I.
GILLETTE.
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Vers la fin de l'année 1612, par une froide matinée de décembre, un jeune homme, dont le vêtement était de très-mince apparence, se promenait devant la porte d'une maison située rue des Grands-Augustins, à Paris.
Après avoir assez long-temps marché de long en large avec l'irrésolution d'un amant qui n'ose se présenter à sa première maîtresse, toute facile qu'elle puisse être, il finit 224
par franchir le seuil de cette porte et demanda si maître François PORBUS était en son logis. Sur la réponse affirmative que lui fit une vieille femme occupée à balayer une salle basse, l'inconnu monta les degrés, mais lentement, et en s'arrêtant de marche en marche, comme quelque courtisan de fraîche date, inquiet de l'accueil que le roi va lui faire. Quand il parvint en haut de la vis, il demeura pendant un moment sur le palier, incertain s'il prendrait le heurtoir grotesque qui ornait la porte de l'atelier où travaillait sans doute le peintre de Henri IV, délaissé, pour Rubens, par Marie de Médicis.
Le jeune homme éprouvait cette sensation profonde qui a dû faire vibrer tous les cœurs des grands artistes, quand, au fort de leur jeunesse et de leur amour pour l'art, ils ont abordé certains hommes de génie ou leurs chefs-d'œuvre.
Il existe dans tous les sentimens humains une fraîcheur vierge, une fleur primitive, noble enthousiasme qui va toujours faiblissant jusqu'à ce que le bonheur ne soit plus qu'un souvenir, et la gloire un mensonge. Parmi nos émotions fragiles, rien ne ressemble à 225
l'amour comme la passion jeune et primordiale d'un artiste commençant le délicieux supplice de sa destinée de gloire et de malheur, passion pleine d'audace et de timidité, de croyances vagues et de découragemens certains.
À celui qui, léger d'argent ou adolescent de génie, n'a pas vivement palpité en se présentant devant un maître, il manquera toujours une corde dans le cœur, une touche de pinceau, un sentiment dans l'œuvre, une certaine expression de poésie. Si quelques fanfarons, bouffis d'eux-mêmes, croient trop tôt à l'avenir, ils ne sont gens d'esprit que pour les sots.
À ce compte, le jeune inconnu avait certes un vrai mérite, si le talent doit se mesurer sur la timidité première, sur cette pudeur indéfinissable que les gens promis à la gloire savent perdre dans l'exercice de leur art, comme les jolies femmes dans celui de la coquetterie. — L'habitude du triomphe amoindrit le doute, et la pudeur est un doute peut-être!
Le pauvre néophyte, accablé de misère et surpris en ce moment de son outrecuidance, ne serait pas entré chez le peintre auquel nous 226
devons l'admirable portrait de Henri IV, sans un secours extraordinaire qui lui fut envoyé par le hasard.
Un vieillard vint à monter l'escalier. À la bizarrerie de son costume, à la magnificence de son rabat de dentelle, à la prépondérante sécurité de sa démarche, le jeune homme devina que ce personnage était un protecteur ou un ami du peintre.
Se reculant alors sur le palier pour lui faire place, il l'examina curieusement, espérant trouver en lui la bonne nature d'un artiste ou le caractère serviable des gens qui aiment les arts.
Mais il y avait quelque chose de diabolique dans cette figure, et surtout ce je ne sais quoi dont les artistes sont friands. Imaginez un front chauve, bombé, proéminent, retombant en saillie sur un petit nez écrasé, retroussé du bout comme celui de Rabelais, ou de Socrate; une bouche rieuse et ridée; un menton court, légèrement relevé, mais garni d'une barbe grise, taillée en pointe; des yeux vert de mer, ternis en apparence par l'âge, mais qui, par le contraste du blanc nacré dans lequel flottait la prunelle, devaient jeter 227
parfois des regards magnétiques au fort de la colère ou de l'enthousiasme. Du reste, le visage était singulièrement flétri par les fatigues de l'âge et plus encore par ces pensées qui creusent également l'âme et le corps; les yeux n'avaient plus de cils, et à peine voyait-on quelques traces de sourcils au dessus de leurs arcades saillantes.
Mettez cette tête sur un corps fluet et débile, entourez-la d'une dentelle étincelante de blancheur et travaillée comme une truelle à poisson, jetez sur le pourpoint noir du vieillard une lourde chaîne d'or... et, vous aurez une image imparfaite de ce personnage, auquel le jour faible de l'escalier prêtait encore une couleur fantastique. Vous eussiez dit une toile de Rembrandt marchant silencieusement et sans cadre, dans la noire atmosphère créée par ce grand peintre.
Il jeta sur le jeune homme un regard empreint de sagacité, frappa trois coups à la porte; et, un homme valétudinaire, âgé de quarante ans environ, étant venu ouvrir:
— Bonjour, maître Porbus!... lui dit-il d'une voix cassée.
Porbus s'inclina respectueusement et laissa 228
entrer le jeune homme en le croyant amené par l'inconnu.
Ce serait chose assez importante, un détail artistement historique, que de dépeindre l'atelier de maître Porbus; mais l'histoire nous prend tellement à la gorge; les descriptions sont si cruellement difficiles à bien faire et plaisent si rarement aux lecteurs qui ont la prétention d'y suppléer, que vous perdrez, ma foi! ce morceau par moi peint à l'huile, peint sur place, et dans lequel les jours, les teintes, la poussière, les accessoires, les figures possédaient un certain mérite...
Vous y eussiez vu, entre autre choses, une croisée ogive coloriée, et une petite fille occupée à remettre ses chausses, exécutées avec un fini vraiment regrettable. C'était aussi vrai, aussi faux, aussi peigné, léché, qu'une croquade d'amateur; mais aujourd'hui la peinture est si malade en France, qu'il y aurait crime à faire encore des tableaux en littérature: aussi nos poètes sont-ils généralement sobres d'images par politesse...
Le jeune homme resta debout, immobile, devant un tableau qui, par ce temps de troubles et de révolutions; était déjà devenu cé 229
lèbre, et que visitaient quelques-uns de ces entêtés auxquels nous devons la conservation du feu sacré pendant les jours mauvais. À toutes les époques, il s'est rencontré des gens soigneux d'enterrer les drapeaux et de sauver les dieux en déroute; car dans tous les siècles on a revendu les dieux avec bénéfice.
Cette belle page (le mot n'étant pas encore inventé pour désigner une œuvre de peinture, j'aurais pu tout aussi bien vous dire: cette pourtraicture saincte et mignonnement paracheuée; mais le placage historique me semble fatigant, outre que beaucoup ne comprennent plus les vieux mots), cette page donc, représentait une Marie Égyptienne acquittant le passage du bateau. Ce chef-d'œuvre, destiné à Marie de Médicis, fut par elle vendu à Cologne, aux jours de sa misère; et, lors de notre invasion en Allemagne (1806), un capitaine d'artillerie la sauva d'une destruction imminente, en la mettant dans son portemanteau. C'était un protecteur des arts qui aimait mieux prendre que voler. Ses soldats avaient déjà fait des moustaches à la sainte protectrice des filles repenties, et allaient, ivres et sacriléges, tirer à la cible sur 230
la pauvre sainte, qui, même en peinture, devait obéir à sa destinée. Aujourd'hui cette magnifique toile est au château de la Grenadière, près de Saint-Cyr en Touraine, et appartient à M. de Lansay.
— J'aime ta sainte!... dit le vieillard à Porbus, et je te la paierais dix écus d'or au delà du prix que t'en donne madame la reine; mais aller sur ses brisées?... du diable!...
— Vous la trouvez bien?...
— Heu! heu!... fit le vieillard. Elle ne vit pas! En la regardant long-temps, je ne saurais croire qu'il y ait de l'air entre ses bras et le fond de la toile... Je ne sens pas la chaleur de ce beau corps, et ne trouve pas de sang dans les veines... Les contours ne sont pas dessinés franchement. — Tu as craint d'être sec en suivant la méthode de l'école italienne, et tu n'as pas voulu empâter les extrémités à l'instar du Titien et du Corrége. Eh bien! tu n'as eu ni les avantages d'un dessin pur et correct ni les artifices des demi-teintes... Tu n'est vrai que dans les tons intérieurs de la chair... Il y a de la vérité là...
Et le vieillard montrait la poitrine de la sainte.
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— Puis, ici...
Et il indiquait le point où, sur le tableau, finissait l'épaule.
— Ici... tout est faux... Mais n'analysons pas, ce serait faire ton désespoir.
Le vieillard s'assit sur une escabelle, se tint la tête dans les mains et resta muet
— Maître, lui dit Porbus, j'ai cependant bien étudié, sur le nu, les lignes de ce corps.
— Oui... oui... répondit le vieillard, un mois ou deux... et vous vous arrêtez là!... Vous faites d'admirables vêtemens de chair à vos femmes, mais vous oubliez tous de leur donner le mouvement et la vie?... Une femme a, certes, cet air de tête, ce regard de douce résignation et doit tenir sa jupe ainsi!... Mais où est le plus? Vous avez le moins dont se contente le vulgaire... O Mabuse!... O mon maître! ajouta ce singulier personnage, tu es un voleur, tu as emporté la vie avec toi!...
— À cela près, reprit-il, cela vaut mieux que les peintures du sieur Rubens... Au moins, avez-vous là, couleur, sentiment et dessin, les trois parties essentielles de l'art...
— Mais cela est sublime, bonhomme!... 232
s'écria d'une voix forte le jeune homme sortant d'une rêverie profonde; et ces deux figures ont une finesse d'intention ignorée des peintres d'Italie...
— Et qui êtes-vous?... lui demanda Porbus.
Le pauvre néophyte rougit.
— Hélas! maître, pardonnez à ma hardiesse. Je suis inconnu, mais barbouilleur d'instinct, et arrivé depuis peu dans cette ville, source de toute science...
— À l'œuvre!... à l'œuvre!... lui dit Porbus en lui présentant un crayon rouge et une feuille de papier.
L'inconnu copia lestement la Madelaine au trait...
— Oh! oh! s'écria le vieillard. Votre nom?...
Le jeune homme écrivit au bas: Nicolas Poussin!...
— Allons déjeuner, dit le vieil inconnu à Porbus. Venez tous deux à mon logis. J'ai du jambon fumé, du bon vin; et, malgré le malheur des temps, nous causerons peinture! Nous sommes de force!... Voici un petit bonhomme, ajouta-t-il en frappant sur l'épaule de Nicolas Poussin, qui a de la facilité!...
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Apercevant alors la piètre casaque du Normand, il tira de sa ceinture une bourse de peau, y fouilla, prit deux pièces d'or, et, les lui montrant:
— J'achète ton dessin!... dit-il.
Poussin tressaillit.
— Prends, prends, s'écria Porbus. Il a dans son escarcelle la rançon de trois rois!
Bientôt ils descendirent de l'atelier et cheminèrent en devisant sur les arts, jusqu'à une belle maison de bois, située près du pont Saint-Michel, et dont Poussin admira les ornemens, le heurtoir, les encadremens de croisée, les arabesques sculptées; puis, il se trouva tout à coup dans une salle basse, devant un bon feu, près d'une table chargée de mets appétissans; et, par un bonheur inouï, dans la compagnie de deux grands artistes pleins de bonhomie.
— Jeune homme!... lui dit Porbus en le voyant ébahi devant un tableau, ne regardez pas trop cette toile, vous tomberiez dans le désespoir!...
C'était l'Adam que fit Mabuse pour sortir de prison où ses créanciers le retinrent si long-temps... Et, en effet, il y avait, dans cette 234
figure, une telle puissance de réalité que Nicolas Poussin commença dès ce moment à comprendre le véritable sens des confuses paroles dites par le vieillard.
Celui-ci regardant le tableau d'un air satisfait, mais sans enthousiasme, semblait dire: « J'ai fait mieux!... »
— Il y a là de la vie!... dit-il; et mon pauvre maître s'y est surpassé; mais il manquait encore de la vérité dans le fond de la toile..... L'homme est bien vivant, il se lève et va venir à nous... Mais l'air, le ciel, le vent que nous respirons, voyons et sentons, n'y est pas. Il n'y a encore là qu'un homme!.... Mabuse le disait lui-même avec dépit quand il n'était pas ivre!
Poussin regardait alternativement le vieillard et Porbus avec une inquiète curiosité. Il s'approcha de celui-ci comme pour lui demander le nom de leur hôte; mais le peintre se mit un doigt sur les lèvres d'un air de mystère, et le jeune homme, vivement intéressé, garda le silence, espérant que tôt ou tard quelque mot lui permettrait de deviner le nom de son hôte, dont la richesse et les talens étaient suffisamment attestés par le respect 235
que Porbus lui témoignait, et par les merveilles entassées dans cette salle.
Poussin, voyant sur la sombre boiserie de chêne un beau portrait de femme, s'écria:
— Ceci est un Giorgion!
— Non! répondit le vieillard, c'est un de mes premiers barbouillages!...
— Tudieu!... dit naïvement le Poussin, je suis donc chez le dieu de la peinture!...
Le vieillard sourit comme un homme familiarisé depuis long-temps avec cet éloge.
— Maître Frenhofer! dit Porbus, ne sauriez-vous faire venir un peu de ce bon vin du Rhin pour moi...
— Deux pipes, répondit le vieillard. Une pour m'acquitter du plaisir que j'ai eu ce matin en voyant ta jolie pécheresse, et l'autre comme un présent d'amitié.
— Ah! si je n'étais pas toujours souffrant, reprit Porbus, et si vous vouliez me laisser voir votre maîtresse, je pourrais faire quelque peinture haute, large et profonde, où les figures seraient de grandeur naturelle.
— Montrer mon œuvre!... s'écria le vieillard tout ému. Non, non, je dois la perfectionner encore... Hier, vers le soir, dit-il, j'ai 236
cru, avoir fini... Ses yeux me semblaient humides, sa chair agitée. Les tresses de ses cheveux remuaient... Elle respirait!... Ce matin, au jour... j'ai reconnu mon erreur!... Si j'ai trouvé le moyen de mettre des formes rondes en saillie sur une toile plate et droite, en combinant la pureté du trait avec certains effets pris aux peintres qui ont savamment chargé de couleur les contours afin de les détacher du fond, j'ai encore des doutes sur la vérité de mes lignes... Oh! la ligne vraie!... La ligne vraie!
Le vieillard fit une pause, puis il reprit:
— Voilà dix ans, jeune homme, que je travaille; mais que sont dix petites années quand il s'agit de lutter avec la nature?... Nous ignorons le temps qu'employa le sculpteur Pygmalion pour faire la seule statue qui ait marché!...
Le vieillard tomba dans une rêverie profonde, et resta les yeux fixes en jouant machinalement avec son couteau.
— Le voilà en conversation avec son esprit!... dit Porbus à voix basse.
À ce mot, Nicolas Poussin se sentit sous la puissance d'une inexplicable curiosité d'ar 237
tiste. Ce vieillard aux yeux blancs, attentif et stupide, devenu pour lui plus qu'un homme, était un génie fantasque vivant dans quelque sphère inconnue. Il réveillait mille idées confuses en l'âme, et le phénomène moral de cette espèce de fascination ne se définissait pas plus que l'émotion excitée par les sons d'un orgue parisien redisant un air de la patrie au cœur de l'exilé.
Le mépris que ce vieil homme affectait d'exprimer pour les plus belles tentatives de l'art, sa richesse, ses manières, les déférences de Porbus pour lui, cette œuvre tenue si long-temps secrète, œuvre de patience, œuvre de génie sans doute, s'il fallait en croire la tête de vierge que le jeune Poussin avait si franchement admirée, et qui était là, belle encore, même près de l'Adam de Mabuse; pour toutes ces singularités, l'idiome moderne n'a qu'un mot: c'était indéfinissable!... Admirable expression! En effet, elle résume la littérature fantastique; elle formule tout ce qui échappe aux perceptions bornées de notre esprit; et, quand vous l'avez placée sous les yeux d'un lecteur, il est lancé dans l'espace imaginaire; alors, le fantastique se trouve tout germé; il 238
pointe comme une herbe verte au sein de l'incompréhensible et de l'impuissance...
Donc, ce vieillard, maître Frenhofer, paraissait indéfinissable, incompréhensible; et tout ce que la riche imagination de Nicolas Poussin put saisir de clair et de perceptible, en voyant cet être surnaturel (surnaturel!... voilà encore une belle expression!) c'est qu'il était le type le plus complet de la nature artiste, de cette nature capricieuse et folle, à laquelle tant de pouvoirs sont confiés, et qui trop souvent en abuse, emmenant la froide raison, les bourgeois et même quelques amateurs, à travers mille routes pierreuses, où, pour eux, il n'y a rien; tandis que, folâtre en ses fantaisies, la jolie déesse y découvre des épopées, des châteaux, des œuvres d'art. — Nature moqueuse et bonne, féconde et pauvre!
Ainsi, pour l'enthousiaste Poussin, ce vieillard était devenu, par une transfiguration subite, l'art lui-même, l'art avec son secret, ses fougues, et ses rêveries.
— Oui, mon cher Porbus, reprit Frenhofer, il m'a manqué jusqu'à présent de rencontrer une femme irréprochable!... — un corps dont les contours soient d'une beauté par 239
faite, et dont la carnation... Mais où est-elle vivante, dit-il en s'interrompant, cette introuvable Vénus des anciens, si souvent cherchée, et dont nous rencontrons à peine les beautés éparses?... Oh! pourvoir un moment, une seule fois, la nature divine, complète, l'idéal enfin, je donnerais toute ma fortune!...
— Nous pouvons nous départir d'ici, dit Porbus à Poussin; il ne nous entend plus, ne nous voit plus...
— Allons à son atelier?... répondit le jeune homme émerveillé.
— Oh! le vieux reître a su en défendre l'entrée. Ses trésors sont trop bien gardés pour que nous puissions arriver jusqu'à eux... Je n'ai pas attendu votre avis et votre fantaisie pour tenter l'assaut du mystère...
— Il y a donc un mystère?...
— Oui, répondit Porbus. Le vieux Frenhofer est le seul élève que Mabuse ait voulu faire. — Devenant son ami, son sauveur, son père, Frenhofer a sacrifié la plus grande partie de ses trésors à satisfaire les passions de Mabuse; et Mabuse, reconnaissant, lui a légué le secret du relief, le pouvoir de donner aux figures cette vie extraordinaire, 240
cette fleur de nature, notre désespoir éternel, et dont il possédait si bien le faire, qu'un jour, ayant vendu et bu le damas à fleur dont il devait s'habiller à l'entrée de Charles-Quint, il accompagna son maître avec un vêtement de papier, sur lequel il avait peint le damas. L'éclat particulier de l'étoffe portée par Mabuse surprit l'empereur, qui, voulant en faire compliment au protecteur du vieil ivrogne, découvrit la supercherie!... Frenhofer est un homme passionné pour notre art et qui vit dans la couleur!...
— Nous y pénétrerons!... s'écria Poussin n'écoutant plus Porbus, et ne doutant plus de rien.
Porbus sourit à l'enthousiasme du jeune inconnu, et ils se quittèrent.
Nicolas Poussin revenant à pas lents vers la rue de la Harpe, dépassa sans s'en apercevoir la modeste hôtellerie où il était logé.
Montant avec une inquiète promptitude son misérable escalier, il parvint à une chambre haute, située sous une toiture en colombage, naïve et légère couverture des maisons du vieux Paris. Il vit, près de l'unique et sombre fenêtre de cette chambre, une jeune 241
fille qui, au bruissement de la porte, se dressa soudain par un mouvement d'amour. Elle avait reconnu le peintre à la manière dont il leva le loquet.
— Qu'as-tu? dit-elle.
— J'ai, j'ai!... j'ai, s'écria-t-il en étouffant de plaisir, que je me suis senti peintre!... J'avais douté de moi jusqu'à présent, mais ce matin j'ai cru en moi-même! Je puis être un grand homme!... Va! Gillette, nous serons riches, heureux! Il y a de l'or dans ces pinceaux...
Mais il se tut soudain. Sa figure grave et vigoureuse perdit son expression de joie quand il compara l'immensité de ses espérances à la médiocrité de ses ressources matérielles. Les murs étaient couverts de simples papiers chargés d'esquisses au crayon. Il ne possédait pas quatre toiles vaillantes. Les couleurs avaient alors un haut prix, et le pauvre gentilhomme voyait sa palette à peu près nue.
Au sein de cette misère, il possédait et ressentait d'incroyables richesses de cœur, et une dévorante surabondance de génie. Amené à Paris par un gentilhomme de ses amis, ou peut-être par son propre talent, il y avait ren 242
contré soudain une maîtresse, une de ces âmes nobles et généreuses qui viennent souffrir près d'un grand homme, en épousent les misères, et s'efforcent d'en comprendre les caprices; fortes pour la misère et l'amour comme d'autres sont intrépides à porter le luxe ou à faire preuve d'insensibilité.
Le sourire errant sur les lèvres de Gillette dorait ce grenier, y rivalisait avec l'éclat du ciel. Le soleil ne brillait pas toujours, tandis qu'elle, était toujours là, recueillie dans sa passion, attachée à son bonheur, à sa souffrance, consolant le génie qui débordait dans l'amour avant de s'emparer de l'art, ou de palpiter pour la gloire.
— Écoute, Gillette!... viens!...
Obéissante et joyeuse, elle sauta sur les genoux du peintre. Elle était toute grâce, toute beauté; jolie comme un printemps, pure, blanche; ayant toutes les richesses féminines enfin, et de plus une belle âme!
— O Dieu! s'écria-t-il, je n'oserai jamais lui dire...
— Un secret? reprit-elle. Oh! je veux le savoir.
243
Le Poussin resta rêveur.
— Parle donc!...
— Gillette! pauvre cœur aimé!
— Oh! tu veux quelque chose de moi!... — Oui.
— Si tu désires que je pose encore devant toi comme l'autre jour, reprit-elle d'un petit air boudeur, je n'y consentirai plus jamais... Cela est mal. Et puis, dans ces momens-là, tes yeux ne me disent plus rien. Tu ne penses plus à moi, et cependant tu me regardes!...
— Aimerais-tu mieux me voir copier une autre femme?...
— Peut-être..... dit-elle, si elle était bien
laide...
— Eh bien, reprit le Poussin d'un ton sérieux, si pour ma gloire à venir, si pour me faire grand peintre, il fallait aller poser chez un autre...
— Tu veux m'éprouver... dit-elle. Tu sais bien que je n'irais pas!
Le Poussin pencha sa tête sur sa poitrine comme un homme qui succombe à une joie ou à une douleur trop forte pour son âme.
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— Ecoute, dit-elle en tirant Poussin par la manche de son pourpoint usé, je t'ai dit, Nick, que je donnerais ma vie pour toi; mais je ne t'ai jamais promis, moi vivante, de renoncer à mon amour, à toi...
— Y renoncer!... s'écria le Poussin.
— Si je me montrais ainsi à un autre... tu ne m'aimerais plus...... et, moi-même, je me trouverais indigne de toi!... Obéir à tes caprices, n'est-ce pas chose naturelle et simple?... Malgré moi, je suis heureuse et même fière de faire ta chère volonté... Mais pour un autre!... fi... donc...
— Pardonne, ma Gillette, dit le peintre en se jetant à ses genoux. J'aime mieux être aimé que glorieux!... Pour moi, tu es plus belle que la fortune et les honneurs. Va, jette mes pinceaux, brûle ces esquisses. Je me suis trompé... ma vocation est de t'aimer. Je ne suis pas peintre, je suis amoureux!... Périsse l'art et tous ses secrets!...
Elle l'admirait, heureuse, charmée!... Elle régnait! Elle sentait instinctivement que les arts étaient oubliés pour elle et jetés à ses pieds comme un grain d'encens.
— Ce n'est pourtant qu'un vieillard!... re 245
prit Poussin. Il ne pourra voir que la femme en toi: tu es si parfaite...
— Il faut bien aimer!... s'écria-t-elle prête à sacrifier ses scrupules d'amour pour récompenser son amant de tous les sacrifices qu'il lui faisait. — Mais, reprit-elle, ce serait me perdre. — Ah! me perdre pour toi!... Oui, cela est bien beau, mais... tu m'oublieras... Oh! quelle mauvaise pensée as-tu donc eue là?...
— Je l'ai eue et je t'aime! dit-il avec une sorte de contrition; mais je suis donc un infâme!...
— Consultons le père Hardouin.... dit-elle.
— Oh, non! que ce soit un secret entre nous deux!...
— Eh bien, j'irai... mais ne sois pas là, dit-elle... Reste à la porte, armé de ta dague; si je crie, entre et tue le peintre...
Ne voyant plus que son art, le Poussin pressa Gillette dans ses bras!
— Il ne m'aime plus!... pensa Gillette quand elle se trouva seule.
Elle se repentait déjà de sa résolution. Mais elle fut bientôt en proie à une épouvante plus 246
cruelle que son repentir, et s'efforça de chasser une pensée affreuse qui s'élevait dans son cœur.
— Elle croyait aimer déjà moins le peintre en le soupçonnant moins estimable.
II.
CATHERINE LESCAULT.
247
DEUX jours après la rencontre du POUSSIN et de PORBUS, celui-ci vint voir maître Frenhofer.
Le vieillard était alors en proie à l'un de ces découragemens profonds et spontanés dont la cause est, s'il faut en croire les mathématiciens de la médecine, dans une digestion mauvaise, dans le vent, la chaleur, ou quelque empâtement des hypocondres; et, suivant les spiritualistes, dans l'imperfection de notre nature mo 248
rale. Un écrivain moderne exprimerait cet état phénoménal en disant que Frenhofer avait fait une prodigieuse dépense d'âme; mais laissons là le prétentieux jargon de notre époque, le bonhomme s'était purement et simplement fatigué à parachever son mystérieux tableau.
Il était donc languissamment assis dans une vaste chaire de chêne sculpté, garnie de cuir noir; et, sans quitter son attitude mélancolique, il lança sur Porbus le regard engourdi d'un homme qui s'est établi dans son ennui.
— Eh bien! maître, lui dit Porbus, l'outremer que vous avez été chercher à Bruges était-il mauvais?... Est-ce que vous n'avez pas su broyer notre nouveau blanc?... votre huile est-elle méchante, ou les pinceaux...
— Hélas! s'écria le vieillard, j'ai cru pendant un moment que mon œuvre était accomplie; mais je me suis certes trompé dans quelques détails, et je ne serai tranquille qu'après avoir éclairci mes doutes... Aussi je me décide à voyager et vais aller en Turquie, en Grèce, en Asie, pour y chercher un modèle et comparer mon tableau à diverses natures... Peut-être ai-je là-haut, reprit-il en laissant échapper un sourire de contentement, la nature elle-même...
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Parfois, j'ai quasi peur qu'un souffle ne me réveille cette femme, et qu'elle ne disparaisse...
Puis il se leva tout à coup, comme pour partir.
— Oh! oh! répondit Porbus, j'arrive à temps pour vous éviter la dépense et les fatigues du voyage.
— Comment? demanda Frenhofer étonné.
— Le jeune Poussin est aimé par une femme dont l'incomparable beauté se trouve sans inperfection aucune!... Mais, mon cher maître, s'il consent à vous la prêter, au moins faudra-t-il nous laisser voir votre toile...
Le vieillard resta debout, immobile, dans un état de stupidité parfaite.
— Comment!... s'écria-t-il enfin douloureusement, montrer ma créature, mon épouse!... déchirer le voile dont j'ai chastement couvert mon bonheur?... Mais ce serait une horrible prostitution! Voilà dix ans que je vis avec cette femme! Elle est à moi, à moi seul!... Elle m'aime. Ne m'a-t-elle pas souri à chaque coup de pinceau que je lui ai donné? Elle a une âme, l'âme dont je l'ai douée!... Elle rougirait si d'autres yeux que les miens s'arrêtaient sur elle... La faire voir!... mais quel est le mari, 250
l'amant assez vil pour conduire sa femme au déshonneur!... Quand tu fais un tableau pour la Cour, tu n'y mets pas toute ton âme, tu ne vends aux courtisans que des mannequins coloriés. Ma peinture n'est pas une peinture, c'est un sentiment, une passion! Née dans mon atelier, elle doit y rester vierge, et n'en peut sortir que vêtue. La poésie et les femmes ne se livrent nues qu'à leurs amans!...Possédons-nous les figures de Raphaël, l'Angélique de l'Arioste, la Béatrix du Dante... Non! nous n'en voyons que les formes! Eh bien! l'œuvre que je tiens là-haut sous mes verroux est une exception dans notre art... ce n'est pas une toile, c'est une femme!... une femme avec laquelle je pleure, je ris, je cause... je pense. Veux-tu que, tout à coup, je quitte un bonheur de dix années comme on jette un manteau? Que, tout à coup, je cesse d'être père, amant et dieu; car cette femme n'est pas une création, c'est une créature!....Vienne ton jeune homme, je lui donnerai mes trésors; je lui ferai voir des tableaux du Corrège, de Michel-Ange, du Titien; je baiserai la marque de ses pas dans la poussière; mais en faire mon rival!... honte à moi... Ha! ha! je suis plus amant en 251
core que je ne suis peintre! J'aurai la force de brûler ma Catherine à mon dernier soupir; mais lui faire supporter le regard d'un homme, d'un jeune homme, d'un peintre... non, non... Je tuerais le lendemain celui qui l'aurait souillée d'un regard!... Je te tuerais à l'instant, toi, mon ami, si tu ne la saluais pas à genoux!... Veux-tu maintenant que je soumette mon idole aux froids regards et aux stupides critiques des imbéciles.... Ah! l'amour est un mystère; il n'a de vie qu'au fond des cœurs; et tout est perdu quand un homme dit même à son ami: — Voilà celle que j'aime!...
Le vieillard semblait être redevenu jeune; ses yeux avaient de l'éclat et de la vie; ses joues pâles étaient nuancées d'un rouge vif, et ses mains tremblaient.
Porbus, étonné de la violence passionnée avec laquelle ces paroles furent dites, ne savait que répondre à un sentiment aussi neuf que profond.
Frenhofer était-il raisonnable ou fou? Se trouvait-il subjugué par une fantaisie d'artiste, ou les idées qu'il avait exprimées procédaient-elles de ce fanatisme inexprimable produit en nous par le long enfantement d'une 252
grande œuvre? Pouvait-on jamais espérer de transiger avec cette passion bizarre?
En proie à toutes ces pensées, Porbus dit au vieillard:
— Mais n'est-ce pas femme pour femme?... Poussin ne livre-t-il pas sa maîtresse à vos regards!
— Quelle maîtresse! répondit Frenhofer.
— Elle le trahira tôt ou tard! — La mienne me sera toujours fidèle!
— Eh bien! reprit Porbus, n'en parlons plus!... Mais avant que vous ne trouviez, même en Asie, une femme aussi belle, aussi parfaite, vous mourrez peut-être sans avoir achevé votre tableau...
— Oh! il est fini...... dit Frenhofer..... Et qui le verrait, croirait apercevoir une femme couchée sur un lit de velours, sous des courtines... Près d'elle, un trépied d'argent exhale des parfums. — Tu serais tenté de prendre le gland d'or des cordons qui retiennent les rideaux, et il te semblerait voir le sein de Catherine suivre le mouvement de sa respiration. — Cependant, je voudrais bien être certain...
— Va en Asie!... répondit Porbus en aper 253
cevant une sorte d'hésitation dans le regard de Frenhofer.
Et Porbus fit quelques pas vers la porte de la salle.
En ce moment, Gillette et Nicolas Poussin étaient arrivés près du logis de Frenhofer. Quand la jeune fille fut sur le point d'y entrer, elle quitta le bras du peintre, et se reculant en arrière comme si elle eût été saisie par quelque soudain pressentiment:
— Mais que viens-je donc faire ici?... demanda-t-elle à son amant d'un son de voix profond et en le regardant d'un œil fixe.
Étonné, le Poussin lui prit la main en disant avec une vive émotion:
— Gillette, je t'ai laissée maîtresse et veux t'obéir en tout. Tu es ma conscience et ma gloire... Reviens au logis, je serai plus heureux, peut-être, que si tu...
— Suis-je à moi quand tu me parles ainsi?... Oh! non, je ne suis plus qu'une enfant.
— Allons, ajouta-t-elle en paraissant faire un violent effort, si notre amour périt et si je mets dans mon cœur un long regret, ta célébrité ne sera-t-elle pas le prix de mon obéissance à tes désirs?... Entrons, ce sera vivre 254
encore que d'être toujours comme un souvenir dans ta palette!...
En ouvrant la porte de la maison les deux amans se rencontrèrent avec Porbus; et celui-ci, surpris par la beauté de Gillette dont les yeux étaient alors pleins de larmes, la saisit toute tremblante, et l'amenant devant le vieillard:
— Tenez, dit-il, ne vaut-elle pas tous les chefs-d'œuvre du monde?...
Frenhofer tressaillit. Gillette était là, dans l'attitude naïve et simple d'une jeune Géorgienne, toute innocente et peureuse, ravie et présentée par des brigands à quelque marchand d'esclaves. Une pudique rougeur colorait son visage; elle baissait les yeux; ses mains étaient pendantes à ses côtés; ses forces semblaient l'abandonner, et des larmes protestaient contre la violence faite à sa pudeur.
En ce moment, Poussin, au désespoir d'avoir sorti ce beau trésor de son grenier, se maudit lui-même; et, alors, plus amant qu'artiste, mille scrupules lui torturèrent le cœur, quand il vit l'œil rajeuni du vieillard, qui, par une habitude de peintre, déshabilla, pour ainsi dire, cette jeune fille en en devinant les formes les plus secrètes.
255
Revenant soudain à la féroce jalousie du véritable amour, il s'écria:
— Gillette, partons!...
À cet accent, à ce cri, sa maîtresse joyeuse leva les yeux sur lui, le vit, et, courant dans ses bras:
— Ah! tu m'aimes donc?... s'écria-t-elle en fondant en larmes.
Elle avait eu l'énergie de taire sa souffrance, mais elle manqua de force pour cacher son bonheur.
— Oh! laissez-la-moi pendant deux heures... dit le vieux peintre, et vous la comparerez à ma Catherine... — Oui, j'y consens.
Il y avait encore de l'amour dans le cri de Frenhofer. Il semblait avoir de la coquetterie pour son semblant de femme et jouir par avance du triomphe que la beauté de sa vierge allait remporter sur celle d'une vraie jeune fille.
— Ne le laissez pas se dédire!... s'écria Porbus en frappant sur l'épaule de Poussin. Les fruits de l'amour passent vite, ceux de l'art sont immortels...
— Pour lui, répondit Gillette en regardant attentivement le Poussin et Porbus, ne suis-je donc pas plus qu'une femme!...
256
Elle leva la tête avec fierté; mais quand après avoir jeté un coup d'œil étincelant à Frenhofer, elle vit son amant occupé à contempler de nouveau le portrait, qu'il avait pris naguère pour un Giorgion:
— Ah! dit-elle, montons!... Il ne m'a jamais regardée ainsi!...
— Vieillard!... reprit Poussin tiré de sa méditation par la voix de Gillette, vois cette épée!... je la plongerai dans ton cœur au premier mot de plainte que prononcera cette jeune fille... Puis je mettrai le feu à ta maison, et personne n'en sortira... Comprends-tu?...
Nicolas Poussin était sombre, sa parole terrible; son attitude, son geste consolèrent Gillette; et, alors, elle lui pardonna presque de la sacrifier à la peinture, à la gloire, à l'avenir.
Porbus et Poussin restèrent à la porte de l'atelier, se regardant l'un l'autre en silence; et si, d'abord, celui-là se permit quelques exclamations:
— Ah! elle se déshabille. — Il lui dit de se mettre au jour, etc.
Bientôt il se tut à l'aspect du Poussin dont le visage était devenu inquiet et sombre. Le 257
jeune homme avait la main sur la garde de sa dague et l'oreille presque collée à la porte. Porbus, également attentif, commençait à comprendre la souffrance du Poussin. Tous deux, dans l'ombre et debout, ressemblaient ainsi à deux conspirateurs attendant l'heure de frapper un tyran.
— Entrez!... entrez!... leur dit le vieillard rayonnant de bonheur. Mon œuvre est parfaite, et maintenant je puis la montrer avec orgueil. Jamais peintre, pinceaux, couleurs, toile et lumière ne feront une rivale à ma Catherine Lescault!...
Porbus et Poussin, en proie à une vive curiosité, se trouvèrent bientôt au milieu d'un vaste atelier, couvert de poussière, où tout était en désordre, d'où le jour tombait d'en haut, et où ils virent çà et là des tableaux accrochés aux murs parmi des statues, des essais, des bustes, des mains, des squelettes, et des morceaux d'étoffe, des armes, des meubles, curieux modèles! Ils s'étaient arrêtés tout d'abord devant une figure de femme de grandeur naturelle, demi-nue, et pour laquelle ils furent saisis d'admiration.
— Oh! ne vous occupez pas de cela!... dit 258
Frenhofer. C'est une toile que j'ai barbouillée pour étudier une pose... ce tableau ne vaut rien. — Voilà mes erreurs!... reprit-il en leur montrant de ravissantes compositions suspendues aux murs, autour d'eux.
À ces mots, Porbus et Poussin stupéfaits de ce dédain pour de telles œuvres cherchèrent le portrait annoncé, sans réussir à l'apercevoir.
— Eh bien! le voilà! leur dit le vieillard exalté.
Il avait les cheveux en désordre et le visage enflammé; ses yeux pétillaient; il était tout haletant.
— Ah! ah! s'écria-t-il, vous ne vous attendiez pas à tant de perfection!... Vous êtes devant une femme et vous cherchiez un tableau!... Il y a tant de profondeur sur cette toile, l'air y est si vrai, que vous ne pouvez plus le distinguer de l'air qui nous environne... Où est l'art?...perdu, disparu!... Ce sont les formes même d'une jeune fille... N'ai-je pas bien saisi la couleur, le vif de la ligne qui termine le corps!... N'est-ce pas nature?... Admirez comme les contours se détachent du fond?... Ne semble-t-il pas que vous puissiez 259
passer la main sur ce dos?... Aussi, j'ai, pendant sept années, étudié les phénomènes de l'accouplement du jour et des objets... Et ces cheveux...la lumière ne les inonde-t-elle pas?... Mais elle a respiré, je crois!... Ce sein!... Voyez... Ah! qui ne voudrait l'adorer à genoux?... Les chairs palpitent. Elle va se lever!
— Attendez!...
— Apercevez-vous quelque chose? demanda Poussin à Porbus.
— Non. Et vous?...
— Rien...
Les deux peintres, laissant le vieillard à son extase, regardèrent si la lumière, en tombant d'aplomb sur la toile qu'il leur montrait, n'en neutralisait pas tous les effets; alors, ils examinèrent la peinture en se mettant à droite, à gauche, de face, en se baissant ou se levant.
— Oui!... oui!... c'est bien une toile!...leur disait Frenhofer, en se méprenant sur le but de cet examen scrupuleux. Tenez, voilà le châssis!... le chevalet!... Enfin, voici mes couleurs, mes pinceaux!...
Et il s'empara d'une brosse qu'il leur présenta par un mouvement naïf.
260
— Le vieux lansquenet se joue de nous!... dit Poussin en revenant devant le prétendu tableau. Je ne vois là que des couleurs confusément amassées et une multitude de lignes bizarres!...
— Nous nous trompons, voyez?... reprit Porbus.
Alors, en s'approchant, ils aperçurent dans un coin de la toile, le bout d'un pied nu qui sortait de ce chaos de couleurs, de tons, de nuances indécises, espèce de brouillard sans forme; mais un pied... un pied délicieux, un pied vivant!
Et ils restèrent pétrifiés d'admiration devant ce fragment échappé dans l'œuvre à une incroyable destruction aussi lente que progressive. Ce pied apparaissait là comme le torse de quelque Vénus en marbre de Paros qui surgirait, riche de beautés, parmi les décombres d'une ville incendiée.
— Il y a une femme là-dessous!... s'écria Porbus, en faisant remarquer à Poussin les diverses superpositions de couleurs dont le vieux peintre avait successivement chargé toutes les parties de cette figure en voulant la perfectionner.
261
Alors les deux peintres se tournèrent spontanément vers Frenhofer, en commençant à s'expliquer, mais vaguement, l'extase dans laquelle il vivait.
— Il est de bonne foi!... dit Porbus.
— Oui, mon ami, répondit le vieillard en se réveillant, il faut de la foi!... de la foi dans l'art, et vivre pendant long-temps avec son œuvre pour produire une création semblable... Quelques-unes de ces ombres m'ont coûté bien des travaux... Tenez? Il y a là sur sa joue, au dessous des yeux, une légère vapeur qui, si vous l'observez dans la nature, vous paraîtra presque intraduisible... Eh bien! croyez-vous qu'elle ne m'ait pas coûté des peines inouïes à reproduire? Mais aussi, mon cher Porbus, regarde attentivement mon travail, et tu comprendras mieux ce que je te disais relativement à la manière dont les Flamands et les Italiens traitent la lumière et le contour... En dessinant purement la ligne d'après les enseignemens du Perugin, j'ai légèrement dégradé la lumière par des demi-tons que j'ai long-temps étudiés, et au lieu d'empâter le dehors de la ligne, j'ai disposé des ombres dans la lumière. —Approchez?... vous verrez 262
mieux ce travail. — De loin, il disparaît... Tenez, là, il est, je crois, très-remarquable...
Et du bout de sa brosse, il désignait aux deux peintres un pâté de couleur claire.
Porbus frappa sur l'épaule du vieillard; puis, se tournant vers Poussin:
— Savez-vous que nous voyons en lui un bien grand peintre?... dit-il.
— Il est encore plus poëte que peintre! répondit gravement Poussin.
— Là, reprit Porbus en touchant la toile, finit notre art sur terre...
— Et, de là, il va se perdre dans les cieux!... dit Poussin.
— Que de jouissances sur ce morceau de toile!... s'écria Porbus.
Le vieillard absorbé ne les écoutait pas, et souriait à cette femme imaginaire.
— Mais, tôt ou tard, il s'apercevra qu'il n'y a rien sur sa toile!... s'écria le Poussin.
— Rien!... sur... ma toile!... dit Frenhofer en regardant tour à tour les deux peintres et son prétendu tableau.
— Qu'avez-vous fait?... répondit Porbus à Poussin.
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Le vieillard saisit avec force le bras du jeune homme et lui dit:
— Tu ne vois rien?... manant! maheustre! bélître! bardache!... Pourquoi donc es-tu monté ici?...
— Mon bon Porbus?... reprit-il en se tournant vers l'autre spectateur, est-ce que, vous aussi, vous vous joueriez de moi?... Répondez... Je vous ai rendu service, je suis votre ami... Aurais-je donc gâté mon tableau?
Porbus, indécis, n'osa rien dire; mais, l'anxiété peinte sur la physionomie blanche du vieillard, était si cruelle, qu'il montra la toile en disant:
— Voyez!...
Frenhofer contempla son tableau pendant un moment et chancela.
— Rien!... rien!... Oh! avoir travaillé dix ans!
Il s'assit et pleura.
— Je suis donc un imbécile, un fou!... Je n'ai donc ni talent ni capacité... Je ne suis plus qu'un homme riche, qui, en marchant, ne fait que marcher!... Je n'aurai donc rien produit!...
Contemplant avec douleur sa toile à travers ses larmes, il se releva tout à coup avec 264
fierté; puis, jetant un regard étincelant aux deux peintres:
— Par le sang, par le corps, par la tête du Christ!... Vous êtes des faquins!... Allez, jaloux!... Je la vois, moi!...Elle est merveilleusement belle!... Ah! vous craignez ma gloire!... Sortez!... Sortez!...
En ce moment, Poussin entendit les pleurs de Gillette. Elle était seule dans un coin, oubliée...
— Qu'as-tu, mon ange?... lui demanda le peintre redevenu subitement amoureux.
— Tue-moi! dit-elle. Je serais une infâme de t'aimer encore, car je te méprise... Tu es ma vie et tu me fais horreur... Je crois que je te hais déjà.
GILLETTE.
Après avoir assez long-temps marché de long en large avec l'irrésolution d'un amant qui n'ose se présenter à sa première maîtresse, toute facile qu'elle puisse être, il finit
Le jeune homme éprouvait cette sensation profonde qui a dû faire vibrer tous les cœurs des grands artistes, quand, au fort de leur jeunesse et de leur amour pour l'art, ils ont abordé certains hommes de génie ou leurs chefs-d'œuvre.
Il existe dans tous les sentimens humains une fraîcheur vierge, une fleur primitive, noble enthousiasme qui va toujours faiblissant jusqu'à ce que le bonheur ne soit plus qu'un souvenir, et la gloire un mensonge. Parmi nos émotions fragiles, rien ne ressemble à
À celui qui, léger d'argent ou adolescent de génie, n'a pas vivement palpité en se présentant devant un maître, il manquera toujours une corde dans le cœur, une touche de pinceau, un sentiment dans l'œuvre, une certaine expression de poésie. Si quelques fanfarons, bouffis d'eux-mêmes, croient trop tôt à l'avenir, ils ne sont gens d'esprit que pour les sots.
À ce compte, le jeune inconnu avait certes un vrai mérite, si le talent doit se mesurer sur la timidité première, sur cette pudeur indéfinissable que les gens promis à la gloire savent perdre dans l'exercice de leur art, comme les jolies femmes dans celui de la coquetterie. — L'habitude du triomphe amoindrit le doute, et la pudeur est un doute peut-être!
Le pauvre néophyte, accablé de misère et surpris en ce moment de son outrecuidance, ne serait pas entré chez le peintre auquel nous
Un vieillard vint à monter l'escalier. À la bizarrerie de son costume, à la magnificence de son rabat de dentelle, à la prépondérante sécurité de sa démarche, le jeune homme devina que ce personnage était un protecteur ou un ami du peintre.
Se reculant alors sur le palier pour lui faire place, il l'examina curieusement, espérant trouver en lui la bonne nature d'un artiste ou le caractère serviable des gens qui aiment les arts.
Mais il y avait quelque chose de diabolique dans cette figure, et surtout ce je ne sais quoi dont les artistes sont friands. Imaginez un front chauve, bombé, proéminent, retombant en saillie sur un petit nez écrasé, retroussé du bout comme celui de Rabelais, ou de Socrate; une bouche rieuse et ridée; un menton court, légèrement relevé, mais garni d'une barbe grise, taillée en pointe; des yeux vert de mer, ternis en apparence par l'âge, mais qui, par le contraste du blanc nacré dans lequel flottait la prunelle, devaient jeter 227
Mettez cette tête sur un corps fluet et débile, entourez-la d'une dentelle étincelante de blancheur et travaillée comme une truelle à poisson, jetez sur le pourpoint noir du vieillard une lourde chaîne d'or... et, vous aurez une image imparfaite de ce personnage, auquel le jour faible de l'escalier prêtait encore une couleur fantastique. Vous eussiez dit une toile de Rembrandt marchant silencieusement et sans cadre, dans la noire atmosphère créée par ce grand peintre.
Il jeta sur le jeune homme un regard empreint de sagacité, frappa trois coups à la porte; et, un homme valétudinaire, âgé de quarante ans environ, étant venu ouvrir:
— Bonjour, maître Porbus!... lui dit-il d'une voix cassée.
Porbus s'inclina respectueusement et laissa
Ce serait chose assez importante, un détail artistement historique, que de dépeindre l'atelier de maître Porbus; mais l'histoire nous prend tellement à la gorge; les descriptions sont si cruellement difficiles à bien faire et plaisent si rarement aux lecteurs qui ont la prétention d'y suppléer, que vous perdrez, ma foi! ce morceau par moi peint à l'huile, peint sur place, et dans lequel les jours, les teintes, la poussière, les accessoires, les figures possédaient un certain mérite...
Vous y eussiez vu, entre autre choses, une croisée ogive coloriée, et une petite fille occupée à remettre ses chausses, exécutées avec un fini vraiment regrettable. C'était aussi vrai, aussi faux, aussi peigné, léché, qu'une croquade d'amateur; mais aujourd'hui la peinture est si malade en France, qu'il y aurait crime à faire encore des tableaux en littérature: aussi nos poètes sont-ils généralement sobres d'images par politesse...
Le jeune homme resta debout, immobile, devant un tableau qui, par ce temps de troubles et de révolutions; était déjà devenu cé
Cette belle page (le mot n'étant pas encore inventé pour désigner une œuvre de peinture, j'aurais pu tout aussi bien vous dire: cette pourtraicture saincte et mignonnement paracheuée; mais le placage historique me semble fatigant, outre que beaucoup ne comprennent plus les vieux mots), cette page donc, représentait une Marie Égyptienne acquittant le passage du bateau. Ce chef-d'œuvre, destiné à Marie de Médicis, fut par elle vendu à Cologne, aux jours de sa misère; et, lors de notre invasion en Allemagne (1806), un capitaine d'artillerie la sauva d'une destruction imminente, en la mettant dans son portemanteau. C'était un protecteur des arts qui aimait mieux prendre que voler. Ses soldats avaient déjà fait des moustaches à la sainte protectrice des filles repenties, et allaient, ivres et sacriléges, tirer à la cible sur
— J'aime ta sainte!... dit le vieillard à Porbus, et je te la paierais dix écus d'or au delà du prix que t'en donne madame la reine; mais aller sur ses brisées?... du diable!...
— Vous la trouvez bien?...
— Heu! heu!... fit le vieillard. Elle ne vit pas! En la regardant long-temps, je ne saurais croire qu'il y ait de l'air entre ses bras et le fond de la toile... Je ne sens pas la chaleur de ce beau corps, et ne trouve pas de sang dans les veines... Les contours ne sont pas dessinés franchement. — Tu as craint d'être sec en suivant la méthode de l'école italienne, et tu n'as pas voulu empâter les extrémités à l'instar du Titien et du Corrége. Eh bien! tu n'as eu ni les avantages d'un dessin pur et correct ni les artifices des demi-teintes... Tu n'est vrai que dans les tons intérieurs de la chair... Il y a de la vérité là...
Et le vieillard montrait la poitrine de la sainte.
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Et il indiquait le point où, sur le tableau, finissait l'épaule.
— Ici... tout est faux... Mais n'analysons pas, ce serait faire ton désespoir.
Le vieillard s'assit sur une escabelle, se tint la tête dans les mains et resta muet
— Maître, lui dit Porbus, j'ai cependant bien étudié, sur le nu, les lignes de ce corps.
— Oui... oui... répondit le vieillard, un mois ou deux... et vous vous arrêtez là!... Vous faites d'admirables vêtemens de chair à vos femmes, mais vous oubliez tous de leur donner le mouvement et la vie?... Une femme a, certes, cet air de tête, ce regard de douce résignation et doit tenir sa jupe ainsi!... Mais où est le plus? Vous avez le moins dont se contente le vulgaire... O Mabuse!... O mon maître! ajouta ce singulier personnage, tu es un voleur, tu as emporté la vie avec toi!...
— À cela près, reprit-il, cela vaut mieux que les peintures du sieur Rubens... Au moins, avez-vous là, couleur, sentiment et dessin, les trois parties essentielles de l'art...
— Mais cela est sublime, bonhomme!...
— Et qui êtes-vous?... lui demanda Porbus.
Le pauvre néophyte rougit.
— Hélas! maître, pardonnez à ma hardiesse. Je suis inconnu, mais barbouilleur d'instinct, et arrivé depuis peu dans cette ville, source de toute science...
— À l'œuvre!... à l'œuvre!... lui dit Porbus en lui présentant un crayon rouge et une feuille de papier.
L'inconnu copia lestement la Madelaine au trait...
— Oh! oh! s'écria le vieillard. Votre nom?...
Le jeune homme écrivit au bas: Nicolas Poussin!...
— Allons déjeuner, dit le vieil inconnu à Porbus. Venez tous deux à mon logis. J'ai du jambon fumé, du bon vin; et, malgré le malheur des temps, nous causerons peinture! Nous sommes de force!... Voici un petit bonhomme, ajouta-t-il en frappant sur l'épaule de Nicolas Poussin, qui a de la facilité!...
— J'achète ton dessin!... dit-il.
Poussin tressaillit.
— Prends, prends, s'écria Porbus. Il a dans son escarcelle la rançon de trois rois!
Bientôt ils descendirent de l'atelier et cheminèrent en devisant sur les arts, jusqu'à une belle maison de bois, située près du pont Saint-Michel, et dont Poussin admira les ornemens, le heurtoir, les encadremens de croisée, les arabesques sculptées; puis, il se trouva tout à coup dans une salle basse, devant un bon feu, près d'une table chargée de mets appétissans; et, par un bonheur inouï, dans la compagnie de deux grands artistes pleins de bonhomie.
— Jeune homme!... lui dit Porbus en le voyant ébahi devant un tableau, ne regardez pas trop cette toile, vous tomberiez dans le désespoir!...
C'était l'Adam que fit Mabuse pour sortir de prison où ses créanciers le retinrent si long-temps... Et, en effet, il y avait, dans cette
Celui-ci regardant le tableau d'un air satisfait, mais sans enthousiasme, semblait dire: « J'ai fait mieux!... »
— Il y a là de la vie!... dit-il; et mon pauvre maître s'y est surpassé; mais il manquait encore de la vérité dans le fond de la toile..... L'homme est bien vivant, il se lève et va venir à nous... Mais l'air, le ciel, le vent que nous respirons, voyons et sentons, n'y est pas. Il n'y a encore là qu'un homme!.... Mabuse le disait lui-même avec dépit quand il n'était pas ivre!
Poussin regardait alternativement le vieillard et Porbus avec une inquiète curiosité. Il s'approcha de celui-ci comme pour lui demander le nom de leur hôte; mais le peintre se mit un doigt sur les lèvres d'un air de mystère, et le jeune homme, vivement intéressé, garda le silence, espérant que tôt ou tard quelque mot lui permettrait de deviner le nom de son hôte, dont la richesse et les talens étaient suffisamment attestés par le respect
Poussin, voyant sur la sombre boiserie de chêne un beau portrait de femme, s'écria:
— Ceci est un Giorgion!
— Non! répondit le vieillard, c'est un de mes premiers barbouillages!...
— Tudieu!... dit naïvement le Poussin, je suis donc chez le dieu de la peinture!...
Le vieillard sourit comme un homme familiarisé depuis long-temps avec cet éloge.
— Maître Frenhofer! dit Porbus, ne sauriez-vous faire venir un peu de ce bon vin du Rhin pour moi...
— Deux pipes, répondit le vieillard. Une pour m'acquitter du plaisir que j'ai eu ce matin en voyant ta jolie pécheresse, et l'autre comme un présent d'amitié.
— Ah! si je n'étais pas toujours souffrant, reprit Porbus, et si vous vouliez me laisser voir votre maîtresse, je pourrais faire quelque peinture haute, large et profonde, où les figures seraient de grandeur naturelle.
— Montrer mon œuvre!... s'écria le vieillard tout ému. Non, non, je dois la perfectionner encore... Hier, vers le soir, dit-il, j'ai
Le vieillard fit une pause, puis il reprit:
— Voilà dix ans, jeune homme, que je travaille; mais que sont dix petites années quand il s'agit de lutter avec la nature?... Nous ignorons le temps qu'employa le sculpteur Pygmalion pour faire la seule statue qui ait marché!...
Le vieillard tomba dans une rêverie profonde, et resta les yeux fixes en jouant machinalement avec son couteau.
— Le voilà en conversation avec son esprit!... dit Porbus à voix basse.
À ce mot, Nicolas Poussin se sentit sous la puissance d'une inexplicable curiosité d'ar
Le mépris que ce vieil homme affectait d'exprimer pour les plus belles tentatives de l'art, sa richesse, ses manières, les déférences de Porbus pour lui, cette œuvre tenue si long-temps secrète, œuvre de patience, œuvre de génie sans doute, s'il fallait en croire la tête de vierge que le jeune Poussin avait si franchement admirée, et qui était là, belle encore, même près de l'Adam de Mabuse; pour toutes ces singularités, l'idiome moderne n'a qu'un mot: c'était indéfinissable!... Admirable expression! En effet, elle résume la littérature fantastique; elle formule tout ce qui échappe aux perceptions bornées de notre esprit; et, quand vous l'avez placée sous les yeux d'un lecteur, il est lancé dans l'espace imaginaire; alors, le fantastique se trouve tout germé; il
Donc, ce vieillard, maître Frenhofer, paraissait indéfinissable, incompréhensible; et tout ce que la riche imagination de Nicolas Poussin put saisir de clair et de perceptible, en voyant cet être surnaturel (surnaturel!... voilà encore une belle expression!) c'est qu'il était le type le plus complet de la nature artiste, de cette nature capricieuse et folle, à laquelle tant de pouvoirs sont confiés, et qui trop souvent en abuse, emmenant la froide raison, les bourgeois et même quelques amateurs, à travers mille routes pierreuses, où, pour eux, il n'y a rien; tandis que, folâtre en ses fantaisies, la jolie déesse y découvre des épopées, des châteaux, des œuvres d'art. — Nature moqueuse et bonne, féconde et pauvre!
Ainsi, pour l'enthousiaste Poussin, ce vieillard était devenu, par une transfiguration subite, l'art lui-même, l'art avec son secret, ses fougues, et ses rêveries.
— Oui, mon cher Porbus, reprit Frenhofer, il m'a manqué jusqu'à présent de rencontrer une femme irréprochable!... — un corps dont les contours soient d'une beauté par
— Nous pouvons nous départir d'ici, dit Porbus à Poussin; il ne nous entend plus, ne nous voit plus...
— Allons à son atelier?... répondit le jeune homme émerveillé.
— Oh! le vieux reître a su en défendre l'entrée. Ses trésors sont trop bien gardés pour que nous puissions arriver jusqu'à eux... Je n'ai pas attendu votre avis et votre fantaisie pour tenter l'assaut du mystère...
— Il y a donc un mystère?...
— Oui, répondit Porbus. Le vieux Frenhofer est le seul élève que Mabuse ait voulu faire. — Devenant son ami, son sauveur, son père, Frenhofer a sacrifié la plus grande partie de ses trésors à satisfaire les passions de Mabuse; et Mabuse, reconnaissant, lui a légué le secret du relief, le pouvoir de donner aux figures cette vie extraordinaire,
— Nous y pénétrerons!... s'écria Poussin n'écoutant plus Porbus, et ne doutant plus de rien.
Porbus sourit à l'enthousiasme du jeune inconnu, et ils se quittèrent.
Nicolas Poussin revenant à pas lents vers la rue de la Harpe, dépassa sans s'en apercevoir la modeste hôtellerie où il était logé.
Montant avec une inquiète promptitude son misérable escalier, il parvint à une chambre haute, située sous une toiture en colombage, naïve et légère couverture des maisons du vieux Paris. Il vit, près de l'unique et sombre fenêtre de cette chambre, une jeune
— Qu'as-tu? dit-elle.
— J'ai, j'ai!... j'ai, s'écria-t-il en étouffant de plaisir, que je me suis senti peintre!... J'avais douté de moi jusqu'à présent, mais ce matin j'ai cru en moi-même! Je puis être un grand homme!... Va! Gillette, nous serons riches, heureux! Il y a de l'or dans ces pinceaux...
Mais il se tut soudain. Sa figure grave et vigoureuse perdit son expression de joie quand il compara l'immensité de ses espérances à la médiocrité de ses ressources matérielles. Les murs étaient couverts de simples papiers chargés d'esquisses au crayon. Il ne possédait pas quatre toiles vaillantes. Les couleurs avaient alors un haut prix, et le pauvre gentilhomme voyait sa palette à peu près nue.
Au sein de cette misère, il possédait et ressentait d'incroyables richesses de cœur, et une dévorante surabondance de génie. Amené à Paris par un gentilhomme de ses amis, ou peut-être par son propre talent, il y avait ren
Le sourire errant sur les lèvres de Gillette dorait ce grenier, y rivalisait avec l'éclat du ciel. Le soleil ne brillait pas toujours, tandis qu'elle, était toujours là, recueillie dans sa passion, attachée à son bonheur, à sa souffrance, consolant le génie qui débordait dans l'amour avant de s'emparer de l'art, ou de palpiter pour la gloire.
— Écoute, Gillette!... viens!...
Obéissante et joyeuse, elle sauta sur les genoux du peintre. Elle était toute grâce, toute beauté; jolie comme un printemps, pure, blanche; ayant toutes les richesses féminines enfin, et de plus une belle âme!
— O Dieu! s'écria-t-il, je n'oserai jamais lui dire...
— Un secret? reprit-elle. Oh! je veux le savoir.
— Parle donc!...
— Gillette! pauvre cœur aimé!
— Oh! tu veux quelque chose de moi!... — Oui.
— Si tu désires que je pose encore devant toi comme l'autre jour, reprit-elle d'un petit air boudeur, je n'y consentirai plus jamais... Cela est mal. Et puis, dans ces momens-là, tes yeux ne me disent plus rien. Tu ne penses plus à moi, et cependant tu me regardes!...
— Aimerais-tu mieux me voir copier une autre femme?...
— Peut-être..... dit-elle, si elle était bien
laide...
— Eh bien, reprit le Poussin d'un ton sérieux, si pour ma gloire à venir, si pour me faire grand peintre, il fallait aller poser chez un autre...
— Tu veux m'éprouver... dit-elle. Tu sais bien que je n'irais pas!
Le Poussin pencha sa tête sur sa poitrine comme un homme qui succombe à une joie ou à une douleur trop forte pour son âme.
— Y renoncer!... s'écria le Poussin.
— Si je me montrais ainsi à un autre... tu ne m'aimerais plus...... et, moi-même, je me trouverais indigne de toi!... Obéir à tes caprices, n'est-ce pas chose naturelle et simple?... Malgré moi, je suis heureuse et même fière de faire ta chère volonté... Mais pour un autre!... fi... donc...
— Pardonne, ma Gillette, dit le peintre en se jetant à ses genoux. J'aime mieux être aimé que glorieux!... Pour moi, tu es plus belle que la fortune et les honneurs. Va, jette mes pinceaux, brûle ces esquisses. Je me suis trompé... ma vocation est de t'aimer. Je ne suis pas peintre, je suis amoureux!... Périsse l'art et tous ses secrets!...
Elle l'admirait, heureuse, charmée!... Elle régnait! Elle sentait instinctivement que les arts étaient oubliés pour elle et jetés à ses pieds comme un grain d'encens.
— Ce n'est pourtant qu'un vieillard!... re
— Il faut bien aimer!... s'écria-t-elle prête à sacrifier ses scrupules d'amour pour récompenser son amant de tous les sacrifices qu'il lui faisait. — Mais, reprit-elle, ce serait me perdre. — Ah! me perdre pour toi!... Oui, cela est bien beau, mais... tu m'oublieras... Oh! quelle mauvaise pensée as-tu donc eue là?...
— Je l'ai eue et je t'aime! dit-il avec une sorte de contrition; mais je suis donc un infâme!...
— Consultons le père Hardouin.... dit-elle.
— Oh, non! que ce soit un secret entre nous deux!...
— Eh bien, j'irai... mais ne sois pas là, dit-elle... Reste à la porte, armé de ta dague; si je crie, entre et tue le peintre...
Ne voyant plus que son art, le Poussin pressa Gillette dans ses bras!
— Il ne m'aime plus!... pensa Gillette quand elle se trouva seule.
Elle se repentait déjà de sa résolution. Mais elle fut bientôt en proie à une épouvante plus
— Elle croyait aimer déjà moins le peintre en le soupçonnant moins estimable.
II.
CATHERINE LESCAULT.
247
Le vieillard était alors en proie à l'un de ces découragemens profonds et spontanés dont la cause est, s'il faut en croire les mathématiciens de la médecine, dans une digestion mauvaise, dans le vent, la chaleur, ou quelque empâtement des hypocondres; et, suivant les spiritualistes, dans l'imperfection de notre nature mo
Il était donc languissamment assis dans une vaste chaire de chêne sculpté, garnie de cuir noir; et, sans quitter son attitude mélancolique, il lança sur Porbus le regard engourdi d'un homme qui s'est établi dans son ennui.
— Eh bien! maître, lui dit Porbus, l'outremer que vous avez été chercher à Bruges était-il mauvais?... Est-ce que vous n'avez pas su broyer notre nouveau blanc?... votre huile est-elle méchante, ou les pinceaux...
— Hélas! s'écria le vieillard, j'ai cru pendant un moment que mon œuvre était accomplie; mais je me suis certes trompé dans quelques détails, et je ne serai tranquille qu'après avoir éclairci mes doutes... Aussi je me décide à voyager et vais aller en Turquie, en Grèce, en Asie, pour y chercher un modèle et comparer mon tableau à diverses natures... Peut-être ai-je là-haut, reprit-il en laissant échapper un sourire de contentement, la nature elle-même...
249
Puis il se leva tout à coup, comme pour partir.
— Oh! oh! répondit Porbus, j'arrive à temps pour vous éviter la dépense et les fatigues du voyage.
— Comment? demanda Frenhofer étonné.
— Le jeune Poussin est aimé par une femme dont l'incomparable beauté se trouve sans inperfection aucune!... Mais, mon cher maître, s'il consent à vous la prêter, au moins faudra-t-il nous laisser voir votre toile...
Le vieillard resta debout, immobile, dans un état de stupidité parfaite.
— Comment!... s'écria-t-il enfin douloureusement, montrer ma créature, mon épouse!... déchirer le voile dont j'ai chastement couvert mon bonheur?... Mais ce serait une horrible prostitution! Voilà dix ans que je vis avec cette femme! Elle est à moi, à moi seul!... Elle m'aime. Ne m'a-t-elle pas souri à chaque coup de pinceau que je lui ai donné? Elle a une âme, l'âme dont je l'ai douée!... Elle rougirait si d'autres yeux que les miens s'arrêtaient sur elle... La faire voir!... mais quel est le mari,
Le vieillard semblait être redevenu jeune; ses yeux avaient de l'éclat et de la vie; ses joues pâles étaient nuancées d'un rouge vif, et ses mains tremblaient.
Porbus, étonné de la violence passionnée avec laquelle ces paroles furent dites, ne savait que répondre à un sentiment aussi neuf que profond.
Frenhofer était-il raisonnable ou fou? Se trouvait-il subjugué par une fantaisie d'artiste, ou les idées qu'il avait exprimées procédaient-elles de ce fanatisme inexprimable produit en nous par le long enfantement d'une
En proie à toutes ces pensées, Porbus dit au vieillard:
— Mais n'est-ce pas femme pour femme?... Poussin ne livre-t-il pas sa maîtresse à vos regards!
— Quelle maîtresse! répondit Frenhofer.
— Elle le trahira tôt ou tard! — La mienne me sera toujours fidèle!
— Eh bien! reprit Porbus, n'en parlons plus!... Mais avant que vous ne trouviez, même en Asie, une femme aussi belle, aussi parfaite, vous mourrez peut-être sans avoir achevé votre tableau...
— Oh! il est fini...... dit Frenhofer..... Et qui le verrait, croirait apercevoir une femme couchée sur un lit de velours, sous des courtines... Près d'elle, un trépied d'argent exhale des parfums. — Tu serais tenté de prendre le gland d'or des cordons qui retiennent les rideaux, et il te semblerait voir le sein de Catherine suivre le mouvement de sa respiration. — Cependant, je voudrais bien être certain...
— Va en Asie!... répondit Porbus en aper
Et Porbus fit quelques pas vers la porte de la salle.
En ce moment, Gillette et Nicolas Poussin étaient arrivés près du logis de Frenhofer. Quand la jeune fille fut sur le point d'y entrer, elle quitta le bras du peintre, et se reculant en arrière comme si elle eût été saisie par quelque soudain pressentiment:
— Mais que viens-je donc faire ici?... demanda-t-elle à son amant d'un son de voix profond et en le regardant d'un œil fixe.
Étonné, le Poussin lui prit la main en disant avec une vive émotion:
— Gillette, je t'ai laissée maîtresse et veux t'obéir en tout. Tu es ma conscience et ma gloire... Reviens au logis, je serai plus heureux, peut-être, que si tu...
— Suis-je à moi quand tu me parles ainsi?... Oh! non, je ne suis plus qu'une enfant.
— Allons, ajouta-t-elle en paraissant faire un violent effort, si notre amour périt et si je mets dans mon cœur un long regret, ta célébrité ne sera-t-elle pas le prix de mon obéissance à tes désirs?... Entrons, ce sera vivre
En ouvrant la porte de la maison les deux amans se rencontrèrent avec Porbus; et celui-ci, surpris par la beauté de Gillette dont les yeux étaient alors pleins de larmes, la saisit toute tremblante, et l'amenant devant le vieillard:
— Tenez, dit-il, ne vaut-elle pas tous les chefs-d'œuvre du monde?...
Frenhofer tressaillit. Gillette était là, dans l'attitude naïve et simple d'une jeune Géorgienne, toute innocente et peureuse, ravie et présentée par des brigands à quelque marchand d'esclaves. Une pudique rougeur colorait son visage; elle baissait les yeux; ses mains étaient pendantes à ses côtés; ses forces semblaient l'abandonner, et des larmes protestaient contre la violence faite à sa pudeur.
En ce moment, Poussin, au désespoir d'avoir sorti ce beau trésor de son grenier, se maudit lui-même; et, alors, plus amant qu'artiste, mille scrupules lui torturèrent le cœur, quand il vit l'œil rajeuni du vieillard, qui, par une habitude de peintre, déshabilla, pour ainsi dire, cette jeune fille en en devinant les formes les plus secrètes.
— Gillette, partons!...
À cet accent, à ce cri, sa maîtresse joyeuse leva les yeux sur lui, le vit, et, courant dans ses bras:
— Ah! tu m'aimes donc?... s'écria-t-elle en fondant en larmes.
Elle avait eu l'énergie de taire sa souffrance, mais elle manqua de force pour cacher son bonheur.
— Oh! laissez-la-moi pendant deux heures... dit le vieux peintre, et vous la comparerez à ma Catherine... — Oui, j'y consens.
Il y avait encore de l'amour dans le cri de Frenhofer. Il semblait avoir de la coquetterie pour son semblant de femme et jouir par avance du triomphe que la beauté de sa vierge allait remporter sur celle d'une vraie jeune fille.
— Ne le laissez pas se dédire!... s'écria Porbus en frappant sur l'épaule de Poussin. Les fruits de l'amour passent vite, ceux de l'art sont immortels...
— Pour lui, répondit Gillette en regardant attentivement le Poussin et Porbus, ne suis-je donc pas plus qu'une femme!...
256
— Ah! dit-elle, montons!... Il ne m'a jamais regardée ainsi!...
— Vieillard!... reprit Poussin tiré de sa méditation par la voix de Gillette, vois cette épée!... je la plongerai dans ton cœur au premier mot de plainte que prononcera cette jeune fille... Puis je mettrai le feu à ta maison, et personne n'en sortira... Comprends-tu?...
Nicolas Poussin était sombre, sa parole terrible; son attitude, son geste consolèrent Gillette; et, alors, elle lui pardonna presque de la sacrifier à la peinture, à la gloire, à l'avenir.
Porbus et Poussin restèrent à la porte de l'atelier, se regardant l'un l'autre en silence; et si, d'abord, celui-là se permit quelques exclamations:
— Ah! elle se déshabille. — Il lui dit de se mettre au jour, etc.
Bientôt il se tut à l'aspect du Poussin dont le visage était devenu inquiet et sombre. Le
— Entrez!... entrez!... leur dit le vieillard rayonnant de bonheur. Mon œuvre est parfaite, et maintenant je puis la montrer avec orgueil. Jamais peintre, pinceaux, couleurs, toile et lumière ne feront une rivale à ma Catherine Lescault!...
Porbus et Poussin, en proie à une vive curiosité, se trouvèrent bientôt au milieu d'un vaste atelier, couvert de poussière, où tout était en désordre, d'où le jour tombait d'en haut, et où ils virent çà et là des tableaux accrochés aux murs parmi des statues, des essais, des bustes, des mains, des squelettes, et des morceaux d'étoffe, des armes, des meubles, curieux modèles! Ils s'étaient arrêtés tout d'abord devant une figure de femme de grandeur naturelle, demi-nue, et pour laquelle ils furent saisis d'admiration.
— Oh! ne vous occupez pas de cela!... dit
À ces mots, Porbus et Poussin stupéfaits de ce dédain pour de telles œuvres cherchèrent le portrait annoncé, sans réussir à l'apercevoir.
— Eh bien! le voilà! leur dit le vieillard exalté.
Il avait les cheveux en désordre et le visage enflammé; ses yeux pétillaient; il était tout haletant.
— Ah! ah! s'écria-t-il, vous ne vous attendiez pas à tant de perfection!... Vous êtes devant une femme et vous cherchiez un tableau!... Il y a tant de profondeur sur cette toile, l'air y est si vrai, que vous ne pouvez plus le distinguer de l'air qui nous environne... Où est l'art?...perdu, disparu!... Ce sont les formes même d'une jeune fille... N'ai-je pas bien saisi la couleur, le vif de la ligne qui termine le corps!... N'est-ce pas nature?... Admirez comme les contours se détachent du fond?... Ne semble-t-il pas que vous puissiez
— Attendez!...
— Apercevez-vous quelque chose? demanda Poussin à Porbus.
— Non. Et vous?...
— Rien...
Les deux peintres, laissant le vieillard à son extase, regardèrent si la lumière, en tombant d'aplomb sur la toile qu'il leur montrait, n'en neutralisait pas tous les effets; alors, ils examinèrent la peinture en se mettant à droite, à gauche, de face, en se baissant ou se levant.
— Oui!... oui!... c'est bien une toile!...leur disait Frenhofer, en se méprenant sur le but de cet examen scrupuleux. Tenez, voilà le châssis!... le chevalet!... Enfin, voici mes couleurs, mes pinceaux!...
Et il s'empara d'une brosse qu'il leur présenta par un mouvement naïf.
— Nous nous trompons, voyez?... reprit Porbus.
Alors, en s'approchant, ils aperçurent dans un coin de la toile, le bout d'un pied nu qui sortait de ce chaos de couleurs, de tons, de nuances indécises, espèce de brouillard sans forme; mais un pied... un pied délicieux, un pied vivant!
Et ils restèrent pétrifiés d'admiration devant ce fragment échappé dans l'œuvre à une incroyable destruction aussi lente que progressive. Ce pied apparaissait là comme le torse de quelque Vénus en marbre de Paros qui surgirait, riche de beautés, parmi les décombres d'une ville incendiée.
— Il y a une femme là-dessous!... s'écria Porbus, en faisant remarquer à Poussin les diverses superpositions de couleurs dont le vieux peintre avait successivement chargé toutes les parties de cette figure en voulant la perfectionner.
261
— Il est de bonne foi!... dit Porbus.
— Oui, mon ami, répondit le vieillard en se réveillant, il faut de la foi!... de la foi dans l'art, et vivre pendant long-temps avec son œuvre pour produire une création semblable... Quelques-unes de ces ombres m'ont coûté bien des travaux... Tenez? Il y a là sur sa joue, au dessous des yeux, une légère vapeur qui, si vous l'observez dans la nature, vous paraîtra presque intraduisible... Eh bien! croyez-vous qu'elle ne m'ait pas coûté des peines inouïes à reproduire? Mais aussi, mon cher Porbus, regarde attentivement mon travail, et tu comprendras mieux ce que je te disais relativement à la manière dont les Flamands et les Italiens traitent la lumière et le contour... En dessinant purement la ligne d'après les enseignemens du Perugin, j'ai légèrement dégradé la lumière par des demi-tons que j'ai long-temps étudiés, et au lieu d'empâter le dehors de la ligne, j'ai disposé des ombres dans la lumière. —Approchez?... vous verrez
Et du bout de sa brosse, il désignait aux deux peintres un pâté de couleur claire.
Porbus frappa sur l'épaule du vieillard; puis, se tournant vers Poussin:
— Savez-vous que nous voyons en lui un bien grand peintre?... dit-il.
— Il est encore plus poëte que peintre! répondit gravement Poussin.
— Là, reprit Porbus en touchant la toile, finit notre art sur terre...
— Et, de là, il va se perdre dans les cieux!... dit Poussin.
— Que de jouissances sur ce morceau de toile!... s'écria Porbus.
Le vieillard absorbé ne les écoutait pas, et souriait à cette femme imaginaire.
— Mais, tôt ou tard, il s'apercevra qu'il n'y a rien sur sa toile!... s'écria le Poussin.
— Rien!... sur... ma toile!... dit Frenhofer en regardant tour à tour les deux peintres et son prétendu tableau.
— Qu'avez-vous fait?... répondit Porbus à Poussin.
— Tu ne vois rien?... manant! maheustre! bélître! bardache!... Pourquoi donc es-tu monté ici?...
— Mon bon Porbus?... reprit-il en se tournant vers l'autre spectateur, est-ce que, vous aussi, vous vous joueriez de moi?... Répondez... Je vous ai rendu service, je suis votre ami... Aurais-je donc gâté mon tableau?
Porbus, indécis, n'osa rien dire; mais, l'anxiété peinte sur la physionomie blanche du vieillard, était si cruelle, qu'il montra la toile en disant:
— Voyez!...
Frenhofer contempla son tableau pendant un moment et chancela.
— Rien!... rien!... Oh! avoir travaillé dix ans!
Il s'assit et pleura.
— Je suis donc un imbécile, un fou!... Je n'ai donc ni talent ni capacité... Je ne suis plus qu'un homme riche, qui, en marchant, ne fait que marcher!... Je n'aurai donc rien produit!...
Contemplant avec douleur sa toile à travers ses larmes, il se releva tout à coup avec
— Par le sang, par le corps, par la tête du Christ!... Vous êtes des faquins!... Allez, jaloux!... Je la vois, moi!...Elle est merveilleusement belle!... Ah! vous craignez ma gloire!... Sortez!... Sortez!...
En ce moment, Poussin entendit les pleurs de Gillette. Elle était seule dans un coin, oubliée...
— Qu'as-tu, mon ange?... lui demanda le peintre redevenu subitement amoureux.
— Tue-moi! dit-elle. Je serais une infâme de t'aimer encore, car je te méprise... Tu es ma vie et tu me fais horreur... Je crois que je te hais déjà.
LE CHEF-D'ŒUVRE
INCONNU.
GILLETTE.
I.
149
Vers la fin de l'année 1612, par une froide matinée de décembre, un jeune homme dont le vêtement était de très-mince apparence, se promenait devant la porte d'une 150
maison située rue des Grands-Augustins, à Paris. Après avoir assez longtemps marché dans cette rue avec l'irrésolution d'un amant qui n'ose se présenter chez sa première maîtresse, quelque facile qu'elle soit, il finit par franchir le seuil de cette porte et demanda si maître François PORBUS était en son logis. Sur la réponse affirmative que lui fit une vieille femme occupée à balayer une salle basse, le jeune homme monta lentement les degrés, et s'arrêta de marche en marche, comme quelque courtisan de fraîche date, inquiet de l'accueil que le roi va lui faire. Quand il parvint en haut de la vis, il demeura pendant un moment sur le palier, incertain s'il prendrait le heurtoir grotesque qui ornait la 151
porte de l'atelier où travaillait sans doute le peintre de Henri IV délaissé pour Rubens par Marie de Médicis. Le jeune homme éprouvait cette sensation profonde qui a dû faire vibrer le cœur des grands artistes, quand, au fort de la jeunesse et de leur amour pour l'art, ils ont abordé un homme de génie ou quelque chef-d'œuvre. Il existe dans tous les sentimens humains une fleur primitive, engendrée par un noble enthousiasme qui va toujours faiblissant jusqu'à ce que le bonheur ne soit plus qu'un souvenir et la gloire un mensonge. Parmi nos émotions fragiles, rien ne ressemble à l'amour comme la jeune passion d'un artiste commençant le délicieux supplice de sa destinée de gloire et de malheur, pas 152
sion pleine d'audace et de timidité, de croyances vagues et de découragemens certains. À celui qui léger d'argent, qui adolescent de génie, n'a pas vivement palpité en se présentant devant un maître, il manquera toujours une corde dans le cœur, je ne sais quelle touche de pinceau, un sentiment dans l'œuvre, une certaine expression de poésie. Si quelques fanfarons bouffis d'eux-mêmes croient trop tôt à l'avenir, ils ne sont gens d'esprit que pour les sots. À ce compte, le jeune inconnu paraissait avoir un vrai mérite, si le talent doit se mesurer sur cette timidité première, sur cette pudeur indéfinissable que les gens promis à la gloire savent perdre dans l'exercice de leur art, comme les 153
jolies femmes perdent la leur dans le manège de la coquetterie. L'habitude du triomphe amoindrit le doute, et la pudeur est un doute peut-être.
Accablé de misère et surpris en ce moment de son outrecuidance, le pauvre néophyte ne serait pas entré chez le peintre auquel nous devons l'admirable portrait de Henri IV, sans un secours extraordinaire que lui envoya le hasard. Un vieillard vint à monter l'escalier. À la bizarrerie de son costume, à la magnificence de son rabat de dentelle, à la prépondérante sécurité de sa démarche, le jeune homme devina dans ce personnage ou le protecteur ou l'ami du peintre. Il se recula sur le palier pour lui faire place, et l'examina curieusement, 154
espérant trouver en lui la bonne nature d'un artiste, ou le caractère serviable des gens qui aiment les arts; mais il y avait quelque chose de diabolique dans cette figure, et surtout ce je ne sais quoi qui affriande les artistes. Imaginez un front chauve, bombé, proéminent, retombant en saillie sur un petit nez écrasé, retroussé du bout comme celui de Rabelais ou de Socrate; une bouche rieuse et ridée, un menton court, fièrement relevé, garni d'une barbe grise taillée en pointe; des yeux vert de mer, ternis en apparence par l'âge, mais qui, par le contraste du blanc nacré dans lequel flottait la prunelle, devaient parfois jeter des regards magnétiques au fort de la colère ou de 155
l'enthousiasme. Le visage était d'ailleurs singulièrement flétri par les fatigues de l'âge, et plus encore par ces pensées qui creusent également l'âme et le corps. Les yeux n'avaient plus de cils, et à peine voyait-on quelques traces de sourcils au-dessus de leurs arcades saillantes. Mettez cette tête sur un corps fluet et débile, entourez-la d'une dentelle étincelante de blancheur et travaillée comme une truelle à poisson, jetez sur le pourpoint noir du vieillard une lourde chaîne d'or, et vous aurez une image imparfaite de ce personnage auquel le jour faible de l'escalier prêtait encore une couleur fantastique. Vous eussiez dit une toile de Rembrandt marchant silencieusement et sans cadre dans la 156
noire atmosphère que s'est appropriée ce grand peintre. Il jeta sur le jeune homme un regard empreint de sagacité, frappa trois coups à la porte, et dit à un homme valétudinaire, âgé de quarante ans environ, qui vint ouvrir: — Bonjour, maître
Porbus s'inclina respectueusement, il laissa entrer le jeune homme en le croyant amené par le vieillard et s'inquiéta d'autant moins de lui que le néophyte demeura sous le charme que doivent éprouver les peintres-nés à l'aspect du premier atelier qu'ils voient et où se révèlent quelques-uns des procédés matériels de l'art. Un vitrage ouvert dans la voûte éclairait l'atelier de maître Porbus. Concentré sur une toile accrochée au chevalet, et qui n'était 157
encore touchée que de trois ou quatre traits blancs, le jour n'atteignait pas jusqu'aux noires profondeurs des angles de cette vaste pièce; mais quelques reflets égarés allumaient dans cette ombre rousse une paillette argentée au ventre d'une cuirasse de reitre suspendue à la muraille, rayaient d'un brusque sillon de lumière la corniche sculptée et cirée d'un antique dressoir chargé de vaisselles curieuses, ou piquaient de points éclatants la trame grenue de quelques vieux rideaux de brocard d'or, aux grands plis cassés, jetés là comme modèle. Des écorchés de plâtre, des fragmens et des torses de déesses antiques, amoureusement polis par les baisers des siècles, jonchaient les tablettes et 158
les consoles. D'innombrables ébauches, des études aux trois crayons, à la sanguine ou à la plume, couvraient les murs jusqu'au plafond. Des boîtes à couleur, des bouteilles d'huile et d'essence, des escabeaux renversés ne laissaient qu'un étroit chemin pour arriver sous l'auréole que projetait la haute verrière, dont les rayons tombaient à plein sur la pâle figure de Porbus et sur le crâne d'ivoire de l'homme singulier. L'attention du jeune homme fut bientôt exclusivement acquise à un tableau qui, par ce temps de trouble et de révolutions, était déjà devenu célèbre, et que visitaient quelques-uns de ces entêtés auxquels on doit la conservation du feu sacré pendant les jours mauvais. Cette 159
belle page représentait une Marie égyptienne se disposant à payer le passage du bateau. Ce chef-d'œuvre, destiné à Marie de Médicis, fut vendu par elle aux jours de sa misère.
— Ta sainte me plaît, dit le vieillard à Porbus, et je te la paierais dix écus d'or au-delà du prix que donne la reine; mais aller sur ses brisées?.. du diable!
— Vous la trouvez bien?
— Heu! heu! fit le vieillard, bien: oui et non. Ta bonne femme n'est pas mal troussée, mais elle ne vit pas. Vous autres, vous croyez avoir tout fait lorsque vous avez dessiné correctement une figure et mis chaque chose à sa place d'après les lois de l'anatomie! Vous coloriez ce li 160
néament avec un ton de chair fait d'avance sur votre palette en ayant soin de tenir un côté plus sombre que l'autre, et parce que vous regardez de temps en temps une femme nue qui se tient debout sur une table, vous croyez avoir copié la nature, vous vous imaginez être des peintres et avoir dérobé le secret de Dieu!... Prrr! Il ne suffit pas pour être un grand poète de savoir à fond la syntaxe et de ne pas faire de fautes de langue! Regarde ta sainte, Porbus? Au premier aspect elle semble admirable, mais au second coup d'œil on s'aperçoit qu'elle est collée au fond de la toile et qu'on ne pourrait pas faire le tour de son corps; c'est une silhouette qui n'a qu'une seule face, c'est une apparence dé 161
coupée qui ne saurait se retourner, ni changer de position. Je ne sens pas d'air entre ce bras et le champ du tableau; l'espace et la profondeur manquent; cependant tout est bien en perspective, et la dégradation aérienne est exactement observée: mais, malgré d'aussi louables efforts, je ne saurais croire que ce beau corps soit animé par le tiède souffle de la vie. Il me semble que si je portais la main sur cette gorge d'une si ferme rondeur, je la trouverais froide comme du marbre! Non, mon ami, le sang ne court pas sous cette peau d'ivoire, l'existence ne gonfle pas de sa rosée de pourpre les veines et les fibrilles qui s'entrelacent en réseau sous la transparence ambrée des tempes et de la poitrine. Cette place 162
palpite, mais cette autre est immobile; la vie et la mort luttent dans chaque morceau: ici c'est une femme, là une statue, plus loin un cadavre. Ta création est incomplète. Tu n'as pu souffler qu'une portion de ton âme à ton œuvre chérie. Le flambeau de Prométhée s'est éteint plus d'une fois dans tes mains, et beaucoup d'endroits de ton tableau n'ont pas été touchés par la flamme céleste.
— Mais pourquoi, mon cher maître? dit respectueusement Porbus au vieillard, tandis que le jeune homme avait peine à réprimer une forte envie de le battre.
— Ah! voilà, dit le petit vieillard. Tu as flotté indécis entre les deux systèmes, entre le dessin et la cou 163
leur, entre le flegme minutieux, la raideur précise des vieux maîtres allemands et l'ardeur éblouissante, l'heureuse abondance des peintres italiens. Tu as voulu imiter à la fois Hans Holbein et Titien, Albrecht Durer et Paul Véronèse. Certes c'était-là une magnifique ambition! Mais qu'est-il arrivé? Tu n'as eu ni le charme sévère de la sécheresse, ni les décevantes magies du clair obscur. Dans cet endroit, comme un bronze en fusion qui crève son trop faible moule, la riche et blonde couleur du Titien a fait éclater le maigre contour d'Albrecht Durer où tu l'avais coulée. Ailleurs, le linéament a résisté et contenu les magnifiques débordements de la palette vénitienne. Ta figure n'est ni 164
parfaitement dessinée, ni parfaitement peinte, et porte partout les traces de cette malheureuse indécision. Si tu ne te sentais pas assez fort pour fondre ensemble au feu de ton génie les deux manières rivales, il fallait opter franchement entre l'une ou l'autre, afin d'obtenir l'unité qui simule une des conditions de la vie. Tu n'es vrai que dans les milieux, tes contours sont faux, ne s'enveloppent pas et ne promettent rien par derrière. Il y a de la vérité ici, dit le vieillard en montrant la poitrine de la sainte. — Puis, ici, reprit-il en indiquant le point où sur le tableau finissait l'épaule. — Mais là, fit-il en revenant au milieu de la gorge, tout est faux. N'analysons rien, ce serait faire ton désespoir.
165
Le vieillard s'assit sur une escabelle, se tint la tête dans les mains et resta muet.
— Maître, lui dit Porbus, j'ai cependant bien étudié sur le nu cette gorge; mais, pour notre malheur, il est des effets vrais dans la nature qui ne sont plus probables sur la toile...
— La mission de l'art n'est pas de copier la nature, mais de l'exprimer! Tu n'es pas un vil copiste, mais un poète! s'écria vivement le vieillard, en interrompant Porbus par un geste despotique. Autrement un sculpteur serait quitte de tous ses travaux en moulant une femme! Hé bien, essaie de mouler la main de ta maîtresse et de la poser devant toi, tu trouveras un horrible cadavre sans aucune ressem 166
blance, et tu seras forcé d'aller trouver le ciseau de l'homme qui, sans te la copier exactement, t'en figurera le mouvement et la vie. Nous avons à saisir l'esprit, l'ame, la physionomie des choses et des êtres. Les effets! les effets! mais ils sont les accidens de la vie, et non la vie. Une main, puisque j'ai pris cet exemple, une main ne tient pas seulement au corps, elle exprime et continue une pensée qu'il faut saisir et rendre. Ni le peintre, ni le poète, ni le sculpteur ne doivent séparer l'effet de la cause qui sont invinciblement l'un dans l'autre! La véritable lutte est là. Beaucoup de peintres triomphent instinctivement sans connaître ce thême de l'art. Vous dessinez une femme, mais vous ne la 167
voyez pas! Ce n'est pas ainsi que l'on parvient à forcer l'arcane de la nature. Votre main reproduit, sans que vous y pensiez, le modèle que vous avez copié chez votre maître. Vous ne descendez pas assez dans l'intimité de la forme, vous ne la poursuivez pas avec assez d'amour et de persévérance dans ses détours et dans ses fuites. La beauté est une chose sévère et difficile qui ne se laisse point atteindre ainsi, il faut attendre ses heures, l'épier, la presser et l'enlacer étroitement pour la forcer à se rendre. La forme est un Protée bien plus insaisissable et plus fertile en replis que le Protée de la fable; ce n'est qu'après de longs combats qu'on peut la contraindre à se montrer sous son véritable aspect; vous 168
autres vous vous contentez de la première apparence qu'elle vous livre, ou tout au plus de la seconde, ou de la troisième; ce n'est pas ainsi qu'agissent les victorieux lutteurs! Ces peintres invaincus ne se laissent pas tromper à tous ces faux-fuyans, ils persévèrent jusqu'à ce que la nature en soit réduite à se montrer toute nue et dans son véritable esprit. Ainsi a procédé Raphaël, dit le vieillard en ôtant son bonnet de velours noir, pour exprimer le respect que lui inspirait le roi de l'art; sa grande supériorité vient du sens intime qui, chez lui, semble vouloir briser la forme. La forme est, dans ses figures, ce qu'elle est chez nous, un truchement pour se communiquer des idées, des 169
sensations, une vaste poésie. Toute figure est un monde, un portrait dont le modèle est apparu dans une vision sublime, teint de lumière, désigné par une voix intérieure, dépouillé par un doigt céleste qui a montré, dans le passé de toute une vie, les sources de l'expression. Vous faites à vos femmes de belles robes de chair, de belles draperies de cheveux, mais où est le sang qui engendre le calme ou la passion et qui cause des effets particuliers. — Ta sainte est une femme brune, mais ceci, mon pauvre Porbus, est d'une blonde! Vos figures sont alors de pâles fantômes coloriés que vous nous promenez devant les yeux, et vous appelez cela de la peinture et de l'art. Parce que vous avez fait 170
quelque chose qui ressemble plus à une femme qu'à une maison, vous pensez avoir touché le but, et, tout fiers de n'être plus obligés d'écrire à côté de vos figures, currus venustus ou pulcher homo, comme les premiers peintres, vous vous imaginez être des artistes merveilleux! Ha! ha! vous n'y êtes pas encore, mes braves compagnons,il vous faudra user bien des crayons, couvrir bien des toiles avant d'arriver. Assurément, une femme porte sa tête de cette manière, elle tient sa jupe ainsi, ses yeux s'allanguissent et se fondent avec cet air de douceur résignée; l'ombre palpitante des cils flotte ainsi sur les joues! C'est cela, et ce n'est pas cela. Qu'y manque-t-il? un rien, mais ce rien est tout. Vous 171
avez l'apparence de la vie, mais vous n'exprimez pas son trop plein qui déborde, ce je ne sais quoi qui est l'âme peut-être et qui flotte nuageusement sur l'enveloppe; enfin cette fleur de vie que Titien et Raphaël ont surprise. En partant du point extrême où vous arrivez, on ferait peut être d'excellente peinture; mais vous vous lassez trop vite. Le vulgaire admire, et le vrai connaisseur sourit. O Mabuse, ô mon maître, ajouta ce singulier personnage, tu es un voleur, tu as emporté la vie avec toi! — À cela près, reprit-il, cette toile vaut mieux que les peintures de ce faquin de Rubens, avec ses montagnes de viandes flamandes, saupoudrées de vermillon, ses ondées de chevelures rousses, et son ta 172
page de couleurs. Au moins, avez-vous là couleur, sentiment et dessin, les trois parties essentielles de l'art.
— Mais cette sainte est sublime, bon homme! s'écria d'une voix forte le jeune homme en sortant d'une rêverie profonde. Ces deux figures, celle de la sainte et celle du batelier, ont une finesse d'intention ignorée des peintres italiens. Je n'en sais pas un seul qui eût inventé l'indécision du batelier.
— Ce petit drôle est-il à vous? demanda Porbus au vieillard.
— Hélas! maître, pardonnez à ma hardiesse, répondit le néophyte en rougissant. Je suis inconnu, mais barbouilleur d'instinct, et arrivé de 173
puis peu dans cette ville, source de toute science.
— À l'œuvre? lui dit Porbus en lui présentant un crayon rouge et une feuille de papier.
L'inconnu copia lestement la Marie au trait.
— Oh! oh! s'écria le vieillard. Votre nom?
Le jeune homme écrivit au bas Nicolas Poussin.
— Voilà qui n'est pas mal pour un commençant, dit le singulier personnage qui discourait si follement. Je vois que l'on peut parler peinture devant toi. Je ne te blâme pas d'avoir admiré la sainte de Porbus. C'est un chef-d'œuvre pour tout le monde, et les initiés aux plus intimes arcanes de l'art peuvent 174
seuls découvrir en quoi elle pèche. Mais puisque tu es digne de la leçon, et capable de comprendre, je vais te faire voir combien peu de chose il faudrait pour compléter cette œuvre. Sois tout œil et tout attention, une pareille occasion de t'instruire ne se représentera peut-être jamais. Ta palette, Porbus?
Porbus alla chercher palette et pinceaux. Le petit vieillard retroussa ses manches avec un mouvement de brusquerie convulsive, passa son pouce dans la palette diaprée et chargée de tons que Porbus lui tendait; il lui arracha des mains plutôt qu'il ne les prit une poignée de brosses de toutes dimensions, et sa barbe taillée en pointe se remua soudain par des efforts menaçans qui 175
exprimaient le prurit d'une amoureuse fantaisie. Tout en chargeant son pinceau de couleur, il grommelait entre ses dents: — Voici des tons bons à jeter par la fenêtre avec celui qui les a composés, ils sont d'une crudité et d'une fausseté révoltante; comment peindre avec cela? Puis il trempait avec une vivacité fébrile la pointe de la brosse dans les différens tas de couleur dont il parcourait quelquefois la gamme entière plus rapidement qu'un organiste de cathédrale ne parcourt l'étendue de son clavier à l'O Filii de Pâques.
Porbus et Poussin se tenaient immobiles chacun d'un côté de la toile, plongés dans la plus véhémente contemplation.
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— Vois-tu, jeune homme, disait le vieillard sans se détourner, vois-tu comme au moyen de trois ou quatre touches et d'un petit glacis bleuâtre, on pouvait faire circuler l'air autour de la tête de cette pauvre sainte qui devait étouffer et se sentir prise dans cette atmosphère épaisse? Regarde comme cette draperie voltige à présent et comme on comprend que la brise la soulève! Auparavant elle avait l'air d'une toile empesée et soutenue par des épingles. Remarques-tu comme le luisant satiné que je viens de poser sur la poitrine rend bien la grasse souplesse d'une peau de jeune fille, et comme le ton mélangé de brun rouge et d'ocre calciné réchauffe la grise froideur de cette grande ombre où le sang se figeait 177
au lieu de courir. Jeune homme, jeune homme, ce que je te montre là, aucun maître ne pourrait te l'enseigner. Mabuse seul possédait le secret de donner de la vie aux figures. Mabuse n'a eu qu'un élève, qui est moi. Je n'en ai pas eu et je suis vieux! Tu as assez d'intelligence pour deviner le reste, par ce que je te laisse entrevoir.
Tout en parlant, l'étrange vieillard touchait à toutes les parties du tableau: ici deux coups de pinceau, là un seul, mais toujours si à propos qu'on aurait dit une nouvelle peinture, mais une peinture trempée de lumière. Il travaillait avec une ardeur si passionnée que la sueur se perlait sur son front dépouillé; il allait si rapidement, par de petits 178
mouvemens si impatiens, si saccadés, que pour le jeune Poussin il semblait qu'il y eût, dans le corps de ce bizarre personnage, un démon qui agissait par ses mains en les prenant fantastiquement contre le gré de l'homme; l'éclat surnaturel de ses yeux, ses convulsions qui semblaient l'effet d'une résistance donnaient à cette idée un semblant de vérité qui devait agir sur une jeune imagination. Il allait, allait, disant: — Paf, paf, paf! voilà comment cela se beurre, jeune homme! venez mes petites touches, faites-moi roussir ce ton glacial! Allons donc! Pon! pon! pon! disait-il en réchauffant les parties où il avait signalé un défaut de vie, en faisant disparaître par quelques pla 179
ques de couleur les différences de tempérament, et rétablissant l'unité de ton que voulait une ardente Égyptienne.
— Vois-tu, petit, il n'y a que le dernier coup de pinceau qui compte. Porbus en a donné cent, moi, je n'en donne qu'un. Personne ne nous sait gré de ce qui est dessous. Sache bien cela!
Enfin ce démon s'arrêta, et se tournant vers Porbus et Poussin muets d'admiration, il leur dit: — Cela ne vaut pas encore ma Catherine Lescault, cependant on pourrait mettre son nom au bas d'une pareille œuvre. Oui, je la signerais, ajouta-t-il en se levant pour prendre un miroir dans lequel il la regarda. — Maintenant, allons dé 180
jeûner, dit-il. Venez tous deux à mon logis. J'ai du jambon fumé, du bon vin! Hé, hé, malgré le malheur des temps, nous causerons peinture! Nous sommes de force. Voici un petit bon homme, ajoutat-il en frappant sur l'épaule de Nicolas Poussin, qui a de la facilité.
Apercevant alors la piètre casaque du Normand, il tira de sa ceinture une bourse de peau, y fouilla, prit deux pièces d'or, et les lui montrant: — J'achète ton dessin, dit-il.
— Prends, dit Porbus à Poussin en le voyant tressaillir et rougir de honte, car il avait la fierté du pauvre. Prends donc, il a dans son escarcelle la rançon de deux rois!
Tous trois descendirent de l'atelier et cheminèrent en devisant sur les 181
arts, jusqu'à une belle maison de bois, située près du pont Saint-Michel, et dont les ornemens, le heurtoir, les encadremens de croisée, les arabesques émerveillèrent Poussin. Le peintre en espérance se trouva tout-à-coup dans une salle basse, devant un bon feu, près d'une table chargée de mets appétissans, et par un bonheur inouï, dans la compagnie de deux grands artistes pleins de bonhomie.
— Jeune homme, lui dit Porbus en le voyant ébahi devant un tableau, ne regardez pas trop cette toile, vous tomberiez dans le désespoir.
C'était l'Adam que fit Mabuse pour sortir de prison où ses créanciers le retinrent si longtemps. Cette figure offrait, en effet, une 182
telle puissance de réalité, que Nicolas Poussin commença dès ce moment à comprendre le véritable sens des confuses paroles dites par le vieillard. Celui-ci regardait le tableau d'un air satisfait, mais sans enthousiasme, et semblait dire: « J'ai fait mieux! »
— Il y a de la vie, dit-il, mon pauvre maître s'y est surpassé; mais il manquait encore un peu de vérité dans le fond de la toile, L'homme est bien vivant, il se lève et va venir à nous. Mais l'air, le ciel, le vent que nous respirons, voyons et sentons, n'y sont pas. Puis il n'y a encore là qu'un homme! Or le seul homme qui soit immédiatement sorti des mains de Dieu, devait avoir quelque chose de divin 183
qui manque. Mabuse le disait lui-même avec dépit quand il n'était pas ivre.
Poussin regardait alternativement le vieillard et Porbus avec une inquiète curiosité. Il s'approcha de celui-ci comme pour lui demander le nom de leur hôte; mais le peintre se mit un doigt sur les lèvres d'un air de mystère, et le jeune homme, vivement intéressé, garda le silence, espérant que tôt ou tard quelque mot lui permettrait de deviner le nom de son hôte, dont la richesse et les talens étaient suffisamment attestés par le respect que Porbus lui témoignait, et par les merveilles entassées dans cette salle.
Poussin, voyant sur la sombre boiserie de chêne un magnifique 184
portrait de femme, s'écria: — Quel beau Giorgion!
— Non! répondit le vieillard, vous voyez un de mes premiers barbouillages.
— Tudieu je suis donc chez le dieu de la peinture, dit naïvement le Poussin.
Le vieillard sourit comme un homme familiarisé depuis longtemps avec cet éloge.
— Maître Frenhofer! dit Porbus, ne sauriez-vous faire venir un peu de votre bon vin du Rhin pour moi?
— Deux pipes, répondit le vieillard. Une pour m'acquitter du plaisir que j'ai eu ce matin en voyant ta jolie pécheresse, et l'autre comme un présent d'amitié.
— Ah! si je n'étais pas toujours 185
souffrant, reprit Porbus, et si vous vouliez me laisser voir votre maîtresse, je pourrais faire quelque peinture haute, large et profonde, où les figures seraient de grandeur naturelle.
— Montrer mon œuvre, s'écria le vieillard tout ému. Non, non, je dois la perfectionner encore. Hier, vers le soir, dit-il, j'ai cru avoir fini. Ses yeux me semblaient humides, sa chair était agitée. Les tresses de ses cheveux remuaient. Elle respirait! Quoique j'aie trouvé le moyen de réaliser sur une toile plate le relief et la rondeur de la nature, ce matin, au jour, j'ai reconnu mon erreur. Ah! pour arriver à ce résultat glorieux, j'ai étudié à fond les grands maîtres du coloris, 186
j'ai analysé et soulevé couche par couche les tableaux de Titien, ce roi de la lumière; j'ai, comme ce peintre souverain, ébauché ma figure dans un ton clair avec une pâte souple et nourrie, car l'ombre n'est qu'un accident, retiens cela, petit. Puis je suis revenu sur mon œuvre, et au moyen de demi-teintes et de glacis dont je diminuais de plus en plus la transparence, j'ai ai rendu les ombres les plus vigoureuses et jusqu'aux noirs les plus fouillés; car les ombres des peintres ordinaires sont d'une autre nature que leurs tons éclairés; c'est du bois, de l'airain, c'est tout ce que vous voudrez, excepté de la chair dans l'ombre. On sent que si leur figure changeait de position, les places ombrées ne se 187
nettoieraient pas et ne deviendraient pas lumineuses. J'ai évité ce défaut où beaucoup d'entre les plus illustres sont tombés, et chez moi la blancheur se révèle sous l'opacité de l'ombre la plus soutenue! Comme une foule d'ignorans qui s'imaginent dessiner correctement parce qu'ils font un trait soigneusement ébarbé, je n'ai pas marqué sèchement les bords extérieurs de ma figure et fait ressortir jusqu'au moindre détail anatomique, car le corps humain ne finit pas par des lignes. En cela, les sculpteurs peuvent plus approcher de la vérité que nous autres. La nature comporte une suite de rondeurs qui s'enveloppent les unes dans les autres. Rigoureusement parlant, le dessin n'existe pas! Ne 188
riez pas, jeune homme! Quelque singulier que vous paraisse ce mot, vous en comprendrez quelque jour les raisons. La ligne est le moyen par lequel l'homme se rend compte de l'effet de la lumière sur les objets; mais il n'y a pas de lignes dans la nature où tout est plein: c'est en modelant qu'on dessine, c'est-à-dire qu'on détache les choses du milieu où elles sont, la distribution du jour donne seule l'apparence aux corps! Aussi, n'ai-je pas arrêté les linéamens, j'ai répandu sur les contours un nuage de demi-teintes blondes et chaudes qui fait que l'on ne saurait précisément poser le doigt sur la place où les contours se rencontrent avec les fonds. De près, ce travail semble cotonneux et paraît manquer 189
de précision, mais à deux pas, tout se raffermît, s'arrête et se détache; le corps tourne, les formes deviennent saillantes, l'on sent l'air circuler tout autour. Cependant je ne suis pas encore content, j'ai des doutes. Peut-être faudrait-il ne pas dessiner un seul trait, et vaudrait-il mieux attaquer une figure par le milieu en s'attachant d'abord aux saillies les plus éclairées, pour passer ensuite aux portions plus sombres. N'est-ce pas ainsi que procède le soleil, ce divin peintre de l'univers. Oh! nature, nature! qui jamais t'a surprise dans tes fuites! Tenez, le trop de science, de même que l'ignorance, arrivent à une négation! Je doute de mon œuvre!
Le vieillard fit une pause, puis il 190
reprit: — Voilà dix ans, jeune homme, que je travaille; mais que sont dix petites années quand il s'agit de lutter avec la nature? Nous ignorons le temps qu'employa le seigneur Pygmalion pour faire la seule statue qui ait marché!
Le vieillard tomba dans une rêverie profonde, et resta les yeux fixes en jouant machinalement avec son couteau.
— Le voilà en conversation avec son esprit, dit Porbus à voix basse.
À ce mot, Nicolas Poussin se sentit sous la puissance d'une inexplicable curiosité d'artiste. Ce vieillard aux yeux blancs, attentif et stupide, devenu pour lui plus qu'un homme, lui apparut comme un génie fantasque qui vivait dans une 191
sphère inconnue. Il réveillait mille idées confuses en l'âme. Le phénomène moral de cette espèce de fascination ne peut pas plus se définir qu'on ne peut traduire l'émotion excitée par un chant qui rappelle la patrie au cœur de l'exilé. Le mépris que ce vieil homme affectait d'exprimer pour les plus belles tentatives de l'art, sa richesse, ses manières, les déférences de Porbus pour lui, cette œuvre tenue si long-temps secrète, œuvre de patience, œuvre de génie sans doute, s'il fallait en croire la tête de vierge que le jeune Poussin avait si franchement admirée, et qui belle encore, même près de l'Adam de Mabuse, attestait le faire impérial d'un des princes de l'art; tout en ce vieillard allait au-delà des 192
bornes de la nature humaine. Ce que la riche imagination de Nicolas Poussin put saisir de clair et de perceptible en voyant cet être surnaturel, était une complète image de la nature artiste, de cette nature folle à laquelle tant de pouvoirs sont confiés, et qui trop souvent en abuse, emmenant la froide raison, les bourgeois et même quelques amateurs, à travers mille routes pierreuses, où, pour eux, il n'y a rien; tandis que folâtre en ses fantaisies, cette fille aux ailes blanches y découvre des épopées, des châteaux, des œuvres d'art. Nature moqueuse et bonne, féconde et pauvre! Ainsi, pour l'enthousiaste Poussin, ce vieillard était devenu, par une transfiguration subite, l'art lui-même, l'art avec ses 193
secrets, ses fougues et ses rêveries.
— Oui, mon cher Porbus, reprit Frenhofer, il m'a manqué jusqu'à présent de rencontrer une femme irréprochable, un corps dont les contours soient d'une beauté parfaite, et dont la carnation... Mais où est-elle vivante, dit-il en s'interrompant, cette introuvable Vénus des anciens, si souvent cherchée, et dont nous rencontrons à peine quelques beautés éparses? Oh! pour voir un moment, une seule seul fois, la nature divine, complète, l'idéal enfin, je donnerais toute ma fortune, mais j'irai te chercher dans tes limbes, beauté céleste! Comme Orphée, je descendrai dans l'enfer de l'art pour en ramener la vie
— Nous pouvons partir d'ici, 194
Porbus à Poussin, il ne nous entend plus, ne nous voit plus!
— Allons à son atelier, répondit le jeune homme émerveillé.
— Oh! le vieux reître a su en défendre l'entrée. Ses trésors sont trop bien gardés pour que nous puissions y arriver. Je n'ai pas attendu votre avis et votre fantaisie pour tenter l'assaut du mystère.
— Il y a donc un mystère?
— Oui, répondit Porbus. Le vieux Frenhofer est le seul élève que Mabuse ait voulu faire. Devenu son ami, son sauveur, son père, Frenhofer a sacrifié la plus grande partie de ses trésors à satisfaire les passions de Mabuse; en échange Mabuse lui a légué le secret du relief, le pouvoir de donner aux figures cette 195
vie extraordinaire, cette fleur de nature notre désespoir éternel; mais dont il possédait si bien le faire, qu'un jour, ayant vendu et bu le damas à fleur, avec lequel il devait s'habiller à l'entrée de Charles-Quint, il accompagna son maître avec un vêtement de papier, peint en damas. L'éclat particulier de l'étoffe portée par Mabuse surprit l'empereur, qui voulant en faire compliment au protecteur du vieil ivrogne, découvrit la supercherie. Frenhofer est un homme passionné pour notre art, qui voit plus haut et plus loin que les autres peintres. Il a profondément médité sur les couleurs, sur la vérité absolue de la ligne; mais, à force de recherches, il est arrivé à douter de 196
l'objet même de ses recherches. Dans ses momens de désespoir, il prétend que le dessin n'existe pas et qu'on ne peut rendre avec des traits que des figures géométriques; ce qui est trop absolu, puisqu'avec le trait et le noir, qui n'est pas une couleur, on peut faire une figure; ce qui prouve que notre art est, comme la nature, composé d'une infinité d'élémens: le dessin donne un squelette, la couleur est la vie, mais la vie sans le squelette est une chose plus incomplète que le squelette sans la vie. Enfin, il y a quelque chose de plus vrai que tout ceci, c'est que la pratique et l'observation sont tout chez un peintre, et que si le raisonnement et la poésie se querellent avec les bros 197
ses, on arrive au doute comme le bonhomme qui est aussi fou que peintre. Peintre sublime, il a eu le malheur de naître riche, ce qui lui a permis de divaguer. Ne l'imitez pas! Travaillez! les peintres ne doivent méditer que les brosses à la main.
— Nous y pénétrerons, s'écria Poussin, n'écoutant plus Porbus et ne doutant plus de rien.
Porbus sourit à l'enthousiasme du jeune inconnu, et le quitta en l'invitant à venir le voir.
Nicolas Poussin revint à pas lents vers la rue de la Harpe, et dépassa sans s'en apercevoir la modeste hôtellerie où il était logé. Montant avec une inquiète promptitude son misérable escalier, il par 198
vint à une chambre haute, située sous une toiture en colombage, naïve et légère couverture des maisons du vieux Paris. Près de l'unique et sombre fenêtre de cette chambre, il vit une jeune fille qui, au bruit de la porte, se dressa soudain par un mouvement d'amour, elle avait reconnu le peintre à la manière dont il avait attaqué le loquet.
— Qu'as-tu? dit-elle.
— J'ai, j'ai, s'écria-t-il en étouffant de plaisir, que je me suis senti peintre! J'avais douté de moi jusqu'à présent, mais ce matin j'ai cru en moi-même! Je puis être un grand homme! Va! Gillette, nous serons riches, heureux! Il y a de l'or dans ces pinceaux.
Mais il se tut soudain. Sa figure 199
grave et vigoureuse perdit son expression de joie quand il compara l'immensité de ses espérances à la médiocrité de ses ressources. Les murs étaient couverts de simples papiers chargés d'esquisses au crayon. Il ne possédait pas quatre toiles propres. Les couleurs avaient alors un haut prix, et le pauvre gentilhomme voyait sa palette à peu près nue. Au sein de cette misère, il possédait et ressentait d'incroyables richesses de cœur, et la surabondance d'un génie dévorant. Amené à Paris par un gentilhomme de ses amis, ou peut-être par son propre talent, il y avait rencontré soudain une maîtresse, une de ces âmes nobles et généreuses qui viennent souffrir près d'un grand hom 200
me, en épousent les misères et s'efforcent de comprendre leurs caprices; fortes pour la misère et l'amour, comme d'autres sont intrépides à porter le luxe, à faire parader leur insensibilité. Le sourire errant sur les lèvres de Gillette dorait ce grenier et rivalisait avec l'éclat du ciel. Le soleil ne brillait pas toujours, tandis qu'elle était toujours là, recueillie dans sa passion, attachée à son bonheur, à sa souffrance, consolant le génie qui débordait dans l'amour avant de s'emparer d el'art. — Êcoute, Gillette, viens. L'obéissante et joyeuse fille sauta sur les genoux du peintre. Elle était toute grâce, toute beauté, jolie comme un printemps, parée de toutes les richesses féminines et les éclai 201
rant par le feu d'une belle âme.
— O Dieu! s'écria-t-il, je n'oserai jamais lui dire...
— Un secret? reprit-elle. Oh! je veux le savoir.
Le Poussin resta rêveur.
— Parle donc.
— Gillette! pauvre cœur aimé!
— Oh! tu veux quelque chose de moi.
— Oui.
— Si tu désires que je pose encore devant toi comme l'autre jour, reprit-elle d'un petit air boudeur, je n'y consentirai plus jamais, car, dans ces momens-là, tes yeux ne me disent plus rien. Tu ne penses plus à moi, et cependant tu me regardes.
202
— Aimerais-tu mieux me voir copier une autre femme?
— Peut-être, dit-elle, si elle était bien laide.
— Eh bien, reprit le Poussin d'un ton sérieux, si pour ma gloire venir, si pour me faire grand peintre, il fallait aller poser chez un autre?
— Tu veux m'éprouver, dit-elle. Tu sais bien que je n'irais pas.
Le Poussin pencha sa tête sur sa poitrine comme un homme qui succombe à une joie ou à une douleur trop forte pour son âme.
— Écoute, dit-elle en tirant Poussin par la manche de son pourpoint usé, je t'ai dit, Nick, que je donnerais ma vie pour toi: mais je ne t'ai 203
jamais promis, moi vivante, de renoncer à mon amour.
— Y renoncer, s'écria Poussin.
— Si je me montrais ainsi à un autre, tu ne m'aimerais plus. Et, moi-même, je me trouverais indigne de toi. Obéir à tes caprices, n'est-ce pas chose naturelle et simple? Malgré moi, je suis heureuse, et même fière de faire ta chère volonté. Mais pour un autre! fi donc.
— Pardonne, ma Gillette, dit le peintre en se jetant à ses genoux. J'aime mieux être aimé que glorieux. Pour moi, tu es plus belle que la fortune et les honneurs. Va, jette mes pinceaux, brûle ces esquisses. Je me suis trompé, ma vocation est de t'aimer. Je ne suis pas peintre, je suis 204
amoureux. Périssent et l'art et tous ses secrets!
Elle l'admirait, heureuse, charmée! Elle régnait, elle sentait instinctivement que les arts étaient oubliés pour elle, et jetés à ses pieds comme un grain d'encens.
— Ce n'est pourtant qu'un vieillard, reprit Poussin. Il ne pourra voir que la femme en toi. Tu es si parfaite!
— Il faut bien aimer, s'écria-t-elle prête à sacrifier ses scrupules d'amour pour récompenser son amant de tous les sacrifices qu'il lui faisait. Mais, reprit-elle, ce serait me perdre. Ah! me perdre pour toi. Oui, cela est bien beau! mais tu m'oublieras. Oh! quelle mauvaise pensée as-tu donc eue là?
205
— Je l'ai eue et je t'aime, dit-il avec une sorte de contrition, mais je suis donc un infâme.
— Consultons le père Hardouin, dit-elle.
— Oh, non! que ce soit un secret entre nous deux.
— Eh bien, j'irai; mais ne sois pas là, dit-elle. Reste à la porte, armé de ta dague; si je crie, entre et tue le peintre.
Ne voyant plus que son art, le Poussin pressa Gillette dans ses bras
— Il ne m'aime plus! pensa Gillette quand elle se trouva seule.
Elle se repentait déjà de sa résolution. Mais elle fut bientôt en proie à une épouvante plus cruelle que son repentir, elle s'efforça de 206
chasser une pensée affreuse qui s'élevait dans son cœur. Elle croyait aimer déjà moins le peintre en le soupçonnant moins estimable.
207
CATHERINE LESCAULT.
II.
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Trois mois après la rencontre du Poussin et de Porbus, celui-ci vint voir maître Frenhofer. Le vieillard était alors en proie à l'un de ces découragemens profonds 210
et spontanés dont la cause est, s'il faut en croire les mathématiciens de la médecine, dans une digestion mauvaise, dans le vent, la chaleur ou quelque empâtement des hypochondres; et, suivant les spiritualistes, dans l'imperfection de notre nature morale; le bon homme s'était purement et simplement fatigué à parachever son mystérieux tableau. Il était languissamment assis dans une vaste chaire de chêne sculpté, garni de cuir noir; et, sans quitter son attitude mélancolique, il lança sur Porbus le regard d'un homme qui s'était établi dans son ennui.
— Eh bien! maître, lui dit Porbus, l'outre-mer que vous avez été chercher à Bruges était-il mauvais, 211
est-ce que vous n'avez pas su broyer notre nouveau blanc, votre huile est-elle méchante, ou les pinceaux rétifs?
— Hélas! s'écria le vieillard, j'ai cru pendant un moment que mon œuvre était accomplie; mais je me suis, certes, trompé dans quelques détails, et je ne serai tranquille qu'après avoir éclairci mes doutes. Je me décide à voyager et vais aller en Turquie, en Grèce, en Asie, pour y chercher un modèle et comparer mon tableau à diverses natures. Peut-être ai-je là-haut, reprit-il en laissant échapper un sourire de contentement, la nature elle-même. Parfois, j'ai quasi peur qu'un souffle ne me réveille cette femme et qu'elle ne disparaisse.
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Puis il se leva tout-à-coup, comme pour partir.
— Oh! oh! répondit Porbus, j'arrive à temps pour vous éviter la dépense et les fatigues du voyage.
— Comment, demanda Frenhofer étonné.
— Le jeune Poussin est aimé par une femme dont l'incomparable beauté se trouve sans imperfection aucune. Mais, mon cher maître, s'il consent à vous la prêter, au moins faudra-t-il nous laisser voir votre toile.
Le vieillard resta debout, immobile, dans un état de stupidité parfaite.
— Comment! s'écria-t-il enfin douloureusement, montrer ma créature, mon épouse? déchirer le voile 213
dont j'ai chastement couvert mon bonheur? Mais ce serait une horrible prostitution! Voilà dix ans que je vis avec cette femme. Elle est à moi, à moi seul. Elle m'aime. Ne m'a-t-elle pas souri à chaque coup de pinceau que je lui ai donné? Elle a une âme, l'âme dont je l'ai douée. Elle rougirait si d'autres yeux que les miens s'arrêtaient sur elle. La faire voir! mais quel est le mari, l'amant assez vil pour conduire sa femme au déshonneur! Quand tu fais un tableau pour la cour, tu n'y mets pas toute ton âme, tu ne vends aux courtisans que des mannequins coloriés. Ma peinture n'est pas une peinture, c'est un sentiment, une passion! Née dans mon atelier, elle doit y rester vierge, et n'en peut 214
sortir que vêtue. La poésie et les femmes ne se livrent nues qu'à leurs amans! Possédons-nous les figures de Raphaël, l'Angélique de l'Arioste, la Béatrix du Dante? Non! nous n'en voyons que les formes! Eh bien! l'œuvre que je tiens là-haut sous mes verroux est une exception dans notre art; ce n'est pas une toile, c'est une femme! une femme avec laquelle je pleure, je ris, je cause et pense. Veux-tu que tout-à-coup je quitte un bonheur de dix années comme on jette un manteau? Que tout-à-coup je cesse d'être père, amant et Dieu. Cette femme n'est pas une créature, c'est une création. Vienne ton jeune homme, je lui donnerai mes trésors, je lui donnerai des tableaux du Cor 215
rège, de Michel-Ange, du Titien, je baiserai la marque de ses pas dans la poussière; mais en faire mon rival? honte à moi! Ha! ha! je suis plus amant encore que je ne suis peintre. Oui, j'aurai la force de brûler ma Catherine à mon dernier soupir; mais lui faire supporter le regard d'un homme, d'un jeune homme, d'un peintre? non, non! Je tuerais le lendemain celui qui l'aurait souillée d'un regard! Je te tuerais à l'instant, toi, mon ami, si tu ne la saluais pas à genoux! Veux-tu maintenant que je soumette mon idole aux froids regards et aux stupides critiques des imbéciles? Ah! l'amour est un mystère; il n'a de vie qu'au fond des cœurs, et tout est perdu quand un homme dit même 216
à son ami: — Voilà celle que j'aime!
Le vieillard semblait être redevenu jeune; ses yeux avaient de l'éclat et de la vie; ses joues pâles étaient nuancées d'un rouge vif, et ses mains tremblaient. Porbus, étonné de la violence passionnée avec laquelle ces paroles furent dites, ne savait que répondre à un sentiment aussi neuf que profond. Frenhofer était-il raisonnable ou fou? Se trouvait-il subjugué par une fantaisie d'artiste, ou les idées qu'il avait exprimées procédaient-elles de ce fanatisme inexprimable produit en nous par le long enfantement d'une grande œuvre? Pouvait-on jamais espérer de transiger avec cette passion bizarre.
217
En proie à toutes ces pensées, Porbus dit au vieillard: — Mais n'est-ce pas femme pour femme? Poussin ne livre-t-il pas Sa maîtresse à vos regards?
— Quelle maîtresse, répondit Frenhofer. Elle le trahira tôt ou tard. La mienne me sera toujours fidèle!
— Eh bien! reprit Porbus, n'en parlons plus. Mais avant que vous ne trouviez, même en Asie, une femme aussi belle, aussi parfaite, vous mourrez peut-être sans avoir achevé votre tableau.
— Oh! il est fini, dit Frenhofer. Qui le verrait, croirait apercevoir une femme couchée sur un lit de velours, sous des courtines. Près d'elle un trépied d'or exhale des 218
parfums. Tu serais tenté de prendre le gland des cordons qui retiennent les rideaux, et il te semblerait voir le sein de Catherine rendre le mouvement de sa respiration. Cependant, je voudrais bien être certain...
— Va en Asie, répondit Porbus en apercevant une sorte d'hésitation dans le regard de Frenhofer. Et Porbus fit quelques pas vers la porte de la salle.
En ce moment, Gillette et Nicolas Poussin étaient arrivés près du logis de Frenhofer. Quand la jeune fille fut sur le point d'y entrer, elle quitta le bras du peintre, et se recula comme si elle eût été saisie par quelque soudain pressentiment.
— Mais que viens-je donc faire 219
ici, demanda-t-elle à son amant d'un son de voix profond et en le regardant d'un œil fixe.
— Gillette, je t'ai laissée maîtresse et veux t'obéir en tout. Tu es ma conscience et ma gloire. Reviens au logis, je serai plus heureux, peut-être, que si tu...
— Suis-je à moi quand tu me parles ainsi? Oh! non, je ne suis plus qu'une enfant. — Allons, ajouta-t-elle en paraissant faire un violent effort, si notre amour périt, et si je mets dans mon cœur un long regret, ta célébrité ne sera-t-elle pas le prix de mon obéissance à tes désirs? Entrons, ce sera vivre encore que d'être toujours comme un souvenir dans ta palette.
En ouvrant la porte de la mai 220
son, les deux amans se rencontrèrent avec Porbus qui, surpris par la beauté de Gillette dont les yeux étaient alors pleins de larmes, la saisit toute tremblante, et l'amenant devant le vieillard: — Tenez, dit-il, ne vaut-elle pas tous les chefs-d'œuvre du monde?
Frenhofer tressaillit. Gillette était là, dans l'attitude naïve et simple d'une jeune Géorgienne innocente et peureuse, ravie et présentée par des brigands à quelque marchand d'esclaves. Une pudique rougeur colorait son visage, elle baissait les yeux, ses mains étaient pendantes à ses côtés, ses forces semblaient l'abandonner, et des larmes protestaient contre la violence faite à sa pudeur. En ce moment, Poussin, 221
au désespoir d'avoir sorti ce beau trésor de ce grenier, se maudit lui-même. Il devint plus amant qu'artiste, et mille scrupules lui torturèrent le cœur quand il vit l'œil rajeuni du vieillard, qui, par une habitude de peintre, déshabilla, pour ainsi dire, cette jeune fille en en devinant les formes les plus secrètes. Il revint alors à la féroce jalousie du véritable amour.
— Gillette, partons! s'écria-t-il.
À cet accent, à ce cri, sa maîtresse joyeuse leva les yeux sur lui, le vit, et courant dans ses bras.
— Ah! tu m'aimes donc, répondit-elle en fondant en larmes.
Après avoir eu l'énergie de taire sa souffrance, elle manquait de force pour cacher son bonheur.
222
— Oh! laissez-la moi pendant un moment, dit le vieux peintre, et vous la comparerez à ma Catherine. Oui j'y consens.
Il y avait encore de l'amour dans le cri de Frenhofer. Il semblait avoir de la coquetterie pour son semblant de femme, et jouir par avance, du triomphe que la beauté de sa vierge allait remporter sur celle d'une vraie jeune fille.
— Ne le laissez pas se dédire, s'écria Porbus en frappant sur l'épaule de Poussin. Les fruits de l'amour passent vite, ceux de l'art sont immortels.
— Pour lui, répondit Gillette en regardant attentivement le Poussin et Porbus, ne suis-je donc pas plus qu'une femme? Elle leva la tête avec 223
fierté; mais quand, après avoir jeté un coup d'œil étincelant à Frenhofer, elle vit son amant occupé à contempler de nouveau le portrait qu'il avait pris naguère pour un Giorgion: — Ah! dit-elle, montons. Il ne m'a jamais regardée ainsi!
— Vieillard, reprit Poussin tiré de sa méditation par la voix de Gillette, vois cette épée, je la plongerai dans ton cœur au premier mot de plainte que prononcera cette jeune fille, je mettrai le feu à ta maison, et personne n'en sortira. Comprends-tu?
Nicolas Poussin était sombre. Sa parole terrible, son attitude, son geste consolèrent Gillette qui lui pardonna presque de la sacrifier à la peinture et à son glorieux avenir.
224
Porbus et Poussin restèrent à la porte de l'atelier, se regardant l'un l'autre en silence. Si, d'abord, le peintre de la Marie égyptienne se permit quelques exclamations. — Ah! elle se déshabille. Il lui dit de se mettre au jour! Il la compare! Bientôt il se tut à l'aspect du Poussin dont le visage était profondément triste; et quoique les vieux peintres n'aient plus de ces scrupules, si petits en présence de l'art, ils les admira tant ils étaient naïfs et jolis. Le jeune homme avait la main sur la garde de sa dague et l'oreille presque collée à la porte. Tous deux, dans l'ombre et debout, ressemblaient ainsi à deux conspirateurs attendant l'heure de frapper un tyran.
225
— Entrez, entrez, leur dit le vieillard rayonnant de bonheur. Mon œuvre est parfaite, et maintenant je puis la montrer avec orgueil. Jamais peintre, pinceaux, couleurs, toile et lumière ne feront une rivale à Catherine Lescault!
En proie à une vive curiosité, Porbus et Poussin coururent au milieu d'un vaste atelier couvert de poussière, où tout était en désordre, où ils virent çà et là des tableaux accrochés aux murs. Ils s'arrêtèrent tout d'abord devant une figure de femme de grandeur naturelle, demi-nue, et pour laquelle ils furent saisis d'admiration. — Oh! ne vous occupez pas de cela, dit Frenhofer, c'est une toile que j'ai barbouillée pour étudier 226
une pose, ce tableau ne vaut rien. Voilà mes erreurs, reprit-il en leur montrant de ravissantes compositions suspendues aux murs, autour d'eux.
À ces mots, Porbus et Poussin, stupéfaits de ce dédain pour de telles œuvres, cherchèrent le portrait annoncé, sans réussir à l'apercevoir.
— Eh bien! le voilà! leur dit le vieillard dont les cheveux étaient en désordre, dont le visage était enflammé par une exaltation surnaturelle, dont les yeux pétillaient, et qui haletait comme un jeune homme ivre d'amour. — Ah! ah! s'écria-t-il, vous ne vous attendiez pas à tant de perfection! Vous êtes devant une femme et vous cherchez un tableau.
227
Il y a tant de profondeur sur cette toile, l'air y est si Vrai, que vous ne pouvez plus le distinguer de l'air qui nous environne. Où est l'art? perdu, disparu! Voilà les formes mêmes d'une jeune fille. N'ai-je pas bien saisi la couleur, le vif de la ligne qui paraît terminer le corps? N'est-ce pas le même phénomène que nous présentent les objets qui sont dans l'atmosphère comme les poissons dans l'eau? Admirez comme les contours se détachent du fond? Ne semble-t-il pas que vous puissiez passer la main sur ce dos? Aussi, pendant sept années, ai-je étudié les effets de l'accouplement du jour et des objets. Et ces cheveux, la lumière ne les inonde-t-elle pas? Mais elle a respiré, je crois! Ce 228
sein, voyez? Ah! qui ne voudrait l'adorer à genoux?. Les chairs palpitent. Elle va se lever, attendez.
— Apercevez-vous quelque chose? demanda Poussin à Porbus.
— Non. Et vous?
— Rien.
Les deux peintres laissèrent le vieillard à son extase, regardèrent si la lumière, en tombant d'aplomb sur la toile qu'il leur montrait, n'en neutralisait pas tous les effets; ils examinèrent alors la peinture en se mettant à droite, à gauche, de face, en se baissant et se levant tour à tour.
— Oui, oui, c'est bien une toile, leur disait Frenhofer en se méprenant sur le but de cet examen scru 229
puleux. Tenez, voilà le châssis, le chevalet, enfin, voici mes couleurs, mes pinceaux. Et il s'empara d'une brosse qu'il leur présenta par un mouvement naïf.
— Le vieux lansquenet se joue de nous, dit Poussin en revenant devant le prétendu tableau. Je ne vois là que des couleurs confusément amassées et contenues par une multitude de lignes bizarres qui forment une muraille de peinture.
— Nous nous trompons, voyez, reprit Porbus.
En s'approchant, ils aperçurent dans un coin de la toile le bout d'un pied nu qui sortait de ce chaos de couleurs, de tons, de nuances indécises, espèce de brouillard sans forme; mais un pied délicieux, un 230
pied vivant! Ils restèrent pétrifiés d'admiration devant ce fragment échappé à une incroyable, à une lente et progressive destruction. Ce pied apparaissait là comme le torse de quelque Vénus en marbre de Paros qui surgirait parmi les décombres d'une ville incendiée.
— Il y a une femme là-dessous, s'écria Porbus en faisant remarquer à Poussin les diverses superpositions de couleurs dont le vieux peintre avait successivement chargé toutes les parties de cette figure en voulant la perfectionner.
Les deux peintres se tournèrent spontanément vers Frenhofer, en commençant à s'expliquer, mais vaguement, l'extase dans laquelle il vivait.
231
— Il est de bonne foi, dit Porbus.
— Oui, mon ami, répondit le vieillard en se réveillant, il faut de la foi, de la foi dans l'art, et vivre pendant long-temps avec son œuvre pour produire une création semblable. Quelques-unes de ces ombres m'ont coûté bien des travaux. Tenez, il y a là sur sa joue, au-dessous des yeux, une légère pénombre qui, si vous l'observez dans la nature, vous paraîtra presque intraduisible. Eh bien, croyez-vous qu'elle ne m'ait pas coûté des peines inouïes à reproduire? Mais aussi, mon cher Porbus, regarde attentivement mon travail, et tu comprendras mieux ce que je te disais sur la manière de traiter le modelé et les contours; regarde la lumière 232
du sein, et vois comme, par une suite de touches et de rehauts fortement empâtés, je suis parvenu à accrocher la véritable lumière et à la combiner avec la blancheur luisante des tons éclairés; et comme, par un travail contraire, en effaçant les saillies et le grain de la pâte, j'ai pu, à force de caresser le contour de ma figure noyé dans la demi-teinte, ôter jusqu'à l'idée de dessin et de moyens artificiels, et lui donner l'aspect et la rondeur même de la nature. Approchez, vous verrez mieux ce travail. De loin, il disparaît. Tenez? là, il est, je crois, très-remarquable. Et du bout de sa brosse, il désignait aux deux peintres un pâté de couleur claire.
Porbus frappa sur l'épaule du 233
vieillard en se tournant vers Poussin: — Savez-vous que nous voyons en lui un bien grand peintre, dit-il.
— Il est encore plus poète que peintre, répondit gravement Poussin.
— Là, reprit Porbus en touchant la toile, finit notre art sur terre.
— Et, de là, il va se perdre dans les cieux, dit Poussin.
— Que de jouissances sur ce morceau de toile! s'écria Porbus.
Le vieillard absorbé ne les écoutait pas, et souriait à cette femme imaginaire.
— Mais, tôt ou tard, il s'apercevra qu'il n'y a rien sur sa toile, s'écria Poussin.
— Rien sur ma toile, dit Fren 234
hofer en regardant tour à tour les deux peintres et son prétendu tableau.
— Qu'avez-vous fait? répondit Porbus à Poussin.
Le vieillard saisit avec force le bras du jeune homme et lui dit: — Tu ne vois rien, manant! maheustre! bélître! bardache! Pourquoi donc es-tu monté ici? — Mon bon Porbus, reprit-il en se tournant vers le peintre, est-ce que, vous aussi, vous vous joueriez de moi, répondez? je suis votre ami, dites, aurais-je donc gâté mon tableau?
Porbus, indécis, n'osa rien dire; mais l'anxiété peinte sur la physionomie blanche du vieillard était si cruelle, qu'il montra la toile en disant: — Voyez!
235
Frenhofer contempla son tableau pendant un moment et chancela.
— Rien, rien! Et avoir travaillé dix ans. Il s'assit et pleura. — Je suis donc un imbécile, un fou! je n'ai donc ni talent, ni capacité, je ne suis plus qu'un homme riche qui, en marchant, ne fait que marcher! Je n'aurai donc rien produit! Il contempla sa toile à travers ses larmes, il se releva tout-à-coup avec fierté, jeta sur les deux peintres un regard étincelant: — Par le sang, par le corps, par la tête du Christ, vous êtes des jaloux qui voulez me faire croire qu'elle est gâtée pour me la voler! Moi, je la vois, cria-t-il! elle est merveilleusement belle.
En ce moment, Poussin entendit 236
les pleurs de Gillette, oubliée dans un coin.
— Qu'as-tu mon ange? lui demanda le peintre redevenu subitement amoureux.
— Tue-moi! dit-elle. Je serais une infâme de t'aimer encore, car je te méprise. Tu es ma vie, et tu me fais horreur. Je crois que je te hais déjà.
Pendant que Poussin écoutait Gillette, Frenhofer recouvrait sa Catherine d'une serge verte, avec la sérieuse tranquillité d'un joaillier qui ferme ses tiroirs en se croyant en compagnie d'adroits larrons. Il jeta sur les deux peintres un regard profondément sournois, plein de mépris et de soupçon, les mit silencieusement à la porte de son 237
atelier, avec une promptitude convulsive. Puis, il leur dit sur le seuil-de son logis: — Adieu, mes petits amis.
Cet adieu les glaça. Le lendemain, Porbus inquiet, revint voir Frenhofer, et apprit qu'il était mort dans la nuit, après avoir brûlé ses toiles.
Paris, février 1832.
FIN DU TOME XVII.
INCONNU.
GILLETTE.
I.
Accablé de misère et surpris en ce moment de son outrecuidance, le pauvre néophyte ne serait pas entré chez le peintre auquel nous devons l'admirable portrait de Henri IV, sans un secours extraordinaire que lui envoya le hasard. Un vieillard vint à monter l'escalier. À la bizarrerie de son costume, à la magnificence de son rabat de dentelle, à la prépondérante sécurité de sa démarche, le jeune homme devina dans ce personnage ou le protecteur ou l'ami du peintre. Il se recula sur le palier pour lui faire place, et l'examina curieusement,
Porbus s'inclina respectueusement, il laissa entrer le jeune homme en le croyant amené par le vieillard et s'inquiéta d'autant moins de lui que le néophyte demeura sous le charme que doivent éprouver les peintres-nés à l'aspect du premier atelier qu'ils voient et où se révèlent quelques-uns des procédés matériels de l'art. Un vitrage ouvert dans la voûte éclairait l'atelier de maître Porbus. Concentré sur une toile accrochée au chevalet, et qui n'était
— Ta sainte me plaît, dit le vieillard à Porbus, et je te la paierais dix écus d'or au-delà du prix que donne la reine; mais aller sur ses brisées?.. du diable!
— Vous la trouvez bien?
— Heu! heu! fit le vieillard, bien: oui et non. Ta bonne femme n'est pas mal troussée, mais elle ne vit pas. Vous autres, vous croyez avoir tout fait lorsque vous avez dessiné correctement une figure et mis chaque chose à sa place d'après les lois de l'anatomie! Vous coloriez ce li
— Mais pourquoi, mon cher maître? dit respectueusement Porbus au vieillard, tandis que le jeune homme avait peine à réprimer une forte envie de le battre.
— Ah! voilà, dit le petit vieillard. Tu as flotté indécis entre les deux systèmes, entre le dessin et la cou
— Maître, lui dit Porbus, j'ai cependant bien étudié sur le nu cette gorge; mais, pour notre malheur, il est des effets vrais dans la nature qui ne sont plus probables sur la toile...
— La mission de l'art n'est pas de copier la nature, mais de l'exprimer! Tu n'es pas un vil copiste, mais un poète! s'écria vivement le vieillard, en interrompant Porbus par un geste despotique. Autrement un sculpteur serait quitte de tous ses travaux en moulant une femme! Hé bien, essaie de mouler la main de ta maîtresse et de la poser devant toi, tu trouveras un horrible cadavre sans aucune ressem
— Mais cette sainte est sublime, bon homme! s'écria d'une voix forte le jeune homme en sortant d'une rêverie profonde. Ces deux figures, celle de la sainte et celle du batelier, ont une finesse d'intention ignorée des peintres italiens. Je n'en sais pas un seul qui eût inventé l'indécision du batelier.
— Ce petit drôle est-il à vous? demanda Porbus au vieillard.
— Hélas! maître, pardonnez à ma hardiesse, répondit le néophyte en rougissant. Je suis inconnu, mais barbouilleur d'instinct, et arrivé de
— À l'œuvre? lui dit Porbus en lui présentant un crayon rouge et une feuille de papier.
L'inconnu copia lestement la Marie au trait.
— Oh! oh! s'écria le vieillard. Votre nom?
Le jeune homme écrivit au bas Nicolas Poussin.
— Voilà qui n'est pas mal pour un commençant, dit le singulier personnage qui discourait si follement. Je vois que l'on peut parler peinture devant toi. Je ne te blâme pas d'avoir admiré la sainte de Porbus. C'est un chef-d'œuvre pour tout le monde, et les initiés aux plus intimes arcanes de l'art peuvent
Porbus alla chercher palette et pinceaux. Le petit vieillard retroussa ses manches avec un mouvement de brusquerie convulsive, passa son pouce dans la palette diaprée et chargée de tons que Porbus lui tendait; il lui arracha des mains plutôt qu'il ne les prit une poignée de brosses de toutes dimensions, et sa barbe taillée en pointe se remua soudain par des efforts menaçans qui
Porbus et Poussin se tenaient immobiles chacun d'un côté de la toile, plongés dans la plus véhémente contemplation.
Tout en parlant, l'étrange vieillard touchait à toutes les parties du tableau: ici deux coups de pinceau, là un seul, mais toujours si à propos qu'on aurait dit une nouvelle peinture, mais une peinture trempée de lumière. Il travaillait avec une ardeur si passionnée que la sueur se perlait sur son front dépouillé; il allait si rapidement, par de petits
— Vois-tu, petit, il n'y a que le dernier coup de pinceau qui compte. Porbus en a donné cent, moi, je n'en donne qu'un. Personne ne nous sait gré de ce qui est dessous. Sache bien cela!
Enfin ce démon s'arrêta, et se tournant vers Porbus et Poussin muets d'admiration, il leur dit: — Cela ne vaut pas encore ma Catherine Lescault, cependant on pourrait mettre son nom au bas d'une pareille œuvre. Oui, je la signerais, ajouta-t-il en se levant pour prendre un miroir dans lequel il la regarda. — Maintenant, allons dé
Apercevant alors la piètre casaque du Normand, il tira de sa ceinture une bourse de peau, y fouilla, prit deux pièces d'or, et les lui montrant: — J'achète ton dessin, dit-il.
— Prends, dit Porbus à Poussin en le voyant tressaillir et rougir de honte, car il avait la fierté du pauvre. Prends donc, il a dans son escarcelle la rançon de deux rois!
Tous trois descendirent de l'atelier et cheminèrent en devisant sur les
— Jeune homme, lui dit Porbus en le voyant ébahi devant un tableau, ne regardez pas trop cette toile, vous tomberiez dans le désespoir.
C'était l'Adam que fit Mabuse pour sortir de prison où ses créanciers le retinrent si longtemps. Cette figure offrait, en effet, une
— Il y a de la vie, dit-il, mon pauvre maître s'y est surpassé; mais il manquait encore un peu de vérité dans le fond de la toile, L'homme est bien vivant, il se lève et va venir à nous. Mais l'air, le ciel, le vent que nous respirons, voyons et sentons, n'y sont pas. Puis il n'y a encore là qu'un homme! Or le seul homme qui soit immédiatement sorti des mains de Dieu, devait avoir quelque chose de divin
Poussin regardait alternativement le vieillard et Porbus avec une inquiète curiosité. Il s'approcha de celui-ci comme pour lui demander le nom de leur hôte; mais le peintre se mit un doigt sur les lèvres d'un air de mystère, et le jeune homme, vivement intéressé, garda le silence, espérant que tôt ou tard quelque mot lui permettrait de deviner le nom de son hôte, dont la richesse et les talens étaient suffisamment attestés par le respect que Porbus lui témoignait, et par les merveilles entassées dans cette salle.
Poussin, voyant sur la sombre boiserie de chêne un magnifique
— Non! répondit le vieillard, vous voyez un de mes premiers barbouillages.
— Tudieu je suis donc chez le dieu de la peinture, dit naïvement le Poussin.
Le vieillard sourit comme un homme familiarisé depuis longtemps avec cet éloge.
— Maître Frenhofer! dit Porbus, ne sauriez-vous faire venir un peu de votre bon vin du Rhin pour moi?
— Deux pipes, répondit le vieillard. Une pour m'acquitter du plaisir que j'ai eu ce matin en voyant ta jolie pécheresse, et l'autre comme un présent d'amitié.
— Ah! si je n'étais pas toujours
— Montrer mon œuvre, s'écria le vieillard tout ému. Non, non, je dois la perfectionner encore. Hier, vers le soir, dit-il, j'ai cru avoir fini. Ses yeux me semblaient humides, sa chair était agitée. Les tresses de ses cheveux remuaient. Elle respirait! Quoique j'aie trouvé le moyen de réaliser sur une toile plate le relief et la rondeur de la nature, ce matin, au jour, j'ai reconnu mon erreur. Ah! pour arriver à ce résultat glorieux, j'ai étudié à fond les grands maîtres du coloris,
Le vieillard fit une pause, puis il
Le vieillard tomba dans une rêverie profonde, et resta les yeux fixes en jouant machinalement avec son couteau.
— Le voilà en conversation avec son esprit, dit Porbus à voix basse.
À ce mot, Nicolas Poussin se sentit sous la puissance d'une inexplicable curiosité d'artiste. Ce vieillard aux yeux blancs, attentif et stupide, devenu pour lui plus qu'un homme, lui apparut comme un génie fantasque qui vivait dans une
— Oui, mon cher Porbus, reprit Frenhofer, il m'a manqué jusqu'à présent de rencontrer une femme irréprochable, un corps dont les contours soient d'une beauté parfaite, et dont la carnation... Mais où est-elle vivante, dit-il en s'interrompant, cette introuvable Vénus des anciens, si souvent cherchée, et dont nous rencontrons à peine quelques beautés éparses? Oh! pour voir un moment, une seule seul fois, la nature divine, complète, l'idéal enfin, je donnerais toute ma fortune, mais j'irai te chercher dans tes limbes, beauté céleste! Comme Orphée, je descendrai dans l'enfer de l'art pour en ramener la vie
— Nous pouvons partir d'ici,
— Allons à son atelier, répondit le jeune homme émerveillé.
— Oh! le vieux reître a su en défendre l'entrée. Ses trésors sont trop bien gardés pour que nous puissions y arriver. Je n'ai pas attendu votre avis et votre fantaisie pour tenter l'assaut du mystère.
— Il y a donc un mystère?
— Oui, répondit Porbus. Le vieux Frenhofer est le seul élève que Mabuse ait voulu faire. Devenu son ami, son sauveur, son père, Frenhofer a sacrifié la plus grande partie de ses trésors à satisfaire les passions de Mabuse; en échange Mabuse lui a légué le secret du relief, le pouvoir de donner aux figures cette
— Nous y pénétrerons, s'écria Poussin, n'écoutant plus Porbus et ne doutant plus de rien.
Porbus sourit à l'enthousiasme du jeune inconnu, et le quitta en l'invitant à venir le voir.
Nicolas Poussin revint à pas lents vers la rue de la Harpe, et dépassa sans s'en apercevoir la modeste hôtellerie où il était logé. Montant avec une inquiète promptitude son misérable escalier, il par
— Qu'as-tu? dit-elle.
— J'ai, j'ai, s'écria-t-il en étouffant de plaisir, que je me suis senti peintre! J'avais douté de moi jusqu'à présent, mais ce matin j'ai cru en moi-même! Je puis être un grand homme! Va! Gillette, nous serons riches, heureux! Il y a de l'or dans ces pinceaux.
Mais il se tut soudain. Sa figure
— O Dieu! s'écria-t-il, je n'oserai jamais lui dire...
— Un secret? reprit-elle. Oh! je veux le savoir.
Le Poussin resta rêveur.
— Parle donc.
— Gillette! pauvre cœur aimé!
— Oh! tu veux quelque chose de moi.
— Oui.
— Si tu désires que je pose encore devant toi comme l'autre jour, reprit-elle d'un petit air boudeur, je n'y consentirai plus jamais, car, dans ces momens-là, tes yeux ne me disent plus rien. Tu ne penses plus à moi, et cependant tu me regardes.
— Peut-être, dit-elle, si elle était bien laide.
— Eh bien, reprit le Poussin d'un ton sérieux, si pour ma gloire venir, si pour me faire grand peintre, il fallait aller poser chez un autre?
— Tu veux m'éprouver, dit-elle. Tu sais bien que je n'irais pas.
Le Poussin pencha sa tête sur sa poitrine comme un homme qui succombe à une joie ou à une douleur trop forte pour son âme.
— Écoute, dit-elle en tirant Poussin par la manche de son pourpoint usé, je t'ai dit, Nick, que je donnerais ma vie pour toi: mais je ne t'ai
— Y renoncer, s'écria Poussin.
— Si je me montrais ainsi à un autre, tu ne m'aimerais plus. Et, moi-même, je me trouverais indigne de toi. Obéir à tes caprices, n'est-ce pas chose naturelle et simple? Malgré moi, je suis heureuse, et même fière de faire ta chère volonté. Mais pour un autre! fi donc.
— Pardonne, ma Gillette, dit le peintre en se jetant à ses genoux. J'aime mieux être aimé que glorieux. Pour moi, tu es plus belle que la fortune et les honneurs. Va, jette mes pinceaux, brûle ces esquisses. Je me suis trompé, ma vocation est de t'aimer. Je ne suis pas peintre, je suis
Elle l'admirait, heureuse, charmée! Elle régnait, elle sentait instinctivement que les arts étaient oubliés pour elle, et jetés à ses pieds comme un grain d'encens.
— Ce n'est pourtant qu'un vieillard, reprit Poussin. Il ne pourra voir que la femme en toi. Tu es si parfaite!
— Il faut bien aimer, s'écria-t-elle prête à sacrifier ses scrupules d'amour pour récompenser son amant de tous les sacrifices qu'il lui faisait. Mais, reprit-elle, ce serait me perdre. Ah! me perdre pour toi. Oui, cela est bien beau! mais tu m'oublieras. Oh! quelle mauvaise pensée as-tu donc eue là?
— Consultons le père Hardouin, dit-elle.
— Oh, non! que ce soit un secret entre nous deux.
— Eh bien, j'irai; mais ne sois pas là, dit-elle. Reste à la porte, armé de ta dague; si je crie, entre et tue le peintre.
Ne voyant plus que son art, le Poussin pressa Gillette dans ses bras
— Il ne m'aime plus! pensa Gillette quand elle se trouva seule.
Elle se repentait déjà de sa résolution. Mais elle fut bientôt en proie à une épouvante plus cruelle que son repentir, elle s'efforça de
II.
— Eh bien! maître, lui dit Porbus, l'outre-mer que vous avez été chercher à Bruges était-il mauvais,
— Hélas! s'écria le vieillard, j'ai cru pendant un moment que mon œuvre était accomplie; mais je me suis, certes, trompé dans quelques détails, et je ne serai tranquille qu'après avoir éclairci mes doutes. Je me décide à voyager et vais aller en Turquie, en Grèce, en Asie, pour y chercher un modèle et comparer mon tableau à diverses natures. Peut-être ai-je là-haut, reprit-il en laissant échapper un sourire de contentement, la nature elle-même. Parfois, j'ai quasi peur qu'un souffle ne me réveille cette femme et qu'elle ne disparaisse.
— Oh! oh! répondit Porbus, j'arrive à temps pour vous éviter la dépense et les fatigues du voyage.
— Comment, demanda Frenhofer étonné.
— Le jeune Poussin est aimé par une femme dont l'incomparable beauté se trouve sans imperfection aucune. Mais, mon cher maître, s'il consent à vous la prêter, au moins faudra-t-il nous laisser voir votre toile.
Le vieillard resta debout, immobile, dans un état de stupidité parfaite.
— Comment! s'écria-t-il enfin douloureusement, montrer ma créature, mon épouse? déchirer le voile
Le vieillard semblait être redevenu jeune; ses yeux avaient de l'éclat et de la vie; ses joues pâles étaient nuancées d'un rouge vif, et ses mains tremblaient. Porbus, étonné de la violence passionnée avec laquelle ces paroles furent dites, ne savait que répondre à un sentiment aussi neuf que profond. Frenhofer était-il raisonnable ou fou? Se trouvait-il subjugué par une fantaisie d'artiste, ou les idées qu'il avait exprimées procédaient-elles de ce fanatisme inexprimable produit en nous par le long enfantement d'une grande œuvre? Pouvait-on jamais espérer de transiger avec cette passion bizarre.
— Quelle maîtresse, répondit Frenhofer. Elle le trahira tôt ou tard. La mienne me sera toujours fidèle!
— Eh bien! reprit Porbus, n'en parlons plus. Mais avant que vous ne trouviez, même en Asie, une femme aussi belle, aussi parfaite, vous mourrez peut-être sans avoir achevé votre tableau.
— Oh! il est fini, dit Frenhofer. Qui le verrait, croirait apercevoir une femme couchée sur un lit de velours, sous des courtines. Près d'elle un trépied d'or exhale des
— Va en Asie, répondit Porbus en apercevant une sorte d'hésitation dans le regard de Frenhofer. Et Porbus fit quelques pas vers la porte de la salle.
En ce moment, Gillette et Nicolas Poussin étaient arrivés près du logis de Frenhofer. Quand la jeune fille fut sur le point d'y entrer, elle quitta le bras du peintre, et se recula comme si elle eût été saisie par quelque soudain pressentiment.
— Mais que viens-je donc faire
— Gillette, je t'ai laissée maîtresse et veux t'obéir en tout. Tu es ma conscience et ma gloire. Reviens au logis, je serai plus heureux, peut-être, que si tu...
— Suis-je à moi quand tu me parles ainsi? Oh! non, je ne suis plus qu'une enfant. — Allons, ajouta-t-elle en paraissant faire un violent effort, si notre amour périt, et si je mets dans mon cœur un long regret, ta célébrité ne sera-t-elle pas le prix de mon obéissance à tes désirs? Entrons, ce sera vivre encore que d'être toujours comme un souvenir dans ta palette.
En ouvrant la porte de la mai
Frenhofer tressaillit. Gillette était là, dans l'attitude naïve et simple d'une jeune Géorgienne innocente et peureuse, ravie et présentée par des brigands à quelque marchand d'esclaves. Une pudique rougeur colorait son visage, elle baissait les yeux, ses mains étaient pendantes à ses côtés, ses forces semblaient l'abandonner, et des larmes protestaient contre la violence faite à sa pudeur. En ce moment, Poussin,
— Gillette, partons! s'écria-t-il.
À cet accent, à ce cri, sa maîtresse joyeuse leva les yeux sur lui, le vit, et courant dans ses bras.
— Ah! tu m'aimes donc, répondit-elle en fondant en larmes.
Après avoir eu l'énergie de taire sa souffrance, elle manquait de force pour cacher son bonheur.
Il y avait encore de l'amour dans le cri de Frenhofer. Il semblait avoir de la coquetterie pour son semblant de femme, et jouir par avance, du triomphe que la beauté de sa vierge allait remporter sur celle d'une vraie jeune fille.
— Ne le laissez pas se dédire, s'écria Porbus en frappant sur l'épaule de Poussin. Les fruits de l'amour passent vite, ceux de l'art sont immortels.
— Pour lui, répondit Gillette en regardant attentivement le Poussin et Porbus, ne suis-je donc pas plus qu'une femme? Elle leva la tête avec
— Vieillard, reprit Poussin tiré de sa méditation par la voix de Gillette, vois cette épée, je la plongerai dans ton cœur au premier mot de plainte que prononcera cette jeune fille, je mettrai le feu à ta maison, et personne n'en sortira. Comprends-tu?
Nicolas Poussin était sombre. Sa parole terrible, son attitude, son geste consolèrent Gillette qui lui pardonna presque de la sacrifier à la peinture et à son glorieux avenir.
En proie à une vive curiosité, Porbus et Poussin coururent au milieu d'un vaste atelier couvert de poussière, où tout était en désordre, où ils virent çà et là des tableaux accrochés aux murs. Ils s'arrêtèrent tout d'abord devant une figure de femme de grandeur naturelle, demi-nue, et pour laquelle ils furent saisis d'admiration. — Oh! ne vous occupez pas de cela, dit Frenhofer, c'est une toile que j'ai barbouillée pour étudier
À ces mots, Porbus et Poussin, stupéfaits de ce dédain pour de telles œuvres, cherchèrent le portrait annoncé, sans réussir à l'apercevoir.
— Eh bien! le voilà! leur dit le vieillard dont les cheveux étaient en désordre, dont le visage était enflammé par une exaltation surnaturelle, dont les yeux pétillaient, et qui haletait comme un jeune homme ivre d'amour. — Ah! ah! s'écria-t-il, vous ne vous attendiez pas à tant de perfection! Vous êtes devant une femme et vous cherchez un tableau.
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— Apercevez-vous quelque chose? demanda Poussin à Porbus.
— Non. Et vous?
— Rien.
Les deux peintres laissèrent le vieillard à son extase, regardèrent si la lumière, en tombant d'aplomb sur la toile qu'il leur montrait, n'en neutralisait pas tous les effets; ils examinèrent alors la peinture en se mettant à droite, à gauche, de face, en se baissant et se levant tour à tour.
— Oui, oui, c'est bien une toile, leur disait Frenhofer en se méprenant sur le but de cet examen scru
— Le vieux lansquenet se joue de nous, dit Poussin en revenant devant le prétendu tableau. Je ne vois là que des couleurs confusément amassées et contenues par une multitude de lignes bizarres qui forment une muraille de peinture.
— Nous nous trompons, voyez, reprit Porbus.
En s'approchant, ils aperçurent dans un coin de la toile le bout d'un pied nu qui sortait de ce chaos de couleurs, de tons, de nuances indécises, espèce de brouillard sans forme; mais un pied délicieux, un
— Il y a une femme là-dessous, s'écria Porbus en faisant remarquer à Poussin les diverses superpositions de couleurs dont le vieux peintre avait successivement chargé toutes les parties de cette figure en voulant la perfectionner.
Les deux peintres se tournèrent spontanément vers Frenhofer, en commençant à s'expliquer, mais vaguement, l'extase dans laquelle il vivait.
— Oui, mon ami, répondit le vieillard en se réveillant, il faut de la foi, de la foi dans l'art, et vivre pendant long-temps avec son œuvre pour produire une création semblable. Quelques-unes de ces ombres m'ont coûté bien des travaux. Tenez, il y a là sur sa joue, au-dessous des yeux, une légère pénombre qui, si vous l'observez dans la nature, vous paraîtra presque intraduisible. Eh bien, croyez-vous qu'elle ne m'ait pas coûté des peines inouïes à reproduire? Mais aussi, mon cher Porbus, regarde attentivement mon travail, et tu comprendras mieux ce que je te disais sur la manière de traiter le modelé et les contours; regarde la lumière
Porbus frappa sur l'épaule du
— Il est encore plus poète que peintre, répondit gravement Poussin.
— Là, reprit Porbus en touchant la toile, finit notre art sur terre.
— Et, de là, il va se perdre dans les cieux, dit Poussin.
— Que de jouissances sur ce morceau de toile! s'écria Porbus.
Le vieillard absorbé ne les écoutait pas, et souriait à cette femme imaginaire.
— Mais, tôt ou tard, il s'apercevra qu'il n'y a rien sur sa toile, s'écria Poussin.
— Rien sur ma toile, dit Fren
— Qu'avez-vous fait? répondit Porbus à Poussin.
Le vieillard saisit avec force le bras du jeune homme et lui dit: — Tu ne vois rien, manant! maheustre! bélître! bardache! Pourquoi donc es-tu monté ici? — Mon bon Porbus, reprit-il en se tournant vers le peintre, est-ce que, vous aussi, vous vous joueriez de moi, répondez? je suis votre ami, dites, aurais-je donc gâté mon tableau?
Porbus, indécis, n'osa rien dire; mais l'anxiété peinte sur la physionomie blanche du vieillard était si cruelle, qu'il montra la toile en disant: — Voyez!
— Rien, rien! Et avoir travaillé dix ans. Il s'assit et pleura. — Je suis donc un imbécile, un fou! je n'ai donc ni talent, ni capacité, je ne suis plus qu'un homme riche qui, en marchant, ne fait que marcher! Je n'aurai donc rien produit! Il contempla sa toile à travers ses larmes, il se releva tout-à-coup avec fierté, jeta sur les deux peintres un regard étincelant: — Par le sang, par le corps, par la tête du Christ, vous êtes des jaloux qui voulez me faire croire qu'elle est gâtée pour me la voler! Moi, je la vois, cria-t-il! elle est merveilleusement belle.
En ce moment, Poussin entendit
— Qu'as-tu mon ange? lui demanda le peintre redevenu subitement amoureux.
— Tue-moi! dit-elle. Je serais une infâme de t'aimer encore, car je te méprise. Tu es ma vie, et tu me fais horreur. Je crois que je te hais déjà.
Pendant que Poussin écoutait Gillette, Frenhofer recouvrait sa Catherine d'une serge verte, avec la sérieuse tranquillité d'un joaillier qui ferme ses tiroirs en se croyant en compagnie d'adroits larrons. Il jeta sur les deux peintres un regard profondément sournois, plein de mépris et de soupçon, les mit silencieusement à la porte de son
Cet adieu les glaça. Le lendemain, Porbus inquiet, revint voir Frenhofer, et apprit qu'il était mort dans la nuit, après avoir brûlé ses toiles.
Paris, février 1832.
FIN DU TOME XVII.