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Auteur Honoré de Balzac
Œuvre La Vendetta (1830-1842)
Comparaisons
Notice
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Interlignage
Contraste
Style typographique
  1. et
  2. presque toujours
  3. qui s’était
  4. ¶ L’inconnu
  5. fortes,
  6. ,
  7. ,
  8. Tout
  9. Alors
  10. ,
  11. admirablement
  12. , en descendit
  13. ..
  14. ,
  15. laissa échapper un signe de tête, et fit monter
  16. ¶ Ils parvinrent tous deux jusqu’au
  17. .
  18. et
  19. dans la pièce voisine
  20. Raison de plus pour rester-là!.. je
  21. Rapp sortit.
  22. ..
  23. , il y a six mois,
  24. et
  25. ..
  26. ..
  27. ..
  28. ¶ Les yeux du Corse lancèrent comme un éclair.
  29. . Les Barbantani
  30. ils
  31. c’est sans doute parce qu’
  32. , je le
  33. et
  34. Bref, j
  35. , immobile,
  36. ¶ –
  37. ¶ –
  38. vivante
  39. de
  40. – Songe qu’à Paris il
  41. .
  42. ..
  43. avec lui
  44. à son retour d’Égypte,
  45. ,
  46. ,
  47. Bartholoméo plein de joie et d’espérance, retourna auprès de sa femme et de Ginevra.¶
  48. ce soir-là
  49. et sa
  50. , ne doit être considéré que comme une
  51. nécessaire à l’intelligence des scènes qui vont suivre.¶ ¶ ¶ ¶ ¶ L’ATELIER.¶
  52. , une célébrité pour la peinture
  53. il
  54. et
  55. ,
  56. pour la plupart
  57. ,
  58. ,
  59. l’indéfinissable
  60. :
  61. . Il y a dans un atelier de peinture quelque chose qui
  62. ;
  63. capricieux
  64. toute
  65. d’une inévitable
  66. ,
  67. le plus beau
  68. ,
  69. et candide
  70. . Elle
  71. . Elle était
  72. ,
  73. ,
  74. de cour, et
  75. . Elle était
  76. et
  77. -
  78. les formules développent
  79. et
  80. ,
  81. . Elle
  82. une mansarde. Ce
  83. était en partie dû à l’irrégularité du mur mitoyen qui faisait là un coude assez profond. Ce petit coin était en quelque sorte les gémonies de l’atelier. On y
  84. . On y
  85. le poêle quand on le démontait, et
  86. de parti qui devait avoir des suites funestes,
  87. sur cet acte de vigueur
  88. même
  89. ,
  90. , dans l’atelier
  91. L
  92. toute
  93. ¶ Depuis
  94. atelier, elle avait occupé
  95. . L’en chasser
  96. une
  97. . Elle était
  98. et la plus instruite
  99. aussi
  100. immense
  101. ; mais
  102. ,
  103. , et d’une blancheur éclatante.
  104. Pour lui faire de la peine, il
  105. et toute nouvelle
  106. leurs regards de côté et
  107. di Piombo
  108. où ces paroles étaient prononcées
  109. -
  110. Piombo
  111. !..
  112. à un pied environ
  113. en
  114. ..¶
  115. et
  116. le plus près possible
  117. -
  118. d’un uniforme proscrit
  119. par le jour de la lucarne
  120. , elle pensait à tout autre chose qu’à
  121. ,
  122. -
  123. ,
  124. merveilleusement
  125. ¶ Mais mademoiselle de Monsaurin, avec
  126. ,
  127. alors elle
  128. causant avec elle, et
  129. forte
  130. ¶ – Je ne sais à quoi
  131. .
  132. toutes
  133. car
  134. sur ce qu’elle devait faire. Oubliant donc à dessein son sac, elle
  135. lui manquait, elle
  136. de dire, aussi
  137. -
  138. devint aussi rouge que le plus éclatant coquelicot des champs, et
  139. ; mais la jeune fille avait disparu.¶ Ginevra
  140. La figure de l’inconnu était aussi frêle, aussi blanche, aussi pure que celle du favori de Diane.
  141. …. –
  142. . –
  143. ¶ Cependant l
  144. de
  145. avec un art merveilleux. Il sembait qu’un Dieu animât les yeux, la main, le pinceau de la jeune artiste. Elle éprouvait
  146. se
  147. souvent
  148. au-dessus d’un cadre immense qui avait protégé sa trahison; mais
  149. aussitôt
  150. ?…..
  151. . Une pudique rougeur envahit le front de la jeune fille
  152. ,
  153. ,
  154. La haine se mit entre elles.
  155. faire
  156. ….
  157. jetèrent un regard profond. Ils se
  158. -
  159. ….
  160. ,
  161. ,
  162. s’écria doucement la jeune fille,
  163. !…
  164. ,
  165. ,
  166. déjà
  167. et le cri de l’officier et
  168. Elle avait en ce moment une expression céleste.
  169. d’un son de voix qui trahissait une émotion profonde
  170. C’est
  171. ,
  172. ,
  173. ,
  174. ….¶ Le jeune homme revint lentement vers le peintre immobile.
  175. . – Ma famille, c’était eux. Je
  176. – C’est un asile sans danger! –
  177. ,
  178. ….. Ils sont à moi
  179. ,
  180. ,
  181. ….
  182. ,
  183. . Il était ravi
  184. …. –
  185. ….
  186. ,
  187. si
  188. Une péri indienne n’aurait pas été plus belle.
  189. bientôt
  190. ,
  191. -
  192. n’était plus rien pour Ginevra. L
  193. de Ginevra, c’était
  194. .
  195. bien
  196. Un silence profond régnait. Tout concourut à graver cette scène dans la mémoire de Ginevra.
  197. elle
  198. Il y avait de la naïveté dans la puissance de son caractère et de sa beauté; car elle
  199. ..
  200. ,
  201. capricieuses
  202. il n’y avait qu’
  203. cette jeune et
  204. -elle
  205. ,
  206. facilement
  207. Ce fut une rumeur générale dans toutes les familles.
  208. ¶ L’atelier resta
  209. .
  210. ,
  211. de trente ans
  212. Mais l
  213. . Une exquise délicatesse, un naturel enchanteur présidaient à leur douce vie
  214. mais comme il était debout et que
  215. modeste
  216. ,
  217. mademoiselle
  218. ,
  219. lui a faite
  220. ,
  221. ,
  222. …..
  223. Voici trois jours que l
  224. ..
  225. ….
  226. qu’il m’aimait, que vous le saviez, et
  227. …¶ Ginevra rougit.¶ –
  228. ,
  229. ..
  230. , car ils étaient tous trois pleins de naturel.¶
  231. Ce fut un de ces momens de fête dont le souvenir devait être éternel.¶ – Ah çà
  232. ..¶ Louis se mit à sourire.¶
  233. -
  234. . Tous ses traits étaient marqués
  235. et son front
  236. qui le
  237. ¶ Bartholoméo avait la probité la plus
  238. .
  239. même son plumage1¶ ¶ 1. Les paroles dont les couronnes héraldiques sont surmontées avaient été remplacées par des plumes dans les armoiries de la noblesse impériale. ¶ ¶
  240. et
  241. il
  242. étaient rares chez eux, et la plupart
  243. Mais il faut dire aussi que les
  244. ; mais c’était
  245. ; elle faisait leur bonheur, et tout était subordonné à ses désirs, et même à ses caprices. Sa parole était la loi de la maison.¶ Quand
  246. Elle était
  247. ,
  248. ,
  249. ,
  250. ,
  251. toutes
  252. riche
  253. ,
  254. ,
  255. avait plutôt en musique le sentiment de cet art, que de l’instruction; mais son âme suffisait à tout; car elle la portait sur tout, et c’
  256. une créature
  257. prodigue envers elle. Sa grâce était native, et ses
  258. -
  259. au repos
  260. il
  261. crier
  262. , comme si c’eût été une plume,
  263. .
  264. !.. cria-t-elle enfin
  265. dire à sa mère
  266. et la
  267. ,
  268. ,
  269. ..
  270. -
  271. ….
  272. ..
  273. et
  274. ne
  275. ; Maria
  276. !
  277. et
  278. et
  279. !…..
  280. ,
  281. pas
  282. :
  283. .
  284. ,
  285. ….
  286. ,
  287. ,
  288. et
  289. C’était effrayant à voir.¶
  290. elle
  291. ,
  292. ,
  293. ,
  294. toute
  295. ,
  296. Ginevra sauta de joie comme un enfant.¶ – Oh!
  297. ,
  298. faire
  299. ; car, en entendant les pas de sa fille
  300. . Il était sombre
  301. d’une voix faible, mais en lui lançant un regard furieux
  302. , et, les pressant
  303. …¶ – Si je suis étonné, Ginevra, c’est parce que vous êtes saisie d’effroi. Mais, au
  304. ,
  305. C’est ce que j’ai fait.
  306. héréditaire
  307. il n’y avait qu’
  308. ,
  309. , silencieux et sombre,
  310. Tout s’était accompli par gestes.¶
  311. car
  312. ,
  313. car
  314. bien
  315. ..
  316. plus
  317. ..
  318. comme lui
  319. ..
  320. en se levant et en criant avec une violence inouïe. J
  321. !.
  322. ,
  323. ordinaire à laquelle
  324. . Bartholoméo avait donné l’ordre de ne pas laisser passer sa fille
  325. ,
  326. . Il était morne
  327. ,
  328. de loi
  329. une expression de contentement et un
  330. d’abord
  331. ,
  332. -
  333. M.
  334. de prendre
  335. l’habitude d’
  336. et la fausseté
  337. ,
  338. ,
  339. ,
  340. la
  341. ….
  342. ?…..
  343. deux
  344. s’écria Piombo,
  345. ,
  346. ,
  347. .. –
  348. et la serrant avec une force surnaturelle, il
  349. , et attendit impatiemment le jour de son mariage.¶
  350. ,
  351. qui lui appartenait, et à laquelle
  352. Elle lui avouait qu’il
  353. lui
  354. ,
  355. ,
  356. , tant Bartholoméo avait pris des mesures sévères pour l’en empêcher
  357. ,
  358. y
  359. toute
  360. âme. Puis l’amour donne aux cœurs dont il s’empare une indifférence pour tout ce qui est hors de leur sphère, qui va jusqu’à la férocité
  361. -
  362. -
  363. ,
  364. ,
  365. deux
  366. ,
  367. . Alors
  368. -
  369. donna le bras à
  370. ; et
  371. deux
  372. , de toute solennité.
  373. une
  374. tout
  375. Elles étaient entourées de leurs familles joyeuses. Toutes les jeunes filles jalouses, félicitaient les mariées, de la voix, du geste ou du regard; et ces dernières ne pouvaient rien voir qui ne fût embelli par elles; car tous
  376. . Elles faisaient l’orgueil, le plaisir de leurs parens
  377. humaine, où
  378. qui valait toutes les fêtes de la terre
  379. , dont les cœurs battaient avec force et à l’unisson,
  380. dont ils ignoraient l’intérêt
  381. , exprimant les mêmes pensées, au même moment
  382. C’était d
  383. des corps
  384. N’était-ce pas aussi un effet de cette loi humaine en vertu de laquelle tous nos plaisirs sont empreints d’une teinte noire?¶
  385. et
  386. deux
  387. , les amis?…
  388. ,
  389. ,
  390. mais
  391. , la tête baissée, et honteux comme des coupables,
  392. Elle ressemblait à une captive délivrée.
  393. , chagrin,
  394. ,
  395. ,
  396. , d’ordinaire,
  397. ,
  398. Mais
  399. ,
  400. ,
  401. C’est ici que je
  402. , et lui souriait finement, comme
  403. ¶ – Mais, c’est ici que nous vivrons!…. dit-elle enfin.¶
  404. toute
  405. toute brillante,
  406. , gracieuse image de leur union
  407. le fruste d’
  408. très-
  409. bien
  410. assidu,
  411. et
  412. plus
  413. ,
  414. les ineffables joies,
  415. car
  416. ils
  417. ,
  418. accusent
  419. ;
  420. -
  421. d’un bien faible talent qu’il possédait. Son
  422. , et il avait le don d’écrire aussi vite que bien
  423. ,
  424. de copies et
  425. ,
  426. l
  427. ,
  428. ,
  429. de joie
  430. ,
  431. ,
  432. et
  433. . C’était
  434. essaya; mais il fallut des modèles. Elle
  435. aussi
  436. il
  437. c’était en riant. Ils
  438. tous deux
  439. ,
  440. petite
  441. la lueur, grandissant à l
  442. ,
  443. !…..
  444. ..
  445. tout ce qu’il y a de gracieux et de délicat dans
  446. ,
  447. ,
  448. le
  449. ; mais il est de nobles âmes qui ne balancent jamais à l’aspect des tableaux qu’elle déroule…¶
  450. ,
  451. !…..
  452. ,
  453. . Elle
  454. ,
  455. ,
  456. ,
  457. .
  458. très-
  459. et le serrait fortement
  460. À
  461. ,
  462. ,
  463. !
  464. que par la mort. –
  465. qu’il lui avait abandonnée. Elle
  466. ,
  467. tous
  468. ,
  469. ,
  470. . Ils
  471. qui
  472. , qu’elle
  473. ,
  474. ,
  475. ,
  476. :¶ – Voilà
  477. !.
  478. , cette scène avait le caractère d’une épouvantable apparition
  479. – Et notre fille aussi! répondit la mère en se levant par un mouvement saccadé. Puis elle fit trois pas.¶ Piombo resta debout, immobile, les yeux secs.¶ – Rien! dit-il d’une voix sourde en contemplant les cheveux. – Plus rien!.. Et seul!…¶
  1. à l’endroit où s’élève aujourd’hui l’aile commencée qui doit unir le château de Catherine de Médicis au Louvre des Bourbons. Il
  2. ,
  3. , ses traits
  4. Après être demeuré long-temps indécis, tout
  5. et
  6. , et
  7. il arriva
  8. alors
  9. emmena
  10. dans le
  11. dans le salon voisin
  12. Je
  13. .
  14. ,
  15. les Barbanti
  16. leur
  17. tous
  18. J
  19. !
  20. d’une grande nation, je commande
  21. moyens de vivre. Puis
  22. Il
  23. . Mais vous me reconnaissez dans le malheur
  24. et
  25. , lui dit-il
  26. .
  27. et
  28. d’abord
  29. vitrés et
  30. de la couleur ou
  31. peuvent en avoir
  32. ,
  33. la
  34. que distingue un
  35. ,
  36. et
  37. tout
  38. de
  39. ,
  40. ,
  41. ,
  42. ,
  43. , et
  44. ,
  45. ,
  46. ,
  47. -
  48. ,
  49. ,
  50. ,
  51. , et
  52. à la Cour
  53. et sur laquelle errait
  54. ,
  55. ,
  56. ,
  57. ,
  58. un
  59. où l’on
  60. ,
  61. l’on
  62. ,
  63. d’état
  64. et
  65. presque toutes
  66. Quelque
  67. elle
  68. occupait
  69. elle
  70. atelier
  71. ,
  72. ,
  73. grande
  74. .
  75. ,
  76. Il
  77. elle
  78. ,
  79. par un jour de souffrance qu’on avait ouvert
  80. encore un peu
  81. qu’elle venait de voir
  82. de la Garde
  83. ,
  84. en
  85. elle était trop
  86. Avec
  87. mademoiselle de Monsaurin
  88. ,
  89. -il
  90. , plus
  91. en
  92. ; puis
  93. ,
  94. à l’un des deux morceaux, je serais fort embarrassée
  95. ,
  96. ,
  97. ,
  98. . Elle
  99. ,
  100. ,
  101. rougit,
  102. , et
  103. Car ce n’est pas le maréchal Ney
  104. un peu
  105. L
  106. en
  107. -t-elle
  108. au milieu d’
  109. de temps en temps un regard
  110. ,
  111. en s’abritant derrière un grand portefeuille
  112. de
  113. , et
  114. ,
  115. -elle
  116. de l’officier
  117. ,
  118. ,
  119. ,
  120. comme vous le faites
  121. ,
  122. , dit Ginevra, je connais le maréchal Feltre.
  123. .
  124. ,
  125. ,
  126. ?
  127. . Je
  128. bien placé
  129. bien
  130. ,
  131. ,
  132. si l’on ne vous oublie pas, ou dans l’Armée française
  133. ,
  134. , et de cet intérêt
  135. ,
  136. ,
  137. ,
  138. , l
  139. aux yeux de Ginevra
  140. était
  141. , il en
  142. !
  143. pendant
  144. et
  145. ,
  146. de soleil vint éclairer
  147. prit pour un heureux présage
  148. un
  149. Elle
  150. ,
  151. de les tenir sévères ou calmes
  152. ,
  153. ,
  154. ,
  155. la
  156. Monsaurin
  157. donc
  158. L
  159. se
  160. lui dit en
  161. .
  162. ,
  163. L
  164. depuis plusieurs jours,
  165. .
  166. -
  167. et
  168. alors
  169. ..
  170. .
  171. – Ah ça
  172. ça
  173. après l’avoir vu sourire
  174. ,
  175. , marquée
  176. ,
  177. ,
  178. ,
  179. ,
  180. ,
  181. ,
  182. ,
  183. ,
  184. -
  185. son plumage
  186. -il
  187. Les
  188. et ce mobilier du temps de Louis XIV,
  189. le vieux Corse
  190. ,
  191. . Aussi, quand
  192. À
  193. ainsi
  194. . Ses
  195. vieux
  196. ,
  197. ,
  198. . Le
  199. , après une longue sécheresse
  200. ,
  201. ,
  202. paternelle
  203. et
  204. !
  205. ?
  206. ,
  207. ,
  208. Me défendre de l’épouser, n’est-ce pas vous faire haïr.
  209. – Ô
  210. ,
  211. ,
  212. et
  213. ,
  214. ,
  215. eut
  216. ¶ – Au
  217. ,
  218. ,
  219. ,
  220. ,
  221. ,
  222. autant
  223. , j
  224. ,
  225. et
  226. , mais
  227. ,
  228. mutuellement
  229. accompagnés de plusieurs témoins
  230. un
  231. des notaires
  232. il fit des repos continuels
  233. ,
  234. même –
  235. au public
  236. si
  237. ,
  238. ne l’était
  239. ,
  240. ,
  241. .
  242. lui
  243. qui appartenait à sa fille, en y joignant
  244. Il
  245. en
  246. ,
  247. filiale
  248. dont les jeunes ames sont incapables
  249. ame
  250. Chacun d’eux se fit accompagner par un ami.
  251. ,
  252. ces gens
  253. ,
  254. ,
  255. et
  256. .
  257. ,
  258. ,
  259. Tous
  260. ,
  261. ,
  262. qui
  263. D
  264. ,
  265. le plus
  266. ?
  267. ,
  268. et
  269. .
  270. ,
  271. ,
  272. en
  273. ,
  274. Je
  275. ,
  276. et
  277. par
  278. ,
  279. les
  280. de son
  281. qui
  282. les joies de l
  283. ,
  284. et
  285. alors
  286. ,
  287. ne l’était
  288. ,
  289. à Ginevra
  290. ils
  291. douloureusement
  292. ,
  293. ,
  294. l
  295. ,
  296. combien
  297. ,
  298. .
  299. ,
  300. ,
  301. ,
  302. ,
  303. ,
  304. -t-il
  305. ,
  306. en
  307. impériale
  308. ,
  309. En entendant
  310. -il
  311. ,
  312. ,
  313. .
  314. je ne regrette
  315. et
  316. -
  317. en
  318. Morta!
  319. , dit-il en
  1. le palais des → les
  2. . Il → à Paris, et
  3. ; s’il → . Il
  4. , c’était → parfois
  5. successivement → alternativement
  6. puis → et
  7. jamais un seul → aucun
  8. lançait → adressait
  9. Ils étaient mariés, et la → Cette
  10. ; mais ces → . Ces
  11. , et ces traits → . Quoique
  12. en ce moment. Il était grand et vigoureux, quoiqu’il parût → . Malgré sa force et sa taille droite, il paraissait
  13. avait au moins cinquante ans. Sa → , dont la
  14. . Son → , avait passé l’âge; son
  15. grâce indéfinissable.¶ → grace vraie.
  16. bien vite, car, aussitôt → promptement. Aussitôt
  17. souviendront → souviennent
  18. !…¶ Alors → . Et
  19. ¶ → Il
  20. pas → long-temps
  21. très-long-temps; car, → , car
  22. bayonnette → baïonnette
  23. ultimatum. → ultimatum.
  24. ; et alors, → , et
  25. l’officier qui commandait le → le commandant du
  26. ?… → ,
  27. , objectant → objecta
  28. , fronçant → fronça
  29. et jetant → jeta
  30. de tout ce qui pourrait arriver de malheureux → des malheurs que ce refus pouvait occasionner
  31. arriva, et → d’où descendit
  32. , → !
  33. Bartholoméo → moi
  34. qui → au moment où il
  35. Bartholoméo, → son compatriote et
  36. , et sur un → . Au premier
  37. ce dernier → Bartholoméo
  38. s’y → , se
  39. hétéroclite → singulier
  40. chacun se tut → la conversation cessa
  41. ils se dirigèrent ensemble vers l’embrâsure → et le conduisit dans l’embrasure
  42. ; et, là, après → . Après
  43. : ils sortirent → en s’en allant
  44. et resta → , afin de pouvoir rester
  45. interpella → ayant interpellé
  46. s’en alla → sortit
  47. , entendant → entendit
  48. se promener le long → près
  49. , → ?
  50. … → .
  51. !… → ,
  52. toujours → trop
  53. …¶ Il s’arrêta → pour ne pasc
  54. !.. → ,
  55. s’il eût bondi → un homme surpris
  56. qu’il y a → que nous sommes
  57. secouant: → secoua.¶
  58. ; puis, regardant → . Puis, il regarda
  59. il → et
  60. ou → où
  61. Si ma → Ma
  62. et que la vierge → , la Vierge
  63. sa cendre!…¶ Bartholoméo s’arrêta et parut succomber sous ses souvenirs.¶ – → ses cendres!
  64. reprit-il, et, → que je
  65. cela, → le coup!
  66. Pâquis. J → Macchis, j
  67. … et → Et
  68. Éliza → Élisa
  69. Mais ces → Ces
  70. !… → ,
  71. , car je suis → . Je suis devenu
  72. et je dois en → , et dois
  73. … → ,
  74. à → et de
  75. ; et → , afin de te donner d
  76. Pâquis, et que si → macchis ici. Si
  77. grâce → grace
  78. Eh bien! → Tu t’es fait le chef d’un singulier pays,
  79. pourrez → pouvez
  80. ?… → ,
  81. !… → .
  82. !. → ,
  83. et → il
  84. ; → , de
  85. , et ce dernier → qui
  86. Alors Piombo, amenant → Piombo amena
  87. , et dit: → .
  88. aux moyens → au moyen
  89. ; car la → . La
  90. ¶ Ce simple récit des motifs qui amenèrent → Seize ans s’écoulèrent entre l’arrivée de la
  91. , Bartholoméo di → et l’aventure suivante dont elle est en quelque sorte l’
  92. ¶ D → Les
  93. mais → puis,
  94. y a → est
  95. lesquelles → laquelle
  96. mystères → secrets
  97. flatteuse → excellente
  98. que faisaient les peintres eux-mêmes.¶ → de chacun.
  99. une nécessité, une autorité → pour la Peinture
  100. un → son
  101. jusques → jusque
  102. destiné à → où étudiaient
  103. ; et, pour → . Pour
  104. , occupant → occupait
  105. , → . Il
  106. de la → leur
  107. prouvait → prouvaient
  108. de → ses
  109. étaient → était
  110. , régnant → régnait
  111. , → et
  112. les plus beaux → des
  113. les uns blancs encore, les autres essuyés à demi, mais → la plupart
  114. écorchés,écorchés
  115. , → . Cet
  116. : → !
  117. et → ,
  118. ; → ,
  119. qui semble crier dans le silence → immobile et silencieux
  120. ; → ,
  121. les → des
  122. ¶ Dix → Plusieurs
  123. .¶ → le plus beau.
  124. . Elle → , et qui
  125. , et – → et
  126. an → un
  127. devaient être oubliés.¶ → auraient dû s’oublier.
  128. . Il → qui
  129. , → et
  130. ; mais essuyanttoutes → , mais essuyant toutes
  131. ¶ Ces dernières → Celles-ci
  132. ; → ,
  133. passions → sentimens, et développe
  134. y avait → se trouvait
  135. visages → vierges
  136. vierges → visages
  137. ; et que depuis → . Depuis
  138. ; mais le → . Le
  139. de déménager sa jeune → d’opérer le déménagement de sa
  140. boête → boîte
  141. Rubens → Prudhon
  142. une → la
  143. ; et, si → . Si
  144. Demanda → demanda
  145. ! → ,
  146. ; car son → . Son
  147. !… → ,
  148. uncaractère → un caractère
  149. , et il vaut mieux attendre l’événement → . Attendons l’évènement
  150. La voici!… → Ecco,
  151. , et ces → . Ces
  152. ayant passé → passèrent
  153. à toutes les → aux
  154. : l → ? L
  155. le Bellérophon → le Bellérophon
  156. Toutes les → Les
  157. qu’elle peut → que puisse
  158. hui, → hui, l
  159. en ce moment → alors
  160. toute → fort
  161. priver → priver depuis
  162. Alors cette place → La chasser d’une place qui
  163. affliction; → espèce de peine,
  164. → ,
  165. Quant au reste des jeunes filles, → Quoique
  166. était → fût
  167. , → et
  168. grâce → grace
  169. , puissante → pleine
  170. appartenaient à → exprimaient
  171. peut- → , peut
  172. ; mais, par → . Par
  173. Il y avait sur son → Son
  174. une expression de → exprimait une
  175. étaient écrites tout entières; → respiraient encore,
  176. ; car dans → . Dans
  177. . C’était une jeune fille si prestigieuse que, → pour lui causer la moindre peine, car elle inspirait un si vif attrait que
  178. ne lui permettait → lui recommandait
  179. que dans une mise plus que → dans la mise la plus
  180. une → être
  181. , et alors sa passion → . Son goût
  182. remplaçait toutes les autres. Elle commençait à peindre de manière à faire croire qu’elle de… → avait remplacé les passions qui agitent ordinairement les femmes
  183. … → ,
  184. faite! Vos → ! Les
  185. cela → tout en
  186. ; puis → . Puis
  187. . Mais elle ne s’aperçut pas → , sans s’apercevoir
  188. . Elle → , et
  189. ! → ,
  190. Au → En ce
  191. !… → ,
  192. ; car → ,
  193. !.. – → .
  194. ; → ,
  195. ; → ,
  196. – → -
  197. – → -
  198. ¶ Alors elle → Elle
  199. ; puis, grimpant → , elle grimpa
  200. elle → et
  201. !.. → ,
  202. ; mais, comme si la → . La
  203. eût donné → donna
  204. , rétablit miraculeusement l’ → et son
  205. , se dandina sur la → en se dandinant sur sa
  206. qu’ → que ne l’est
  207. . Elle → , et
  208. ; mais → . Mais
  209. guères, et → guère,
  210. . Enfin → auprès duquel
  211. auprès → à côté
  212. , et → . Puis elle
  213. l’avant- → la
  214. Alors, elle → Elle
  215. venait d’apercevoir → avait aperçu
  216. un banni → sans doute un proscrit
  217. Cependant elle → Elle
  218. ; car → puisqu’
  219. une → sa
  220. qui l’avait → . Puis en
  221. occupée; et, dans → préoccupée pour
  222. efficiente de ce → de son
  223. ¶ Il n’y a rien de → Rien n’est
  224. ; → ,
  225. la → sa
  226. , et les → par un feu de
  227. du côté gauche avaient abattu → qui abattirent
  228. , quand l → . L
  229. ainsi que → et
  230. Or il → Il
  231. ; → ,
  232. Ainsi → Aussi
  233. perdu pour personne; mais → pas perdu. Si d’abord
  234. donnaient en ce moment → donnèrent alors
  235. la jolie femme de leur maître → madame Servin
  236. cette dernière, monsieur → -elle, M.
  237. Puis, complimentant → Elle complimenta
  238. . Elles → , et
  239. fixément → fixement
  240. !… → . S’il me fallait
  241. cansonnettacanzonnetta
  242. ; et, plus → . Plus
  243. . Elle paraissait → , et parut
  244. ; mais le → . Le
  245. sortaient → se préparaient pour sortir
  246. ; mais l → . L
  247. Mais, feignant de s’apercevoir que → Puis elle feignit d’avoir oublié
  248. . Elle vit → , et aperçut
  249. grimpant → grimpée
  250. tableau que le trou de la cloison lui permettait de découvrir → militaire inconnu
  251. entendait même → entendit
  252. ; mais il → . Il
  253. celle-ci → mademoiselle de Monsaurin
  254. .¶ Quand mademoiselle de Monsaurin eut regagné → ; elle regagna promptement
  255. elle → et
  256. ; → .
  257. en hâte, rangea → après avoir rangé
  258. et → . Elle
  259. fît → fit
  260. ; → ,
  261. -à-la- → à la
  262. et s’occupa de corriger son → , dont il corrigea le
  263. !… → .
  264. . Elle était restée → , et restait à
  265. exécuter → croquer
  266. nature → natnre
  267. mais → et
  268. Son œil → Elle
  269. sans pudeur sur → sur
  270. reconnaissant → reconnut
  271. tableau; puis, mettant son lavis sur la toile, elle dit → lavis, et dit
  272. … → ?
  273. dit M → ditM
  274. !…. → digne de Salvator Rosa,
  275. Ce fut comme s’il eût donné un signal. Toutes → À cette exclamation, toutes
  276. . Mademoiselle → , et mademoiselle
  277. était accourue → accourut
  278. sans doute → par le bruit
  279. confié à → jeté dans
  280. !… → ,
  281. , car vous → . Vous
  282. … et → ; mais,
  283. à vous que je l’eusse → vous à qui je l’aurais
  284. !… → .
  285. entièrement.¶ Aussi → , et
  286. pas → plus
  287. …¶ – C’est l → ¶ – L
  288. … → .
  289. garde… → Garde.
  290. shakos → shako
  291. C’est sa perte… → Il veut donc mourir,
  292. … → .
  293. – C’ → Il
  294. comme → comment
  295. amené nuitamment → doncnuitamment amené
  296. Et j → J
  297. dérobe r → dérober
  298. soit → puisse être
  299. nous le consulterons… → nous verrons,
  300. ?,.. → ,
  301. ; → ,
  302. siège → siége
  303. le premier → il
  304. criardes → criards
  305. et jeta un cri.¶ → .
  306. temps. Il → temps; mais il
  307. . Elle → , elle
  308. Mademoiselle → mademoiselle
  309. Mademoiselle. La → mademoiselle, la
  310. ; → ,
  311. … → ,
  312. … → .
  313. sa → la
  314. !… → .
  315. ; croyez → . Croyez
  316. il → lui-même
  317. L’empereur → Labédoyère
  318. père, et Labédoyère → protecteur et
  319. -à- → à
  320. ; mais elle → qui
  321. huit → quelques
  322. … → .
  323. : → ,
  324. souvenir → effet
  325. . → ?
  326. !…. → ,
  327. ….¶ → !
  328. !… → ,
  329. ; mais → . Mais
  330. ….. → ,
  331. …¶ – Non, mais je → ¶ – Je
  332. ¶ L → Quoique l
  333. était peut-être trop beau pour un homme, et cependant → fût beau,
  334. ; car la → . La
  335. ; mais → . Mais
  336. … C’en → à la Corse! c’en
  337. ’ →
  338. et → ,
  339. !.. → ,
  340. …¶ → .¶
  341. (Oh →
  342. ; mais → . Mais
  343. ¶ D’ → D
  344. ; et le → . Le
  345. , ayant → avait
  346. un cri → une plainte
  347. le peintre → M. Servin
  348. . Le soleil illuminait d’ → ; mais
  349. de → en
  350. était → fut
  351. . Ce fut comme un présage pour → , effet simple que
  352. . Il venait de lui faire → qui lui faisait
  353. leur → la
  354. alors Ginevra était → la mettait
  355. , → ;
  356. rougissant → elle rougit
  357. , mais un → et
  358. ; et, comme ce → . Ce
  359. resta → put rester
  360. ayant précisément → , qui avait
  361. ayant perdu → après avoir perdu, dans
  362. était → fut
  363. : → ,
  364. manège → manége
  365. Aussi, pendant → Pendant
  366. événement → évènement
  367. qui n’eût pas trouvé le moyen de voir. → s’était refusée à voir
  368. …. c’ → . Cette jeune fille
  369. , → ;
  370. ; mais → .
  371. : aussi → , et
  372. Elle → Si
  373. ; mais → ,
  374. devait porter → porta
  375. ¶ En effet, insensiblement → Insensiblement,
  376. ; → ,
  377. . Enfin → ; enfin
  378. cette vaste solitude → l’atelier
  379. prêchait Louis, afin qu’il se soumît → pressait Louis de se soumettre
  380. ; mais → , afin de le garder en France.
  381. évènemens → événemens
  382. ; or, → .
  383. inexplicable. C’était → inexpliquable. Peut-être était-ce
  384. essayant d’attacher ses réseaux → qui attache son fil
  385. plongeait → plongea
  386. Ginevra étonnée se leva, elle → Ginevraétonnéese leva,
  387. aussitôt auprès d’elle:¶ → à son chevalet:
  388. mon cher ange, lui dit-elle → ma chère
  389. , au moins je → . Je
  390. souvenir → chose
  391. pour venir → de chez vous
  392. ? → .
  393. !… → ,
  394. en pleurant → d’un air triste
  395. … → .
  396. eût → aurait
  397. ! .. → ,
  398. … → .
  399. … → ?
  400. … → ,
  401. … → .
  402. ; et → ,
  403. ; mais hier → . Hier
  404. qni → , qui
  405. que → de
  406. ; car → ,
  407. de → à la
  408. en elle → qui règne entre une mère et sa fille
  409. l’en instruisant → lui en parlant
  410. .. Ah! que → Combien
  411. …. → !
  412. ? → !
  413. !… → ?
  414. contre les → contraire aux
  415. . Leurs → , leurs
  416. . → ,
  417. ayant promptement séché → sécha
  418. ?.. → ,
  419. ; mais → . Mais
  420. ! → ,
  421. ?… → ,
  422. !… → ,
  423. , → ;
  424. . → !
  425. … → .
  426. dignes → digne
  427. … → .
  428. – Monsieur → M.
  429. en → et
  430. !.. → ,
  431. Cette → Pendant que cette
  432. décida de l’avenir → se passait à l’atelier, le père et la mère
  433. .¶ ¶ ¶ ¶ ¶ LA DÉSOBÉISSANCE.¶ → s’impatientaient de ne pas la voir revenir.
  434. !… → ,
  435. ! → ,
  436. ¶ Grâces → Grâce
  437. Piombo → il
  438. ; mais ses → . Ses
  439. ; car, dans → . Dans
  440. . Il avait même → , et
  441. réellement peu abordable → son abord glacial
  442. . Mais → ; mais
  443. comment il s’était attiré → les causes de
  444. douzaine → vingtaine
  445. Or, si → Si
  446. trempe peu commune → probité
  447. avait cru être de revêtir d’ → s’était trouvé de lui donner
  448. son envoyé secret → en l’envoyant
  449. était → fut
  450. honneur. Enfin, jamais → Honneur. Jamais
  451. huit → 8
  452. La prophétie de Napoléon s’était réalisée; car → Bartholoméo di
  453. : les → . Leurs
  454. Bartholoméo, → en
  455. était si frugale, si tranquille → étaient si frugales, si tranquilles
  456. À leurs yeux, → Pour eux, leur fille
  457. n’eut → ,
  458. . A → , n’eut-elle
  459. ; et → , comme elle plaçait
  460. vies humaines, c’en était plutôt → existences, mais bien
  461. ¶ Quelquefois → Si quelquefois
  462. ou → si
  463. ; mais c’était parce que → , ils pouvaient en parler sans rompre la communauté de leurs pensées,
  464. toute → bien
  465. peu commune → du baron
  466. ; mais en → . En
  467. les → ses
  468. restât → restait
  469. ¶ De- → De
  470. , → .
  471. s’était complu → se complut
  472. Ginevra avait pris → l’enfant y contracta
  473. dévoûment → dévouement
  474. ; car → .
  475. : → ,
  476. -à- → à
  477. elle eût eu une mère → sa mère
  478. présens dont → dons de
  479. fait plier → pendant long-temps fait crier
  480. ! → ,
  481. notre → de ne plus avoir de
  482. !… → ,
  483. !.. → ,
  484. avait plus de soixante ans → était presque septuagénaire
  485. toute → encore
  486. était → se trouvait
  487. un mois → quinze jours
  488. !.. → ,
  489. . Puis, croisant avec brusquerie → qui croisa
  490. !.. → ,
  491. refermée → ouverte et fermée
  492. la soie de la robe → le pas
  493. !.. → ,
  494. , car elle → sa mère qui déjà
  495. déjà. Aussitôt le → , et pour lui dire
  496. gaîté → gaieté
  497. Tous les → Les
  498. donne → rend
  499. Piombo.¶ Et il présenta → le baron en présentant
  500. , en la nommant – → qu’il nomma
  501. Autre → autre
  502. gaîté.¶ La coquette lui lança le plus doux de ses regards → gaieté auquel sa fille répondit par un sourire
  503. çà, lui → ça,
  504. ….¶ – Oh → .¶ – Ô
  505. ?.. → !
  506. !… → .
  507. ….. → ,
  508. ’ →
  509. !… → ,
  510. ; mais → . Mais
  511. … → ,
  512. rivale → rivale; et que
  513. N → n
  514. , et → ;
  515. ? Il y → ! La vie
  516. … → .
  517. ! → ,
  518. moi → j’ai raison
  519. ; → ,
  520. serai → serais
  521. époux → mari
  522. !… → ,
  523. … → !
  524. ? – Tu → ! tu
  525. chéris → chéri
  526. O! → Ô
  527. … → ?
  528. pas… → par ordre,
  529. … → .
  530. ; car → !
  531. …¶ – Maria → .¶ – Élisa
  532. ; mais → ,
  533. !… → .
  534. ? – → !
  535. !… → ,
  536. …¶ Et les → .¶ Les
  537. c’est déjà → , n’est-ce pas déjà vivre dans
  538. , qui → ? Qui
  539. ! → ?
  540. !… → .
  541. , qui → . Qui
  542. … → .
  543. … → ?
  544. ; → ,
  545. que → où
  546. !…. → ?
  547. … → ,
  548. !… → ,
  549. ! → ?
  550. Virgina, → virgina!
  551. ; il → . Il
  552. ? → !
  553. , → !
  554. … → ?
  555. … → .
  556. .¶ → …¶
  557. ….. Et pourquoi → Pourquoi
  558. … → .
  559. !… → .
  560. , il → . Il
  561. , et même → . Même
  562. … → ,
  563. , → !
  564. ; car les enfants, → ! Les enfans
  565. !… → ,
  566. ; et, lui passant → , lui passa
  567. tout → toute
  568. …. car je → Je
  569. Oh! → Ô
  570. !… → ,
  571. !.. → ,
  572. !… → ,
  573. maman!… → mère!
  574. logis; mais → logis. Mais
  575. mais → puis,
  576. et → elle
  577. oh! que je suis → vous me faites bien
  578. ’ →
  579. !… → ,
  580. …¶ → .¶ Quoique
  581. avait sans doute été → fût
  582. avait → eut
  583. St. → Saint
  584. … → ,
  585. se hasarda à dire:¶ → dit pour ranimer la conversation:
  586. Monsieur → monsieur
  587. ¶ – Cela est tout → ¶ – Rien de plus
  588. flamboyants → flamboyans
  589. ?… → ,
  590. . Il → ,
  591. et → ,
  592. . Il → , et
  593. Maria → Élisa
  594. ; et, tous deux → . Puis, les deux vieillards
  595. et se donnant → , se donnèrent
  596. . Elle était devenue → qui devint
  597. se tenait debout, → resta
  598. par → vers
  599. venaient de disparaître. Il y avait dans leur → avaient disparu. Leur
  600. qu’elle en était effrayée, et c’était → , que,
  601. que → ,
  602. entrait → entra
  603. elle → et
  604. d’ → par
  605. ¶ – Oh! qu’il y a → – Combien
  606. ?.. → !
  607. ayant → avaient
  608. , mon père avait → . Mon père a
  609. cette → votre
  610. . → ?
  611. Alors il → Comme il
  612. et alors seulement → alors
  613. !… → ,
  614. ; car aussitôt → ! Aussitôt
  615. ¶ – Oh Luigi! → – Ô Luigi,
  616. !… → .
  617. qui pût → pouvait seul
  618. ¶ Quand Ginevra → Quand elle
  619. … → .
  620. ; mais → auquel
  621. n’y → ne
  622. ; alors il → . Il
  623. … → .
  624. ; → ,
  625. mêmes: qui → -mêmes. Qui
  626. ! → ,
  627. !.. → ,
  628. !…. → ,
  629. Bartholoméo → Bartoloméo
  630. … → .
  631. … → ?
  632. ; → ,
  633. !.. → ?
  634. vendetta que moi → vendetta à
  635. . Il → , il
  636. …¶ → .¶
  637. ; → ,
  638. … → .
  639. … → .
  640. !… → ,
  641. Alors il → Il
  642. pas → pa
  643. l’emporter sur → faire plier
  644. …¶ → .
  645. ? → ,
  646. , → !
  647. !¶ → .
  648. !.. → ,
  649. telle → t-elle
  650. , frappant → frappa
  651. … → ,
  652. ravissants → ravissans
  653. ; mais il recueillait → . Il recueillit
  654. : elle évite → , en évitant
  655. ci → là
  656. à celui-là → à ceux-ci
  657. , voulant → voulut
  658. -de- → de
  659. ils semblaient essayer → il essayaient
  660. ; mais → , mais parfois
  661. , qui ferait → qui faisait
  662. cette → la
  663. ; mais → .
  664. , devinant → devina
  665. , souriait → et sourit
  666. fixément ces deux → fixement ces
  667. et → il
  668. . Alors → , et
  669. . Son visage fut impassible et il regarda → en regardant
  670. ?… → ,
  671. Ginevra → la jeune fille
  672. employé au trésor.¶ → Garde du commerce qui surprend un débiteur.
  673. , il → . Il
  674. aux → pour les
  675. avec lesquelles → auxquelles
  676. … → . –
  677. ? → !
  678. sommations respectueuses → actes respectueux
  679. … Or, → . Or, –
  680. ; → ,
  681. sommations respectueuses → actes respectueux
  682. … → .
  683. ; puis → . – Puis
  684. … → ..
  685. car il s’aperçut → en s’apercevant
  686. Puis, il éprouvait → Il éprouva d’ailleurs
  687. En effet, il → Il
  688. férocité → cruauté
  689. ; car → ,
  690. et même les deux → que les témoins
  691. ; car → ,
  692. accueillis → frappés
  693. Ils → Les notaires
  694. ma sommation → mon acte
  695. gagnerais → gagneras
  696. ..¶ → …¶
  697. , tira → lut
  698. ; et, après l’avoir lu, il → , et
  699. … reprit → , dit
  700. … → ?
  701. … → !
  702. … → ?
  703. … → ?
  704. …¶ Il n’y a peut-être rien de → ¶ Rien n’est
  705. avait devant lui, → voyait
  706. permettez.»¶ Alors il → permettez.» Il
  707. !…¶ Et il lança → , dit-il en lançant
  708. !… Oh! → ? Ô
  709. !.. Ô mon père, votre fille s’humilie → , une fille peut s’humilier
  710. vous!… → son père.
  711. parler, → continuer;
  712. ; mais ses → . Ses
  713. !… → ,
  714. !¶ → .
  715. ; et il se pressa → en se pressant
  716. ¶ – Sors, donc → – Sors donc,
  717. !.. → ,
  718. !¶ Puis, prenant → . Puis, il prit
  719. ; → ,
  720. ? – → !
  721. !… → .
  722. !.. → ,
  723. !.. → ,
  724. telle → t-elle
  725. gaîté → gaieté
  726. oui!…¶ ¶ ¶ ¶ ¶ LE MARIAGE.¶ ¶ Le → ! oui.¶ Le lendemain du
  727. ; mais elle fit là un premier → . Là, commença pour elle l’
  728. Madame Servin était très- → Très
  729. ; aussi reçut-elle → , madame Servin reçut
  730. . Elle → , et
  731. pardes → par des
  732. venait → vint
  733. ; et, chaque jour, des scènes ravissantes lui faisaient insensiblement → , sans néanmoins
  734. paquets volumineux, apportés par un inconnu. C’étaient → malles qui contenaient
  735. contenant → où
  736. joint → mis
  737. par laquelle la Maria Piombo, → où elle la
  738. . Elle lui disait → à Ginevra. La mère y suppliait
  739. Oh! → Ô
  740. , → !
  741. . Elle → , elle
  742. Savoir qu’on est → Être
  743. … → !
  744. était → est
  745. ; car → .
  746. des → -des-
  747. Ces gens peu → Peu
  748. de manière → en sorte
  749. annonçait qu’ils fissent partie du → annonça le
  750. ; cependant → . Cependant
  751. ; ils → . Ils
  752. ; mais cette → . Cette
  753. ; car la → . La
  754. , et que rien ne reflétât → . Rien ne réfléta
  755. ¶ Comme l → L
  756. , → .
  757. ils y allèrent tous → voulurent y aller
  758. sans pompe, et avec → dans
  759. dépouillait → dépouilla de tout appareil
  760. alla s’asseoir avec → s’assit près de
  761. . Leurs → , et leurs
  762. Il y avait là deux → Deux
  763. le voile diaphane dont elles → leur voile,
  764. parées. Leurs → entourées de leurs familles joyeuses, et accompagnées de leurs
  765. les accompagnaient et les → qu’elles
  766. . Chaque → , et chaque
  767. . On eût dit → , comme
  768. C’était un beau spectacle!… Il n’y avait personne qui ne sentît → Chacun semblait comprendre
  769. de → où, dans
  770. ; mais aussi elle → , et
  771. et Luigi → qui
  772. ; car → ,
  773. sur cette scène; et alors, → entre
  774. une → la
  775. !…. → ,
  776. !.. → ,
  777. !… → ,
  778. C’était un bien puissant contraste que → Certes, un poëte aurait admiré
  779. gaîté → gaieté
  780. d’insolent → de passager
  781. : → ;
  782. pouvait tout-à-fait → sut pas entièrement
  783. ; et, superstitieuse → . Superstitieuse
  784. . Elle → , et
  785. .¶ Il appelait → , en appelant
  786. ¶ Ce fut un → Ce
  787. de honte pour les deux époux → causa quelque embarras aux deux fiancés
  788. , attirant → attira
  789. . Donnant → , elle donna
  790. elle → et
  791. chuchottement → chuchotement
  792. ? → ,
  793. ! → ,
  794. … → ?
  795. deux → quatre
  796. deux → des
  797. … → ,
  798. sommations respectueuses → actes respectueux
  799. faites… → faits,
  800. avait → eut
  801. ’ →
  802. étaient → furent
  803. – Roberspierre – → Robespierre, ou
  804. ; → ,
  805. C’était comme → Comme
  806. – une misère; – → c’était
  807. ¶ Enfin, après → Après
  808. avoir signé → l’apposition de
  809. noms → signatures sur le registre
  810. toute → tout
  811. ..¶ A → lui dit Luigi.¶ À
  812. ; car elle → . Elle
  813. ?.. → ,
  814. ; ils → . Ils
  815. il semblait qu’ils eussent → semblaient avoir
  816. bedeaux → bedaux
  817. → ,
  818. ; et →
  819. des yeux → mais en vain
  820. joyeusement cet → ce joyeux
  821. , mais ce fut en vain; il fallut les faire remplacer par un enfant de chœur et par le maréchal-des… → : deux des témoins les remplacèrent
  822. auraient à apprendre → enseigneraient un jour
  823. ; puis → . Puis
  824. se hâta d’achever → acheva
  825. je ne sais pas ce qui → l’autre y
  826. arrivé…. → encore
  827. , âme → . Âme
  828. … → .
  829. !.. → ,
  830. , prenant → prit
  831. et la serrant avec force, s’écria:¶ – Oh! → en s’écriant: – Ô
  832. , → !
  833. !.. – → .
  834. !… → .
  835. épouse → femme
  836. cadres, les porte-feuilles, humble → portefeuilles, enfin tout le
  837. !…. → là,
  838. ; → ,
  839. ; au → . Au
  840. !… → ,
  841. Oh! que je suis → Tes paroles me font bien
  842. !… → , dit-il.
  843. ?.. → ,
  844. !.. → ,
  845. ?… → .
  846. elle → et
  847. déployé → déploie
  848. commeriçons → commençons
  849. ?… → ,
  850. ! → ,
  851. … → ,
  852. !… → .
  853. ! → .
  854. La → Cependant la
  855. , était bien → était
  856. et étroite; mais → . Mais
  857. et → mais
  858. purent jamais → surent
  859. ours → jours
  860. était → fut
  861. à un → au
  862. aux pieds → au pied
  863. ; tandis que → .
  864. ne se lassant jamais de voir ce qu’elle nommait → sans se lasser de contempler, suivant une de ses expressions,
  865. de même qu’ → , comme
  866. grâce entraînante → grace
  867. ; et ils → . Ils
  868. : → ,
  869. jusques → jusque
  870. qu’on voit en un moment, que → qui, vue superficiellement ou à la hâte, est accusée
  871. , que çà et là, dans la foule, des → que certains
  872. y découvrant → en y trouvant
  873. Eden. Il leur → Éden. Il
  874. , qui avait → qui possédait
  875. . Elle → , et
  876. bientôt une clientelle → une clientèle
  877. ; → ,
  878. n’était supporté que par → tombait tout entier sur
  879. . Il → , et il
  880. qui eut une certaine vogue. → .¶
  881. et → ,
  882. ce bien-être → elle
  883. Alors jamais → Jamais
  884. venait → vint
  885. occupations → travaux
  886. ; et alors elle → . Elle
  887. . Elle éprouvait → , en éprouvant
  888. : c’était → . Elle voyait
  889. ; ces → . Ces
  890. elle les voyait quelquefois se dresser → se dressaient
  891. Souvenir → souvenir
  892. ils → Ils
  893. 1817 → 1819
  894. , parce qu’ils → . Ils
  895. . Alors madame Luigi → avantageusement par suite de la concurrence. Madame Porta
  896. . Elle aurait → qui lui auraient
  897. , au mois d’avril 1818, → de cette même année
  898. travaillait → travailla
  899. ; mais il → . Lui aussi
  900. tant de → des
  901. , et → :
  902. marchands n’achetaient même pas → marchandsachetaient à peine
  903. était → eut
  904. Pauvreté → pauvreté
  905. plaisirs → plaisir
  906. C’était au → Au
  907. prête à → près de
  908. souffrir, qu’ → souffrant,
  909. ; de même que → . De même
  910. Il semblait qu’ils trouvassent → Ils cherchaient
  911. ; et alors → , et
  912. étaient empreints → s’empreignaient
  913. Or, quel → Quel
  914. . Elle → , et
  915. vint sécher → sécha
  916. en obtint → obtint de lui
  917. . Puis → ; puis
  918. succomber → plier
  919. , → en
  920. . Il → ,
  921. . → ?
  922. presqu’ → presque
  923. !.. → ?
  924. … → .
  925. …¶ – A-t-elle froid!.. → ?¶ – Elle a froid,
  926. … → .
  927. -aimé; et → aimé. Là
  928. vive → lumineux
  929. – Oh, → Oh!
  930. !… → ,
  931. ; → ,
  932. y a → respire
  933. …¶ – Oh! → ¶ – Ô
  934. ! → ,
  935. !… mais → est délicatement gracieuse! Mais
  936. …. Oh! que j’ai → . J’ai bien
  937. de → en
  938. ; mais ce → . Ce
  939. Pauvreté → pauvreté
  940. et → ,
  941. . Elle → , elle
  942. lambeaux → lambeau
  943. Misère → misère
  944. une mère allaitant un → la mère qui allaitait cet
  945. cet → l’
  946. et → ,
  947. a maigri → amaigri
  948. ; mais je → . Je
  949. …. Hardy → ? Hardi
  950. Hardy → Hardi
  951. ?.. Il → , il
  952. … → .
  953. ….. → ,
  954. … → .
  955. ¶ Ce fut dans → Dans
  956. que → ,
  957. . Elle supportait héroïquement → , elle supporta stoïquement
  958. diné! Cher → dîné! cher
  959. . C’était → par
  960. Alors il → Il
  961. Enfin, → Puis
  962. ; → ,
  963. . Elle → , et
  964. … → !
  965. … → .
  966. Oh! → Ô
  967. le haut des fenêtres → la lucarne
  968. . Elle tenait → en tenant
  969. ; et, rencontrant → , rencontra
  970. elle → et
  971. , car → .
  972. , et c’était à peine s’il → . À peine
  973. ; mais tout → , et tout
  974. mon → l’
  975. !…… → .
  976. ; car il → , leur fils
  977. puis, l’ayant → et après l’avoir
  978. Oh! → Ô
  979. et j’étouffe…. Aidez-nous…. → , aidez-nous!
  980. s’occupant → occupé,
  981. …¶ – Oh! → .¶ – Ô
  982. ? → .
  983. , mais cela est tout naturel → . Ma mort est naturelle
  984. trop– → trop,
  985. , ne pouvait → devait
  986. ! – → .
  987. … → ,
  988. !… → .
  989. ; car → ,
  990. …¶ → .
  991. ! → ,
  992. , dis → . Dis
  993. … → .
  994. mais elle n’était presque → quoiqu’elle ne fût
  995. Cependant elle → Elle
  996. ; → ,
  997. la → sa
  998. ; → ,
  999. des prêtres → un prêtre
  1000. ; → ,
  1001. .¶ ¶ ¶ ¶ ¶ LE CHÂTIMENT.¶ ¶ → dans cette chambre.¶ Pendant que cette scène avait lieu,
  1002. lampe qu’ils laissaient → seule lampe près de
  1003. ; et, sans → . Sans
  1004. . Ces → , et ses
  1005. étaient autant → pleins
  1006. ¶ Maria → Élisa
  1007. , mais bien qu → . Quoiqu
  1008. âme → ame
  1009. ¶ Etait → Était
  1010. ¶ Telles furent les → Ces
  1011. de Maria → d’Élisa
  1012. ¶ Alors la → La
  1013. !.. → ,
  1014. !… → ,
  1015. Je sais → Elle
  1016. et qu’elle → , et
  1017. ! → ,
  1018. Oh! → Ô
  1019. ! → ,
  1020. !… → .
  1021. ; → ,
  1022. – Morte! morte!… tout….¶ Puis, → Et voilà
  1023. . Comme ils ne voyaient → , et ne virent
  1024. !.. → ,
Table des matières
011LA VENDETTA.

Vers la fin du mois de septembre de l’année 1800, un étranger, suivi d’une femme et d’une petite fille, arriva devant
le palais des Tuileries. Il se tint assez long-temps auprès des décombres d’une maison récemment démolie, et resta là, debout, les bras croisés, la tête presque toujours inclinée; s’il la relevait, c’était pour regarder successivement le palais consulaire, puis sa femme qui s’était assise 012auprès de lui sur une pierre. Quoique l’inconnue parût ne s’occuper que de la petite fille, âgée de neuf à dix ans, dont elle caressait les longs cheveux noirs, elle ne perdait jamais un seul des regards que lui lançait son compagnon. Un même sentiment, autre que l’amour, les unissait sans doute et animait d’une même inquiétude leurs mouvemens et leurs pensées. La misère est peut-être le plus puissant de tous les liens. Ils étaient mariés, et la petite fille semblait être le dernier fruit de leur union.
L’inconnu
avait une de ces têtes fortes, abondantes en cheveux, larges et graves, qui se sont souvent offertes au pinceau des Carraches; mais ces cheveux si noirs étaient mélangés d’une grande quantité de cheveux blancs, et ces traits nobles et fiers avaient un ton de dureté qui les gâtait en ce moment. Il était grand et vigoureux, quoiqu’il parût avoir plus de soixante ans. Ses vêtemens délabrés annonçaient qu’il venait d’un pays étranger.
Sa femme avait au moins cinquante ans. Sa figure jadis belle était flétrie. Son attitude trahissait une tristesse profonde; mais, quand son mari la regardait, elle s’efforçait de sourire en 013tâchant d’affecter une contenance calme. La petite fille restait debout, malgré la fatigue dont son jeune visage, hâlé par le soleil, portait les marques. Elle avait une tournure italienne, de grands yeux noirs sous des sourcils bien arqués, une noblesse native, une grâce indéfinissable.
Plus d’un passant se sentait ému au seul aspect de ce groupe dont les personnages ne faisaient aucun effort pour cacher un désespoir aussi profond que l’expression en était simple; mais la source de cette obligeance qui distingue les Parisiens, se tarissait bien vite, car, aussitôt que l’inconnu se croyait l’objet de l’attention de quelque oisif, il le regardait d’un air si farouche, que le flaneur le plus intrépide hâtait le pas comme s’il eût marché sur un serpent.
Tout-à-coup le grand étranger passa la main sur son front. Il en chassa, pour ainsi dire, les pensées qui l’avaient sillonné de rides, et prit sans doute un parti désespéré. Il jeta un regard perçant sur sa femme et sur sa fille, tira de sa veste un long poignard; puis, le donnant à sa compagne, il lui dit en italien:
014– Je vais voir si les Bonaparte se souviendront de nous!…
Alors
il marcha d’un pas lent et assuré vers l’entrée du palais.
fut naturellement arrêté par un soldat de la garde consulaire avec lequel il ne put pas discuter très-long-temps; car, en s’apercevant de l’obstination de l’inconnu, la sentinelle lui présenta sa bayonnette en manière d’ultimatum. Le hasard voulut que l’on vînt en ce moment relever le soldat de sa faction; et alors, le caporal indiqua fort obligeamment à l’aventurier l’endroit où se tenait l’officier qui commandait le poste.
– Faites savoir à Bonaparte que Bartholoméo di Piombo voudrait lui parler
?… dit l’étranger au capitaine de service.
Cet officier eut beau représenter à Bartholoméo qu’on ne voyait pas le premier consul sans lui avoir préalablement demandé par écrit une audience, l’étranger voulut absolument que le militaire allât prévenir Bonaparte. L’officier
, objectant les lois de la consigne, refusa formellement d’obtempérer à l’ordre de ce singulier solliciteur. Alors Bartholoméo, fronçant 015le sourcil, et jetant un regard terrible, sembla le rendre responsable de tout ce qui pourrait arriver de malheureux. Il garda le silence, se croisa fortement les bras sur la poitrine, et alla se placer sous le portique qui sert de communication entre la cour et le jardin des Tuileries.
Les gens qui veulent fortement une chose sont presque toujours admirablement bien servis par le hasard. Au moment où Bartholoméo di Piombo s’asseyait sur une des bornes qui sont auprès de l’entrée des Tuileries, une voiture arriva, et Lucien Bonaparte, ministre de l’intérieur, en descendit.
– Ah
, Lucien, il est bien heureux pour Bartholoméo de te rencontrer!.. s’écria l’étranger.
Ces mots
, prononcés en patois corse, arrêtèrent Lucien qui s’élançait sous la voûte. Il regarda Bartholoméo, le reconnut, et sur un mot que ce dernier lui dit à l’oreille, il laissa échapper un signe de tête, et fit monter le Corse avec lui chez Bonaparte.
Ils parvinrent tous deux jusqu’au
. Murat, Lannes, Rapp s’y trouvaient. En voyant entrer Lucien, suivi 016d’un homme aussi hétéroclite que l’était Piombo, chacun se tut. Lucien prit Napoléon par la main, ils se dirigèrent ensemble vers l’embrâsure de la croisée; et, là, après avoir échangé quelques paroles avec son frère, le premier consul fit un geste de main auquel obéirent Murat et Lannes: ils sortirent. Rapp feignit de n’avoir rien vu et resta. Bonaparte l’interpella vivement, et l’aide-de-camp s’en alla en rechignant dans la pièce voisine. Le premier consul, entendant le bruit des pas de Rapp, sortit brusquement et le vit se promener le long du mur qui séparait le cabinet du salon.
– Tu ne veux donc pas me comprendre
, dit le premier consul. J’ai besoin d’être seul avec mon compatriote
– Un Corse
!… répondit l’aide-de-camp. Raison de plus pour rester-là!.. je me défie toujours de ces gens-là
Il s’arrêta
.
Le premier consul ne put s’empêcher de sourire, et poussa légèrement son fidèle officier par les épaules.
Rapp sortit.
– Eh bien, que viens-tu faire ici, mon pau017vre Bartholoméo?
dit le premier consul à Piombo.
– Te demander asile et protection, si tu es un vrai Corse, répondit Bartholoméo d’un ton brusque.
– Quel malheur a pu te chasser du pays?
.. Tu en étais, il y a six mois, le plus riche, le plus…
– J’ai tué tous les Porta
!.. répliqua le Corse d’un son de voix profond et en fronçant les sourcils.
Le premier consul fit deux pas en arrière comme
s’il eût bondi.
– Vas-tu me trahir?
.. s’écria Bartholoméo en jetant un regard sombre à Bonaparte. Sais-tu qu’il y a encore quatre Piombo en Corse?..
Lucien prit le bras de son compatriote
et le secouant: – Viens-tu ici pour menacer mon frère?.. lui dit-il vivement.
Bonaparte fit un signe à Lucien qui se tut
; puis, regardant Piombo, il lui dit:
– Pourquoi donc as-tu tué les Porta?
Les yeux du Corse lancèrent comme un éclair.

– Nous avions
, répondit-il,. 018Les Barbantani nous avaient réconciliés. Le lendemain du jour ou nous trinquâmes pour noyer nos querelles, je les quittai parce que j’avais affaire à Bastia. Ils restèrent chez moi, et ils mirent le feu à ma vigne de Longone. Ils ont tué mon fils Grégorio. Si ma fille Ginevra et ma femme ont échappé, c’est sans doute parce qu’elles avaient communié le matin et que la vierge les a protégées. Quand je revins, je ne trouvai plus ma maison, je la cherchais les pieds dans sa cendre!…
Bartholoméo s’arrêta et parut succomber sous ses souvenirs.
Tout-à-coup, je heurtai le corps de Grégorio, reprit-il, et, à la lueur de la lune, je le. – Oh! ce sont les Porta qui ont fait cela, me dis-je. J’allai sur-le-champ dans les Pâquis. J’y rassemblai quelques hommes auxquels j’avais rendu service, entends-tu, Bonaparte?… et nous marchâmes sur la vigne des Porta. Nous sommes arrivés à neuf heures du matin, et à dix ils étaient devant Dieu. Giacomo prétend qu’Éliza Vanni a sauvé un enfant, le petit Luigi; mais je l’avais attaché moi-même dans son lit avant de mettre 019le feu à la maison. Bref, j’ai quitté l’île avec ma femme et ma fille, sans avoir pu vérifier s’il était vrai que Luigi vécût encore.
Bonaparte
, immobile, regardait Bartholoméo avec curiosité, mais sans étonnement.
– Combien étaient-ils?
demanda Lucien.
– Sept, répondit Piombo. Ils ont été vos persécuteurs, dans les temps, leur dit-il.
Mais ces mots ne réveillèrent aucune expression de haine chez les deux frères.
– Ah
vous n’êtes plus Corses!… s’écria Bartholoméo avec une sorte de désespoir. Adieu.
Autrefois je vous ai protégés! ajouta-t-il d’un ton de reproche.
Sans moi, ta mère ne serait pas arrivée vivante à Marseille, dit-il en s’adressant à Bonaparte qui restait pensif, le coude appuyé sur le manteau de la cheminée.
– En conscience, Piombo, répondit Napoléon, je ne puis pas te prendre sous mon aile
, car je suis le chef de la république et je dois en faire exécuter les lois.
– Ah! ah! dit Bartholoméo.
– Mais je puis fermer les yeux
reprit Bonaparte. Le préjugé de la Vendetta empêchera 020long-temps le règne des lois en Corse, ajouta-t-il en se parlant à lui-même. Il faut cependant le détruire à tout prix.
Bonaparte resta un moment silencieux, et Lucien fit signe à Piombo de ne rien dire. Le Corse agitait déjà la tête de droite
à gauche d’un air improbateur.
– Demeure ici, reprit le consul en s’adressant à Bartholoméo, nous n’en saurons rien. Je ferai acheter tes propriétés
; et, dans quelque temps, plus tard, nous penserons à toi. Mais plus de Vendetta! – Songe qu’à Paris il n’y a pas de Pâquis, et que si tu y joues du poignard, il n’y aurait pas de grâce à espérer. Ici la loi protège tous les citoyens, et l’on ne se fait pas justice soi-même.
Eh bien! répondit Bartholoméo en prenant la main de Lucien et la serrant, ce sera maintenant entre nous à la vie à la mort, et vous pourrez disposer de tous les Piombo.
À ces mots, le front du Corse se dérida et il regarda autour de lui avec satisfaction.
– Vous n’êtes pas mal ici
?… dit-il en souriant, comme s’il voulait y loger. C’est un palais!…
021– Il ne tiendra qu’à toi de parvenir et d’avoir un palais à Paris
!. dit Bonaparte qui toisait son compatriote. Il m’arrivera plus d’une fois de regarder autour de moi pour chercher un ami dévoué auquel je puisse me confier..
Un soupir de joie sortit de la vaste poitrine de Piombo, puis il tendit la main au premier consul, en lui disant:

– Il y a encore du Corse en toi!..
Bonaparte sourit,
et regarda silencieusement cet homme qui lui apportait, en quelque sorte avec lui, l’air de sa patrie; cette île où, naguère, il avait été reçu avec tant d’enthousiasme, à son retour d’Égypte, et qu’il ne devait plus revoir. Il fit un signe à son frère, et ce dernier emmena Bartholoméo di Piombo. Lucien s’enquit avec intérêt de la situation financière de l’ancien protecteur de leur famille. Alors Piombo, amenant le ministre de l’intérieur auprès d’une fenêtre, lui montra sa femme et Ginevra, assises toutes deux sur un tas de pierres, et dit:
– Nous sommes venus de Fontainebleau, ici, à pied, et nous n’avons pas une obole
.
Lucien donna sa bourse à son compatriote et lui recommanda de venir le trouver le 022lendemain, afin
, d’aviser aux moyens d’assurer le sort de sa famille; car la valeur de tous les biens que Piombo possédait en Corse, ne pouvait guère le faire vivre honorablement à Paris.
Bartholoméo plein de joie et d’espérance, retourna auprès de sa femme et de Ginevra.
Les proscrits obtinrent ce soir-là un asile, du pain et la protection du premier consul.

Ce simple récit des motifs qui amenèrent
à Paris, Bartholoméo di et sa, ne doit être considéré que comme une introduction nécessaire à l’intelligence des scènes qui vont suivre.




023L’ATELIER.

M. Servin, l’un de nos artistes les plus distingués, conçut le premier l’idée d’ouvrir un atelier pour les jeunes personnes qui veulent prendre des leçons de peinture. C’était un homme d’une quarantaine d’années, de mœurs pures,
entièrement livré à son art. Il avait épousé par inclination la fille d’un général sans fortune.
D
mères conduisirent elles-mêmes leurs filles chez le professeur; mais elles fini024rent par les y envoyer quand elles eurent bien connu ses principes et apprécié les soins qu’il mettait à mériter la confiance.
Il était entré dans le plan du peintre de n’accepter pour écolières que des demoiselles appartenant à des familles riches ou considérées, afin de n’avoir pas de reproches sur la composition de son atelier. Il se refusait même à prendre les jeunes filles qui voulaient devenir artistes, et auxquelles il aurait fallu donner certains enseignemens sans lesquels il n’y a pas de talent possible en peinture.
Insensiblement, la prudence et la supériorité avec lesquelles il initiait ses élèves aux mystères de son art, la certitude où les mères étaient de savoir leurs filles en compagnie de jeunes personnes bien élevées, et la sécurité qu’inspiraient le caractère, les mœurs, le mariage de l’artiste, lui valurent dans les salons une flatteuse renommée. Quand une jeune fille manifestait le désir d’apprendre à peindre ou à dessiner, et que sa mère demandait conseil: – Envoyez-la chez Servin! était la réponse que faisaient les peintres eux-mêmes.
Servin devint donc une nécessité, une auto025rité, une spécialité, une célébrité pour la peinture , comme Herbault pour les chapeaux, Leroy pour les modes, Chevet pour les comestibles. Il était reconnu qu’une jeune femme qui avait pris des leçons chez Servin pouvait juger en dernier ressort les tableaux du Musée, faire supérieurement un portrait, copier une toile, et peindre un tableau de genre. Cet artiste suffisait ainsi à tous les besoins de l’aristocratie. Malgré les rapports qu’il avait avec les meilleures maisons de Paris, il était indépendant, patriote, et il conservait avec tout le monde ce ton léger, spirituel, parfois ironique, et cette liberté de jugement qui distinguent les peintres.
Il avait poussé le scrupule de ses précautions jusques dans l’ordonnance du local destiné à ses écolières. L’entrée du grenier qui régnait au-dessus de ses appartemens avait été murée; et, pour parvenir à cette retraite aussi sacrée qu’un harem, il fallait monter par un escalier pratiqué dans l’intérieur de son logement. L’atelier, occupant tout le comble de la maison, avait ces proportions énormes qui surprennent toujours les curieux quand, arrivés à soixante 026pieds du sol, ils s’attendent à voir les artistes logés dans une gouttière. Cette espèce de galerie était profusément éclairée par d’immenses châssis garnis de ces grandes toiles vertes à l’aide desquelles les peintres disposent de la lumière. Une foule de caricatures, de têtes, faites au trait, avec la pointe d’un couteau, sur les murailles peintes en gris foncé, prouvait, sauf la différence de l’expression, que les filles les plus distinguées ont dans l’esprit autant de folie que les hommes. Un petit poêle et de grands tuyaux qui décrivaient un effroyable zig-zag, avant d’atteindre les hautes régions du toit, étaient l’infaillible ornement de cet atelier. Une planche, régnant autour des murs, soutenait les plus beaux modèles en plâtre qui gisaient confusément placés, les uns blancs encore, les autres essuyés à demi, mais couverts pour la plupart d’une blonde poussière. Au-dessous de ce rayon, et çà et là, une tête de Niobé, pendue à un clou, montrait sa pose de douleur; une Vénus souriait; une main se présentait brusquement aux yeux comme celle d’un pauvre demandant l’aumône; puis quelques écorchés, jaunis par la fumée, avaient 027l’air de membres arrachés la veille à des cercueils. Enfin des tableaux, des dessins, des mannequins, des cadres sans toiles, et des toiles sans cadres, achevaient de donner à cette pièce irrégulière l’indéfinissable physionomie d’un atelier: singulier mélange d’ornement et de nudité, de misère et de richesse, de soin et d’incurie, immense vaisseau où tout paraît petit, même l’homme. Il y a dans un atelier de peinture quelque chose qui sent la coulisse d’opéra: ce sont de vieux linges, des armures dorées, des lambeaux d’étoffe, des machines; puis il y a je ne sais quoi de grand, d’infini comme la pensée. Le génie et la mort sont là: la Diane, l’Apollon auprès d’un crâne ou d’un squelette; le beau et le désordre; la réalité et; de riches couleurs dans l’ombre; et souvent un drame qui semble crier dans le silence. Tout y est le symbole d’une tête d’artiste.
Au moment où commence cette histoire, le brillant soleil du mois de juillet illuminait l’atelier
; et deux rayons capricieux le traversaient dans toute sa profondeur en y traçant de larges bandes d’or diaphanes où brillaient les grains d’une inévitable poussière.
028Une douzaine de chevalets élevaient leurs flèches aiguës, semblables à des mâts de vaisseau dans un port.
Dix
jeunes filles animaient cette scène, par la variété de leurs physionomies, de leurs attitudes et par la différence de leurs toilettes. Les fortes ombres que jetaient les serges vertes disposées suivant les besoins de chaque chevalet produisaient une multitude de contrastes, de piquans effets de clair-obscur. C’était le plus beau de tous les tableaux de l’atelier.
Une jeune fille, blonde et candide. Elle. Elle était mise simplement. Elle se tenait loin de ses compagnes. Nulle ne la regardait, ne lui adressait la parole. Elle était la plus jolie, la plus modeste, et – la moins riche.
Deux groupes principaux, séparés l’an de l’autre, par une faible distance, indiquaient deux sociétés, deux esprits jusques dans cet atelier où les rangs et la fortune devaient être oubliés.
Assises ou debout, ces jeunes filles entou029rées de leurs boîtes à couleurs, jouant avec leurs pinceaux ou les préparant, maniant leurs brillantes palettes, peignant, parlant, riant, chantant, abandonnées à leur naturel, laissant voir leur caractère, formaient un spectacle inconnu aux hommes.
Celle-ci, fière, hautaine, capricieuse, aux cheveux noirs, aux belles mains, lançait au hasard la flamme de ses regards. Celle-là insouciante et gaie, le sourire sur les lèvres, les cheveux châtains, les mains blanches et délicates; vierge française, légère, sans arrière pensée, vivant de sa vie actuelle. Une autre rêveuse, mélancolique, pâle, penchant la tête comme une fleur qui tombe. Sa voisine au contraire grande, indolente, aux habitudes musulmanes, l’œil long, noir, humide, parlant peu, mais songeant et regardant à la dérobée la tête d’Antinoüs. Une autre était au milieu d’elles, comme le jocoso d’une pièce espagnole, pleine d’esprit, de saillies, épigrammatique, les espionnant toutes d’un seul coup-d’œil, les faisant rire, levant sans cesse une figure trop vive pour n’être pas jolie. Elle commandait au premier groupe des éco030lières. Il comprenait les filles de banquier, de notaire, de négociant; toutes riches; mais essuyanttoutes les dédains imperceptibles quoique poignans, que leur prodiguaient les autres jeunes personnes appartenant à l’aristocratie.
Ces dernières
étaient gouvernées par la fille d’une marquise, petite créature de cour, et . Elle était blanche, fluette, maladive, et aussi sotte que vaine. Elle voulait toujours paraître avoir compris du premier coup les observations du maître, et semblait travailler par grâce. Elle se servait d’un lorgnon, ne venait que très-parée, tard, et suppliait ses compagnes de parler bas. Ce second groupe était riche de tailles délicieuses, de figures distinguées; mais les regards de ces jeunes filles n’avaient point de naïveté. Si leurs attitudes étaient élégantes, leurs mouvemens gracieux, les figures manquaient de franchise, et l’on devinait facilement qu’elles appartenaient à un monde où la politesse façonne de bonne heure les caractères, où l’abus des jouissances sociales tue les passionsles formules développent l’égoïsme.
031Lorsque l’atelier était complet, que personne ne manquait à cette réunion, il y avait dans le nombre de ces jeunes filles, des têtes enfantines, des visages d’une pureté ravissante, des vierges dont la bouche légèrement entr’ouverte laissait voir des dents vierges, un sourire de vierge. Alors l’atelier ne ressemblait pas à un sérail, mais à un groupe d’anges assis sur un nuage dans le ciel.
Il était environ midi,
et M. Servin n’avait pas encore paru. Ses écolières savaient qu’il achevait un tableau pour l’exposition; et que depuis quelques jours la plupart du temps il restait à un autre atelier, qu’il avait en ville. Tout-à-coup, mademoiselle de Monsaurin, chef du parti aristocratique de cette petite assemblée, parla long-temps à sa voisine, et il se fit un grand silence dans le groupe des nobles. Le parti de la banque étonné, se tut également et tâcha de deviner le sujet d’une semblable conférence; mais le secret des jeunes monarchistes fut bientôt publié.
Mademoiselle de Monsaurin se leva. Elle prit un chevalet qui était à sa droite, et le plaça à 032une assez grande distance du noble groupe, près d’une cloison grossière qui séparait l’atelier d’une mansarde. Ce cabinet obscur était en partie dû à l’irrégularité du mur mitoyen qui faisait là un coude assez profond. Ce petit coin était en quelque sorte les gémonies de l’atelier. On y jetait les plâtres brisés, les toiles condamnées par le professeur. On y mettait le poêle quand on le démontait, et la provision de bois en hiver.
L’action de mademoiselle de Monsaurin devait être bien hardie, car elle excita un murmure de surprise. La jeune élégante n’en tint compte et acheva de déménager sa jeune compagne absente, en roulant vivement près du chevalet, une boête à couleurs, en y portant le tabouret sur lequel elle s’asseyait, et un tableau de Rubens dont elle faisait une copie. Ce coup de parti qui devait avoir des suites funestes, excita une stupéfaction générale; et, si le côté droit se mit à travailler silencieusement, le côté gauche pérora longuement sur cet acte de vigueur.
– Que va dire mademoiselle Piombo?
Demanda 033une jeune fille à mademoiselle Planta, l’oracle malicieux du premier groupe.
– Elle n’est pas fille à parler
! répondit-elle. Mais dans cinquante ans elle se souviendra de cette injure comme si elle l’avait reçue la veille, et saura s’en venger cruellement. C’est une personne avec laquelle je ne voudrais pas être en guerre.
– La proscription dont ces demoiselles la frappent est d’autant plus injuste, dit une autre jeune fille, qu’avant-hier, mademoiselle Ginevra était fort triste
; car son père venait, dit-on, de donner sa démission. Ce serait donc ajouter à son malheur, tandis qu’elle a été fort bonne pour ces demoiselles pendant tout ce temps-ci. Leur a-t-elle jamais dit une parole qui pût les blesser? Elle évitait au contraire de parler politique. Mais elles paraissent agir plutôt par jalousie que par esprit de parti.
– J’ai envie d’aller chercher le chevalet de mademoiselle Piombo, et de le mettre auprès du mien
!… dit Fanny Planta.
Elle se leva, mais une réflexion la fit rasseoir.
– Avec
uncaractère comme celui de ma034demoiselle Ginevra, dit-elle, on ne peut pas savoir de quelle manière elle prendrait notre politesse, et il vaut mieux attendre l’événement.
La voici!… dit languissamment la jeune fille aux yeux noirs.
En effet, le bruit des pas d’une personne qui montait l’escalier retentit dans la salle
, et ces mots: – «La voici! la voici!» ayant passé de bouche en bouche, le plus profond silence régna dans l’atelier.
Pour comprendre l’importance de l’ostracisme exercé par mademoiselle de Monsaurin, il est nécessaire d’ajouter que cette scène avait lieu vers la fin du mois de juillet 1815. Le second retour des Bourbons venait de troubler bien des amitiés qui avaient résisté au mouvement de la première restauration. En ce moment, les familles même étaient divisées d’opinions, et le fanatisme politique renouvelait plusieurs de ces déplorables scènes qui, à toutes les époques de guerre civile ou religieuse, souillent l’histoire des hommes. Les enfans, les jeunes filles, les vieillards partageaient la fièvre monarchique à laquelle le 035gouvernement était en proie. La discorde se glissait sous tous les toits, et la défiance teignait de sa sombre couleur les actions et les discours les plus intimes.
Ginevra Piombo aimait Napoléon avec idolâtrie. Comment aurait-elle pu le haïr: l’empereur était son compatriote et le bienfaiteur de son père. Le baron de Piombo était un des serviteurs de Napoléon qui avaient coopéré le plus efficacement à son retour de l’île d’Elbe. Incapable de renier sa foi politique, jaloux même de la confesser, le vieux baron de Piombo était resté à Paris au milieu de ses ennemis. Ginevra Piombo pouvait donc être d’autant mieux mise au nombre des personnes suspectes, qu’elle ne faisait pas mystère du chagrin que cette seconde restauration causait à sa famille. Les seules larmes qu’elle eût peut-être versées dans sa vie, lui furent arrachées par la double nouvelle de la captivité de Bonaparte sur le Bellérophon et de l’arrestation de Labédoyère.
Toutes les jeunes personnes qui composaient le groupe des nobles, dans l’atelier, appartenaient aux familles royalistes les plus exaltées de Paris. Il serait difficile de donner 036une idée des exagérations de cette époque et de l’horreur que causaient les bonapartistes. Ltoute insignifiante et petite qu’elle peut paraître aujourd’ hui, était en ce moment une expression de haine toute naturelle.
Depuis
Ginevra Piombo, l’une des premières écolières de M. Servin,atelier, elle avait occupé la place dont on voulait la priver. Le groupe aristocratique l’avait insensiblement entourée. Alors cette place lui appartenait en quelque sorte. L’en chasser était non-seulement lui faire une injure, mais lui causer une affliction; car les artistes ont tous une place de prédilection pour leur travail. Mais l’animadversion politique entrait peut-être pour peu de chose dans la conduite de ce petit côté droit de l’atelier.
Ginevra Piombo. Elle était la plus forte et la plus instruite des élèves de M. Servin. Le maître professait la plus haute admiration pour ses talens, et peut-être aussi pour son caractère, sa beauté, ses manières et ses opinions. Aussi servait-elle de terme à toutes ses comparaisons. 037Enfin elle était son élève favorite. Sans qu’on s’expliquât l’ascendant que cette jeune personne avait sur tout ce qui l’entourait, elle exerçait une influence immense sur ce petit monde qui ne pouvait lui refuser son admiration. En effet, sa voix était séduisante, ses manières avaient je ne sais quoi de pénétrant, et son regard produisait presque sur ses compagnes le même prestige que celui de Bonaparte sur ses soldats.
Le parti aristocratique avait résolu depuis plusieurs jours la chute de cette reine; mais personne n’ayant encore osé s’éloigner d’elle, mademoiselle de Monsaurin venait de frapper un coup décisif, afin de rendre ses compagnes complices de sa haine. Quant au reste des jeunes filles, Ginevra était sincèrement aimée par deux ou trois d’entre elles; mais, presque toutes, étant chapitrées au logis paternel relativement à la politique, jugèrent avec ce tact particulier aux femmes, qu’elles devaient rester indifférentes à la querelle.
À son arrivée, Ginevra Piombo fut donc accueillie par un profond silence. Elle était grande
, bien faite, et d’une blancheur éclatante. Sa dé038marche avait un caractère de noblesse et de grâce qui imprimait le respect. De toutes les jeunes filles qui avaient paru jusqu’alors dans l’atelier de M. Servin, elle était la plus belle. Sa figure, puissante de vie et d’intelligence, semblait rayonner. Ses longs cheveux noirs, ses yeux et ses cils noirs appartenaient à la passion. Les coins de sa bouche se dessinaient mollement, et ses lèvres peut-être un peu trop fortes étaient pleines de grâce et de bonté; mais, par un singulier caprice de la nature, la douceur et le charme de son visage étaient en quelque sorte démentis par la partie supérieure. C’était une fidèle image de son caractère. Il y avait sur son front de marbre une expression de fierté presque sauvage. Les mœurs de la Corse y étaient écrites tout entières; mais c’était le seul lien qu’il y eût entre elle et son pays natal; car dans tout le reste de sa personne, les grâces italiennes, la simplicité, l’abandon des beautés lombardes séduisaient tout-à-coup. Pour lui faire de la peine, il ne fallait pas la voir. C’était une jeune fille si prestigieuse que, par prudence, son vieux père ne lui permettait d’aller à l’atelier que dans une mise 039plus que simple. Le seul défaut de cette créature véritablement poétique venait de la puissance même d’une beauté si largement développée. Elle avait l’air d’une femme. Elle s’était refusée au joug du mariage, par amour pour son père et sa mère, dont elle voulait embellir les vieux jours, et alors sa passion pour la peinture remplaçait toutes les autres. Elle commençait à peindre de manière à faire croire qu’elle deviendrait une artiste célèbre.
– Vous êtes bien silencieuses aujourd’hui, mesdemoiselles, dit-elle après avoir fait deux ou trois pas au milieu de ses compagnes.

– Bonjour, ma petite Laure ajouta-t-elle d’un ton doux et caressant en s’approchant de la jeune fille qui peignait loin des autres. Cette tête est fort bien faite! Vos chairs sont un peu trop roses; mais cela est dessiné à merveille.
Laure leva la tête, regarda Ginevra d’un air attendri, et leurs figures s’épanouirent un moment. Un faible sourire anima les lèvres de l’Italienne qui paraissait triste
; puis elle se dirigea lentement vers sa place en regardant avec nonchalance les dessins ou les tableaux, 040et en disant bonjour à chacune des jeunes filles qui composaient le premier groupe. Mais elle ne s’aperçut pas de la curiosité particulière et toute nouvelle qu’excitait sa présence. On eût dit d’une reine dans sa cour.
Elle ne donna aucune attention au profond silence qui régnait parmi les patriciennes. Elle passa devant leur camp sans prononcer un seul mot. Sa préoccupation était si grande qu’elle se mit à son chevalet, ouvrit sa boîte à couleurs, prit ses brosses, revêtit ses manches brunes, ajusta son tablier, regarda son tableau, examina sa palette sans penser pour ainsi dire à ce qu’elle faisait.
Toutes les têtes du premier groupe étaient tournées vers elle. Si les jeunes personnes du camp de mademoiselle de Monsaurin ne mettaient pas tant de franchise que leurs compagnes dans leur impatience, leurs regards de côté et leurs œillades n’en étaient pas moins dirigées sur Ginevra di Piombo.
– Elle ne s’aperçoit de rien
! dit mademoiselle Planta.
Au moment où ces paroles étaient prononcées, Ginevra quitta l’attitude méditative dans 041laquelle elle avait contemplé sa toile, et tourna la tête vers le groupe aristocratique. Elle mesura d’un seul coup-d’œil la distance qui l’en séparait, et garda le silence.
– Elle ne croit pas qu’on ait eu la pensée de l’insulter
!… dit mademoiselle Planta; car elle n’a ni pâli, ni rougi. Comme ces demoiselles vont être vexées si Piombo se trouve mieux à sa nouvelle place qu’à l’ancienne!.. – Vous êtes là hors de ligne; mademoiselle!.. ajouta-t-elle alors à haute voix en s’adressant à Ginevra.
L’Italienne feignit de ne pas entendre
; ou peutêtre n’entenditelle pas. Elle se leva brusquement, et longea avec une certaine lenteur la cloison qui séparait le cabinet noir de l’atelier.
Elle était pensive, recueillie et paraissait examiner le châssis d’où venait le jour. Elle monta sur une chaise pour attacher beaucoup plus haut la serge verte qui interceptait la lumière. Quand elle fut à cette hauteur, elle vit à un pied environ au-dessus de sa tête une crevasse assez légère dans la cloison. Le regard qu’elle jeta sur cette fente ne peut se 042comparer qu’à celui d’un avare découvrant les trésors d’Aladin. Elle descendit vivement, revint à sa place, ajusta son tableau, et feignit d’être mécontente du jour.
Alors elle
approcha de la cloison une table, sur laquelle elle mit une chaise; puis, grimpant lestement sur cet échafaudage, elle atteignit à la crevasse. Elle ne jeta qu’un regard dans le cabinet, le trouva éclairé, et ce qu’elle y aperçut produisit sur elle une sensation si vive qu’elle en tressaillit.
– Vous allez tomber, mademoiselle Ginevra
!.. s’écria Laure.
Toutes les jeunes filles regardèrent l’imprudente qui chancelait
; mais, comme si la peur de voir arriver ses compagnes auprès d’elle lui eût donné du courage, elle retrouva ses forces, rétablit miraculeusement l’équilibre, se tourna vers Laure, se dandina sur la chaise, et dit d’une voix émue:
– Bah! c’est plus solide qu’un trône!..
Elle se hâta d’arracher la serge, descendit, repoussa la table et la chaise bien loin de la cloison, et revint à son chevalet. Elle fit encore quelques essais en ayant l’air de chercher une 043masse de lumière qui lui convînt; mais son tableau ne l’occupait guères, et son but était de s’approcher le plus près possible du cabinet noir. Enfin elle se plaça, comme elle le désirait, auprès de la porte, et se mit à préparer sa palette en gardant le plus profond silence.
Bientôt elle entendit plus distinctement, à cette place, le léger bruit qui, l’avant-veille, avait si fortement excité sa curiosité et fait parcourir à sa jeune imagination le vaste champ des conjectures. Alors, elle reconnut facilement la respiration forte et régulière d’un homme endormi. Sa curiosité était satisfaite au-delà de ses souhaits, mais elle se trouvait chargée d’une immense responsabilité. Elle venait d’apercevoir, à travers la crevasse, l’aigle impériale d’un uniforme proscrit, et, sur un lit de sangle faiblement éclairé par le jour de la lucarne, la figure d’un officier. Elle devina tout: c’était un banni. Maintenant elle tremblait qu’une de ses compagnes ne vînt examiner son tableau et n’entendît ou la respiration de ce malheureux, ou quelque ronflement trop fort comme celui qui était arrivé à son oreille pendant la dernière leçon. Cependant elle044solut de rester auprès de cette porte, se fiant à son adresse pour déjouer le sort.
– Il vaut mieux que je sois là, pensait-elle, pour prévenir un événement sinistre, que de laisser le pauvre prisonnier à la merci d’une étourderie.

Tel était le secret de l’indifférence apparente que Ginevra avait manifestée en trouvant son chevalet dérangé. Elle en était intérieurement enchantée; car elle avait pu satisfaire assez naturellement une curiosité qui l’avait vivement occupée; et, dans, elle pensait à tout autre chose qu’à chercher la raison efficiente de ce déménagement.
Il n’y a rien de
plus mortifiant pour des jeunes filles comme pour tout le monde, que de voir une méchanceté, une insulte, ou un bon mot, manquer leur effet par suite du dédain qu’en témoigne la victime. Il semble que la haine envers un ennemi s’accroisse de toute la hauteur à laquelle il s’élève au-dessus de nous.
La conduite de Ginevra di Piombo devint une énigme pour toutes ses compagnes. Ses amies comme ses ennemies furent également 045surprises; car on lui accordait toutes les qualités possibles, hormis l’oubli des injures.
Quoique les occasions de déployer ce vice de caractère eussent été rarement offertes à Ginevra dans les événemens de la vie d’atelier, les exemples qu’elle avait pu donner de ses dispositions vindicatives et de sa fermeté, n’en avaient pas moins laissé des impressions très-profondes dans l’esprit de ses compagnes.
Après bien des conjectures, mademoiselle Planta finit par trouver dans le silence de l’Italienne, une grandeur d’âme au-dessus de tout éloge; et son cercle, inspiré par elle, forma le projet d’humilier l’aristocratie de l’atelier. Elles parvinrent merveilleusement à leur but, et les sarcasmes du côté gauche avaient abattu l’orgueil du côté droit, quand l’arrivée de madame Servin mit fin à cette lutte d’amour-propre.
Mais mademoiselle de Monsaurin, avec
cette finesse qui accompagne toujours la méchanceté, avait remarqué, analysé, commenté la prodigieuse préoccupation qui empêchait Ginevra d’entendre la dispute aigrement polie dont elle était l’objet. Alors la vengeance que 046mademoiselle Planta et ses compagnes tiraient de mademoiselle de Monsaurin ainsi que de son groupe, eut le fatal effet de faire rechercher par les jeunes filles nobles, la cause du silence que gardait Ginevra di Piombo. La belle Italienne devint donc le centre de tous les regards, et fut épiée par ses amies comme par ses ennemies. Or il est bien difficile de cacher la plus petite émotion, le plus léger sentiment à douze jeunes filles curieuses, inoccupées, dont la malice et l’esprit ne demandent que des secrets à deviner, des intrigues à créer, à déjouer; et qui savent donner trop d’interprétations différentes à un geste, à une œillade, à une parole, pour ne pas en découvrir la véritable signification. Ainsi, au bout d’un quart-d’heure, le secret de Ginevra di Piombo fut en grand péril d’être connu.
En ce moment, la présence de madame Servin produisit un entr’acte dans le drame qui se jouait sourdement au fond de ces jeunes cœurs, et dont les sentimens, les pensées, les progrès étaient exprimés par des phrases presque allégoriques, par de malicieux coups-d’œil, par 047des gestes, et par le silence même, souvent plus intelligible que la parole.
Aussitôt que madame Servin entra dans l’atelier, ses yeux se portèrent sur la porte du cabinet auprès de laquelle était Ginevra. Dans les circonstances présentes, ce regard ne fut perdu pour personne; mais aucune des écolières n’y fit attention tard, mademoiselle de Monsaurin s’en souvint, et alors elle s’expliqua la défiance, la crainte et le mystère qui donnaient en ce moment quelque chose de fauve aux yeux de la jolie femme de leur maître.
– Mesdemoiselles, dit
cette dernière, monsieur Servin ne pourra pas venir aujourd’hui.
Puis, complimentant chaque jeune personne, causant avec elle, et recevant de toutes une foule de ces caresses féminines qui sont autant dans la voix et dans les regards que dans les gestes, elle arriva promptement auprès de Ginevra, dominée par une inquiétude qu’elle déguisait en vain.
L’Italienne et la femme du peintre se firent un signe de tête amical. Elles restèrent toutes deux silencieuses, l’une peignant, l’au048tre regardant peindre. La respiration forte du militaire s’entendait facilement, mais madame Servin ne parut pas s’en apercevoir, et sa dissimulation était si grande, que Ginevra fut tentée de l’accuser d’une surdité volontaire. Cependant l’inconnu se remua dans son lit. Alors elle regarda fixément madame Servin qui lui dit sans que son visage éprouvât la plus légère altération:
– Je ne sais à quoi
. Votre copie est aussi belle que l’original!….
– M. Servin n’a pas mis sa femme dans la confidence de ce mystère, pensa Ginevra
qui, après avoir répondu à la jeune femme par un doux sourire d’incrédulité, fredonna une cansonnetta de son pays, pour couvrir le bruit que pourrait faire le prisonnier.
C’était quelque chose de si insolite que d’entendre la studieuse Italienne chanter, que toutes les jeunes filles
surprises, la regardèrent; et, plus tard, cette circonstance servit de preuve aux charitables suppositions de la haine. Madame Servin s’en alla bientôt et la séance s’acheva sans autres événemens.
Ginevra laissa partir toutes ses compagnes 049sans manifester l’intention de les suivre. Elle paraissait vouloir travailler long-temps encore; mais le désir qu’elle avait de rester seule se trahissait à son insu; car à mesure que ses compagnes sortaient, elle leur jetait des regards d’impatience. Mademoiselle de Monsaurin devenue en peu d’heures une cruelle ennemie pour celle qui la primait en tout, devina, par un instinct de haine, que la feinte assiduité de sa rivale cachait un mystère. Elle avait été frappée plus d’une fois de l’air attentif avec lequel Ginevra s’était mise à écouter un bruit que personne n’entendait; mais l’expression qu’elle surprit, en dernier lieu, dans les yeux de l’Italienne, fut pour elle un trait de lumière qui l’éclaira sur ce qu’elle devait faire. Oubliant donc à dessein son sac, elle s’en alla la dernière de toutes les écolières, et descendit chez madame Servin avec laquelle elle causa un instant. Mais, feignant de s’apercevoir que son sac lui manquait, elle remonta tout doucement à l’atelier. Elle vit Ginevra grimpant sur un échafaudage fait à la hâte, et si absorbée dans la contemplation du tableau que le trou de la cloison lui permettait de découvrir, 050qu’elle n’entendait même pas le léger bruit que produisaient les pas de sa compagne; mais il est vrai de dire, aussi, que, suivant une expression de Walter-Scott, celle-ci marchait comme sur des œufs.
Quand mademoiselle de Monsaurin eut regagné
la porte de l’atelier, elle toussa; Ginevra tressaillit, tourna la tête, vit son ennemie, devint aussi rouge que le plus éclatant coquelicot des champs, et s’empressa de détacher la serge pour donner le change sur ses intentions; mais la jeune fille avait disparu.
Ginevra
descendit en hâte, rangea sa boîte à couleurs et quitta l’atelier, en emportant, gravée dans son souvenir, l’image d’une tête d’homme aussi gracieuse que celle de l’Endymion, chef-d’œuvre de Girodet qu’elle avait copié peu de jours auparavant. La figure de l’inconnu était aussi frêle, aussi blanche, aussi pure que celle du favori de Diane.
– Proscrire un homme si jeune!
…. – Qui donc peut-il être?.
Ces deux phrases sont l’expression la plus simple de toutes les idées que Ginevra commenta pendant deux jours.

051Le surlendemain, quelque diligence qu’elle fît pour arriver la première à l’atelier, elle y trouva mademoiselle de Monsaurin qui s’y était fait conduire en voiture. Ginevra et son ennemie s’observèrent long-temps; mais elles se composèrent des visages impénétrables l’une pour l’autre. Mademoiselle de Monsaurin avait vu la tête ravissante de l’inconnu; mais heureusement et malheureusement tout-à-la-fois, les aigles et l’uniforme n’étaient pas placés dans l’espace que la fente lui avait permis d’apercevoir. Alors elle se perdait en conjectures.
Tout-à-coup M. Servin arriva beaucoup plus tôt qu’à l’ordinaire.
– Mademoiselle Ginevra, dit-il après avoir jeté un coup-d’œil sur l’atelier, pourquoi vous êtes-vous mise là?
. – Le jour est mauvais. Approchez-vous donc de ces demoiselles, et descendez votre rideau.
Puis il s’assit auprès de la jeune fille nommée Laure
et s’occupa de corriger son travail.
– Comment donc! s’écria-t-il, voici une tête supérieurement faite
!… Vous serez une seconde Ginevra.
052Le maître alla de chevalet en chevalet, grondant, flattant, plaisantant, et faisant, comme toujours, plutôt craindre ses plaisanteries que ses réprimandes.

Cependant l
’Italienne n’avait pas obéi aux observations du professeur. Elle était restée avec la ferme intention de ne pas s’écarter de. Elle prit une feuille de papier et se mit à exécuter à la seppia la tête du pauvre reclus. Une œuvre conçue avec passion porte toujours un cachet particulier. La faculté d’imprimer aux traductions de la nature ou de la pensée des couleurs vraies, constitue le génie, et souvent la passion en tient lieu. Aussi, dans la circonstance où se trouvait Ginevra, la persécution que sa mémoire lui faisait éprouver, ou la nécessité peut-être, cette mère des grandes choses, lui prêta un talent surnaturel. La tête de l’officier fut jetée sur le papier avec un art merveilleux. Il sembait qu’un Dieu animât les yeux, la main, le pinceau de la jeune artiste. Elle éprouvait un tressaillement intérieur qu’elle attribuait à la crainte, mais dans lequel un physiologiste aurait reconnu la fièvre de l’inspiration. Son œil furtif sesouvent sur ses compagnes, afin de pouvoir cacher le lavis en cas d’indiscrétion de leur part; mais malgré son active surveillance, il y eut un moment où elle n’aperçut pas le lorgnon que son impitoyable ennemie braquait sans pudeur sur le mystérieux dessin. Mademoiselle Monsaurin reconnaissant la figure de l’inconnu, leva brusquement la tête au-dessus d’un cadre immense qui avait protégé sa trahison; mais Ginevra serra aussitôt la feuille de papier.
– Pourquoi êtes-vous donc restée là, malgré mon avis, mademoiselle
?….. demanda gravement le professeur à Ginevra.
L’écolière tourna vivement son chevalet de manière à ce que personne ne pût voir son
tableau; puis, mettant son lavis sur la toile, elle dit d’une voix émue en le montrant à son maître:
– Ne trouvez-vous pas comme moi que ce jour est plus favorable, et ne dois-je pas rester là
M. Servin pâlit
. Une pudique rougeur envahit le front de la jeune fille. Rien n’échappe aux yeux perçans de la haine; aussi, mademoiselle de Monsaurin se mit, pour ainsi dire, en tiers 054dans les émotions qui agitèrent le maître et l’écolière.
– Vous avez raison,
dit M. Servin. Mais vous en saurez bientôt plus que moi, ajouta-t-il en riant forcément.
Il y eut une pause pendant laquelle le professeur contempla la tête
.
– Ceci est un chef-d’œuvre
!…. s’écria-t-il avec une énergie d’artiste.
Ce fut comme s’il eût donné un signal. Toutes les jeunes personnes se levèrent. Mademoiselle de Monsaurin était accourue avec la vélocité du tigre qui se jette sur sa proie. En ce moment le proscrit, éveillé sans doute, se remua. Ginevra fit tomber son tabouret, prononça des phrases assez incohérentes et se mit à rire. Mais elle avait plié le portrait et l’avait confié à son portefeuille avant que sa redoutable ennemie eût pu l’apercevoir. Le chevalet fut entouré, et M. Servin détailla à haute voix les beautés de la copie que faisait en ce moment son élève favorite. Tout le monde fut dupe de ce stratagème, excepté mademoiselle de Monsaurin qui, se plaçant en arrière de ses compagnes, essaya 055d’ouvrir le portefeuille où elle avait vu mettre le lavis. Ginevra saisit le carton et le plaça devant elle, sans mot dire. Les deux jeunes filles s’examinèrent en silence. La haine se mit entre elles.
– Allons, mesdemoiselles, à vos places
!… dit M. Servin. Si vous voulez en savoir faire autant, il ne faut pas toujours parler modes ou bals, et baguenauder.
Quand toutes les jeunes personnes eurent regagné leurs chevalets, M. Servin s’assit auprès de Ginevra.
– Ne valait-il pas mieux que ce mystère fût découvert par moi que par une autre?
…. dit l’Italienne en parlant à voix basse.
– Oui, répondit le peintre
, car vous êtes patriote… et ne le fussiez-vous pas, ce serait encore à vous que je l’eusse confié!…
Le maître et l’écolière se
jetèrent un regard profond. Ils se comprirent entièrement.
Aussi
Ginevra ne craignit pas de demander:
– Qui est-ce?
– C’est l
’ami intime de Labédoyère, celui qui, après l’infortuné colonel, a contribué le plus à la réunion du septième avec les grena056diers de l’île d’Elbe Il a été à Waterloo, il était chef d’escadron dans la garde…
– Comment n’avez-vous pas brûlé son uniforme, son
shakos, et ne lui avez-vous pas donné des habits bourgeois? dit vivement Ginevra.
– On doit m’en apporter ce soir.
– Vous auriez dû fermer notre atelier pendant quelques jours.
– Il va partir.
C’est sa perte… dit la jeune fille. Laissez-le chez vous pendant le premier moment de la tourmente Paris est encore le seul endroit de la France où l’on puisse cacher sûrement un homme. – C’est votre ami? demanda-t-elle.
– Non, il n’a pas d’autres titres à ma recommandation que son malheur. Voici
comme il m’est tombé sur les bras. Mon beau-père, qui avait repris du service pendant cette campagne, a rencontré ce pauvre jeune homme, et l’a très-subtilement sauvé des griffes de ceux qui ont arrêté Labédoyère. Il voulait le défendre l’insensé!….
– C’est vous qui le nommez ainsi?
s’écria Ginevra, en lançant un regard de surprise au 057peintre, qui garda le silence un moment.
– Mon beau-père est trop espionné pour pouvoir garder quelqu’un chez lui,
reprit-il. Il me l’a amené nuitamment la semaine dernière. Et j’avais espéré le dérobe r à tous les yeux en le mettant dans ce coin, le seul endroit de la maison où il soit en sûreté.
– Si je puis vous être utile,
s’écria doucement la jeune fille, employez-moi!…
– Eh bien!
nous le consulterons… répondit le peintre.
Cette conversation dura trop long-temps pour ne pas être remarquée de toutes les jeunes filles. M. Servin quitta Ginevra, revint encore à chaque chevalet, et donna de si longues leçons qu’il était encore sur l’escalier quand sonna l’heure à laquelle ses écolières avaient l’habitude de partir

– Vous oubliez votre sac, mademoiselle de Monsaurin
?,.. s’écria le professeur en courant après la jeune fille qui descendait jusqu’au métier d’espion pour satisfaire sa haine.
La curieuse élève vint chercher son sac, en manifestant un peu de surprise de son étourderie
; mais le soin de M. Servin fut, 058pour elle, une nouvelle preuve de l’existence d’un mystère dont elle avait déjà soupçonné la gravité. Elle avait déjà inventé tout ce qui devait être, et pouvait dire comme l’abbé Vertot:
Mon siège est fait.
Elle descendit bruyamment l’escalier et tira violemment la porte qui donnait dans l’appartement de M. Servin, afin de faire croire qu’elle sortait; mais elle remonta doucement, et se tint derrière la porte de l’atelier.
Quand le peintre et Ginevra se crurent seuls, le premier frappa d’une certaine manière à la porte de la mansarde qui, aussitôt, tourna sur ses gonds rouillés et criardes. L’Italienne vit paraître un jeune homme grand et bien fait, dont l’uniforme impérial lui fit battre le cœur. L’officier avait un bras en écharpe, et la pâleur de son teint accusait de vives souffrances. En apercevant une inconnue il tressaillit et jeta un cri.
Mademoiselle de Monsaurin qui ne pouvait rien voir, trembla de rester plus long-temps. Il lui suffisait d’avoir entendu et le cri de l’officier et le grincement de la porte. Elle s’en alla sans bruit.
059– Ne craignez rien, dit le peintre à l’officier,
Mademoiselle est la fille du plus fidèle ami de l’empereur, le baron de Piombo.
Le jeune militaire ne conserva plus de doute sur le patriotisme de Ginevra, après l’avoir vue.
Elle avait en ce moment une expression céleste.
– Vous êtes blessé, dit-elle
d’un son de voix qui trahissait une émotion profonde.
– Oh! ce n’est rien,
Mademoiselle. La plaie se referme.
En ce moment, les voix criardes et perçantes des colporteurs arrivèrent jusqu’à l’atelier.

– Voici le jugement qui condamne à mort….
Tous trois tressaillirent. Le soldat entendit, le premier, un nom qui le fit pâlir; il chancela et s’assit.
C’est Labédoyère dit-il.
Ils se regardèrent en silence. Des gouttes de sueur se formèrent sur le front livide du jeune homme. Il saisit
, d’une main et par un geste de désespoir, les touffes noires de sa chevelure, 060et appuya son coude sur le bord du chevalet de Ginevra.
– Après tout, dit-il en se levant brusquement, Labédoyère et moi
, savions ce que nous faisions Nous connaissions le sort qui nous attendait après le triomphe comme après la chute. Il meurt pour sa cause, et moi je me cache!…
Il alla précipitamment vers la porte de l’atelier; mais plus leste que lui, Ginevra s’était élancée et lui en barrait le chemin.
– Rétablirez-vous l’empereur?
dit-elle; croyez-vous pouvoir relever un géant quand il n’a pas su rester debout….
Le jeune homme revint lentement vers le peintre immobile.

– Que voulez-vous que je devienne?
dit-il en s’adressant aux deux amis que lui avait envoyés le hasard.Je n’ai pas un seul parent dans le monde. L’empereur était mon père, et Labédoyère mon ami. – Ma famille, c’était eux. Je suis seul. Demain je serai peut-être proscrit ou condamné. Je n’ai jamais eu que ma paie pour fortune. J’ai mangé mon dernier écu pour venir arracher Labédoyère à son sort, et tâcher 061de l’emmener. La mort est donc une nécessité pour moi. – C’est un asile sans danger! – Quand on est décidé à mourir, il faut savoir vendre sa tête au bourreau. Je pensais tout-à-l’heure, que la vie d’un honnête homme vaut bien celle de deux traîtres, et qu’un coup de poignard peut donner l’immortalité!
Cet accès de désespoir effraya le peintre et Ginevra elle-même
; mais elle comprit le jeune homme. Elle admira cette belle tête et cette voix délicieuse dont la douceur était à peine altérée par des accens de fureur. Puis, elle jeta tout-à-coup du baume sur toutes les plaies de l’infortuné.
– Monsieur, dit-elle, quant à votre détresse pécuniaire, permettez-moi de vous offrir
huit cents francs….. Ils sont à moi. Mon père est riche, je suis son seul enfant, il m’aime, et, je suis bien sûre qu’il ne me blâmera pas Ne vous faites pas scrupule d’accepter. Nos biens viennent de l’empereur: nous n’avons pas un centime qui ne soit un souvenir de sa munificence. N’est-ce pas être reconnaissans que d’obliger un de ses fidèles soldats. Prenez donc cette somme avec aussi peu de façons 062que j’en mets à vous l’offrir. Ce n’est que de l’argent!…. ajouta-t-elle d’un ton de mépris.
– Maintenant, quant à des amis vous en trouverez….
Là, elle leva fièrement la tête et ses yeux brillèrent d’un éclat inusité.
– La tête qui tombera demain devant une douzaine de fusils, sauve la vôtre!… reprit-elle. Attendez que cet orage passe, et vous pourrez aller chercher du service à l’étranger, si l’on vous oublie…..
Il existe dans les consolations que donne une femme
, une délicatesse qui a toujours quelque chose de maternel, de prévoyant, de complet; mais quand, à ces paroles de paix et d’espérance, se joignent la grâce des gestes, cette éloquence de ton qui vient du cœur, et que surtout la bienfaitrice est belle, il est difficile à un homme de résister.
Le jeune officier aspira l’amour par tous les sens. Il était ravi. Une légère teinte rose nuança ses joues blanches, ses yeux perdirent un peu de la mélancolie qui les ternissait, et il dit d’un son de voix particulier:
– Vous êtes un ange de bonté!…. – Mais 063Labédoyère….. ajouta-t-il, Labédoyère!….
À ce cri, ils se regardèrent tous trois en silence, et ils se comprirent. Ce n’étaient plus des amis de vingt minutes, mais de vingt ans.
– Mon cher, reprit M. Servin, pouvez-vous le sauver?

– Non, mais je
puis le venger!
Ginevra tressaillit.

L
’inconnu était peut-être trop beau pour un homme, et cependant son aspect n’avait point ému la jeune fille; car la douce pitié que les femmes trouvent dans leur cœur pour les misères qui n’ont rien d’ignoble, avait étouffé chez Ginevra toute autre affection; mais entendre un cri de vengeance, rencontrer dans ce proscrit une âme italienne, du dévouement pour Napoléon, de la générosité… C’en était trop pour elle.
Elle le contempla donc avec une émotion respectueuse qui lui agita fortement le cœur. Cétait la première fois qu’un homme lui faisait éprouver un sentiment aussi vif. Elle se plut à mettre l’âme de l’inconnu en harmonie avec la beauté distinguée de ses traits et avec les heureuses proportions de sa taille qu’elle admirait en artiste. Elle avait été menée, par le hasard, 064de la curiosité à la pitié, de la pitié à un intérêt si puissant, à des sensations si profondes qu’elle crut dangereux de rester là plus long-temps.
– À demain
!.. dit-elle en laissant à l’officier le plus doux de ses sourires pour consolation.
En voyant ce sourire
qui jetait comme un nouveau jour sur la figure de Ginevra, l’inconnu oublia tout pendant un instant. Une péri indienne n’aurait pas été plus belle.
– Demain, répondit-il
bientôt avec tristesse, demain, Labédoyère
Ginevra se retourna, mit un doigt sur ses lèvres, et le regarda comme si elle lui disait:

– Calmez-vous, soyez prudent
Alors le jeune homme s’écria: – O Dio! che non vorrei vivere dopo averla veduta!
(Oh Dieu! qui ne voudrait vivre, après l’avoir vue!)
L’accent particulier avec lequel il prononça cette phrase
, fit tressaillir Ginevra.
– Vous êtes Corse?
s’écria-t-elle en revenant à lui, le cœur palpitant d’aise.
– Je suis né en Corse, répondit-il
; mais j’ai été amené très-jeune à Gênes; et aussitôt 065que j’eus atteint l’âge auquel on entre au service militaire, je me suis engagé.
La beauté de l’inconnu
n’était plus rien pour Ginevra. L’attrait surnaturel que lui prêtaient ses opinions bonapartistes, sa blessure, son malheur, son danger même, tout disparut, ou plutôt tout se fondit dans un seul sentiment, nouveau, délicieux. Ce proscrit parlait le langage chéri de Ginevra, c’était. La jeune fille resta un moment immobile, retenue par une sensation magique. Elle avait en effet sous les yeux un tableau vivant auquel tous les sentimens humains réunis et le hasard donnaient de bien vives couleurs.
D’
après l’invitation de M. Servin, l’officier s’était assis sur un divan; et le peintre, ayant dénoué l’écharpe qui retenait le bras de son hôte, s’occupait à en défaire l’appareil afin de panser la blessure. Ginevra frissonna en voyant la longue et large plaie que la lame d’un sabre avait faite sur l’avant-bras du jeune homme. Elle laissa échapper un cri. L’inconnu leva la tête vers elle et se mit à sourire. Il y avait quelque chose de touchant et qui allait à l’âme dans l’attention avec laquelle le peintre enle066vait la charpie et tâtait les chairs meurtries, tandis que la figure du blessé, quoique pâle et maladive, exprimait, à l’aspect de la jeune fille, plus de plaisir que de souffrance. Une artiste devait admirer involontairement cette opposition de sentimens, et les contrastes que produisaient la blancheur des linges, la nudité du bras avec l’uniforme bleu et rouge de l’officier.
En ce moment, une obscurité douce enveloppait l’atelier. Le soleil illuminait d’un dernier rayon la place où se trouvait le proscrit, de sorte que sa noble et blanche figure, ses cheveux noirs, ses vêtemens, tout était inondé par le jour. Ce fut comme un présage pour la superstitieuse Italienne. L’inconnu ressemblait ainsi à un ange de lumière. Il venait de lui faire entendre le langage de leur patrie, et alors Ginevra était sous le charme des souvenirs de son enfance, pendant que dans son cœur naissait un sentiment aussi frais, aussi pur que son premier âge d’innocence. Un silence profond régnait. Tout concourut à graver cette scène dans la mémoire de Ginevra. Elle demeura, pendant un moment bien court, 067songeuse et comme plongée dans une pensée infinie, puis, rougissant de laisser voir sa préoccupation, elle échangea un doux, mais un rapide regard avec le proscrit, et s’enfuit en le voyant toujours.
Le lendemain, Ginevra vint à l’atelier
; et, comme ce n’était pas jour de leçon, le prisonnier resta auprès de sa compatriote. M. Servin ayant précisément une esquisse à terminer, permit au reclus de demeurer dans l’atelier, et servit de mentor aux deux jeunes gens qui s’entretinrent souvent en italien.
Le pauvre soldat raconta les souffrances qu’il avait éprouvées pendant la déroute de Moscou. Il s’était trouvé, à l’âge de dix-neuf ans, au passage de la Bérésina, seul de son régiment, ayant perdu ses camarades, les seuls hommes qui pussent s’intéresser à un orphelin. Il peignit en traits de feu le grand désastre de Waterloo. Sa voix était une musique pour l’Italienne. Ginevra n’avait pas été élevée à la française: elle était, en quelque sorte, la fille de la nature, et ignorait le mensonge. Il y avait de la naïveté dans la puissance de son caractère et de sa beauté; car elle se livrait 068sans détour à ses impressions et les avouait, ou plutôt les laissait deviner sans le manège de cette petite et calculatrice des jeunes filles de Paris. Aussi, pendant cette journée, elle resta plus d’une fois, sa palette d’une main, son pinceau de l’autre, sans que le pinceau s’abreuvât des couleurs de la palette. Les yeux attachés sur l’officier et la bouche légèrement entr’ouverte, elle écoutait, se tenant toujours prête à donner un coup de pinceau qu’elle ne donnait jamais. Elle ne s’étonnait pas de trouver tant de douceur dans les yeux du jeune homme, car elle sentait les siens devenir doux malgré sa volonté. Puis, elle peignait ensuite avec une attention particulière et pendant des heures entières, sans lever la tête, parce qu’il était là, près d’elle, la regardant travailler. La première fois qu’il vint s’asseoir pour la contempler en silence, elle lui dit d’un son de voix ému et après une longue pause:
– Cela vous amuse donc de voir peindre?..
Ce jour-là elle apprit qu’il se nommait Louis. Ils convinrent, avant de se séparer, que, les jours d’atelier, s’il arrivait quelque
événement 069politique important, Ginevra l’en instruirait en chantant, à voix basse, des airs italiens.
Le lendemain, mademoiselle de Monsaurin
, apprit, sous le secret, à toutes ses compagnes que Ginevra di Piombo était aimée d’un jeune homme qui venait, pendant les heures consacrées aux leçons, s’établir dans le cabinet noir de l’atelier.
– Vous qui prenez son parti, dit-elle à mademoiselle Planta, examinez-la bien, et vous verrez à quoi elle passera son temps.

Ginevra fut donc observée avec une attention diabolique. On écouta ses chansons
capricieuses, on épia ses regards. Au moment où elle ne croyait être vue de personne, une douzaine d’yeux étaient incessamment arrêtés sur elle. Ainsi prévenues, ces jeunes filles interprêtèrent dans leur sens vrai les agitations qui passèrent sur la brillante figure de l’Italienne, et ses gestes et l’accent particulier de ses fredonnemens, et l’air attentif dont elle écoutait des sons indistincts qu’elle seule entendait à travers la cloison.
Au bout d’une huitaine de jours, il n’y avait qu’une seule des quinze élèves de M. Ser070vin qui n’eût pas trouvé le moyen de voir. Louis par la crevasse de la cloison…. c’était Laure, cette jeune et jolie personne, pauvre et assidue, qui, par un instinct de faiblesse, aimait véritablement Ginevra, et la défendait encore. Mademoiselle Planta voulut faire rester Laure sur l’escalier à l’heure du départ, afin de lui prouver l’intimité de Ginevra et du beau jeune homme en les surprenant ensemble; mais Laure refusa de descendre à un espionnage que la curiosité ne justifiait pas: aussi devint-elle l’objet d’une réprobation universelle.
Le comte de Monsaurin ayant été nommé pair de France, son impertinente fille trouva qu’il était au-dessous de sa dignité de venir à l’atelier d’un peintre, et surtout d’un peintre dont les opinions avaient une teinte de patriotisme ou de bonapartisme, ce qui, à cette époque, était une seule et même chose. Elle ne revint donc plus chez M. Servin
, qui refusa poliment d’aller chez elle. Elle oublia facilement Ginevra; mais le mal qu’elle avait semé devait porter ses fruits.
En effet, insensiblement
et soit par hasard, par caquetage ou par pruderie, toutes les 071autres jeunes personnes instruisirent leurs mères de l’étrange aventure qui se passait à l’atelier. Ce fut une rumeur générale dans toutes les familles. Un jour mademoiselle Planta ne vint pas; et la leçon suivante ce fut une autre jeune fille. Enfin trois ou quatre demoiselles, qui étaient restées les dernières, ne revinrent plus.
L’atelier resta
. Ginevra et mademoiselle Laure, sa petite amie, furent pendant deux ou trois jours les seules habitantes de cette vaste solitude. L’Italienne ne s’apercevait point de l’abandon dans lequel elle se trouvait, et ne recherchait même pas la cause de l’absence de ses compagnes. Ayant inventé depuis peu des moyens de correspondre mystérieusement avec Louis, elle vivait à l’atelier comme dans une délicieuse retraite, seule au milieu d’un monde, ne pensant qu’à l’officier et aux dangers qui le menaçaient.
Cette jeune fille, si admiratrice des nobles caractères, prêchait Louis, afin qu’il se soumît promptement à l’autorité royale; mais Louis ne voulait pas sortir de sa cachette. Si les passions ne naissent et ne grandissent que sous 072l’influence d’évènemens extraordinaires et romanesques, on peut dire que jamais tant de circonstances ne concoururent à lier deux êtres par un même sentiment. L’amitié de Ginevra pour Louis et de Louis pour elle, fit plus de progrès en un mois qu’une amitié du monde n’en fait en dix ans dans un salon. L’adversité est la pierre de touche des caractères; or, Ginevra put apprécier facilement Louis et le connaître. Ils ressentirent bientôt une estime réciproque l’un pour l’autre. Puis, Ginevra étant plus âgée que Louis, trouvait une douceur extrême à être courtisée par un jeune homme déjà si grand, si éprouvé par le sort, et qui joignait, à l’expérience d’un homme de trente ans, la beauté, les grâces de l’adolescence. De son côté, Louis ressentait un indicible plaisir à se laisser protéger en apparence par une jeune fille de vingt-cinq ans. Il y avait dans ce sentiment un certain orgueil inexplicable. C’était une preuve d’amour. Mais l’union de la force et de la faiblesse, de la douceur et de la fierté, avait en Ginevra d’irrésistibles attraits, et Louis était entièrement subjugué par elle. Ils s’aimaient si profondément déjà, qu’ils 073n’avaient eu besoin ni de se le dire, ni de le nier. Une exquise délicatesse, un naturel enchanteur présidaient à leur douce vie.
Un jour, et vers le soir,
Ginevra entendit un signal favori. Louis frappait avec une épingle sur la boiserie, de manière à ne pas produire plus de bruit qu’une araignée essayant d’attacher ses réseaux. Il demandait ainsi à sortir de sa retraite. L’Italienne jeta un coup-d’œil dans l’atelier, et ne voyant pas la petite Laure, elle répondit au signal. Louis ouvrit la porte, mais comme il était debout et que sa vue plongeait sur l’atelier, il aperçut la modeste jeune fille, et rentra précipitamment. Ginevra étonnée se leva, elle vit Laure, et allant aussitôt auprès d’elle:
– Vous restez bien tard, mon cher ange, lui dit-elle. Cette tête me paraît pourtant achevée. Il n’y a plus qu’un reflet à indiquer sur le haut de cette tresse de cheveux.
– Vous seriez bien bonne, dit Laure d’une voix émue, si vous vouliez me corriger cette copie
, au moins je pourrais conserver quelque souvenir de vous…
– Je veux bien, répondit Ginevra, sûre de 074pouvoir ainsi la congédier.
Je croyais, reprit-elle en donnant de légers coups de pinceau, que vous aviez beaucoup de chemin à faire pour venir à l’atelier?
– Oh! Ginevra, je vais m’en aller
!… s’écria la jeune fille en pleurant, et pour toujours
L’Italienne ne fut pas autant affectée de ces paroles pleines de mélancolie
, qu’elle l’eût été un mois auparavant.
– Vous quittez M. Servin? demanda-t-elle.
– Vous ne vous apercevez donc pas, Ginevra, que depuis quelque temps il n’y a plus ici que vous et moi.
– C’est vrai
! .. répondit Ginevra, frappée tout-à-coup comme par un souvenir Ces demoiselles seraient-elles malades? se marieraient-elles? ou leurs pères seraient-ils tous arrivés à la pairie
– Toutes ont quitté M. Servin
répondit Laure.
– Et pourquoi?

– À cause de vous, Ginevra!

– De moi! répéta l’Italienne en se levant, le front menaçant, l’air fier et les yeux étincelans.
075– Oh! ne vous fâchez pas, ma bonne
mademoiselle Ginevra, s’écria douloureusement Laure. Mais ma mère aussi veut que je quitte l’atelier. Toutes ces demoiselles ont dit que vous aviez un amant, que M. Servin se prêtait à ce qu’il demeurât dans le cabinet noir Je ne l’ai jamais cru; et je n’en ai rien dit à ma mère; mais hier au soir, madame Planta qni l’a rencontrée dans un bal, lui a demandé si elle m’envoyait toujours ici. Sur la réponse affirmative que ma mère lui a faite, elle lui a répété toutes les calomnies de ces demoiselles. Maman m’a bien grondée; car elle a prétendu que je devais savoir tout cela, et que j’avais manqué de confiance en elle, en ne l’en instruisant pas. Ô ma chère Ginevra! moi qui vous prenais pour modèle et à qui j’aurais tant voulu ressembler!.. Ah! que je suis fâchée de ne plus pouvoir être votre amie…. Mais prenez garde? madame Planta et ma mère doivent venir demain chez M. Servin, pour lui faire des reproches.
La foudre tombée à deux pas de Ginevra
, l’aurait moins étonnée que cette révélation.
076– Qu’est-ce que cela leur faisait
!… dit-elle naïvement.
– Tout le monde trouve cela fort mal. Maman dit que c’est
contre les mœurs…
– Et vous, Laure, qu’en pensez-vous?

La jeune fille regarda Ginevra
. Leurs pensées se confondirent. Laure ne retint plus ses larmes, se jeta au cou de son amie et l’embrassa.
En ce moment, M. Servin arriva.
– Mademoiselle Ginevra, dit-il avec enthousiasme, j’ai fini mon tableau!
….. on le vernit! Qu’avez-vous donc? Il paraît que toutes ces demoiselles prennent des vacances ou sont à la campagne.
Laure
ayant promptement séché ses larmes, salua M. Servin, et se retira.
Voici trois jours que l’atelier est désert dit Ginevra. Ces demoiselles ne reviendront plus.
– Bah!
..
– Oh, ne riez pas
?.. reprit Ginevra, écoutez-moi. Je suis la cause involontaire de la perte de votre réputation…..
L’artiste se mit à sourire, et dit en interrompant son écolière:

077– Ma réputation! mais, dans quelques jours, mon tableau sera exposé.
– Il ne s’agit pas de votre talent, dit l’Italienne. Ces demoiselles ont publié que M. Louis était renfermé ici,
qu’il m’aimait, que vous le saviez, et que vous vous prêtiez… à… notre amour…
– Il y a du vrai là-dedans, mademoiselle, répondit le professeur

Ginevra rougit.
Les mères de ces demoiselles sont des bégueules, reprit-il. Si elles étaient venues me trouver, tout se serait expliqué; mais que je prenne du souci de tout cela? la vie est trop courte!
Et le peintre fit craquer ses doigts par
dessus sa tête.
Louis qui avait entendu une partie de cette conversation, accourut aussitôt.
– Vous allez perdre toutes vos écolières
! s’écria-t-il, et je vous aurai ruiné.
L’artiste
, prenant la main de Louis et celle de Ginevra, les joignit.
– Vous vous marierez, mes enfans
?… leur demanda-t-il avec une touchante bonhomie.
078Ils baissèrent tous deux les yeux, et leur silence fut le premier aveu qu’ils se firent.
– Eh bien! reprit M. Servin, vous serez heureux, n’est-ce pas? Y a-t-il quelque chose qui puisse payer le bonheur de deux êtres tels que vous?
..
– Je suis riche
!… dit Ginevra, et vous me permettrez de vous indemniser…
– Indemniser! s’écria M. Servin. Quand on saura que j’ai été victime des calomnies de quelques sottes,
que je cachais un proscrit, mais tous les libéraux de Paris m’enverront leurs filles. Alors je serai peut-être votre débiteur…
Louis serrait la main de son protecteur sans pouvoir prononcer une parole; mais enfin il lui dit d’une voix attendrie:

– C’est donc à vous que je devrai ma Ginevra et toute ma félicité
– Soyez heureux! dit le peintre avec une onction comique et en imposant les mains sur la tête des deux amans, je vous unis!

Cette plaisanterie d’artiste mit fin à leur attendrissement. Ils se regardèrent tous trois 079en riant
, car ils étaient tous trois pleins de naturel.
L’Italienne serra la main de Louis par une violente étreinte et avec une simplicité d’action dignes des mœurs de sa patrie.
Ce fut un de ces momens de fête dont le souvenir devait être éternel.
– Ah çà
, mes chers enfans, reprit M. Servin, vous croyez que tout va maintenant à merveille? Eh bien, vous vous trompez.
Les deux amans l’examinèrent avec étonnement.
– Rassurez-vous, je suis le seul que votre espièglerie embarrasse! Madame Servin est un peu collet-monté, et je ne sais en vérité pas comment nous nous arrangerons avec elle

– Dieu! j’oubliais! s’écria Ginevra. Demain madame Planta et la mère de Laure doivent venir vous…
– J’entends! dit le peintre en interrompant.
– Mais vous pouvez vous justifier, reprit la jeune fille en laissant échapper un geste de tête plein d’orgueil.
– Monsieur Louis, dit-elle en se tournant vers lui en le regardant avec 080finesse, ne doit plus avoir d’antipathie pour le gouvernement royal?..
Louis se mit à sourire.
– Eh bien, reprit-elle, demain matin j’enverrai une pétition à l’un des personnages les plus influens du ministère de la guerre, à un homme qui ne peut rien refuser à la fille du baron de Piombo. Nous obtiendrons un pardon tacite pour le commandant Louis. Et vous pourrez, ajouta-t-elle en s’adressant à M. Servin, confondre les mères de mes charitables compagnes en leur disant la vérité.
– Vous êtes un ange
!.. s’écria M. Servin.
Cette scène décida de l’avenir de Ginevra.




081LA DÉSOBÉISSANCE.

– Il est six heures
et Ginevra n’est pas encore de retour!… s’écria Bartholoméo.
– Elle n’est jamais rentrée si tard
! répondit la femme de Piombo.
Les deux vieillards se regardèrent avec toutes les marques d’une anxiété peu ordinaire. Bartholoméo, trop agité pour rester en place, se leva et fit deux fois le tour de son salon assez lestement pour un homme de soixante-dix-sept ans.

082Grâces
à sa constitution robuste, Piombo avait subi peu de changemens depuis le jour de son arrivée à Paris. Malgré sa haute taille il se tenait encore droit; mais ses cheveux, devenus blancs et rares, laissaient à découvert un crâne large et protubérant qui donnait une haute idée de son caractère et de sa fermeté. Sa figure avait pris un très-grand développement et gardait ce teint pâle qui inspire la vénération. Tous ses traits étaient marqués. La fougue des passions régnait encore dans le feu surnaturel de ses yeux dont les sourcils n’avaient pas entièrement blanchi, et qui conservaient leur terrible mobilité. L’aspect de cette tête était sévère, mais on voyait que Bartholoméo avait le droit d’être ainsi. Sa bonté, sa douceur n’étaient guère connues que de sa femme et de sa fille; car, dans ses fonctions ou devant un étranger, il ne déposait jamais la majesté que le temps imprimait à sa figure et à sa personne. Il avait même l’habitude de froncer ses gros sourcils et son front, de contracter les rides de son visage et de donner une fixité à son regard qui le rendait réellement peu abordable.
083Pendant le cours de sa vie politique
il avait été si généralement craint, qu’il passait pour peu sociable. Mais il n’est pas difficile d’expliquer comment il s’était attiré cette réputation. La vie, les mœurs et la fidélité de Piombo faisaient la censure de la plupart des courtisans.
Bartholoméo avait la probité la plus
. Malgré les missions délicates dont il fut chargé et qui eussent été lucratives, il ne possédait pas plus d’une douzaine de mille livres de rente en inscriptions sur le grand livre. Or, si l’on vient à songer au bon marché des rentes sous l’empire et à la libéralité de Napoléon envers ceux de ses fidèles serviteurs qui savaient parler, il est facile de voir que le baron de Piombo était un homme d’une trempe peu commune. Il ne devait même son plumage1

1. Les paroles dont les couronnes héraldiques sont surmontées avaient été remplacées par des plumes dans les armoiries de la noblesse impériale.

de baron qu’à la nécessité dans laquelle Napoléon avait cru être de revêtir d’un titre son envoyé secret auprès d’une puissance étrangère. Bartholoméo avait toujours professé une haine 084implacable pour les traîtres dont Napoléon était entouré. Ce fut lui qui, dit-on, fit trois pas vers la porte du cabinet de l’empereur, après lui avoir donné le conseil de se débarrasser de trois hommes en France, la veille du jour où il partit pour sa célèbre et admirable campagne de 1814.
Depuis le 8 juillet, Bartholoméo ne portait plus la décoration de la légion d’honneur. Enfin, jamais homme n’offrit une plus belle image de ces vieux républicains, amis incorruptibles de l’empire, et qui restaient comme les vivans débris des deux gouvernemens les plus énergiques que le monde ait connus. Si le baron de Piombo déplaisait à quelques courtisans, il avait les Daru, les Drouot, les Carnot pour amis. Aussi, quant au reste des hommes politiques, depuis le huit juillet surtout, il s’en souciait autant que des bouffées de fumée qu’il tirait de son cigare.
La prophétie de Napoléon s’était réalisée; car Piombo avait acquis, moyennant la somme assez modique que Madame, mère de l’empereur, lui avait donnée de ses propriétés en Corse, l’ancien hôtel des comtes de Givry, dans 085lequel il n’avait fait aucun changement. Presque toujours logé aux frais du gouvernement, il n’habitait cette maison que depuis la catastrophe de Fontainebleau. Suivant l’habitude des gens simples et de haute vertu, le baron et sa femme ne donnaient rien au faste extérieur: les meubles étaient rares chez eux, et la plupart provenaient de l’ancien ameublement de l’hôtel. Mais il faut dire aussi que les grands appartemens, hauts d’étage, sombres et nus de cette demeure, les larges glaces encadrées dans de vieilles bordures dorées et presque noires, étaient merveilleusement en rapport avec Bartholoméo et sa femme, personnages dignes de l’antiquité.
Sous l’empire, et pendant les cent jours, Bartholoméo, exerçant des fonctions largement rétribuées, avait eu un grand train de maison; mais c’était plutôt dans le but de faire honneur à sa place que dans le dessein de briller. Sa vie et celle de sa femme était si frugale, si tranquille, que leur modeste fortune était plus que suffisante à leurs besoins. À leurs yeux, Ginevra valait toutes les richesses du monde; elle faisait leur bonheur, 086et tout était subordonné à ses désirs, et même à ses caprices. Sa parole était la loi de la maison.
Quand
, en mai 1814, le baron de Piombo quitta sa place, congédia ses gens et ferma la porte de son écurie, Ginevra n’eutElle était simple et sans faste comme ses parens. A l’exemple des grandes âmes elle mettait son luxe dans la force des sentimens; et sa félicité, dans la solitude et le travail. Puis, ces trois êtres s’aimaient trop pour que les dehors de l’existence eussent quelque prix à leurs yeux.
Souvent, et surtout depuis la seconde et effroyable chute de Napoléon, Bartholoméo et sa femme passaient des soirées délicieuses à entendre Ginevra toucher du piano ou chanter. Il y avait pour eux un immense secret de plaisir dans la présence, dans la moindre parole de leur fille. Ils la suivaient des yeux avec une tendre inquiétude. Ils entendaient son pas dans la cour, quelque léger qu’il pût être. Semblables à des amans, ils savaient rester des heures entières, silencieux tous trois, entendant mieux que par des paroles, l’éloquence de leurs âmes. Ce sentiment profond était la 087vie des deux vieillards et animait toutes leurs pensées. Ce n’étaient pas trois vies humaines, c’en était plutôt une seule, qui, semblable à la flamme d’un foyer, se divisait en trois langues de feu.
Quelquefois
le souvenir des bienfaits et du malheur de Napoléon, ou la politique du moment triomphaient de la constante sollicitude des deux vieillards; mais c’était parce que Ginevra partageait toutes leurs passions politiques. L’ardeur avec laquelle ils se réfugiaient dans le riche cœur de leur unique enfant était toute naturelle. Jusqu’alors, les occupations d’une vie publique avaient absorbé l’énergie peu commune de Piombo; mais en quittant les emplois, le Corse eut besoin de rejeter son énergie dans le dernier sentiment qui lui restât. Puis, à part les liens qui unissent un père et une mère à leur fille, il y avait peut-être, à l’insu de ces trois âmes despotiques, une puissante raison au fanatisme de leur passion réciproque: ils s’aimaient sans partage. Le cœur tout entier de Ginevra appartenait à son père, comme à elle celui de Piombo. Enfin, s’il est vrai que nous nous 088attachions les uns aux autres, plus par nos défauts que par nos qualités, Ginevra répondait merveilleusement bien à toutes les passions de son père.
De-
là procédait la seule imperfection de cette triple vie.
Ginevra était entière dans ses volontés, vindicative, emportée comme Bartholoméo l’avait été pendant sa jeunesse, Le Corse s’était complu à développer ces sentimens sauvages dans le cœur de sa fille, absolument comme un lion apprend à ses lionceaux à fondre sur une proie. Mais cet apprentissage de vengeance ne pouvant en quelque sorte se faire qu’au logis paternel, Ginevra ne pardonnait rien à son père, et il fallait qu’il lui cédât.
Piombo ne voyait que des enfantillages dans ces querelles factices; mais Ginevra avait pris l’habitude de dominer ses parens. Au milieu de ces tempêtes que Bartholoméo aimait à exciter, un mot de tendresse, un regard suffisaient pour apaiser leurs âmes courroucées, et ils n’étaient jamais si près d’un baiser que quand ils se menaçaient.
Cependant, depuis cinq années environ, 089Ginevra, devenue plus sage que son père, évitait constamment ces sortes de scènes. Sa fidélité, son dévoûment, l’amour qui triomphait dans toutes ses pensées et son admirable bon sens avaient fait justice de ses colères.
Mais il n’en était pas moins résulté un bien grand mal; car Ginevra vivait avec son père et sa mère sur le pied d’une égalité toujours funeste.
Enfin, pour achever de faire connaître tous les changemens survenus chez ces trois personnages depuis leur arrivée à Paris, Piombo et sa femme n’ayant point d’instruction, avaient laissé Ginevra étudier à sa fantaisie. Au gré de ses caprices de jeune fille, elle avait tout appris et tout quitté: reprenant et laissant chaque pensée tour-à-tour, jusqu’à ce que la peinture fût devenue sa passion dominante. Elle avait plutôt en musique le sentiment de cet art, que de l’instruction; mais son âme suffisait à tout; car elle la portait sur tout, et c’eût été une créature parfaite, si elle eût eu une mère capable de diriger ses études, de l’éclairer et de mettre en harmonie les présens dont la na090ture prodigue envers elle. Sa grâce était native, et ses défauts venaient de la funeste éducation que le Corse avait pris plaisir à lui donner.
Après avoir
fait plier sous ses pas les feuilles du parquet, le grand vieillard sonna. Un domestique parut.
– Allez au
-devant de mademoiselle Ginevra! dit-il.
– J’ai toujours regretté
notre voiture pour elle!… observa la baronne.
– Elle n’en a pas voulu
!.. répondit Piombo en regardant sa femme qui, accoutumée depuis quarante ans à son rôle d’obéissance, baissa les yeux.
La baronne
avait plus de soixante ans. Elle était grande, sèche, pâle, ridée, et ressemblait parfaitement à ces vieilles femmes que Schnetz et Fleury mettent dans les scènes italiennes de leurs tableaux de genre. Elle était presque toujours silencieuse, et on l’eût prise pour une nouvelle madame Shandy, si un mot, un regard, un geste n’avaient pas annoncé que ses sentimens gardaient toute la vigueur et la fraîcheur de la jeunesse. Sa toi091lette, dépouillée de coquetterie, manquait souvent de goût. Elle restait habituellement passive, plongée dans une bergère, au repos comme une sultane Validé, attendant ou admirant sa Ginevra, son orgueil et sa vie. La beauté, la toilette, la grâce de sa fille, semblaient être devenues siennes. Tout pour elle était bien quand Ginevra était heureuse. Ses cheveux avaient blanchi, et quelques mèches se voyaient toujours au-dessus de son front blanc et ridé, ou le long de ses joues creuses.
– Voilà
un mois environ, dit-elle, que Ginevra rentre un peu plus tard.
– Jean n’ira pas assez vite
!.. s’écria l’impatient vieillard. Puis, croisant avec brusquerie les basques de son habit bleu, il saisit son chapeau, l’enfonça sur sa tête, prit sa canne et partit.
– Tu n’iras pas loin
!.. lui cria sa femme.
En effet, la porte cochère s’était
refermée, et la vieille mère entendait la soie de la robe de Ginevra crier dans la cour.
Bartholoméo reparut tout-à-coup portant en triomphe, comme si c’eût été une plume, sa fille qui se débattait dans ses bras.
092– La voici
!.. la Ginevra, la Ginevrettina, la Ginevrina, la Ginevrola, la Ginevretta, la Ginevra bella!….
– Mon père, vous me faites mal
!.. cria-t-elle enfin.
Aussitôt elle fut posée à terre avec une sorte de respect. Elle agita la tête par un gracieux mouvement pour
dire à sa mère et la rassurer, car elle s’effrayait déjà. Aussitôt le visage terne et pâle de la baronne reprit des couleurs et une espèce de gaîté . Piombo se frottait les mains avec une force extrême, symptôme le plus certain de sa joie. Il avait pris cette habitude à la cour, en voyant Napoléon se mettre en colère contre ceux de ses généraux ou de ses ministres qui le servaient mal ou qui avaient commis quelque faute. Tous les muscles de sa figure s’étaient détendus, et la moindre ride de son front exprimait la bienveillance. Ces deux vieillards offraient, en ce moment, une image exacte de ces plantes souffrantes auxquelles un peu d’eau donne la vie.
– À table, à table! s’écria
Piombo.
Et il présenta
sa large main à Ginevra, en 093la nommant – Signora Piombella! Autre symptôme de gaîté.
La coquette lui lança le plus doux de ses regards
.
– Ah
çà, lui dit Piombo en sortant de table, sais-tu que ta mère a observé que, depuis un mois, tu restes beaucoup plus long-temps que de coutume à ton atelier? Il paraît que la peinture va nous faire tort….
– Oh
mon père!..
– Ginevra nous prépare sans doute quelque surprise, dit sa mère.
– Tu m’apporterais un tableau
?.. s’écria le Corse en frappant dans ses mains.
– Oui, je suis très
-occupée à l’atelier, répondit-elle.
– Qu’as-tu donc, Ginevra?
Tu pâlis! lui dit sa mère.
– Non! s’écria la jeune fille en laissant échapper un geste de résolution, non, il ne sera pas dit que Ginevra Piombo aura menti une fois dans sa vie
!…
En entendant cette singulière exclamation, Piombo et sa femme regardèrent leur fille d’un air étonné.
094– J’aime un jeune homme
….. ajouta-t-elle d’une voix émue.
Puis, sans oser regarder ses parens, elle abaissa ses larges paupières, comme pour voiler le feu de ses yeux.
– Est-ce un prince? lui demanda ironiquement son père.
Le son de voix de Piombo fit trembler la mère et la fille.
– Non, mon père, répondit-elle avec modestie, c’est un jeune homme sans fortune…
– Il est donc bien beau
…..
– Il est malheureux.
– Que fait-il?
– C
est le compagnon de Labédoyère. Il était proscrit, sans asile. M. Servin l’a caché, et…..
– Servin est un honnête garçon, qui s’est bien comporté
!… s’écria Piombo; mais vous faites mal, vous, ma fille, d’aimer un autre homme que votre père…
– Il ne dépend pas de moi de ne pas aimer
répondit doucement Ginevra.
– Je me flattais, reprit son père, que ma Ginevra me serait fidèle jusqu’à ma mort; que 095mes soins et ceux de sa mère seraient les seuls qu’elle aurait reçus;
et que notre tendresse n’aurait pas rencontré dans son âme de tendresse rivale
– Vous ai-je reproché votre fanatisme pour Napoléon? dit Ginevra. N’avez-vous aimé que moi?
N’avez-vous pas été des mois entiers en ambassade, et n’ai-je pas supporté courageusement vos absences? Il y a des nécessités qu’il faut savoir subir
– Ginevra!

– Non, vous ne m’aimez pas pour moi, et vos reproches trahissent un insupportable égoïsme.
– Tu accuses l’amour de ton père
! s’écria Piombo, les yeux flamboyans.
– Mon père, je ne vous accuserai jamais, répondit Ginevra avec plus de douceur que sa mère tremblante n’en attendait. Vous avez raison dans votre égoïsme, comme
moi dans mon amour. Le ciel m’est témoin que jamais fille n’a mieux rempli ses devoirs auprès de ses parens. Je n’ai jamais vu que bonheur et amour là où d’autres voient souvent des obligations. Voici quinze ans que je ne me suis pas écartée de d096essous votre aile protectrice; et ce fut un bien doux plaisir pour moi que de charmer vos jours. Mais serai-je donc ingrate en me livrant au charme d’aimer, en cherchant un époux?
– Ah! tu comptes avec ton père
!… Ginevra reprit le vieillard d’un ton sinistre.
Il se fit une pause effrayante pendant laquelle personne n’osa parler. Enfin, Bartholoméo rompit le silence en s’écriant d’une voix déchirante:

– Oh! reste avec nous, reste vierge auprès de ton vieux père! Je ne saurais te voir aimer un homme. Ginevra? – Tu n’attendras pas long-temps ta liberté…
– Mais, mon père, songez donc que nous ne vous quitterons pas, que nous serons deux à vous aimer, que vous connaîtrez le protecteur aux soins duquel vous me laisserez!
Vous serez doublement chéris, par moi et par lui; par lui qui est encore moi, et par moi qui suis tout lui-même.
O! Ginevra, Ginevra! s’écria le Corse, en serrant les poings, pourquoi ne t’es-tu pas mariée quand Napoléon m’avait accoutumé à 097cette idée, et qu’il te présentait des ducs et des comtes
– Ils
ne m’aimaient pas… dit la jeune fille. D’ailleurs je ne voulais pas vous quitter, et ils m’auraient emmenée avec eux
– Tu ne veux pas nous laisser seuls, dit Piombo, mais te marier, c’est nous isoler
; car je te connais, ma fille, tu ne nous aimeras plus
– Maria
, ajouta-t-il en regardant sa femme qui restait immobile et comme stupide; Maria, nous n’avons plus de fille! Elle veut se marier.
Le vieillard s’assit après avoir levé les mains en l’air, comme pour invoquer Dieu; puis il resta courbé, comme accablé sous sa peine.

Ginevra vit l’agitation de son père, et la modération de sa colère lui brisa le cœur. Elle s’attendait à une crise, à des fureurs; mais elle n’avait pas armé son âme contre la paix et la douceur.
– Mon père, dit-elle d’une voix touchante, non, vous ne serez jamais abandonné par votre Ginevra
!… Mais aimez-la aussi un peu pour elle? – Si vous saviez comme il m’aime! Ah! ce ne serait pas lui qui me ferait de la peine!!
098– Déjà des comparaisons
!… s’écria Piombo avec un accent terrible. Non, je ne puis supporter cette idée! reprit-il. S’il t’aimait comme tu mérites de l’être, il me tuerait; s’il ne t’aimait pas, je le poignarderais
Et les
mains de Piombo tremblaient, et ses lèvres tremblaient, et son corps tremblait, et ses yeux lançaient des éclairs. Ginevra seule pouvait soutenir son regard, car alors ses yeux s’animaient, et la fille était digne du père.
– Oh
t’aimer! quel est l’homme digne de cette vie? reprit-il. T’aimer comme un père c’est déjà le paradis, qui donc sera jamais digne d’être ton époux!
– Lui! dit Ginevra, lui dont je me sens indigne
!…
– Lui
!….. répéta machinalement Piombo, qui, lui?
– Celui que j’aime

– Est-ce qu’il peut te connaître encore assez pour t’adorer

– Mais, mon père, reprit Ginevra
, éprouvant un mouvement d’impatience; quand il ne m’aimerait pas, du moment que je l’aime…
099– Tu l’aimes donc
!…. s’écria Piombo.
Ginevra inclina doucement la tête.
– Alors, tu l’aimes plus que nous.
– Ces deux sentimens ne peuvent
pas se comparer, répondit-elle.
– L’un est plus fort que l’autre? reprit Piombo.
– Je crois que oui
dit Ginevra.
– Tu ne l’épouseras pas!
Ce cri furieux fit résonner les vitres du salon.
– Je l’épouserai, répliqua tranquillement Ginevra.
– Mon Dieu! mon Dieu
!… s’écria la mère, comment finira cette querelle! Santa Virgina, mettez-vous entre eux.
Le baron
qui se promenait à grands pas, vint s’asseoir. Une sévérité glacée rembrunissait son visage; il regarda fixement sa fille et lui dit d’une voix douce et affaiblie:
– Eh bien? Ginevra, non, tu ne l’épouseras pas. Oh! ne me dis pas: oui! ce soir.. Laisse-moi croire le contraire. Veux-tu voir ton père à genoux, et ses cheveux blancs prosternés devant toi je vais te supplier…
– Ginevra Piombo, répondit-elle, n’a pas 100été habituée à promettre et à ne pas tenir. Je suis votre fille.
– Elle a raison, dit la baronne, nous sommes mises au monde pour nous marier

– Ainsi vous l’encouragez dans sa désobéissance
.
– Ce n’est pas désobéir, répondit Ginevra, que de se refuser à un ordre injuste.
– Il ne peut pas être injuste quand il émane de la bouche de votre père, ma fille!
….. Et pourquoi me jugez-vous? La répugnance que j’éprouve n’est-elle pas un conseil d’en haut? Je vous préserve peut-être d’un malheur
– Le malheur serait qu’il ne m’aimât pas
!…
– Toujours lui!

– Oui, toujours, reprit-elle
, il est ma vie, mon bien, ma pensée, et même en vous obéissant, il serait toujours dans mon cœur.
– Tu ne nous aimes plus
s’écria Piombo.
– Oh! dit Ginevra en agitant la tête.
– Eh bien
, oublie-le, reste-nous fidèle….. Après nous… tu comprends.
– Mon père, voulez-vous me faire désirer votre mort? s’écria Ginevra.
– Je vivrai plus long-temps que toi
; car les enfants, qui n’honorent pas leurs parens, meurent promptement!… s’écria son père, parvenu au dernier degré de l’exaspération.
– Raison de plus pour me marier promptement et être heureuse!
dit-elle.
Ce sang-froid, cette puissance de raisonnement achevèrent de troubler Piombo. Le sang lui porta violemment à la tête,
et il devint pourpre. C’était effrayant à voir.
Ginevra frissonna. Elle s’élança comme un oiseau sur les genoux de son père; et, lui passant ses bras d’amour autour du cou, elle lui caressa le visage, les cheveux, et s’écria tout attendrie:
– Oh! oui, que je meure la première!…. car je ne te survivrais pas, mon père, mon bon père!
Oh! ma Ginevra!… ma folle, ma Ginevrina, ma Ginevretta!.. répondit Piombo dont toute la colère se fondit, à cette caresse, comme une glace sous les rayons du soleil.
– Il était temps que vous finissiez
!… dit la baronne d’une voix émue.
– Pauvre
maman!…
– Ah! Ginevretta!
Ginevra bella!…
102Et le père jouait avec sa fille comme avec un enfant de six ans. Il s’amusait à défaire les tresses ondoyantes de ses cheveux, à la faire sauter. Il y avait de la folie dans l’expression de sa tendresse. Bientôt sa fille le gronda
, en l’embrassant, et tenta d’obtenir, par la grâce de ses jeux et en plaisantant, l’entrée de Louis au logis; mais tout en plaisantant aussi, son père refusait. Elle bouda, revint, bouda encore; mais à la fin de la soirée, elle se trouva toute contente d’avoir gravé dans le cœur de son père et son amour pour Louis et l’idée d’un mariage prochain.
Le lendemain elle ne parla plus de son amour, elle alla plus tard à l’atelier, et en revint de bonne heure. Elle devint plus caressante pour son père qu’elle ne l’avait jamais été, et se montra pleine de reconnaissance, comme pour le remercier du consentement qu’il semblait donner à son mariage par son silence.
Le soir, elle faisait long-temps de la musique, et souvent elle s’écriait:
– Il faudrait une voix d’homme pour ce nocturne!
103Elle était Italienne, c’est tout dire. Au bout de huit jours, sa mère lui fit un signe, elle vint, puis à l’oreille et à voix basse:
– J’ai amené ton père, à le recevoir, lui dit-elle.
Ginevra sauta de joie comme un enfant.
– Oh!
ma mère! oh! que je suis heureuse!
Ce jour-là, Ginevra eut donc le bonheur de revenir à l’hôtel de son père
, en donnant le bras à Louis. Cétait la seconde fois que le pauvre officier sortait de sa cachette.
Les actives sollicitations que Ginevra faisait faire auprès du duc de Feltre, alors ministre de la guerre, avaient été couronnées d’un plein succès. Louis venait d’être réintégré sur le contrôle des officiers en disponibilité. C’était un bien grand pas vers un meilleur avenir.
Le jeune chef de bataillon ayant été instruit par son amie de toutes les difficultés qui l’attendaient auprès du baron, n’osait avouer la crainte qu’il avait de ne pas lui plaire. Cet homme si courageux contre l’adversité, si brave sur un champ de bataille, tremblait en pensant à son entrée dans le salon de Piombo. Ginevra 104le sentit tressaillir, et cette émotion, dont elle devinait le principe, fut pour elle une délicieuse preuve d’amour.
– Comme vous êtes pâle
!… lui dit-elle quand ils arrivèrent à la porte de l’hôtel.
– Ô Ginevra! s’il ne s’agissait que de ma vie

Bartholoméo avait sans doute été prévenu par sa femme de la présentation officielle de celui que Ginevra aimait; car, en entendant les pas de sa fille, il n’alla pas à sa rencontre et resta dans le fauteuil où il avait l’habitude d’être assis. Il était sombre, et la sévérité de son front avait quelque chose de glacial.
– Mon père, dit Ginevra, je vous amène une personne que vous aurez sans doute plaisir à voir. Voici M. Louis, un soldat qui combattait à quatre pas de l’empereur au Mont-
St.-Jean…
Le baron de Piombo se leva, jeta un regard furtif sur Louis, et lui dit d’une voix sardonique:

– Monsieur n’est pas décoré?
– Je ne porte pas la légion-d’honneur
105répondit timidement Louis qui restait humblement debout.
Ginevra blessée de l’impolitesse de son père, avança une chaise.

La réponse de l’officier satisfit le vieux serviteur de Napoléon.
Madame Piombo s’apercevant que les sourcils de son mari reprenaient leur position naturelle, se hasarda à dire:
– La ressemblance de monsieur avec Nina Porta est étonnante. Ne trouvez-vous pas que Monsieur a toute la physionomie des Porta?
– Cela est tout
naturel, répondit le jeune homme sur qui les yeux flamboyants de Piombo s’arrêtèrent, Nina était ma sœur…
– Tu es Luigi Porta
?… demanda le vieillard d’une voix faible, mais en lui lançant un regard furieux.
– Oui!
Bartholoméo Piombo se leva
. Il chancela et fut obligé de s’appuyer sur une chaise. Il regarda sa femme. Maria Piombo vint à lui; et, tous deux silencieux et se donnant le bras, sortirent du salon en abandonnant leur fille avec une sorte d’horreur.
106Luigi Porta stupéfait regarda Ginevra. Elle était devenue aussi blanche qu’une statue de marbre, et se tenait debout, les yeux fixés sur la porte par laquelle son père et sa mère venaient de disparaître. Il y avait dans leur silence et leur retraite quelque chose de si solennel qu’elle en était effrayée, et c’était la première fois peut-être que le sentiment de la crainte entrait dans son cœur. Elle joignit ses mains, et, les pressant l’une contre l’autre avec force, elle dit d’une voix si émue qu’elle ne pouvait guère être entendue que d’un amant:
– Oh! qu’il y a
de malheur dans un mot!
– Si je suis étonné, Ginevra, c’est parce que vous êtes saisie d’effroi. Mais, au
nom de notre amour, qu’ai-je donc dit? demanda Luigi Porta.
– Mon père, répondit-elle, ne m’a jamais parlé de notre déplorable histoire, et j’étais trop jeune quand j’ai quitté la Corse pour la savoir.
– Nous serions ennemis
?.. demanda Luigi en tremblant.
– Oui. En questionnant ma mère, j’ai appris que les Porta
ayant tué mes frères et brûlé 107notre maison, mon père avait massacré toute cette famille. Comment avez-vous survécu, vous qu’il croyait avoir attaché aux colonnes d’un lit avant de mettre le feu à la maison.
– Je ne sais, répondit Luigi. À six ans, j’ai été amené à Gênes, chez un vieillard nommé Colonna. Aucun détail sur ma famille ne m’a été donné. Je savais seulement que j’étais orphelin, sans fortune, et que Colonna était mon tuteur.

J’ai porté son nom, jusqu’au jour où je suis entré au service. Alors il m’a fallu des actes pour prouver qui j’étais, et alors seulement le vieux Colonna m’a dit que moi, faible et presque enfant encore, j’avais des ennemis. Il m’a engagé à ne prendre que le nom de Luigi pour leur échapper. C’est ce que j’ai fait.
– Partez, partez, Luigi
!… s’écria Ginevra. Je vais vous accompagner. Tant que vous êtes dans la maison de mon père, vous n’avez rien à craindre; mais prenez bien garde à vous; car aussitôt que vous en sortirez, vous marcherez de danger en danger. Mon père a deux Corses à son service, et si ce n’est pas lui qui menacera vos jours, ce seront eux.
108– Ginevra, dit-il, cette haine
héréditaire existera-t-elle donc entre nous?
La jeune fille sourit tristement et baissa la tête.

Elle la releva bientôt avec une sorte de fierté, et dit:
– Oh Luigi!
il faut que nos sentimens soient bien purs et bien sincères, pour que j’aie la force de marcher dans la voie où je vais entrer!… Mais il s’agit d’un bonheur qui doit durer toute la vie, n’est-ce pas?
Luigi ne répondit que par un sourire, et pressa la main de Ginevra. La jeune fille comprit qu’
il n’y avait qu’un véritable amour qui pût dédaigner en ce moment les protestations vulgaires. L’expression calme et consciencieuse des sentimens de Luigi en annonçait en quelque sorte la force et la durée. Alors la destinée de ces deux époux fut accomplie.
Ginevra entrevit de bien cruels combats à soutenir; mais l’idée d’abandonner son amant, idée qui peut-être avait flotté dans son âme, s’évanouit complètement. Elle était à lui pour toujours.
Elle l’entraîna tout-à-coup avec une sorte 109d’énergie hors de l’hôtel, et ne le quitta qu’au moment où il atteignit la maison dans laquelle M. Servin lui avait loué un modeste logement.
Quand Ginevra
revint chez son père, elle avait pris cette espèce de sérénité que donne une résolution forte. Aucune altération dans ses manières ne peignit une inquiétude. Elle leva, sur son père et sa mère qu’elle trouva prêts à se mettre à table, des yeux dénués de hardiesse et pleins de douceur. Elle vit que sa vieille mère avait pleuré, et la rougeur de ses paupières flétries ébranla un moment son cœur, mais elle cacha son émotion Piombo, silencieux et sombre, semblait être en proie à une douleur trop violente, trop concentrée pour qu’il pût la trahir par des expressions ordinaires. Les gens servirent le dîner; mais personne n’y toucha. L’horreur de la nourriture est un des symptômes qui trahissent les grandes crises de l’âme. Tous trois se levèrent sans qu’aucun d’eux se fût adressé la parole. Tout s’était accompli par gestes.
Quand Ginevra fut placée entre son père et sa mère dans leur grand salon sombre et solennel, Piombo voulut parler, mais il ne 110trouva pas de voix; il essaya de marcher, et ne trouva pas de force; alors il revint s’asseoir et sonna.
– Jean, dit-il enfin au domestique, allumez du feu, j’ai froid

Ginevra tressaillit et regarda son père avec anxiété. Le combat qu’il se livrait devait être horrible,
car sa figure était bouleversée. Ginevra connaissait l’étendue du péril qui la menaçait; mais elle ne tremblait pas; tandis que les regards furtifs que Bartholoméo jetait sur sa fille, semblaient annoncer qu’il craignait en ce moment le caractère dont il avait si complaisamment développé la violence. Entre eux, tout devait être extrême. Aussi, la certitude du changement qui pouvait s’opérer dans les sentimens du père et de la fille, animait-elle le visage de la baronne d’une expression de terreur.
– Ginevra, dit enfin Piombo sans oser la regarder, vous aimez l’ennemi de votre famille.
– Cela est vrai! répondit-elle.
– Il faut choisir entre lui et nous. Notre vendetta fait partie de nous
mêmes: qui 111n’épouse pas ma vengeance n’est pas de ma famille.
– Mon choix est fait
! répondit-elle encore d’une voix calme.
La tranquillité de la jeune fille trompa Bartholoméo.
– Ô ma chère fille
!.. s’écria-t-il.
Puis des larmes, les premières et les seules qu’il répandit dans sa vie, humectèrent ses paupières.
– Je serai sa femme
!…. dit brusquement Ginevra.
Bartholoméo eut comme un éblouissement; mais il reprit son sang-froid et répliqua:
– Cela ne sera pas de mon vivant, car je n’y consentirai jamais
Ginevra garda le silence.
– Mais, dit le baron en continuant, songes-tu que Luigi est le fils de celui qui a tué tes frères

– Il avait six ans au moment où le crime a été commis
; il doit en être bien innocent, répondit-elle.
– Un Porta!
.. s’écria Bartholoméo.
– Mais, ai-je jamais pu partager cette 112haine
!.. dit vivement la jeune fille. M’avez-vous élevée dans cette croyance qu’un Porta était un monstre? Pouvais-je penser qu’il restât un seul de ceux que vous aviez tués? N’est-il pas plus naturel que vous fassiez céder votre vendetta que moi mon amour?
– Un Porta!
.. dit Piombo. Mais si son père t’avait trouvée dans ton lit, tu ne vivrais pas. Il t’aurait donné cent fois la mort
– Cela se peut, répondit-elle
; mais son fils m’a donné plus que la vie Sa seule vue m’apporte un bonheur sans lequel il n’y a pas de vie. Il m’a appris à sentir! J’ai peut-être vu des figures plus belles encore que la sienne, mais aucune ne m’a charmée comme lui; j’ai peut-être entendu des voix….. non, non, jamais de plus mélodieuses Il m’aime! Il sera mon mari.
– Jamais
!… dit Piombo en se levant et en criant avec une violence inouïe. J’aimerais mieux te savoir morte, Ginevra!
Alors il se leva, se mit à parcourir à grands pas le salon, et laissa échapper ces paroles après des pauses qui peignaient toute son agitation:
113Vous croyez peut-être l’emporter sur ma volonté? Détrompez-vous.
Je ne veux pas qu’un Porta soit mon gendre
Telle est ma sentence.
Qu’il ne soit plus question de ceci entre nous.
Je suis Bartholoméo di Piombo, entendez-vous, Ginevra?
– Attachez-vous quelque sens mystérieux à ces paroles
? demanda-t-elle froidement.
– Oui, elles signifient que j’ai un poignard
et que je ne crains pas les hommes!..
La jeune fille se leva.
– Eh bien
, dit-elle, je suis Ginevra di Piombo, et je déclare que dans six mois je serai la femme de Luigi Porta!
– Vous êtes un tyran, mon père!.. ajouta-telle après une pause effrayante.
Bartholoméo serra ses poings, et
, frappant sur le marbre de la cheminée:
– Ah! nous sommes à Paris dit-il en murmurant.
Puis il se tut, se croisa les bras, pencha la tête sur sa poitrine, et ne prononça plus une seule parole pendant toute la soirée.

114La jeune fille affecta un sang-froid incroyable après avoir prononcé son arrêt. Elle se mit au piano, chanta, joua des morceaux ravissants avec une grâce et un sentiment qui annonçaient une parfaite liberté d’esprit, triomphant ainsi de son père dont le front ne paraissait pas s’adoucir.
Le vieillard ressentit cruellement cette injure tacite; mais il recueillait en ce moment un des fruits amers de l’éducation qu’il avait donnée à sa fille. Le respect est une barrière qui protège autant un père et une mère qu’un enfant: elle évite à ceux-ci des chagrins; à celui-là, des remords.
Le lendemain, Ginevra, voulant sortir à l’heure ordinaire à laquelle elle avait coutume de se rendre à l’atelier, trouva la porte de l’hôtel fermée pour elle. Bartholoméo avait donné l’ordre de ne pas laisser passer sa fille. Ginevra inventa bientôt un moyen d’instruire Luigi Porta des sévérités dont elle était victime.
Une femme-de-chambre qui ne savait pas lire, fit parvenir au jeune officier la lettre que lui écrivit Ginevra. Pendant cinq jours les deux amans surent correspondre, grâces à ces ruses 115qu’on sait toujours machiner à vingt ans. Le père et la fille se parlèrent rarement. Tous deux gardaient au fond du cœur un principe de haine. Ils souffraient, mais orgueilleusement et en silence. Reconnaissant combien étaient forts les liens d’amour qui les attachaient l’un à l’autre, ils semblaient essayer de les briser sans pouvoir y parvenir. Nulle pensée douce ne venait plus comme autrefois faire briller les traits sévères de Bartholoméo quand il contemplait sa Ginevra. Il était morne. La jeune fille avait quelque chose de farouche en regardant son père. Le reproche siégeait sur ce front d’innocence. Elle se livrait bien à d’heureuses pensées; mais des remords semblaient ternir ses yeux. Il n’était même pas difficile de deviner qu’elle ne pourrait jamais jouir tranquillement d’une félicité, qui ferait le malheur de ses parens. Chez Bartholoméo comme chez sa fille, toutes les irrésolutions causées par la bonté native de leurs âmes devaient néanmoins échouer devant leur fierté et devant cette rancune particulière aux Corses. En effet ils s’encourageaient l’un et l’autre dans leur colère, et fermaient les yeux sur 116l’avenir. Peut-être aussi se flattaient-ils que l’un céderait à l’autre.
Le jour de la naissance de Ginevra, sa mère, désespérée de cette désunion qui prenait un caractère grave, médita de réconcilier le père et la fille, grâces aux souvenirs de cet anniversaire.

Ils étaient réunis tous trois dans la chambre de Bartholoméo; mais Ginevra, devinant l’intention de sa mère à l’hésitation peinte sur son visage, souriait tristement.
En ce moment, un domestique annonça deux notaires. Ils entrèrent.
Bartholoméo regarda fixément ces deux hommes de loi dont les figures froidement compassées avaient quelque chose de blessant pour des âmes aussi passionnées que l’étaient celles des trois principaux acteurs de cette scène. Le vieillard se tourna vers sa fille d’un air inquiet, et vit sur son visage une expression de contentement et un sourire de triomphe qui lui firent soupçonner quelque catastrophe. Alors il affecta de garder, à la manière des sauvages, une immobilité mensongère. Son visage fut impassible et il regarda l117es deux notaires avec une sorte de curiosité calme.
Les étrangers s’assirent après y avoir été invités par un geste du vieillard.
– Monsieur est sans doute M. le baron de Piombo
?… demanda le plus âgé.
Bartholoméo s’inclina.

Le notaire fit un léger mouvement de tête et regarda Ginevra avec la sournoise expression d’un employé au trésor.
Puis, il tira sa tabatière, l’ouvrit, y prit une pincée de tabac, et se mit à la humer à petits coups, d’abord en cherchant les premières phrases de son discours, puis en les prononçant, (manœuvre oratoire que ce signe – représentera très-imparfaitement).
– Monsieur, dit-il, – nous sommes envoyés vers vous, – mon collègue et moi, – pour accomplir le vœu de la loi, et – mettre un terme aux divisions qui – paraîtraient – s’être introduites – entre vous et mademoiselle votre fille, – au sujet – de – son – mariage avec
M. Luigi Porta, – mon client.
Cette phrase assez pédantesquement débitée, parut probablement trop belle au notaire pour 118qu’on pût la comprendre d’un seul coup
, il s’arrêta, en regardant Bartholoméo avec une expression particulière aux gens d’affaires et qui tient le milieu entre la servilité et la familiarité. Habitués à feindre de prendre beaucoup d’intérêt aux personnes avec lesquelles ils parlent, les notaires finissent par faire contracter à leur figure l’habitude d’une grimace qu’ils revêtent et quittent comme leur petit pallium officiel. Ce masque de bienveillance, dont il est si facile de saisir le mécanisme et la fausseté, irrita tellement Bartholoméo qu’il lui fallut rappeler toute sa raison pour ne pas jeter le notaire par les fenêtres. Une expression de colère se glissa dans toutes ses rides; et, en la voyant, l’homme de la loi se dit en lui-même:
– Je produis de l’effet!
– Mais, reprit-il d’une voix mielleuse, monsieur le baron, dans ces sortes d’occasions, notre ministère commence toujours par être essentiellement conciliateur
Daignez donc avoir la bonté de m’entendre? – Il est évident que mademoiselle Ginevra Piombo atteint aujourd’hui l’âge auquel il suffit de faire des sommations respectueuses pour qu’il soit 119passé outre à la célébration d’un mariage, malgré le défaut de consentement des parens… Or, il est d’usage dans les familles qui jouissent d’une certaine considération, – qui appartiennent à la société, – qui conservent quelque dignité, – auxquelles il importe enfin de ne pas donner le secret de leurs divisions, – et qui, d’ailleurs, ne veulent pas se nuire à elles-mêmes en frappant de réprobation l’avenir de deux jeunes époux, (car – c’est se nuire à soi-même!) – il est d’usage, dis-je, – parmi ces familles honorables – de ne pas laisser subsister des actes semblables – qui – restent; qui – sont des monumens d’une division qui – finit – par cesser.
– Du moment, monsieur, où une jeune personne a recours aux sommations respectueuses, elle annonce une intention trop décidée, pour qu’un père et – une mère, ajouta-t-il en se tournant vers la baronne, puissent espérer de la voir suivre leurs avis – Alors la résistance paternelle étant nulle – par ce fait – d’abord; puis, étant infirmée par la loi, il est constant que tout homme sage, après avoir fait une dernière remontrance à 120son enfant – lui donne la liberté de…
Le notaire s’arrêta,
car il s’aperçut qu’il aurait pu parler deux heures sans obtenir de réponse. Puis, il éprouvait une émotion particulière à l’aspect de l’homme qu’il essayait de convertir. En effet, il s’était fait une révolution extraordinaire sur le visage de Bartholoméo. Toutes ses rides contractées lui donnaient un air de férocité indéfinissable, et il jetait sur le notaire un regard de tigre.
La baronne était muette et passive. Ginevra, calme et résolue, attendait; car elle savait que la voix du notaire était plus puissante que la sienne, et alors elle semblait s’être décidée à garder le silence.
Au moment où l’homme de la loi se tut, cette scène devint effrayante, et même les deux étrangers tremblèrent; car jamais peut-être ils n’avaient été accueillis par un semblable silence. Ils se regardèrent comme pour se consulter, se levèrent et allèrent ensemble à la croisée.
– As-tu jamais rencontré des cliens fabriqués comme ceux-là?
…. demanda le plus âgé à son confrère.
121– Il n’y a rien à en tirer! répondit le plus jeune. À ta place, moi, je m’en tiendrais à la lecture de
ma sommation. Le vieux ne me paraît pas amusant. Il est colère, et tu ne gagnerais rien à vouloir discuter avec lui..
Alors le vieux notaire chargé des intérêts de Luigi
, tira un papier timbré contenant un procès-verbal rédigé à l’avance; et, après l’avoir lu, il demanda froidement à Bartholoméo quelle était sa réponse.
– Il y a donc en France des lois qui détruisent le pouvoir paternel
?….. demanda le Corse.
– Monsieur
… reprit le notaire de sa voix mielleuse.
– Qui arrachent une fille à son père

– Monsieur

– Qui privent un vieillard de sa dernière consolation

– Monsieur, votre fille ne vous appartient que…
– Qui le tuent

– Monsieur, permettez?

Il n’y a peut-être rien de
plus affreux que le sang-froid et les raisonnemens exacts d’un 122notaire au milieu des scènes passionnées où ils ont coutume d’intervenir. Les deux figures que Piombo avait devant lui, lui semblèrent échappées de l’enfer. Sa rage froide et concentrée ne connut plus de bornes au moment où la voix calme et presque flûtée de son petit antagoniste prononça ce fatal – «permettez.»
Alors il
sauta sur un long poignard suspendu à un clou au-dessus de sa cheminée, et s’élança sur sa fille. Les deux notaires se jetèrent entre lui et Ginevra; mais il renversa brutalement les deux conciliateurs en leur montrant une figure en feu et des yeux flamboyans qui paraissaient plus terribles que la clarté du poignard.
Quand Ginevra se vit en présence de son père, elle le regarda fixement d’un air de triomphe, s’avança lentement vers lui, et s’agenouilla.
– Non! non!
s’écria Piombo, je ne saurais!…
Et il lança
si violemment son arme, qu’elle alla s’enfoncer dans la boiserie.
– Eh bien
, grâce! grâce! dit-elle. Vous hésitez à me donner la mort, et vous me refusez 123la vie!… Oh! mon père, jamais je ne vous ai tant aimé, accordez-moi Luigi?.. – Je vous demande votre consentement à genoux!.. Ô mon père, votre fille s’humilie devant vous!… Mon Luigi ou la mort!
L’irritation violente qui la suffoquait l’empêcha de
parler, elle ne trouvait plus de voix; mais ses efforts convulsifs disaient assez qu’elle était entre la vie et la mort.
Bartholoméo la repoussa durement.
– Fuis
!… dit-il. La Luigi Porta ne saurait être Ginevra Piombo. Je n’ai plus de fille! Je n’ai pas la force de te maudire; mais je t’abandonne et tu n’as plus de père!
Ma Ginevra Piombo est enterrée là! s’écria-t-il d’un son de voix profond; et il se pressa fortement le cœur.
– Sors, donc
malheureuse!.. ajouta-t-il après un moment de silence. Sors, et ne reparais plus devant moi!
Puis, prenant
Ginevra par le bras et la serrant avec une force surnaturelle, il l’entraîna, et la conduisit silencieusement hors de la maison.
124– Luigi, s’écria Ginevra en entrant dans le modeste appartement où était l’officier
; mon Luigi? – nous n’avons d’autre fortune que notre amour!…
– Nous sommes plus riches que tous les rois de la terre
!.. répondit-il.
– Mon père et ma mère m’ont abandonnée, dit-elle avec une profonde mélancolie.
– Je t’aimerai pour eux.
– Nous serons donc bien heureux
!.. s’écria-telle avec une gaîté qui avait quelque chose d’effrayant.
– Oh
oui!…




125LE MARIAGE.

Le
jour où Ginevra quitta la maison de son père, elle alla prier madame Servin de lui accorder un asile et sa protection jusqu’à l’époque fixée par la loi pour son mariage avec Luigi Porta; mais elle fit là un premier apprentissage des chagrins que le monde sème autour de ceux qui ne suivent pas ses usages. Madame Servin était très-affligée du tort que l’aventure de Ginevra faisait à son mari; aussi reçut-elle froidement la fugitive. Elle lui apprit 126pardes paroles poliment circonspectes, qu’elle ne devait pas compter sur son appui. Trop fière pour insister, Ginevra, étonnée d’un égoïsme auquel elle n’était pas habituée, alla se loger dans l’hôtel garni le plus voisin de la maison où demeurait Luigi, et attendit impatiemment le jour de son mariage.
Luigi Porta venait passer ses journées aux pieds de sa fiancée. Son jeune amour, la pureté de ses paroles dissipaient les nuages que la réprobation paternelle amassait sur le front de Ginevra. Il peignait l’avenir si beau, qu’elle finissait par sourire; et, chaque jour, des scènes ravissantes lui faisaient insensiblement oublier la rigueur de ses parens.
Un matin, la servante de l’hôtel lui remit plusieurs
paquets volumineux, apportés par un inconnu. C’étaient des étoffes, du linge, et une foule de choses nécessaires à une jeune femme qui se met en ménage. Elle reconnut dans cet envoi, la prévoyante bonté d’une mère. En visitant ces présens, elle trouva une bourse contenant qui lui appartenait, et à laquelle la baronne avait joint le fruit de ses économies. L’argent était 127accompagné d’une lettre par laquelle la Maria Piombo, conjurait d’abandonner son funeste projet de mariage, s’il en était encore temps. Elle lui avouait qu’il lui avait fallu des précautions inouïes pour lui faire parvenir ces faibles secours. Elle lui disait de ne pas l’accuser de dureté, si, par la suite, elle la laissait dans l’abandon; car elle craignait de ne pouvoir plus l’assister, tant Bartholoméo avait pris des mesures sévères pour l’en empêcher. Elle la bénissait, lui souhaitait de trouver le bonheur, dans ce fatal mariage, si elle y persistait, lui assurant qu’elle ne pensait qu’à sa fille chérie.
En cet endroit, des larmes avaient effacé plusieurs mots de la lettre.
Oh! ma mère, ma mère! s’écria Ginevra tout attendrie.
Elle éprouvait le besoin de se jeter à ses genoux, de la voir et de respirer l’air bienfaisant de la maison paternelle. Elle s’élançait déjà quand Luigi entra. Elle le regarda, et toute sa tendresse s’évanouit, ses larmes se séchèrent. Elle ne se sentit pas la force d’abandonner Luigi. Il était si malheureux et si ai128mant! Savoir qu’on est l’espoir d’une noble créature, l’aimer, et l’abandonner ce sacrifice était une trahison. Ginevra eut la générosité d’ensevelir sa douleur au fond de son âme. Puis l’amour donne aux cœurs dont il s’empare une indifférence pour tout ce qui est hors de leur sphère, qui va jusqu’à la férocité.
Enfin le jour du mariage arriva.

Ginevra ne vit personne autour d’elle; car Luigi avait profité du moment où elle s’habillait pour aller chercher les témoins nécessaires à la signature de leur acte de mariage.
Ces témoins étaient de braves gens. L’un, ancien maréchal des logis de hussards, avait contracté, à l’armée, envers Luigi, de ces obligations qui ne s’effacent jamais du cœur d’un honnête homme. Il s’était mis loueur de voitures et possédait quelques fiacres. L’autre, entrepreneur de maçonnerie, était le propriétaire de la maison où les nouveaux époux devaient demeurer.
Ils vinrent avec Luigi prendre la mariée. Ces gens peu accoutumés aux grimaces sociales et ne voyant rien que de très-simple dans le service qu’ils rendaient à Luigi, s’étaient 129habillés proprement, mais sans luxe, de manière que rien n’annonçait qu’ils fissent partie du joyeux cortège d’une noce. Ginevra, elle-même, s’était mise très-simplement, afin de se conformer à sa fortune; cependant sa beauté avait quelque chose de si noble et de si imposant qu’à son aspect, la parole expira sur les lèvres des deux témoins, qui se croyaient obligés de lui adresser un compliment; ils la saluèrent avec respect, elle s’inclina. Alors ils la regardèrent en silence et ne surent plus que l’admirer; mais cette réserve jeta du froid entre eux; car la joie ne peut éclater que parmi des gens qui se sentent égaux. Le hasard voulut donc que tout fût sombre et grave autour des deux fiancés, et que rien ne reflétât leur félicité.
Comme l
’église et la mairie n’étaient pas très-éloignées de l’hôtel, Luigi donna le bras à sa fiancée; et, suivis des deux témoins que leur imposait la loi, ils y allèrent tous à pied, sans pompe, et avec une simplicité qui dépouillait cette grande scène de la vie sociale, de toute solennité. Ils trouvèrent dans la cour de la mairie une foule d’équipages qui 130annonçaient une nombreuse compagnie. Ils montèrent et arrivèrent à une grande salle où les mariés dont le bonheur était indiqué pour ce jour-là, attendaient assez impatiemment le maire du quartier.
Ginevra alla s’asseoir avec Luigi au bout d’un grand banc. Leurs témoins restèrent debout, faute de sièges.
Il y avait là deux mariées pompeusement habillées de blanc, chargées de rubans, de dentelles, de perles et couronnées de bouquets de fleurs d’oranger dont les frais boutons tremblaient sous le voile diaphane dont elles étaient parées. Leurs mères les accompagnaient et les regardaient d’un air tout à la fois satisfait et craintif. Elles étaient entourées de leurs familles joyeuses. Toutes les jeunes filles jalouses, félicitaient les mariées, de la voix, du geste ou du regard; et ces dernières ne pouvaient rien voir qui ne fût embelli par elles; car tous les yeux réfléchissaient leur bonheur. Chaque figure semblait leur prodiguer des bénédictions. Elles faisaient l’orgueil, le plaisir de leurs parens. Les pères, les témoins, les frères, les sœurs allaient et venaient. On eût dit un 131essaim de papillons se jouant dans un rayon de soleil prêt à disparaître. C’était un beau spectacle!… Il n’y avait personne qui ne sentît la valeur de ce moment fugitif de la vie humaine, où le cœur se trouve entre deux espérances: les souhaits du passé et les promesses de l’avenir.
À cet aspect, Ginevra sentit son cœur se gonfler; mais aussi elle pressa le bras de Luigi, et Luigi lui lança un regard qui valait toutes les fêtes de la terre. Une larme roula dans les yeux du jeune Corse; car il ne comprit jamais mieux qu’alors tout ce que sa Ginevra lui sacrifiait. Cette larme précieuse fit oublier à la jeune fille l’abandon dans lequel elle se trouvait. L’amour versa des trésors de lumière sur cette scène; et alors, les deux amans, dont les cœurs battaient avec force et à l’unisson, ne virent plus qu’eux au milieu de ce tumulte. Ils étaient là, seuls, dans cette foule, tels qu’ils devaient être dans la vie. Leurs témoins, indifférens à une cérémonie dont ils ignoraient l’intérêt, causaient tranquillement de leurs affaires.
– L’avoine est bien chère
!…. disait le maréchal-des-logis au maçon.
132– Elle n’est pas encore si renchérie que le plâtre, proportion gardée
!.. répondit l’entrepreneur.
Et ils firent un tour dans la salle.
– Comme on perd du temps ici
!… s’écria le maçon en remettant dans sa poche une grosse montre d’argent.
Luigi et Ginevra, serrés l’un contre l’autre, semblaient ne faire qu’une même personne.
C’était un bien puissant contraste que ces deux têtes ravissantes, unies par un même sentiment, également colorées, mélancoliques et silencieuses, exprimant les mêmes pensées, au même moment, en présence de deux noces bourdonnantes, devant quatre familles tumultueuses, étincelantes de parure, de diamans, de fleurs, et dont la gaîté avait quelque chose d’insolent. Tout ce que ces groupes bruyans et splendides mettaient de joie en dehors, Luigi et Ginevra l’ensevelissaient au fond de leurs cœurs. C’était d’un côté le fracas terrestre des corps; de l’autre, le silence des joies paisibles de l’âme: la terre et le ciel.
Mais la tremblante Ginevra ne pouvait tout-à-fait dépouiller les faiblesses de la femme; et, 133superstitieuse comme une Italienne, elle voulut voir un présage dans ce contraste. Elle garda au fond de son cœur un sentiment d’effroi, invincible autant que son amour. N’était-ce pas aussi un effet de cette loi humaine en vertu de laquelle tous nos plaisirs sont empreints d’une teinte noire?
Tout-à-coup, un employé ouvrit une porte à deux battans, l’on fit silence, et sa voix retentit comme un glapissement.
Il appelait
M. Luigi Porta et mademoiselle Ginevra di Piombo.
Ce fut un
moment de honte pour les deux époux. La célébrité du nom de Piombo, attirant l’attention, les spectateurs cherchèrent cette noce qui semblait devoir être somptueuse. Ginevra se leva, et ses regards foudroyans d’orgueil imposèrent à toute la foule. Donnant le bras à Luigi, elle marcha d’un pas ferme. Les deux témoins la suivaient.
Un murmure d’étonnement qui alla en croissant, un chuchottement général vint rappeler à Ginevra que le monde lui demandait compte de l’absence de ses parens. La malédiction paternelle la suivait partout.
134 Attendez les familles
? dit le maire à l’employé qui lisait promptement l’acte.
– Le père et la mère protestent
! répondit flegmatiquement le secrétaire.
– Des deux côtés
reprit le maire.
– L’époux est orphelin.
– Où sont les témoins
, les amis?…
– Les voici! répondit encore le secrétaire, en montrant les
deux hommes immobiles et muets, qui, les bras croisés, ressemblaient à deux statues.
– Mais
s’il y a protestation dit le maire.
– Les
sommations respectueuses ont été légalement faites… répliqua l’employé, en se levant pour transmettre au fonctionnaire les pièces annexées à l’acte de mariage.
Ce débat bureaucratique
avait quelque chose de flétrissant. Cétait en peu de mots toute une histoire. La haine des Porta et des Piombo, de terribles passions étaient analysées, inscrites sur une page de l’état civil, comme, sur la pierre d’un tombeau, sont gravées, en quelques lignes, les annales d’un peuple, souvent même en un mot: – Roberspierre – Napoléon
135Ginevra tremblait. Semblable à la colombe qui, traversant les mers, n’avait que l’arche pour poser ses pieds, elle ne pouvait réfugier son regard que dans les yeux de Luigi. Tout était sombre et froid autour d’elle. Le maire avait un air improbateur et sévère
; et son commis regardait les deux époux avec une curiosité malveillante. Rien n’eut jamais moins l’air d’une fête. C’était comme toutes les choses de la vie humaine quand elles sont dépouillées de leurs accessoires, – une misère; – un fait simple en lui-même, mais immense par la pensée.
Enfin, après
quelques interrogations auxquelles les époux répondirent, après quelques paroles marmotées par le maire, et après avoir signé leurs noms, Luigi et Ginevra furent unis. Ils traversèrent, la tête baissée, et honteux comme des coupables, deux haies de parens joyeux auxquels ils n’appartenaient pas et qui s’impatientaient presque du retard que leur causait ce mariage si triste en apparence.
Quand la jeune fille se trouva dans la cour de la mairie et sous le ciel, un soupir s’échappa de son sein. Elle ressemblait à une captive délivrée.
136– Oh! toute ma vie,
toute une vie de soins et d’amour suffira-t-elle pour reconnaître le courage et la tendresse de ma Ginevra!..
A
ces mots que des larmes de bonheur accompagnaient, la mariée oublia toutes ses souffrances; car elle avait souffert de se présenter devant le monde, réclamant un bonheur que sa famille refusait de sanctionner.
– Pourquoi les hommes se mettent-ils donc entre nous
?.. dit-elle avec une naïveté de sentiment qui ravit le pauvre Luigi.
Le plaisir rendit les deux époux plus légers
; ils ne voyaient ni ciel, ni terre, ni maisons, et il semblait qu’ils eussent des ailes en allant à l’église.
Enfin ils arrivèrent à une petite chapelle obscure et devant un autel sans pompe, où un vieux prêtre, chagrin, célébra leur union.
Là, comme à la mairie, ils furent entourés par les deux noces qui les poursuivaient de leur éclat. L’église, pleine d’amis et de parens, retentissait du bruit que faisaient les carrosses, les bedeaux, les suisses, les prêtres. Les autels brillaient de tout le luxe ecclésiastique. On ne voyait que fleurs, que parfums, que 137cierges étincelans, que coussins de velours brodés d’or; et. Il semblait que Dieu fût complice de cette joie d’un jour.
Quand il fallut tenir, au-dessus des têtes de Luigi et de Ginevra, ce symbole d’union éternelle, ce joug de satin blanc, doux, brillant, léger pour les uns, et de plomb pour le plus grand nombre, le prêtre chercha des yeux les jeunes garçons qui, d’ordinaire, remplissent joyeusement cet office, mais ce fut en vain; il fallut les faire remplacer par un enfant de chœur et par le maréchal-des-logis. L’ecclésiastique fit à la hâte une instruction aux époux, sur les périls de la vie, sur les devoirs qu’ils auraient à apprendre à leurs enfans; et à ce sujet, il glissa un reproche indirect sur l’absence des parens de Ginevra; puis, après les avoir unis devant Dieu, comme le maire les avait unis devant la loi, il se hâta d’achever sa messe et les quitta.
– Dieu les bénisse! dit le hussard au maçon sous le porche de l’église. Jamais deux créatures ne furent mieux faites l’une pour 138l’autre. Les parens de cette fille-là sont des infirmes. Je ne connais pas de soldat plus brave que le major Louis! Si tout le monde s’était comporté comme lui,
je ne sais pas ce qui serait arrivé…..
La bénédiction du soldat, la seule qui, dans ce jour, leur eût été donnée, répandit comme un baume sur le cœur de Ginevra.
– Adieu, mon brave! dit Luigi au maréchal, je te remercie.
– Tout à votre service, mon major
, âme, individu, chevaux et voitures, tout est à vous
Ils se séparèrent en se serrant la main, et Luigi remercia cordialement son propriétaire.
– Comme il t’aime
!.. dit Ginevra.
Mais Luigi entraîna vivement la jeune fille à la maison qu’ils devaient habiter, et ils atteignirent bientôt leur modeste appartement. Là, quand la porte fut refermée, Luigi, prenant sa femme dans ses bras et la serrant avec force, s’écria:
– Oh!
ma Ginevra, car maintenant tu es à moi, ici est la véritable fête!.. – Ici, reprit-il, tout nous sourira!…
Ils parcoururent ensemble les trois chambres 139dont leur logement était composé. La pièce d’entrée servait de salon et de salle à manger. À droite
, se trouvait une chambre à coucher; à gauche, un grand cabinet que Luigi avait fait arranger pour sa chère épouse. Là étaient les chevalets, la boîte à couleurs, les plâtres, les modèles, les mannequins, les tableaux, les cadres, les porte-feuilles, humble mobilier de l’artiste.
C’est ici que je travaillerai!…. dit-elle avec une expression enfantine.
Elle regarda long-temps la tenture, les meubles
; et toujours elle se retournait vers Luigi, et lui souriait finement, comme pour le remercier. En effet, il y avait une sorte de magnificence dans ce petit réduit. Une bibliothèque contenait les livres favoris de Ginevra; au fond était un piano.
– Mais, c’est ici que nous vivrons!…. dit-elle enfin.
Elle s’assit sur un divan, attira Luigi près d’elle, et lui serrant la main:
– Tu as bon goût!… dit-elle d’une voix caressante.
Oh! que je suis heureux!…
– Mais voyons donc tout
?.. demanda 140Ginevra à laquelle Luigi avait fait un mystère des ornemens de cette retraite.
Alors ils allèrent vers une chambre nuptiale,
toute fraîche, toute brillante, blanche comme une vierge, gracieuse image de leur union.
– Oh! sortons, sortons
!.. dit Luigi en riant.
– Mais je veux tout voir
?…
Et l’impérieuse Ginevra visita l’ameublement avec le soin curieux d’un antiquaire examinant
le fruste d’une médaille. Elle toucha les soieries, elle passa tout en revue avec le contentement naïf d’une jeune mariée qui déployé les richesses de sa corbeille.
– Nous
commeriçons par nous ruiner?… dit-elle d’un air moitié joyeux, moitié chagrin.
– C’est vrai! tout l’arriéré de ma solde est là
! répondit Luigi. Je l’ai vendu à un juif.
– Pourquoi?
reprit-elle d’un ton de reproche où perçait une satisfaction secrète. Crois-tu que je serais moins heureuse sous un toit? Mais, reprit-elle, tout cela est bien joli et c’est à nous!…
Luigi la contemplait avec tant d’enthousiasme qu’elle baissa les yeux et lui dit:

– Allons voir le reste!
141Au-dessus de ces trois chambres et sous les toits, il y avait un cabinet pour Luigi, une cuisine et une chambre de domestique. Ginevra fut
très-satisfaite de son petit domaine. La vue s’y trouvait bien bornée par le large mur d’une maison voisine, et la cour d’où venait le jour, était bien sombre et étroite; mais les deux amans avaient le cœur si joyeux, et l’espérance leur embellissait si bien l’avenir, qu’ils ne purent jamais voir que de charmantes images dans leur mystérieux asile. Ils étaient au fond de cette vaste maison et perdus dans l’immensité de Paris, comme deux perles, dans leur nacre, au sein des profondes mers. Pour tout autre, c’eût été une prison; pour eux, ce fut un paradis.
Les premiers ours de leur union appartinrent à l’amour. Il leur était trop difficile de se vouer tout-à-coup à un travail assidu, et ils ne surent pas résister au charme de leur propre passion. Luigi restait des heures entières couché aux pieds de sa Ginevra, admirant la couleur de ses cheveux, la coupe de son front, le ravissant encadrement de ses yeux, et la pureté, la blancheur des deux arcs sous lesquels ils 142s’agitaient lentement en exprimant le bonheur d’un amour satisfait; tandis que Ginevra caressait la chevelure de son Luigi, ne se lassant jamais de voir ce qu’elle nommait la beltà folgorante de son époux, la finesse de ses traits; et toujours plus séduite par la noblesse de ses manières de même qu’elle le séduisait toujours par la grâce entraînante des siennes. Ils jouaient comme des enfans avec des riens, et ces riens les ramenaient toujours à leur passion; et ils ne cessaient leurs jeux que pour tomber dans toute la rêverie du far niente. Alors, un air chanté par Ginevra, leur reproduisait encore les ineffables joies, les nuances délicieuses de leur amour. Puis ils allaient, unissant leurs pas comme ils avaient uni leurs âmes, parcourant les campagnes, retrouvant leur amour partout: dans les fleurs, sur les cieux, au sein des teintes ardentes du soleil couchant; ils le lisaient jusques sur les nuées capricieuses qui se combattaient dans les airs. Une journée ne ressemblait jamais à la précédente, car leur amour allait croissant parce qu’il était vrai. Ils s’étaient éprouvés en peu de jours, et ils avaient instinctivement reconnu que leurs âmes 143étaient de celles dont les richesses inépuisables semblent toujours promettre de nouvelles jouissances pour l’avenir. C’était l’amour dans toute sa naïveté, avec ses interminables causeries, ses phrases inachevées, ses longs silences, son repos oriental et sa fougue. Luigi, et Ginevra avaient tout compris de l’amour. N’est-il pas comme la mer qu’on voit en un moment, que les âmes vulgaires accusent; tandis, que çà et là, dans la foule, des êtres privilégiés peuvent passer leur vie à l’admirer, y découvrant sans cesse de changeans phénomènes qui ravissent.
Cependant, un jour, la prévoyance vint tirer les jeunes époux de leur
Eden. Il leur était devenu nécessaire de travailler pour vivre.
Ginevra, qui avait un talent particulier pour imiter les vieux tableaux, se mit à faire des copies. Elle se forma bientôt une clientelle parmi les brocanteurs.
De son côté, Luigi chercha très-activement de l’occupation; mais il était bien difficile à un jeune officier dont tous les talens se bornaient à bien connaître la stratégie, de trouver de l’emploi à Paris. Enfin un jour que, 144lassé de ses vains efforts, il avait le désespoir dans l’âme, en voyant que le fardeau de leur existence n’était supporté que par Ginevra, il songea à tirer parti d’un bien faible talent qu’il possédait. Son écriture était fort belle, et il avait le don d’écrire aussi vite que bien. Avec une constance dont sa femme lui donnait l’exemple, il alla solliciter les avoués, les notaires, les avocats de Paris. La franchise de ses manières, sa situation, intéressèrent vivement en sa faveur. Il obtint assez de copies et d’expéditions pour être obligé de se faire aider par des jeunes gens. Insensiblement il éleva un bureau d’écritures qui eut une certaine vogue. Le produit de ce bureau et le prix des tableaux de Ginevra, finirent par mettre le jeune ménage dans une aisance dont les deux époux étaient fiers, car ce bien-être provenait de leur industrie.
Ce fut pour eux le plus beau moment de leur vie. Les journées s’écoulaient rapidement entre les occupations et l’amour. Le soir, quand ils avaient bien travaillé, ils se retrouvaient avec bonheur, dans la petite cellule de Ginevra. La musique les consolait de 145leurs fatigues. Alors jamais une expression de mélancolie ne venait obscurcir les traits de la jeune femme et jamais elle ne se permit une plainte. Elle savait toujours apparaître à son Luigi, le sourire sur les lèvres, les yeux rayonnans de joie. Tous deux caressaient une pensée dominante qui leur eût fait trouver du plaisir aux occupations les plus rudes. Ginevra se disait qu’elle travaillait pour Luigi; et Luigi, pour Ginevra. Parfois, en l’absence de son mari, la jeune femme songeait au bonheur parfait qu’elle aurait eu, si cette vie d’amour s’était écoulée en présence de son père et de sa mère; et alors elle tombait dans une mélancolie profonde. Elle éprouvait toute la puissance des remords. De sombres tableaux passaient comme des ombres dans son imagination: c’était son vieux père seul, ou sa mère pleurant le soir, et dérobant ses larmes à l’inflexible Piombo; ces deux têtes blanches et graves, elle les voyait quelquefois se dresser soudain devant elle, et il lui semblait qu’elle ne devait plus les contempler qu’à la lueur fantastique du Souvenir. Cette idée la poursuivait comme un pressentiment.
146Elle célébra l’anniversaire de son mariage en donnant à son mari un portrait qu’il avait souvent désiré. C’était celui de sa Ginevra. Jamais la jeune artiste n’avait rien composé d’aussi remarquable. À part une ressemblance parfaite, l’éclat de sa beauté, la pureté de ses sentimens, le bonheur de l’amour y étaient rendus avec une sorte de magie. Le chef-d’œuvre fut inauguré.
Ils passèrent encore une autre année au sein de l’aisance. Alors l’histoire de leur vie peut se faire en trois mots: ils étaient heureux. Il ne leur arriva donc aucun événement qui mérite d’être rapporté.
Au commencement de l’hiver de l’année
1817, les marchands de tableaux conseillèrent à Ginevra de leur donner autre chose que des copies, parce qu’ils ne pouvaient plus les vendre. Alors madame Luigi reconnut le tort qu’elle avait eu de ne pas s’exercer à peindre des tableaux de genre. Elle aurait acquis un nom. Elle essaya; mais il fallut des modèles. Elle entreprit aussi de faire des portraits; mais elle eut à lutter contre une foule d’artistes encore moins riches qu’elle. Cependant, comme Luigi et 147Ginevra avaient amassé quelque argent, ils ne désespérèrent pas de l’avenir.
À la fin de l’hiver, au mois d’avril 1818, Luigi travaillait sans relâche; mais il avait tant de concurrens, et le prix des écritures était tellement baissé qu’il ne pouvait plus employer personne, et il se trouvait dans la nécessité de consacrer plus de temps qu’autrefois à son labeur pour en retirer la même somme.
Sa femme avait fini plusieurs tableaux qui n’étaient pas sans mérite; mais les marchands n’achetaient même pas ceux des artistes en réputation. Ginevra les offrit à vil prix, sans pouvoir les vendre.
Leur situation était quelque chose d’épouvantable. Leurs âmes nageaient dans le bonheur; l’amour les accablait de ses trésors, et la Pauvreté se levait comme un squelette au milieu de cette moisson de plaisirs. Ils se cachaient l’un à l’autre leurs inquiétudes. C’était au moment où Ginevra se sentait prête à pleurer en voyant son Luigi souffrir, qu’elle le comblait de caresses; de même que Luigi gardait un noir chagrin au fond de son cœur, en exprimant le plus tendre amour. Il semblait 148qu’ils trouvassent une compensation à tous leurs maux dans l’exaltation de leurs sentimens; et alors leurs paroles, leurs joies, leurs jeux étaient empreints d’une espèce de frénésie. Ils avaient peur de l’avenir. Or, quel est le sentiment dont la force puisse se comparer à celle d’une passion qui doit cesser le lendemain, tuée par la Mort ou par la Nécessité? Quand ils se parlaient de leur indigence, c’était en riant. Ils éprouvaient le besoin de se tromper l’un et l’autre, et tous deux saisissaient avec une égale ardeur le plus léger espoir.
Une nuit, Ginevra chercha vainement Luigi auprès d’elle
. Elle se leva tout effrayée. Une faible lueur qui se dessinait sur le mur noir de la petite cour, lui fit deviner que Luigi travaillait pendant la nuit. Il attendait que sa femme fût endormie avant de monter à son cabinet. Quatre heures sonnèrent. Le jour commençait à poindre. Ginevra se recoucha, et feignit de dormir. Luigi revint. Il était accablé de fatigue et de sommeil. Elle regarda cette belle figure sur laquelle les travaux et les soucis imprimaient déjà quelques rides. Des 149larmes roulèrent dans les yeux de la jeune femme.
– C’est pour moi, dit-elle, qu’il passe les nuits à écrire…
Une pensée
vint sécher ses larmes. Elle songeait à imiter Luigi.
Le jour même elle alla chez un riche marchand d’estampes, et à l’aide d’une lettre de recommandation qu’elle se fit donner par un brocanteur pour le négociant, elle en obtint l’entreprise de ses coloriages. Le jour elle peignait et s’occupait des soins du ménage. Puis quand la nuit arrivait, elle coloriait des gravures. Ainsi, ces deux jeunes gens, épris d’amour, n’entraient au lit nuptial que pour en sortir. Ils feignaient tous deux de dormir, et, par dévouement, se quittaient aussitôt que l’un avait trompé l’autre.
Une nuit, Luigi succombant à l’espèce de fièvre que lui causait un travail sous le poids duquel il commençait à succomber, se leva pour ouvrir la petite lucarne de son cabinet. Il respirait l’air pur du matin, et semblait oublier ses douleurs à l’aspect du ciel, quand, abaissant ses regards, il aperçut une forte lueur sur le mur qui faisait face aux 150fenêtres de l’appartement de Ginevra. Il devina tout. Il descendit, marcha doucement et surprit sa femme au milieu de son atelier, enluminant des gravures.
– Oh! Ginevra! Ginevra!
s’écria-t-il. Elle fit un saut convulsif sur sa chaise et rougit.
– Pouvais-je dormir, dit-elle, tandis que tu t’épuisais de fatigue
.
– Mais c’est à moi seul qu’appartient le droit de travailler ainsi.
– Puis-je rester oisive, répondit la jeune épouse dont les yeux se mouillèrent de larmes, quand je sais que chaque morceau de pain nous coûte
presqu’une goutte de ton sang!.. Je mourrais si je ne joignais pas mes efforts aux tiens Tout ne doit-il pas être commun entre nous, plaisirs et peines
– A-t-elle froid!..
s’écria Luigi avec désespoir. Ferme donc mieux ton schall sur ta poitrine, ma Ginevra, la nuit est humide et fraîche
Ils vinrent devant la fenêtre. La jeune femme était dans les bras de son mari. Elle appuya sa tête sur le sein de son bien
-aimé; et, tous deux 151ensevelis dans un silence profond, regardèrent le ciel qui s’éclairait lentement. Des nuages d’une teinte grise se succédaient rapidement, et la lueur, grandissant à l’orient, devenait de plus en plus vive.
– Vois-tu, dit Ginevra, c’est un présage! Nous serons heureux.
– Oui, au ciel
!….. répondit Luigi avec un sourire amer. – Oh, Ginevra! toi qui méritais tous les trésors de la terre!..
– J’ai ton cœur
!… dit-elle avec un accent de joie.
– Ah! je ne me plains pas, reprit-il en la serrant fortement contre lui. Et il couvrit de baisers ce visage délicat qui commençait à perdre la fraîcheur de la jeunesse
; mais dont l’expression était si tendre et si douce qu’il ne pouvait jamais le voir sans être consolé.
– Quel silence! dit Ginevra. Mon ami, je trouve un grand plaisir à veiller! Il
y a quelque chose de majestueux. Il y a je ne sais quelle puissance dans cette idée: tout dort et je veille!
– Oh!
ma Ginevra! ce n’est pas d’aujourd’ hui que je sens tout ce qu’il y a de gracieux 152et de délicat dans ton âme!… mais voici l’aurore, viens dormir.
– Oui, répondit-elle, si je ne dors pas seule
…. Oh! que j’ai souffert la nuit où je me suis aperçue que mon Luigi veillait sans moi!
Le courage avec lequel ces deux jeunes époux combattaient le malheur
, reçut pendant quelque temps sa récompense; mais l’évènement qui met ordinairement le comble à la félicité des ménages, leur devint funeste.
Ginevra eut un fils. Il était, pour se servir d’une expression populaire, beau comme le jour. Le sentiment de la maternité doubla les forces de la jeune femme. Luigi emprunta pour subvenir aux dépenses des couches de Ginevra, de sorte que dans les premiers momens, elle ne sentit pas tout le malaise de sa situation.
Ils se livrèrent tous deux au bonheur d’élever un enfant; mais ce fut leur dernière félicité.
Ils luttèrent d’abord courageusement, comme deux nageurs, qui unissent leurs efforts pour rompre un courant; mais parfois aussi, ils 153s’abandonnaient à une apathie, semblable à ces sommeils qui précèdent la mort. Bientôt ils se virent obligés de vendre leurs bijoux. La Pauvreté se montra tout-à-coup, non pas hideuse, mais vêtue simplement. Elle était douce et sa voix n’avait rien d’effrayant. Elle ne traînait après elle ni le désespoir, ni lambeaux, ni spectres; mais elle faisait perdre le souvenir et les habitudes de l’aisance. Elle usait les ressorts de l’orgueil. Puis, vint la Misère dans toute son horreur, insouciante de ses haillons et foulant tous les sentimens humains; mais il est de nobles âmes qui ne balancent jamais à l’aspect des tableaux qu’elle déroule…
Sept ou huit mois après la naissance du petit Paolo, l’on aurait eu de la peine à reconnaître dans une mère allaitant un enfant malingre, l’original de cet admirable portrait, devenu le seul ornement d’une chambre nue et déserte. Ginevra était sans feu, au milieu de l’hiver. Les gracieux contours de sa figure avaient disparu. Ses joues étaient blanches comme de la porcelaine et ses yeux semblaient avoir pâli. Elle regardait en pleurant son enfant a maigri, décoloré, et ne souffrait que de cette jeune misère.
154Luigi debout et silencieux n’avait pas le courage de sourire à son fils.
– J’ai couru tout Paris
!….. disait-il d’une voix sourde; mais je n’y connais personne, et comment oser demander à des indifférens…. Hardy, mon pauvre Hardy, le brave maréchal-des-logis, est impliqué dans une conspiration et il a été mis en prison! D’ailleurs, il m’a prêté tout ce dont il pouvait disposer! Quant à notre propriétaire?.. Il ne nous a rien demandé depuis un an
– Mais nous n’avons besoin de rien
….. répondit doucement Ginevra en affectant un air calme.
– Chaque jour qui arrive, reprit Luigi avec terreur, amène une difficulté de plus

La faim était à leur porte.

Luigi prit tous les tableaux de Ginevra, le portrait, plusieurs meubles dont on pouvait encore se passer, et vendit tout à vil prix. La somme qu’il en obtint prolongea l’agonie du ménage pendant quelques momens.
Ce fut dans
ces jours de malheur que Ginevra montra toute la sublimité de son caractère et de sa résignation. Elle supportait 155héroïquement les atteintes de la douleur. Son âme énergique la soutenait contre tous les maux. Elle travaillait d’une main défaillante, auprès de son fils mourant. Elle expédiait les soins du ménage avec une activité miraculeuse et suffisait à tout. Elle était même heureuse encore, quand elle voyait, sur les lèvres de Luigi, un sourire d’étonnement à l’aspect de la propreté qu’elle faisait régner dans l’unique chambre où ils s’étaient réfugiés.
– Mon ami, lui dit-elle un soir qu’il rentrait fatigué, je t’ai gardé ce morceau de pain.
– Et toi?
– Moi, j’ai
diné! Cher Luigi, je n’ai besoin de rien. Prends!
Et la douce expression de son visage
, le pressait encore plus que sa parole, d’accepter une nourriture dont elle se privait.
Luigi l’embrassa. C’était un de ces baisers de désespoir, qui se donnaient, en 1793, entre amans à l’heure où l’on montait à l’échafaud. En ces momens suprêmes, deux êtres se voient cœur à cœur. Aussi le malheureux Luigi, comprenant tout-à-coup que sa femme était à jeun, partagea la fièvre qui la dévorait. Alors il fris156sonna et sortit en prétextant une affaire pressante.
Il aurait mieux aimé prendre le poison le plus subtil, plutôt que d’éviter la mort en mangeant le dernier morceau de pain qui se trouvait chez lui. Il sortit sans satisfaire sa faim, et se mit à errer dans Paris au milieu des voitures les plus brillantes, au sein de ce luxe insultant qui éclate partout. Il passa vite devant les boutiques des changeurs où l’or étincelait. Enfin, il résolut de se vendre, de s’offrir comme remplaçant pour le service militaire, espérant que ce sacrifice sauverait Ginevra; et que, pendant son absence, elle pourrait rentrer en grâce auprès de Bartholoméo.
Il alla donc trouver un de ces hommes qui font la traite des blancs, et il éprouva une sorte de bonheur à reconnaître en lui un ancien officier de la garde.
– Il y a deux jours, lui dit-il
, d’une voix lente et faible, que je n’ai mangé! Ma femme meurt de faim. Elle ne m’adresse pas une plainte. Elle expirerait en souriant, je crois De grâce, mon camarade, ajouta-t-il avec un sourire amer, achète-moi d’avance. Je suis robuste, je ne suis plus au service, et je….
157L’officier donna une somme à Luigi, en à compte sur celle qu’il s’engageait à lui procurer.

L’infortuné poussa un rire convulsif, quand il tint une poignée de pièces d’or Il courut de toute sa force vers sa maison, haletant, et criant parfois: – Oh! ma Ginevra! Ginevra!
Il commençait à faire nuit quand il arriva chez lui. Il entra tout doucement, craignant de donner une trop forte émotion à sa femme qu’il avait laissée
très-faible. Les derniers rayons du soleil pénétrant par le haut des fenêtres, venaient mourir sur le visage de Ginevra qui dormait assise sur une chaise. Elle tenait son enfant sur son sein et le serrait fortement.
– Réveille-toi, ma chère Ginevra, dit-il sans s’apercevoir de la pose de son enfant
qui, en ce moment, conservait un éclat surnaturel.
À cette voix, la pauvre mère ouvrit les yeux; et, rencontrant le regard de Luigi, elle sourit; mais Luigi jeta un cri d’épouvante, car Ginevra était tout-à-fait changée, et c’était à peine s’il la reconnaissait. Il lui montra par un geste 158d’une sauvage énergie, l’or qu’il avait à la main. La jeune femme se mit à rire machinalement; mais tout-à-coup elle s’écria d’une voix affreuse:
– Louis! mon enfant est froid!……
Elle regarda son fils et s’évanouit
; car il était mort.
Luigi prit sa femme dans ses bras en lui laissant son enfant qu’elle serrait avec une force incompréhensible; puis, l’ayant posée sur le lit, il sortit pour appeler au secours.
Oh! mon Dieu! dit-il à son propriétaire qu’il rencontra sur l’escalier, j’ai de l’or et mon enfant est mort de faim. Sa mère se meurt et j’étouffe…. Aidez-nous….
Il revint comme un désespéré vers Ginevra
, et laissa l’honnête maçon s’occupant ainsi que plusieurs voisins de rassembler tout ce qui pouvait soulager une misère inconnue jusqu’ alors, tant les deux époux l’avaient soigneusement cachée par un sentiment d’orgueil. Luigi avait jeté son or sur le plancher, et s’était agenouillé au chevet du lit où gisait Ginevra.
– Mon père, s’écriait-elle dans son délire, prenez soin de mon fils et de Luigi

159– Oh!
mon ange, calme-toi, lui disait Luigi en l’embrassant, de beaux jours nous attendent.
Cette voix et cette caresse lui rendirent quelque tranquillité.
– Oh
! mon Louis, reprit-elle en le regardant avec une attention extraordinaire, écoute-moi bien? Je sens que je meurs, mais cela est tout naturel, je souffrais trop– et puis un bonheur aussi grand que le mien, ne pouvait se payer que par la mort. – Oui, mon Luigi, console-toi! – J’ai été si heureuse que si je recommençais à vivre, j’accepterais encore notre destinée!… Je suis une mauvaise mère; car je te regrette encore plus que mon enfant
– Mon enfant! ajouta-t-elle d’un son de voix profond. Deux larmes se détachèrent de ses yeux mourans, et soudain elle pressa le cadavre qu’elle n’avait pu réchauffer.
– Donne ma chevelure à mon père, en souvenir de sa Ginevra, reprit-elle, dis-lui bien que je ne l’ai jamais accusé…
Sa tête tomba sur le bras de son époux.
– Non, tu ne peux pas mourir! s’écria Luigi. Le médecin va venir
Nous avons du pain! Ton père va te recevoir en grâce. La prospérité s’est 160levée pour nous. Reste, mon ange de bonté!
Mais ce cœur fidèle et plein d’amour devenait froid. Ginevra tournait instinctivement les yeux vers celui qu’elle adorait,
mais elle n’était presque plus sensible à rien. Des images confuses s’offraient à son esprit, prêt à perdre tout souvenir de la terre. Cependant elle savait que Luigi était là; car elle serrait toujours plus fortement la main glacée, qu’il lui avait abandonnée. Elle semblait vouloir se retenir au-dessus d’un précipice où elle croyait tomber.
– Mon ami, dit
elle enfin, tu as froid, je vais te réchauffer là.
Elle voulut mettre la main de son mari sur son cœur
; mais elle expira.
Deux médecins, des prêtres, des voisins, entrèrent en ce moment apportant tout ce qui était nécessaire pour sauver les deux époux et calmer leur désespoir.
Ils firent beaucoup de bruit d’abord; mais quand ils furent tous entrés, un affreux silence régna.




161LE CHÂTIMENT.

Bartholoméo et sa femme étaient assis dans leurs fauteuils antiques, chacun à un coin de la vaste cheminée dont l’ardent brasier réchauffait à peine l’immense salon de leur hôtel.
La pendule marquait minuit.
Depuis long-temps les deux époux avaient perdu le sommeil.
En ce moment, ils étaient silencieux comme deux vieillards tombés en enfance et qui regardent tout sans rien voir.
162Leur salon désert, mais plein de souvenirs pour eux, était faiblement éclairé par une lampe qu’ils laissaient mourir; et, sans les flammes pétillantes du foyer, ils eussent été dans une obscurité complète.
Un de leurs amis venait de les quitter.
La chaise, sur laquelle il s’était assis pendant sa visite, se trouvait entre les deux époux.
Piombo avait déjà jeté plus d’un regard sur cette chaise. Ces regards étaient autant d’idées. Ils se succédaient comme des remords.
La chaise vide était celle de Ginevra.
Maria
Piombo épiait les expressions qui passaient sur la blanche figure de son mari, mais bien qu’elle fût habituée à deviner les sentimens du Corse, d’après les changeantes révolutions de ses traits, ils étaient tour à tour si menaçans et si mélancoliques, qu’elle ne pouvait plus lire dans cette âme incompréhensible.
Bartholoméo succombait-il sous les puissans souvenirs que réveillait cette chaise?
Etait
-il choqué de voir qu’elle venait de servir pour la première fois à un étranger, depuis le départ de sa fille?
163L’heure de sa clémence, cette heure si vainement attendue jusqu’alors, avait-elle sonné?
Telles furent les
réflexions qui agitèrent successivement le cœur de Maria Piombo. Il y eut un instant où la physionomie de son mari devint si terrible qu’elle trembla d’avoir osé employer une ruse même aussi simple pour faire naître l’occasion de parler de Ginevra.
En ce moment la bise chassa si violemment les flocons de neige sur les persiennes, que les deux vieillards entendirent un léger bruissement.
Alors la
mère de Ginevra frissonna et baissa la tête pour dérober ses larmes à l’implacable Piombo.
Tout-à-coup un soupir sortit de la poitrine du vieillard. Sa femme le regarda, il était abattu. Alors elle osa parler de sa fille pour la seconde fois depuis trois ans.
– Si Ginevra avait froid
!.. s’écria-t-elle doucement.
Piombo tressaillit.
– Elle a peut-être faim
!… dit-elle en continuant.
Le Corse laissa échapper une larme.
164
Je sais, qu’elle a un enfant et qu’elle ne peut pas le nourrir, parce que son lait s’est tari.
– Qu’elle vienne
! qu’elle vienne! s’écria Piombo. Oh! mon enfant chéri! Mon enfant, tu as vaincu! Ginevra!…
La mère se leva comme pour aller chercher sa fille.

En ce moment la porte s’ouvrit avec fracas; et un homme, dont le visage n’avait plus rien d’humain, surgit tout-à-coup devant eux.
Nos deux familles devaient s’exterminer l’une par l’autre, cria-t-il. – Morte! morte!… tout….
Puis,
posant sur une table la longue chevelure noire de Ginevra:
– Voilà
!..
Les deux vieillards frissonnèrent comme s’ils eussent reçu une commotion de la foudre
. Comme ils ne voyaient plus Luigi, cette scène avait le caractère d’une épouvantable apparition.
– Il est mort
!.. s’écria lentement Bartholoméo en regardant à terre.
165– Et notre fille aussi! répondit la mère en se levant par un mouvement saccadé. Puis elle fit trois pas.
Piombo resta debout, immobile, les yeux secs.
– Rien! dit-il d’une voix sourde en contemplant les cheveux. – Plus rien!.. Et seul!…

269LA VENDETTA.

Vers la fin du mois de septembre de l’année 1800, un étranger, suivi d’une femme et d’une petite fille, arriva devant
les Tuileries à Paris, et se tint assez long-temps auprès des décombres d’une maison récemment démolie, à l’endroit où s’élève aujourd’hui l’aile commencée qui doit unir le château de Catherine de Médicis au Louvre des Bourbons. Il resta là, debout, les bras croisés, la tête inclinée. Il la relevait parfois pour regarder alternativement 270le palais consulaire, et sa femme assise auprès de lui sur une pierre. Quoique l’inconnue parût ne s’occuper que de la petite fille, âgée de neuf à dix ans, dont elle caressait les longs cheveux noirs, elle ne perdait aucun des regards que lui adressait son compagnon. Un même sentiment, autre que l’amour, les unissait sans doute, et animait d’une même inquiétude leurs mouvemens et leurs pensées. La misère est peut-être le plus puissant de tous les liens. Cette petite fille semblait être le dernier fruit de leur union. L’étranger avait une de ces têtes abondantes en cheveux, larges et graves, qui se sont souvent offertes au pinceau des Carraches. Ces cheveux si noirs étaient mélangés d’une grande quantité de cheveux blancs. Quoique nobles et fiers, ses traits avaient un ton de dureté qui les gâtait. Malgré sa force et sa taille droite, il paraissait avoir plus de soixante ans. Ses vêtemens délabrés annonçaient qu’il venait d’un pays étranger. Sa femme, dont la figure jadis belle était flétrie, avait passé l’âge; son attitude trahissait une tristesse profonde; mais quand son mari la regardait, elle s’efforçait de sourire en tâchant d’affecter une contenance calme. La petite fille restait debout, 271malgré la fatigue dont son jeune visage, hâlé par le soleil, portait les marques. Elle avait une tournure italienne, de grands yeux noirs sous des sourcils bien arqués, une noblesse native, une grace vraie. Plus d’un passant se sentait ému au seul aspect de ce groupe dont les personnages ne faisaient aucun effort pour cacher un désespoir aussi profond que l’expression en était simple; mais la source de cette fugitive obligeance qui distingue les Parisiens se tarissait promptement. Aussitôt que l’inconnu se croyait l’objet de l’attention de quelque oisif, il le regardait d’un air si farouche, que le flaneur le plus intrépide hâtait le pas comme s’il eût marché sur un serpent.
Après être demeuré long-temps indécis, tout-à-coup le grand étranger passa la main sur son front. Il en chassa, pour ainsi dire, les pensées qui l’avaient sillonné de rides, et prit sans doute un parti désespéré. Il jeta un regard perçant sur sa femme et sur sa fille, tira de sa veste un long poignard; puis, le donnant à sa compagne, il lui dit en italien: – Je vais voir si les Bonaparte se souviennent de nous. Et il marcha d’un pas lent et assuré vers l’entrée du palais. Il fut naturellement arrêté par un soldat 272de la garde consulaire avec lequel il ne put long-temps discuter, car en s’apercevant de l’obstination de l’inconnu, la sentinelle lui présenta sa baïonnette en manière d’ultimatum. Le hasard voulut que l’on vînt en ce moment relever le soldat de sa faction, et le caporal indiqua fort obligeamment à l’aventurier l’endroit où se tenait le commandant du poste.
– Faites savoir à Bonaparte que Bartholoméo di Piombo voudrait lui parler
, dit l’étranger au capitaine de service.
Cet officier eut beau représenter à Bartholoméo qu’on ne voyait pas le premier consul sans lui avoir préalablement demandé par écrit une audience, l’étranger voulut absolument que le militaire allât prévenir Bonaparte. L’officier
objecta les lois de la consigne, et refusa formellement d’obtempérer à l’ordre de ce singulier solliciteur. Bartholoméo fronça le sourcil, jeta sur le capitaine un regard terrible, et sembla le rendre responsable des malheurs que ce refus pouvait occasionner. Il garda le silence, se croisa fortement les bras sur la poitrine, et alla se placer sous le portique qui sert de communication entre la cour et le jardin des Tuileries. Les gens qui veulent forte273ment une chose sont presque toujours bien servis par le hasard. Au moment où Bartholoméo di Piombo s’asseyait sur une des bornes qui sont auprès de l’entrée des Tuileries, il arriva une voiture d’où descendit Lucien Bonaparte, alors ministre de l’intérieur.
– Ah
! Lucien, il est bien heureux pour moi de te rencontrer! s’écria l’étranger.
Ces mots
prononcés en patois corse, arrêtèrent Lucien au moment où il s’élançait sous la voûte. Il regarda son compatriote et le reconnut. Au premier mot que Bartholoméo lui dit à l’oreille, il emmena le Corse avec lui chez Bonaparte. Murat, Lannes, Rapp, se trouvaient dans le cabinet du premier consul. En voyant entrer Lucien, suivi d’un homme aussi singulier que l’était Piombo, la conversation cessa. Lucien prit Napoléon par la main, et le conduisit dans l’embrasure de la croisée. Après avoir échangé quelques paroles avec son frère, le premier consul fit un geste de main auquel obéirent Murat et Lannes en s’en allant. Rapp feignit de n’avoir rien vu, afin de pouvoir rester. Bonaparte l’ayant interpellé vivement, l’aide-de-camp sortit en rechignant. Le premier consul entendit le bruit des pas de Rapp dans le sa274lon voisin, sortit brusquement et le vit près du mur qui séparait le cabinet du salon.
– Tu ne veux donc pas me comprendre
? dit le premier consul. J’ai besoin d’être seul avec mon compatriote.
– Un Corse
, répondit l’aide-de-camp. Je me défie trop de ces gens-là pour ne pasc.
Le premier consul ne put s’empêcher de sourire, et poussa légèrement son fidèle officier par les épaules.

– Eh bien, que viens-tu faire ici, mon pauvre Bartholoméo?
dit le premier consul à Piombo.
– Te demander asile et protection, si tu es un vrai Corse, répondit Bartholoméo d’un ton brusque.
– Quel malheur a pu te chasser du pays?
Tu en étais le plus riche, le plus….
– J’ai tué tous les Porta
, répliqua le Corse d’un son de voix profond en fronçant les sourcils.
Le premier consul fit deux pas en arrière comme
un homme surpris.
– Vas-tu me trahir?
s’écria Bartholoméo en jetant un regard sombre à Bonaparte. Sais-tu 275que nous sommes encore quatre Piombo en Corse?
Lucien prit le bras de son compatriote
, et le secoua.
– Viens-tu ici pour menacer mon frère? lui dit-il vivement.
Bonaparte fit un signe à Lucien qui se tut
. Puis, il regarda Piombo, et lui dit: – Pourquoi donc as-tu tué les Porta?
– Nous avions
fait amitié, répondit-il, les Barbanti nous avaient réconciliés. Le lendemain du jour nous trinquâmes pour noyer nos querelles, je les quittai parce que j’avais affaire à Bastia. Ils restèrent chez moi, et mirent le feu à ma vigne de Longone. Ils ont tué mon fils Grégorio. Ma fille Ginevra et ma femme leur ont échappé, elles avaient communié le matin, la Vierge les a protégées. Quand je revins, je ne trouvai plus ma maison, je la cherchais les pieds dans ses cendres! Tout-à-coup, je heurtai le corps de Grégorio, que je reconnus à la lueur de la lune. – Oh! ce sont les Porta qui ont fait le coup! me dis-je. J’allai sur-le-champ dans les Macchis, j’y rassemblai quelques hommes auxquels j’avais rendu service, entends-tu, Bonaparte? Et nous marchâmes sur 276la vigne des Porta. Nous sommes arrivés à neuf heures du matin, à dix ils étaient tous devant Dieu. Giacomo prétend qu’Élisa Vanni a sauvé un enfant, le petit Luigi; mais je l’avais attaché moi-même dans son lit avant de mettre le feu à la maison. J’ai quitté l’île avec ma femme et ma fille, sans avoir pu vérifier s’il était vrai que Luigi vécût encore.
Bonaparte
regardait Bartholoméo avec curiosité, mais sans étonnement.
– Combien étaient-ils?
demanda Lucien.
– Sept, répondit Piombo. Ils ont été vos persécuteurs, dans les temps, leur dit-il.
Ces mots ne réveillèrent aucune expression de haine chez les deux frères.
– Ah
! vous n’êtes plus Corses, s’écria Bartholoméo avec une sorte de désespoir. Adieu. Autrefois je vous ai protégés! ajouta-t-il d’un ton de reproche. Sans moi, ta mère ne serait pas arrivée à Marseille, dit-il en s’adressant à Bonaparte qui restait pensif, le coude appuyé sur le manteau de la cheminée.
– En conscience, Piombo, répondit Napoléon, je ne puis pas te prendre sous mon aile
. Je suis devenu le chef d’une grande nation, je 277commande la république, et dois faire exécuter les lois.
– Ah! ah! dit Bartholoméo.
– Mais je puis fermer les yeux
, reprit Bonaparte. Le préjugé de la Vendetta empêchera long-temps le règne des lois en Corse, ajouta-t-il en se parlant à lui-même. Il faut cependant le détruire à tout prix.
Bonaparte resta un moment silencieux, et Lucien fit signe à Piombo de ne rien dire. Le Corse agitait déjà la tête de droite
et de gauche d’un air improbateur.
– Demeure ici, reprit le consul en s’adressant à Bartholoméo, nous n’en saurons rien. Je ferai acheter tes propriétés
, afin de te donner d’abord les moyens de vivre. Puis, dans quelque temps, plus tard, nous penserons à toi. Mais plus de Vendetta! Il n’y a pas de macchis ici. Si tu y joues du poignard, il n’y aurait pas de grace à espérer. Ici la loi protège tous les citoyens, et l’on ne se fait pas justice soi-même.
Tu t’es fait le chef d’un singulier pays, répondit Bartholoméo en prenant la main de Lucien et la serrant. Mais vous me reconnaissez dans le malheur, ce sera maintenant entre nous 278à la vie à la mort, et vous pouvez disposer de tous les Piombo.
À ces mots, le front du Corse se dérida et il regarda autour de lui avec satisfaction.
– Vous n’êtes pas mal ici
, dit-il en souriant, comme s’il voulait y loger. C’est un palais.
– Il ne tiendra qu’à toi de parvenir et d’avoir un palais à Paris
, dit Bonaparte qui toisait son compatriote. Il m’arrivera plus d’une fois de regarder autour de moi pour chercher un ami dévoué auquel je puisse me confier.
Un soupir de joie sortit de la vaste poitrine de Piombo, puis il tendit la main au premier consul, en lui disant:
– Il y a encore du Corse en toi!
Bonaparte sourit,
il regarda silencieusement cet homme qui lui apportait, en quelque sorte, l’air de sa patrie, de cette île où, naguère, il avait été reçu avec tant d’enthousiasme, et qu’il ne devait plus revoir. Il fit un signe à son frère qui emmena Bartholoméo di Piombo. Lucien s’enquit avec intérêt de la situation financière de l’ancien protecteur de leur famille. Piombo amena le ministre de l’intérieur auprès d’une fenêtre, et lui montra sa femme et Ginevra, 279assises toutes deux sur un tas de pierres.
– Nous sommes venus de Fontainebleau, ici, à pied, et nous n’avons pas une obole
, lui dit-il.
Lucien donna sa bourse à son compatriote et lui recommanda de venir le trouver le lendemain, afin
d’aviser au moyen d’assurer le sort de sa famille. La valeur de tous les biens que Piombo possédait en Corse ne pouvait guère le faire vivre honorablement à Paris.
Les proscrits obtinrent un asile, du pain et la protection du premier consul.
Seize ans s’écoulèrent entre l’arrivée de la famille Piombo à Paris et l’aventure suivante dont elle est en quelque sorte l’introduction.
M. Servin, l’un de nos artistes les plus distingués, conçut le premier l’idée d’ouvrir un atelier pour les jeunes personnes qui veulent prendre des leçons de peinture. C’était un homme d’une quarantaine d’années, de mœurs pures,
et entièrement livré à son art. Il avait épousé par inclination la fille d’un général sans fortune. Les mères conduisirent d’abord elles-mêmes leurs filles chez le professeur; puis, elles finirent par les y envoyer quand elles eurent bien connu ses principes et apprécié les soins qu’il mettait à mériter la confiance. Il était en280tré dans le plan du peintre de n’accepter pour écolières que des demoiselles appartenant à des familles riches ou considérées, afin de n’avoir pas de reproches à subir sur la composition de son atelier. Il se refusait même à prendre les jeunes filles qui voulaient devenir artistes, et auxquelles il aurait fallu donner certains enseignemens sans lesquels il n’est pas de talent possible en peinture. Insensiblement, la prudence et la supériorité avec laquelle il initiait ses élèves aux secrets de son art, la certitude où les mères étaient de savoir leurs filles en compagnie de jeunes personnes bien élevées, et la sécurité qu’inspiraient le caractère, les mœurs, le mariage de l’artiste, lui valurent dans les salons une excellente renommée. Quand une jeune fille manifestait le désir d’apprendre à peindre ou à dessiner, et que sa mère demandait conseil: – Envoyez-la chez Servin! était la réponse de chacun. Servin devint donc pour la Peinture féminine, une spécialité, comme Herbault pour les chapeaux, Leroy pour les modes, Chevet pour les comestibles. Il était reconnu qu’une jeune femme qui avait pris des leçons chez Servin pouvait juger en dernier ressort les tableaux du Musée, 281faire supérieurement un portrait, copier une toile, et peindre son tableau de genre. Cet artiste suffisait ainsi à tous les besoins de l’aristocratie. Malgré les rapports qu’il avait avec les meilleures maisons de Paris, il était indépendant, patriote, et conservait avec tout le monde ce ton léger, spirituel, parfois ironique, cette liberté de jugement qui distinguent les peintres. Il avait poussé le scrupule de ses précautions jusque dans l’ordonnance du local où étudiaient ses écolières. L’entrée du grenier qui régnait au-dessus de ses appartemens avait été murée. Pour parvenir à cette retraite aussi sacrée qu’un harem, il fallait monter par un escalier pratiqué dans l’intérieur de son logement. L’atelier occupait tout le comble de la maison. Il avait ces proportions énormes qui surprennent toujours les curieux quand, arrivés à soixante pieds du sol, ils s’attendent à voir les artistes logés dans une gouttière. Cette espèce de galerie était profusément éclairée par d’immenses châssis vitrés et garnis de ces grandes toiles vertes à l’aide desquelles les peintres disposent leur lumière. Une foule de caricatures, de têtes faites au trait, avec de la couleur ou la pointe d’un couteau, sur les murailles 282peintes en gris foncé, prouvaient, sauf la différence de l’expression, que les filles les plus distinguées ont dans l’esprit autant de folie que les hommes peuvent en avoir. Un petit poêle et ses grands tuyaux qui décrivaient un effroyable zig-zag, avant d’atteindre les hautes régions du toit, était l’infaillible ornement de cet atelier. Une planche régnait autour des murs et soutenait des modèles en plâtre qui gisaient confusément placés, la plupart couverts d’une blonde poussière. Au-dessous de ce rayon, et çà et là, une tête de Niobé, pendue à un clou, montrait sa pose de douleur; une Vénus souriait; une main se présentait brusquement aux yeux comme celle d’un pauvre demandant l’aumône; puis quelques écorchés jaunis par la fumée avaient l’air de membres arrachés la veille à des cercueils. Enfin, des tableaux, des dessins, des mannequins, des cadres sans toiles et des toiles sans cadres, achevaient de donner à cette pièce irrégulière la physionomie d’un atelier que distingue un singulier mélange d’ornement et de nudité, de misère et de richesse, de soin et d’incurie. Cet immense vaisseau où tout paraît petit, même l’homme, sent la coulisse d’opéra! ce sont de vieux linges, 283des armures dorées, des lambeaux d’étoffe, des machines; puis il y a je ne sais quoi de grand, d’infini comme la pensée. Le génie et la mort sont là: la Diane, l’Apollon auprès d’un crâne ou d’un squelette; le beau et le désordre; la poésie et la réalité, de riches couleurs dans l’ombre, et souvent tout un drame immobile et silencieux. Tout y est le symbole d’une tête d’artiste.
Au moment où commence cette histoire, le brillant soleil du mois de juillet illuminait l’atelier
, et deux rayons le traversaient dans sa profondeur en y traçant de larges bandes d’or diaphanes où brillaient des grains de poussière. Une douzaine de chevalets élevaient leurs flèches aiguës, semblables à des mâts de vaisseau dans un port. Plusieurs jeunes filles animaient cette scène par la variété de leurs physionomies, de leurs attitudes, et par la différence de leurs toilettes. Les fortes ombres que jetaient les serges vertes, disposées suivant les besoins de chaque chevalet, produisaient une multitude de contrastes, de piquans effets de clair-obscur. C’était de tous les tableaux de l’atelier le plus beau. Une jeune fille blonde, mise simplement, et qui se tenait loin 284de ses compagnes, travaillait avec courage, et semblait prévoir le malheur. Nulle ne la regardait, ne lui adressait la parole. Elle était la plus jolie, la plus modeste et la moins riche. Deux groupes principaux, séparés l’un de l’autre par une faible distance, indiquaient deux sociétés, deux esprits jusques dans cet atelier, où les rangs et la fortune auraient dû s’oublier. Assises ou debout, ces jeunes filles, entourées de leurs boîtes à couleurs, jouant avec leurs pinceaux ou les préparant, maniant leurs brillantes palettes, peignant, parlant, riant, chantant, abandonnées à leur naturel, laissant voir leur caractère, formaient un spectacle inconnu aux hommes. Celle-ci, fière, hautaine, capricieuse, aux cheveux noirs, aux belles mains, lançait au hasard la flamme de ses regards. Celle-là, insouciante et gaie, le sourire sur les lèvres, les cheveux châtains, les mains blanches et délicates; vierge française, légère, sans arrière-pensée, vivant de sa vie actuelle. Une autre, rêveuse, mélancolique, pâle, penchant la tête comme une fleur qui tombe. Sa voisine, au contraire, grande, indolente, aux habitudes musulmanes, l’œil long, noir, humide, parlant peu, mais songeant et regardant à la 285dérobée la tête d’Antinoüs. Une autre était au milieu d’elles, comme le jocoso d’une pièce espagnole, pleine d’esprit, de saillies, épigrammatique, les espionnant toutes d’un seul coup-d’œil, les faisant rire, levant sans cesse une figure trop vive pour n’être pas jolie. Elle commandait au premier groupe des écolières qui comprenait les filles de banquier, de notaire et de négociant; toutes riches, mais essuyant toutes les dédains imperceptibles quoique poignans que leur prodiguaient les autres jeunes personnes appartenant à l’aristocratie. Celles-ci étaient gouvernées par la fille d’une marquise, petite créature blanche, fluette, maladive, aussi sotte que vaine, et fière d’avoir pour père un homme revêtu d’une charge à la Cour. Elle voulait toujours paraître avoir compris du premier coup les observations du maître, et semblait travailler par grâce. Elle se servait d’un lorgnon, ne venait que très parée, tard, et suppliait ses compagnes de parler bas. Ce second groupe était riche de tailles délicieuses, de figures distinguées, mais les regards de ces jeunes filles n’avaient point de naïveté. Si leurs attitudes étaient élégantes, leurs mouvemens gracieux, les figures 286manquaient de franchise, et l’on devinait facilement qu’elles appartenaient à un monde où la politesse façonne de bonne heure les caractères, où l’abus des jouissances sociales tue les sentimens, et développe l’égoïsme. Lorsque l’atelier était complet, que personne ne manquait à cette réunion, il se trouvait dans le nombre de ces jeunes filles, des têtes enfantines, des vierges d’une pureté ravissante, des visages dont la bouche légèrement entr’ouverte laissait voir des dents vierges, et sur laquelle errait un sourire de vierge. Alors l’atelier ne ressemblait pas à un sérail, mais à un groupe d’anges assis sur un nuage dans le ciel.
Il était environ midi,
M. Servin n’avait pas encore paru. Ses écolières savaient qu’il achevait un tableau pour l’exposition. Depuis quelques jours, la plupart du temps il restait à un autre atelier qu’il avait en ville. Tout-à-coup, mademoiselle de Monsaurin, chef du parti aristocratique de cette petite assemblée, parla long-temps à sa voisine, et il se fit un grand silence dans le groupe des nobles. Le parti de la banque, étonné, se tut également, et tâcha de deviner le sujet d’une semblable conférence. Le 287secret des jeunes monarchistes fut bientôt publié. Mademoiselle de Monsaurin se leva, prit un chevalet qui était à sa droite, et le plaça à une assez grande distance du noble groupe, près d’une cloison grossière qui séparait l’atelier d’un cabinet obscur où l’on jetait les plâtres brisés, les toiles condamnées par le professeur, et où l’on mettait la provision de bois en hiver. L’action de mademoiselle de Monsaurin devait être bien hardie, car elle excita un murmure de surprise. La jeune élégante n’en tint compte, et acheva d’opérer le déménagement de sa compagne absente, en roulant vivement près du chevalet, une boîte à couleurs, en y portant le tabouret sur lequel elle s’asseyait, et un tableau de Prudhon dont elle faisait la copie. Ce coup d’état excita une stupéfaction générale. Si le côté droit se mit à travailler silencieusement, le côté gauche pérora longuement.
– Que va dire mademoiselle Piombo?
demanda une jeune fille à mademoiselle Planta, l’oracle malicieux du premier groupe.
– Elle n’est pas fille à parler
, répondit-elle. Mais dans cinquante ans elle se souviendra de cette injure comme si elle l’avait reçue la veille, et saura s’en venger cruellement. C’est une per288sonne avec laquelle je ne voudrais pas être en guerre.
– La proscription dont ces demoiselles la frappent est d’autant plus injuste, dit une autre jeune fille, qu’avant-hier, mademoiselle Ginevra était fort triste
. Son père venait, dit-on, de donner sa démission. Ce serait donc ajouter à son malheur, tandis qu’elle a été fort bonne pour ces demoiselles pendant tout ce temps-ci. Leur a-t-elle jamais dit une parole qui pût les blesser? Elle évitait au contraire de parler politique. Mais elles paraissent agir plutôt par jalousie que par esprit de parti.
– J’ai envie d’aller chercher le chevalet de mademoiselle Piombo, et de le mettre auprès du mien
, dit Fanny Planta.
Elle se leva, mais une réflexion la fit rasseoir.
– Avec
un caractère comme celui de mademoiselle Ginevra, dit-elle, on ne peut pas savoir de quelle manière elle prendrait notre politesse. Attendons l’évènement.
Ecco, dit languissamment la jeune fille aux yeux noirs.
En effet, le bruit des pas d’une personne qui montait l’escalier retentit dans la salle
. Ces 289mots: – «La voici! la voici!» passèrent de bouche en bouche, et le plus profond silence régna dans l’atelier. Pour comprendre l’importance de l’ostracisme exercé par mademoiselle de Monsaurin, il est nécessaire d’ajouter que cette scène avait lieu vers la fin du mois de juillet 1815. Le second retour des Bourbons venait de troubler bien des amitiés qui avaient résisté au mouvement de la première restauration. En ce moment, les familles étaient presque toutes divisées d’opinions, et le fanatisme politique renouvelait plusieurs de ces déplorables scènes qui, aux époques de guerre civile ou religieuse, souillent l’histoire des hommes. Les enfans, les jeunes filles, les vieillards partageaient la fièvre monarchique à laquelle le gouvernement était en proie. La discorde se glissait sous tous les toits, et la défiance teignait de sa sombre couleur les actions et les discours les plus intimes. Ginevra Piombo aimait Napoléon avec idolâtrie. Comment aurait-elle pu le haïr? L’empereur était son compatriote et le bienfaiteur de son père. Le baron de Piombo était un des serviteurs de Napoléon qui avaient coopéré le plus efficacement à son retour de l’île d’Elbe. Incapable de 290renier sa foi politique, jaloux même de la confesser, le vieux baron de Piombo était resté à Paris au milieu de ses ennemis. Ginevra Piombo pouvait donc être d’autant mieux mise au nombre des personnes suspectes, qu’elle ne faisait pas mystère du chagrin que cette seconde restauration causait à sa famille. Les seules larmes qu’elle eût peut-être versées dans sa vie lui furent arrachées par la double nouvelle de la captivité de Bonaparte sur le Bellérophon et de l’arrestation de Labédoyère.
Les jeunes personnes qui composaient le groupe des nobles, appartenaient aux familles royalistes les plus exaltées de Paris. Il serait difficile de donner une idée des exagérations de cette époque et de l’horreur que causaient les bonapartistes. Quelque insignifiante et petite que puisse paraître aujourd’hui, l’action de mademoiselle de Monsaurin, elle était alors une expression de haine fort naturelle. Ginevra Piombo, l’une des premières écolières de M. Servin, occupait la place dont on voulait la priver depuis le jour où elle était venue à l’atelier. Le groupe aristocratique l’avait insensiblement entourée. La chasser d’une place qui lui appartenait en quelque sorte, était non-seu291lement lui faire injure, mais lui causer une espèce de peine, car les artistes ont tous une place de prédilection pour leur travail. Mais l’animadversion politique entrait peut-être pour peu de chose dans la conduite de ce petit côté droit de l’atelier. Ginevra Piombo, la plus forte des élèves de M. Servin, était l’objet d’une profonde jalousie. Le maître professait la plus haute admiration pour ses talens, et peut-être pour son caractère, sa beauté, ses manières et ses opinions. Aussi servait-elle de terme à toutes ses comparaisons. Enfin elle était son élève favorite. Sans qu’on s’expliquât l’ascendant que cette jeune personne avait sur tout ce qui l’entourait, elle exerçait une grande influence sur ce petit monde qui ne pouvait lui refuser son admiration. En effet, sa voix était séduisante, ses manières avaient je ne sais quoi de pénétrant, et son regard produisait presque sur ses compagnes le même prestige que celui de Bonaparte sur ses soldats. Le parti aristocratique avait résolu depuis plusieurs jours la chute de cette reine; mais personne n’ayant encore osé s’éloigner d’elle, mademoiselle de Monsaurin venait de frapper un coup décisif, afin de rendre ses compagnes complices de sa 292haine. Quoique Ginevra fût sincèrement aimée par deux ou trois d’entre elles, presque toutes, étant chapitrées au logis paternel relativement à la politique, jugèrent avec ce tact particulier aux femmes qu’elles devaient rester indifférentes à la querelle.
À son arrivée, Ginevra Piombo fut donc accueillie par un profond silence. Elle était grande
et bien faite. Sa démarche avait un caractère de noblesse et de grace qui imprimait le respect. De toutes les jeunes filles qui avaient paru jusqu’alors dans l’atelier de M. Servin, elle était la plus belle. Sa figure pleine de vie et d’intelligence, semblait rayonner. Ses longs cheveux noirs, ses yeux et ses cils noirs exprimaient la passion. Les coins de sa bouche se dessinaient mollement, et ses lèvres, peut être un peu trop fortes, étaient pleines de grâce et de bonté. Par un singulier caprice de la nature, la douceur et le charme de son visage étaient en quelque sorte démentis par la partie supérieure. C’était une fidèle image de son caractère. Son front de marbre exprimait une fierté presque sauvage. Les mœurs de la Corse y respiraient encore, mais c’était le seul lien qu’il y eût entre elle et son pays natal. Dans tout le 293reste de sa personne, les grâces italiennes, la simplicité, l’abandon des beautés lombardes séduisaient tout-à-coup. Il ne fallait pas la voir pour lui causer la moindre peine, car elle inspirait un si vif attrait que par prudence, son vieux père lui recommandait d’aller à l’atelier dans la mise la plus simple. Le seul défaut de cette créature véritablement poétique venait de la puissance même d’une beauté si largement développée. Elle avait l’air d’être femme. Elle s’était refusée au joug du mariage, par amour pour son père et sa mère, dont elle voulait embellir les vieux jours. Son goût pour la peinture avait remplacé les passions qui agitent ordinairement les femmes.
– Vous êtes bien silencieuses aujourd’hui, mesdemoiselles, dit-elle après avoir fait deux ou trois pas au milieu de ses compagnes.
– Bonjour, ma petite Laure, ajouta-t-elle d’un ton doux et caressant en s’approchant de la jeune fille qui peignait loin des autres. Cette tête est fort bien! Les chairs sont un peu trop roses; mais tout en est dessiné à merveille.
Laure leva la tête, regarda Ginevra d’un air attendri, et leurs figures s’épanouirent un moment. Un faible sourire anima les lèvres de 294l’Italienne qui paraissait triste
. Puis elle se dirigea lentement vers sa place en regardant avec nonchalance les dessins ou les tableaux, et en disant bonjour à chacune des jeunes filles qui composaient le premier groupe, sans s’apercevoir de la curiosité particulière qu’excitait sa présence. On eût dit d’une reine dans sa cour. Elle ne donna aucune attention au profond silence qui régnait parmi les patriciennes, et passa devant leur camp sans prononcer un seul mot. Sa préoccupation était si grande qu’elle se mit à son chevalet, ouvrit sa boîte à couleurs, prit ses brosses, revêtit ses manches brunes, ajusta son tablier, regarda son tableau, examina sa palette sans penser pour ainsi dire à ce qu’elle faisait. Toutes les têtes du premier groupe étaient tournées vers elle. Si les jeunes personnes du camp de mademoiselle de Monsaurin ne mettaient pas tant de franchise que leurs compagnes dans leur impatience, leurs œillades n’en étaient pas moins dirigées sur Ginevra.
– Elle ne s’aperçoit de rien
, dit mademoiselle Planta.
En ce moment, Ginevra quitta l’attitude méditative dans laquelle elle avait contemplé sa 295toile, et tourna la tête vers le groupe aristocratique. Elle mesura d’un seul coup d’œil la distance qui l’en séparait, et garda le silence.
– Elle ne croit pas qu’on ait eu la pensée de l’insulter
, dit mademoiselle Planta, elle n’a ni pâli, ni rougi. Comme ces demoiselles vont être vexées si elle se trouve mieux à sa nouvelle place qu’à l’ancienne. Vous êtes là hors de ligne, mademoiselle ajouta-t-elle alors à haute voix en s’adressant à Ginevra.
L’Italienne feignit de ne pas entendre
, ou peut-être n’entendit-elle pas. Elle se leva brusquement, et longea avec une certaine lenteur la cloison qui séparait le cabinet noir de l’atelier. Elle était pensive, recueillie, et paraissait examiner le châssis d’où venait le jour. Elle monta sur une chaise pour attacher beaucoup plus haut la serge verte qui interceptait la lumière. Quand elle fut à cette hauteur, elle vit au-dessus de sa tête une crevasse assez légère dans la cloison. Le regard qu’elle jeta sur cette fente ne peut se comparer qu’à celui d’un avare découvrant les trésors d’Aladin. Elle descendit vivement, revint à sa place, ajusta son tableau, et feignit d’être mécontente du jour. Elle approcha de la cloison une table, sur laquelle elle mit 296une chaise, elle grimpa lestement sur cet échafaudage, et atteignit à la crevasse. Elle ne jeta qu’un regard dans le cabinet, le trouva éclairé par un jour de souffrance qu’on avait ouvert, et ce qu’elle y aperçut produisit sur elle une sensation si vive qu’elle tressaillit.
– Vous allez tomber, mademoiselle Ginevra
, s’écria Laure.
Toutes les jeunes filles regardèrent l’imprudente qui chancelait
. La peur de voir arriver ses compagnes auprès d’elle lui donna du courage, elle retrouva ses forces et son équilibre, se tourna vers Laure en se dandinant sur sa chaise, et dit d’une voix émue: – Bah! c’est encore un peu plus solide que ne l’est un trône! Elle se hâta d’arracher la serge, descendit, repoussa la table et la chaise bien loin de la cloison, revint à son chevalet, et fit encore quelques essais en ayant l’air de chercher une masse de lumière qui lui convînt. Mais son tableau ne l’occupait guère, son but était de s’approcher du cabinet noir auprès duquel elle se plaça, comme elle le désirait, à côté de la porte. Puis elle se mit à préparer sa palette en gardant le plus profond silence. Bientôt elle entendit plus distinctement, à cette place, le 297léger bruit qui, la veille, avait si fortement excité sa curiosité et fait parcourir à sa jeune imagination le vaste champ des conjectures. Elle reconnut facilement la respiration forte et régulière d’un homme endormi qu’elle venait de voir. Sa curiosité était satisfaite au delà de ses souhaits, mais elle se trouvait chargée d’une immense responsabilité. Elle avait aperçu, à travers la crevasse, l’aigle impériale, et, sur un lit de sangle faiblement éclairé, la figure d’un officier de la Garde. Elle devina tout: c’était sans doute un proscrit. Maintenant elle tremblait qu’une de ses compagnes ne vînt examiner son tableau, et n’entendît ou la respiration de ce malheureux, ou quelque ronflement trop fort comme celui qui était arrivé à son oreille pendant la dernière leçon. Elle résolut de rester auprès de cette porte, en se fiant à son adresse pour déjouer le sort.
– Il vaut mieux que je sois là, pensait-elle, pour prévenir un événement sinistre, que de laisser le pauvre prisonnier à la merci d’une étourderie.
Tel était le secret de l’indifférence apparente que Ginevra avait manifestée en trouvant son chevalet dérangé. Elle en était intérieurement enchantée puisqu’elle avait pu 298satisfaire assez naturellement sa curiosité. Puis en ce moment elle était trop vivement préoccupée pour chercher la raison de son déménagement. Rien n’est plus mortifiant pour des jeunes filles comme pour tout le monde, que de voir une méchanceté, une insulte, ou un bon mot, manquer leur effet par suite du dédain qu’en témoigne la victime. Il semble que la haine envers un ennemi s’accroisse de toute la hauteur à laquelle il s’élève au-dessus de nous. La conduite de Ginevra di Piombo devint une énigme pour toutes ses compagnes. Ses amies comme ses ennemies furent également surprises, car on lui accordait toutes les qualités possibles, hormis l’oubli des injures. Quoique les occasions de déployer ce vice de caractère eussent été rarement offertes à Ginevra dans les événemens de sa vie d’atelier, les exemples qu’elle avait pu donner de ses dispositions vindicatives et de sa fermeté n’en avaient pas moins laissé des impressions très profondes dans l’esprit de ses compagnes. Après bien des conjectures, mademoiselle Planta finit par trouver dans le silence de l’Italienne une grandeur d’âme au-dessus de tout éloge; et son cercle, inspiré par elle, forma le projet d’humilier l’a299ristocratie de l’atelier. Elles parvinrent à leur but par un feu de sarcasmes qui abattirent l’orgueil du côté droit. L’arrivée de madame Servin mit fin à cette lutte d’amour-propre. Avec cette finesse qui accompagne toujours la méchanceté, mademoiselle de Monsaurin avait remarqué, analysé, commenté la prodigieuse préoccupation qui empêchait Ginevra d’entendre la dispute aigrement polie dont elle était l’objet. Alors la vengeance que mademoiselle Planta et ses compagnes tiraient de mademoiselle de Monsaurin et de son groupe, eut le fatal effet de faire rechercher par les jeunes filles nobles la cause du silence que gardait Ginevra di Piombo. La belle Italienne devint donc le centre de tous les regards, et fut épiée par ses amies, comme par ses ennemies. Il est bien difficile de cacher la plus petite émotion, le plus léger sentiment à douze jeunes filles curieuses, inoccupées, dont la malice et l’esprit ne demandent que des secrets à deviner, des intrigues à créer, à déjouer, et qui savent donner trop d’interprétations différentes à un geste, à une œillade, à une parole, pour ne pas en découvrir la véritable signification. Aussi, au bout d’un quart-d’heure, le secret de Ginevra di Piombo fut-il 300en grand péril d’être connu. En ce moment, la présence de madame Servin produisit un entr’acte dans le drame qui se jouait sourdement au fond de ces jeunes cœurs, et dont les sentimens, les pensées, les progrès étaient exprimés par des phrases presque allégoriques, par de malicieux coups-d’œil, par des gestes, et par le silence même, souvent plus intelligible que la parole. Aussitôt que madame Servin entra dans l’atelier, ses yeux se portèrent sur la porte du cabinet auprès de laquelle était Ginevra. Dans les circonstances présentes, ce regard ne fut pas perdu. Si d’abord aucune des écolières n’y fit attention, plus tard, mademoiselle de Monsaurin s’en souvint, et s’expliqua la défiance, la crainte et le mystère qui donnèrent alors quelque chose de fauve aux yeux de madame Servin.
– Mesdemoiselles, dit
-elle, M. Servin ne pourra pas venir aujourd’hui.
Elle complimenta chaque jeune personne, en recevant de toutes une foule de ces caresses féminines qui sont autant dans la voix et dans les regards que dans les gestes; puis, elle arriva promptement auprès de Ginevra, dominée par une inquiétude qu’elle déguisait en vain. 301L’Italienne et la femme du peintre se firent un signe de tête amical, et restèrent toutes deux silencieuses, l’une peignant, l’autre regardant peindre. La respiration du militaire s’entendait facilement, mais madame Servin ne parut pas s’en apercevoir, et sa dissimulation était si grande, que Ginevra fut tentée de l’accuser d’une surdité volontaire. Cependant l’inconnu se remua dans son lit. Alors elle regarda fixement madame Servin, qui lui dit sans que son visage éprouvât la plus légère altération: Votre copie est aussi belle que l’original. S’il me fallait donner la préférence à l’un des deux morceaux, je serais fort embarrassée.
– M. Servin n’a pas mis sa femme dans la confidence de ce mystère, pensa Ginevra
, qui, après avoir répondu à la jeune femme par un doux sourire d’incrédulité, fredonna une canzonnetta de son pays, pour couvrir le bruit que pourrait faire le prisonnier.
C’était quelque chose de si insolite que d’entendre la studieuse Italienne chanter, que toutes les jeunes filles
, surprises, la regardèrent. Plus tard, cette circonstance servit de preuve aux charitables suppositions de la haine. Madame Servin s’en alla bientôt, et la séance s’a302cheva sans autres événemens. Ginevra laissa partir ses compagnes sans manifester l’intention de les suivre, et parut vouloir travailler long-temps encore. Le désir qu’elle avait de rester seule se trahissait à son insu; à mesure que ses compagnes se préparaient pour sortir, elle leur jetait des regards d’impatience. Mademoiselle de Monsaurin devenue en peu d’heures une cruelle ennemie pour celle qui la primait en tout, devina, par un instinct de haine, que la feinte assiduité de sa rivale cachait un mystère. Elle avait été frappée plus d’une fois de l’air attentif avec lequel Ginevra s’était mise à écouter un bruit que personne n’entendait. L’expression qu’elle surprit, en dernier lieu, dans les yeux de l’Italienne, fut pour elle un trait de lumière qui l’éclaira. Elle s’en alla la dernière de toutes les écolières, et descendit chez madame Servin, avec laquelle elle causa un instant. Puis elle feignit d’avoir oublié son sac, remonta tout doucement à l’atelier, et aperçut Ginevra grimpée sur un échafaudage fait à la hâte, et si absorbée dans la contemplation du militaire inconnu, qu’elle n’entendit pas le léger bruit que produisaient les pas de sa compagne. Il est vrai, que, suivant une expression 303de Walter Scott, mademoiselle de Monsaurin marchait comme sur des œufs; elle regagna promptement la porte de l’atelier, et toussa. Ginevra tressaillit, tourna la tête, vit son ennemie, rougit, s’empressa de détacher la serge pour donner le change sur ses intentions, et descendit après avoir rangé sa boîte à couleurs. Elle quitta l’atelier, en emportant, gravée dans son souvenir, l’image d’une tête d’homme aussi gracieuse que celle de l’Endymion, chef-d’œuvre de Girodet qu’elle avait copié peu de jours auparavant.
– Proscrire un homme si jeune!
Qui donc peut-il être? Car ce n’est pas le maréchal Ney.
Ces deux phrases sont l’expression la plus simple de toutes les idées que Ginevra commenta pendant deux jours.
Le surlendemain, quelque diligence qu’elle fit pour arriver la première à l’atelier, elle y trouva mademoiselle de Monsaurin qui s’y était fait conduire en voiture. Ginevra et son ennemie s’observèrent long-temps; mais elles se composèrent des visages impénétrables l’une pour l’autre. Mademoiselle de Monsaurin avait vu la tête ravissante de l’inconnu, mais heureusement et malheureusement tout à la fois, les aigles et 304l’uniforme n’étaient pas placés dans l’espace que la fente lui avait permis d’apercevoir. Alors elle se perdait en conjectures. Tout-à-coup M. Servin arriva beaucoup plus tôt qu’à l’ordinaire.
– Mademoiselle Ginevra, dit-il après avoir jeté un coup-d’œil sur l’atelier, pourquoi vous êtes-vous mise là?
Le jour est mauvais. Approchez-vous donc de ces demoiselles, et descendez un peu votre rideau.
Puis il s’assit auprès de la jeune fille nommée Laure
, dont il corrigea le travail.
– Comment donc! s’écria-t-il, voici une tête supérieurement faite
. Vous serez une seconde Ginevra.
Le maître alla de chevalet en chevalet, grondant, flattant, plaisantant, et faisant, comme toujours, plutôt craindre ses plaisanteries que ses réprimandes.
L’Italienne n’avait pas obéi aux observations du professeur, et restait à son poste avec la ferme intention de ne pas s’en écarter. Elle prit une feuille de papier et se mit à croquer à la seppia la tête du pauvre reclus. Une œuvre conçue avec passion porte toujours un cachet particulier. La faculté d’imprimer aux traductions de la natnre ou de la pen305sée des couleurs vraies, constitue le génie, et souvent la passion en tient lieu. Aussi, dans la circonstance où se trouvait Ginevra, la persécution que sa mémoire lui faisait éprouver, ou la nécessité peut-être, cette mère des grandes choses, lui prêta-t-elle un talent surnaturel. La tête de l’officier fut jetée sur le papier au milieu d’un tressaillement intérieur qu’elle attribuait à la crainte, et dans lequel un physiologiste aurait reconnu la fièvre de l’inspiration. Elle glissait de temps en temps un regard furtif sur ses compagnes, afin de pouvoir cacher le lavis en cas d’indiscrétion de leur part; mais, malgré son active surveillance, il y eut un moment où elle n’aperçut pas le lorgnon que son impitoyable ennemie braquait sur le mystérieux dessin en s’abritant derrière un grand portefeuille. Mademoiselle de Monsaurin reconnut la figure de l’inconnu, leva brusquement la tête, et Ginevra serra la feuille de papier.
– Pourquoi êtes-vous donc restée là, malgré mon avis, mademoiselle
, demanda gravement le professeur à Ginevra.
L’écolière tourna vivement son chevalet de manière à ce que personne ne pût voir son
lavis, et dit d’une voix émue en le montrant à son 306maître: – Ne trouvez-vous pas comme moi que ce jour est plus favorable, et ne dois-je pas rester là?
M. Servin pâlit
. Rien n’échappe aux yeux perçans de la haine; aussi, mademoiselle de Monsaurin se mit-elle, pour ainsi dire, en tiers dans les émotions qui agitèrent le maître et l’écolière.
– Vous avez raison,
ditM. Servin. Mais vous en saurez bientôt plus que moi, ajouta-t-il en riant forcément.
Il y eut une pause pendant laquelle le professeur contempla la tête
de l’officier.
– Ceci est un chef-d’œuvre
digne de Salvator Rosa, s’écria-t-il avec une énergie d’artiste.
À cette exclamation, toutes les jeunes personnes se levèrent, et mademoiselle de Monsaurin accourut avec la vélocité du tigre qui se jette sur sa proie. En ce moment le proscrit éveillé par le bruit, se remua. Ginevra fit tomber son tabouret, prononça des phrases assez incohérentes, et se mit à rire. Mais elle avait plié le portrait, et l’avait jeté dans son portefeuille avant que sa redoutable ennemie eût pu l’apercevoir. Le chevalet fut entouré, et M. Servin détailla à haute voix les beautés de la copie que faisait 307en ce moment son élève favorite. Tout le monde fut dupe de ce stratagème, excepté mademoiselle de Monsaurin, qui, se plaçant en arrière de ses compagnes, essaya d’ouvrir le portefeuille où elle avait vu mettre le lavis. Ginevra saisit le carton et le plaça devant elle sans mot dire. Les deux jeunes filles s’examinèrent en silence.
– Allons, mesdemoiselles, à vos places
, dit M. Servin. Si vous voulez en savoir autant, il ne faut pas toujours parler modes ou bals, et baguenauder comme vous le faites.
Quand toutes les jeunes personnes eurent regagné leurs chevalets, M. Servin s’assit auprès de Ginevra.
– Ne valait-il pas mieux que ce mystère fût découvert par moi que par une autre?
dit l’Italienne en parlant à voix basse.
– Oui, répondit le peintre
. Vous êtes patriote; mais, ne le fussiez-vous pas, ce serait encore vous à qui je l’aurais confié.
Le maître et l’écolière se
comprirent, et Ginevra ne craignit plus de demander: – Qui est-ce?
– L
’ami intime de Labédoyère, celui qui, après l’infortuné colonel, a contribué le plus 308à la réunion du septième avec les grenadiers de l’île d’Elbe. Il a été à Waterloo, il était chef d’escadron dans la Garde.
– Comment n’avez-vous pas brûlé son uniforme, son
shako, et ne lui avez-vous pas donné des habits bourgeois? dit vivement Ginevra.
– On doit m’en apporter ce soir.
– Vous auriez dû fermer notre atelier pendant quelques jours.
– Il va partir.
Il veut donc mourir, dit la jeune fille. Laissez-le chez vous pendant le premier moment de la tourmente. Paris est encore le seul endroit de la France où l’on puisse cacher sûrement un homme. Il est votre ami? demanda-t-elle.
– Non, il n’a pas d’autres titres à ma recommandation que son malheur. Voici
comment il m’est tombé sur les bras. Mon beau-père, qui avait repris du service pendant cette campagne, a rencontré ce pauvre jeune homme, et l’a très subtilement sauvé des griffes de ceux qui ont arrêté Labédoyère. Il voulait le défendre, l’insensé!
– C’est vous qui le nommez ainsi?
s’écria 309Ginevra en lançant un regard de surprise au peintre qui garda le silence un moment.
– Mon beau-père est trop espionné pour pouvoir garder quelqu’un chez lui,
reprit-il. Il me l’a doncnuitamment amené la semaine dernière. J’avais espéré le dérober à tous les yeux en le mettant dans ce coin, le seul endroit de la maison où il puisse être en sûreté.
– Si je puis vous être utile,
employez-moi, dit Ginevra, je connais le maréchal Feltre.
– Eh bien!
nous verrons, répondit le peintre.
Cette conversation dura trop long-temps pour ne pas être remarquée de toutes les jeunes filles. M. Servin quitta Ginevra, revint encore à chaque chevalet, et donna de si longues leçons qu’il était encore sur l’escalier quand sonna l’heure à laquelle ses écolières avaient l’habitude de partir
.
– Vous oubliez votre sac, mademoiselle de Monsaurin
, s’écria le professeur en courant après la jeune fille qui descendait jusqu’au métier d’espion pour satisfaire sa haine.
La curieuse élève vint chercher son sac, en manifestant un peu de surprise de son étourderie
, mais le soin de M. Servin fut pour elle une nouvelle preuve de l’existence d’un mys310tère dont elle avait soupçonné la gravité. Elle avait déjà inventé tout ce qui devait être, et pouvait dire comme l’abbé Vertot: Mon siége est fait. Elle descendit bruyamment l’escalier et tira violemment la porte qui donnait dans l’appartement de M. Servin, afin de faire croire qu’elle sortait; mais elle remonta doucement, et se tint derrière la porte de l’atelier. Quand le peintre et Ginevra se crurent seuls, il frappa d’une certaine manière à la porte de la mansarde, qui, aussitôt, tourna sur ses gonds rouillés et criards. L’Italienne vit paraître un jeune homme grand et bien fait, dont l’uniforme impérial lui fit battre le cœur. L’officier avait un bras en écharpe, et la pâleur de son teint accusait de vives souffrances. En apercevant une inconnue il tressaillit. Mademoiselle de Monsaurin, qui ne pouvait rien voir, trembla de rester plus long-temps; mais il lui suffisait d’avoir entendu le grincement de la porte, elle s’en alla sans bruit.
– Ne craignez rien, dit le peintre à l’officier,
mademoiselle est la fille du plus fidèle ami de l’empereur, le baron de Piombo.
Le jeune militaire ne conserva plus de doute sur le patriotisme de Ginevra, après l’avoir vue.

311– Vous êtes blessé, dit-elle
.
– Oh! ce n’est rien,
mademoiselle, la plaie se referme.
En ce moment, les voix criardes et perçantes des colporteurs arrivèrent jusqu’à l’atelier.
– Voici le jugement qui condamne à mort… Tous trois tressaillirent. Le soldat entendit, le premier, un nom qui le fit pâlir, il chancela et s’assit.
Labédoyère, dit-il.
Ils se regardèrent en silence. Des gouttes de sueur se formèrent sur le front livide du jeune homme. Il saisit
d’une main et par un geste de désespoir les touffes noires de sa chevelure, et appuya son coude sur le bord du chevalet de Ginevra.
– Après tout, dit-il en se levant brusquement, Labédoyère et moi
savions ce que nous faisions. Nous connaissions le sort qui nous attendait après le triomphe comme après la chute. Il meurt pour la cause, et moi je me cache.
Il alla précipitamment vers la porte de l’atelier; mais plus leste que lui, Ginevra s’était élancée et lui en barrait le chemin.
– Rétablirez-vous l’empereur?
dit-elle. 312Croyez-vous pouvoir relever un géant quand lui-même n’a pas su rester debout?
– Que voulez-vous que je devienne?
dit-il en s’adressant aux deux amis que lui avait envoyés le hasard. Je n’ai pas un seul parent dans le monde. Labédoyère était mon protecteur et mon ami. Je suis seul. Demain je serai peut-être proscrit ou condamné. Je n’ai jamais eu que ma paie pour fortune. J’ai mangé mon dernier écu pour venir arracher Labédoyère à son sort, et tâcher de l’emmener. La mort est donc une nécessité pour moi. Quand on est décidé à mourir, il faut savoir vendre sa tête au bourreau. Je pensais tout à l’heure que la vie d’un honnête homme vaut bien celle de deux traîtres, et qu’un coup de poignard bien placé peut donner l’immortalité!
Cet accès de désespoir effraya le peintre et Ginevra elle-même
qui comprit bien le jeune homme. Elle admira cette belle tête et cette voix délicieuse dont la douceur était à peine altérée par des accens de fureur. Puis, elle jeta tout-à-coup du baume sur toutes les plaies de l’infortuné.
– Monsieur, dit-elle, quant à votre détresse pécuniaire, permettez-moi de vous offrir
313quelques cents francs. Mon père est riche, je suis son seul enfant, il m’aime, et je suis bien sûre qu’il ne me blâmera pas. Ne vous faites pas scrupule d’accepter. Nos biens viennent de l’empereur, nous n’avons pas un centime qui ne soit un effet de sa munificence. N’est-ce pas être reconnaissans que d’obliger un de ses fidèles soldats? Prenez donc cette somme avec aussi peu de façons que j’en mets à vous l’offrir. Ce n’est que de l’argent, ajouta-t-elle d’un ton de mépris. – Maintenant, quant à des amis, vous en trouverez! Là, elle leva fièrement la tête, et ses yeux brillèrent d’un éclat inusité. – La tête qui tombera demain devant une douzaine de fusils sauve la vôtre, reprit-elle. Attendez que cet orage passe, et vous pourrez aller chercher du service à l’étranger, si l’on ne vous oublie pas, ou dans l’Armée française si l’on vous oublie.
Il existe dans les consolations que donne une femme
une délicatesse qui a toujours quelque chose de maternel, de prévoyant, de complet. Mais quand, à ces paroles de paix et d’espérance, se joignent la grâce des gestes, cette éloquence de ton qui vient du cœur, et que surtout la bienfaitrice est belle, il est difficile à un 314homme de résister. Le jeune officier aspira l’amour par tous les sens. Une légère teinte rose nuança ses joues blanches, ses yeux perdirent un peu de la mélancolie qui les ternissait, et il dit d’un son de voix particulier: – Vous êtes un ange de bonté! Mais Labédoyère, ajouta-t-il, Labédoyère!
À ce cri, ils se regardèrent tous trois en silence, et ils se comprirent. Ce n’étaient plus des amis de vingt minutes, mais de vingt ans.
– Mon cher, reprit M. Servin, pouvez-vous le sauver?

– Je
puis le venger!
Ginevra tressaillit.
Quoique l’inconnu fût beau, son aspect n’avait point ému la jeune fille. La douce pitié que les femmes trouvent dans leur cœur pour les misères qui n’ont rien d’ignoble, avait étouffé chez Ginevra toute autre affection. Mais entendre un cri de vengeance, rencontrer dans ce proscrit une âme italienne, du dévouement pour Napoléon, de la générosité à la Corse! c’en était trop pour elle. Elle le contempla donc avec une émotion respectueuse qui lui agita fortement le cœur. Cétait la première fois qu’un homme lui faisait éprouver un sentiment aussi vif. Elle se plut à mettre l’âme 315de l’inconnu en harmonie avec la beauté distinguée de ses traits, avec les heureuses proportions de sa taille, qu’elle admirait en artiste. Elle avait été menée par le hasard, de la curiosité à la pitié, de la pitié à un intérêt puissant, et de cet intérêt, à des sensations si profondes, qu’elle crut dangereux de rester là plus long-temps.
– À demain
, dit-elle en laissant à l’officier le plus doux de ses sourires pour consolation.
En voyant ce sourire
, qui jetait comme un nouveau jour sur la figure de Ginevra, l’inconnu oublia tout pendant un instant.
– Demain, répondit-il
avec tristesse, demain, Labédoyère
Ginevra se retourna, mit un doigt sur ses lèvres, et le regarda comme si elle lui disait:
– Calmez-vous, soyez prudent.
Alors le jeune homme s’écria: – O Dio! che non vorrei vivere dopo averla veduta!
Dieu! qui ne voudrait vivre, après l’avoir vue!)
L’accent particulier avec lequel il prononça cette phrase
fit tressaillir Ginevra.
– Vous êtes Corse?
s’écria-t-elle en revenant à lui, le cœur palpitant d’aise.
316– Je suis né en Corse, répondit-il
. Mais j’ai été amené très jeune à Gênes; et, aussitôt que j’eus atteint l’âge auquel on entre au service militaire, je me suis engagé.

La beauté de l’inconnu
, l’attrait surnaturel que lui prêtaient ses opinions bonapartistes, sa blessure, son malheur, son danger même, tout disparut aux yeux de Ginevra, ou plutôt tout se fondit dans un seul sentiment, nouveau, délicieux. Ce proscrit était un enfant de la Corse, il en parlait le langage chéri! La jeune fille resta pendant un moment immobile, retenue par une sensation magique. Elle avait en effet sous les yeux un tableau vivant auquel tous les sentimens humains réunis et le hasard donnaient de vives couleurs. Daprès l’invitation de M. Servin, l’officier s’était assis sur un divan. Le peintre avait dénoué l’écharpe qui retenait le bras de son hôte, et s’occupait à en défaire l’appareil afin de panser la blessure. Ginevra frissonna en voyant la longue et large plaie que la lame d’un sabre avait faite sur l’avant-bras du jeune homme. Elle laissa échapper une plainte. L’inconnu leva la tête vers elle et se mit à sourire. Il y avait quelque chose 317de touchant et qui allait à l’âme dans l’attention avec laquelle M. Servin enlevait la charpie et tâtait les chairs meurtries, tandis que la figure du blessé, quoique pâle et maladive, exprimait, à l’aspect de la jeune fille, plus de plaisir que de souffrance. Une artiste devait admirer involontairement cette opposition de sentimens, et les contrastes que produisaient la blancheur des linges, la nudité du bras, avec l’uniforme bleu et rouge de l’officier. En ce moment, une obscurité douce enveloppait l’atelier; mais un dernier rayon de soleil vint éclairer la place où se trouvait le proscrit, en sorte que sa noble et blanche figure, ses cheveux noirs, ses vêtemens, tout fut inondé par le jour, effet simple que la superstitieuse Italienne prit pour un heureux présage. L’inconnu ressemblait ainsi à un ange de lumière qui lui faisait entendre le langage de la patrie, et la mettait sous le charme des souvenirs de son enfance, pendant que dans son cœur naissait un sentiment aussi frais, aussi pur que son premier âge d’innocence. Elle demeura, pendant un moment bien court, songeuse et comme plongée dans une pensée infinie; puis, elle rougit de laisser voir sa préoccupation, échangea un doux et rapide 318regard avec le proscrit, et s’enfuit en le voyant toujours.
Le lendemain, Ginevra vint à l’atelier
. Ce n’était pas un jour de leçon, le prisonnier put rester auprès de sa compatriote. M. Servin, qui avait une esquisse à terminer, permit au reclus de demeurer dans l’atelier, et servit de mentor aux deux jeunes gens qui s’entretinrent souvent en italien. Le pauvre soldat raconta les souffrances qu’il avait éprouvées pendant la déroute de Moscou. Il s’était trouvé, à l’âge de dix-neuf ans, au passage de la Bérésina, seul de son régiment, après avoir perdu, dans ses camarades, les seuls hommes qui pussent s’intéresser à un orphelin. Il peignit en traits de feu le grand désastre de Waterloo. Sa voix fut une musique pour l’Italienne. Ginevra n’avait pas été élevée à la française, elle était, en quelque sorte, la fille de la nature, et ignorait le mensonge. Elle se livrait sans détour à ses impressions, et les avouait, ou plutôt les laissait deviner sans le manége de cette petite et calculatrice coquetterie des jeunes filles de Paris. Pendant cette journée, elle resta plus d’une fois, sa palette d’une main, son pinceau de l’autre, sans que le pinceau s’abreuvât des couleurs de la palette. Les yeux atta319chés sur l’officier et la bouche légèrement entr’ouverte, elle écoutait, se tenant toujours prête à donner un coup de pinceau qu’elle ne donnait jamais. Elle ne s’étonnait pas de trouver tant de douceur dans les yeux du jeune homme, car elle sentait les siens devenir doux malgré sa volonté de les tenir sévères ou calmes. Puis, elle peignait ensuite avec une attention particulière et pendant des heures entières, sans lever la tête, parce qu’il était là, près d’elle, la regardant travailler. La première fois qu’il vint s’asseoir pour la contempler en silence, elle lui dit d’un son de voix ému et après une longue pause: – Cela vous amuse donc de voir peindre?
Ce jour-là elle apprit qu’il se nommait Louis. Ils convinrent, avant de se séparer, que, les jours d’atelier, s’il arrivait quelque
évènement politique important, Ginevra l’en instruirait en chantant, à voix basse, des airs italiens.
Le lendemain, mademoiselle de Monsaurin
apprit, sous le secret, à toutes ses compagnes, que Ginevra di Piombo était aimée d’un jeune homme qui venait, pendant les heures consacrées aux leçons, s’établir dans le cabinet noir de l’atelier.
320– Vous qui prenez son parti, dit-elle à mademoiselle Planta, examinez-la bien, et vous verrez à quoi elle passera son temps.


Ginevra fut donc observée avec une attention diabolique. On écouta ses chansons
, on épia ses regards. Au moment où elle ne croyait être vue de personne, une douzaine d’yeux étaient incessamment arrêtés sur elle. Ainsi prévenues, ces jeunes filles interprêtèrent dans leur sens vrai, les agitations qui passèrent sur la brillante figure de l’Italienne, et ses gestes, et l’accent particulier de ses fredonnemens, et l’air attentif dont elle écoutait des sons indistincts qu’elle seule entendait à travers la cloison. Au bout d’une huitaine de jours, une seule des quinze élèves de M. Servin s’était refusée à voir Louis par la crevasse de la cloison. Cette jeune fille était Laure, la jolie personne, pauvre et assidue, qui, par un instinct de faiblesse, aimait véritablement Ginevra, et la défendait encore. Mademoiselle Planta voulut faire rester Laure sur l’escalier à l’heure du départ; afin de lui prouver l’intimité de Ginevra et du beau jeune homme en les surprenant ensemble. Laure refusa de descendre à un espionnage que la curio321sité ne justifiait pas, et devint l’objet d’une réprobation universelle.
Le comte de Monsaurin ayant été nommé pair de France, son impertinente fille trouva qu’il était au-dessous de sa dignité de venir à l’atelier d’un peintre, et surtout d’un peintre dont les opinions avaient une teinte de patriotisme ou de bonapartisme, ce qui, à cette époque, était une seule et même chose. Elle ne revint donc plus chez M. Servin
qui refusa poliment d’aller chez elle. Si mademoiselle de Monsaurin oublia Ginevra, le mal qu’elle avait semé porta ses fruits. Insensiblement, et soit par hasard, par caquetage ou par pruderie, toutes les autres jeunes personnes instruisirent leurs mères de l’étrange aventure qui se passait à l’atelier. Un jour mademoiselle Planta ne vint pas, et la leçon suivante ce fut une autre jeune fille; enfin trois ou quatre demoiselles, qui étaient restées les dernières, ne revinrent plus. Ginevra et mademoiselle Laure, sa petite amie, furent pendant deux ou trois jours les seules habitantes de l’atelier désert. L’Italienne ne s’apercevait point de l’abandon dans lequel elle se trouvait, et ne recherchait même pas la cause de l’absence de ses compa322gnes. Ayant inventé depuis peu des moyens de correspondre mystérieusement avec Louis, elle vivait à l’atelier comme dans une délicieuse retraite, seule au milieu d’un monde, ne pensant qu’à l’officier et aux dangers qui le menaçaient. Cette jeune fille, si admiratrice des nobles caractères, pressait Louis de se soumettre promptement à l’autorité royale, afin de le garder en France. Louis ne voulait pas sortir de sa cachette. Si les passions ne naissent et ne grandissent que sous l’influence d’événemens extraordinaires et romanesques, on peut dire que jamais tant de circonstances ne concoururent à lier deux êtres par un même sentiment. L’amitié de Ginevra pour Louis et de Louis pour elle fit plus de progrès en un mois qu’une amitié du monde n’en fait en dix ans dans un salon. L’adversité est la pierre de touche des caractères. Ginevra put donc apprécier facilement Louis et le connaître. Ils ressentirent bientôt une estime réciproque l’un pour l’autre. Puis, Ginevra étant plus âgée que Louis, trouvait une douceur extrême à être courtisée par un jeune homme déjà si grand, si éprouvé par le sort, et qui joignait, à l’expérience d’un homme, la beauté, les grâces de 323l’adolescence. De son côté, Louis ressentait un indicible plaisir à se laisser protéger en apparence par une jeune fille de vingt-cinq ans. Il y avait dans ce sentiment un certain orgueil inexpliquable. Peut-être était-ce une preuve d’amour.L’union de la force et de la faiblesse, de la douceur et de la fierté, avait en Ginevra d’irrésistibles attraits, et Louis était entièrement subjugué par elle. Ils s’aimaient si profondément déjà, qu’ils n’avaient eu besoin ni de se le dire, ni de se le nier.
Un jour, et vers le soir,
Ginevra entendit un signal favori. Louis frappait avec une épingle sur la boiserie, de manière à ne pas produire plus de bruit qu’une araignée qui attache son fil. Il demandait ainsi à sortir de sa retraite. L’Italienne jeta un coup-d’œil dans l’atelier, et ne voyant pas la petite Laure, elle répondit au signal. Louis ouvrit la porte, sa vue plongea sur l’atelier, il aperçut la jeune fille, et rentra précipitamment.Ginevraétonnéese leva, vit Laure, et lui dit en allant à son chevalet: – Vous restez bien tard, ma chère. Cette tête me paraît pourtant achevée. Il n’y a plus qu’un reflet à indiquer sur le haut de cette tresse de cheveux.
– Vous seriez bien bonne, dit Laure d’une 324voix émue, si vous vouliez me corriger cette copie
. Je pourrais conserver quelque chose de vous….
– Je veux bien, répondit Ginevra, sûre de pouvoir ainsi la congédier.
Je croyais, reprit-elle en donnant de légers coups de pinceau, que vous aviez beaucoup de chemin à faire de chez vous à l’atelier.
– Oh! Ginevra, je vais m’en aller
, s’écria la jeune fille d’un air triste, et pour toujours.
L’Italienne ne fut pas autant affectée de ces paroles pleines de mélancolie
qu’elle l’aurait été un mois auparavant.
– Vous quittez M. Servin? demanda-t-elle.
– Vous ne vous apercevez donc pas, Ginevra, que depuis quelque temps il n’y a plus ici que vous et moi.
– C’est vrai
, répondit Ginevra, frappée tout-à-coup comme par un souvenir. Ces demoiselles seraient-elles malades? se marieraient-elles? ou leurs pères seraient-ils tous arrivés à la pairie?
– Toutes ont quitté M. Servin
, répondit Laure.
– Et pourquoi?

– À cause de vous, Ginevra!

325– De moi! répéta l’Italienne en se levant, le front menaçant, l’air fier et les yeux étincelans.
– Oh! ne vous fâchez pas, ma bonne
Ginevra, s’écria douloureusement Laure. Mais ma mère aussi veut que je quitte l’atelier. Toutes ces demoiselles ont dit que vous aviez un amant, que M. Servin se prêtait à ce qu’il demeurât dans le cabinet noir. Je ne l’ai jamais cru, je n’en ai rien dit à ma mère. Hier au soir madame Planta, qui l’a rencontrée dans un bal, lui a demandé si elle m’envoyait toujours ici. Sur la réponse affirmative de ma mère, elle lui a répété toutes les calomnies de ces demoiselles. Maman m’a bien grondée, elle a prétendu que je devais savoir tout cela, et que j’avais manqué à la confiance qui règne entre une mère et sa fille, en ne lui en parlant pas. Ô ma chère Ginevra! moi qui vous prenais pour modèle et à qui j’aurais tant voulu ressembler! Combien je suis fâchée de ne plus pouvoir être votre amie! Mais prenez garde! madame Planta et ma mère doivent venir demain chez M. Servin pour lui faire des reproches.
La foudre tombée à deux pas de Ginevra
326l’aurait moins étonnée que cette révélation.
– Qu’est-ce que cela leur faisait
? dit-elle naïvement.
– Tout le monde trouve cela fort mal. Maman dit que c’est
contraire aux mœurs…
– Et vous, Laure, qu’en pensez-vous?

La jeune fille regarda Ginevra
, leurs pensées se confondirent, Laure ne retint plus ses larmes, se jeta au cou de son amie et l’embrassa. En ce moment, M. Servin arriva.
– Mademoiselle Ginevra, dit-il avec enthousiasme, j’ai fini mon tableau!
on le vernit! Qu’avez-vous donc? Il paraît que toutes ces demoiselles prennent des vacances, ou sont à la campagne.
Laure
sécha ses larmes, salua M. Servin, et se retira.
L’atelier est désert depuis plusieurs jours, dit Ginevra. Ces demoiselles ne reviendront plus.
– Bah!

– Oh, ne riez pas
, reprit Ginevra, écoutez-moi. Je suis la cause involontaire de la perte de votre réputation.
L’artiste se mit à sourire, et dit en interrompant son écolière:
– Ma réputation! mais, dans 327quelques jours, mon tableau sera exposé.
– Il ne s’agit pas de votre talent, dit l’Italienne. Ces demoiselles ont publié que M. Louis était renfermé ici,
que vous vous prêtiez… à… notre amour…
– Il y a du vrai là-dedans, mademoiselle, répondit le professeur
. Les mères de ces demoiselles sont des bégueules, reprit-il. Si elles étaient venues me trouver, tout se serait expliqué. Mais que je prenne du souci de tout cela? la vie est trop courte!
Et le peintre fit craquer ses doigts par
-dessus sa tête. Louis qui avait entendu une partie de cette conversation, accourut aussitôt.
– Vous allez perdre toutes vos écolières
, s’écria-t-il, et je vous aurai ruiné.
L’artiste
prenant la main de Louis et celle de Ginevra, les joignit.
– Vous vous marierez, mes enfans
, leur demanda-t-il avec une touchante bonhomie.
Ils baissèrent tous deux les yeux, et leur silence fut le premier aveu qu’ils se firent.
– Eh bien! reprit M. Servin, vous serez heureux, n’est-ce pas? Y a-t-il quelque chose qui puisse payer le bonheur de deux êtres tels que vous?

328– Je suis riche
, dit Ginevra, et vous me permettrez de vous indemniser…
– Indemniser! s’écria M. Servin. Quand on saura que j’ai été victime des calomnies de quelques sottes,
et que je cachais un proscrit; mais tous les libéraux de Paris m’enverront leurs filles! Alors je serai peut-être alors votre débiteur…..
Louis serrait la main de son protecteur sans pouvoir prononcer une parole; mais enfin il lui dit d’une voix attendrie:
– C’est donc à vous que je devrai ma Ginevra et toute ma félicité.
– Soyez heureux! dit le peintre avec une onction comique et en imposant les mains sur la tête des deux amans, je vous unis!

Cette plaisanterie d’artiste mit fin à leur attendrissement. Ils se regardèrent tous trois en riant
. L’Italienne serra la main de Louis par une violente étreinte et avec une simplicité d’action digne des mœurs de sa patrie.
– Ah ça, mes chers enfans, reprit M. Servin, vous croyez que tout ça va maintenant à merveille? Eh bien, vous vous trompez.
Les deux amans l’examinèrent avec étonnement.
329– Rassurez-vous, je suis le seul que votre espièglerie embarrasse! Madame Servin est un peu collet-monté, et je ne sais en vérité pas comment nous nous arrangerons avec elle
.
– Dieu! j’oubliais! s’écria Ginevra. Demain madame Planta et la mère de Laure doivent venir vous…
– J’entends! dit le peintre en interrompant.
– Mais vous pouvez vous justifier, reprit la jeune fille en laissant échapper un geste de tête plein d’orgueil.
M. Louis, dit-elle en se tournant vers lui et le regardant avec finesse, ne doit plus avoir d’antipathie pour le gouvernement royal? – Eh bien, reprit-elle après l’avoir vu sourire, demain matin j’enverrai une pétition à l’un des personnages les plus influens du ministère de la guerre, à un homme qui ne peut rien refuser à la fille du baron de Piombo. Nous obtiendrons un pardon tacite pour le commandant Louis. Et vous pourrez, ajouta-t-elle en s’adressant à M. Servin, confondre les mères de mes charitables compagnes en leur disant la vérité.
– Vous êtes un ange
, s’écria M. Servin.
Pendant que cette scène se passait à l’atelier, 330le père et la mère de Ginevra s’impatientaient de ne pas la voir revenir.
– Il est six heures
, et Ginevra n’est pas encore de retour, s’écria Bartholoméo.
– Elle n’est jamais rentrée si tard
, répondit la femme de Piombo.
Les deux vieillards se regardèrent avec toutes les marques d’une anxiété peu ordinaire. Bartholoméo, trop agité pour rester en place, se leva et fit deux fois le tour de son salon assez lestement pour un homme de soixante-dix-sept ans.
Grâce à sa constitution robuste, il avait subi peu de changemens depuis le jour de son arrivée à Paris. Malgré sa haute taille il se tenait encore droit. Ses cheveux, devenus blancs et rares, laissaient à découvert un crâne large et protubérant qui donnait une haute idée de son caractère et de sa fermeté. Sa figure, marquée de rides profondes, avait pris un très grand développement et gardait ce teint pâle qui inspire la vénération. La fougue des passions régnait encore dans le feu surnaturel de ses yeux, dont les sourcils n’avaient pas entièrement blanchi, et qui conservaient leur terrible mobilité. L’aspect de cette tête était sévère, mais on voyait 331que Bartholoméo avait le droit d’être ainsi. Sa bonté, sa douceur n’étaient guère connues que de sa femme et de sa fille. Dans ses fonctions ou devant un étranger, il ne déposait jamais la majesté que le temps imprimait à sa figure et à sa personne, et l’habitude de froncer ses gros sourcils, de contracter les rides de son visage, et de donner une fixité à son regard, rendait son abord glacial.
Pendant le cours de sa vie politique
, il avait été si généralement craint, qu’il passait pour peu sociable; mais il n’est pas difficile d’expliquer les causes de cette réputation. La vie, les mœurs et la fidélité de Piombo faisaient la censure de la plupart des courtisans. Malgré les missions délicates dont il fut chargé, et qui, pour tout autre, eussent été lucratives, il ne possédait pas plus d’une vingtaine de mille livres de rente en inscriptions sur le grand-livre. Si l’on vient à songer au bon marché des rentes sous l’empire et à la libéralité de Napoléon envers ceux de ses fidèles serviteurs qui savaient parler, il est facile de voir que le baron de Piombo était un homme d’une probité sévère. Il ne devait son plumage de baron qu’à la nécessité dans laquelle Napoléon s’était trouvé de 332lui donner un titre en l’envoyant auprès d’une puissance étrangère. Bartholoméo avait toujours professé une haine implacable pour les traîtres dont Napoléon fut entouré. Ce fut lui qui, dit-on, fit trois pas vers la porte du cabinet de l’empereur, après lui avoir donné le conseil de se débarrasser de trois hommes en France, la veille du jour où il partit pour sa célèbre et admirable campagne de 1814. Depuis le 8 juillet, Bartholoméo ne portait plus la décoration de la légion d’Honneur. Jamais homme n’offrit une plus belle image de ces vieux républicains, amis incorruptibles de l’empire, qui restaient comme les vivans débris des deux gouvernemens les plus énergiques que le monde ait connus. Si le baron de Piombo déplaisait à quelques courtisans, il avait les Daru, les Drouot, les Carnot pour amis. Aussi, quant au reste des hommes politiques, depuis le 8 juillet surtout, s’en souciait-il autant que des bouffées de fumée qu’il tirait de son cigare.
Bartholoméo di Piombo avait acquis, moyennant la somme assez modique que Madame, mère de l’empereur, lui avait donnée de ses propriétés en Corse, l’ancien hôtel des comtes de Givry, dans lequel il n’avait fait aucun 333changement. Presque toujours logé aux frais du gouvernement, il n’habitait cette maison que depuis la catastrophe de Fontainebleau. Suivant l’habitude des gens simples et de haute vertu, le baron et sa femme ne donnaient rien au faste extérieur. Leurs meubles provenaient de l’ancien ameublement de l’hôtel. Les grands appartemens, hauts d’étage, sombres et nus de cette demeure, les larges glaces encadrées dans de vieilles bordures dorées et presque noires, et ce mobilier du temps de Louis XIV, étaient merveilleusement en rapport avec Bartholoméo et sa femme, personnages dignes de l’antiquité. Sous l’empire, et pendant les cent jours, en exerçant des fonctions largement rétribuées, le vieux Corse avait eu un grand train de maison, plutôt dans le but de faire honneur à sa place que dans le dessein de briller. Sa vie et celle de sa femme étaient si frugales, si tranquilles, que leur modeste fortune était plus que suffisante à leurs besoins. Pour eux, leur fille Ginevra valait toutes les richesses du monde. Aussi, quand, en mai 1814, le baron de Piombo quitta sa place, congédia ses gens et ferma la porte de son écurie, Ginevra, simple et sans faste comme ses parens, n’eut-elle aucun regret. À l’exemple 334des grandes âmes elle mettait son luxe dans la force des sentimens, comme elle plaçait sa félicité dans la solitude et le travail. Puis, ces trois êtres s’aimaient trop pour que les dehors de l’existence eussent quelque prix à leurs yeux. Souvent, et surtout depuis la seconde et effroyable chute de Napoléon, Bartholoméo et sa femme passaient des soirées délicieuses à entendre Ginevra toucher du piano ou chanter. Il y avait pour eux un immense secret de plaisir dans la présence, dans la moindre parole de leur fille. Ils la suivaient des yeux avec une tendre inquiétude. Ils entendaient son pas dans la cour, quelque léger qu’il pût être. Semblables à des amans, ils savaient rester des heures entières silencieux tous trois, entendant mieux ainsi que par des paroles l’éloquence de leurs âmes. Ce sentiment profond était la vie des deux vieillards et animait toutes leurs pensées. Ce n’étaient pas trois existences, mais bien une seule, qui semblable à la flamme d’un foyer, se divisait en trois langues de feu. Si quelquefois le souvenir des bienfaits et du malheur de Napoléon, si la politique du moment triomphaient de la constante sollicitude des deux vieillards, ils pouvaient en parler sans rompre 335la communauté de leurs pensées, Ginevra partageait leurs passions politiques. L’ardeur avec laquelle ils se réfugiaient dans le cœur de leur unique enfant était bien naturelle. Jusqu’alors, les occupations d’une vie publique avaient absorbé l’énergie du baron de Piombo. En quittant ses emplois, le Corse eut besoin de rejeter son énergie dans le dernier sentiment qui lui restait. Puis, à part les liens qui unissent un père et une mère à leur fille, il y avait peut-être, à l’insu de ces trois âmes despotiques, une puissante raison au fanatisme de leur passion réciproque: ils s’aimaient sans partage. Le cœur tout entier de Ginevra appartenait à son père, comme à elle celui de Piombo. Enfin, s’il est vrai que nous nous attachions les uns aux autres plus par nos défauts que par nos qualités, Ginevra répondait merveilleusement bien à toutes les passions de son père. De là procédait la seule imperfection de cette triple vie. Ginevra était entière dans ses volontés, vindicative, emportée comme Bartholoméo l’avait été pendant sa jeunesse. Le Corse se complut à développer ces sentimens sauvages dans le cœur de sa fille, absolument comme un lion apprend à ses lionceaux à fondre sur une proie. 336Mais cet apprentissage de vengeance ne pouvant en quelque sorte se faire qu’au logis paternel, Ginevra ne pardonnait rien à son père, et il fallait qu’il lui cédât. Piombo ne voyait que des enfantillages dans ces querelles factices; mais l’enfant y contracta l’habitude de dominer ses parens. Au milieu de ces tempêtes que Bartholoméo aimait à exciter, un mot de tendresse, un regard suffisaient pour apaiser leurs âmes courroucées, et ils n’étaient jamais si près d’un baiser que quand ils se menaçaient. Cependant depuis cinq années environ, Ginevra, devenue plus sage que son père, évitait constamment ces sortes de scènes. Sa fidélité, son dévouement, l’amour qui triomphait dans toutes ses pensées et son admirable bon sens avaient fait justice de ses colères. Mais il n’en était pas moins résulté un bien grand mal. Ginevra vivait avec son père et sa mère sur le pied d’une égalité toujours funeste. Enfin, pour achever de faire connaître tous les changemens survenus chez ces trois personnages depuis leur arrivée à Paris, Piombo et sa femme n’ayant point d’instruction, avaient laissé Ginevra étudier à sa fantaisie. Au gré de ses caprices de jeune fille, elle avait tout 337appris et tout quitté, reprenant et laissant chaque pensée tour à tour, jusqu’à ce que la peinture fût devenue sa passion dominante. Elle eût été parfaite, si sa mère avait été capable de diriger ses études, de l’éclairer et de mettre en harmonie les dons de la nature. Ses défauts venaient de la funeste éducation que le vieux Corse avait pris plaisir à lui donner.
Après avoir
pendant long-temps fait crier sous ses pas les feuilles du parquet, le grand vieillard sonna. Un domestique parut.
– Allez au
devant de mademoiselle Ginevra, dit-il.
– J’ai toujours regretté
de ne plus avoir de voiture pour elle, observa la baronne.
– Elle n’en a pas voulu
, répondit Piombo en regardant sa femme, qui, accoutumée depuis quarante ans à son rôle d’obéissance, baissa les yeux.
La baronne
était presque septuagénaire. Elle était grande, sèche, pâle, ridée, et ressemblait parfaitement à ces vieilles femmes que Schnetz et Fleury mettent dans les scènes italiennes de leurs tableaux de genre. Elle était presque toujours silencieuse, et on l’eût prise pour une nouvelle madame Shandy, si un mot, 338un regard, un geste n’avaient pas annoncé que ses sentimens gardaient encore la vigueur et la fraîcheur de la jeunesse. Sa toilette, dépouillée de coquetterie, manquait souvent de goût. Elle restait habituellement passive, plongée dans une bergère, comme une sultane Validé, attendant ou admirant sa Ginevra, son orgueil et sa vie. La beauté, la toilette, la grâce de sa fille, semblaient être devenues siennes. Tout pour elle était bien quand Ginevra se trouvait heureuse. Ses cheveux avaient blanchi, et quelques mèches se voyaient toujours au-dessus de son front blanc et ridé, ou le long de ses joues creuses.
– Voilà
quinze jours environ, dit-elle, que Ginevra rentre un peu plus tard.
– Jean n’ira pas assez vite
, s’écria l’impatient vieillard qui croisa les basques de son habit bleu, saisit son chapeau, l’enfonça sur sa tête, prit sa canne, et partit.
– Tu n’iras pas loin
, lui cria sa femme.
En effet, la porte cochère s’était
ouverte et fermée, et la vieille mère entendait le pas de Ginevra dans la cour. Bartholoméo reparut tout-à-coup portant en triomphe sa fille qui se débattait dans ses bras.
339– La voici
, la Ginevra, la Ginevrettina, la Ginevrina, la Ginevrola, la Ginevretta, la Ginevra bella!…
– Mon père, vous me faites mal
.
Aussitôt elle fut posée à terre avec une sorte de respect. Elle agita la tête par un gracieux mouvement pour
rassurer sa mère qui déjà s’effrayait, et pour lui dire que c’était une ruse. Le visage terne et pâle de la baronne reprit comme par enchantement des couleurs et une espèce de gaieté. Piombo se frottait les mains avec une force extrême, symptôme le plus certain de sa joie. Il avait pris cette habitude à la cour, en voyant Napoléon se mettre en colère contre ceux de ses généraux ou de ses ministres qui le servaient mal ou qui avaient commis quelque faute. Les muscles de sa figure s’étaient détendus, et la moindre ride de son front exprimait la bienveillance. Ces deux vieillards offraient en ce moment une image exacte de ces plantes souffrantes auxquelles un peu d’eau rend la vie, après une longue sécheresse.
– À table, à table! s’écria
le baron en présentant sa large main à Ginevra qu’il nomma Signora Piombella! autre symptôme de gaieté auquel sa fille répondit par un sourire.
340– Ah
ça, dit Piombo en sortant de table, sais-tu que ta mère a observé que, depuis un mois, tu restes beaucoup plus long-temps que de coutume à ton atelier? Il paraît que la peinture va nous faire tort.
– Ô
mon père!
– Ginevra nous prépare sans doute quelque surprise, dit sa mère.
– Tu m’apporterais un tableau
! s’écria le Corse en frappant dans ses mains.
– Oui, je suis très
occupée à l’atelier, répondit-elle.
– Qu’as-tu donc, Ginevra?
Tu pâlis! lui dit sa mère.
– Non! s’écria la jeune fille en laissant échapper un geste de résolution, non, il ne sera pas dit que Ginevra Piombo aura menti une fois dans sa vie
.
En entendant cette singulière exclamation, Piombo et sa femme regardèrent leur fille d’un air étonné.
– J’aime un jeune homme
, ajouta-t-elle d’une voix émue.
Puis, sans oser regarder ses parens, elle abaissa ses larges paupières, comme pour voiler le feu de ses yeux.
341 Est-ce un prince? lui demanda ironiquement son père.
Le son de voix de Piombo fit trembler la mère et la fille.
– Non, mon père, répondit-elle avec modestie, c’est un jeune homme sans fortune…
– Il est donc bien beau
.
– Il est malheureux.
– Que fait-il?
– C
est le compagnon de Labédoyère. Il était proscrit, sans asile. M. Servin l’a caché, et…
– Servin est un honnête garçon, qui s’est bien comporté
, s’écria Piombo. Mais vous faites mal, vous, ma fille, d’aimer un autre homme que votre père…
– Il ne dépend pas de moi de ne pas aimer
, répondit doucement Ginevra.
– Je me flattais, reprit son père, que ma Ginevra me serait fidèle jusqu’à ma mort; que mes soins et ceux de sa mère seraient les seuls qu’elle aurait reçus;
que notre tendresse n’aurait pas rencontré dans son âme de tendresse rivale; et que
– Vous ai-je reproché votre fanatisme pour Napoléon? dit Ginevra. N’avez-vous aimé que 342moi?
n’avez-vous pas été des mois entiers en ambassade; n’ai-je pas supporté courageusement vos absences! La vie a des nécessités qu’il faut savoir subir.
– Ginevra!

– Non, vous ne m’aimez pas pour moi, et vos reproches trahissent un insupportable égoïsme.
– Tu accuses l’amour de ton père
, s’écria Piombo, les yeux flamboyans.
– Mon père, je ne vous accuserai jamais, répondit Ginevra avec plus de douceur que sa mère tremblante n’en attendait. Vous avez raison dans votre égoïsme, comme
j’ai raison dans mon amour. Le ciel m’est témoin que jamais fille n’a mieux rempli ses devoirs auprès de ses parens. Je n’ai jamais vu que bonheur et amour là où d’autres voient souvent des obligations. Voici quinze ans que je ne me suis pas écartée de dessous votre aile protectrice, et ce fut un bien doux plaisir pour moi que de charmer vos jours. Mais serais-je donc ingrate en me livrant au charme d’aimer, en cherchant un mari?
– Ah! tu comptes avec ton père
, Ginevra! reprit le vieillard d’un ton sinistre.
343Il se fit une pause effrayante pendant laquelle personne n’osa parler. Enfin, Bartholoméo rompit le silence en s’écriant d’une voix déchirante:
– Oh! reste avec nous, reste, vierge, auprès de ton vieux père! Je ne saurais te voir aimer un homme. Ginevra! tu n’attendras pas long-temps ta liberté…
– Mais, mon père, songez donc que nous ne vous quitterons pas, que nous serons deux à vous aimer, que vous connaîtrez le protecteur aux soins duquel vous me laisserez!
Vous serez doublement chéri, par moi et par lui; par lui qui est encore moi, et par moi qui suis tout lui-même.
Ô Ginevra, Ginevra! s’écria le Corse, en serrant les poings, pourquoi ne t’es-tu pas mariée quand Napoléon m’avait accoutumé à cette idée, et qu’il te présentait des ducs et des comtes?
– Ils
m’aimaient par ordre, dit la jeune fille. D’ailleurs je ne voulais pas vous quitter, et ils m’auraient emmenée avec eux.
– Tu ne veux pas nous laisser seuls, dit Piombo, mais te marier, c’est nous isoler
! je te connais, ma fille, tu ne nous aimeras plus.
– Élisa
, ajouta-t-il en regardant sa femme 344qui restait immobile et comme stupide, nous n’avons plus de fille! Elle veut se marier.
Le vieillard s’assit après avoir levé les mains en l’air, comme pour invoquer Dieu; puis il resta courbé, comme accablé sous sa peine.
Ginevra vit l’agitation de son père, et la modération de sa colère lui brisa le cœur. Elle s’attendait à une crise, à des fureurs, elle n’avait pas armé son âme contre la paix et la douceur paternelle.
– Mon père, dit-elle d’une voix touchante, non, vous ne serez jamais abandonné par votre Ginevra
. Mais aimez-la aussi un peu pour elle! Si vous saviez comme il m’aime! Ah! ce ne serait pas lui qui me ferait de la peine!
– Déjà des comparaisons
, s’écria Piombo avec un accent terrible. Non, je ne puis supporter cette idée! reprit-il. S’il t’aimait comme tu mérites de l’être, il me tuerait; et s’il ne t’aimait pas, je le poignarderais.
Les
mains de Piombo tremblaient, ses lèvres tremblaient, son corps tremblait, et ses yeux lançaient des éclairs. Ginevra seule pouvait soutenir son regard, car alors ses yeux s’animaient, et la fille était digne du père.
– Oh
! t’aimer! quel est l’homme digne de cette 345vie? reprit-il. T’aimer comme un père, n’est-ce pas déjà vivre dans le paradis? Qui donc sera jamais digne d’être ton époux?
– Lui! dit Ginevra, lui dont je me sens indigne
.
– Lui
? répéta machinalement Piombo. Qui, lui?
– Celui que j’aime
.
– Est-ce qu’il peut te connaître encore assez pour t’adorer
?
– Mais, mon père, reprit Ginevra
éprouvant un mouvement d’impatience, quand il ne m’aimerait pas, du moment je l’aime…
– Tu l’aimes donc
? s’écria Piombo.
Ginevra inclina doucement la tête.
– Alors, tu l’aimes plus que nous.
– Ces deux sentimens ne peuvent
se comparer, répondit-elle.
– L’un est plus fort que l’autre? reprit Piombo.
– Je crois que oui
, dit Ginevra.
– Tu ne l’épouseras pas!
Ce cri furieux fit résonner les vitres du salon.
– Je l’épouserai, répliqua tranquillement Ginevra.
– Mon Dieu! mon Dieu
, s’écria la mère, 346comment finira cette querelle? Santa virgina! mettez-vous entre eux.
Le baron
, qui se promenait à grands pas, vint s’asseoir. Une sévérité glacée rembrunissait son visage. Il regarda fixement sa fille, et lui dit d’une voix douce et affaiblie: – Eh bien! Ginevra! non, tu ne l’épouseras pas. Oh! ne me dis pas oui! ce soir. Laisse-moi croire le contraire. Veux-tu voir ton père à genoux et ses cheveux blancs prosternés devant toi? je vais te supplier…
– Ginevra Piombo, répondit-elle, n’a pas été habituée à promettre et à ne pas tenir. Je suis votre fille.
– Elle a raison, dit la baronne, nous sommes mises au monde pour nous marier
.
– Ainsi vous l’encouragez dans sa désobéissance

– Ce n’est pas désobéir, répondit Ginevra, que de se refuser à un ordre injuste.
– Il ne peut pas être injuste quand il émane de la bouche de votre père, ma fille!
Pourquoi me jugez-vous? La répugnance que j’éprouve n’est-elle pas un conseil d’en haut? Je vous préserve peut-être d’un malheur.
– Le malheur serait qu’il ne m’aimât pas
.
347– Toujours lui!

– Oui, toujours, reprit-elle
. Il est ma vie, mon bien, ma pensée. Même en vous obéissant, il serait toujours dans mon cœur. Me défendre de l’épouser, n’est-ce pas vous faire haïr.
– Tu ne nous aimes plus
, s’écria Piombo.
– Oh! dit Ginevra en agitant la tête.
– Eh bien
! oublie-le, reste-nous fidèle. Après nous… tu comprends.
– Mon père, voulez-vous me faire désirer votre mort? s’écria Ginevra.
– Je vivrai plus long-temps que toi
! Les enfans qui n’honorent pas leurs parens meurent promptement, s’écria son père parvenu au dernier degré de l’exaspération.
– Raison de plus pour me marier promptement et être heureuse!
dit-elle.
Ce sang-froid, cette puissance de raisonnement achevèrent de troubler Piombo. Le sang lui porta violemment à la tête,
il devint pourpre. Ginevra frissonna.Elle s’élança comme un oiseau sur les genoux de son père, lui passa ses bras d’amour autour du cou, lui caressa le visage, les cheveux, et s’écria toute attendrie: – Oh! oui, que je meure la première! Je ne te survivrais pas, mon père, mon bon père!
348
Ô ma Ginevra, ma folle, ma Ginevrina, ma Ginevretta, répondit Piombo dont toute la colère se fondit à cette caresse, comme une glace sous les rayons du soleil.
– Il était temps que vous finissiez
, dit la baronne d’une voix émue.
– Pauvre
mère!
– Ah! Ginevretta!
Ginevra bella!…
Et le père jouait avec sa fille comme avec un enfant de six ans. Il s’amusait à défaire les tresses ondoyantes de ses cheveux, à la faire sauter. Il y avait de la folie dans l’expression de sa tendresse. Bientôt sa fille le gronda
en l’embrassant, et tenta d’obtenir par la grâce de ses jeux et en plaisantant, l’entrée de Louis au logis. Mais tout en plaisantant aussi, son père refusait. Elle bouda, revint, bouda encore; puis, à la fin de la soirée, elle se trouva contente d’avoir gravé dans le cœur de son père et son amour pour Louis et l’idée d’un mariage prochain Le lendemain elle ne parla plus de son amour, elle alla plus tard à l’atelier, elle en revint de bonne heure. Elle devint plus caressante pour son père qu’elle ne l’avait jamais été, et se montra pleine de reconnaissance, comme pour le remercier du consentement 349qu’il semblait donner à son mariage par son silence. Le soir, elle faisait long-temps de la musique, et souvent elle s’écriait: – Il faudrait une voix d’homme pour ce nocturne! Elle était Italienne, c’est tout dire. Au bout de huit jours, sa mère lui fit un signe, elle vint, puis à l’oreille et à voix basse: – J’ai amené ton père à le recevoir, lui dit-elle.
– Ô ma mère! vous me faites bien heureuse!
Ce jour-là, Ginevra eut donc le bonheur de revenir à l’hôtel de son père
en donnant le bras à Louis. Cétait la seconde fois que le pauvre officier sortait de sa cachette. Les actives sollicitations que Ginevra faisait auprès du duc de Feltre, alors ministre de la guerre, avaient été couronnées d’un plein succès. Louis venait d’être réintégré sur le contrôle des officiers en disponibilité. C’était un bien grand pas vers un meilleur avenir. Le jeune chef de bataillon ayant été instruit par son amie de toutes les difficultés qui l’attendaient auprès du baron, n’osait avouer la crainte qu’il avait de ne pas lui plaire. Cet homme si courageux contre l’adversité, si brave sur un champ de bataille, tremblait en pensant à son entrée dans le salon de Piombo. Ginevra le sentit tressaillir, et cette 350émotion, dont elle devinait le principe, fut pour elle une délicieuse preuve d’amour.
– Comme vous êtes pâle
, lui dit-elle, quand ils arrivèrent à la porte de l’hôtel.
– Ô Ginevra! s’il ne s’agissait que de ma vie
.
Quoique
Bartholoméo fût prévenu par sa femme, de la présentation officielle de celui que Ginevra aimait, il n’alla pas à sa rencontre et resta dans le fauteuil où il avait l’habitude d’être assis, et la sévérité de son front eut quelque chose de glacial.
– Mon père, dit Ginevra, je vous amène une personne que vous aurez sans doute plaisir à voir. Voici M. Louis, un soldat qui combattait à quatre pas de l’empereur au Mont-
Saint-Jean…
Le baron de Piombo se leva, jeta un regard furtif sur Louis, et lui dit d’une voix sardonique:
– Monsieur n’est pas décoré?
– Je ne porte pas la légion-d’honneur
, répondit timidement Louis qui restait humblement debout.
Ginevra blessée de l’impolitesse de son père, avança une chaise.
La réponse de l’officier satisfit le vieux serviteur de Napoléon. Madame 351Piombo s’apercevant que les sourcils de son mari reprenaient leur position naturelle, dit pour ranimer la conversation: – La ressemblance de monsieur avec Nina Porta est étonnante. Ne trouvez-vous pas que monsieur a toute la physionomie des Porta?
– Rien de plus
naturel, répondit le jeune homme sur qui les yeux flamboyans de Piombo s’arrêtèrent, Nina était ma sœur…
– Tu es Luigi Porta
, demanda le vieillard.
– Oui!
Bartholoméo Piombo se leva
, chancela, fut obligé de s’appuyer sur une chaise, et regarda sa femme. Élisa Piombo vint à lui. Puis, les deux vieillards silencieux, se donnèrent le bras, et sortirent du salon en abandonnant leur fille avec une sorte d’horreur. Luigi Porta, stupéfait, regarda Ginevra qui devint aussi blanche qu’une statue de marbre, et resta les yeux fixés sur la porte vers laquelle son père et sa mère avaient disparu. Leur silence et leur retraite eut quelque chose de si solennel, que, la première fois peut-être, le sentiment de la crainte entra dans son cœur. Elle joignit ses mains l’une contre l’autre avec force, et dit d’une voix si émue qu’elle ne pouvait guère être entendue que par 352un amant: – Combien de malheur dans un mot!
– Au
nom de notre amour, qu’ai-je donc dit? demanda Luigi Porta.
– Mon père, répondit-elle, ne m’a jamais parlé de notre déplorable histoire, et j’étais trop jeune quand j’ai quitté la Corse pour la savoir.
– Nous serions ennemis