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Auteur Honoré de Balzac
Œuvre La Cousine Bette (1846-1848)
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Style typographique
  1. à
  2. -
  3. ne
  4. ,¶
  5. ,
  6. .
  7. .
  8. ,
  9. .
  10. -
  11. ..
  12. ,
  13. .
  14. ,
  15. .
  16. ,
  17. ..
  18. comme poussée par une force despotique
  19. ,
  20. , et une sœur de charité la soignant
  21. ,
  22. abattus
  23. encore
  24. ,
  25. !
  26. forcément
  27. !...
  28. Si tu m'aimes, imite-moi, repens-toi!¶— Moi! dit la Lorraine, j'ai vu la vengeance partout dans la nature, les insectes périssent pour satisfaire le besoin de se venger quand on les attaque! Et ces messieurs, dit-elle en montrant le prêtre, ne nous disent-ils pas que Dieu se venge, et que sa vengeance dure l'éternité!...¶Le prêtre jeta sur Lisbeth un regard plein de douceur et lui dit: — Vous êtes athée, madame.¶— Mais vois donc où j'en suis!... lui dit Valérie.
  29. .
  30. , sans avoir l'air de s'apercevoir de la fétidité qui s'en exhalait
  31. maintenant
  32. je vais tâcher de me réconcilier avec lui,
  33. en se permettant ce calembour afin de tranquilliser Crevel.
  34. .
  35. ,
  36. ¶— Papa, dit Célestine, soyez courageux et vous triompherez de cette maladie.¶— Soyez calmes, mes enfans, la mort regarde à deux fois avant de frapper un maire de Paris! dit-il avec un sang-froid comique. Et puis, si mon arrondissement est assez malheureux pour se voir enlever l'homme qu'il a deux fois honoré de ses suffrages... (Hein! voyez comme je m'exprime avec facilité!) Eh bien! je saurai faire mes paquets. Je suis un ancien commis-voyageur, j'ai l'habitude des départs. Ah!
  37. ,
  38. , fit-il en se mettant de trois quarts comme dans son portrait et tendant la main avec autorité,
  39. ,
  40. ,
  41. ,
  42. ,
  43. ,
  44. , à
  45. de
  46. nommé
  47. insolvables
  48. ,
  49. ,
  50. ,
  51. ,
  52. ,
  53. ,
  54. , et à Paris depuis longues années
  55. -
  56. Le père Judici a été, sous l'empereur Napoléon, l'un des premiers fumistes de Paris; il est mort en 1819, laissant une belle fortune à son fils. Mais le fils Judici a tout mangé avec de mauvaises femmes, et il a fini par en épouser une plus rusée que les autres, celle dont il a eu cette pauvre petite fille qui sort d'avoir quinze ans.
  57. vivement impressionnée par la ressemblance du caractère de ce Judici avec celui de son mari
  58. cette petite, nommée Atala,
  59. ,
  60. . La mère était jalouse de sa fille, et peut-être rêvait-elle de tirer parti de cette beauté, de faire de cette enfant une demoiselle!... Atala
  61. elle a conseillé à son monsieur de s'établir auprès de notre maison, et comme le bonhomme
  62. ,
  63. ,
  64. ¶Atala, prévenue par la fille du fumiste de la visite de cette grande dame dont elle avait entendu parler,
  65. Un
  66. se tenait dans une pose de curiosité naïve, en examinant du coin de l'œil la baronne, dont le tremblement nerveux l'étonnait beaucoup.
  67. puisque
  68. .
  69. -
  70. .
  71. .
  72. .
  73. ,
  74. d'être la femme d'un homme
  75. ¶— Dans quel chemin? dit Atala. Je vais bien sur mes jambes.¶— Le chemin de la vertu!¶Atala regarda la baronne d'un air matois et rieur.¶— Vois
  76. Tu t'es mariée comme les bêtes s'accouplent.¶— Moi! reprit Atala, mais si vous voulez me donner ce que me donne le père Vyder, je serai bien contente de ne pas me marier...¶— Une fois qu'on s'est unie à un homme, comme toi, reprit la baronne, la vertu veut qu'on lui soit fidèle.¶— Jusqu'à ce qu'il meure?... dit Atala d'un air fin, je n'en aurai pas pour longtemps; si vous saviez comme le père Vyder tousse et souffle! Peuh! peuh! fit-elle en imitant le vieillard.¶— La vertu, la morale veulent, reprit la baronne, que l'Église qui représente Dieu, et la mairie qui représente la loi, consacrent votre mariage. Vois, madame, elle s'est mariée légitimement...¶— Est-ce que ça sera plus amusant? demanda l'enfant.¶— Tu seras plus heureuse, dit la baronne, car personne ne pourra te reprocher ce mariage. Tu plairas à Dieu!
  77. ?¶Atala regarda la femme du fumiste.¶— Qu'a-t-elle plus que moi? demanda-t-elle; je suis plus jolie qu'elle.¶— Oui, mais je suis une honnête femme, et toi, l'on peut te donner un vilain nom...¶—
  78. dit la baronne
  79. intérieur
  80. .
  81. -
  82. .
  83. homme
  84. ,
  85. ,
  86. Madame la baronne,¶
  87. ,
  88. sa
  89. ,
  90. femme
  91. partibus, il avait beaucoup de succès dans les salons, il était consulté par beaucoup d'amateurs; il passa critique, comme tous les impuissans qui mentent à leurs débuts.
  92. ,
  93. ,
  94. On ne fit naturellement aucune attention dans la maison, à l'entrée de cette fille appelée Agathe, la vraie
  95. , et au lieu de faire la conquête du chef et d'obtenir de lui qu'il lui montrât le grand art de la cuisine, elle fut l'objet de son mépris. Le cuisinier courtisait Louise, la femme de chambre de la comtesse Steinbock, et la Normande, se voyant maltraitée, se plaignit de son sort.¶Elle était toujours envoyée dehors, sous un prétexte quelconque, quand le chef finissait un plat ou parachevait une sauce.¶— Décidément, je n'ai pas de chance, disait-elle; j'irai dans une autre
  96. ,
  97. ,
  98. ,
  99. ,
  1. déjeûner → déjeuner
  2. long-temps → longtemps
  3. déjeûner → déjeuner
  4. deux → Deux
  5. donnait. → prêtait.¶
  6. les → des
  7. de donner des avis à → d'avertir
  8. je → . Je
  9. effraye → effraie
  10. Il y a long-temps → il y a longtemps
  11. ? → !
  12. . Je → , je
  13. , → ;
  14. , → ;
  15. , → :
  16. ?... → !
  17. orthographe → ortographe
  18. . → :
  19. enlevée → enlevé
  20. , déjà, → déjà
  21. -de- → de
  22. abats → abat
  23. sortilèges → sortiléges
  24. !... → ,
  25. Oui → oui
  26. recueilli de → observé des
  27. enfans → enfants
  28. homme. → homme.
  29. intérêt humain → Intérêt
  30. long-temps → longtemps
  31. ! → ,
  32. J.-J. → Jean-Jacques
  33. médecine → Médecine
  34. ! → .
  35. ! → .
  36. , une → . Une
  37. . → ?
  38. C → Si c
  39. mais → elle est
  40. déchaussés → déchaussées
  41. elle gratte → elles grattent
  42. , → ;
  43. Mort → mort
  44. ! → .
  45. . → !
  46. , → ;
  47. elle → Lisbeth
  48. ; → :
  49. attaqué par → que corrompait
  50. à → -à-
  51. du → de
  52. ame → âme
  53. , avec → en lui prodiguant
  54. long-temps → longtemps
  55. ame → âme
  56. vivre! → vivre.
  57. ; → ?
  58. toute à → dans
  59. ame? → âme?.
  60. !... Eh! bien, → ... Eh bien!
  61. - → '
  62. serais → serai
  63. ressemblerai sans doute à → serais comme
  64. église → Église
  65. ; elle y → , où elle
  66. ; → !
  67. ! → .
  68. relevant → remettant
  69. ! → ,
  70. ! → ,
  71. ? → !
  72. , quoiqu'ancien parfumeur! → .¶— Papa, promets-moi de laisser venir l'Église à ton chevet.¶— Jamais, répondit Crevel.
  73. en ai la → ai sa
  74. ame → âme
  75. le fils → l'enfant
  76. (tenez → , tenez,
  77. Ordre → ordre
  78. !¶Son Ordre → .¶Son ordre
  79. ame → âme
  80. ame, → âme
  81. à → -à-
  82. , → ;
  83. dire un mot, le → mot dire. Le
  84. Enregistrements → Enregistrement
  85. ; tandisque → , tandis que
  86. . Elle → ; elle
  87. civil → incivil
  88. à → -à-
  89. industrie → industries
  90. 1843 → 1844
  91. naguères → naguère
  92. Domo-Dossola → Domodossola
  93. scélérat → libertin
  94. la rend → rend la petite
  95. est venu par ici → a quitté le quartier des Judici
  96. . Mariez → ; mais mariez
  97. elle → la petite
  98. déteste → guette
  99. la jeter dans la prostitution → , pour tirer parti d'elle, la voir au théâtre ou réussir dans l'affreuse carrière où elle l'a lancée
  100. attend → pend au nez de
  101. vieillards → vieux..
  102. petite → jeune fille
  103. le → la
  104. ! → .
  105. ressemblaient → ressemblent
  106. ; → ,
  107. ? → !.
  108. tant → si bien, si gentiment,
  109. petite vaurienne → vaurienne
  110. ! → ?
  111. ! → ?
  112. calin → câlin
  113. fille → créature
  114. Il → il
  115. ! → ?
  116. l'ombrelle → les manchettes
  117. rentrer → aller
  118. ; → ,
  119. -lui → à madame
  120. de → du
  121. Qué qu → Quéqu
  122. ; → ,
  123. la → sa
  124. , s'adresser → en s'adressant
  125. ; est → . Est
  126. Vosges → Voges
  127. elle → ¶La baronne
  128. ! → ,
  129. , → ;
  130. ! bien, → bien!
  131. ! → ,
  132. ! → ,
  133. , → ;
  134. trouve → retrouve
  135. ! → ?
  136. ? → !
  137. revoyent → revoient
  138. anagramme → anagrame
  139. , → ;
  140. , car → ;
  141. . Après → ; car, après
  142. phthysie → phthisie
  143. Il était redevenu → Redevenu
  144. attentions → attention
  145. complètement → complétement
  146. enveloppait → entourait
  147. , et elle avait l'air tout-à-fait dévergondé → . Agathe tenta médiocrement le cuisinier
  148. ; mais → , car
  149. , à l'entrée de cette fille appelée Agathe → .¶Néanmoins, elle resta, quoiqu'elle eût demandé déjà deux fois à sortir
  150. les murmures → le murmure
  151. long-temps → longtemps
  152. eut → eût
  153. pendant → de
  154. ; → ,
Table des matières
[[29 novembre 1846]

[...]

234bDeux jours après, ceux des convives de du Tillet, qui déchiraient madame Marneffe à belles dents, se trouvaient attablés chez elle, une heure après qu'elle venait de faire peau neuve en changeant son nom pour le glorieux nom d'un maire de Paris. C'est une des légèretés les plus ordinaires de la vie parisienne.
Valérie avait eu le plaisir de voir à l'église le baron brésilien, que Crevel, devenu mari complet, invita par forfanterie.
La présence de Montès au déjeûner n'étonna personne. Tous ces gens d'esprit étaient depuis long-temps familiarisés avec les lâchetés de la passion, avec les transactions du plaisir.
La profonde mélancolie de Steinbock, qui commençait à mépriser celle dont il avait fait un ange, parut être d'excellent goût. Le Polonais semblait dire ainsi que tout était fini entre Valérie et lui.
Lisbeth vint embrasser sa chère madame Crevel, en s'excusant de ne pas assister au déjeûner, sur le douloureux état de santé d'Adeline.
— Sois tranquille, dit-elle à Valérie en la quittant, ils te recevront chez eux
, et tu les recevras chez toi. Pour avoir seulement entendu ces quatre mots: deux cent mille francs, la baronne est à la mort. Oh! tu les tiens tous par cette histoire; mais tu me la diras?...
Un mois après son mariage, Valérie en était à sa dixième querelle avec Steinbock, qui voulait des explications sur Henri Montès, qui lui rappelait ses phrases pendant la scène du paradis, et qui non content de flétrir Valérie par des termes de mépris, la surveillait tellement qu'elle ne trouvait plus un instant de liberté, tant elle était pressée entre la jalousie de Wenceslas et l'empressement de Crevel.
N'ayant plus auprès d'elle Lisbeth, qui la conseillait admirablement bien, elle s'emporta jusqu'à reprocher durement à Wenceslas l'argent qu'elle lui donnait. La fierté de Steinbock se réveilla si bien qu'il ne revint plus à l'hôtel Crevel. Valérie avait atteint son but, elle voulait éloigner Wenceslas pendant quelque temps pour recouvrer sa liberté.
Valérie attendit un voyage à la campagne que Crevel devait faire chez le comte Popinot afin d'y négocier la présentation de madame Crevel, et put ainsi donner un rendez-vous au baron, qu'elle désirait avoir toute une jour235anée à elle pour lui donner
les raisons qui devaient en redoubler l'amour. Le matin de ce jour là, Reine, jugeant de son crime par la grosseur de la somme reçue, essaya de donner des avis à sa maîtresse, à qui naturellement elle s'intéressait plus qu'à des inconnus; mais comme on l'avait menacée de la rendre folle et de l'enfermer à la Salpêtrière, en cas d'indiscrétion, elle fut timide.
— Madame est si heureuse maintenant, dit-elle, pourquoi s'embarrasserait-elle encore de ce Brésilien?..
je m'en défie, moi!
— C'est vrai, Reine, répondit-elle; aussi vais-je le congédier.
— Ah! madame, j'en suis bien aise, il m'
effraye, ce moricaud! Je le crois capable de tout...
— Es-tu sotte! c'est pour lui qu'il faut craindre quand il est avec moi.
En ce moment Lisbeth entra.
235b— Ma chère gentille chevrette!
Il y a long-temps que nous nous sommes vues? dit Valérie. Je suis bien malheureuse, Crevel m'assomme, et je n'ai plus de Wenceslas, nous sommes brouillés...
— Je le sais, reprit Lisbeth, et c'est à cause de lui que je viens
, Victorin l'a rencontré sur les cinq heures du soir, au moment où il entrait dans un restaurant à vingt-cinq sous, rue de Valois; il l'a pris à jeun par les sentimens et l'a ramené rue Louis-le-Grand... Hortense, en revoyant Wenceslas maigre, souffrant, mal vêtu, lui a tendu la main. Voilà comment tu me trahis?...
— Monsieur Henri, madame! vint dire le valet de chambre à l'oreille de Valérie.
— Laisse-moi, Lisbeth, je t'expliquerai tout cela demain!...
Mais, comme on va le voir, Valérie ne devait bientôt plus pouvoir rien expliquer à personne.


CHAPITRE XXXVII.
ACCOMPLISSEMENT DES PROPHÉTIES FAITES EN RIANT PAR VALÉRIE.

Vers la fin du mois de mai, la pension du baron Hulot fut entièrement dégagée par les paiemens que Victorin avait successivement faits au baron de Nucingen. Chacun sait que les semestres des pensions ne sont acquittés que sur la présentation d'un certificat de vie, et comme on ignorait la demeure du baron Hulot, les semestres frappés d'opposition au profit de Vauvinet restaient accumulés au Trésor.
Vauvinet ayant signé sa main-levée, désormais il était indispensable de trouver le titulaire pour toucher tout l'arriéré.
La baronne avait, grâce aux soins du docteur Bianchon, recouvré la santé.
La bonne Josépha contribua par une lettre, dont l'orthographe trahissait la collaboration du duc d'Hérouville, à l'entier rétablissement d'Adeline.
Voici ce que la cantatrice écrivit à la baronne, après quarante jours de recherches actives
.
«Madame la baronne,
Monsieur Hulot vivait, il y a deux mois, rue des Bernardins, avec Élodie, la repriseuse de dentelle, qui l'avait
enlevée à mademoiselle Bijou; mais il est parti, laissant là tout ce qu'il possédait, sans dire un mot, sans qu'on puisse savoir où il est allé. Je ne me suis pas découragée, et j'ai mis à sa poursuite un homme qui, déjà, croit l'avoir rencontré sur le boulevard Bourdon.
La pauvre juive tiendra la promesse faite à la chrétienne. Que l'ange prie pour le démon! c'est ce qui doit arriver quelquefois dans le ciel.
Je suis, avec un profond respect et pour toujours,

votre humble servante JOSÉPHA MIRAH.»
Maître Hulot d'Ervy n'entendant plus parler de la terrible madame Nourrisson, voyant son beau-père marié, ayant reconquis son beau-frère
revenu sous le toit de la famille, n'éprouvant aucune contrariété de sa nouvelle belle-mère, et trouvant sa mère mieux de jour en jour, se laissait aller à ses travaux politiques et judiciaires, emporté par le courant rapide de la vie parisienne, où les heures comptent pour des journées.
Chargé d'un rapport à la Chambre des Députés, il fut obligé, vers la fin de la session, de passer toute une nuit à travailler.
Rentré dans son cabinet vers neuf heures, il attendait que son valet-de-chambre apportât ses flambeaux garnis d'abats-jour, et il pensait à son père. Il se reprochait de laisser la cantatrice occupée de cette recherche, et il se proposait de voir à ce sujet le lendemain monsieur Chapuzot, lorsqu'il aperçut à sa fenêtre, dans la lueur du crépuscule, une sublime tête de vieillard, à crâne jaune, bordé de cheveux blancs.
— Dites, mon cher monsieur, qu'on laisse arriver jusqu'à vous un pauvre ermite venu du désert et chargé de quêter pour la reconstruction d'un saint asile.
..
Cette vision, qui prenait une voix et qui rappela soudain à l'avocat une prophétie de l'horrible Nourrisson, le fit tressaillir.
236a— Introduisez ce vieillard, dit-il à son valet de chambre.
— Il empestera le cabinet de monsieur, répondit le domestique, il porte une robe brune qu'il n'a pas renouvelée depuis son départ de Syrie, et il n'a pas de chemise...
— Introduisez ce vieillard, répéta l'avocat

Le vieillard entra, Victorin examina d'un œil défiant ce soi-disant ermite en pèlerinage, et vit un superbe modèle de ces moines napolitains dont les robes sont sœurs des guenilles du lazzarone, dont les sandales sont les haillons du cuir, comme le moine est lui-même un haillon humain. C'était d'une vérité si complète que, tout en gardant sa défiance, l'avocat se gourmanda d'avoir cru aux
sortilèges de madame Nourrisson.
— Que me demandez-vous?
— Ce que vous croyez devoir me donner
?...
Victorin prit cent sous à une pile d'écus et tendit la pièce à l'étranger.
— À compte de cinquante mille francs, c'est peu
!... dit le mendiant du désert.
Cette phrase dissipa toutes les incertitudes de Victorin.
— Et le ciel a-t-il tenu ses promesses? dit l'avocat en fronçant le sourcil.
— Le doute est une offense, mon fils! répliqua le solitaire. Si vous voulez ne payer qu'après les pompes funèbres accomplies, vous êtes dans votre droit, je reviendrai dans huit jours.
— Les pompes funèbres! s'écria l'avocat en se levant.
— On a marché, dit le vieillard en se retirant, les morts vont vite à Paris!
Quand Hulot, qui baissa la tête, voulut répondre, l'agile vieillard avait disparu.
— Je n'y comprends pas un mot, se dit Hulot fils à lui-même... Mais dans huit jours, je lui redemanderai mon père, si nous ne l'avons pas trouvé. Où madame Nourrisson (
Oui, elle se nomme ainsi) prend-t-elle de pareils acteurs?...
Le lendemain, le docteur Bianchon permit à la baronne de descendre au jardin, après avoir examiné Lisbeth qui, depuis un mois, était obligée par une légère maladie des bronches de garder la chambre.
Le savant docteur, qui n'osa dire toute sa pensée sur Lisbeth avant d'avoir recueilli de symptômes décisifs, accompagna la baronne au jardin pour étudier, après deux mois de réclusion, l'effet du plein air sur le tressaillement nerveux dont il s'occupait La guérison de cette névrose affriolait le génie de Bianchon. En voyant ce grand et célèbre médecin assis et leur accordant quelques instans, la baronne et ses enfans eurent une conversation de politesse avec lui.
— Vous avez une vie bien occupée, et bien tristement! dit la baronne. Je sais ce que c'est que d'employer ses journées à voir des misères ou des douleurs physiques.
— Madame, répondit le médecin, je n'ignore pas les spectacles que la charité vous oblige à contempler; mais
, vous vous y ferez à la longue, comme nous nous y faisons tous. C'est la loi sociale. Le confesseur, le magistrat, l'avoué seraient impossibles si l'esprit de l'état ne domptait pas le cœur de l'homme. Vivrait-on sans l'accomplissement de ce phéno236bmène? Le militaire, en temps de guerre, n'est-il pas également réservé à des spectacles encore plus cruels que ne le sont les nôtres? et tous les militaires qui ont vu le feu sont bons. Nous, nous avons le plaisir d'une cure qui réussit, comme vous avez, vous, la jouissance de sauver une famille des horreurs de la faim, de la dépravation, de la misère, en la rendant au travail, à la vie sociale; mais comment se consolent le magistrat, le commissaire de police et l'avoué qui passent leur vie à fouiller les plus scélérates combinaisons de l'intérêt humain, ce monstre social qui connaît le regret de ne pas avoir réussi, mais que le repentir ne visitera jamais? La moitié de la société passe sa vie à observer l'autre. J'ai pour ami depuis bien long-temps un avoué, maintenant retiré, qui me disait que, depuis quinze ans, les notaires, les avoués se défient autant de leurs cliens que des adversaires de leurs cliens. Monsieur votre fils est avocat, n'a-t-il jamais été compromis par celui dont il entreprenait la défense?...
— Oh! souvent! dit en souriant Victorin.
— D'où vient ce mal profond? demanda la baronne.
— Du manque de religion
! répondit le médecin, et de l'envahissement de la finance qui n'est autre chose que l'égoïsme solidifié. L'argent autrefois n'était pas tout, on admettait des supériorités qui le primaient. Il y avait la noblesse, le talent, les services rendus à l'État; mais aujourd'hui, la loi fait de l'argent un étalon général, elle l'a pris pour base de la capacité politique! Certains magistrats ne sont pas éligibles, J.-J. Rousseau ne serait pas éligible! Les héritages perpétuellement divisés obligent chacun à penser à soi dès l'âge de vingt ans. Eh bien! entre la nécessité de faire fortune, et la dépravation des combinaisons, il n'y a pas d'obstacle, car le sentiment religieux manque en France, malgré les louables efforts de ceux qui tentent une restauration catholique Voilà ce que se disent tous ceux qui contemplent, comme moi, la société dans ses entrailles.
— Vous avez peu de plaisirs, dit Hortense.
— Le vrai médecin, répondit Bianchon, se passionne pour la science. Il se soutient par ce sentiment autant que par la certitude de son utilité sociale. Tenez, en ce moment, vous me voyez dans une espèce de joie scientifique, et bien des gens superficiels me prendraient pour un homme sans cœur. Je vais annoncer demain à l'Académie de
médecine une trouvaille! J'observe en ce moment une maladie perdue! Une maladie mortelle, d'ailleurs, et contre laquelle nous sommes sans armes, une maladie qui régnait au Moyen-Âge. C'est une belle lutte que celle du médecin contre un pareil sujet. Depuis dix jours, je pense à toute heure à mes malades, car ils sont deux, la femme et le mari! Ne vous sont-ils pas alliés, car, madame, vous êtes la fille de monsieur Crevel, dit-il en s'adressant à Célestine.
— Quoi! votre malade serait mon père?... dit Célestine. Demeure
t-il rue Barbet-de-Jouy.
— C'est bien cela, répondit Bianchon.
— Et la maladie est mortelle? répéta Victorin épouvanté.





[02 décembre 1846]

237a— Je vais chez mon père! s'écria Célestine en se levant.
— Je vous le défends bien positivement, madame, répondit tranquillement Bianchon. Cette maladie est contagieuse.
..
— Vous y allez bien, monsieur, répliqua la jeune femme. Croyez-vous que les devoirs de la fille ne soient pas supérieurs à ceux du médecin?
— Madame, un médecin sait comment se préserver de la contagion, et l'irréflexion de votre dévoûment me prouve que vous ne pourriez pas avoir ma prudence.
Célestine se leva, retourna chez elle, où elle s'habilla pour sortir.
— Monsieur, dit Victorin à Bianchon, espérez-vous sauver monsieur et madame Crevel?
...
— Je l'espère sans le croire, répondit Bianchon. Le fait est inexplicable pour moi.
Cette maladie est une maladie propre aux nègres et aux peuplades américaines dont le système cutané diffère de celui des races blanches. Or je ne peux établir aucune communication entre les noirs, les cuivrés, les métis et monsieur ou madame Crevel. C'est d'ailleurs une maladie fort belle pour nous, mais affreuse pour tout le monde. La pauvre créature, qui, dit-on, était jolie, est bien punie par où elle a péché, car elle est aujourd'hui d'une ignoble laideur, si toutefois elle est quelque chose!.. ses dents et ses cheveux tombent, elle a l'aspect des lépreux, elle se fait horreur à elle-même; ses mains, épouvantables à voir, sont enflées et couvertes de pustules verdâtres; les ongles déchaussés restent dans les plaies qu'elle gratte; enfin toutes les extrémités se détruisent dans la sanie qui les ronge.
— Mais la cause de ces désordres? demanda l'avocat.
— Oh! dit Bianchon, la cause est dans une altération rapide du sang, il se décompose avec une effrayante rapidité. J'espère attaquer le sang, je l'ai fait analyser
, je rentre prendre chez moi le résultat du travail de mon ami le professeur Duval, le fameux chimiste, pour entreprendre un de ces coups désespérés que nous jouons quelquefois contre la Mort.
— Le doigt de Dieu est là! dit la baronne d'une voix profondément émue. Quoique cette femme m'ait causé des maux qui m'ont fait appeler, dans des momens de folie, la justice divine sur sa tête, je souhaite, mon Dieu! que vous réussissiez, monsieur le docteur
!
Hulot fils avait le vertige, il regardait sa mère, sa sœur et le docteur alternativement, en tremblant qu'on ne devinât ses pensées. Il se considérait comme un assassin. Hortense, elle, trouvait Dieu très juste.
Célestine reparut pour prier son mari de l'accompagner.
— Si vous y allez, madame
et vous, monsieur, restez à un pied de distance du lit des malades, voilà toute la précaution. Aussi devez-vous accompagner votre femme, monsieur Hulot, pour l'empêcher de transgresser cette ordonnance.
Adeline et Hortense, restées seules, allèrent tenir compagnie à Lisbeth. La haine d'Hortense contre Valérie était si violente, qu'elle ne put en contenir l'explosion.
— Cousine! ma mère et moi nous sommes vengées!..
237bs'écria-t-elle. Cette venimeuse créature se sera mordue, elle est en décomposition.
— Hortense, dit la baronne, tu n'es pas chrétienne en ce moment. Tu devrais prier Dieu de daigner inspirer le repentir à cette malheureuse.
..
— Que dites-vous? s'écria la Bette en se levant de sa chaise, parlez-vous de Valérie?
— Oui, répondit Adeline, elle est condamnée, elle va mourir d'une horrible maladie
dont la description seule donne le frisson.
Les dents de la cousine Bette claquèrent, elle fut prise d'une sueur froide, elle eut une secousse terrible qui révéla la profondeur de son amitié pour Valérie.
— J'y vais, dit-elle.
— Mais le docteur t'a défendu de sortir!
...
— N'importe! j'y vais. Ce pauvre Crevel, dans quel état il doit être, car il aime sa femme...
— Il meurt aussi, répliqua la comtesse Steinbock
, nos ennemis sont entre les mains du diable...
— De Dieu!... ma fille.

Lisbeth s'habilla, prit son fameux cachemire jaune, sa capote de velours noir, mit ses brodequins; et, rebelle aux remontrances d'Adeline et d'Hortense, elle partit
.
Arrivée rue Barbet, quelques instans après monsieur et madame Hulot,
elle trouva sept médecins que Bianchon avait mandés pour observer ce cas unique, et auxquels il venait de se joindre. Ces docteurs debout dans le salon, discutaient sur la maladie; tantôt l'un tantôt l'autre allait soit dans la chambre de Valérie, soit dans celle de Crevel, pour observer, et revenait avec un argument basé sur cette rapide observation.
Deux graves opinions partageaient ces princes de la science.
L'un, seul de son opinion, tenait pour un empoisonnement et parlait de vengeance particulière en niant qu'on eût retrouvé la maladie décrite au Moyen-Âge. Trois autres voulaient voir une décomposition de la lymphe et des humeurs. Le second parti, celui de Bianchon, soutenait que cette maladie était causée par une viciation du sang attaqué par un principe morbifique inconnu. Bianchon apportait le résultat de l'analyse du sang fait par le professeur Duval. Les moyens curatifs, quoique désespérés et tout à fait empiriques, dépendaient de la solution de ce problème médical.
Lisbeth resta pétrifiée à trois pas du lit où mourait Valérie, en voyant un vicaire
du Saint-Thomas-d'Aquin au chevet de son amie.
La religion trouvait une
ame à sauver dans un amas de pourriture qui, des cinq sens de la créature, n'avait gardé que la vue. La sœur de charité, qui seule avait accepté la tâche de garder Valérie, se tenait à distance. Ainsi l'Église catholique, ce corps divin, toujours animé par l'inspiration du sacrifice en toute chose, assistait, sous sa double forme d'esprit et de chair, cette infâme et infecte moribonde, avec sa mansuétude infinie et ses inépuisables trésors de miséricorde.
Les domestiques épouvantés refusaient d'entrer dans la 238achambre de monsieur ou de madame, ils ne songeaient qu'à eux et trouvaient leurs maîtres justement frappés.
L'infection était si grande que, malgré les fenêtres ouvertes et les plus puissans parfums, personne ne pouvait rester long-temps dans la chambre de Valérie. La Religion seule y veillait. Comment une femme d'un esprit aussi supérieur que celui de Valérie, ne se serait-elle pas demandé quel intérêt faisait rester là ces deux représentans de l'Église? Aussi la mourante avait-elle écouté la voix du prêtre. Le repentir avait entamé cette ame perverse en proportion des ravages que la dévorante maladie faisait à la beauté. La délicate Valérie avait offert à la maladie beaucoup moins de résistance, que Crevel, et elle devait mourir la première, ayant été d'ailleurs la première attaquée.
— Si je n'avais pas été malade, je serais venue te soigner, dit enfin Lisbeth après avoir échangé un regard avec les yeux
de son amie. Voici quinze ou vingt jours que je garde la chambre, mais en apprenant ta situation par le docteur, je suis accourue...
— Pauvre Lisbeth, tu m'aimes
, toi! je le vois, dit Valérie. Écoute! je n'ai plus qu'un jour ou deux à penser, car je ne puis pas dire vivre! Tu le vois; je n'ai plus de corps, je suis un tas de boue... On ne me permet pas de me regarder dans un miroir... Je n'ai que ce que je mérite. Ah! je voudrais pour être reçue à merci, réparer tout le mal que j'ai fait...
— Oh! dit Lisbeth, si tu parles ainsi, tu es bien morte!
— N'empêchez pas cette femme de se repentir, laissez-la
toute à ses pensées chrétiennes, dit le prêtre.
— Plus rien! se dit Lisbeth épouvantée. Je ne reconnais ni ses yeux, ni sa bouche
Il ne reste pas un seul trait d'elle! Et l'esprit a déménagé! Oh! c'est effrayant!...
— Tu ne sais pas, reprit Valérie, ce que c'est que la mort, ce que c'est que de penser
au lendemain de son dernier jour, à ce que l'on doit trouver dans le cercueil: des vers pour le corps, mais quoi pour l'ame?.. Ah! Lisbeth, je sens qu'il y a une autre vie!... et je suis toute à une terreur qui m'empêche de sentir les douleurs de ma chair décomposée!... Moi qui disais en riant à Crevel, en me moquant d'une sainte, que la vengeance de Dieu prenait toutes les formes du malheur!... Eh! bien, j'étais prophète Ne joue pas avec les choses sacrées, Lisbeth!
— Et d'où te vient cette gangrène?
... demanda la vieille fille qui resta dans son incrédulité villageoise.
— Oh! j'ai reçu de Henri un billet qui ne me laisse aucun doute sur mon sort... Mourir au moment où je voulais vivre honnêtement
, dit-elle, et mourir un objet d'horreur... Lisbeth, abandonne toute idée de vengeance! Sois bonne pour cette famille, à qui j'ai déjà, par un testament, donné tout ce dont la loi me permet de disposer! Va, ma fille, quoique tu sois le seul être aujourd'hui qui ne s'éloigne pas de moi avec horreur, je t'en supplie, va-t-en, laisse-moi... je n'ai plus que le temps de me livrer à Dieu!...
— Elle bat la campagne, se dit Lisbeth sur le seuil de la chambre.
238bLe sentiment le plus violent que l'on connaisse, l'amitié d'une femme pour une femme, n'eut pas l'héroïque constance de l'Église
Lisbeth, suffoquée par les miasmes délétères, quitta la chambre.
Elle vit les médecins continuant à discuter. Mais l'opinion de Bianchon l'emportait et l'on ne débattait plus que la manière d'entreprendre l'expérience...
— Ce sera toujours une magnifique autopsie, disait un des opposans, et nous aurons deux sujets pour pouvoir établir des comparaisons.
Lisbeth accompagna Bianchon, qui vint au lit de la malade
.
— Madame, dit-il, nous allons essayer sur vous une médication puissante et qui peut vous sauver...
— Si vous me sauvez, dit-elle,
serais-je belle comme auparavant?...
— Peut-être! dit le savant médecin.
— Votre peut-être est connu! dit Valérie. Je
ressemblerai sans doute à ces femmes tombées dans le feu! Laissez-moi toute à l'église! je ne puis plaire qu'à Dieu! ce sera ma dernière séduction.
— Voilà le dernier mot de ma pauvre Valérie, je la retrouve! dit Lisbeth en pleurant.
La Lorraine crut devoir passer dans la chambre de Crevel
; elle y trouva Victorin et sa femme assis à trois pieds de distance du lit pestiféré.
— Lisbeth, dit-il, on me cache l'état dans lequel est ma femme
;... tu viens de la voir, comment va-t-elle?
— Elle est mieux,
, elle se dit sauvée!
— Ah! bon, reprit le maire, car j'avais peur d'être la cause de sa maladie...
On n'a pas été commis-voyageur pour la parfumerie impunément. Je me fais des reproches... Si je la perdais, que deviendrais-je! Ma parole d'honneur, mes enfans, j'adore cette femme-là!
Crevel essaya de se mettre en position, en se
relevant sur son séant.
— Oh! papa
! dit Célestine, si vous pouviez être bien portant, je recevrais ma belle-mère! j'en fais le vœu!
— Pauvre petite Célestine! reprit Crevel, viens m'embrasser
?...
Victorin retint sa femme qui s'élançait.
— Vous ignorez, monsieur, dit avec douceur l'avocat, que votre maladie est contagieuse...
— C'est vrai, répondit Crevel, les médecins s'applaudissent d'avoir retrouvé sur moi je ne sais quelle peste du Moyen-Âge qu'on croyait perdue, et qu'ils faisaient tambouriner dans leurs Facultés... C'est fort drôle!
Oh! n'ayez pas peur, mes enfans, je suis un esprit fort, quoiqu'ancien parfumeur! Que voulez-vous, j'ai sucé le lait de la révolution, je n'ai pas l'esprit du baron d'Holbach mais j'en ai la force d'ame. Je suis plus que jamais Régence, Mousquetaire gris, abbé Dubois, et maréchal de Richelieu! sacrebleu! Ma pauvre femme, qui perd la tête, vient de m'envoyer un homme à soutane, à moi, l'admirateur de Béranger, l'ami de Lisette, le fils de Voltaire et de Rousseau... Le médecin m'a dit, pour 239ame tâter, pour savoir si la maladie m'abattait: — «Vous avez vu monsieur l'abbé?..» Savez-vous ce que j'ai fait, mes enfans?... Eh bien! j'ai imité le grand Montesquieu. Oui, j'ai regardé le médecin (tenez comme cela!) et j'ai dit:
...... Cet esclave est venu,
Il a montré son
Ordre, et n'a rien obtenu!
Son Ordre
est un joli calembour, qui prouve qu'à l'agonie monsieur le président de Montesquieu conservait toute la grâce de son génie, car on lui avait envoyé un Jésuite!... J'aime ce passage... on ne peut pas dire de sa vie, mais de sa mort. Ah! le passage! encore un calembour!
Hulot fils contemplait tristement son beau-père, en se demandant si la bêtise et la vanité ne possédaient pas une force égale à celle de la vraie grandeur d'
ame. Les causes qui font mouvoir les ressorts de l'ame, semblent être tout à fait étrangères aux résultats. La force que déploie un grand criminel se239brait-elle donc la même que celle dont s'enorgueillit un Champcenetz allant au supplice?
À la fin de la semaine, madame Crevel était enterrée
après des souffrances inouïes, et Crevel suivit sa femme à deux jours de distance. Ainsi les effets du contrat de mariage furent annulés, et Crevel hérita de Valérie.
Le lendemain même de l'enterrement, l'avocat revit le vieux moine
, il le reçut sans dire un mot, le moine tendit silencieusement la main, et silencieusement aussi, maître Victorin Hulot lui remit quatre-vingts billets de banque de mille francs, pris sur la somme que l'on trouva dans le secrétaire de Crevel.
Madame Hulot jeune hérita de la terre de Presles et de trente mille francs de rentes. Madame Crevel avait légué trois cent mille francs au baron Hulot. Le scrofuleux Stanislas
fils devait avoir, à sa majorité, l'hôtel Crevel, et vingt-quatre mille francs de rentes.

CHAPITRE XXXVIII.
RETOUR DU PÈRE PRODIGUE.

Parmi les nombreuses et sublimes associations instituées par la charité catholique dans Paris, il en est une
fondée par madame de la Chanterie, dont le but est de marier civilement et religieusement les gens du peuple qui se sont unis de bonne volonté.
Les législateurs
qui tiennent beaucoup aux produits de l'Enregistrements, la Bourgeoisie régnante qui tient aux honoraires du Notariat, feignent d'ignorer que les trois quarts des gens du peuple ne peuvent pas payer quinze francs pour leur contrat de mariage. La chambre des notaires est au-dessous, en ceci, de la chambre des avoués à Paris. Les avoués de Paris, compagnie assez calomniée, entreprennent gratuitement la poursuite des procès des indigens; tandisque les notaires n'ont pas encore décidé de faire gratis les contrats de mariage des pauvres gens.
Quant au Fisc, il faudrait remuer toute la machine gouvernementale pour obtenir qu'il se relâchât de sa rigueur à cet égard. L'Enregistrement est sourd et muet.
L'Église, de son côté, perçoit des droits sur les mariages. L'Église est, en France, excessivement fiscale
. Elle se livre, dans la maison de Dieu d'ignobles trafics de petits bancs et de chaises dont s'indignent les Étrangers, quoiqu'elle ne puisse avoir oublié la colère du Sauveur chassant les vendeurs du Temple. Si l'Église se relâche difficilement de ses droits, il faut croire que ses droits, dits de fabrique, constituent aujourd'hui l'une de ses ressources, et la faute des Églises serait alors celle de l'État.
La réunion de ces circonstances, par un temps où l'on s'inquiète beaucoup trop des nègres, des petits condamnés de la police correctionnelle, pour s'occuper des honnêtes gens qui souffrent, fait que beaucoup de ménages honnêtes restent dans le concubinage, faute de trente francs, dernier prix auquel le Notariat, l'Enregistrement, la Mairie et l'Église puissent unir deux Parisiens. L'institution de madame
la Chanterie, fondée pour remettre les pauvres ménages dans la voie religieuse et légale, est à la poursuite de ces couples, qu'elle trouve d'autant mieux qu'elle les secourt comme indigens, avant de vérifier leur état civil.
Lorsque madame la baronne Hulot fut tout
à fait rétablie, elle reprit ses occupations. Ce fut alors que la respectable madame de la Chanterie vint prier Adeline de joindre la légalisation des mariages naturels aux bonnes œuvres dont elle était l'intermédiaire.
Une des premières tentatives de la baronne en ce genre, eut lieu dans le quartier sinistre
autrefois nommé la Petite Pologne, et que circonscrit la rue du Rocher, la rue de la Pépinière et la rue de Miroménil. Il existe là, comme une succursale du faubourg Saint-Marceau. Pour peindre ce quartier, il suffira de dire que les propriétaires de certaines maisons habitées par des industriels sans industrie, par de dangereux ferrailleurs, par des indigens livrés à des métiers périlleux, n'osent pas y réclamer leurs loyers, et ne trouvent pas d'huissiers qui veuillent expulser les locataires.
En ce moment, la Spéculation
qui tend à changer la face de ce coin de Paris, et à bâtir l'espace en friche qui sépare la rue d'Amsterdam de la rue du Faubourg-du-Roule, en modifiera sans doute la population, car la truelle est, à Paris, plus civilisatrice qu'on ne le pense! En bâtissant de belles et d'élégantes maisons à concierges, les bordant de trottoirs et y pratiquant des boutiques la Spéculation écarte, par le prix du loyer, les gens sans aveu, les ménages sans mobilier et les mauvais locataires. Ainsi les quartiers se débarrassent de ces populations sinistres et de ces bouges où la police ne met le pied que quand la justice le lui ordonne.
240aEn juin
1843, l'aspect de la place Delaborde et de ses environs était encore peu rassurant. Le fantassin élégant qui, de la rue de la Pépinière, remontait par hasard dans ces rues épouvantables, s'étonnait de voir l'aristocratie coudoyée là par une infime Bohême.
Dans ces quartiers
où végètent l'indigence ignorante et la misère aux abois, florissent les derniers écrivains publics, qui se voient dans Paris. Là où vous voyez écrits ces deux mots: Écrivain public en grosse coulée, sur un papier blanc affiché à la vitre de quelque entresol ou d'un fangeux rez-de-chaussée, vous pouvez hardiment penser que le quartier recèle beaucoup de gens ignares, et partant des malheurs, des vices et des criminels. L'ignorance est la mère de tous les crimes. Un crime est, avant tout, un manque de raisonnement.
Or, pendant la maladie de la baronne, ce quartier
pour lequel elle était une seconde Providence avait acquis un écrivain public établi dans le passage du Soleil, dont le nom est une de ces antithèses familières aux Parisiens, car ce passage est doublement obscur. Cet écrivain, soupçonné d'être Allemand, se nommait Vyder, et vivait maritalement avec une jeune fille de laquelle il était si jaloux, qu'il ne la laissait aller que chez d'honnêtes fumistes de la rue Saint-Lazare, Italiens établis à Paris, comme tous les fumistes.
Ces fumistes avaient été sauvés d'une faillite inévitable, et qui les aurait réduits à la misère, par la baronne Hulot, agissant pour le compte de madame de la Chanterie. En quelques mois, l'aisance avait remplacé la misère, et la religion était entrée en des cœurs qui
naguères maudissaient la Providence, avec l'énergie particulière aux Italiens-fumistes.
Une des premières visites de la baronne fut donc pour cette famille. Elle fut heureuse du spectacle qui s'offrit à ses regards, au fond de la maison où demeuraient ces braves gens, rue Saint-Lazare, auprès de la rue du Rocher. Au
-dessus des magasins et de l'atelier, maintenant bien fournis, et où grouillaient des apprentis et des ouvriers, tous Italiens de la vallée de Domo-Dossola, la famille occupait un petit appartement, où le travail avait apporté l'abondance. La baronne fut reçue comme si c'eût été la Sainte Vierge apparue. Après un quart-d'heure d'examen, forcée d'attendre le mari pour savoir comment allaient les affaires, Adeline s'acquitta de son saint espionnage en s'enquérant des malheureux que pouvait connaître la famille du fumiste.
— Ah! ma bonne dame, vous qui sauveriez les damnés de l'enfer, dit l'Italienne, il y a bien près d'ici une jeune fille à retirer de la perdition.
— La connaissez-vous bien? demanda la baronne.
— C'est la petite-fille d'un ancien patron de mon mari, venu en France dès la révolution, en 1798, nommé Judici.

— Que lui est-il arrivé? dit la baronne
.
— Eh bien! madame,
elle a quitté père et mère pour venir vivre ici à côté, avec un vieil Allemand de quatre-vingts ans au moins, un nommé Vyder, qui fait toutes les affaires des gens qui ne savent ni lire ni écrire. Si au moins ce vieux scélérat, qui, dit-on, aurait acheté la petite à 240bsa mère pour quinze cents francs, épousait cette jeunesse, comme il a sans doute peu de temps à vivre, et qu'on le dit susceptible d'avoir quelques milliers de francs de rentes, eh bien! la pauvre enfant, qui est un petit ange, échapperait au mal, et surtout à la misère, qui la pervertira.
— Je vous remercie de m'avoir indiqué cette bonne action à faire, dit Adeline; mais il faut agir avec prudence. Quel est ce vieillard?
— Oh! madame, c'est un brave homme, il
la rend heureuse, et il ne manque pas de bon sens; car, voyez-vous, il est venu par ici, je crois, pour sauver cette enfant des griffes de la mère, et comme elle s'est souvenue de nous, il a vu qui nous étions, et il la laisse venir ici. Mariez-la, madame, et vous ferez une action bien digne de vous... Une fois mariée, elle sera libre, elle échappera par ce moyen à sa mère, qui la déteste et qui voudrait la jeter dans la prostitution.
— Pourquoi ce vieillard ne l'a-t-il pas épousée?...
— Ce n'était pas nécessaire, dit l'Italienne, et
, quoique le bonhomme Vyder ne soit pas un homme absolument méchant, je crois qu'il est assez rusé pour vouloir être entièrement maître de la petite, tandis que, marié, dam! il craint, ce pauvre vieux, ce qui attend tous les vieillards.
— Pouvez-vous envoyer chercher la
petite? dit la baronne; je la verrais ici, je saurais s'il y a de la ressource...
La femme du fumiste fit un signe à sa fille aînée
qui partit aussitôt. Dix minutes après, cette jeune personne revint tenant par la main une fille de quinze ans et demi, d'une beauté tout italienne. Mademoiselle Judici tenait du sang paternel cette peau jaunâtre au jour, qui le soir, aux lumières, devient d'une blancheur éclatante, des yeux d'une grandeur, d'une forme, d'un éclat oriental, des cils fournis et recourbés qui ressemblaient à de petites plumes noires, une chevelure d'ébène, et cette majesté native de la Lombarde qui fait croire à l'étranger, quand il se promène le dimanche à Milan, que les filles des portiers sont autant de reines. avait mis à la hâte une jolie robe de soie, des brodequins, et un mantelet élégant. Au lieu de chapeau, elle avait un bonnet à rubans couleur cerise qui décuplait l'effet de sa tête.
La baronne poussa un profond soupir en voyant ce chef-d'œuvre féminin dans la boue de la prostitution, et jura de
le ramener à la Vertu.
— Comment te nommes-tu, mon enfant?
— Atala, madame
!
— Sais-tu lire, écrire?...
— Non, madame; mais cela ne fait rien,
monsieur le sait...
— Tes parens t'ont-ils menée à l'église? As-tu fait ta première communion? Sais-tu ton catéchisme?
— Madame, papa voulait me faire faire des choses qui
ressemblaient à ce que vous dites; mais maman s'y est opposée...
— Ta mère
?.. s'écria la baronne. Elle est donc bien méchante, ta mère?...
— Elle me battait toujours! Je ne sais
pas pourquoi, mais j'étais le sujet de disputes continuelles entre mon père et ma mère...




[03 décembre 1846]

— On ne t'a donc jamais parlé de Dieu?
.. s'écria la baronne.
L'enfant ouvrit de grands yeux.
— Ah! maman et papa disaient souvent: S.... n.. de Dieu! Tonnerre de Dieu! Sacre
Dieu!... dit-elle avec une délicieuse naïveté.
— N'as-tu jamais vu d'église? ne t'est-il pas venu dans l'idée d'y entrer?
...
— Des églises?... Ah! Notre-Dame, le Panthéon, j'ai vu cela de loin, quand papa m'emmenait dans Paris; mais cela n'arrivait pas souvent. Il n'y a pas de ces églises-là dans le faubourg!
— Dans quel faubourg étiez-vous?
— Dans le faubourg...
— Quel faubourg?
— Mais rue de Charonne, madame.
...
Les gens du faubourg Saint-Antoine n'appellent jamais autrement ce quartier célèbre que le faubourg. C'est pour eux le faubourg par excellence, le souverain faubourg, et les fabricans eux-mêmes entendent par ce mot spécialement le faubourg Saint-Antoine.
241a— On ne t'a jamais dit ce qui était bien, ce qui était mal?
— Maman me battait quand je ne faisais pas les choses à son idée...
— Mais ne savais-tu pas que tu commettais une mauvaise action en quittant ton père et ta mère pour aller vivre avec un vieillard?
Atala Judici regarda d'un air superbe la baronne, et ne lui répondit pas.
— C'est une fille tout-à-fait sauvage!... se dit Adeline.
— Oh! madame, il y en a beaucoup comme elle au faubourg! dit la femme du fumiste.
— Mais elle ignore tout, même le mal, mon Dieu! Pourquoi ne me réponds-tu pas?... demanda la baronne en essayant de prendre Atala par la main.
Atala courroucée recula d'un pas.
— Vous êtes une vieille folle! dit-elle. Mon père et ma mère étaient à jeun depuis une semaine! Ma mère voulait faire de moi quelque chose de bien mauvais, puisque mon père l'a battue en l'appelant voleuse! Pour lors, monsieur Vyder a payé toutes les dettes de mon père et de ma mère et leur a donné de l'argent
.. oh! plein un sac!... Et il m'a emmenée, que mon pauvre papa pleurait... Mais il fallait nous quitter!... Eh bien! est-ce mal? demanda-t-elle.
— Et aimez-vous bien ce monsieur Vyder?...
— Si je l'aime?... dit-elle. Je crois bien, madame! Il me raconte de belles histoires
, tous les soirs!... Et il m'a donné de belles robes, du linge, un châle. Mais, c'est que je suis nippée comme une princesse, et je ne porte plus de sabots! Enfin, depuis deux mois, je ne sais plus ce que c'est que d'avoir faim. Je ne mange plus de pommes de terre! Il m'apporte des bonbons, des pralines! Oh! que c'est bon, le chocolat praliné!... Je fais tout ce qu'il veut pour un sac de ce chocolat! Et puis, mon gros père Vyder est bien bon, il me soigne tant que ça me fait voir comment aurait dû être ma 241bmère... Il va prendre une vieille bonne pour me soigner, car il ne veut pas que je me salisse les mains à faire la cuisine. Depuis un mois, il commence à gagner pas mal d'argent, il m'apporte trois francs tous les soirs,... que je mets dans une tire-lire! Seulement, il ne veut pas que je sorte, excepté pour venir ici... C'est ça un amour d'homme; aussi, il fait de moi ce qu'il veut .. Il m'appelle sa petite chatte! et ma mère ne m'appelait que petite vaurienne, ou bien f.... p....!
— Eh bien! pourquoi
mon enfant, n'en ferais-tu pas ton mari!...
— Mais c'est fait, madame! dit la jeune fille en regardant la baronne d'un air plein de fierté, sans rougir, le front pur, les yeux calmes. Il m'a dit que j'étais sa petite femme, mais c'est bien embêtant
!... Allez! sans les pralines!...
— Mon Dieu! se dit à voix basse la baronne, quel est le monstre qui a pu abuser d'une si complète et si sainte innocence
! Remettre cette enfant dans le bon sentier, c'eût été racheter bien des fautes! Moi je savais ce que je faisais! se dit-elle en pensant à sa scène avec Crevel. Elle! elle ignore tout!..
— Connaissez-vous monsieur Samanon?... demanda la petite Atala d'un air
calin.
— Non, ma petite; mais pourquoi me demandes-tu cela?
— Bien vrai? dit l'innocente
fille.
— Ne crains rien de madame, Atala, dit la femme du fumiste, c'est un ange!
— C'est que mon gros chat a peur d'être trouvé par ce Samanon, il se cache... et que je voudrais qu'il pût être libre...
— Et pourquoi?...
— Dam!
Il me mènerait à Bobino! peut-être à l'Ambigu.
— Quelle ravissante créature! dit la baronne en embrassant cette petite fille.
— Êtes-vous riche
!... demanda Atala qui jouait avec l'ombrelle de la baronne.
— Oui et non, répondit la baronne. Je suis riche pour les bonnes petites filles comme toi, quand elles veulent se laisser instruire des devoirs du chrétien par un prêtre, et
rentrer dans le bon chemin. Vois, madame; elle est heureuse depuis qu'elle est rentrée dans le sein de l'Église! Demande-lui si elle s'est mariée sans avoir reçu le sacrement de mariage. Comment veux-tu que Dieu te protége, si tu foules aux pieds les lois divines et humaines?.. Sais-tu que Dieu tient en réserve un paradis pour ceux qui suivent les commandemens de son Église?
—
Qué qu'il y a dans le paradis? Y a-t-il des spectacles? dit Atala.
— Oh! le paradis, c'est, dit la baronne, toutes les jouissances que tu peux imaginer. Il est plein d'anges
; dont les ailes sont blanches. On y voit Dieu dans sa gloire, on en partage la puissance, on est heureux à tout moment et dans l'éternité!...
Atala Judici écoutait la baronne comme elle eût écouté de la musique; et,
en la voyant hors d'état de comprendre, Adeline pensa qu'il fallait prendre une autre voie, s'adresser au vieillard.
242a— Retourne chez toi, ma petite, et j'irai parler à ce monsieur Vyder
; est-il Français?...
— Il est Alsacien, madame; mais il sera riche, allez! Si vous vouliez payer ce qu'il doit à ce vilain Samanon, il vous rendrait votre argent! car il aura dans quelques mois, dit-il, six mille francs de rentes, et nous irons alors
, vivre à la campagne, bien loin, dans les Vosges...
Ce mot les
Vosges fit tomber la baronne dans une rêverie profonde. Elle revit son village! elle fut tirée de cette douloureuse méditation par les salutations du fumiste qui venait lui donner les preuves de sa prospérité.
— Dans un an, madame, je pourrai vous rendre les sommes que vous nous avez prêtées, car c'est l'argent du bon Dieu! c'est celui des pauvres et des malheureux! Si je fais fortune, vous puiserez un jour dans notre bourse, car je rendrai par vos mains aux autres le secours que vous nous avez apporté.
— En ce moment, dit la baronne, je ne vous demande pas d'argent, je vous demande votre coopération à une bonne œuvre. Je viens de voir la petite Judici qui vit avec un vieillard, et je veux les marier religieusement, légalement...
— Ah! le père Vyder! c'est un bien brave et digne homme, il est de bon conseil. Ce pauvre vieux s'est déjà fait des amis dans le quartier, depuis deux mois qu'il y est venu. Il me met mes mémoires au net. C'est un brave colonel, je crois, qui a bien servi l'Empereur... Ah! comme il aime Napoléon! Il est décoré, mais il ne porte jamais de décorations. Il attend qu'il se soit refait
! car il a des dettes, le pauvre cher homme!... je crois même qu'il se cache, il est sous le coup des huissiers...
— Dites que je paierai ses dettes
, s'il veut épouser la petite...
— Ah
! bien, ce sera bientôt fait. Tenez, madame, allons-y!... c'est à deux pas, dans le passage du Soleil!
La baronne et le fumiste sortirent pour aller au passage du Soleil.
— Par ici, madame
! dit le fumiste en montrant la rue de la Pépinière.
Le passage du Soleil est en effet au commencement de la rue de la Pépinière et débouche rue du Rocher.
Au milieu de ce passage de création récente, et dont les boutiques sont d'un prix très modique, la baronne aperçut, au-dessus d'un vitrage garni de taffetas vert, à une hauteur qui ne permettait pas aux passans de jeter des regards indiscrets: ÉCRIVAIN PUBLIC
! et sur la porte:
CABINET D'AFFAIRES.
Ici l'on rédige les pétitions, on met les mémoires au net, etc.

Discrétion, célérité.
L'intérieur ressemblait à ces bureaux de transit où les omnibus de Paris font attendre les places de correspondance aux voyageurs. Un escalier
menait sans doute à l'appartement en entresol éclairé par la galerie et qui dépendait de la boutique. La baronne aperçut un bureau de bois 242bblanc noirci, des cartons, et un ignoble fauteuil acheté d'occasion. Une casquette et un abat-jour en taffetas vert à fil d'archal tout crasseux annonçaient soit des précautions prises pour se déguiser, soit une faiblesse d'yeux assez concevable chez un vieillard.
— Il est là haut, dit le fumiste
, je vais monter le prévenir et le faire descendre.
La baronne baissa son voile et s'assit. Un pas pesant ébranla le petit escalier de bois, et Adeline ne put retenir un cri perçant en voyant son mari, le baron Hulot, en veste grise tricotée, en pantalon de vieux molleton gris et en pantoufles.
— Que voulez-vous, madame? dit Hulot galamment.
Adeline se leva, saisit Hulot, et lui dit d'une voix brisée par l'émotion:
— Enfin, je te trouve!...
— Adeline!
.. s'écria le baron stupéfait qui ferma la porte de la boutique. Joseph! cria-t-il au fumiste, allez-vous en par l'allée!
— Mon ami, dit-elle oubliant tout dans l'excès de sa joie, tu peux revenir au sein de ta famille, nous sommes riches! ton fils a cent soixante mille francs de rentes! ta pension est libre, tu as un arriéré de quinze mille francs à toucher sur ton simple certificat de vie! Ta Valérie est morte en te léguant trois cent mille francs. On a bien oublié ton nom, va! tu peux rentrer dans le monde, et tu trouveras d'abord chez ton fils une fortune. Viens, notre bonheur sera complet. Voici bientôt trois ans que je te cherche, et j'espérais si bien te rencontrer, que tu as un appartement tout prêt à te recevoir. Oh! sors d'ici, sors de l'affreuse situation où je te vois!
— Je le veux bien, dit le baron étourdi; mais je ne puis pas emmener la petite?
— Hector, renonce à elle! fais cela pour ton Adeline qui ne t'a jamais demandé le moindre sacrifice! je te promets de doter cette enfant, de la bien marier, de la faire instruire. Qu'il soit dit qu'une de celles qui t'ont rendu heureux, soit heureuse, et ne tombe ni dans le vice, ni dans la fange, ni dans la tombe!
— C'est donc toi, reprit le baron avec un sourire, qui voulais me marier?... Reste un instant là, dit-il, je vais aller m'habiller là-haut, où j'ai dans une malle des vêtemens convenables...
Quand Adeline fut seule, et qu'elle regarda de nouveau cette affreuse boutique, elle fondit en larmes.
— Il vivait là, se dit-elle, et nous sommes dans l'opulence!..
Pauvre homme! a-t-il été puni, lui qui était l'élégance même!
Le fumiste vint saluer sa bienfaitrice, qui lui dit de faire avancer une voiture. Quand le fumiste revint, la baronne le pria de prendre chez lui la petite Atala Judici, de l'emmener sur-le-champ.
— Vous lui direz, ajouta-t-elle, que si elle veut se mettre sous la direction de monsieur le curé de la Madeleine, le jour où elle fera sa première communion
, je lui donnerai trente mille francs de dot et un bon mari, quelque brave jeune!
243a— Mon fils aîné, madame
? il a vingt-deux ans, et il adore cette enfant!
Le baron descendit en ce moment, il avait les yeux humides.
— Tu me fais quitter, dit-il à l'oreille de sa femme, la seule créature qui ait approché de l'amour que tu as pour moi! Cette petite fond en larmes, et je ne puis pas l'abandonner ainsi...
— Sois tranquille
, Hector! elle va se trouver au milieu d'une honnête famille et je réponds de ses mœurs.
— Ah! je puis te suivre alors, dit le baron en conduisant sa femme à la citadine.
Hector, redevenu baron d'Ervy, avait mis un pantalon et une redingote en drap bleu, un gilet blanc, une cravate noire et des gants.
Lorsque la baronne fut assise au fond de la voiture, Atala s'y fourra par un mouvement de couleuvre.
— Ah! madame, dit-elle, laissez-moi vous accompagner et aller avec vous... Tenez, je serai bien gentille, bien obéissante, je ferai tout ce que vous voudrez; mais ne me séparez pas du père Vyder, de mon bienfaiteur...
— Allons, Atala, dit le baron, cette dame est ma femme, et il faut nous quitter...
— Elle! si vieille que ça! répondit l'innocente, et qui tremble comme une feuille! Oh! c'te tête!
Et elle imita railleusement le tressaillement de la baronne.
Le fumiste, qui courait après la petite Judici, vint à la portière de la voiture.
— Emportez-la! dit la baronne.
Le fumiste prit Atala dans ses bras et l'emmena chez lui de force.
— Merci de ce sacrifice, mon ami! dit Adeline en prenant la main du baron
et la serrant avec une joie délirante... Es-tu changé! Comme tu dois avoir souffert! Quelle surprise pour ta fille, pour ton fils!
Adeline parlait comme parlent les amans qui se
revoyent après une longue absence, de mille choses à la fois.
En dix minutes, le baron et sa femme arrivèrent rue Louis-le-Grand, où Adeline trouva la lettre suivante:
«Madame la baronne,
» Monsieur le baron Hulot d'Ervy est resté un mois rue de Charonne, sous le nom de Thorec, anagramme d'Hector. Il est maintenant passage du Soleil, sous le nom de Vyder, il se dit Alsacien, et fait des écritures. Il vit avec une jeune fille nommée Atala Judici. Prenez bien des précautions, madame, car on cherche activement le baron, je ne sais dans quel intérêt.
La comédienne a tenu sa parole, et se dit, comme toujours,
Votre humble servante,
J. M.»
Le retour du baron excita des transports de joie qui le convertirent à la vie de famille. Il oublia
promptement la 243bpetite Atala Judici, car les excès de la passion l'avaient fait arriver à la mobilité de sensations qui distingue l'enfance. Le bonheur de la famille fut troublé par le changement survenu chez le baron. Après avoir quitté ses enfans encore valide, il revenait presque centenaire, cassé, voûté, la physionomie dégradée.
Un dîner splendide, improvisé par Célestine, rappela les dîners de la cantatrice au vieillard qui fut étourdi des splendeurs de sa famille.
— Vous fêtez le retour du père prodigue! dit-il à l'oreille d'Adeline.
— Chut!... tout est oublié, répondit-elle.
— Et Lisbeth? demanda le baron qui ne vit pas la vieille fille.
— Hélas! répondit Hortense, elle est au lit, elle ne se lève plus, et nous aurons le chagrin de la perdre bientôt.
.. Elle compte te voir après dîner.
Le lendemain matin, au lever du soleil, Hulot fils fut averti par son concierge que des soldats de la garde municipale cernaient toute sa propriété. Des gens de justice cherchaient le baron Hulot. Le garde du commerce, qui suivait la portière, présenta des jugemens en règle à l'avocat, en lui demandant s'il voulait payer pour son père. Il s'agissait de dix mille francs de lettres de change souscrites au profit d'un usurier nommé Samanon, et qui probablement avait donné deux ou trois mille francs au baron d'Ervy. Hulot fils pria le garde du commerce de renvoyer son monde, et il paya.
— Sera-ce là tout? se dit-il avec inquiétude.
Lisbeth, déjà bien malheureuse du bonheur qui luisait sur la famille, ne put soutenir cet événement heureux. Elle empira si bien, qu'elle fut condamnée par Bianchon à mourir une semaine après, vaincue au bout de cette longue lutte marquée pour elle par tant de victoires. Elle garda le secret de sa haine au milieu de l'affreuse agonie d'une
phthysie pulmonaire. Elle eut d'ailleurs la satisfaction suprême de voir Adeline, Hortense, Hulot, Victorin, Steinbock, Célestine et leurs enfans tous en larmes autour de son lit, et la regrettant comme l'ange de la famille.
Le baron Hulot, mis à un régime substantiel qu'il ignorait depuis bientôt trois ans, reprit de la force, et il se ressembla presque à lui-même. Cette restauration rendit Adeline heureuse à un tel point que l'intensité de son tressaillement nerveux diminua.
— Elle finira par être heureuse!
... se dit Lisbeth la veille de sa mort, en voyant l'espèce de vénération que le baron témoignait à sa femme dont les souffrances lui avaient été racontées par Hortense et par Victorin.
Ce sentiment hâta la fin de la cousine Bette, dont le convoi fut mené par toute une famille en larmes.
Le baron et la baronne Hulot, se voyant arrivés à l'âge du repos absolu, donnèrent au comte et à la comtesse Steinbock les magnifiques appartemens du premier étage, et se logèrent au second.
Le baron, par les soins de son fils, obtint une place dans un chemin de fer, au commencement de 244al'année 1845, avec six mille francs d'appointemens, qui, joints aux six mille francs de sa pension de retraite et à la fortune léguée par madame Crevel, lui composèrent vingt-quatre mille francs de rente.
Hortense, ayant été séparée de biens avec son mari pendant les trois années de brouille, Victorin n'hésita plus à placer au nom de sa sœur les deux cent mille francs du fidéi-commis, et il fit à Hortense une pension de douze mille francs. Wenceslas
mari d'une riche, ne lui faisait aucune infidélité; mais il flânait, sans pouvoir se résoudre à entreprendre une œuvre, si petite qu'elle fût. Il était redevenu artiste in partibus.
Chacun de ces ménages jouissait donc d'une fortune particulière, quoique vivant en famille.
Éclairée par tant de malheurs, la baronne laissait à son fils le soin de gérer les affaires, et réduisait ainsi le baron à ses appointemens, espérant que l'exiguité de ce revenu l'empêcherait de retomber dans ses anciennes erreurs. Mais, par un bonheur étrange
et sur lequel ni la mère ni le fils ne comptaient, le baron semblait avoir renoncé au beau sexe. Sa tranquillité, mise sur le compte de la nature, avait fini par tellement rassurer la famille, qu'on jouissait entièrement de l'amabilité revenue et des charmantes qualités du baron d'Ervy. Plein d'attentions pour sa femme et pour ses enfans, il les accompagnait au spectacle, dans le monde où il reparut, et il faisait avec une grâce exquise les honneurs du salon de son fils. Enfin, ce père prodigue reconquis donnait la plus grande satisfaction à sa famille. C'était un agréable vieillard, complètement détruit, mais spirituel, n'ayant gardé de son vice que ce qui pouvait en faire une vertu sociale.
On arriva naturellement à une sécurité complète. Les enfans et la baronne portaient aux nues le père de famille, en oubliant la mort des deux oncles! La vie ne va pas sans de grands oublis!
Madame Victorin, qui menait avec un grand talent de ménagère
dû d'ailleurs aux leçons de Lisbeth, cette maison énorme, avait été forcée de prendre un cuisinier. Le cuisinier rendit nécessaire une fille de cuisine. Les filles de cuisine sont aujourd'hui des créatures ambitieuses, occupées à surprendre les secrets du chef, et qui deviennent des cuisinières dès qu'elles savent faire tourner les sauces. Donc on change très souvent de filles de cuisine.
Au commencement du mois de décembre 1845, Célestine prit pour fille de cuisine, une grosse Normande d'Isigny, à taille courte, à bons bras rouges, munie d'un visage commun, bête comme une pièce de circonstance, et qui se décida difficilement à quitter le bonnet de coton classique dont se coiffent les filles de la Basse-Normandie. Cette fille, douée d'un embonpoint de nourrice, semblait près de faire éclater 244bla cotonnade dont elle
enveloppait son corsage. On eût dit que sa figure rougeaude avait été taillée dans du caillou, tant les jaunes contours en étaient fermes. C'était bien la fille délurée que la province envoie journellement à Paris, et elle avait l'air tout-à-fait dévergondé, tant elle était grossière dans son langage; mais elle avait servi les rouliers, elle sortait d'une auberge de faubourg.
On ne fit naturellement aucune attention dans la
maison, à l'entrée de cette fille appelée Agathe.
Une nuit, Adeline
réveillée par un bruit de pas, ne trouva plus Hector dans le lit qu'il occupait auprès du sien, car ils couchaient dans des lits jumeaux, ainsi qu'il convient à des vieillards. Elle attendit une heure sans voir revenir le baron. Prise de peur, croyant à une catastrophe tragique, à l'apoplexie, elle monta d'abord à l'étage supérieur occupé par les mansardes où couchaient les domestiques, et fut attirée vers la chambre d'Agathe, autant par la vive lumière qui sortait par la porte entrebâillée, que par les murmures de deux voix...
Elle s'arrêta tout épouvantée en reconnaissant la voix du baron, qui, séduit par les charmes d'Agathe
en était arrivé par la résistance calculée de cette atroce maritorne, à lui dire ces odieuses paroles:
— Ma femme n'a pas
long-temps à vivre, et si tu veux tu pourras être baronne.
Adeline jeta un cri, laissa tomber son bougeoir et s'enfuit.
Trois jours après, la baronne, administrée la veille, était à l'agonie et se voyait entourée de sa famille en larmes.
Un moment avant d'expirer, elle prit la main de son mari, la pressa et lui dit à l'oreille: Mon ami, je n'avais plus que ma vie à te donner, dans un moment tu seras libre, et tu pourras faire une baronne Hulot.
Et l'on vit, ce qui doit être rare, des larmes sortir des yeux d'une morte.
La férocité du Vice avait vaincu la patience de l'ange, à qui, sur le bord de l'Éternité, il échappa le seul mot de reproche qu'elle
eut fait entendre pendant toute sa vie.
Le baron Hulot quitta Paris, trois jours après l'enterrement de sa femme.
Onze mois après, Victorin apprit indirectement le mariage de son père avec mademoiselle Agathe Piquetard, qui s'était célébré à Isigny, le premier février mil huit cent quarante-six.
— Les ancêtres peuvent s'opposer au mariage de leurs enfans
; mais les enfans ne peuvent pas empêcher les folies des ancêtres en enfance, dit maître Hulot à maître Popinot le second fils de l'ancien ministre du commerce, qui lui parlait de ce mariage.

FIN DE LA COUSINE BETTE.
290bDeux jours après, ceux des convives de du Tillet, qui déchiraient madame Marneffe à belles dents, se trouvaient attablés chez elle, une heure après qu'elle venait de faire peau neuve en changeant son nom pour le glorieux nom d'un maire de Paris.
C'est une des légèretés les plus ordinaires de la vie parisienne.
Valérie avait eu le plaisir de voir à l'église le baron brésilien, que Crevel, devenu mari complet, invita par forfanterie.

La présence de Montès au déjeuner n'étonna personne. 291aTous ces gens d'esprit étaient depuis longtemps familiarisés avec les lâchetés de la passion, avec les transactions du plaisir.
La profonde mélancolie de Steinbock, qui commençait à mépriser celle dont il avait fait un ange, parut être d'excellent goût. Le Polonais semblait dire ainsi que tout était fini entre Valérie et lui.

Lisbeth vint embrasser sa chère madame Crevel, en s'excusant de ne pas assister au déjeuner, sur le douloureux état de santé d'Adeline.
— Sois tranquille, dit-elle à Valérie en la quittant, ils te recevront chez eux
et tu les recevras chez toi. Pour avoir seulement entendu ces quatre mots: Deux cent mille francs, la baronne est à la mort. Oh! tu les tiens tous par cette histoire; mais tu me la diras?...
Un mois après son mariage, Valérie en était à sa dixième querelle avec Steinbock, qui voulait des explications sur Henri Montès, qui lui rappelait ses phrases pendant la scène du paradis, et qui non content de flétrir Valérie par des termes de mépris, la surveillait tellement qu'elle ne trouvait plus un instant de liberté, tant elle était pressée entre la jalousie de Wenceslas et l'empressement de Crevel.

N'ayant plus auprès d'elle Lisbeth, qui la conseillait admirablement bien, elle s'emporta jusqu'à reprocher durement à Wenceslas l'argent qu'elle lui prêtait.
La fierté de Steinbock se réveilla si bien qu'il ne revint plus à l'hôtel Crevel. Valérie avait atteint à son but, elle voulait éloigner Wenceslas pendant quelque temps pour recouvrer sa liberté.
Valérie attendit un voyage à la campagne que Crevel devait faire chez le comte Popinot afin d'y négocier la présentation de madame Crevel, et put ainsi donner un rendez-vous au baron, qu'elle désirait avoir toute une journée à elle pour lui donner
des raisons qui devaient en redoubler l'amour.
Le matin de ce jour-là, Reine, jugeant de son crime par la grosseur de la somme reçue, essaya d'avertir sa maîtresse, à qui naturellement elle s'intéressait plus qu'à des inconnus; mais comme on l'avait menacée de la rendre folle et de l'enfermer à la Salpêtrière, en cas d'indiscrétion, elle fut timide.
— Madame est si heureuse maintenant, dit-elle, pourquoi s'embarrasserait-elle encore de ce Brésilien?..
. Je m'en défie, moi!
— C'est vrai, Reine, répondit-elle; aussi vais-je le congédier.
— Ah! madame, j'en suis bien aise, il m'
effraie, ce moricaud! Je le crois capable de tout...
— Es-tu sotte! c'est pour lui qu'il faut craindre quand il est avec moi.
En ce moment Lisbeth entra.
— Ma chère gentille chevrette!
il y a longtemps que nous ne nous sommes vues! dit Valérie, je suis bien malheureuse; Crevel m'assomme, et je n'ai plus de Wenceslas; nous sommes brouillés.
— Je le sais, reprit Lisbeth, et c'est à cause de lui que je viens
: Victorin l'a rencontré sur les cinq heures du soir, au moment où il entrait dans un restaurant à vingt-cinq sous, rue de Valois; il l'a pris à jeun par les sentimens et l'a ramené rue Louis-le-Grand... Hortense, en revoyant Wenceslas maigre, souffrant, mal vêtu, lui a tendu la main. Voilà comment tu me trahis!
— Monsieur Henri, madame! vint dire le valet de chambre à l'oreille de Valérie.
— Laisse-moi, Lisbeth, je t'expliquerai tout cela demain!...
Mais, comme on va le voir, Valérie ne devait bientôt plus pouvoir rien expliquer à personne.

Vers la fin du mois de mai, la pension du baron Hulot fut entièrement dégagée par les paiemens que Victorin avait successivement faits au baron de Nucingen. Chacun sait que les semestres des pensions ne sont acquittés que sur la présentation d'un certificat de vie, et comme on ignorait la demeure du baron Hulot, les semestres frappés d'opposition au profit de Vauvinet restaient accumulés au Trésor.

Vauvinet ayant signé sa main-levée, désormais il était indispensable de trouver le titulaire pour toucher l'arriéré.
291bLa baronne avait, grâce aux soins du docteur Bianchon, recouvré la santé.

La bonne Josépha contribua par une lettre, dont l'ortographe trahissait la collaboration du duc d'Hérouville, à l'entier rétablissement d'Adeline.
Voici ce que la cantatrice écrivit à la baronne, après quarante jours de recherches actives
:
«Madame la baronne,
Monsieur Hulot vivait, il y a deux mois, rue des Bernardins, avec Élodie, la repriseuse de dentelle, qui l'avait
enlevé à mademoiselle Bijou; mais il est parti, laissant là tout ce qu'il possédait, sans dire un mot, sans qu'on puisse savoir où il est allé. Je ne me suis pas découragée, et j'ai mis à sa poursuite un homme qui déjà croit l'avoir rencontré sur le boulevard Bourdon.
La pauvre juive tiendra la promesse faite à la chrétienne. Que l'ange prie pour le démon! c'est ce qui doit arriver quelquefois dans le ciel.
Je suis, avec un profond respect et pour toujours,
votre humble servante,
JOSÉPHA MIRAH.»
Maître Hulot d'Ervy n'entendant plus parler de la terrible madame Nourrisson, voyant son beau-père marié, ayant reconquis son beau-frère
, revenu sous le toit de la famille, n'éprouvant aucune contrariété de sa nouvelle belle-mère, et trouvant sa mère mieux de jour en jour, se laissait aller à ses travaux politiques et judiciaires, emporté par le courant rapide de la vie parisienne, où les heures comptent pour des journées.
Chargé d'un rapport à la Chambre des Députés, il fut obligé, vers la fin de la session, de passer toute une nuit à travailler.

Rentré dans son cabinet vers neuf heures, il attendait que son valet de chambre apportât ses flambeaux garnis d'abat-jour, et il pensait à son père. Il se reprochait de laisser la cantatrice occupée de cette recherche, et il se proposait de voir à ce sujet le lendemain monsieur Chapuzot, lorsqu'il aperçut à sa fenêtre, dans la lueur du crépuscule, une sublime tête de vieillard, à crâne jaune, bordé de cheveux blancs.
— Dites, mon cher monsieur, qu'on laisse arriver jusqu'à vous un pauvre ermite venu du désert et chargé de quêter pour la reconstruction d'un saint asile.

Cette vision, qui prenait une voix et qui rappela soudain à l'avocat une prophétie de l'horrible Nourrisson, le fit tressaillir.
— Introduisez ce vieillard, dit-il à son valet de chambre.
— Il empestera le cabinet de monsieur, répondit le domestique, il porte une robe brune qu'il n'a pas renouvelée depuis son départ de Syrie, et il n'a pas de chemise...
— Introduisez ce vieillard, répéta l'avocat
.
Le vieillard entra, Victorin examina d'un œil défiant ce soi-disant ermite en pèlerinage, et vit un superbe modèle de ces moines napolitains dont les robes sont sœurs des guenilles du lazzarone, dont les sandales sont les haillons du cuir, comme le moine est lui-même un haillon humain. C'était d'une vérité si complète que, tout en gardant sa défiance, l'avocat se gourmanda d'avoir cru aux
sortiléges de madame Nourrisson.
— Que me demandez-vous?
— Ce que vous croyez devoir me donner
.
Victorin prit cent sous à une pile d'écus et tendit la pièce à l'étranger.
— À compte de cinquante mille francs, c'est peu
, dit le mendiant du désert.
Cette phrase dissipa toutes les incertitudes de Victorin.
— Et le ciel a-t-il tenu ses promesses? dit l'avocat en fronçant le sourcil.
— Le doute est une offense, mon fils! répliqua le solitaire. Si vous voulez ne payer qu'après les pompes funèbres accomplies, vous êtes dans votre droit, je reviendrai dans huit jours.
— Les pompes funèbres! s'écria l'avocat en se levant.
292a— On a marché, dit le vieillard en se retirant, les morts vont vite à Paris!
Quand Hulot, qui baissa la tête, voulut répondre, l'agile vieillard avait disparu.
— Je n'y comprends pas un mot, se dit Hulot fils à lui-même... Mais dans huit jours, je lui redemanderai mon père, si nous ne l'avons pas trouvé. Où madame Nourrisson (
oui, elle se nomme ainsi) prend-elle de pareils acteurs?
Le lendemain, le docteur Bianchon permit à la baronne de descendre au jardin, après avoir examiné Lisbeth qui, depuis un mois, était obligée par une légère maladie des bronches de garder la chambre.

Le savant docteur, qui n'osa dire toute sa pensée sur Lisbeth avant d'avoir observé des symptômes décisifs, accompagna la baronne au jardin pour étudier, après deux mois de réclusion, l'effet du plein air sur le tressaillement nerveux dont il s'occupait. La guérison de cette névrose affriolait le génie de Bianchon.
En voyant ce grand et célèbre médecin assis et leur accordant quelques instans, la baronne et ses enfants eurent une conversation de politesse avec lui.
— Vous avez une vie bien occupée, et bien tristement! dit la baronne. Je sais ce que c'est que d'employer ses journées à voir des misères ou des douleurs physiques.
— Madame, répondit le médecin, je n'ignore pas les spectacles que la charité vous oblige à contempler; mais
vous vous y ferez à la longue, comme nous nous y faisons tous. C'est la loi sociale. Le confesseur, le magistrat, l'avoué seraient impossibles si l'esprit de l'état ne domptait pas le cœur de l'homme. Vivrait-on sans l'accomplissement de ce phénomène? Le militaire, en temps de guerre, n'est-il pas également réservé à des spectacles encore plus cruels que ne le sont les nôtres? et tous les militaires qui ont vu le feu sont bons. Nous, nous avons le plaisir d'une cure qui réussit, comme vous avez, vous, la jouissance de sauver une famille des horreurs de la faim, de la dépravation, de la misère, en la rendant au travail, à la vie sociale; mais comment se consolent le magistrat, le commissaire de police et l'avoué qui passent leur vie à fouiller les plus scélérates combinaisons de l'Intérêt, ce monstre social qui connaît le regret de ne pas avoir réussi, mais que le repentir ne visitera jamais? La moitié de la société passe sa vie à observer l'autre. J'ai pour ami depuis bien longtemps un avoué, maintenant retiré, qui me disait que, depuis quinze ans, les notaires, les avoués se défient autant de leurs cliens que des adversaires de leurs cliens. Monsieur votre fils est avocat, n'a-t-il jamais été compromis par celui dont il entreprenait la défense?
— Oh! souvent! dit en souriant Victorin.
— D'où vient ce mal profond? demanda la baronne.
— Du manque de religion
, répondit le médecin, et de l'envahissement de la finance, qui n'est autre chose que l'égoïsme solidifié. L'argent autrefois n'était pas tout, on admettait des supériorités qui le primaient. Il y avait la noblesse, le talent, les services rendus à l'État; mais aujourd'hui la loi fait de l'argent un étalon général, elle l'a pris pour base de la capacité politique! Certains magistrats ne sont pas éligibles, Jean-Jacques Rousseau ne serait pas éligible! Les héritages perpétuellement divisés obligent chacun à penser à soi dès l'âge de vingt ans. Eh bien! entre la nécessité de faire fortune et la dépravation des combinaisons, il n'y a pas d'obstacle, car le sentiment religieux manque en France, malgré les louables efforts de ceux qui tentent une restauration catholique. Voilà ce que se disent tous ceux qui contemplent, comme moi, la société dans ses entrailles.
— Vous avez peu de plaisirs, dit Hortense.
— Le vrai médecin, répondit Bianchon, se passionne pour la science. Il se soutient par ce sentiment autant que par la certitude de son utilité sociale. Tenez, en ce moment, vous me voyez dans une espèce de joie scientifique, et bien des gens superficiels me prendraient pour un homme sans cœur. Je vais annoncer demain à l'Académie de
Médecine une trouvaille. J'observe en ce moment une maladie perdue. Une maladie mortelle, d'ailleurs, et contre laquelle nous sommes sans armes. Une maladie qui régnait au Moyen-Âge. C'est 292bune belle lutte que celle du médecin contre un pareil sujet. Depuis dix jours, je pense à toute heure à mes malades, car ils sont deux, la femme et le mari! Ne vous sont-ils pas alliés, car, madame, vous êtes la fille de monsieur Crevel, dit-il en s'adressant à Célestine.
— Quoi! votre malade serait mon père?... dit Célestine. Demeure
-t-il rue Barbet-de-Jouy?
— C'est bien cela, répondit Bianchon.
— Et la maladie est mortelle? répéta Victorin épouvanté.

— Je vais chez mon père! s'écria Célestine en se levant.
— Je vous le défends bien positivement, madame, répondit tranquillement Bianchon. Cette maladie est contagieuse.

— Vous y allez bien, monsieur, répliqua la jeune femme. Croyez-vous que les devoirs de la fille ne soient pas supérieurs à ceux du médecin?
— Madame, un médecin sait comment se préserver de la contagion, et l'irréflexion de votre dévoûment me prouve que vous ne pourriez pas avoir ma prudence.
Célestine se leva, retourna chez elle, où elle s'habilla pour sortir.
— Monsieur, dit Victorin à Bianchon, espérez-vous sauver monsieur et madame Crevel?

— Je l'espère sans le croire, répondit Bianchon. Le fait est inexplicable pour moi.
.. Cette maladie est une maladie propre aux nègres et aux peuplades américaines, dont le système cutané diffère de celui des races blanches. Or je ne peux établir aucune communication entre les noirs, les cuivrés, les métis et monsieur ou madame Crevel. Si c'est d'ailleurs une maladie fort belle pour nous, elle est affreuse pour tout le monde. La pauvre créature, qui, dit-on, était jolie, est bien punie par où elle a péché, car elle est aujourd'hui d'une ignoble laideur, si toutefois elle est quelque chose!... ses dents et ses cheveux tombent, elle a l'aspect des lépreux, elle se fait horreur à elle-même; ses mains, épouvantables à voir, sont enflées et couvertes de pustules verdâtres; les ongles déchaussées restent dans les plaies qu'elles grattent; enfin toutes les extrémités se détruisent dans la sanie qui les ronge.
— Mais la cause de ces désordres? demanda l'avocat.
— Oh! dit Bianchon, la cause est dans une altération rapide du sang, il se décompose avec une effrayante rapidité. J'espère attaquer le sang, je l'ai fait analyser
; je rentre prendre chez moi le résultat du travail de mon ami le professeur Duval, le fameux chimiste, pour entreprendre un de ces coups désespérés que nous jouons quelquefois contre la mort.
— Le doigt de Dieu est là! dit la baronne d'une voix profondément émue. Quoique cette femme m'ait causé des maux qui m'ont fait appeler, dans des momens de folie, la justice divine sur sa tête, je souhaite, mon Dieu! que vous réussissiez, monsieur le docteur
.
Hulot fils avait le vertige, il regardait sa mère, sa sœur et le docteur alternativement, en tremblant qu'on ne devinât ses pensées. Il se considérait comme un assassin. Hortense, elle, trouvait Dieu très juste.
Célestine reparut pour prier son mari de l'accompagner.
— Si vous y allez, madame
, et vous, monsieur, restez à un pied de distance du lit des malades, voilà toute la précaution. Aussi devez-vous accompagner votre femme, monsieur Hulot, pour l'empêcher de transgresser cette ordonnance.
Adeline et Hortense, restées seules, allèrent tenir compagnie à Lisbeth. La haine d'Hortense contre Valérie était si violente, qu'elle ne put en contenir l'explosion.
— Cousine! ma mère et moi nous sommes vengées!..
. s'écria-t-elle. Cette venimeuse créature se sera mordue, elle est en décomposition!
— Hortense, dit la baronne, tu n'es pas chrétienne en ce moment. Tu devrais prier Dieu de daigner inspirer le repentir à cette malheureuse.

— Que dites-vous? s'écria la Bette en se levant de sa chaise, parlez-vous de Valérie?
— Oui, répondit Adeline, elle est condamnée, elle va mourir d'une horrible maladie
, dont la description seule donne le frisson.
293aLes dents de la cousine Bette claquèrent, elle fut prise d'une sueur froide, elle eut une secousse terrible qui révéla la profondeur de son amitié pour Valérie.
— J'y vais, dit-elle.
— Mais le docteur t'a défendu de sortir!

— N'importe! j'y vais. Ce pauvre Crevel, dans quel état il doit être, car il aime sa femme...
— Il meurt aussi, répliqua la comtesse Steinbock
; nos ennemis sont entre les mains du diable...
— De Dieu!... ma fille.
..
Lisbeth s'habilla, prit son fameux cachemire jaune, sa capote de velours noir, mit ses brodequins; et, rebelle aux remontrances d'Adeline et d'Hortense, elle partit
comme poussée par une force despotique.
Arrivée rue Barbet, quelques instans après monsieur et madame Hulot,
Lisbeth trouva sept médecins que Bianchon avait mandés pour observer ce cas unique, et auxquels il venait de se joindre. Ces docteurs, debout dans le salon, discutaient sur la maladie: tantôt l'un tantôt l'autre allait soit dans la chambre de Valérie, soit dans celle de Crevel, pour observer et revenait avec un argument basé sur cette rapide observation.
Deux graves opinions partageaient ces princes de la science.

L'un, seul de son opinion, tenait pour un empoisonnement et parlait de vengeance particulière en niant qu'on eût retrouvé la maladie décrite au Moyen-Âge.
Trois autres voulaient voir une décomposition de la lymphe et des humeurs.
Le second parti, celui de Bianchon, soutenait que cette maladie était causée par une viciation du sang que corrompait un principe morbifique inconnu. Bianchon apportait le résultat de l'analyse du sang fait par le professeur Duval.
Les moyens curatifs, quoique désespérés et tout-à-fait empiriques, dépendaient de la solution de ce problème médical.
Lisbeth resta pétrifiée à trois pas du lit où mourait Valérie, en voyant un vicaire
de Saint-Thomas-d'Aquin au chevet de son amie, et une sœur de charité la soignant.
La religion trouvait une
âme à sauver dans un amas de pourriture qui, des cinq sens de la créature, n'avait gardé que la vue. La sœur de charité, qui seule avait accepté la tâche de garder Valérie, se tenait à distance. Ainsi l'Église catholique, ce corps divin, toujours animé par l'inspiration du sacrifice en toute chose, assistait, sous sa double forme d'esprit et de chair, cette infâme et infecte moribonde en lui prodiguant sa mansuétude infinie et ses inépuisables trésors de miséricorde.
Les domestiques épouvantés refusaient d'entrer dans la chambre de monsieur ou de madame, ils ne songeaient qu'à eux et trouvaient leurs maîtres justement frappés.

L'infection était si grande que, malgré les fenêtres ouvertes et les plus puissans parfums, personne ne pouvait rester longtemps dans la chambre de Valérie. La Religion seule y veillait.
Comment une femme, d'un esprit aussi supérieur que Valérie, ne se serait-elle pas demandé quel intérêt faisait rester là ces deux représentans de l'Église? Aussi la mourante avait-elle écouté la voix du prêtre. Le repentir avait entamé cette âme perverse en proportion des ravages que la dévorante maladie faisait à la beauté. La délicate Valérie avait offert à la maladie beaucoup moins de résistance que Crevel, et elle devait mourir la première, ayant été d'ailleurs la première attaquée.
— Si je n'avais pas été malade, je serais venue te soigner, dit enfin Lisbeth après avoir échangé un regard avec les yeux
abattus de son amie. Voici quinze ou vingt jours que je garde la chambre, mais en apprenant ta situation par le docteur, je suis accourue.
— Pauvre Lisbeth, tu m'aimes
encore, toi! je le vois, dit Valérie. Écoute! je n'ai plus qu'un jour ou deux à penser, car je ne puis pas dire vivre. Tu le vois? je n'ai plus de corps, je suis un tas de boue... On ne me permet pas de me regarder dans un miroir... Je n'ai que ce que je mérite. Ah! 293b je voudrais, pour être reçue à merci, réparer tout le mal que j'ai fait.
— Oh! dit Lisbeth, si tu parles ainsi, tu es bien morte!
— N'empêchez pas cette femme de se repentir, laissez-la
dans ses pensées chrétiennes, dit le prêtre.
— Plus rien! se dit Lisbeth épouvantée. Je ne reconnais ni ses yeux, ni sa bouche
! Il ne reste pas un seul trait d'elle! Et l'esprit a déménagé! Oh! c'est effrayant!...
— Tu ne sais pas, reprit Valérie, ce que c'est que la mort, ce que c'est que de penser
forcément au lendemain de son dernier jour, à ce que l'on doit trouver dans le cercueil: des vers pour le corps, mais quoi pour l'âme?... Ah! Lisbeth, je sens qu'il y a une autre vie!... et je suis toute à une terreur qui m'empêche de sentir les douleurs de ma chair décomposée!... Moi qui disais en riant à Crevel, en me moquant d'une sainte, que la vengeance de Dieu prenait toutes les formes du malheur... Eh bien! j'étais prophète!... Ne joue pas avec les choses sacrées, Lisbeth! Si tu m'aimes, imite-moi, repens-toi!
— Moi! dit la Lorraine, j'ai vu la vengeance partout dans la nature, les insectes périssent pour satisfaire le besoin de se venger quand on les attaque! Et ces messieurs, dit-elle en montrant le prêtre, ne nous disent-ils pas que Dieu se venge, et que sa vengeance dure l'éternité!...
Le prêtre jeta sur Lisbeth un regard plein de douceur et lui dit: — Vous êtes athée, madame.
— Mais vois donc où j'en suis!... lui dit Valérie.

— Et d'où te vient cette gangrène?
demanda la vieille fille qui resta dans son incrédulité villageoise.
— Oh! j'ai reçu de Henri un billet qui ne me laisse aucun doute sur mon sort... Mourir au moment où je voulais vivre honnêtement
, et mourir un objet d'horreur... Lisbeth, abandonne toute idée de vengeance! Sois bonne pour cette famille, à qui j'ai déjà, par un testament, donné tout ce dont la loi me permet de disposer! Va, ma fille, quoique tu sois le seul être aujourd'hui qui ne s'éloigne pas de moi avec horreur, je t'en supplie, va-t'en, laisse-moi... je n'ai plus que le temps de me livrer à Dieu!...
— Elle bat la campagne, se dit Lisbeth sur le seuil de la chambre.
Le sentiment le plus violent que l'on connaisse, l'amitié d'une femme pour une femme, n'eut pas l'héroïque constance de l'Église
. Lisbeth, suffoquée par les miasmes délétères, quitta la chambre.
Elle vit les médecins continuant à discuter. Mais l'opinion de Bianchon l'emportait et l'on ne débattait plus que la manière d'entreprendre l'expérience...
— Ce sera toujours une magnifique autopsie, disait un des opposans, et nous aurons deux sujets pour pouvoir établir des comparaisons.
Lisbeth accompagna Bianchon, qui vint au lit de la malade
, sans avoir l'air de s'apercevoir de la fétidité qui s'en exhalait.
— Madame, dit-il, nous allons essayer sur vous une médication puissante et qui peut vous sauver...
— Si vous me sauvez, dit-elle,
serai-je belle comme auparavant?...
— Peut-être! dit le savant médecin.
— Votre peut-être est connu! dit Valérie. Je
serais comme ces femmes tombées dans le feu! Laissez-moi toute à l'Église! je ne puis maintenant plaire qu'à Dieu! je vais tâcher de me réconcilier avec lui, ce sera ma dernière séduction.
— Voilà le dernier mot de ma pauvre Valérie, je la retrouve! dit Lisbeth en pleurant.
La Lorraine crut devoir passer dans la chambre de Crevel
, où elle trouva Victorin et sa femme assis à trois pieds de distance du lit pestiféré.
— Lisbeth, dit-il, on me cache l'état dans lequel est ma femme
!... tu viens de la voir, comment va-t-elle?
— Elle est mieux,
elle se dit sauvée! répondit Lisbeth en se permettant ce calembour afin de tranquilliser Crevel.
— Ah! bon, reprit le maire, car j'avais peur d'être la cause de sa maladie...
. On n'a pas été commis-voyageur pour la parfumerie, impunément. Je me fais des reproches. Si je la 294aperdais, que deviendrais-je! Ma parole d'honneur, mes enfans, j'adore cette femme-là.
Crevel essaya de se mettre en position, en se
remettant sur son séant.
— Oh! papa
, dit Célestine, si vous pouviez être bien portant, je recevrais ma belle-mère, j'en fais le vœu!
— Pauvre petite Célestine! reprit Crevel, viens m'embrasser
!...
Victorin retint sa femme qui s'élançait.
— Vous ignorez, monsieur, dit avec douceur l'avocat, que votre maladie est contagieuse...
— C'est vrai, répondit Crevel, les médecins s'applaudissent d'avoir retrouvé sur moi je ne sais quelle peste du Moyen-Âge qu'on croyait perdue, et qu'ils faisaient tambouriner dans leurs Facultés... C'est fort drôle!

— Papa, dit Célestine, soyez courageux et vous triompherez de cette maladie.
— Soyez calmes, mes enfans, la mort regarde à deux fois avant de frapper un maire de Paris! dit-il avec un sang-froid comique. Et puis, si mon arrondissement est assez malheureux pour se voir enlever l'homme qu'il a deux fois honoré de ses suffrages... (Hein! voyez comme je m'exprime avec facilité!) Eh bien! je saurai faire mes paquets. Je suis un ancien commis-voyageur, j'ai l'habitude des départs. Ah!
mes enfans, je suis un esprit fort.
— Papa, promets-moi de laisser venir l'Église à ton chevet.
— Jamais, répondit Crevel.
Que voulez-vous, j'ai sucé le lait de la révolution, je n'ai pas l'esprit du baron d'Holbach, mais j'ai sa force d'âme. Je suis plus que jamais Régence, Mousquetaire gris, abbé Dubois, et maréchal de Richelieu! sacrebleu! Ma pauvre femme, qui perd la tête, vient de m'envoyer un homme à soutane, à moi, l'admirateur de Béranger, l'ami de Lisette, l'enfant de Voltaire et de Rousseau... Le médecin m'a dit, pour me tâter, pour savoir si la maladie m'abattait: — Vous avez vu monsieur l'abbé?... Eh bien! j'ai imité le grand Montesquieu. Oui, j'ai regardé le médecin, tenez, comme cela, fit-il en se mettant de trois quarts comme dans son portrait et tendant la main avec autorité, et j'ai dit:
.... Cet esclave est venu,
Il a montré son
ordre, et n'a rien obtenu.
Son ordre
est un joli calembour, qui prouve qu'à l'agonie monsieur le président de Montesquieu conservait toute la grâce de son génie, car on lui avait envoyé un Jésuite!... J'aime ce passage... on ne peut pas dire de sa vie, mais de sa mort. Ah! le passage! encore un calembour!
Hulot fils contemplait tristement son beau-père, en se demandant si la bêtise et la vanité ne possédaient pas une force égale à celle de la vraie grandeur d'
âme. Les causes qui font mouvoir les ressorts de l'âme semblent être tout-à-fait étrangères aux résultats. La force que déploie un grand criminel serait-elle donc la même que celle dont s'enorgueillit un Champcenetz allant au supplice?
À la fin de la semaine, madame Crevel était enterrée
, après des souffrances inouïes, et Crevel suivit sa femme à deux jours de distance. Ainsi, les effets du contrat de mariage furent annulés, et Crevel hérita de Valérie.
Le lendemain même de l'enterrement, l'avocat revit le vieux moine
; il le reçut sans mot dire. Le moine tendit silencieusement la main, et silencieusement aussi, maître Victorin Hulot lui remit quatre-vingts billets de banque de mille francs, pris sur la somme que l'on trouva dans le secrétaire de Crevel.
Madame Hulot jeune hérita de la terre de Presles et de trente mille francs de rentes. Madame Crevel avait légué trois cent mille francs au baron Hulot. Le scrofuleux Stanislas
devait avoir, à sa majorité, l'hôtel Crevel et vingt-quatre mille francs de rentes.
Parmi les nombreuses et sublimes associations instituées par la charité catholique dans Paris, il en est une
, fondée par madame de la Chanterie, dont le but est de marier civilement et religieusement les gens du peuple qui se sont unis de bonne volonté.
294bLes législateurs
, qui tiennent beaucoup aux produits de l'Enregistrement, la Bourgeoisie régnante, qui tient aux honoraires du Notariat, feignent d'ignorer que les trois quarts des gens du peuple ne peuvent pas payer quinze francs pour leur contrat de mariage.
La chambre des notaires est au-dessous, en ceci, de la chambre des avoués à Paris. Les avoués de Paris, compagnie assez calomniée, entreprennent gratuitement la poursuite des procès des indigens, tandis que les notaires n'ont pas encore décidé de faire gratis les contrats de mariage des pauvres gens.
Quant au Fisc, il faudrait remuer toute la machine gouvernementale pour obtenir qu'il se relâchât de sa rigueur à cet égard. L'Enregistrement est sourd et muet.
L'Église, de son côté, perçoit des droits sur les mariages. L'Église est, en France, excessivement fiscale
; elle se livre, dans la maison de Dieu, à d'ignobles trafics de petits bancs et de chaises dont s'indignent les Étrangers, quoiqu'elle ne puisse avoir oublié la colère du Sauveur chassant les vendeurs du Temple. Si l'Église se relâche difficilement de ses droits, il faut croire que ses droits, dits de fabrique, constituent aujourd'hui l'une de ses ressources, et la faute des Églises serait alors celle de l'État.
La réunion de ces circonstances, par un temps où l'on s'inquiète beaucoup trop des nègres, des petits condamnés de la police correctionnelle, pour s'occuper des honnêtes gens qui souffrent, fait que beaucoup de ménages honnêtes restent dans le concubinage, faute de trente francs, dernier prix auquel le Notariat, l'Enregistrement, la Mairie et l'Église puissent unir deux Parisiens. L'institution de madame
de la Chanterie, fondée pour remettre les pauvres ménages dans la voie religieuse et légale, est à la poursuite de ces couples, qu'elle trouve d'autant mieux qu'elle les secourt comme indigens, avant de vérifier leur état incivil.
Lorsque madame la baronne Hulot fut tout
-à-fait rétablie, elle reprit ses occupations. Ce fut alors que la respectable madame de la Chanterie vint prier Adeline de joindre la légalisation des mariages naturels aux bonnes œuvres dont elle était l'intermédiaire.
Une des premières tentatives de la baronne en ce genre, eut lieu dans le quartier sinistre
nommé autrefois la Petite Pologne, et que circonscrit la rue du Rocher, la rue de la Pépinière et la rue de Miroménil. Il existe là comme une succursale du faubourg Saint-Marceau. Pour peindre ce quartier, il suffira de dire que les propriétaires de certaines maisons habitées par des industriels sans industries, par de dangereux ferrailleurs, par des indigens livrés à des métiers périlleux, n'osent pas y réclamer leurs loyers, et ne trouvent pas d'huissiers qui veuillent expulser les locataires insolvables.
En ce moment, la Spéculation
, qui tend à changer la face de ce coin de Paris et à bâtir l'espace en friche qui sépare la rue d'Amsterdam de la rue du Faubourg-du-Roule, en modifiera sans doute la population, car la truelle est, à Paris, plus civilisatrice qu'on ne le pense! En bâtissant de belles et d'élégantes maisons à concierges, les bordant de trottoirs et y pratiquant des boutiques, la Spéculation écarte, par le prix du loyer, les gens sans aveu, les ménages sans mobilier et les mauvais locataires. Ainsi les quartiers se débarrassent de ces populations sinistres et de ces bouges où la police ne met le pied que quand la justice le lui ordonne.
En juin
1844, l'aspect de la place Delaborde et de ses environs était encore peu rassurant. Le fantassin élégant qui, de la rue de la Pépinière, remontait par hasard dans ces rues épouvantables, s'étonnait de voir l'aristocratie coudoyée là par une infime Bohême.
Dans ces quartiers
, où végètent l'indigence ignorante et la misère aux abois, florissent les derniers écrivains publics, qui se voient dans Paris. Là où vous voyez écrits ces deux mots: Écrivain public en grosse coulée, sur un papier blanc affiché à la vitre de quelque entresol ou d'un fangeux rez-de-chaussée, vous pouvez hardiment penser que le quartier recèle beaucoup de gens ignares, et partant des malheurs, des vices et des criminels. L'ignorance est la mère de tous les crimes. Un crime est, avant tout, un manque de raisonnement.
295aOr, pendant la maladie de la baronne, ce quartier
, pour lequel elle était une seconde Providence, avait acquis un écrivain public établi dans le passage du Soleil, dont le nom est une de ces antithèses familières aux Parisiens, car ce passage est doublement obscur. Cet écrivain, soupçonné d'être Allemand, se nommait Vyder, et vivait maritalement avec une jeune fille, de laquelle il était si jaloux, qu'il ne la laissait aller que chez d'honnêtes fumistes de la rue Saint-Lazare, Italiens, comme tous les fumistes, et à Paris depuis longues années.
Ces fumistes avaient été sauvés d'une faillite inévitable, et qui les aurait réduits à la misère, par la baronne Hulot, agissant pour le compte de madame de la Chanterie. En quelques mois, l'aisance avait remplacé la misère, et la religion était entrée en des cœurs qui
naguère maudissaient la Providence, avec l'énergie particulière aux Italiens-fumistes.
Une des premières visites de la baronne fut donc pour cette famille. Elle fut heureuse du spectacle qui s'offrit à ses regards, au fond de la maison où demeuraient ces braves gens, rue Saint-Lazare, auprès de la rue du Rocher. Au
dessus des magasins et de l'atelier, maintenant bien fournis, et où grouillaient des apprentis et des ouvriers, tous Italiens de la vallée de Domodossola, la famille occupait un petit appartement, où le travail avait apporté l'abondance. La baronne fut reçue comme si c'eût été la Sainte-Vierge apparue.
Après un quart-d'heure d'examen, forcée d'attendre le mari pour savoir comment allaient les affaires, Adeline s'acquitta de son saint espionnage en s'enquérant des malheureux que pouvait connaître la famille du fumiste.
— Ah! ma bonne dame, vous qui sauveriez les damnés de l'enfer, dit l'Italienne, il y a bien près d'ici une jeune fille à retirer de la perdition.
— La connaissez-vous bien? demanda la baronne.
— C'est la petite-fille d'un ancien patron de mon mari, venu en France dès la révolution, en 1798, nommé Judici.
Le père Judici a été, sous l'empereur Napoléon, l'un des premiers fumistes de Paris; il est mort en 1819, laissant une belle fortune à son fils. Mais le fils Judici a tout mangé avec de mauvaises femmes, et il a fini par en épouser une plus rusée que les autres, celle dont il a eu cette pauvre petite fille qui sort d'avoir quinze ans.
— Que lui est-il arrivé? dit la baronne
vivement impressionnée par la ressemblance du caractère de ce Judici avec celui de son mari.
— Eh bien! madame,
cette petite, nommée Atala, a quitté père et mère pour venir vivre ici à côté, avec un vieil Allemand de quatre-vingts ans, au moins, nommé Vyder, qui fait toutes les affaires des gens qui ne savent ni lire ni écrire. Si au moins ce vieux libertin, qui, dit-on, aurait acheté la petite à sa mère pour quinze cents francs, épousait cette jeunesse, comme il a sans doute peu de temps à vivre, et qu'on le dit susceptible d'avoir quelques milliers de francs de rentes, eh bien! la pauvre enfant, qui est un petit ange, échapperait au mal, et surtout à la misère, qui la pervertira.
— Je vous remercie de m'avoir indiqué cette bonne action à faire, dit Adeline; mais il faut agir avec prudence. Quel est ce vieillard?
— Oh! madame, c'est un brave homme, il
rend la petite heureuse, et il ne manque pas de bon sens; car, voyez-vous, il a quitté le quartier des Judici, je crois, pour sauver cette enfant des griffes de la mère. La mère était jalouse de sa fille, et peut-être rêvait-elle de tirer parti de cette beauté, de faire de cette enfant une demoiselle!... Atala s'est souvenue de nous, elle a conseillé à son monsieur de s'établir auprès de notre maison, et comme le bonhomme a vu qui nous étions, il la laisse venir ici; mais mariez-la, madame, et vous ferez une action bien digne de vous... Une fois mariée, la petite sera libre, elle échappera par ce moyen à sa mère, qui la guette et qui voudrait, pour tirer parti d'elle, la voir au théâtre ou réussir dans l'affreuse carrière où elle l'a lancée.
— Pourquoi ce vieillard ne l'a-t-il pas épousée?...
— Ce n'était pas nécessaire, dit l'Italienne, et
quoique le bonhomme Vyder ne soit pas un homme absolument méchant, je crois qu'il est assez rusé pour vouloir être maître de la pe295btite, tandis que marié, dam! il craint, ce pauvre vieux, ce qui pend au nez de tous les vieux...
— Pouvez-vous envoyer chercher la
jeune fille? dit la baronne; je la verrais ici, je saurais s'il y a de la ressource...
La femme du fumiste fit un signe à sa fille aînée
, qui partit aussitôt. Dix minutes après, cette jeune personne revint, tenant par la main une fille de quinze ans et demi, d'une beauté tout italienne.
Mademoiselle Judici tenait du sang paternel cette peau jaunâtre au jour, qui le soir, aux lumières, devient d'une blancheur éclatante, des yeux d'une grandeur, d'une forme, d'un éclat oriental, des cils fournis et recourbés qui ressemblaient à de petites plumes noires, une chevelure d'ébène, et cette majesté native de la Lombarde qui fait croire à l'étranger, quand il se promène le dimanche à Milan, que les filles des portiers sont autant de reines.
Atala, prévenue par la fille du fumiste de la visite de cette grande dame dont elle avait entendu parler,
avait mis à la hâte une jolie robe de soie, des brodequins, et un mantelet élégant. Un bonnet à rubans couleur cerise décuplait l'effet de sa tête. Cette petite se tenait dans une pose de curiosité naïve, en examinant du coin de l'œil la baronne, dont le tremblement nerveux l'étonnait beaucoup.
La baronne poussa un profond soupir en voyant ce chef-d'œuvre féminin dans la boue de la prostitution, et jura de
la ramener à la Vertu.
— Comment te nommes-tu, mon enfant?
— Atala, madame
.
— Sais-tu lire, écrire?...
— Non, madame; mais cela ne fait rien,
puisque monsieur le sait...
— Tes parens t'ont-ils menée à l'église? As-tu fait ta première communion? Sais-tu ton catéchisme?
— Madame, papa voulait me faire faire des choses qui
ressemblent à ce que vous dites, mais maman s'y est opposée...
— Ta mère
!... s'écria la baronne. Elle est donc bien méchante, ta mère?...
— Elle me battait toujours! Je ne sais
pourquoi, mais j'étais le sujet de disputes continuelles entre mon père et ma mère...
— On ne t'a donc jamais parlé de Dieu?
... s'écria la baronne.
L'enfant ouvrit de grands yeux.
— Ah! maman et papa disaient souvent: S.... n.. de Dieu! Tonnerre de Dieu! Sacre
-Dieu!... dit-elle avec une délicieuse naïveté.
— N'as-tu jamais vu d'église? ne t'est-il pas venu dans l'idée d'y entrer?

— Des églises?... Ah! Notre-Dame, le Panthéon, j'ai vu cela de loin, quand papa m'emmenait dans Paris; mais cela n'arrivait pas souvent. Il n'y a pas de ces églises-là dans le faubourg!
— Dans quel faubourg étiez-vous?
— Dans le faubourg...
— Quel faubourg?
— Mais rue de Charonne, madame.
..
Les gens du faubourg Saint-Antoine n'appellent jamais autrement ce quartier célèbre que le faubourg. C'est pour eux le faubourg par excellence, le souverain faubourg, et les fabricans eux-mêmes entendent par ce mot spécialement le faubourg Saint-Antoine.
— On ne t'a jamais dit ce qui était bien, ce qui était mal?
— Maman me battait quand je ne faisais pas les choses à son idée...
— Mais ne savais-tu pas que tu commettais une mauvaise action en quittant ton père et ta mère pour aller vivre avec un vieillard?
Atala Judici regarda d'un air superbe la baronne, et ne lui répondit pas.
— C'est une fille tout-à-fait sauvage!... se dit Adeline.
— Oh! madame, il y en a beaucoup comme elle au faubourg! dit la femme du fumiste.
— Mais elle ignore tout, même le mal, mon Dieu! Pour296aquoi ne me réponds-tu pas?... demanda la baronne en essayant de prendre Atala par la main.
Atala courroucée recula d'un pas.
— Vous êtes une vieille folle! dit-elle. Mon père et ma mère étaient à jeun depuis une semaine! Ma mère voulait faire de moi quelque chose de bien mauvais, puisque mon père l'a battue en l'appelant voleuse! Pour lors, monsieur Vyder a payé toutes les dettes de mon père et de ma mère et leur a donné de l'argent
... oh! plein un sac!... Et il m'a emmenée, que mon pauvre papa pleurait... Mais il fallait nous quitter!... Eh bien! est-ce mal? demanda-t-elle.
— Et aimez-vous bien ce monsieur Vyder?...
— Si je l'aime?... dit-elle. Je crois bien, madame! Il me raconte de belles histoires
tous les soirs!... Et il m'a donné de belles robes, du linge, un châle. Mais, c'est que je suis nippée comme une princesse, et je ne porte plus de sabots! Enfin, depuis deux mois, je ne sais plus ce que c'est que d'avoir faim. Je ne mange plus de pommes de terre! Il m'apporte des bonbons, des pralines! Oh! que c'est bon, le chocolat praliné!... Je fais tout ce qu'il veut pour un sac de ce chocolat! Et puis, mon gros père Vyder est bien bon, il me soigne si bien, si gentiment, que ça me fait voir comment aurait dû être ma mère... Il va prendre une vieille bonne pour me soigner, car il ne veut pas que je me salisse les mains à faire la cuisine. Depuis un mois, il commence à gagner pas mal d'argent, il m'apporte trois francs tous les soirs... que je mets dans une tire-lire! Seulement, il ne veut pas que je sorte, excepté pour venir ici... C'est ça un amour d'homme; aussi, il fait de moi ce qu'il veut... Il m'appelle sa petite chatte! et ma mère ne m'appelait que vaurienne, ou bien f.... p.....!
— Eh bien! pourquoi
, mon enfant, n'en ferais-tu pas ton mari?...
— Mais c'est fait, madame! dit la jeune fille en regardant la baronne d'un air plein de fierté, sans rougir, le front pur, les yeux calmes. Il m'a dit que j'étais sa petite femme, mais c'est bien embêtant
d'être la femme d'un homme!... Allez! sans les pralines!...
— Mon Dieu! se dit à voix basse la baronne, quel est le monstre qui a pu abuser d'une si complète et si sainte innocence
? Remettre cette enfant dans le bon sentier, c'eût été racheter bien des fautes! Moi je savais ce que je faisais! se dit-elle en pensant à sa scène avec Crevel. Elle! elle ignore tout!
— Connaissez-vous monsieur Samanon?... demanda la petite Atala d'un air
câlin.
— Non, ma petite; mais pourquoi me demandes-tu cela?
— Bien vrai? dit l'innocente
créature.
— Ne crains rien de madame, Atala, dit la femme du fumiste, c'est un ange!
— C'est que mon gros chat a peur d'être trouvé par ce Samanon, il se cache... et que je voudrais qu'il pût être libre...
— Et pourquoi?...
— Dam!
il me mènerait à Bobino! peut-être à l'Ambigu.
— Quelle ravissante créature! dit la baronne en embrassant cette petite fille.
— Êtes-vous riche
?... demanda Atala qui jouait avec les manchettes de la baronne.
— Oui et non, répondit la baronne. Je suis riche pour les bonnes petites filles comme toi, quand elles veulent se laisser instruire des devoirs du chrétien par un prêtre, et
aller dans le bon chemin.
— Dans quel chemin? dit Atala. Je vais bien sur mes jambes.
— Le chemin de la vertu!
Atala regarda la baronne d'un air matois et rieur.
— Vois
madame, elle est heureuse depuis qu'elle est rentrée dans le sein de l'Église! Tu t'es mariée comme les bêtes s'accouplent.
— Moi! reprit Atala, mais si vous voulez me donner ce que me donne le père Vyder, je serai bien contente de ne pas me marier...
— Une fois qu'on s'est unie à un homme, comme toi, reprit la baronne, la vertu veut qu'on lui soit fidèle.
— Jusqu'à ce qu'il meure?... dit Atala d'un air fin, je n'en aurai pas pour longtemps; si vous saviez comme le père 296bVyder tousse et souffle! Peuh! peuh! fit-elle en imitant le vieillard.
— La vertu, la morale veulent, reprit la baronne, que l'Église qui représente Dieu, et la mairie qui représente la loi, consacrent votre mariage. Vois, madame, elle s'est mariée légitimement...
— Est-ce que ça sera plus amusant? demanda l'enfant.
— Tu seras plus heureuse, dit la baronne, car personne ne pourra te reprocher ce mariage. Tu plairas à Dieu!
Demande à madame si elle s'est mariée sans avoir reçu le sacrement du mariage?
Atala regarda la femme du fumiste.
— Qu'a-t-elle plus que moi? demanda-t-elle; je suis plus jolie qu'elle.
— Oui, mais je suis une honnête femme, et toi, l'on peut te donner un vilain nom...
—
Comment veux-tu que Dieu te protége, si tu foules aux pieds les lois divines et humaines? dit la baronne. Sais-tu que Dieu tient en réserve un paradis pour ceux qui suivent les commandemens de son Église?
—
Quéqu'il y a dans le paradis? Y a-t-il des spectacles? dit Atala.
— Oh! le paradis, c'est, dit la baronne, toutes les jouissances que tu peux imaginer. Il est plein d'anges
, dont les ailes sont blanches. On y voit Dieu dans sa gloire, on partage sa puissance, on est heureux à tout moment et dans l'éternité!...
Atala Judici écoutait la baronne comme elle eût écouté de la musique; et,
la voyant hors d'état de comprendre, Adeline pensa qu'il fallait prendre une autre voie en s'adressant au vieillard.
— Retourne chez toi, ma petite, et j'irai parler à ce monsieur Vyder
. Est-il Français?...
— Il est Alsacien, madame; mais il sera riche, allez! Si vous vouliez payer ce qu'il doit à ce vilain Samanon, il vous rendrait votre argent! car il aura dans quelques mois, dit-il, six mille francs de rentes, et nous irons alors
vivre à la campagne, bien loin, dans les Vosges...
Ce mot les
Voges fit tomber la baronne dans une rêverie profonde. Elle revit son village!
La baronne
fut tirée de cette douloureuse méditation par les salutations du fumiste qui venait lui donner les preuves de sa prospérité.
— Dans un an, madame, je pourrai vous rendre les sommes que vous nous avez prêtées, car c'est l'argent du bon Dieu! c'est celui des pauvres et des malheureux! Si je fais fortune, vous puiserez un jour dans notre bourse, car je rendrai par vos mains aux autres le secours que vous nous avez apporté.
— En ce moment, dit la baronne, je ne vous demande pas d'argent, je vous demande votre coopération à une bonne œuvre. Je viens de voir la petite Judici qui vit avec un vieillard, et je veux les marier religieusement, légalement...
— Ah! le père Vyder! c'est un bien brave et digne homme, il est de bon conseil. Ce pauvre vieux s'est déjà fait des amis dans le quartier, depuis deux mois qu'il y est venu. Il me met mes mémoires au net. C'est un brave colonel, je crois, qui a bien servi l'Empereur... Ah! comme il aime Napoléon! Il est décoré, mais il ne porte jamais de décorations. Il attend qu'il se soit refait
, car il a des dettes, le pauvre cher homme!... je crois même qu'il se cache; il est sous le coup des huissiers...
— Dites que je paierai ses dettes
s'il veut épouser la petite...
— Ah
bien! ce sera bientôt fait. Tenez, madame, allons-y... c'est à deux pas, dans le passage du Soleil!
La baronne et le fumiste sortirent pour aller au passage du Soleil.
— Par ici, madame
, dit le fumiste en montrant la rue de la Pépinière.
Le passage du Soleil est en effet au commencement de la rue de la Pépinière et débouche rue du Rocher.
Au milieu de ce passage de création récente, et dont les boutiques sont d'un prix très modique, la baronne aperçut, au-dessus d'un vitrage garni de taffetas vert, à une hauteur 297aqui ne permettait pas aux passans de jeter des regards indiscrets: ÉCRIVAIN PUBLIC
, et sur la porte:
CABINET D'AFFAIRES.
Ici l'on rédige les pétitions, on met les mémoires au net, etc.
Discrétion, célérité.
L'intérieur ressemblait à ces bureaux de transit où les omnibus de Paris font attendre les places de correspondance aux voyageurs. Un escalier
intérieur menait sans doute à l'appartement en entresol éclairé par la galerie et qui dépendait de la boutique. La baronne aperçut un bureau de bois blanc noirci, des cartons, et un ignoble fauteuil acheté d'occasion. Une casquette et un abat-jour en taffetas vert à fil d'archal tout crasseux annonçaient soit des précautions prises pour se déguiser, soit une faiblesse d'yeux assez concevable chez un vieillard.
— Il est là haut, dit le fumiste
; je vais monter le prévenir et le faire descendre.
La baronne baissa son voile et s'assit. Un pas pesant ébranla le petit escalier de bois, et Adeline ne put retenir un cri perçant en voyant son mari, le baron Hulot, en veste grise tricotée, en pantalon de vieux molleton gris et en pantoufles.
— Que voulez-vous, madame? dit Hulot galamment.
Adeline se leva, saisit Hulot, et lui dit d'une voix brisée par l'émotion:

— Enfin, je te retrouve!...
— Adeline!
... s'écria le baron stupéfait qui ferma la porte de la boutique. Joseph! cria-t-il au fumiste, allez-vous-en par l'allée?
— Mon ami, dit-elle oubliant tout dans l'excès de sa joie, tu peux revenir au sein de ta famille, nous sommes riches! ton fils a cent soixante mille francs de rentes! ta pension est libre, tu as un arriéré de quinze mille francs à toucher sur ton simple certificat de vie! Ta Valérie est morte en te léguant trois cent mille francs. On a bien oublié ton nom, va! tu peux rentrer dans le monde, et tu trouveras d'abord chez ton fils une fortune. Viens, notre bonheur sera complet. Voici bientôt trois ans que je te cherche, et j'espérais si bien te rencontrer, que tu as un appartement tout prêt à te recevoir. Oh! sors d'ici, sors de l'affreuse situation où je te vois!
— Je le veux bien, dit le baron étourdi; mais je ne puis pas emmener la petite?
— Hector, renonce à elle! fais cela pour ton Adeline qui ne t'a jamais demandé le moindre sacrifice! je te promets de doter cette enfant, de la bien marier, de la faire instruire. Qu'il soit dit qu'une de celles qui t'ont rendu heureux, soit heureuse, et ne tombe ni dans le vice, ni dans la fange, ni dans la tombe!
— C'est donc toi, reprit le baron avec un sourire, qui voulais me marier?... Reste un instant là, dit-il, je vais aller m'habiller là-haut, où j'ai dans une malle des vêtemens convenables...
Quand Adeline fut seule, et qu'elle regarda de nouveau cette affreuse boutique, elle fondit en larmes.
— Il vivait là, se dit-elle, et nous sommes dans l'opulence!..
. Pauvre homme! a-t-il été puni, lui qui était l'élégance même!
Le fumiste vint saluer sa bienfaitrice, qui lui dit de faire avancer une voiture. Quand le fumiste revint, la baronne le pria de prendre chez lui la petite Atala Judici, de l'emmener sur-le-champ.
— Vous lui direz, ajouta-t-elle, que si elle veut se mettre sous la direction de monsieur le curé de la Madeleine, le jour où elle fera sa première communion
je lui donnerai trente mille francs de dot et un bon mari, quelque brave jeune homme!
— Mon fils aîné, madame
! il a vingt-deux ans, et il adore cette enfant!
Le baron descendit en ce moment, il avait les yeux humides.
— Tu me fais quitter, dit-il à l'oreille de sa femme, la seule créature qui ait approché de l'amour que tu as pour moi! 297bCette petite fond en larmes, et je ne puis pas l'abandonner ainsi...
— Sois tranquille
Hector! elle va se trouver au milieu d'une honnête famille, et je réponds de ses mœurs.
— Ah! je puis te suivre alors, dit le baron en conduisant sa femme à la citadine.
Hector, redevenu baron d'Ervy, avait mis un pantalon et une redingote en drap bleu, un gilet blanc, une cravate noire et des gants.
Lorsque la baronne fut assise au fond de la voiture, Atala s'y fourra par un mouvement de couleuvre.
— Ah! madame, dit-elle, laissez-moi vous accompagner et aller avec vous... Tenez, je serai bien gentille, bien obéissante, je ferai tout ce que vous voudrez; mais ne me séparez pas du père Vyder, de mon bienfaiteur...
— Allons, Atala, dit le baron, cette dame est ma femme, et il faut nous quitter...
— Elle! si vieille que ça! répondit l'innocente, et qui tremble comme une feuille! Oh! c'te tête!
Et elle imita railleusement le tressaillement de la baronne.
Le fumiste, qui courait après la petite Judici, vint à la portière de la voiture.
— Emportez-la! dit la baronne.
Le fumiste prit Atala dans ses bras et l'emmena chez lui de force.
— Merci de ce sacrifice, mon ami! dit Adeline en prenant la main du baron
, et la serrant avec une joie délirante... Es-tu changé! Comme tu dois avoir souffert! Quelle surprise pour ta fille, pour ton fils!
Adeline parlait comme parlent les amans qui se
revoient après une longue absence, de mille choses à la fois.
En dix minutes, le baron et sa femme arrivèrent rue Louis-le-Grand, où Adeline trouva la lettre suivante:
«Madame la baronne,
Monsieur le baron Hulot d'Ervy est resté un mois rue de Charonne, sous le nom de Thorec, anagrame d'Hector. Il est maintenant passage du Soleil, sous le nom de Vyder; il se dit Alsacien, et fait des écritures. Il vit avec une jeune fille nommée Atala Judici. Prenez bien des précautions, madame, car on cherche activement le baron, je ne sais dans quel intérêt.
La comédienne a tenu sa parole, et se dit, comme toujours,
Madame la baronne,
Votre humble servante,
J. M.»
Le retour du baron excita des transports de joie qui le convertirent à la vie de famille. Il oublia
la petite Atala Judici; les excès de la passion l'avaient fait arriver à la mobilité de sensations qui distingue l'enfance. Le bonheur de la famille fut troublé par le changement survenu chez le baron; car, après avoir quitté ses enfans encore valide, il revenait presque centenaire, cassé, voûté, la physionomie dégradée.
Un dîner splendide, improvisé par Célestine, rappela les dîners de la cantatrice au vieillard qui fut étourdi des splendeurs de sa famille.
— Vous fêtez le retour du père prodigue! dit-il à l'oreille d'Adeline.
— Chut!... tout est oublié, répondit-elle.
— Et Lisbeth? demanda le baron qui ne vit pas la vieille fille.
— Hélas! répondit Hortense, elle est au lit, elle ne se lève plus, et nous aurons le chagrin de la perdre bientôt.
Elle compte te voir après dîner.
Le lendemain matin, au lever du soleil, Hulot fils fut averti par son concierge que des soldats de la garde municipale cernaient toute sa propriété. Des gens de justice cherchaient le baron Hulot. Le garde du commerce, qui suivait la portière, présenta des jugemens en règle à l'avocat, en lui demandant s'il voulait payer pour son père. Il s'agissait de dix mille francs de lettres de change souscrites au profit d'un usurier nommé Samanon, et qui probablement avait donné deux ou trois mille 298afrancs au baron d'Ervy. Hulot fils pria le garde du commerce de renvoyer son monde, et il paya.
— Sera-ce là tout? se dit-il avec inquiétude.
Lisbeth, déjà bien malheureuse du bonheur qui luisait sur la famille, ne put soutenir cet événement heureux. Elle empira si bien, qu'elle fut condamnée par Bianchon à mourir une semaine après, vaincue au bout de cette longue lutte marquée pour elle par tant de victoires. Elle garda le secret de sa haine au milieu de l'affreuse agonie d'une
phthisie pulmonaire. Elle eut d'ailleurs la satisfaction suprême de voir Adeline, Hortense, Hulot, Victorin, Steinbock, Célestine et leurs enfans tous en larmes autour de son lit, et la regrettant comme l'ange de la famille.
Le baron Hulot, mis à un régime substantiel qu'il ignorait depuis bientôt trois ans, reprit de la force, et il se ressembla presque à lui-même. Cette restauration rendit Adeline heureuse à un tel point que l'intensité de son tressaillement nerveux diminua.
— Elle finira par être heureuse!
se dit Lisbeth la veille de sa mort en voyant l'espèce de vénération que le baron témoignait à sa femme, dont les souffrances lui avaient été racontées par Hortense et par Victorin.
Ce sentiment hâta la fin de la cousine Bette, dont le convoi fut mené par toute une famille en larmes.
Le baron et la baronne Hulot, se voyant arrivés à l'âge du repos absolu, donnèrent au comte et à la comtesse Steinbock les magnifiques appartemens du premier étage, et se logèrent au second.

Le baron, par les soins de son fils, obtint une place dans un chemin de fer, au commencement de l'année 1845, avec six mille francs d'appointemens, qui, joints aux six mille francs de pension de sa retraite et à la fortune léguée par madame Crevel, lui composèrent vingt-quatre mille francs de rente.
Hortense, ayant été séparée de biens avec son mari pendant les trois années de brouille, Victorin n'hésita plus à placer au nom de sa sœur les deux cent mille francs du fidéi-commis, et il fit à Hortense une pension de douze mille francs. Wenceslas
, mari d'une femme riche, ne lui faisait aucune infidélité; mais il flânait, sans pouvoir se résoudre à entreprendre une œuvre, si petite qu'elle fût. Redevenu artiste in partibus, il avait beaucoup de succès dans les salons, il était consulté par beaucoup d'amateurs; il passa critique, comme tous les impuissans qui mentent à leurs débuts.
Chacun de ces ménages jouissait donc d'une fortune particulière, quoique vivant en famille.
Éclairée par tant de malheurs, la baronne laissait à son fils le soin de gérer les affaires, et réduisait ainsi le baron à ses appointemens, espérant que l'exiguité de ce revenu l'empêcherait de retomber dans ses anciennes erreurs. Mais, par un bonheur étrange
, et sur lequel ni la mère ni le fils ne comptaient, le baron semblait avoir renoncé au beau sexe. Sa tranquillité, mise sur le compte de la nature, avait fini par tellement rassurer la famille, qu'on jouissait entièrement de l'amabilité revenue et des charmantes qualités du baron d'Ervy. Plein d'attention pour sa femme et pour ses enfans, il les accompagnait au spectacle, dans le monde où il reparut, et il faisait avec une grâce exquise les honneurs du salon de son fils. Enfin, ce père prodigue reconquis donnait la plus grande satisfaction à sa famille. C'était un agréable vieillard, complétement détruit, mais spirituel, n'ayant gardé de son vice que ce qui pouvait en faire une vertu sociale. On arriva naturellement à une sécurité complète. Les enfans et la baronne portaient aux nues le père de famille, en oubliant la mort des deux oncles! La vie ne va pas sans de grands oublis!
Madame Victorin, qui menait avec un grand talent de ménagère
, dû d'ailleurs aux leçons de Lisbeth, cette maison énorme, avait été forcée de prendre un cuisinier. Le cuisinier 298brendit nécessaire une fille de cuisine. Les filles de cuisine sont aujourd'hui des créatures ambitieuses, occupées à surprendre les secrets du chef, et qui deviennent des cuisinières dès qu'elles savent faire tourner les sauces. Donc on change très souvent de filles de cuisine.
Au commencement du mois de décembre 1845, Célestine prit pour fille de cuisine, une grosse Normande d'Isigny, à taille courte, à bons bras rouges, munie d'un visage commun, bête comme une pièce de circonstance, et qui se décida difficilement à quitter le bonnet de coton classique dont se coiffent les filles de la Basse-Normandie. Cette fille, douée d'un embonpoint de nourrice, semblait près de faire éclater la cotonnade dont elle
entourait son corsage. On eût dit que sa figure rougeaude avait été taillée dans du caillou, tant les jaunes contours en étaient fermes. On ne fit naturellement aucune attention dans la maison, à l'entrée de cette fille appelée Agathe, la vraie fille délurée que la province envoie journellement à Paris. Agathe tenta médiocrement le cuisinier, tant elle était grossière dans son langage, car elle avait servi les rouliers, elle sortait d'une auberge de faubourg, et au lieu de faire la conquête du chef et d'obtenir de lui qu'il lui montrât le grand art de la cuisine, elle fut l'objet de son mépris. Le cuisinier courtisait Louise, la femme de chambre de la comtesse Steinbock, et la Normande, se voyant maltraitée, se plaignit de son sort.
Elle était toujours envoyée dehors, sous un prétexte quelconque, quand le chef finissait un plat ou parachevait une sauce.
— Décidément, je n'ai pas de chance, disait-elle; j'irai dans une autre
maison.
Néanmoins, elle resta, quoiqu'elle eût demandé déjà deux fois à sortir
.
Une nuit, Adeline
, réveillée par un bruit de pas, ne trouva plus Hector dans le lit qu'il occupait auprès du sien, car ils couchaient dans des lits jumeaux, ainsi qu'il convient à des vieillards. Elle attendit une heure sans voir revenir le baron. Prise de peur, croyant à une catastrophe tragique, à l'apoplexie, elle monta d'abord à l'étage supérieur occupé par les mansardes où couchaient les domestiques, et fut attirée vers la chambre d'Agathe, autant par la vive lumière qui sortait par la porte, entrebâillée, que par le murmure de deux voix.
Elle s'arrêta tout épouvantée en reconnaissant la voix du baron, qui, séduit par les charmes d'Agathe
, en était arrivé par la résistance calculée de cette atroce maritorne, à lui dire ces odieuses paroles:
— Ma femme n'a pas
longtemps à vivre, et si tu veux tu pourras être baronne.
Adeline jeta un cri, laissa tomber son bougeoir et s'enfuit.
Trois jours après, la baronne, administrée la veille, était à l'agonie et se voyait entourée de sa famille en larmes.
Un moment avant d'expirer, elle prit la main de son mari, la pressa et lui dit à l'oreille: Mon ami, je n'avais plus que ma vie à te donner, dans un moment tu seras libre, et tu pourras faire une baronne Hulot.
Et l'on vit, ce qui doit être rare, des larmes sortir des yeux d'une morte.
La férocité du Vice avait vaincu la patience de l'ange, à qui, sur le bord de l'Éternité, il échappa le seul mot de reproche qu'elle
eût fait entendre de toute sa vie.
Le baron Hulot quitta Paris, trois jours après l'enterrement de sa femme.
Onze mois après, Victorin apprit indirectement le mariage de son père avec mademoiselle Agathe Piquetard, qui s'était célébré à Isigny, le premier février mil huit cent quarante-six.
— Les ancêtres peuvent s'opposer au mariage de leurs enfans
, mais les enfans ne peuvent pas empêcher les folies des ancêtres en enfance, dit maître Hulot à maître Popinot, le second fils de l'ancien ministre du commerce, qui lui parlait de ce mariage.

FIN DE LA COUSINE BETTE.
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Le Constitutionnel [Fin du roman] (1846)
Le Musée littéraire du Siècle [Fin du roman] (1848)