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A la mémoire des paysans d’hier et, en particulier, à la mémoire des vieillards familiers de mon enfance dont les souvenirs touchants, caustiques ou douloureux se lient à mes premières impressions et observations ce livre est dédié
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INTRODUCTION A L’ÉDITION DE 1932
L’AUTODIDACTE DEVANT L’EXPÉRIENCE
Il y a toujours large part d’inconscience dans le cas du travailleur manuel, sans culture première, qui veut écrire pour le public. Je puis l’affirmer par expérience personnelle, aussi bien que par l’exemple d’un certain nombre de camarades qui m’ont fait l’honneur de me soumettre leurs essais.
Bravement, on se risque à décrire l’éveil du printemps, le ruisseau jaseur, les houles d’or de la moisson, la chute des feuilles, la neige sur les champs, les jeunes amours de Pierre et de Fanchon, avec l’impression de faire du neuf. Ce qu’on ignore n’existe pas. En marche donc contre les vents et marées! On accroche au passage poncifs et banalités. L’honnête désir de vouloir tout mettre pousse à diluer sans mesure. Le 16
souvenir d’une lecture de hasard qui vous a charmé incite à la pâle imitation. Parfois la recherche de l’effet entraîne à la redondance, à une rhétorique du plus mauvais goût. Et telle trouvaille dont on est fier s’avère, au regard de l’esprit critique, d’une naïveté désarmante.
Au total, ignorance et témérité conduisent à se satisfaire à bon compte, insoucieux du ridicule.
Aussi bien est-ce très rude épreuve pour l’autodidacte que de se relire après un long temps, alors que l’expérience acquise fait apparaître trop crûment insuffisance et faiblesses.
Lors de la publication de ce livre-ci, aux éditions Nelson – printemps 1922 – il m’avait paru nécessaire de soumettre chacune des pages à une retouche sévère, de dire les mêmes choses avec plus de concision, de pourchasser les négligences de style, de rechercher l’expression juste.
D’aucuns m’ont assuré que le résultat répondait à la peine. Leur opinion m’a été précieuse.
Plus encore de par opposition au son de cloche différent donné par d’autres amis non moins sûrs: «Ce travail, certes méritoire, ne s’imposait point. Le livre, très bon dans sa forme première, perd ainsi quelque peu de son caractère. Vous écriviez alors selon vos moyens du moment qui cadraient bien avec le sujet.»
L’argument, somme toute défendable, m’entraîne à accepter l’offre de la Librairie Stock de rééditer la Vie d’un Simple dans le texte primitif.
Il y a là un résumé de ce qui peut s’accumuler au cours d’une jeunesse dans un cerveau réceptif, sur le milieu familier: impressions directes, choses vues, récits entendus. Que la pleine sincérité de ces pages sauve un peu leur maladresse…
… 17
ET A CELLE DE 1943
Une décade nouvelle a passé: une seconde est en cours. La faveur du public conserve à ce livre, quarante ans après sa publication, un succès croissant. J’ai ruminé beaucoup depuis sur le problème exposé plus haut et me suis convaincu que l’auteur a le devoir de poursuivre le mieux dans une œuvre aussi longtemps qu’il en garde la possibilité. Le texte primitif intégral, en maints détails ne me satisfaisant plus, j’ai donc cru devoir reprendre ici grosse part des retouches apportées à l’édition Nelson – en excluant pourtant celles qui ne me semblaient pas absolument justifiées. Car, en toutes circonstances et sur tous sujets, la sagesse élémentaire consiste à retenir des opinions divergentes ce que l’expérience montre en chacune de plus raisonnable.
Puisse donc ce témoignage sur la vie paysanne d’une province française dans la seconde moitié du XIXe siècle conserver longtemps encore, sous cette forme maintenant définitive, la faveur de haut prix que tant de milliers de lecteurs lui ont conservée jusqu’ici…
E. G.
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AVANT-PROPOS DE L’ÉDITION PRIMITIVE
AUX LECTEURS
Le père Tiennon est mon voisin: c’est un bon vieux tout courbé par l’âge qui ne saurait marcher sans son gros bâton de noisetier. Il a un collier de barbe claire, très blanche, les yeux un peu rouges, une verrue au bord du nez; la peau de son visage est blanche aussi comme sa barbe, d’un blanc graveleux, dartreux. Il porte toujours – sauf pendant les mois d’été – une grosse blouse de cotonnade serrée à la taille par une ceinture de cuir, un gros pantalon d’étoffe bleue, une casquette de laine dont il rabat les bords sur ses oreilles, un foulard de coton mal noué, et des sabots de hêtre cerclés d’un lien de tôle.
Je rencontre souvent le père Tiennon dans le chemin de terre qui relie à la route nationale la ferme où il vit et celle où j’habite, et, à chaque fois, nous causons. Les vieillards aiment 20
bien qu’on leur prête attention; – ils ont de ce côté maints déboires… Or, pour peu que j’aie des loisirs, je suis pour le père Tiennon un auditeur complaisant. Ayant vécu longtemps, il se souvient de beaucoup de choses qu’il évoque de façon pittoresque, risquant des opinions personnelles, parfois fort justes et souvent peu banales. Ainsi m’a-t-il conté toute sa vie par tranches; elle n’offre rien de bien saillant: c’est une pauvre vie monotone de paysan, semblable à beaucoup d’autres. Le père Tiennon a eu ses heures de joies; il a eu ses jours de peine; il a travaillé beaucoup; il a souffert des éléments et des hommes, et aussi de l’intraitable fatalité; il lui est arrivé d’être égoïste et de ne valoir pas cher; il lui est arrivé d’être humain et bon – ainsi qu’à vous, lecteurs, et qu’à moi-même…
Je me suis dit: «On connaît si peu les paysans; si je réunissais pour en faire un livre les récits du père Tiennon…» Un beau jour, je lui ai fait part de mon idée. Il m’a répondu avec un sourire étonné:
«A quoi ça t’avancera-t-il, mon pauvre garçon?
– Mais à montrer aux messieurs de Moulins, de Paris et d’ailleurs ce qu’est au juste une vie de métayer – ils ne le savent pas, allez! – puis à leur prouver que les paysans sont moins bêtes qu’ils le croient: car il y a dans votre façon de raconter une dose de cette «philosophie» dont ils font grand cas.
– Fais-le donc si ça t’amuse… Mais tu ne vas pas rapporter les choses comme je les dis; je parle trop mal… Les messieurs de Paris ne comprendraient pas…
– C’est juste; je vais tâcher d’écrire de façon qu’ils comprennent sans effort; mais en respectant votre pensée de telle sorte que le récit soit bien de vous quand même.
– Allons, c’est entendu: commence quand tu voudras.«
Le pauvre vieux est venu me trouver souvent, par acquit de 21
conscience, pour me rapporter des choses qu’il avait oubliées, ou bien d’autres qu’il s’était juré de ne jamais dévoiler.
«Puisque je raconte ma vie par ton intermédiaire, je dois tout dire, vois-tu, le bon et le mauvais. C’est une confession générale.»
Il a donc eu à cœur de me satisfaire. Et j’ai tenté d’en faire autant pour lui; peut-être ai-je mis quand même de-ci, de-là plus de moi qu’il n’eût fallu… Cependant j’ai lu au père Tiennon les chapitres un à un, procédant à mesure aux retouches qu’il m’indiquait, réparant les petits accrocs à la vérité, changeant le sens des pensées que je n’avais pas bien saisies de prime abord.
Quand tout a été terminé, je lui ai fait de l’ensemble une nouvelle lecture; il a trouvé bien conforme à la vérité cette histoire de sa vie; il a paru content: lecteurs, puissiez-vous l’être aussi!
Émile GUILLAUMIN.
I
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Je m’appelle Étienne Bertin, mais on m’a toujours nommé «Tiennon». C’est dans une ferme de la commune d’Agonges, tout près de Bourbon-l’Archambault, que j’ai vu le jour au mois d’octobre 1823. Mon père était métayer dans cette ferme en communauté avec son frère aîné, mon oncle Antoine, dit «Toinot». Mon père se nommait Gilbert, dont on faisait «Bérot», car c’était la coutume, en ce temps-là, de déformer tous les noms.
Mon père et son frère ne s’entendaient pas très bien. Mon oncle Toinot avait été soldat sous Napoléon; il avait fait la campagne de Russie, en était revenu avec les pieds gelés et des douleurs par tout le corps. Depuis, il avait pu se guérir à peu près; néanmoins, aux brusques changements de température, les douleurs revenaient, assez vives pour l’empêcher de travailler. D’ailleurs, même quand il ne souffrait pas, il préférait aller aux foires, porter les socs au maréchal, ou bien se promener dans les champs, son «gouyard» sur l’épaule, sous couleur de réparer les brèches des haies, que de s’atteler aux besognes suivies. Son séjour à l’armée, le déportant du travail 24
lui avait donné du goût pour la flânerie et pour la dépense. Avec sa rasade d’eau-de-vie au réveil, sa pipe de terre toujours allumée, ses frais d’auberge, il était de force à utiliser pour son seul agrément tous les bénéfices de l’exploitation…
Si je raconte ces choses, ce n’est pas que j’aie eu la connaissance de les pouvoir apprécier par moi-même, mais je les ai entendu rapporter bien souvent chez nous.
Décidé à la rupture, mon père prit en métayage, à Meillers, sur la lisière de la forêt de Gros-Bois, un domaine appelé le Garibier, géré par un fermier de Bourbon, M. Fauconnet.
A l’époque du déménagement, il y eut des discussions pénibles au sujet du partage des outils, du mobilier, du linge et des ustensiles de ménage. Ma grand’mère venait avec nous, et cela compliquait encore les choses. Ma tante, qui était au plus mal avec elle, chicanait sur ce qu’elle devait emporter, lui arrachait des mains draps et serviettes. D’un caractère très calme, mon père cherchait à éviter les disputes. Maman au contraire, impétueuse et vive, soutenait ma grand’mère sans cesse aux prises avec les autres. Cela m’effrayait de les voir crier si fort et lever les poings d’un geste de menace comme prêts à se frapper…
Le jour de Saint-Martin, on me hissa pour le trajet au faîte d’un char attelé de deux gros bœufs rouge foncé, de la race de Salers ou de Mauriac[1], entre une cage à faire sécher les fromages, pour l’instant garnie de poules, et une corbeille d’osier où était empilée de la vaisselle. Les chemins étaient partout défoncés et boueux, très mauvais. Des lambeaux de terre gluante se collaient aux roues, qui, s’élevant un peu dans le mouvement de rotation, retombaient sur le sol avec un bruit mat. En traversant Bourbon, j’ouvris les yeux autant qu’il me fut possible pour voir les belles maisons de la ville, les hautes 25
tours grises du vieux château. Et je m’intéressai à la besogne d’une équipe d’ouvriers travaillant à l’empierrage de la grande route de Moulins qu’on était en train de construire. Cela n’allait pas sans fatigue. Toujours est-il qu’après un moment, quand notre cortège eut regagné la pleine campagne, je m’endormis sans qu’on y prît garde, adossé à la cage à poules et bercé par le roulis continuel de la voiture. Seulement un cahot trop brusque fit se renverser la cage qui dégringola jusqu’à terre où, bien entendu, je la suivis en vitesse. Les volailles se mirent à piailler et moi à crier. Je n’avais aucun mal, la patouille, tapis doux et mol, ayant amorti ma chute. Mais je fus long à consoler, paraît-il, à cause de la surprise de ce réveil désagréable. Et cela me valut de faire à pied le reste du trajet, moins une petite séance à califourchon sur le dos de mon frère Baptiste qui était mon parrain.
A l’arrivée, maman me fit étendre dans un coin de la chambre à four, sur un amas de hardes, et je trouvai dans un nouveau sommeil, très paisible cette fois, le vrai remède à mes émotions de la route.
Longtemps après, ma sœur Catherine me vint quérir pour m’amener dans la grande pièce. Les meubles étaient tous en place au long des murs et l’horloge sonna les douze coups de minuit. Les bouviers du voisinage qui nous avaient déménagés, ayant fini de dîner, causaient bruyamment, riaient et chantaient. Mon père leur offrit à boire avec insistance. Les verres choqués tintaient; il y eut du vin répandu qui souilla de rouge la blancheur de la nappe. On me servit à manger un reste de viande, de la galette et de la brioche; puis un vieillard inconnu me fit faire des galopades sur ses genoux: j’eus ma part de la joie générale.
Mais le lendemain, j’entendis maman dire à mon père d’un ton navré que ça revenait joliment coûteux de faire la Saint-Martin. Et lui appuya:
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Je crois bien… Heureusement que ce n’est pas une chose qu’on recommence souvent.»
Ma mère conclut:
«On serait vite épuisé, s’il fallait recommencer souvent…»
J’approchais d’avoir cinq ans: ces quelques épisodes du déménagement sont liés à mes plus vieux souvenirs.
[1] On disait communément «des bœufs mauriats».
II
Notre ferme possédait en bordure du bois toute une zone vierge encore des fouilles de l’araire où croissaient à profusion bruyères, genêts, ronces et fougères, et où de grosses pierres grises saillaient du sol par endroits. Cette partie du domaine, dénommée «la Breure[1] », servait de pâture aux brebis quasi toute l’année. Ma sœur Catherine, alors sur ses dix ans, était la bergère et je l’accompagnais très souvent. Aussi, la Breure me fut-elle bientôt familière. On y rencontrait toute sorte de bêtes; les oiseaux y pullulaient comme les reptiles, et les animaux de la forêt y faisaient parfois des apparitions. Je vis un jour toute une famille de gros cochons noirs traverser au galop le bas de la pâture: – des sangliers, au dire de ma sœur. Une autre fois, ce fut un couple de chevreuils occupés à brouter les petites branches vertes de la bouchure[2], comme faisaient nos chèvres; je courus dans leur direction et ils détalèrent prestement.
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La forêt recélait aussi des loups. Un de nos agneaux, vers la fin de l’hiver, disparut au cours d’une séance de garde sans qu’il fût possible d’en découvrir la moindre trace. A tort ou à raison, on accusa de ce rapt mystérieux un loup. Ma sœur ne voulut plus aller seule à la Breure parce qu’elle s’effrayait à l’idée de voir réapparaître le méchant fauve. Je fus dès lors constamment avec elle et je dois dire que nous n’étions pas plus rassurés l’un que l’autre; nous ne parlions que du loup et nous en faisions un monstre effrayant capable de tous les crimes. Cependant nous n’eûmes pas l’occasion de faire la différence entre un loup en chair et en os et le monstre que nous imaginions.
Bien moins rares étaient les lapins: nous en voyions détaler tous les jours. Souvent notre chien Médor se mettait à leur poursuite et il lui arrivait parfois d’en saisir un. Mais il ne s’avisait pas de nous le montrer; il se dissimulait derrière la bouchure d’un champ voisin, ou pénétrait dans le bois pour s’en repaître sans risquer d’être dérangé; il revenait ensuite, tout penaud, nous trouver, avec du poil et du sang dans sa barbiche grise; il baissait la tête et remuait la queue, ayant l’air de demander pardon.
A vrai dire, le pauvre chien était bien excusable de se montrer vorace quand le hasard lui fournissait un supplément de nourriture. Maintenant on traite les chiens comme des personnes; on leur donne de la bonne soupe et du bon pain. Mais à cette époque on leur permettait seulement de barboter dans l’auge qui contenait la pâtée des cochons, – pâtée toujours fort peu riche en farine. Comme complément, on faisait sécher au four à leur intention une provision de ces âcres petites pommes que produisent les sauvageons des haies et qu’on appelle ici des croyes.
On les jugeait d’ailleurs capables de vivre de leur chasse. Quand Médor, au retour des champs, paraissait affamé, 30
quand, à l’heure des repas, il rôdait autour de la table quémandant des croûtes, mon père questionnait la Catherine:
«Ol a donc pas rata?»
Ce qui voulait dire:
«Il n’a donc pas fait la chasse aux rats?»
Et sur la réponse négative de ma sœur:
«Voué un feignant: si ol avait évu faim, ol aurait ben rata… (C’est un fainéant: s’il avait eu faim il aurait bien raté.)»
Et il reprenait:
«Enfin dounnes-y une croye.»
La Catherine s’en allait dans la chambre à four attenante à la maison et qui servait de réduit aux débarras; elle prenait dans une vieille boutasse poussiéreuse une ou deux de ces petites pommes recroquevillées et les offrait au pauvre Médor qui s’en allait les déchiqueter dans la cour, sur les plantes de jonc où il avait coutume de dormir. A ce régime, il était efflanqué et de poil rude, on peut le croire; il eût été facile de lui compter toutes les côtes.
Notre nourriture, à nous, n’était guère plus fameuse, à la vérité. Nous mangions du pain de seigle moulu brut, du pain couleur de suie et graveleux comme s’il eût contenu une bonne dose de gros sable de rivière. C’était plus nourrissant, disait-on, de laisser l’écorce mêlée à la farine.
La farine des quelques mesures de froment qu’on faisait moudre aussi était réservée pour les beignets et pour les pâtisseries – tourtons et galettes – qu’on cuisait avec le pain. Cependant l’habitude était de pétrir avec cette farine-là une petite miche ou ribate d’odeur agréable – mie blanche et croûte dorée – réservée pour la soupe de ma petite sœur Marinette, la dernière venue, et pour ma grand’mère, les jours où sa maladie d’estomac la faisait trop souffrir. Maman, à de certains jours, m’en taillait un petit morceau que je dévorais 31
avec autant de plaisir que j’eusse pu faire du meilleur des gâteaux. Régal d’ailleurs bien rare, car la pauvre femme en était avare de sa bonne miche de froment!
La soupe était notre pitance principale: soupe à l’oignon le matin et le soir, et, dans le jour, soupe aux pommes de terre, aux haricots ou à la citrouille, avec gros comme rien de beurre. Le lard était réservé pour l’été et pour les jours de fête. Avec cela, des beignets indigestes et pâteux d’où les dents s’arrachaient difficilement, des pommes de terre sous la cendre et des haricots cuits à l’eau, à peine blanchis d’un peu de lait. On se régalait les jours de cuisson à cause du tourton et de la galette; mais ces hors-d’œuvre étaient vite épuisés. Ah! les bonnes choses n’abondaient guère!
[1] Déformation locale du mot «bruyère» s’appliquant à la plupart des terrains incultes.
[2] Synonyme de haie, ce terme est toujours employé dans le langage commun. On dit aussi «une trasse».
III
Ce fut comme pâtre dans la Breure que je commençai à me rendre utile. Le troisième été après notre installation au Garibier, la Catherine, ayant dépassé ses douze ans, dut remplacer la servante que ma mère avait occupée jusqu’alors; elle lâcha donc les brebis pour les besognes d’intérieur et les travaux des champs. J’allais avoir sept ans, on me confia la garde du troupeau.
Avant cinq heures, maman me tirait du lit et je partais, les yeux gros de sommeil. Un petit chemin tortueux et encaissé conduisait à la pâture. Il y avait de chaque côté des bouchures énormes sur de hautes levées, avec une ligne de chênes têtards et d’ormeaux aux racines noires débordantes, à la ramure très feuillue. Cela faisait cette «rue creuse» toujours assombrie et 32
un peu mystérieuse – si bien qu’une crainte mal définie m’étreignait en la parcourant. Il m’arrivait d’appeler Médor, qui jappait en conscience derrière les brebis fraîchement tondues, pour l’obliger à marcher tout près de moi; et je mettais ma main sur son dos pour lui demander protection.
A la Breure, en présence du large horizon je respirais plus à l’aise. Vers le levant, vers le midi la vue s’étendait, par delà une vallée fertile de grande importance, jusqu’au coteau dénudé, au gazon roussi, qui précédait le bois de Messarges. Quelques champs de culture se voyaient au nord. Au couchant, régnait la forêt peuplée là de grands sapins aux troncs suintants de résine qui m’envoyaient leur senteur âcre.
Mais la Breure elle-même était suffisamment vaste – et magnifique par beau temps à l’heure matinale où j’y arrivais. La rosée, sous la caresse du soleil, diamantait les grands genêts dont la floraison vigoureuse nimbait d’or la verdure sombre; elle se suspendait aux fougères dentelées, aux touffes de pâquerettes blanches dédaignées des brebis, aux bruyères grises, et masquait d’une buée uniforme l’herbe fine des clairières. Cependant que des bouchures, des buissons et de la forêt s’élevaient sans fin des trilles, vocalises, pépiements et roucoulements, tout le concert enchanteur des aurores d’été.
Pieds nus dans des sabots plus ou moins fendillés et informes, jambes nues jusqu’aux genoux, je sillonnais mon domaine en sifflotant, à l’unisson des oiseaux. La rosée des arbustes mouillait ma blouse et ma culotte dégoulinait sur mes jambes grêles. Mais ce bain journalier ne m’était pas défavorable, et le soleil avait vite fait d’en effacer les traces. Je craignais davantage les ronces rampant traîtreusement au ras du sol, sous le couvert des bruyères; souvent j’étais arrêté, griffé cruellement par quelqu’une de ces méchantes; j’avais toujours le bas des jambes ceinturé de piqûres, soit vives, soit à demi guéries.
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J’emportais dans ma poche un morceau de pain dur avec un peu de fromage et je cassais la croûte sur une de ces pierres grises qui montraient leur nez entre les plantes fleuries. A ce moment, un petit agneau à tête noire, très familier, ne manquait jamais de s’approcher pour attraper quelques bouchées de mon pain. Mais un second prit l’habitude de venir aussi, puis un troisième, puis d’autres encore – ils auraient mangé sans peine toutes mes provisions, si j’avais voulu les croire. Sans compter que Médor, s’il n’était pas à la poursuite de quelque gibier, venait aussi demander sa part; même il bousculait les pauvres agnelets – sans leur faire de mal, d’ailleurs – afin d’être seul à me regarder de ses bons grands yeux suppliants. Je lui jetais au loin, pour le faire s’écarter, de tout petits morceaux, et les bêleurs profitaient vite de cet instant pour venir happer dans ma main ce que je voulais bien leur distribuer.
Cela m’amusait, et aussi beaucoup d’autres épisodes de moindre importance. Je regardais voler les tourterelles, détaler les lapins; je faisais le tour du terrain, suivant les bouchures, pour trouver des nids; je saisissais dans l’herbe un grillon noir ou une sauterelle verte que je martyrisais sans pitié; ou bien, plaçant sur ma main l’une de ces petites bestioles au dos rouge tacheté de noir que les messieurs nomment «les bêtes à bon Dieu» et qu’on appelle ici des «marivoles» je lui chantais le refrain appris de la Catherine:
Marivole, vole vole;
Ton mari est à l’école,
Qui t’achète une belle robe…
S’envoler au plus vite était bien pour la pauvrette le meilleur parti: elle risquait fort à demeurer d’être mise en piteux état…
Tout de même je trouvais parfois le temps bien long. J’avais 34
ordre de ne rentrer qu’entre huit et neuf heures, quand les moutons, à cause de la chaleur, se mettent à groumer, c’est-à-dire se tassent, tête baissée, dans quelque coin ombreux. Rentrant trop tôt, j’étais grondé et même battu par ma mère qui ne riait jamais et donnait plus volontiers une taloche qu’une caresse. Je restais donc jusqu’au moment où l’ombre du frêne, à droite de l’entrée, s’allongeant perpendiculairement sur la claie, annonçait huit heures.
Mais attendre jusque-là et, le soir, attendre dans cette même solitude la nuit tombante, quel dur calvaire! Parfois, pris de peur et de chagrin, je me mettais à pleurer, à pleurer sans motif, longtemps… Un froufroutement subit dans le bois, la fuite d’une souris dans l’herbe, un cri d’oiseau non entendu encore, il n’en fallait pas davantage aux heures d’ennui pour faire jaillir mes larmes.
Ma première grande terreur ne survint pourtant qu’après plusieurs semaines. C’était au cours d’une chaude après-midi où des bourdonnements endormeurs d’insectes bruissaient dans l’atmosphère lourde. Déambulant les yeux ensommeillés au bord du fossé qui longeait le bois, j’aperçus soudain un grand reptile noir gros comme un manche de fourche et presque aussi long, – sans doute une couleuvre. Mais, n’ayant jamais vu que quelques lézards et quelques orvets, ayant entendu parler des vipères comme de «mauvaises bêtes» particulièrement dangereuses, je me crus en présence d’une énorme vipère noire. Je battis en retraite d’abord, puis revins à petits pas prudents avec le désir de la voir encore: elle avait disparu.
Un quart d’heure après, ayant oublié déjà cet incident, j’étais assis à quelque distance, en train de taillader avec mon couteau une branche de genêt quand je revis la vipère noire qui rampait dans les bruyères, venant de mon côté très vite. Instinctivement, je me pris à courir dans la direction des moutons. Hélas, j’avais compté sans les ronces traînantes. Avant 35
que j’aie parcouru vingt mètres, il s’en était trouvé une pour m’entraver et me faire tomber. Affolé, sanglotant et tremblant, je n’eus pas tout d’abord la force de bouger. Et voilà que je sens un attouchement singulier sur mes jambes nues, et qu’au derrière de la tête quelque chose de frais m’effleure… Je crus que la vipère noire m’ayant rejoint s’étirait sur mon corps. Sous le coup de l’angoisse immense, je me levai d’un bond. Il n’y avait autour de moi nul agresseur reptilien ou autre, mais seulement deux êtres amis venus pour m’affirmer leur sympathie, me prodiguer leurs caresses: le bon Médor m’avait léché les jambes et le petit agneau à tête noire avait posé son nez sur ma nuque. Je me remis un peu de ma grosse émotion, mais rentrai tout de même, à la nuit tombante, avec des traces de larmes, un visage encore convulsé par les sanglots. Pour le coup, maman m’octroya une tranche de la miche de froment et quelques poires Saint-Jean qu’elle avait trouvées sous le poirier de la chènevière. Je n’en eus pas moins une nuit agitée avec délire et cauchemars: – mes parents durent se lever à plusieurs reprises pour me calmer.
Le lendemain, j’eus licence de longuement dormir; et, comme les foins étaient en passe d’être finis, ma grand’mère me remplaça auprès des moutons pour quelques jours.
Après quoi, le seigle mûr, il me fallut repartir – au-devant d’une nouvelle frayeur, peut-être plus vive encore.
J’assemblais en bouquet avec du chèvre-feuille odorant, des branches fleuries de genêt, des pâquerettes blanches et des bruyères roses, quand un jappement avertisseur de Médor me fit soudain lever la tête. Sortait du bois et s’avançait de mon côté un grand gaillard à barbe noire qui portait sur son épaule un tonnelet au bout d’un bâton.
De par l’isolement de notre ferme, il était rare que j’aie l’occasion de voir des étrangers, sauf pourtant ceux des fermes voisines: les Simon, de Suippière, les Parnière, de la Bourdrie, 36
et, quelquefois, les Lafont, de l’Errain. En voyant venir ce grand noir qui n’était ni de Suippière, ni de la Bourdrie, ni de l’Errain, je fus d’abord frappé de stupeur. Il m’appela:
«Petit! (il prononçait pequi). Eh, pequi, viens voir là!…»
Je songe aux histoires de malfaiteurs et de brigands entendues aux veillées d’hiver. Sans répondre ni attendre plus, je me prends à courir du côté de la barrière. Et me voici dans la rue creuse trottant toujours vers la maison. Cependant l’homme à barbe noire de crier derrière moi:
«Pourquoi te sauves-tu, pequi, je ne veux pas te faire de mal.»
Il me suit toujours, et, rien qu’en marchant de son pas normal, il me gagne de vitesse. Quand je me hasarde à jeter derrière moi un coup d’œil craintif, je le vois qui approche… Et lorsque enfin je débouche dans la cour il est vraiment sur mes talons. N’importe, je me crois sauvé, de par mon refuge à la maison. Surprise! la porte est fermée à clef! Trop las pour courir encore, je me blottis dans l’embrasure, poussant des cris comme si l’on m’égorgeait. L’homme des bois arrivait: il se fit très doux:
«Pourquoi pleures-tu, mon pequi ami? Je ne suis pas méchant, va; au contraire, j’aime bien les pequis enfants.»
Il se prend à me tapoter les joues, et, en dépit de mes larmes, je remarque qu’il a les mains racornies, la figure maigre, et de bons yeux doux sous d’épais sourcils noirs. Il répète sa phrase du début:
«Je ne veux pas te faire de mal…»
Et me demande:
«Où sont donc tes parents?»
Il n’avait pas l’accent du pays; il prononçait textuellement: «Où chont donc tes parents?» alors qu’un de par chez nous aurait dit: «Là voù donc qu’ô sont?…» Cette constatation m’intriguait beaucoup.
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Je ne réponds pas, bien entendu, mais continue à pleurer et crier de plus belle. Tout de même j’étais étonné qu’il ne cherchât pas à me saisir, à m’emporter, et qu’il me parlât doucement avec des caresses. Nous restâmes un moment ainsi, lui très embarrassé, n’osant plus rien dire, moi suffoquant de peur.
Enfin, arrive ma grand’mère qui était allée conduire les vaches dans une pâture lointaine; elle se hâte, mes cris d’effroi lui étant parvenus; pour la suivre, ma petite sœur Marinette, qu’elle tenait par la main, remue plus que de raison ses jambes trop courtes. L’homme s’avance à sa rencontre, s’excuse de m’avoir fait peur involontairement, donne des explications. Il était un scieur de long auvergnat travaillant dans la forêt avec ceux de son équipe. Leur chantier installé de la veille dans une vente très proche de notre Breure, on l’avait délégué pour aller quérir de l’eau. Ma grand’mère lui indiqua la fontaine qui était commune aux deux domaines du Garibier et de Suippière et qui se trouvait dans le pré des Simon, au delà de notre Chaumat. Il alla sans plus tarder y remplir son tonnelet, et, au retour, entra à la maison pour remercier. J’allai me blottir entre l’armoire et le lit de mes parents, refusant obstinément de le regarder et plus encore de reprendre avec lui le chemin de la pâture ainsi qu’il me le proposait. Ma grand’mère eut de la peine ensuite à me décider à rejoindre le troupeau; elle n’y réussit qu’en me reconduisant jusqu’à moitié de la rue Creuse, en me faisant constater que l’Auvergnat n’était caché nulle part, qu’il avait réellement disparu.
Pourtant, cet homme-là finit par gagner ma confiance. Je le revis dès le lendemain, et, bien que sa présence me causât un mouvement instinctif de frayeur, je ne me sauvai pas. Même, voyant qu’il s’approchait de moi, je levai mon vieux chapeau pour le saluer. Alors il se mit encore à me parler doucement et me donna quelques jolies branches de fraisier avec leurs fruits vermeils coupés dans le bois à mon intention. Le jour d’après, 40
quand je le vis apparaître avec son tonnelet, je courus à sa rencontre et l’accompagnai au travers de la Breure, puis dans la rue Creuse jusqu’à mi-chemin de chez nous. Et pendant toute une semaine il en fut ainsi.
Un matin, il me proposa de le suivre jusqu’à son chantier. Ma mère m’avait bien défendu de pénétrer dans la forêt à cause des mauvaises bêtes et je lui obéissais à peu près, surtout depuis l’histoire de la couleuvre[1]. Néanmoins, je consentis tout de suite, l’Auvergnat m’ayant promis d’autres fraises et aussi des copeaux dans lesquels je pourrais découper à l’aise des semblants de petits bonshommes et des outils variés: c’était à cela que je passais maintenant le meilleur de mon temps.
Il nous fallut traverser d’abord la zone des sapins; le sol était jonché de leurs fines aiguilles sèches auxquelles se mêlaient quelques pommes de l’année précédente dont les écailles s’ouvraient grimaçantes. Après, ce furent des chênes et des bouleaux de forte taille dont beaucoup étaient marqués d’un cercle rouge, annonçant leur exécution prochaine. Puis vint un sous-bois épais où la marche était difficile; pourtant, petit comme je l’étais, je me faufilais sans trop de peine dans les traces de mon compagnon qui, d’ailleurs, n’allait pas vite. Mais il laissa revenir trop tôt une branche flexible qu’il avait écartée pour le passage: elle me fouetta le visage et me fit grand mal. J’eus le courage de n’en rien laisser paraître. On a son amour-propre en présence des étrangers!
Pour arriver jusqu’au chantier, il nous fallut bien vingt minutes. Trois hommes travaillaient là, au milieu d’un abattis de chênes géants. Ils avaient de longues barbes et de longs cheveux, et ils manœuvraient de leurs longs bras de longues cognées. Des planches étaient débitées déjà, et des poutres et 41
des solives. Sur un chevalet, une bille énorme était maintenue avec de grosses chaînes. Quatre bidons noirs trônaient côte à côte sur un reste de cendre grise. Une marmite, veuve de son couvercle, gisait à proximité de la cabane de refuge, la «loge», faite de branches et de mottes, dont le toit touchait le sol. Et le ciel projetait sa grande lumière, et le soleil dardait ses rayons vifs sur cet espace découvert, soustrait momentanément au grand mystère environnant. Des bergeronnettes, des hirondelles faisaient la chasse aux moucherons qui s’y ébattaient par essaims nombreux.
Les travailleurs interrompirent l’équarrissage, et, après avoir questionné sur mon compte leur camarade, ils déclarèrent en riant qu’ils feraient de moi un chieur de long; puis ils prirent chacun leur bidon et s’installèrent sur une bille pour manger.
«Soupe de chieur, tu vois, pequi, me dit mon ami; il faut que la cuiller reste piquée dedans.»
En effet, il planta au milieu la cuiller qui n’oscilla pas: c’était une pâtée épaisse sans aucune trace de bouillon. Il eut encore une phrase qui me fit rire et que je n’ai point oubliée:
«Cha tient au corps au moins, chette choupe-là; elle est plus bonne que chelle de chez vous…»
Quand ils eurent tous les quatre vidé leur bidon de soupe, le plus vieux, qui avait la barbe grise, souleva des copeaux et enleva le couvercle de la marmite; un gros morceau de lard rance s’y trouvait, dont il fit le partage. Chacun prit sa portion sur une tranche de pain noir qui ne me parut pas valoir beaucoup mieux que le nôtre, bien qu’il vînt d’un boulanger de Bourbon. Quand ils eurent mangé, ils se rafraîchirent à tour de rôle au tonnelet, qu’ils tenaient suspendu à la force des bras au-dessus de leur bouche renversée et l’on entendait l’eau glouglouter dans leur gorge.
Après qu’il eut fini, le plus jeune déclara, en s’essuyant du revers de sa manche:
«42
Le roi Louis-Philippe n’a peut-être pas déjeuné aussi bien que moi.»
La veille au soir, à Bourbon, où il était allé chercher des outils en réparation, il avait entendu dire que Paris en révolte avait chassé l’ancien roi, que le drapeau blanc à fleur de lis était remplacé par le drapeau aux trois couleurs, et enfin que le nouveau souverain s’appelait Louis-Philippe.
Le chef de chantier, le scieur à barbe grise, avait son opinion.
«Puisqu’on a tant fait que de changer, c’est le pequi Napoléon qu’on aurait dû faire venir.
– Oui, pour qu’il fasse tuer du monde et dévaster des pays comme faisait son père, dit un autre d’un ton ironique.
– C’est une bonne République, que j’aurais voulu, moi, reprit le jeune, une bonne République pour embêter les curés et les bourgeois!
– Allons voir aux fraises, me dit mon ami.»
Nous nous écartâmes un peu dans la clairière entre les géants étendus. Il me découvrit une fraisière encore inexplorée et je pus me régaler tout à l’aise. J’aimais mieux ça que d’entendre les autres parler du drapeau et du roi.
Ils reprirent le travail et je restai encore un moment pour les voir faire, m’intéressant surtout au mouvement continuel de la grande scie que manœuvraient, au sommet de la bille, le vieillard napoléonien et, au pied, le jeune homme républicain. Je me roulai dans l’amas de sciure et m’amusai à en remplir mes poches; je fis une provision de copeaux de choix; enfin, timidement, je manifestai l’intention de m’en retourner.
Mon ami prit la peine de me reconduire jusqu’à la zone des sapins et, avant de me quitter, il posa sur chacune de mes joues son museau barbu.
J’arrivai sans encombre à la lisière du bois et fus heureux de revoir ma pâture avec ses bruyères roses et ses genêts d’or 43
dont le grand soleil amortissait l’éclat. Instinctivement, je cherchais des yeux le troupeau, sans rien voir, hélas! Cela fut cause que je ne pris pas garde au fossé qui limitait notre terrain et que je roulai au fond sur un lit de broussailles d’où je me relevai tout meurtri, tout saignant, la blouse déchirée. Pour la deuxième fois de la matinée, je me montrai stoïque en ne pleurant pas. J’étais d’ailleurs bien trop préoccupé de mes moutons pour m’attendrir sur moi-même. Je me pris à courir au travers de la Breure, comptant les découvrir en train de «groumer» dans quelque coin: mais rien nulle part. Alors je fis le tour des bouchures et j’avisai vers le bas, du côté de la vallée, entre un chêne têtard et une vigoureuse touffe de noisetiers, une brèche accédant à un champ de trèfle dont on avait fauché la première coupe et qu’on laissait repousser pour la graine. Je m’y précipitai et pus voir aussitôt brebis et agneaux en train de se bourrer de trèfle vert, malgré la chaleur.
Mon premier acte fut de crier Médor qui m’avait abandonné dans la forêt pour suivre je ne sais quelle piste: pas de Médor. J’essayai tout seul de les rassembler et de les pousser vers la haie, y parvins après mille peines; mais au lieu de s’engager dans la brèche, ils se glissèrent de chaque côté et s’éparpillèrent de nouveau dans le trèfle. Une deuxième, une troisième tentative pour les ramener échouèrent de même.
Désespéré, je m’en fus tout pleurant vers la maison pour chercher du secours. Ma grand’mère était seule, en train de dorloter ma petite sœur Marinette qui, chétive et souffrante, geignait sans discontinuer. Le premier mot de la bonne femme en m’apercevant fut pour me dire que je ramenais les moutons trop tard. Quand je lui eus avoué, en sanglotant, qu’ils étaient dans le trèfle, elle leva les bras au ciel, avec une lamentation pitoyable:
«Ah là, là, là! Voué-tu possib’ mon Dieu! Sainte Mère de Dieu!… O vont tous gonfler!… O vont tous êt perdus!… 44
Qui que j’vons faire, mon Dieu? Qui que j’vons dev’nir?…»
Elle traversa la cour, monta sur le tertre qui dominait la grande mare entourée de saules et se mit à brailler d’une voix déchirante:
«Ah! Bérot… Aah! Bérot!»
Au quatrième appel, mon père répondit de même par un «Aah!» prolongé. Ma grand’mère lui cria alors de venir bien vite; puis, m’ayant ordonné de rester là pour prévenir mon père, elle se sauva par la rue Creuse dans la direction de la Breure, portant toujours la Marinette dans ses bras.
Mon père ne tarda pas d’arriver; il s’arrêta un instant tout essoufflé, m’interrogeant du regard; et quand je l’eus renseigné, il repartit en courant avec un juron de dépit.
Je le suivis de loin, très tourmenté et toujours pleurnichant. Quand j’arrivai à la pâture, les moutons sortis du trèfle s’en venaient d’un air las, le ventre ballonné, la tête basse, les oreilles pendantes. Derrière, ma grand’mère et mon père se lamentaient de compagnie, disant qu’ils étaient tous gonflés, que pas un n’en réchapperait. Ma grand’mère proposait d’aller chercher, à Saint-Aubin, Fanchi Dumoussier qui savait la prière. Mon père s’inquiétait surtout de faire prévenir, à Bourbon, M. Fauconnet, le maître, et voulait demander à Parnière, de la Bourdrie, qui s’y entendait un peu, de bien vouloir venir percer les plus malades.
Depuis un moment déjà je marchais en silence à côté d’eux quand ils s’avisèrent de me regarder. Le sang des égratignures du fossé, délayé par les larmes, me faisait le visage souillé et ma blouse et ma culotte présentaient de trop visibles accrocs. Ma grand’mère et mon père se méprenant sur les causes de ces avaries, crurent que j’avais, le premier, franchi la haie par fantaisie et qu’ainsi j’étais le seul coupable de la frasque du troupeau. Pour me justifier, je leur contai sans mentir l’emploi de ma matinée. Alors ils jurèrent beaucoup après ce «45
cochon d’Auvergnat» qui m’avait entraîné. La grand’mère ne m’en jugeant pas moins très coupable engageait mon père à me corriger ferme. Lui, toujours pacifique, répondit que ça ne ramènerait rien et me laissa tranquille. Pourtant je n’en fus pas quitte à si bon compte. A la maison, ma mère, rentrée des champs, m’administra plusieurs claques et une bonne fessée qui me firent sauver au fond de la chènevière, dans un grand fossé bordé d’ormeaux, où je boudai et pleurai tout mon soûl. Quand ce fut l’heure du repas, mon parrain vint me chercher pour manger; il ne parvint à me décider à le suivre qu’en me jurant que je ne serais plus ni battu, ni attrapé. Il me dit que Parnière, de la Bourdrie, avait percé les dix bêtes les plus malades et que deux brebis seulement étaient crevées. On comptait pouvoir sauver le reste. Une troisième mourut cependant et un petit par surcroît.
De cette affaire, mon ami l’Auvergnat paya les pots cassés. Quand il revint avec son tonnelet dans le cours de la soirée, ma grand’mère et maman se prirent à l’invectiver, l’accusant d’être cause de ce grand malheur qui allait nous mettre tous sur la paille et lui défendant de reprendre de l’eau à notre fontaine. Le pauvre homme, assez déconcerté, s’excusa très humblement, tendit les bras avec de grands gestes comme pour prendre le ciel à témoin de sa complète innocence – et s’éloigna, jugeant toute explication inutile devant la fureur exaspérée de ces femmes. Il alla quérir l’eau dorénavant à la source de Fontibier, au delà de Suippière, à trois bons quarts d’heure de son chantier. Je ne le revis plus jamais.
Les orages me causèrent aussi, cet été-là, des ennuis sérieux. J’avais l’ordre de rentrer dès qu’il viendrait à tonner fort, parce qu’il est mauvais de laisser mouiller les moutons. Or, un matin, le temps s’assombrit sérieusement du côté de Souvigny. Bientôt des éclairs en zigzag coururent dans ce noir et des grondements en partirent. Je décidai de rallier la maison, après 46
une petite heure de garde. Dans la rue Creuse, entendant moins le tonnerre, j’eus le pressentiment d’une bêtise, mais non point le courage de retourner. A l’arrivée, maman me demande d’une voix dure qu’est-ce qui m’a pris de revenir si tôt; et comme je lui parle de l’orage, elle se met à hausser les épaules, me disant que je n’étais qu’un «bourri» de ne pas savoir encore que les orages ne sont jamais pour nous lorsqu’ils prennent naissance du côté du soleil levant. Pour me faire entrer dans la tête cette vérité élémentaire, elle me gratifia de deux claques et m’obligea à repartir sans plus.
«Qui a été pris, se méfie…» Quand survint un autre orage, je jugeai prudent de ne pas m’emballer, bien qu’il se soit formé sur Bourbon. Sans broncher, je laissai donc passer tous les grondements précurseurs. Mais le fracas allait crescendo; des éclairs impressionnants rayaient le ciel de leurs tortils lumineux: l’orage gagnait sur Saint-Aubin. Bien que j’eusse très peur, je ne me décidai à partir qu’au moment où se mirent à tomber de grosses gouttes espacées. J’étais à peine dans le chemin creux que la pluie augmenta soudain, tomba en averse de déluge, parsemée de grêlons. Les moutons refusaient d’avancer; j’étais ruisselant, transpercé, meurtri et commençais à me faire bien du mauvais sang quand j’aperçus venir mon père, les épaules couvertes d’un sac vide en guise de pèlerine. Il me demanda si j’étais devenu fou pour ne pas rentrer par un temps pareil. A la maison, après qu’elle m’eut fait revêtir des habits secs, ma mère me tarabusta de nouveau.
Ayant été battu pour venir quand il ne fallait pas et battu pour ne pas venir quand il fallait, on comprendra combien par la suite les ciels d’orage me semblaient doublement gros de menaces.
[1] Dans les campagnes bourbonnaises, la dénomination «mauvaises bêtes» s’appliquent surtout aux reptiles.
IV
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Songeant qu’à moins de sept ans m’advenaient ces aventures, comparant mon enfance à celle des petits d’aujourd’hui qu’on dorlote et qu’on choie, et qu’on n’oblige à aucun travail sérieux avant douze ou treize ans, je ne puis m’empêcher de dire qu’ils ont joliment de la chance. En ai-je fait, moi, des séances de plein air pendant qu’eux font leurs séances d’école! Du temps que j’étais berger, j’esquivais les très mauvais jours: car on n’envoie pas les brebis dehors quand il pleut ou neige. Mais quand j’atteignis neuf ans on me confia les cochons et c’en fut fini de cet avantage. Qu’il pleuve ou vente, que le soleil darde ou que la bise cingle, par la neige ou par le gel, il me fallait aller aux champs. Oh! ces terribles factions d’hiver, alors que l’on est enduit de boue tout au long des jambes, que l’on a les pieds mouillés et que le froid étreint, quoi qu’on fasse, en une progression méchante! On ne peut pas s’asseoir; les bouchures dépouillées ne donnent plus d’abri; les doigts gourds et crevassés font mal; un tremblement inconscient vous agite: oh! qu’on est malheureux!
Il y avait toujours deux truies mères qu’on appelait les «vieilles gamelles» et des laitons ou nourrains, plus ou moins, selon les circonstances ou la réussite des portées – une quinzaine en moyenne. Tout cela s’agitait, grognait, fouillait le sol. Quand les truies avaient des petits tout jeunes demeurés à l’étable, elles devenaient particulièrement difficiles à garder, l’instinct de la maternité les poussant à les rejoindre au plus vite. Elles perçaient au travers des bouchures avec une facilité étonnante et il fallait veiller ferme, ruser avec elles pour les 48
empêcher de partir; il était d’ailleurs impossible de les faire rester bien longtemps. Au moins dans ces moments-là s’en allaient-elles tout droit vers la maison. Mais non plus quand les petits, devenus plus forts, les suivaient. Maraudeuses à l’excès, elles arrivaient parfois à pénétrer dans un champ de céréales où il n’était pas commode de les découvrir. Je reçus encore de bonnes taloches quand je ne sus pas préserver de leurs ravages les blés ou les orges.
Après les céréales, les fruits. Mes bêtes connaissaient, dans un rayon de plusieurs kilomètres, tous les poiriers sauvageons grands producteurs. Il ne m’était guère possible d’empêcher leur promenade quotidienne circulaire pour manger les fruits tombés. Les choses continuaient de même à l’époque des châtaignes, des faînes et des glands. En cette période d’arrière-saison il fallait cependant protéger les semailles nouvelles et les pommes de terre non encore arrachées. Les familles parfois se divisaient, chaque bande de petits suivant la mère en des endroits différents. Ou bien les jeunes, trop inexpérimentés, restaient en panne, les uns ici, les autres ailleurs. A certains jours de guigne je ne pouvais arriver à les rassembler tous. Souvent il me fallait, à la tombée de la nuit, repartir au diable à la recherche des manquants.
A tous les embêtements que les cochons me causaient aux champs, venait s’ajouter l’ennui d’entretenir en parfait état de propreté le domicile particulier de ces messieurs. Ils logeaient toujours à l’étroit en des réduits adossés au pignon de la maison, d’un nettoyage difficile à cause des pavés disjoints. Je faisais de mon mieux pourtant; mais la grand’mère, qui avait la manie d’inspecter partout, ne trouvait jamais que ce fût assez propre et poussait les autres à me faire des observations. Je fus giflé certain jour par maman pour avoir mis à des gorets nouveau-nés de la paille trop raide, ce qui risquait, paraît-il, de leur faire tomber la queue…
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Ces petites misères ont suffi à me faire garder de ce temps-là d’assez mauvais souvenirs. Mais ce fut à une foire d’hiver à Bourbon, où j’étais allé avec mon père conduire une bande de nourrains, que m’advint le plus triste épisode de ma carrière de porcher.
V
Mon parrain s’étant fait une entorse, mon frère Louis devait le suppléer pour le soin des bêtes; ma sœur Catherine d’autre part était très enrhumée. Ainsi en arriva-t-on à me désigner pour cette foire, ce qui ne me fit pas déplaisir, bien au contraire. Depuis que nous étions au Garibier, je n’avais jamais quitté le territoire du domaine, si ce n’est pour aller à la messe, à Meillers, les jours de fête, quatre ou cinq fois par an tout au plus. Or, d’avoir traversé Bourbon le jour du déménagement, il m’était resté le souvenir vague et confus d’une ville immense avec de hautes maisons, de beaux magasins et des rues si nombreuses qu’il ne devait pas être facile de s’y reconnaître. J’étais fort content d’aller revoir toutes ces choses étonnantes!
Pourtant, le matin, je trouvai fort désagréable de me lever vers trois heures. Maman, non sans me secouer ferme, m’attifa de mes habits des grands jours – lesquels n’étaient guère luxueux, puisqu’ils avaient servi à mes deux frères avant de m’échoir – et voulut me faire manger la soupe. Mais non! du sable toujours me brouillait les yeux; ma tête trop lourde s’inclinait sur mon épaule ou s’appuyait sur la table. Prévoyant qu’avant peu je regretterais ma somnolence du matin, la bonne femme bourra mes poches d’un morceau de pain et de quelques pommes:
«50
Pour quand tu auras faim, petit!»
Elle m’enveloppa le cou dans un gros cache-nez de laine et me couvrit les épaules d’un vieux châle gris effrangé.
«Tu vas avoir bien froid, mon pauvre Tiennon, ça me fait de la peine de te voir partir par un temps pareil.»
Elle me montrait, ce matin-là, une tendresse inaccoutumée; une douceur attristée passait dans son regard et dans sa voix; j’eus conscience de son amour de mère que sa dureté coutumière dissimulait trop.
A quatre heures, elle nous aida à démarrer hors de la cour les nourrains étonnés – puis s’en retourna nous ayant souhaité bonne vente…
Et ce fut pour le père et pour moi, dans le grand gel de cette fin de nuit, le long trajet par les chemins pétrifiés, biscornus – qui se passa, somme toute, sans trop d’ennui ni de souffrance. Sur les sept heures et demie, nous voici installés au champ de foire, en bonne place, le long d’un mur. Mon père tire d’un petit sac de toile bise, apporté exprès, des poignées de seigle qu’il jette aux cochons pour leur faire prendre patience. Bientôt néanmoins, ils se mettent à grogner à cause du froid; leurs poils se hérissent; il devient difficile de les faire tenir en place.
J’ai bien froid, moi aussi. Succédant à l’activité de la marche le calme de ce foirail est vraiment cruel. Les frissons me gagnent; mes dents claquent; mes pieds s’engourdissent, si douloureux! Puis j’ai l’estomac qui crie famine; mais mes pauvres mains sont tellement raides qu’il me faut les réchauffer à la chaleur de mon corps avant que de pouvoir sortir de ma poche les provisions. Et le cinglement de l’air glacé m’oblige à m’interrompre de manger pour les réchauffer encore.
Mon père a de la peine à s’en tirer, lui aussi. Il bat la semelle constamment, se frotte les mains avec rage, ou bien, avec 51
de grands mouvements de bras, fait le geste de s’étreindre.
Cependant la foire allait son train, assez peu importante d’ailleurs. «Une foire morte,» disaient les habitués. Autour de nous, d’autres cochons – nourrains et petits laitons blancs – grognaient d’avoir trop froid, comme les nôtres. Plus loin, les «cent kilos» protégés par leur graisse, digéraient affalés sur le sol durci, ou se levaient avec une plainte encolérée quand un marchand les frappait de son fouet pour les examiner. A l’autre extrémité de l’enclos, les moutons paraissaient malheureux et malades sous le givre qui mouillait leur toison. On ne voyait pas les bovins assemblés dans l’autre partie du champ de foire qu’un mur séparait de celle où nous étions, mais on entendait leurs beuglements ennuyés, plaintifs. Les gardiens, paysans en sabots de bois, pantalons d’étoffe bleue, grosses blouses et casquettes – avec des cols de chemises très hauts dans lesquels s’engonçaient leurs figures maigres – grelottaient de compagnie et se livraient, comme mon père, à des mimiques diverses pour vaincre le froid. Peu de monde en dehors de ceux-là: seulement quelques gros fermiers en peaux de chèvre, quelques marchands en longs cabans gris ou bleus qui circulaient sans relâche, ayant hâte de terminer leurs affaires pour aller déjeuner dans quelque salle d’auberge bien chauffée. Les oisifs, ceux qui vont aux foires pour tuer le temps, étaient prudemment restés chez eux.
Voici de loin en loin passer M. Fauconnet, notre maître. C’est un homme d’une quarantaine d’années, aux larges épaules, à la figure rasée, un peu grimaçante; de bonne humeur, il sourit volontiers d’un sourire bénin sans franchise; mais quand quelque chose lui déplaît son visage se plisse et devient dur. Il est furieux aujourd’hui, à cause de la nécessité de vendre à bas prix si l’on veut vendre. Il bougonne parce que trois des cochons sont trop inférieurs, disant qu’on aurait 52
mieux fait de les laisser à la maison, que la bande se trouve dépareillée de leur présence.
J’ai toujours froid et commence à trouver le temps long. Mon père me propose bien d’aller faire une tournée en ville, mais je crains de m’égarer, et tous ces gens inconnus qui circulent m’effraient un peu.
Plusieurs tentatives de vente ayant échoué, nous nous disposons à repartir lorsque, sur les dix heures, M. Fauconnet revient en compagnie d’un marchand très loquace. Long débat, entente finale sauf pour les trois petits que le marchand dédaigne. Et le maître n’insiste pas trop pour les lui faire accepter. Il se soucie peu des peines qui résultent pour nous d’avoir à les ramener. Deux grandes heures d’attente sur la route de Moulins où nous devons opérer la livraison des cochons vendus. Station longue et sans charme malgré le froid moins rude en ce milieu de jour.
Le moment venu, des gens de bonne volonté, qui attendaient comme nous pour livrer leurs bêtes, nous aident à effectuer le triage de nos «rebuts». Après le règlement – en pièces d’or que mon père a la précaution de faire sonner une à une sur la chaussée humide – nous retraversons la ville, prenant à côté de la rivière de Burge, une rue montueuse et grossièrement pavée qui débouchait dans le haut quartier sur la place de l’église: c’est de là que partait le chemin de Meillers.
Sur cette place de l’église, au carrefour de la route d’Autry, mon père me laisse seul pour aller remettre aussitôt, selon l’usage, à M. Fauconnet l’argent de la livraison. J’étais bien un peu inquiet de le voir partir; mais il m’avait promis de n’être pas longtemps et de rapporter du pain blanc et du chocolat pour mon goûter; de plus, il voulait demander à M. Vernier, un fermier de Meillers qu’il comptait rencontrer chez notre maître, de me ramener en croupe sur son cheval. Ces promesses m’incitaient à la patience résignée.
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Je jette aux trois gorets le peu de grain qui reste au fond du sachet de toile. Ils s’y intéressent peu et ne tardent pas à me causer du désagrément. L’un se sauve dans le chemin de Meillers qu’il reconnaît sans nul doute, tandis qu’un autre redescend en courant vers la ville. Fort à propos, un homme qui s’en retournait de la foire me vient en aide pour les rassembler. Ils sont tranquilles un moment, pas longtemps. Les voici bientôt pris à courir de côté et d’autre en grognant, et j’ai mille peines à ne pas les échapper. Aux rares instants où ils sont sages, je porte obstinément mes regards sur l’entrée de la ruelle par où mon père s’en est allé, avec l’espoir toujours déçu de le voir réapparaître. Et, de plus en plus, je suis torturé par l’ennui, par le froid, par la faim.
Il y avait longtemps, longtemps que j’étais là, quand j’entendis sonner trois heures à l’horloge municipale – de la tour de la Sainte-Chapelle. Cette tour et les trois autres, plus éloignées, qui sont les derniers vestiges de l’ancien château, assombries naturellement par la patine des siècles, apparaissaient plus sombres encore sous le ciel gris, noyées et presque indistinctes dans la grande brume du soir givreux. Au-dessous, la ville silencieuse, invisible presque, semblait anéantie par l’effet d’une mystérieuse catastrophe. Et cette place, avec ses arbres squelettiques, ses arbustes buissonneux chargés de paillettes blanches, son carré de gazon nu qui craquait sous les pas, son bassin rectangulaire dont les glissades des gamins avaient meurtri la glace terne, cadrait bien avec la tristesse générale. Au fond, l’église, aux massives portes fermées, paraissait hostile à la prière et à l’espoir. A droite, dans un jardin aux murs élevés, un petit château tout neuf, flanqué de deux tours carrées, prenait dans la grisaille un air rébarbatif et hargneux de prison. En bordure du chemin de Meillers, face à l’église, une belle maison à un étage montrait une façade inquiétante de par l’assaut de vilains reptiles noirs – rosiers et glycines bien jolis 54
sans doute à la belle saison. Des chaumières basses accolées, précédées d’une ligne uniforme d’étroits jardinets, contrastaient avec ces immeubles cossus. Maisons de pauvres, – journaliers, vieillards ou veuves – moins une, vers le milieu, dont le locataire était savetier, ainsi que l’attestait la grosse botte suspendue au-dessus de la porte. Côté de la ville, la maison d’angle de la rue pavée servait à la fois d’épicerie et d’auberge: des pains de savon s’apercevaient derrière les vitres de l’imposte; une branche de genévrier se balançait au mur.
Comme l’église, toutes ces habitations restaient closes; elles contenaient sans doute des foyers flambants, des poêles chauds auprès desquels les gens pouvaient se rire de l’hostilité du dehors. L’hostilité du dehors, j’étais tout seul à en souffrir avec mes trois cochons.
Voici s’ouvrir la grille qui accède au jardin du château; deux prêtres en sortent, qui s’inclinent profondément devant la dame encapuchonnée qui les a accompagnés jusque-là. Ils me jettent en passant un regard indifférent, et pénètrent dans la maison aux reptiles noirs – le presbytère sans doute. La porte d’une des chaumières crie sur ses gonds. Une grande femme ébouriffée paraît dans l’embrasure, jette dans son jardinet l’eau d’une casserole. Son gamin, de mon âge à peu près, profite de cet instant pour s’esquiver et se mettre à patiner sur le bassin. Après cinq ou six glissades, il va cogner à la porte du cordonnier en criant par trois fois le nom d’André. Cet André, plus petit, finit par apparaître, et tous deux glissent un long moment de compagnie, tantôt debout et se suivant, tantôt accroupis et se tenant par la main. Mais la grande femme ébouriffée, ayant ouvert sa porte à nouveau, leur enjoint de rentrer, d’un ton qui les détermine à ne pas se le faire répéter. Et me voici seul encore sur la place.
De loin en loin, des cultivateurs passaient; ils s’en allaient marchant vite, ayant hâte de regagner leur logis. Et s’en 55
allaient aussi quelques fermiers à cheval, emmitouflés dans leurs manteaux et leurs cache-nez. L’un d’eux, juché sur un gros cheval blanc, s’arrête en m’apercevant:
«D’où donc es-tu, mon p’tit gas?
– De Meillers, M’sieu, fis-je en balbutiant, les dents claquantes.
– Tu n’es pas le petit Bertin, du Garibier?
– Si, M’sieu.
– Et ton père n’est pas venu te rejoindre?
– Non, M’sieu.
– Voilà qui est fort, par exemple!… Il se sera mis en noce, pardi!… Eh bien, mon garçon, je devais t’emmener; mais dans ces conditions, rien à faire… tu ne peux pas laisser tes cochons. Donne-toi du mouvement, surtout, ne te laisse pas engourdir!»
Après ces judicieux conseils, M. Vernier éperonne son cheval, disparaît bientôt dans le brouillard. Et je reste navré de ce qu’il m’a dit au sujet de mon père:
«Voilà qui est fort, par exemple!… Il se sera mis en noce…»
Cette chose, à laquelle je n’avais pas encore pensé, me semble à présent très vraisemblable. Mon père, lorsqu’il allait à la messe à Meillers, rentrait d’habitude tout de suite après. Mais les jours de foire, il lui arrivait d’être moins sage et souvent j’étais couché avant son retour. Le lendemain, il paraissait mal en train, ennuyé, maussade, et maman le disputait tout en le plaignant d’avoir la tête trop faible, pas assez d’énergie pour résister aux entraînements du hasard.
Dès quatre heures, la nuit vint: elle tombait du grand ciel bas et noir; elle montait de la brume flottant au-dessus du sol, soudain épaissie. Je tremble de froid, de faim et de peur. N’ayant rien mangé de la journée que mon croûton dur et mes pommes, je me sens défaillir. Des grondements remuent 56
mes entrailles, des voiles sombres me brouillent les yeux; le faible poids de mon corps pèse lourdement sur mes jambes molles. Un regret me vient de ne pas m’être plus tôt hasardé à partir seul, bien que le chemin ne me fût guère familier. Mais à présent que s’enténébrait la campagne, j’aurais préféré geler sur place que de me mettre en route. Les cochons, comme moi fatigués, dorment au fond du fossé; j’en profite pour m’asseoir auprès d’eux, refoulant mon chagrin.
Un domestique à face rasée sort du château avec un panier vide, suit à grands pas la ligne des arbres de la place et, par la rue pavée, disparaît vers la ville – d’où il revient un moment après, le panier lourd de provisions, et portant sous le bras un pain long à croûte dorée pour lequel j’eus un regard d’envie.
Cinq heures: c’est la nuit tout à fait. A peine puis-je distinguer une voiture de bohémiens s’éloignant de la ville par le chemin de chez nous. Deux hommes encadrent le malheureux cheval qu’ils frappent à grands coups de bâton. Derrière, trois adolescents loqueteux à souhait baragouinent en une langue inconnue, cependant que de l’intérieur du véhicule s’élèvent des lamentations, des cris d’enfants battus, des voix de mégères exaspérées. J’avais entendu dire que ces gens à réputation équivoque volaient des enfants pour les torturer, en faire des mendigots exciteurs de pitié. Et mon sang de se glacer davantage et mon cœur de se mettre à battre plus que de raison. Mais le groupe défila sans paraître me voir.
Ils ne me virent pas non plus, les deux couples d’amoureux qui suivirent peu après. Ils s’en venaient sans doute de danser dans quelque auberge. Les filles avaient mis leurs capes de travers en leur grande hâte de partir, vu l’heure tardive; les garçons les serraient par la taille en une étreinte que le froid rendait bien excusable.
Le sacristain sonna l’angélus du soir. Le presbytère, les 59
chaumines ayant clos leurs volets, ne laissaient entrevoir que de minces filets de lumière. Il gelait ferme; la brume se dissipait en partie, et c’était maintenant comme un vague crépuscule qui faisait mystérieux et bizarres les objets environnants. Je souffrais moins; mais des voiles sombres brouillaient mes yeux plus fréquemment, et dans mes oreilles tintaient des sons de cloches, comme si l’angélus eût sonné sans fin…
Les cochons, éveillés à nouveau, me donnaient bien du mal à garder. Mais, en dépit de la dépense d’énergie nécessitée par leurs allées et venues, le froid me gagnait les os.
Des jeunes gens, en un groupe bruyant, montaient de la ville. L’un, très grand, marchait en tête, faisant des moulinets avec son bâton. Bras dessus, bras dessous, trois autres suivaient, titubant et se bousculant; les deux derniers, qui s’étaient attardés pour allumer leurs pipes, gambadaient à dix mètres. Celui d’en avant chantait d’une voix forte, brusque et saccadée, un refrain d’ivrogne:
A boire, à boire, à boire,
Nous quitt’rons-nous sans boire!
Interrogation à laquelle les trois du milieu répondirent par un «Non!» formidable. Et tous reprirent, chacun sur un ton différent, avec des gestes drôles:
Les gas d’Bourbon sont pas si fous
De se quitter sans boire un coup!
Ce dernier mot se prolongeait au bis en un «ouou» long à s’éteindre qui battait son plein quand ils me dépassèrent sans soupçonner ma présence dans l’ombre noire du grand mur, au plus creux du fossé.
Quel bon parfum de cuisine m’arrive du château, une délicieuse odeur de viande en train de cuire dans le beurre grésil60
lant. Cela réveille les facultés de mon estomac vide. Il me prend envie de franchir le mur, de crier, de hurler ma misère et ma faim, de demander une petite part de ces bonnes choses. Pour échapper à la tentation, je me rapproche du presbytère.
Mais là aussi, je perçois un bruit de cuillers, un parfum de soupe qui, pour être moins pénétrant que celui de l’orgueilleuse bâtisse neuve, n’en était pas moins suave. Eh oui! partout dans les maisons chaudes sonnait l’heure du repas du soir. Ils dînaient, les bourgeois et les prêtres et aussi les petites gens des chaumières dont la soupe, pour être sans odeur, devait quand même être si douce à l’estomac! Seul, restait sur le chemin, sous le givre et le gel, un petit paysan attifé d’un châle gris qui gardait trois cochons rebutés – un petit paysan morfondu par une faction solitaire de cinq heures et qui n’avait mangé dans toute la journée qu’un morceau de pain et trois pommes; – et ce petit paysan, c’était moi! Ils m’avaient tous vu, ceux du château et ceux du presbytère, et les ménagères des chaumines et leurs petits qui étaient de mon âge; ils m’avaient tous vu, mais sans daigner me faire l’aumône d’une parole de sympathie, sans supposer que je pouvais souffrir. Et pas un n’avait la pensée de venir voir si j’étais encore là dans la nuit…
Sept heures sonnèrent à la Sainte-Chapelle; je compte tristement les coups de timbre frappant l’airain qui, dans le silence de ce nocturne cadre d’hiver, me semblent lugubres comme un glas… Accroupi dans le fossé, je sens mes yeux se fermer, une invincible somnolence m’envahir. Les sensations s’atténuent et la pensée. Quelques souvenirs pourtant hantent mon cerveau quasi mort. Ils se rapportent à ceux de chez nous, y compris le chien Médor – à la forêt, à la Breure, aux êtres, aux lieux qui ont tenu une place dans ma vie d’enfant, et qu’il me semble avoir quittés depuis si longtemps. Cela ne me donne ni regret, ni attendrissement; cela tient plutôt du rêve. 61
Je ne suis plus bien certain d’avoir vécu cette vie passée; j’ai la conviction que je ne la vivrai plus. Je glisse vers la mort et suis sans force et sans volonté pour résister à l’engourdissement final…
Et voilà que je fus tiré de ma torpeur par un bruit de pas connus. Mon père arrivait, toussant, crachant, marchant un peu de travers; mais réellement c’était lui! J’oubliai d’un coup le chagrin, les terreurs, les souffrances, tout le long martyre de cette journée, dans le grand bonheur de le retrouver. Exultant de joie, j’allai me jeter dans ses bras. Lui, dans l’habituel état d’hébétement qui suit l’orgie, parut tout d’abord étonné de ma présence ici. Puis le souvenir lui revint et il m’étreignit à son tour, en un débordant enthousiasme d’amour paternel selon l’habitude chère aux ivrognes d’exagérer toujours leurs impressions. Il pleura, mon pauvre père, de m’avoir laissé toute la journée seul! Il avait dans sa poche un croûton de pain, reste de son déjeuner d’auberge, un morceau de sucre, dernier vestige du café qui avait suivi le déjeuner: je croquai ces débris qui me donnèrent quelques forces. Il voulait aller m’acheter d’autres provisions à l’épicerie-auberge du bas de la place; je m’y opposai. Puisqu’il était là, lui, mon protecteur et mon guide, je ne craignais plus rien et me sentais le courage de marcher jusque chez nous l’estomac vide.
Les cochons circulaient dans le chemin, paraissant, eux aussi, à demi anesthésiés. C’était, à coup sûr, la seule explication de leur sagesse, car je n’avais pas dû faire jusqu’au bout, même inconsciemment, mon office de gardien.
Le retour fut long, silencieux, pénible. Mes yeux se fermaient et mon père, dont je ne lâchais pas la main, me traînait presque. Puis il avait à fouailler toujours les cochons qui lambinaient. Enfin, un moment vint où il dut s’arrêter, s’accoter, le front dans la main, à une clôture de pierres sèches; des hoquets de plus en plus rapprochés le secouèrent; il devait 62
souffrir atrocement; il finit par vomir et put repartir un peu soulagé.
Onze heures passé quand nous fûmes rendus. J’entrai tout de suite à la maison, laissant mon père s’occuper des cochons. Au coin de l’âtre où s’éteignaient les dernières braises, maman veillait toujours en tricotant. Toute la soirée elle avait prêté l’oreille aux bruits du dehors, comptant nous voir arriver, sentant grandir son inquiétude à mesure qu’avançait l’heure. Elle me demanda pourquoi nous nous étions tant attardés. Quand je lui eus fait le récit de la journée, elle se prit à me plaindre, à me dorloter, en même temps qu’elle foudroyait de son plus mauvais regard mon père qui venait d’entrer. Puis elle parut ignorer sa présence, ne lui prêta aucune attention. D’ailleurs, il se coucha sans un mot. Je mangeai un reste de soupe, un œuf cuit sous la cendre. Ce régal me réconforta; mais tout de même je ne pus guère dormir…
Il me fallut plus d’une semaine pour me remettre de cette journée et du gros rhume gagné pendant ma trop longue faction. Mais il fallut à mon père et à maman bien plus de temps encore pour en revenir à leurs relations normales.
VI
Vint le moment où je dus aller au catéchisme: ce fut mon premier contact avec la société. La société, pour la circonstance, était représentée par un vieux curé à la mine rose et aux cheveux blancs, et par cinq gamins, dont quatre étaient, pour le moins, aussi sauvages que moi. Seul, Jules Vassenat, le fils du buraliste-aubergiste, semblait moins 63
emprunté – qui allait en classe quelquefois à Noyant, le gros bourg le plus proche. Les écoles étaient loin les unes des autres à ce moment, et seuls les quasi-bourgeois pouvaient y envoyer leurs enfants; car les annuités étaient chères.
Le catéchisme des garçons se faisait à huit heures du matin. Comme il y avait une bonne lieue du Garibier à l’église, il me fallait partir de chez nous l’hiver avant qu’il fasse jour. Par les temps de gel je m’en tirais bien, sauf qu’il m’arrivait souvent de buter dans les chemins cahoteux et même de m’étaler… Mais par les temps humides, la boue pénétrant dans mes sabots crottait mes «chausses» de laine, ce qui me rendait très mal à l’aise durant la séance. Sans compter que de me voir si «patouillé» le curé se fâchait. A vrai dire, il ne ménageait pas davantage mes camarades, guère plus favorisés que moi sous le rapport des chemins. D’un caractère très emportant, il s’emballait à fond quand nous n’étions pas sages ou quand nous répondions de travers à ses questions:
«Sac à papier! jurait-il. Voleur de grain!»
Et il nous donnait sur la tête de grands coups du plat de son livre. Mais ses colères passées, il en arrivait à nous dire des «goguenettes[1] » et à rire avec nous. Telles attentions délicates rachetaient largement ses sévérités passagères. C’est ainsi qu’à l’occasion d’un mariage il nous partagea la brioche bénite à lui offerte par les jeunes époux; qu’il nous distribua des dragées au lendemain d’un baptême; et nous gratifia, le 31 décembre, d’une orange chacun, en nous priant de ne pas aller l’embêter le lendemain pour la bonne année. Brave homme au demeurant, familier avec tout le monde, jovial et sans malice, ayant son franc-parler, même avec les riches. Nullement un léche-pieds comme j’en ai tant vu depuis.
Je ne pouvais guère rentrer du catéchisme avant dix heures, 64
mais il était souvent plus tard – en raison de mes parties avec un camarade, Jean Boulois, du Parizet, qui s’en venait un bout de chemin avec moi.
Nous passions non loin du village sur la chaussée d’un grand étang, juste à côté du moulin, et nous arrêtions chaque fois pour voir tourner la roue motrice, entendre le grincement des meules, le tic tac du mécanisme. Nous trouvions amusant aussi de voir partir les garçons avec leurs gros chevaux portant à dos la farine des clients; ils rapportaient de même le grain à moudre. Nulle carriole encore en raison de l’absence de routes.
L’ingénieux Boulois avait toujours à me proposer des distractions nouvelles. Il m’entraîna le long d’un ruisseau où croissaient des arbustes dont les fruits, semblables à des grains de corail, nous servirent à faire des colliers. Il m’apprit à faire des pétards de sureau et des «merlassières» pour prendre les oiseaux en temps de neige. Nous cherchâmes des prunelles qui, une fois gelées, sont mangeables. Ainsi, nos trajets de retour duraient longtemps: je finis par ne plus arriver qu’à onze heures au lieu de dix et contais à maman que le curé nous gardait de plus en plus tard.
«Allons, mange vite la soupe, faisait-elle; tes cochons s’impatientent à l’étable; il y a deux heures qu’ils devraient être aux champs!»
Je repartais alors dans la Breure ou dans quelque jachère pour une bien longue séance de garde: la solitude me pesait plus qu’avant…
Mais n’eus-je pas l’imprudence de ne rentrer qu’à midi certain jour? Cela mit tout le monde en éveil. Le dimanche suivant, maman s’en fut trouver le curé qui lui dit que nous étions toujours libres à neuf heures. Elle me tança d’importance et il me devint impossible de continuer à lambiner. Passé dix heures et quart, dernière limite, j’étais sûr d’être attrapé…
En mai 1835, après ma deuxième année de catéchisme, le 65
bon curé blanc me fit faire la communion. Étant camarade avec mon ami Boulois, je fus après la messe, en compagnie de mon père, de ma mère et de mon parrain, déjeuner au Parizet. Maison aisée, repas copieux: il y avait une soupe au jambon, du lapin, du poulet, de la miche de froment toute fraîche, de la galette et de la brioche; il y avait du vin – j’en bus bien un verre entier – et du café, que je ne connaissais pas encore. Je dus abuser un peu de toutes ces bonnes choses; toujours est-il que je fus indisposé à la cérémonie du soir et mal à l’aise encore durant la nuit.
J’ai pu me convaincre souvent, depuis, que tout plaisir se paie – d’une rançon parfois très amère.
[1] Anecdotes. Bons mots.
VII
Nouveau festin au mois de novembre de cette même année à l’occasion de la noce de mes deux frères.
Baptiste, l’aîné, qui était mon parrain, touchait à ses vingt-cinq ans. Louis en avait vingt-deux. Pour les sauver du service, mon père les avait assurés à un marchand d’hommes avant le tirage au sort.
Le service militaire, alors d’une durée de huit ans, semblait une calamité sans nom. Maman disait souvent, en parlant de mes frères, qu’elle préférerait les voir mourir que partir soldats. C’est que les partants, assez rares, victimes du sort et de la misère, gagnaient à pied leur garnison lointaine et ne reparaissaient généralement qu’à l’expiration de leur congé, après un nombre infini de déplacements et d’aventures. Or dans nos campagnes, on n’avait pas la moindre notion de l’extérieur. Au delà des limites du canton, au delà des distances connues, c’étaient des pays mystérieux qu’on s’imaginait dangereux et 66
peuplés de barbares. Sans compter que le souvenir persistait des grandes guerres de l’Empire où tant d’hommes étaient restés! Pour toutes ces raisons l’idée de la conscription tarabustait les parents de longues années à l’avance.
En s’assurant avant le tirage, ça coûtait cinq cents francs à peu près, alors que si l’on s’exposait à être pris on ne s’en tirait pas à moins de mille ou onze cents francs. Maman, à force d’économie, rognant sur le sel, sur le beurre et sur tout, accumulant patiemment gros sous et petites pièces, était arrivée à rassembler les mille francs nécessaires à l’assurance préalable de ses deux aînés. Résultat dont elle se montrait heureuse et fière.
Mes frères épousaient les deux sœurs, les filles de Cognet, du Rondet. Louis ne s’était décidé qu’au dernier moment à demander la Claudine Cognet, car il avait plus près de chez nous une petite bonne amie avec laquelle il voulait bien se marier. Mais notre mère lui avait fait entendre qu’étant sans doute appelé à vivre toujours avec son frère, mieux valait qu’ils eussent les deux sœurs pour femmes: ce serait dans la communauté une garantie de concorde. Et comme elle avait sur lui beaucoup d’ascendant, elle finit par le ranger à son avis.
Comme j’étais trop jeune pour faire partie du cortège, on me fit rester à la maison le jour de la noce avec ma grand’mère et la Marinette. J’allai même garder les cochons comme de coutume, mais les ramenai de bonne heure sachant bien que, dans le remue-ménage général, on ne s’en apercevrait pas.
Le dîner se préparait sous la direction d’une cuisinière de Bourbon qu’aidaient maman, rentrée sitôt la fin de la cérémonie, la mère Simon, de Suippière, et la servante de la Bourdrie. Tout était sens dessus dessous. On avait monté les lits au grenier. Une grande table faite de planches posées sur des tré67
teaux coupait en deux, diagonalement, la pièce. Les volailles sacrifiées la veille, les viandes apportées par le boucher de Bourbon cuisaient dans les marmites ou rôtissaient au four, exhalant des parfums tentants. Je me régalai avec des abattis et de la brioche appétissante fleurant le beurre frais.
Ceux de la noce arrivèrent comme il faisait nuit. Ils avaient dansé tout l’après-midi, chez Vassenat l’aubergiste, entraînés par les deux musiciens: un vieux maigre qui manœuvrait avec conviction le tourniquet d’une vielle, et un joufflu au nez cassé qui jouait de la musette. Le déjeuner du matin pris hâtivement au Rondet, avant le départ pour Meillers, paraissait à tous vraiment lointain. Si bien que le dîner commença presque aussitôt.
La grande table se trouvant être insuffisante, on en dressa une petite pour les enfants, au coin de la cheminée. Il y avait les deux plus jeunes enfants de l’oncle Toinot, trois ou quatre de la parenté de mes belles-sœurs, puis des voisins: les deux gas de Suippière, le Bastien et la Thérèse, de la Bourdrie. Placé à côté de la Thérèse j’admirais ses joues fraîches et les quelques mèches de ses cheveux blonds que n’emprisonnait pas son bonnet d’indienne. Mais cet envahissement d’étrangers m’intimidant plus encore qu’à l’ordinaire je ne lui faisais guère d’avances. Mes compagnons de table n’étaient d’ailleurs pas plus loquaces que moi. Si nous restions quasi silencieux, nous n’en faisions pas moins honneur aux plats. Maman vint s’installer avec nous, s’occupa de nous surveiller, de nous servir, ce en quoi elle eut bien raison, car, sans elle, nous nous serions certainement trop bourrés.
A la grande table, par contre, les conversations allaient s’animant. Tout le monde parlait fort. Et plus fort que tous s’exprimait l’oncle Toinot qui plaçait son drame de guerre réservé aux grandes occasions: il s’agissait d’un Russe par lui «occis».
«68
C’était l’avant-veille de la Bérésina, un jour qu’il faisait rudement froid, sacré bon sang! Voilà qu’on nous envoie une vingtaine en reconnaissance pour fouiller un petit bois de sapins sur la gauche de la colonne. On ne voyait rien, on ne s’attendait à rien – quand tout à coup, d’une espèce de ravin, des Cosaques surgissent, en veux-tu, en voilà, qui nous canardent en criant comme des sauvages et tâchent à nous cerner… Alors, nous faisons jouer la baïonnette – et pas pour de rire, je vous en réponds! Le chef de ces salauds avait une sale tête, j’aurais aimé lui mettre les tripes au vent… Mais comme je le z’yeutais, je m’avise qu’un grand gargan avec une barbe à poux me guettait aussi, crosse levée… J’évite le choc par un saut de côté; je lui fiche un coup de tête dans le ventre si violent qu’il brancholle et s’abat dans la neige. Alors, voyant ma baïonnette viser sa poitrine, il me regarde de ses deux grands yeux blancs épouvantés que je n’oublierai jamais:
«Francis bono!… Francis bono!…» suppliait-il.
«Ça voulait dire «Bon français» et le regard ajoutait: «Ne me tue pas!…»
«Mais avec la misère qu’on avait par ce froid du diable et rien à bouffer que des morceaux de cheval mort tout crus quand on en pouvait attraper, on se foutait bien de la pitié! Je n’eus qu’une pensée féroce: «Oh ça, mon vieux cochon, tu peux «chialler». Tu ne m’aurais pas ménagé, toi, si je ne t’avais pas vu à temps.» Et v’lan! ma baïonnette le traverse comme un pain de beurre!»
Un frisson d’horreur courut autour de la tablée, un instant silencieuse. Tous les regards se portèrent sur cet homme qui avait tué un homme! Lui jouissait de son triomphe. Il but deux verres de vin et, pour retenir l’attention, se mit à chanter des chansons de l’armée, très malhonnêtes, qui faisaient rougir les filles, déchaînaient de gros rires et nous intriguaient, nous, les enfants, si bien que la grand’mère lui reprocha de n’être 69
pas convenable. Mais il était trop heureux d’accaparer l’attention pour tenir compte de ses avis.
La porte extérieure s’ouvrit sous une poussée brusque. Une dizaine d’individus drôlement attifés entrèrent à la file et se mirent à crier, à gesticuler, multipliant contorsions et grimaces. Ils avaient d’énormes nez postiches dans des figures enfarinées, des costumes hétéroclites, partie hommes et partie femmes. Quelques-uns, avec du noir de charbon, s’étaient fait des moustaches et des rayures par tout le visage. La même exclamation sortit de cinquante bouches:
«Les masques!… Voilà les masques!…»
C’était la coutume de cette époque: à tous les dîners de noce, les jeunes gens du voisinage se présentaient ainsi déguisés, sous le prétexte d’amuser les invités.
Ils continuaient à faire les fous, embrassant les filles qu’ils blanchissaient de farine et noircissaient de charbon. On leur offrit du vin et de la brioche. Après qu’ils eurent bu et mangé, ils se mirent à danser dans l’étroit espace libre avec des entrechats formidables qui soulevaient leurs jupes, des hurlements de sauvages.
Mais les convives commençaient à s’ennuyer à table. Mon père alluma la lanterne; au travers de la cour boueuse, tout le monde le suivit jusqu’à la grange où vite un bal s’improvisa. Dans un coin, sur un entassement de bottes de paille, s’installèrent le vieux maigre avec sa vielle et le joufflu au nez cassé avec sa musette. La lanterne accrochée au milieu, très haut, donnait une clarté bien pauvre et, dans la demi-obscurité, les danseurs avaient un air inquiétant de spectres. Peu leur importait d’ailleurs: masques et convives tournaient à qui mieux mieux ou s’agitaient en cadence dans les multiples figures de la bourrée. Adossés au tas de gerbes, les vieux regardaient en causant et parfois même faisaient la leur. Nous, les gamins, courions au travers des danseurs, nous poursuivant, 70
nous chamaillant. A un moment où nous étions sages, mon parrain et sa femme nous taquinèrent.
«Il faut danser, les petits: c’est une bonne occasion pour apprendre.»
Et comme nous baissions la tête sans répondre, mon parrain reprit:
«Allons, Tiennon, attrape la Thérèse et fais-la tourner…»
Il y mit de l’insistance, et malgré notre confusion il nous fallut partir. La tête nous vira bien un peu; nous donnions dans les grands qui nous rejetaient à droite et à gauche; mais nous allâmes jusqu’au bout quand même, et quand ce fut fini, voyant les autres embrasser leurs danseuses, je mis deux gros baisers sur les joues roses de la Thérèse, ce dont mon parrain me taquina fort. Mais ce premier essai m’avait donné de l’audace et je me mêlai ensuite à presque toutes les danses.
La lanterne ayant usé son combustible s’éteignit soudain, et dans la grange enténébrée ce furent des cris d’effroi et de gaîté, des bousculades, des rires – coupés d’exclamations ironiques.
«Baptiste, gare ta femme!
– Louis, je te vole la Claudine!
– Pauvres jeunes mariés, où en sont-ils?»
La première surprise passée, les chuchotements, les bruits d’embrassade se multiplièrent; des baisers anonymes autant qu’audacieux provoquaient des cris effarouchés, des fuites éperdues, des supplications, des soupirs.
Sur l’ordre des mariés, je fus à la maison quérir de la lumière. Les vieux qui, depuis un moment, avaient quitté le bal y étaient attablés de nouveau, buvant, chantant, s’empiffrant de volaille rôtie. L’oncle Toinot, tout à fait ivre, dormait comme un sonneur, le front sur la table.
La grange éclairée à nouveau, les danses reprirent, se continuèrent jusqu’à deux heures du matin. Seulement les jeunes mariés avaient filé plus tôt, en douceur, pour gagner Suippière 71
où ils devaient coucher. Quelques-uns des invités reçurent aussi l’hospitalité chez les voisins. Les autres restèrent chez nous: les femmes et les enfants au grenier – où maman avait établi des lits de fortune –, les hommes au fenil, où on avait disposé à leur intention de vieilles couvertures, des sacs usagés.
Les jeunes garçons voulurent rester debout par bravade. Ayant bu et mangé à satiété, ils se répandirent dans la cour et firent mille sottises – comme de cacher les outils, de démonter l’araire, de bousculer le char à bœufs dans l’abreuvoir, d’enlever des jougs les liens de cuir et de s’en servir pour lier Médor sur la brouette qu’ils suspendirent aux branches hautes d’un poirier. Si lamentablement gémit le pauvre chien que mon père dut se lever pour le libérer, non sans peine. Cependant que les héros clôturaient leurs exploits en plaçant sur le chemin des mariés de grands bâtons fourchus, dont je ne compris pas à ce moment le sens. Au jour, rentrés à la maison, ils harcelèrent ma mère déjà levée pour obtenir de la «soupe frite». Tout cela entrait dans les traditions du moment, un peu modifiées depuis quant aux détails – le fond restant le même.
Le cortège se reforma vers neuf heures pour aller chercher les mariés, et il y eut de beaux rires à leurs dépens quand on passa à proximité des emblèmes. Mais je ne fus pas témoin de la scène, ayant dû aller garder les cochons comme si de rien n’était. Quand je revins, le déjeuner s’achevait dans une gaîté un peu factice. La fatigue se lisait sur les figures tirées aux gros yeux somnolents. Il y eut encore une petite sauterie dans la grange – courte et sans entrain d’ailleurs, mise à part la ronde finale du «torchon».
Et les invités se retirèrent avant la nuit emportant des restes de galette et de brioche offerts par maman.
Il y eut bien du mal ensuite, plusieurs jours durant, pour remettre toutes choses en place.
VIII
72
Après ce double mariage, il se trouva que notre ménage fut très fort, surtout en femmes. Ma grand’mère, ma mère, la Catherine, mes deux belles-sœurs, cela les faisait cinq, toutes capables de travailler. Il y avait en plus ma petite sœur Marinette qui touchait à ses dix ans: mais la pauvre gamine était innocente. On mettait cela sur le compte d’une mauvaise fièvre qu’elle avait eue toute jeunette, – à la suite de quoi elle s’était élevée chétive et malingre, gênée dans son développement au physique aussi bien qu’au moral. Elle zézéyait, difficile à comprendre. Et nulle idée ne se faisait jour en son cerveau – même elle avait de la peine à saisir les moindres choses. – Elle ne répondait que par monosyllabes, ne tenant guère de conversation qu’avec Médor et les chats avec lesquels elle se plaisait à jouer. Les reproches la laissaient indifférente; les événements les plus graves ne l’émouvaient point; mais elle riait parfois sans motif, longuement. Sa compréhension devait rester toujours celle d’un enfant en bas âge.
Je commençai alors à me familiariser avec toutes les besognes. En fin d’hiver et au commencement du printemps, voire jusqu’en mai alors qu’on labourait les jachères à ensemencer en octobre, je devins toucheur de bœufs ou «boiron». J’amenais d’ailleurs les cochons qui, s’occupant à chercher des vers dans le sillon en cours, demeuraient à peu près sages.
Nous venions à neuf heures, après le pansage du matin – mon parrain et moi – et restions jusqu’à trois ou quatre heures de l’après-midi. Une longue gaule aiguillonnée me servait à diriger les bœufs qui s’appelaient Noiraud, Rougeaud, Blanchon et Mouton. Les deux premiers appartenaient à cette 73
race d’Auvergne dont j’ai parlé déjà: – il y en avait un couple au moins dans chaque ferme, les bœufs blancs du pays n’étant pas assez robustes, disait-on, pour faire tout le travail. Ils se comportaient bien, les Mauriats, ayant la force et l’expérience de l’âge. Mais les deux blancs, jeunes encore, avaient besoin d’être tenus de près. La marche était fatigante sur cette terre remuée, à cause surtout des petits cailloux dont mes sabots s’emplissaient vite. Quand je m’ennuyais trop à toucher, je demandais à mon parrain de me laisser tenir un peu le manche de l’araire. Hélas! malgré toute ma bonne volonté, le manque d’habitude et le manque de force, ou bien un faux mouvement des bœufs, étaient cause que je laissais quelquefois dévier l’outil. Alors mon parrain, assez emportant et très pointilleux sous le rapport du travail, me le reprenait vite, non sans me qualifier de «bon à rien». Pourtant, la chose lui arrivait bien, à lui aussi, quand il tenait le manche; mais il prétextait alors que je conduisais mal les bœufs, et parfois il me giflait… Ainsi compris-je qu’avec les meilleures raisons du monde, les faibles ont toujours tort, et qu’il est triste de travailler sous la direction des autres.
Je comptais souvent le nombre des sillons labourés au cours de l’attelée, supputant, par comparaison au travail des jours précédents, quand viendrait l’heure de partir. En arrivant à la bouchure dans laquelle s’ouvrait la barrière ou «claie» du champ, j’épiais à la dérobée la physionomie de l’aîné – presque toujours impénétrable, et je devais retourner les bœufs, faire un long tour encore, au bout duquel m’attendait une nouvelle déception plus profonde de toute la croissance de mon espoir. D’ailleurs, le plus souvent, mon parrain attendait pour partir qu’on appelât de la maison: car il n’avait pas de montre et, par les temps sans soleil, rien ne pouvait le régler que la besogne accomplie ou le degré de faim qu’accusait son estomac. A cause de l’éloignement des villages, nous enten74
dions même rarement la sonnerie de l’angélus de midi qui, arrivant juste au milieu de la tâche quotidienne, aurait pu nous donner une indication.
Par beau temps, les séances se passaient avec un minimum d’ennui; mais aux mauvais jours, vraiment ça n’en finissait plus. Il me souvient d’un mois de mars où nous labourions dans le champ des châtaigniers, le plus éloigné de nos champs. Le vent assez fort tirait de Souvigny, c’est-à-dire du nord-est. Et il passait des bourrasques avec des averses froides, des giboulées de grésil et de la neige quelquefois. Ces fouaillées-là traversaient mes vêtements, m’enveloppaient d’un suaire glacé; mes mains se teintaient de violet. Un jour que nous étions douchés plus que de raison, des frissons me secouèrent qui n’étaient pas seulement dus au froid. J’avais le front brûlant, l’estomac lourd et de continuelles envies de bâiller. Je me plaignis à mon parrain, parlant de m’en aller. Mais il n’y voulut pas consentir. Cependant une averse plus violente nous ayant immobilisés un instant dans le creux d’un vieux chêne, il prit la peine de m’examiner. Me voyant soudain très pâle et soudain d’un rouge anormal: «Va-t’en bien vite, me dit-il, tu as la fièvre!»
Mes jambes flageolaient, molles et fatiguées; j’eus de la peine à gagner la maison. On me fit tout de suite coucher.
Le lendemain, à la suite d’une bonne suée, j’avais par tout le corps une éruption de petits boutons rouges. Il me souvient que maman me recommandait sans cesse de rester bien couvert sous peine des pires catastrophes…
Après une quinzaine, quand je pus repartir dans les champs, la rougeole passée, avril rayonnait. Il y avait du soleil, de la verdure, des oiseaux chanteurs. Les bouchures se paraient de jeunes feuilles et les cerisiers s’épanouissaient en une délicieuse floraison blanche. La nature en joie semblait fêter ma guérison. Je trouvai du bonheur à circuler, à vivre.
L’hiver d’après mes quinze ans, ayant cessé tout à fait de 75
garder les cochons, je dus agir en homme. On me mit à battre au fléau, à participer au nettoyage des étables.
Les années précédentes, quand j’allais au champ dans la neige, j’enviais les batteurs en grange. Mais quand je dus faire le métier à mon tour, je m’aperçus que ce n’était pas tout rose non plus, que, si l’on conservait les pieds secs, on se fatiguait joliment les bras et qu’on avalait par trop de poussière.
Le battage à cette époque où tout s’écossait au fléau, durait depuis la Toussaint jusqu’au carnaval, voire même jusqu’à la mi-carême, sans interruption presque, sauf quelques journées chaque mois, quand la lune était bonne, pour couper les bouchures, ébrancher les arbres. Dans la journée, l’on battait seulement entre les deux pansages; mais on se reprenait à la veillée. Mon début coïncidant avec une année d’abondante récolte, nous battions chaque soir jusqu’à dix heures à la lueur d’une lanterne. Je ne connais pas de begogne plus énervante que celle-ci. Manœuvrer le fléau, du même train régulier, pour conserver l’harmonie obligée de la cadence; ne pouvoir disposer d’une seconde pour se moucher, pour enlever le grain de poussière qui vous fait démanger le cou – quand on est encore malhabile et non habitué à l’effort soutenu, c’est à devenir enragé! Je n’avais de plaisir que les jours de vannage, quand le gros tas de mélange gris diminuant peu à peu s’engouffrait en entier de la trémie dans le tarare, et que je plongeais mes mains avec délices dans l’amas de grain propre d’une belle couleur d’or…
Les séances de nettoyage des étables, le samedi matin, étaient bien dures aussi. C’est avec Louis que j’effectuais ce travail. Nous avions une grosse civière ou «bayard» de chêne que je trouvais déjà lourde sans qu’elle fût chargée. Munis chacun d’un «bigot[1] », nous piquions avec force dans la 76
couche épaisse de fumier chaud et nous entassions sur la civière des «bigochées» monstres. Louis excitait mon amour-propre:
«Nous en mettons encore un peu, hein? Tu porteras bien; c’est là que nous allons voir si tu es un homme.»
Tenant à me montrer homme, je consentais à laisser grossir le chargement tant et si bien qu’il m’en craquait dans les reins lorsqu’on soulevait… Au début, je m’en tirais pourtant vaille que vaille. Mais après un moment, j’étais en nage et suffoquant. Mes nerfs fatigués, détendus ne pouvaient plus serrer assez les poignées du «bayard» qui m’échappait dans le parcours de l’étable à la pelote de fumier de la cour. On avait beau ensuite modérer le chargement: à tout propos une nouvelle échappade survenait. Alors mon père – ou mon parrain – venait me remplacer, non sans une pointe ironique. Et je m’éclipsais, mécontent, froissé, rageur.
J’ai remarqué depuis que tous les débutants connaissent ces ennuis-là. Quand on commence à travailler, on a tout de suite le désir de faire aussi bien que les grands; mais on manque de force, d’adresse et d’expérience. Les autres font sonner bien haut leur supériorité, conséquence de leur âge; et l’on souffre de leurs railleries sans indulgence.
[1] Fourche recourbée en forme de crochet.
IX
M. Fauconnet venait chez nous tous les quinze jours à peu près, à cheval ou en voiture, selon l’état des chemins. Les femmes se précipitaient pour tenir sa monture, appelaient bien vite mon père qui s’empressait d’ac79
courir – tant loin fût-il – pour lui montrer les récoltes et les bêtes, lui donner toutes explications désirables.
M. Fauconnet tutoyait tout le monde, jeunes et vieux, hommes et femmes. Dans ses moments de grosse jovialité, il allait jusqu’à décoiffer ma grand’mère qui portait ces chapeaux en trois parties – un cône et deux volutes renversées – dits «chapeaux à la bourbonnaise» que commençaient à dédaigner les jeunes.
«Eh bien, tu te maintiens, petite mère? Mais oui, tu as encore bonne mine; tu vivras au moins jusqu’à quatre-vingt-dix ans. Avec ces chapeaux-là, toutes les femmes devenaient vieilles; elles font mal de les changer; les nouveaux sont trop plats; ils ne gardent pas du soleil.»
A ma mère il disait:
«Ta volaille marche, cette année, Jeannette? Je constate que les poulets ne manquent pas; j’en vois plein la cour. Surtout ne leur fais pas manger la farine des cochons et ne leur laisse pas gaspiller le grain dans les champs!»
Il tapotait le ventre de mes belles-sœurs, leur demandant si ça n’allait pas venir: et, à l’époque où elles étaient enceintes, il constatait complaisamment que ça viendrait bientôt. Il prenait par le menton ma sœur Catherine lui disant qu’elle était gentille et qu’il la voulait engager comme bonne.
«Et toi, brigand d’Auvergne, tu deviens aussi long qu’une grande perche», me disait-il.
Il m’appelait «brigand d’Auvergne» en souvenir du jour où j’avais laissé pénétré les moutons dans le trèfle pour m’être allé promener dans la forêt avec le scieur de long auvergnat.
Les mauvaises années, mon père lui adressait force plaintes et lui demandait une diminution de charges. A quoi il répondait:
«Tu te fais toujours du mauvais sang, Bérot: tu ne feras 80
pas de vieux os, mon ami! Une réduction… Mais tu n’y penses pas! Quand tu ne gagnes rien, moi je ne gagne rien non plus, vieux farceur. Et quand ça va bien, est-ce que je t’augmente?»
Lorsqu’il s’agissait, à la Saint-Martin, de régler les comptes de l’année, on s’efforçait de se rappeler à quelle foire on avait vendu des bêtes et à quel prix. Mais personne ne sachant faire un chiffre, il était difficile de se remémorer tout cela de tête, et plus encore de faire les totaux, de déterminer quelle somme exacte restait comme bénéfice. Attentifs, graves, les yeux brillants, mon père, ma mère et mes frères comptaient de compagnie:
«A une foire de Bourbon, en hiver, sept cochons à vingt-trois francs…
– Ça fait cent soixante et un francs», disait Louis, très habile.
Ma mère ne s’en rapportait pas à lui du premier coup:
«Tu dis cent soixante et un… Est-ce bien ça?… Voyons: sept fois vingt-trois… prenons d’abord sept pièces de vingt francs qui font… qui font… les cinq font cent, les deux quarante: cent quarante francs; il reste sept pièces de trois francs qui font vingt et un; cent quarante et vingt et un font bien cent soixante et un. C’est juste. Après?»
Mon père ayant eu le temps de songer reprenait:
«Nous en avons vendu d’autres le mercredi des Cendres, au Montet. Il y en avait cinq. C’étaient des gros… à trente-huit francs dix sous, je crois bien.»
Alors on se remettait à décomposer:
«Cinq pièces de trente francs, cinq pièces de huit francs, cinq pièces de dix sous…»
Cela durait des soirs et des soirs. Lorsqu’on touchait au but il fallait souvent, par oubli des premiers chiffres, tout recommencer. De quoi désespérer d’aboutir jamais… On finissait 81
pourtant par se mettre d’accord sans être bien certain, d’ailleurs, du résultat admis.
M. Fauconnet, au jour du règlement, avait vite tranché les questions, lui. Il disait, son papier à la main:
«Les achats se montent à tant, les ventes à tant; il te revient tant, Bérot…»
Les mauvaises années, cette somme était insignifiante; il y eut même déficit à deux ou trois reprises. On ne touchait jamais plus de deux ou trois cents francs. Souvent mon père, ayant espéré mieux, risquait une observation:
«Monsieur, je croyais pourtant avoir à toucher davantage…»
Le visage du maître prenait tout de suite un mauvais plissement:
«Comment davantage? Est-ce que tu me prends pour un voleur, Bérot? S’il en est ainsi je vais te prier de chercher un autre maître qui ne te vole pas.»
Et le pauvre homme, alors, très humblement:
«Je ne veux pas dire cela, monsieur Fauconnet, bien sûr que non!
– A la bonne heure, parce que, tu sais, les laboureux ne manquent pas: après toi, un autre.»
Si la différence s’accusait trop considérable, Fauconnet daignait expliquer un report au compte prochain des ventes du mois d’octobre «pour le cas où la campagne future serait moins satisfaisante», expliquait-il. Cela lui laissait pour l’année entière la jouissance de cet argent qu’il aurait dû nous partager aussitôt. Mais bien entendu il fallait accepter de bonne grâce cette combinaison fantaisiste autant qu’illégale, sous peine d’être mis à la porte…
X
82
L’argent, comme bien on pense, était rare à la maison et, jusqu’à dix-sept ans, je n’eus jamais même une pauvre pièce de vingt sous dans ma poche. Pourtant, les jours de sortie, le désir me prenait d’entrer à l’auberge, de voir du nouveau. Nous allions à la messe à tour de rôle, car il n’y avait que deux garnitures d’habits propres pour nous quatre. Mes frères réservaient pour les jours de fête, pour les cérémonies possibles, leurs habits de noces. Cette garniture-là, utilisée toute la vie aux grandes occasions, servait encore de toilette funèbre. Mon père et mon frère Louis allaient au bourg de compagnie; le dimanche suivant, c’était notre tour à mon parrain et à moi.
Or, je voyais que mes camarades de catéchisme commençaient à aller boire bouteille chez Vassenat, et ça m’ennuyait de n’avoir pas d’argent pour les accompagner. Le second dimanche avant le carnaval – dimanche des garçons[1] – il était de tradition pour les jeunes de bien s’amuser. Étant dans ma dix-huitième année, j’osai ce jour-là demander un peu d’argent. Mon père eut un soubresaut et gémit:
«Qu’en veux-tu faire? Si jeune que ça, mon Dieu!»
Ma mère, intervenant, déclara qu’il n’y aurait plus moyen de suffire si je voulais me mettre déjà à manger de l’argent. Je finis pourtant par obtenir quarante sous.
Là-dessus, je pars content comme un roi, la tête haute et faisant bouffer ma blouse avec orgueil. Après la messe, au lieu de m’esquiver, j’aborde franchement Boulois, du Parizet, 83
offrant de payer un litre. Il allait depuis longtemps chez Vassenat, lui, et connaissait tous les habitués. Nous nous trouvons bientôt cinq ou six attablés ensemble. N’ayant pas l’habitude du lieu, je reste d’abord un peu penaud, – entendant avec étonnement les camarades rappeler d’anciennes débauches et passer en revue les filles du pays en faisant sur chacune des commentaires désobligeants ou ironiques.
A la suite de la salle d’auberge, il y avait une salle de danse où préludèrent bientôt le vieux maigre avec sa vielle, et le joufflu au nez cassé avec sa musette. Je m’y rends avec les autres. Les filles entraient par une porte latérale donnant sur une ruelle. Par-dessus leurs grosses robes de bure, elles portaient de petits châles gris ou bruns croisés sur la poitrine et tombant en pointe derrière le dos. Leurs bonnets de lingerie blanche disparaissaient sous des chapeaux de paille ronds, sans bords, garnis de velours noir, avec des brides flottantes. Thérèse Parnière était là, belle fille de seize ans, toujours blonde et fraîche, très développée. Familier avec elle plus qu’avec aucune autre, je la demande pour danser – elle ne dit pas non –. Je tiens ma place, me lance comme un ancien. Et Thérèse reste ma cavalière pendant toute la durée du bal. Entre les danses je rejoins Boulois et les autres; nous regagnons dans la salle d’auberge la petite table où s’alignent nos litres vides; nous buvons une rasade en devisant gaîment, et repartons aux premiers accords de la vielle.
Vers cinq heures, quand s’esquivèrent les dernières filles, nous nous trouvons avoir très faim et demandons du pain et du fromage. Le temps de vider deux nouveaux litres et tout fut englouti. On s’offre le café, puis la goutte. Jamais je n’avais bu autant. Je vois comme en un rêve l’agitation de la salle, les groupes qui, autour des tables, lèvent leurs verres et «font du potin». Lorsqu’on se lève enfin pour partir, je ne me sens pas bien stable. Mais Boulois a la bonne idée de me saisir par le 84
bras; – et quand nous nous quittons, à proximité du Parizet, je puis me tirer d’affaire seul, l’air m’ayant remis d’aplomb.
Chez nous, je pénètre avec fracas dans la cuisine enténébrée – tout le monde couché dès huit heures –. Je bute dans un banc qui s’affale à grand bruit et me prends à monologuer:
«Eh ben, quoi, on dort déjà? C’est pas une vie… Pas sommeil, moi!»
Les deux petits de mon parrain et les trois de mon frère Louis s’éveillent en criant. Maman se lève ainsi que ma belle-sœur Claudine: je cherche à les embrasser.
«Il est soûl!» déclarent-elles de compagnie.
La mère me prépare à manger en gémissant, parce que j’ai dépensé si bêtement ce pauvre argent qui donne tant de peine à gagner. La Claudine donne le sein à son petit dernier, puis le remet dans son berceau et, tout en le berçant, chante pour l’apaiser:
«Dodo, le petit, dodo…
Le petit mignon voudrait bien dormir,
Son petit sommeil ne peut pas venir.
Dodo, le petit, dodo…»
Mais ni les reproches de ma mère, ni ses regrets, ni la mélopée de ma belle-sœur, ni les cris de l’enfant ne peuvent m’émouvoir. Je fais le pantin plus que de raison et tiens tout le monde éveillé pendant une grande heure. Après quoi, m’étant couché, je dors profondément jusqu’au matin.
Au travail, le lendemain, mes frères se gaussèrent à cause de ma triste mine et parce qu’il me fallut aller boire au fossé, tellement j’avais la bouche chaude.
Je n’eus pas l’occasion de recommencer de si tôt. A Pâques, on m’octroya vingt sous seulement. Il me fallut attendre la fête patronale, en juin, pour rattraper une autre pièce de quarante sous.
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Heureusement, on savait à cette époque s’amuser sans argent; on organisait à la belle saison des bals champêtres qu’on appelait les «vijons» et, en hiver, des veillées.
Pour les vijons, on choisissait autant que possible un carrefour ombreux et gazonné à souhait où se réunissaient dans l’après-midi du dimanche jeunes filles et jeunes garçons. Il venait même des gens mariés, des vieillards, des enfants – tous ceux, en un mot, qui se trouvaient de loisir. Quand on pouvait avoir un «berlironneur» quelconque, on dansait agréablement autant qu’on en avait envie: les vieux même faisaient leur bourrée. S’il n’y avait pas de musiciens, les plus dévoués chantaient ou sifflotaient des airs; et ça marchait tout de même. En plus des danses on avait la ressource des petits jeux. On formait un grand cercle au milieu duquel s’agitait une victime aux yeux bandés qui n’était délivrée qu’après avoir deviné qui lui faisait face, qui lui frappait dans la main, ou autre chose dans le même genre. On faisait donner des gages, ce qui permettait d’embrasser les filles. Enfin, pour les hommes sérieux à qui ces plaisirs-là semblaient trop enfantins, il y avait un jeu de quilles où s’organisaient de longues parties. Les amoureux, par exemple, ne pouvaient guère s’isoler: trop de monde, la chose eût été aussitôt remarquée et commentée sans bienveillance. Tout se passait sagement à ces réunions de grand jour.
Les veillées d’hiver donnaient souvent plus de liberté. On prenait rendez-vous un dimanche dans tel domaine et le dimanche suivant dans tel autre. On y dansait, on y jouait, on y riait. Quelquefois, quand ceux de la maison voulaient bien faire les choses, ils offraient une poêlée de châtaignes en fin de soirée. Au départ, sur les minuit, on avait parfois la chance de servir de guide, dans l’obscurité, à l’élue de son cœur, ce qui était tout à fait charmant.
86
Ainsi m’arriva-t-il de faire avec Thérèse Parnière, ma voisine de la Bourdrie. Depuis ma première sortie chez Vassenat, pour ne pas dire depuis la noce de mes frères, je me sentais attiré vers elle. Aux vijons et aux veillées, j’étais son danseur attitré; – par des pressions de mains et des regards tendres, je lui montrais assez mes sentiments. Mais quand il m’arrivait de la rencontrer en dehors de ces réunions, je ne trouvais rien à lui dire que des banalités sur la température et le mauvais état des chemins; et pourtant Dieu sait si le cœur me battait fort!
Ce dimanche-là, il y avait veillée à Suippière et je m’y étais rendu seul de chez nous: – Catherine, souffrante, n’avait pas voulu m’accompagner et mes frères depuis leur mariage ne sortaient plus que très rarement. De la Bourdrie, il n’y avait que Thérèse et son frère Bastien. Je prévoyais bien qu’à l’heure du départ Bastien voudrait accompagner la plus jeune des Lafont, de l’Errain, sa bonne amie de longue date. Je me permis de lui dire en confidence qu’il serait embarrassé à cause de sa sœur.
«Eh bien, reconduis-la donc!», s’empressa-t-il.
Je lui avouai que ce serait mon plus cher désir. Il se mit à rire et reprit:
«Tu n’as qu’à lui demander, badaud, elle sera bien contente.»
Ainsi encouragé, comme nous dansions une polka, je glissai en douce à Thérèse:
«Veux-tu de moi pour conducteur, ce soir?
– Mais oui, si tu veux, fit-elle sans hésiter. Autant toi qu’un autre.»
Selon l’usage, la veillée se termina vers minuit. Tous les invités sortirent ensemble, et dans la cour on se divisa par maisonnées ou par groupements sympathiques. Je rejoignis Thérèse qui, à dessein, s’éloignait de son frère, et nous pénétrâmes 87
dans un grand champ qu’il fallait traverser pour gagner la Bourdrie. Nuit profonde. Le vent d’ouest soufflait violemment par rafales intermittentes. La bruine, qui n’avait cessé de tomber dans la journée, avait rendu le sol glissant. Nous allions avec précaution, bras enlacés, nous retenant mutuellement quand nos sabots dérapaient.
Je gardais le silence, très ému par la nouveauté de la scène. Thérèse dit:
«Il ne fait pas bon s’en aller; il fait aussi noir que dans le cul d’un four. Vrai, on aurait quasi peur…
– Oh bien, quand on est deux…», fis-je timidement.
Et, sur sa joue fraîche, je posai mes lèvres d’un geste brusque.
Il me sembla que mon audace ne l’avait point trop surprise. Pourtant, comme je faisais mine de vouloir l’arrêter:
«Finis donc, va, grand bête!» dit-elle d’un ton plus condescendant que fâché.
Du bras gauche je lui enlaçai la taille, ma main libre emprisonnant les siennes.
«Il y a bien longtemps, Thérèse, que je souhaitais une occasion comme ça pour te proposer de devenir ton bon ami…
– Tu en seras bien avancé… Tu ne veux pas te marier encore, je pense?
– Peut-être sans bien tarder, va…»
Enserrant plus fort et sa taille et ses mains, d’un mouvement brusque je l’obligeai quand même à faire halte:
«Tu voudras, dis?
– Quoi?
– Te marier avec moi?»
Et, fou de désir, sans lui donner le temps de répondre, je l’embrassai de nouveau, longuement. Mes lèvres cherchèrent ses lèvres…
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Elle avait renversé la tête d’un geste instinctif: je la sentis tressaillir.
«Finis, je t’en prie», reprit-elle d’une voix plus faible, quasi suppliante.
Mais elle ne put éviter ma caresse; nos lèvres se scellèrent en un baiser délicieux. Tout près, avec un air de nous narguer, une chouette poussa des hululements lugubres. Nous repartîmes à pas plus vifs, troublés beaucoup tous les deux de cette première manifestation d’amour et péniblement impressionnés par les cris de mauvais augure de l’oiseau nocturne.
La bruine s’était remise à tomber, dense et froide. Elle humectait la cape de bure de ma compagne; elle dégoulinait sur ma grosse blouse de cotonnade, et sur nos mains unies, chaudes de fièvre, elle mettait son contact glacé.
Le champ traversé, il nous fallut, par un échalier, franchir la bouchure qui le séparait du pré de la Bourdrie. Il faisait tellement noir que nous eûmes de la peine à trouver cet échalier. Je le passai d’abord et, comme le pré était en contre-bas, je reçus Thérèse dans mes bras au pied du pieu crochu qui servait d’accès pour monter et d’échelon pour descendre. Je pensais m’autoriser de ce service pour une nouvelle étreinte, mais elle se dégagea si vite que je n’eus même pas le temps de l’embrasser. Tout au long du pré humide nous allâmes très sagement, presque silencieusement. Un bout de très mauvais chemin ensuite où il nous fallut passer à la file sur une rangée de grosses pierres assez éloignées l’une de l’autre. Pour faire le brave, et malgré que le sentier ne me fût guère familier, je voulus aller le premier. Las! bien qu’avançant avec précaution, je manquai l’une des pierres et m’enfonçai dans une flaque jusqu’à mi-jambe. Je me tirai de là tout penaud, le pantalon ruisselant, la jambe transie, cependant que ma compagne, sans souci des flaques qui l’avaient éclaboussée, riait de l’aventure. Dans la cour nous nous rapprochâmes, bien 89
entendu. Avant de la quitter, je la pressai tout contre moi en une étreinte passionnée, et lui redonnai, sans qu’elle s’en fâchât, un long baiser d’amant…
Je regagnai, fiévreux, le Garibier. Une exubérance de vie me soulevait. Par cette nuit d’hiver sombre, venteuse et pluvieuse, j’avais du ciel bleu plein le cœur…
Thérèse devint ainsi ma bonne amie attitrée. Je n’eus pas crainte d’afficher mes préférences pour elle aux autres veillées de cet hiver-là, aux vijons de l’été suivant, non plus qu’au bal de l’auberge Vassenat, les jours de fête. J’allais même la trouver dans les pâtures, les dimanches où il n’y avait pas prétexte à assemblement, et nous passions de longues heures seul à seule au long des grosses bouchures parfumées et discrètes, complice des amoureux. Nos relations se bornèrent pourtant à des mignardises innocentes, aux baisers, aux effusions de lèvres du premier soir. Jeunes et naïfs tous deux, la timidité, la pudeur, la crainte des suites nous empêchèrent d’aller jusqu’à la consommation de l’amour. J’avais d’ailleurs l’intention bien arrêtée d’en faire ma femme.
[1 ]Il y avait auparavant «le dimanche des vieux», «le jeudi des vieilles» et à la suit «le jeudi des filles».
XI
A dix-neuf ans il me fallut quitter cette ferme du Garibier où s’était écoulée ma jeunesse.
M. Fauconnet, à la suite d’une scène violente avec mes parents, leur donna congé. Mon père proposait de vendre une des truies avec ses petits, parce qu’il n’y avait guère de nourriture cette année-là. Mais le maître était d’avis de la garder et de laisser grossir les petits.
«Nous achèterons du son», fit-il.
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Mot fatal! On avait cru s’apercevoir que le règlement de la dernière Saint-Martin comportait beaucoup plus de son qu’il n’y en avait eu d’acheté en réalité. Puis, deux bœufs gras vendus en dehors de la présence de mon père semblaient d’un bon marché dérisoire. Ma mère avait juré souvent que Fauconnet n’emporterait pas cela en terre. Elle profita donc de ce qu’il parlait de son pour dire qu’il n’aurait pas à porter aux dépenses celui qu’il se proposait d’acheter, attendu qu’il était payé depuis l’année dernière. Là-dessus, le maître lui demandant de s’expliquer, elle l’accusa carrément d’en avoir compté au moins mille livres de trop.
«Ainsi vous me prenez pour un voleur!» fit-il, selon sa coutume.
Mon père sortit de sa passivité ordinaire:
«Eh bien! oui, là, vous êtes un voleur!»
Et de parler des bœufs gras et de citer d’autres choses anciennes en s’efforçant à des preuves. Il répéta, appuyé par maman:
«Oui, oui, vous êtes un voleur! Si vous aviez agi honnêtement j’aurais peut-être trois ou quatre mille francs devant moi alors que je n’ai pas le sou. Oui, vous êtes un voleur!’’
Fauconnet, malgré son toupet, blêmit. Son visage glabre eut des plissements très accentués. Furieux, il se prit à menacer:
«Vous viendrez raconter cela devant les juges, mes agneaux! Je vais vous poursuivre pour injures et atteintes à l’honneur; vous ne savez pas ce qui vous pend au nez, soyez sûrs… En attendant, Bérot, cherche un autre domaine, vieux malin!»
Il sortit en vitesse, attela seul son cheval et, en partant, cria de nouveau:
«Vous saurez comment je m’appelle, attendez un peu.»
91
En osant cela, mes parents savaient qu’ils allaient au-devant d’un congé certain: cette conséquence prévue les laissa donc indifférents. Mais la menace d’un procès les effraya beaucoup, et leur appréhension était partagée par tous. Devant les juges, avec les meilleures raisons, les malheureux se trouvent avoir tort; c’était une vérité déjà connue. Qu’arriverait-il! On ne pourrait qu’affirmer la vérité, alors que le maître montrerait des papiers, présenterait des comptes bien en règle – qu’importerait la seule bonne foi maladroitement exprimée? – Il aurait gain de cause. Ma grand’mère gémissait sans cesse:
«Les hommes de loi vont tout nous prendre; ils feront vendre aux enchères le mobilier et les instruments. Ah! mon Dieu!…»
Terreurs vaines cependant: Fauconnet se garda de porter plainte: – au fond, malgré la supériorité de sa situation, lui aussi avait peut-être peur des juges. Il s’en tint à nous faire, jusqu’à la Saint-Martin, toutes les misères possibles, exigeant que les conditions du bail fussent suivies à la lettre, nous empêchant de faire pâturer les trèfles, de façon à nous forcer à un achat de foin et à laisser un cheptel en mauvais état. Il agit de telle sorte que mon père fut redevable à la sortie d’une somme qu’il ne put fournir. Le maître alors s’empressa de faire mettre une saisie sur la récolte en terre qu’il garda toute. C’est à lui seul que profita notre travail de la dernière année.
Quand je le vis par la suite mettre ses fils dans les grandes écoles, faire de l’aîné un médecin, du second un avocat, et du troisième un officier; quand je le vis plus tard acheter à Agonges un château et quatre fermes, vieillir et mourir dans la peau d’un gros propriétaire terrien – possesseur d’un demi-million tout au moins, et considéré en conséquence – je compris mieux combien l’épithète de «voleur» lui avait été justement appliquée. C’est bien en spéculant sur l’ignorance de ses sous-ordres qu’il avait pu édifier cette fortune. Car il était 92
d’origine pauvre, fils d’un garde particulier, petit-fils d’un métayer comme nous.
XII
Après bien des démarches, mon père finit par trouver un autre «endroit» comme on dit. C’était à Saint-Menoux, en direction de Bourbon. Cette ferme, dénommée «la Billette», venait d’être achetée par un pharmacien de Moulins, un certain M. Boutry. Et celui-ci, ayant cédé son fonds, vint s’installer presque en même temps que nous dans la maison de maître – une grande bâtisse carrée à un étage dans un jardin spacieux, qu’un mur séparait de notre cour.
Sous bien des rapports nous étions mieux qu’au Garibier. Les bâtiments n’étaient qu’à deux cents mètres de la grande route que bordaient plusieurs de nos champs. Nous voyions passer des cavaliers, des piétons, des voitures; cela nous changeait de notre vallon sauvage de là-bas. Rien à dire du logement ni des terres. Mais ce qui nous sembla bientôt gênant, presque insupportable, ce fut la présence constante du maître.
M. Boutry n’était pas un mauvais homme et je mettrais ma main au feu qu’avec lui les comptes furent toujours sincères. Seulement, méticuleux et tatillon par nature, il avait le tort de prendre au sérieux son rôle de propriétaire gérant. Il aurait voulu nous faire accepter en bloc les théories qu’il puisait dans les livres d’agriculture. Or ces théories, peut-être sages par certains côtés, étaient si contraires aux habituelles façons de faire que bien souvent, lorsqu’il les développait, nous lui éclations 93
de rire au nez. D’ailleurs, son physique même et ses gestes prêtaient à rire. Petit, vif et remuant, crâne chauve et barbe courte, il venait en sautillant nous relancer dans les étables ou dans les champs. Et timidement, poliment, il faisait ses observations:
«Voyez, il serait préférable de labourer à telle époque et de telle façon. Ou bien: – Vous mettez trop peu de semence. Ou bien encore: – Il faut donner telle ration à vos bœufs.»
Je me rappelle d’un jour où il vint nous trouver, mon parrain et moi, alors que nous labourions une jachère. Il pouvait être dix heures du matin au mois de mai: le soleil tapait fort. M. Boutry dit, très affairé:
«Baptiste, Baptiste, quand il fait chaud comme cela il ne faut pas garder les bœufs trop longtemps, trois heures au maximum. Si l’on prolonge au delà de cette limite, il peut en résulter des accidents fort graves. J’ai lu cela hier dans un traité d’agriculture très bien fait.»
Il passa sur le dos des bêtes sa petite main d’apothicaire fine et blanche.
«Voyez, ils sont déjà en sueur; leurs flancs battent; de la mousse écumeuse sort de leur bouche; ils en viendraient à tirer la langue… Il va falloir les dételer, Baptiste.»
Mon parrain haussa les épaules.
«Nous ne verrions pas le bout de notre ouvrage, Monsieur, si nous ne les gardions que trois heures à chaque attelée. Par les temps de chaleur, bien sûr que leurs flancs battent et qu’ils tirent la langue, ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Nous aussi, nous avons chaud.»
Il s’exprimait d’un ton rude, en notre langage incorrect de la campagne, et cela contrastait avec l’affabilité du maître et son pur français.
«C’est une erreur: il peut en résulter des accidents fort graves, vous dis-je… Ne les gardez pas trop longtemps.
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Oh! pas plus tard que midi! vous pouvez être tranquille! fit mon parrain narquois.
– Comme les autres jours!» ajoutai-je malicieusement.
M. Boutry comprenant qu’on se moquait partit très mécontent.
«Vieux serin, va! t’as pas fini de nous embêter, monologua mon parrain en le voyant s’éloigner. Que c’est rasant d’avoir toujours ce vieux birbe sur le dos!»
La politesse, la déférence nous faisaient bien défaut, comme on voit. Pourtant, au Garibier, avant la rupture, nous savions nous montrer empressés à l’égard de Fauconnet. Mais Fauconnet ne venait que deux fois par mois; puis, connaissant la vie rurale, il témoignait comme gérant de capacités incontestables. Enfin il savait parler en maître. Tandis que Boutry, exprimant d’un air de prière les idées de ses livres, nous semblait ridicule; et puis, dame, il était toujours là…
De par les conditions du bail, nous étions astreints pour le service particulier du bourgeois à pas mal de petites besognes: car il n’avait pas de domestique mâle. Nous devions soigner son cheval, nettoyer sa voiture, atteler et dételer quand il allait en route, faire son jardin et casser son bois. Il eût aimé, je pense, que nous prévenions ses désirs, que nous nous prêtions au moins de bonne grâce à l’accomplissement de ces corvées. Et, certes, avec son caractère, nous eussions gagné à faire ainsi, à demander chaque matin, par exemple, si Monsieur allait en route dans la journée et à quelle heure, s’il y avait quelque chose à faire au jardin et ainsi de suite. Mais, au lieu de cela, mon père lui répétait sans cesse qu’il était très ennuyeux de passer de longues heures chez lui alors qu’on avait tant à faire ailleurs. Il ignorait absolument, le père, l’art de la dissimulation, si nécessaire dans la vie. Au printemps surtout, le bêchage du jardin «le mettait en rogne» parce qu’à cette époque l’ouvrage abondait chez nous. Au moment de la 95
rentrée des récoltes aussi il avait des réponses affairées quand M. Boutry lui demandait quelque chose:
«Oh M’sieu, ça va t’y nous r’tarder! J’voulions faire ça ou ça – finir de rentrer le foin d’un pré, terminer le liage d’un champ de blé, édifier une meule. – J’aurions déjà peiné d’en voir le bout.»
Presque toujours ma mère renchérissait, ou bien mes frères. Alors le maître:
«Mais il n’y en a pas pour longtemps, mes amis. C’est l’affaire d’un tout petit moment… Vous m’aurez vite fait ça, mon brave Bérot.
– Plus longtemps qu’ou pensez, allez, M’sieu… Ça va bien nous embrouiller, j’vous en réponds», reprenait mon père.
Ces doléances ennuyaient l’ex-pharmacien. Il n’osait plus venir nous déranger, fors les cas d’absolue nécessité; et alors il se faisait très humble, comme s’il eût demandé service à des indifférents – un air de chien battu…
Du côté des femmes, les choses allèrent bientôt plus mal encore. Madame Boutry, maigre pimbêche sur le retour, était loin d’être aussi accommodante que son mari. D’un ton sec et dédaigneux elle disait à maman:
«Jeannette, vous m’enverrez quelqu’un demain pour la lessive. Ou bien: – Je compte sur Catherine dimanche pour aider la bonne; j’aurai du monde.»
Cela n’admettait pas de réplique.
Et méfiante à l’excès. Les volailles, les fruits étant à moitié au même titre que le reste, elle comptait fréquemment les poussins et venait souvent chez nous à l’heure des repas pour inspecter la table d’un regard soupçonneux. Les jours de marché, elle se trouvait là comme par hasard au départ de ma mère, craignant sans doute que les paniers ne contiennent des denrées soustraites à la communauté. Bref, elle passait grosse 96
part de son temps à fureter, à épier, toujours empressée de connaître le pourquoi et le comment des moindres choses. Ma mère et mes belles-sœurs ne tardèrent pas à ronchonner beaucoup à cause de cela.
Un jour, madame Bourtry ayant fait observer à la Claudine que des prunes avaient dû être soustraites au gros prunier du bas de la cour, celle-ci, qui n’était pas toujours commode, lui fit une réponse un peu vive:
«Ma foi, que voulez-vous que je vous dise… J’ai autre chose à faire que de rester là pour les garder.»
Un autre jour, nouvelle algarade à propos de deux poulets disparus, probablement enlevés par la buse:
«Je trouve que cela arrive souvent: vous devriez les veiller mieux.
– Nous louerons une servante pour ça!» répondit ma belle-sœur ironiquement.
Réponse dont la dame fut très vexée.
Elle et son mari avaient encore la commune manie que personne chez nous ne pouvait souffrir de nous donner à tout propos des conseils d’hygiène. S’ils nous voyaient en sueur à la suite d’une séance de travail pénible:
«Ne restez pas ainsi, intervenaient-ils. Allez tout de suite vous changer. Massez-vous les uns les autres pour que la circulation du sang ne se ralentisse pas. Surtout, évitez les courants d’air!»
Excellents avis sans doute, mais en été on a autre chose à faire que de se changer et de se masser réciproquement chaque fois qu’on est en sueur. Et puis, ces opérations seraient à recommencer trop souvent!
Quand les gamins couraient dehors tête nue, comme il arrivait fréquemment, les maîtres s’empressaient encore:
«Mais faites donc attention: ces enfants vont prendre mal! Ne les laissez jamais au soleil la tête découverte.»
99
Ils n’eussent pas voulu non plus les voir dehors au crépuscule, ni par temps humides, en raison de la faiblesse de leurs poumons. Bref des prescriptions bonnes pour les enfants des riches – qui ne s’en portent pas mieux d’ailleurs – mais auxquelles les petits des travailleurs n’ont point coutume d’être soumis.
Et quand quelqu’un, petit ou grand, souffrait d’une indisposition quelconque, le monsieur et la dame insistaient de compagnie pour lui faire avaler quelque drogue et pour qu’on aille quérir le médecin.
«Ils se figurent pourtant que leurs remèdes empêchent de mourir, disait mon père. C’est des bêtises: plus on s’en fourre dans le corps, plus mal on se porte. Quant aux médecins, s’il fallait recourir à eux chaque fois qu’on ressent quelque chose, comment pourrait-on suffire? Car s’ils ne connaissent rien aux maladies souvent, ils s’entendent toujours à raboter l’argent… On voit bien que le «bourgeois» était pharmacien: ça s’accorde ensemble, les marchands de purges et les médecins, pour rouler le pauvre monde.»
Et maman, quand elle venait de subir un cours d’hygiène:
«En voilà des embarras! Si l’on voulait les croire, faudrait se fourrer dans une boîte à coton. Mais faut avoir des moyens pour ça: ils n’ont pas l’air de s’en douter.»
Plus fort encore ronchonnaient mes belles-sœurs quand elles recevaient des observations au sujet de leurs petits.
Nos relations avec les maîtres n’allaient donc pas sans tiraillements. Une véritable brouille survint même entre la dame et la femme de mon frère Louis. Pourtant, au point de vue des intérêts généraux, ça marchait bien. M. Boutry, qui n’allait guère aux foires, laissait à mon père une grande liberté pour les ventes et les achats. Dès le premier compte il y eut à toucher un joli bénéfice, ce qui nous permit de joindre les deux bouts en dépit de la saisie de notre part de récolte au Garibier.
XIII
100
Les premiers mois de notre installation à la Billette, j’étais resté fidèle à Thérèse Parnière et, malgré la distance, j’allais la voir presque tous les dimanches. Je prenais les coursières, cheminant par monts et par vaux, au travers des cultures et des prés, suivant quelquefois un bout d’impossible rue creuse, empruntant même un coin de la forêt.
A vingt minutes à peu près de la Bourdrie j’avais à traverser un grand terrain vague, sourceux et spongieux, traversé d’un seul sentier potable qui contournait vers le milieu une mare à l’eau verdâtre entourée d’ormeaux têtards. Deux rangées de vieux chênes jamais élagués se prolongeaient à la suite en direction de la forêt toute proche.
Certes, il n’était guère agréable de passer seul, la nuit, en cet endroit – d’ailleurs appelé le «rendez-vous des sorciers». Le bruit du vent dans les feuilles y semblait plus mystérieux et les cris des hiboux plus lugubres. Sans avoir peur je ne m’engageais pas là sans une certaine appréhension.
Lors, m’en revenant de veiller chez ma belle par une nuit de fin d’hiver sans lune, je vis soudain surgir d’entre les arbres une forme blanche qui se mit à faire des cabrioles… Une autre suivit, puis une troisième… La terreur me faisait claquer des dents. Cependant j’assurai dans ma main mon bon gourdin d’épine noire, bien résolu à en user contre les fantômes s’ils voulaient m’embêter.
Ayant sautillé quelques instants en silence ils se plantèrent de front dans le sentier, se prirent à crier, à hurler sans fin. Les linceuls blancs qui les drapaient masquaient leurs formes; on ne leur voyait ni tête ni jambes; seulement ils agitaient, tout 101
blancs aussi, des bras d’une longueur démesurée. Quand je fus à cinq pas d’eux:
«Attendez-moi, les gas!» menaçai-je avec une énergie un peu forcée.
Loin de se détourner, ils m’entourèrent, criant de plus belle, tendant vers moi leurs grands bras menaçants. D’un geste furieux mon gourdin fendit l’air, s’abattit sur le travers d’un des trois êtres qui s’affaissa avec un long cri plaintif – très humain cette fois. Et les autres détalèrent prestement sans demander leur reste…
«Tu m’as tué, cochon, tu m’as tué!…» proféra le fantôme entre deux gémissements.
Je déroulai les défroques dont s’était affublé le malheureux et reconnus le petit Barret, de Fontivier, un garçon de deux ans plus jeune que moi avec qui j’avais toujours eu de bons rapports.
«C’est dans les reins, gémit-il. Tu m’as cassé les reins, je ne peux pas remuer!»
Ses compagnons étaient les deux Simon, de Suippière, des amis d’enfance avec lesquels j’étais en froid depuis un certain temps. Je les appelai l’un après l’autre – en vain… Barret eut un spasme et vomit du sang: je crus qu’il allait passer. J’avais bien envie de le laisser crever tout seul là, dans la nuit, non par vengeance, mais par égoïsme et faute de savoir comment le secourir. Mais à la lueur d’une allumette, je distinguai ses traits décomposés, ses yeux suppliants, le sang rouge qui sortait encore de sa bouche. Une pitié infinie en même temps qu’un chagrin profond m’envahirent. Je descendis jusqu’à l’extrême bord de la mare dans laquelle je mouillai l’une des serviettes qui avaient servi à sa toilette de fantôme. J’humectai son front, ses tempes, le creux de ses mains; je nettoyai sa bouche. Il parut se remettre un peu.
«Reconduis-moi, je t’en prie, supplia-t-il. Ne m’abandonne pas…
– 102
Tu n’aurais pourtant que ce que tu mérites! repartis-je d’un ton de justicier.
– Oh! Tiennon, tu t’es bien assez vengé… Je te jure que je n’avais pas l’intention de te faire du mal. Je voulais seulement te faire peur pour que tu ne reviennes plus voir la Thérèse que j’aimais à en perdre la raison. Mais tu peux être tranquille à présent, va: c’est toi qui l’auras; je suis foutu!»
L’ayant rassuré de mon mieux, avec de grandes précautions, je le mis sur ses jambes. Appuyé sur moi, il put se tenir et faire quelques pas; mais un faux mouvement provenant du heurt de son pied contre un caillou le fit crier de douleur.
«Asseyons-nous; je ne peux pas aller plus loin», dit-il en sanglotant.
Nous avions bien fait dix mètres!
Je l’établis à califourchon sur mon dos et marchai doucement, tout courbé, avec bien des précautions pour savoir où appuyaient mes pieds. Mais les secousses inévitables lui causaient des souffrances accrues et il gémissait à fendre l’âme. Je continuais quand même, m’efforçant à l’indifférence.
Vint un moment où l’étreinte de son bras parut mollir, où son corps pesa davantage d’être inerte. Exténué pour mon compte, je l’étendis sur le sol: il semblait ne plus remuer. Je fus retremper le chiffon dans le creux d’un fossé et le bassinai de nouveau: il geignit sans plus rien dire.
Je le repris comme la première fois et continuai d’avancer.
Il eut des hoquets qui semblèrent marquer son agonie. Le sang venait de nouveau. Je me félicitai de ce que le linceul du fantôme-martyr préservât mes effets. Anxieux, les nerfs tendus à l’extrême, je marchais vite à présent malgré ma charge lourde, et le noir et les obstacles du mauvais chemin – sans plus m’affecter des gémissements du malheureux.
Après une grande heure je parvins à la cour de Fontivier et, tâchant d’apaiser les chiens qui aboyaient bruyamment, je 103
déposai le moribond à quelques pas du seuil de la maison, étendu sur les défroques de sa mascarade.
Deux grands coups de pied dans la porte et je me sauvai par un étroit sentier qui, en arrière des bâtiments, dévalait au travers des cultures. Les chiens me poursuivirent un peu avec des jappements toujours fâchés, mais je fus bientôt hors de leur atteinte. Et quand me parvinrent, dans le silence de la nuit, les exclamations provoquées par la lugubre découverte, je n’avais plus à craindre d’être rejoint.
Le pauvre Barret ne s’était pas trompé. Mon bâton d’épine avait dû lui casser quelque chose dans la colonne vertébrale. Il traînailla plusieurs mois, souffrit affreusement, puis mourut. Jamais, au cours de sa lente agonie, il ne consentit à s’expliquer sur le drame. Quand on lui demandait qui l’avait frappé:
«C’est quelqu’un qui en avait le droit; c’est bien fait pour moi…» Et il supplia ses parents de renoncer à porter plainte.
Les deux comparses s’abstinrent de confidences qui eussent provoqué la confession de leur triste rôle. J’avais moi-même tout intérêt à ne rien dire. Les parents de Barret, s’ils eurent des doutes, hésitèrent à les divulguer. La justice ne fut pas informée, et après les mille suppositions du début on ne parla plus de cet événement qui resta pour tout le monde mystérieux et inexplicable.
Ayant agi en état de légitime défense, ou presque, je n’avais rien à regretter. Mais c’est tout de même ennuyeux de se dire qu’on a causé la mort d’un homme – fors le cas où c’est, paraît-il, une action très méritoire: mon oncle Toinot était si fier d’avoir tué un Russe! Souvent me sont revenus à la pensée les détails de cette triste nuit. Je ne dirai pas que ce souvenir a empoisonné ma vie, mais il m’a longtemps harcelé, troublé.
Après l’événement, je ne tardai pas à rompre avec la Thé104
rèse. Ses parents m’ayant mis en demeure de l’épouser tout de suite ou de ne plus la fréquenter, je cessai mes visites. Ils avaient entendu dire que mon père n’ayant pas les moyens de m’assurer, je serais soldat en cas de sort défavorable. Leur ultimatum était une manière de congé.
Six mois après, Thérèse devint la femme de l’aîné des Simon, l’un des lâches qui accompagnaient le petit Barret au rendez-vous des sorciers. La noce eut lieu la semaine même où on l’enterra. La vie a de bien cruelles ironies…
XIV
Il se passa chez nous, pendant notre première année de séjour à la Billette, deux événements familiaux très graves: la mort de ma grand’mère et le départ de ma sœur Catherine.
Ma grand’mère avait plus de quatre-vingts ans. Un jour de mai, en gardant les oisons, elle fut prise de congestion – «d’une attaque» disions-nous. Inquiet de ne pas la voir rentrer à l’heure du repas, mon père allant à sa recherche la trouva affalée sur le bord d’un fossé, le côté gauche inerte, la langue pâteuse. On la transporta sur son lit d’où elle ne bougea plus.
Six mois elle fut ainsi, souffrant beaucoup et donnant pas mal de peine. Elle articulait obstinément des sons incompréhensibles qui devaient être des phrases et se mettait en colère parce que nous ne pouvions la comprendre. Il fallait presque toujours quelqu’un à côté d’elle pour la contenter à demi, la faire manger ou boire lorsqu’elle en avait envie, et ainsi de suite.
Bien souvent j’entendais prononcer à ma mère ou à l’une de mes belles-sœurs des phrases comme celle-ci:
«105
Savoir si ça va durer longtemps?»
A quoi une autre répondait:
«Ce n’est pas à souhaiter.»
Encore que je n’eusse pas pour la vieille femme, plutôt dure à mon enfance, une affection bien profonde, j’étais quand même peiné de ces dialogues où perçait le désir de sa mort. Quand nous étions à table, je portais machinalement mon regard sur son lit: une angoisse m’étreignait de la contempler immobile et le teint cireux sous sa coiffe antique, ou bien remuant les lèvres pour des articulations informes et pénibles. Souvent j’abrégeais le repas, emportant un morceau de pain pour manger dehors, parce qu’en sa présence ça me devenait impossible.
Je trouve qu’un des bons avantages des fortunés est d’avoir des appartements de plusieurs pièces, celle où l’on mange étant distincte de celles où l’on couche, chaque ménage ayant sa chambre propre et, conséquemment, son intimité particulière. Au moins, ils peuvent être malades tranquillement. Tandis que dans l’unique pièce des maisonnées pauvres, c’est tous les spectacles mêlés, la misère de chacun s’étalant aux yeux de tous sans possibilité contraire.
C’est ainsi qu’à côté de ma grand’mère se mourant, mes petits neveux clamaient leur joie d’être au monde, l’assommaient de leurs jeux bruyants, de leurs cris. La vie allait son train coutumier, indifférente à l’agonie de la vieille femme paralysée!
Elle mourut à l’entrée de l’hiver, à la suite d’une seconde attaque, après une journée seulement de souffrances plus vives. Aussitôt qu’elle eut passé, on arrêta l’horloge, on jeta dehors l’eau du seau de la «bassie» parce que l’âme de la défunte avait dû s’y baigner avant de s’élever vers les régions célestes. N’ayant encore jamais vu de deuil chez nous, cet événement m’impressionna très fort. Terreur de la mort vue de près, sentiment complexe où se mêlaient la curiosité, la pitié, le dégoût. 106
Je contemplai longuement, à diverses reprises, dans sa rigidité dernière, cette créature que j’avais toujours vue évoluer dans le rayon familier de mon existence.
Au reste, cette mort ne changea rien aux coutumes journalières de la maisonnée; les repas eurent lieu aux mêmes heures, en face de ce lit dont les rideaux tirés masquaient un cadavre. Seule, mettait une note de mystère la bougie qui brûlait à proximité, sur une petite table, à côté du bol d’eau bénite où trempait une branche de buis. On s’abstint pourtant de faire l’attelée quotidienne de labour. Mon frère Louis s’en fut prévenir, à Agonges, l’oncle Toinot et sa famille. Mon parrain alla déclarer le décès à la mairie et s’entendre avec le curé pour l’heure de l’enterrement. Je fus chargé, moi, d’aller dans le voisinage recruter des porteurs.
Quand il fut rentré du bourg, mon parrain travailla à la mise au point d’un araire neuf, et il me fallut l’aider. La besogne terminée, il dit, l’air satisfait:
«Il y a assez longtemps qu’il était en chantier! J’avais bien besoin d’une journée comme ça…»
Ce sentiment de tranquille égoïsme me peina un peu. On s’attendrit aisément quand on est jeune; plus tard, même à l’âge qu’avait alors mon parrain, je devins bien aussi pratique que lui.
Le lendemain, nous étions une trentaine à suivre dans l’épais brouillard froid le char à bœufs qui portait la bière. A l’entrée du bourg on la déposa sur deux chaises empruntées dans une maison voisine. Il fallut attendre là un grand quart d’heure. Le curé enfin venu – avec un enfant de chœur portant la croix, récita quelques prières. Et l’on se mit en route vers l’église, le cercueil porté maintenant par quatre hommes, avec des bâtons qu’ils passaient dans une serviette suspendue à leur cou. De la même façon, après la cérémonie, l’on parvint au cimetière. Là, au moment de l’aspersion finale, ma mère et mes belles-sœurs 107
de pleurer et sangloter bien fort, – ce qui ne fut pas sans me causer une surprise profonde, étant donné leur crainte si souvent manifestée de voir la disparue durer trop longtemps. Je compris que ces sanglots ne survenaient que pour la forme, parce qu’il était d’usage d’en faire entendre à ce moment. Pour moi, les quelques larmes qui brouillèrent mes yeux au moment de la descente du cercueil dans la fosse eurent au moins le mérite d’être sincères.
Quand tout fut terminé, les parents d’Agonges vinrent déjeuner chez nous. On avait fait quelques préparatifs, acheté du vin et un morceau de viande pour la soupe; ma mère ajouta une omelette. Le repas dura longtemps et, vers la fin, la conversation s’anima; je crois même que l’oncle Toinot redit une fois de plus dans quelles conditions il avait tué son Russe. Cette réflexion me vint que tous les rassemblements se terminaient à peu près de la même manière, qu’ils aient lieu à l’occasion d’un mariage, d’un baptême, d’un enterrement ou de tel autre événement de moindre importance. Pourvu qu’il y ait un repas avec de l’extra, un repas donnant l’occasion de rester des heures à table, on en arrivait fatalement à émettre des souvenirs où chacun se donnait le beau rôle et en tournait d’autres en ridicule, à raconter des histoires comiques ou osées: hâbleries, grivoiseries, médisances, mensonges et sottises…
De ce repas funèbre, seules, les chansons furent bannies.
Peu de temps après la mort de ma grand’mère, ma sœur Catherine nous quitta donc pour aller servir, à Moulins, chez une parente de madame Boutry.
La Catherine avait alors vingt-quatre ans. De physionomie sympathique, elle avait plu tout de suite à la dame qui la demandait fréquemment pour aider la bonne. Ma sœur prit goût à ce qu’elle faisait et voyait faire dans cette maison; elle adopta bientôt les manières polies et soumises qu’il faut pour 108
servir les riches; elle en vint même à prendre une certaine familiarité respectueuse avec les Boutry qui lui témoignaient de la bonté. Elle aimait un garçon de Meillers, André Gaussin, qui était au service, à qui elle avait juré d’être fidèle.
Depuis cinq ans elle tenait sa promesse, sortait peu, ne se laissait courtiser par personne. Gaussin lui écrivait trois fois l’an: au premier janvier, dans le cours du printemps, à la fin de l’été. Catherine attendait avec impatience ces lettres qui, cependant, lui valaient beaucoup d’ennuis: car elle ne savait à qui s’adresser pour les faire lire, ni pour faire écrire les réponses. Or, après quelques mois, les propriétaires mis au fait de son roman s’étaient chargés de tout. Et jugeant qu’elle avait des dispositions pour le service, ils eurent cette pensée de la caser en ville. Gaussin, servant comme ordonnance, se trouvait dressé déjà. Ils pourraient une fois mariés se placer ensemble et gagner beaucoup.
Catherine s’habitua progressivement à cette idée qui, de prime abord, l’avait effrayée par crainte de l’inconnu. Elle s’y habitua d’autant mieux que les belles-sœurs lui reprochaient de délaisser le travail de la ferme pour celui des maîtres. C’est ainsi qu’elle partit pour Moulins courant novembre – passant outre à l’opposition de mes parents, mais approuvée par son fiancé enthousiaste.
XV
Le bourg de Saint-Menoux, assez important, s’étendait en longueur et possédait une demi-douzaine d’auberges, dont l’une avec billard, une autre avec jeu de quilles – sans compter que l’on dansait à deux endroits aux grands jours.
109
Or, depuis ma rupture avec Thérèse, je sortais assez régulièrement un dimanche sur deux, non sans demander à mes parents une pièce de quarante sous: – ils ne me l’accordaient jamais sans me faire une morale que j’écoutais tête basse, nerveux et agacé. Parfois, ils ne me donnaient que vingt sous ou même rien du tout; alors, furieux, je parlais de les laisser en plan, de me placer ailleurs.
Nous étions cinq ou six garçons de la classe prochaine à nous fréquenter et nous avions pris goût au jeu. Nous faisions de longues parties de quilles ou de «neuf trous». Il nous arrivait, les jours de gain, de boire force litres, de rentrer tard et fort éméchés. Dans ces moments, nous n’étions pas d’humeur accommodante, surtout à l’égard de ceux du bourg. Ceux du bourg, c’étaient les jeunes ouvriers des différents corps d’état: forgerons, tailleurs, menuisiers, maçons, etc. Il y avait entre eux et nous un vieux levain de haine chronique. Ils nous appelaient dédaigneusement les laboureux ou les bounhoummes. Nous les dénommions, nous, les faiseux d’embarras, à cause de leur air de se ficher du monde, parce qu’ils s’exprimaient en meilleur français, et sortaient en veste de drap, sans blouse. Ils avaient leur auberge attitrée comme nous avions la nôtre. On ne s’aventurait guère les uns chez les autres sans qu’une dispute s’en suivît. Ce dimanche-là, trois des gas du bourg, ayant bu du vin blanc le matin, se trouvaient déjà en train tout de suite après la messe. Ils vinrent pour jouer aux neufs trous. L’un de notre groupe dit:
«Pas de bourgeois avec nous!
– Eh bien, fit l’un d’eux, ça nous plaît à nous de jouer avec les bounhoummes; nous avons de l’argent pour les mises.»
Étant à jeun, je me sentais un peu timide avec ces gaillards qui, même sans avoir bu, avaient plus de blague que nous. Je dis néanmoins:
«110
Il ne faut pas que ça vous embête: les bounhoummes, les laboureux ont autant d’argent que vous pouvez en avoir.»
J’avais bien trente sous!
L’un de mes intimes, le grand Gustave Aubert, qui n’avait pas froid aux yeux, leur lança je ne sais plus quelle injure cinglante. Ils ripostèrent. Finalement, on en arriva à s’engueuler ferme de part et d’autre; et, comme nous étions de beaucoup les plus nombreux, nous les chassâmes de la cour où était le jeu. La partie recommença après leur départ et notre groupe fut favorisé: Aubert gagna, moi aussi, un autre encore. Ce fut une occasion de noce. Vers huit heures du soir, ayant bien dîné, le diable nous tenta d’aller dans l’auberge où ceux du bourg étaient réunis autour du billard. Notre entrée fit sensation. Il y eut un moment de silence pendant lequel nous nous observâmes mutuellement. Enfin, l’un de ceux que nous avions expulsés le matin, un petit cordonnier brun, lança d’une voix forte:
«Les porchers ne sont pas admis ici!
– Répète voir, feignant! répète voir que j’sons des porchers! riposta Aubert en roulant des yeux furieux.
– Oui, oui, reprit l’autre, des porchers, des pantes, des tas de sacrés bounhoummes!»
Un de ses camarades, mettant la main devant son nez, beugla:
«Misère! ça sent la bouse de vache!»
Et un troisième:
«Ce n’est pas étonnant; ils se lavent les jambes une fois par an; ils gardent une couche de bouse l’hiver pour se tenir chaud!»
La partie de billard interrompue, ils étaient dix à présent à nous entourer, à nous huer. Nous nous efforcions de faire bonne figure en leur renvoyant leurs insultes grossies le plus possible. Aubert, qui était fier de sa force, ragait:
«111
Venez donc le dire dehors, sacrés feignants que vous êtes, bourgeois manqués, arsouilles!»
L’aubergiste intervint, prêcha le calme, nous supplia de sortir, nous campagnards, derniers arrivants. Mais cela ne faisait pas notre affaire.
«Nous avons le droit d’être là aussi bien qu’eux. Pourquoi sortir?»
Avec des ménagements, le bistro cependant nous poussait dehors peu à peu. Les autres s’avancèrent:
«A la porte les bounhoummes! A la porte!»
Et, sans nous frapper, ils nous bousculèrent…
«Ah, c’est comme ça! fit Aubert. Eh bien, vous allez voir!»
Tout aussitôt il asséna un grand coup de poing sur la tête du petit cordonnier brun qui, dans le clan opposé, se démenait le plus.
Et la mêlée devint générale. Les coups de poing, les coups de pied pleuvaient, en même temps que fusaient les injures. Et l’aubergiste nous poussait tous dehors, amis et ennemis, avec une douceur obstinée. Quand les derniers furent à proximité du seuil, il donna une poussée brusque – si bien que deux ou trois dégringolèrent, et ferma la porte en vitesse. Dans la rue, que balayait un vent glacial précurseur de neige, la lutte continuait acharnée, furieuse. On entendait:
«Tiens, attrape ça, bounhoumme!
– V’là pour toi, bouif!
– Cochon! il m’a cassé deux dents!
– Le nez me saigne, laisse-moi!» me dit un maçon à qui je venais d’appliquer un formidable gnon.
Aubert serrait à l’étouffer un ouvrier maréchal qui, impuissant, le mordait au bras et à la figure; un charron vint délivrer le maréchal et, combinant leurs efforts, ils renversèrent mon grand copain. Lui, fou de rage et de colère, sortit son 112
couteau, en porta un coup sur la main de l’un, laboura la joue de l’autre. Il y eut des cris de fureur:
«Un bounhoumme qui se sert de son couteau!
– Oui, fit Aubert relevé, nu-tête, les yeux hors de l’orbite, les dents grinçantes, la main levée brandissant le couteau saignant: si d’autres ont envie d’en avoir autant, qu’ils s’approchent!»
Le garde-champêtre arrivait, et des curieux avec des lanternes.
«Voyez, il y en a un qui saigne comme un bœuf!
– Tas de sauvages! Ils ont l’air fin de s’abîmer comme ça.»
Des hommes séparant ceux de nous qui luttaient encore nous retinrent éloignés – car tellement nous étions furieux tous que nous continuions à nous invectiver et tentions encore de nous précipiter les uns sur les autres –. Le garde-champêtre inscrivit nos noms sur son carnet. On soigna les blessés. Nos antagonistes furent emmenés par leurs parents ou leurs patrons. Le père du maréchal qui avait reçu le coup de couteau à la joue jeta, en s’éloignant:
«On va laisser les laboureux tranquilles; ils se battront ensemble s’ils veulent.
– Les laboureux vous valent bien!» hurla Aubert.
Et il voulut courir sus à leur groupe. Notre aubergiste et quelques voisins qui l’accompagnaient nous incitèrent à la modération. Je n’étais moi-même ni ivre, ni encoléré au point de ne plus rien comprendre. Je dis:
«C’est assez, Gustave, il vaut mieux s’en aller…»
Et nous partîmes, en effet, pas très loin d’ailleurs: car l’idée nous vint de boire un café froid, histoire de se calmer les sangs comme on dit. Quelques consommateurs qui se trouvaient là s’entretenaient de la rixe:
«Ils en sauront long: il y a des coups de couteau!
– 113
Ça sera peut-être de la prison!
– Rien d’impossible.»
Aubert, toujours très énervé, donnait de grands coups de poing sur la table, disant qu’il se foutait de la justice:
«S’il faut aller en prison, on ira, voilà tout. Et ça ne m’empêchera pas de me battre encore quand on m’insultera. Ce que je ne veux pas, c’est passer pour feignant, non, jamais! les gas du bourg voulaient nous flanquer une trifouillée: – eh bien, c’est eux qui la tiennent… Ils ne pourront pas dire que les laboureux sont des lâches!»
Nous nous entendions tous pour déclarer que nous ne regrettions rien, que, d’ailleurs, toutes les bonnes raisons étaient de notre côté. Au fond, nous n’en étions pas moins très inquiets.
Le lendemain, les gendarmes de Souvigny faisant leur enquête, vinrent à la Billette pour m’interroger. Mes petits neveux, qui jouaient dans la cour, furent les premiers à les voir.
«Les gendarmes!» annoncèrent-ils d’un ton très effrayé.
Ils se réfugièrent dans la grange où nous battions au fléau, mes frères et moi, se blottirent derrière un tas de paille et n’en bougèrent plus.
Mes parents ne furent qu’à demi surpris: en raison de mes vêtements souillés, de ma figure meurtrie, j’avais dû avouer ma participation à une dispute.
Les gendarmes me posèrent seulement quelques questions sommaires et me convoquèrent à la mairie pour le lendemain à midi.
A l’heure dite, nous nous trouvâmes réunis tous, artisans et campagnards, sur le lieu de la lutte. Le maréchal frappé par Aubert portait un bandeau sur la joue; un autre avait le bras en écharpe; plusieurs boitaient; des gnons, des bleus, des 114
meurtrissures se voyaient encore sur tous les visages, comme de convaincantes, sinon glorieuses cicatrices. Le maréchal des logis, chef de la brigade de Souvigny, avait pris l’affaire en mains. Ses traits accentués, son air froid, sa longue moustache noire lui donnaient un air rude en rapport avec ses fonctions. Il nous interrogea séparément, en commençant par les blessés. Un gendarme crayonnait à mesure les réponses sur un grand carnet. Ah! notre morgue du dimanche était loin! Nous nous regardions, amis et ennemis, sans haine, avec seulement le regret de cette bêtise aux si vilaines suites. Gustave Aubert, questionné plus longuement parce que seul à s’être servi d’un couteau, ne répondait que par monosyllabes – affolé, tremblant, pitoyable. Les plus malins lorsqu’ils ont un verre dans le nez sont souvent les plus lâches, les plus couards aux heures difficiles.
Je dois dire que ceux du bourg s’en tirèrent mieux que nous à l’interrogatoire parce que moins impressionnés, s’exprimant avec plus d’aisance. Il en fut de même à l’audience, la semaine suivante. Les campagnards, habitués au travail solitaire en pleine nature, font toujours piètre figure en présence des gens de loi et de tous les «Messieurs» en général.
On peut croire qu’après cela j’eus de tristes jours à la maison, avec des reproches à n’en plus finir sur les ennuis, les frais, le déshonneur que j’allais causer.
«Ce n’est pas une petite affaire, seigneur de Dieu, disait ma mère, tu vas peut-être aller en prison! Tu seras marqué sur le papier rouge! Qu’on est donc malheureux d’élever des enfants qui vous causent tant de mauvais sang.»
Mon père se lamentait presque autant; les autres manifestaient aussi de l’inquiétude – et, certes, je n’étais guère tranquille moi-même.
Quand M. Boutry eut connaissance de l’aventure, il me fit souventes fois la morale, disant que c’était indigne d’un 115
siècle de civilisation que de voir se battre ainsi, sans motif, des jeunes gens d’une même commune.
«Vous avez agi en vandales, en sauvages, en barbares!»
Il intervint néanmoins auprès du maréchal des logis, auprès du maire. Voyant qu’il était impossible de nous éviter la correctionnelle, il s’occupa de nous chercher un avocat, – le même pour tous les belligérants.
«Ce procès doit non seulement vous servir de leçon, mais être encore le prétexte d’une réconciliation générale et durable.»
Il n’était guère prophète, ce bon M. Boutry: soixante années ont passé depuis, et l’antagonisme, pour être moins violent, subsiste toujours, à Saint-Menoux et ailleurs, entre les garçons du village et ceux des fermes.
Le jour de l’audience, nous nous rendîmes à Moulins à pied, en deux groupes: ceux du bourg les premiers, nous ensuite, à une demi-heure d’intervalle. Il me souvient que je fus bien étonné en passant sur le pont de l’Allier. Je n’avais jamais vu que l’étroite Burge, de Bourbon, et les tout petits ruisseaux de nos prés, je n’imaginais pas qu’il pût y avoir des rivières aussi larges. Et ceux de mes compagnons qui venaient au chef-lieu pour la première fois partagèrent mon étonnement.
En ville, nous nous trouvâmes vite embarrassés. Nous allions lentement, regardant les magasins, en badauds qui n’ont jamais rien vu. Il avait plu le jour précédent et le temps menaçait encore; nos sabots glissaient sur les trottoirs humides. J’avais conscience que, pour les gens de la ville, nous devions former un groupe ridicule. En effet, les employés de bureau, les demoiselles de magasin qui s’en allaient déjeuner nous jetaient des regards curieux, nuancés d’ironie.
Un homme chargeait sur un tombereau des tas de boue; 116
je me hasardai à lui demander s’il connaissait l’endroit où l’on juge.
«Le Palais de justice? fit-il, un peu étonné, c’est rue de Paris, un grand bâtiment en briques rouges avec une cour au milieu. Vous en êtes encore loin; il vous faut aller d’abord jusqu’à la place d’Allier et là vous demanderez de nouveau.»
Il nous indiqua le chemin pour arriver à cette place d’Allier que nous ne fûmes pas longtemps à trouver. Comme nous cherchions à qui nous adresser pour renseignements, nous avisâmes un autre groupe en contemplation devant l’entrée d’un grand bazar: c’étaient nos compatriotes ennemis, les gas du bourg. Ma foi, on était hors de son atmosphère habituelle; on n’était plus chez soi, on n’était plus soi: la rancune s’en trouva tout de suite atténuée. Ils se tournèrent de notre côté: nous échangeâmes des sourires.
«Eh bien, on y va?»
Le petit cordonnier brun répondit:
«Nous vous attendions… Seulement, on commençait à craindre que vous n’ayez mangé le mot d’ordre.»
Nous nous dirigeâmes de compagnie vers le grand bâtiment de briques rouges. On nous fit entrer dans une salle carrée, blanchie à la chaux et garnie de bancs, où il nous fallut attendre une bonne heure et demie en compagnie de six roulants et de trois braconniers. Notre tour vint enfin d’être appelés, après tous les autres, et nous pénétrâmes à la file dans la salle du tribunal. Dans le fond, sur une sorte d’estrade surélevée, les trois juges, en robe noire, étaient assis. Au mur, derrière eux, un grand Christ de plâtre dominait la scène. L’homme du milieu nous interrogea, – un gros rougeaud à figure rasée dont les yeux clignotaient sous le verre des lunettes. Nous avions tous des allures de bêtes prises au piège; nous répondîmes d’un ton si humble, si plaintif qu’il dut se demander si nous étions bien les mêmes fous furieux qui 117
s’étaient tant cognés quinze jours auparavant. Après que l’interrogatoire fut terminé, un autre magistrat en robe, un jeune aux épais favoris noirs, qui siégeait sur une petite estrade placée à gauche de celle des juges et un peu en avant, flétrit notre abominable conduite – et conseilla au tribunal de ne pas hésiter à nous appliquer toutes les rigueurs du code: ce serait d’un excellent exemple contre la persistance de ces coutumes déplorables. Mais ce fut après le tour de notre avocat, un petit barbu qui avait l’air de se ficher du monde. Il traita de gaminerie sans conséquence notre lutte épique, assura que nous étions tous de laborieux travailleurs, d’excellents garçons dont le seul tort avait été de boire un verre de trop certain soir et supplia les trois hommes du fond de ne pas nous mettre en prison. Ceux-ci, après échange de quelques mots à voix basse, se rangèrent à son avis. Aubert, en raison des coups de couteau, écopa de vingt-cinq francs d’amende – peine réduite à seize francs pour les autres.
Sortis déjà plus rassurés, nous allâmes tous ensemble casser la croûte dans un caboulot de la place du Marché. Et ce fut l’étape du retour, qui se passa bien, sauf que plusieurs avaient les pieds écorchés et que tout le monde était très fatigué. Le petit cordonnier essaya pourtant, à deux ou trois reprises, de se payer nos têtes; mais ses amis n’eurent pas l’air de le soutenir et les rapports restèrent cordiaux entre les deux groupes réunis.
On fut bien content chez nous de ce que je m’en tirais sans prison; mais le règlement de l’amende et des frais parut énorme et des échos reprocheurs me blessèrent longtemps.
Le tirage au sort approchant, mes parents m’annoncèrent un beau jour que je n’avais pas à compter sur un remplaçant. Et de me détailler leurs raisons: le déménagement, la mort de ma grand’mère, causes de dépenses considérables; les sept 118
enfants de mes frères constituaient une lourde charge pour la maisonnée; la canaillerie de Fauconnet avait causé bien du tort; je faisais depuis longtemps de grands frais d’auberge; enfin, ce maudit procès qui coûtait si cher! Il ne leur avait pas été possible de réunir les cinq cents francs nécessaires pour m’assurer au marchand d’hommes ou à la cagnotte mutuelle existant à Saint-Menoux[1]. Cette révélation m’abasourdit, car j’avais toujours espéré, malgré tout, jouir du même régime que mes frères. D’un ton coléreux, je dis carrément que si la chance me favorisait au tirage je ne resterais pas longtemps à la maison. Mes parents, un peu confus, admettant mon juste mécontentement, ne poussèrent pas plus avant.
Mon numéro 68 me sauva; on ne prit que jusqu’à 59. Je passai encore à la Billette le reste de l’hiver et tout le printemps. Mais quand arriva l’époque de la Saint-Jean, j’annonçai de nouveau mon intention de me placer ailleurs.
«Ce n’est pas vrai que tu veux t’en aller, Tiennon? fit ma mère très inquiète.
– Qu’irais-tu faire autre part, du moment qu’il y a ici de quoi t’occuper? ajouta mon père.
– C’est bien que vous comptiez pouvoir vous passer de moi, puisque vous vouliez me laisser partir, répondis-je malignement. J’ai travaillé pour rien durant toute ma jeunesse; il est temps que je songe à gagner de l’argent.»
Ma mère reprit:
«Ayant à t’entretenir sur ton gage, tu n’auras guère de reste, – peut- être moins pour t’amuser que nous te donnions ici.»
Tous me supplièrent de rester: mon parrain, mon frère 119
Louis, mes belles-sœurs, et jusqu’à cette pauvre innocente de Marinette qui m’aimait beaucoup. Les petits mêmes se cramponnaient à moi.
«Tonton, ne t’en va pas! Dis, je t’en prie, ne t’en va pas!»
Je faillis pleurer en dénouant l’étreinte de leurs petites menottes, mais demeurai inflexible.
A vrai dire, en plus de l’injustice obligée de mes parents, la situation imposait mon départ. Nous devenions trop nombreux pour ne former qu’un seul groupe communautaire. Il convenait que je gagne ma vie ailleurs. Un peu plus tôt, un peu plus tard, autant valait commencer de suite.
J’allai donc à la foire de Souvigny avec un épi de froment sur mon chapeau. Je m’engageai à l’année dans un domaine d’Autry, à Fontbonnet, pour la somme de quatre-vingt-dix francs. C’était, à l’époque, le prix des bons domestiques.
Le matin de Saint-Jean, je fis un ballot de mes effets, je pris ma faucille et ma faux, et quittai pour jamais le toit familial, un peu ému d’avoir entendu sangloter ma mère et d’avoir vu couler des yeux de mon père de grosses larmes tristes.
[1] Dans les gros villages, les parents des conscrits versaient préalablement une somme convenue qui servait à l’achat de remplaçants à ceux que le sort désignait pour partir.
XVI
Il est nécessaire de changer pour apprécier justement les bons côtés de sa vie ancienne; dans la monotonie de l’existence journalière, on jouit inconsciemment des meilleures choses; elles semblent tellement naturelles qu’on ne conçoit pas qu’elles puissent ne plus être; seuls, les ennuis frappent qu’on s’imagine être moindres ailleurs. Le chang120
ement de milieu fait ressortir les avantages qu’on n’appréciait pas, et montre que les embêtements, sous une forme ou sous une autre, se retrouvent partout.
Je n’eus pas de peine à constater cela les premières semaines de mon séjour à Fontbonnet et regrettai parfois d’avoir quitté ma famille. Je finis pourtant par m’habituer et même par me trouver mieux que chez nous, en raison de l’indépendance absolue dont je jouissais aux heures libres. Mais n’ayant pas la ressource de demander de l’argent pour sortir j’abandonnai les camarades. Rien de tel que le vide du gousset pour inciter à la sagesse!
J’employai mes dimanches d’été à flânocher dans la campagne et dans la forêt: – car le domaine côtoyait le point terminus de Gros-Bois. Il y avait par là une maison forestière où résidait un garde déjà vieux, le père Giraud, avec qui je ne tardai pas à me lier. J’eus l’occasion de lui rendre quelques services, comme de couper de l’herbe pour ses vaches dans les clairières de la forêt, de mettre en gerbes le carré de blé du bas de son jardin. Je trouvais toujours à m’occuper chez lui quelques heures chaque dimanche. Souvent, le travail fait, il offrait un verre de vin et je demeurais assez longtemps. Il m’entretenait beaucoup de son fils soldat en Afrique, parlait aussi de sa fille aînée mariée à un verrier de Souvigny. Une seconde fille animait la maison, Victoire, une brune aux yeux noirs, au teint bistré, à l’air froid comme sa mère. J’étais assez peu familier avec les deux femmes: Victoire me semblait être d’ailleurs d’une situation trop supérieure à la mienne pour que je tente de lever les yeux sur elle.
Par exemple, je portais avec complaisance mes regards sur la servante de Fontbonnet, maigriote à l’air ingénu, aux dents fines et blanches, au sourire enchanteur. Elle s’appelait Suzanne, travaillait consciencieusement, n’avait pas mauvais 121
caractère. J’aurais peut-être pu prendre à son endroit des idées pour le bon motif si elle eût été d’une famille honorable. Mais sa mère, bonne à tout faire chez un commerçant veuf, avait eu trois enfants et jamais de mari. La pauvre Suzanne rougissait jusqu’aux oreilles lorsqu’on faisait allusion à ses origines. Pour moi, qui n’étais domestique que par hasard et de ma propre volonté, c’eût été déchoir que d’épouser une servante: seules, les filles de métayers étaient de mon rang. A plus forte raison, ne pouvais-je prendre pour femme une bâtarde: pour le coup, ma mère aurait fait joli! Si donc je ne m’arrêtais pas à l’idée de mariage avec Suzanne, je rêvais fort d’en faire ma maîtresse… J’étais alors, il faut dire, dans un état d’esprit particulier que tous les garçons connaissent un moment, je crois bien.
A Saint-Menoux, Aubert et la plupart de mes anciens camarades affirmaient mordre à volonté au fruit défendu. Ils citaient même les noms de leurs conquêtes: et, à beaucoup de celles qu’ils nommaient ainsi, on aurait donné le bon Dieu sans confession, tellement elles paraissaient réservées et sages. A chaque fois que la conversation était venue sur le tapis, je m’étais efforcé de prendre un ton enjoué, comme quelqu’un qui connaît ça depuis longtemps. En assaisonnant à point quelques phrases des autres et tout en posant au blasé on peut toujours faire illusion. Au résumé, entièrement naïf, j’avais un grand désir de ne l’être plus.
Je m’efforçai donc d’amadouer Suzanne en lui rendant des petits services d’ami, comme de lui éviter les plus mauvaises besognes aux champs – et, à la maison, d’aller à sa place quérir l’eau et le bois quand il m’était possible. En raison de ces petites attentions, elle ne tarda guère à me témoigner de l’intérêt. Je ne «marquais» pas trop mal, d’ailleurs. De taille moyenne, le visage ouvert, la parole assez facile, robuste dans l’ensemble, il était tout naturel que je plaise à la petite. Quoi 122
qu’il en soit, le hasard nous ayant mis en présence dans l’étable, un soir, à la tombée de la nuit, je lui dis qu’elle me plaisait fort et me pris à l’embrasser avec autant d’effusion que j’avais fait pour la Thérèse deux ans et demie auparavant. Elle en parut si heureuse que je crus bien qu’elle allait défaillir dans mes bras. Mais les pas rapprochés du maître rôdant aux alentours firent se dénouer notre étreinte.
Peu de temps après, un dimanche que nous étions seuls à la maison, je recommençai de lui conter fleurette et, après des préludes peut-être trop courts, je tentai de glisser ma main sous ses jupes. Surprise! d’un bond rejetée en arrière, une flamme étrange dans les yeux, de toute la force de son bras nerveux, deux fois de suite elle me souffleta… Puis, s’étant mise en défense derrière le dos d’une chaise, elle dit, la voix sifflante:
«Salaud, va! C’est pour ça que vous me flattiez; vous vouliez vous amuser de moi… J’ai autant d’honneur que n’importe laquelle, vous le saurez… Et si jamais vous vous ravisez de me toucher, je le dis tout de suite à la bourgeoise.
– Méchante!… Méchante!… fis-je bêtement, non sans caresser d’un geste machinal ma joue cuisante.
– C’est bien votre faute si je vous ai fait mal, reprit-elle un peu radoucie. Ça vous apprendra à me respecter!»
Je sortis assez penaud et n’essayai plus de revenir à l’assaut de cette vertu trop farouche. Un réveil de conscience me montra d’ailleurs combien ce serait de ma part une action mauvaise que de risquer par sot amour-propre, plus encore que pour quelques instants de satisfaction, de causer le malheur de sa vie. Je me sentis coupable et méprisable, et m’efforçai de regagner la confiance de la pauvrette en continuant mes prévenances anciennes sans jamais plus lui parler d’amour.
Peu de temps après, une nouvelle aventure galante devait 123
tourner pareillement à mon désavantage. Il y avait dans un domaine voisin, à Giverny, une autre servante déjà vieille, aux allures indolentes et aux cheveux blond filasse, qui passait pour avoir eu beaucoup d’aventures. De la Billette même, j’avais entendu parler de cette Hélène aux mœurs faciles. Ici, c’était bien autre chose. Au travail, entre hommes, on s’entretenait tous les jours d’elle. Aux heures de fatigue, on rapportait pour s’égayer maintes histoires scabreuses dont elle avait été l’héroïne.
«Elle n’en refuse que deux, disait le maître, celui qui ne veut pas et celui qui ne peut pas.»
Je souhaitais fort la connaître mieux.
Un jour, comme nous étions en train de déjeuner, elle vint à Fontbonnet pour réclamer trois taureaux échappés du pâturage. Elle s’assit sans façon, causa de tout avec assurance et répondit du tac au tac aux blagues du maître et de ses garçons. Le hasard voulut qu’elle sortît en même temps que moi. Dehors, seul à seule, je lui servis quelques bêtises assez raides qui n’eurent pas l’air de la troubler le moins du monde: – je crois bien qu’au contraire ce fut moi qui rougis de ses reparties.
La connaissance me sembla suffisamment faite et, le diable me poussant, je m’en fus rôder le dimanche suivant autour de Giverny. Dissimulé dans un carré de maïs voisin de la cour, je vis bientôt Hélène qui s’en revenait de traire. Elle porta à la maison sa cruche de lait et ressortit un moment après, ayant mis un bonnet blanc, un caraco propre, des sabots nouvellement noircis. Elle détacha les vaches, les démarra hors de la cour. Cinq minutes plus tard, les bâtiments n’étant plus en vue, je me trouvai comme par hasard sur son passage.
«Tiens, vous êtes par là? fit-elle, l’air étonné.
– Oui, je me promène pour ma santé.
– 124
Eh bien, si vous voulez venir m’aider à garder les vaches?
– J’allais vous le proposer.»
Nous dévalâmes côte à côte par un chemin ombreux et solitaire jusqu’à un pré de bas-fond que bordait un petit taillis. Un peu ému de me trouver seul avec cette dispensatrice d’amour, je ruminais péniblement des phrases de circonstance plus ou moins stupides. Elle jouait avec sa trique, gaie, très à l’aise, faisant tous les frais de la conversation. Je fus ennuyé de voir à l’autre extrémité du pré une chaumière de journalier près de laquelle jouaient des enfants. Ma compagne, qui dut en avoir conscience, proposa:
«Voulez-vous que nous allions au taillis cueillir des noisettes?
– Mais comment donc?»
Quand nous y eûmes pénétré, bien que le cœur me battît fort, je devins entreprenant: passant mon bras autour de la taille d’Hélène, je lui dis qu’il ferait bon se coucher au-dessous de ces arceaux de verdure, sur le fin gazon. Elle répondit, ironique:
«Vous êtes fatigué? Je vous préviens que, moi, je ne suis pas venue ici pour me coucher.»
Puis ayant, par un demi-tour preste, échappé à mon étreinte, elle se mit à courber les branches de noisetier et à détacher les touffes de noisettes qu’elle glissait à mesure dans la poche de son tablier.
Cela m’étonnait qu’elle eût l’air de mettre des formes à une chose qui devait lui sembler très banale. Perplexe, je repoussai l’instant d’agir. A mon observation que les noisetiers se faisaient rares, elle répondit:
«Allons dans le fond, nous en trouverons davantage…»
Elle glissait au travers des branches avec une agilité qui avait de quoi surprendre, étant donné ses formes lourdes; 125
j’avais de la peine à la suivre. Nous marchions depuis quelques instants dans la voie frayée qui coupait en deux le taillis quand nous nous trouvâmes en présence d’un homme à forte barbe noire, trapu, vigoureux et jeune encore. Elle ne parut pas surprise: j’eus l’intuition d’être roulé. L’homme dit, mi-sérieux, mi-rieur:
«Tiens, vous avez donc pris un commis pour vous aider aux noisettes, Hélène?»
Je dus rougir autant que la Suzanne de chez nous, mais essayai de m’en tirer par une bravade.
«A deux, on fait toujours mieux, dis-je.
– Oui, mais à trois on fait moins bien, blanc-bec!»
Et le voilà qui me tombe dessus à coups de poing en ricanant.
«Tiens, attrape ça… tiens… Et puis ça encore… C’est pour t’apprendre à venir rôder où tu n’as pas affaire, gamin!…»
Certes, en toute autre circonstance, je ne me serais pas laissé rosser sans rien dire. Mais la surprise fut telle que je n’eus pas l’idée de me défendre. Sans demander mon reste, je détalai comme un lièvre, poursuivi jusqu’au bout du taillis par les quolibets des deux autres.
Et je jurai, mais trop tard, qu’on ne me reprendrait plus auprès des jupes de la grosse Hélène.
Les équipées amoureuses de ma jeunesse se réduisent à peu de chose, comme on voit, et je n’ai pas lieu d’en être bien fier. Mais ça ne m’a pas empêché de faire le malin plus tard, comme tous les autres, de parler d’un air entendu des bons tours de l’époque où j’étais garçon, d’affirmer même:
«Les femmes ne me manquaient pas, grand Dieu! Je n’avais que l’embarras du choix!»
Au vrai, mon épouse légitime eut les prémices de ma virilité…
XVII
126
Pour la fête de Meillers, au printemps suivant, je fus voir mon camarade de communion, Boulois, du Parizet. En suite de la mort de son jeune frère, il demeurait fils unique, était fier de sa belle situation, ses parents ayant quelques avances. Tout en causant, comme je parlais du père Giraud, le garde, il me demanda en souriant finement s’il n’avait pas une fille. Je répondis qu’il en avait même deux, dont l’une mariée et l’autre encore à prendre. Alors Boulois de m’avouer qu’un parent lui avait montré Victoire pour l’assemblée de Saint-Marc, à Souvigny, en lui disant qu’elle ferait bien son affaire. Il me questionna sur le caractère et les habitudes de la jeune fille. Et, quand je partis, il me chargea de la pressentir à seule fin de savoir si elle consentirait à se marier avec un garçon de la campagne.
«Si elle avait l’air de ne pas dire non, tu lui parlerais de moi!» conclut-il.
L’idée de cette mission délicate me tracassa tout au long de la semaine. Avec l’intention de la remplir en conscience, je me rendis le dimanche suivant à la maison forestière. Le hasard me favorisa: Victoire et sa mère étant rentrées de la messe du matin, le père Giraud se préparait pour celle de dix heures. Je partis avec lui, faisant le simulacre de m’en retourner à Fontbonnet, et m’efforçant à un air très naturel, pour reparaître une heure plus tard sachant le moment propice. Victoire en effet était seule à la maison, sa mère surveillant les vaches dans une clairière à quelque distance. Et moi 127
d’aller tout de suite au but, disant que j’avais désiré la voir en dehors de la présence de ses parents pour lui demander si un paysan lui plairait comme mari. Le regard de ses grands yeux bruns se fit interrogateur et profond, mais elle ne répondait pas.
«C’est un de mes amis qui m’a chargé de vous poser cette question, ajoutai-je.
– Ah! c’est un de vos amis…»
Je crus discerner dans ces mots une nuance de désappointement. Un instant pensive encore, elle ajouta:
«Eh bien, dame, il faudrait que je le voie, cet ami; sans le connaître, je ne peux rien dire.
– Il se fera connaître… Mais le métier ne vous déplairait pas trop?
– Pourquoi me déplairait-il? Ne suis-je pas paysanne aussi…»
Là-dessus, silence embarrassé. Victoire, assise au coin de la cheminée, tisonnait le feu et ne détournait plus les yeux de la flamme rose. J’étais, moi, adossé à une vieille commode de chêne, tout près de la porte d’entrée, tête basse, songeur et troublé. Le crépitement des branches qui flambaient, le tic tac de l’horloge, le chant d’un grillon dans le mur, le gloussement d’une poule dans la cour, tous ces bruits familiers prenaient une importance extraordinaire. Soudain, j’eus l’audace inouïe d’exprimer d’un seul jet l’idée qui me tarabustait depuis un instant.
«Eh bien, non! Je ne veux pas mentir plus longtemps!… Ce n’est pas pour un autre que je suis venu. Vous plairait-il, Victoire, de m’accepter pour mari?»
Ses yeux se baissèrent vers les larges pierres noires qui dallaient la pièce et je vis une légère coloration animer ses joues au teint bistré.
«Vous ne me déplaisez pas; mais je ne peux vous donner 128
de réponse définitive sans parler à mes parents. Allez dimanche à Autry où il y aura bal; je m’arrangerai pour y paraître et vous dirai si vous devez vous présenter ou non.»
Je balbutiai un «merci» et me retirai tout aussitôt sans même avoir la pensée de me rapprocher d’elle, tellement j’étais troublé et tellement son air froid et sérieux continuait à m’en imposer.
Les jours d’après, je crus avoir rêvé… Était-il donc possible que j’aie trahi ainsi la confiance de Boulois, et demandé pour mon compte cette Victoire pour qui je ne ressentais nulle attirance particulière, – emballé seulement par sa situation de fille aisée! Que les grands événements de la vie tiennent donc à peu de chose! à une circonstance fortuite, à une disposition d’esprit passagère, à une minute d’audace, à un moment d’inconscience…
Victoire, qui avait de l’amour pour moi, dut bien manœuvrer, car elle m’assura le dimanche au bal que je pouvais espérer malgré que ses parents faisaient beaucoup d’objections.
Quand je leur fis ma demande, le papa et la maman m’avouèrent tout net leur contrariété de ce que je n’aie pas un sou vaillant. Eux donnaient à leur fille un lit, une armoire, un peu de linge et trois cents francs d’argent – ce qui était beau pour l’époque.
«Obtenez de votre père une somme au moins égale… Il vous doit bien cela, puisqu’il ne vous a pas racheté. A cette condition, nous consentirons au mariage, car nous vous connaissons comme bon travailleur et brave garçon.»
Cet accueil favorable des parents m’étonna presque autant que celui de Victoire… J’en sus plus tard le pourquoi. Leur fils, le soldat d’Afrique, leur avait coûté beaucoup d’argent et causé mille désagréments au cours d’une jeunesse orageuse de commis en rouennerie. Leur gendre, le verrier, buveur et brutal, ne leur procurait aucune satisfaction. Je bénéficiais de ces 129
exemples amoindrissants pour le prestige des professions citadines.
Mon père ayant touché de M. Boutry huit cents francs au compte de la troisième année, je n’eus pas trop de peine à obtenir la somme exigée. Je fus donc agréé définitivement… On fit la noce à la Saint-Martin de 1845, deux mois avant mes vingt-trois ans.
Ma femme demeura chez ses parents et je continuai mon service à Fontbonnet où j’étais engagé pour une seconde année. Chaque soir, après journée faite, je rentrais à la maison forestière; chaque matin, au petit jour, je regagnais mon poste. Le dimanche, je continuais à faire les travaux, les corvées pénibles du beau-père, ce qui m’assurait les bonnes grâces de tous. Victoire se montrait aimable; je n’avais ni responsabilité, ni inquiétude; ce fut un des moments heureux de ma vie.
XVIII
Toutefois, cette situation ne pouvait durer longtemps. Dans le courant de l’année, j’appris qu’une locature était vacante à Bourbon, tout près de la ville, en bordure d’un vaste communal granitique, pierreux et dénudé qu’on appelait les Craux. Ce terrain au gazon rêche, dans la partie inférieure d’un plateau fertile, aboutissait à des prairies humides au travers desquelles coulait un ruisseau bordé d’aulnes. Je visitai cette locature qui me parut assez nous convenir et la louai pour trois ans. Nous nous y installâmes pour la Saint-Martin suivante, juste un an après notre mariage.
Ah! nos pauvres six cents francs, comme ils furent vite 130
employés! L’achat des deux vaches de travail indispensables en usa la plus grande partie. Et, pour nous munir d’une charrette, d’une herse, des objets usuels de ménage, d’une provision de combustible et de quelques mesures de seigle, il fallut emprunter au père Giraud. Victoire, qui avait été habituée chez elle à un certain confort, souffrit plus que moi de nos débuts pénibles. Au surplus, son caractère froid et concentré était cause qu’elle ne montrait guère sa satisfaction, alors qu’elle savait bien quand même faire valoir ses plaintes; j’eus souvent l’occasion de lui dire qu’elle était portée en ce sens à une exagération fâcheuse. Elle geignait:
«Il me faudrait une deuxième marmite… J’aurais besoin de vaisselle… Je ne peux pas faire sans baquet mes savonnages…»
On achetait, et il manquait toujours quelque chose. Elle ne tarda pas, d’ailleurs, se trouvant enceinte, de se préoccuper des langes et du berceau. Je faisais de mon mieux pour l’encourager.
Nos tête-à-tête des veillées d’hiver surtout furent monotones. J’eus de la peine à m’y faire, moi qui étais habitué à l’animation des maisonnées nombreuses. Une activité utile jamais interrompue m’évita cependant le supplice de l’ennui. Je façonnai un araire, puis une échelle, une brouette, et enfin plusieurs pluches ou râteaux à foin. Cela me conduisit jusqu’en mars.
Au petit jour et le soir vers quatre heures, Victoire s’en allait vendre en ville le lait frais tiré. Je lui portais sa cruche jusqu’à la place de l’Église, au point même où j’avais tant souffert un jour de foire étant gamin. Elle s’en allait seule ensuite de porte en porte, pour servir les clients attitrés ou occasionnels. Au début, les vaches ayant pas mal de lait, elle faisait ses vingt-cinq ou trente sous par jour. Mais les froids entraînèrent une diminution sensible: elle n’arrivait plus à faire vingt sous, bien qu’elle vendît jusqu’à la dernière goutte, sans même 131
en conserver un peu pour blanchir notre soupe. Et la tournée, à cause des doigts gourds et bleuis, cessait d’être amusante. Il y eut pis. Un matin de verglas, Victoire revint toute larmoyante et les poches quasi vides: elle avait glissé en descendant la rue pavée à la pente si raide et le lait – pour les deux tiers au moins – avait glissé aussi de la cruche renversée. Cet accident m’inquiéta par ses suites possibles, car elle en était à son septième mois de grossesse, si bien que je pris la résolution de faire moi-même la tournée. J’eus à essuyer les premiers jours force quolibets et railleries, car ce n’était pas la coutume de voir les hommes vendre le lait. Parfois, le soir, les gamins me suivaient en bande:
«V’là le marchand de lait! V’là le marchand de lait! Par ici, Tiennon, par ici!»
Je compris qu’il était préférable de ne pas prendre au sérieux les plaisanteries des mauvais drôles, non plus que celles des grands, d’ailleurs. Après une semaine, la chose parut naturelle à tous et les clientes me félicitèrent plus d’une fois de ce que j’étais le modèle des maris.
Mon rôle me procurait aussi quelques satisfactions: c’est ainsi que m’intéressait beaucoup, chaque matin, le réveil de la ville. A mon arrivée, il n’y avait d’activité apparente que dans les boutiques des maréchaux. Là, on voyait déjà le rougeoiment de la forge et les scintillements d’étincelles qui s’échappaient des fers blancs de chaleur façonnés sur l’enclume à grands coups de marteau. On travaillait aussi dans les fournils des boulangers, dans les ateliers des sabotiers, aux abattoirs des bouchers. Mais les boutiques restaient fermées. Les commerçants dormaient encore derrière leurs persiennes closes, de même que les fonctionnaires et les rentiers. Moi qui turbinais depuis deux heures et plus, grisé par l’action et l’air vif du matin, je cognais avec un malin plaisir aux portes et devantures. Bientôt apparaissaient les ménagères, boulottes ou trop 132
maigres, ridées, ébouriffées, édentées, les seins tombants, les yeux gros avec des cernures bleues et de la cire dans les coins, toutes ridicules. Le négligé de leurs costumes accusait férocement leurs tares, leurs déformations. Beaucoup venaient pieds nus dans des pantoufles éculées, avec des jupes mal agrafées laissant voir la chemise, des camisoles de nuit pelucheuses, déchirées souvent, des serre-tête ignobles ou des bonnets crasseux. Elles proféraient dans un bâillement:
«Il fait bien froid ce matin, dites, Tiennon?
– Ma foi oui, Madame; il a gelé rudement.
– Brrouou… Ce qu’il faisait bon au lit!»
Je riais en dedans de voir ainsi, au naturel, ces belles dames de la ville qu’on voyait dans le jour si bien peignées, si bien corsetées, si bien mistifrisées.
«Vrai, me disais-je, je ne me laisserai plus prendre aux apparences, oh non!»
Je devais pourtant m’y faire prendre terriblement, plus tard!
Sitôt rentré de ma tournée du matin, je quittais ma blouse et mon pantalon propres et réendossais mes effets de travail; je rafraîchissais la litière des vaches et garnissais leur crèche; puis, ayant avalé une écuelle de soupe à l’oignon et trois pommes de terre sous la cendre, je m’en allais chez le père Viradon, un vieux locataire voisin, où, moyennant huit sous par jour, je battais au fléau de neuf heures à trois heures. Au retour, nouvelle soupe avec un quelconque mijotage de citrouille ou de haricots; puis c’était le pansage, la traite, la tournée en ville et maintes autres petites besognes qui m’occupaient jusqu’à sept heures; alors, je m’installais au coin du feu, à mes travaux d’outillage, et m’efforçais de prouver à ma femme que nos affaires marchaient bien, que nous n’aurions pas de peine à nous en tirer…
En avril, quand survinrent les couches de Victoire, ce fut 133
bien une autre affaire: il me fallut la soigner et me charger de toutes les besognes du ménage. J’avais demandé à ma mère de venir pour quelques jours à cette occasion: c’était entendu ainsi. Mais une maladie de deux de mes petits neveux lui fut prétexte à ne pas tenir sa promesse. La mère Giraud, souffrante, ne put venir davantage. Il n’y eut donc, en dehors de la sage-femme, que la vieille voisine Viradon pour nous aider et nous conseiller un peu.
Or, c’était l’époque où le travail de la terre donne à plein. Il fallait bêcher le jardin, faire les semis d’orge, d’avoine et de pommes de terre; on peut croire que je n’avais pas à rester les deux pieds dans le même sabot; j’en vins à perdre presque, si l’on peut dire, l’habitude de dormir – et ce n’est pas au cours de l’été que je pus me rattraper.
Car je fus travailler dans les domaines comme journalier. J’aurais bien eu assez de besogne chez nous, mais craignais, ne gagnant rien au dehors, de me trouver à court. Quand je rentrais vers dix heures du soir il m’arrivait souvent de me remettre à l’œuvre, au clair de lune, dans notre potager. Le voisin Viradon m’avait conseillé de faire du jardinage, parce que les légumes se vendent toujours bien à Bourbon durant la saison, quand la ville se peuple d’étrangers. Je restais donc souvent jusqu’à minuit à sarcler, biner, arroser. A trois heures, je repartais au travail. Victoire avait cessé momentanément les tournées de lait, – les vaches touchant à leur terme n’en donnaient plus, – mais elle put vendre quelques têtes de salade et quelques paniers de haricots dont le produit suffit aux besoins courants du ménage.
A la Saint-Martin nous eûmes la satisfaction de payer sans délai le propriétaire et de rembourser au père Giraud la moitié de la somme qu’il nous avait avancée.
XIX
134
Je manquais beaucoup d’expérience pour de certains travaux: c’est ainsi qu’avant de me mettre à mon compte je n’avais jamais semé. L’emploi de semeur dans les fermes était tenu d’ordinaire par le maître ou par son fils aîné – chez nous mon parrain avait succédé à mon père depuis quelques années. Je crois bien que cette coutume de ne pas varier les rôles existe encore un peu. Il y a toujours le bouvier, le jardinier, le semeur. Le bouvier ne s’occupe jamais du jardin; le jardinier ne sait guère labourer, ni soigner les bœufs. Et quand la séparation survient, l’un et l’autre se trouvent embarrassés.
Je semai donc la première fois inégalement et trop fort, et ma récolte en fut compromise. De plus, les voisins qui eurent l’occasion de voir mon blé s’en gaussèrent. Il y avait de quoi, mais j’en souffris par amour-propre.
A vrai dire, les bons semeurs n’obtinrent pas, cette année-là, de brillants résultats. A la suite d’une période hivernale de gels nocturnes et de soleils chauds suivie d’un printemps humide, la récolte de 1847 fut mauvaise entre toutes. Le froment atteignit huit francs le double et le seigle six francs. A la campagne, il y eut misère grande pour les pauvres gens; et c’était bien pis dans les villes, à Paris surtout.
Je savais cela par M. Perrier, de la place de l’Église, un ancien maître d’école devenu agent d’assurances, qui était notre client pour le lait. M. Perrier lisait le journal et, chaque fois qu’il se passait quelque chose d’important, il en faisait part à ma femme avec mission de me le rapporter.
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C’est ainsi que j’eus connaissance de la révolution de février 1848. Cela me fit souvenir qu’au temps où j’étais pâtre dans la Breure du Garibier, j’avais entendu dire par les scieurs de long quelque chose d’analogue: Paris en révolution, un roi chassé et remplacé par un autre roi qui s’appelait Louis Philippe, le drapeau tricolore à la place du drapeau blanc.
Étant allé le lendemain faire la tournée du lait, j’en parlai à M. Perrier qui m’expliqua qu’on venait précisément de mettre à la porte ce roi Louis-Philippe, et que nous avions maintenant la République. Il m’indiqua même la différence entre les deux formes de gouvernement.
A la campagne, on ne s’inquiète guère de ces choses-là. Que ce soit Pierre ou Paul qui soit en tête, on n’en a pas moins à faire face aux mêmes besognes et à lutter contre des misères analogues. Pourtant ce changement de régime eut un certain retentissement.
Tout de suite je sus gré à la République d’avoir supprimé l’impôt sur le sel. On le payait auparavant cinq et six sous la livre, on le ménageait presque autant que le beurre: après, il ne se vendit plus que deux sous. Je compris quelle canaillerie c’était de la part de l’ancien gouvernement de laisser subsister un impôt énorme sur une matière de première nécessité, dont le pauvre, pas plus que le riche, ne pouvait se passer.
Autre innovation sans doute heureuse: l’établissement du suffrage universel. Je savais que les ouvriers des villes faisaient grand cas de cela et j’ai compris plus tard leurs raisons. Mais à ce moment, je ne trouvais pas que le droit de vote fût une chose d’aussi grande importance que la suppression de l’impôt sur le sel.
Comme bien on pense, ces réformes ne faisaient pas plaisir aux riches. Les céréales augmentant toujours, on accusait les gros bourgeois d’en accumuler des provisions considérables et de les faire jeter à la mer dans le but de provoquer la famine, 138
en haine du gouvernement nouveau. A tort ou à raison, je ne sais…
Il y eut bientôt des élections pour nommer les députés. Je reçus plusieurs papiers à cette occasion, et m’en fus trouver M. Perrier pour me les faire lire. Les candidats républicains parlaient de liberté, de justice, de bonheur du peuple et promettaient la création d’écoles et de routes, la diminution du temps de service, l’assistance aux infirmes et aux vieillards pauvres. Les conservateurs voulaient la France unie, grande et prospère dans l’ordre et la paix. Ils conseillaient de se méfier des utopistes révolutionnaires enclins à tout bouleverser, à faire table rase de nos traditions séculaires et à nous conduire aux abîmes. J’étais loin de comprendre le sens exact de toutes ces belles phrases. Mais il me parut cependant que les conservateurs usaient de grands mots assez vides de sens, alors que leurs concurrents émettaient quelques bonnées idées pratiques. Je confiai à M. Perrier ma manière de voir: il m’approuva pleinement.
«Dites-le bien à vos amis, à vos voisins: seuls, les républicains ont le désir d’améliorer votre situation. Les autres sont de gros bourgeois qui trouvent excellent l’ancien ordre de choses; contents de leur sort, le sort des autres leur importe peu.»
J’en fus fortifié dans ma première impression. Mais l’avant-veille du scrutin, pendant que j’étais au travail, le curé vint à la maison. Citant à la bourgeoise plusieurs individus de mauvaise réputation, fainéants et ivrognes, qui criaient bien fort: «Vive la République» dans les rues de la ville les soirs de beuverie, il montra tous les républicains taillés sur ce modèle et conseilla de s’en défier.
«Si ceux-là arrivent au pouvoir, il n’y aura de sécurité pour personne; ils prendront le bien des honnêtes gens et vivront en rentiers à la sueur du front des autres. Il faut voter pour les 139
les conservateurs, représentants de l’ordre et des bons principes.»
«Voilà, me dit Victoire, ce que M. le curé m’a chargée de te rapporter. A présent, fais-en ce que tu voudras.»
Je savais qu’effectivement les pas grand’chose de la ville affichaient à tout propos leur amour de la République. Mais je réfléchis que les candidats ne devaient pas ressembler aux quelques criards et abrutis que nous voyions ici. D’ailleurs, M. Perrier, brave homme, intelligent et instruit, était républicain – ainsi que plusieurs autres bons vivants que je connaissais. Et l’illustre Fauconnet menait campagne en faveur des conservateurs. Je dis à ma femme:
«Écoute, en fait que de bien, nous n’avons guère que nos deux vaches – crois-tu que quelqu’un songe à nous les enlever? Et il n’y a pas que des braves gens pour soutenir les candidats du curé: Fauconnet, qui est probablement le plus voleur de Bourbon, les soutient aussi…
– Tu ne saurais comparer M. Fauconnet aux abrutis et aux fainéants qui crient dans les rues?
– Oh non! je leur ferais injure, dis-je en riant; ils ne sont pas de sa taille!»
Mais ceux-ci, de toute évidence, faisaient grand tort aux «rouges». J’ai remarqué cent fois depuis que les pires ennemis des idées nouvelles sont les gens à réputation douteuse qui se mettent en vue sous couleur de les soutenir. Les meilleurs programmes se trouvent salis de ces contacts; les meilleurs candidats en sont discrédités dans l’esprit de ceux qui, comme les neuf dixièmes des paysans, et moi-même, n’ont pas d’opinion bien nette et se basent un peu sur leur sympathie instinctive à l’égard des représentants de chaque tendance.
Toute la journée du samedi, je fus tiraillé de sentiments contraires. Le dimanche je revins cependant à ma résolution 140
première et mis dans la boîte le bulletin de la liste républicaine. Ce fut ma façon de remercier le gouvernement nouveau d’avoir mis le sel à deux sous.
Six mois plus tard il y eut un autre vote pour nommer le président de la République. Et tant de personnages influents, propriétaires, gros fermiers, régisseurs et curés affirmant partout l’unique souci des «rouges» de favoriser les ouvriers des villes qu’on ne savait plus quoi penser. Les conversations entre cultivateurs le dimanche après la messe se portaient là-dessus.
«Mon maître a dit que si un républicain était nommé président, le blé ne se vendrait que vingt sous la mesure…
– Le mien de même. C’est la pure vérité, il paraît. Les républicains veulent que ceux des villes aient le pain pour rien.
– Ils feraient baisser la viande aussi, on peut en être sûr…
– On ne pourrait plus vivre en travaillant la terre…»
Ces bruits nous mettaient en défiance: comme les camarades, je votai pour Napoléon.
XX
Après un séjour de six années, mes parents avaient été obligés de quitter la Billette, les relations étant devenues impossibles avec M. et Madame Boutry. Ils s’en étaient allés à l’autre extrémité de la commune de Saint-Menoux, du côté de Montilly.
Mon père ne vécut pas longtemps dans cette nouvelle ferme. Au mois de janvier 1849, deux mois après l’installation, l’un de mes neveux vint me prévenir qu’il était gravement malade. 141
J’y fus le lendemain et le trouvai très amaigri, très abattu, avec une forte fièvre qui, sous sa barbe longue, colorait ses joues creuses.
«Mon pauvre garçon, je suis perdu, me dit-il. C’est égal, je suis bien aise de t’avoir revu avant de mourir…»
Il me regarda longuement avec des yeux mouillés; j’eus de la peine à m’empêcher de pleurer.
Il rendit l’âme en effet trois jours après, par une triste aube neigeuse.
Je le regrettai sincèrement, car depuis que j’étais à même de l’apprécier avec ma pleine raison, je sentais en lui le pauvre brave homme martyr de la vie. Son frère avait vécu à ses dépens, ses maîtres l’avaient grugé, sa femme l’avait malmené. Ses rares moments de satisfaction étaient liés aux séances d’auberge, trop prolongées, où il se mettait dans son tort.
Ma sœur Catherine, mariée à Gaussin et, depuis un an, placée à Paris avec son époux, ne put asssiter à l’enterrement.
Une révolution dans la maisonnée fut la conséquence de ce deuil. Ma mère, à couteaux tirés avec Louis et sa femme, chercha à indisposer mon parrain contre eux, dans le but d’arriver à rendre inévitable la séparation des deux ménages. Cependant les deux aînés qui, à part quelques dissentiments passagers, s’entendaient assez bien, jugèrent préférable de rester ensemble tant que leurs enfants ne seraient pas élevés. Alors, la mère, toujours méchante et butée, décida de partir elle-même. Elle loua à l’entrée du bourg de Saint-Menoux, sur la route d’Autry, une pauvre bicoque et fut vivre selon la loi commune des femmes seules et sans ressources, glanant et gagnant quelque argent à laver les lessives, à toutes corvées désagréables et pénibles. Aussi longtemps qu’elle fut en état de travailler, elle laissa dormir dans un coin de son armoire les quelques centaines de francs qui constituaient sa fortune.
142
La Marinette demeura au domaine avec mes frères; ils la gardèrent un peu par charité, mais aussi parce qu’elle leur rendait service. La pauvre innocente, avec son culte des bêtes, s’acquittait très bien du rôle de bergère, moins le dénombrement des moutons, à la rentrée, qui n’était pas dans ses moyens. Elle savait filer et travailler aux champs. En somme, elle gagnait à peu près sa vie; ne quittant jamais la métairie elle coûtait peu comme entretien.
XXI
Victoire, enceinte une seconde fois, me donna une petite fille. Heureusement, les affaires n’allaient pas trop mal. Le père Giraud était remboursé, je payais régulièrement mon fermage, j’avais quelques pièces de cent sous devant moi. Le succès me donnait du contentement, partant du courage. Je continuais, quand cela m’était possible, d’aller besogner hors de chez moi. J’avais trouvé pour la mauvaise saison un emploi stable et assuré; c’était à la carrière du Pied de Fourche, non loin de l’église, à l’est de la ville. J’y cassais de la pierre pour le compte d’un entrepreneur de routes. Étant à la tâche, je venais à ma convenance après le pansage du matin, et rentrais à temps pour celui du soir. Au printemps, j’apportais de quoi déjeuner et restais plus tard.
Nous étions parfois jusqu’à vingt casseurs à la file, travaillant chacun à l’abri d’une claie de paille, à genoux sur un tabouret de chiffons. Notre chantier, à hauteur du vieux château dressé sur la colline d’en face, dominait complètement la partie centrale de la ville établie au milieu, dans la vallée étroite. Nos regards plongaient sur les toits de la grand’rue 143
où les cheminées de toutes formes se dressaient comme une poussée de champignons, éjectant leurs fumées paisibles ou tourmentées par le vent – plus accentuées vers l’heure de midi. Cette grand’rue, de là-haut, nous semblait un précipice et nous étions tentés de plaindre ses habitants qui devaient manquer d’air. A vrai dire, si nous avions, nous, la faculté de respirer à l’aise, de nous sentir caressés par les souffles sains de la campagne et de la forêt, nous méritions bien d’être plaints aussi, car c’est un travail peu récréatif que de casser la pierre. Nos jambes, toujours inertes et pliées, s’ankylosaient; nos mains s’écorchaient au contact des petits manches de houx de nos masses. Souvent la lassitude nous gagnait et l’ennui…
Mon voisin de droite prisait et souvent il me lançait sa tabatière où je prélevais de toutes petites pincées, histoire d’imiter les autres, de m’éclaircir le cerveau en éternuant. Mais, peu à peu, prenant goût au tabac, j’en vins à me procurer une «queue de rat» en écorce de cerisier et à la faire garnir. Victoire me disputait, disant que nous n’étions pas riches au point qu’il fût nécessaire que je m’entre de l’argent dans le nez, et puis, d’ailleurs, que c’était dégoûtant… Mais ses observations furent impuissantes contre l’habitude déjà prise.
D’ailleurs, ce travail à proximité de la ville m’entraînait à d’autres dépenses que je cachais soigneusement à ma femme. Pour me rendre au Pied de Fourche, il me fallait passer devant la porte de l’entrepreneur qui tenait un caboulot tout près. Quand, par hasard, il me voyait arriver le matin, il ne manquait pas de m’appeler.
«Eh! Tiennon, viens donc «tuer le ver!…»
«Tuer le ver», c’était boire une goutte d’eau-de-vie. Il offrait sa tournée, je ne pouvais moins faire que d’offrir la mienne: au total deux gouttes avalées et quatre sous dépensés.
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Quand nous mangions, nouvelle attaque: il se trouvait toujours quelqu’un pour proposer:
«Sacré bon sang, que le pain est sec! Si l’on misait pour avoir un litre?»
En mettant trois sous chacun, ça nous faisait un litre à quatre. Ce verre de vin ne pouvait sûrement que nous faire du bien; mais trois sous ça se connaît sur une journée de quinze à vingt sous!
Les jours de paie, il fallait encore boire. Je n’avais pas le courage de refuser, dans la crainte de passer pour «chien» et de me faire remarquer, mais ces dépenses anormales m’inquiétaient – d’autant plus que Victoire, malgré mes précautions, s’en apercevait, et souvent m’en faisait reproche.
Je compris alors que c’est une vraie calamité pour les ouvriers des bourgs et des villes que d’avoir trop d’occasions. Quoique gagnant plus que nous, ils ne sont pas plus riches, car ils en viennent à trouver naturel de dépenser tous les jours une petite somme à l’auberge – ce qui va loin en fin de compte. Ils sont plus à plaindre qu’à blâmer. A leur place je n’eusse pas agi différemment. Mais je résolus de fuir la contagion, de chercher du travail ailleurs.
C’est ainsi que, dans l’hiver de 1850, je pris à défricher, du côté de César[1], une portion d’un terrain broussailleux qu’on mettait en culture. Là, c’était la vraie campagne. Gagnant plutôt moins qu’à la carrière, j’avais finalement de meilleures semaines. Nul autre frais inutile que de puiser quelquefois dans ma «queue de rat…»
A ce chantier, un jour de mars que le soleil brillait, déjà chaud, je mis au jour dans les racines de genêts une vipère qui s’éveillait de sa léthargie hivernale. Je n’avais plus, comme 145
dans mon enfance, une crainte exagérée des reptiles; – l’ayant regardée un instant s’agiter, je hélai M. Raynaud, un boulanger de la ville qui se trouvait là en train de faire mettre en fagots des tas d’épines et de genévriers qu’il avait achetés pour son four.
«Venez voir une belle vipère, monsieur Raynaud, elle est déjà à moitié désengourdie.»
Le boulanger s’approcha:
«Diable, pas rien qu’à moitié; elle se tortille joliment…»
Après qu’il l’eut examinée à loisir, il reprit, d’un ton mi-sérieux, mi-narquois:
«Vous devriez la porter toute vivante au pharmacien: il vous la paierait au moins cent sous!
– Vous vous fichez de moi, monsieur Raynaud?
– Ma foi non! Je vous assure que les pharmaciens s’en servent pour leurs drogues et qu’ils achètent toutes celles qu’on leur porte.»
Je ne pus me défendre de regards questionneurs sur le groupe des bûcherons venus voir aussi.
«Monsieur Raynaud a raison, dit l’un; je crois bien que ça s’achète, en effet.
– Moi, c’est la première fois que je l’entends dire, reprit un autre.
– Moi aussi, appuyai-je.
– Eh bien, essayez, reprit le boulanger; portez-la lui vivante et vous verrez qu’il vous la paiera cent sous et peut-être plus.
– C’est qu’elle n’est pas commode à porter vivante…»
Il avisa le bidon qui contenait la soupe de mon repas de midi.
«Mettez-la dans votre gamelle.
– C’est une idée: si j’étais certain de la vendre cent sous, je l’emporterais dedans, quitte à en acheter une neuve.»
146
Lors M. Raynaud d’affirmer une troisième fois:
«Quand je vous dis que c’est la vérité!»
Il n’était pas encore l’heure du goûter; en grande hâte pourtant j’avalai ma soupe, sans même prendre le temps de la faire chauffer; puis, à l’aide d’un bâton de noisetier fendu, je me saisis du reptile et le glissai non sans peine dans le bidon vide que je recouvris aussitôt de son couvercle. Le boulanger, les fagoteurs me regardaient faire en ricanant.
«Mon vieux, vous paierez à boire, conclut en s’éloignant M. Raynaud, je vous ai fait gagner votre journée. Surtout, dites bien au pharmacien que vous venez de ma part.»
Tout joyeux de l’aubaine, je quittai le chantier plus tôt qu’à l’ordinaire et passai chez nous pour mettre des effets propres. Ma femme, à qui je contai l’aventure, s’indigna de belle façon:
«Sors-moi bien vite ça de la maison! Une «mauvaise bête»… Si elle allait soulever le couvercle, se glisser sous les meubles!…»
Après un court silence:
– On t’a fait croire des bêtises, imbécile! Tu en seras pour la peine d’acheter un bidon neuf, encore vingt-cinq ou trente sous. Je ne veux plus revoir celui-ci, tu m’entends bien? Jette-le dans un fossé, fais-en ce que tu voudras, mais ne le rapporte pas.»
Je commençais à craindre que la bourgeoise n’eût raison. J’affectais pourtant la certitude de revenir avec ma pièce de cent sous. Et, délibérément, je me rendis chez le pharmacien.
«Bonsoir, monsieur Bardet.
– Bonsoir, mon ami, bonsoir. Qu’est-ce qu’il y a pour votre service?
– Monsieur Bardet, on m’a dit que vous achetiez les vipères vivantes; – c’est M. Raynaud, le boulanger, qui m’a dit ça – j’en ai trouvé une au déchiffre et je vous l’apporte.
– 149
Mais oui, je les achète: M. Raynaud ne vous a pas menti.»
Il apporta un grand bocal bleu.
«Tenez, il y en a trois ici; la vôtre fera la quatrième. Et si vous en trouvez d’autres, apportez-les moi; je vous les prendrai toutes à cinq sous la pièce.»
Je me sentis devenir blême.
«Combien, monsieur Bardet?
– Cinq sous.
– M. Raynaud m’avait dit cent sous…»
Le pharmacien sourit dans sa barbe grise:
«Raynaud est un peu farceur, vous ne le saviez pas? C’est cent sous les vingt qu’il a voulu dire.
– Je me suis laissé jouer… Il va me falloir un autre bidon; j’aurai de la perte. Ah! bien, vous pouvez croire que je regrette de vous l’avoir apportée!»
M. Bardet paru ému de me voir si dépité.
«Qu’est-ce que vous voulez, ça vous apprendra qu’il ne faut pas tout croire. Mais vous auriez tort de sacrifier votre bidon. Tenez, je vais vous donner une solution pour le désinfecter: vous ferez dissoudre une cuillerée de cette poudre blanche dans un litre d’eau bouillante. Vous le nettoierez avec ça et pourrez vous en servir en toute sécurité; il sera aussi propre qu’avant.»
La poudre valait trois sous; j’eus dix centimes à empocher. Mais j’avais compté sans Victoire qui jura que le bidon ne servirait plus, menaça de le briser elle-même au lieu de le nettoyer. Il me fallut retourner le soir chez le quincailler où j’en achetai un du plus bas prix: vingt-cinq sous. Il était loin de valoir l’ancien.
J’ai souvent fait rire les uns et les autres à mes dépens en racontant cette aventure que je me plus à agrémenter par la suite d’épisodes imaginaires pour la rendre plus comique 150
encore. Mais j’en gardai rancune au boulanger Raynaud qui avait jugé bon, au surplus, de se payer à nouveau ma tête quand nous nous rencontrâmes.
«Eh bien, Bertin, cette vipère?
– Eh bien, monsieur Raynaud, je ne suis pas prêt de vous croire. Vous êtes un rude menteur!
– Quoi, le pharmacien n’en a pas voulu?
– Si, seulement au lieu de cent sous, c’est cinq sous qu’il me l’a payée.
– Cinq sous… Eh bien, oui, c’est le prix que je vous avais indiqué; vous aviez mal compris.»
Et il s’éloigna en riant.
[1] Hameau de la commune de Bourbon ainsi nommé parce que César, lors de la conquête des Gaules, avait établi un camp dans ces parages.
XXII
De temps à autre, je revoyais Fauconnet dont les cheveux blanchissaient alors que la figure glabre, à présent ridée et constamment grimaçante, avait une expression un peu diabolique. Quand il traversait les Craux, allant à Meillers, il s’arrêtait des fois pour me parler – et je faisais l’aimable, malgré mon vieux levain de haine à son endroit.
Si bien que, son domestique étant tombé malade, il me vint quérir un jour pour le remplacer. C’était après la moisson, en août. Assez peu pressé d’ouvrage, je ne crus pas devoir me dérober. Quand on est pauvre, il faut bien aller travailler là où l’on trouve, même chez les employeurs que l’on a de bonnes raisons de mépriser.
Je vis de près, dans l’intimité quotidienne, ce fermier enrichi qui était à la veille de devenir gros propriétaire terrien. Il était chez lui grossier, maussade et grognon. Il promenait son désœuvrement de la cuisine à l’étable et au jardin, l’allure 151
débraillée, fumant sa pipe, bâillant, ne se mêlant d’aucune besogne. J’ai pu me rendre compte, pendant mon séjour dans cette maison, que l’oisiveté n’est vraiment pas enviable. Le travail, souvent pénible, douloureux, accablant, mais toujours intéressant, sinon passionnant, est encore contre l’ennui le meilleur des dérivatifs. Fauconnet s’ennuyait d’une façon atroce. Il était sans cesse en bisbille avec sa femme et la bonne, auxquelles il faisait, d’un ton rogue, des observations ou reproches plus ou moins déplacés. Des fois, il se versait de grandes rasades d’eau-de-vie, cherchant dans l’excitation de l’alcool un remède à sa mauvaise humeur, à son désœuvrement. Avec moi, il se montrait d’assez bonne composition; il lui arrivait de m’appeler le matin à la cuisine pour me faire boire la goutte. Par contre, aux repas, il ne me donnait jamais de vin, prétendant que les ouvriers ne doivent pas s’habituer à ça.
Il passait rarement sans sortir la journée entière. Une fois en selle ou en voiture, fier de son cheval bien pansé et bon trotteur, de ses harnais brillants, il redevenait l’homme public, Fauconnet, le fermier riche, conscient de sa puissance, envié de tous, respecté des marchands, salué bas par les travailleurs. En dehors des foires et des tournées au chef-lieu il allait dans ses domaines pour donner des ordres, combiner les ventes prochaines ou serrer de près quelque jeune métayère point trop farouche qui, au maître, n’osait rien refuser…
Je ne le vis vraiment gai chez lui que le jour de l’ouverture de la chasse. Il offrait à déjeuner aux amis avec qui il avait battu la campagne le matin. Son fils aîné, le docteur, nouvellement établi à Bourbon, était aussi de la fête. Ce fut une ripaille à tout casser, une vraie débauche. J’étais chargé du service de la table que je fis assez maladroitement, en novice que rien n’a préparé à ça; mais ma maladresse même fut appréciée, puisqu’elle prêta aux convives l’occasion de rire. Or toute occasion de rire leur était précieuse. Après qu’ils eurent 152
bu et mangé ferme, ils contèrent des histoires scabreuses, des récits d’orgie et d’amour de fraude. Ils parlaient aussi de leurs métayers dont ils raillaient la bêtise et la soumission, et de leurs propriétaires à qui ils se flattaient de faire avaler des bourdes invraisemblables. Je compris qu’ils se considéraient comme des gens très supérieurs, dominant le reste de l’humanité de tout le poids de leurs gros ventres, de toute la largeur de leurs faces rubicondes. Seul, le jeune docteur ne paraissait guère s’amuser. Il avait en ville, à côté de la source chaude, son logement particulier, et il fréquentait peu la maison paternelle. Ses deux frères de même n’y faisaient plus que de rares et courtes apparitions.
«Ils n’ont pas les habitudes du père; ce n’est plus le même genre», m’avait dit la servante.
J’en conclus qu’eux aussi, probablement, se jugeaient des hommes supérieurs, supérieurs à ce fermier campagnard qu’était leur père, et à ses amis. Ainsi va le monde. Chacun a sa façon de voir et de concevoir. Chacun se croit bien fort sans imaginer qu’à côté on le tient pour un imbécile. Il y a là de quoi consoler ceux qui ne sont pas supérieurs du tout.
Quand le domestique fut en état de reprendre son service, comme il me restait la libre disposition de quelques jours, Fauconnet me retint pour battre à la machine dans ses domaines de Bourbon. C’était dans la région le début des batteuses que les fermiers, après une assez longue période d’hésitation, venaient de se décider à adopter. Ils continuaient alors à fournir un tiers du personnel, comme au temps du fléau. Ils se sont libérés depuis de cette obligation trop coûteuse, laissant aux métayers toute la charge de la main-d’œuvre.
On commença au domaine de la Chapelle, sur la route de Saint-Plaisir. Nous étions tous étonnés et un peu effrayés de nous voir au service de ce monstre dont les roues tournaient 153
si vite. Mais les rôles étaient moins durs qu’à présent, car on travaillait à une allure très modérée et l’adaptation fut assez rapide.
Les femmes, par contre, se trouvèrent embarrassées qui jamais ne s’étaient vues tant de monde à nourrir. Maintenant elles en ont pris l’habitude; elles achètent de grands paniers de viande qu’elles mettent en pot-au-feu, en daube, en ratatouilles diverses, sacrifient des lapins et même des poulets. Mais trop pauvres étaient les ménagères d’il y a cinquante ans pour songer à de telles frairies. Et pourtant la cuisine ordinaire leur semblait peu digne d’être servie à des étrangers. Les métayères de Fauconnet durent s’entendre entre elles – et voilà ce qui advint:
A la Chapelle, au repas du matin, on nous servit de la galette et du tourton. Je me régalai de ces pâtisseries toutes fraîches et plus beurrées qu’il n’est d’usage. Mais au repas du milieu du jour, au «goûter» comme on dit, il n’y eut encore que de la galette et du tourton, et le soir il en fut de même. D’un repas à l’autre je trouvais ça moins bon; et tous nous mangions avec un moindre appétit. Je crus qu’il y aurait du nouveau le lendemain, qu’on nous ferait de la soupe, des haricots, quelque chose, quoi! Mais il fallut déchanter. En arrivant le matin, je remarquai que le feu flambait au four et je vis un nouveau stock de galettes et de tourtons qu’on se préparait à cuire. Aux trois repas de ce jour-là, on ne nous servit encore rien autre chose. La chaleur, la poussière nous assoiffant, il arriva que l’on prit en dégoût ces pâtisseries lourdes qui achevaient d’altérer. Les estomacs lassés se montraient rebelles. Pour mon compte, je partis le soir sans me mettre à table, et plusieurs autres de même. Changeant de ferme le jour d’après, nous espérions tous que l’obsession allait cesser. Mais point! Il y eut pâté le matin et galette à midi avec un simple accompagnement de brioche au lieu de tourton. C’en était 154
trop: tout le monde réclama du lait, même de la veille et écrémé, du lait n’importe comment. La bourgeoise consentit à faire le tour de la table avec sa terrine, non sans laisser entendre qu’il ne lui semblait pas honorable de nous servir ce lait, nourriture commune. Il eut un tel succès pourtant qu’il en fallut trois terrines pour contenter tout le monde. Mais la métayère ne voulut pas en tirer de leçon: au repas suivant, la table se trouva garnie comme de coutume des inévitables galettes et des inévitables tourtons. Ne mangeant plus rien, me sentant près de tomber malade, je prévins Fauconnet qu’il ne m’était pas possible de suivre plus longtemps la machine.
Les aliments de chez nous: la soupe à l’oignon, le pain de seigle et le fromage de vache, me semblèrent meilleurs après cette aventure…
XXIII
Les coqs à l’engrais chantèrent un soir de décembre qu’il y avait de la neige et qu’il gelait ferme. C’était en fin de veillée, vers neuf heures; nous nous préparions, comme on dit, à user les draps.
«Qu’est-ce qu’ils veulent nous annoncer, ces sales bêtes, fit Victoire tout de suite troublée.
– Pas quelque chose de bon, sans doute», appuyai-je, craintif pareillement.
Nous avions l’un et l’autre cette conviction que c’était signe de malheur d’entendre chanter les coqs à partir du coucher du soleil et jusqu’à minuit – période du silence et du repos.
Cette infraction à la règle aurait dû cependant nous sembler naturelle de la part de ces pauvres poulets à l’engrais qui, ne sortant jamais d’un réduit enténébré, perdaient peu à peu le sentiment des heures. Mais nous n’en pensions pas tant, et 155
nous étions troublés parce que nous avions vu, enfants, se troubler nos proches en pareille occurence. D’ailleurs, dans le grand calme de la nuit d’hiver, ces cocoricos éclatants avaient quelque chose de lugubre, d’autant qu’ils se multiplièrent: le coq des Viradon répondit aux nôtres, puis d’autres des chaumières proches, des fermes lointaines. Ce fut pendant une demi-heure un concert de modulations aiguës, comme aux heures qui précèdent l’aube.
Après que les chants eurent pris fin, Victoire donna le sein à notre petit troisième, Charles, qui avait juste deux mois. Mais elle n’était guère rassurée et tremblait encore une fois couchée. Nous eûmes, cette nuit-là, un sommeil pénible et décidâmes que les malencontreux poulets seraient vendus au plus tôt.
Comme par hasard, les mois qui suivirent, toute sorte de malheurs nous vinrent frapper. En prenant de l’âge, je me suis libéré d’une bonne partie des croyances superstitieuses de ma jeunesse; mais à cause de cela, j’ai toujours conservé la crainte des coqs qui chantent après le coucher du soleil.
J’avais dans un coin de mon étable une réserve de pommes de terre. La meilleure de mes deux vaches s’étant détachée une nuit, avala goulûment un gros tubercule et s’étrangla. Je la découvris, le matin, étendue sur le dos, râlante; son ventre était ballonné; sa langue pendait; ses jambes s’agitaient en de brusques soubresauts. C’était la fin. Mes tentatives pour faire descendre la pomme de terre restée dans l’œsophage demeurèrent aussi vains que les mouvements désespérés de la pauvre bête luttant contre la mort. Je n’eus que la ressource d’aller quérir un boucher qui m’en donna trente francs – je comptais la vendre trois cents francs à la fin de l’hiver…
Il me souvient que ma femme voulait acheter des habits pour notre petite Jean, et pour moi un pantalon de droguet, une 156
casquette, une blouse. Mais on dut repousser à des temps meilleurs ces dépenses anormales. Au surplus, il nous creva peu après un cochon qui pesait cent cinquante livres. Et nous eûmes des ennuis de la vache achetée en remplacement de notre pauvre étranglée.
A cause des enfants, Victoire avait cessé tout à fait de porter le lait en ville et s’était mise à faire du beurre. Or, il n’y avait pas moyen de transformer en beurre la crème qui provenait de cette nouvelle vache. Nous passions à la remuer dans la baratte – ou «beurrier» – des heures et des heures; nous avions les bras moulus de faire monter et descendre le batillon: rien! Il m’arriva un soir de poursuivre cette manœuvre sans interruption, de six à onze heures; je pris une suée terrible, défonçai à demi la baratte, mais sans arriver à tirer du liquide aqueux les molécules espérées. Je racontai ça le lendemain au père Viradon qui conclut à un mauvais sort. Pareille mésaventure lui étant advenue dans sa jeunesse, un défaiseux de sorts lui avait donné les conseils suivants:
«Se rendre un peu avant minuit au carrefour de la place de l’Église et poser là un petit pot neuf de six sous plein de cette mauvaise crème; tourner douze fois autour de ce pot quand sonneraient les douze coups de minuit, en traînant au bout d’une corde de six pieds de long les chaînes d’attache des vaches; au douzième tour, s’arrêter net, faire quatre fois le signe de la croix dans quatre directions opposées et partir en vitesse, abandonnant le pot et rapportant les chaînes.
«Couper à chaque bête un bouquet de poils de l’oreille, un du garrot, un de la queue, les tremper dans l’abreuvoir tous les jours de la semaine sainte avant le lever du soleil, les porter à la messe le jour de Pâques et les faire brûler dans la cheminée sans être vu…»
«J’ai fait cela et la réussite a été complète, conclut Viradon. Mais le défaiseux a dû agir de son côté.»
157
Je fus pris d’un fou rire malgré mes embêtements en écoutant le bonhomme raconter d’un air convaincu les détails bizarres de ces diverses cérémonies: il me semblait le voir tourner autour de son pot, entendre la «fretintaille» des chaînes!…
Le défaiseux était mort; mais il avait laissé à son fils le secret de son talent, et le vieux voisin me conseillait fort d’avoir recours à lui. Je refusai néanmoins, n’ayant pas foi en ces stupidités.
Ce fut au curé que Victoire alla conter nos peines. Il vint le lendemain, aspergea l’étable avec de l’eau bénite et nous dit de n’avoir nulle crainte des sorciers.
«Ça tient tout simplement à ce que votre vache a du lait de mauvaise qualité et peut-être aussi à son état de gestation avancée; améliorez sa nourriture, donnez-lui chaque jour un peu de sel dans une ration de farineux: vous verrez que ça ira mieux.»
Nous suivîmes les avis du curé; il nous devint possible de faire du mauvais beurre qui s’améliora tout naturellement quand, à la belle saison, nos vaches allèrent pâturer sur les Craux et lorsqu’elles en furent au lait nouveau. Si l’on raisonnait avec sagesse on n’aurait pas souvent, je pense, l’occasion de croire aux sorts.
Vers la fin de l’hiver nous eûmes une alerte plus grave encore; et il fallut bien cette fois-ci, en désespoir de cause, aller trouver un rebouteux.
Notre petit Charles fut pris soudain d’un mal de gorge à caractère grave; il refusait de prendre le sein; sa respiration devint rauque, puis râlante. Victoire le porta d’abord à la sage-femme, puis au médecin, et ça n’avait pas l’air d’aller mieux, bien au contraire. Or, il y avait sur le chemin d’Agonges un homme qui «barrait» les maux de gorge d’enfants; on venait 158
le trouver de toutes les communes du canton et même d’ailleurs: il sauvait, disait-on, les bébés désespérés par les docteurs. Au cours d’une veillée, l’état du petit parut tellement s’aggraver que nous décidâmes de le lui porter séance tenante.
Victoire l’emmitoufla dans un vieux châle au creux d’un oreiller et je le pris ainsi sur mon bras. Elle suivait en pleurant. Nos pas résonnaient lugubres dans le silence nocturne, sur les chemins durcis par le grand gel. Sur les dix heures, nous eûmes la satisfaction de frapper à la porte du guérisseur qui vint nous ouvrir en caleçon et bonnet de coton: c’était un petit homme déjà âgé, à cheveux grisonnants et figure ingrate. Il marmonna des prières en faisant des signes sur le corps de notre enfant, oignit son cou d’une sorte de pommade grise et lui souffla dans la bouche par trois fois. Un chaleil fumeux éclairait cette scène étrange. J’étais impressionné. Victoire pleurait toujours silencieusement. Après qu’il eut fini, l’homme nous assura:
«Il ira mieux demain; mais, par exemple, il était temps de l’apporter, vous savez… Dès qu’il sera débarrassé, pour hâter sa guérison vous irez faire brûler un cierge devant l’autel de la Vierge.»
A notre demande de paiement, il dit:
«Je ne prends rien aux pauvres gens. Mais il y a là un tronc où chacun met ce qu’il veut.»
Il prit sur la cheminée une petite boîte carrée, en bois fumé, dont le couvercle était percé d’une fente; j’y glissai vingt sous et nous repartîmes en hâte, inquiets des deux aînés que nous avions laissés dormant, dans la maison fermée.
Le guérisseur ne nous avait pas trompés. Vers le matin, le bébé vomit des matières aqueuses qui ressemblaient à des crachats durcis et, tout de suite soulagé, il prit le sein. Deux jours plus tard, il était tout à fait remis.
Je me suis souvent demandé, sans pouvoir répondre ni dans 159
un sens ni dans l’autre, si cette guérison fut d’effet naturel ou si les simagrées du vieux y furent pour quelque chose. Je sais que nombre de gens, très sceptiques, très fortes têtes, ne craignent pas, encore aujourd’hui, d’avoir recours à ces guérisseurs campagnards pour se faire barrer les dents, ou se faire dire la prière à l’occasion d’une entorse ou d’une foulure. Et d’aucuns prétendent qu’ils en ont du soulagement.
Ceci étant, un pauvre homme tout simple a bien le droit de rester perplexe, également éloigné de ceux qui affirment et de ceux qui se moquent. J’en suis encore là.
XXIV
Certain jour de foire de Bourbon, pour le carnaval de 1853, mon beau-père m’ayant tiré à part sur la place de la Mairie, où je causais avec d’autres, me proposa d’entrer comme métayer dans un domaine de Franchesse, sa commune d’origine. Il connaissait particulièrement le régisseur, un ami d’enfance.
J’y songeais un peu, à prendre un domaine, car demeurant là il me faudrait placer mes enfants dès qu’ils seraient en âge de pouvoir garder les bêtes: – éventualité malgré tout pénible. J’aurais pourtant préféré attendre encore quelques années, mais, après réflexion, il me parut plus sage de ne pas manquer cette occasion.
Le dimanche suivant, nous fûmes donc, le père Giraud et moi, visiter cette ferme située entre Bourbon et Franchesse, à deux cents mètres du chemin qui reliait les deux communes. «La Creuserie» dépendait de la propriété de M. Gorlier, dit «de la Buffère», 160
du nom d’un petit château voisin qu’il habitait pendant l’été. La propriété comprenait cinq autres fermes: Baluftière, Praulière, le Plat-Mizot, la Jarry d’en haut et la Jarry d’en bas, – une locature qui s’appelait les Fouinats, et la maison du régisseur à proximité du château.
M. Parent, le régisseur, était un homme de taille moyenne, avec une grosse tête encadrée d’un collier de barbe grisonnant; ses yeux saillants hors de l’orbite lui donnaient constamment l’air étonné; sa lèvre inférieure, grosse et lippue, tombait, découvrant ses dents avariées et laissant passer un continuel jet de salive. Il nous fit visiter les bâtiments du domaine qui étaient anciens et peu confortables; nous conduisit dans toutes les pièces de terre, dans tous les prés, et, quand nous fûmes rentrés chez lui, il dicta les conditions.
«Il fallait deux mille francs de remboursement sur le cheptel, mais on se contenterait de la moitié: les intérêts à cinq pour cent du reste s’ajouteraient aux quatre cents francs de l’impôt colonique annuel; pour l’amortissement, on retiendrait une part sur les bénéfices. J’aurais à faire tous charrois commandés pour le château ou la propriété; ma femme donnerait, comme redevances, sur ses produits de basse-cour, six poulets, six chapons, vingt livres de beurre; les dindes et les oies se partageant par moitié selon la règle. Le maître se réservait pour chaque année le droit de modifier les conditions ou de nous donner congé, sous cette réserve que nous devions être prévenus au moins neuf mois à l’avance.»
M. Parent nous entretint ensuite sur un ton de platitude exagérée du propriétaire qu’il appelait «M. de la Buffère», ou, plus communément, «M. Frédéric».
«M. Frédéric ne veut pas que les métayers s’adressent directement à lui: c’est toujours à moi que vous devrez dire ou demander ce que vous jugerez nécessaire. M. Frédéric entend qu’on soit très respectueux, non seulement envers lui, mais 161
aussi envers son personnel: c’est parce qu’ils ont mal répondu à mademoiselle Julie, la cuisinière, qu’il m’a fait donner congé aux colons actuels de la Creuserie. M. Frédéric ne veut pas qu’on touche au gibier: s’il prenait quelqu’un à tirer au fusil, à tendre des lacets, ce serait le départ certain. Quand il chasse, défense de rester là où on pourrait le gêner – même si cela entraîne une suspension de travail. Il faudra tâcher aussi que le beurre de votre redevance soit de bonne qualité et les poulets bien gras, de façon à contenter mademoiselle Julie.»
Sur une demande malicieuse de mon beau-père, il avoua tout bas que mademoiselle Julie n’était pas seulement la cuisinière, mais encore la maîtresse de M. Frédéric, demeuré célibataire. C’est pourquoi il y avait grand intérêt à la ménager, son influence étant considérable.
Je ne savais trop que penser de M. Frédéric. Dans la bouche de son régisseur qui, pourtant, le disait très bon, il prenait figure de potentat dont les moindres désirs devaient être obéis… Cela m’effrayait un peu.
Je demandai à M. Parent huit jours de réflexion à dessein surtout de m’entretenir de l’affaire avec Victoire. Elle me crispa, s’ingéniant à jouer l’indifférence.
«Fais comme tu voudras; moi, ça m’est bien égal.»
Sa mauvaise humeur d’être encore enceinte la rendait inabordable. Un jour, que j’insistais plus que de coutume, elle eut pourtant une manière d’assentiment.
«Dame, si ce domaine te plaît, prends-le, voilà tout…
– Mais toi, te plaît-il que je le prenne?
– Oh! moi, que ce soit là ou ailleurs…»
Je l’aurais battue…
Je me décidai néanmoins à donner une réponse favorable, et pour la Saint-Martin de 1853 nous nous installâmes à la Creuserie. Victoire, accouchée avant terme, quinze jours auparavant, d’un petit garçon mort-né, se trouvait bien fatiguée et 162
affaiblie, dans les plus mauvaises conditions pour supporter le lourd tracas d’un déménagement. Sa mère, heureusement, put nous seconder à cette occasion.
XXV
Notre maison avait deux pièces d’égales d’imensions qu’une porte intérieure reliait: la cuisine et la chambre. Leur sol était d’un niveau inférieur à celui de la cour sur laquelle elles s’ouvraient l’une et l’autre par de grosses portes ogivales, noircies par les intempéries et fortement bardées de fer. Dans la cuisine, une sorte de béton avait été fait jadis qui, peu à peu, sous l’effet des balayages, s’était dégradé; il n’en restait qu’une armée de cailloux pointus qui montraient leur nez d’un bout à l’autre de la pièce. Dans la chambre, rien ne masquait le sol primitif, affaissé au milieu, bossué sous les meubles, avec, un peu partout, des mamelons et des trous. Le plafond appareillait l’appartement – un plancher bas, délabré que soutenaient de grosses solives très rapprochées, couvertes de moisissures blanches. Dans chaque pièce, une poutre énorme, taillée à la diable, était soutenue elle-même par un poteau vertical. Des grains de blé et d’avoine, s’échappant de la provision du grenier, passaient fréquemment entre les planches disjointes et les rats en faisaient des réserves sur les poutres. Le jour ne pénétrait que par d’étroites fenêtres à quatre petits carreaux; en hiver, lorsqu’il faisait sombre et que la température ne permettait pas de tenir ouvertes les portes extérieures, on avait peine à y voir en plein midi. Dans la cuisine ou salle commune se faisaient toutes les grosses 163
besognes. Il y avait, à gauche de l’entrée, la maie à pétrir et, au-dessus, le tourtier avec ses arceaux de bois pour séparer les grosses miches de la fournée qu’on y plaçait côte à côte; à droite, une commode, un bahut à linge; au milieu, la grande et massive table de chêne que nous avions achetée d’occasion, flanquée de ses deux bancs sur lesquels nous prenions place aux heures des repas; au fond, l’horloge entre deux lits: le nôtre dans le coin le plus rapproché du foyer, comme il est d’usage, et, de l’autre côté, celui que partageaient la servante et notre petite Clémentine. A gauche, dans le mur du pignon, la cheminée saillait large et haute avec, au-dessus du foyer, le trou noir du four. La chambre était moins enfumée, plus propre: ma femme y avait fait placer son armoire et les lits neufs qu’il nous avait fallu acheter pour coucher le personnel.
La maison faisait face aux neuf heures, mais le soleil n’en éclairait que bien plus tard le seuil, en raison du voisinage trop proche de la grange et des étables établies parallèlement sur le devant, à une quinzaine de mètres. Dans l’intervalle, les égouts formaient une sorte de mare stagnante et noirâtre où baignaient les balles de froment depuis les battages jusqu’au milieu de l’hiver. On mettait à proximité le fumier des moutons utilisé pour les fumures de printemps. Il y avait en outre, dans cet espace, une auge de bois longue et peu profonde dans laquelle mangeaient les cochons, et une vieille roue placée horizontalement sur trois poteaux pour le jucher nocturne des dindons. Le tombereau et les charrettes au repos s’y voyaient souvent, et aussi, tout au long des murs, de menus outils, des bâtons et aiguillons – disséminés çà et là, des débris de paille et de bois, de la pierraille, des tuiles cassées.
La ferme étant située sur la partie montante du vallon, à bonne altitude, nous avions, du haut de l’escalier du grenier, au pignon droit de la maison, une vue magnifique. Il s’étendait, ce vallon, sur une bonne partie des communes de Bour164
bon, de Saint-Aubin et d’Ygrande, avec un aspect d’amphithéâtre géant. Aux parties supérieures de ses ondulations apparaissaient, entre les haies vives, des champs verts, roux ou grisâtres; d’autres se montraient à demi, juste de quoi laisser voir s’ils étaient en guéret, en chaume ou en pâture; et, dans les parties basses, il y avait des pièces entièrement dissimulées, des espaces importants dont on apercevait seulement le haut des arbres espacés de loin en loin dans les bouchures. A l’extrémité d’un grand pré tout en longueur s’étendait le losange mystérieux d’un taillis déjà vaste. Des lignes de peupliers géants s’apercevaient en quelques endroits. Et, de loin en loin, dans ces cultures, entre ces haies, entre ces arbres, émergeaient les bâtiments écrasés d’une chaumière ou d’une ferme: c’étaient Baluftière, Praulière et le Plat-Mizot, disposés en triangle tout près, la Jarry d’en haut et la Jarry d’en bas, un peu plus loin, puis d’autres dont je savais les noms, puis d’autres, très éloignées, dont je ne savais rien, et enfin, à l’autre extrémité du vallon, le tassement d’un chétif pâté de maisons qui était le petit bourg de Saint-Aubin. Par delà, on distinguait encore le grand ruban sombre de Gros-Bois; et, par les temps clairs, au delà, bien d’autres vallons, bien d’autres villages, bien au delà des distances connues, on apercevait, profilant leurs masses noires dans le bleu du ciel, une ligne de pics, qu’on disait appartenir aux montagnes d’Auvergne.
En arrière de notre maison, une vallée étroite aux fertiles prairies précédait un coteau sur lequel se dressait le bourg de Franchesse, au minuscule clocher carré.
Les premiers jours de notre installation, ces paysages m’apparurent tout ouatés de brouillards. Je les vis ensuite dans leur décor hivernal, alors que les cultures sont nues, lavées par les pluies ou pailletées de gel, et que les bouchures sont comme des bordures de deuil avec les fioritures de leurs arbres – 165
squelettes – puis tout blancs sous la neige, déguisés comme pour une mascarade. Je les vis s’éveiller frissonnants aux brises attiédies d’avril, étaler peu à peu toutes leurs magnificences, fleurs blanches et verdures fraîches. Je les vis au grand soleil de l’été, alors que les moissons mettent leur note blonde dans les verdures accentuées, paraître anéantis comme quelqu’un qui a bien sommeil. Je les vis à l’époque où les feuilles prennent ces tons roux qui sont pour elles le temps des cheveux blancs – précédant de peu de jours leur contact avec la terre d’où tout vient et où tout retourne. Je les vis s’éclairer, gais et pimpants, aux heures des aubes douces et s’enténébrer lentement dans la pourpre des beaux soirs. Je les vis enfin, comme dans un décor de rêve, baignant dans le vague mystérieux des clartés lunaires. Et combien de fois, les contemplant, ne me suis-je pas dit:
«Il y a des gens qui voyagent, qui s’en vont bien loin par ambition, nécessité ou plaisir, pour satisfaire leurs goûts ou parce qu’on les y force; ils ont, ceux-là, la faculté de s’extasier devant des paysages variés. Mais combien d’autres ne voient jamais que les mêmes! Pour combien la vie ne tient-elle pas toute dans un vallon comme celui-ci, et même dans une seule des ondulations, dans un seul des replis de ce vallon! Combien de gens, au travers des âges, ont grandi, aimé, souffert, dans chacune des habitations qu’il m’est donné de voir d’ici, ou dans celles qui les ont précédées sur l’étendue de cette campagne fertile, sans être jamais allés jusqu’à l’un des points où le ciel s’abaisse!»
Cette pensée me consolait de ne rien connaître moi-même hors des deux cantons de Souvigny et de Bourbon. J’en vins à trouver du charme aux décors variés de mes paysages familiers. J’éprouvais même une certaine fierté d’avoir la jouissance de cet horizon vaste et plaignais les habitants des parties basses.
XXVI
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M. Parent, le régisseur, venait nous voir souvent et se montrait prodigue d’avis. Mais ses conseils culturaux, de médiocre intérêt d’ailleurs, ne tenaient pas la première place: il en revenait toujours aux habitudes de M. Frédéric et à la façon de nous conduire avec lui quand il serait là.
Vers l’époque de la Saint-Jean le propriétaire vint comme chaque année s’installer à son castel de la Buffère. Par un hasard sans doute calculé, il nous fit sa première visite le soir, alors que nous étions réunis à la cuisine pour le souper. M. Parent l’accompagnait. Tout de suite debout, invitant d’un geste les autres à faire de même, je sortis du banc et m’avançai au-devant des visiteurs. M. Gorlier me toisa.
«C’est lui, le métayer? demanda-t-il à son régisseur.
– Oui, monsieur Frédéric, c’est lui.
– Il est bien jeune… La femme?
– C’est moi, Monsieur, dit Victoire en s’approchant.
– Ah!… Vous n’avez pas l’air très robuste?
– C’est qu’elle a trois enfants tout jeunes», reprit M. Parent, d’une voix craintive.
M. Frédéric nous demanda notre âge, à ma femme et à moi, et nous questionna sur nos origines. Nous étions fort troublés l’un et l’autre de nous voir en face de cet homme puissant et redoutable dont on nous avait tant rebattu les oreilles. Il s’en fâcha d’un ton amical.
«N’ayez pas peur, diable, je ne mange personne… Parent m’a dit que vous étiez bons travailleurs et animés d’excellentes intentions. Continuez comme cela et nous nous entendrons sans peine. Obéir et travailler, c’est votre rôle; je ne vous 167
demande pas autre chose. Par exemple, ne m’embêtez jamais pour les réparations: j’ai pour principe de n’en pas faire. Et maintenant, bonsoir; allez dormir, mes braves!»
Il parlait d’une voix lente en grasseyant un peu avec un clignotement de ses petits yeux gris. Son teint coloré ressortait sous la barbe restée très noire comme la chevelure, bien qu’il eût dépassé la soixantaine – j’ai su depuis que ce beau noir était factice: il se teignait. La physionomie, malgré les apparences de bonne santé, restait maussade et ennuyée. Ceux qui ont joui de tous les plaisirs ont rarement l’air heureux.
M. Gorlier revint souvent nous voir, soit à la maison, soit aux champs. Jouant avec sa canne, il causait un instant du temps et des travaux, puis tournait le dos prestement. Jamais plus, d’ailleurs, il ne fut poli comme le premier soir. Ainsi que Fauconnet, il tutoyait tout le monde, et comme il n’avait pas la mémoire des noms, ou à dessein peut-être, il appliquait invariablement à chacun le qualificatif de «Chose».
«Eh bien, Chose, es-tu satisfait de ce temps-là? Mère Chose, nous vous prendrons prochainement deux poulets de la redevance…»
Mademoiselle Julie, la cuisinière-maîtresse, une dondon déjà mûre à la peau blanche et aux formes appétissantes, vint chercher un soir ces deux poulets-là, que Victoire engraissait à dessein depuis plusieurs semaines. Elle les soupesa, les palpa et daigna se déclarer satisfaite.
«Il faudra toujours nous les donner comme ça, Victoire; ils semblent parfaits; le coq surtout est vraiment superbe.
– Oh! oui, Mademoiselle, fis-je, je voudrais bien que ce soit mon ventre qui lui serve de cimetière.»
La grosse remarqua le mot.
«Comment avez-vous dit?» reprit-elle.
Je craignis que cela ne lui ait déplu.
«Allons, répétez, voyons!
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Mademoiselle, j’ai dit qu’à ce coq-là mon ventre servirait bien de cimetière. C’est une blague du pays que j’ai citée en manière de plaisanterie; il ne faut pas vous fâcher: je sais bien que les poulets ne sont pas faits pour moi…»
Mademoiselle Julie partit d’un franc éclat de rire.
«Je le retiendrai, ce mot-là, Tiennon, et je le servirai à d’autres qu’il amusera, soyez sûr. Jamais encore je ne l’avais entendu.»
Elle le rapporta sans tarder à M. Frédéric qui ne fut pas long à m’en parler:
«Chose, tu as des expressions délicieuses. Je vais avoir prochainement mes amis Granval et Decaumont; nous viendrons ensemble et tu tâcheras de trouver des choses drôles comme celles que tu as dites à mademoiselle Julie, l’autre jour, à propos des coqs.»
Il tint parole. Plusieurs fois, dans le courant du mois d’août, il vint le soir avec ces deux messieurs. Ils arrivaient fumant leurs pipes à l’heure où nous mangions la soupe, s’asseyaient à proximité de la table, nous disant à chaque fois:
«Causez selon votre habitude, mes braves, ne faites pas attention à nous.»
Mais, bien entendu, nous ne parlions que pour leur répondre quand ils nous interrogeaient directement. Les domestiques, qui couchaient dans la chambre, avaient la ressource de s’esquiver sitôt leur repas pris; pour moi, il me fallait leur servir de jouet jusqu’à dix et parfois onze heures. – Et ma femme et la servante aussi par ricochet. – Peu leur importait, à eux, de se coucher tard: ils avaient la faculté de se lever de même! Peu leur importait de me faire perdre mon sommeil, car il me fallait être debout le lendemain à quatre heures, comme de coutume. Oui, c’était bien pour que je leur serve de jouet qu’ils venaient flânocher dans notre maison. Ils ne me faisaient parler que pour rire de mon langage incorrect, de mes réponses 169
naïves et maladroites. S’il m’arrivait de sortir une repartie particulièrement drôle, M. Decaumont tirait son carnet:
«Je note! je note! faisait-il. J’utiliserai ça pour des scènes champêtres dans mon prochain roman.»
Je me hasardai à demander un jour à mademoiselle Julie pourquoi M. Decaumont écrivait ainsi les choses baroques que je débitais bien malgré moi. Elle me dit que c’était un grand homme, un homme célèbre qui s’occupait à faire des livres. Un grand homme! un homme célèbre! ce petit gros à figure de curé, avec des cheveux ridiculement longs qui lui tombaient sur les épaules!
«Ah! c’est fait comme ça, un homme célèbre?» énonçai-je en toute simplicité. Et mademoiselle Julie riant de bon cœur:
– Mon Dieu oui, Tiennon; il est bien comme les autres, allez, malgré ses capacités. Avec ses grands cheveux et son air drôle, on le prendrait quasi pour un fou plutôt que pour un savant; et il s’amuse de tout comme un enfant.«
Eh bien, je ne trouvais pas très loyale la façon d’agir de ce faiseur de livres. Je lui en voulais un peu d’inscrire mes réponses pour les publier, pour que d’autres bourgeois comme lui en puissent rire à leur tour. Était-ce donc de ma faute si je parlais de façon peu correcte? Je parlais comme on m’avait appris, voilà tout. Lui, qui était resté sans doute jusqu’à vingt ans dans les écoles, avait pu acquérir la science des belles phrases. Moi j’avais fait autre chose pendant ce temps-là. Et, à l’heure actuelle, j’employais ailleurs sans doute aussi utilement que lui mes facultés: car, de faire venir le pain, c’est bien aussi nécessaire que d’écrire des livres, je suppose! Ah! si je l’avais vu à l’œuvre avec moi, l’homme célèbre, à labourer, à faucher ou à battre, je crois bien qu’à mon tour j’aurais eu la place de rire! J’ai fait souvent ce souhait d’avoir sous ma direction, pendant quelques jours, au travail des champs, tous les malins qui se fichent des paysans.
XXVII
170
Je n’étais pas le seul, d’ailleurs, à servir de cible aux risées du maître et de ses amis: mon voisin Primaud, de Baluftière, y contribuait pour une bonne part. Il faut dire que la physionomie de ce brave Primaud incitait de prime abord à la moquerie; il avait le nez camus, une grande bouche édentée qui s’ouvrait à tout propos pour un rire bête et bruyant; avec ça une drôle de façon de regarder le ciel d’un œil quand on lui parlait. De plus, naïf comme pas un, coupant dans tous les ponts qu’on se donnait la peine de lui tendre. Enfin, il avait encore cette particularité d’aimer le lard à la folie. Or, M. Frédéric, sous un prétexte ou sous un autre, mandait souvent au château son métayer et lui faisait servir une énorme tranche de lard. Laissé seul à la cuisine, il se régalait, comme bien on pense. Après un bon quart d’heure, le bourgeois venait l’y rejoindre.
«As-tu bien mangé, Primaud?
– Oh! oui, monsieur Frédéric!
– Mais un gros morceau de lard reste encore sur le plat, il ne faut pas le laisser, voyons… Tiens, je sais que tu es de force à l’engloutir.»
Et il le lui mettait sur son assiette.
«C’est trop, monsieur Frédéric, j’ai le ventre plein, je ne peux plus…
– Allons, allons, Chose, tu plaisantes; c’est sans doute que tu as soif; Julie, donne-lui donc un verre de vin.»
Pour s’en retourner, Primaud passait dans notre cour. Souvent il entrait à la maison ou venait me voir aux étables.
«Mon vieux Tiennon, je viens encore de faire un bon repas!
– 171
Ah! tant mieux, répondais-je, c’est toujours ça d’attrapé… Je parie que vous avez mangé du lard à volonté?
– Plus que j’ai voulu, mon vieux! Figurez-vous que M. Frédéric est venu et qu’il m’en a servi lui-même un gros morceau; de sa main, vous comprenez, je ne pouvais pas refuser, surtout qu’il m’a fait donner du vin.»
Il faisait grand cas de cette attention délicate. Jamais ne lui venait à l’idée qu’il pût y avoir là quelque chose de blessant pour sa dignité d’homme. Peut-être même considérait-il comme marques de gloire les traces cireuses que laissait de chaque côté de sa bouche le ruissellement graisseux du lard. Il rentrait chez lui enchanté.
Nous l’étions moins, les autres métayers et moi. A son insu sans doute Primaud jouait le triste rôle de mouchard. M. Gorlier obtenait par lui tous les renseignements qu’il désirait sur les gens de ses domaines et sur les habitants de la commune. Trois ans auparavant, quand Badinguet avait fait une espèce de contre-révolution pour se faire nommer empereur, deux hommes de Franchesse avaient été expédiés à Cayenne de par la faute, disait-on, des bavardages inconscients du «mangeux de lard». Le bourgeois lui ayant fait entendre que ce serait un grand bien que de débarrasser le pays de ceux qui affichaient leurs préférences pour la République, le malheureux s’était empressé de lui signaler tous les «rouges» de sa connaissance. De la part de Primaud c’était bêtise et non méchanceté – mais je ne trouvais pas M. Frédéric excusable d’employer de tels moyens pour se renseigner, d’user de son influence ensuite pour faire du mal aux gens de son pays.
Sitôt averti, je me défiai du voisin et ne lui dis plus que ce qu’il n’y avait nulle raison de tenir caché.
A cette époque déjà, on appelait Primaud «le mangeux de lard». Il est mort depuis longtemps; mais le mot lui a sur172
vécu, a tourné un peu à la légende, si bien qu’à Franchesse on dit toujours de quelqu’un qui aime bien le lard: «C’est un vrai Primaud!»
XXVIII
Ma vie était fatigante et laborieuse, mais j’y trouvais du charme. Étant chef de ferme, je me sentais un peu roi. Les responsabilités me pesaient souvent, mais j’étais fier de m’asseoir au haut bout de la table, à côté de la miche dans laquelle je coupais de larges tranches au commencement de chaque repas; j’étais fier surtout d’avoir, au cercle de la veillée, la place du coin, la place d’honneur.
Bouvier chef, je participais au pansage de tous les animaux. A la belle saison, j’étais dès le petit jour au travail du moment: binage ou fauchaison – dans notre parler: marage ou fauchage. Cependant j’avais auparavant distribué un peu de son aux moutons, préparé le repas des cochons et j’étais passé voir mes bœufs au pâturage.
Je prenais la tête de l’équipe, les autres, échelonnés derrière moi, réglant leur allure sur la mienne, – et je puis dire sans vantardise qu’ils n’avaient pas à s’amuser pour me suivre.
J’avais eu la chance pourtant de tomber sur un bon valet, un garçon de vingt ans passés, prénommé Auguste – nous disions Guste – robuste et courageux qui besognait aussi dur que moi. Le second était un gamin d’une quinzaine d’années, mi-pâtre, mi-travailleur. J’engageais en plus un journalier pour l’été: ce fut, les premières années, un certain père Forichon, déjà âgé, ayant l’expérience de tous travaux, mais très bavard et un peu tason, c’est-à-dire un peu mou, un peu lent. Il avait toujours des histoires à raconter et je crus m’apercevoir qu’en 173
cherchant à nous intéresser ainsi, il espérait faire ralentir l’allure de la besogne, pour prendre un peu de bon temps. Un jour, d’accord avec le Guste, je résolus d’aller plus vite encore que de coutume, de façon qu’il n’ait pas le loisir de parler. Quand nous eûmes ainsi fauché trois andains, le père Forichon crut le moment venu d’obtenir une trève.
«Si nous allions de ce train-là jusqu’à midi, fit-il, nous en abatterions un sacré morceau!
– Si le maître veut, nous allons essayer», dit le Guste. Mais lui de reprendre:
«Une fois, à Buchepot, chez les Nicolas, nous avons fauché comme ça trois jours de suite. C’était le grand Pierre qui allait en tête; il aiguise bien, l’animal, et dame, il filait… Tant et si bien que son beau-frère n’arrivait plus à le suivre. Le grand s’étant permis de le plaisanter, les voilà pris à se fâcher; je crus même qu’ils allaient se battre. D’ailleurs ils s’en voulaient déjà depuis longtemps. J’étais bien au courant: voilà ce qui s’était passé…»
Il croyait que pour apprendre ce qui s’était passé j’allais m’appuyer un peu sur le manche de mon «dard». Mais sans prêter la moindre attention, je continuai de faucher du même train anormal. Et quand nous fûmes au bout, le Guste et moi, il se trouva un peu en retard.
«Sacrée misère! fit-il, j’ai attrapé un «masier[1] » qui a abîmé mon taillant. J’ai fauché une fois dans un pré où il y en avait tellement qu’on était obligé de battre les «dailles» au premier déjeuner…»
Il se retourna, parut étonné de voir que nous ne l’écoutions plus, que nous étions déjà loin. D’un andain à l’autre son retard s’accentua. Il y avait un passage où, l’herbe étant très dure, il fallait aiguiser souvent, ce qui forçait à ralentir. A ce 174
moment, Forichon croyait rejoindre; mais il arrivait juste à la portion défavorable quand nous retrouvions, nous, l’herbe tendre; nous filions vite pendant qu’il s’escrimait, impuissant à conserver son gain de distance.
La servante ayant apporté la soupe, il ne voulut pas venir manger sans avoir rattrapé son retard. Lorsqu’il arriva haletant, le visage ruisselant, la chemise détrempée, nous nous levions pour repartir. Alors, dépité, furieux, il fit mine de renoncer à déjeuner pour venir prendre son andain en même temps que nous. Pour qu’il consentît à déjeuner, je fus obligé de lui dire que nous allions l’attendre, ce que nous fîmes en effet, bien que le Guste eût ardemment souhaité le contraire. Le pauvre Forichon bouda pendant huit jours au moins, sans être guéri de sa manie de rappeler des souvenirs. Vingt fois même il répéta, faisant allusion à l’incident:
«Ma «daille» n’est pas de ces meilleures. Si j’avais encore eu celle que j’ai cassée il y a deux ans, vous ne m’auriez pas laissé, bien sûr.»
Mais les choses n’allaient pas toujours de cette façon. Souventes fois je les sentais tous alliés: le Guste, Forichon, le gamin, la servante; leurs visages durs exprimaient le mécontentement, l’hostilité: j’étais le maître ennemi… Les jours de grande chaleur surtout, après le repas de midi, la fatigue, la fainéantise les gagnaient; ils auraient voulu faire la sieste. J’étais exténué, accablé autant qu’eux: moi aussi j’aurais aimé me reposer un peu. Mais je réagissais violemment, cherchant des mots pour les entraîner:
«Hardi! les gas! dépêchons-nous d’aller charger; le temps est à l’orage; notre foin pourrait bien mouiller.»
Ou bien je les prenais par l’amour-propre.
«Nous allons pourtant finir les derniers: ceux de Baluftière et ceux de Praulière sont plus avancés que nous; et si 177
nous voulons arriver en même temps que ceux du Plat-Mizot, nous n’avons pas à rester les deux pieds dans le même sabot.»
Ils se levaient à regret, proféraient pour se soulager de gros blasphèmes.
«Bon Dieu de bon Dieu! ce n’est quand même pas faisable de travailler par des chaleurs pareilles; pas d’animaux qui résisteraient…»
Et Forichon:
«Je veux faire un mauvais coup pour aller voir au bagne si c’est pire que là!»
Au chantier, je m’efforçais de les remonter en leur racontant quelques bêtises, des histoires salées dont rougissait la servante. Eux de rire et d’en conter de plus fortes. Ainsi le temps passait et le travail se faisait. Être gai, familier, ne pas se ménager soi-même, c’est encore le meilleur moyen d’obtenir beaucoup des autres.
Il nous arrivait, au cours de ces rudes séances de foin ou de moisson, par les après-midi torrides, d’apercevoir M. Frédéric et ses amis installés dans un bosquet du parc autour d’une petite table garnie de boissons fraîches.
«Ce qu’ils sont heureux, tout de même, ces cochons-là!» faisait le Guste qui, à distance, n’avait nul respect des hiérarchies.
Les autres formulaient aussi des phrases irrévérencieuses que méprisait mon silence. Je tâchais même de les calmer quand ils allaient trop loin. Le pauvre «laboureux» placé entre l’enclume et le marteau doit savoir être diplomate à l’occasion.
Se démener sans trève de l’aube au soir, se hâter d’achever un travail pour en recommencer bien vite un autre qui se trouve en retard, dormir cinq ou six heures seulement d’un sommeil léger coupé d’inquiétudes, c’est un régime qui n’engraisse pas, mais d’où l’ennui est banni. Ce régime, six mois chaque année, était le mien. Car, après la rentrée de récoltes 178
venaient les fumures, les labours, les semailles qui sont temps de grande presse aussi et jusqu’aux environs de la Saint-Martin je continuais de me lever dès quatre heures du matin.
Les labours étaient particulièrement durs en raison de la situation du domaine sur la partie remontante du vallon; dans nos champs en côte l’argile rouge dominait, mêlée de pierres. Cela rendait le travail pénible et pour le laboureur et pour les bœufs. Les pauvres bœufs se levaient bien à regret quand nous les allions quérir avant le jour dans le Grand Pré, leur pâture habituelle en septembre. Ils étaient presque toujours couchés sous le même chêne, masses blanches dans la brume de l’aurore commençante, et il fallait leur donner de grands coups d’aiguillon pour les mettre en mouvement.
«Allez! allez rossards!»
Ça les peinait beaucoup et, vrai, ça me faisait aussi de la peine pour eux: le pâturage possédait une bonne source; l’ombre des bouchures était épaisse et fraîche – et l’herbe si tendre! Il m’en coûtait de les priver de ce paradis pour les coupler sous le joug, les obliger à tirer la charrue de longues heures durant dans les guérets montueux. J’éprouvais parfois le besoin de m’en excuser auprès d’eux:
«C’est embêtant bien sûr, mais puisqu’il le faut… Moi aussi, mes vieux, je préférerais me reposer et pourtant j’en mets un coup. Allez-y donc de bon cœur!»
Ils avaient du bon temps pendant les mois d’hiver, et ma tâche était moins rude aussi. Je ne me levais qu’à cinq heures; je me couchais à huit. Mais les inquiétudes, pour un chef de ferme, sont de toutes les saisons. A cette époque, la question du fourrage me préoccupait surtout. Il convenait de le ménager, le fourrage, – sans réduire trop la ration des bêtes à l’engrais, des vaches fraîches vélières, des génisses à vendre au printemps, non plus qu’aux bœufs de travail que j’aimais conserver en bon état. Je toisais souvent mon fenil, prenant 179
des points de repère, sacrifiant telle partie pour jusqu’à telle époque, m’arrangeant à n’être jamais pris au dépourvu. Les mauvaises années, il me fallait mêler à la ration quotidienne une bonne dose de paille et encore avais-je grand’peine à m’en tirer… Je tremblais tout l’hiver, voyant comme ça diminuait vite, de la crainte d’être à la misère en fin de saison. Quand il faut acheter, pendant un mois seulement, du fourrage pour nourrir le cheptel, le bénéfice de l’année est bien compromis! Je me chargeais seul de la distribution à toutes les bêtes et, les jours de sortie, manquais rarement l’heure du pansage. Pour ce faire, je m’abstenais le plus possible d’aller à l’auberge, sachant qu’on court grand risque de se mettre en retard lorsqu’on est pris à causer avec les autres. Et puis, les souvenirs souvent évoqués des faiblesses de mon père, cette rixe de Saint-Menoux qui m’avait valu un procès, me donnaient de la débauche une crainte salutaire.
Ma seule passion était la prise. J’avais augmenté la dose primitive. Il me fallait déjà, lors de notre installation à la Creuserie, mes cinq sous de tabac par semaine et j’en vins progressivement à monter jusqu’à dix sous. En labourant, quand j’arrivais au bout d’une raie, le temps d’examiner le sillon nouveau où j’allais m’engager afin d’en voir les courbes et malfaçons, machinalement, je tirais ma tabatière; – en fauchant, après chaque andain, crac, une prise; – en sarclant, quand je m’arrêtais un instant pour me redresser, souffler, ma main glissait à la recherche de la «queue-de-rat», sans même que ma volonté y fût pour quelque chose. Tristes jours que ceux où ma provision s’épuisait! Je n’osais pas, à cause de Victoire surtout, envoyer quelqu’un exprès au bourg de Franchesse pour quérir du tabac; mais le temps semblait long; il me prenait des envies de chercher chicane à tout le monde; je ne trouvais pas une bonne place.
Faiblesse excusable, en somme, mais la satisfaction intime 180
que j’éprouvais de mon œuvre était à coup sûr le meilleur de mes plaisirs, et le plus sain. Contempler mes prés reverdissants; suivre passionnément dans toutes ses phases la croissance de mes céréales, de mes pommes de terre; juger que mes cochons profitaient, que mes moutons prenaient de l’embonpoint, que mes vaches avaient de bons veaux; voir mes génisses se développer normalement, devenir belles; conserver mes bœufs en bon état en dépit de leurs fatigues, les tenir bien propres, bien tondus, la queue peignée, de façon à en être fier, quand j’allais, en compagnie des autres métayers, faire des charrois pour le château; engraisser convenablement ceux que je voulais vendre: mon bonheur était là. Il ne faut pas croire que je visais uniquement le résultat pratique, le bénéfice légitime qui m’en devait revenir: non! Une part de mes efforts tendait à cet orgueil de me pouvoir dire:
«Mes blés, mes avoines vont être remarqués. Quand je sortirai mes bêtes à la foire, elles auront des admirateurs. Ceux de Baluftière, ceux de Praulière, ceux du Plat-Mizot vont être jaloux de constater que mes bœufs sont plus gras que les leurs, et mes génisses meilleures.» Quand nous nous rencontrions avec les voisins, à l’aller ou au retour des champs, ou bien en taillant, l’hiver, les bouchures mitoyennes, nous parlions toujours de nos bêtes, et j’avais coutume de faire le modeste.
«Oh! pas fameux, mes veaux, cette année… Mes moutons n’engraissent pas comme j’aurais cru… mes bœufs ont travaillé trop tard: je n’en ferai rien…»
Quelquefois, les mêmes voisins s’en venaient passer la veillée avec nous et je les invitais, comme il est d’usage, à faire un tour aux étables. Alors je jouissais de leur surprise et j’étais sensible à leurs compliments. Quand nous menions peser ensemble, quelques jours avant la foire, les bœufs des six domaines, si des étrangers admiraient les miens parmi les 181
autres, ma joie se faisait plus vive, pour atteindre au maximum si la chose se renouvelait au champ de foire. Et toujours je répondais aux éloges de façon à me faire valoir davantage:
«Ce n’est pas qu’ils ont eu trop de repos, les pauvres bougres: jusqu’à la fin des semailles ils ont travaillé! Quant aux dépenses, il est difficile d’en faire moins: ils n’ont mangé que deux sacs de farine d’orge et trois cents livres de tourteaux.
– Allons, allons, vous ne les avez pas amenés ainsi avec rien!» faisaient les autres, incrédules.
De fait, souvent, je mentais un peu…
Ainsi s’affirma dans la contrée ma réputation de bon bouvier. On m’avait rapporté ce propos de M. Parent, dans une auberge de Franchesse, en présence de deux ou trois gros bonnets:
«Le meilleur de mes laboureux, c’est Tiennon, de la Creuserie; il fait bien valoir et, pour les bêtes, c’est un soigneur comme il y en a peu…»
Hommage dont je n’étais pas médiocrement fier, dont le souvenir, au cours des pansages surtout faisait se précipiter sous ma blouse graisseuse le tic tac ému de mon cœur. L’impression des généraux qu’on encense après une guerre heureuse n’est sans doute pas très différente. Et ma satisfaction, après tout, n’était-elle pas aussi légitime que la leur? Moins propre aussi à inspirer des remords ensuite – étant déterminée par mon seul effort et non par un sacrifice de vies humaines…
Parfois, durant des séances de travail aux champs, aux saisons intermédiaires surtout, quand il faisait bon dehors, quand la brise, caressante comme une femme amoureuse, apporte avec elle des senteurs de lointain, des aromes d’infini, des souffles sains dispensateurs de robustesse, je ressentais ce même sentiment d’orgueil satisfait confinant au plein bonheur. Ce m’était une jouissance de vivre en contact avec le sol, avec 182
l’air et le vent… Je plaignais les boutiquiers, les artisans qui passent leur vie entre les quatre murs d’une même pièce, et les ouvriers d’industrie emprisonnés dans des ateliers malsains, et les mineurs qui travaillent si profond sous la terre. J’oubliais M. Gorlier, M. Parent; je me sentais le vrai roi de mon royaume et je trouvais la vie belle.
[1] Fourmilière.
XXIX
Victoire, souffrante, était changée, vieillie. L’estomac fonctionnait mal. Des migraines l’obligeaient à garder plusieurs jours de suite un mouchoir en bandeau autour de la tête – sous lequel s’amenuisait encore son visage tiré, miné, aux yeux toujours cernés. Cela n’était pas pour améliorer son caractère taciturne et plutôt difficile. Elle vivait dans un état d’agacement perpétuel, broyant du noir, s’exagérant le mauvais côté des choses. Et de se lamenter sans cesse sur les ennuis en perspective:
«Il va falloir du pain vendredi; le même jour, nous aurons à battre le beurre et à plumer les oies; jamais nous n’en pourrons voir le bout!
Ou bien:
– Il devient indispensable de faire la lessive; nous n’avons plus de linge propre. Et le mauvais temps continue toujours. Mon Dieu, que c’est ennuyeux!»
Elle se lamentait de même si l’un des enfants souffrait, si les récoltes s’annonçaient mal, si les couvées ne réussissaient pas, si le jardin manquait de légumes, si les vaches diminuaient de lait. Tout lui était sujet de plaintes. Aux repas, elle ne se mettait jamais à table; elle s’occupait à cuisiner, à surveiller, à servir les petits.
«183
Mais prends donc le temps de manger, voyons, bourgeoise! disais-je parfois.
– Oh! pour ce qu’il me faut!»
Elle se contentait, en effet, d’un peu de soupe claire qu’elle avalait en circulant. Par comparaison, j’avais quelque honte de mon appétit robuste. Les jours où «ça la tenait dans l’estomac» elle levait les gognes[1] tout à fait, disant que rien ne lui faisait envie. Je l’engageais à se préparer un peu de soupe meilleure, ou bien un œuf à la coque. Mais elle ne voulait rien savoir et s’en tenait au bouillon puisé dans la soupière commune.
Bien que la servante fût chargée de toutes les grosses besognes, Victoire n’en avait pas moins beaucoup à faire. Les enfants, la basse-cour, les repas, une bonne part du ménage, sans compter, quand le lait donnait, la préparation du beurre et du fromage, il y avait là de quoi occuper une plus robuste qu’elle. Très économe, elle savait tirer le meilleur parti de toutes ses denrées qu’elle portait au marché de Bourbon chaque samedi. Elle rabrouait souvent la servante qui ne ménageait pas assez le savon, la lumière, le bois pour le feu. Certes, la pauvre fille n’avait pas toutes ses aises.
Il arriva même que notre maison fut un peu décriée; on se plaignait de mon activité au travail; on disait la bourgeoise méchante et intéressée. Les domestiques, garçons et filles, y regardaient à deux fois pour se louer chez nous. Nous étions obligés de les payer au-dessus du cours normal.
Mais Victoire se montrait une excellente mère; les petits avaient rarement à souffrir de sa mauvaise humeur. Elle se plaignait d’eux, les déclarant insupportables, assurant qu’ils achevaient de lui casser la tête, mais elle ne les battait jamais. Pour mon compte, je n’avais guère le loisir de m’occuper des enfants; 184
c’est à peine si je trouvais quelques instants le dimanche pour les faire sauter sur mes genoux; mais je m’abstins toujours de les rudoyer. S’ils ne furent pas, en raison de notre vie laborieuse, cajolés, mignotés, au moins ne furent-ils jamais talochés comme d’aucuns… Et nous eûmes, ma femme et moi, la satisfaction de nous sentir aimés d’eux.
Quand quelques-uns de nos parents venaient nous faire visite, Victoire s’efforçait à l’amabilité. En dehors de la fête patronale le fait se produisait assez rarement, car on ne considérait pas comme étranger le père Giraud qui, retraité à Franchesse, faisait chez nous de fréquentes apparitions. Le pauvre vieux nous arriva un jour bien attristé, venant d’être avisé par dépêche de la mort de son fils, le soldat d’Afrique, qu’une mauvaise fièvre avait tué quelques mois avant l’expiration de son deuxième congé, c’est-à-dire de sa rentrée en France avec une place.
Les enfants de mon parrain et ceux de mon frère vinrent à tour de rôle nous inviter à leurs noces. On faisait à chaque fois, selon l’usage, quelques préparatifs pour les recevoir.
Au jour du mariage, je me rendais presque toujours seul à Saint-Menoux. Je buvais sec dans ces occasions-là et tenais bien ma place à table. Il m’arrivait, dans l’entraînement collectif, oubliant pour quelques heures mes soucis coutumiers, de me lancer tout à fait, de danser, de chanter comme les jeunes!
Une visite inattendue fut celle de Gaussin et de sa femme, revenus faire un tour au pays après dix ans d’absence. Ils se présentèrent chez nous, avec leur petit garçon, un soir, à l’improviste, et rirent beaucoup de notre extrême surprise. J’eus de la peine à reconnaître la Catherine dans cette dame à chapeau qui parlait si bien; et son mari, avec sa figure rasée de larbin, ses beaux habits de drap, ne rappelait guère le Gaussin d’autrefois. Leur petit Georges était poli, vif, sociable, gentil comme tout; 185
il n’eût demandé qu’à jouer aussitôt avec notre Jean, notre Charles et notre Clémentine; mais eux, trop peu habitués à voir des étrangers, demeurèrent à l’écart, un peu sournois et taciturnes malgré toutes nos exhortations. Je passai une bonne soirée à deviser avec ma sœur et mon beau-frère qui repartirent dans la journée du lendemain – n’ayant qu’un congé de quinze jours et tenant à voir tous les membres des deux familles, ils ne pouvaient rester longtemps dans chaque maison.
Deux ou trois fois vint aussi le verrier de Souvigny qui avait épousé la sœur aînée de Victoire. C’était un homme entre deux âges, assez corpulent, visage joufflu, teint blême et moustache rousse. Il toussait, la poitrine usée doublement par son travail de souffleur et par l’alcool. Sa voix était rauque, caverneuse, désagréable et l’idée de la mort le hantait souvent.
«Dans notre métier, on est usé à quarante ans; bien rares ceux qui tiennent jusqu’à cinquante. Pour mon compte, j’irai bientôt tirer le pissenlit par la racine.»
Mais il tenait à jouir de son reste. Il exigeait une bonne cuisine, de la viande et du vin tous les jours. Ce qui ne l’empêchait pas de dépenser beaucoup hors de chez lui: plusieurs gouttes le matin, l’apéritif le soir, de grosses bombes les jours de paie, les jours de fête. Aussi, bien qu’il se fît des mois de quatre-vingt-dix francs, les ressources n’abondaient-elles jamais. Il y avait des périodes où le boulanger, le boucher, l’épicier, ne voulaient plus rien donner à crédit: alors il entrait dans des colères épouvantables, cognait plus ou moins la femme et les gosses. La femme, bien plus vieillie encore que Victoire, les cheveux blanchis avant l’âge, avait une expression craintive et résignée. Les enfants: de petits maigriots, rusés et sournois, précocement vicieux.
Ma bourgeoise, à qui sa sœur avait fait souvent des confidences, n’ignorait rien des dessous du ménage. Pour satisfaire 186
l’irascible beau-frère, elle mettait, comme on dit, les petits plats dans les grands, – non point, certes, de bon cœur! Les visites du verrier m’ennuyaient aussi. Je ne comprenais rien aux questions politiques dont il m’entretenait, non plus qu’aux choses de son métier, et ses blagues à l’emporte-pièce ne m’amusaient pas. Lui affectait de mépriser la culture. Cela mettait de la gêne entre nous. J’éprouvais à son départ un vrai soulagement.
Les jours qui suivaient ces réceptions, Victoire se montrait plus grincheuse encore que de coutume: c’était la rançon de ses efforts antérieurs d’amabilité. Nous gagnions tous à ce que les visites soient rares.
[1] Expression bourbonnaise s’appliquant aux personnes tristes, dégoûtées, malades.
XXX
Les tentations du diable, c’est bon pour les riches qui, ne sachant comment tuer leurs loisirs, courent de-ci de-là, au gré de leurs caprices, avec l’espoir de trouver de l’imprévu.
Mais une vie si bien remplie aurait dû m’en préserver. Cependant, la cinquième année de mon séjour à la Creuserie, il m’advint pourtant d’être infidèle à ma femme.
La chose arriva d’ailleurs tout à fait par hasard et, sous tous les rapports, je méritais de sérieuses circonstances atténuantes. Victoire, en raison de son état maladif, était bien détachée des plaisirs d’amour. Pour moi, robuste et de bonne santé, en dépit de la fatigue, des désirs naturels de rapprochement me venaient parfois. Mais je n’osais les manifester, sachant que je serais mal reçu. Cela n’en contribuait pas moins à refroidir nos relations. Pourtant, je ne me donnais pas la peine de chercher ailleurs.
A 189
la maison même, j’aurais pu sans doute trouver l’occasion avec nos servantes, dont quelques-unes n’eussent pas été, je pense, aussi farouches que la petite Suzanne, de Fontbonnet. Mais je savais que, dans ces conditions, la chose finit toujours par être découverte, qu’il en résulte des brouilles difficiles à raccommoder et que c’est d’un exemple déplorable pour les enfants.
Donc, vers la mi-juillet, un orage ayant rafraîchi les terres, je profitai de la période d’accalmie entre foins et moissons pour aller herser l’un de mes guérets. Ce champ, assez éloigné de chez nous, se trouvait à droite du chemin allant de Bourbon à Franchesse, à proximité de la petite locaterie des Fouinats.
J’étais venu au hersage de grand matin, avec l’intention de faire une longue attelée, si bien que Victoire m’envoya à déjeuner par la servante qui repartit tout aussitôt. J’arrêtai mes bœufs à l’ombre d’un vieux poirier, non loin de la chaumière dont j’apercevais les murs en pisé et le toit de paille, au sommet duquel croissaient des plantes vertes. Le journalier qui habitait là, un petit rougeaud bégayant, travaillait toujours au loin dans les fermes; la femme, une blonde assez appétissante, allait aussi en journée à l’occasion: ils n’avaient pas d’enfants. Or, ce matin de juillet, le soleil était chaud et la soupe un peu salée… Après avoir mangé, la soif me prit et l’idée me vint tout naturellement d’aller demander à boire à la Marianne, que je savais chez elle pour l’avoir entendu appeler ses poules. Mes bœufs au repos soufflaient et ruminaient tout à leur aise; je décrochai, par prudence, la chaîne qui les attelait à la herse et me hâtai vers la chaumière.
La Marianne, vêtue seulement d’un jupon court et d’une chemise, procédait à sa toilette. Elle avait ramené en avant pour les peigner ses cheveux défaits, dans lesquels se jouait malignement un rayon de soleil; ils me semblèrent soyeux et attirants; ils la nimbaient d’une auréole comme on en voit 190
aux saintes des images et des vitraux. Sa figure, quoique brunie par le hâle, avait des tons roses; ses épaules nues étaient rondes et pleines; sa nuque saillait, blanche et veloutée; et ses seins libres apparaissaient, rotondités tentatrices, au-dessus de l’échancrure de la chemise.
Je sentis dès l’abord courir une petite fièvre dans mon organisme.
«Bonjour, Marianne; je vous dérange?» fis-je en entrant.
Elle tourna à demi la tête:
«Ah, c’est vous, Tiennon! Vous me trouvez dans une drôle de tenue.
– Vous êtes chez vous: c’est bien le moins que vous ayez la liberté de vous mettre à l’aise… Je venais vous demander à boire.
– C’est bien facile.»
Sans même prendre le temps de renouer ses cheveux, elle alla prendre sur le dressoir un grand pichet de terre jaune qu’elle remplit au seau, derrière la porte, et me le tendit. Je la dissuadai de sortir un verre et bus à la régalade presque toute l’eau du pichet.
«Vous aviez donc bien soif, dit la Marianne en souriant dans sa toison défaite, à moins que vous ne la trouviez meilleure que celle de chez vous.
– C’est peut-être les deux, répondis-je. Vous savez que le changement…»
J’ajoutai même quelques mots de sens plus accusé, si l’on peut dire.
Elle n’eut pas de mal à comprendre: ses joues se colorèrent, ses yeux s’animèrent, son sourire devint moqueur.
«Ça dépend… Il y a des choses qui ont toujours le même goût, fit-elle.
– Vous le savez par expérience?» demandai-je malicieusement.
Et 191
comme elle ne s’éloignait pas, je plongeai l’une de mes mains dans le flot d’or de ses cheveux dénoués, alors que l’autre allait se perdre dans la bâillure de la chemise, entre les mamelons tentateurs!
La Marianne n’eut aucune révolte; il me sembla même qu’elle provoquait mes caresses. Et nous allâmes jusqu’au bout de la faute.
Je sortis passablement troublé, m’attendant presque au regard ironique de la nature entière. Cependant mes bœufs, tranquilles à la même place, continuaient de ruminer sagement. Le soleil brillait comme avant. Les lignes vertes des bouchures, les champs de céréales, les pièces de pommes de terre n’avaient point changé d’aspect. Mon guéret conservait la même teinte rougeâtre d’argile lavée. Les cailles chantaient de même dans les blés jaunissants. Hirondelles, fauvettes et bergeronnettes voletaient autour de moi comme si rien d’anormal ne s’était passé. Et, rentrant à la maison, mon attelée faite, je ne constatai nul changement dans les façons d’être à mon égard de la bourgeoise, des enfants, des domestiques, – non plus que de M. Parent, le régisseur, qui vint dans l’après-midi. Cela me fit concevoir une moindre gravité de l’acte irrémédiable.
Mes relations avec cette femme se continuèrent pendant dix-huit mois, plus ou moins suivies, selon les circonstances. Nous avions tous deux le souci de ne pas nous faire remarquer, de sauver les apparences. Il fallait donc que j’aie des raisons d’aller seul du côté des Fouinats, soit pour un travail urgent, soit pour aller voir mes bêtes au pâturage. A de certaines périodes les prétextes étaient difficiles à trouver et je restais plusieurs semaines sans la voir. Mais, hélas! à la campagne tout est remarqué, et l’on a beau être prudent, le moindre indice provoque des clabauderies. Cette femme ne me demandait jamais d’argent et je ne lui en offrais pas, bien entendu. Seulement 192
je lui permettais de conduire ses chèvres dans mes champs d’alentour, d’y prendre de l’herbe pour ses lapins, et je fermais les yeux volontairement quand ses volailles causaient quelques dégâts aux emblavures. Les domestiques, les voisins s’intriguèrent de cette tolérance; je dus être guetté; on vit que je faisais des haltes à la maison: cela fit jaser. La chose ayant été rapportée à M. Parent, il donna congé au ménage qui s’en fut habiter au delà du bourg de Franchesse, du côté de Limoise. Et ce fut la fin de nos amours, dont Victoire ne sut jamais rien, j’imagine… Son père, par contre, à qui ces bruits étaient parvenus, me tança d’importance à un moment où nous étions seul à seul – et j’accueillis ses reproches en toute humilité…
XXXI
De diverses façons, les progrès du siècle arrivaient jusqu’à nous malgré que, chacun dans leur sphère d’action, M. Gorlier, M. Parent, ma femme, fissent tout leur possible pour se mettre en travers.
Les écoles commençaient à se peupler. Les commerçants du bourg, les plus huppés des campagnards y envoyaient leurs enfants; il y avait aussi quelques places gratuites pour les pauvres, dont bénéficiaient surtout les petits des métayers du maire.
J’aurais bien voulu que mon Jean sût lire et écrire pour être à même ensuite de tenir nos comptes. M. Frédéric étant conseiller municipal et ami du maire, je me crus autorisé à lui dire, un jour qu’il félicitait le petit sur sa bonne mine:
«Monsieur Frédéric, il lui faudrait à présent quelques années d’école.»
Il 193
tira coup sur coup trois bouffées de sa grande pipe en écume de mer et répondit enfin:
«L’école, l’école… Et pourquoi faire, sacrebleu? Tu n’y es pas allé, toi, à l’école: ça ne t’empêche pas de manger du pain. Mets donc ton gamin de bonne heure au travail; il s’en portera mieux et toi aussi!
– Pourtant, monsieur Frédéric, il y a des fois que ça rendrait bien service de savoir un peu lire, écrire et compter. Pour qu’il soit moins bête que moi, je tâcherais de me priver de lui encore quelques années, au moins pendant l’hiver.
– Dis-moi un peu ce que tu aurais de plus si tu savais lire, écrire et compter? L’instruction, c’est bon pour ceux qui ont du temps à perdre. Mais toi, tu passes bien tes journées sans lire, n’est-ce pas? Tes enfants feront de même, voilà tout… D’ailleurs, tu dois savoir qu’une année d’école coûte au moins vingt-cinq francs. Si tu envoies ton aîné en classe, tu ne pourras guère te dispenser de faire la même chose pour les autres: il t’en faudra de l’argent!
– Monsieur Frédéric, j’avais pensé que vous pourriez peut-être m’obtenir pour lui une place gratuite.
– Une place gratuite! Le nombre en est très limité, des places gratuites: il y a toujours dix demandes pour chacune. N’y compte pas, Chose, n’y compte pas… Et je te répète, qu’il vaut mieux mettre ton gars à garder les cochons que de l’envoyer à l’école.»
M. Frédéric bourrait sa pipe avec rage; sa voix, ses gestes accusaient de l’impatience. Comprenant qu’il avait des griefs contre l’instruction, craignant de le mécontenter en insistant, je m’en tins à cette unique tentative. Et mes enfants n’allèrent pas en classe.
Pour les choses de la culture, je n’étais pas de ceux qui aiment à se lancer dans les nouveautés, dans les frais, sans 194
savoir ce que seront les résultats. Mais quand j’étais à même de me pouvoir convaincre de la supériorité d’un outil, je l’adoptais sans retard. C’est ainsi que, dès mon entrée à la Creuserie, je m’étais muni de deux bonnes charrues qui faisaient plus vite que l’araire du bien meilleur travail. J’aurais voulu décider le régisseur à faire chauler nos terres, sachant que tous ceux qui avaient expérimenté la chaux s’en déclaraient enchantés. Mais M. Parent, toujours craintif, faisait la grimace, objectant que ça entraînerait des frais trop considérables. Il s’en tenait au but essentiel de pouvoir verser au propriétaire une somme au moins équivalente à celle qu’il lui avait remise l’année d’avant. C’est qu’en effet, s’il y avait régression, M. Frédéric, sans admettre de raisons, témoignait de sa mauvaise humeur et de son dépit:
«Bientôt les revenus de mes propriétés ne suffiront plus à payer l’impôt!…’’
Cependant nous nous entendions, les métayers des six domaines, pour revenir fréquemment sur cette question de la chaux; nous insistâmes si fort que M. Parent finit par en parler au maître qui répondit de son air le plus bourru:
«Si j’avais voulu m’occuper moi-même de mes biens, il est clair que je ne vous aurais pas pris comme régisseur! Arrangez-vous à tirer des domaines tout ce qu’ils peuvent donner, de façon que les bénéfices aillent en augmentant. Il ne m’appartient pas de vous indiquer les meilleurs moyens d’y parvenir. Ceci est votre affaire et non la mienne.»
M. Parent restait donc perplexe, hésitant entre la crainte des débours à faire tout de suite et le désir d’augmenter les rendements futurs. Mais la crainte l’emportait et nous en restions là.
Or, le propriétaire étant venu nous voir à la maisson, il me demanda si la récolte s’annonçait bonne.
«Ni bonne, ni mauvaise, monsieur Frédéric; elle serait 195
certainement bien meilleure si nous avions de la chaux.
– Ça donne de bons résultats, cette chaux? questionna-t-il d’un air indifférent, tout en faisant des moulinets avec sa canne autour de la tête d’un gros chardon.
– Oh! oui, monsieur Frédéric. On rentre souvent dans ses frais dès la première année; les récoltes d’avoine et de trèfle qui viennent après sont bien meilleures, laissent un bénéfice clair. Et les avantages ensuite semblent se continuer assez longtemps.»
Le propriétaire partit sans un mot; il s’en alla chez Primaud, de Baluftière, chez Moulin, du Plat-Mizot, et, successivement, dans tous les domaines. S’étant ainsi convaincu de l’unanimité des avis, il donna immédiatement au régisseur l’ordre de nous satisfaire.
Trois jours après, M. Parent nous annonça qu’il s’était entendu avec les charretiers de Bourbon pour faire mener de la chaux dans nos guérets.
Par économie aussi, Victoire était opposée à toute réforme dans les choses la concernant. En raison du perfectionnement des petits moulins du pays, il était devenu possible de faire séparer le son d’avec la farine. Beaucoup commençaient à user de cette amélioration – il y en avait même qui, remplaçant le seigle par le froment, mangeaient du vrai pain de bourgeois. De ces derniers, par exemple, on parlait avec un peu d’ironie, disant qu’ils en faisaient trop et couraient aux abîmes.
Sans aller aussi loin d’un seul coup, tout en continuant à mettre dans chaque sac deux mesures de froment et trois de seigle, j’aurais désiré faire sortir le son. A chaque envoi de grain au moulin, je faisais la même proposition que désapprouvait Victoire.
«Il faut déjà payer les domestiques assez cher, ce n’est pas la peine de les nourrir au pain blanc.»
196
Pour vaincre cette résistance obstinée, je m’avisai, d’accord avec le meunier, d’un stratagème qui réussit très bien. Donc en nous rapportant la provision, il s’excusa d’avoir retiré le son ainsi qu’il faisait à présent pour presque tout le monde. Je le tançai d’un ton de mauvaise humeur. Mais nous avions de la farine pour un trimestre. A la suite, Victoire elle-même n’osa pas proposer de revenir en arrière. A partir de ce moment, nous eûmes toujours du bon pain, d’autant meilleur que je baissai progressivement la proportion de seigle, jusqu’à arriver à la supprimer tout à fait quand la moyenne de nos récoltes de blé eut augmenté, du fait de l’adoption de la chaux.
Ce fut un beau jour vraiment que celui où je vis trôner sur la table la miche réservée de mon enfance et que je taillai dans cette miche appétissante le pain de tout le monde. Les jeunes d’aujourd’hui trouvent médiocre notre pain de bon froment pour peu qu’il soit un peu dur. Ah! s’ils étaient remis pour quelque temps au pain noir et graveleux d’autrefois, ils apprendraient vite à l’apprécier mieux!
Je cite comme caractéristiques ces trois faits d’entrave aux idées nouvelles, mais il s’en produisit bien d’autres, de la part de M. Gorlier au point de vue de l’amélioration générale, de la part de M. Parent pour les choses de la culture, de la part de ma femme pour celles de la cuisine…
XXXII
Il est des années de grand désastre qui jalonnent tristement la monotone existence de l’homme des champs. Ainsi en fut-il de 1861 pour ceux de ma génération. Et, pour ce qui me concerne, cette année fut deux fois maudite puisqu’il 197
m’advint, en plus de ma part de la calamité collective, une catastrophe particulière.
Vers la fin du mois d’avril, mettant au joug pour la première fois deux jeunes taureaux, je fus, dans une minute de malheur, renversé par eux et piétiné. Résultat: une jambe cassée, deux côtes défoncées, sans compter les lésions et meurtrissures.
Le docteur Fauconnet qui vint me raccommoder, après un martyre de presque deux heures, me banda la jambe avec des copes de bois, des bandes de toile et me condamna à quarante jours de lit.
Ce fut atroce; des fourmillements passaient dans ma jambe malade; j’avais le corps moulu, brisé; la fièvre s’en mêla les deux premières semaines au point qu’on put craindre des complications graves provenant de quelque lésion interne…
Les voisines qui, sous prétexte de me faire visite, jacassaient sans fin autour de mon lit, m’énervaient fort, – et pareillement m’agaçaient tous les bruits du ménage: le pilonnement des sabots ferrés sur le cailloutis, le tintamarre des marmites, le heurt des assiettes et des cuillers, les conversations même. Aux mauvais jours, Victoire aussi s’énervait, pleurait.
Le médecin, qu’elle envoya quérir à plusieurs reprises, ne venait qu’à son heure – tard dans l’après-midi ou le lendemain.
A la campagne on a bien le temps de mourir dix fois, comme on dit, avant que d’être secouru. Et ce n’est pas l’un des moindres inconvénients de la vie paysanne, en notre pays de fermes isolées surtout.
Le docteur Fauconnet était d’autant moins exact que, féru de politique, il passait journellement plusieurs heures au café. Républicain, il faisait une opposition acharnée aux gros bourgeois du pays comme au gouvernement de Badinguet. C’est par lui que juraient tous les «avancés» de Bourbon. Les 198
soirs de beuverie, il s’en trouvait toujours quelques-uns pour aller crier devant sa porte: «Vive le docteur! Vive la République!» Cela l’enchantait, mais consternait son vieux père retiré dans son château d’Agonges. Quand je fus plus tranquille et en état de causer, M. Fauconnet m’entretint des sujets qui lui étaient chers. Il voulait l’impôt sur le capital, la suppression des armées permanentes et des prestations, l’instruction gratuite. Il me parlait de Victor Hugo, le grand exilé, et plaignait les victimes du coup d’État de 52. Puis il en arrivait à larder d’épigrammes le maire et les adjoints de Bourbon. Toutes les municipalités, assurément, font des bêtises; tous les maires pratiquent plus ou moins le favoritisme et il n’est pas difficile à quelqu’un d’un peu calé de leur faire de l’opposition. Mais bien que le docteur eût l’air de parler raison, je ne savais trop s’il convenait de le prendre au sérieux. Car ce grand tombeur de bourgeois vivait lui-même en bourgeois… Certes, il eût plus fait pour le peuple en allant voir ses malades régulièrement, en leur comptant ses visites moins cher qu’en pérorant chaque jour au café devant bocks frais ou liqueurs fines!
En tout cas, j’avais pour mon compte d’autres sujets d’intérêt que les discours du docteur. Me voit-on cloué au lit juste au moment où commençaient les grands travaux, obligé de laisser toute initiative aux domestiques! Notre petit Jean, avec ses quatorze ans, ne pouvait encore prétendre à diriger. J’étais toujours à me demander comment les bêtes étaient soignées, si l’on faisait du bon travail, si on ne lambinait pas trop. A mesure que s’atténuait le mal, croissait mon inquiétude. Mais j’eus beau rager, m’énerver, il me fallut bien attendre.
Quelle joie presque enfantine à l’heure où, mon pansement défait, je pus me lever, circuler. Ma jambe demeurait encore faible, mais je n’étais pas du tout boiteux. De jour en jour, m’aidant d’une grosse canne de chêne, je m’éloignai 199
davantage de la maison et fus heureux, visitant mes champs, de constater que les récoltes semblaient belles. Je pensais:
«Mon accident nous a coûté cher, mais grâce à Dieu l’année s’annonce bonne, nous pourrons tout de même sortir avec honneur de cette mauvaise passe.»
Hélas! je comptais sans la grêle qui, le 21 juin, nous vint ravager de façon atroce. On eut, au plein de ce jour d’été, une soudaine impression de nuit, tellement le ciel devint noir et livide. Les éclairs sans fin zébraient tous les points de l’horizon; et, après chaque zigzag de feu, tonnait la foudre en crescendo. Et les grêlons de s’abattre, gros comme des œufs de perdrix, puis comme des œufs de poule, défonçant les toitures et cassant les vitres. Puis la mitraille dégénéra en averse et notre maison fut inondée. Le sol étant plus bas que celui de la cour, par toutes les grandes pluies il entrait de l’eau par-dessous la porte. Mais cette fois il en pleuvait aussi du grenier par tous les interstices des planchers; il en tombait sur les ciels de lit, sur la table et sur l’armoire; elle ruisselait entre les cailloux pointus de la cuisine, et, dans la chambre, tous les trous du sol étaient autant de petites mares. Les femmes interrompirent leurs plaintes et gémissements pour mettre des draps sur les meubles – bien tard.
Quelle triste promenade quand on put s’aventurer dehors! Autour des bâtiments, les débris de vieilles tuiles moussues s’amoncelaient au long des murs. Du côté de l’ouest surtout, il y avait de grands trous dans la toiture qui laissaient voir les lattes grises du faîtage dont beaucoup même étaient brisées. La campagne apparaissait meurtrie, sous l’effeuillement prématuré des haies et des arbres. Les pétales d’églantine, les grappes d’acacia s’amalgamaient sur le sol parmi les brindilles, feuilles et menues branches. Parmi ces débris pitoyables, l’on trouvait en grand nombre des petits cadavres d’oisaux aux plumes 200
hérissées. Les céréales n’avaient plus d’épis; leurs tiges plus ou moins brisées s’inclinaient, s’emmêlaient en un fouillis lamentable. Les foins, englués de boue, aplatis comme avec des maillets, étendaient sur les prés, comme un emplâtre sale, leur masse vaseuse. Les trèfles montraient l’envers de leurs feuilles criblées. Les pommes de terre avaient leurs fanes brisées. Les légumes du jardin n’existaient plus…
Le vallon entier avait souffert autant: à Bourbon, à Saint-Aubin, à Ygrande, la ruine était partout complète.
Il n’y eut guère que les ouvriers du bâtiment pour bénéficier de cette catastrophe. Demandés partout en même temps, maçons et couvreurs, pendant de longs mois, ne surent où donner de la tête. Les tuileries, dès le lendemain prises d’assaut, épuisèrent d’un coup leurs réserves. Et la fabrication courante n’étant pas en mesure de répondre à ces besoins anormaux, plus d’un propriétaire fut obligé d’avoir recours à l’ardoise pour faire recouvrir ses bâtiments éventrés. C’est ainsi que l’on voit encore, par-ci par-là, des toitures dont un côté est de tuiles et l’autre côté d’ardoises; les vieux comme moi savent tous que ce sont là des souvenirs de la grande grêle de 61.
Pour recueillir les débris informes et sans valeur presque qui tenaient lieu de récoltes, il fallut bien plus de temps qu’à l’ordinaire. Le foin, souillé et poussiéreux, rendit les bêtes malades. Le peu de grain qu’on put tirer des céréales fut inutilisable autrement que pour faire de la mauvaise farine à cochons. La paille même, trop déchiquetée, fit piètre usage. On fut obligé de réduire à rien les litières. Il fallut acheter du grain pour semer et du grain pour vivre…
Mes quatre sous d’économie sautèrent cette année-là; je fus même obligé de quémander une avance d’argent au régisseur pour pouvoir payer mes domestiques.
XXXIII
201
En raison du préjudice que lui causait la catastrophe, M. Gorlier passa tout l’automne et une partie de l’hiver à Franchesse. Il était d’une humeur impossible, sacrait à tout propos, et ne prenait même plus la peine de teindre sa barbe, dont les poils clairsemés étalaient leur blanc sale sur le cramoisi du visage.
Il partit néanmoins courant janvier vers les pays du soleil où il mourut subitement, d’une attaque d’apoplexie, moins de quinze jours après. On prétendit que mademoiselle Julie s’était appropriée le magot du défunt. En tout cas, craignant sans doute de se rencontrer avec les héritiers, elle ne revint jamais plus.
La propriété échut à un neveu, un certain M. Lavallée, officier d’infanterie dans une ville du Nord, qui, en suite de cette aubaine, donna sa démission et vint au cours de l’été s’installer à la Buffère avec sa famille.
Le dimanche qui suivit son arrivée, il nous convoqua au château, le régisseur et tous les métayers. Du château, je ne connaissais encore que la cuisine. Mais on nous fit entrer, ce jour-là, dans une belle pièce si bien cirée qu’on avait peine à se tenir debout. Le père Moulin, du Plat-Mizot, fut près de s’étaler par terre, et cela nous mit en joie. Seulement nous n’osions éclater, de peur d’être inconvenants. Nous nous tenions non loin de la porte, debout et silencieux, lorgnant toutes les choses étonnantes qui s’offraient à notre regard. Il y avait des fauteuils et des canapés garnis d’une étoffe à fleurs bleues, 202
avec des franges, qui semblaient étonnamment moelleux. Une petite table devant la cheminée était recouverte d’un tapis s’appareillant aux fauteuils et je vis, après un moment, que le papier des murs portait aussi des fleurs bleues semblables. Sur la cheminée, en marbre rose veiné de rouge, trônaient une belle pendule jaune sous globe et des flambeaux à six branches garnies de bougies roses. Ces objets se répétaient dans une grande glace à l’encadrement voilé de gaze prenant appui sur la cheminée. De chaque côté, dans des jardinières à fleurs peintes s’adaptant à de délicats guéridons, des plantes aux larges feuilles vertes, presque semblables à celles qui poussaient aux abords de la source de mon Grand Pré. L’un des angles était occupé par une étagère en joli bois découpé sur laquelle s’accumulaient des bibelots de toutes sortes: statuettes, petits vases et photographies. L’unique meuble, en plus de la table, était une sorte de gros coffre en bois d’un rouge tirant sur le noir dont je ne devinais pas l’usage: – je questionnai tout bas M. Parent qui m’apprit que c’était un piano. Cette belle pièce ne contenait, en somme, que de belles choses inutiles. Je songeai à notre cuisine noire au béton dégradé, à notre chambre avec ses monticules et ses trous, me demandant s’il était juste que les uns soient si bien et les autres si mal!
Nous étions là depuis dix minutes à peu près quand parut M. Lavallée. C’était un homme d’une quarantaine d’années, plutôt petit, blond, mince et très remuant. Il nous fit asseoir sur les beaux fauteuils à fleurs bleues, prenant la peine de les aligner lui-même, face à la porte-fenêtre qui ouvrait sur le parc. M. Parent, et Primaud, le mangeux de lard, se partagèrent un canapé. Le propriétaire s’assit en face de nous et après un temps d’observation nous posa différentes questions sur nos familles, nos terres, notre manière d’exploiter. Il se dit déterminé à faire de la bonne culture, ajoutant qu’il comptait sur nous tous pour entrer dans ses vues.
«203
Il faut que, d’ici quelques années, nous puissions briller dans les concours!»
M. Parent, très ému, approuvait en bredouillant, agitant sa grosse tête et roulant ses gros yeux, la lèvre inférieure pendante plus encore qu’à l’ordinaire. Le maître dut juger, dès cette première entrevue, qu’il n’était pas homme à révolutionner la culture: peu de temps après il lui signifiait son congé.
Le successeur, M. Sébert, jeune homme à figure fermée, plutôt rude, avait fait ses études dans une grande école d’agriculture. Il prit ses fonctions à la Saint-Martin, à l’époque même où le propriétaire quittait la Buffère pour aller passer l’hiver à Paris. Après examen de mon cheptel, il déclara du premier coup qu’il faudrait tout changer.
«Soignez vos bœufs, nous les vendrons; nous vendrons aussi les vaches dès qu’elles auront leurs veaux, nous vendrons de même les génisses, les moutons, les cochons; et nous achèterons d’autres bœufs, d’autres vaches, d’autres moutons, d’autres cochons, – des bêtes sélectionnées, de bonne race.»
Dans les six domaines il dit la même chose. Nous eussions compris qu’il sacrifiât les animaux inférieurs; mais nous trouvâmes étrange qu’il voulût tout faire vendre, les bons et les mauvais.
Chaque semaine, cet hiver-là, il nous fallut circuler nuitamment sur les routes et nous geler pendant des heures sur quelque foirail. Nous allions jusqu’à Cérilly, Cosnes, et le Montet – à des vingt ou trente kilomètres. Randonnées fatigantes, ennuyeuses et coûteuses – car on ne pouvait revenir sans manger, et les aubergistes font payer cher leurs mauvaises ratatouilles. D’autre part le travail des champs ne se faisait pas, pendant qu’on voyageait ainsi!
Cependant M. Sébert, quand il s’agissait d’acheter, ne taquinait guère:
«204
Voici une bête convenable, disait-il, je veux l’avoir; les bonnes bêtes ne sont jamais trop chères.»
Furieux contre cet original qui nous ruinait, nous disions entre métayers:
«Il est commode de se passer des fantaisies quand on roule sur l’argent des autres!»
Le propriétaire revint en avril. A sa première visite il me demanda:
«Eh bien, êtes-vous content de votre nouveau régisseur, Bertin?
– Monsieur, il aime trop les affaires; il ne fait que vendre et acheter: ça ne peut pas gagner.
– Si, vous verrez. Il renouvelle vos cheptels en bêtes choisies. D’ici deux ou trois ans, vous tiendrez les concours et vous aurez des prix.»
Dans le temps que M. Lavallée resta à la Buffère, M. Sébert s’en tint à nous faire vendre celles des bêtes nouvelles qui présentaient quelques défectuosités. Mais après son départ, l’histoire de l’année précédente recommença. Sans même donner de motifs, par caprice pur, nous semblait-il, il fit de nouveau tout changer.
Au printemps suivant, devant l’unanimité de nos plaintes, le bourgeois comprit enfin que son régisseur l’avait roulé – qui, de par les stipulations de leur contrat, devait toucher, en plus de son traitement fixe, cinq pour cent sur les ventes et autant sur les achats. Cette clause expliquait assez pourquoi il avait vendu et acheté sans relâche. M. Lavallée voulut lui donner congé tout aussitôt; mais le sous-seing portant engagement pour six années, il demanda pour consentir à s’en aller une indemnité de trente mille francs, puis accepta de transiger à vingt mille. Le malin avait certainement économisé, au cours de ses deux années de gérance, une somme au moins égale, sinon supérieure. Il s’en fut en Algérie, devint là-bas 205
un gros propriétaire vigneron sans doute très respecté – comme doit l’être en tous pays le possesseur d’une fortune honnêtement acquise.
Cette expérience coûteuse eut l’avantage de dégoûter le maître de ses projets de culture savante. Ça ne lui disait plus rien de devenir le Monsieur qui a des prix dans les concours! Nous lui certifiâmes d’ailleurs que les récompenses n’allaient pas toujours aux plus méritants et que pour les lauréats même le résultat se soldait en tracas et en perte… D’autre part, il commençait de moins se plaire à la Buffère, et sa femme s’y ennuyait ferme. Dès lors M. Lavallée n’eut plus d’autre ambition que de tirer de ses biens le plus d’argent possible. Il en garda personnellement la direction et s’adjoignit simplement, au titre de garde particulier chargé des comptes, un jeune homme de Franchesse, nommé Roubaud, qui savait lire et écrire. Nous eûmes, nous, les métayers, une liberté plus grande, et les choses n’en allèrent que mieux.
XXXIV
Les deux enfants du maître, Ludovic et Mathilde, venaient souvent chez nous avec leur père, ou bien avec quelqu’un des domestiques. Ludovic était de l’âge de notre Charles; la petite avait trois ans de moins. Or, je fus bien étonné d’entendre un jour la cuisinière, et un autre jour le cocher, employer vis-à-vis de ces enfants les termes «Monsieur» et «Mademoiselle». Je m’informai auprès du cocher pour savoir s’il était obligé de leur parler ainsi. Il m’assura ne pouvoir s’en dispenser, ajoutant au surplus qu’il en allait de même à l’égard de tous les petits bourgeois, fussent-ils encore 206
au berceau. Je transmis cela chez nous, disant qu’on devrait s’en souvenir le cas échéant. Tout le monde se mit à rire:
«A ces deux crapauds-là «Monsieur» et «Mademoiselle», c’est trop fort!» fit la servante.
Ils étaient en effet rudement insupportables, le «Monsieur» et la «Demoiselle». En compagnie de leur père, ils se tenaient à peu près tranquilles; mais avec les domestiques, ils faisaient déjà le diable à quatre, et ce fut bien autre chose lorsqu’ils eurent pris l’habitude de venir seuls. A la maison ils furetaient partout, dérangeaient tout, faisaient choir avec des bâtons les paniers accrochés aux solives, montaient avec leurs souliers boueux sur les bancs et même sur la table cirée. Dehors ils effarouchaient la volaille, séparaient les poussins de leur mère, poursuivaient les canards jusqu’à les exténuer, si bien que deux en crevèrent un beau soir. Ils ouvrirent une fois les cabanes à lapins – une douzaine prirent la clef des champs et plusieurs furent perdus. Une autre fois, ils firent s’éparpiller les moutons qu’on eut mille peines à rassembler. Au jardin, ils couraient au travers des carrés, sur les semis frais et les légumes binés; ils secouaient des prunes encore vertes, détachaient des poires inutilisables. Bref, comme personne n’osait leur faire de remontrances, ils devenaient de vrais petits tyrans. La fillette surtout paraissait d’autant plus heureuse qu’elle nous voyait plus consternés de ses frasques. Je risquais parfois une timide observation:
«Mais voyons, mam’selle Mathilde, vous faites du mal; ce n’est pas gentil… »
Elle souriait malicieusement:
«Ça m’amuse, moi, là…» Et continuait de plus belle.
Contre cette raison, toute réplique était vaine.
Sans tarder ils voulurent prendre pour camarade de jeux notre petit Charles; et comme lui ne s’en souciait guère, nous le poussions à accepter, sa mère et moi:
«207
Allons, va t’amuser avec monsieur Ludovic et mam’selle Mathilde, puisqu’ils sont assez aimables pour vouloir de toi.»
Mais le pauvre gamin faisait peu de cas de cet honneur. Jouer avec des camarades auxquels il fallait dire «Monsieur» et «Mademoiselle» lui semblait une corvée bien plus qu’un plaisir.
L’expérience prouva bientôt qu’ils souhaitaient l’avoir surtout pour le traiter en esclave, le harceler au gré de leur fantaisie.
Ils l’emmenèrent un jour dans le parc du château où M. Lavallée venait de faire édifier une balançoire à leur intention. Il dut les pousser l’un après l’autre, plus ou moins vite, selon leurs indications, et aussi longtemps qu’ils en eurent le désir. Puis ils le firent asseoir à son tour sur la planchette et le poussèrent tout de travers et violemment, riant bien fort parce qu’il avait peur. Cela l’effrayait, en effet: il craignait d’en arriver à heurter les poteaux; et, la tête chavirée, croyait voir en dessous le sol s’ouvrir. Il leur criait de cesser, d’une voix suppliante, mais eux, par taquinerie, de pousser plus vite et plus mal. Quand il put descendre, pâle et tremblant, – tout «virou» comme on dit, il fut obligé de s’asseoir sur le gazon pour ne pas tomber.
«Ah! ce qu’il est poltron tout de même!» firent les petits bourgeois, enchantés.
Ils croquaient des bonbons. Ludovic, qui avait bon cœur au fond, en offrit à Charles.
«Prends donc, ça te remettra…»
Mais sa sœur intervint:
«Maman a défendu qu’on lui en donne… Tu sais bien qu’il n’est pas un petit garçon comme toi; lui et ses parents sont les «instruments» dont nous nous servons.»
Je ne pus me défendre d’un malaise, d’un sentiment de 208
colère et de révolte, quand mon pauvre gas me rapporta ces paroles. Non pas à l’égard de la méchante fillette, mais bien contre sa mère, qui lui inculquait ainsi le mépris des travailleurs. Je me pris à détester cette grande molle aux allures langoureuses et au regard hautain qui passait ses journées – au dire des domestiques – à demi couchée sur un canapé, en longues flâneries coupées de petites séances de piano.
«Les instruments te valent bien, poupée! pensais-je; sans eux tu crèverais de misère avec toute ta fortune: – car de quelle besogne utile es-tu capable?»
Une autre fois, les enfants s’amusaient à l’équipage. Charles, faisant naturellement le cheval, était attaché par le haut des bras avec de longues ficelles dénommées guides dont Ludovic tenait les bouts par derrière – cependant que Mathilde, avec conviction, claquait un petit fouet qui était mieux qu’un jouet.
«Hue! Hue donc!»
Le cheval faisait le rond comme dans un manège autour du conducteur qui ne bougeait guère. Vint un moment où, fatigué, il ne voulut plus trotter. Mais cela ne faisait pas l’affaire de Mathilde.
«Hue! Hue donc! Veux-tu courir!…»
Et comme il ne mettait nulle hâte à obéir, elle le cingla d’un coup de fouet qui lui zébra la figure. Charles se mit à pleurer, silencieusement, pour ne pas faire d’éclat en raison de la proximité du château. Ludovic s’approcha, remué de ses larmes.
«Elle t’a fait mal?
– Oui, monsieur Ludovic.
– Ce n’est rien: il faut tamponner ça avec de l’eau fraîche.»
Il l’entraîna jusqu’à la cuisine du château où la bonne, avec une serviette mouillée, mit de la fraîcheur sur le sillage rouge et brûlant de sa joue.
Mathilde regardait, sans pitié:
«209
C’est bien fait: il ne voulait pas courir, le cheval.»
Il se trouva que madame Lavallée vint à un moment donner des ordres pour le dîner; elle se fit mettre au courant, puis trancha:
«Mathilde, c’est très mal! Ludovic, il ne faut pas permettre à ta sœur d’agir ainsi.»
Et s’adressant ensuite à Charles:
«Vois-tu, mon garçon, Mathilde est vive; quand tu joues avec elle, il ne faut pas la contrarier.»
Elle lui fit donner par la cuisinière un biscuit avec un peu de vin, puis les renvoya tous les trois:
«Allons, retournez jouer; et tâchez de ne plus vous battre.»
A la suite de cette aventure, Charles évita le plus possible ses deux tyranneaux. Il s’en venait avec moi dans les champs; il se cachait pour leur échapper. Un jour, gardant les vaches dans un pré de bas-fond très humide, il s’était amusé à faire une «grelottière». (C’est une sorte de petit panier ovale qu’on tresse avec des joncs et dans lequel on met, avant de le boucher tout à fait, de menus cailloux qui font ensuite, lorsqu’on agite l’objet, un vague bruit de grelots.) Le frère et la sœur étant allés relancer mon gamin jusque là-bas, Mathilde eut envie de ce jouet rustique que Charles refusa de lui donner, car il lui en voulait toujours du coup de fouet. Et comme elle insistait, cherchait à le lui enlever, il la repoussa très en colère:
«Tu m’embêtes, à la fin, tu l’auras pas… Et je veux plus te dire «Mademoiselle». Tu n’es qu’une ch’tite méchante gatte.»
Alors elle se mit à geindre:
«Je le dirai à maman, oui! oui! oui!… Je lui dirai que tu m’as frappée, que tu m’as injuriée, vilain paysan… Et vous quitterez la ferme, tes parents et toi.»
210
Elle partit en bougonnant, furieuse de l’offense.
Ludovic, au bord d’un mare voisine, s’occupait à lancer des pierres sur les grenouilles qu’il apercevait hors de l’eau. Après que sa sœur se fut éloignée, il revint auprès de Charles.
«Tu sais qu’elle est capable, en effet, de le dire à maman; tu as eu tort.
– Ça m’est égal! Je peux plus supporter ses taquineries. Je veux plus que vous veniez me trouver ni l’un ni l’autre: vous me prenez pour votre chien!»
Là-dessus il rassembla les vaches et les ramena, le laissant à ses grenouilles.
M. Lavallée vint le soir même nous entretenir de cet incident – car Mathilde n’avait pas manqué de tout rapporter selon sa promesse. Le maître, d’ailleurs, parla sans acrimonie:
«Décidément, nos enfants ne s’entendent pas. J’ai interdit aux miens de venir trouver Charles et je veillerai à ce qu’ils tiennent compte de mes ordres.»
Après une semaine ils revinrent comme auparavant bien entendu, et les mêmes ennuis s’en suivirent. Leur départ pour Paris ne tarda plus guère, heureusement.
Je sus plus tard par le jardinier qui le tenait de la cuisinière, que madame Lavallée avait été très mécontente de l’affront fait à sa fille. Pour un peu, elle eût exigé notre départ que la bonne petite demandait à hauts cris. Mais le mari avait refusé de prendre au tragique cette querelle d’enfants.
L’année suivante, Charles, touchant à ses treize ans, commençait à s’occuper régulièrement – ce me fut un prétexte pour dire aux petits bourgeois qu’il n’avait plus le temps de jouer avec eux, et je pus éviter le recommencement de la camaraderie tyrannique dont ils auraient continué à l’honorer sans aucun doute.
XXXV
211
Ma mère se faisait très vieille et n’était pas heureuse. Elle habitait toujours au bourg de Saint-Menoux la même bicoque et, bien que toute courbée par l’âge, elle continuait à faire des journées autant que le lui permettaient ses rhumatismes. Mais, depuis plusieurs années, il lui devenait difficile à la mauvaise saison de quitter le coin du feu.
Aux environs de Noël, quand nous avions tué le cochon, je lui portais toujours un panier de lard frais avec un peu de boudin. Lors de ma visite habituelle, à la fin de l’année 65, je la trouvai alitée, souffrante et changée. Son rhumatisme l’immobilisait depuis des semaines, et personne ne s’occupait d’elle en dehors d’une autre vieille journalière, sa voisine, qui lui apportait ses provisions, lui aidait à faire son lit.
«Je vais pourtant finir là toute seule… On me trouvera morte un beau matin!»
Alors elle se mit à déblatérer contre mes frères et leurs femmes, puis contre moi-même. Toute la rancune amoncelée en ce vieux cœur aigri s’épancha en paroles amères. Il ne lui restait plus rien des petites ressources qu’elle avait apportées en quittant la communauté: – elle prétendait que mes frères, à ce moment, l’avaient grugée. Soupçon né sans doute d’une suggestion de commère malveillante, grandi au cours de ses longues réflexions solitaires, mué en certitude. Elle tenait mes frères pour des garnements, ma belle-sœur Claudine pour une saleté. Elle répétait à satiété ces mots vengeurs:
«Les garnements! la saleté!»
Ses longues mains sèches sorties des couvertures faisaient des gestes de menace, et parfois elle se soulevait toute en une 212
furieuse exaltation. Cette attitude, sa physionomie plus sombre et plus dure que jamais, l’envol des mèches grises échappées du serre-tête noir lui donnaient un air de sorcière lançant l’anathème.
Je m’efforçai de la ramener à un plus juste sentiment des choses et j’entrepris d’allumer du feu, car il faisait froid.
«Ne fais pas tant brûler de bois; tu vois qu’il ne m’en reste plus guère!» me dit-elle alors.
Sa provision était maigre, en effet: quelques morceaux épars au coin de la cheminée et deux ou trois brouettées de grosses bûches non fendues entre l’armoire et le lit. Elle reprit:
«Je l’ai tellement ménagé que j’ai laissé geler mes pommes de terre. D’ailleurs, la maison est glaciale; il vient du vent par la trappe du grenier.»
Les pommes de terre en tas sous la maie débordaient au travers de la pièce. Celles de dessus étaient dures comme des cailloux, mais les autres n’avaient pas de mal: je le dis à ma mère pour la consoler.
Quand il y eut du feu, je lui vins en aide pour se lever, mettre la soupe en train; je fendis le reste des grosses bûches et pus me procurer dans un domaine voisin deux bottes de paille tout de suite mises en place au grenier pour empêcher le froid de venir par la trappe.
En mangeant, la pauvre femme se montra d’un peu meilleure humeur; elle me parla de Catherine, sa préférée, qui lui envoyait chaque année, à l’époque de la Saint-Martin, l’argent de son loyer. De plus elle lui avait apporté lors de son voyage au pays une grosse provision de bonnes choses: sucre, café, chocolat, même une bouteille de liqueur.
«Si je pouvais lui faire savoir comme je suis, gémit-elle, bien sûr elle m’enverrait un colis de friandises.»
Me rendant à son désir, je fis écrire par le maître d’école une lettre pour la Catherine. Je commandai ensuite à un mar213
chand une voiture de bois que je payai d’avance. Enfin, donnant une pièce à la vieille voisine, et sous promesse de dédommagement régulier, je la chargeai de veiller sur ma mère de façon suivie.
A la réflexion cela m’apparut encore insuffisant et je voulus voir mes frères. Ils s’étaient quittés depuis déjà longtemps. Mon parrain, métayer à Autry, avait eu des malheurs sur ses bêtes, et deux de ses enfants avaient été longtemps malades. Louis, à Montilly, faisait bien ses affaires – ce dont la Claudine se montrait fière et un peu arrogante.
J’allai donc le lendemain les relancer l’un après l’autre et leur exposer ce que je croyais être notre commun devoir au sujet de notre mère, mettant en avant ce que je venais de faire pour elle. Louis prit l’engagement de payer son pain. Mon parrain promit de l’entretenir de légumes et d’envoyer sa plus jeune fille pour avoir soin d’elle quand son rhumatisme la tiendrait alitée.
Je rentrai à la Creuserie le troisième jour, assez content de moi. Grâce à mon initiative, la brave femme ne manqua pas du nécessaire au cours des trois années qui lui restaient à vivre. Et j’eus de ce fait la conscience plus tranquille.
XXXVI
Nos enfants devenaient forts. J’étais très satisfait de notre aîné qui avait du goût et du courage au travail. Il labourait bien et commençait à me suppléer pour les pansages. Assez dépensier par exemple – tous les dimanches il se rendait, soit à Bourbon, soit à Franchesse, et ne rentrait 214
que tard dans la nuit après un bon repas d’auberge. Ah! les rares pièces de quarante sous que me donnait mon père dans ma jeunesse ne l’auraient pas mené loin, lui, et je crois qu’il aurait fait joli s’il lui avait fallu s’en contenter! Différence des temps: les affaires allaient mieux; les gages des domestiques avaient doublé, triplé; l’argent circulait davantage. Aussi s’habillait-on moins grossièrement, ce qui était raisonnable. Mais peut-être avait-on moins raison de délaisser les simples amusements d’autrefois: vijons, veillées, petits jeux avec des gages. L’auberge en venait à être le cadre obligé de tous les plaisirs.
Jean, notre second, passionné pour le billard, dansait peu et restait timide avec les filles. Nous avions à ce moment une servante déjà vieillotte et peu jolie – figure hommasse, large bouche et dents cariées – qui s’appelait Amélie, nous disions «la Mélie». C’est même un peu en raison de son âge et de son physique que nous la conservions malgré ses bien vilaines manières. Mais des servantes accortes dans une maison où il y a des jeunes gens, c’est trop scabreux – ils ont toujours tendance à des rapprochements aux conséquences fâcheuses, ou bien à des brouilles, gênantes aussi.
J’avais cru m’apercevoir que cette Mélie peu attirante faisait au Jean des yeux en coulisse, des yeux d’amoureuse. Lui, grand et brun, figure régulière, moustache déjà fournie, était beau garçon, et je ne le croyais pas assez bête pour répondre à ces avances.
Un soir d’hiver, au cours de la veillée, ils allèrent ensemble broyer les pommes de terre et préparer la pâtée des cochons dans le hangar-buanderie adossé au pignon de la grange. L’idée me vint de savoir s’ils ne profitaient pas de ce tête-à-tête pour faire quelque bêtise. Étant sorti sans faire crier la porte, je traversai la cour et m’avançai tout doucement au long de la grange jusqu’auprès du mur de branchage qui clô217
turait la cabane. La lanterne éclairait faiblement l’intérieur, tout plein de la buée chaude qui se dégageait des pommes de terre. Quand elles furent écrasées, je pus voir cependant mon imbécile de gas s’approcher de la servante, l’enlacer, frotter son museau contre le sien. Ça ne dura qu’un instant: ils se séparèrent pour continuer la séance. Lui s’en fut quérir de l’eau à la mare pendant qu’elle versait sur l’amas pâteux des pommes de terre une grande vanette ou «paillasse» de son et de farine; elle se mit ensuit à démêler le tout avec l’eau qu’il apporta. Ceci terminé, ils s’étreignirent à nouveau, se suçotèrent les lèvres encore un peu. Ça n’alla pas plus loin. Quand je les vis décrocher la lanterne, je m’esquivai rapidement de façon à regagner la maison avant eux.
Je ne dis rien à Victoire que l’incident eût navrée. Mais le lendemain, au lever, je ne pus me tenir d’attraper le Jean dans la grange et de lui passer une morale en règle.
«Une vieille comme ça, et laide comme elle est, tu devrais avoir honte!… Ailleurs, fais ce que tu voudras, mais à la maison, tiens-toi tranquille, tu m’entends bien!»
Un peu plus tard, en pansant les cochons, je menaçai la Mélie, toute confuse, de la ficher à la porte sans explication si jamais je m’apercevais d’autre chose. La leçon dut être profitable, car je ne les vis plus recommencer leurs micmacs.
Charles, au physique, me ressemblait, mais tenait plutôt de sa mère comme caractère. Un peu froid, un peu «en dessous» comme on dit, il avait toujours l’air d’avoir à se plaindre de quelque injustice, de nous vouloir du mal à tous. A l’aller et au retour du travail, il demeurait en arrière sous un prétexte quelconque pour ne pas se mêler au groupe commun. Quand il s’agissait le dimanche de partir à la messe, jamais non plus il n’était prêt comme tout le monde. Et quand il nous arrivait, l’hiver, d’aller passer la veillée à Baluftière, à Praulière ou au 218
Plat-Mizot, lui restait le plus souvent à la maison, quitte à s’absenter seul le lendemain. Il semblait heureux d’agir en toutes choses au rebours des autres. Et pas obligeant pour deux sous! N’étant pas bouvier, il ne voulait en aucune circonstance s’occuper du pansage. Le dimanche, il lui arrivait de rester à la maison tout le jour et de disparaître juste l’heure de donner aux bêtes, malgré qu’il sût bien son frère parti et que je restais seul pour tout faire, car le petit domestique était souvent absent, lui aussi. Ce qui me mettait en rage plus que tout c’est que le «mâtin», si mal plaisant chez nous, se montrait volontiers causeur aimable avec les voisins.
Il ne me semblait pas pourtant que nous fissions de différence entre son frère et lui, et qu’il fût autorisé à nous taxer d’injustice. Dès qu’il eut seize ans, je lui remis autant d’argent qu’à l’aîné pour ses menus plaisirs. Victoire leur achetait toujours en même temps des effets pareils. Je ne pouvais comprendre quels motifs le rendaient si grincheux. Il n’y avait sans doute pas de motifs, à vrai dire: c’était sa tournure d’esprit naturelle de voir les choses du mauvais côté, rien de plus. Peut-être ses embêtements d’enfance avec les petits bourgeois avaient-ils contribué à lui aigrir le caractère? Peut-être aussi éprouvait-il un semblant de jalousie de la petite suprématie qu’assurait au Jean son rôle de bouvier…
Clémentine, la cadette, souvent affectueuse et courageuse, parfois épineuse aussi, se montrait d’autant plus aimable que l’on était plus disposé à satisfaire ses caprices. Comme toutes les jeunes filles, elle avait la manie de se vouloir belle. Certes, on n’avait pas encore idée à cette époque du luxe d’à présent, mais on s’éloignait déjà beaucoup de la simplicité de ma jeunesse. Les bonnets à dentelle du moment coûtaient cher d’achat, et chers aussi de repassages fréquemment renouvelés. Et les robes commençaient à se compliquer. Voilà-t-il pas que 219
les couturières de Bourbon qui se tenaient au courant des modes imaginèrent de faire adopter à leurs clientes les robes à crinoline qui vous les faisaient grosses comme des tonneaux!
Les filles de la ville en furent bientôt toutes munies et celles de la campagne ne tardèrent pas à suivre le mouvement. Clémentine insista pour en avoir une; mais j’opposai comme sa mère un veto énergique.
«Ah, non par exemple! Je ne veux pas te voir habillée comme une comédienne[1]! En voilà une idée de se rentrer dans un cercle!»
En vain tentais-je de ridiculiser cette crinoline qui lui tenait au cœur. Cent fois elle en reparla et, devant la persistance de notre refus, elle fut malgracieuse pendant plusieurs semaines.
Nous lui permettions de fréquenter quelque peu les bals de la journée; mais non de traîner la nuit aux fêtes ou assemblées – même en compagnie de ses frères ou de la servante. Victoire ayant eu cependant la faiblesse de l’accompagner deux ou trois fois le soir, la petite s’autorisait de ces précédents. Lorsqu’il y avait quelque bal en perspective, c’était quinze jours à l’avance le même refrain:
«Dis, maman, nous irons… – Et câline: – Je t’en prie, ma petite mère!
– Tu m’embêtes, va! Nous verrons quand ce sera le jour.»
Le jour venu, neuf fois sur dix la maman n’était pas disposée; – et l’enfant, frémissante et colère, refoulait ses larmes à grand’peine. Les jours suivants, d’une humeur impossible, elle faisait sa besogne en rechignant sans souffler mot. J’ai souvenance d’une fournée de pain gâchée au lendemain d’une veillée dansante au Plat-Mizot, où sa mère n’avait pu la conduire en raison d’une crise de névralgie. Elle se défendit 220
de l’avoir fait exprès, mais sa nervosité bougonne y fut certainement pour quelque chose.
Assez souvent d’ailleurs nous avions le contraste d’une Clémentine laborieuse, aimante et douce. Ayant fait un temps d’apprentissage chez une couturière de Franchesse, elle était habile de ses mains, confectionnait et repassait nos chemises et nos blouses. Elle s’empressait à boucler nos cravates quand nous allions en route, à nous panser, à nous envelopper les doigts quand nous nous faisions des écorchures ou des coupures, – et quand, à la taille des bouchures, nous prenions des épines, à nous les enlever avec une épingle. Quelqu’un venait-il à tousser, elle était toujours la première à faire de la tisane, une infusion de tilleul, de guimauves ou de feuilles de ronce. A cause de tous les petits services qu’elle rendait ainsi, nous l’aimions bien. Charles même devenait plus expansif en compagnie de sa sœur – je les voyais parfois se parler en confidence et rire comme des enfants.
Par malheur, la pauvre n’était pas d’un bien fort tempérament. Quand il nous fallait l’emmener dans les champs, l’été, bien qu’on s’efforçât de lui éviter les postes trop durs, elle devenait maigre que c’en était pitié.
[1] Se dit communément dans le sens de bohémienne.
XXXVII
Vint 70, la grande guerre, encore une de ces années qu’on n’oublie pas…
La moisson s’était faite de bonne heure; nous étions en train de mettre en meule ou «plonjon» nos dernières gerbes quand vers dix heures du matin, le 20 juillet, M. Lavallée vint nous annoncer que le gouvernement de Badinguet 221
avait déclaré la guerre à la Prusse. Et il me prit à part pour me dire que notre aîné serait appelé sans doute avant peu.
Vrai, cette confidence me glaça! Jean venait de finir ses vingt-trois ans; je l’avais racheté lors du tirage et il était en promesse avec la fille de Mathonat, de Praulière; on devait faire les demandes au premier dimanche d’août et la noce en septembre. Quoi, on aurait le toupet de l’emmener malgré l’argent que j’avais déboursé pour le sauver du service! Hélas! je ne fus pas longtemps perplexe: cinq ou six jours plus tard il recevait sa convocation, et, le 30 juillet, il dut se mettre en route!
J’ai toujours présents à la mémoire les épisodes de cette matinée dont le souvenir compte au nombre des plus douloureux de ma vie. Je nous revois silencieux autour de la table pour le dernier repas, Jean tout prêt pour le départ. De sa visite à Praulière pour les adieux à sa promise, il était revenu tout pâle et les yeux rouges. Il s’efforçait cependant de ne pas pleurer, essayait même de manger; mais chaque bouchée paraissait lui déchirer la gorge. Je ne pouvais rien manger moi non plus; et Charles, et le domestique, étaient dans le même cas. Sur la maie, Victoire et Clémentine préparaient le petit ballot du conscrit quelques effets, quelques victuailles. On les entendait à chaque instant soupirer, sangloter.
«Je te mets trois paires de bas, dit ma femme d’une voix étranglée. Je ne sais pas si tu pourras les entrer dans tes souliers de soldat!
– Oh! ils sont grands, les souliers qu’on donne», répondit-il avec effort.
Je regardais machinalement la salière de bois couleur jus de tabac accrochée au mur à proximité de la cheminée; des mouches circulaient sur le couvercle. Jean tapotait du manche de son couteau le bord d’un plat de grès qui contenait une omelette aux pommes de terre. Des souris s’agitant sur la 222
poutre firent dégringoler du grain à demi moulu: l’omelette en fut saupoudrée. Un chat miaula, quémandeur, auquel le domestique jeta à même le sol une cuillerée de soupe. De la cour, le coq – un beau sultan couleur feu – vola sur l’entrousse[1] fermée et, caquetant et gloussant, fit mine de vouloir descendre à l’intérieur pour ramasser les miettes comme il faisait souvent. Mais Clémentine le chassa plutôt brutalement.
Victoire reprit de la même voix rauque et saccadée:
«Je te mets un morceau de jambon, des œufs durs, quatre fromages de chèvre… Pas de pain, tu en achèteras en route.»
De la tête, il fit signe que oui, et le grand silence pénible recommença.
Quand le paquet fut noué définitivement, Clémentine et sa mère s’assirent à côté de la maie, s’y accoudèrent, la tête dans les mains, sans plus se retenir de sangloter très fort. Nous restions à table, nous, les quatre hommes, tristes et embarrassés, en face des aliments presque intacts que personne ne touchait plus. Cela devint si pesant que je pris le parti de brusquer les choses. Jean devait se trouver à Bourbon avec cinq ou six autres partants qu’il connaissait. Et malgré que rien ne pressât, le rendez-vous étant pour midi, je crus bon de lui dire:
«Allons, va, mon garçon, il faut t’en aller; tu ferais attendre tes compagnons…
– En effet, l’heure approche», répondit-il.
Il se leva et tout le monde en fit autant. La servante rentrait de garder les moutons: c’était une petite de quinze ans que nous avions prise aux lieu et place de la Mélie; il l’embrassa.
«Au revoir, Francine.»
Il embrassa de même en disant au revoir le domestique et son frère Charles – et ses yeux se gonflaient et ses cils s’humectaient.
«Au revoir, petite sœur.
– 223
Pas déjà!… Laisse-moi t’accompagner un bout de chemin…»
Clémentine et sa mère s’accrochèrent à son bras. Je pris place derrière avec le paquet. Dans cet ordre l’on traversa la cour à pas lents pour gagner le chemin de Bourbon depuis plusieurs années transformé en route. Pas un mot ne fut échangé.
Un vent d’ouest assez fort soufflait, faisant se replier la feuillée des chênes et se tordre dans le haut les grands peupliers. Il avait plu les jours précédents et le soleil, trop pâle, n’annonçait pas encore le vrai beau temps. A Baluftière et plus loin, aux abords de deux ou trois autres fermes, des lessives séchaient, tachant de blanc les haies vertes que l’éloignement rendait sombres. On voyait dans les champs des bovins en train de paître; un merle siffla; une caille fit entendre quatre fois de suite son invite à la sagesse créancière: «Paie tes dettes!»
Après que nous eûmes fait une centaine de mètres sur la route, et comme nous arrivions à un tournant:
«Allons, laissons-le aller!» ordonnai-je d’un ton bref.
On s’arrêta, et les deux femmes à tour de rôle d’étreindre le partant avec des larmes, avec des cris:
«Oh! mon garçon, mon pauvre garçon, ils vont donc t’emmener, les scélérats! Je ne te reverrai plus, plus jamais…
– Jean, mon bon frère, tu nous donneras de tes nouvelles. Ah! pourquoi faut-il que nous ne sachions pas écrire! Surtout ne te fais pas tuer, dis, mon Jean!…»
Lui, amolli tout à fait, pleurait à chaudes larmes aussi; et je sentais venir la minute où j’allais en faire autant. Je repoussai Victoire et Clémentine; à mon tour j’embrassai le conscrit:
«Allons, mon garçon, il te faut nous quitter. Espérons que ça ne sera pas pour longtemps.»
Et je lui remis le petit ballot. Alors, brusquement, il se dégagea 224
des chères étreintes et, après un dernier adieu de la main, partit à grands pas sans retourner la tête. Cependant que j’entraînais les femmes qui avaient des velléités de le vouloir suivre…
«Pauvre petit, je ne le verrai plus! je ne le verrai plus!» répétait Victoire obstinée.
Elle fut trois jours sans presque rien manger – si bien que je craignis de la voir tomber malade. Pourtant, peu à peu, dans le train ordinaire des choses, son grand chagrin se mua en tristesse latente. Et Clémentine bientôt se reprit à sourire.
On se remit donc au travail comme si de rien n’était: on leva les avoines, les machines à battre sifflèrent et grincèrent: on commença les fumures, les labours.
Il y eut pourtant un renouveau de chagrin au sujet de Jean, lorsqu’il nous apprit, par une courte lettre, qu’on l’envoyait en Algérie, de l’autre côté du grand ruisseau. Plus que jamais sa mère le crut perdu. Mais une autre lettre nous rassura un peu dans laquelle il disait avoir fait une bonne traversée, n’être pas malheureux, et que ses camarades étaient tous des gens de par ici.
M. Lavallée, parti pour Paris avec sa famille, avait, disait-on, repris son costume d’officier pour aller se battre.
Des événements de la guerre on ne savait pas grand’chose, sinon que c’était loin d’aller bien pour la France. Roubaud, le garde régisseur, recevait un journal, et nous allions souvent le trouver pour avoir des nouvelles. Sa maison, le soir, était toujours pleine: – il venait du monde des six domaines de la propriété et même de tout un lointain voisinage. Dans les premiers jours de septembre, le journal annonça que Napoléon était prisonnier à la suite d’une grande bataille perdue. On avait à Paris jeté bas son gouvernement et proclamé la République.
Les jours suivants, l’affaire eut son contre-coup dans nos petits pays. A Franchesse, le maire était remplacé par Henri Clostre, 225
le marchand de nouveautés, un rouge. A Bourbon, le docteur Fauconnet ceignait une écharpe convoitée depuis si longtemps. Cependant les Prussiens s’avançaient sur Paris. Et l’on parlait d’une levée parmi les jeunes gens de dix-huit à vingt ans, – ce qui me touchait beaucoup, Charles et le domestique se trouvant en passe d’être appelés. De fait cela prit corps rapidement. Nos deux jeunes, convoqués peu après, partirent dans les premiers jours d’octobre. Ce fut une répétition lamentable de la scène qui avait marqué le départ de l’aîné – et nous restâmes désolés profondément.
Je demeurai seul avec les femmes dans ce grand domaine de soixante hectares – jusqu’au jour où je pus raccrocher le vieux Forichon que j’engageai ensuite de semaine en semaine jusqu’à la fin. Si bien qu’avec l’aide de Clémentine et de Francine, souvent avec nous dans les champs, je pus tout de même faire mes emblavures, arracher les pommes de terre avant les premiers grands gels.
Les métayers des autres fermes étaient tous dans le même cas ou à peu près. Partout on voyait les femmes dans les champs s’employer, s’exténuer à des travaux d’hommes.
A la guerre, les choses allaient de mal en pis. On disait que les grands chefs étaient vendus aux Prussiens et que l’un d’eux, appelé Bazaine, leur avait livré une armée entière. Ils avançaient toujours, les Prussiens; ils assiégeaient Paris; ils se répandaient dans les départements. Le journal de Roubaud les annonça successivement en Bourgogne, en Nivernais, en Berri: partout ils semaient la désolation. Des bruits alarmants se répandaient, faisant croire à leur présence toute proche: – on les annonça successivement à Moulins, à Souvigny, au Veurdre. Fausses nouvelles qui contribuaient à grossir l’inquiétude anxieuse de tous. Des idées folles germaient dans les cervelles; les gens portaient dans les fossés ravineux, les chênes creux, tout ce qu’ils avaient de précieux; un vieil avare dissimula 226
son argent sous des tas de fumier, dans un de ses champs; un autre proposait de conduire en Auvergne, pour les cacher sous un pont, toutes les jeunes filles du pays.
Dans certaines communes, on organisait des gardes nationales pour tenter d’opposer une résistance aux Prussiens au cas où ils se présenteraient. C’est ainsi qu’à Bourbon le docteur Fauconnet réunit un stock de vieux fusils et convoqua deux fois la semaine, pour faire l’exercice, tous les hommes valides de dix-huit à soixante ans. Un vieux rat-de-cave, ancien sergent d’active, eut le commandement de la milice avec le titre de capitaine; deux ex-caporaux devinrent lieutenants; les anciens soldats furent chefs de sections ou d’escouades. Aux premières séances, il y eut bien une centaine de présents auxquels on apprit à marcher au pas et en ligne, à porter le fusil et à s’en servir. A l’issue de l’exercice, la petite troupe traversait la ville en bon ordre, entraînée par le garde champêtre tambourineur et le clairon des pompiers, et encadrée par une bande de gamins enthousiastes. Le docteur exultait; il offrit plusieurs fois du vin – un litre pour trois – et du pain blanc. Mais n’eut-il pas l’idée saugrenue de faire installer à la mairie, pour parer aux éventualités possibles, une garde permanente de dix hommes. Le sergent Colardon, menuisier, chef de poste, s’esquiva le premier parce qu’on vint le chercher pour faire un cercueil.
«Travail urgent!» expliqua-t-il avec raison.
Les autres ne tardèrent pas à faire de même, sous différents prétextes, et la mairie après quelques heures fut abandonnée. Furieux, le docteur demanda au vieux capitaine de punir les coupables avec sévérité; mais le bonhomme lui rit au nez avouant son impuissance, et le poste permanent ne fut pas renouvelé. A l’exercice, les répondants se faisaient d’ailleurs de plus en plus rares. De cinquante encore au quatrième appel 227
ils dégringolèrent au cinquième jusqu’à dix-sept. A la huitième séance M. Fauconnet trouva le capitaine tout seul. Telle fut l’histoire de la garde nationale de Bourbon dont on s’amusa longtemps par la suite.
A la terreur que causait la perspective de l’arrivée des Prussiens, vinrent s’ajouter des fléaux malheureusement très réels. Ce fut d’abord un froid précoce qui s’affirma de plus en plus rude. Puis une épidémie de petite vérole survint qui fit bien des victimes. Chez nos voisins de Praulière, le mal sévit si violemment qu’il causa, aux environs de Noël, la mort de Louise, la fiancée de notre Jean; sa jeune sœur, défigurée, pleura amèrement sa beauté perdue, regrettant de n’être pas morte aussi.
Dans le moment que les Mathonat étaient tous atteints, au point qu’il n’y en avait quasi aucun en état de soigner les autres, Victoire et Clémentine parlèrent d’aller leur faire visite et d’offrir leur concours si besoin était. Or, cette mauvaise maladie passant pour très contagieuse, je ne tenais pas du tout à les laisser partir… Je dis que nous avions bien assez de malheurs pour notre compte, qu’après tout les Mathonat ne nous étaient rien, et qu’ils avaient des parents peu éloignés dont c’était le devoir de les assister. Comme elles n’en voulaient point démordre, je me prétendis malade pour mon compte faisant le quetou[2], ne mangeant pas, simulant la fièvre. Je n’étais qu’un peu enrhumé, mal en train, et forçais la note, hypocritement. Elles s’apitoyèrent sur moi et ne furent à Praulière qu’après la mort de Louise, la maladie déjà en décroissance. Nous eûmes la chance de rester indemnes.
Comme pour donner un sens de punition divine à tous ces maux, le ciel souvent se tavelait de marbrures rouges, ou bien, 228
sur un côté de l’horizon, s’empourprait en entier, au point qu’on l’eût dit voilé d’un suaire de sang. Il ne s’agissait que de phénomènes atmosphériques sans importance auxquels on n’aurait nullement pris garde en temps ordinaire; mais en ces jours de deuil, de désastre et de misère, cela achevait de donner des idées lugubres. Le ciel rouge annonçait de meurtrières batailles; c’était le sang des morts et des blessés qui le teignait ainsi. La terreur allait croissant; on parlait de la fin du monde comme d’une chose très probable. D’ailleurs, chaque dimanche, au prône, le curé avivait ces idées de vengeance divine et d’horribles calamités; il avait l’air content du malheur universel, cet homme, se félicitant presque du visage angoissé de ses paroissiennes et de ce qu’elles avaient abandonné leur trop belles toilettes des dernières années.
«Votre orgueil a baissé, disait-il d’un air d’illuminé farouche, mais il baissera encore plus; votre humiliation deviendra pire!…»
Et devant l’imminence de fléaux accrus, tout le monde courbait la tête, tristement.
De loin en loin nous arrivait quelque lettre de Jean ou de Charles. L’aîné, sous le soleil d’Afrique, continuait à s’en tirer sans trop de misères. Mais Charles, qui était à l’armée de la Loire avec Bourbaki, souffrait beaucoup du froid et souvent de la faim. Il se disait mal vêtu et, pour faire des étapes bien longues dans la neige, chaussé de souliers à semelles de carton. Dans la Côte-d’Or, il prit part à un combat, faillit être prisonnier. Puis il échoua dans les montagnes du Jura où l’hiver était encore plus rigoureux que chez nous.
Quand le facteur apportait une lettre, Victoire et Clémentine couraient vite chez Roubaud pour la faire lire. Mais lui avait souvent bien de la peine à la déchiffrer, car il était peu habitué à la lecture des manuscrits, – et c’était généralement sur une feuille de papier 229
froissée et maculée qu’un camarade obligeant avait griffonné pour le Charles quelques lignes au crayon qui marquaient à peine. Chacune de ces lettres portait la marque des circonstances où elle avait été faite, comme celle du degré d’instruction de celui qui l’avait écrite. Il y en eut une longue certain jour qui donnait des détails si navrants que tout le monde pleura. Plusieurs, œuvres de mauvais fumistes, contenaient des plaisanteries grossières, jusqu’à des insultes.
Roubaud ne tenait pas à se charger des réponses, prétextant qu’il avait trop d’occupations, mais plutôt en raison de son manque d’habileté. Clémentine s’en allait trouver, au bourg de Franchesse, la fille de l’épicière qui savait écrire. Un jour de la semaine, car le dimanche les clientes de l’épicerie venaient en grand nombre pour le même motif harceler cette jeune fille.
L’ignorance sembla dure pendant ces mois-là, parce qu’on en fut gêné plus qu’à l’ordinaire.
A ce triste hiver succéda un printemps troublé. La guerre avec l’Allemagne avait pris fin, mais c’était la guerre encore, – Paris en révolte luttant contre l’armée. Pendant que la nature, magnifiquement, s’épanouissait dans sa jeunesse annuelle, le sang coulait toujours!
Paris vaincu, les révoltés massacrés ou emprisonnés par centaines, par milliers, on nous rendit nos enfants. Tous revinrent, moins ceux des dernières classes qu’on gardait pour leur temps de service – et Charles fut du nombre, – moins aussi, hélas! ceux qui étaient morts là-bas, et les disparus dont on ne savait rien. Aucune nouvelle n’était parvenue depuis novembre d’un homme de Saint-Plaisir que nous connaissions un peu. Et le printemps ne le ramena pas. Trois ou quatre ans plus tard, sa jeune veuve convolait à nouveau. Mais voilà qu’on lui dit après que des soldats de 70 arrivaient toujours – des prisonniers condamnés pour tentative d’évasion que l’on 230
renvoyait seulement à l’expiration de leur peine –. Alors cette pauvre femme vécut dans la terreur de voir revenir son premier époux. Il ne parut jamais. Mais une légende se forma tout de même à son sujet. Des gens prétendirent l’avoir rencontré à Bourbon, – et qu’il s’était déterminé à disparaître sans aller chez lui pour ne pas créer de difficultés à celle qui, l’ayant cru mort, se trouvait nantie d’un nouveau mari.
[1] Petite barrière à claires-voies qui ferme jusqu’à mi-hauteur l’embrasure des portes.
[2] Faire le quelou: être maussade et triste
XXXVIII
Notre Jean rentra dans les premiers jours de juin, à temps pour les foins. Il me parut que son séjour en Algérie l’avait rendu un peu sans-souci. Dans la crainte qu’il en eût trop de peine, on s’était abstenu de lui annoncer la mort de sa promise. Il accueillit cette nouvelle avec une manière d’indifférence.
«Pauvre petite Louise, je ne m’attendais pas à ça!»
Il n’en perdit ni un repas ni une sortie. Et moins d’un an après son retour, pour le carnaval de 1872, il épousa une fille de Couzon qui s’appelait Rosalie.
Deux mois après, à Pâques, ce fut le tour de Clémentine qui s’unit à François Moulin, du Plat-Mizot, le sixième d’une famille de neuf.
Belle-fille et gendre vinrent tous deux s’installer à la Creuserie, ce qui nous permit de supprimer la servante et le domestique que nous prenions d’habitude. Seulement, cela faisait trois ménages réunis, et quand il y a trois ménages dans la même maison ça ne marche jamais longtemps sans anicroche.
Rosalie, petite blonde sans beauté, le cou dans les épaules, la figure pointillée de taches de rousseur, était une intrépide, 231
énergique et courageuse, parlant beaucoup, travaillant de même. Clémentine, moins robuste de son naturel, eut tout de suite une grossesse pénible qui la faisait langoureuse et sans appétit; elle se préparait quelques petites douceurs et s’abstenait de laver. Aussi, Rosalie ne tarda-t-elle guère de parler ironiquement des dames à qui ça fait mal de se mettre les mains dans l’eau fraîche, et qui sont obligées de soigner avec des chatteries leur petite santé.
Quand c’était jour de fournée, alternativement, l’une s’occupait de la pâte et l’autre du four. Mais voilà que le pain ayant été mal réussi un jour que Rosalie avait pétri, elle dit que c’était par la faute de Clémentine qui avait allumé le four trop tard. A la suivante fournée, notre fille, à son tour, se plaignit de ce que sa belle-sœur avait chauffé sans mesure, ce qui faisait le pain trop «surpris», trop brun. D’un commun accord, elles décidèrent que la même ferait tout, de façon à éviter de mettre l’autre en cause. Cette combinaison favorisait Rosalie plus forte, malgré que Clémentine s’évertuât à un travail consciencieux.
Nous venions de nous procurer, avec l’assentiment du maître, une bourrique et une petite voiture. Au mois d’août, l’inimitié s’accrut entre les deux jeunes ménages. Clémentine avait parlé la première de prendre l’attelage pour aller avec son mari à la fête patronale d’Ygrande, – car Moulin avait un oncle dans cette commune. Mais voilà que Jean et sa femme voulurent aussi la bourrique et la voiture pour se rendre à Augy, où habitait un frère de Rosalie et où c’était le même jour la fête. Là-dessus discussion entre les deux femmes, Rosalie disant à ma fille qu’une malade, une bonne à rien, n’avait pas besoin de se promener. Moulin, survenant sur ces entrefaites, accusa sa belle-sœur d’être une sale bête. Ça tournait à la vraie dispute et Victoire s’en désolait. Mais je mis le holà en déclarant que Clémentine aurait l’équipage, puisqu’elle l’avait demandé la première. Furieuse de cette décision, 232
la femme de Jean me tourna les yeux pendant plusieurs semaines. Et les deux belles-sœurs ne se parlèrent plus guère que pour se moquer l’une de l’autre, se dénigrer malignement.
D’autre part, Moulin se rendait peu sympathique. Il avait la manie d’émettre des avis sur toutes choses – même de me donner des conseils pour le pansage des bestiaux, à moi qui passais pour l’un des bons soigneurs du pays. Ça ne m’allait pas du tout, et Jean ne tarda guère à lui laisser entendre qu’il nous ennuyait. Il en résulta une de ces tensions si fréquentes dans les communautés qui rendent pénible l’intimité quotidienne.
XXXIX
Victoire n’avait jamais pu prendre son parti de l’absence de Charles. Il suffisait pour la chagriner d’un retard de nouvelles de quelques jours ou d’une allusion aux gardes nocturnes par les nuits froides, ou bien aux marches pénibles sous le soleil d’été – même d’un rêve où il lui était apparu souffreteux et malade, sur lequel brodait son imagination jusqu’à le supposer mourant au fond d’un hôpital, sans tendresse et sans soin. La libération approchait pourtant; mais des manœuvres d’armée tardives la firent reporter de la fin septembre au 20 octobre. La nervosité de Victoire allait croissant à mesure que diminuait le nombre des jours d’attente. Elle avait mis à l’engrais une dizaine de poulets dont elle voulait sacrifier le meilleur pour fêter le retour de l’enfant. Devant la grange, une treille, que j’avais plantée au début de notre installation à la Creuserie, était en plein rapport à cette époque et portait, cette année-là, des raisins dorés superbes. Un jour, en les regardant, la bourgeoise songea:
«233
Tiens, lui qui les aimait tant… Si j’essayais de les conserver jusqu’à son retour!…»
Et de nous dire au repas qui suivit:
«Vous savez, je défends qu’on touche aux raisins de devant la grange; ils sont sacrés, ceux-là: je les conserve pour mon Charles.»
Tout le monde promit de les respecter; seulement, Moulin fit observer qu’avant l’arrivée du soldat les insectes les auraient sans doute détruits en entier. Victoire put constater par elle-même que le gendre parlait d’or. Parce qu’ils étaient mieux exposés, plus sucrés que les autres, frelons et guêpes bourdonnaient alentour pendant toute la journée, pompant à l’envi le jus des plus belles graines. Des tiges restaient presque nues, ne portant plus que les enveloppes flasques et desséchées, et les seuls grains durs dédaignés. A ce jeu, le pauvre militaire risquait fort de ne pas goûter aux beaux raisins de la treille réservée. L’amour maternel rend les femmes ingénieuses. La bourgeoise chercha dans le tiroir aux chiffons: avec les morceaux d’une vieille toile assez usée pour ne pas empêcher la pénétration de l’air, assez résistante pour arrêter les insectes dévorateurs, elle confectionna des sachets garnis d’une coulisse vers le haut. Clémentine et Rosalie, qui n’étaient pas dans la confidence, la regardaient faire, très intriguées. Quand une trentaine furent bâtis, elle adossa une échelle au mur de la grange, grimpa jusqu’à hauteur des raisins, enferma les trente plus beaux dans les sachets protecteurs.
Vers le milieu d’octobre, la petite Marthe Sivat, une couturière du bourg, vint chercher des poulets pour la noce de sa sœur.
«Tiens, c’est des raisins que vous avez là-dedans? s’exclama-t-elle en levant les yeux vers la treille. Vous avez joliment bien su les conserver… Mais j’y songe: on m’a juste234
ment chargé d’en acheter pour les desserts du soir; voulez-vous me les vendre, madame Bertin?
– Non, ma fille, non! Quand même on m’en offrirait bien plus qu’ils ne valent je ne les vendrais pas; je les conserve pour mon Charles.
– Ah! il revient cette année, votre fils? Alors vous avez raison, il faut les lui garder, nous trouverons bien autre chose comme dessert de noce.»
Et, toute rieuse, sautillante et légère, la petite Marthe s’en alla.
Quelques jours après, nous eûmes la visite d’une pauvre femme dont le mari était souffrant.
«Il se plaint du ventre; il est fiévreux et sans appétit», nous expliqua-t-elle. «Je lui faisais cuire des œufs, mais il ne veut plus en entendre parler. Je lui ai apporté hier un petit morceau de viande qu’il n’a pas mangé. Les raisins seuls lui font envie: je vous en achèterais bien quelques-uns.»
Victoire, attendrie, lui en remit trois, disant qu’elle les lui donnait pour son malade; mais elle ne se fit pas faute de répéter encore:
«Ils ne sont pas à vendre, voyez-vous… Mon Charles va rentrer du régiment, je les lui conserve.»
Les Lavallée qui, au printemps, avaient marié mademoiselle Mathilde étaient demeurés à Paris jusqu’en août parce que M. Ludovic passait des examens. Puis ils s’étaient rendus en Savoie, le pays des ramoneurs, dans une station thermale dont les eaux devaient avoir cette vertu singulière de maigrir la femme et d’engraisser le mari. Ils avaient ensuite séjourné chez des amis – si bien qu’ils vinrent seulement courant octobre à la Buffère pour y passer l’arrière-saison.
237
La veille du jour où Charles devait rentrer, nous eûmes leur première visite. Contre son habitude, madame Lavallée accompagnait son mari. Ayant épaissi en vieillissant, elle était devenue plus nonchalante encore et marchait à tout petits pas, avec un continuel balancement de sa grosse personne: – on eût dit l’une des vieilles tours de Bourbon en balade. Lui restait toujours vif et fluet, le visage anguleux accusant une grande mobilité d’expression – et sa redingote dansait sur son dos.
Après les salamalecs obséquieux des premières minutes, j’emmenai M. Lavallée visiter les étables où il était indispensable de faire de menues réparations. Cependant que la dame, qui n’avait pas voulu s’asseoir à la maison, se promenait lentement dans la cour en compagnie de Victoire. Le hasard voulut qu’elle aperçût la treille et les petits sacs blancs, au travers desquels transparaissaient les belles grappes.
«Quoi, Victoire, toujours des raisins! Savez-vous bien qu’ils deviennent rares: au château, nous n’en avons plus un seul… Ce sont pourtant les fruits que je préfère. Mais pourquoi avez-vous pris tant de précautions pour les garder jusqu’à présent?»
Victoire hésita un instant – puis, avec un sourire contraint:
«Madame, c’était pour avoir le plaisir de vous les offrir!
– Oh! merci bien! Quelle délicate attention! Il faudra me les apporter dès ce soir.
Et Victoire de crier:
– Rosalie, prenez vite l’échelle de la grange, le petit panier; vous cueillerez ces raisins que vous porterez chez Madame.»
Cependant, à la soupe du soir notre bru revint sur l’incident:
«Ce n’était pas la peine de si bien les conserver, les raisins; mon beau-frère n’en profitera guère…»
Pour une fois, Moulin fit chorus:
«238
C’est malheureux, on est encore aussi esclave que dans l’ancien temps!»
Je restais silencieux, trop pénétré moi-même de la justesse de ces observations. Il me semblait entendre encore les réponses catégoriques de Victoire à la petite Marthe Sivat comme à la pauvre femme dont le mari était malade:
«Non, non, je ne veux pas les vendre! Je les conserve pour mon Charles.»
Et il avait suffi d’un cri d’admiration de la Dame pour qu’elle les lui offrît, très humblement…
«C’est bien vrai, pensai-je, que nous sommes encore esclaves.»
Victoire avait sûrement un peu de remords de son acte; mais elle éprouvait, d’autre part, une certaine satisfaction d’avoir pu faire sa cour à la propriétaire, de l’avoir bien disposée en lui offrant un cadeau qui lui plût. Sous le coup de ces pensées multiples, elle répondit d’un ton conciliant:
«Ne parlez donc plus de ça: c’est pas ma faute, il fallait bien que je fasse plaisir à la patronne!».
XL
Après vingt ans de séjour à la Creuserie, je n’étais guère plus riche qu’au moment de mon installation; c’est tout juste si j’avais pu rembourser les mille francs qu’il me restait devoir sur ma part de cheptel. Période prospère pourtant, durant laquelle certains, plus chanceux, avaient gagné beaucoup. Mais les hésitations de M. Parent, la grêle de 61 et les canailleries de Sébert m’avaient fait des débuts trop difficiles. Enfin, 239
au moment où, remis à flot, je me croyais en passe de faire quelque chose – malgré que M. Lavallée eût augmenté de deux cents francs mes redevances annuelles – ce nouveau désastre était survenu: la guerre!
Ayant bénéficié depuis d’une série de bonnes récoltes, j’avais pu réaliser enfin quelques avances. Après la mort de mes beaux-parents, – à quelques mois d’intervalle durant l’hiver de 1874 – je me trouvai en possession de quatre mille francs environ.
Or, ça m’eut vite ennuyé de garder cet argent dans l’armoire: d’abord, il n’y faisait pas des petits, et puis je craignais les voleurs, car souvent, l’été, nous laissions la maison seule. Le notaire de Bourbon ne connaissant pour l’instant nul placement avantageux, j’en vins à songer à M. Cerbony.
M. Cerbony était l’un des grands brasseurs d’affaires de la région – fermier de trois domaines, marchand de grains, de vins, de graines et engrais, il cumulait tous les commerces ruraux. Jeune encore, de mine souriante, d’abord facile, c’était un homme très sympathique. Au contraire de la plupart des fermiers généraux qui sont arrogants et vaniteux, il donnait à tout le monde de vigoureuses poignées de main, parlait patois avec nous autres, les paysans, offrait souvent des tournées aux uns et aux autres. Il avait fait construire des magasins très bien conditionnés, sans parler d’une maison d’habitation à un étage, avec balcons et arabesques, qui attirait l’attention. Bref, il menait grand train, voyageait beaucoup, entretenait une maîtresse à Moulins disait-on, bien qu’il fût marié et père de famille. Fréquemment aussi, il se rendait à Paris ou dans le Midi. On ne savait rien de ses origines, mais il passait pour très riche, et pour faire tout ce commerce par goût plus que par nécessité.
J’avais entendu dire que M. Cerbony prenait de l’argent un peu comme un banquier, en donnant comme garantie un simple billet avec sa signature. 240
Ayant confiance en lui, je m’en fus le trouver un dimanche matin, après la première messe, sous prétexte de lui vendre mon petit lot d’avoine. Le marché conclu, j’abordai l’autre affaire:
«Monsieur Cerbony, je dispose d’un peu d’argent que je voudrais placer, voulez-vous le prendre?
– Mais sans doute… Quelle somme avez-vous? s’informa-t-il la bouche en cœur.
– Dans les quatre mille francs, Monsieur.
– C’est peu… Je pourrais occuper dix mille à la fin du mois. Voyez vos voisins, vos amis; faites-moi dix mille francs entre plusieurs.
– Monsieur Cerbony, je ne connais personne qui… Si, pourtant: j’ai un voisin qui doit avoir dans les deux mille francs.»
C’était Dumont, de la Jarry d’en bas; il m’avait dit ça un jour que nous coupions ensemble une bouchure mitoyenne.
«Alors, c’est entendu, vous m’apporterez ces six mille francs à la fin du mois; je m’arrangerai pour le reste. Je tiens à vous faire plaisir: vous êtes un bon client. Vous savez que je paie cinq comme tout le monde. Au revoir!»
J’allai trouver le soir même Dumont, de la Jarry, pour lui faire part de la combinaison: à mon grand étonnement, il ne se montra pas enthousiaste.
«Cerbony, Cerbony, dit-il, oui, c’est un homme qui fait beaucoup d’affaires, mais il est étranger au pays et, en fin de compte, on ne sait pas s’il est vraiment riche… Si ça tournait mal?
– Mais, malheureux, il gagne de l’argent gros comme lui… Si j’avais son gain d’une année, je serais sûr de vivre tranquille le reste de mes jours.
– Taratata… S’il gagne beaucoup, il dépense de même, vous le savez comme moi. Tenez, Tiennon, je veux bien vous 241
prêter mes deux mille francs, mais à condition de n’avoir affaire qu’à vous; nous irons chez le notaire qui fera un billet… Je ne vous demande que quatre francs cinquante d’intérêts; Cerbony vous paiera cinq: vous aurez dix sous du cent pour vos peines.»
Je fus sur le point, ma foi, de prendre l’argent de Dumont dans ces conditions. Mais Victoire et les garçons, moins aveuglés, m’en dissuadèrent.
A l’époque convenue, je portai donc mes quatre mille francs au brasseur d’affaires, en expliquant tout confus que le voisin venait juste de prêter son argent ailleurs. Il regrettait beaucoup cette occasion manquée, ajoutai-je hypocritement.
Cerbony eut un mouvement de mauvaise humeur:
«Vous mériteriez que je vous envoie promener… Enfin, donnez tout de même ce que vous avez; mais c’est bien pour vous faire plaisir.»
Il appuya sur ces mots, et son visage s’éclaira du cordial sourire habituel pendant qu’il étalait mes pièces d’or et palpait mes billets de banque. J’étais content qu’il se montrât d’aussi bonne composition. Hélas! mon enchantement dura peu.
Au 1er mars de l’année suivante, c’est-à-dire trois mois après, comme nous étions à charger du bois dans un de nos champs en bordure de la route, le facteur de Franchesse, arrivant de prendre son courrier à Bourbon, s’arrêta pour nous causer.
«Vous ne savez pas la nouvelle?
– Et quoi donc?
– Cerbony, le fameux Cerbony a pris le pays par pointe il y a trois jours. Sa femme était partie au commencement de février avec beaucoup de colis. Depuis, lui n’avait cessé de faire des expéditions; les domestiques n’y comprenaient rien; la maison restait à peu près vide et le magasin aussi. Mardi, il s’est défilé de bonne heure allant sur Moulins et depuis n’a pas reparu. 242
Mais hier est arrivée de Suisse une lettre de lui pour le maire annonçant qu’il ne reviendrait plus. On dit que ça va être un galimatias impossible; il devait à tout le monde!»
Sur le char où j’empilais toutes longues les branches des arbres élagués, j’eus comme un éblouissement et faillit tomber, pris de vertige. Jean, qui s’en aperçut, me lança un regard inquiet, cependant qu’il s’efforçait de dissimuler son trouble pour répondre au facteur.
A Bourbon, où je me rendis le soir même, tout le monde me confirma le désastre. Je ne voulus pas aller chez le notaire qui eût probablement ri de mon malheur, étant donné qu’il s’agissait d’argent placé en dehors de ses offices. Mais je m’en fus trouver le greffier du juge de paix qui était un homme de bon conseil, auquel tous les gens de la campagne avaient recours dans les cas difficiles, et lui exposai mon affaire en larmoyant presque. Tout en essayant de me réconforter, il déclara ne pouvoir m’être utile:
«Il n’y a rien à faire pour le moment; vous serez appelé comme les autres créanciers; vous n’aurez qu’à donner vos pièces au syndic.»
Chez nous, ce furent des lamentations sans fin de Victoire:
«Tant se donner de peine pour réserver quelques sous et tout perdre à la fois, mon Dieu, que c’est malheureux! Et partie de ce pauvre argent qui venait de mes parents! C’est une douleur de plus…»
Tout le monde était triste et bien ennuyé. Il n’y eut que Charles pour se montrer philosophe, s’essayer à nous remonter.
«Que voulez-vous, il n’y faut plus penser: c’est perdu et puis voilà! Ça ne changera rien à votre façon de vivre; vous travaillerez ni plus ni moins qu’avant…»
J’avais d’autre part la consolation de savoir que les badauds 243
de mon espèce étaient nombreux! Je me félicitais surtout d’avoir suivi les conseils de Victoire quant à l’argent de Dumont. Car c’était un principe chez l’honnête Cerbony de tirer le plus possible de ses victimes. Un pauvre vieux jardinier avait ainsi emprunté à une tierce personne plusieurs milliers de francs pour arriver à fournir au Monsieur la somme exigée. Dépouillé de ses économies, incapable de rembourser son prêteur, le vieillard, une nuit, du rocher où se dressent les tours du vieux château, se précipita dans l’étang qui fait suite. Les laveuses, au petit matin, découvrirent son cadavre que les remous avaient échoué sur la rive.
Je fus contraint à des démarches embêtantes, à plusieurs voyages à Moulins – nous nous étions associés, une demi-douzaine de créanciers, pour confier nos intérêts à un avoué. Après deux ans, quand tout fut réglé, on nous attribua cinq pour cent. J’avais bien dépensé en déplacements et frais divers l’équivalent des deux cents francs qui me revinrent…
XLI
Charles avait perdu au service ses façons bizarres, il était à présent gentil et serviable envers tout le monde et s’exprimait bien mieux que nous. Les premiers temps, il riait même de ce que nous parlions mal.
«Je trouve ça bête. Dès qu’on est en présence d’étrangers ou de gens au langage correct, on se trouve gêné, obligé à se taire ou à risquer de dire des bourdes qui les font se ficher de nous… Je ne vois pas que ce soit une raison, parce qu’on est paysan, de parler en dépit du bon sens.»
Alors, la Rosalie:
– Ça 244
serait drôle si nous nous mettions à causer comme la dame du château… On se ferait vite remarquer; tout le monde dirait: «Entendez ceux-là, comme ils cherchent à faire des embarras!»
– Oui, des imbéciles diraient cela. Eh bien, quoi, le mieux serait de mépriser leurs appréciations. Au fait, je ne demande pas qu’on adopte le genre de madame Lavallée, mais seulement qu’on écorche moins les mots, qu’on ne dise plus, par exemple, ol, pour il, – nout’, pour notre, – soué, pour lui, – bounne, pour bonne, – souère, pour soif, – ch’tit, pour chétif, et ainsi de suite.«
Les paroles de Charles étaient sans doute fort raisonnables; mais il ne put, bien entendu, nous habituer à changer de langage; lui, au contraire, en arriva peu à peu à reprendre quasi entièrement son parler d’autrefois. Il est difficile d’aller à l’encontre des habitudes de son milieu – l’essayer est même s’exposer à de gros ennuis.
XLII
Mon gendre et mes deux garçons étaient dans la force de l’âge; moi, tenant encore ma place, nous pouvions aisément faire valoir le domaine. Mais la guerre subsistait entre les jeunes ménages, et Moulin fut obligé de partir. L’intervention de ses parents et la mienne auprès de M. Lavallée lui firent obtenir la petite locature des Fouinats qui se trouvait vacante, et Roubaud promit de l’employer au château, comme aide-jardinier et homme de peine.
Il nous fut bien pénible, à Victoire et à moi, de nous séparer de notre fille. Après cinq ans de mariage, elle se trouvait 245
déjà enceinte pour la troisième fois, devenait de plus en plus maigriote, pâlotte, avec toujours un air découragé.
Le premier hiver, Clémentine, qui s’ennuyait dans sa petite maison, venait souvent passer l’après-midi chez nous avec ses bébés et rapportait une bouteille de lait, parfois même un panier que lui garnissait sa mère avec des fromages, du beurre, quelques fruits, de la galette les jours de fournée. Cependant, en raison de son état, elle dut espacer puis interrompre ses visites. Ma femme cependant continuait de lui porter à domicile quelques provisions. Mais un beau jour, Rosalie intervint. C’était l’époque où les vaches approchant d’être à terme, le lait abondait si peu que nous étions obligés de nous en priver. Elle saisit ce prétexte pour dire qu’elle en avait assez de travailler et de se tuer pour les autres, qu’elle allait partir à son tour si ça continuait ainsi. Victoire ayant répondu doucement que ça n’allait pas loin, quelques demi-livres de beurre, quelques fromages, un peu de lait, elle repartit d’un ton aigre que la vente de ces denrées suffirait à entretenir le ménage en épicerie et mercerie, et que c’était bien malheureux de voir la Clémentine en jouir à volonté à l’encontre de ceux qui avaient la peine de les préparer.
«Nous aurons beau travailler, si tout ce que nous entrons par la porte sort par la fenêtre, nous ne parviendrons pas même à joindre les deux bouts!»
Cette opposition méchante de Rosalie, qui se reproduisit à toute occasion par la suite; attrista beaucoup ma femme; elle en gémissait quand nous étions seuls; nous nous en entretenions longuement la nuit. Pourtant nous donnions à nos enfants un salaire annuel: – donc pas de réelle communauté d’intérêts entraînant part maîtrise. Mais nous leur reconnaissions volontiers un certain droit de contrôle et de critique. Ils concouraient à la prospérité de la maisonnée familiale, ils collaboraient à une œuvre qu’ils devaient continuer pour leur compte plus tard. 246
A ce titre ils avaient le droit, peut-être, de se considérer comme grugés en voyant partir sans profit les produits de l’exploitation. Au reste, notre Charles ne se fâchait point, lui; il approuvait même les libéralités faites à sa sœur. Mais l’aîné, stimulé par sa femme, appuyait ses observations.
Il fallut donc en arriver à ne plus faire de présents à Clémentine, – ouvertement du moins. Nous rusions. Je me chargeais souvent de lui porter, dissimulé sous ma blouse, quelque denrée, quelque victuaille. Mais les yeux inquisiteurs de Rosalie furetaient partout. Il était difficile à Victoire de disposer des moindres choses sans qu’elle s’en aperçût. Et les scènes aigres ou violentes se renouvelaient trop souvent.
Cependant un événement de plus grande importance vint reléguer au second plan ces misères de notre intérieur.
XLIII
Je puis dire sans orgueil que le domaine avait pris de la valeur, et beaucoup, depuis que je le cultivais. Sans plus ménager mes peines que s’il m’eût appartenu, ou que si j’eusse été assuré d’y passer toute ma vie, j’avais épierré des pièces entières, défriché des coins broussailleux, divisé des bouchures trop larges et creusé des mares dans les champs jusqu’alors dépourvus d’eau. Le jardinier du château ayant consenti à me donner quelques leçons de greffage, tous les arbres sauvageons des haies étaient devenus, par mes soins, producteurs de bons fruits. J’avais eu à cœur aussi de rendre très praticable le chemin qui nous reliait à la route et que M. Lavallée, pas plus que son oncle, n’avait consenti à faire réparer. Tous les champs venaient d’être chaulés pour la seconde 249
fois et donnaient de belles récoltes; les prés produisaient le double grâce aux composts et aux engrais; et mon cheptel était quasi toujours le meilleur des six domaines. Les affaires continuant de n’aller pas trop mal, j’espérais me voir bientôt en possession d’une somme équivalente à celle que j’avais perdue.
Mais voilà que Roubaud, certain jour, vint tout penaud me dire:
«Le maître veut trois cents francs d’augmentation à dater de la Saint-Martin prochaine.»
Cette nouvelle m’abasourdit. J’avais accepté sans trop récriminer dix ans auparavant une première augmentation de deux cents francs que justifiait un peu la hausse du bétail. Mais je ne voyais nul motif à cette surcharge nouvelle qui eût porté à neuf cents francs le chiffre de mon impôt colonique annuel – c’est-à-dire que le maître, outre la moitié des produits et indépendamment des redevances en nature, voulait encore neuf cents francs sur ma part. Les cours n’étaient pas supérieurs à ceux de l’autre décade. Les bénéfices n’augmentaient qu’en raison des frais faits en commun, en proportion aussi de nos peines et de nos sueurs.
Je fis serment, par Dieu et par le diable, de n’accepter aucune augmentation.
«Réfléchissez, dit Roubaud; vous n’êtes pas forcé de donner aujourd’hui une réponse définitive.
– C’est tout réfléchi!» repartis-je.
Et je renouvelai le serment: cette injustice me faisait trop mal au cœur!
Pourtant, après en avoir délibéré avec Victoire et les garçons, j’offris un appoint de cent francs. Roubaud transmit ma réponse au bourgeois qui se trouvait à Paris. Mais lui, bien loin de vouloir transiger, signifia peu après que ceux des métayers non encore adhérents aux conditions nouvelles aient à se placer ailleurs. 250
C’était le congé définitif pour ceux du Plat-Mizot, pour ceux de Praulière et pour nous.
Je n’aurais jamais cru que le maigre et remuant Lavallée cachât sous des dehors affables une telle dose de perfidie. Roubaud, plus tard, me rapporta de lui cette phrase:
«Les métayers sont comme les domestiques: avec le temps ils prennent trop de hardiesse; il est nécessaire de les changer de loin en loin.»
XLIV
Je fus alors comme brisé par une grande lassitude physique et morale. A tout âge, il est des périodes de dépit où les misères journalières semblent plus cuisantes, où tout concourt à attrister, où l’on est las de la vie qu’on mène. Mais ces impressions, au temps du déclin, se font plus amères et plus douloureuses. Je touchais à cinquante-cinq ans; mon visage perdait ses derniers tons vermeils; les fils blancs se multipliaient dans ma barbe; il avait neigé fortement sur mes tempes; je n’avais plus aux travaux pénibles la même résistance.
Ah! le coup était rude! J’avais passé dans cette ferme de la Creuserie vingt-cinq années de ma vie, les meilleures années de ma pleine maturité, et l’opinion m’identifiait à elle. Pour tous les voisins, pour tous ceux qui me connaissaient bien, n’étais-je pas «Tiennon, de la Creuserie» et pour les autres «le père Bertin, de la Creuserie». A tous, par effet de l’accoutumance, mon nom semblait inséparable de celui du domaine. Et n’étais-je pas lié moi-même à cette maison qui avait été si longtemps ma maison? – à cette grange où j’avais entassé une telle somme de fourrage? – à ces étables où j’avais soigné tant d’animaux? – à ces champs dont je connaissais les 251
moindres veines de terrain, les parties d’argile rouge, d’argile noire ou d’argile jaune, les parties caillouteuses et pierreuses, comme celles en terre franche et profonde; à ces prés que j’avais vingt-cinq fois tondus? – à ces bouchures si souvent coupées, remises en état? – à ces arbres péniblement élagués sous lesquels j’avais trouvé un abri par les temps pluvieux, un coin d’ombre par les temps de chaleur? Oui, toutes les fibres de mon organisme tenaient à cette terre et à ce vieux logis d’où un Monsieur me chassait sans autre motif que la cupidité, parce qu’il était le maître!
Des choses alors me passèrent par la tête auxquelles je n’avais point songé jusqu’alors. Je me pris à réfléchir sur la vie que je trouvais cruellement bête et triste pour les pauvres gens comme nous, voués aux travaux forcés perpétuels.
Voici venir les premiers beaux jours: – vite semons les avoines, hersons les blés, labourons et bêchons.
Avril survient et la douceur; les bourgeons s’ouvrent, les oiseaux piaillent, les pêchers sont roses et les cerisiers blancs: – vite aux emblavures d’orge, de pommes de terre, vite au jardin!
Le «beau mois de mai» est souvent pluvieux et maussade, mais les jeunes frondaisons vertes lui font toujours une parure agréable: – mettons la charrue dans les jachères, nettoyons les fossés, sarclons et binons!
Juin, les haies piquées d’églantines, les acacias chargés de grappes blanches, des fleurs et des nids partout: – le réveil à trois heures du matin pour faucher, la besogne si dure sous le soleil qui monte, si terrible à midi, le plein effort jusqu’à neuf ou dix heures chaque soir.
Juillet avec ses jours de langueur chaude. Douceur des bonnes siestes sur les canapés moelleux des salons clos… Joie de l’ombre fraîche dans les parcs touffus, dans les prés où pointent les regains: – mais le moment n’est pas aux siestes… 252
En grande hâte, achevons les foins; les céréales blondissent… Vite, coupons le seigle et le dépiquons, sa paille est nécessaire pour lier le blé qui nous appelle. Hardi! au froment! Abattons à grands coups les tiges sèches! Serrons les javelles brûlantes, piquantes de chardons ou d’arête-bœufs. Dressons en moyettes, puis en meules les gerbes lourdes! Accablé pour mon compte, je dois quand même entraîner les autres:
«Le travail dégourdit. De se remuer, ça donne de l’air. Hardi! les gas! Hardi!…»
Ou bien, en guise de variante:
«Dépêchons-nous de finir le froment. Par cette chaleur, l’avoine mûrit vite; nous allons être en retard.»
Août non moins brûlant. Saison des vacances, saison du repos. – Les avoines sont terminées ou vont l’être. Voici les batteuses en action. On s’entr’aide entre voisins: c’est huit domaines que nous avons à battre. Lorsqu’on revient tout crasseux de poussière, la tête bourdonnante et le corps brisé, vite à l’œuvre interrompue! Attaquons la grosse pelote de fumier; découpons-la en petits cubes égaux que nous alignerons symétriquement sur les voitures pour le transport aux champs durant que les chemins sont secs!
Septembre, les vacances encore, les promenades, les bonnes parties de chasse. – Tous nos guérets à mettre «à planches», nos pommes de terre à arracher, la grande tourmente, toujours.
Octobre et ses brumes: – Les jours raccourcissent, allongeons-les… Une heure le matin, une heure le soir, c’est autant de gagné. Activons les semailles. Profitons du temps favorable; les pluies peuvent survenir. Hardi les gas!
Ouf! Voici novembre enfin: c’est l’hiver et le calme. – Le calme mais non le repos. Il reste encore les chaumes à retourner, les prés à mettre en ordre, à râper, ébrancher, couper les bouchures. Voici d’ailleurs les animaux tous à l’étable. Debout à cinq heures quand même: allons dans la nuit au pansage, 253
nous serons prêts plus tôt pour le travail des champs, – d’où nous rentrons faits comme la terre, crottés, carapacés jusqu’aux cuisses. La veillée convient très bien pour couper les racines fourragères des bœufs et des moutons gras, pour cuire les pommes de terre des cochons.
«Hardi! les gas! ne restons pas inactifs au coin du feu.»
Il ne réchauffe guère, le feu; le bois est humide, la cheminée fume, nous serions capables de nous engourdir; l’action est salutaire!
La neige seule nous vaut parfois des jours de demi-repos. C’est le moment de préparer des claies neuves pour les champs, des échelles, des râteaux à foin, de réparer l’outillage: on a mieux à faire l’été que de perdre du temps à ces babioles.
Eh! oui, voilà bien l’année du cultivateur. A-t-il le droit de s’en plaindre? Non, peut-être. Les pauvres sont tous logés à la même enseigne et travaillent tous les jours que Dieu fait. Mais dans leurs boutiques, dans leurs usines ou ateliers, les villageois, les citadins n’ont pas à compter avec les éléments extérieurs – ou seulement très peu. Pour nous, c’est le temps qui joue le plus grand rôle et le temps se plaît à nous contrarier. Voici venir la pluie – et la pluie ne s’arrête pas: les terrains se détrempent; remuer le sol est une folie; l’herbe croît dans les cultures qu’on ne peut nettoyer; les labours, les semailles restent en retard et se font mal… Voici la sécheresse qui tient bon des semaines et des mois; toute végétation décline; il faut aller loin pour abreuver les bêtes – et, si l’on s’obstine à vouloir labourer, on éreinte les bœufs, on se tue soi-même, on risque à chaque minute de casser la charrue… Une ondée survient, insignifiante, mais qui gâche au temps des foins le programme de la journée… Voici un orage et l’on tremble de crainte… Voici la neige qui dure plusieurs semaines, empêchant les travaux extérieurs, causant un retard difficile à rattraper… Voici une période de gelées sans neige, 254
avec du soleil le jour qui déracine les céréales d’hiver… Voici qu’il fait trop beau à l’automne et que le gel ne vient pas anéantir les insectes qui font du mal aux blés naissants; mais il survient en mai, pour détériorer nos jeunes plantes, détruire les bourgeons de nos vignes… Pour une raison ou pour une autre, on a toujours des motifs de se lamenter.
Mais les récoltes ne sont pas tout. Nous faisons de l’élevage; sept vaches chaque année nous donnent des veaux. Dès qu’approche pour chacune l’époque du vélage, il faut la veiller de jour et de nuit et, le moment venu, prendre soin de la mère et du nouveau-né – nous sommes les esclaves de nos bêtes. Et sur ces bêtes s’abattent toutes sortes de maladies: la diarrhée sur les veaux, la douve ou la phtisie sur les moutons, la paralysie sur les cochons, – la fièvre aphteuse parfois sur le cheptel entier. On va quérir vétérinaire ou guérisseur bâtard; on fait de son mieux d’après sa propre expérience: on soigne ces animaux comme on ferait pour des chrétiens. Et malgré tout il en crève…
A la foire où l’on vend, les prix sont en baisse comme par hasard, ou, simplement, on se fait rouler par les marchands qui sont si malins! Achète-t-on au contraire: le manque d’habitude fait qu’on paie trop cher et qu’on réussit mal.
Fini le battage, parce qu’on est à court d’argent ou que le mauvais état du grenier ne permet pas de le conserver, on sacrifie au cours du moment le petit lot de blé disponible. Les propriétaires et gros fermiers, qui ont des avances et des logis convenables, attendent davantage et bénéficient souvent d’une plus-value importante.
Et toujours il nous faut demeurer là, vêtus d’habits rapetassés, crottés, semés de poils de bêtes – dans les mêmes vieilles maisons laides et sombres avec leurs entours d’ornières, de patouille et de fumier – prisonniers dans le même cadre. Il existe ailleurs des terrains différents des nôtres, plus accidentés ou plus plats; 255
il y a des rivières bien plus larges que celle de Moulins; il y a des montagnes, il y a des mers… De tout cela nous ne verrons jamais rien!
Et pas davantage les cités importantes, leurs monuments curieux, leurs promenades, leurs jardins publics; nous ne jouirons d’aucun des attraits ni des plaisirs qu’elles offrent. Ce n’est pas pour nous que leurs magasins se mettent en frais d’étalage; le pain blanc à croûte dorée n’est pas pour nous, non plus que les beaux quartiers de viande; – notre viande, à nous, c’est le cochon que nous mettons au saloir chaque année et dont un morceau, plus ou moins rance, s’utilise pour la potée quotidienne. Les charcutiers préparent bien, avec la viande de porc, de belles choses appétissantes: saucisson, fromage d’Italie recouvert de gelée, jambonneaux tentateurs; mais ces produits sont trop fins et trop chers pour nous. – De même les brioches parfumées, pâtés succulents, tartes et gâteaux tentateurs qui fleurent bon le dimanche aux devantures des pâtissiers. Ces gâteries ne risquent point, comme on dit, de faire jamais mal aux dents du pauvre monde des campagnes.
Il y a des choses dont nous devrions profiter pourtant: nos produits de la basse-cour et de la laiterie, par exemple. Mais à nous la peine, aux autres la jouissance! On porte à peu près tout aux gens de la ville, comme aussi ce qu’on a de mieux en légumes et en fruits. Il faut bien qu’on leur attrape un peu d’argent – assez cher ils nous comptent ce que nous sommes forcés de leur demander: qu’il s’agisse de vêtements, chaussures et coiffures, – ou d’épicerie, ou de mercerie.
Et le médecin, parce que nous sommes loin des centres, nous compte cher ses visites – comme le pharmacien ses remèdes et le curé ses prières. Quant au notaire, si nous avons besoin de ses services, il nous rabote une pièce de vingt francs à propos de rien. Tous ces gens-là, mon Dieu, c’est peut-être leur droit; 256
ils ont besoin de gagner de l’argent pour vivre décemment, pour user des douceurs dont nous sommes sevrés, pour faire instruire leurs enfants. Le percepteur nous demande aussi des impôts toujours plus lourds, car le gouvernement veut permettre à ses fonctionnaires une existence honorable, une existence d’hommes – les producteurs restant seuls des mercenaires, des plébéiens, des croquants!
Par là-dessus, nous avons affaire trop souvent à des imbéciles comme Parent, à des roublards comme Sébert, à des grippe-sous comme Lavallée. Et si nous parvenons quand même à quelques économies, nous les prêtons à des crapules comme Cerbony qui se sauvent avec!
N’empêche que nous sommes très heureux… M. Lavallée me disait un jour qu’un certain Virgile avait affirmé cela dans les temps anciens et que nous devions nous en rapporter à lui.
Pendant des semaines, pendant des mois je fus hanté par ces pensées justes peut-être, mais décourageantes. Il n’est pas bon de trop réfléchir à son sort: – ça ne change rien et ça rend malheureux davantage.
XLV
Je traitai avec un propriétaire de Saint-Aubin, M. Noris, pour son domaine de Clermoux qui avait soixante-dix hectares.
M. Noris, grand vieillard à barbe et cheveux blancs, gestes onctueux et voix nasillarde, s’intitulait «agriculteur», c’est-à-dire qu’il gérait lui-même ses deux fermes. Il habitait avec ses deux filles, à proximité du bourg de Saint-Aubin, une vieille maison à un étage dont un rideau de lierre masquait insuffisamment les lézardes des murs gris.
Type de petit bourgeois local 257
encroûté dans ses habitudes, féru de manies ennuyeuses – et avaricieux en diable. Il lésinait sur tout, préférait nous laisser vendre des bêtes en mauvais état plutôt que de dépenser pour les mettre en meilleur point. Il ne fallait pas non plus lui parler d’engrais:
«Non, non, vous m’embêtez avec vos phosphates et vos nitrates! Le fumier de ferme doit suffire…»
Et il secouait sa tête blanche de vieil oiseau avec des gestes de terreur.
Rarement il se décidait à vendre la marchandise à la première foire. Il ne voulait pas démordre de son estimation préalable toujours trop élevée. Nous ramenions nos bêtes pour les conduire quelques jours après à une seconde foire où c’était de même. A la troisième on vendait, de guerre lasse, et souvent avec de la perte sur les prix de la première.
M. Noris, d’autre part, se faisait tirer l’oreille pour les règlements de fin d’année. Les comptes de sa deuxième ferme n’avaient pas été mis à jour depuis quinze ans. Quand les métayers réclamaient de l’argent, il leur remettait d’un ton rogue une somme toujours inférieure à celle qu’ils demandaient. Une fois, mon prédécesseur à Clermoux ayant insisté sur le champ de foire de Bourbon pour obtenir cent écus, ce seigneur de village n’avait rien trouvé de mieux que de jeter, d’éparpiller à plaisir autour de lui une dizaine de pièces de cent sous tout en marmottant de sa voix nasillarde: «Tiens, en voilà de l’argent! Tiens, en voilà! Ramasse…» Et l’autre de les recueillir dans la boue, à la grande indignation des braves gens, à la grande joie des imbéciles.
Je tenais à éviter de telles scènes et à régler à la Saint-Martin comme il se doit. Une idée de Charles me parut digne d’être essayée.
Je m’en fus relancer le maître chez lui en temps utile.
– Monsieur Noris, je viens pour les comptes, j’ai absolument besoin d’argent.
– 258
Vous n’en avez guère à toucher, Bertin; les bénéfices n’ont pas été forts, cette année.
– Vous me devez, je crois, dans les douze cents francs, Monsieur. (Je savais qu’en réalité ça n’allait pas à la moitié.)
– Jamais de la vie, jamais de la vie…»
Et, tout sursautant, il se précipita sur son livre:
«Je vous dois cinq cent trente-six francs, ni plus ni moins.»
Feignant la surprise, puis la réflexion profonde, je prétendis avoir oublié l’achat de moutons et tins bon pour avoir mon argent. Il me remit, tout maugréant, quatre billets de cent francs déclarant ne pouvoir davantage, faute de monnaie. Je fus obligé de retenir le reste au cours de l’hiver sur une vente de taureaux à moi soldée par le marchand – il fit la grimace, mais n’osa s’en fâcher.
Chaque année, par la suite, il fallut employer des ruses nouvelles pour arriver à se faire payer. Et le règlement n’allait pas toujours sans anicroche.
Nous avions une grosse poulinière baie pour le rapport. Ordinairement, les cultivateurs qui ont une poulinière s’en servent pour aller aux foires et faire leurs courses, et l’emploient aussi parfois aux travaux des champs. Mais la nôtre était exempte de toute corvée:
«Le travail déforme les juments et leurs produits s’en ressentent», disait M. Noris.
Le vrai, c’est qu’il ne voulait pas que ses métayers aient la faculté d’aller en voiture; cela lui semblait un luxe déplacé et tout à fait superflu. Il prenait chez lui les jeunes poulains sitôt sevrés et les faisait préparer pour les concours, les remontes; il nous les payait mal, bien qu’il en tirât toujours beaucoup d’argent.
En dépit de son âge avancé, M. Noris gardait la passion de la chasse. Le gibier abondait sur le domaine, les lapins surtout. Il aimait, au cours de ses pérégrinations, les voir détaler 259
dans les sillons à l’approche de son grand lévrier, mais n’en tuait pas beaucoup. Autour d’un bout de taillis enclavé dans nos terres, ces rongeurs pullulaient mettant à mal nos emblavures – mais il était vain de s’en plaindre.
Les braconniers n’osaient guère s’aventurer par là, à cause du garde, un sournois hirsute, qui veillait avec une vigilance outrancière. Il suffisait qu’un étranger flâneur traversât les mains dans les poches un coin de la propriété pour qu’il soit appréhendé par lui. Pas de procès dans ce cas-là, mais le prétendu délinquant devait se présenter au maître pour recevoir une semonce et verser cent sous. S’il y avait présomption de chasse, le procès suivait son cours. La découverte d’un lacet dans une bouchure mitoyenne coûta quatre-vingts francs à notre voisin Pinel qui labourait de l’autre côté. Le brave Pinel m’a toujours juré qu’il ignorait la présence de ce collet et que, pour son compte, il n’en tendait jamais.
Les républicains partageaient avec les braconniers la haine implacable de M. Noris. Il souhaitait pour les uns et pour les autres des sanctions exemplaires, des supplices raffinés. Il eût voulu les voir tous en prison, aux travaux forcés, ou relégués dans les colonies lointaines. Comme la destruction d’une nichée de lapereaux, d’un nid de perdrix, ou bien un coup de fusil tiré dans ses terres le mettaient dans une exaspération furieuse, le mot seul de République l’agitait de grands frissons nerveux, lui faisait serrer les poings de rage impuissante. Souvent, à Bourbon, des gamins soudoyés par un farceur le suivaient en bande, criant: «Vive la République!» chantant des couplets de la Marseillaise, ou bien cornant à ses oreilles, en manière de mélopée:
«Blique, blique, blique! Blique, blique, blique!»
A chaque fois, il manquait en devenir fou.
En 1877, souffrant d’une bronchite qui avait failli l’emporter, 260
on était venu lui annoncer les résultats d’une élection favorable aux républicains. Alors il s’était soulevé sur sa couche d’un brusque ressaut et, dans un murmure haletant, avait exhalé la haine profonde de son cœur:
«Les brigands!… Il n’y a donc plus de place… à… à Cayenne!…»
Pour retomber sur l’oreiller, inerte, presque évanoui.
Quatre ans plus tard, venant chez nous en temps de période électorale, il avisa des programmes et des journaux envoyés par le docteur Fauconnet, candidat républicain.
«Ne gardez pas ici ces papiers diaboliques. Au feu, les mauvais écrits! Au feu, les mauvaises feuilles! Vous attireriez le malheur sur votre famille en les conservant.»
J’objectai que personne ne savait lire.
«Leur présence seule est dangereuse!» reprit-il.
Et il les jeta lui-même dans la flamme du foyer; puis annonça:
«Le garde vous remettra le jour du vote, à la porte de la mairie, le bulletin à utiliser. Ne vous en préoccupez pas!…»
Les ouvriers, les commerçants, les fournisseurs étaient choisis soigneusement en dehors des rouges. Et il nous obligeait à tenir au rancart aussi ceux qui affichaient des opinions jugées par lui subversives.
C’était sa façon de se venger de la République…
XLVI
Les deux demoiselles veillaient spécialement à notre conduite religieuse. Il nous fut assez pénible de les satisfaire.
Selon la coutume de ma jeunesse, j’allais à la messe aupa261
ravant un dimanche sur deux à peu près. A chaque sortie dominicale, soit à Bourbon, soit à Franchesse, j’assistais à l’office, désapprouvant les fortes têtes qui passaient ce moment à l’auberge.
Mais j’étais loin de prendre au pied de la lettre toutes les histoires des curés – leurs théories sur le paradis et l’enfer, comme sur la confession et les jours maigres, je prenais ça pour des contes. Le vrai devoir de chacun me semble tenir dans cette ligne de conduite toute simple: bien travailler, se comporter honnêtement, ne chagriner personne, s’efforcer de rendre service quand on le peut, en particulier à ceux qui sont dans la misère et dans la peine… En s’y conformant à peu près je ne puis croire qu’on ait quelque chose à craindre ni là, ni ailleurs. J’avais remarqué comme tout le monde qu’en l’attente de la «vie éternelle» dont les curés parlent beaucoup sans en rien connaître, ils ne font point fi des plaisirs de la terre – spécialement de la bonne cuisine et du bon vin. Sans compter qu’ils passent pour bien aimer l’argent. Je me disais souventes fois que sur cette question du devenir de l’âme, les plus malins de la terre et le pape lui-même n’en doivent pas savoir beaucoup plus qu’un ignorant comme moi, attendu que personne n’est revenu de là-bas pour dire comment les choses s’y passent. Je pensais donc rarement à la mort, moins encore au «salut éternel», et j’avais délaissé complètement la confession depuis mon mariage. J’en connaissais plus d’un et plus d’une que ça ne rendait pas meilleurs d’être fidèles à cette loi de l’Église. Victoire se confessait, Rosalie aussi: elles agissaient exactement le lendemain comme la veille – restant l’une grincheuse et désabusée, l’autre pétulante, hargneuse, autoritaire…
«Alors, à quoi bon?» me disais-je.
Je croyais fermement par exemple, à l’existence d’un être suprême qui dirigeait tout, réglait le cours des saisons, nous 262
envoyait le soleil et la pluie, le gel et la grêle. Et comme notre travail, à nous cultivateurs, n’est propice que si la température veut bien le favoriser, je m’efforçais de complaire à ce maître des éléments qui tient entre ses mains une bonne part de nos intérêts. Pour cette raison, je ne manquais guère les cérémonies où le succès des cultures est en jeu, et continuais fidèlement les petites traditions pieuses qui se pratiquent à la campagne en diverses circonstances. J’allais toujours à la messe des Rameaux avec une grosse touffe de buis et mettais ensuite des branchettes derrière toutes les portes, à côté des petites croix d’osier qu’on fait bénir en mai, des aubépines des Rogations, des bouquets où sont assemblées les trois variétés d’herbe de saint Roch qui préservent les animaux des maladies. J’assistais à la procession de saint Marc qui se fait pour les biens de la terre et, quelques jours après, à la messe de saint Athanase, le préservateur de la grêle. J’aspergeais toujours d’eau bénite les fenils vides avant d’engranger les fourrages. En ouvrant l’entaille dans les champs de blé, je formais une croix avec la première javelle. J’en traçais d’autres sur le grain de semence au moment du vitriolage, sur chaque miche de pain avant de l’entamer, et enfin sur le dos des vaches avec leur premier lait, après le vêlage. Je ne trouvais pas drôle de voir allumer le cierge quand il tonnait fort. Je soulevais toujours mon chapeau devant les calvaires des routes, et faisais matin et soir un bout de prière. Il y avait sans doute dans tout cela bonne part d’habitude – ces pratiques que j’avais toujours vu suivre me semblaient naturelles. Mais je ne pouvais admettre que manquer la messe un dimanche ou faire gras un vendredi soient des motifs à punition sans fin, pas plus qu’il ne me semblait juste d’attribuer au curé dans la confession le pouvoir d’absoudre tous les crimes.
Les garçons partageaient ces idées ou à peu près. Jean allait à la messe comme moi, assez régulièrement, tous les quinze jours. Charles, 263
depuis son retour du régiment, n’y allait guère qu’une fois par mois, et encore! Ce fut lui surtout qui trouva dure l’obligation hebdomadaire.
«Joli métier, faisait-il que d’être toujours fourré avec le curé!»
Un dimanche, s’étant rendu à Bourbon dès le matin, il ne mit pas les pieds à l’église. Mais le lendemain, pendant que nous étions aux champs, les femmes eurent la visite de mesdemoiselles Yvonne et Valentine Noris.
«Victoire, dirent-elles, votre jeune fils a manqué la messe hier.
– Il est allé à Bourbon, Mesdemoiselles, il a dû y assister là-bas.
– Nous n’en croyons rien… Charles doit venir chaque dimanche à la messe à Saint-Aubin comme vous tous; il ira se promener ensuite à Bourbon ou ailleurs, s’il le juge à propos. Dites-lui bien qu’il ne saurait se soustraire à ce devoir dont nous faisons un ordre sans que la chose nous soit connue. Et s’il persistait à désobéir, vous en souffririez tous…»
Il fut forcé de s’exécuter, parbleu! Il dut même, comme moi, aller à confesse au temps de Pâques. C’était l’unique moyen d’être tranquille; car les demoiselles nous faisaient épier, je crois, par leur garde et leurs domestiques.
Et les blasphèmes nous étaient sévèrement interdits. Or, Charles, dès que quelque chose ne lui allait pas, lâchait un «Bon Dieu» ou un «Tonnerre de Dieu» agrémenté de préambules divers. Je l’avais bien engagé à perdre cette habitude, tout au moins à s’en abstenir en présence des mouchards. Mais c’était difficile. Il s’échappa certain jour à lâcher un gros juron que le garde entendit. Les deux vieilles filles rappliquèrent sans tarder.
«Victoire, votre fils continue de proférer des blasphèmes épouvantables, nous ne voulons pas de ça chez nous.»
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Elles allèrent jusqu’à me reprocher à moi-même de dire de vilains mots pour m’avoir ouï employer dans une affirmation l’expression «Tonnerre m’enlève!» Ma foi, je leur répondis carrément que ce terme m’était aussi nécessaire que mes prises de tabac et que je ne pouvais promettre de l’éviter toujours. En effet, cela me venait aux lèvres inconsciemment, – comme à Charles ses blasphèmes, d’ailleurs.
Eh bien, quoique toujours fourrées à l’église, au confessionnal, à la table sainte, quoique ayant une horreur exagérée des vilains mots, elles ne valaient tout de même pas cher, les deux vieilles toupies! Dures comme des roches et malicieuses autant que leur père.
L’hiver de 79-80 fut très rude. On entendait la nuit craquer les arbres torturés par le gel. Moineaux, verdiers, roitelets et rouges-gorges se réfugiaient dans les étables et, sans chercher à réagir, se laissaient capturer. Tous les matins, on découvrait à proximité des bâtiments quelques-uns de ces pauvres oiseaux inertes et roides, morts de froid. Les corbeaux croassant par bandes aux abords des fermes, se hasardaient, talonnés par la faim, à venir picorer sur le tas de fumier. C’était partout grande misère dans la nature.
Comme aussi hélas, chez tous les pauvres gens. Des journaliers en chômage parcouraient la campagne pour chercher du bois mort. Certains eurent le tort de s’attaquer, la nuit, à des arbres entiers. Dans notre champ des Perches, un gros érable disparut ainsi. M. Noris et ses filles étant venus constater le larcin, il me fut donné d’entendre les objurgations furieuses de mademoiselle Yvonne adressées au garde:
«Il faudra faire de fréquentes tournées nocturnes et, s’il vous arrive d’apercevoir quelqu’un de ces misérables, n’hésitez pas: tirez-lui dessus!… Vous en avez le droit.»
Voilà comment ces bigotes pratiquaient le pardon des offenses. 267
Quant à leur charité, elle s’exerçait surtout en vengeances mesquines, en basses perfidies à l’égard de ceux qui n’avaient pas la chance de leur plaire. Elles donnaient aux pauvres de la commune un sou par quinzaine, aux passants du vendredi quelques croûtes sèches; – les autres jours, rien du tout. C’est nous, les pauvres «laboureux», qui nourrissions les traîneurs de bissacs!
Ah! malgré toutes leurs simagrées, je ne donnerais pas cher de leur place en paradis, à ces deux numéros-là!
XLVII
La femme de mon parrain étant morte, je dus recueillir ma sœur Marinette que la bru de la défunte ne se souciait pas du tout de garder.
«Tu ne l’as jamais eue, toi, me dit mon parrain; c’est bien ton tour; d’ailleurs, tu es le seul à pouvoir t’en charger.»
J’aurais bien pu lui objecter qu’il ne m’avait jamais offert de la prendre alors que, plus jeune et plus raisonnable, elle était à même de rendre des services. Mais je gardai ces réflexions pour moi et consentis à l’arrangement sans protester.
A la maison, Victoire et Rosalie, sur des tons différents, s’accordèrent à dire et redire que nous avions bien assez de tracas et de besogne déjà sans avoir à nous charger encore de cette malheureuse innocente. Le silence est remède souverain contre les scènes de ce genre. Mais au jour dit, je m’en fus chercher Marinette que les femmes subirent par la suite d’assez bonne grâce – je n’eus pas admis d’ailleurs qu’elles lui fissent des misères.
Par exemple, la pauvre fille ne pouvait être sympathique à personne. Dénuée à présent de toute lueur de raison, elle prononçait 268
des mots dépourvus de sens, se lamentait souvent en une sorte de mélopée plaintive et prolongée qui effrayait beaucoup les enfants, contrariait tout le monde; puis, soudain, sans motif, elle éclatait d’un rire strident et pénible. Elle ne se rendait utile d’aucune façon; depuis longtemps il était devenu impossible de lui confier les bêtes à garder.
Sa présence chez nous fit sensation les premiers temps dans le voisinage; on parla dans tout Saint-Aubin de cette vieille fille innocente qui ne sortait jamais, qui criait souvent: – elle était le mystère, l’ulcère de notre maisonnée.
Je ne regrettai jamais ma décision cependant. Il faut accepter de bonne grâce les devoirs élémentaires, tant pénibles soient-ils. Or, mon parrain avait raison de dire que j’étais le seul à pouvoir me charger d’elle. Bien que ma situation ne fût guère brillante, j’avais encore plus de ressources que mes deux aînés…
Mon parrain, lui, n’avait jamais pu mettre quatre sous l’un devant l’autre. Il était tombé à Autry, sur un mauvais domaine, dont les maîtres, riches autrefois, auraient voulu le paraître encore. Le «faire» de ces gens-là amusait toute la commune. Le mari, faible et quelconque, entraîné jadis à des spéculations malheureuses, était un peu cause de leur déchéance actuelle. Sa femme avait pris en main le gouvernement du ménage et lui faisait expier durement les fautes passées. L’on voyait rôdailler sans cesse dans le bourg d’Autry ce bourgeois veule et ennuyé, bâillant ses heures. Il allait de la boutique du menuisier à celle du maréchal, accostait les passants, s’accrochait au garde-champêtre en train de balayer la placette ou de coller des affiches le long du mur de l’église. Parfois, quelqu’un lui disait d’un ton ironique, sachant bien qu’il n’avait pas le sou:
«Payez-vous une chopine, monsieur Gouin?
– 269
Impossible, il faut que je rentre, on m’attend…
– Allons! venez tout de même, c’est moi qui la paie.»
Alors on ne l’attendait plus… Tellement il aimait licher qu’il acceptait sans honte les libéralités méprisantes des tâcherons aux mains calleuses…
Chez lui, toute satisfaction gourmande lui était refusée. Madame Gouin – Agathe, disait-on communément – avait toujours dans sa poche la clef de la cave comme celle du buffet aux liqueurs, et n’ouvrait ces sanctuaires qu’aux grandes occasions. Aux repas, une bouteille de vin figurait bien sur la table, mais toute la semaine elle restait intacte, à moins qu’il ne se présentât quelque importun… Sinon on ne la vidait que le dimanche.
Agathe lésinait de même sur les plus petites choses, comme les plus pauvres femmes de journaliers – sur l’éclairage et le chauffage, sur le savon, le beurre, même sur le poivre et le sel. La servante n’avait point droit au pain blanc; elle partageait avec le chien la miche de troisième. D’ailleurs, la pauvre fille ne mangeait même pas à sa faim. Trois bonnes d’affilée sortirent de la maison rongées d’anémie.
Cependant les Gouin voulaient continuer de faire bonne figure dans le monde des hobereaux calés du pays. Ils allaient en visite dans plusieurs châteaux, y dînaient même quelquefois. Quand il fallait rendre ces dîners, la maison était sens dessus dessous pendant quinze jours.
«Faire bien en dépensant peu, tel est le but à atteindre», disait Agathe ingénument.
Les frais étaient lourds malgré tout et il y avait ensuite une période navrante. Pendant plusieurs semaines, les maîtres eux-mêmes se condamnaient à la soupe à l’oignon, au pain de troisième et ne vidaient la bouteille que quand le vin était en état d’accommoder la salade. Au cours d’une de ces mauvaises journées, M. Gouin étant allé chez mon parrain à l’heure du repas, 270
on lui offrit de goûter aux poires sèches cuites dont il y avait un grand plat sur lequel il jetait des regards de convoitise – il en mangea une demi-assiette.
De leur ancienne splendeur, une voiture d’aspect passable encore leur restait, une grande voiture à capote qu’ils appelaient la victoria. Parfois l’idée venait à la dame de se rendre à Moulins pour des emplettes, ou encore de faire des visites, ou simplement, à la belle saison, de se promener. Alors elle envoyait la bonne prévenir mon parrain qu’il eût à amener la vieille poulinière de la ferme. A l’heure dite, il l’attelait à la victoria et grimpait sur le siège, car il était tenu de faire le cocher. La cocasserie de l’équipage donnait lieu à des plaisanteries sans fin. Qu’on s’imagine cette vieille poulinière au poil rude, d’un blanc sale, souvent crottée de la boue des pacages, traînant lentement, lourdement, l’ancienne belle voiture; ce vieux campagnard en blouse et sabots maniant le fouet comme un bâton, qui se tenait écrasé sur son siège; et, dans le fond, étalés fièrement sur les coussins fanés, ce couple de bourgeois crève-la-faim!
L’on disait des Gouin qu’ils collectionnaient dans leur grenier les peaux des métayers par eux écorchés. Bien rares, en effet, ceux qui restaient plus de deux ou trois ans sous leur coupe. Et, venus à l’ordinaire très pauvres, ils repartaient toujours plus gueux encore qu’ils n’étaient entrés.
Mon parrain, certes, n’avait pas trouvé là le chemin de la fortune.
Faire fortune, c’est le rêve de tous les travailleurs. Mon frère Louis, un moment, crut l’avoir réalisé. En douze ans, de 1860 à 1872, il avait trouvé le moyen de réserver une huitaine de mille francs. Alors le diable le tenta d’acheter à Montilly un petit bien de quinze mille. Et de s’installer chez lui, et de se monter d’un cheval, d’une voiture à ressorts, d’une peau de chèvre, et d’aller aux foires avec des allures de gros fermier! 271
Sans compter sa partie de mouche à gros jeu tous les dimanches, et les bons repas avec des amis. On le nomma conseiller municipal et il en fut très fier. Quand nous nous rencontrions à Bourbon, il me regardait de haut comme gêné de s’entretenir avec moi.
Claudine, sa femme, plus orgueilleuse encore, portait des caracos à la mode, des bonnets à double rang de dentelle et une chaîne d’or au cou. Elle s’offrait des douceurs, achetait beaucoup de café et le sucre par demi-pains. Victoire, qui ne pouvait la souffrir, me dit un jour:
«La Claudine fait la grosse madame, savoir si ça tiendra longtemps?»
Ça ne tint que cinq ou six ans. L’ancien propriétaire avait pris hypothèque sur le bien pour la somme qui lui restait due. Louis payait en intérêts à cinq pour cent une somme quasi égale à la valeur d’affermage. Au surplus, ayant voulu faire des réparations, il s’était endetté par ailleurs et ne pouvait donc que se couler vite. Quand il eut conscience d’être sur une pente dangereuse, il essaya de lutter, revendit son équipage, se remit à travailler. Trop tard! le mal était irréparable. Son vendeur à qui étaient dues trois années d’intérêts, reprit possession de la locature en lui donnant juste de quoi se liquider auprès des autres créanciers.
Demeuré sans ressources à l’issue de cette aventure, mon pauvre frère en fut réduit à se loger dans une chaumine assez misérable, à aller travailler de côté et d’autre comme journalier. Il mourut deux ans plus tard, d’une congestion, un jour de grand froid qu’il cassait de la pierre sur la route de Moulins.
Claudine, qui savait si bien faire la dame, fut obligée de se mettre à laver les lessives, même à tendre la main aux aumônes des enterrements et services. Sa carrière s’acheva bien tristement.
XLVIII
272
A Clermoux, à l’automne de 1880, nous eûmes la visite de Georges Gaussin et de sa femme. Georges Gaussin était le fils de ma sœur Catherine. Il venait de se marier, profitait de cette circonstance pour refaire connaissance avec sa famille bourbonnaise; – car il n’était jamais revenu depuis l’époque où ses parents l’avaient amené tout gamin. Ma sœur et son mari, n’ayant que cet enfant, l’avaient tenu dans les pensions jusqu’à dix-huit ans. Parti au régiment avant l’heure comme volontaire d’un an, il occupait depuis sa libération un emploi de comptable dans une grande maison de commerce.
Georges et sa femme avaient décidé de s’installer chez nous durant leur séjour, une de mes nièces d’Autry leur ayant écrit que c’était moi qui pouvais le mieux les recevoir. Quand nous parvint la lettre annonçant leur arrivée, Rosalie s’exclama:
«Des Parisiens! Ce qu’ils vont en faire des embarras! Ça va parler gras, mes amis…»
Victoire, très ennuyée, se demandait où elle allait les faire coucher et quelle cuisine elle pourrait bien leur préparer. Après en avoir causé tous ensemble, nous décidâmes de donner à nos hôtes le lit de la chambre où couchaient Charles et mon filleul, le petit Tiennon, le fils de Jean et de Rosalie: eux prendraient à la cuisine le lit du pâtre qui consentit à s’accommoder d’un gîte au fenil avec des couvertures.
Le jour venu, Charles attela à notre charrette – que nous conservions toujours bien qu’elle nous fût inutile ici – la bourrique du cantonnier voisin et se rendit à la rencontre des 273
Gaussin qui devaient débarquer à Bourbon par la diligence de Moulins, vers cinq heures du soir.
Ils arrivèrent chez nous un peu avant la nuit. J’étais en train de conduire les fumiers; d’un chemin perpendiculaire je débouchai avec un char vide presque en face d’eux dans la grande rue, à deux cents mètres de la cour. Georges et sa femme, bras dessus, bras dessous, marchaient en avant; Charles tenait la bourrique par la bride; une grosse malle, deux valises, un carton à chapeaux encombraient la voiture.
Je criai: Oh là! oh!» à mes bœufs qui s’arrêtèrent. Charles me présenta:
«C’est mon père.»
Les jeunes époux eurent une même exclamation:
«Ah! c’est l’oncle! Bonsoir, mon oncle…»
Et se précipitèrent pour m’embrasser.
«Pauvre oncle, nous sommes bien contents de vous voir!
– Moi aussi, mon neveu, moi aussi, ma nièce…», répondis-je un peu gêné.
Ayant laissé glisser ma gaule à toucher les bœufs, je me laissai embrasser.
«Je ne suis pas dans une jolie tenue pour vous recevoir!» m’excusai-je non sans confusion.
En effet, mes sabots presque usés, émoussés du bout, où dansaient mes pieds nus, mon pantalon de toile grise déchiré aux genoux, ma chemise à carreaux bleus, même mon vieux chapeau de paille aux bords effrangés, ne constituaient pas un accoutrement bien convenable, – d’autant que tout cela se ressentait du contact du fumier. Enfin j’avais encore ce vendredi ma barbe du dimanche, hirsute et piquante. Quelle devait être sur mon compte l’impression de cette petite Parisienne mignonne et bien pomponnée dont les cheveux noirs fleuraient bon? De la toucher, cela me faisait l’effet d’une profanation. Elle portait une robe bleue très simple, un grand chapeau 274
de paille garni seulement d’une touffe de pâquerettes et de fines bottines vernies qui gémissaient à chaque pas.
«Elles sont trop délicates pour nos chemins, vos bottines, nièce.
– En effet, mon oncle. C’est qu’ils sont un peu cahoteux, vos chemins… Ils auraient grand besoin d’être aplanis.»
Elle souriait doucement, et ce sourire atténuait l’expression un peu sévère de son visage mince, aux joues pâles, aux grands yeux noirs trop profonds…
Georges, en dépit de ses trente ans, conservait une figure un peu poupine d’adolescent que ne parvenait pas à viriliser le soupçon de moustache blonde et la barbiche clairsemée. Il était en pantalon fantaisie noir et blanc, jaquette noire et chapeau melon; une lavallière noire s’étalait dans l’échancrure du gilet, faisant valoir la blancheur du faux col rigide.
Je hélai les bœufs pour les faire repartir et me tins à côté de Georges qui reprit le bras de sa femme. Il me donna des nouvelles de ses parents qui étaient toujours dans la même maison, au service d’une seule vieille dame de soixant-quinze ans. Ils ne voulaient pas la quitter, espérant qu’elle leur en tiendrait compte sur son testament.
«Alors, mon oncle, vous revenez des champs avec votre charrette, me dit Georges après un silence.
– Oui, Mons…»
(Je faillis bien dire Monsieur: – dame, il était mis comme un bourgeois, le neveu!)
«Oui, mon neveu, nous en sommes à fumer nos guérets pour labourer bientôt.
– Ah! oui, le fumier… le fumier sorti des étables, produit de la fiente et de la litière?
– C’est cela même», répondis-je avec un sourire un peu moqueur. – Cette question me semblait bête.
Alors la jeune femme de me questionner à son tour, si bien 275
que je fus amené à lui dire que c’était là où nous allions semer le blé que je conduisais ce fumier.
«Ah! l’horreur! fit-elle avec un petit cri, le blé avec quoi l’on fait le pain, il vient comme ça, dans le fumier?
– Mêlé au sol, dit Charles, le fumier ne se voit plus.
Georges reprit:
– Cela t’étonne, Berthe? La terre s’épuiserait, vois-tu, si l’on cessait de lui fournir des matières fertilisantes.
– Votre charrette est-elle douce, mon oncle? interrogea Berthe à nouveau; celle du cousin ne l’est guère; je suis montée un peu sur la route; j’ai eu mal au cœur d’avoir été trop secouée.»
Nous arrivions dans la cour. Victoire, Jean, sa femme et le petit s’avancèrent à la rencontre des Parisiens: embrassade générale. Georges et Berthe embrassèrent même la Marinette à qui l’on avait fait mettre à dessein des effets propres; elle se laissa faire de mauvais cœur et, sans tarder, reprit sa plaintive mélopée coutumière qui parut impressionner péniblement notre jolie nièce.
Victoire s’était demandé avec inquiétude si nos hôtes avaient coutume de faire maigre le vendredi. Et Rosalie, tranchante à son habitude:
«Peuh! si vous croyez que ces gens des villes font attention à ça! Ils se fichent pas mal des jours défendus; ils n’ont pas de religion.»
La bourgeoise avait préparé à leur intention une soupe au lait, des haricots verts au beurre, un poulet rôti et une salade à l’huile de noix. Ce repas était seulement pour eux – faire de l’extra pour tout le monde eût été trop coûteux. Elle les servit sur une petite table, dans la chambre. Mais Berthe s’en fâcha:
«Ah! non par exemple, nous ne voulons pas dîner seuls; nous sommes venus pour être en famille.»
276
Je lui dis que nous ne mangions, nous, qu’à huit heures passé, lorsque, la nuit tout à fait venue, on ne pouvait plus besogner dehors.
«Par exemple, mon oncle, vous allez au moins rester nous tenir compagnie, vous et le petit cousin.»
Ce disant elle faisait asseoir auprès d’elle le petit de Jean.
Victoire me dit, voyant qu’ils y tenaient:
«Eh bien oui, Tiennon, il te faut dîner avec le neveu et la nièce.»
Je m’en fus donc changer de pantalon et de sabots, mettre une blouse propre et pris place à côté d’eux. Ils déclarèrent excellente la soupe au lait, se régalèrent des haricots choisis parmi les plus tendres auxquels Victoire n’avait pas ménagé le beurre. Par contre, ils ne firent pas grand mal au poulet – plus commun pour eux, peut-être, que le lait et les légumes frais. Je remarquai qu’ils semblaient aux petits soins l’un pour l’autre.
«Vois-tu, Georges… N’est-ce pas, Georges? faisait-elle à tout propos.
Et lui:
– Voyons, Berthe, tu vas te faire mal, ma chérie; tu abuses de ces haricots…»
Il y avait, comme dessert, de grosses prunes noires.
«C’est mauvais, ces fruits-là! N’en mange pas trop, petite…»
Je trouvais un peu niaises ces façons de faire. A la campagne, si l’on se parlait comme ça entre époux, tout le monde en rirait. Au fond, peut-être bien qu’on s’aime autant qu’eux, mais on ne se prodigue point les mots tendres.
Quand Victoire venait pour le service, Georges et Berthe se fâchaient encore doucement de ce qu’elle avait préparé deux dîners et lui défendaient de recommencer à l’avenir, disant que ça leur était bien égal de manger un peu plus tard. Charles 279
avait apporté de Bourbon, sur l’ordre de sa mère, une couronne de pain blanc, car notre pain de ménage qui datait de huit jours était déjà dur – ils eurent néanmoins la fantaisie d’en user.
«Nous voulons devenir tout à fait campagnards, mon oncle!»
Et, sans relâche, ils me questionnaient sur ceci et cela, demandant combien nous avions de moutons, combien de vaches et comment on faisait pour traire.
«J’irai voir toutes les bêtes demain, fit Berthe. Voyons, vous vous levez de grand matin, à six heures?
– Oh! ma nièce, à six heures il y a déjà deux heures que nous sommes en pleine activité.
– Vous vous levez à quatre heures!… Ah! par exemple!… Eh bien, nous, mon oncle, nous sommes des paresseux; Georges entre à neuf heures à son bureau; nous nous levons à huit, jamais avant. Mais ici nous serons debout à l’aube, vous verrez…»
Quand le repas fut terminé, il nous fallut revenir à la salle commune où les autres commençaient à manger. Après qu’ils eurent avalé la soupe, chacun émietta selon la coutume une tranche de pain dans son assiette de terre rouge et le trempa d’une grande louchée de lait écrémé. La Parisienne en fut très étonnée.
«Mais alors c’est une autre soupe… Vous mangez deux soupes à votre dîner?»
Sans doute comprit-elle alors que ce second dîner n’avait guère retardé la cuisinière.
Je leur proposai de faire un tour dehors à la fraîcheur, voyant que leur présence gênait les femmes pour la vaisselle. Jean et Charles s’étant joints à nous, nous fîmes ensemble le tour du pré de la maison. La lune éclairait un peu, mais le ciel était sombre et la brise plutôt fraîche. Georges ayant senti fris280
sonner sa femme, répétait à tout propos, bien qu’elle se défendît d’avoir froid:
«Tu risques de t’enrhumer, ma chérie, il ne faut pas nous attarder.»
Grâce à Charles, qui leur tenait tête assez bien, la conversation ne languit pas trop. Mais, pour mon compte, je dis fort peu de chose, me sentant ridicule de parler si mal à côté d’eux qui parlaient si bien, et aussi parce que je n’osais leur poser de questions sur la ville, prévoyant qu’elles seraient pour le moins aussi naïves que les leurs sur la campagne.
Quand nous fûmes de retour à la maison, avant de leur souhaiter le bonsoir, Victoire demanda aux jeunes gens ce qu’ils prenaient le matin.
«Ne faites rien de spécial pour nous, ma tante, s’empressèrent-ils, nous mangerons la soupe de tout le monde.»
Ils ne se doutaient pas que le déjeuner de huit heures était le plus important de nos repas, celui de la potée au lard. Bien entendu, la bourgeoise ne tint pas compte de leur réponse et leur prépara du café au lait.
Mais ils redirent tellement le matin qu’ils ne voulaient plus faire table à part, qu’ils entendaient manger avec nous et comme nous au repas du milieu du jour, qu’il fallut bien leur donner satisfaction. Pour la circonstance on se mit à table à midi – c’est-à-dire une grande heure plus tôt qu’à l’ordinaire – la jeune femme placée entre Charles et moi, son mari en face. Et il y avait un menu exceptionnel: du vin d’abord, puis une juteuse omelette aux œufs purs, des biftecks, du fromage à la crème saupoudré de sucre et les poires d’un espalier du jardin qu’on aurait vendues au moins vingt sous le quarteron au marché de Bourbon. Seulement, Victoire avait imaginé de mettre un plat à chaque bout de la table. Celui de l’extrémité opposée n’était qu’en apparence conforme au nôtre: omelette aux pommes de terre, morceaux de lard grillé, fromage 281
peu crémeux et pas du tout sucré; les poires seules étaient identiques, mais la bourgoise fit de vilains yeux au petit domestique qui s’avisa d’en prendre une.
«Tu dois pourtant en trouver assez dans les champs, lui glissa-t-elle à mi-voix; les bâtardes ne manquent pas, à cette saison…»
Alors, ceux de la maison comprirent que les belles poires étaient là seulement pour figurer, et personne dorénavant ne s’avisa d’y toucher.
Au repas du soir, Victoire n’essaya même plus de sauver les apparences. Il y avait pour tout le monde soupe et lait froid comme de coutume, et pour les Parisiens potage au vermicelle avec une purée de pommes de terre et un morceau de veau rôti. Berthe, qui paraissait s’entendre à la préparation de ces petits plats fins, aidait Victoire de ses conseils.
Les jours suivants, nos hôtes acceptèrent sans protestation d’être mieux traités que nous. Ils eurent, je crois, un étonnement considérable de ce que nous vivions mal; et pourtant, notre ordinaire était meilleur que de coutume.
«Il ne faut pas cependant que nous leur fassions trop pitié!» avais-je dit à ma femme.
Comme à Paris, Georges et Berthe faisaient la grasse matinée. On fermait à leur intention les volets délabrés de la fenêtre; Jean et sa femme, qui couchaient dans la même pièce, faisaient le moins de bruit possible en se levant; et les jeunes époux restaient au lit jusqu’à sept heures et plus. Rosalie disait que de toute la journée c’était le seul moment tranquille attendu qu’on ne les avait pas sur le dos.
Aussitôt levée, Berthe, en peignoir et pantoufles, courait de-ci de-là, avec des exclamations, des étonnements de gamine. Elle faisait le tour du jardin, entrait au poulailler pour dénicher les œufs frais pondus, prenait plaisir à voir manger les petits canards et les petits poussins. Elle allait même dans 282
l’étable à vaches au moment de la traite; mais il y avait entre les pavés mal joints des trous pleins de purin qu’elle ne parvenait qu’à grand’peine à éviter; une fois, elle y engagea l’une de ses pantoufles; des gouttes odorantes tavelèrent de taches brunes le bas de son peignoir clair; et, dans la préoccupation que lui causait cet accident, elle faillit être atteinte par le jet d’une vache qui fientait. Et puis elle avait peur des veaux, poussait des cris perçants lorsque, détachés, ils se précipitaient pour aller téter. Pour toutes ces raisons, elle hésita bientôt à franchir le seuil de cet endroit dangereux. Quand elle était fatiguée de courir au dehors, elle s’occupait à faire de la tapisserie, de la dentelle, petits travaux d’agrément qu’elle avait l’air de bien connaître.
Georges, après un baiser au front de sa femme et un «au revoir»! comme pour une longue absence, venait nous rejoindre aux champs, faisait quelques tours à la charrue, puis s’en allait flânocher au bord des mares pour capturer des grenouilles. En rentrant, il ne manquait pas d’embrasser de nouveau sa Berthe qui lui demandait câline:
«T’es-tu promené beaucoup? Et ta pêche? Voyons si tu as eu de la réussite, mon Geogeo.»
Elle vérifiait alors le petit sac en filet dans lequel il apportait toujours quelques grenouilles. Personne ne sachant les préparer, le neveu était obligé de s’en occuper lui-même.
Rosalie disait:
«Je ne sais pas comment on peut manger de la saleté pareille; c’est race de crapauds!»
Les appréciations de Rosalie, ses mots dépourvus d’hypocrisie, amusaient beaucoup Georges et Berthe. Mais ils s’attristaient quand la Marinette, les regardant fixement de ses grands yeux de bête, tendait dans leur direction son poing maigre, éclatait de son rire stupide, ou faisait entendre sa mélopée sans fin, lancinante et plaintive.
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Le dimanche, Charles prit en location, à dessein de promener nos Parisiens, le cheval et la voiture à ressorts de l’épicier du bourg. Après une grande tournée en forêt, ils eurent la fantaisie de revoir Bourbon où ils s’attardèrent un peu. L’escalade des tours du vieux château les fatigua sans les amuser. Mais ils s’intéressèrent à la fontaine d’eau chaude et à son grand bassin – où les pauvres infirmes venaient jadis d’un lointain rayon se baigner sans honte, sous les regards de tous, la veille de la Sainte-Croix.
Ils rentrèrent à la tombée du jour, enchantés de leur après-midi. Par contre, la journée du mardi, pluvieuse, se traîna monotone et triste. Georges, ne pouvant sortir, fuma cigarettes sur cigarettes, écrivit des lettres, – après que le pâtre fut allé au bourg acheter de l’encre, car nous n’en avions pas. Sur le tard, la pluie ayant cessé, il manifesta l’intention de se risquer dehors, et Berthe voulut le suivre. Mais il y avait trop d’eau et de boue pour qu’elle pût sortir avec ses bottines; elle chaussa donc les sabots de dimanche de Rosalie; seulement les pieds lui tournèrent bientôt, car elle ne savait pas du tout les porter; elle fit cent mètres et puis revint, craignant de se faire une entorse. Et le soir, nerveuse, elle ne chercha pas à masquer son dépit.
Nos hôtes demeurèrent jusqu’au samedi, huit jours pleins. Je ne sais trop, en somme, s’ils emportèrent un bon souvenir de leur séjour parmi nous, bien qu’ils aient eu la satisfaction de boire de grands bols de lait frais dont ils faisaient beaucoup de cas. Je pense que cela les ennuyait un peu de voir que l’on se mettait en frais pour leur cuisine. Et sans doute nous plaignaient-ils de travailler tant, d’avoir si peu d’agréments, d’être si en retard pour bien des choses. Ils durent perdre beaucoup de leurs illusions sur la campagne.
«Nièce, dis-je à Berthe le matin du départ, avouez que vous trouveriez le temps long s’il vous fallait rester ici toujours?
– C’est vrai, mon oncle; 284
j’aurais de la peine à devenir fermière. Pour que je me trouve bien il me faudrait une maison confortable, un jardin sablé avec des fleurs et des ombrages, et puis un cheval et une voiture pour me promener.
– Moi, dit Georges, je passerais volontiers ici quelques mois d’été, à condition de disposer de mon temps pour pouvoir chasser, pêcher, courir les prés à ma guise, cultiver un jardin.»
Je songeai par devers moi:
«Tous les gens des villes doivent être ainsi: ils ne voient de la campagne que les agréments qu’elle peut donner; ils rêvent des prairies et des arbres, des oiseaux et des fleurs, du laitage, des légumes et des fruits – mais ils ne se font pas la moindre idée des misères du paysan. Et nous sommes sans doute dans le même cas. Quand nous parlons des avantages de la ville et des plaisirs qu’elle offre, nous ne pensons pas à l’existence de l’ouvrier qui vit au jour le jour d’un travail souvent dur et ingrat.
Nos jeunes gens s’étaient montrés fort gentils, somme toute, mais nous éprouvâmes une impression de soulagement identique un peu à celle que doivent éprouver les prisonniers qui se retrouvent à l’air libre. Leur présence, outre le dérangement inévitable, nous causait surtout une sorte de contrainte et de gêne. La cohabitation avec des gens qu’on sent différents de caractère et de mœurs est toujours pénible, même quand ils nous touchent de près. Où il n’y a pas communion d’idées règne le malaise.
Le pâtre fut seul à s’affliger du départ de nos hôtes. Je l’entendis qui disait à la servante:
«J’aurais bien voulu qu’ils restent plus longtemps, les Parisiens: on mangeait mieux!…»
XLIX
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Nous avions grand souci de notre pauvre Clémentine souffrante et miséreuse. Elle venait d’avoir un quatrième enfant, et Moulin s’étant brouillé avec le jardinier du château manquait de travail. Les ressources diminuées n’assuraient plus le nécessaire au ménage augmenté. Ils devaient deux sacs de blé à nos successeurs de la Creuserie, et des tissus au marchand du bourg, sans parler de leur loyer…
Notre fille n’allait même plus à la messe à cause des enfants que leur père ne voulait pas garder, et parce qu’elle manquait d’effets convenables. Mais le pis était son état de santé toujours plus inquiétant. Elle s’affaiblissait. L’une des religieuses de Franchesse, qui vendait de la pharmacie et s’entendait un peu à connaître les maladies, la disait atteinte d’anémie chronique.
«Il vous faudrait du repos, de la nourriture substantielle, du bon vin!»
Conseil d’une assez cruelle ironie: peut-on se soigner avec quatre enfants sur les bras qui manquent d’habits et qu’on a la crainte de voir manquer de pain?
«Elle est maigre à faire pitié et faible à ne pouvoir se tenir debout», me dit Victoire en pleurant, un jour qu’elle rentrait de la voir, au mois d’octobre 1880.
A la Toussaint, je me rendis à mon tour aux Fouinats. Tout de suite j’eus le cœur serré par l’impression de misère du pauvre intérieur et par le déclin trop visible de Clémentine, qui, affaissée, vieillie, chétive et sans vigueur, donnait à téter à son petit dernier – lequel s’acharnait goulûment à tirer ses seins flasques. 286
Elle sourit pourtant en me voyant entrer. Et dans le temps que je lui demandais des nouvelles de sa santé, le souvenir me revint d’une autre scène dont cette chaumière avait été le cadre certain matin d’été que j’étais venu demander à boire à sa locataire d’alors…
«Ça ne va pas trop bien, papa, me dit-elle. Il me faudrait des soins que je ne peux pas me donner.»
Son souffle était court; ses phrases se terminaient en une modulation affaiblie, imperceptible presque. Je la réconfortai de mon mieux, lui remis quelque argent et proposai de lui envoyer le médecin, mais elle s’en défendit:
«Mais non, mais non, papa. La sœur m’a déjà donné du fortifiant: c’est tout ce qu’il faut… Je ne suis pas assez malade pour avoir recours au médecin; puis c’est trop coûteux pour nous!»
C’est un raisonnement qu’on tient bien souvent dans nos pays. On se fait de la tisane, on se traite soi-même. Le docteur n’est demandé que quand ça paraît tout à fait grave. Et de voir passer son équipage dans nos vieux chemins de campagne semble à beaucoup un indice de mort.
Ce fut, hélas! bien le cas pour Clémentine. Peu de jours après ma visite elle en vint à ne plus pouvoir se lever. Alors son mari s’en fut quérir à Bourbon le docteur Picaud: – Fauconnet, conseiller général et député, avait cessé d’exercer. M. Picaud la jugea très malade, déclara qu’une jaunisse s’était greffée sur l’anémie et donna l’ordre de lui enlever tout de suite son bébé que recueillit une sœur de Moulin. L’un de ses frères prit l’aîné, déjà fort. Nous nous chargeâmes, nous, de la cadette, une petite fille de six ans, et du troisième, un gamin de quatre ans. Rosalie comme toujours fit un peu la grimace à l’arrivée de ces enfants, mais elle les eut vite pris en amitié et leur fut ensuite toute dévouée.
Victoire demeura aux Fouinats pour soigner sa fille. Sans résultat, hélas! 287
En quelques semaines la maladie empira de telle sorte que Clémentine mourut à la fin novembre, par un triste temps de givre et de brouillard. Elle avait trente et un ans.
Ce deuil eut pour conséquence de faire ajourner jusqu’au printemps le mariage projeté entre Charles et Madeleine, la bonne des Noris.
L
Depuis que j’avais travaillé chez son père, depuis surtout qu’il était venu à la Creuserie pour ma jambe fracturée, le docteur Fauconnet m’avait toujours fait bon visage. Quand il me rencontrait à Bourbon, à l’époque des vacances, il ne manquait pas de me parler de ce «vieux chouan de Noris» bon, disait-il, à envoyer au dépôt.
Conseiller général et député, M. Fauconnet avait «le bras long» – qu’il s’agisse d’obtenir une faveur, de faire réformer un conscrit à la révision ou d’intervenir dans les affaires de justice. Aussi, durant les périodes des vacances, les quémandeurs affluaient-ils au château d’Agonges qu’il habitait depuis la mort de son père.
Mais l’ancien républicain intransigeant qui faisait jadis à l’empire une opposition farouche était devenu le bon bourgeois de gouvernement ayant la crainte et le mépris des extrêmes, du côté rouge comme du côté blanc…
Or, M. Noris étant mort, ses filles s’empressèrent d’affermer les deux domaines à un fermier général en vogue qui nous donna congé. Cela me fut assez indifférent, car j’avais depuis longtemps déjà l’intention de laisser à notre Jean et à notre Charles la maîtrise en commun de l’exploitation et de me 288
retirer, avec Victoire, dans une quelconque locature. Ce fut l’occasion de réaliser ce projet.
Je tins cependant à venir en aide aux garçons pour trouver une nouvelle ferme. Sachant que le docteur en avait une disponible, je profitai de ses vacances du 1er janvier pour l’aller voir.
Accueil cordial comme je l’espérais: avant son départ pour Paris l’affaire se conclut. – A des conditions d’ailleurs très peu différentes de celles qu’imposaient les autres gros propriétaires, ses ennemis politiques. Lui, à qui importait tant le bonheur du peuple, écorchait comme un vulgaire Gouin les pauvres gens qui cultivaient ses terres. Quelle grande marge il y a toujours entre les mots et les actes!
Pour moi, je pus louer au Chat-Huant – ou «Chavant» de Saint-Aubin, un petit bien à trois vaches, de même importance à peu près que celui où j’avais débuté sur les Craux de Bourbon. Le fermage était élevé mais avec les revenus de mes petites économies – pour lesquelles le notaire m’avait trouvé une hypothèque sérieuse – je comptais pouvoir m’en tirer assez tranquillement.
LI
Cela nous parut drôle, à Victoire et à moi, de nous retrouver dans une maison si étroite – et si peu de monde! Marguerite, la petite de la pauvre Clémentine, était restée avec ses oncles. Mais nous avions gardé son frère Francis qui débutait en classe – et aussi la Marinette que je craignais de voir malheureuse ailleurs.
J’avais plus de loisirs et moins d’inquiétude qu’à Clermoux, mais il est souvent bien ennuyeux de se trouver seul pour tout faire. 289
Je dus me remettre ainsi à toutes les grosses besognes dont les garçons me déchargeaient quand nous étions ensemble. Je ne tardai guère d’être obligé de prendre quelquefois, l’été, un ouvrier pour m’aider.
Et j’eus souvent des heures lourdes de découragement et d’ennui. La bourgeoise aussi, d’ailleurs, toujours pareillement faiblarde et geignante.
Cependant notre petit Francis en dehors des heures de classe nous tenait bien compagnie. Au cours des veillées d’hiver, son animation d’enfant mettait un rayon de joie dans notre triste intérieur de vieux; grâce à lui, la transition nous fut moins pénible.
C’était d’ailleurs une bonne nature: vif, remuant, éveillé, mais point coléreux, ni têtu, ni désagréable. On le gâtait – Victoire faisait à Monsieur de la soupe au lait parce qu’il n’aimait pas la soupe au lard; elle lui donnait de grandes tartines de beurre; et les rares fruits du jardin lui étaient réservés.
Bien souvent, Francis me demandait des histoires; il se rappelait m’en avoir entendu raconter à sa sœur et à son cousin, et il voulait les connaître aussi.
Il s’agissait de ces vieux contes qu’on se transmet dans les fermes de génération en génération. Je connaissais la Montagne verte, le Chien blanc, le Petit Poucet, le Sac d’or du Diable, et aussi la Bête à sept têtes. Après quelque résistance de forme j’acquiesçais d’assez bonne grâce.
«– Il était une fois une grosse Bête à sept têtes qui voulait manger la fille du Roi. Le Roi fit dire par tout son royaume qu’il donnerait sa fille à qui tuerait la Bête – mais personne n’osait tenter l’aventure. Or, survint un jeune campagnard téméraire et courageux qui, se portant résolument dans la forêt, au-devant de la Bête à sept têtes, réussit à la tuer. Il mit dans sa poche les sept langues du monstre et s’en retourna 290
chez lui pour prendre des nouvelles de sa mère qu’il avait laissée très malade. Cependant, un méchant bûcheron avait assisté de loin au meurtre de la Bête. Voyant que le bon jeune homme ne se rendait pas aussitôt au palais, il s’en vint couper les sept têtes qu’il porta au Roi, se donnant comme le triomphateur. Le Roi lui fit rendre de grands honneurs et dit à sa fille de fixer la date du mariage. Mais celle-ci, qui n’avait pas confiance au méchant bûcheron, trouva moyen, sous divers prétextes, d’ajourner la cérémonie. Une dernière mise en demeure de son père la fit pourtant se résigner, bien à contrecœur. Au jour choisi, comme se formait le cortège, le bon jeune homme revint de son village. En pénétrant dans la capitale, il fut étonné de voir qu’il y avait dans toutes les rues des arcs de verdure, des guirlandes de papier, et qu’à toutes les fenêtres claquaient au vent drapeaux et banderoles. Un enfant qu’il questionna lui apprit que la ville était pavoisée en l’honneur du mariage de la fille du roi avec le meurtrier de la Bête à sept têtes. Alors il courut jusqu’au palais, put joindre le souverain près de qui se tenaient les fiancés:
«– Cet homme est un menteur, cria-t-il en désignant le bûcheron, c’est moi qui ai tué la Bête à sept têtes.
«L’homme des bois le prit de haut, rappelant qu’il avait apporté les sept têtes, et le Roi menaça de faire pendre le bon jeune homme. Mais lui, sans s’émouvoir:
– Il a pu, sire, vous apporter les têtes, mais non les langues que voici…
«Et déficelant un paquet qu’il portait à la main, il en tira un bocal où, dans l’alcool, baignaient les sept langues. Le Roi envoyant quérir les têtes se convainquit que les langues manquaient en effet et que celles du bocal s’y adaptaient bien. Alors il fit pendre le méchant bûcheron et donna sa fille au bon jeune homme.»
Francis était tout oreilles; après celui-là, il en voulait un 291
autre, et il me fallait à chaque fois épuiser mon répertoire. Les monstres, les diables, les fées, défilaient à la douzaine, et aussi les princes et les princesses de rêve, – les princesses aux robes couleur d’argent, couleur d’or et couleur d’azur, qui avaient été d’abord gardeuses de dindons. Il y avait des bergers à qui la fée, leur marraine, donnait le pouvoir d’abattre en une nuit des forêts entières et, le lendemain, d’édifier un palais magnifique, grâce à quoi ils devenaient des seigneurs de haute puissance.
Quand c’était fini, le petit ne manquait pas de me demander plein d’explications que je trouvais plutôt embarrassantes. Il avait l’air de croire à ces bêtises; il voulait savoir le «pourquoi» et le «comment» de chaque épisode. J’aimais autant qu’il prît goût aux devinettes.
«Voyons, petit, qu’est-ce qu’on jette blanc et qui retombe jaune?
Il réfléchissait:
– Peux pas trouver, grand-père…
– C’est un œuf, gros bête!
– Ah! oui… Demande-moi autre chose, dis.
– Je veux bien… Lattotétrouya, qu’est-ce que ça veut dire?»
Il restait abasourdi: j’étais obligé de lui expliquer en décomposant:
«Latte ôtée, trou il y a… Enlève une des lattes de l’entrousse, ça fera bien un trou… Autre chose: Qu’est-ce qui marche sans faire ombre?»
Il se rappelait, ayant déjà entendu dire:
«Le son des cloches, grand-père.
– Qu’est-ce qui fait chaque matin le tour de la maison et va ensuite se cacher dans un petit coin?
– C’est le balai.
– Qu’est-ce qui a un œil au bout de la queue?
– La poêle à frire.
– 292
Qu’est-ce qui ne veut ni boire, ni laisser boire?
– La ronce.
– Dans un grand champ noir sont de petites vaches rouges…»
Il ne me laissait pas achever:
«Le four quand on le chauffe; les braises sont les petites vaches rouges.
– Il y en a quatre qui regardent le ciel, quatre qui abattent la rosée, quatre qui portent à déjeuner; et tout ça ne fait qu’une. C’est quoi?»
Cette fois, silence embarrassé.
«Je ne sais pas, grand-père.
– C’est une vache, non pas une de celles du four, une vraie vache: ses cornes et ses oreilles regardent le ciel; ses quatre pieds abattent la rosée; ses quatre mamelles, qui sont pleines de lait, portent à déjeuner… Voilà…
– Autre chose, grand-père.
– Grain s’mouti? Habit s’couti? Grain s’moudra!… Habit s’coudra!…
– Comprends pas…
– C’est pourtant facile: il s’agit d’un tailleur et d’un meunier qui se sont donné mutuellement de la besogne. Le tailleur demande au meunier si son grain se moud: «Grain se moud-il?» Le meunier riposte en lui demandant si son habit se coud: «Habit se coud-il?» Et ils s’empressent de répondre, l’un que le grain se moudra, l’autre que l’habit se coudra.»
Quand Francis en vint à s’escrimer sur des problèmes, je l’embarrassai beaucoup en lui demandant le nombre des moutons de la bergère.
«Trouve-moi, petit, la solution de celui-ci: Un Monsieur passant à côté d’une bergère lui demande combien elle a de moutons. Elle répond: «Si j’en avais autant, plus la moitié 293
d’autant, plus le quart d’autant, plus un, cela m’en ferait cent.» Combien en avait-elle?»
Il chercha longtemps, mais en vain. Je fus obligé de lui dire le nombre des moutons: trente-six.
Quand je voulais le faire bien rire, je lui racontais les tours du père Bergeon. Ce père Bergeon, défunt depuis pas mal de lustres, avait laissé une solide réputation de farceur et de menteur. Et l’on citait encore ses hâbleries les plus énormes.
«Allons, Francis, ouvre les oreilles…»
«Une fois, Bergeon avait perdu sa truie. Trois jours entiers il la chercha; il battit tout le canton sans parvenir à la trouver et rentra chez lui bien désolé. Mais voilà qu’étant allé cueillir de l’oseille dans son jardin, il perçut un grognement qui semblait provenir d’une énorme citrouille située à l’extrémité d’un carré de haricots. Bien vite, il s’approcha: la truie était là dissimulée à l’intérieur du gros giraumon; elle y avait fait les petits – huit porcelets roses et blancs très vivaces – et il y avait encore de la place de reste!
«Étant allé certain matin d’août dans son champ de pommes de terre, il avait été très intrigué de voir le sol se soulever par endroits. Il avait cru d’abord à des pérégrinations souterraines de taupes, mais pas du tout: ayant creusé avec sa marre pour se rendre compte, il vit que c’étaient les tubercules seuls qui, grossissant avec une rapidité inouïe, provoquaient ces soulèvements anormaux.’’
Notre père Bergeon avait braconné comme chacun, et ses récits de chasse étaient plus extraordinaires encore.
«Un jour d’hiver, ayant tiré des étourneaux sur un alisier, il en avait tué tant et tant qu’il avait dû les rapporter à pleins sacs, et qu’il en tombait encore de l’arbre après une semaine!
«Une autre fois, passant sur le bord d’un étang, il aperçut des canards sauvages qui s’ébattaient tranquillement à la surface de l’eau calme. Il eut l’idée – n’ayant pas son fusil – 294
de leur lancer un bouchon attaché à une longue ficelle, dont il retint l’autre extrémité. Les canards sont voraces et digèrent vite: – l’un se précipite sur le bouchon qu’il avale et relâche par derrière cinq minutes après; un autre aussitôt l’engloutit à son tour et ainsi, de bec en bec, le bouchon passa par le corps de vingt-quatre canards qui, à cause de la ficelle, se trouvèrent empalés. Le père Bergeon n’eut qu’à les tirer hors de l’eau et à les emporter.»
Cependant Francis ne fut pas long à connaître aussi bien que moi mon répertoire de contes, devinettes et histoires drôles et je ne fus plus à même de l’intéresser. Lui, alors, se mit à me parler de ses choses d’école, des rois et des reines, de Jeanne d’Arc, de Bayard, de Richelieu, de Robespierre, de croisades, de guerres et de massacres. Il avait l’air de savoir tout ce qui s’était passé au long des siècles… Je ne lui prêtais, bien entendu, qu’une attention distraite et n’étais plus d’âge à retenir tout ça… Lorsqu’il me demandait, ensuite, l’année d’une bataille, l’époque d’un règne ou les exploits d’un grand homme, je disais de grosses bêtises, confondant des faits qui s’étaient passés à mille ans d’intervalle. De même pour la géographie, je brouillais au hasard les noms des pays, des fleuves, des mers, des départements et des villes, – ce qui le faisait beaucoup rire.
J’étais parfois un peu dépité de me voir faire la leçon par ce mioche, – mais bien heureux pourtant qu’il eût du goût pour son travail de classe. Quand j’allais aux foires de Bourbon, je ne manquais pas de lui apporter un journal qu’il lisait tout haut le soir – j’avais plaisir à l’entendre, malgré qu’il y eût pas mal de choses que nous ne comprenions ni l’un ni l’autre. Seulement, la Marinette interrompait souvent la lecture par une scène de rire ou de lamentations, et cela ennuyait beaucoup le petit.
295
Plus tard, devenu grand, il acheta lui-même chaque dimanche chez le père Armand, le tailleur-buraliste de Saint-Aubin, une manière de journal avec des histoires et des gravures coloriées. On y voyait des têtes d’hommes célèbres, des généraux empanachés, des soldats avec le sac et le fusil, des accidents et des crimes. Et Francis de coller à tous les espaces libres des murailles celles de ces illustrations qu’il préférait.
C’était l’époque où il s’essayait au travail manuel. Là, je retrouvais ma supériorité et faisais de mon mieux pour le conseiller, le guider…
LII
Un dimanche, l’idée me vint de pousser jusqu’à Meillers, de revoir cette ferme du Garibier où je m’étais élevé, et que j’avais quittée depuis près de cinquante ans.
Le chemin d’arrivée longeant le coin de bois où croissaient les sapins à senteur résineuse n’avait pas changé d’aspect. Dans la cour, deux chiens se précipitèrent en aboyant tout comme notre Médor autrefois quand venaient des étrangers. J’étais bien l’étranger en effet – et pourtant, le lieu m’avait été si familier jadis!… L’ancienne grange basse et comme écrasée n’existait plus; il y avait à présent une grande bâtisse avec de hauts murs bien crépis, des portes peintes en brun et les tuiles de la couverture conservaient encore le rouge de leur teinte neuve. La maison, par contre, quoique très vieille déjà de mon temps, était encore debout, telle quelle, non restaurée. Les fermiers généraux tâchent naturellement d’obtenir des propriétaires un bon logement pour les bêtes dont ils ont la moitié, alors que le logement des métayers leur importe peu.
A l’usage des gens, on avait fait pourtant quelque chose de 296
très utile: un puits tout près de la porte d’entrée. Dans la cour se maintenaient les mêmes plantes de jonc et la mare entourée de saules était restée pareille, sauf qu’on avait fait un glacis de pierres d’un côté pour que les bêtes puissent aller boire plus aisément. Les saules avaient beaucoup vieilli et laissaient échapper de leurs troncs branlants des débris pourris.
Je ne connaissais pas les habitants actuels de la ferme et n’avais nul motif d’aller jusqu’à la maison. Je ne fis donc que passer en observant à droite et à gauche, et m’éloignai par le chemin de la Breure. C’était bien la même «rue creuse», resserrée par endroits, encaissée entre ses hautes bouchures dont septembre jaunissait les feuilles; les mêmes chênes trônaient sur les levées avec leurs racines débordantes et leurs ramures touffues, moins quelques-uns, coupés, dont les souches se voyaient encore. Des ornières trop profondes avaient été nivelées; l’eau, par ailleurs, en avait créé de nouvelles. Pas d’autre changement. Mais au bout ce n’était plus ma Breure familière défrichée, transformée en culture honnête, où, seules, quelques pierres grises continuant à montrer leur nez, rappelaient l’ancien état de choses. Je parcourus sans émotion ce terrain trop civilisé, me bornant à l’égratigner de loin en loin du bout de mon bâton ou de la pointe de mon sabot, pour juger de sa nature, voir s’il semblait être de bon rapport. Par exemple, je retrouvai l’horizon si souvent contemplé, la vallée fertile et, au delà, le coteau dénudé qui précédait la forêt de Messarges. Et tant me revenaient mes souvenirs de pâtre qu’un instant j’oubliai le reste de mon existence pour me retrouver le gamin d’autrefois, vierge d’impressions, qu’un rien amusait ou chagrinait. Illusion d’ailleurs fugitive comme un éclair…
Je parcourus une partie des champs du domaine demeurés pareils, moins beaucoup d’arbres abattus, quelques coins broussailleux défrichés. Je passai dans le pré de Suippière, à 297
côté de la fontaine où nous prenions l’eau jadis: cette source était abandonnée; les bœufs au pâturage y venaient boire et faisaient avec leurs pieds déraper dans son lit la terre des bords. Encore un peu de temps et il n’y aurait plus là qu’un bourbier quelconque qu’on finirait par assainir avec un draînage. Je longeai un grand fossé marécageux, patrie des grenouilles vertes, où je venais autrefois cueillir des janettes au printemps; le même filet d’eau clair coulait au fond sur la même vase grise. Je suivis le chemin de Fontivier par où j’avais apporté sur mon dos Barret frappé à mort: cette évocation un instant m’attrista jusqu’à l’angoisse…
En fin de compte, après une tournée de trois heures, je rejoignis par Suippière la petite route de Meillers.
Passé le bourg, comme j’allais reprendre à la chaussée de l’étang, près du moulin, le chemin de Saint-Aubin, je me trouvai nez à nez avec mon camarade Boulois, du Parizet, qui s’en revenait de la messe. Ce pauvre Boulois m’en avait voulu ferme d’avoir abusé de sa confiance en épousant Victoire qu’il convoitait. Les jours de foire, quand le hasard nous mettait en présence, il me lançait des regards furibonds; pour moi, gêné un peu, je ne faisais pas semblant de le voir. Aussi cette rencontre inopinée nous stupéfia-t-elle l’un et l’autre. Boulois me regardait sans colère:
«Tiens, te voilà par là! dit-il en s’arrêtant.
– Oui, j’ai voulu revoir mon ancien pays.
– Ah!«
Un instant, il resta silencieux, visiblement embarrassé sur l’attitude à prendre. Puis il me tendit la main:
«Et comment ça va-t-il, mon vieux?
– Ça va tout doucement, merci… Et toi-même?
– Moi, ça va comme les vieux, une fois bien, une fois mal, plus souvent mal que bien… Tiennon, reprit-il après un court 298
silence, je te pardonne la crasse que tu m’as faite. Il y a assez longtemps que je te boude; nous pouvons bien redevenir amis.
– C’était mal de ma part, je l’ai bien compris, va… Mais tu sais que je n’avais aucune situation…
– Oui, ce mariage t’a rendu un fier service; tu aurais peut-être été obligé sans cela de rester toute ta vie journalier, ce qui n’est pas gai, ma foi non! De mon côté, je me suis marié avec une autre dont je n’ai pas eu à me plaindre. N’en parlons donc plus…»
Et nous voilà pris à causer, passant en revue les événements principaux de notre existence. Lui n’avait jamais quitté le Parizet. A la mort de son père, la direction du domaine lui échut naturellement. Il avait bien travaillé, élevé cinq enfants, fait de bonnes parties de cartes et bu quelques forts coups. Le propriétaire, un de ces riches vraiment méritant comme il s’en voit trop peu, le tenait en grande estime et venait de faire construire à son intention une chambre neuve où il comptait vieillir et mourir: – son aîné, bien entendu, lui succéderait dans la ferme.
Nous avions, certes, une foule de choses à nous dire, et pourtant, au bout d’un petit quart d’heure de conversation, nous nous trouvâmes pris de court. Dans le gouffre du passé où s’accumulent sans relâche nos sensations de l’heure présente, les plus récentes recouvrent indéfiniment les autres, qui avec le temps ne forment plus qu’un fatras informe où il est difficile de retrouver quelque chose de net.
Le moulin était au repos. Je me pris à regarder la haute cheminée de briques qui profilait dans le ciel clair son embouchure noircie. Boulois contemplait l’étang vaste que la brise légère agitait de remous paisibles – et cependant cruels puisqu’ils semblaient disséquer, martyriser le soleil en train de s’y baigner. Tout à coup, interrompant notre commune rêverie:
«299
Tiennon, me dit-il, viens donc manger la soupe avec moi…»
Il y mit tant d’insistance que je finis par accepter. Quand nous arrivâmes au Parizet, vers trois heures, il n’y avait que les femmes en train de râper des coings pour faire de la liqueur.
«Bourgeoise, j’amène mon camarade de communion; c’est un peu grâce à lui que je me suis marié avec toi: il faut lui en savoir gré… Nous avons faim; donne-nous à manger et à boire.
– C’est que je n’ai pas grand’chose; vous venez trop tard; il y a deux heures que nous avons mangé.»
Elle apporta un reste de soupe grasse qu’on avait tenue chaude, cuisina vite des œufs sur le plat et tira du buffet un fromage de chèvre intact. Boulois me versait à boire à toute minute et sa main tremblait d’émotion heureuse.
«Mais bois donc… Prends donc à manger… T’en souviens-tu du temps où nous allions au catéchisme?»
Nous restâmes à table longtemps: il fallut goûter des liqueurs de trois sortes. Les évocations du passé nous revenaient mieux et nous trouvions toujours quoi dire. Pour lui faire plaisir, je dus aller voir le jardin, puis les bêtes, si bien que je ne partis qu’à la nuit.
Chez nous, Victoire, inquiète de ma longue absence, me fit une scène à l’arrivée, mais elle en fut pour ses frais. J’étais content de ma journée, heureux de cette réconciliation. Puis, d’avoir bu un petit coup, cela contribuait aussi à me donner des idées roses, si bien que je me sentais léger comme un jeune homme et disposé à la joie.
Les malheurs, hélas! suivent de près les bons jours. Dans le courant de la semaine nous arriva une lettre de Paris, annonçant la mort de ma sœur Catherine. Elle était restée en fonc300
tions jusqu’à la fin – disparaissant avant la vieille maîtresse dont elle escomptait une part de la succession…
LIII
Le chemin de fer à voie étroite dont Fauconnet nous avait dotés passait juste au bout d’un de nos champs et traversait au ras du sol, à cent mètres de chez nous, notre chemin d’arrivée. Son établissement avait donné lieu à des récriminations sans nombre. Des petits propriétaires expropriés, bien qu’ayant touché dix fois la valeur de leur terrain, gémissaient sur le grand dommage à eux causé. D’autres se plaignaient du tracé qui multipliait en vérité les courbes fantasques dont personne ne pouvait démontrer la nécessité. On disait que l’entrepreneur, certain d’un joli bénéfice, avait fait augmenter à dessein le nombre de kilomètres, que le docteur Fauconnet et les autres Messieurs du Conseil général, sciemment ou non, avaient comme à plaisir gaspillé l’argent des contribuables. Quand il y eut des élections, les adversaires des conseillers ne manquèrent pas de les attraper à ce propos. A leur place, ils n’auraient pas résolu davantage le difficile problème de contenter tout le monde. Mais il est de règle de critiquer ceux qui mènent la barque.
Malgré ses courbes, et en dépit des criailleries diverses, le petit chemin de fer fonctionnait. Nous entendions chaque jour ses sifflements et trépidations et nous distrayions à le voir passer. Les premiers temps, nous craignions pour nos bêtes – le passage à niveau du chemin ne laissant pas que d’être dangereux. Sans compter qu’au pâturage elles pouvaient s’aviser de franchir la palissade, de descendre sur la voie. Nous pestions 301
de compagnie contre ces inventions enragées destinées à enlever toute tranquillité au pauvre monde des campagnes. La bourgeoise, selon l’habitude, exagérait dans le mauvais sens, disant qu’on ne pourrait plus avoir de chèvres, de cochons ni de volailles. Par contraste je m’efforçais à l’optimisme. De fait, nous n’eûmes jamais d’écrasés qu’un trio d’oisons nigauds.
Mais c’est surtout à la Marinette que le train portait ombrage. Elle tressaillait nerveusement au bruit, et quand il était à portée, le fixait obstinément de ses yeux vides, lui montrait le poing jusqu’à ce qu’il eût disparu – tout en précipitant son monologue inepte.
Je levais toujours la tête, moi aussi, pour voir défiler le convoi. Il y avait chaque jour deux trains de marchandise assez longs, formés en majeure partie de voitures découvertes garnies de chaux à l’aller et de charbon au retour. Mais bien plus encore s’allongeaient ces trains les jours de foire à Cosnes – en une succession de wagons fermés où s’entassaient cochons grognants ou bovins apeurés dont on apercevait les têtes inquiètes par les vasistas des portières. Les trains réguliers de voyageurs ne comprenaient d’habitude que deux ou trois voitures, souvent même une seule. Elle avait alors presque l’air d’un joujou, la petite machine au fourneau bas remorquant sa longue voiture brune, la promenant avec une sage lenteur au travers des champs, des prés et des bois. J’en vins à connaître tous les hommes à blouse bleue tachée de graisse et de charbon qui conduisaient les convois; et aussi les autres, ceux à casquette dorée et tunique noire à boutons jaunes qui se tenaient d’habitude sur l’une des plates-formes. J’en vins à connaître même une bonne partie des voyageurs – au moins les habitués: petits bourgeois, gros fermiers, commerçants et curés. En dehors des jours de foire, on n’y voyait guère de paysans, ni d’ouvriers. Il faut avoir, pour se promener, des loisirs et des moyens.
«302
Ce sont des malins, pensais-je, des gens qui s’arrangent à bien passer leur temps aux dépens du producteur et qui, pardessus le marché, se fichent de lui…»
Souventes fois, en effet, quelques-uns, la tête à la portière, semblaient avoir au passage des sourires d’ironie à l’adresse du vieux paysan laborieux que j’étais…
LIV
Quand expira, en 1890, mon bail de six années, j’hésitai beaucoup à le renouveler, en raison de mes soixante-sept ans dont je sentais le poids. Victoire, bien qu’un peu plus jeune, était plus caduque encore. Et notre Francis, qui touchait à ses treize ans, pouvait dorénavant se tirer d’affaire seul. Je me décidai néanmoins à un nouvel engagement d’égale durée – à cause surtout de la Marinette. Pouvais-je la ramener chez mes enfants, maintenant qu’ils étaient déshabitués de sa présence et qu’elle devenait de moins en moins supportable? Je formais des vœux pour que nous lui survivions, Victoire et moi; car j’avais la volonté de lui assurer toujours le nécessaire, et Victoire la traitait bien malgré qu’elle se plaignît constamment d’avoir à la subir.
Il n’en devait pas aller ainsi, hélas! Ma pauvre femme fut emportée brusquement l’été d’après, et j’eus le grand chagrin de me dire que c’était un peu par ma faute!
Le voisin qui m’aidait d’habitude à rentrer mes gerbes se trouva être absent un jour où la pluie menaçait. Je fis venir Victoire, qui ne s’en souciait guère, pour entasser sur la voiture le peu de blé que nous avions lié la veille; elle eut très chaud, puis grelotta sous l’averse survenue avant que nous ne soyons à l’abri. 303
La nuit, elle se mit à vomir du sang; deux jours après, elle était morte.
Je dus prendre à gages une veuve âgée et très sourde qui n’était guère entendue à la laiterie, si bien qu’il me fallut les premiers temps m’occuper toujours avec elle de la fabrication du beurre et du fromage. Et la Marinette, qui ne pouvait la souffrir, lui joua cent tours désagréables: elle éteignait le feu, renversait la marmite, cachait les objets usuels du ménage – riant beaucoup ensuite de la voir embarrassée. A tel point que la bonne femme fut en passe de nous quitter, ne pouvant supporter ces ennuis. Il me fallut demeurer à la maison plusieurs jours d’affilée pour surveiller la pauvre innocente. Quand elle se disposait à faire quelque sottise, je lui serrais les poignets avec force, la menaçant un peu, la subjuguant surtout d’un regard dur. D’autre part, sachant qu’elle aimait beaucoup la salade de haricots, les beignets, je dis à la servante de préparer souvent l’un ou l’autre de ces mets – vaincue et satisfaite, la Marinette cessa de la poursuivre de ses tracasseries.
De nouvelles inquiétudes survinrent par ailleurs. Pour donner à mes enfants les droits de leur mère, je fus obligé de faire rentrer mon hypothèque. Je me revis gauche et gêné dans le bureau du notaire; j’affrontai les haussements d’épaules dédaigneux du premier clerc, grand bellâtre très pommadé, qui, lorsque je ne saisissais pas du premier coup ses explications, avait toujours l’air de vouloir lâcher ce qu’il pensait si fort:
«Quel imbécile tout de même!»
Après que tout fut réglé, il me resta deux mille francs à peu près. Longtemps je conservai cet argent au fond du tiroir de l’armoire – la clef du meuble restant cachée dans un trou du mur de l’étable. Quand la servante voulait ranger du linge, elle me la demandait d’un air maussade, en m’accusant d’être méfiant. 304
De guerre lasse, je portai mes deux mille francs chez le banquier de Bourbon.
Et ma vie se poursuivit, bien monotone, entre ces deux vieilles femmes dont l’une était sourde et l’autre idiote. Francis, placé dans une ferme du voisinage, venait quelquefois le dimanche et ses visites me donnaient toujours un peu de contentement. Mais elles devinrent de moins en moins fréquentes à mesure qu’il grandit, car il se mit à sortir davantage: – la compagnie des jeunes garçons de son âge lui semblait plus attrayante que celle de son vieux grand-père et de son triste entourage.
Je pris le train un jour et me rendis à Saint-Menoux où était revenu mon parrain qui avait quatre-vingt-un ans. Un chancre lui rongeait la figure. Cela avait commencé par une démangeaison au côté gauche du nez, passé du naturel au pourpre, puis une plaie s’était formée qui allait toujours s’élargissant. On n’entrevoyait plus, sous le linge et l’étoupe, qu’un étal de chair vive d’où suintait une eau rousse – et l’œil allait être pris…
Le pauvre vieux, torturé sans répit, avait de longues nuits sans sommeil. Et il souffrait au moral aussi, se sentant pour tous un objet de dégoût. Il ne devait plus se mettre à table; on lui trempait sa soupe dans une écuelle spéciale qui restait des semaines entières sans être lavée; on ne permettait plus à ses petits enfants de l’approcher… La servante ayant refusé un jour de savonner les linges de son pansement, sa belle-fille, en se mettant à ce travail rebuté, marmonnait assez haut pour qu’il entendît:
«Mais il ne crèvera donc jamais, ce vieux dégoûtant!»
La gorge serrée, la voix sourde à la fois rageuse et pleurarde, il me rapportait cela:
«J’ai souvent le désir de me tuer! Je songe à me pendre à un arbre, 305
à une poutre de la grange, ou bien à me jeter à l’eau. Jusqu’ici j’ai eu le courage ou peut-être la lâcheté de ne pas le faire. Mais je ne réponds pas de l’avenir: la résignation a ses limites, misère de Dieu!…»
Et je ne trouvais rien pour le remonter, comprenant trop que le désespoir ancré dans son cœur était aussi incurable que le chancre qui lui rongeait la figure.
LV
Après dix ans, mes enfants quittèrent le domaine de M. Fauconnet, ne pouvant plus s’entendre avec lui. En vieillissant, le docteur devenait maniaque, grincheux, tyrannique. Il n’était plus député – trop âgé d’abord, puis son républicanisme avait paru trop déteint. Car l’ancien rouge sang de bœuf n’était plus qu’un pâle rose, outrant le goût de l’ordre établi, la haine des «avancés». Il imitait quasi M. Noris dont il s’était tant moqué jadis: le cri de «Vive la sociale» le mettait dans une colère folle.
La dernière année que mes garçons furent chez lui ils eurent la machine un jour de grande chaleur, si bien qu’un souffle de révolte passait sur les batteurs exténués. Le docteur étant venu vers trois heures de l’après-midi, au moment le plus pénible, un jeune domestique juché sur une meule lança pour le narguer un: «Vive la sociale!» farouche; et d’autres y répondirent. M. Fauconnet regarda les criards à tour de rôle avec l’intention de se fâcher. Voyant qu’ils étaient trop, que sa puissance était impuissante à réprimer cette irrévérence, il refréna sa colère, mais prenant à part Jean, il lui enjoignit de ne pas tolérer ce cri. C’est assez l’habitude des détenteurs d’autorité – 306
quand ils ne sont plus maîtres de la situation ils se déchargent sur leurs inférieurs qui n’en peuvent mais. Le docteur partit, laissant les travailleurs à leur misère et à leur malice.
Quand, le soir, on conduisit chez lui sa part de grain, il crut pouvoir se permettre une facile revanche en n’offrant pas un malheureux verre de vin à ceux des batteurs qui étaient venus avec le bouvier pour monter les sacs au grenier. Eux, bien entendu, s’en allèrent fort mécontents, non sans formuler des «Vive la sociale!» bien sentis. Et ils revinrent après souper dans la nuit chaude avec des camarades. Une heure durant, à bouche-que-veux-tu, ils proférèrent autour du château le cri prohibé qu’ils faisaient alterner avec celui, plus délictueux encore, de: «A bas les bourgeois!»
Mes garçons reprirent un domaine à Bourbon, Puy-Brot en direction de Saint-Plaisir. Le maître, un certain Duverdon, fermier général jeune encore, longues moustaches châtain foncé, barrant un visage rude, l’air arrogant, narquois, passait pour très fort en affaires. A l’époque de la Saint-Martin, il faisait des expertises de cheptels dans un rayon d’au moins six lieues. Il innovait en matière de bail, une clause portant interdiction de vendre lait ou beurre sous peine d’une amende de cinquante francs – les jeunes veaux devant bénéficier de tout le lait des mères. Le reste à l’avenant. Duverdon, roublard nouveau jeu, enlevait aux métayers les quelques avantages qu’ils avaient conservés jusqu’alors.
«Et vous avez accepté tout ça sans regimber? dis-je à Charles le jour qu’il m’annonça que le bail était signé.
– Que veux-tu, si nous n’avions pas accepté, nous, plusieurs autres étaient prêts à le faire, et, dans la région, il nous eût été difficile de trouver un autre domaine vacant…»
LVI
307
En 1893, le jour de Pâques, étant arrivé au bourg un peu tôt pour la grand’messe, je me pris à causer sur la place, devant l’église, avec le père Daumier, un vieux de mon âge. Des jeunes filles nous frôlèrent, fraîches et jolies, en leurs élégantes toilettes neuves.
Je dis à Daumier:
«Si elles revenaient, les femmes d’autrefois, celles qui sont mortes il y a cinquante ans, j’imagine qu’elles seraient bien étonnées de voir ces toilettes-là?
– Elles se croiraient dans un autre monde, mon vieux. Dame, Saint-Aubin suit à présent la mode de Paris. Mais qui sait si on ne reculera pas après avoir tant avancé…
– Oh! non, allez! L’élan est donné, il se maintiendra quoi qu’il arrive; les chapeaux à la bourbonnaise, comme les bonnets à dentelle, ne se reverront plus.
– Savoir si c’est un bien?
– Conséquence des temps, que voulez-vous! Ça fait aller le commerce.»
Les cloches carillonnaient joyeusement l’appel à la messe. C’était un beau jour de fête printanière: ciel clair, soleil rayonnant tempéré par des souffles de brise fraîche. Des merles sifflaient gaîment tout près, dans une grande prairie d’un vert tendre que les primevères nuançaient de jaune par endroits. Devant nous, les vieux ormeaux de la place laissaient éclater les bourgeons grossis. Les lointains carillons des cloches de Bourbon et des cloches d’Ygrande se mêlaient aux vibrations grêles des nôtres.
308
Aux murs de l’église, aux troncs des ormeaux, de grandes affiches vertes, jaunes et rouges tiraient l’œil – que séparaient des banderoles longues, collées de biais:
«Voyez, fit Daumier, voyez s’il y en a! Ceux qui savent lire ont de quoi se distraire… C’est qu’on va voter pour les députés bientôt: il paraît même qu’un des candidats va parler ici après la messe.
– Ah! lequel donc?
– C’est Renaud, le socialiste.»
Un de mes voisins vint nous rejoindre qui nous dit que ce n’était pas Renaud, mais un de ses amis, son mandataire pour les petites communes.
«N’importe! Irons-nous l’entendre, Bertin? fit Daumier.
– Ma foi, si vous voulez.»
A la sortie de la messe, nous fûmes donc nous attabler à l’auberge où l’orateur devait faire sa réunion. La salle s’emplit en dix minutes et le bistrot dut installer dehors des tables improvisées. Mais celui qu’on attendait n’arriva guère avant deux heures, sur une méchante bicyclette. Tous les regards se portèrent sur lui comme sur une bête curieuse. C’était un petit brun au teint maladif qui marchait les yeux baissés, l’air timide. Au fond de la salle, on lui réserva une table étroite derrière laquelle il se mit à parler dans le brouhaha des conversations persistantes. Ce fut d’abord pénible: il cherchait ses mots, embarrassé parfois. Mais après quelques minutes il prit de l’assurance; ses yeux brillèrent et sa voix s’affermit. Il peignit la misère des travailleurs à qui l’on ne sait que faire des promesses; il attaqua les bourgeois, les curé, qu’il accusait d’être complices pour berner le peuple.
A sa gauche un quinquagénaire excité, plus qu’à demi soûl, se levait fréquemment, beuglant, la face congestionnée:
«C’est pas vrai; t’es un franc-maçon! A bas les francs-maçons!»
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A chaque interruption de l’ivrogne, des rires éclataient au long des tablées; des clameurs se croisaient, auxquelles succédait un bourdonnement long à s’éteindre. L’orateur s’arrêtait un peu, s’efforçant à reconquérir l’attention quand le tumulte était en décroissance. Sa tirade finale, débitée avec force, d’une voix émue malgré tout, ramena le silence complet. Il dit ou à peu près:
«Malheureux ouvriers des champs courbés sous le joug d’un travail sans fin et que tout le monde gruge, vous n’avez pas le droit de vous dire des hommes. Vous n’êtes que des esclaves! C’est en vain que nous avons eu quatre révolutions en moins d’un siècle: vous restez ignorants, raillés, misérables l La vraie révolution sera celle qui fera le peuple souverain. Travaillez à la mériter, mes amis. Votre bulletin de vote dira que vous voulez l’obtenir. Cessez de vous faire représenter par des bourgeois qui font leurs affaires avant tout. Monarchistes, bonapartistes, républicains, ils se chicanent pour la galerie, mais s’entendent tous pour vous mieux duper. Signifiez-leur que vous en avez assez d’eux. Faites-vous représenter par l’un des vôtres: votez tous pour le candidat socialiste, le citoyen Renaud! Puis, voyez à vous entendre, à vous grouper, à faire valoir vos droits. Ainsi vous serez forts. Et l’aube nouvelle finira par luire… Le jour viendra où, cultivateurs, vous aurez vos champs, comme les mineurs auront leurs mines et les ouvriers d’industrie leurs usines. Alors il n’y aura plus d’intermédiaires parasites, plus de maîtres ni de serfs, mais seulement la grande collectivité humaine mettant en rapport les richesses de la nature. A vous, camarades, de hâter la venue des temps nouveaux…
– C’est un partageux! dit à mi-voix, à la tablée voisine, un assistant à barbe blanche.
Un autre précisa:
– C’est un nommé Laronde; je connais son père qui est 310
le cousin de mon beau-frère; il est laboureux à Couleuvre, son père; mais lui l’a laissé, étant trop feignant sans doute pour travailler la terre.
– En tout cas, il a une bonne lame!» fit un troisième.
Laronde avait cessé de parler; il épongeait son visage couvert de sueur. Des jeunes gens l’applaudissaient criant «Vive la sociale! A bas les bourgeois!» Au milieu de la salle, debout et gesticulant, l’ivrogne déblatérait toujours contre les francs-maçons. Quelques métayers peureux filèrent, craignant de se compromettre dans cette assemblée révolutionnaire. Daumier semblait gêné:
«On ne devrait pas tolérer de laisser parler des hommes comme ça. Ça ne peut que mettre la zizanie dans le monde en faisant croire des choses qui ne peuvent pas arriver.
– Qu’en savez-vous si ça n’arrivera pas? repartis-je. Pensez donc à tous les changements qu nous avons vus dans le cours de notre vie, à tout le bien-être qu’il y a en plus maintenant.
– On n’en est ni plus heureux, ni plus riche; on a cela, on voudrait autre chose; et le bien-être ne fait pas devenir vieux.
– Devenir vieux n’est pas tout; il faut bien accorder une part aux satisfactions de l’existence, que diable!»
Laronde traversa la salle, saluant à droite et à gauche en souriant. Et, dévisagé par des groupes de femmes qui attendaient dehors pour le voir, il réenfourcha sa bécane, fila sur Ygrande où il devait parler dans la soirée.
Après qu’il fut parti, tout le monde se reprit à discuter sur ce qu’il avait dit, les uns l’approuvant, les autres le blâmant.
Un maître carrier, beau parleur, ayant entendu mes réponses à Daumier, s’approcha:
«Bien sûr, dit-il, on continuera d’aller de l’avant parce qu’on 311
fera des découvertes nouvelles qui faciliteront le travail. Mais de la science seule il nous faut attendre le mieux. La politique est impuissante et nulle. Jamais les députés ne feront vraiment des lois pour le peuple. Les gros bourgeois qu’on dédaigne un peu dans les élections n’en conservent pas moins toute leur influence, croyez-le bien. Quant à Renaud, à Laronde et à leurs pareils, ce sont des ambitieux qui voudraient prendre la place des autres pour faire les bourgeois à leur tour. «Ote-toi de là que je m’y mette»: c’est toujours la même histoire. Les opposants, aussi longtemps qu’ils n’ont pas la responsabilité du pouvoir, se disent capables de faire monts et merveilles, – après quoi ils s’empressent d’imiter les autres. Que les socialistes arrivent en majorité, vous verrez le peu qu’ils réaliseront de leur programme. Alors surviendront de plus avancés qu’eux qui chercheront à les dégommer: c’est dans l’ordre. La politique, pure foutaise au fond!»
Plusieurs approuvèrent bruyamment la diatribe de ce désabusé. Mais un commerçant, ami du député sortant, M. Gouget, répondit:
«Il ne faut rien exagérer: la politique a son importance. Ne devons-nous pas à la République l’école gratuite et la diminution du temps de service! S’il y avait une majorité de bons républicains comme M. Gouget, nous aurions bientôt l’impôt sur le revenu qui frapperait les riches, et des retraites pour les vieux travailleurs, sans compter que l’État romprait d’avec l’Église; les curés cesseraient d’être fonctionnaires: ceux qui se servent d’eux les paieraient voilà tout. Ce programme est celui de M. Gouget qui l’a toujours soutenu de ses votes. Mais beaucoup lui retirent leur confiance sous prétexte qu’on ne voit jamais aboutir les réformes qu’il prône. Comme s’il était seul!»
Et voilà-t-il pas que je me risquai à parler aussi! J’avais coutume de voter pour M. Gouget et gardais l’intention de lui être fidèle. 312
Néanmoins, m’adressant au maître carrier, je m’affichai quasi socialiste:
«Écoutez, c’est bien difficile à arranger tout ça… Il y aura toujours des forts et des faibles, des malins et des grugés… Il s’en trouvera toujours pour vivre du travail des autres. Ceux qui font métier de politicailler sont souvent des ambitieux ou des farceurs. Mais n’ayant rien à craindre puisque nos rentes sont au bout de nos bras, nous pouvons nous risquer à voter pour des avancés quand ça ne serait que pour embêter les bourgeois qui nous en ont tant fait!»
Alors le carrier:
«Vous avez foi au partage, père Bertin; vous voudriez avoir votre locature sans payer fermage… Oui, mais si l’on vous envoyait à tel ou tel endroit – il me citait de mauvais petits biens fâcheusement situés – qu’est-ce que vous diriez? Le partage n’est pas commode à faire, allez!
– On ne peut pas changer des choses qui ont toujours existé, dit le père Daumier.
– Non je ne suis pas partageux! C’est des bêtises de parler de ça. Mais je vois bien la commune propriétaire de ses terrains aux lieu et place de quelques Messieurs de Paris ou d’ailleurs. La commune louerait à de bonnes conditions aux paysans et utiliserait les revenus en améliorations et embellissements dont tout le monde profiterait, en secours aux vieillards et miséreux aussi. Est-ce que ça ne serait pas aussi bien et un peu mieux que ce qu’on voit à présent?
«Quant à votre objection, père Daumier, elle ne tient pas debout, vous savez… Défunt ma grand’mère se rappelait du temps où les curés passaient dans les champs pour prendre la dîme, où les seigneurs avaient tous les droits. Il devait se trouver alors pas mal de gens pour croire et dire que ces choses-là ne pouvaient être supprimées. On y est arrivé cependant – s’étonnant ensuite qu’elles aient pu ternir si longtemps. 313
Il en ira de même sans doute pour bon nombre de coutumes de notre époque. Pour parler de ce qui nous touche de près, croyez-vous que nous ne pourrions plus vivre si les fermiers généraux venaient à disparaître? Les jeunes qui, maintenant, savent lire et écrire sauraient bien conduire leur barque… Nous aurions des ventrus de moins à nourrir sans rien faire, et voilà tout!
– Bien dit! fit le carrier en se levant pour aller rejoindre un client qui lui faisait signe.
– Bravo! père Tiennon. Vive la sociale!» s’exclamèrent trois jeunes gens qui m’avaient entendu.
Et ils offrirent le café. Mais je me sentais un peu étourdi par le bruit de la salle, par la chaleur et la fumée. Je regardai la pendule.
«Non, mes amis, non: il est temps que j’aille panser mes vaches.
Daumier intervint:
– Allons, buvons le café avec ces jeunes gens, vieux socio.
– Merci! j’ai un peu le mal de tête et dirais sans doute des âneries… C’est toujours ce qui arrive quand on reste au café longtemps. Au revoir!»
Et leur ayant serré la main à tous je partis, laissant le père Daumier qui prit une bonne «cuite». C’est la seule fois de ma vie qu’il m’arriva de tant causer politique.
Les élections furent vite oubliées, et les discussions et les rêves d’amélioration sociale auxquels elles avaient donné lieu, en présence du grand désastre qu’on eut à subir cette année-là… Tout le printemps, tout l’été sans pluie; un soleil constant qui brûlait les plantes jusqu’aux racines; une récolte de foin dérisoire; une récolte de céréales médiocre; les pâtures desséchées; les mares vidées; la valeur des animaux réduite de moitié: quelle misère! Je fus obligé d’aller au bois râteler des 314
feuilles sèches dont je fis une provision pour la litière, et d’acheter des fourrages du Midi qu’un négociant faisait venir à Saint-Aubin par wagons. Je compris cette année-là que le chemin de fer pouvait tout de même rendre des services aux paysans.
LVII
Au cours de ces grandes chaleurs de 1893 mon pauvre martyr de frère fut pris enfin par cette mort qu’il avait tant souhaitée…
A la fin de cette même année, ma vieille servante entra au service d’un curé, espérant y être plus tranquille que chez nous. J’en engagai une autre, une grande bringue, bébête et méchante qui ronchonnait à tout propos, bousculait ma sœur à la moinde frasque. Plus tard, je découvris qu’elle prélevait la dîme sur la vente de mes denrées au marché de Saint-Hilaire, et qu’elle buvait à mes dépens des tasses de café et de vin sucré. Je la conservai quand même, préférant tout supporter que de changer encore et sachant que je n’arriverais jamais à trouver la ménagère idéale.
Nous fûmes atteints par la grippe – on disait alors l’influenza – la Marinette et moi, au cours de l’hiver tardif et rude de 1895. Madeleine, la femme de Charles, dut venir de Puy-Brot pour nous soigner. Cette maladie emporta la malheureuse innocente qui s’était affaiblie beaucoup depuis un certain temps. Et pour moi aussi, je crus que ç’allait être la fin, tellement je me sentais sans force, miné par la fièvre, épuisé par une toux caverneuse qui m’arrachait l’estomac. Je guéris pourtant, péniblement à vrai dire, après être resté traînard et courbaturé 317
pendant plusieurs mois et ne retrouvant plus qu’une petite part de la vigueur que j’avais conservée jusque-là.
Alors j’aspirai au jour où, mon bail fini, je pourrais retourner avec mes enfants.
Durant cette période, mes idées furent souvent lugubres. Je me voyais là tout seul, comme un vieil arbre oublié dans un taillis au milieu de la poussée des jeunes. Un à un ceux que j’avais connus s’en étaient tous allés… Morte, ma grand’mère en châle brun et chapeau bourbonnais. Mort, l’oncle Toinot soldat sous le grand empereur et qui avait tué son Russe. Morts, mon père et ma mère, lui bon et faible, elle souvent dure et mauvaise pour avoir été trop malheureuse. Morts, le père et la mère Giraud, et leur fils le soldat d’Afrique, et leur gendre le verrier – qui parlait toujours de tirer le pissenlit par la racine. Morts, mes deux frères et mes deux sœurs. Morte, Victoire, la bonne compagne de ma vie, dont les défauts ne m’apparaissaient à la fin que très peu sensibles, comme devaient lui apparaître les miens, sous l’effet de l’accoutumance. Morte, ma petite Clémentine, douce et mutine. Morte, ma nièce Berthe, délicate fleur de Paris, des suites d’une couche pénible. Morts, Fauconnet père et fils, Boutry, Gorlier, Parent, Lavallée, Noris. Morts, tous ceux qui avaient joué un rôle dans ma vie, y compris Thérèse, ma première amoureuse. Je les revoyais souvent – ils défilaient de compagnie dans mes rêves de la nuit, dans mes souvenirs de la journée. La nuit ils revivaient pour moi; mais le jour, il me semblait à de certains moments marcher entre une rangée de spectres…
Et pourtant, pas plus qu’autrefois, l’idée de la mort ne m’effrayait pour moi-même. Ah! mes premières émotions funèbres à la Billette, lors du décès de ma grand’mère! Mon serrement de cœur à l’entrée de la grande boîte longue où on devait la mettre, et ma tristesse poignante, sincère, en entendant 318
tomber les pelletées de terre sur le cercueil descendu dans la fosse! J’avais trop vu de scènes semblables depuis; et mon cœur à présent restait dur et fermé. A chaque nouveau convoi s’accroissait mon indifférence, au point que j’en étais effrayé moi-même. Et pourtant mon tour approchait d’être couché dans une caisse semblable, qu’on descendrait aussi, avec des câbles, au fond d’un trou béant, et sur laquelle on jetterait par pelletées le gros tas de terre resté au bord, comme la barrière infinie qui sépare la mort de la vie! Mais cette pensée même ne m’émouvait guère…
Je m’intéressais d’ailleurs à toutes les floraisons d’énergie qui s’épanouissaient derrière moi. Mes fils étaient les hommes sérieux, les hommes vieillissants de l’heure actuelle. Mes petits-fils représentant l’avenir avaient l’air de croire que ça ne finirait jamais… Pourtant, l’enfance, derrière eux, gazouillait, croissait…
LVIII
Il y a cinq ans déjà que je suis revenu avec mes enfants. Ils ne me sont pas mauvais. Rosalie même a pour moi des tendresses qui m’étonnent. Madeleine est toute dévouée, toute aimante et laisse gouverner sa belle-sœur. L’harmonie règne dans la maisonnée et j’en suis bien aise. Mais une séparation prochaine n’en est pas moins imminente: ils vont être trop nombreux pour demeurer ensemble.
C’est qu’il y a un troisième ménage. Mon filleul, le fils de Jean et de Rosalie, rentré du régiment depuis trois ans, s’est marié à la Saint-Martin dernière. J’ai une petite bru: j’aurai bientôt sans doute un arrière-petit-fils. Et Charles a deux filles que voici d’âge à se marier aussi. Il devient urgent que mes 319
deux garçons aient chacun leur ferme. Duverdon, qui tient à eux, a promis d’ailleurs de placer le sortant dans un autre de ses domaines.
Moi, je suis le vieux!
Je rends des petits services aux uns et aux autres. Les brus me disent:
«Père, si ça ne vous ennuyait pas, vous devriez bien…»
Et, pour les contenter, je casse du bois pour la cuisine, je donne à manger aux lapins, je surveille les oies.
En été, mes garçons aussi, les jours de presse, me demandent souvent de faire une chose ou l’autre. Et je conduis aux champs les vaches ou les moutons, je garde même les cochons tout comme il y a soixante-dix ans. Je finis comme j’ai commencé: la vieillesse et l’enfance ont des analogies… Quand on fait les foins, je fane encore et je râtelle. Et lorsqu’on charge, je prêche la prudence, les charrois moins gros – conseils fort sages qu’on ne suit pas toujours. Les jeunes veulent oser, risquer le tout pour le tout, faire les malins. Mais funeste à la témérité est l’expérience que l’âge donne. Et je suis le vieux!
Mes forces, de plus en plus, vont déclinant; j’ai les membres raidis; on dirait que le sang n’y circule pas. L’hiver, Rosalie met chaque soir dans mon lit une brique chaude enveloppée d’un chiffon, faute de quoi je ne pourrais ni me réchauffer ni dormir. Je me courbe en arc de cercle. En vain voudrais-je essayer de porter mon regard en avant comme autrefois – non, c’est la pointe de mes sabots que j’en viens à regarder malgré tout! Le sol que j’ai tant remué me fascine à présent, semble se hausser vers moi avec un air de me dire qu’il aura bientôt son tour. Je vois gros et je tremble un peu; j’ai du mal à me raser sans entailles. Il m’arrive, quand je vais à la messe, de ne plus reconnaître des personnes que je connais très bien: – jusqu’à mon petit Francis que je ne remettais pas lorsqu’il est venu me voir au retour du service! Je suis dur d’oreilles en 320
tout temps et très sourd par périodes, l’hiver surtout. Dans ces moments, il faut toujours que je fasse répéter plusieurs fois lorsqu’on s’adresse à moi; et, malgré cela, il m’arrive de mal comprendre, de répondre de travers, ce qui fait rire tout le monde à mes dépens. Quand j’ai mangé, si je reste assis, je m’endors, et la nuit, au contraire, les longues insomnies sont fréquentes. J’ai des absences de mémoire impossibles – conservant très bien le souvenir des épisodes saillants de ma jeunesse cependant que les choses de la veille m’échappent. Ma pensée, j’imagine, est à ce point fatiguée des événements qui l’ont préoccupée pendant trois quarts de siècle qu’elle n’a plus la force de se porter sur des sujets neufs. Le résultat est que j’aime trop parler de ces choses d’autrefois qui me reviennent et qui n’intéressent plus personnes, alors que j’ai sur les choses nouvelles des naïvetés qui font rire. Cela me rend un peu ridicule. Sur la physionomie de mes petits-enfants, je lis souvent cette phrase du langage d’aujourd’hui:
«Ce qu’il est rasant, tout de même, le vieux…»
Oui, je suis le vieux! Il me faut bien de bonne grâce le reconnaître. Mes organes ont fait leur temps; ils aspirent au grand repos.
Et puis, vraiment, on voit des choses trop étonnantes. A l’époque de ma jeunesse, tout le beau monde allait à cheval parce que les voitures ne pouvaient circuler dans les mauvais chemins. A présent, il circule des voitures qui n’ont pas besoin de chevaux… Dans un de nos champs qui borde la grand’route, j’ai gardé les cochons cet été. Et souvent il m’arrivait d’entendre soudain un bruit sourd, criard, qui très vite se rapprochait, s’accentuait – et l’automobile passait avec ses voyageurs accoutrés en sauvages, enlunettés comme des casseurs de pierres, laissant derrière elle un nuage de poussière et de fumée, une mauvaise odeur de pétrole.
321
Un jour, la petite servante d’un domaine voisin conduisait son troupeau de vaches dans une pâture dont les claies donnaient sur la route. Et voilà que survint à grand train, du côté de Bourbon, l’une de ces voitures devant laquelle se prirent à courir les bêtes. Le conducteur ayant corné, elles s’effrayèrent davantage. Deux s’engagèrent dans une rue transversale à gauche; deux autres, franchissant la bouchure, pénétrèrent dans un champ d’avoine – cependant que les trois dernières continuaient leur course folle. Je rejoignis sur la route la pauvre gamine éplorée qui me dit les apercevoir au loin, fuyant toujours dans les mêmes conditions. J’envoyai vite prévenir ses maîtres. Un homme partit à la recherche des trois vaches coureuses – il revint longtemps après, n’en ramenant que deux. L’autre étant crevée de fatigue au bord d’un fossé il l’avait fait enlever par un boucher d’Ygrande…
Il me souvient d’avoir dit, en racontant la chose chez nous:
«On avait bien tort de se plaindre du chemin de fer; le chemin de fer a sa route à lui et ne passe qu’à de certaines heures: avec de la prudence, on peut l’éviter. Mais ces automobiles sont de vrais instruments du diable qui envahissent nos routes, nous inquiètent et nous font du mal.»
Je dis cela, mais non sans penser après coup que je n’avais pas à me mettre en peine de ces choses. Homme d’une autre époque, aïeul à tête branlante, ce n’était pas à moi de formuler une opinion. Les jeunes s’habitueront au passage de ces véhicules nouveaux. Peut-être en voudront-ils plus encore aux riches de causer ainsi, par inconscience ou plaisir, du désagrément tous les jours, des accidents quelquefois. Au reste les animaux eux-mêmes s’habitueront…
Moi, que m’importe? Je ne demande qu’une chose, c’est de rester jusqu’au bout à peu près valide. Aussi longtemps que je rendrai des services à mes enfants, ils me supporteront aisément. Ils me seront encore humains, sans doute, si j’en arrive à n’être bon à rien. 322
Mais j’appréhende de leur être à charge, de devenir paralytique ou aveugle, ou de tomber dans l’enfance, ou encore de souffrir longtemps de quelque maladie de langueur. Cette idée me causerait trop de peine de savoir que je suis un vieil objet encombrant qu’on voudrait bien voir disparaître. Que la mort survienne: elle ne m’effraie pas! Je songe à elle sans amertume et sans crainte. La mort! la mort! mais non l’horrible déchéance venant troubler le labeur des jeunes, des bien portants, la vie ordinaire d’une maisonnée. Qu’elle me frappe à l’œuvre encore, afin qu’on puisse dire:
«Le père Tiennon a cassé sa pipe; il était bien vieux, bien usé; mais point à charge. Jusqu’au bout il a travaillé.»
Mais je redoute ceci comme oraison funèbre:
«Le père Bertin est mort. Pauvre vieux! dans l’état où il était, c’est un grand débarras pour lui et un grand bonheur pour sa famille.»
De la vie, je n’ai plus rien à espérer, mais j’ai encore à craindre. Que cette calamité dernière me soit évitée: c’est là mon unique souhait.
Ygrande, 1901-1902.
FIN
15
L’AUTODIDACTE DEVANT L’EXPÉRIENCE
Il y a toujours large part d’inconscience dans le cas du travailleur manuel, sans culture première, qui veut écrire pour le public. Je puis l’affirmer par expérience personnelle, aussi bien que par l’exemple d’un certain nombre de camarades qui m’ont fait l’honneur de me soumettre leurs essais.
Bravement, on se risque à décrire l’éveil du printemps, le ruisseau jaseur, les houles d’or de la moisson, la chute des feuilles, la neige sur les champs, les jeunes amours de Pierre et de Fanchon, avec l’impression de faire du neuf. Ce qu’on ignore n’existe pas. En marche donc contre les vents et marées! On accroche au passage poncifs et banalités. L’honnête désir de vouloir tout mettre pousse à diluer sans mesure. Le 16
Au total, ignorance et témérité conduisent à se satisfaire à bon compte, insoucieux du ridicule.
Aussi bien est-ce très rude épreuve pour l’autodidacte que de se relire après un long temps, alors que l’expérience acquise fait apparaître trop crûment insuffisance et faiblesses.
Lors de la publication de ce livre-ci, aux éditions Nelson – printemps 1922 – il m’avait paru nécessaire de soumettre chacune des pages à une retouche sévère, de dire les mêmes choses avec plus de concision, de pourchasser les négligences de style, de rechercher l’expression juste.
D’aucuns m’ont assuré que le résultat répondait à la peine. Leur opinion m’a été précieuse.
Plus encore de par opposition au son de cloche différent donné par d’autres amis non moins sûrs: «Ce travail, certes méritoire, ne s’imposait point. Le livre, très bon dans sa forme première, perd ainsi quelque peu de son caractère. Vous écriviez alors selon vos moyens du moment qui cadraient bien avec le sujet.»
L’argument, somme toute défendable, m’entraîne à accepter l’offre de la Librairie Stock de rééditer la Vie d’un Simple dans le texte primitif.
Il y a là un résumé de ce qui peut s’accumuler au cours d’une jeunesse dans un cerveau réceptif, sur le milieu familier: impressions directes, choses vues, récits entendus. Que la pleine sincérité de ces pages sauve un peu leur maladresse…
… 17
Une décade nouvelle a passé: une seconde est en cours. La faveur du public conserve à ce livre, quarante ans après sa publication, un succès croissant. J’ai ruminé beaucoup depuis sur le problème exposé plus haut et me suis convaincu que l’auteur a le devoir de poursuivre le mieux dans une œuvre aussi longtemps qu’il en garde la possibilité. Le texte primitif intégral, en maints détails ne me satisfaisant plus, j’ai donc cru devoir reprendre ici grosse part des retouches apportées à l’édition Nelson – en excluant pourtant celles qui ne me semblaient pas absolument justifiées. Car, en toutes circonstances et sur tous sujets, la sagesse élémentaire consiste à retenir des opinions divergentes ce que l’expérience montre en chacune de plus raisonnable.
Puisse donc ce témoignage sur la vie paysanne d’une province française dans la seconde moitié du XIXe siècle conserver longtemps encore, sous cette forme maintenant définitive, la faveur de haut prix que tant de milliers de lecteurs lui ont conservée jusqu’ici…
E. G.
19
AUX LECTEURS
Le père Tiennon est mon voisin: c’est un bon vieux tout courbé par l’âge qui ne saurait marcher sans son gros bâton de noisetier. Il a un collier de barbe claire, très blanche, les yeux un peu rouges, une verrue au bord du nez; la peau de son visage est blanche aussi comme sa barbe, d’un blanc graveleux, dartreux. Il porte toujours – sauf pendant les mois d’été – une grosse blouse de cotonnade serrée à la taille par une ceinture de cuir, un gros pantalon d’étoffe bleue, une casquette de laine dont il rabat les bords sur ses oreilles, un foulard de coton mal noué, et des sabots de hêtre cerclés d’un lien de tôle.
Je rencontre souvent le père Tiennon dans le chemin de terre qui relie à la route nationale la ferme où il vit et celle où j’habite, et, à chaque fois, nous causons. Les vieillards aiment 20
Je me suis dit: «On connaît si peu les paysans; si je réunissais pour en faire un livre les récits du père Tiennon…» Un beau jour, je lui ai fait part de mon idée. Il m’a répondu avec un sourire étonné:
«A quoi ça t’avancera-t-il, mon pauvre garçon?
– Mais à montrer aux messieurs de Moulins, de Paris et d’ailleurs ce qu’est au juste une vie de métayer – ils ne le savent pas, allez! – puis à leur prouver que les paysans sont moins bêtes qu’ils le croient: car il y a dans votre façon de raconter une dose de cette «philosophie» dont ils font grand cas.
– Fais-le donc si ça t’amuse… Mais tu ne vas pas rapporter les choses comme je les dis; je parle trop mal… Les messieurs de Paris ne comprendraient pas…
– C’est juste; je vais tâcher d’écrire de façon qu’ils comprennent sans effort; mais en respectant votre pensée de telle sorte que le récit soit bien de vous quand même.
– Allons, c’est entendu: commence quand tu voudras.«
Le pauvre vieux est venu me trouver souvent, par acquit de 21
«Puisque je raconte ma vie par ton intermédiaire, je dois tout dire, vois-tu, le bon et le mauvais. C’est une confession générale.»
Il a donc eu à cœur de me satisfaire. Et j’ai tenté d’en faire autant pour lui; peut-être ai-je mis quand même de-ci, de-là plus de moi qu’il n’eût fallu… Cependant j’ai lu au père Tiennon les chapitres un à un, procédant à mesure aux retouches qu’il m’indiquait, réparant les petits accrocs à la vérité, changeant le sens des pensées que je n’avais pas bien saisies de prime abord.
Quand tout a été terminé, je lui ai fait de l’ensemble une nouvelle lecture; il a trouvé bien conforme à la vérité cette histoire de sa vie; il a paru content: lecteurs, puissiez-vous l’être aussi!
Émile GUILLAUMIN.
I
23
Mon père et son frère ne s’entendaient pas très bien. Mon oncle Toinot avait été soldat sous Napoléon; il avait fait la campagne de Russie, en était revenu avec les pieds gelés et des douleurs par tout le corps. Depuis, il avait pu se guérir à peu près; néanmoins, aux brusques changements de température, les douleurs revenaient, assez vives pour l’empêcher de travailler. D’ailleurs, même quand il ne souffrait pas, il préférait aller aux foires, porter les socs au maréchal, ou bien se promener dans les champs, son «gouyard» sur l’épaule, sous couleur de réparer les brèches des haies, que de s’atteler aux besognes suivies. Son séjour à l’armée, le déportant du travail 24
Si je raconte ces choses, ce n’est pas que j’aie eu la connaissance de les pouvoir apprécier par moi-même, mais je les ai entendu rapporter bien souvent chez nous.
Décidé à la rupture, mon père prit en métayage, à Meillers, sur la lisière de la forêt de Gros-Bois, un domaine appelé le Garibier, géré par un fermier de Bourbon, M. Fauconnet.
A l’époque du déménagement, il y eut des discussions pénibles au sujet du partage des outils, du mobilier, du linge et des ustensiles de ménage. Ma grand’mère venait avec nous, et cela compliquait encore les choses. Ma tante, qui était au plus mal avec elle, chicanait sur ce qu’elle devait emporter, lui arrachait des mains draps et serviettes. D’un caractère très calme, mon père cherchait à éviter les disputes. Maman au contraire, impétueuse et vive, soutenait ma grand’mère sans cesse aux prises avec les autres. Cela m’effrayait de les voir crier si fort et lever les poings d’un geste de menace comme prêts à se frapper…
Le jour de Saint-Martin, on me hissa pour le trajet au faîte d’un char attelé de deux gros bœufs rouge foncé, de la race de Salers ou de Mauriac[1], entre une cage à faire sécher les fromages, pour l’instant garnie de poules, et une corbeille d’osier où était empilée de la vaisselle. Les chemins étaient partout défoncés et boueux, très mauvais. Des lambeaux de terre gluante se collaient aux roues, qui, s’élevant un peu dans le mouvement de rotation, retombaient sur le sol avec un bruit mat. En traversant Bourbon, j’ouvris les yeux autant qu’il me fut possible pour voir les belles maisons de la ville, les hautes 25
A l’arrivée, maman me fit étendre dans un coin de la chambre à four, sur un amas de hardes, et je trouvai dans un nouveau sommeil, très paisible cette fois, le vrai remède à mes émotions de la route.
Longtemps après, ma sœur Catherine me vint quérir pour m’amener dans la grande pièce. Les meubles étaient tous en place au long des murs et l’horloge sonna les douze coups de minuit. Les bouviers du voisinage qui nous avaient déménagés, ayant fini de dîner, causaient bruyamment, riaient et chantaient. Mon père leur offrit à boire avec insistance. Les verres choqués tintaient; il y eut du vin répandu qui souilla de rouge la blancheur de la nappe. On me servit à manger un reste de viande, de la galette et de la brioche; puis un vieillard inconnu me fit faire des galopades sur ses genoux: j’eus ma part de la joie générale.
Mais le lendemain, j’entendis maman dire à mon père d’un ton navré que ça revenait joliment coûteux de faire la Saint-Martin. Et lui appuya:
«26
Ma mère conclut:
«On serait vite épuisé, s’il fallait recommencer souvent…»
J’approchais d’avoir cinq ans: ces quelques épisodes du déménagement sont liés à mes plus vieux souvenirs.
[1] On disait communément «des bœufs mauriats».
II
Notre ferme possédait en bordure du bois toute une zone vierge encore des fouilles de l’araire où croissaient à profusion bruyères, genêts, ronces et fougères, et où de grosses pierres grises saillaient du sol par endroits. Cette partie du domaine, dénommée «la Breure[1] », servait de pâture aux brebis quasi toute l’année. Ma sœur Catherine, alors sur ses dix ans, était la bergère et je l’accompagnais très souvent. Aussi, la Breure me fut-elle bientôt familière. On y rencontrait toute sorte de bêtes; les oiseaux y pullulaient comme les reptiles, et les animaux de la forêt y faisaient parfois des apparitions. Je vis un jour toute une famille de gros cochons noirs traverser au galop le bas de la pâture: – des sangliers, au dire de ma sœur. Une autre fois, ce fut un couple de chevreuils occupés à brouter les petites branches vertes de la bouchure[2], comme faisaient nos chèvres; je courus dans leur direction et ils détalèrent prestement.
29
Bien moins rares étaient les lapins: nous en voyions détaler tous les jours. Souvent notre chien Médor se mettait à leur poursuite et il lui arrivait parfois d’en saisir un. Mais il ne s’avisait pas de nous le montrer; il se dissimulait derrière la bouchure d’un champ voisin, ou pénétrait dans le bois pour s’en repaître sans risquer d’être dérangé; il revenait ensuite, tout penaud, nous trouver, avec du poil et du sang dans sa barbiche grise; il baissait la tête et remuait la queue, ayant l’air de demander pardon.
A vrai dire, le pauvre chien était bien excusable de se montrer vorace quand le hasard lui fournissait un supplément de nourriture. Maintenant on traite les chiens comme des personnes; on leur donne de la bonne soupe et du bon pain. Mais à cette époque on leur permettait seulement de barboter dans l’auge qui contenait la pâtée des cochons, – pâtée toujours fort peu riche en farine. Comme complément, on faisait sécher au four à leur intention une provision de ces âcres petites pommes que produisent les sauvageons des haies et qu’on appelle ici des croyes.
On les jugeait d’ailleurs capables de vivre de leur chasse. Quand Médor, au retour des champs, paraissait affamé, 30
«Ol a donc pas rata?»
Ce qui voulait dire:
«Il n’a donc pas fait la chasse aux rats?»
Et sur la réponse négative de ma sœur:
«Voué un feignant: si ol avait évu faim, ol aurait ben rata… (C’est un fainéant: s’il avait eu faim il aurait bien raté.)»
Et il reprenait:
«Enfin dounnes-y une croye.»
La Catherine s’en allait dans la chambre à four attenante à la maison et qui servait de réduit aux débarras; elle prenait dans une vieille boutasse poussiéreuse une ou deux de ces petites pommes recroquevillées et les offrait au pauvre Médor qui s’en allait les déchiqueter dans la cour, sur les plantes de jonc où il avait coutume de dormir. A ce régime, il était efflanqué et de poil rude, on peut le croire; il eût été facile de lui compter toutes les côtes.
Notre nourriture, à nous, n’était guère plus fameuse, à la vérité. Nous mangions du pain de seigle moulu brut, du pain couleur de suie et graveleux comme s’il eût contenu une bonne dose de gros sable de rivière. C’était plus nourrissant, disait-on, de laisser l’écorce mêlée à la farine.
La farine des quelques mesures de froment qu’on faisait moudre aussi était réservée pour les beignets et pour les pâtisseries – tourtons et galettes – qu’on cuisait avec le pain. Cependant l’habitude était de pétrir avec cette farine-là une petite miche ou ribate d’odeur agréable – mie blanche et croûte dorée – réservée pour la soupe de ma petite sœur Marinette, la dernière venue, et pour ma grand’mère, les jours où sa maladie d’estomac la faisait trop souffrir. Maman, à de certains jours, m’en taillait un petit morceau que je dévorais 31
La soupe était notre pitance principale: soupe à l’oignon le matin et le soir, et, dans le jour, soupe aux pommes de terre, aux haricots ou à la citrouille, avec gros comme rien de beurre. Le lard était réservé pour l’été et pour les jours de fête. Avec cela, des beignets indigestes et pâteux d’où les dents s’arrachaient difficilement, des pommes de terre sous la cendre et des haricots cuits à l’eau, à peine blanchis d’un peu de lait. On se régalait les jours de cuisson à cause du tourton et de la galette; mais ces hors-d’œuvre étaient vite épuisés. Ah! les bonnes choses n’abondaient guère!
[1] Déformation locale du mot «bruyère» s’appliquant à la plupart des terrains incultes.
[2] Synonyme de haie, ce terme est toujours employé dans le langage commun. On dit aussi «une trasse».
III
Ce fut comme pâtre dans la Breure que je commençai à me rendre utile. Le troisième été après notre installation au Garibier, la Catherine, ayant dépassé ses douze ans, dut remplacer la servante que ma mère avait occupée jusqu’alors; elle lâcha donc les brebis pour les besognes d’intérieur et les travaux des champs. J’allais avoir sept ans, on me confia la garde du troupeau.
Avant cinq heures, maman me tirait du lit et je partais, les yeux gros de sommeil. Un petit chemin tortueux et encaissé conduisait à la pâture. Il y avait de chaque côté des bouchures énormes sur de hautes levées, avec une ligne de chênes têtards et d’ormeaux aux racines noires débordantes, à la ramure très feuillue. Cela faisait cette «rue creuse» toujours assombrie et 32
A la Breure, en présence du large horizon je respirais plus à l’aise. Vers le levant, vers le midi la vue s’étendait, par delà une vallée fertile de grande importance, jusqu’au coteau dénudé, au gazon roussi, qui précédait le bois de Messarges. Quelques champs de culture se voyaient au nord. Au couchant, régnait la forêt peuplée là de grands sapins aux troncs suintants de résine qui m’envoyaient leur senteur âcre.
Mais la Breure elle-même était suffisamment vaste – et magnifique par beau temps à l’heure matinale où j’y arrivais. La rosée, sous la caresse du soleil, diamantait les grands genêts dont la floraison vigoureuse nimbait d’or la verdure sombre; elle se suspendait aux fougères dentelées, aux touffes de pâquerettes blanches dédaignées des brebis, aux bruyères grises, et masquait d’une buée uniforme l’herbe fine des clairières. Cependant que des bouchures, des buissons et de la forêt s’élevaient sans fin des trilles, vocalises, pépiements et roucoulements, tout le concert enchanteur des aurores d’été.
Pieds nus dans des sabots plus ou moins fendillés et informes, jambes nues jusqu’aux genoux, je sillonnais mon domaine en sifflotant, à l’unisson des oiseaux. La rosée des arbustes mouillait ma blouse et ma culotte dégoulinait sur mes jambes grêles. Mais ce bain journalier ne m’était pas défavorable, et le soleil avait vite fait d’en effacer les traces. Je craignais davantage les ronces rampant traîtreusement au ras du sol, sous le couvert des bruyères; souvent j’étais arrêté, griffé cruellement par quelqu’une de ces méchantes; j’avais toujours le bas des jambes ceinturé de piqûres, soit vives, soit à demi guéries.
33
Cela m’amusait, et aussi beaucoup d’autres épisodes de moindre importance. Je regardais voler les tourterelles, détaler les lapins; je faisais le tour du terrain, suivant les bouchures, pour trouver des nids; je saisissais dans l’herbe un grillon noir ou une sauterelle verte que je martyrisais sans pitié; ou bien, plaçant sur ma main l’une de ces petites bestioles au dos rouge tacheté de noir que les messieurs nomment «les bêtes à bon Dieu» et qu’on appelle ici des «marivoles» je lui chantais le refrain appris de la Catherine:
Marivole, vole vole;
Ton mari est à l’école,
Qui t’achète une belle robe…
S’envoler au plus vite était bien pour la pauvrette le meilleur parti: elle risquait fort à demeurer d’être mise en piteux état…
Tout de même je trouvais parfois le temps bien long. J’avais 34
Mais attendre jusque-là et, le soir, attendre dans cette même solitude la nuit tombante, quel dur calvaire! Parfois, pris de peur et de chagrin, je me mettais à pleurer, à pleurer sans motif, longtemps… Un froufroutement subit dans le bois, la fuite d’une souris dans l’herbe, un cri d’oiseau non entendu encore, il n’en fallait pas davantage aux heures d’ennui pour faire jaillir mes larmes.
Ma première grande terreur ne survint pourtant qu’après plusieurs semaines. C’était au cours d’une chaude après-midi où des bourdonnements endormeurs d’insectes bruissaient dans l’atmosphère lourde. Déambulant les yeux ensommeillés au bord du fossé qui longeait le bois, j’aperçus soudain un grand reptile noir gros comme un manche de fourche et presque aussi long, – sans doute une couleuvre. Mais, n’ayant jamais vu que quelques lézards et quelques orvets, ayant entendu parler des vipères comme de «mauvaises bêtes» particulièrement dangereuses, je me crus en présence d’une énorme vipère noire. Je battis en retraite d’abord, puis revins à petits pas prudents avec le désir de la voir encore: elle avait disparu.
Un quart d’heure après, ayant oublié déjà cet incident, j’étais assis à quelque distance, en train de taillader avec mon couteau une branche de genêt quand je revis la vipère noire qui rampait dans les bruyères, venant de mon côté très vite. Instinctivement, je me pris à courir dans la direction des moutons. Hélas, j’avais compté sans les ronces traînantes. Avant 35
Le lendemain, j’eus licence de longuement dormir; et, comme les foins étaient en passe d’être finis, ma grand’mère me remplaça auprès des moutons pour quelques jours.
Après quoi, le seigle mûr, il me fallut repartir – au-devant d’une nouvelle frayeur, peut-être plus vive encore.
J’assemblais en bouquet avec du chèvre-feuille odorant, des branches fleuries de genêt, des pâquerettes blanches et des bruyères roses, quand un jappement avertisseur de Médor me fit soudain lever la tête. Sortait du bois et s’avançait de mon côté un grand gaillard à barbe noire qui portait sur son épaule un tonnelet au bout d’un bâton.
De par l’isolement de notre ferme, il était rare que j’aie l’occasion de voir des étrangers, sauf pourtant ceux des fermes voisines: les Simon, de Suippière, les Parnière, de la Bourdrie, 36
«Petit! (il prononçait pequi). Eh, pequi, viens voir là!…»
Je songe aux histoires de malfaiteurs et de brigands entendues aux veillées d’hiver. Sans répondre ni attendre plus, je me prends à courir du côté de la barrière. Et me voici dans la rue creuse trottant toujours vers la maison. Cependant l’homme à barbe noire de crier derrière moi:
«Pourquoi te sauves-tu, pequi, je ne veux pas te faire de mal.»
Il me suit toujours, et, rien qu’en marchant de son pas normal, il me gagne de vitesse. Quand je me hasarde à jeter derrière moi un coup d’œil craintif, je le vois qui approche… Et lorsque enfin je débouche dans la cour il est vraiment sur mes talons. N’importe, je me crois sauvé, de par mon refuge à la maison. Surprise! la porte est fermée à clef! Trop las pour courir encore, je me blottis dans l’embrasure, poussant des cris comme si l’on m’égorgeait. L’homme des bois arrivait: il se fit très doux:
«Pourquoi pleures-tu, mon pequi ami? Je ne suis pas méchant, va; au contraire, j’aime bien les pequis enfants.»
Il se prend à me tapoter les joues, et, en dépit de mes larmes, je remarque qu’il a les mains racornies, la figure maigre, et de bons yeux doux sous d’épais sourcils noirs. Il répète sa phrase du début:
«Je ne veux pas te faire de mal…»
Et me demande:
«Où sont donc tes parents?»
Il n’avait pas l’accent du pays; il prononçait textuellement: «Où chont donc tes parents?» alors qu’un de par chez nous aurait dit: «Là voù donc qu’ô sont?…» Cette constatation m’intriguait beaucoup.
39
Enfin, arrive ma grand’mère qui était allée conduire les vaches dans une pâture lointaine; elle se hâte, mes cris d’effroi lui étant parvenus; pour la suivre, ma petite sœur Marinette, qu’elle tenait par la main, remue plus que de raison ses jambes trop courtes. L’homme s’avance à sa rencontre, s’excuse de m’avoir fait peur involontairement, donne des explications. Il était un scieur de long auvergnat travaillant dans la forêt avec ceux de son équipe. Leur chantier installé de la veille dans une vente très proche de notre Breure, on l’avait délégué pour aller quérir de l’eau. Ma grand’mère lui indiqua la fontaine qui était commune aux deux domaines du Garibier et de Suippière et qui se trouvait dans le pré des Simon, au delà de notre Chaumat. Il alla sans plus tarder y remplir son tonnelet, et, au retour, entra à la maison pour remercier. J’allai me blottir entre l’armoire et le lit de mes parents, refusant obstinément de le regarder et plus encore de reprendre avec lui le chemin de la pâture ainsi qu’il me le proposait. Ma grand’mère eut de la peine ensuite à me décider à rejoindre le troupeau; elle n’y réussit qu’en me reconduisant jusqu’à moitié de la rue Creuse, en me faisant constater que l’Auvergnat n’était caché nulle part, qu’il avait réellement disparu.
Pourtant, cet homme-là finit par gagner ma confiance. Je le revis dès le lendemain, et, bien que sa présence me causât un mouvement instinctif de frayeur, je ne me sauvai pas. Même, voyant qu’il s’approchait de moi, je levai mon vieux chapeau pour le saluer. Alors il se mit encore à me parler doucement et me donna quelques jolies branches de fraisier avec leurs fruits vermeils coupés dans le bois à mon intention. Le jour d’après, 40
Un matin, il me proposa de le suivre jusqu’à son chantier. Ma mère m’avait bien défendu de pénétrer dans la forêt à cause des mauvaises bêtes et je lui obéissais à peu près, surtout depuis l’histoire de la couleuvre[1]. Néanmoins, je consentis tout de suite, l’Auvergnat m’ayant promis d’autres fraises et aussi des copeaux dans lesquels je pourrais découper à l’aise des semblants de petits bonshommes et des outils variés: c’était à cela que je passais maintenant le meilleur de mon temps.
Il nous fallut traverser d’abord la zone des sapins; le sol était jonché de leurs fines aiguilles sèches auxquelles se mêlaient quelques pommes de l’année précédente dont les écailles s’ouvraient grimaçantes. Après, ce furent des chênes et des bouleaux de forte taille dont beaucoup étaient marqués d’un cercle rouge, annonçant leur exécution prochaine. Puis vint un sous-bois épais où la marche était difficile; pourtant, petit comme je l’étais, je me faufilais sans trop de peine dans les traces de mon compagnon qui, d’ailleurs, n’allait pas vite. Mais il laissa revenir trop tôt une branche flexible qu’il avait écartée pour le passage: elle me fouetta le visage et me fit grand mal. J’eus le courage de n’en rien laisser paraître. On a son amour-propre en présence des étrangers!
Pour arriver jusqu’au chantier, il nous fallut bien vingt minutes. Trois hommes travaillaient là, au milieu d’un abattis de chênes géants. Ils avaient de longues barbes et de longs cheveux, et ils manœuvraient de leurs longs bras de longues cognées. Des planches étaient débitées déjà, et des poutres et 41
Les travailleurs interrompirent l’équarrissage, et, après avoir questionné sur mon compte leur camarade, ils déclarèrent en riant qu’ils feraient de moi un chieur de long; puis ils prirent chacun leur bidon et s’installèrent sur une bille pour manger.
«Soupe de chieur, tu vois, pequi, me dit mon ami; il faut que la cuiller reste piquée dedans.»
En effet, il planta au milieu la cuiller qui n’oscilla pas: c’était une pâtée épaisse sans aucune trace de bouillon. Il eut encore une phrase qui me fit rire et que je n’ai point oubliée:
«Cha tient au corps au moins, chette choupe-là; elle est plus bonne que chelle de chez vous…»
Quand ils eurent tous les quatre vidé leur bidon de soupe, le plus vieux, qui avait la barbe grise, souleva des copeaux et enleva le couvercle de la marmite; un gros morceau de lard rance s’y trouvait, dont il fit le partage. Chacun prit sa portion sur une tranche de pain noir qui ne me parut pas valoir beaucoup mieux que le nôtre, bien qu’il vînt d’un boulanger de Bourbon. Quand ils eurent mangé, ils se rafraîchirent à tour de rôle au tonnelet, qu’ils tenaient suspendu à la force des bras au-dessus de leur bouche renversée et l’on entendait l’eau glouglouter dans leur gorge.
Après qu’il eut fini, le plus jeune déclara, en s’essuyant du revers de sa manche:
«42
La veille au soir, à Bourbon, où il était allé chercher des outils en réparation, il avait entendu dire que Paris en révolte avait chassé l’ancien roi, que le drapeau blanc à fleur de lis était remplacé par le drapeau aux trois couleurs, et enfin que le nouveau souverain s’appelait Louis-Philippe.
Le chef de chantier, le scieur à barbe grise, avait son opinion.
«Puisqu’on a tant fait que de changer, c’est le pequi Napoléon qu’on aurait dû faire venir.
– Oui, pour qu’il fasse tuer du monde et dévaster des pays comme faisait son père, dit un autre d’un ton ironique.
– C’est une bonne République, que j’aurais voulu, moi, reprit le jeune, une bonne République pour embêter les curés et les bourgeois!
– Allons voir aux fraises, me dit mon ami.»
Nous nous écartâmes un peu dans la clairière entre les géants étendus. Il me découvrit une fraisière encore inexplorée et je pus me régaler tout à l’aise. J’aimais mieux ça que d’entendre les autres parler du drapeau et du roi.
Ils reprirent le travail et je restai encore un moment pour les voir faire, m’intéressant surtout au mouvement continuel de la grande scie que manœuvraient, au sommet de la bille, le vieillard napoléonien et, au pied, le jeune homme républicain. Je me roulai dans l’amas de sciure et m’amusai à en remplir mes poches; je fis une provision de copeaux de choix; enfin, timidement, je manifestai l’intention de m’en retourner.
Mon ami prit la peine de me reconduire jusqu’à la zone des sapins et, avant de me quitter, il posa sur chacune de mes joues son museau barbu.
J’arrivai sans encombre à la lisière du bois et fus heureux de revoir ma pâture avec ses bruyères roses et ses genêts d’or 43
Mon premier acte fut de crier Médor qui m’avait abandonné dans la forêt pour suivre je ne sais quelle piste: pas de Médor. J’essayai tout seul de les rassembler et de les pousser vers la haie, y parvins après mille peines; mais au lieu de s’engager dans la brèche, ils se glissèrent de chaque côté et s’éparpillèrent de nouveau dans le trèfle. Une deuxième, une troisième tentative pour les ramener échouèrent de même.
Désespéré, je m’en fus tout pleurant vers la maison pour chercher du secours. Ma grand’mère était seule, en train de dorloter ma petite sœur Marinette qui, chétive et souffrante, geignait sans discontinuer. Le premier mot de la bonne femme en m’apercevant fut pour me dire que je ramenais les moutons trop tard. Quand je lui eus avoué, en sanglotant, qu’ils étaient dans le trèfle, elle leva les bras au ciel, avec une lamentation pitoyable:
«Ah là, là, là! Voué-tu possib’ mon Dieu! Sainte Mère de Dieu!… O vont tous gonfler!… O vont tous êt perdus!… 44
Elle traversa la cour, monta sur le tertre qui dominait la grande mare entourée de saules et se mit à brailler d’une voix déchirante:
«Ah! Bérot… Aah! Bérot!»
Au quatrième appel, mon père répondit de même par un «Aah!» prolongé. Ma grand’mère lui cria alors de venir bien vite; puis, m’ayant ordonné de rester là pour prévenir mon père, elle se sauva par la rue Creuse dans la direction de la Breure, portant toujours la Marinette dans ses bras.
Mon père ne tarda pas d’arriver; il s’arrêta un instant tout essoufflé, m’interrogeant du regard; et quand je l’eus renseigné, il repartit en courant avec un juron de dépit.
Je le suivis de loin, très tourmenté et toujours pleurnichant. Quand j’arrivai à la pâture, les moutons sortis du trèfle s’en venaient d’un air las, le ventre ballonné, la tête basse, les oreilles pendantes. Derrière, ma grand’mère et mon père se lamentaient de compagnie, disant qu’ils étaient tous gonflés, que pas un n’en réchapperait. Ma grand’mère proposait d’aller chercher, à Saint-Aubin, Fanchi Dumoussier qui savait la prière. Mon père s’inquiétait surtout de faire prévenir, à Bourbon, M. Fauconnet, le maître, et voulait demander à Parnière, de la Bourdrie, qui s’y entendait un peu, de bien vouloir venir percer les plus malades.
Depuis un moment déjà je marchais en silence à côté d’eux quand ils s’avisèrent de me regarder. Le sang des égratignures du fossé, délayé par les larmes, me faisait le visage souillé et ma blouse et ma culotte présentaient de trop visibles accrocs. Ma grand’mère et mon père se méprenant sur les causes de ces avaries, crurent que j’avais, le premier, franchi la haie par fantaisie et qu’ainsi j’étais le seul coupable de la frasque du troupeau. Pour me justifier, je leur contai sans mentir l’emploi de ma matinée. Alors ils jurèrent beaucoup après ce «45
De cette affaire, mon ami l’Auvergnat paya les pots cassés. Quand il revint avec son tonnelet dans le cours de la soirée, ma grand’mère et maman se prirent à l’invectiver, l’accusant d’être cause de ce grand malheur qui allait nous mettre tous sur la paille et lui défendant de reprendre de l’eau à notre fontaine. Le pauvre homme, assez déconcerté, s’excusa très humblement, tendit les bras avec de grands gestes comme pour prendre le ciel à témoin de sa complète innocence – et s’éloigna, jugeant toute explication inutile devant la fureur exaspérée de ces femmes. Il alla quérir l’eau dorénavant à la source de Fontibier, au delà de Suippière, à trois bons quarts d’heure de son chantier. Je ne le revis plus jamais.
Les orages me causèrent aussi, cet été-là, des ennuis sérieux. J’avais l’ordre de rentrer dès qu’il viendrait à tonner fort, parce qu’il est mauvais de laisser mouiller les moutons. Or, un matin, le temps s’assombrit sérieusement du côté de Souvigny. Bientôt des éclairs en zigzag coururent dans ce noir et des grondements en partirent. Je décidai de rallier la maison, après 46
«Qui a été pris, se méfie…» Quand survint un autre orage, je jugeai prudent de ne pas m’emballer, bien qu’il se soit formé sur Bourbon. Sans broncher, je laissai donc passer tous les grondements précurseurs. Mais le fracas allait crescendo; des éclairs impressionnants rayaient le ciel de leurs tortils lumineux: l’orage gagnait sur Saint-Aubin. Bien que j’eusse très peur, je ne me décidai à partir qu’au moment où se mirent à tomber de grosses gouttes espacées. J’étais à peine dans le chemin creux que la pluie augmenta soudain, tomba en averse de déluge, parsemée de grêlons. Les moutons refusaient d’avancer; j’étais ruisselant, transpercé, meurtri et commençais à me faire bien du mauvais sang quand j’aperçus venir mon père, les épaules couvertes d’un sac vide en guise de pèlerine. Il me demanda si j’étais devenu fou pour ne pas rentrer par un temps pareil. A la maison, après qu’elle m’eut fait revêtir des habits secs, ma mère me tarabusta de nouveau.
Ayant été battu pour venir quand il ne fallait pas et battu pour ne pas venir quand il fallait, on comprendra combien par la suite les ciels d’orage me semblaient doublement gros de menaces.
[1] Dans les campagnes bourbonnaises, la dénomination «mauvaises bêtes» s’appliquent surtout aux reptiles.
IV
47
Il y avait toujours deux truies mères qu’on appelait les «vieilles gamelles» et des laitons ou nourrains, plus ou moins, selon les circonstances ou la réussite des portées – une quinzaine en moyenne. Tout cela s’agitait, grognait, fouillait le sol. Quand les truies avaient des petits tout jeunes demeurés à l’étable, elles devenaient particulièrement difficiles à garder, l’instinct de la maternité les poussant à les rejoindre au plus vite. Elles perçaient au travers des bouchures avec une facilité étonnante et il fallait veiller ferme, ruser avec elles pour les 48
Après les céréales, les fruits. Mes bêtes connaissaient, dans un rayon de plusieurs kilomètres, tous les poiriers sauvageons grands producteurs. Il ne m’était guère possible d’empêcher leur promenade quotidienne circulaire pour manger les fruits tombés. Les choses continuaient de même à l’époque des châtaignes, des faînes et des glands. En cette période d’arrière-saison il fallait cependant protéger les semailles nouvelles et les pommes de terre non encore arrachées. Les familles parfois se divisaient, chaque bande de petits suivant la mère en des endroits différents. Ou bien les jeunes, trop inexpérimentés, restaient en panne, les uns ici, les autres ailleurs. A certains jours de guigne je ne pouvais arriver à les rassembler tous. Souvent il me fallait, à la tombée de la nuit, repartir au diable à la recherche des manquants.
A tous les embêtements que les cochons me causaient aux champs, venait s’ajouter l’ennui d’entretenir en parfait état de propreté le domicile particulier de ces messieurs. Ils logeaient toujours à l’étroit en des réduits adossés au pignon de la maison, d’un nettoyage difficile à cause des pavés disjoints. Je faisais de mon mieux pourtant; mais la grand’mère, qui avait la manie d’inspecter partout, ne trouvait jamais que ce fût assez propre et poussait les autres à me faire des observations. Je fus giflé certain jour par maman pour avoir mis à des gorets nouveau-nés de la paille trop raide, ce qui risquait, paraît-il, de leur faire tomber la queue…
49
V
Mon parrain s’étant fait une entorse, mon frère Louis devait le suppléer pour le soin des bêtes; ma sœur Catherine d’autre part était très enrhumée. Ainsi en arriva-t-on à me désigner pour cette foire, ce qui ne me fit pas déplaisir, bien au contraire. Depuis que nous étions au Garibier, je n’avais jamais quitté le territoire du domaine, si ce n’est pour aller à la messe, à Meillers, les jours de fête, quatre ou cinq fois par an tout au plus. Or, d’avoir traversé Bourbon le jour du déménagement, il m’était resté le souvenir vague et confus d’une ville immense avec de hautes maisons, de beaux magasins et des rues si nombreuses qu’il ne devait pas être facile de s’y reconnaître. J’étais fort content d’aller revoir toutes ces choses étonnantes!
Pourtant, le matin, je trouvai fort désagréable de me lever vers trois heures. Maman, non sans me secouer ferme, m’attifa de mes habits des grands jours – lesquels n’étaient guère luxueux, puisqu’ils avaient servi à mes deux frères avant de m’échoir – et voulut me faire manger la soupe. Mais non! du sable toujours me brouillait les yeux; ma tête trop lourde s’inclinait sur mon épaule ou s’appuyait sur la table. Prévoyant qu’avant peu je regretterais ma somnolence du matin, la bonne femme bourra mes poches d’un morceau de pain et de quelques pommes:
«50
Elle m’enveloppa le cou dans un gros cache-nez de laine et me couvrit les épaules d’un vieux châle gris effrangé.
«Tu vas avoir bien froid, mon pauvre Tiennon, ça me fait de la peine de te voir partir par un temps pareil.»
Elle me montrait, ce matin-là, une tendresse inaccoutumée; une douceur attristée passait dans son regard et dans sa voix; j’eus conscience de son amour de mère que sa dureté coutumière dissimulait trop.
A quatre heures, elle nous aida à démarrer hors de la cour les nourrains étonnés – puis s’en retourna nous ayant souhaité bonne vente…
Et ce fut pour le père et pour moi, dans le grand gel de cette fin de nuit, le long trajet par les chemins pétrifiés, biscornus – qui se passa, somme toute, sans trop d’ennui ni de souffrance. Sur les sept heures et demie, nous voici installés au champ de foire, en bonne place, le long d’un mur. Mon père tire d’un petit sac de toile bise, apporté exprès, des poignées de seigle qu’il jette aux cochons pour leur faire prendre patience. Bientôt néanmoins, ils se mettent à grogner à cause du froid; leurs poils se hérissent; il devient difficile de les faire tenir en place.
J’ai bien froid, moi aussi. Succédant à l’activité de la marche le calme de ce foirail est vraiment cruel. Les frissons me gagnent; mes dents claquent; mes pieds s’engourdissent, si douloureux! Puis j’ai l’estomac qui crie famine; mais mes pauvres mains sont tellement raides qu’il me faut les réchauffer à la chaleur de mon corps avant que de pouvoir sortir de ma poche les provisions. Et le cinglement de l’air glacé m’oblige à m’interrompre de manger pour les réchauffer encore.
Mon père a de la peine à s’en tirer, lui aussi. Il bat la semelle constamment, se frotte les mains avec rage, ou bien, avec 51
Cependant la foire allait son train, assez peu importante d’ailleurs. «Une foire morte,» disaient les habitués. Autour de nous, d’autres cochons – nourrains et petits laitons blancs – grognaient d’avoir trop froid, comme les nôtres. Plus loin, les «cent kilos» protégés par leur graisse, digéraient affalés sur le sol durci, ou se levaient avec une plainte encolérée quand un marchand les frappait de son fouet pour les examiner. A l’autre extrémité de l’enclos, les moutons paraissaient malheureux et malades sous le givre qui mouillait leur toison. On ne voyait pas les bovins assemblés dans l’autre partie du champ de foire qu’un mur séparait de celle où nous étions, mais on entendait leurs beuglements ennuyés, plaintifs. Les gardiens, paysans en sabots de bois, pantalons d’étoffe bleue, grosses blouses et casquettes – avec des cols de chemises très hauts dans lesquels s’engonçaient leurs figures maigres – grelottaient de compagnie et se livraient, comme mon père, à des mimiques diverses pour vaincre le froid. Peu de monde en dehors de ceux-là: seulement quelques gros fermiers en peaux de chèvre, quelques marchands en longs cabans gris ou bleus qui circulaient sans relâche, ayant hâte de terminer leurs affaires pour aller déjeuner dans quelque salle d’auberge bien chauffée. Les oisifs, ceux qui vont aux foires pour tuer le temps, étaient prudemment restés chez eux.
Voici de loin en loin passer M. Fauconnet, notre maître. C’est un homme d’une quarantaine d’années, aux larges épaules, à la figure rasée, un peu grimaçante; de bonne humeur, il sourit volontiers d’un sourire bénin sans franchise; mais quand quelque chose lui déplaît son visage se plisse et devient dur. Il est furieux aujourd’hui, à cause de la nécessité de vendre à bas prix si l’on veut vendre. Il bougonne parce que trois des cochons sont trop inférieurs, disant qu’on aurait 52
J’ai toujours froid et commence à trouver le temps long. Mon père me propose bien d’aller faire une tournée en ville, mais je crains de m’égarer, et tous ces gens inconnus qui circulent m’effraient un peu.
Plusieurs tentatives de vente ayant échoué, nous nous disposons à repartir lorsque, sur les dix heures, M. Fauconnet revient en compagnie d’un marchand très loquace. Long débat, entente finale sauf pour les trois petits que le marchand dédaigne. Et le maître n’insiste pas trop pour les lui faire accepter. Il se soucie peu des peines qui résultent pour nous d’avoir à les ramener. Deux grandes heures d’attente sur la route de Moulins où nous devons opérer la livraison des cochons vendus. Station longue et sans charme malgré le froid moins rude en ce milieu de jour.
Le moment venu, des gens de bonne volonté, qui attendaient comme nous pour livrer leurs bêtes, nous aident à effectuer le triage de nos «rebuts». Après le règlement – en pièces d’or que mon père a la précaution de faire sonner une à une sur la chaussée humide – nous retraversons la ville, prenant à côté de la rivière de Burge, une rue montueuse et grossièrement pavée qui débouchait dans le haut quartier sur la place de l’église: c’est de là que partait le chemin de Meillers.
Sur cette place de l’église, au carrefour de la route d’Autry, mon père me laisse seul pour aller remettre aussitôt, selon l’usage, à M. Fauconnet l’argent de la livraison. J’étais bien un peu inquiet de le voir partir; mais il m’avait promis de n’être pas longtemps et de rapporter du pain blanc et du chocolat pour mon goûter; de plus, il voulait demander à M. Vernier, un fermier de Meillers qu’il comptait rencontrer chez notre maître, de me ramener en croupe sur son cheval. Ces promesses m’incitaient à la patience résignée.
53
Il y avait longtemps, longtemps que j’étais là, quand j’entendis sonner trois heures à l’horloge municipale – de la tour de la Sainte-Chapelle. Cette tour et les trois autres, plus éloignées, qui sont les derniers vestiges de l’ancien château, assombries naturellement par la patine des siècles, apparaissaient plus sombres encore sous le ciel gris, noyées et presque indistinctes dans la grande brume du soir givreux. Au-dessous, la ville silencieuse, invisible presque, semblait anéantie par l’effet d’une mystérieuse catastrophe. Et cette place, avec ses arbres squelettiques, ses arbustes buissonneux chargés de paillettes blanches, son carré de gazon nu qui craquait sous les pas, son bassin rectangulaire dont les glissades des gamins avaient meurtri la glace terne, cadrait bien avec la tristesse générale. Au fond, l’église, aux massives portes fermées, paraissait hostile à la prière et à l’espoir. A droite, dans un jardin aux murs élevés, un petit château tout neuf, flanqué de deux tours carrées, prenait dans la grisaille un air rébarbatif et hargneux de prison. En bordure du chemin de Meillers, face à l’église, une belle maison à un étage montrait une façade inquiétante de par l’assaut de vilains reptiles noirs – rosiers et glycines bien jolis 54
Comme l’église, toutes ces habitations restaient closes; elles contenaient sans doute des foyers flambants, des poêles chauds auprès desquels les gens pouvaient se rire de l’hostilité du dehors. L’hostilité du dehors, j’étais tout seul à en souffrir avec mes trois cochons.
Voici s’ouvrir la grille qui accède au jardin du château; deux prêtres en sortent, qui s’inclinent profondément devant la dame encapuchonnée qui les a accompagnés jusque-là. Ils me jettent en passant un regard indifférent, et pénètrent dans la maison aux reptiles noirs – le presbytère sans doute. La porte d’une des chaumières crie sur ses gonds. Une grande femme ébouriffée paraît dans l’embrasure, jette dans son jardinet l’eau d’une casserole. Son gamin, de mon âge à peu près, profite de cet instant pour s’esquiver et se mettre à patiner sur le bassin. Après cinq ou six glissades, il va cogner à la porte du cordonnier en criant par trois fois le nom d’André. Cet André, plus petit, finit par apparaître, et tous deux glissent un long moment de compagnie, tantôt debout et se suivant, tantôt accroupis et se tenant par la main. Mais la grande femme ébouriffée, ayant ouvert sa porte à nouveau, leur enjoint de rentrer, d’un ton qui les détermine à ne pas se le faire répéter. Et me voici seul encore sur la place.
De loin en loin, des cultivateurs passaient; ils s’en allaient marchant vite, ayant hâte de regagner leur logis. Et s’en 55
«D’où donc es-tu, mon p’tit gas?
– De Meillers, M’sieu, fis-je en balbutiant, les dents claquantes.
– Tu n’es pas le petit Bertin, du Garibier?
– Si, M’sieu.
– Et ton père n’est pas venu te rejoindre?
– Non, M’sieu.
– Voilà qui est fort, par exemple!… Il se sera mis en noce, pardi!… Eh bien, mon garçon, je devais t’emmener; mais dans ces conditions, rien à faire… tu ne peux pas laisser tes cochons. Donne-toi du mouvement, surtout, ne te laisse pas engourdir!»
Après ces judicieux conseils, M. Vernier éperonne son cheval, disparaît bientôt dans le brouillard. Et je reste navré de ce qu’il m’a dit au sujet de mon père:
«Voilà qui est fort, par exemple!… Il se sera mis en noce…»
Cette chose, à laquelle je n’avais pas encore pensé, me semble à présent très vraisemblable. Mon père, lorsqu’il allait à la messe à Meillers, rentrait d’habitude tout de suite après. Mais les jours de foire, il lui arrivait d’être moins sage et souvent j’étais couché avant son retour. Le lendemain, il paraissait mal en train, ennuyé, maussade, et maman le disputait tout en le plaignant d’avoir la tête trop faible, pas assez d’énergie pour résister aux entraînements du hasard.
Dès quatre heures, la nuit vint: elle tombait du grand ciel bas et noir; elle montait de la brume flottant au-dessus du sol, soudain épaissie. Je tremble de froid, de faim et de peur. N’ayant rien mangé de la journée que mon croûton dur et mes pommes, je me sens défaillir. Des grondements remuent 56
Un domestique à face rasée sort du château avec un panier vide, suit à grands pas la ligne des arbres de la place et, par la rue pavée, disparaît vers la ville – d’où il revient un moment après, le panier lourd de provisions, et portant sous le bras un pain long à croûte dorée pour lequel j’eus un regard d’envie.
Cinq heures: c’est la nuit tout à fait. A peine puis-je distinguer une voiture de bohémiens s’éloignant de la ville par le chemin de chez nous. Deux hommes encadrent le malheureux cheval qu’ils frappent à grands coups de bâton. Derrière, trois adolescents loqueteux à souhait baragouinent en une langue inconnue, cependant que de l’intérieur du véhicule s’élèvent des lamentations, des cris d’enfants battus, des voix de mégères exaspérées. J’avais entendu dire que ces gens à réputation équivoque volaient des enfants pour les torturer, en faire des mendigots exciteurs de pitié. Et mon sang de se glacer davantage et mon cœur de se mettre à battre plus que de raison. Mais le groupe défila sans paraître me voir.
Ils ne me virent pas non plus, les deux couples d’amoureux qui suivirent peu après. Ils s’en venaient sans doute de danser dans quelque auberge. Les filles avaient mis leurs capes de travers en leur grande hâte de partir, vu l’heure tardive; les garçons les serraient par la taille en une étreinte que le froid rendait bien excusable.
Le sacristain sonna l’angélus du soir. Le presbytère, les 59
Les cochons, éveillés à nouveau, me donnaient bien du mal à garder. Mais, en dépit de la dépense d’énergie nécessitée par leurs allées et venues, le froid me gagnait les os.
Des jeunes gens, en un groupe bruyant, montaient de la ville. L’un, très grand, marchait en tête, faisant des moulinets avec son bâton. Bras dessus, bras dessous, trois autres suivaient, titubant et se bousculant; les deux derniers, qui s’étaient attardés pour allumer leurs pipes, gambadaient à dix mètres. Celui d’en avant chantait d’une voix forte, brusque et saccadée, un refrain d’ivrogne:
A boire, à boire, à boire,
Nous quitt’rons-nous sans boire!
Interrogation à laquelle les trois du milieu répondirent par un «Non!» formidable. Et tous reprirent, chacun sur un ton différent, avec des gestes drôles:
Les gas d’Bourbon sont pas si fous
De se quitter sans boire un coup!
Ce dernier mot se prolongeait au bis en un «ouou» long à s’éteindre qui battait son plein quand ils me dépassèrent sans soupçonner ma présence dans l’ombre noire du grand mur, au plus creux du fossé.
Quel bon parfum de cuisine m’arrive du château, une délicieuse odeur de viande en train de cuire dans le beurre grésil60
Mais là aussi, je perçois un bruit de cuillers, un parfum de soupe qui, pour être moins pénétrant que celui de l’orgueilleuse bâtisse neuve, n’en était pas moins suave. Eh oui! partout dans les maisons chaudes sonnait l’heure du repas du soir. Ils dînaient, les bourgeois et les prêtres et aussi les petites gens des chaumières dont la soupe, pour être sans odeur, devait quand même être si douce à l’estomac! Seul, restait sur le chemin, sous le givre et le gel, un petit paysan attifé d’un châle gris qui gardait trois cochons rebutés – un petit paysan morfondu par une faction solitaire de cinq heures et qui n’avait mangé dans toute la journée qu’un morceau de pain et trois pommes; – et ce petit paysan, c’était moi! Ils m’avaient tous vu, ceux du château et ceux du presbytère, et les ménagères des chaumines et leurs petits qui étaient de mon âge; ils m’avaient tous vu, mais sans daigner me faire l’aumône d’une parole de sympathie, sans supposer que je pouvais souffrir. Et pas un n’avait la pensée de venir voir si j’étais encore là dans la nuit…
Sept heures sonnèrent à la Sainte-Chapelle; je compte tristement les coups de timbre frappant l’airain qui, dans le silence de ce nocturne cadre d’hiver, me semblent lugubres comme un glas… Accroupi dans le fossé, je sens mes yeux se fermer, une invincible somnolence m’envahir. Les sensations s’atténuent et la pensée. Quelques souvenirs pourtant hantent mon cerveau quasi mort. Ils se rapportent à ceux de chez nous, y compris le chien Médor – à la forêt, à la Breure, aux êtres, aux lieux qui ont tenu une place dans ma vie d’enfant, et qu’il me semble avoir quittés depuis si longtemps. Cela ne me donne ni regret, ni attendrissement; cela tient plutôt du rêve. 61
Et voilà que je fus tiré de ma torpeur par un bruit de pas connus. Mon père arrivait, toussant, crachant, marchant un peu de travers; mais réellement c’était lui! J’oubliai d’un coup le chagrin, les terreurs, les souffrances, tout le long martyre de cette journée, dans le grand bonheur de le retrouver. Exultant de joie, j’allai me jeter dans ses bras. Lui, dans l’habituel état d’hébétement qui suit l’orgie, parut tout d’abord étonné de ma présence ici. Puis le souvenir lui revint et il m’étreignit à son tour, en un débordant enthousiasme d’amour paternel selon l’habitude chère aux ivrognes d’exagérer toujours leurs impressions. Il pleura, mon pauvre père, de m’avoir laissé toute la journée seul! Il avait dans sa poche un croûton de pain, reste de son déjeuner d’auberge, un morceau de sucre, dernier vestige du café qui avait suivi le déjeuner: je croquai ces débris qui me donnèrent quelques forces. Il voulait aller m’acheter d’autres provisions à l’épicerie-auberge du bas de la place; je m’y opposai. Puisqu’il était là, lui, mon protecteur et mon guide, je ne craignais plus rien et me sentais le courage de marcher jusque chez nous l’estomac vide.
Les cochons circulaient dans le chemin, paraissant, eux aussi, à demi anesthésiés. C’était, à coup sûr, la seule explication de leur sagesse, car je n’avais pas dû faire jusqu’au bout, même inconsciemment, mon office de gardien.
Le retour fut long, silencieux, pénible. Mes yeux se fermaient et mon père, dont je ne lâchais pas la main, me traînait presque. Puis il avait à fouailler toujours les cochons qui lambinaient. Enfin, un moment vint où il dut s’arrêter, s’accoter, le front dans la main, à une clôture de pierres sèches; des hoquets de plus en plus rapprochés le secouèrent; il devait 62
Onze heures passé quand nous fûmes rendus. J’entrai tout de suite à la maison, laissant mon père s’occuper des cochons. Au coin de l’âtre où s’éteignaient les dernières braises, maman veillait toujours en tricotant. Toute la soirée elle avait prêté l’oreille aux bruits du dehors, comptant nous voir arriver, sentant grandir son inquiétude à mesure qu’avançait l’heure. Elle me demanda pourquoi nous nous étions tant attardés. Quand je lui eus fait le récit de la journée, elle se prit à me plaindre, à me dorloter, en même temps qu’elle foudroyait de son plus mauvais regard mon père qui venait d’entrer. Puis elle parut ignorer sa présence, ne lui prêta aucune attention. D’ailleurs, il se coucha sans un mot. Je mangeai un reste de soupe, un œuf cuit sous la cendre. Ce régal me réconforta; mais tout de même je ne pus guère dormir…
Il me fallut plus d’une semaine pour me remettre de cette journée et du gros rhume gagné pendant ma trop longue faction. Mais il fallut à mon père et à maman bien plus de temps encore pour en revenir à leurs relations normales.
VI
Vint le moment où je dus aller au catéchisme: ce fut mon premier contact avec la société. La société, pour la circonstance, était représentée par un vieux curé à la mine rose et aux cheveux blancs, et par cinq gamins, dont quatre étaient, pour le moins, aussi sauvages que moi. Seul, Jules Vassenat, le fils du buraliste-aubergiste, semblait moins 63
Le catéchisme des garçons se faisait à huit heures du matin. Comme il y avait une bonne lieue du Garibier à l’église, il me fallait partir de chez nous l’hiver avant qu’il fasse jour. Par les temps de gel je m’en tirais bien, sauf qu’il m’arrivait souvent de buter dans les chemins cahoteux et même de m’étaler… Mais par les temps humides, la boue pénétrant dans mes sabots crottait mes «chausses» de laine, ce qui me rendait très mal à l’aise durant la séance. Sans compter que de me voir si «patouillé» le curé se fâchait. A vrai dire, il ne ménageait pas davantage mes camarades, guère plus favorisés que moi sous le rapport des chemins. D’un caractère très emportant, il s’emballait à fond quand nous n’étions pas sages ou quand nous répondions de travers à ses questions:
«Sac à papier! jurait-il. Voleur de grain!»
Et il nous donnait sur la tête de grands coups du plat de son livre. Mais ses colères passées, il en arrivait à nous dire des «goguenettes[1] » et à rire avec nous. Telles attentions délicates rachetaient largement ses sévérités passagères. C’est ainsi qu’à l’occasion d’un mariage il nous partagea la brioche bénite à lui offerte par les jeunes époux; qu’il nous distribua des dragées au lendemain d’un baptême; et nous gratifia, le 31 décembre, d’une orange chacun, en nous priant de ne pas aller l’embêter le lendemain pour la bonne année. Brave homme au demeurant, familier avec tout le monde, jovial et sans malice, ayant son franc-parler, même avec les riches. Nullement un léche-pieds comme j’en ai tant vu depuis.
Je ne pouvais guère rentrer du catéchisme avant dix heures, 64
Nous passions non loin du village sur la chaussée d’un grand étang, juste à côté du moulin, et nous arrêtions chaque fois pour voir tourner la roue motrice, entendre le grincement des meules, le tic tac du mécanisme. Nous trouvions amusant aussi de voir partir les garçons avec leurs gros chevaux portant à dos la farine des clients; ils rapportaient de même le grain à moudre. Nulle carriole encore en raison de l’absence de routes.
L’ingénieux Boulois avait toujours à me proposer des distractions nouvelles. Il m’entraîna le long d’un ruisseau où croissaient des arbustes dont les fruits, semblables à des grains de corail, nous servirent à faire des colliers. Il m’apprit à faire des pétards de sureau et des «merlassières» pour prendre les oiseaux en temps de neige. Nous cherchâmes des prunelles qui, une fois gelées, sont mangeables. Ainsi, nos trajets de retour duraient longtemps: je finis par ne plus arriver qu’à onze heures au lieu de dix et contais à maman que le curé nous gardait de plus en plus tard.
«Allons, mange vite la soupe, faisait-elle; tes cochons s’impatientent à l’étable; il y a deux heures qu’ils devraient être aux champs!»
Je repartais alors dans la Breure ou dans quelque jachère pour une bien longue séance de garde: la solitude me pesait plus qu’avant…
Mais n’eus-je pas l’imprudence de ne rentrer qu’à midi certain jour? Cela mit tout le monde en éveil. Le dimanche suivant, maman s’en fut trouver le curé qui lui dit que nous étions toujours libres à neuf heures. Elle me tança d’importance et il me devint impossible de continuer à lambiner. Passé dix heures et quart, dernière limite, j’étais sûr d’être attrapé…
En mai 1835, après ma deuxième année de catéchisme, le 65
J’ai pu me convaincre souvent, depuis, que tout plaisir se paie – d’une rançon parfois très amère.
[1] Anecdotes. Bons mots.
VII
Nouveau festin au mois de novembre de cette même année à l’occasion de la noce de mes deux frères.
Baptiste, l’aîné, qui était mon parrain, touchait à ses vingt-cinq ans. Louis en avait vingt-deux. Pour les sauver du service, mon père les avait assurés à un marchand d’hommes avant le tirage au sort.
Le service militaire, alors d’une durée de huit ans, semblait une calamité sans nom. Maman disait souvent, en parlant de mes frères, qu’elle préférerait les voir mourir que partir soldats. C’est que les partants, assez rares, victimes du sort et de la misère, gagnaient à pied leur garnison lointaine et ne reparaissaient généralement qu’à l’expiration de leur congé, après un nombre infini de déplacements et d’aventures. Or dans nos campagnes, on n’avait pas la moindre notion de l’extérieur. Au delà des limites du canton, au delà des distances connues, c’étaient des pays mystérieux qu’on s’imaginait dangereux et 66
En s’assurant avant le tirage, ça coûtait cinq cents francs à peu près, alors que si l’on s’exposait à être pris on ne s’en tirait pas à moins de mille ou onze cents francs. Maman, à force d’économie, rognant sur le sel, sur le beurre et sur tout, accumulant patiemment gros sous et petites pièces, était arrivée à rassembler les mille francs nécessaires à l’assurance préalable de ses deux aînés. Résultat dont elle se montrait heureuse et fière.
Mes frères épousaient les deux sœurs, les filles de Cognet, du Rondet. Louis ne s’était décidé qu’au dernier moment à demander la Claudine Cognet, car il avait plus près de chez nous une petite bonne amie avec laquelle il voulait bien se marier. Mais notre mère lui avait fait entendre qu’étant sans doute appelé à vivre toujours avec son frère, mieux valait qu’ils eussent les deux sœurs pour femmes: ce serait dans la communauté une garantie de concorde. Et comme elle avait sur lui beaucoup d’ascendant, elle finit par le ranger à son avis.
Comme j’étais trop jeune pour faire partie du cortège, on me fit rester à la maison le jour de la noce avec ma grand’mère et la Marinette. J’allai même garder les cochons comme de coutume, mais les ramenai de bonne heure sachant bien que, dans le remue-ménage général, on ne s’en apercevrait pas.
Le dîner se préparait sous la direction d’une cuisinière de Bourbon qu’aidaient maman, rentrée sitôt la fin de la cérémonie, la mère Simon, de Suippière, et la servante de la Bourdrie. Tout était sens dessus dessous. On avait monté les lits au grenier. Une grande table faite de planches posées sur des tré67
Ceux de la noce arrivèrent comme il faisait nuit. Ils avaient dansé tout l’après-midi, chez Vassenat l’aubergiste, entraînés par les deux musiciens: un vieux maigre qui manœuvrait avec conviction le tourniquet d’une vielle, et un joufflu au nez cassé qui jouait de la musette. Le déjeuner du matin pris hâtivement au Rondet, avant le départ pour Meillers, paraissait à tous vraiment lointain. Si bien que le dîner commença presque aussitôt.
La grande table se trouvant être insuffisante, on en dressa une petite pour les enfants, au coin de la cheminée. Il y avait les deux plus jeunes enfants de l’oncle Toinot, trois ou quatre de la parenté de mes belles-sœurs, puis des voisins: les deux gas de Suippière, le Bastien et la Thérèse, de la Bourdrie. Placé à côté de la Thérèse j’admirais ses joues fraîches et les quelques mèches de ses cheveux blonds que n’emprisonnait pas son bonnet d’indienne. Mais cet envahissement d’étrangers m’intimidant plus encore qu’à l’ordinaire je ne lui faisais guère d’avances. Mes compagnons de table n’étaient d’ailleurs pas plus loquaces que moi. Si nous restions quasi silencieux, nous n’en faisions pas moins honneur aux plats. Maman vint s’installer avec nous, s’occupa de nous surveiller, de nous servir, ce en quoi elle eut bien raison, car, sans elle, nous nous serions certainement trop bourrés.
A la grande table, par contre, les conversations allaient s’animant. Tout le monde parlait fort. Et plus fort que tous s’exprimait l’oncle Toinot qui plaçait son drame de guerre réservé aux grandes occasions: il s’agissait d’un Russe par lui «occis».
«68
«Francis bono!… Francis bono!…» suppliait-il.
«Ça voulait dire «Bon français» et le regard ajoutait: «Ne me tue pas!…»
«Mais avec la misère qu’on avait par ce froid du diable et rien à bouffer que des morceaux de cheval mort tout crus quand on en pouvait attraper, on se foutait bien de la pitié! Je n’eus qu’une pensée féroce: «Oh ça, mon vieux cochon, tu peux «chialler». Tu ne m’aurais pas ménagé, toi, si je ne t’avais pas vu à temps.» Et v’lan! ma baïonnette le traverse comme un pain de beurre!»
Un frisson d’horreur courut autour de la tablée, un instant silencieuse. Tous les regards se portèrent sur cet homme qui avait tué un homme! Lui jouissait de son triomphe. Il but deux verres de vin et, pour retenir l’attention, se mit à chanter des chansons de l’armée, très malhonnêtes, qui faisaient rougir les filles, déchaînaient de gros rires et nous intriguaient, nous, les enfants, si bien que la grand’mère lui reprocha de n’être 69
La porte extérieure s’ouvrit sous une poussée brusque. Une dizaine d’individus drôlement attifés entrèrent à la file et se mirent à crier, à gesticuler, multipliant contorsions et grimaces. Ils avaient d’énormes nez postiches dans des figures enfarinées, des costumes hétéroclites, partie hommes et partie femmes. Quelques-uns, avec du noir de charbon, s’étaient fait des moustaches et des rayures par tout le visage. La même exclamation sortit de cinquante bouches:
«Les masques!… Voilà les masques!…»
C’était la coutume de cette époque: à tous les dîners de noce, les jeunes gens du voisinage se présentaient ainsi déguisés, sous le prétexte d’amuser les invités.
Ils continuaient à faire les fous, embrassant les filles qu’ils blanchissaient de farine et noircissaient de charbon. On leur offrit du vin et de la brioche. Après qu’ils eurent bu et mangé, ils se mirent à danser dans l’étroit espace libre avec des entrechats formidables qui soulevaient leurs jupes, des hurlements de sauvages.
Mais les convives commençaient à s’ennuyer à table. Mon père alluma la lanterne; au travers de la cour boueuse, tout le monde le suivit jusqu’à la grange où vite un bal s’improvisa. Dans un coin, sur un entassement de bottes de paille, s’installèrent le vieux maigre avec sa vielle et le joufflu au nez cassé avec sa musette. La lanterne accrochée au milieu, très haut, donnait une clarté bien pauvre et, dans la demi-obscurité, les danseurs avaient un air inquiétant de spectres. Peu leur importait d’ailleurs: masques et convives tournaient à qui mieux mieux ou s’agitaient en cadence dans les multiples figures de la bourrée. Adossés au tas de gerbes, les vieux regardaient en causant et parfois même faisaient la leur. Nous, les gamins, courions au travers des danseurs, nous poursuivant, 70
«Il faut danser, les petits: c’est une bonne occasion pour apprendre.»
Et comme nous baissions la tête sans répondre, mon parrain reprit:
«Allons, Tiennon, attrape la Thérèse et fais-la tourner…»
Il y mit de l’insistance, et malgré notre confusion il nous fallut partir. La tête nous vira bien un peu; nous donnions dans les grands qui nous rejetaient à droite et à gauche; mais nous allâmes jusqu’au bout quand même, et quand ce fut fini, voyant les autres embrasser leurs danseuses, je mis deux gros baisers sur les joues roses de la Thérèse, ce dont mon parrain me taquina fort. Mais ce premier essai m’avait donné de l’audace et je me mêlai ensuite à presque toutes les danses.
La lanterne ayant usé son combustible s’éteignit soudain, et dans la grange enténébrée ce furent des cris d’effroi et de gaîté, des bousculades, des rires – coupés d’exclamations ironiques.
«Baptiste, gare ta femme!
– Louis, je te vole la Claudine!
– Pauvres jeunes mariés, où en sont-ils?»
La première surprise passée, les chuchotements, les bruits d’embrassade se multiplièrent; des baisers anonymes autant qu’audacieux provoquaient des cris effarouchés, des fuites éperdues, des supplications, des soupirs.
Sur l’ordre des mariés, je fus à la maison quérir de la lumière. Les vieux qui, depuis un moment, avaient quitté le bal y étaient attablés de nouveau, buvant, chantant, s’empiffrant de volaille rôtie. L’oncle Toinot, tout à fait ivre, dormait comme un sonneur, le front sur la table.
La grange éclairée à nouveau, les danses reprirent, se continuèrent jusqu’à deux heures du matin. Seulement les jeunes mariés avaient filé plus tôt, en douceur, pour gagner Suippière 71
Les jeunes garçons voulurent rester debout par bravade. Ayant bu et mangé à satiété, ils se répandirent dans la cour et firent mille sottises – comme de cacher les outils, de démonter l’araire, de bousculer le char à bœufs dans l’abreuvoir, d’enlever des jougs les liens de cuir et de s’en servir pour lier Médor sur la brouette qu’ils suspendirent aux branches hautes d’un poirier. Si lamentablement gémit le pauvre chien que mon père dut se lever pour le libérer, non sans peine. Cependant que les héros clôturaient leurs exploits en plaçant sur le chemin des mariés de grands bâtons fourchus, dont je ne compris pas à ce moment le sens. Au jour, rentrés à la maison, ils harcelèrent ma mère déjà levée pour obtenir de la «soupe frite». Tout cela entrait dans les traditions du moment, un peu modifiées depuis quant aux détails – le fond restant le même.
Le cortège se reforma vers neuf heures pour aller chercher les mariés, et il y eut de beaux rires à leurs dépens quand on passa à proximité des emblèmes. Mais je ne fus pas témoin de la scène, ayant dû aller garder les cochons comme si de rien n’était. Quand je revins, le déjeuner s’achevait dans une gaîté un peu factice. La fatigue se lisait sur les figures tirées aux gros yeux somnolents. Il y eut encore une petite sauterie dans la grange – courte et sans entrain d’ailleurs, mise à part la ronde finale du «torchon».
Et les invités se retirèrent avant la nuit emportant des restes de galette et de brioche offerts par maman.
Il y eut bien du mal ensuite, plusieurs jours durant, pour remettre toutes choses en place.
VIII
72
Je commençai alors à me familiariser avec toutes les besognes. En fin d’hiver et au commencement du printemps, voire jusqu’en mai alors qu’on labourait les jachères à ensemencer en octobre, je devins toucheur de bœufs ou «boiron». J’amenais d’ailleurs les cochons qui, s’occupant à chercher des vers dans le sillon en cours, demeuraient à peu près sages.
Nous venions à neuf heures, après le pansage du matin – mon parrain et moi – et restions jusqu’à trois ou quatre heures de l’après-midi. Une longue gaule aiguillonnée me servait à diriger les bœufs qui s’appelaient Noiraud, Rougeaud, Blanchon et Mouton. Les deux premiers appartenaient à cette 73
Je comptais souvent le nombre des sillons labourés au cours de l’attelée, supputant, par comparaison au travail des jours précédents, quand viendrait l’heure de partir. En arrivant à la bouchure dans laquelle s’ouvrait la barrière ou «claie» du champ, j’épiais à la dérobée la physionomie de l’aîné – presque toujours impénétrable, et je devais retourner les bœufs, faire un long tour encore, au bout duquel m’attendait une nouvelle déception plus profonde de toute la croissance de mon espoir. D’ailleurs, le plus souvent, mon parrain attendait pour partir qu’on appelât de la maison: car il n’avait pas de montre et, par les temps sans soleil, rien ne pouvait le régler que la besogne accomplie ou le degré de faim qu’accusait son estomac. A cause de l’éloignement des villages, nous enten74
Par beau temps, les séances se passaient avec un minimum d’ennui; mais aux mauvais jours, vraiment ça n’en finissait plus. Il me souvient d’un mois de mars où nous labourions dans le champ des châtaigniers, le plus éloigné de nos champs. Le vent assez fort tirait de Souvigny, c’est-à-dire du nord-est. Et il passait des bourrasques avec des averses froides, des giboulées de grésil et de la neige quelquefois. Ces fouaillées-là traversaient mes vêtements, m’enveloppaient d’un suaire glacé; mes mains se teintaient de violet. Un jour que nous étions douchés plus que de raison, des frissons me secouèrent qui n’étaient pas seulement dus au froid. J’avais le front brûlant, l’estomac lourd et de continuelles envies de bâiller. Je me plaignis à mon parrain, parlant de m’en aller. Mais il n’y voulut pas consentir. Cependant une averse plus violente nous ayant immobilisés un instant dans le creux d’un vieux chêne, il prit la peine de m’examiner. Me voyant soudain très pâle et soudain d’un rouge anormal: «Va-t’en bien vite, me dit-il, tu as la fièvre!»
Mes jambes flageolaient, molles et fatiguées; j’eus de la peine à gagner la maison. On me fit tout de suite coucher.
Le lendemain, à la suite d’une bonne suée, j’avais par tout le corps une éruption de petits boutons rouges. Il me souvient que maman me recommandait sans cesse de rester bien couvert sous peine des pires catastrophes…
Après une quinzaine, quand je pus repartir dans les champs, la rougeole passée, avril rayonnait. Il y avait du soleil, de la verdure, des oiseaux chanteurs. Les bouchures se paraient de jeunes feuilles et les cerisiers s’épanouissaient en une délicieuse floraison blanche. La nature en joie semblait fêter ma guérison. Je trouvai du bonheur à circuler, à vivre.
L’hiver d’après mes quinze ans, ayant cessé tout à fait de 75
Les années précédentes, quand j’allais au champ dans la neige, j’enviais les batteurs en grange. Mais quand je dus faire le métier à mon tour, je m’aperçus que ce n’était pas tout rose non plus, que, si l’on conservait les pieds secs, on se fatiguait joliment les bras et qu’on avalait par trop de poussière.
Le battage à cette époque où tout s’écossait au fléau, durait depuis la Toussaint jusqu’au carnaval, voire même jusqu’à la mi-carême, sans interruption presque, sauf quelques journées chaque mois, quand la lune était bonne, pour couper les bouchures, ébrancher les arbres. Dans la journée, l’on battait seulement entre les deux pansages; mais on se reprenait à la veillée. Mon début coïncidant avec une année d’abondante récolte, nous battions chaque soir jusqu’à dix heures à la lueur d’une lanterne. Je ne connais pas de begogne plus énervante que celle-ci. Manœuvrer le fléau, du même train régulier, pour conserver l’harmonie obligée de la cadence; ne pouvoir disposer d’une seconde pour se moucher, pour enlever le grain de poussière qui vous fait démanger le cou – quand on est encore malhabile et non habitué à l’effort soutenu, c’est à devenir enragé! Je n’avais de plaisir que les jours de vannage, quand le gros tas de mélange gris diminuant peu à peu s’engouffrait en entier de la trémie dans le tarare, et que je plongeais mes mains avec délices dans l’amas de grain propre d’une belle couleur d’or…
Les séances de nettoyage des étables, le samedi matin, étaient bien dures aussi. C’est avec Louis que j’effectuais ce travail. Nous avions une grosse civière ou «bayard» de chêne que je trouvais déjà lourde sans qu’elle fût chargée. Munis chacun d’un «bigot[1] », nous piquions avec force dans la 76
«Nous en mettons encore un peu, hein? Tu porteras bien; c’est là que nous allons voir si tu es un homme.»
Tenant à me montrer homme, je consentais à laisser grossir le chargement tant et si bien qu’il m’en craquait dans les reins lorsqu’on soulevait… Au début, je m’en tirais pourtant vaille que vaille. Mais après un moment, j’étais en nage et suffoquant. Mes nerfs fatigués, détendus ne pouvaient plus serrer assez les poignées du «bayard» qui m’échappait dans le parcours de l’étable à la pelote de fumier de la cour. On avait beau ensuite modérer le chargement: à tout propos une nouvelle échappade survenait. Alors mon père – ou mon parrain – venait me remplacer, non sans une pointe ironique. Et je m’éclipsais, mécontent, froissé, rageur.
J’ai remarqué depuis que tous les débutants connaissent ces ennuis-là. Quand on commence à travailler, on a tout de suite le désir de faire aussi bien que les grands; mais on manque de force, d’adresse et d’expérience. Les autres font sonner bien haut leur supériorité, conséquence de leur âge; et l’on souffre de leurs railleries sans indulgence.
[1] Fourche recourbée en forme de crochet.
IX
M. Fauconnet venait chez nous tous les quinze jours à peu près, à cheval ou en voiture, selon l’état des chemins. Les femmes se précipitaient pour tenir sa monture, appelaient bien vite mon père qui s’empressait d’ac79
M. Fauconnet tutoyait tout le monde, jeunes et vieux, hommes et femmes. Dans ses moments de grosse jovialité, il allait jusqu’à décoiffer ma grand’mère qui portait ces chapeaux en trois parties – un cône et deux volutes renversées – dits «chapeaux à la bourbonnaise» que commençaient à dédaigner les jeunes.
«Eh bien, tu te maintiens, petite mère? Mais oui, tu as encore bonne mine; tu vivras au moins jusqu’à quatre-vingt-dix ans. Avec ces chapeaux-là, toutes les femmes devenaient vieilles; elles font mal de les changer; les nouveaux sont trop plats; ils ne gardent pas du soleil.»
A ma mère il disait:
«Ta volaille marche, cette année, Jeannette? Je constate que les poulets ne manquent pas; j’en vois plein la cour. Surtout ne leur fais pas manger la farine des cochons et ne leur laisse pas gaspiller le grain dans les champs!»
Il tapotait le ventre de mes belles-sœurs, leur demandant si ça n’allait pas venir: et, à l’époque où elles étaient enceintes, il constatait complaisamment que ça viendrait bientôt. Il prenait par le menton ma sœur Catherine lui disant qu’elle était gentille et qu’il la voulait engager comme bonne.
«Et toi, brigand d’Auvergne, tu deviens aussi long qu’une grande perche», me disait-il.
Il m’appelait «brigand d’Auvergne» en souvenir du jour où j’avais laissé pénétré les moutons dans le trèfle pour m’être allé promener dans la forêt avec le scieur de long auvergnat.
Les mauvaises années, mon père lui adressait force plaintes et lui demandait une diminution de charges. A quoi il répondait:
«Tu te fais toujours du mauvais sang, Bérot: tu ne feras 80
Lorsqu’il s’agissait, à la Saint-Martin, de régler les comptes de l’année, on s’efforçait de se rappeler à quelle foire on avait vendu des bêtes et à quel prix. Mais personne ne sachant faire un chiffre, il était difficile de se remémorer tout cela de tête, et plus encore de faire les totaux, de déterminer quelle somme exacte restait comme bénéfice. Attentifs, graves, les yeux brillants, mon père, ma mère et mes frères comptaient de compagnie:
«A une foire de Bourbon, en hiver, sept cochons à vingt-trois francs…
– Ça fait cent soixante et un francs», disait Louis, très habile.
Ma mère ne s’en rapportait pas à lui du premier coup:
«Tu dis cent soixante et un… Est-ce bien ça?… Voyons: sept fois vingt-trois… prenons d’abord sept pièces de vingt francs qui font… qui font… les cinq font cent, les deux quarante: cent quarante francs; il reste sept pièces de trois francs qui font vingt et un; cent quarante et vingt et un font bien cent soixante et un. C’est juste. Après?»
Mon père ayant eu le temps de songer reprenait:
«Nous en avons vendu d’autres le mercredi des Cendres, au Montet. Il y en avait cinq. C’étaient des gros… à trente-huit francs dix sous, je crois bien.»
Alors on se remettait à décomposer:
«Cinq pièces de trente francs, cinq pièces de huit francs, cinq pièces de dix sous…»
Cela durait des soirs et des soirs. Lorsqu’on touchait au but il fallait souvent, par oubli des premiers chiffres, tout recommencer. De quoi désespérer d’aboutir jamais… On finissait 81
M. Fauconnet, au jour du règlement, avait vite tranché les questions, lui. Il disait, son papier à la main:
«Les achats se montent à tant, les ventes à tant; il te revient tant, Bérot…»
Les mauvaises années, cette somme était insignifiante; il y eut même déficit à deux ou trois reprises. On ne touchait jamais plus de deux ou trois cents francs. Souvent mon père, ayant espéré mieux, risquait une observation:
«Monsieur, je croyais pourtant avoir à toucher davantage…»
Le visage du maître prenait tout de suite un mauvais plissement:
«Comment davantage? Est-ce que tu me prends pour un voleur, Bérot? S’il en est ainsi je vais te prier de chercher un autre maître qui ne te vole pas.»
Et le pauvre homme, alors, très humblement:
«Je ne veux pas dire cela, monsieur Fauconnet, bien sûr que non!
– A la bonne heure, parce que, tu sais, les laboureux ne manquent pas: après toi, un autre.»
Si la différence s’accusait trop considérable, Fauconnet daignait expliquer un report au compte prochain des ventes du mois d’octobre «pour le cas où la campagne future serait moins satisfaisante», expliquait-il. Cela lui laissait pour l’année entière la jouissance de cet argent qu’il aurait dû nous partager aussitôt. Mais bien entendu il fallait accepter de bonne grâce cette combinaison fantaisiste autant qu’illégale, sous peine d’être mis à la porte…
X
82
Or, je voyais que mes camarades de catéchisme commençaient à aller boire bouteille chez Vassenat, et ça m’ennuyait de n’avoir pas d’argent pour les accompagner. Le second dimanche avant le carnaval – dimanche des garçons[1] – il était de tradition pour les jeunes de bien s’amuser. Étant dans ma dix-huitième année, j’osai ce jour-là demander un peu d’argent. Mon père eut un soubresaut et gémit:
«Qu’en veux-tu faire? Si jeune que ça, mon Dieu!»
Ma mère, intervenant, déclara qu’il n’y aurait plus moyen de suffire si je voulais me mettre déjà à manger de l’argent. Je finis pourtant par obtenir quarante sous.
Là-dessus, je pars content comme un roi, la tête haute et faisant bouffer ma blouse avec orgueil. Après la messe, au lieu de m’esquiver, j’aborde franchement Boulois, du Parizet, 83
A la suite de la salle d’auberge, il y avait une salle de danse où préludèrent bientôt le vieux maigre avec sa vielle, et le joufflu au nez cassé avec sa musette. Je m’y rends avec les autres. Les filles entraient par une porte latérale donnant sur une ruelle. Par-dessus leurs grosses robes de bure, elles portaient de petits châles gris ou bruns croisés sur la poitrine et tombant en pointe derrière le dos. Leurs bonnets de lingerie blanche disparaissaient sous des chapeaux de paille ronds, sans bords, garnis de velours noir, avec des brides flottantes. Thérèse Parnière était là, belle fille de seize ans, toujours blonde et fraîche, très développée. Familier avec elle plus qu’avec aucune autre, je la demande pour danser – elle ne dit pas non –. Je tiens ma place, me lance comme un ancien. Et Thérèse reste ma cavalière pendant toute la durée du bal. Entre les danses je rejoins Boulois et les autres; nous regagnons dans la salle d’auberge la petite table où s’alignent nos litres vides; nous buvons une rasade en devisant gaîment, et repartons aux premiers accords de la vielle.
Vers cinq heures, quand s’esquivèrent les dernières filles, nous nous trouvons avoir très faim et demandons du pain et du fromage. Le temps de vider deux nouveaux litres et tout fut englouti. On s’offre le café, puis la goutte. Jamais je n’avais bu autant. Je vois comme en un rêve l’agitation de la salle, les groupes qui, autour des tables, lèvent leurs verres et «font du potin». Lorsqu’on se lève enfin pour partir, je ne me sens pas bien stable. Mais Boulois a la bonne idée de me saisir par le 84
Chez nous, je pénètre avec fracas dans la cuisine enténébrée – tout le monde couché dès huit heures –. Je bute dans un banc qui s’affale à grand bruit et me prends à monologuer:
«Eh ben, quoi, on dort déjà? C’est pas une vie… Pas sommeil, moi!»
Les deux petits de mon parrain et les trois de mon frère Louis s’éveillent en criant. Maman se lève ainsi que ma belle-sœur Claudine: je cherche à les embrasser.
«Il est soûl!» déclarent-elles de compagnie.
La mère me prépare à manger en gémissant, parce que j’ai dépensé si bêtement ce pauvre argent qui donne tant de peine à gagner. La Claudine donne le sein à son petit dernier, puis le remet dans son berceau et, tout en le berçant, chante pour l’apaiser:
«Dodo, le petit, dodo…
Le petit mignon voudrait bien dormir,
Son petit sommeil ne peut pas venir.
Dodo, le petit, dodo…»
Mais ni les reproches de ma mère, ni ses regrets, ni la mélopée de ma belle-sœur, ni les cris de l’enfant ne peuvent m’émouvoir. Je fais le pantin plus que de raison et tiens tout le monde éveillé pendant une grande heure. Après quoi, m’étant couché, je dors profondément jusqu’au matin.
Au travail, le lendemain, mes frères se gaussèrent à cause de ma triste mine et parce qu’il me fallut aller boire au fossé, tellement j’avais la bouche chaude.
Je n’eus pas l’occasion de recommencer de si tôt. A Pâques, on m’octroya vingt sous seulement. Il me fallut attendre la fête patronale, en juin, pour rattraper une autre pièce de quarante sous.
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Pour les vijons, on choisissait autant que possible un carrefour ombreux et gazonné à souhait où se réunissaient dans l’après-midi du dimanche jeunes filles et jeunes garçons. Il venait même des gens mariés, des vieillards, des enfants – tous ceux, en un mot, qui se trouvaient de loisir. Quand on pouvait avoir un «berlironneur» quelconque, on dansait agréablement autant qu’on en avait envie: les vieux même faisaient leur bourrée. S’il n’y avait pas de musiciens, les plus dévoués chantaient ou sifflotaient des airs; et ça marchait tout de même. En plus des danses on avait la ressource des petits jeux. On formait un grand cercle au milieu duquel s’agitait une victime aux yeux bandés qui n’était délivrée qu’après avoir deviné qui lui faisait face, qui lui frappait dans la main, ou autre chose dans le même genre. On faisait donner des gages, ce qui permettait d’embrasser les filles. Enfin, pour les hommes sérieux à qui ces plaisirs-là semblaient trop enfantins, il y avait un jeu de quilles où s’organisaient de longues parties. Les amoureux, par exemple, ne pouvaient guère s’isoler: trop de monde, la chose eût été aussitôt remarquée et commentée sans bienveillance. Tout se passait sagement à ces réunions de grand jour.
Les veillées d’hiver donnaient souvent plus de liberté. On prenait rendez-vous un dimanche dans tel domaine et le dimanche suivant dans tel autre. On y dansait, on y jouait, on y riait. Quelquefois, quand ceux de la maison voulaient bien faire les choses, ils offraient une poêlée de châtaignes en fin de soirée. Au départ, sur les minuit, on avait parfois la chance de servir de guide, dans l’obscurité, à l’élue de son cœur, ce qui était tout à fait charmant.
86
Ce dimanche-là, il y avait veillée à Suippière et je m’y étais rendu seul de chez nous: – Catherine, souffrante, n’avait pas voulu m’accompagner et mes frères depuis leur mariage ne sortaient plus que très rarement. De la Bourdrie, il n’y avait que Thérèse et son frère Bastien. Je prévoyais bien qu’à l’heure du départ Bastien voudrait accompagner la plus jeune des Lafont, de l’Errain, sa bonne amie de longue date. Je me permis de lui dire en confidence qu’il serait embarrassé à cause de sa sœur.
«Eh bien, reconduis-la donc!», s’empressa-t-il.
Je lui avouai que ce serait mon plus cher désir. Il se mit à rire et reprit:
«Tu n’as qu’à lui demander, badaud, elle sera bien contente.»
Ainsi encouragé, comme nous dansions une polka, je glissai en douce à Thérèse:
«Veux-tu de moi pour conducteur, ce soir?
– Mais oui, si tu veux, fit-elle sans hésiter. Autant toi qu’un autre.»
Selon l’usage, la veillée se termina vers minuit. Tous les invités sortirent ensemble, et dans la cour on se divisa par maisonnées ou par groupements sympathiques. Je rejoignis Thérèse qui, à dessein, s’éloignait de son frère, et nous pénétrâmes 87
Je gardais le silence, très ému par la nouveauté de la scène. Thérèse dit:
«Il ne fait pas bon s’en aller; il fait aussi noir que dans le cul d’un four. Vrai, on aurait quasi peur…
– Oh bien, quand on est deux…», fis-je timidement.
Et, sur sa joue fraîche, je posai mes lèvres d’un geste brusque.
Il me sembla que mon audace ne l’avait point trop surprise. Pourtant, comme je faisais mine de vouloir l’arrêter:
«Finis donc, va, grand bête!» dit-elle d’un ton plus condescendant que fâché.
Du bras gauche je lui enlaçai la taille, ma main libre emprisonnant les siennes.
«Il y a bien longtemps, Thérèse, que je souhaitais une occasion comme ça pour te proposer de devenir ton bon ami…
– Tu en seras bien avancé… Tu ne veux pas te marier encore, je pense?
– Peut-être sans bien tarder, va…»
Enserrant plus fort et sa taille et ses mains, d’un mouvement brusque je l’obligeai quand même à faire halte:
«Tu voudras, dis?
– Quoi?
– Te marier avec moi?»
Et, fou de désir, sans lui donner le temps de répondre, je l’embrassai de nouveau, longuement. Mes lèvres cherchèrent ses lèvres…
88
«Finis, je t’en prie», reprit-elle d’une voix plus faible, quasi suppliante.
Mais elle ne put éviter ma caresse; nos lèvres se scellèrent en un baiser délicieux. Tout près, avec un air de nous narguer, une chouette poussa des hululements lugubres. Nous repartîmes à pas plus vifs, troublés beaucoup tous les deux de cette première manifestation d’amour et péniblement impressionnés par les cris de mauvais augure de l’oiseau nocturne.
La bruine s’était remise à tomber, dense et froide. Elle humectait la cape de bure de ma compagne; elle dégoulinait sur ma grosse blouse de cotonnade, et sur nos mains unies, chaudes de fièvre, elle mettait son contact glacé.
Le champ traversé, il nous fallut, par un échalier, franchir la bouchure qui le séparait du pré de la Bourdrie. Il faisait tellement noir que nous eûmes de la peine à trouver cet échalier. Je le passai d’abord et, comme le pré était en contre-bas, je reçus Thérèse dans mes bras au pied du pieu crochu qui servait d’accès pour monter et d’échelon pour descendre. Je pensais m’autoriser de ce service pour une nouvelle étreinte, mais elle se dégagea si vite que je n’eus même pas le temps de l’embrasser. Tout au long du pré humide nous allâmes très sagement, presque silencieusement. Un bout de très mauvais chemin ensuite où il nous fallut passer à la file sur une rangée de grosses pierres assez éloignées l’une de l’autre. Pour faire le brave, et malgré que le sentier ne me fût guère familier, je voulus aller le premier. Las! bien qu’avançant avec précaution, je manquai l’une des pierres et m’enfonçai dans une flaque jusqu’à mi-jambe. Je me tirai de là tout penaud, le pantalon ruisselant, la jambe transie, cependant que ma compagne, sans souci des flaques qui l’avaient éclaboussée, riait de l’aventure. Dans la cour nous nous rapprochâmes, bien 89
Je regagnai, fiévreux, le Garibier. Une exubérance de vie me soulevait. Par cette nuit d’hiver sombre, venteuse et pluvieuse, j’avais du ciel bleu plein le cœur…
Thérèse devint ainsi ma bonne amie attitrée. Je n’eus pas crainte d’afficher mes préférences pour elle aux autres veillées de cet hiver-là, aux vijons de l’été suivant, non plus qu’au bal de l’auberge Vassenat, les jours de fête. J’allais même la trouver dans les pâtures, les dimanches où il n’y avait pas prétexte à assemblement, et nous passions de longues heures seul à seule au long des grosses bouchures parfumées et discrètes, complice des amoureux. Nos relations se bornèrent pourtant à des mignardises innocentes, aux baisers, aux effusions de lèvres du premier soir. Jeunes et naïfs tous deux, la timidité, la pudeur, la crainte des suites nous empêchèrent d’aller jusqu’à la consommation de l’amour. J’avais d’ailleurs l’intention bien arrêtée d’en faire ma femme.
[1 ]Il y avait auparavant «le dimanche des vieux», «le jeudi des vieilles» et à la suit «le jeudi des filles».
XI
A dix-neuf ans il me fallut quitter cette ferme du Garibier où s’était écoulée ma jeunesse.
M. Fauconnet, à la suite d’une scène violente avec mes parents, leur donna congé. Mon père proposait de vendre une des truies avec ses petits, parce qu’il n’y avait guère de nourriture cette année-là. Mais le maître était d’avis de la garder et de laisser grossir les petits.
«Nous achèterons du son», fit-il.
90
«Ainsi vous me prenez pour un voleur!» fit-il, selon sa coutume.
Mon père sortit de sa passivité ordinaire:
«Eh bien! oui, là, vous êtes un voleur!»
Et de parler des bœufs gras et de citer d’autres choses anciennes en s’efforçant à des preuves. Il répéta, appuyé par maman:
«Oui, oui, vous êtes un voleur! Si vous aviez agi honnêtement j’aurais peut-être trois ou quatre mille francs devant moi alors que je n’ai pas le sou. Oui, vous êtes un voleur!’’
Fauconnet, malgré son toupet, blêmit. Son visage glabre eut des plissements très accentués. Furieux, il se prit à menacer:
«Vous viendrez raconter cela devant les juges, mes agneaux! Je vais vous poursuivre pour injures et atteintes à l’honneur; vous ne savez pas ce qui vous pend au nez, soyez sûrs… En attendant, Bérot, cherche un autre domaine, vieux malin!»
Il sortit en vitesse, attela seul son cheval et, en partant, cria de nouveau:
«Vous saurez comment je m’appelle, attendez un peu.»
91
«Les hommes de loi vont tout nous prendre; ils feront vendre aux enchères le mobilier et les instruments. Ah! mon Dieu!…»
Terreurs vaines cependant: Fauconnet se garda de porter plainte: – au fond, malgré la supériorité de sa situation, lui aussi avait peut-être peur des juges. Il s’en tint à nous faire, jusqu’à la Saint-Martin, toutes les misères possibles, exigeant que les conditions du bail fussent suivies à la lettre, nous empêchant de faire pâturer les trèfles, de façon à nous forcer à un achat de foin et à laisser un cheptel en mauvais état. Il agit de telle sorte que mon père fut redevable à la sortie d’une somme qu’il ne put fournir. Le maître alors s’empressa de faire mettre une saisie sur la récolte en terre qu’il garda toute. C’est à lui seul que profita notre travail de la dernière année.
Quand je le vis par la suite mettre ses fils dans les grandes écoles, faire de l’aîné un médecin, du second un avocat, et du troisième un officier; quand je le vis plus tard acheter à Agonges un château et quatre fermes, vieillir et mourir dans la peau d’un gros propriétaire terrien – possesseur d’un demi-million tout au moins, et considéré en conséquence – je compris mieux combien l’épithète de «voleur» lui avait été justement appliquée. C’est bien en spéculant sur l’ignorance de ses sous-ordres qu’il avait pu édifier cette fortune. Car il était 92
XII
Après bien des démarches, mon père finit par trouver un autre «endroit» comme on dit. C’était à Saint-Menoux, en direction de Bourbon. Cette ferme, dénommée «la Billette», venait d’être achetée par un pharmacien de Moulins, un certain M. Boutry. Et celui-ci, ayant cédé son fonds, vint s’installer presque en même temps que nous dans la maison de maître – une grande bâtisse carrée à un étage dans un jardin spacieux, qu’un mur séparait de notre cour.
Sous bien des rapports nous étions mieux qu’au Garibier. Les bâtiments n’étaient qu’à deux cents mètres de la grande route que bordaient plusieurs de nos champs. Nous voyions passer des cavaliers, des piétons, des voitures; cela nous changeait de notre vallon sauvage de là-bas. Rien à dire du logement ni des terres. Mais ce qui nous sembla bientôt gênant, presque insupportable, ce fut la présence constante du maître.
M. Boutry n’était pas un mauvais homme et je mettrais ma main au feu qu’avec lui les comptes furent toujours sincères. Seulement, méticuleux et tatillon par nature, il avait le tort de prendre au sérieux son rôle de propriétaire gérant. Il aurait voulu nous faire accepter en bloc les théories qu’il puisait dans les livres d’agriculture. Or ces théories, peut-être sages par certains côtés, étaient si contraires aux habituelles façons de faire que bien souvent, lorsqu’il les développait, nous lui éclations 93
«Voyez, il serait préférable de labourer à telle époque et de telle façon. Ou bien: – Vous mettez trop peu de semence. Ou bien encore: – Il faut donner telle ration à vos bœufs.»
Je me rappelle d’un jour où il vint nous trouver, mon parrain et moi, alors que nous labourions une jachère. Il pouvait être dix heures du matin au mois de mai: le soleil tapait fort. M. Boutry dit, très affairé:
«Baptiste, Baptiste, quand il fait chaud comme cela il ne faut pas garder les bœufs trop longtemps, trois heures au maximum. Si l’on prolonge au delà de cette limite, il peut en résulter des accidents fort graves. J’ai lu cela hier dans un traité d’agriculture très bien fait.»
Il passa sur le dos des bêtes sa petite main d’apothicaire fine et blanche.
«Voyez, ils sont déjà en sueur; leurs flancs battent; de la mousse écumeuse sort de leur bouche; ils en viendraient à tirer la langue… Il va falloir les dételer, Baptiste.»
Mon parrain haussa les épaules.
«Nous ne verrions pas le bout de notre ouvrage, Monsieur, si nous ne les gardions que trois heures à chaque attelée. Par les temps de chaleur, bien sûr que leurs flancs battent et qu’ils tirent la langue, ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Nous aussi, nous avons chaud.»
Il s’exprimait d’un ton rude, en notre langage incorrect de la campagne, et cela contrastait avec l’affabilité du maître et son pur français.
«C’est une erreur: il peut en résulter des accidents fort graves, vous dis-je… Ne les gardez pas trop longtemps.
– 94
– Comme les autres jours!» ajoutai-je malicieusement.
M. Boutry comprenant qu’on se moquait partit très mécontent.
«Vieux serin, va! t’as pas fini de nous embêter, monologua mon parrain en le voyant s’éloigner. Que c’est rasant d’avoir toujours ce vieux birbe sur le dos!»
La politesse, la déférence nous faisaient bien défaut, comme on voit. Pourtant, au Garibier, avant la rupture, nous savions nous montrer empressés à l’égard de Fauconnet. Mais Fauconnet ne venait que deux fois par mois; puis, connaissant la vie rurale, il témoignait comme gérant de capacités incontestables. Enfin il savait parler en maître. Tandis que Boutry, exprimant d’un air de prière les idées de ses livres, nous semblait ridicule; et puis, dame, il était toujours là…
De par les conditions du bail, nous étions astreints pour le service particulier du bourgeois à pas mal de petites besognes: car il n’avait pas de domestique mâle. Nous devions soigner son cheval, nettoyer sa voiture, atteler et dételer quand il allait en route, faire son jardin et casser son bois. Il eût aimé, je pense, que nous prévenions ses désirs, que nous nous prêtions au moins de bonne grâce à l’accomplissement de ces corvées. Et, certes, avec son caractère, nous eussions gagné à faire ainsi, à demander chaque matin, par exemple, si Monsieur allait en route dans la journée et à quelle heure, s’il y avait quelque chose à faire au jardin et ainsi de suite. Mais, au lieu de cela, mon père lui répétait sans cesse qu’il était très ennuyeux de passer de longues heures chez lui alors qu’on avait tant à faire ailleurs. Il ignorait absolument, le père, l’art de la dissimulation, si nécessaire dans la vie. Au printemps surtout, le bêchage du jardin «le mettait en rogne» parce qu’à cette époque l’ouvrage abondait chez nous. Au moment de la 95
«Oh M’sieu, ça va t’y nous r’tarder! J’voulions faire ça ou ça – finir de rentrer le foin d’un pré, terminer le liage d’un champ de blé, édifier une meule. – J’aurions déjà peiné d’en voir le bout.»
Presque toujours ma mère renchérissait, ou bien mes frères. Alors le maître:
«Mais il n’y en a pas pour longtemps, mes amis. C’est l’affaire d’un tout petit moment… Vous m’aurez vite fait ça, mon brave Bérot.
– Plus longtemps qu’ou pensez, allez, M’sieu… Ça va bien nous embrouiller, j’vous en réponds», reprenait mon père.
Ces doléances ennuyaient l’ex-pharmacien. Il n’osait plus venir nous déranger, fors les cas d’absolue nécessité; et alors il se faisait très humble, comme s’il eût demandé service à des indifférents – un air de chien battu…
Du côté des femmes, les choses allèrent bientôt plus mal encore. Madame Boutry, maigre pimbêche sur le retour, était loin d’être aussi accommodante que son mari. D’un ton sec et dédaigneux elle disait à maman:
«Jeannette, vous m’enverrez quelqu’un demain pour la lessive. Ou bien: – Je compte sur Catherine dimanche pour aider la bonne; j’aurai du monde.»
Cela n’admettait pas de réplique.
Et méfiante à l’excès. Les volailles, les fruits étant à moitié au même titre que le reste, elle comptait fréquemment les poussins et venait souvent chez nous à l’heure des repas pour inspecter la table d’un regard soupçonneux. Les jours de marché, elle se trouvait là comme par hasard au départ de ma mère, craignant sans doute que les paniers ne contiennent des denrées soustraites à la communauté. Bref, elle passait grosse 96
Un jour, madame Bourtry ayant fait observer à la Claudine que des prunes avaient dû être soustraites au gros prunier du bas de la cour, celle-ci, qui n’était pas toujours commode, lui fit une réponse un peu vive:
«Ma foi, que voulez-vous que je vous dise… J’ai autre chose à faire que de rester là pour les garder.»
Un autre jour, nouvelle algarade à propos de deux poulets disparus, probablement enlevés par la buse:
«Je trouve que cela arrive souvent: vous devriez les veiller mieux.
– Nous louerons une servante pour ça!» répondit ma belle-sœur ironiquement.
Réponse dont la dame fut très vexée.
Elle et son mari avaient encore la commune manie que personne chez nous ne pouvait souffrir de nous donner à tout propos des conseils d’hygiène. S’ils nous voyaient en sueur à la suite d’une séance de travail pénible:
«Ne restez pas ainsi, intervenaient-ils. Allez tout de suite vous changer. Massez-vous les uns les autres pour que la circulation du sang ne se ralentisse pas. Surtout, évitez les courants d’air!»
Excellents avis sans doute, mais en été on a autre chose à faire que de se changer et de se masser réciproquement chaque fois qu’on est en sueur. Et puis, ces opérations seraient à recommencer trop souvent!
Quand les gamins couraient dehors tête nue, comme il arrivait fréquemment, les maîtres s’empressaient encore:
«Mais faites donc attention: ces enfants vont prendre mal! Ne les laissez jamais au soleil la tête découverte.»
99
Et quand quelqu’un, petit ou grand, souffrait d’une indisposition quelconque, le monsieur et la dame insistaient de compagnie pour lui faire avaler quelque drogue et pour qu’on aille quérir le médecin.
«Ils se figurent pourtant que leurs remèdes empêchent de mourir, disait mon père. C’est des bêtises: plus on s’en fourre dans le corps, plus mal on se porte. Quant aux médecins, s’il fallait recourir à eux chaque fois qu’on ressent quelque chose, comment pourrait-on suffire? Car s’ils ne connaissent rien aux maladies souvent, ils s’entendent toujours à raboter l’argent… On voit bien que le «bourgeois» était pharmacien: ça s’accorde ensemble, les marchands de purges et les médecins, pour rouler le pauvre monde.»
Et maman, quand elle venait de subir un cours d’hygiène:
«En voilà des embarras! Si l’on voulait les croire, faudrait se fourrer dans une boîte à coton. Mais faut avoir des moyens pour ça: ils n’ont pas l’air de s’en douter.»
Plus fort encore ronchonnaient mes belles-sœurs quand elles recevaient des observations au sujet de leurs petits.
Nos relations avec les maîtres n’allaient donc pas sans tiraillements. Une véritable brouille survint même entre la dame et la femme de mon frère Louis. Pourtant, au point de vue des intérêts généraux, ça marchait bien. M. Boutry, qui n’allait guère aux foires, laissait à mon père une grande liberté pour les ventes et les achats. Dès le premier compte il y eut à toucher un joli bénéfice, ce qui nous permit de joindre les deux bouts en dépit de la saisie de notre part de récolte au Garibier.
XIII
100
A vingt minutes à peu près de la Bourdrie j’avais à traverser un grand terrain vague, sourceux et spongieux, traversé d’un seul sentier potable qui contournait vers le milieu une mare à l’eau verdâtre entourée d’ormeaux têtards. Deux rangées de vieux chênes jamais élagués se prolongeaient à la suite en direction de la forêt toute proche.
Certes, il n’était guère agréable de passer seul, la nuit, en cet endroit – d’ailleurs appelé le «rendez-vous des sorciers». Le bruit du vent dans les feuilles y semblait plus mystérieux et les cris des hiboux plus lugubres. Sans avoir peur je ne m’engageais pas là sans une certaine appréhension.
Lors, m’en revenant de veiller chez ma belle par une nuit de fin d’hiver sans lune, je vis soudain surgir d’entre les arbres une forme blanche qui se mit à faire des cabrioles… Une autre suivit, puis une troisième… La terreur me faisait claquer des dents. Cependant j’assurai dans ma main mon bon gourdin d’épine noire, bien résolu à en user contre les fantômes s’ils voulaient m’embêter.
Ayant sautillé quelques instants en silence ils se plantèrent de front dans le sentier, se prirent à crier, à hurler sans fin. Les linceuls blancs qui les drapaient masquaient leurs formes; on ne leur voyait ni tête ni jambes; seulement ils agitaient, tout 101
«Attendez-moi, les gas!» menaçai-je avec une énergie un peu forcée.
Loin de se détourner, ils m’entourèrent, criant de plus belle, tendant vers moi leurs grands bras menaçants. D’un geste furieux mon gourdin fendit l’air, s’abattit sur le travers d’un des trois êtres qui s’affaissa avec un long cri plaintif – très humain cette fois. Et les autres détalèrent prestement sans demander leur reste…
«Tu m’as tué, cochon, tu m’as tué!…» proféra le fantôme entre deux gémissements.
Je déroulai les défroques dont s’était affublé le malheureux et reconnus le petit Barret, de Fontivier, un garçon de deux ans plus jeune que moi avec qui j’avais toujours eu de bons rapports.
«C’est dans les reins, gémit-il. Tu m’as cassé les reins, je ne peux pas remuer!»
Ses compagnons étaient les deux Simon, de Suippière, des amis d’enfance avec lesquels j’étais en froid depuis un certain temps. Je les appelai l’un après l’autre – en vain… Barret eut un spasme et vomit du sang: je crus qu’il allait passer. J’avais bien envie de le laisser crever tout seul là, dans la nuit, non par vengeance, mais par égoïsme et faute de savoir comment le secourir. Mais à la lueur d’une allumette, je distinguai ses traits décomposés, ses yeux suppliants, le sang rouge qui sortait encore de sa bouche. Une pitié infinie en même temps qu’un chagrin profond m’envahirent. Je descendis jusqu’à l’extrême bord de la mare dans laquelle je mouillai l’une des serviettes qui avaient servi à sa toilette de fantôme. J’humectai son front, ses tempes, le creux de ses mains; je nettoyai sa bouche. Il parut se remettre un peu.
«Reconduis-moi, je t’en prie, supplia-t-il. Ne m’abandonne pas…
– 102
– Oh! Tiennon, tu t’es bien assez vengé… Je te jure que je n’avais pas l’intention de te faire du mal. Je voulais seulement te faire peur pour que tu ne reviennes plus voir la Thérèse que j’aimais à en perdre la raison. Mais tu peux être tranquille à présent, va: c’est toi qui l’auras; je suis foutu!»
L’ayant rassuré de mon mieux, avec de grandes précautions, je le mis sur ses jambes. Appuyé sur moi, il put se tenir et faire quelques pas; mais un faux mouvement provenant du heurt de son pied contre un caillou le fit crier de douleur.
«Asseyons-nous; je ne peux pas aller plus loin», dit-il en sanglotant.
Nous avions bien fait dix mètres!
Je l’établis à califourchon sur mon dos et marchai doucement, tout courbé, avec bien des précautions pour savoir où appuyaient mes pieds. Mais les secousses inévitables lui causaient des souffrances accrues et il gémissait à fendre l’âme. Je continuais quand même, m’efforçant à l’indifférence.
Vint un moment où l’étreinte de son bras parut mollir, où son corps pesa davantage d’être inerte. Exténué pour mon compte, je l’étendis sur le sol: il semblait ne plus remuer. Je fus retremper le chiffon dans le creux d’un fossé et le bassinai de nouveau: il geignit sans plus rien dire.
Je le repris comme la première fois et continuai d’avancer.
Il eut des hoquets qui semblèrent marquer son agonie. Le sang venait de nouveau. Je me félicitai de ce que le linceul du fantôme-martyr préservât mes effets. Anxieux, les nerfs tendus à l’extrême, je marchais vite à présent malgré ma charge lourde, et le noir et les obstacles du mauvais chemin – sans plus m’affecter des gémissements du malheureux.
Après une grande heure je parvins à la cour de Fontivier et, tâchant d’apaiser les chiens qui aboyaient bruyamment, je 103
Deux grands coups de pied dans la porte et je me sauvai par un étroit sentier qui, en arrière des bâtiments, dévalait au travers des cultures. Les chiens me poursuivirent un peu avec des jappements toujours fâchés, mais je fus bientôt hors de leur atteinte. Et quand me parvinrent, dans le silence de la nuit, les exclamations provoquées par la lugubre découverte, je n’avais plus à craindre d’être rejoint.
Le pauvre Barret ne s’était pas trompé. Mon bâton d’épine avait dû lui casser quelque chose dans la colonne vertébrale. Il traînailla plusieurs mois, souffrit affreusement, puis mourut. Jamais, au cours de sa lente agonie, il ne consentit à s’expliquer sur le drame. Quand on lui demandait qui l’avait frappé:
«C’est quelqu’un qui en avait le droit; c’est bien fait pour moi…» Et il supplia ses parents de renoncer à porter plainte.
Les deux comparses s’abstinrent de confidences qui eussent provoqué la confession de leur triste rôle. J’avais moi-même tout intérêt à ne rien dire. Les parents de Barret, s’ils eurent des doutes, hésitèrent à les divulguer. La justice ne fut pas informée, et après les mille suppositions du début on ne parla plus de cet événement qui resta pour tout le monde mystérieux et inexplicable.
Ayant agi en état de légitime défense, ou presque, je n’avais rien à regretter. Mais c’est tout de même ennuyeux de se dire qu’on a causé la mort d’un homme – fors le cas où c’est, paraît-il, une action très méritoire: mon oncle Toinot était si fier d’avoir tué un Russe! Souvent me sont revenus à la pensée les détails de cette triste nuit. Je ne dirai pas que ce souvenir a empoisonné ma vie, mais il m’a longtemps harcelé, troublé.
Après l’événement, je ne tardai pas à rompre avec la Thé104
Six mois après, Thérèse devint la femme de l’aîné des Simon, l’un des lâches qui accompagnaient le petit Barret au rendez-vous des sorciers. La noce eut lieu la semaine même où on l’enterra. La vie a de bien cruelles ironies…
XIV
Il se passa chez nous, pendant notre première année de séjour à la Billette, deux événements familiaux très graves: la mort de ma grand’mère et le départ de ma sœur Catherine.
Ma grand’mère avait plus de quatre-vingts ans. Un jour de mai, en gardant les oisons, elle fut prise de congestion – «d’une attaque» disions-nous. Inquiet de ne pas la voir rentrer à l’heure du repas, mon père allant à sa recherche la trouva affalée sur le bord d’un fossé, le côté gauche inerte, la langue pâteuse. On la transporta sur son lit d’où elle ne bougea plus.
Six mois elle fut ainsi, souffrant beaucoup et donnant pas mal de peine. Elle articulait obstinément des sons incompréhensibles qui devaient être des phrases et se mettait en colère parce que nous ne pouvions la comprendre. Il fallait presque toujours quelqu’un à côté d’elle pour la contenter à demi, la faire manger ou boire lorsqu’elle en avait envie, et ainsi de suite.
Bien souvent j’entendais prononcer à ma mère ou à l’une de mes belles-sœurs des phrases comme celle-ci:
«105
A quoi une autre répondait:
«Ce n’est pas à souhaiter.»
Encore que je n’eusse pas pour la vieille femme, plutôt dure à mon enfance, une affection bien profonde, j’étais quand même peiné de ces dialogues où perçait le désir de sa mort. Quand nous étions à table, je portais machinalement mon regard sur son lit: une angoisse m’étreignait de la contempler immobile et le teint cireux sous sa coiffe antique, ou bien remuant les lèvres pour des articulations informes et pénibles. Souvent j’abrégeais le repas, emportant un morceau de pain pour manger dehors, parce qu’en sa présence ça me devenait impossible.
Je trouve qu’un des bons avantages des fortunés est d’avoir des appartements de plusieurs pièces, celle où l’on mange étant distincte de celles où l’on couche, chaque ménage ayant sa chambre propre et, conséquemment, son intimité particulière. Au moins, ils peuvent être malades tranquillement. Tandis que dans l’unique pièce des maisonnées pauvres, c’est tous les spectacles mêlés, la misère de chacun s’étalant aux yeux de tous sans possibilité contraire.
C’est ainsi qu’à côté de ma grand’mère se mourant, mes petits neveux clamaient leur joie d’être au monde, l’assommaient de leurs jeux bruyants, de leurs cris. La vie allait son train coutumier, indifférente à l’agonie de la vieille femme paralysée!
Elle mourut à l’entrée de l’hiver, à la suite d’une seconde attaque, après une journée seulement de souffrances plus vives. Aussitôt qu’elle eut passé, on arrêta l’horloge, on jeta dehors l’eau du seau de la «bassie» parce que l’âme de la défunte avait dû s’y baigner avant de s’élever vers les régions célestes. N’ayant encore jamais vu de deuil chez nous, cet événement m’impressionna très fort. Terreur de la mort vue de près, sentiment complexe où se mêlaient la curiosité, la pitié, le dégoût. 106
Au reste, cette mort ne changea rien aux coutumes journalières de la maisonnée; les repas eurent lieu aux mêmes heures, en face de ce lit dont les rideaux tirés masquaient un cadavre. Seule, mettait une note de mystère la bougie qui brûlait à proximité, sur une petite table, à côté du bol d’eau bénite où trempait une branche de buis. On s’abstint pourtant de faire l’attelée quotidienne de labour. Mon frère Louis s’en fut prévenir, à Agonges, l’oncle Toinot et sa famille. Mon parrain alla déclarer le décès à la mairie et s’entendre avec le curé pour l’heure de l’enterrement. Je fus chargé, moi, d’aller dans le voisinage recruter des porteurs.
Quand il fut rentré du bourg, mon parrain travailla à la mise au point d’un araire neuf, et il me fallut l’aider. La besogne terminée, il dit, l’air satisfait:
«Il y a assez longtemps qu’il était en chantier! J’avais bien besoin d’une journée comme ça…»
Ce sentiment de tranquille égoïsme me peina un peu. On s’attendrit aisément quand on est jeune; plus tard, même à l’âge qu’avait alors mon parrain, je devins bien aussi pratique que lui.
Le lendemain, nous étions une trentaine à suivre dans l’épais brouillard froid le char à bœufs qui portait la bière. A l’entrée du bourg on la déposa sur deux chaises empruntées dans une maison voisine. Il fallut attendre là un grand quart d’heure. Le curé enfin venu – avec un enfant de chœur portant la croix, récita quelques prières. Et l’on se mit en route vers l’église, le cercueil porté maintenant par quatre hommes, avec des bâtons qu’ils passaient dans une serviette suspendue à leur cou. De la même façon, après la cérémonie, l’on parvint au cimetière. Là, au moment de l’aspersion finale, ma mère et mes belles-sœurs 107
Quand tout fut terminé, les parents d’Agonges vinrent déjeuner chez nous. On avait fait quelques préparatifs, acheté du vin et un morceau de viande pour la soupe; ma mère ajouta une omelette. Le repas dura longtemps et, vers la fin, la conversation s’anima; je crois même que l’oncle Toinot redit une fois de plus dans quelles conditions il avait tué son Russe. Cette réflexion me vint que tous les rassemblements se terminaient à peu près de la même manière, qu’ils aient lieu à l’occasion d’un mariage, d’un baptême, d’un enterrement ou de tel autre événement de moindre importance. Pourvu qu’il y ait un repas avec de l’extra, un repas donnant l’occasion de rester des heures à table, on en arrivait fatalement à émettre des souvenirs où chacun se donnait le beau rôle et en tournait d’autres en ridicule, à raconter des histoires comiques ou osées: hâbleries, grivoiseries, médisances, mensonges et sottises…
De ce repas funèbre, seules, les chansons furent bannies.
Peu de temps après la mort de ma grand’mère, ma sœur Catherine nous quitta donc pour aller servir, à Moulins, chez une parente de madame Boutry.
La Catherine avait alors vingt-quatre ans. De physionomie sympathique, elle avait plu tout de suite à la dame qui la demandait fréquemment pour aider la bonne. Ma sœur prit goût à ce qu’elle faisait et voyait faire dans cette maison; elle adopta bientôt les manières polies et soumises qu’il faut pour 108
Depuis cinq ans elle tenait sa promesse, sortait peu, ne se laissait courtiser par personne. Gaussin lui écrivait trois fois l’an: au premier janvier, dans le cours du printemps, à la fin de l’été. Catherine attendait avec impatience ces lettres qui, cependant, lui valaient beaucoup d’ennuis: car elle ne savait à qui s’adresser pour les faire lire, ni pour faire écrire les réponses. Or, après quelques mois, les propriétaires mis au fait de son roman s’étaient chargés de tout. Et jugeant qu’elle avait des dispositions pour le service, ils eurent cette pensée de la caser en ville. Gaussin, servant comme ordonnance, se trouvait dressé déjà. Ils pourraient une fois mariés se placer ensemble et gagner beaucoup.
Catherine s’habitua progressivement à cette idée qui, de prime abord, l’avait effrayée par crainte de l’inconnu. Elle s’y habitua d’autant mieux que les belles-sœurs lui reprochaient de délaisser le travail de la ferme pour celui des maîtres. C’est ainsi qu’elle partit pour Moulins courant novembre – passant outre à l’opposition de mes parents, mais approuvée par son fiancé enthousiaste.
XV
Le bourg de Saint-Menoux, assez important, s’étendait en longueur et possédait une demi-douzaine d’auberges, dont l’une avec billard, une autre avec jeu de quilles – sans compter que l’on dansait à deux endroits aux grands jours.
109
Nous étions cinq ou six garçons de la classe prochaine à nous fréquenter et nous avions pris goût au jeu. Nous faisions de longues parties de quilles ou de «neuf trous». Il nous arrivait, les jours de gain, de boire force litres, de rentrer tard et fort éméchés. Dans ces moments, nous n’étions pas d’humeur accommodante, surtout à l’égard de ceux du bourg. Ceux du bourg, c’étaient les jeunes ouvriers des différents corps d’état: forgerons, tailleurs, menuisiers, maçons, etc. Il y avait entre eux et nous un vieux levain de haine chronique. Ils nous appelaient dédaigneusement les laboureux ou les bounhoummes. Nous les dénommions, nous, les faiseux d’embarras, à cause de leur air de se ficher du monde, parce qu’ils s’exprimaient en meilleur français, et sortaient en veste de drap, sans blouse. Ils avaient leur auberge attitrée comme nous avions la nôtre. On ne s’aventurait guère les uns chez les autres sans qu’une dispute s’en suivît. Ce dimanche-là, trois des gas du bourg, ayant bu du vin blanc le matin, se trouvaient déjà en train tout de suite après la messe. Ils vinrent pour jouer aux neufs trous. L’un de notre groupe dit:
«Pas de bourgeois avec nous!
– Eh bien, fit l’un d’eux, ça nous plaît à nous de jouer avec les bounhoummes; nous avons de l’argent pour les mises.»
Étant à jeun, je me sentais un peu timide avec ces gaillards qui, même sans avoir bu, avaient plus de blague que nous. Je dis néanmoins:
«110
J’avais bien trente sous!
L’un de mes intimes, le grand Gustave Aubert, qui n’avait pas froid aux yeux, leur lança je ne sais plus quelle injure cinglante. Ils ripostèrent. Finalement, on en arriva à s’engueuler ferme de part et d’autre; et, comme nous étions de beaucoup les plus nombreux, nous les chassâmes de la cour où était le jeu. La partie recommença après leur départ et notre groupe fut favorisé: Aubert gagna, moi aussi, un autre encore. Ce fut une occasion de noce. Vers huit heures du soir, ayant bien dîné, le diable nous tenta d’aller dans l’auberge où ceux du bourg étaient réunis autour du billard. Notre entrée fit sensation. Il y eut un moment de silence pendant lequel nous nous observâmes mutuellement. Enfin, l’un de ceux que nous avions expulsés le matin, un petit cordonnier brun, lança d’une voix forte:
«Les porchers ne sont pas admis ici!
– Répète voir, feignant! répète voir que j’sons des porchers! riposta Aubert en roulant des yeux furieux.
– Oui, oui, reprit l’autre, des porchers, des pantes, des tas de sacrés bounhoummes!»
Un de ses camarades, mettant la main devant son nez, beugla:
«Misère! ça sent la bouse de vache!»
Et un troisième:
«Ce n’est pas étonnant; ils se lavent les jambes une fois par an; ils gardent une couche de bouse l’hiver pour se tenir chaud!»
La partie de billard interrompue, ils étaient dix à présent à nous entourer, à nous huer. Nous nous efforcions de faire bonne figure en leur renvoyant leurs insultes grossies le plus possible. Aubert, qui était fier de sa force, ragait:
«111
L’aubergiste intervint, prêcha le calme, nous supplia de sortir, nous campagnards, derniers arrivants. Mais cela ne faisait pas notre affaire.
«Nous avons le droit d’être là aussi bien qu’eux. Pourquoi sortir?»
Avec des ménagements, le bistro cependant nous poussait dehors peu à peu. Les autres s’avancèrent:
«A la porte les bounhoummes! A la porte!»
Et, sans nous frapper, ils nous bousculèrent…
«Ah, c’est comme ça! fit Aubert. Eh bien, vous allez voir!»
Tout aussitôt il asséna un grand coup de poing sur la tête du petit cordonnier brun qui, dans le clan opposé, se démenait le plus.
Et la mêlée devint générale. Les coups de poing, les coups de pied pleuvaient, en même temps que fusaient les injures. Et l’aubergiste nous poussait tous dehors, amis et ennemis, avec une douceur obstinée. Quand les derniers furent à proximité du seuil, il donna une poussée brusque – si bien que deux ou trois dégringolèrent, et ferma la porte en vitesse. Dans la rue, que balayait un vent glacial précurseur de neige, la lutte continuait acharnée, furieuse. On entendait:
«Tiens, attrape ça, bounhoumme!
– V’là pour toi, bouif!
– Cochon! il m’a cassé deux dents!
– Le nez me saigne, laisse-moi!» me dit un maçon à qui je venais d’appliquer un formidable gnon.
Aubert serrait à l’étouffer un ouvrier maréchal qui, impuissant, le mordait au bras et à la figure; un charron vint délivrer le maréchal et, combinant leurs efforts, ils renversèrent mon grand copain. Lui, fou de rage et de colère, sortit son 112
«Un bounhoumme qui se sert de son couteau!
– Oui, fit Aubert relevé, nu-tête, les yeux hors de l’orbite, les dents grinçantes, la main levée brandissant le couteau saignant: si d’autres ont envie d’en avoir autant, qu’ils s’approchent!»
Le garde-champêtre arrivait, et des curieux avec des lanternes.
«Voyez, il y en a un qui saigne comme un bœuf!
– Tas de sauvages! Ils ont l’air fin de s’abîmer comme ça.»
Des hommes séparant ceux de nous qui luttaient encore nous retinrent éloignés – car tellement nous étions furieux tous que nous continuions à nous invectiver et tentions encore de nous précipiter les uns sur les autres –. Le garde-champêtre inscrivit nos noms sur son carnet. On soigna les blessés. Nos antagonistes furent emmenés par leurs parents ou leurs patrons. Le père du maréchal qui avait reçu le coup de couteau à la joue jeta, en s’éloignant:
«On va laisser les laboureux tranquilles; ils se battront ensemble s’ils veulent.
– Les laboureux vous valent bien!» hurla Aubert.
Et il voulut courir sus à leur groupe. Notre aubergiste et quelques voisins qui l’accompagnaient nous incitèrent à la modération. Je n’étais moi-même ni ivre, ni encoléré au point de ne plus rien comprendre. Je dis:
«C’est assez, Gustave, il vaut mieux s’en aller…»
Et nous partîmes, en effet, pas très loin d’ailleurs: car l’idée nous vint de boire un café froid, histoire de se calmer les sangs comme on dit. Quelques consommateurs qui se trouvaient là s’entretenaient de la rixe:
«Ils en sauront long: il y a des coups de couteau!
– 113
– Rien d’impossible.»
Aubert, toujours très énervé, donnait de grands coups de poing sur la table, disant qu’il se foutait de la justice:
«S’il faut aller en prison, on ira, voilà tout. Et ça ne m’empêchera pas de me battre encore quand on m’insultera. Ce que je ne veux pas, c’est passer pour feignant, non, jamais! les gas du bourg voulaient nous flanquer une trifouillée: – eh bien, c’est eux qui la tiennent… Ils ne pourront pas dire que les laboureux sont des lâches!»
Nous nous entendions tous pour déclarer que nous ne regrettions rien, que, d’ailleurs, toutes les bonnes raisons étaient de notre côté. Au fond, nous n’en étions pas moins très inquiets.
Le lendemain, les gendarmes de Souvigny faisant leur enquête, vinrent à la Billette pour m’interroger. Mes petits neveux, qui jouaient dans la cour, furent les premiers à les voir.
«Les gendarmes!» annoncèrent-ils d’un ton très effrayé.
Ils se réfugièrent dans la grange où nous battions au fléau, mes frères et moi, se blottirent derrière un tas de paille et n’en bougèrent plus.
Mes parents ne furent qu’à demi surpris: en raison de mes vêtements souillés, de ma figure meurtrie, j’avais dû avouer ma participation à une dispute.
Les gendarmes me posèrent seulement quelques questions sommaires et me convoquèrent à la mairie pour le lendemain à midi.
A l’heure dite, nous nous trouvâmes réunis tous, artisans et campagnards, sur le lieu de la lutte. Le maréchal frappé par Aubert portait un bandeau sur la joue; un autre avait le bras en écharpe; plusieurs boitaient; des gnons, des bleus, des 114
Je dois dire que ceux du bourg s’en tirèrent mieux que nous à l’interrogatoire parce que moins impressionnés, s’exprimant avec plus d’aisance. Il en fut de même à l’audience, la semaine suivante. Les campagnards, habitués au travail solitaire en pleine nature, font toujours piètre figure en présence des gens de loi et de tous les «Messieurs» en général.
On peut croire qu’après cela j’eus de tristes jours à la maison, avec des reproches à n’en plus finir sur les ennuis, les frais, le déshonneur que j’allais causer.
«Ce n’est pas une petite affaire, seigneur de Dieu, disait ma mère, tu vas peut-être aller en prison! Tu seras marqué sur le papier rouge! Qu’on est donc malheureux d’élever des enfants qui vous causent tant de mauvais sang.»
Mon père se lamentait presque autant; les autres manifestaient aussi de l’inquiétude – et, certes, je n’étais guère tranquille moi-même.
Quand M. Boutry eut connaissance de l’aventure, il me fit souventes fois la morale, disant que c’était indigne d’un 115
«Vous avez agi en vandales, en sauvages, en barbares!»
Il intervint néanmoins auprès du maréchal des logis, auprès du maire. Voyant qu’il était impossible de nous éviter la correctionnelle, il s’occupa de nous chercher un avocat, – le même pour tous les belligérants.
«Ce procès doit non seulement vous servir de leçon, mais être encore le prétexte d’une réconciliation générale et durable.»
Il n’était guère prophète, ce bon M. Boutry: soixante années ont passé depuis, et l’antagonisme, pour être moins violent, subsiste toujours, à Saint-Menoux et ailleurs, entre les garçons du village et ceux des fermes.
Le jour de l’audience, nous nous rendîmes à Moulins à pied, en deux groupes: ceux du bourg les premiers, nous ensuite, à une demi-heure d’intervalle. Il me souvient que je fus bien étonné en passant sur le pont de l’Allier. Je n’avais jamais vu que l’étroite Burge, de Bourbon, et les tout petits ruisseaux de nos prés, je n’imaginais pas qu’il pût y avoir des rivières aussi larges. Et ceux de mes compagnons qui venaient au chef-lieu pour la première fois partagèrent mon étonnement.
En ville, nous nous trouvâmes vite embarrassés. Nous allions lentement, regardant les magasins, en badauds qui n’ont jamais rien vu. Il avait plu le jour précédent et le temps menaçait encore; nos sabots glissaient sur les trottoirs humides. J’avais conscience que, pour les gens de la ville, nous devions former un groupe ridicule. En effet, les employés de bureau, les demoiselles de magasin qui s’en allaient déjeuner nous jetaient des regards curieux, nuancés d’ironie.
Un homme chargeait sur un tombereau des tas de boue; 116
«Le Palais de justice? fit-il, un peu étonné, c’est rue de Paris, un grand bâtiment en briques rouges avec une cour au milieu. Vous en êtes encore loin; il vous faut aller d’abord jusqu’à la place d’Allier et là vous demanderez de nouveau.»
Il nous indiqua le chemin pour arriver à cette place d’Allier que nous ne fûmes pas longtemps à trouver. Comme nous cherchions à qui nous adresser pour renseignements, nous avisâmes un autre groupe en contemplation devant l’entrée d’un grand bazar: c’étaient nos compatriotes ennemis, les gas du bourg. Ma foi, on était hors de son atmosphère habituelle; on n’était plus chez soi, on n’était plus soi: la rancune s’en trouva tout de suite atténuée. Ils se tournèrent de notre côté: nous échangeâmes des sourires.
«Eh bien, on y va?»
Le petit cordonnier brun répondit:
«Nous vous attendions… Seulement, on commençait à craindre que vous n’ayez mangé le mot d’ordre.»
Nous nous dirigeâmes de compagnie vers le grand bâtiment de briques rouges. On nous fit entrer dans une salle carrée, blanchie à la chaux et garnie de bancs, où il nous fallut attendre une bonne heure et demie en compagnie de six roulants et de trois braconniers. Notre tour vint enfin d’être appelés, après tous les autres, et nous pénétrâmes à la file dans la salle du tribunal. Dans le fond, sur une sorte d’estrade surélevée, les trois juges, en robe noire, étaient assis. Au mur, derrière eux, un grand Christ de plâtre dominait la scène. L’homme du milieu nous interrogea, – un gros rougeaud à figure rasée dont les yeux clignotaient sous le verre des lunettes. Nous avions tous des allures de bêtes prises au piège; nous répondîmes d’un ton si humble, si plaintif qu’il dut se demander si nous étions bien les mêmes fous furieux qui 117
Sortis déjà plus rassurés, nous allâmes tous ensemble casser la croûte dans un caboulot de la place du Marché. Et ce fut l’étape du retour, qui se passa bien, sauf que plusieurs avaient les pieds écorchés et que tout le monde était très fatigué. Le petit cordonnier essaya pourtant, à deux ou trois reprises, de se payer nos têtes; mais ses amis n’eurent pas l’air de le soutenir et les rapports restèrent cordiaux entre les deux groupes réunis.
On fut bien content chez nous de ce que je m’en tirais sans prison; mais le règlement de l’amende et des frais parut énorme et des échos reprocheurs me blessèrent longtemps.
Le tirage au sort approchant, mes parents m’annoncèrent un beau jour que je n’avais pas à compter sur un remplaçant. Et de me détailler leurs raisons: le déménagement, la mort de ma grand’mère, causes de dépenses considérables; les sept 118
Mon numéro 68 me sauva; on ne prit que jusqu’à 59. Je passai encore à la Billette le reste de l’hiver et tout le printemps. Mais quand arriva l’époque de la Saint-Jean, j’annonçai de nouveau mon intention de me placer ailleurs.
«Ce n’est pas vrai que tu veux t’en aller, Tiennon? fit ma mère très inquiète.
– Qu’irais-tu faire autre part, du moment qu’il y a ici de quoi t’occuper? ajouta mon père.
– C’est bien que vous comptiez pouvoir vous passer de moi, puisque vous vouliez me laisser partir, répondis-je malignement. J’ai travaillé pour rien durant toute ma jeunesse; il est temps que je songe à gagner de l’argent.»
Ma mère reprit:
«Ayant à t’entretenir sur ton gage, tu n’auras guère de reste, – peut- être moins pour t’amuser que nous te donnions ici.»
Tous me supplièrent de rester: mon parrain, mon frère 119
«Tonton, ne t’en va pas! Dis, je t’en prie, ne t’en va pas!»
Je faillis pleurer en dénouant l’étreinte de leurs petites menottes, mais demeurai inflexible.
A vrai dire, en plus de l’injustice obligée de mes parents, la situation imposait mon départ. Nous devenions trop nombreux pour ne former qu’un seul groupe communautaire. Il convenait que je gagne ma vie ailleurs. Un peu plus tôt, un peu plus tard, autant valait commencer de suite.
J’allai donc à la foire de Souvigny avec un épi de froment sur mon chapeau. Je m’engageai à l’année dans un domaine d’Autry, à Fontbonnet, pour la somme de quatre-vingt-dix francs. C’était, à l’époque, le prix des bons domestiques.
Le matin de Saint-Jean, je fis un ballot de mes effets, je pris ma faucille et ma faux, et quittai pour jamais le toit familial, un peu ému d’avoir entendu sangloter ma mère et d’avoir vu couler des yeux de mon père de grosses larmes tristes.
[1] Dans les gros villages, les parents des conscrits versaient préalablement une somme convenue qui servait à l’achat de remplaçants à ceux que le sort désignait pour partir.
XVI
Il est nécessaire de changer pour apprécier justement les bons côtés de sa vie ancienne; dans la monotonie de l’existence journalière, on jouit inconsciemment des meilleures choses; elles semblent tellement naturelles qu’on ne conçoit pas qu’elles puissent ne plus être; seuls, les ennuis frappent qu’on s’imagine être moindres ailleurs. Le chang120
Je n’eus pas de peine à constater cela les premières semaines de mon séjour à Fontbonnet et regrettai parfois d’avoir quitté ma famille. Je finis pourtant par m’habituer et même par me trouver mieux que chez nous, en raison de l’indépendance absolue dont je jouissais aux heures libres. Mais n’ayant pas la ressource de demander de l’argent pour sortir j’abandonnai les camarades. Rien de tel que le vide du gousset pour inciter à la sagesse!
J’employai mes dimanches d’été à flânocher dans la campagne et dans la forêt: – car le domaine côtoyait le point terminus de Gros-Bois. Il y avait par là une maison forestière où résidait un garde déjà vieux, le père Giraud, avec qui je ne tardai pas à me lier. J’eus l’occasion de lui rendre quelques services, comme de couper de l’herbe pour ses vaches dans les clairières de la forêt, de mettre en gerbes le carré de blé du bas de son jardin. Je trouvais toujours à m’occuper chez lui quelques heures chaque dimanche. Souvent, le travail fait, il offrait un verre de vin et je demeurais assez longtemps. Il m’entretenait beaucoup de son fils soldat en Afrique, parlait aussi de sa fille aînée mariée à un verrier de Souvigny. Une seconde fille animait la maison, Victoire, une brune aux yeux noirs, au teint bistré, à l’air froid comme sa mère. J’étais assez peu familier avec les deux femmes: Victoire me semblait être d’ailleurs d’une situation trop supérieure à la mienne pour que je tente de lever les yeux sur elle.
Par exemple, je portais avec complaisance mes regards sur la servante de Fontbonnet, maigriote à l’air ingénu, aux dents fines et blanches, au sourire enchanteur. Elle s’appelait Suzanne, travaillait consciencieusement, n’avait pas mauvais 121
A Saint-Menoux, Aubert et la plupart de mes anciens camarades affirmaient mordre à volonté au fruit défendu. Ils citaient même les noms de leurs conquêtes: et, à beaucoup de celles qu’ils nommaient ainsi, on aurait donné le bon Dieu sans confession, tellement elles paraissaient réservées et sages. A chaque fois que la conversation était venue sur le tapis, je m’étais efforcé de prendre un ton enjoué, comme quelqu’un qui connaît ça depuis longtemps. En assaisonnant à point quelques phrases des autres et tout en posant au blasé on peut toujours faire illusion. Au résumé, entièrement naïf, j’avais un grand désir de ne l’être plus.
Je m’efforçai donc d’amadouer Suzanne en lui rendant des petits services d’ami, comme de lui éviter les plus mauvaises besognes aux champs – et, à la maison, d’aller à sa place quérir l’eau et le bois quand il m’était possible. En raison de ces petites attentions, elle ne tarda guère à me témoigner de l’intérêt. Je ne «marquais» pas trop mal, d’ailleurs. De taille moyenne, le visage ouvert, la parole assez facile, robuste dans l’ensemble, il était tout naturel que je plaise à la petite. Quoi 122
Peu de temps après, un dimanche que nous étions seuls à la maison, je recommençai de lui conter fleurette et, après des préludes peut-être trop courts, je tentai de glisser ma main sous ses jupes. Surprise! d’un bond rejetée en arrière, une flamme étrange dans les yeux, de toute la force de son bras nerveux, deux fois de suite elle me souffleta… Puis, s’étant mise en défense derrière le dos d’une chaise, elle dit, la voix sifflante:
«Salaud, va! C’est pour ça que vous me flattiez; vous vouliez vous amuser de moi… J’ai autant d’honneur que n’importe laquelle, vous le saurez… Et si jamais vous vous ravisez de me toucher, je le dis tout de suite à la bourgeoise.
– Méchante!… Méchante!… fis-je bêtement, non sans caresser d’un geste machinal ma joue cuisante.
– C’est bien votre faute si je vous ai fait mal, reprit-elle un peu radoucie. Ça vous apprendra à me respecter!»
Je sortis assez penaud et n’essayai plus de revenir à l’assaut de cette vertu trop farouche. Un réveil de conscience me montra d’ailleurs combien ce serait de ma part une action mauvaise que de risquer par sot amour-propre, plus encore que pour quelques instants de satisfaction, de causer le malheur de sa vie. Je me sentis coupable et méprisable, et m’efforçai de regagner la confiance de la pauvrette en continuant mes prévenances anciennes sans jamais plus lui parler d’amour.
Peu de temps après, une nouvelle aventure galante devait 123
«Elle n’en refuse que deux, disait le maître, celui qui ne veut pas et celui qui ne peut pas.»
Je souhaitais fort la connaître mieux.
Un jour, comme nous étions en train de déjeuner, elle vint à Fontbonnet pour réclamer trois taureaux échappés du pâturage. Elle s’assit sans façon, causa de tout avec assurance et répondit du tac au tac aux blagues du maître et de ses garçons. Le hasard voulut qu’elle sortît en même temps que moi. Dehors, seul à seule, je lui servis quelques bêtises assez raides qui n’eurent pas l’air de la troubler le moins du monde: – je crois bien qu’au contraire ce fut moi qui rougis de ses reparties.
La connaissance me sembla suffisamment faite et, le diable me poussant, je m’en fus rôder le dimanche suivant autour de Giverny. Dissimulé dans un carré de maïs voisin de la cour, je vis bientôt Hélène qui s’en revenait de traire. Elle porta à la maison sa cruche de lait et ressortit un moment après, ayant mis un bonnet blanc, un caraco propre, des sabots nouvellement noircis. Elle détacha les vaches, les démarra hors de la cour. Cinq minutes plus tard, les bâtiments n’étant plus en vue, je me trouvai comme par hasard sur son passage.
«Tiens, vous êtes par là? fit-elle, l’air étonné.
– Oui, je me promène pour ma santé.
– 124
– J’allais vous le proposer.»
Nous dévalâmes côte à côte par un chemin ombreux et solitaire jusqu’à un pré de bas-fond que bordait un petit taillis. Un peu ému de me trouver seul avec cette dispensatrice d’amour, je ruminais péniblement des phrases de circonstance plus ou moins stupides. Elle jouait avec sa trique, gaie, très à l’aise, faisant tous les frais de la conversation. Je fus ennuyé de voir à l’autre extrémité du pré une chaumière de journalier près de laquelle jouaient des enfants. Ma compagne, qui dut en avoir conscience, proposa:
«Voulez-vous que nous allions au taillis cueillir des noisettes?
– Mais comment donc?»
Quand nous y eûmes pénétré, bien que le cœur me battît fort, je devins entreprenant: passant mon bras autour de la taille d’Hélène, je lui dis qu’il ferait bon se coucher au-dessous de ces arceaux de verdure, sur le fin gazon. Elle répondit, ironique:
«Vous êtes fatigué? Je vous préviens que, moi, je ne suis pas venue ici pour me coucher.»
Puis ayant, par un demi-tour preste, échappé à mon étreinte, elle se mit à courber les branches de noisetier et à détacher les touffes de noisettes qu’elle glissait à mesure dans la poche de son tablier.
Cela m’étonnait qu’elle eût l’air de mettre des formes à une chose qui devait lui sembler très banale. Perplexe, je repoussai l’instant d’agir. A mon observation que les noisetiers se faisaient rares, elle répondit:
«Allons dans le fond, nous en trouverons davantage…»
Elle glissait au travers des branches avec une agilité qui avait de quoi surprendre, étant donné ses formes lourdes; 125
«Tiens, vous avez donc pris un commis pour vous aider aux noisettes, Hélène?»
Je dus rougir autant que la Suzanne de chez nous, mais essayai de m’en tirer par une bravade.
«A deux, on fait toujours mieux, dis-je.
– Oui, mais à trois on fait moins bien, blanc-bec!»
Et le voilà qui me tombe dessus à coups de poing en ricanant.
«Tiens, attrape ça… tiens… Et puis ça encore… C’est pour t’apprendre à venir rôder où tu n’as pas affaire, gamin!…»
Certes, en toute autre circonstance, je ne me serais pas laissé rosser sans rien dire. Mais la surprise fut telle que je n’eus pas l’idée de me défendre. Sans demander mon reste, je détalai comme un lièvre, poursuivi jusqu’au bout du taillis par les quolibets des deux autres.
Et je jurai, mais trop tard, qu’on ne me reprendrait plus auprès des jupes de la grosse Hélène.
Les équipées amoureuses de ma jeunesse se réduisent à peu de chose, comme on voit, et je n’ai pas lieu d’en être bien fier. Mais ça ne m’a pas empêché de faire le malin plus tard, comme tous les autres, de parler d’un air entendu des bons tours de l’époque où j’étais garçon, d’affirmer même:
«Les femmes ne me manquaient pas, grand Dieu! Je n’avais que l’embarras du choix!»
Au vrai, mon épouse légitime eut les prémices de ma virilité…
XVII
126
«Si elle avait l’air de ne pas dire non, tu lui parlerais de moi!» conclut-il.
L’idée de cette mission délicate me tracassa tout au long de la semaine. Avec l’intention de la remplir en conscience, je me rendis le dimanche suivant à la maison forestière. Le hasard me favorisa: Victoire et sa mère étant rentrées de la messe du matin, le père Giraud se préparait pour celle de dix heures. Je partis avec lui, faisant le simulacre de m’en retourner à Fontbonnet, et m’efforçant à un air très naturel, pour reparaître une heure plus tard sachant le moment propice. Victoire en effet était seule à la maison, sa mère surveillant les vaches dans une clairière à quelque distance. Et moi 127
«C’est un de mes amis qui m’a chargé de vous poser cette question, ajoutai-je.
– Ah! c’est un de vos amis…»
Je crus discerner dans ces mots une nuance de désappointement. Un instant pensive encore, elle ajouta:
«Eh bien, dame, il faudrait que je le voie, cet ami; sans le connaître, je ne peux rien dire.
– Il se fera connaître… Mais le métier ne vous déplairait pas trop?
– Pourquoi me déplairait-il? Ne suis-je pas paysanne aussi…»
Là-dessus, silence embarrassé. Victoire, assise au coin de la cheminée, tisonnait le feu et ne détournait plus les yeux de la flamme rose. J’étais, moi, adossé à une vieille commode de chêne, tout près de la porte d’entrée, tête basse, songeur et troublé. Le crépitement des branches qui flambaient, le tic tac de l’horloge, le chant d’un grillon dans le mur, le gloussement d’une poule dans la cour, tous ces bruits familiers prenaient une importance extraordinaire. Soudain, j’eus l’audace inouïe d’exprimer d’un seul jet l’idée qui me tarabustait depuis un instant.
«Eh bien, non! Je ne veux pas mentir plus longtemps!… Ce n’est pas pour un autre que je suis venu. Vous plairait-il, Victoire, de m’accepter pour mari?»
Ses yeux se baissèrent vers les larges pierres noires qui dallaient la pièce et je vis une légère coloration animer ses joues au teint bistré.
«Vous ne me déplaisez pas; mais je ne peux vous donner 128
Je balbutiai un «merci» et me retirai tout aussitôt sans même avoir la pensée de me rapprocher d’elle, tellement j’étais troublé et tellement son air froid et sérieux continuait à m’en imposer.
Les jours d’après, je crus avoir rêvé… Était-il donc possible que j’aie trahi ainsi la confiance de Boulois, et demandé pour mon compte cette Victoire pour qui je ne ressentais nulle attirance particulière, – emballé seulement par sa situation de fille aisée! Que les grands événements de la vie tiennent donc à peu de chose! à une circonstance fortuite, à une disposition d’esprit passagère, à une minute d’audace, à un moment d’inconscience…
Victoire, qui avait de l’amour pour moi, dut bien manœuvrer, car elle m’assura le dimanche au bal que je pouvais espérer malgré que ses parents faisaient beaucoup d’objections.
Quand je leur fis ma demande, le papa et la maman m’avouèrent tout net leur contrariété de ce que je n’aie pas un sou vaillant. Eux donnaient à leur fille un lit, une armoire, un peu de linge et trois cents francs d’argent – ce qui était beau pour l’époque.
«Obtenez de votre père une somme au moins égale… Il vous doit bien cela, puisqu’il ne vous a pas racheté. A cette condition, nous consentirons au mariage, car nous vous connaissons comme bon travailleur et brave garçon.»
Cet accueil favorable des parents m’étonna presque autant que celui de Victoire… J’en sus plus tard le pourquoi. Leur fils, le soldat d’Afrique, leur avait coûté beaucoup d’argent et causé mille désagréments au cours d’une jeunesse orageuse de commis en rouennerie. Leur gendre, le verrier, buveur et brutal, ne leur procurait aucune satisfaction. Je bénéficiais de ces 129
Mon père ayant touché de M. Boutry huit cents francs au compte de la troisième année, je n’eus pas trop de peine à obtenir la somme exigée. Je fus donc agréé définitivement… On fit la noce à la Saint-Martin de 1845, deux mois avant mes vingt-trois ans.
Ma femme demeura chez ses parents et je continuai mon service à Fontbonnet où j’étais engagé pour une seconde année. Chaque soir, après journée faite, je rentrais à la maison forestière; chaque matin, au petit jour, je regagnais mon poste. Le dimanche, je continuais à faire les travaux, les corvées pénibles du beau-père, ce qui m’assurait les bonnes grâces de tous. Victoire se montrait aimable; je n’avais ni responsabilité, ni inquiétude; ce fut un des moments heureux de ma vie.
XVIII
Toutefois, cette situation ne pouvait durer longtemps. Dans le courant de l’année, j’appris qu’une locature était vacante à Bourbon, tout près de la ville, en bordure d’un vaste communal granitique, pierreux et dénudé qu’on appelait les Craux. Ce terrain au gazon rêche, dans la partie inférieure d’un plateau fertile, aboutissait à des prairies humides au travers desquelles coulait un ruisseau bordé d’aulnes. Je visitai cette locature qui me parut assez nous convenir et la louai pour trois ans. Nous nous y installâmes pour la Saint-Martin suivante, juste un an après notre mariage.
Ah! nos pauvres six cents francs, comme ils furent vite 130
«Il me faudrait une deuxième marmite… J’aurais besoin de vaisselle… Je ne peux pas faire sans baquet mes savonnages…»
On achetait, et il manquait toujours quelque chose. Elle ne tarda pas, d’ailleurs, se trouvant enceinte, de se préoccuper des langes et du berceau. Je faisais de mon mieux pour l’encourager.
Nos tête-à-tête des veillées d’hiver surtout furent monotones. J’eus de la peine à m’y faire, moi qui étais habitué à l’animation des maisonnées nombreuses. Une activité utile jamais interrompue m’évita cependant le supplice de l’ennui. Je façonnai un araire, puis une échelle, une brouette, et enfin plusieurs pluches ou râteaux à foin. Cela me conduisit jusqu’en mars.
Au petit jour et le soir vers quatre heures, Victoire s’en allait vendre en ville le lait frais tiré. Je lui portais sa cruche jusqu’à la place de l’Église, au point même où j’avais tant souffert un jour de foire étant gamin. Elle s’en allait seule ensuite de porte en porte, pour servir les clients attitrés ou occasionnels. Au début, les vaches ayant pas mal de lait, elle faisait ses vingt-cinq ou trente sous par jour. Mais les froids entraînèrent une diminution sensible: elle n’arrivait plus à faire vingt sous, bien qu’elle vendît jusqu’à la dernière goutte, sans même 131
«V’là le marchand de lait! V’là le marchand de lait! Par ici, Tiennon, par ici!»
Je compris qu’il était préférable de ne pas prendre au sérieux les plaisanteries des mauvais drôles, non plus que celles des grands, d’ailleurs. Après une semaine, la chose parut naturelle à tous et les clientes me félicitèrent plus d’une fois de ce que j’étais le modèle des maris.
Mon rôle me procurait aussi quelques satisfactions: c’est ainsi que m’intéressait beaucoup, chaque matin, le réveil de la ville. A mon arrivée, il n’y avait d’activité apparente que dans les boutiques des maréchaux. Là, on voyait déjà le rougeoiment de la forge et les scintillements d’étincelles qui s’échappaient des fers blancs de chaleur façonnés sur l’enclume à grands coups de marteau. On travaillait aussi dans les fournils des boulangers, dans les ateliers des sabotiers, aux abattoirs des bouchers. Mais les boutiques restaient fermées. Les commerçants dormaient encore derrière leurs persiennes closes, de même que les fonctionnaires et les rentiers. Moi qui turbinais depuis deux heures et plus, grisé par l’action et l’air vif du matin, je cognais avec un malin plaisir aux portes et devantures. Bientôt apparaissaient les ménagères, boulottes ou trop 132
«Il fait bien froid ce matin, dites, Tiennon?
– Ma foi oui, Madame; il a gelé rudement.
– Brrouou… Ce qu’il faisait bon au lit!»
Je riais en dedans de voir ainsi, au naturel, ces belles dames de la ville qu’on voyait dans le jour si bien peignées, si bien corsetées, si bien mistifrisées.
«Vrai, me disais-je, je ne me laisserai plus prendre aux apparences, oh non!»
Je devais pourtant m’y faire prendre terriblement, plus tard!
Sitôt rentré de ma tournée du matin, je quittais ma blouse et mon pantalon propres et réendossais mes effets de travail; je rafraîchissais la litière des vaches et garnissais leur crèche; puis, ayant avalé une écuelle de soupe à l’oignon et trois pommes de terre sous la cendre, je m’en allais chez le père Viradon, un vieux locataire voisin, où, moyennant huit sous par jour, je battais au fléau de neuf heures à trois heures. Au retour, nouvelle soupe avec un quelconque mijotage de citrouille ou de haricots; puis c’était le pansage, la traite, la tournée en ville et maintes autres petites besognes qui m’occupaient jusqu’à sept heures; alors, je m’installais au coin du feu, à mes travaux d’outillage, et m’efforçais de prouver à ma femme que nos affaires marchaient bien, que nous n’aurions pas de peine à nous en tirer…
En avril, quand survinrent les couches de Victoire, ce fut 133
Or, c’était l’époque où le travail de la terre donne à plein. Il fallait bêcher le jardin, faire les semis d’orge, d’avoine et de pommes de terre; on peut croire que je n’avais pas à rester les deux pieds dans le même sabot; j’en vins à perdre presque, si l’on peut dire, l’habitude de dormir – et ce n’est pas au cours de l’été que je pus me rattraper.
Car je fus travailler dans les domaines comme journalier. J’aurais bien eu assez de besogne chez nous, mais craignais, ne gagnant rien au dehors, de me trouver à court. Quand je rentrais vers dix heures du soir il m’arrivait souvent de me remettre à l’œuvre, au clair de lune, dans notre potager. Le voisin Viradon m’avait conseillé de faire du jardinage, parce que les légumes se vendent toujours bien à Bourbon durant la saison, quand la ville se peuple d’étrangers. Je restais donc souvent jusqu’à minuit à sarcler, biner, arroser. A trois heures, je repartais au travail. Victoire avait cessé momentanément les tournées de lait, – les vaches touchant à leur terme n’en donnaient plus, – mais elle put vendre quelques têtes de salade et quelques paniers de haricots dont le produit suffit aux besoins courants du ménage.
A la Saint-Martin nous eûmes la satisfaction de payer sans délai le propriétaire et de rembourser au père Giraud la moitié de la somme qu’il nous avait avancée.
XIX
134
Je semai donc la première fois inégalement et trop fort, et ma récolte en fut compromise. De plus, les voisins qui eurent l’occasion de voir mon blé s’en gaussèrent. Il y avait de quoi, mais j’en souffris par amour-propre.
A vrai dire, les bons semeurs n’obtinrent pas, cette année-là, de brillants résultats. A la suite d’une période hivernale de gels nocturnes et de soleils chauds suivie d’un printemps humide, la récolte de 1847 fut mauvaise entre toutes. Le froment atteignit huit francs le double et le seigle six francs. A la campagne, il y eut misère grande pour les pauvres gens; et c’était bien pis dans les villes, à Paris surtout.
Je savais cela par M. Perrier, de la place de l’Église, un ancien maître d’école devenu agent d’assurances, qui était notre client pour le lait. M. Perrier lisait le journal et, chaque fois qu’il se passait quelque chose d’important, il en faisait part à ma femme avec mission de me le rapporter.
137
Étant allé le lendemain faire la tournée du lait, j’en parlai à M. Perrier qui m’expliqua qu’on venait précisément de mettre à la porte ce roi Louis-Philippe, et que nous avions maintenant la République. Il m’indiqua même la différence entre les deux formes de gouvernement.
A la campagne, on ne s’inquiète guère de ces choses-là. Que ce soit Pierre ou Paul qui soit en tête, on n’en a pas moins à faire face aux mêmes besognes et à lutter contre des misères analogues. Pourtant ce changement de régime eut un certain retentissement.
Tout de suite je sus gré à la République d’avoir supprimé l’impôt sur le sel. On le payait auparavant cinq et six sous la livre, on le ménageait presque autant que le beurre: après, il ne se vendit plus que deux sous. Je compris quelle canaillerie c’était de la part de l’ancien gouvernement de laisser subsister un impôt énorme sur une matière de première nécessité, dont le pauvre, pas plus que le riche, ne pouvait se passer.
Autre innovation sans doute heureuse: l’établissement du suffrage universel. Je savais que les ouvriers des villes faisaient grand cas de cela et j’ai compris plus tard leurs raisons. Mais à ce moment, je ne trouvais pas que le droit de vote fût une chose d’aussi grande importance que la suppression de l’impôt sur le sel.
Comme bien on pense, ces réformes ne faisaient pas plaisir aux riches. Les céréales augmentant toujours, on accusait les gros bourgeois d’en accumuler des provisions considérables et de les faire jeter à la mer dans le but de provoquer la famine, 138
Il y eut bientôt des élections pour nommer les députés. Je reçus plusieurs papiers à cette occasion, et m’en fus trouver M. Perrier pour me les faire lire. Les candidats républicains parlaient de liberté, de justice, de bonheur du peuple et promettaient la création d’écoles et de routes, la diminution du temps de service, l’assistance aux infirmes et aux vieillards pauvres. Les conservateurs voulaient la France unie, grande et prospère dans l’ordre et la paix. Ils conseillaient de se méfier des utopistes révolutionnaires enclins à tout bouleverser, à faire table rase de nos traditions séculaires et à nous conduire aux abîmes. J’étais loin de comprendre le sens exact de toutes ces belles phrases. Mais il me parut cependant que les conservateurs usaient de grands mots assez vides de sens, alors que leurs concurrents émettaient quelques bonnées idées pratiques. Je confiai à M. Perrier ma manière de voir: il m’approuva pleinement.
«Dites-le bien à vos amis, à vos voisins: seuls, les républicains ont le désir d’améliorer votre situation. Les autres sont de gros bourgeois qui trouvent excellent l’ancien ordre de choses; contents de leur sort, le sort des autres leur importe peu.»
J’en fus fortifié dans ma première impression. Mais l’avant-veille du scrutin, pendant que j’étais au travail, le curé vint à la maison. Citant à la bourgeoise plusieurs individus de mauvaise réputation, fainéants et ivrognes, qui criaient bien fort: «Vive la République» dans les rues de la ville les soirs de beuverie, il montra tous les républicains taillés sur ce modèle et conseilla de s’en défier.
«Si ceux-là arrivent au pouvoir, il n’y aura de sécurité pour personne; ils prendront le bien des honnêtes gens et vivront en rentiers à la sueur du front des autres. Il faut voter pour les 139
«Voilà, me dit Victoire, ce que M. le curé m’a chargée de te rapporter. A présent, fais-en ce que tu voudras.»
Je savais qu’effectivement les pas grand’chose de la ville affichaient à tout propos leur amour de la République. Mais je réfléchis que les candidats ne devaient pas ressembler aux quelques criards et abrutis que nous voyions ici. D’ailleurs, M. Perrier, brave homme, intelligent et instruit, était républicain – ainsi que plusieurs autres bons vivants que je connaissais. Et l’illustre Fauconnet menait campagne en faveur des conservateurs. Je dis à ma femme:
«Écoute, en fait que de bien, nous n’avons guère que nos deux vaches – crois-tu que quelqu’un songe à nous les enlever? Et il n’y a pas que des braves gens pour soutenir les candidats du curé: Fauconnet, qui est probablement le plus voleur de Bourbon, les soutient aussi…
– Tu ne saurais comparer M. Fauconnet aux abrutis et aux fainéants qui crient dans les rues?
– Oh non! je leur ferais injure, dis-je en riant; ils ne sont pas de sa taille!»
Mais ceux-ci, de toute évidence, faisaient grand tort aux «rouges». J’ai remarqué cent fois depuis que les pires ennemis des idées nouvelles sont les gens à réputation douteuse qui se mettent en vue sous couleur de les soutenir. Les meilleurs programmes se trouvent salis de ces contacts; les meilleurs candidats en sont discrédités dans l’esprit de ceux qui, comme les neuf dixièmes des paysans, et moi-même, n’ont pas d’opinion bien nette et se basent un peu sur leur sympathie instinctive à l’égard des représentants de chaque tendance.
Toute la journée du samedi, je fus tiraillé de sentiments contraires. Le dimanche je revins cependant à ma résolution 140
Six mois plus tard il y eut un autre vote pour nommer le président de la République. Et tant de personnages influents, propriétaires, gros fermiers, régisseurs et curés affirmant partout l’unique souci des «rouges» de favoriser les ouvriers des villes qu’on ne savait plus quoi penser. Les conversations entre cultivateurs le dimanche après la messe se portaient là-dessus.
«Mon maître a dit que si un républicain était nommé président, le blé ne se vendrait que vingt sous la mesure…
– Le mien de même. C’est la pure vérité, il paraît. Les républicains veulent que ceux des villes aient le pain pour rien.
– Ils feraient baisser la viande aussi, on peut en être sûr…
– On ne pourrait plus vivre en travaillant la terre…»
Ces bruits nous mettaient en défiance: comme les camarades, je votai pour Napoléon.
XX
Après un séjour de six années, mes parents avaient été obligés de quitter la Billette, les relations étant devenues impossibles avec M. et Madame Boutry. Ils s’en étaient allés à l’autre extrémité de la commune de Saint-Menoux, du côté de Montilly.
Mon père ne vécut pas longtemps dans cette nouvelle ferme. Au mois de janvier 1849, deux mois après l’installation, l’un de mes neveux vint me prévenir qu’il était gravement malade. 141
«Mon pauvre garçon, je suis perdu, me dit-il. C’est égal, je suis bien aise de t’avoir revu avant de mourir…»
Il me regarda longuement avec des yeux mouillés; j’eus de la peine à m’empêcher de pleurer.
Il rendit l’âme en effet trois jours après, par une triste aube neigeuse.
Je le regrettai sincèrement, car depuis que j’étais à même de l’apprécier avec ma pleine raison, je sentais en lui le pauvre brave homme martyr de la vie. Son frère avait vécu à ses dépens, ses maîtres l’avaient grugé, sa femme l’avait malmené. Ses rares moments de satisfaction étaient liés aux séances d’auberge, trop prolongées, où il se mettait dans son tort.
Ma sœur Catherine, mariée à Gaussin et, depuis un an, placée à Paris avec son époux, ne put asssiter à l’enterrement.
Une révolution dans la maisonnée fut la conséquence de ce deuil. Ma mère, à couteaux tirés avec Louis et sa femme, chercha à indisposer mon parrain contre eux, dans le but d’arriver à rendre inévitable la séparation des deux ménages. Cependant les deux aînés qui, à part quelques dissentiments passagers, s’entendaient assez bien, jugèrent préférable de rester ensemble tant que leurs enfants ne seraient pas élevés. Alors, la mère, toujours méchante et butée, décida de partir elle-même. Elle loua à l’entrée du bourg de Saint-Menoux, sur la route d’Autry, une pauvre bicoque et fut vivre selon la loi commune des femmes seules et sans ressources, glanant et gagnant quelque argent à laver les lessives, à toutes corvées désagréables et pénibles. Aussi longtemps qu’elle fut en état de travailler, elle laissa dormir dans un coin de son armoire les quelques centaines de francs qui constituaient sa fortune.
142
XXI
Victoire, enceinte une seconde fois, me donna une petite fille. Heureusement, les affaires n’allaient pas trop mal. Le père Giraud était remboursé, je payais régulièrement mon fermage, j’avais quelques pièces de cent sous devant moi. Le succès me donnait du contentement, partant du courage. Je continuais, quand cela m’était possible, d’aller besogner hors de chez moi. J’avais trouvé pour la mauvaise saison un emploi stable et assuré; c’était à la carrière du Pied de Fourche, non loin de l’église, à l’est de la ville. J’y cassais de la pierre pour le compte d’un entrepreneur de routes. Étant à la tâche, je venais à ma convenance après le pansage du matin, et rentrais à temps pour celui du soir. Au printemps, j’apportais de quoi déjeuner et restais plus tard.
Nous étions parfois jusqu’à vingt casseurs à la file, travaillant chacun à l’abri d’une claie de paille, à genoux sur un tabouret de chiffons. Notre chantier, à hauteur du vieux château dressé sur la colline d’en face, dominait complètement la partie centrale de la ville établie au milieu, dans la vallée étroite. Nos regards plongaient sur les toits de la grand’rue 143
Mon voisin de droite prisait et souvent il me lançait sa tabatière où je prélevais de toutes petites pincées, histoire d’imiter les autres, de m’éclaircir le cerveau en éternuant. Mais, peu à peu, prenant goût au tabac, j’en vins à me procurer une «queue de rat» en écorce de cerisier et à la faire garnir. Victoire me disputait, disant que nous n’étions pas riches au point qu’il fût nécessaire que je m’entre de l’argent dans le nez, et puis, d’ailleurs, que c’était dégoûtant… Mais ses observations furent impuissantes contre l’habitude déjà prise.
D’ailleurs, ce travail à proximité de la ville m’entraînait à d’autres dépenses que je cachais soigneusement à ma femme. Pour me rendre au Pied de Fourche, il me fallait passer devant la porte de l’entrepreneur qui tenait un caboulot tout près. Quand, par hasard, il me voyait arriver le matin, il ne manquait pas de m’appeler.
«Eh! Tiennon, viens donc «tuer le ver!…»
«Tuer le ver», c’était boire une goutte d’eau-de-vie. Il offrait sa tournée, je ne pouvais moins faire que d’offrir la mienne: au total deux gouttes avalées et quatre sous dépensés.
144
«Sacré bon sang, que le pain est sec! Si l’on misait pour avoir un litre?»
En mettant trois sous chacun, ça nous faisait un litre à quatre. Ce verre de vin ne pouvait sûrement que nous faire du bien; mais trois sous ça se connaît sur une journée de quinze à vingt sous!
Les jours de paie, il fallait encore boire. Je n’avais pas le courage de refuser, dans la crainte de passer pour «chien» et de me faire remarquer, mais ces dépenses anormales m’inquiétaient – d’autant plus que Victoire, malgré mes précautions, s’en apercevait, et souvent m’en faisait reproche.
Je compris alors que c’est une vraie calamité pour les ouvriers des bourgs et des villes que d’avoir trop d’occasions. Quoique gagnant plus que nous, ils ne sont pas plus riches, car ils en viennent à trouver naturel de dépenser tous les jours une petite somme à l’auberge – ce qui va loin en fin de compte. Ils sont plus à plaindre qu’à blâmer. A leur place je n’eusse pas agi différemment. Mais je résolus de fuir la contagion, de chercher du travail ailleurs.
C’est ainsi que, dans l’hiver de 1850, je pris à défricher, du côté de César[1], une portion d’un terrain broussailleux qu’on mettait en culture. Là, c’était la vraie campagne. Gagnant plutôt moins qu’à la carrière, j’avais finalement de meilleures semaines. Nul autre frais inutile que de puiser quelquefois dans ma «queue de rat…»
A ce chantier, un jour de mars que le soleil brillait, déjà chaud, je mis au jour dans les racines de genêts une vipère qui s’éveillait de sa léthargie hivernale. Je n’avais plus, comme 145
«Venez voir une belle vipère, monsieur Raynaud, elle est déjà à moitié désengourdie.»
Le boulanger s’approcha:
«Diable, pas rien qu’à moitié; elle se tortille joliment…»
Après qu’il l’eut examinée à loisir, il reprit, d’un ton mi-sérieux, mi-narquois:
«Vous devriez la porter toute vivante au pharmacien: il vous la paierait au moins cent sous!
– Vous vous fichez de moi, monsieur Raynaud?
– Ma foi non! Je vous assure que les pharmaciens s’en servent pour leurs drogues et qu’ils achètent toutes celles qu’on leur porte.»
Je ne pus me défendre de regards questionneurs sur le groupe des bûcherons venus voir aussi.
«Monsieur Raynaud a raison, dit l’un; je crois bien que ça s’achète, en effet.
– Moi, c’est la première fois que je l’entends dire, reprit un autre.
– Moi aussi, appuyai-je.
– Eh bien, essayez, reprit le boulanger; portez-la lui vivante et vous verrez qu’il vous la paiera cent sous et peut-être plus.
– C’est qu’elle n’est pas commode à porter vivante…»
Il avisa le bidon qui contenait la soupe de mon repas de midi.
«Mettez-la dans votre gamelle.
– C’est une idée: si j’étais certain de la vendre cent sous, je l’emporterais dedans, quitte à en acheter une neuve.»
146
«Quand je vous dis que c’est la vérité!»
Il n’était pas encore l’heure du goûter; en grande hâte pourtant j’avalai ma soupe, sans même prendre le temps de la faire chauffer; puis, à l’aide d’un bâton de noisetier fendu, je me saisis du reptile et le glissai non sans peine dans le bidon vide que je recouvris aussitôt de son couvercle. Le boulanger, les fagoteurs me regardaient faire en ricanant.
«Mon vieux, vous paierez à boire, conclut en s’éloignant M. Raynaud, je vous ai fait gagner votre journée. Surtout, dites bien au pharmacien que vous venez de ma part.»
Tout joyeux de l’aubaine, je quittai le chantier plus tôt qu’à l’ordinaire et passai chez nous pour mettre des effets propres. Ma femme, à qui je contai l’aventure, s’indigna de belle façon:
«Sors-moi bien vite ça de la maison! Une «mauvaise bête»… Si elle allait soulever le couvercle, se glisser sous les meubles!…»
Après un court silence:
– On t’a fait croire des bêtises, imbécile! Tu en seras pour la peine d’acheter un bidon neuf, encore vingt-cinq ou trente sous. Je ne veux plus revoir celui-ci, tu m’entends bien? Jette-le dans un fossé, fais-en ce que tu voudras, mais ne le rapporte pas.»
Je commençais à craindre que la bourgeoise n’eût raison. J’affectais pourtant la certitude de revenir avec ma pièce de cent sous. Et, délibérément, je me rendis chez le pharmacien.
«Bonsoir, monsieur Bardet.
– Bonsoir, mon ami, bonsoir. Qu’est-ce qu’il y a pour votre service?
– Monsieur Bardet, on m’a dit que vous achetiez les vipères vivantes; – c’est M. Raynaud, le boulanger, qui m’a dit ça – j’en ai trouvé une au déchiffre et je vous l’apporte.
– 149
Il apporta un grand bocal bleu.
«Tenez, il y en a trois ici; la vôtre fera la quatrième. Et si vous en trouvez d’autres, apportez-les moi; je vous les prendrai toutes à cinq sous la pièce.»
Je me sentis devenir blême.
«Combien, monsieur Bardet?
– Cinq sous.
– M. Raynaud m’avait dit cent sous…»
Le pharmacien sourit dans sa barbe grise:
«Raynaud est un peu farceur, vous ne le saviez pas? C’est cent sous les vingt qu’il a voulu dire.
– Je me suis laissé jouer… Il va me falloir un autre bidon; j’aurai de la perte. Ah! bien, vous pouvez croire que je regrette de vous l’avoir apportée!»
M. Bardet paru ému de me voir si dépité.
«Qu’est-ce que vous voulez, ça vous apprendra qu’il ne faut pas tout croire. Mais vous auriez tort de sacrifier votre bidon. Tenez, je vais vous donner une solution pour le désinfecter: vous ferez dissoudre une cuillerée de cette poudre blanche dans un litre d’eau bouillante. Vous le nettoierez avec ça et pourrez vous en servir en toute sécurité; il sera aussi propre qu’avant.»
La poudre valait trois sous; j’eus dix centimes à empocher. Mais j’avais compté sans Victoire qui jura que le bidon ne servirait plus, menaça de le briser elle-même au lieu de le nettoyer. Il me fallut retourner le soir chez le quincailler où j’en achetai un du plus bas prix: vingt-cinq sous. Il était loin de valoir l’ancien.
J’ai souvent fait rire les uns et les autres à mes dépens en racontant cette aventure que je me plus à agrémenter par la suite d’épisodes imaginaires pour la rendre plus comique 150
«Eh bien, Bertin, cette vipère?
– Eh bien, monsieur Raynaud, je ne suis pas prêt de vous croire. Vous êtes un rude menteur!
– Quoi, le pharmacien n’en a pas voulu?
– Si, seulement au lieu de cent sous, c’est cinq sous qu’il me l’a payée.
– Cinq sous… Eh bien, oui, c’est le prix que je vous avais indiqué; vous aviez mal compris.»
Et il s’éloigna en riant.
[1] Hameau de la commune de Bourbon ainsi nommé parce que César, lors de la conquête des Gaules, avait établi un camp dans ces parages.
XXII
De temps à autre, je revoyais Fauconnet dont les cheveux blanchissaient alors que la figure glabre, à présent ridée et constamment grimaçante, avait une expression un peu diabolique. Quand il traversait les Craux, allant à Meillers, il s’arrêtait des fois pour me parler – et je faisais l’aimable, malgré mon vieux levain de haine à son endroit.
Si bien que, son domestique étant tombé malade, il me vint quérir un jour pour le remplacer. C’était après la moisson, en août. Assez peu pressé d’ouvrage, je ne crus pas devoir me dérober. Quand on est pauvre, il faut bien aller travailler là où l’on trouve, même chez les employeurs que l’on a de bonnes raisons de mépriser.
Je vis de près, dans l’intimité quotidienne, ce fermier enrichi qui était à la veille de devenir gros propriétaire terrien. Il était chez lui grossier, maussade et grognon. Il promenait son désœuvrement de la cuisine à l’étable et au jardin, l’allure 151
Il passait rarement sans sortir la journée entière. Une fois en selle ou en voiture, fier de son cheval bien pansé et bon trotteur, de ses harnais brillants, il redevenait l’homme public, Fauconnet, le fermier riche, conscient de sa puissance, envié de tous, respecté des marchands, salué bas par les travailleurs. En dehors des foires et des tournées au chef-lieu il allait dans ses domaines pour donner des ordres, combiner les ventes prochaines ou serrer de près quelque jeune métayère point trop farouche qui, au maître, n’osait rien refuser…
Je ne le vis vraiment gai chez lui que le jour de l’ouverture de la chasse. Il offrait à déjeuner aux amis avec qui il avait battu la campagne le matin. Son fils aîné, le docteur, nouvellement établi à Bourbon, était aussi de la fête. Ce fut une ripaille à tout casser, une vraie débauche. J’étais chargé du service de la table que je fis assez maladroitement, en novice que rien n’a préparé à ça; mais ma maladresse même fut appréciée, puisqu’elle prêta aux convives l’occasion de rire. Or toute occasion de rire leur était précieuse. Après qu’ils eurent 152
«Ils n’ont pas les habitudes du père; ce n’est plus le même genre», m’avait dit la servante.
J’en conclus qu’eux aussi, probablement, se jugeaient des hommes supérieurs, supérieurs à ce fermier campagnard qu’était leur père, et à ses amis. Ainsi va le monde. Chacun a sa façon de voir et de concevoir. Chacun se croit bien fort sans imaginer qu’à côté on le tient pour un imbécile. Il y a là de quoi consoler ceux qui ne sont pas supérieurs du tout.
Quand le domestique fut en état de reprendre son service, comme il me restait la libre disposition de quelques jours, Fauconnet me retint pour battre à la machine dans ses domaines de Bourbon. C’était dans la région le début des batteuses que les fermiers, après une assez longue période d’hésitation, venaient de se décider à adopter. Ils continuaient alors à fournir un tiers du personnel, comme au temps du fléau. Ils se sont libérés depuis de cette obligation trop coûteuse, laissant aux métayers toute la charge de la main-d’œuvre.
On commença au domaine de la Chapelle, sur la route de Saint-Plaisir. Nous étions tous étonnés et un peu effrayés de nous voir au service de ce monstre dont les roues tournaient 153
Les femmes, par contre, se trouvèrent embarrassées qui jamais ne s’étaient vues tant de monde à nourrir. Maintenant elles en ont pris l’habitude; elles achètent de grands paniers de viande qu’elles mettent en pot-au-feu, en daube, en ratatouilles diverses, sacrifient des lapins et même des poulets. Mais trop pauvres étaient les ménagères d’il y a cinquante ans pour songer à de telles frairies. Et pourtant la cuisine ordinaire leur semblait peu digne d’être servie à des étrangers. Les métayères de Fauconnet durent s’entendre entre elles – et voilà ce qui advint:
A la Chapelle, au repas du matin, on nous servit de la galette et du tourton. Je me régalai de ces pâtisseries toutes fraîches et plus beurrées qu’il n’est d’usage. Mais au repas du milieu du jour, au «goûter» comme on dit, il n’y eut encore que de la galette et du tourton, et le soir il en fut de même. D’un repas à l’autre je trouvais ça moins bon; et tous nous mangions avec un moindre appétit. Je crus qu’il y aurait du nouveau le lendemain, qu’on nous ferait de la soupe, des haricots, quelque chose, quoi! Mais il fallut déchanter. En arrivant le matin, je remarquai que le feu flambait au four et je vis un nouveau stock de galettes et de tourtons qu’on se préparait à cuire. Aux trois repas de ce jour-là, on ne nous servit encore rien autre chose. La chaleur, la poussière nous assoiffant, il arriva que l’on prit en dégoût ces pâtisseries lourdes qui achevaient d’altérer. Les estomacs lassés se montraient rebelles. Pour mon compte, je partis le soir sans me mettre à table, et plusieurs autres de même. Changeant de ferme le jour d’après, nous espérions tous que l’obsession allait cesser. Mais point! Il y eut pâté le matin et galette à midi avec un simple accompagnement de brioche au lieu de tourton. C’en était 154
Les aliments de chez nous: la soupe à l’oignon, le pain de seigle et le fromage de vache, me semblèrent meilleurs après cette aventure…
XXIII
Les coqs à l’engrais chantèrent un soir de décembre qu’il y avait de la neige et qu’il gelait ferme. C’était en fin de veillée, vers neuf heures; nous nous préparions, comme on dit, à user les draps.
«Qu’est-ce qu’ils veulent nous annoncer, ces sales bêtes, fit Victoire tout de suite troublée.
– Pas quelque chose de bon, sans doute», appuyai-je, craintif pareillement.
Nous avions l’un et l’autre cette conviction que c’était signe de malheur d’entendre chanter les coqs à partir du coucher du soleil et jusqu’à minuit – période du silence et du repos.
Cette infraction à la règle aurait dû cependant nous sembler naturelle de la part de ces pauvres poulets à l’engrais qui, ne sortant jamais d’un réduit enténébré, perdaient peu à peu le sentiment des heures. Mais nous n’en pensions pas tant, et 155
Après que les chants eurent pris fin, Victoire donna le sein à notre petit troisième, Charles, qui avait juste deux mois. Mais elle n’était guère rassurée et tremblait encore une fois couchée. Nous eûmes, cette nuit-là, un sommeil pénible et décidâmes que les malencontreux poulets seraient vendus au plus tôt.
Comme par hasard, les mois qui suivirent, toute sorte de malheurs nous vinrent frapper. En prenant de l’âge, je me suis libéré d’une bonne partie des croyances superstitieuses de ma jeunesse; mais à cause de cela, j’ai toujours conservé la crainte des coqs qui chantent après le coucher du soleil.
J’avais dans un coin de mon étable une réserve de pommes de terre. La meilleure de mes deux vaches s’étant détachée une nuit, avala goulûment un gros tubercule et s’étrangla. Je la découvris, le matin, étendue sur le dos, râlante; son ventre était ballonné; sa langue pendait; ses jambes s’agitaient en de brusques soubresauts. C’était la fin. Mes tentatives pour faire descendre la pomme de terre restée dans l’œsophage demeurèrent aussi vains que les mouvements désespérés de la pauvre bête luttant contre la mort. Je n’eus que la ressource d’aller quérir un boucher qui m’en donna trente francs – je comptais la vendre trois cents francs à la fin de l’hiver…
Il me souvient que ma femme voulait acheter des habits pour notre petite Jean, et pour moi un pantalon de droguet, une 156
A cause des enfants, Victoire avait cessé tout à fait de porter le lait en ville et s’était mise à faire du beurre. Or, il n’y avait pas moyen de transformer en beurre la crème qui provenait de cette nouvelle vache. Nous passions à la remuer dans la baratte – ou «beurrier» – des heures et des heures; nous avions les bras moulus de faire monter et descendre le batillon: rien! Il m’arriva un soir de poursuivre cette manœuvre sans interruption, de six à onze heures; je pris une suée terrible, défonçai à demi la baratte, mais sans arriver à tirer du liquide aqueux les molécules espérées. Je racontai ça le lendemain au père Viradon qui conclut à un mauvais sort. Pareille mésaventure lui étant advenue dans sa jeunesse, un défaiseux de sorts lui avait donné les conseils suivants:
«Se rendre un peu avant minuit au carrefour de la place de l’Église et poser là un petit pot neuf de six sous plein de cette mauvaise crème; tourner douze fois autour de ce pot quand sonneraient les douze coups de minuit, en traînant au bout d’une corde de six pieds de long les chaînes d’attache des vaches; au douzième tour, s’arrêter net, faire quatre fois le signe de la croix dans quatre directions opposées et partir en vitesse, abandonnant le pot et rapportant les chaînes.
«Couper à chaque bête un bouquet de poils de l’oreille, un du garrot, un de la queue, les tremper dans l’abreuvoir tous les jours de la semaine sainte avant le lever du soleil, les porter à la messe le jour de Pâques et les faire brûler dans la cheminée sans être vu…»
«J’ai fait cela et la réussite a été complète, conclut Viradon. Mais le défaiseux a dû agir de son côté.»
157
Le défaiseux était mort; mais il avait laissé à son fils le secret de son talent, et le vieux voisin me conseillait fort d’avoir recours à lui. Je refusai néanmoins, n’ayant pas foi en ces stupidités.
Ce fut au curé que Victoire alla conter nos peines. Il vint le lendemain, aspergea l’étable avec de l’eau bénite et nous dit de n’avoir nulle crainte des sorciers.
«Ça tient tout simplement à ce que votre vache a du lait de mauvaise qualité et peut-être aussi à son état de gestation avancée; améliorez sa nourriture, donnez-lui chaque jour un peu de sel dans une ration de farineux: vous verrez que ça ira mieux.»
Nous suivîmes les avis du curé; il nous devint possible de faire du mauvais beurre qui s’améliora tout naturellement quand, à la belle saison, nos vaches allèrent pâturer sur les Craux et lorsqu’elles en furent au lait nouveau. Si l’on raisonnait avec sagesse on n’aurait pas souvent, je pense, l’occasion de croire aux sorts.
Vers la fin de l’hiver nous eûmes une alerte plus grave encore; et il fallut bien cette fois-ci, en désespoir de cause, aller trouver un rebouteux.
Notre petit Charles fut pris soudain d’un mal de gorge à caractère grave; il refusait de prendre le sein; sa respiration devint rauque, puis râlante. Victoire le porta d’abord à la sage-femme, puis au médecin, et ça n’avait pas l’air d’aller mieux, bien au contraire. Or, il y avait sur le chemin d’Agonges un homme qui «barrait» les maux de gorge d’enfants; on venait 158
Victoire l’emmitoufla dans un vieux châle au creux d’un oreiller et je le pris ainsi sur mon bras. Elle suivait en pleurant. Nos pas résonnaient lugubres dans le silence nocturne, sur les chemins durcis par le grand gel. Sur les dix heures, nous eûmes la satisfaction de frapper à la porte du guérisseur qui vint nous ouvrir en caleçon et bonnet de coton: c’était un petit homme déjà âgé, à cheveux grisonnants et figure ingrate. Il marmonna des prières en faisant des signes sur le corps de notre enfant, oignit son cou d’une sorte de pommade grise et lui souffla dans la bouche par trois fois. Un chaleil fumeux éclairait cette scène étrange. J’étais impressionné. Victoire pleurait toujours silencieusement. Après qu’il eut fini, l’homme nous assura:
«Il ira mieux demain; mais, par exemple, il était temps de l’apporter, vous savez… Dès qu’il sera débarrassé, pour hâter sa guérison vous irez faire brûler un cierge devant l’autel de la Vierge.»
A notre demande de paiement, il dit:
«Je ne prends rien aux pauvres gens. Mais il y a là un tronc où chacun met ce qu’il veut.»
Il prit sur la cheminée une petite boîte carrée, en bois fumé, dont le couvercle était percé d’une fente; j’y glissai vingt sous et nous repartîmes en hâte, inquiets des deux aînés que nous avions laissés dormant, dans la maison fermée.
Le guérisseur ne nous avait pas trompés. Vers le matin, le bébé vomit des matières aqueuses qui ressemblaient à des crachats durcis et, tout de suite soulagé, il prit le sein. Deux jours plus tard, il était tout à fait remis.
Je me suis souvent demandé, sans pouvoir répondre ni dans 159
Ceci étant, un pauvre homme tout simple a bien le droit de rester perplexe, également éloigné de ceux qui affirment et de ceux qui se moquent. J’en suis encore là.
XXIV
Certain jour de foire de Bourbon, pour le carnaval de 1853, mon beau-père m’ayant tiré à part sur la place de la Mairie, où je causais avec d’autres, me proposa d’entrer comme métayer dans un domaine de Franchesse, sa commune d’origine. Il connaissait particulièrement le régisseur, un ami d’enfance.
J’y songeais un peu, à prendre un domaine, car demeurant là il me faudrait placer mes enfants dès qu’ils seraient en âge de pouvoir garder les bêtes: – éventualité malgré tout pénible. J’aurais pourtant préféré attendre encore quelques années, mais, après réflexion, il me parut plus sage de ne pas manquer cette occasion.
Le dimanche suivant, nous fûmes donc, le père Giraud et moi, visiter cette ferme située entre Bourbon et Franchesse, à deux cents mètres du chemin qui reliait les deux communes. «La Creuserie» dépendait de la propriété de M. Gorlier, dit «de la Buffère», 160
M. Parent, le régisseur, était un homme de taille moyenne, avec une grosse tête encadrée d’un collier de barbe grisonnant; ses yeux saillants hors de l’orbite lui donnaient constamment l’air étonné; sa lèvre inférieure, grosse et lippue, tombait, découvrant ses dents avariées et laissant passer un continuel jet de salive. Il nous fit visiter les bâtiments du domaine qui étaient anciens et peu confortables; nous conduisit dans toutes les pièces de terre, dans tous les prés, et, quand nous fûmes rentrés chez lui, il dicta les conditions.
«Il fallait deux mille francs de remboursement sur le cheptel, mais on se contenterait de la moitié: les intérêts à cinq pour cent du reste s’ajouteraient aux quatre cents francs de l’impôt colonique annuel; pour l’amortissement, on retiendrait une part sur les bénéfices. J’aurais à faire tous charrois commandés pour le château ou la propriété; ma femme donnerait, comme redevances, sur ses produits de basse-cour, six poulets, six chapons, vingt livres de beurre; les dindes et les oies se partageant par moitié selon la règle. Le maître se réservait pour chaque année le droit de modifier les conditions ou de nous donner congé, sous cette réserve que nous devions être prévenus au moins neuf mois à l’avance.»
M. Parent nous entretint ensuite sur un ton de platitude exagérée du propriétaire qu’il appelait «M. de la Buffère», ou, plus communément, «M. Frédéric».
«M. Frédéric ne veut pas que les métayers s’adressent directement à lui: c’est toujours à moi que vous devrez dire ou demander ce que vous jugerez nécessaire. M. Frédéric entend qu’on soit très respectueux, non seulement envers lui, mais 161
Sur une demande malicieuse de mon beau-père, il avoua tout bas que mademoiselle Julie n’était pas seulement la cuisinière, mais encore la maîtresse de M. Frédéric, demeuré célibataire. C’est pourquoi il y avait grand intérêt à la ménager, son influence étant considérable.
Je ne savais trop que penser de M. Frédéric. Dans la bouche de son régisseur qui, pourtant, le disait très bon, il prenait figure de potentat dont les moindres désirs devaient être obéis… Cela m’effrayait un peu.
Je demandai à M. Parent huit jours de réflexion à dessein surtout de m’entretenir de l’affaire avec Victoire. Elle me crispa, s’ingéniant à jouer l’indifférence.
«Fais comme tu voudras; moi, ça m’est bien égal.»
Sa mauvaise humeur d’être encore enceinte la rendait inabordable. Un jour, que j’insistais plus que de coutume, elle eut pourtant une manière d’assentiment.
«Dame, si ce domaine te plaît, prends-le, voilà tout…
– Mais toi, te plaît-il que je le prenne?
– Oh! moi, que ce soit là ou ailleurs…»
Je l’aurais battue…
Je me décidai néanmoins à donner une réponse favorable, et pour la Saint-Martin de 1853 nous nous installâmes à la Creuserie. Victoire, accouchée avant terme, quinze jours auparavant, d’un petit garçon mort-né, se trouvait bien fatiguée et 162
XXV
Notre maison avait deux pièces d’égales d’imensions qu’une porte intérieure reliait: la cuisine et la chambre. Leur sol était d’un niveau inférieur à celui de la cour sur laquelle elles s’ouvraient l’une et l’autre par de grosses portes ogivales, noircies par les intempéries et fortement bardées de fer. Dans la cuisine, une sorte de béton avait été fait jadis qui, peu à peu, sous l’effet des balayages, s’était dégradé; il n’en restait qu’une armée de cailloux pointus qui montraient leur nez d’un bout à l’autre de la pièce. Dans la chambre, rien ne masquait le sol primitif, affaissé au milieu, bossué sous les meubles, avec, un peu partout, des mamelons et des trous. Le plafond appareillait l’appartement – un plancher bas, délabré que soutenaient de grosses solives très rapprochées, couvertes de moisissures blanches. Dans chaque pièce, une poutre énorme, taillée à la diable, était soutenue elle-même par un poteau vertical. Des grains de blé et d’avoine, s’échappant de la provision du grenier, passaient fréquemment entre les planches disjointes et les rats en faisaient des réserves sur les poutres. Le jour ne pénétrait que par d’étroites fenêtres à quatre petits carreaux; en hiver, lorsqu’il faisait sombre et que la température ne permettait pas de tenir ouvertes les portes extérieures, on avait peine à y voir en plein midi. Dans la cuisine ou salle commune se faisaient toutes les grosses 163
La maison faisait face aux neuf heures, mais le soleil n’en éclairait que bien plus tard le seuil, en raison du voisinage trop proche de la grange et des étables établies parallèlement sur le devant, à une quinzaine de mètres. Dans l’intervalle, les égouts formaient une sorte de mare stagnante et noirâtre où baignaient les balles de froment depuis les battages jusqu’au milieu de l’hiver. On mettait à proximité le fumier des moutons utilisé pour les fumures de printemps. Il y avait en outre, dans cet espace, une auge de bois longue et peu profonde dans laquelle mangeaient les cochons, et une vieille roue placée horizontalement sur trois poteaux pour le jucher nocturne des dindons. Le tombereau et les charrettes au repos s’y voyaient souvent, et aussi, tout au long des murs, de menus outils, des bâtons et aiguillons – disséminés çà et là, des débris de paille et de bois, de la pierraille, des tuiles cassées.
La ferme étant située sur la partie montante du vallon, à bonne altitude, nous avions, du haut de l’escalier du grenier, au pignon droit de la maison, une vue magnifique. Il s’étendait, ce vallon, sur une bonne partie des communes de Bour164
En arrière de notre maison, une vallée étroite aux fertiles prairies précédait un coteau sur lequel se dressait le bourg de Franchesse, au minuscule clocher carré.
Les premiers jours de notre installation, ces paysages m’apparurent tout ouatés de brouillards. Je les vis ensuite dans leur décor hivernal, alors que les cultures sont nues, lavées par les pluies ou pailletées de gel, et que les bouchures sont comme des bordures de deuil avec les fioritures de leurs arbres – 165
«Il y a des gens qui voyagent, qui s’en vont bien loin par ambition, nécessité ou plaisir, pour satisfaire leurs goûts ou parce qu’on les y force; ils ont, ceux-là, la faculté de s’extasier devant des paysages variés. Mais combien d’autres ne voient jamais que les mêmes! Pour combien la vie ne tient-elle pas toute dans un vallon comme celui-ci, et même dans une seule des ondulations, dans un seul des replis de ce vallon! Combien de gens, au travers des âges, ont grandi, aimé, souffert, dans chacune des habitations qu’il m’est donné de voir d’ici, ou dans celles qui les ont précédées sur l’étendue de cette campagne fertile, sans être jamais allés jusqu’à l’un des points où le ciel s’abaisse!»
Cette pensée me consolait de ne rien connaître moi-même hors des deux cantons de Souvigny et de Bourbon. J’en vins à trouver du charme aux décors variés de mes paysages familiers. J’éprouvais même une certaine fierté d’avoir la jouissance de cet horizon vaste et plaignais les habitants des parties basses.
XXVI
166
Vers l’époque de la Saint-Jean le propriétaire vint comme chaque année s’installer à son castel de la Buffère. Par un hasard sans doute calculé, il nous fit sa première visite le soir, alors que nous étions réunis à la cuisine pour le souper. M. Parent l’accompagnait. Tout de suite debout, invitant d’un geste les autres à faire de même, je sortis du banc et m’avançai au-devant des visiteurs. M. Gorlier me toisa.
«C’est lui, le métayer? demanda-t-il à son régisseur.
– Oui, monsieur Frédéric, c’est lui.
– Il est bien jeune… La femme?
– C’est moi, Monsieur, dit Victoire en s’approchant.
– Ah!… Vous n’avez pas l’air très robuste?
– C’est qu’elle a trois enfants tout jeunes», reprit M. Parent, d’une voix craintive.
M. Frédéric nous demanda notre âge, à ma femme et à moi, et nous questionna sur nos origines. Nous étions fort troublés l’un et l’autre de nous voir en face de cet homme puissant et redoutable dont on nous avait tant rebattu les oreilles. Il s’en fâcha d’un ton amical.
«N’ayez pas peur, diable, je ne mange personne… Parent m’a dit que vous étiez bons travailleurs et animés d’excellentes intentions. Continuez comme cela et nous nous entendrons sans peine. Obéir et travailler, c’est votre rôle; je ne vous 167
Il parlait d’une voix lente en grasseyant un peu avec un clignotement de ses petits yeux gris. Son teint coloré ressortait sous la barbe restée très noire comme la chevelure, bien qu’il eût dépassé la soixantaine – j’ai su depuis que ce beau noir était factice: il se teignait. La physionomie, malgré les apparences de bonne santé, restait maussade et ennuyée. Ceux qui ont joui de tous les plaisirs ont rarement l’air heureux.
M. Gorlier revint souvent nous voir, soit à la maison, soit aux champs. Jouant avec sa canne, il causait un instant du temps et des travaux, puis tournait le dos prestement. Jamais plus, d’ailleurs, il ne fut poli comme le premier soir. Ainsi que Fauconnet, il tutoyait tout le monde, et comme il n’avait pas la mémoire des noms, ou à dessein peut-être, il appliquait invariablement à chacun le qualificatif de «Chose».
«Eh bien, Chose, es-tu satisfait de ce temps-là? Mère Chose, nous vous prendrons prochainement deux poulets de la redevance…»
Mademoiselle Julie, la cuisinière-maîtresse, une dondon déjà mûre à la peau blanche et aux formes appétissantes, vint chercher un soir ces deux poulets-là, que Victoire engraissait à dessein depuis plusieurs semaines. Elle les soupesa, les palpa et daigna se déclarer satisfaite.
«Il faudra toujours nous les donner comme ça, Victoire; ils semblent parfaits; le coq surtout est vraiment superbe.
– Oh! oui, Mademoiselle, fis-je, je voudrais bien que ce soit mon ventre qui lui serve de cimetière.»
La grosse remarqua le mot.
«Comment avez-vous dit?» reprit-elle.
Je craignis que cela ne lui ait déplu.
«Allons, répétez, voyons!
– 168
Mademoiselle Julie partit d’un franc éclat de rire.
«Je le retiendrai, ce mot-là, Tiennon, et je le servirai à d’autres qu’il amusera, soyez sûr. Jamais encore je ne l’avais entendu.»
Elle le rapporta sans tarder à M. Frédéric qui ne fut pas long à m’en parler:
«Chose, tu as des expressions délicieuses. Je vais avoir prochainement mes amis Granval et Decaumont; nous viendrons ensemble et tu tâcheras de trouver des choses drôles comme celles que tu as dites à mademoiselle Julie, l’autre jour, à propos des coqs.»
Il tint parole. Plusieurs fois, dans le courant du mois d’août, il vint le soir avec ces deux messieurs. Ils arrivaient fumant leurs pipes à l’heure où nous mangions la soupe, s’asseyaient à proximité de la table, nous disant à chaque fois:
«Causez selon votre habitude, mes braves, ne faites pas attention à nous.»
Mais, bien entendu, nous ne parlions que pour leur répondre quand ils nous interrogeaient directement. Les domestiques, qui couchaient dans la chambre, avaient la ressource de s’esquiver sitôt leur repas pris; pour moi, il me fallait leur servir de jouet jusqu’à dix et parfois onze heures. – Et ma femme et la servante aussi par ricochet. – Peu leur importait, à eux, de se coucher tard: ils avaient la faculté de se lever de même! Peu leur importait de me faire perdre mon sommeil, car il me fallait être debout le lendemain à quatre heures, comme de coutume. Oui, c’était bien pour que je leur serve de jouet qu’ils venaient flânocher dans notre maison. Ils ne me faisaient parler que pour rire de mon langage incorrect, de mes réponses 169
«Je note! je note! faisait-il. J’utiliserai ça pour des scènes champêtres dans mon prochain roman.»
Je me hasardai à demander un jour à mademoiselle Julie pourquoi M. Decaumont écrivait ainsi les choses baroques que je débitais bien malgré moi. Elle me dit que c’était un grand homme, un homme célèbre qui s’occupait à faire des livres. Un grand homme! un homme célèbre! ce petit gros à figure de curé, avec des cheveux ridiculement longs qui lui tombaient sur les épaules!
«Ah! c’est fait comme ça, un homme célèbre?» énonçai-je en toute simplicité. Et mademoiselle Julie riant de bon cœur:
– Mon Dieu oui, Tiennon; il est bien comme les autres, allez, malgré ses capacités. Avec ses grands cheveux et son air drôle, on le prendrait quasi pour un fou plutôt que pour un savant; et il s’amuse de tout comme un enfant.«
Eh bien, je ne trouvais pas très loyale la façon d’agir de ce faiseur de livres. Je lui en voulais un peu d’inscrire mes réponses pour les publier, pour que d’autres bourgeois comme lui en puissent rire à leur tour. Était-ce donc de ma faute si je parlais de façon peu correcte? Je parlais comme on m’avait appris, voilà tout. Lui, qui était resté sans doute jusqu’à vingt ans dans les écoles, avait pu acquérir la science des belles phrases. Moi j’avais fait autre chose pendant ce temps-là. Et, à l’heure actuelle, j’employais ailleurs sans doute aussi utilement que lui mes facultés: car, de faire venir le pain, c’est bien aussi nécessaire que d’écrire des livres, je suppose! Ah! si je l’avais vu à l’œuvre avec moi, l’homme célèbre, à labourer, à faucher ou à battre, je crois bien qu’à mon tour j’aurais eu la place de rire! J’ai fait souvent ce souhait d’avoir sous ma direction, pendant quelques jours, au travail des champs, tous les malins qui se fichent des paysans.
XXVII
170
«As-tu bien mangé, Primaud?
– Oh! oui, monsieur Frédéric!
– Mais un gros morceau de lard reste encore sur le plat, il ne faut pas le laisser, voyons… Tiens, je sais que tu es de force à l’engloutir.»
Et il le lui mettait sur son assiette.
«C’est trop, monsieur Frédéric, j’ai le ventre plein, je ne peux plus…
– Allons, allons, Chose, tu plaisantes; c’est sans doute que tu as soif; Julie, donne-lui donc un verre de vin.»
Pour s’en retourner, Primaud passait dans notre cour. Souvent il entrait à la maison ou venait me voir aux étables.
«Mon vieux Tiennon, je viens encore de faire un bon repas!
– 171
– Plus que j’ai voulu, mon vieux! Figurez-vous que M. Frédéric est venu et qu’il m’en a servi lui-même un gros morceau; de sa main, vous comprenez, je ne pouvais pas refuser, surtout qu’il m’a fait donner du vin.»
Il faisait grand cas de cette attention délicate. Jamais ne lui venait à l’idée qu’il pût y avoir là quelque chose de blessant pour sa dignité d’homme. Peut-être même considérait-il comme marques de gloire les traces cireuses que laissait de chaque côté de sa bouche le ruissellement graisseux du lard. Il rentrait chez lui enchanté.
Nous l’étions moins, les autres métayers et moi. A son insu sans doute Primaud jouait le triste rôle de mouchard. M. Gorlier obtenait par lui tous les renseignements qu’il désirait sur les gens de ses domaines et sur les habitants de la commune. Trois ans auparavant, quand Badinguet avait fait une espèce de contre-révolution pour se faire nommer empereur, deux hommes de Franchesse avaient été expédiés à Cayenne de par la faute, disait-on, des bavardages inconscients du «mangeux de lard». Le bourgeois lui ayant fait entendre que ce serait un grand bien que de débarrasser le pays de ceux qui affichaient leurs préférences pour la République, le malheureux s’était empressé de lui signaler tous les «rouges» de sa connaissance. De la part de Primaud c’était bêtise et non méchanceté – mais je ne trouvais pas M. Frédéric excusable d’employer de tels moyens pour se renseigner, d’user de son influence ensuite pour faire du mal aux gens de son pays.
Sitôt averti, je me défiai du voisin et ne lui dis plus que ce qu’il n’y avait nulle raison de tenir caché.
A cette époque déjà, on appelait Primaud «le mangeux de lard». Il est mort depuis longtemps; mais le mot lui a sur172
XXVIII
Ma vie était fatigante et laborieuse, mais j’y trouvais du charme. Étant chef de ferme, je me sentais un peu roi. Les responsabilités me pesaient souvent, mais j’étais fier de m’asseoir au haut bout de la table, à côté de la miche dans laquelle je coupais de larges tranches au commencement de chaque repas; j’étais fier surtout d’avoir, au cercle de la veillée, la place du coin, la place d’honneur.
Bouvier chef, je participais au pansage de tous les animaux. A la belle saison, j’étais dès le petit jour au travail du moment: binage ou fauchaison – dans notre parler: marage ou fauchage. Cependant j’avais auparavant distribué un peu de son aux moutons, préparé le repas des cochons et j’étais passé voir mes bœufs au pâturage.
Je prenais la tête de l’équipe, les autres, échelonnés derrière moi, réglant leur allure sur la mienne, – et je puis dire sans vantardise qu’ils n’avaient pas à s’amuser pour me suivre.
J’avais eu la chance pourtant de tomber sur un bon valet, un garçon de vingt ans passés, prénommé Auguste – nous disions Guste – robuste et courageux qui besognait aussi dur que moi. Le second était un gamin d’une quinzaine d’années, mi-pâtre, mi-travailleur. J’engageais en plus un journalier pour l’été: ce fut, les premières années, un certain père Forichon, déjà âgé, ayant l’expérience de tous travaux, mais très bavard et un peu tason, c’est-à-dire un peu mou, un peu lent. Il avait toujours des histoires à raconter et je crus m’apercevoir qu’en 173
«Si nous allions de ce train-là jusqu’à midi, fit-il, nous en abatterions un sacré morceau!
– Si le maître veut, nous allons essayer», dit le Guste. Mais lui de reprendre:
«Une fois, à Buchepot, chez les Nicolas, nous avons fauché comme ça trois jours de suite. C’était le grand Pierre qui allait en tête; il aiguise bien, l’animal, et dame, il filait… Tant et si bien que son beau-frère n’arrivait plus à le suivre. Le grand s’étant permis de le plaisanter, les voilà pris à se fâcher; je crus même qu’ils allaient se battre. D’ailleurs ils s’en voulaient déjà depuis longtemps. J’étais bien au courant: voilà ce qui s’était passé…»
Il croyait que pour apprendre ce qui s’était passé j’allais m’appuyer un peu sur le manche de mon «dard». Mais sans prêter la moindre attention, je continuai de faucher du même train anormal. Et quand nous fûmes au bout, le Guste et moi, il se trouva un peu en retard.
«Sacrée misère! fit-il, j’ai attrapé un «masier[1] » qui a abîmé mon taillant. J’ai fauché une fois dans un pré où il y en avait tellement qu’on était obligé de battre les «dailles» au premier déjeuner…»
Il se retourna, parut étonné de voir que nous ne l’écoutions plus, que nous étions déjà loin. D’un andain à l’autre son retard s’accentua. Il y avait un passage où, l’herbe étant très dure, il fallait aiguiser souvent, ce qui forçait à ralentir. A ce 174
La servante ayant apporté la soupe, il ne voulut pas venir manger sans avoir rattrapé son retard. Lorsqu’il arriva haletant, le visage ruisselant, la chemise détrempée, nous nous levions pour repartir. Alors, dépité, furieux, il fit mine de renoncer à déjeuner pour venir prendre son andain en même temps que nous. Pour qu’il consentît à déjeuner, je fus obligé de lui dire que nous allions l’attendre, ce que nous fîmes en effet, bien que le Guste eût ardemment souhaité le contraire. Le pauvre Forichon bouda pendant huit jours au moins, sans être guéri de sa manie de rappeler des souvenirs. Vingt fois même il répéta, faisant allusion à l’incident:
«Ma «daille» n’est pas de ces meilleures. Si j’avais encore eu celle que j’ai cassée il y a deux ans, vous ne m’auriez pas laissé, bien sûr.»
Mais les choses n’allaient pas toujours de cette façon. Souventes fois je les sentais tous alliés: le Guste, Forichon, le gamin, la servante; leurs visages durs exprimaient le mécontentement, l’hostilité: j’étais le maître ennemi… Les jours de grande chaleur surtout, après le repas de midi, la fatigue, la fainéantise les gagnaient; ils auraient voulu faire la sieste. J’étais exténué, accablé autant qu’eux: moi aussi j’aurais aimé me reposer un peu. Mais je réagissais violemment, cherchant des mots pour les entraîner:
«Hardi! les gas! dépêchons-nous d’aller charger; le temps est à l’orage; notre foin pourrait bien mouiller.»
Ou bien je les prenais par l’amour-propre.
«Nous allons pourtant finir les derniers: ceux de Baluftière et ceux de Praulière sont plus avancés que nous; et si 177
Ils se levaient à regret, proféraient pour se soulager de gros blasphèmes.
«Bon Dieu de bon Dieu! ce n’est quand même pas faisable de travailler par des chaleurs pareilles; pas d’animaux qui résisteraient…»
Et Forichon:
«Je veux faire un mauvais coup pour aller voir au bagne si c’est pire que là!»
Au chantier, je m’efforçais de les remonter en leur racontant quelques bêtises, des histoires salées dont rougissait la servante. Eux de rire et d’en conter de plus fortes. Ainsi le temps passait et le travail se faisait. Être gai, familier, ne pas se ménager soi-même, c’est encore le meilleur moyen d’obtenir beaucoup des autres.
Il nous arrivait, au cours de ces rudes séances de foin ou de moisson, par les après-midi torrides, d’apercevoir M. Frédéric et ses amis installés dans un bosquet du parc autour d’une petite table garnie de boissons fraîches.
«Ce qu’ils sont heureux, tout de même, ces cochons-là!» faisait le Guste qui, à distance, n’avait nul respect des hiérarchies.
Les autres formulaient aussi des phrases irrévérencieuses que méprisait mon silence. Je tâchais même de les calmer quand ils allaient trop loin. Le pauvre «laboureux» placé entre l’enclume et le marteau doit savoir être diplomate à l’occasion.
Se démener sans trève de l’aube au soir, se hâter d’achever un travail pour en recommencer bien vite un autre qui se trouve en retard, dormir cinq ou six heures seulement d’un sommeil léger coupé d’inquiétudes, c’est un régime qui n’engraisse pas, mais d’où l’ennui est banni. Ce régime, six mois chaque année, était le mien. Car, après la rentrée de récoltes 178
Les labours étaient particulièrement durs en raison de la situation du domaine sur la partie remontante du vallon; dans nos champs en côte l’argile rouge dominait, mêlée de pierres. Cela rendait le travail pénible et pour le laboureur et pour les bœufs. Les pauvres bœufs se levaient bien à regret quand nous les allions quérir avant le jour dans le Grand Pré, leur pâture habituelle en septembre. Ils étaient presque toujours couchés sous le même chêne, masses blanches dans la brume de l’aurore commençante, et il fallait leur donner de grands coups d’aiguillon pour les mettre en mouvement.
«Allez! allez rossards!»
Ça les peinait beaucoup et, vrai, ça me faisait aussi de la peine pour eux: le pâturage possédait une bonne source; l’ombre des bouchures était épaisse et fraîche – et l’herbe si tendre! Il m’en coûtait de les priver de ce paradis pour les coupler sous le joug, les obliger à tirer la charrue de longues heures durant dans les guérets montueux. J’éprouvais parfois le besoin de m’en excuser auprès d’eux:
«C’est embêtant bien sûr, mais puisqu’il le faut… Moi aussi, mes vieux, je préférerais me reposer et pourtant j’en mets un coup. Allez-y donc de bon cœur!»
Ils avaient du bon temps pendant les mois d’hiver, et ma tâche était moins rude aussi. Je ne me levais qu’à cinq heures; je me couchais à huit. Mais les inquiétudes, pour un chef de ferme, sont de toutes les saisons. A cette époque, la question du fourrage me préoccupait surtout. Il convenait de le ménager, le fourrage, – sans réduire trop la ration des bêtes à l’engrais, des vaches fraîches vélières, des génisses à vendre au printemps, non plus qu’aux bœufs de travail que j’aimais conserver en bon état. Je toisais souvent mon fenil, prenant 179
Ma seule passion était la prise. J’avais augmenté la dose primitive. Il me fallait déjà, lors de notre installation à la Creuserie, mes cinq sous de tabac par semaine et j’en vins progressivement à monter jusqu’à dix sous. En labourant, quand j’arrivais au bout d’une raie, le temps d’examiner le sillon nouveau où j’allais m’engager afin d’en voir les courbes et malfaçons, machinalement, je tirais ma tabatière; – en fauchant, après chaque andain, crac, une prise; – en sarclant, quand je m’arrêtais un instant pour me redresser, souffler, ma main glissait à la recherche de la «queue-de-rat», sans même que ma volonté y fût pour quelque chose. Tristes jours que ceux où ma provision s’épuisait! Je n’osais pas, à cause de Victoire surtout, envoyer quelqu’un exprès au bourg de Franchesse pour quérir du tabac; mais le temps semblait long; il me prenait des envies de chercher chicane à tout le monde; je ne trouvais pas une bonne place.
Faiblesse excusable, en somme, mais la satisfaction intime 180
«Mes blés, mes avoines vont être remarqués. Quand je sortirai mes bêtes à la foire, elles auront des admirateurs. Ceux de Baluftière, ceux de Praulière, ceux du Plat-Mizot vont être jaloux de constater que mes bœufs sont plus gras que les leurs, et mes génisses meilleures.» Quand nous nous rencontrions avec les voisins, à l’aller ou au retour des champs, ou bien en taillant, l’hiver, les bouchures mitoyennes, nous parlions toujours de nos bêtes, et j’avais coutume de faire le modeste.
«Oh! pas fameux, mes veaux, cette année… Mes moutons n’engraissent pas comme j’aurais cru… mes bœufs ont travaillé trop tard: je n’en ferai rien…»
Quelquefois, les mêmes voisins s’en venaient passer la veillée avec nous et je les invitais, comme il est d’usage, à faire un tour aux étables. Alors je jouissais de leur surprise et j’étais sensible à leurs compliments. Quand nous menions peser ensemble, quelques jours avant la foire, les bœufs des six domaines, si des étrangers admiraient les miens parmi les 181
«Ce n’est pas qu’ils ont eu trop de repos, les pauvres bougres: jusqu’à la fin des semailles ils ont travaillé! Quant aux dépenses, il est difficile d’en faire moins: ils n’ont mangé que deux sacs de farine d’orge et trois cents livres de tourteaux.
– Allons, allons, vous ne les avez pas amenés ainsi avec rien!» faisaient les autres, incrédules.
De fait, souvent, je mentais un peu…
Ainsi s’affirma dans la contrée ma réputation de bon bouvier. On m’avait rapporté ce propos de M. Parent, dans une auberge de Franchesse, en présence de deux ou trois gros bonnets:
«Le meilleur de mes laboureux, c’est Tiennon, de la Creuserie; il fait bien valoir et, pour les bêtes, c’est un soigneur comme il y en a peu…»
Hommage dont je n’étais pas médiocrement fier, dont le souvenir, au cours des pansages surtout faisait se précipiter sous ma blouse graisseuse le tic tac ému de mon cœur. L’impression des généraux qu’on encense après une guerre heureuse n’est sans doute pas très différente. Et ma satisfaction, après tout, n’était-elle pas aussi légitime que la leur? Moins propre aussi à inspirer des remords ensuite – étant déterminée par mon seul effort et non par un sacrifice de vies humaines…
Parfois, durant des séances de travail aux champs, aux saisons intermédiaires surtout, quand il faisait bon dehors, quand la brise, caressante comme une femme amoureuse, apporte avec elle des senteurs de lointain, des aromes d’infini, des souffles sains dispensateurs de robustesse, je ressentais ce même sentiment d’orgueil satisfait confinant au plein bonheur. Ce m’était une jouissance de vivre en contact avec le sol, avec 182
[1] Fourmilière.
XXIX
Victoire, souffrante, était changée, vieillie. L’estomac fonctionnait mal. Des migraines l’obligeaient à garder plusieurs jours de suite un mouchoir en bandeau autour de la tête – sous lequel s’amenuisait encore son visage tiré, miné, aux yeux toujours cernés. Cela n’était pas pour améliorer son caractère taciturne et plutôt difficile. Elle vivait dans un état d’agacement perpétuel, broyant du noir, s’exagérant le mauvais côté des choses. Et de se lamenter sans cesse sur les ennuis en perspective:
«Il va falloir du pain vendredi; le même jour, nous aurons à battre le beurre et à plumer les oies; jamais nous n’en pourrons voir le bout!
Ou bien:
– Il devient indispensable de faire la lessive; nous n’avons plus de linge propre. Et le mauvais temps continue toujours. Mon Dieu, que c’est ennuyeux!»
Elle se lamentait de même si l’un des enfants souffrait, si les récoltes s’annonçaient mal, si les couvées ne réussissaient pas, si le jardin manquait de légumes, si les vaches diminuaient de lait. Tout lui était sujet de plaintes. Aux repas, elle ne se mettait jamais à table; elle s’occupait à cuisiner, à surveiller, à servir les petits.
«183
– Oh! pour ce qu’il me faut!»
Elle se contentait, en effet, d’un peu de soupe claire qu’elle avalait en circulant. Par comparaison, j’avais quelque honte de mon appétit robuste. Les jours où «ça la tenait dans l’estomac» elle levait les gognes[1] tout à fait, disant que rien ne lui faisait envie. Je l’engageais à se préparer un peu de soupe meilleure, ou bien un œuf à la coque. Mais elle ne voulait rien savoir et s’en tenait au bouillon puisé dans la soupière commune.
Bien que la servante fût chargée de toutes les grosses besognes, Victoire n’en avait pas moins beaucoup à faire. Les enfants, la basse-cour, les repas, une bonne part du ménage, sans compter, quand le lait donnait, la préparation du beurre et du fromage, il y avait là de quoi occuper une plus robuste qu’elle. Très économe, elle savait tirer le meilleur parti de toutes ses denrées qu’elle portait au marché de Bourbon chaque samedi. Elle rabrouait souvent la servante qui ne ménageait pas assez le savon, la lumière, le bois pour le feu. Certes, la pauvre fille n’avait pas toutes ses aises.
Il arriva même que notre maison fut un peu décriée; on se plaignait de mon activité au travail; on disait la bourgeoise méchante et intéressée. Les domestiques, garçons et filles, y regardaient à deux fois pour se louer chez nous. Nous étions obligés de les payer au-dessus du cours normal.
Mais Victoire se montrait une excellente mère; les petits avaient rarement à souffrir de sa mauvaise humeur. Elle se plaignait d’eux, les déclarant insupportables, assurant qu’ils achevaient de lui casser la tête, mais elle ne les battait jamais. Pour mon compte, je n’avais guère le loisir de m’occuper des enfants; 184
Quand quelques-uns de nos parents venaient nous faire visite, Victoire s’efforçait à l’amabilité. En dehors de la fête patronale le fait se produisait assez rarement, car on ne considérait pas comme étranger le père Giraud qui, retraité à Franchesse, faisait chez nous de fréquentes apparitions. Le pauvre vieux nous arriva un jour bien attristé, venant d’être avisé par dépêche de la mort de son fils, le soldat d’Afrique, qu’une mauvaise fièvre avait tué quelques mois avant l’expiration de son deuxième congé, c’est-à-dire de sa rentrée en France avec une place.
Les enfants de mon parrain et ceux de mon frère vinrent à tour de rôle nous inviter à leurs noces. On faisait à chaque fois, selon l’usage, quelques préparatifs pour les recevoir.
Au jour du mariage, je me rendais presque toujours seul à Saint-Menoux. Je buvais sec dans ces occasions-là et tenais bien ma place à table. Il m’arrivait, dans l’entraînement collectif, oubliant pour quelques heures mes soucis coutumiers, de me lancer tout à fait, de danser, de chanter comme les jeunes!
Une visite inattendue fut celle de Gaussin et de sa femme, revenus faire un tour au pays après dix ans d’absence. Ils se présentèrent chez nous, avec leur petit garçon, un soir, à l’improviste, et rirent beaucoup de notre extrême surprise. J’eus de la peine à reconnaître la Catherine dans cette dame à chapeau qui parlait si bien; et son mari, avec sa figure rasée de larbin, ses beaux habits de drap, ne rappelait guère le Gaussin d’autrefois. Leur petit Georges était poli, vif, sociable, gentil comme tout; 185
Deux ou trois fois vint aussi le verrier de Souvigny qui avait épousé la sœur aînée de Victoire. C’était un homme entre deux âges, assez corpulent, visage joufflu, teint blême et moustache rousse. Il toussait, la poitrine usée doublement par son travail de souffleur et par l’alcool. Sa voix était rauque, caverneuse, désagréable et l’idée de la mort le hantait souvent.
«Dans notre métier, on est usé à quarante ans; bien rares ceux qui tiennent jusqu’à cinquante. Pour mon compte, j’irai bientôt tirer le pissenlit par la racine.»
Mais il tenait à jouir de son reste. Il exigeait une bonne cuisine, de la viande et du vin tous les jours. Ce qui ne l’empêchait pas de dépenser beaucoup hors de chez lui: plusieurs gouttes le matin, l’apéritif le soir, de grosses bombes les jours de paie, les jours de fête. Aussi, bien qu’il se fît des mois de quatre-vingt-dix francs, les ressources n’abondaient-elles jamais. Il y avait des périodes où le boulanger, le boucher, l’épicier, ne voulaient plus rien donner à crédit: alors il entrait dans des colères épouvantables, cognait plus ou moins la femme et les gosses. La femme, bien plus vieillie encore que Victoire, les cheveux blanchis avant l’âge, avait une expression craintive et résignée. Les enfants: de petits maigriots, rusés et sournois, précocement vicieux.
Ma bourgeoise, à qui sa sœur avait fait souvent des confidences, n’ignorait rien des dessous du ménage. Pour satisfaire 186
Les jours qui suivaient ces réceptions, Victoire se montrait plus grincheuse encore que de coutume: c’était la rançon de ses efforts antérieurs d’amabilité. Nous gagnions tous à ce que les visites soient rares.
[1] Expression bourbonnaise s’appliquant aux personnes tristes, dégoûtées, malades.
XXX
Les tentations du diable, c’est bon pour les riches qui, ne sachant comment tuer leurs loisirs, courent de-ci de-là, au gré de leurs caprices, avec l’espoir de trouver de l’imprévu.
Mais une vie si bien remplie aurait dû m’en préserver. Cependant, la cinquième année de mon séjour à la Creuserie, il m’advint pourtant d’être infidèle à ma femme.
La chose arriva d’ailleurs tout à fait par hasard et, sous tous les rapports, je méritais de sérieuses circonstances atténuantes. Victoire, en raison de son état maladif, était bien détachée des plaisirs d’amour. Pour moi, robuste et de bonne santé, en dépit de la fatigue, des désirs naturels de rapprochement me venaient parfois. Mais je n’osais les manifester, sachant que je serais mal reçu. Cela n’en contribuait pas moins à refroidir nos relations. Pourtant, je ne me donnais pas la peine de chercher ailleurs.
A 189
Donc, vers la mi-juillet, un orage ayant rafraîchi les terres, je profitai de la période d’accalmie entre foins et moissons pour aller herser l’un de mes guérets. Ce champ, assez éloigné de chez nous, se trouvait à droite du chemin allant de Bourbon à Franchesse, à proximité de la petite locaterie des Fouinats.
J’étais venu au hersage de grand matin, avec l’intention de faire une longue attelée, si bien que Victoire m’envoya à déjeuner par la servante qui repartit tout aussitôt. J’arrêtai mes bœufs à l’ombre d’un vieux poirier, non loin de la chaumière dont j’apercevais les murs en pisé et le toit de paille, au sommet duquel croissaient des plantes vertes. Le journalier qui habitait là, un petit rougeaud bégayant, travaillait toujours au loin dans les fermes; la femme, une blonde assez appétissante, allait aussi en journée à l’occasion: ils n’avaient pas d’enfants. Or, ce matin de juillet, le soleil était chaud et la soupe un peu salée… Après avoir mangé, la soif me prit et l’idée me vint tout naturellement d’aller demander à boire à la Marianne, que je savais chez elle pour l’avoir entendu appeler ses poules. Mes bœufs au repos soufflaient et ruminaient tout à leur aise; je décrochai, par prudence, la chaîne qui les attelait à la herse et me hâtai vers la chaumière.
La Marianne, vêtue seulement d’un jupon court et d’une chemise, procédait à sa toilette. Elle avait ramené en avant pour les peigner ses cheveux défaits, dans lesquels se jouait malignement un rayon de soleil; ils me semblèrent soyeux et attirants; ils la nimbaient d’une auréole comme on en voit 190
Je sentis dès l’abord courir une petite fièvre dans mon organisme.
«Bonjour, Marianne; je vous dérange?» fis-je en entrant.
Elle tourna à demi la tête:
«Ah, c’est vous, Tiennon! Vous me trouvez dans une drôle de tenue.
– Vous êtes chez vous: c’est bien le moins que vous ayez la liberté de vous mettre à l’aise… Je venais vous demander à boire.
– C’est bien facile.»
Sans même prendre le temps de renouer ses cheveux, elle alla prendre sur le dressoir un grand pichet de terre jaune qu’elle remplit au seau, derrière la porte, et me le tendit. Je la dissuadai de sortir un verre et bus à la régalade presque toute l’eau du pichet.
«Vous aviez donc bien soif, dit la Marianne en souriant dans sa toison défaite, à moins que vous ne la trouviez meilleure que celle de chez vous.
– C’est peut-être les deux, répondis-je. Vous savez que le changement…»
J’ajoutai même quelques mots de sens plus accusé, si l’on peut dire.
Elle n’eut pas de mal à comprendre: ses joues se colorèrent, ses yeux s’animèrent, son sourire devint moqueur.
«Ça dépend… Il y a des choses qui ont toujours le même goût, fit-elle.
– Vous le savez par expérience?» demandai-je malicieusement.
Et 191
La Marianne n’eut aucune révolte; il me sembla même qu’elle provoquait mes caresses. Et nous allâmes jusqu’au bout de la faute.
Je sortis passablement troublé, m’attendant presque au regard ironique de la nature entière. Cependant mes bœufs, tranquilles à la même place, continuaient de ruminer sagement. Le soleil brillait comme avant. Les lignes vertes des bouchures, les champs de céréales, les pièces de pommes de terre n’avaient point changé d’aspect. Mon guéret conservait la même teinte rougeâtre d’argile lavée. Les cailles chantaient de même dans les blés jaunissants. Hirondelles, fauvettes et bergeronnettes voletaient autour de moi comme si rien d’anormal ne s’était passé. Et, rentrant à la maison, mon attelée faite, je ne constatai nul changement dans les façons d’être à mon égard de la bourgeoise, des enfants, des domestiques, – non plus que de M. Parent, le régisseur, qui vint dans l’après-midi. Cela me fit concevoir une moindre gravité de l’acte irrémédiable.
Mes relations avec cette femme se continuèrent pendant dix-huit mois, plus ou moins suivies, selon les circonstances. Nous avions tous deux le souci de ne pas nous faire remarquer, de sauver les apparences. Il fallait donc que j’aie des raisons d’aller seul du côté des Fouinats, soit pour un travail urgent, soit pour aller voir mes bêtes au pâturage. A de certaines périodes les prétextes étaient difficiles à trouver et je restais plusieurs semaines sans la voir. Mais, hélas! à la campagne tout est remarqué, et l’on a beau être prudent, le moindre indice provoque des clabauderies. Cette femme ne me demandait jamais d’argent et je ne lui en offrais pas, bien entendu. Seulement 192
XXXI
De diverses façons, les progrès du siècle arrivaient jusqu’à nous malgré que, chacun dans leur sphère d’action, M. Gorlier, M. Parent, ma femme, fissent tout leur possible pour se mettre en travers.
Les écoles commençaient à se peupler. Les commerçants du bourg, les plus huppés des campagnards y envoyaient leurs enfants; il y avait aussi quelques places gratuites pour les pauvres, dont bénéficiaient surtout les petits des métayers du maire.
J’aurais bien voulu que mon Jean sût lire et écrire pour être à même ensuite de tenir nos comptes. M. Frédéric étant conseiller municipal et ami du maire, je me crus autorisé à lui dire, un jour qu’il félicitait le petit sur sa bonne mine:
«Monsieur Frédéric, il lui faudrait à présent quelques années d’école.»
Il 193
«L’école, l’école… Et pourquoi faire, sacrebleu? Tu n’y es pas allé, toi, à l’école: ça ne t’empêche pas de manger du pain. Mets donc ton gamin de bonne heure au travail; il s’en portera mieux et toi aussi!
– Pourtant, monsieur Frédéric, il y a des fois que ça rendrait bien service de savoir un peu lire, écrire et compter. Pour qu’il soit moins bête que moi, je tâcherais de me priver de lui encore quelques années, au moins pendant l’hiver.
– Dis-moi un peu ce que tu aurais de plus si tu savais lire, écrire et compter? L’instruction, c’est bon pour ceux qui ont du temps à perdre. Mais toi, tu passes bien tes journées sans lire, n’est-ce pas? Tes enfants feront de même, voilà tout… D’ailleurs, tu dois savoir qu’une année d’école coûte au moins vingt-cinq francs. Si tu envoies ton aîné en classe, tu ne pourras guère te dispenser de faire la même chose pour les autres: il t’en faudra de l’argent!
– Monsieur Frédéric, j’avais pensé que vous pourriez peut-être m’obtenir pour lui une place gratuite.
– Une place gratuite! Le nombre en est très limité, des places gratuites: il y a toujours dix demandes pour chacune. N’y compte pas, Chose, n’y compte pas… Et je te répète, qu’il vaut mieux mettre ton gars à garder les cochons que de l’envoyer à l’école.»
M. Frédéric bourrait sa pipe avec rage; sa voix, ses gestes accusaient de l’impatience. Comprenant qu’il avait des griefs contre l’instruction, craignant de le mécontenter en insistant, je m’en tins à cette unique tentative. Et mes enfants n’allèrent pas en classe.
Pour les choses de la culture, je n’étais pas de ceux qui aiment à se lancer dans les nouveautés, dans les frais, sans 194
«Bientôt les revenus de mes propriétés ne suffiront plus à payer l’impôt!…’’
Cependant nous nous entendions, les métayers des six domaines, pour revenir fréquemment sur cette question de la chaux; nous insistâmes si fort que M. Parent finit par en parler au maître qui répondit de son air le plus bourru:
«Si j’avais voulu m’occuper moi-même de mes biens, il est clair que je ne vous aurais pas pris comme régisseur! Arrangez-vous à tirer des domaines tout ce qu’ils peuvent donner, de façon que les bénéfices aillent en augmentant. Il ne m’appartient pas de vous indiquer les meilleurs moyens d’y parvenir. Ceci est votre affaire et non la mienne.»
M. Parent restait donc perplexe, hésitant entre la crainte des débours à faire tout de suite et le désir d’augmenter les rendements futurs. Mais la crainte l’emportait et nous en restions là.
Or, le propriétaire étant venu nous voir à la maisson, il me demanda si la récolte s’annonçait bonne.
«Ni bonne, ni mauvaise, monsieur Frédéric; elle serait 195
– Ça donne de bons résultats, cette chaux? questionna-t-il d’un air indifférent, tout en faisant des moulinets avec sa canne autour de la tête d’un gros chardon.
– Oh! oui, monsieur Frédéric. On rentre souvent dans ses frais dès la première année; les récoltes d’avoine et de trèfle qui viennent après sont bien meilleures, laissent un bénéfice clair. Et les avantages ensuite semblent se continuer assez longtemps.»
Le propriétaire partit sans un mot; il s’en alla chez Primaud, de Baluftière, chez Moulin, du Plat-Mizot, et, successivement, dans tous les domaines. S’étant ainsi convaincu de l’unanimité des avis, il donna immédiatement au régisseur l’ordre de nous satisfaire.
Trois jours après, M. Parent nous annonça qu’il s’était entendu avec les charretiers de Bourbon pour faire mener de la chaux dans nos guérets.
Par économie aussi, Victoire était opposée à toute réforme dans les choses la concernant. En raison du perfectionnement des petits moulins du pays, il était devenu possible de faire séparer le son d’avec la farine. Beaucoup commençaient à user de cette amélioration – il y en avait même qui, remplaçant le seigle par le froment, mangeaient du vrai pain de bourgeois. De ces derniers, par exemple, on parlait avec un peu d’ironie, disant qu’ils en faisaient trop et couraient aux abîmes.
Sans aller aussi loin d’un seul coup, tout en continuant à mettre dans chaque sac deux mesures de froment et trois de seigle, j’aurais désiré faire sortir le son. A chaque envoi de grain au moulin, je faisais la même proposition que désapprouvait Victoire.
«Il faut déjà payer les domestiques assez cher, ce n’est pas la peine de les nourrir au pain blanc.»
196
Ce fut un beau jour vraiment que celui où je vis trôner sur la table la miche réservée de mon enfance et que je taillai dans cette miche appétissante le pain de tout le monde. Les jeunes d’aujourd’hui trouvent médiocre notre pain de bon froment pour peu qu’il soit un peu dur. Ah! s’ils étaient remis pour quelque temps au pain noir et graveleux d’autrefois, ils apprendraient vite à l’apprécier mieux!
Je cite comme caractéristiques ces trois faits d’entrave aux idées nouvelles, mais il s’en produisit bien d’autres, de la part de M. Gorlier au point de vue de l’amélioration générale, de la part de M. Parent pour les choses de la culture, de la part de ma femme pour celles de la cuisine…
XXXII
Il est des années de grand désastre qui jalonnent tristement la monotone existence de l’homme des champs. Ainsi en fut-il de 1861 pour ceux de ma génération. Et, pour ce qui me concerne, cette année fut deux fois maudite puisqu’il 197
Vers la fin du mois d’avril, mettant au joug pour la première fois deux jeunes taureaux, je fus, dans une minute de malheur, renversé par eux et piétiné. Résultat: une jambe cassée, deux côtes défoncées, sans compter les lésions et meurtrissures.
Le docteur Fauconnet qui vint me raccommoder, après un martyre de presque deux heures, me banda la jambe avec des copes de bois, des bandes de toile et me condamna à quarante jours de lit.
Ce fut atroce; des fourmillements passaient dans ma jambe malade; j’avais le corps moulu, brisé; la fièvre s’en mêla les deux premières semaines au point qu’on put craindre des complications graves provenant de quelque lésion interne…
Les voisines qui, sous prétexte de me faire visite, jacassaient sans fin autour de mon lit, m’énervaient fort, – et pareillement m’agaçaient tous les bruits du ménage: le pilonnement des sabots ferrés sur le cailloutis, le tintamarre des marmites, le heurt des assiettes et des cuillers, les conversations même. Aux mauvais jours, Victoire aussi s’énervait, pleurait.
Le médecin, qu’elle envoya quérir à plusieurs reprises, ne venait qu’à son heure – tard dans l’après-midi ou le lendemain.
A la campagne on a bien le temps de mourir dix fois, comme on dit, avant que d’être secouru. Et ce n’est pas l’un des moindres inconvénients de la vie paysanne, en notre pays de fermes isolées surtout.
Le docteur Fauconnet était d’autant moins exact que, féru de politique, il passait journellement plusieurs heures au café. Républicain, il faisait une opposition acharnée aux gros bourgeois du pays comme au gouvernement de Badinguet. C’est par lui que juraient tous les «avancés» de Bourbon. Les 198
En tout cas, j’avais pour mon compte d’autres sujets d’intérêt que les discours du docteur. Me voit-on cloué au lit juste au moment où commençaient les grands travaux, obligé de laisser toute initiative aux domestiques! Notre petit Jean, avec ses quatorze ans, ne pouvait encore prétendre à diriger. J’étais toujours à me demander comment les bêtes étaient soignées, si l’on faisait du bon travail, si on ne lambinait pas trop. A mesure que s’atténuait le mal, croissait mon inquiétude. Mais j’eus beau rager, m’énerver, il me fallut bien attendre.
Quelle joie presque enfantine à l’heure où, mon pansement défait, je pus me lever, circuler. Ma jambe demeurait encore faible, mais je n’étais pas du tout boiteux. De jour en jour, m’aidant d’une grosse canne de chêne, je m’éloignai 199
«Mon accident nous a coûté cher, mais grâce à Dieu l’année s’annonce bonne, nous pourrons tout de même sortir avec honneur de cette mauvaise passe.»
Hélas! je comptais sans la grêle qui, le 21 juin, nous vint ravager de façon atroce. On eut, au plein de ce jour d’été, une soudaine impression de nuit, tellement le ciel devint noir et livide. Les éclairs sans fin zébraient tous les points de l’horizon; et, après chaque zigzag de feu, tonnait la foudre en crescendo. Et les grêlons de s’abattre, gros comme des œufs de perdrix, puis comme des œufs de poule, défonçant les toitures et cassant les vitres. Puis la mitraille dégénéra en averse et notre maison fut inondée. Le sol étant plus bas que celui de la cour, par toutes les grandes pluies il entrait de l’eau par-dessous la porte. Mais cette fois il en pleuvait aussi du grenier par tous les interstices des planchers; il en tombait sur les ciels de lit, sur la table et sur l’armoire; elle ruisselait entre les cailloux pointus de la cuisine, et, dans la chambre, tous les trous du sol étaient autant de petites mares. Les femmes interrompirent leurs plaintes et gémissements pour mettre des draps sur les meubles – bien tard.
Quelle triste promenade quand on put s’aventurer dehors! Autour des bâtiments, les débris de vieilles tuiles moussues s’amoncelaient au long des murs. Du côté de l’ouest surtout, il y avait de grands trous dans la toiture qui laissaient voir les lattes grises du faîtage dont beaucoup même étaient brisées. La campagne apparaissait meurtrie, sous l’effeuillement prématuré des haies et des arbres. Les pétales d’églantine, les grappes d’acacia s’amalgamaient sur le sol parmi les brindilles, feuilles et menues branches. Parmi ces débris pitoyables, l’on trouvait en grand nombre des petits cadavres d’oisaux aux plumes 200
Le vallon entier avait souffert autant: à Bourbon, à Saint-Aubin, à Ygrande, la ruine était partout complète.
Il n’y eut guère que les ouvriers du bâtiment pour bénéficier de cette catastrophe. Demandés partout en même temps, maçons et couvreurs, pendant de longs mois, ne surent où donner de la tête. Les tuileries, dès le lendemain prises d’assaut, épuisèrent d’un coup leurs réserves. Et la fabrication courante n’étant pas en mesure de répondre à ces besoins anormaux, plus d’un propriétaire fut obligé d’avoir recours à l’ardoise pour faire recouvrir ses bâtiments éventrés. C’est ainsi que l’on voit encore, par-ci par-là, des toitures dont un côté est de tuiles et l’autre côté d’ardoises; les vieux comme moi savent tous que ce sont là des souvenirs de la grande grêle de 61.
Pour recueillir les débris informes et sans valeur presque qui tenaient lieu de récoltes, il fallut bien plus de temps qu’à l’ordinaire. Le foin, souillé et poussiéreux, rendit les bêtes malades. Le peu de grain qu’on put tirer des céréales fut inutilisable autrement que pour faire de la mauvaise farine à cochons. La paille même, trop déchiquetée, fit piètre usage. On fut obligé de réduire à rien les litières. Il fallut acheter du grain pour semer et du grain pour vivre…
Mes quatre sous d’économie sautèrent cette année-là; je fus même obligé de quémander une avance d’argent au régisseur pour pouvoir payer mes domestiques.
XXXIII
201
Il partit néanmoins courant janvier vers les pays du soleil où il mourut subitement, d’une attaque d’apoplexie, moins de quinze jours après. On prétendit que mademoiselle Julie s’était appropriée le magot du défunt. En tout cas, craignant sans doute de se rencontrer avec les héritiers, elle ne revint jamais plus.
La propriété échut à un neveu, un certain M. Lavallée, officier d’infanterie dans une ville du Nord, qui, en suite de cette aubaine, donna sa démission et vint au cours de l’été s’installer à la Buffère avec sa famille.
Le dimanche qui suivit son arrivée, il nous convoqua au château, le régisseur et tous les métayers. Du château, je ne connaissais encore que la cuisine. Mais on nous fit entrer, ce jour-là, dans une belle pièce si bien cirée qu’on avait peine à se tenir debout. Le père Moulin, du Plat-Mizot, fut près de s’étaler par terre, et cela nous mit en joie. Seulement nous n’osions éclater, de peur d’être inconvenants. Nous nous tenions non loin de la porte, debout et silencieux, lorgnant toutes les choses étonnantes qui s’offraient à notre regard. Il y avait des fauteuils et des canapés garnis d’une étoffe à fleurs bleues, 202
Nous étions là depuis dix minutes à peu près quand parut M. Lavallée. C’était un homme d’une quarantaine d’années, plutôt petit, blond, mince et très remuant. Il nous fit asseoir sur les beaux fauteuils à fleurs bleues, prenant la peine de les aligner lui-même, face à la porte-fenêtre qui ouvrait sur le parc. M. Parent, et Primaud, le mangeux de lard, se partagèrent un canapé. Le propriétaire s’assit en face de nous et après un temps d’observation nous posa différentes questions sur nos familles, nos terres, notre manière d’exploiter. Il se dit déterminé à faire de la bonne culture, ajoutant qu’il comptait sur nous tous pour entrer dans ses vues.
«203
M. Parent, très ému, approuvait en bredouillant, agitant sa grosse tête et roulant ses gros yeux, la lèvre inférieure pendante plus encore qu’à l’ordinaire. Le maître dut juger, dès cette première entrevue, qu’il n’était pas homme à révolutionner la culture: peu de temps après il lui signifiait son congé.
Le successeur, M. Sébert, jeune homme à figure fermée, plutôt rude, avait fait ses études dans une grande école d’agriculture. Il prit ses fonctions à la Saint-Martin, à l’époque même où le propriétaire quittait la Buffère pour aller passer l’hiver à Paris. Après examen de mon cheptel, il déclara du premier coup qu’il faudrait tout changer.
«Soignez vos bœufs, nous les vendrons; nous vendrons aussi les vaches dès qu’elles auront leurs veaux, nous vendrons de même les génisses, les moutons, les cochons; et nous achèterons d’autres bœufs, d’autres vaches, d’autres moutons, d’autres cochons, – des bêtes sélectionnées, de bonne race.»
Dans les six domaines il dit la même chose. Nous eussions compris qu’il sacrifiât les animaux inférieurs; mais nous trouvâmes étrange qu’il voulût tout faire vendre, les bons et les mauvais.
Chaque semaine, cet hiver-là, il nous fallut circuler nuitamment sur les routes et nous geler pendant des heures sur quelque foirail. Nous allions jusqu’à Cérilly, Cosnes, et le Montet – à des vingt ou trente kilomètres. Randonnées fatigantes, ennuyeuses et coûteuses – car on ne pouvait revenir sans manger, et les aubergistes font payer cher leurs mauvaises ratatouilles. D’autre part le travail des champs ne se faisait pas, pendant qu’on voyageait ainsi!
Cependant M. Sébert, quand il s’agissait d’acheter, ne taquinait guère:
«204
Furieux contre cet original qui nous ruinait, nous disions entre métayers:
«Il est commode de se passer des fantaisies quand on roule sur l’argent des autres!»
Le propriétaire revint en avril. A sa première visite il me demanda:
«Eh bien, êtes-vous content de votre nouveau régisseur, Bertin?
– Monsieur, il aime trop les affaires; il ne fait que vendre et acheter: ça ne peut pas gagner.
– Si, vous verrez. Il renouvelle vos cheptels en bêtes choisies. D’ici deux ou trois ans, vous tiendrez les concours et vous aurez des prix.»
Dans le temps que M. Lavallée resta à la Buffère, M. Sébert s’en tint à nous faire vendre celles des bêtes nouvelles qui présentaient quelques défectuosités. Mais après son départ, l’histoire de l’année précédente recommença. Sans même donner de motifs, par caprice pur, nous semblait-il, il fit de nouveau tout changer.
Au printemps suivant, devant l’unanimité de nos plaintes, le bourgeois comprit enfin que son régisseur l’avait roulé – qui, de par les stipulations de leur contrat, devait toucher, en plus de son traitement fixe, cinq pour cent sur les ventes et autant sur les achats. Cette clause expliquait assez pourquoi il avait vendu et acheté sans relâche. M. Lavallée voulut lui donner congé tout aussitôt; mais le sous-seing portant engagement pour six années, il demanda pour consentir à s’en aller une indemnité de trente mille francs, puis accepta de transiger à vingt mille. Le malin avait certainement économisé, au cours de ses deux années de gérance, une somme au moins égale, sinon supérieure. Il s’en fut en Algérie, devint là-bas 205
Cette expérience coûteuse eut l’avantage de dégoûter le maître de ses projets de culture savante. Ça ne lui disait plus rien de devenir le Monsieur qui a des prix dans les concours! Nous lui certifiâmes d’ailleurs que les récompenses n’allaient pas toujours aux plus méritants et que pour les lauréats même le résultat se soldait en tracas et en perte… D’autre part, il commençait de moins se plaire à la Buffère, et sa femme s’y ennuyait ferme. Dès lors M. Lavallée n’eut plus d’autre ambition que de tirer de ses biens le plus d’argent possible. Il en garda personnellement la direction et s’adjoignit simplement, au titre de garde particulier chargé des comptes, un jeune homme de Franchesse, nommé Roubaud, qui savait lire et écrire. Nous eûmes, nous, les métayers, une liberté plus grande, et les choses n’en allèrent que mieux.
XXXIV
Les deux enfants du maître, Ludovic et Mathilde, venaient souvent chez nous avec leur père, ou bien avec quelqu’un des domestiques. Ludovic était de l’âge de notre Charles; la petite avait trois ans de moins. Or, je fus bien étonné d’entendre un jour la cuisinière, et un autre jour le cocher, employer vis-à-vis de ces enfants les termes «Monsieur» et «Mademoiselle». Je m’informai auprès du cocher pour savoir s’il était obligé de leur parler ainsi. Il m’assura ne pouvoir s’en dispenser, ajoutant au surplus qu’il en allait de même à l’égard de tous les petits bourgeois, fussent-ils encore 206
«A ces deux crapauds-là «Monsieur» et «Mademoiselle», c’est trop fort!» fit la servante.
Ils étaient en effet rudement insupportables, le «Monsieur» et la «Demoiselle». En compagnie de leur père, ils se tenaient à peu près tranquilles; mais avec les domestiques, ils faisaient déjà le diable à quatre, et ce fut bien autre chose lorsqu’ils eurent pris l’habitude de venir seuls. A la maison ils furetaient partout, dérangeaient tout, faisaient choir avec des bâtons les paniers accrochés aux solives, montaient avec leurs souliers boueux sur les bancs et même sur la table cirée. Dehors ils effarouchaient la volaille, séparaient les poussins de leur mère, poursuivaient les canards jusqu’à les exténuer, si bien que deux en crevèrent un beau soir. Ils ouvrirent une fois les cabanes à lapins – une douzaine prirent la clef des champs et plusieurs furent perdus. Une autre fois, ils firent s’éparpiller les moutons qu’on eut mille peines à rassembler. Au jardin, ils couraient au travers des carrés, sur les semis frais et les légumes binés; ils secouaient des prunes encore vertes, détachaient des poires inutilisables. Bref, comme personne n’osait leur faire de remontrances, ils devenaient de vrais petits tyrans. La fillette surtout paraissait d’autant plus heureuse qu’elle nous voyait plus consternés de ses frasques. Je risquais parfois une timide observation:
«Mais voyons, mam’selle Mathilde, vous faites du mal; ce n’est pas gentil… »
Elle souriait malicieusement:
«Ça m’amuse, moi, là…» Et continuait de plus belle.
Contre cette raison, toute réplique était vaine.
Sans tarder ils voulurent prendre pour camarade de jeux notre petit Charles; et comme lui ne s’en souciait guère, nous le poussions à accepter, sa mère et moi:
«207
Mais le pauvre gamin faisait peu de cas de cet honneur. Jouer avec des camarades auxquels il fallait dire «Monsieur» et «Mademoiselle» lui semblait une corvée bien plus qu’un plaisir.
L’expérience prouva bientôt qu’ils souhaitaient l’avoir surtout pour le traiter en esclave, le harceler au gré de leur fantaisie.
Ils l’emmenèrent un jour dans le parc du château où M. Lavallée venait de faire édifier une balançoire à leur intention. Il dut les pousser l’un après l’autre, plus ou moins vite, selon leurs indications, et aussi longtemps qu’ils en eurent le désir. Puis ils le firent asseoir à son tour sur la planchette et le poussèrent tout de travers et violemment, riant bien fort parce qu’il avait peur. Cela l’effrayait, en effet: il craignait d’en arriver à heurter les poteaux; et, la tête chavirée, croyait voir en dessous le sol s’ouvrir. Il leur criait de cesser, d’une voix suppliante, mais eux, par taquinerie, de pousser plus vite et plus mal. Quand il put descendre, pâle et tremblant, – tout «virou» comme on dit, il fut obligé de s’asseoir sur le gazon pour ne pas tomber.
«Ah! ce qu’il est poltron tout de même!» firent les petits bourgeois, enchantés.
Ils croquaient des bonbons. Ludovic, qui avait bon cœur au fond, en offrit à Charles.
«Prends donc, ça te remettra…»
Mais sa sœur intervint:
«Maman a défendu qu’on lui en donne… Tu sais bien qu’il n’est pas un petit garçon comme toi; lui et ses parents sont les «instruments» dont nous nous servons.»
Je ne pus me défendre d’un malaise, d’un sentiment de 208
«Les instruments te valent bien, poupée! pensais-je; sans eux tu crèverais de misère avec toute ta fortune: – car de quelle besogne utile es-tu capable?»
Une autre fois, les enfants s’amusaient à l’équipage. Charles, faisant naturellement le cheval, était attaché par le haut des bras avec de longues ficelles dénommées guides dont Ludovic tenait les bouts par derrière – cependant que Mathilde, avec conviction, claquait un petit fouet qui était mieux qu’un jouet.
«Hue! Hue donc!»
Le cheval faisait le rond comme dans un manège autour du conducteur qui ne bougeait guère. Vint un moment où, fatigué, il ne voulut plus trotter. Mais cela ne faisait pas l’affaire de Mathilde.
«Hue! Hue donc! Veux-tu courir!…»
Et comme il ne mettait nulle hâte à obéir, elle le cingla d’un coup de fouet qui lui zébra la figure. Charles se mit à pleurer, silencieusement, pour ne pas faire d’éclat en raison de la proximité du château. Ludovic s’approcha, remué de ses larmes.
«Elle t’a fait mal?
– Oui, monsieur Ludovic.
– Ce n’est rien: il faut tamponner ça avec de l’eau fraîche.»
Il l’entraîna jusqu’à la cuisine du château où la bonne, avec une serviette mouillée, mit de la fraîcheur sur le sillage rouge et brûlant de sa joue.
Mathilde regardait, sans pitié:
«209
Il se trouva que madame Lavallée vint à un moment donner des ordres pour le dîner; elle se fit mettre au courant, puis trancha:
«Mathilde, c’est très mal! Ludovic, il ne faut pas permettre à ta sœur d’agir ainsi.»
Et s’adressant ensuite à Charles:
«Vois-tu, mon garçon, Mathilde est vive; quand tu joues avec elle, il ne faut pas la contrarier.»
Elle lui fit donner par la cuisinière un biscuit avec un peu de vin, puis les renvoya tous les trois:
«Allons, retournez jouer; et tâchez de ne plus vous battre.»
A la suite de cette aventure, Charles évita le plus possible ses deux tyranneaux. Il s’en venait avec moi dans les champs; il se cachait pour leur échapper. Un jour, gardant les vaches dans un pré de bas-fond très humide, il s’était amusé à faire une «grelottière». (C’est une sorte de petit panier ovale qu’on tresse avec des joncs et dans lequel on met, avant de le boucher tout à fait, de menus cailloux qui font ensuite, lorsqu’on agite l’objet, un vague bruit de grelots.) Le frère et la sœur étant allés relancer mon gamin jusque là-bas, Mathilde eut envie de ce jouet rustique que Charles refusa de lui donner, car il lui en voulait toujours du coup de fouet. Et comme elle insistait, cherchait à le lui enlever, il la repoussa très en colère:
«Tu m’embêtes, à la fin, tu l’auras pas… Et je veux plus te dire «Mademoiselle». Tu n’es qu’une ch’tite méchante gatte.»
Alors elle se mit à geindre:
«Je le dirai à maman, oui! oui! oui!… Je lui dirai que tu m’as frappée, que tu m’as injuriée, vilain paysan… Et vous quitterez la ferme, tes parents et toi.»
210
Ludovic, au bord d’un mare voisine, s’occupait à lancer des pierres sur les grenouilles qu’il apercevait hors de l’eau. Après que sa sœur se fut éloignée, il revint auprès de Charles.
«Tu sais qu’elle est capable, en effet, de le dire à maman; tu as eu tort.
– Ça m’est égal! Je peux plus supporter ses taquineries. Je veux plus que vous veniez me trouver ni l’un ni l’autre: vous me prenez pour votre chien!»
Là-dessus il rassembla les vaches et les ramena, le laissant à ses grenouilles.
M. Lavallée vint le soir même nous entretenir de cet incident – car Mathilde n’avait pas manqué de tout rapporter selon sa promesse. Le maître, d’ailleurs, parla sans acrimonie:
«Décidément, nos enfants ne s’entendent pas. J’ai interdit aux miens de venir trouver Charles et je veillerai à ce qu’ils tiennent compte de mes ordres.»
Après une semaine ils revinrent comme auparavant bien entendu, et les mêmes ennuis s’en suivirent. Leur départ pour Paris ne tarda plus guère, heureusement.
Je sus plus tard par le jardinier qui le tenait de la cuisinière, que madame Lavallée avait été très mécontente de l’affront fait à sa fille. Pour un peu, elle eût exigé notre départ que la bonne petite demandait à hauts cris. Mais le mari avait refusé de prendre au tragique cette querelle d’enfants.
L’année suivante, Charles, touchant à ses treize ans, commençait à s’occuper régulièrement – ce me fut un prétexte pour dire aux petits bourgeois qu’il n’avait plus le temps de jouer avec eux, et je pus éviter le recommencement de la camaraderie tyrannique dont ils auraient continué à l’honorer sans aucun doute.
XXXV
211
Aux environs de Noël, quand nous avions tué le cochon, je lui portais toujours un panier de lard frais avec un peu de boudin. Lors de ma visite habituelle, à la fin de l’année 65, je la trouvai alitée, souffrante et changée. Son rhumatisme l’immobilisait depuis des semaines, et personne ne s’occupait d’elle en dehors d’une autre vieille journalière, sa voisine, qui lui apportait ses provisions, lui aidait à faire son lit.
«Je vais pourtant finir là toute seule… On me trouvera morte un beau matin!»
Alors elle se mit à déblatérer contre mes frères et leurs femmes, puis contre moi-même. Toute la rancune amoncelée en ce vieux cœur aigri s’épancha en paroles amères. Il ne lui restait plus rien des petites ressources qu’elle avait apportées en quittant la communauté: – elle prétendait que mes frères, à ce moment, l’avaient grugée. Soupçon né sans doute d’une suggestion de commère malveillante, grandi au cours de ses longues réflexions solitaires, mué en certitude. Elle tenait mes frères pour des garnements, ma belle-sœur Claudine pour une saleté. Elle répétait à satiété ces mots vengeurs:
«Les garnements! la saleté!»
Ses longues mains sèches sorties des couvertures faisaient des gestes de menace, et parfois elle se soulevait toute en une 212
Je m’efforçai de la ramener à un plus juste sentiment des choses et j’entrepris d’allumer du feu, car il faisait froid.
«Ne fais pas tant brûler de bois; tu vois qu’il ne m’en reste plus guère!» me dit-elle alors.
Sa provision était maigre, en effet: quelques morceaux épars au coin de la cheminée et deux ou trois brouettées de grosses bûches non fendues entre l’armoire et le lit. Elle reprit:
«Je l’ai tellement ménagé que j’ai laissé geler mes pommes de terre. D’ailleurs, la maison est glaciale; il vient du vent par la trappe du grenier.»
Les pommes de terre en tas sous la maie débordaient au travers de la pièce. Celles de dessus étaient dures comme des cailloux, mais les autres n’avaient pas de mal: je le dis à ma mère pour la consoler.
Quand il y eut du feu, je lui vins en aide pour se lever, mettre la soupe en train; je fendis le reste des grosses bûches et pus me procurer dans un domaine voisin deux bottes de paille tout de suite mises en place au grenier pour empêcher le froid de venir par la trappe.
En mangeant, la pauvre femme se montra d’un peu meilleure humeur; elle me parla de Catherine, sa préférée, qui lui envoyait chaque année, à l’époque de la Saint-Martin, l’argent de son loyer. De plus elle lui avait apporté lors de son voyage au pays une grosse provision de bonnes choses: sucre, café, chocolat, même une bouteille de liqueur.
«Si je pouvais lui faire savoir comme je suis, gémit-elle, bien sûr elle m’enverrait un colis de friandises.»
Me rendant à son désir, je fis écrire par le maître d’école une lettre pour la Catherine. Je commandai ensuite à un mar213
A la réflexion cela m’apparut encore insuffisant et je voulus voir mes frères. Ils s’étaient quittés depuis déjà longtemps. Mon parrain, métayer à Autry, avait eu des malheurs sur ses bêtes, et deux de ses enfants avaient été longtemps malades. Louis, à Montilly, faisait bien ses affaires – ce dont la Claudine se montrait fière et un peu arrogante.
J’allai donc le lendemain les relancer l’un après l’autre et leur exposer ce que je croyais être notre commun devoir au sujet de notre mère, mettant en avant ce que je venais de faire pour elle. Louis prit l’engagement de payer son pain. Mon parrain promit de l’entretenir de légumes et d’envoyer sa plus jeune fille pour avoir soin d’elle quand son rhumatisme la tiendrait alitée.
Je rentrai à la Creuserie le troisième jour, assez content de moi. Grâce à mon initiative, la brave femme ne manqua pas du nécessaire au cours des trois années qui lui restaient à vivre. Et j’eus de ce fait la conscience plus tranquille.
XXXVI
Nos enfants devenaient forts. J’étais très satisfait de notre aîné qui avait du goût et du courage au travail. Il labourait bien et commençait à me suppléer pour les pansages. Assez dépensier par exemple – tous les dimanches il se rendait, soit à Bourbon, soit à Franchesse, et ne rentrait 214
Jean, notre second, passionné pour le billard, dansait peu et restait timide avec les filles. Nous avions à ce moment une servante déjà vieillotte et peu jolie – figure hommasse, large bouche et dents cariées – qui s’appelait Amélie, nous disions «la Mélie». C’est même un peu en raison de son âge et de son physique que nous la conservions malgré ses bien vilaines manières. Mais des servantes accortes dans une maison où il y a des jeunes gens, c’est trop scabreux – ils ont toujours tendance à des rapprochements aux conséquences fâcheuses, ou bien à des brouilles, gênantes aussi.
J’avais cru m’apercevoir que cette Mélie peu attirante faisait au Jean des yeux en coulisse, des yeux d’amoureuse. Lui, grand et brun, figure régulière, moustache déjà fournie, était beau garçon, et je ne le croyais pas assez bête pour répondre à ces avances.
Un soir d’hiver, au cours de la veillée, ils allèrent ensemble broyer les pommes de terre et préparer la pâtée des cochons dans le hangar-buanderie adossé au pignon de la grange. L’idée me vint de savoir s’ils ne profitaient pas de ce tête-à-tête pour faire quelque bêtise. Étant sorti sans faire crier la porte, je traversai la cour et m’avançai tout doucement au long de la grange jusqu’auprès du mur de branchage qui clô217
Je ne dis rien à Victoire que l’incident eût navrée. Mais le lendemain, au lever, je ne pus me tenir d’attraper le Jean dans la grange et de lui passer une morale en règle.
«Une vieille comme ça, et laide comme elle est, tu devrais avoir honte!… Ailleurs, fais ce que tu voudras, mais à la maison, tiens-toi tranquille, tu m’entends bien!»
Un peu plus tard, en pansant les cochons, je menaçai la Mélie, toute confuse, de la ficher à la porte sans explication si jamais je m’apercevais d’autre chose. La leçon dut être profitable, car je ne les vis plus recommencer leurs micmacs.
Charles, au physique, me ressemblait, mais tenait plutôt de sa mère comme caractère. Un peu froid, un peu «en dessous» comme on dit, il avait toujours l’air d’avoir à se plaindre de quelque injustice, de nous vouloir du mal à tous. A l’aller et au retour du travail, il demeurait en arrière sous un prétexte quelconque pour ne pas se mêler au groupe commun. Quand il s’agissait le dimanche de partir à la messe, jamais non plus il n’était prêt comme tout le monde. Et quand il nous arrivait, l’hiver, d’aller passer la veillée à Baluftière, à Praulière ou au 218
Il ne me semblait pas pourtant que nous fissions de différence entre son frère et lui, et qu’il fût autorisé à nous taxer d’injustice. Dès qu’il eut seize ans, je lui remis autant d’argent qu’à l’aîné pour ses menus plaisirs. Victoire leur achetait toujours en même temps des effets pareils. Je ne pouvais comprendre quels motifs le rendaient si grincheux. Il n’y avait sans doute pas de motifs, à vrai dire: c’était sa tournure d’esprit naturelle de voir les choses du mauvais côté, rien de plus. Peut-être ses embêtements d’enfance avec les petits bourgeois avaient-ils contribué à lui aigrir le caractère? Peut-être aussi éprouvait-il un semblant de jalousie de la petite suprématie qu’assurait au Jean son rôle de bouvier…
Clémentine, la cadette, souvent affectueuse et courageuse, parfois épineuse aussi, se montrait d’autant plus aimable que l’on était plus disposé à satisfaire ses caprices. Comme toutes les jeunes filles, elle avait la manie de se vouloir belle. Certes, on n’avait pas encore idée à cette époque du luxe d’à présent, mais on s’éloignait déjà beaucoup de la simplicité de ma jeunesse. Les bonnets à dentelle du moment coûtaient cher d’achat, et chers aussi de repassages fréquemment renouvelés. Et les robes commençaient à se compliquer. Voilà-t-il pas que 219
Les filles de la ville en furent bientôt toutes munies et celles de la campagne ne tardèrent pas à suivre le mouvement. Clémentine insista pour en avoir une; mais j’opposai comme sa mère un veto énergique.
«Ah, non par exemple! Je ne veux pas te voir habillée comme une comédienne[1]! En voilà une idée de se rentrer dans un cercle!»
En vain tentais-je de ridiculiser cette crinoline qui lui tenait au cœur. Cent fois elle en reparla et, devant la persistance de notre refus, elle fut malgracieuse pendant plusieurs semaines.
Nous lui permettions de fréquenter quelque peu les bals de la journée; mais non de traîner la nuit aux fêtes ou assemblées – même en compagnie de ses frères ou de la servante. Victoire ayant eu cependant la faiblesse de l’accompagner deux ou trois fois le soir, la petite s’autorisait de ces précédents. Lorsqu’il y avait quelque bal en perspective, c’était quinze jours à l’avance le même refrain:
«Dis, maman, nous irons… – Et câline: – Je t’en prie, ma petite mère!
– Tu m’embêtes, va! Nous verrons quand ce sera le jour.»
Le jour venu, neuf fois sur dix la maman n’était pas disposée; – et l’enfant, frémissante et colère, refoulait ses larmes à grand’peine. Les jours suivants, d’une humeur impossible, elle faisait sa besogne en rechignant sans souffler mot. J’ai souvenance d’une fournée de pain gâchée au lendemain d’une veillée dansante au Plat-Mizot, où sa mère n’avait pu la conduire en raison d’une crise de névralgie. Elle se défendit 220
Assez souvent d’ailleurs nous avions le contraste d’une Clémentine laborieuse, aimante et douce. Ayant fait un temps d’apprentissage chez une couturière de Franchesse, elle était habile de ses mains, confectionnait et repassait nos chemises et nos blouses. Elle s’empressait à boucler nos cravates quand nous allions en route, à nous panser, à nous envelopper les doigts quand nous nous faisions des écorchures ou des coupures, – et quand, à la taille des bouchures, nous prenions des épines, à nous les enlever avec une épingle. Quelqu’un venait-il à tousser, elle était toujours la première à faire de la tisane, une infusion de tilleul, de guimauves ou de feuilles de ronce. A cause de tous les petits services qu’elle rendait ainsi, nous l’aimions bien. Charles même devenait plus expansif en compagnie de sa sœur – je les voyais parfois se parler en confidence et rire comme des enfants.
Par malheur, la pauvre n’était pas d’un bien fort tempérament. Quand il nous fallait l’emmener dans les champs, l’été, bien qu’on s’efforçât de lui éviter les postes trop durs, elle devenait maigre que c’en était pitié.
[1] Se dit communément dans le sens de bohémienne.
XXXVII
Vint 70, la grande guerre, encore une de ces années qu’on n’oublie pas…
La moisson s’était faite de bonne heure; nous étions en train de mettre en meule ou «plonjon» nos dernières gerbes quand vers dix heures du matin, le 20 juillet, M. Lavallée vint nous annoncer que le gouvernement de Badinguet 221
Vrai, cette confidence me glaça! Jean venait de finir ses vingt-trois ans; je l’avais racheté lors du tirage et il était en promesse avec la fille de Mathonat, de Praulière; on devait faire les demandes au premier dimanche d’août et la noce en septembre. Quoi, on aurait le toupet de l’emmener malgré l’argent que j’avais déboursé pour le sauver du service! Hélas! je ne fus pas longtemps perplexe: cinq ou six jours plus tard il recevait sa convocation, et, le 30 juillet, il dut se mettre en route!
J’ai toujours présents à la mémoire les épisodes de cette matinée dont le souvenir compte au nombre des plus douloureux de ma vie. Je nous revois silencieux autour de la table pour le dernier repas, Jean tout prêt pour le départ. De sa visite à Praulière pour les adieux à sa promise, il était revenu tout pâle et les yeux rouges. Il s’efforçait cependant de ne pas pleurer, essayait même de manger; mais chaque bouchée paraissait lui déchirer la gorge. Je ne pouvais rien manger moi non plus; et Charles, et le domestique, étaient dans le même cas. Sur la maie, Victoire et Clémentine préparaient le petit ballot du conscrit quelques effets, quelques victuailles. On les entendait à chaque instant soupirer, sangloter.
«Je te mets trois paires de bas, dit ma femme d’une voix étranglée. Je ne sais pas si tu pourras les entrer dans tes souliers de soldat!
– Oh! ils sont grands, les souliers qu’on donne», répondit-il avec effort.
Je regardais machinalement la salière de bois couleur jus de tabac accrochée au mur à proximité de la cheminée; des mouches circulaient sur le couvercle. Jean tapotait du manche de son couteau le bord d’un plat de grès qui contenait une omelette aux pommes de terre. Des souris s’agitant sur la 222
Victoire reprit de la même voix rauque et saccadée:
«Je te mets un morceau de jambon, des œufs durs, quatre fromages de chèvre… Pas de pain, tu en achèteras en route.»
De la tête, il fit signe que oui, et le grand silence pénible recommença.
Quand le paquet fut noué définitivement, Clémentine et sa mère s’assirent à côté de la maie, s’y accoudèrent, la tête dans les mains, sans plus se retenir de sangloter très fort. Nous restions à table, nous, les quatre hommes, tristes et embarrassés, en face des aliments presque intacts que personne ne touchait plus. Cela devint si pesant que je pris le parti de brusquer les choses. Jean devait se trouver à Bourbon avec cinq ou six autres partants qu’il connaissait. Et malgré que rien ne pressât, le rendez-vous étant pour midi, je crus bon de lui dire:
«Allons, va, mon garçon, il faut t’en aller; tu ferais attendre tes compagnons…
– En effet, l’heure approche», répondit-il.
Il se leva et tout le monde en fit autant. La servante rentrait de garder les moutons: c’était une petite de quinze ans que nous avions prise aux lieu et place de la Mélie; il l’embrassa.
«Au revoir, Francine.»
Il embrassa de même en disant au revoir le domestique et son frère Charles – et ses yeux se gonflaient et ses cils s’humectaient.
«Au revoir, petite sœur.
– 223
Clémentine et sa mère s’accrochèrent à son bras. Je pris place derrière avec le paquet. Dans cet ordre l’on traversa la cour à pas lents pour gagner le chemin de Bourbon depuis plusieurs années transformé en route. Pas un mot ne fut échangé.
Un vent d’ouest assez fort soufflait, faisant se replier la feuillée des chênes et se tordre dans le haut les grands peupliers. Il avait plu les jours précédents et le soleil, trop pâle, n’annonçait pas encore le vrai beau temps. A Baluftière et plus loin, aux abords de deux ou trois autres fermes, des lessives séchaient, tachant de blanc les haies vertes que l’éloignement rendait sombres. On voyait dans les champs des bovins en train de paître; un merle siffla; une caille fit entendre quatre fois de suite son invite à la sagesse créancière: «Paie tes dettes!»
Après que nous eûmes fait une centaine de mètres sur la route, et comme nous arrivions à un tournant:
«Allons, laissons-le aller!» ordonnai-je d’un ton bref.
On s’arrêta, et les deux femmes à tour de rôle d’étreindre le partant avec des larmes, avec des cris:
«Oh! mon garçon, mon pauvre garçon, ils vont donc t’emmener, les scélérats! Je ne te reverrai plus, plus jamais…
– Jean, mon bon frère, tu nous donneras de tes nouvelles. Ah! pourquoi faut-il que nous ne sachions pas écrire! Surtout ne te fais pas tuer, dis, mon Jean!…»
Lui, amolli tout à fait, pleurait à chaudes larmes aussi; et je sentais venir la minute où j’allais en faire autant. Je repoussai Victoire et Clémentine; à mon tour j’embrassai le conscrit:
«Allons, mon garçon, il te faut nous quitter. Espérons que ça ne sera pas pour longtemps.»
Et je lui remis le petit ballot. Alors, brusquement, il se dégagea 224
«Pauvre petit, je ne le verrai plus! je ne le verrai plus!» répétait Victoire obstinée.
Elle fut trois jours sans presque rien manger – si bien que je craignis de la voir tomber malade. Pourtant, peu à peu, dans le train ordinaire des choses, son grand chagrin se mua en tristesse latente. Et Clémentine bientôt se reprit à sourire.
On se remit donc au travail comme si de rien n’était: on leva les avoines, les machines à battre sifflèrent et grincèrent: on commença les fumures, les labours.
Il y eut pourtant un renouveau de chagrin au sujet de Jean, lorsqu’il nous apprit, par une courte lettre, qu’on l’envoyait en Algérie, de l’autre côté du grand ruisseau. Plus que jamais sa mère le crut perdu. Mais une autre lettre nous rassura un peu dans laquelle il disait avoir fait une bonne traversée, n’être pas malheureux, et que ses camarades étaient tous des gens de par ici.
M. Lavallée, parti pour Paris avec sa famille, avait, disait-on, repris son costume d’officier pour aller se battre.
Des événements de la guerre on ne savait pas grand’chose, sinon que c’était loin d’aller bien pour la France. Roubaud, le garde régisseur, recevait un journal, et nous allions souvent le trouver pour avoir des nouvelles. Sa maison, le soir, était toujours pleine: – il venait du monde des six domaines de la propriété et même de tout un lointain voisinage. Dans les premiers jours de septembre, le journal annonça que Napoléon était prisonnier à la suite d’une grande bataille perdue. On avait à Paris jeté bas son gouvernement et proclamé la République.
Les jours suivants, l’affaire eut son contre-coup dans nos petits pays. A Franchesse, le maire était remplacé par Henri Clostre, 225
Je demeurai seul avec les femmes dans ce grand domaine de soixante hectares – jusqu’au jour où je pus raccrocher le vieux Forichon que j’engageai ensuite de semaine en semaine jusqu’à la fin. Si bien qu’avec l’aide de Clémentine et de Francine, souvent avec nous dans les champs, je pus tout de même faire mes emblavures, arracher les pommes de terre avant les premiers grands gels.
Les métayers des autres fermes étaient tous dans le même cas ou à peu près. Partout on voyait les femmes dans les champs s’employer, s’exténuer à des travaux d’hommes.
A la guerre, les choses allaient de mal en pis. On disait que les grands chefs étaient vendus aux Prussiens et que l’un d’eux, appelé Bazaine, leur avait livré une armée entière. Ils avançaient toujours, les Prussiens; ils assiégeaient Paris; ils se répandaient dans les départements. Le journal de Roubaud les annonça successivement en Bourgogne, en Nivernais, en Berri: partout ils semaient la désolation. Des bruits alarmants se répandaient, faisant croire à leur présence toute proche: – on les annonça successivement à Moulins, à Souvigny, au Veurdre. Fausses nouvelles qui contribuaient à grossir l’inquiétude anxieuse de tous. Des idées folles germaient dans les cervelles; les gens portaient dans les fossés ravineux, les chênes creux, tout ce qu’ils avaient de précieux; un vieil avare dissimula 226
Dans certaines communes, on organisait des gardes nationales pour tenter d’opposer une résistance aux Prussiens au cas où ils se présenteraient. C’est ainsi qu’à Bourbon le docteur Fauconnet réunit un stock de vieux fusils et convoqua deux fois la semaine, pour faire l’exercice, tous les hommes valides de dix-huit à soixante ans. Un vieux rat-de-cave, ancien sergent d’active, eut le commandement de la milice avec le titre de capitaine; deux ex-caporaux devinrent lieutenants; les anciens soldats furent chefs de sections ou d’escouades. Aux premières séances, il y eut bien une centaine de présents auxquels on apprit à marcher au pas et en ligne, à porter le fusil et à s’en servir. A l’issue de l’exercice, la petite troupe traversait la ville en bon ordre, entraînée par le garde champêtre tambourineur et le clairon des pompiers, et encadrée par une bande de gamins enthousiastes. Le docteur exultait; il offrit plusieurs fois du vin – un litre pour trois – et du pain blanc. Mais n’eut-il pas l’idée saugrenue de faire installer à la mairie, pour parer aux éventualités possibles, une garde permanente de dix hommes. Le sergent Colardon, menuisier, chef de poste, s’esquiva le premier parce qu’on vint le chercher pour faire un cercueil.
«Travail urgent!» expliqua-t-il avec raison.
Les autres ne tardèrent pas à faire de même, sous différents prétextes, et la mairie après quelques heures fut abandonnée. Furieux, le docteur demanda au vieux capitaine de punir les coupables avec sévérité; mais le bonhomme lui rit au nez avouant son impuissance, et le poste permanent ne fut pas renouvelé. A l’exercice, les répondants se faisaient d’ailleurs de plus en plus rares. De cinquante encore au quatrième appel 227
A la terreur que causait la perspective de l’arrivée des Prussiens, vinrent s’ajouter des fléaux malheureusement très réels. Ce fut d’abord un froid précoce qui s’affirma de plus en plus rude. Puis une épidémie de petite vérole survint qui fit bien des victimes. Chez nos voisins de Praulière, le mal sévit si violemment qu’il causa, aux environs de Noël, la mort de Louise, la fiancée de notre Jean; sa jeune sœur, défigurée, pleura amèrement sa beauté perdue, regrettant de n’être pas morte aussi.
Dans le moment que les Mathonat étaient tous atteints, au point qu’il n’y en avait quasi aucun en état de soigner les autres, Victoire et Clémentine parlèrent d’aller leur faire visite et d’offrir leur concours si besoin était. Or, cette mauvaise maladie passant pour très contagieuse, je ne tenais pas du tout à les laisser partir… Je dis que nous avions bien assez de malheurs pour notre compte, qu’après tout les Mathonat ne nous étaient rien, et qu’ils avaient des parents peu éloignés dont c’était le devoir de les assister. Comme elles n’en voulaient point démordre, je me prétendis malade pour mon compte faisant le quetou[2], ne mangeant pas, simulant la fièvre. Je n’étais qu’un peu enrhumé, mal en train, et forçais la note, hypocritement. Elles s’apitoyèrent sur moi et ne furent à Praulière qu’après la mort de Louise, la maladie déjà en décroissance. Nous eûmes la chance de rester indemnes.
Comme pour donner un sens de punition divine à tous ces maux, le ciel souvent se tavelait de marbrures rouges, ou bien, 228
«Votre orgueil a baissé, disait-il d’un air d’illuminé farouche, mais il baissera encore plus; votre humiliation deviendra pire!…»
Et devant l’imminence de fléaux accrus, tout le monde courbait la tête, tristement.
De loin en loin nous arrivait quelque lettre de Jean ou de Charles. L’aîné, sous le soleil d’Afrique, continuait à s’en tirer sans trop de misères. Mais Charles, qui était à l’armée de la Loire avec Bourbaki, souffrait beaucoup du froid et souvent de la faim. Il se disait mal vêtu et, pour faire des étapes bien longues dans la neige, chaussé de souliers à semelles de carton. Dans la Côte-d’Or, il prit part à un combat, faillit être prisonnier. Puis il échoua dans les montagnes du Jura où l’hiver était encore plus rigoureux que chez nous.
Quand le facteur apportait une lettre, Victoire et Clémentine couraient vite chez Roubaud pour la faire lire. Mais lui avait souvent bien de la peine à la déchiffrer, car il était peu habitué à la lecture des manuscrits, – et c’était généralement sur une feuille de papier 229
Roubaud ne tenait pas à se charger des réponses, prétextant qu’il avait trop d’occupations, mais plutôt en raison de son manque d’habileté. Clémentine s’en allait trouver, au bourg de Franchesse, la fille de l’épicière qui savait écrire. Un jour de la semaine, car le dimanche les clientes de l’épicerie venaient en grand nombre pour le même motif harceler cette jeune fille.
L’ignorance sembla dure pendant ces mois-là, parce qu’on en fut gêné plus qu’à l’ordinaire.
A ce triste hiver succéda un printemps troublé. La guerre avec l’Allemagne avait pris fin, mais c’était la guerre encore, – Paris en révolte luttant contre l’armée. Pendant que la nature, magnifiquement, s’épanouissait dans sa jeunesse annuelle, le sang coulait toujours!
Paris vaincu, les révoltés massacrés ou emprisonnés par centaines, par milliers, on nous rendit nos enfants. Tous revinrent, moins ceux des dernières classes qu’on gardait pour leur temps de service – et Charles fut du nombre, – moins aussi, hélas! ceux qui étaient morts là-bas, et les disparus dont on ne savait rien. Aucune nouvelle n’était parvenue depuis novembre d’un homme de Saint-Plaisir que nous connaissions un peu. Et le printemps ne le ramena pas. Trois ou quatre ans plus tard, sa jeune veuve convolait à nouveau. Mais voilà qu’on lui dit après que des soldats de 70 arrivaient toujours – des prisonniers condamnés pour tentative d’évasion que l’on 230
[1] Petite barrière à claires-voies qui ferme jusqu’à mi-hauteur l’embrasure des portes.
[2] Faire le quelou: être maussade et triste
XXXVIII
Notre Jean rentra dans les premiers jours de juin, à temps pour les foins. Il me parut que son séjour en Algérie l’avait rendu un peu sans-souci. Dans la crainte qu’il en eût trop de peine, on s’était abstenu de lui annoncer la mort de sa promise. Il accueillit cette nouvelle avec une manière d’indifférence.
«Pauvre petite Louise, je ne m’attendais pas à ça!»
Il n’en perdit ni un repas ni une sortie. Et moins d’un an après son retour, pour le carnaval de 1872, il épousa une fille de Couzon qui s’appelait Rosalie.
Deux mois après, à Pâques, ce fut le tour de Clémentine qui s’unit à François Moulin, du Plat-Mizot, le sixième d’une famille de neuf.
Belle-fille et gendre vinrent tous deux s’installer à la Creuserie, ce qui nous permit de supprimer la servante et le domestique que nous prenions d’habitude. Seulement, cela faisait trois ménages réunis, et quand il y a trois ménages dans la même maison ça ne marche jamais longtemps sans anicroche.
Rosalie, petite blonde sans beauté, le cou dans les épaules, la figure pointillée de taches de rousseur, était une intrépide, 231
Quand c’était jour de fournée, alternativement, l’une s’occupait de la pâte et l’autre du four. Mais voilà que le pain ayant été mal réussi un jour que Rosalie avait pétri, elle dit que c’était par la faute de Clémentine qui avait allumé le four trop tard. A la suivante fournée, notre fille, à son tour, se plaignit de ce que sa belle-sœur avait chauffé sans mesure, ce qui faisait le pain trop «surpris», trop brun. D’un commun accord, elles décidèrent que la même ferait tout, de façon à éviter de mettre l’autre en cause. Cette combinaison favorisait Rosalie plus forte, malgré que Clémentine s’évertuât à un travail consciencieux.
Nous venions de nous procurer, avec l’assentiment du maître, une bourrique et une petite voiture. Au mois d’août, l’inimitié s’accrut entre les deux jeunes ménages. Clémentine avait parlé la première de prendre l’attelage pour aller avec son mari à la fête patronale d’Ygrande, – car Moulin avait un oncle dans cette commune. Mais voilà que Jean et sa femme voulurent aussi la bourrique et la voiture pour se rendre à Augy, où habitait un frère de Rosalie et où c’était le même jour la fête. Là-dessus discussion entre les deux femmes, Rosalie disant à ma fille qu’une malade, une bonne à rien, n’avait pas besoin de se promener. Moulin, survenant sur ces entrefaites, accusa sa belle-sœur d’être une sale bête. Ça tournait à la vraie dispute et Victoire s’en désolait. Mais je mis le holà en déclarant que Clémentine aurait l’équipage, puisqu’elle l’avait demandé la première. Furieuse de cette décision, 232
D’autre part, Moulin se rendait peu sympathique. Il avait la manie d’émettre des avis sur toutes choses – même de me donner des conseils pour le pansage des bestiaux, à moi qui passais pour l’un des bons soigneurs du pays. Ça ne m’allait pas du tout, et Jean ne tarda guère à lui laisser entendre qu’il nous ennuyait. Il en résulta une de ces tensions si fréquentes dans les communautés qui rendent pénible l’intimité quotidienne.
XXXIX
Victoire n’avait jamais pu prendre son parti de l’absence de Charles. Il suffisait pour la chagriner d’un retard de nouvelles de quelques jours ou d’une allusion aux gardes nocturnes par les nuits froides, ou bien aux marches pénibles sous le soleil d’été – même d’un rêve où il lui était apparu souffreteux et malade, sur lequel brodait son imagination jusqu’à le supposer mourant au fond d’un hôpital, sans tendresse et sans soin. La libération approchait pourtant; mais des manœuvres d’armée tardives la firent reporter de la fin septembre au 20 octobre. La nervosité de Victoire allait croissant à mesure que diminuait le nombre des jours d’attente. Elle avait mis à l’engrais une dizaine de poulets dont elle voulait sacrifier le meilleur pour fêter le retour de l’enfant. Devant la grange, une treille, que j’avais plantée au début de notre installation à la Creuserie, était en plein rapport à cette époque et portait, cette année-là, des raisins dorés superbes. Un jour, en les regardant, la bourgeoise songea:
«233
Et de nous dire au repas qui suivit:
«Vous savez, je défends qu’on touche aux raisins de devant la grange; ils sont sacrés, ceux-là: je les conserve pour mon Charles.»
Tout le monde promit de les respecter; seulement, Moulin fit observer qu’avant l’arrivée du soldat les insectes les auraient sans doute détruits en entier. Victoire put constater par elle-même que le gendre parlait d’or. Parce qu’ils étaient mieux exposés, plus sucrés que les autres, frelons et guêpes bourdonnaient alentour pendant toute la journée, pompant à l’envi le jus des plus belles graines. Des tiges restaient presque nues, ne portant plus que les enveloppes flasques et desséchées, et les seuls grains durs dédaignés. A ce jeu, le pauvre militaire risquait fort de ne pas goûter aux beaux raisins de la treille réservée. L’amour maternel rend les femmes ingénieuses. La bourgeoise chercha dans le tiroir aux chiffons: avec les morceaux d’une vieille toile assez usée pour ne pas empêcher la pénétration de l’air, assez résistante pour arrêter les insectes dévorateurs, elle confectionna des sachets garnis d’une coulisse vers le haut. Clémentine et Rosalie, qui n’étaient pas dans la confidence, la regardaient faire, très intriguées. Quand une trentaine furent bâtis, elle adossa une échelle au mur de la grange, grimpa jusqu’à hauteur des raisins, enferma les trente plus beaux dans les sachets protecteurs.
Vers le milieu d’octobre, la petite Marthe Sivat, une couturière du bourg, vint chercher des poulets pour la noce de sa sœur.
«Tiens, c’est des raisins que vous avez là-dedans? s’exclama-t-elle en levant les yeux vers la treille. Vous avez joliment bien su les conserver… Mais j’y songe: on m’a juste234
– Non, ma fille, non! Quand même on m’en offrirait bien plus qu’ils ne valent je ne les vendrais pas; je les conserve pour mon Charles.
– Ah! il revient cette année, votre fils? Alors vous avez raison, il faut les lui garder, nous trouverons bien autre chose comme dessert de noce.»
Et, toute rieuse, sautillante et légère, la petite Marthe s’en alla.
Quelques jours après, nous eûmes la visite d’une pauvre femme dont le mari était souffrant.
«Il se plaint du ventre; il est fiévreux et sans appétit», nous expliqua-t-elle. «Je lui faisais cuire des œufs, mais il ne veut plus en entendre parler. Je lui ai apporté hier un petit morceau de viande qu’il n’a pas mangé. Les raisins seuls lui font envie: je vous en achèterais bien quelques-uns.»
Victoire, attendrie, lui en remit trois, disant qu’elle les lui donnait pour son malade; mais elle ne se fit pas faute de répéter encore:
«Ils ne sont pas à vendre, voyez-vous… Mon Charles va rentrer du régiment, je les lui conserve.»
Les Lavallée qui, au printemps, avaient marié mademoiselle Mathilde étaient demeurés à Paris jusqu’en août parce que M. Ludovic passait des examens. Puis ils s’étaient rendus en Savoie, le pays des ramoneurs, dans une station thermale dont les eaux devaient avoir cette vertu singulière de maigrir la femme et d’engraisser le mari. Ils avaient ensuite séjourné chez des amis – si bien qu’ils vinrent seulement courant octobre à la Buffère pour y passer l’arrière-saison.
237
Après les salamalecs obséquieux des premières minutes, j’emmenai M. Lavallée visiter les étables où il était indispensable de faire de menues réparations. Cependant que la dame, qui n’avait pas voulu s’asseoir à la maison, se promenait lentement dans la cour en compagnie de Victoire. Le hasard voulut qu’elle aperçût la treille et les petits sacs blancs, au travers desquels transparaissaient les belles grappes.
«Quoi, Victoire, toujours des raisins! Savez-vous bien qu’ils deviennent rares: au château, nous n’en avons plus un seul… Ce sont pourtant les fruits que je préfère. Mais pourquoi avez-vous pris tant de précautions pour les garder jusqu’à présent?»
Victoire hésita un instant – puis, avec un sourire contraint:
«Madame, c’était pour avoir le plaisir de vous les offrir!
– Oh! merci bien! Quelle délicate attention! Il faudra me les apporter dès ce soir.
Et Victoire de crier:
– Rosalie, prenez vite l’échelle de la grange, le petit panier; vous cueillerez ces raisins que vous porterez chez Madame.»
Cependant, à la soupe du soir notre bru revint sur l’incident:
«Ce n’était pas la peine de si bien les conserver, les raisins; mon beau-frère n’en profitera guère…»
Pour une fois, Moulin fit chorus:
«238
Je restais silencieux, trop pénétré moi-même de la justesse de ces observations. Il me semblait entendre encore les réponses catégoriques de Victoire à la petite Marthe Sivat comme à la pauvre femme dont le mari était malade:
«Non, non, je ne veux pas les vendre! Je les conserve pour mon Charles.»
Et il avait suffi d’un cri d’admiration de la Dame pour qu’elle les lui offrît, très humblement…
«C’est bien vrai, pensai-je, que nous sommes encore esclaves.»
Victoire avait sûrement un peu de remords de son acte; mais elle éprouvait, d’autre part, une certaine satisfaction d’avoir pu faire sa cour à la propriétaire, de l’avoir bien disposée en lui offrant un cadeau qui lui plût. Sous le coup de ces pensées multiples, elle répondit d’un ton conciliant:
«Ne parlez donc plus de ça: c’est pas ma faute, il fallait bien que je fasse plaisir à la patronne!».
XL
Après vingt ans de séjour à la Creuserie, je n’étais guère plus riche qu’au moment de mon installation; c’est tout juste si j’avais pu rembourser les mille francs qu’il me restait devoir sur ma part de cheptel. Période prospère pourtant, durant laquelle certains, plus chanceux, avaient gagné beaucoup. Mais les hésitations de M. Parent, la grêle de 61 et les canailleries de Sébert m’avaient fait des débuts trop difficiles. Enfin, 239
Ayant bénéficié depuis d’une série de bonnes récoltes, j’avais pu réaliser enfin quelques avances. Après la mort de mes beaux-parents, – à quelques mois d’intervalle durant l’hiver de 1874 – je me trouvai en possession de quatre mille francs environ.
Or, ça m’eut vite ennuyé de garder cet argent dans l’armoire: d’abord, il n’y faisait pas des petits, et puis je craignais les voleurs, car souvent, l’été, nous laissions la maison seule. Le notaire de Bourbon ne connaissant pour l’instant nul placement avantageux, j’en vins à songer à M. Cerbony.
M. Cerbony était l’un des grands brasseurs d’affaires de la région – fermier de trois domaines, marchand de grains, de vins, de graines et engrais, il cumulait tous les commerces ruraux. Jeune encore, de mine souriante, d’abord facile, c’était un homme très sympathique. Au contraire de la plupart des fermiers généraux qui sont arrogants et vaniteux, il donnait à tout le monde de vigoureuses poignées de main, parlait patois avec nous autres, les paysans, offrait souvent des tournées aux uns et aux autres. Il avait fait construire des magasins très bien conditionnés, sans parler d’une maison d’habitation à un étage, avec balcons et arabesques, qui attirait l’attention. Bref, il menait grand train, voyageait beaucoup, entretenait une maîtresse à Moulins disait-on, bien qu’il fût marié et père de famille. Fréquemment aussi, il se rendait à Paris ou dans le Midi. On ne savait rien de ses origines, mais il passait pour très riche, et pour faire tout ce commerce par goût plus que par nécessité.
J’avais entendu dire que M. Cerbony prenait de l’argent un peu comme un banquier, en donnant comme garantie un simple billet avec sa signature. 240
«Monsieur Cerbony, je dispose d’un peu d’argent que je voudrais placer, voulez-vous le prendre?
– Mais sans doute… Quelle somme avez-vous? s’informa-t-il la bouche en cœur.
– Dans les quatre mille francs, Monsieur.
– C’est peu… Je pourrais occuper dix mille à la fin du mois. Voyez vos voisins, vos amis; faites-moi dix mille francs entre plusieurs.
– Monsieur Cerbony, je ne connais personne qui… Si, pourtant: j’ai un voisin qui doit avoir dans les deux mille francs.»
C’était Dumont, de la Jarry d’en bas; il m’avait dit ça un jour que nous coupions ensemble une bouchure mitoyenne.
«Alors, c’est entendu, vous m’apporterez ces six mille francs à la fin du mois; je m’arrangerai pour le reste. Je tiens à vous faire plaisir: vous êtes un bon client. Vous savez que je paie cinq comme tout le monde. Au revoir!»
J’allai trouver le soir même Dumont, de la Jarry, pour lui faire part de la combinaison: à mon grand étonnement, il ne se montra pas enthousiaste.
«Cerbony, Cerbony, dit-il, oui, c’est un homme qui fait beaucoup d’affaires, mais il est étranger au pays et, en fin de compte, on ne sait pas s’il est vraiment riche… Si ça tournait mal?
– Mais, malheureux, il gagne de l’argent gros comme lui… Si j’avais son gain d’une année, je serais sûr de vivre tranquille le reste de mes jours.
– Taratata… S’il gagne beaucoup, il dépense de même, vous le savez comme moi. Tenez, Tiennon, je veux bien vous 241
Je fus sur le point, ma foi, de prendre l’argent de Dumont dans ces conditions. Mais Victoire et les garçons, moins aveuglés, m’en dissuadèrent.
A l’époque convenue, je portai donc mes quatre mille francs au brasseur d’affaires, en expliquant tout confus que le voisin venait juste de prêter son argent ailleurs. Il regrettait beaucoup cette occasion manquée, ajoutai-je hypocritement.
Cerbony eut un mouvement de mauvaise humeur:
«Vous mériteriez que je vous envoie promener… Enfin, donnez tout de même ce que vous avez; mais c’est bien pour vous faire plaisir.»
Il appuya sur ces mots, et son visage s’éclaira du cordial sourire habituel pendant qu’il étalait mes pièces d’or et palpait mes billets de banque. J’étais content qu’il se montrât d’aussi bonne composition. Hélas! mon enchantement dura peu.
Au 1er mars de l’année suivante, c’est-à-dire trois mois après, comme nous étions à charger du bois dans un de nos champs en bordure de la route, le facteur de Franchesse, arrivant de prendre son courrier à Bourbon, s’arrêta pour nous causer.
«Vous ne savez pas la nouvelle?
– Et quoi donc?
– Cerbony, le fameux Cerbony a pris le pays par pointe il y a trois jours. Sa femme était partie au commencement de février avec beaucoup de colis. Depuis, lui n’avait cessé de faire des expéditions; les domestiques n’y comprenaient rien; la maison restait à peu près vide et le magasin aussi. Mardi, il s’est défilé de bonne heure allant sur Moulins et depuis n’a pas reparu. 242
Sur le char où j’empilais toutes longues les branches des arbres élagués, j’eus comme un éblouissement et faillit tomber, pris de vertige. Jean, qui s’en aperçut, me lança un regard inquiet, cependant qu’il s’efforçait de dissimuler son trouble pour répondre au facteur.
A Bourbon, où je me rendis le soir même, tout le monde me confirma le désastre. Je ne voulus pas aller chez le notaire qui eût probablement ri de mon malheur, étant donné qu’il s’agissait d’argent placé en dehors de ses offices. Mais je m’en fus trouver le greffier du juge de paix qui était un homme de bon conseil, auquel tous les gens de la campagne avaient recours dans les cas difficiles, et lui exposai mon affaire en larmoyant presque. Tout en essayant de me réconforter, il déclara ne pouvoir m’être utile:
«Il n’y a rien à faire pour le moment; vous serez appelé comme les autres créanciers; vous n’aurez qu’à donner vos pièces au syndic.»
Chez nous, ce furent des lamentations sans fin de Victoire:
«Tant se donner de peine pour réserver quelques sous et tout perdre à la fois, mon Dieu, que c’est malheureux! Et partie de ce pauvre argent qui venait de mes parents! C’est une douleur de plus…»
Tout le monde était triste et bien ennuyé. Il n’y eut que Charles pour se montrer philosophe, s’essayer à nous remonter.
«Que voulez-vous, il n’y faut plus penser: c’est perdu et puis voilà! Ça ne changera rien à votre façon de vivre; vous travaillerez ni plus ni moins qu’avant…»
J’avais d’autre part la consolation de savoir que les badauds 243
Je fus contraint à des démarches embêtantes, à plusieurs voyages à Moulins – nous nous étions associés, une demi-douzaine de créanciers, pour confier nos intérêts à un avoué. Après deux ans, quand tout fut réglé, on nous attribua cinq pour cent. J’avais bien dépensé en déplacements et frais divers l’équivalent des deux cents francs qui me revinrent…
XLI
Charles avait perdu au service ses façons bizarres, il était à présent gentil et serviable envers tout le monde et s’exprimait bien mieux que nous. Les premiers temps, il riait même de ce que nous parlions mal.
«Je trouve ça bête. Dès qu’on est en présence d’étrangers ou de gens au langage correct, on se trouve gêné, obligé à se taire ou à risquer de dire des bourdes qui les font se ficher de nous… Je ne vois pas que ce soit une raison, parce qu’on est paysan, de parler en dépit du bon sens.»
Alors, la Rosalie:
– Ça 244
– Oui, des imbéciles diraient cela. Eh bien, quoi, le mieux serait de mépriser leurs appréciations. Au fait, je ne demande pas qu’on adopte le genre de madame Lavallée, mais seulement qu’on écorche moins les mots, qu’on ne dise plus, par exemple, ol, pour il, – nout’, pour notre, – soué, pour lui, – bounne, pour bonne, – souère, pour soif, – ch’tit, pour chétif, et ainsi de suite.«
Les paroles de Charles étaient sans doute fort raisonnables; mais il ne put, bien entendu, nous habituer à changer de langage; lui, au contraire, en arriva peu à peu à reprendre quasi entièrement son parler d’autrefois. Il est difficile d’aller à l’encontre des habitudes de son milieu – l’essayer est même s’exposer à de gros ennuis.
XLII
Mon gendre et mes deux garçons étaient dans la force de l’âge; moi, tenant encore ma place, nous pouvions aisément faire valoir le domaine. Mais la guerre subsistait entre les jeunes ménages, et Moulin fut obligé de partir. L’intervention de ses parents et la mienne auprès de M. Lavallée lui firent obtenir la petite locature des Fouinats qui se trouvait vacante, et Roubaud promit de l’employer au château, comme aide-jardinier et homme de peine.
Il nous fut bien pénible, à Victoire et à moi, de nous séparer de notre fille. Après cinq ans de mariage, elle se trouvait 245
Le premier hiver, Clémentine, qui s’ennuyait dans sa petite maison, venait souvent passer l’après-midi chez nous avec ses bébés et rapportait une bouteille de lait, parfois même un panier que lui garnissait sa mère avec des fromages, du beurre, quelques fruits, de la galette les jours de fournée. Cependant, en raison de son état, elle dut espacer puis interrompre ses visites. Ma femme cependant continuait de lui porter à domicile quelques provisions. Mais un beau jour, Rosalie intervint. C’était l’époque où les vaches approchant d’être à terme, le lait abondait si peu que nous étions obligés de nous en priver. Elle saisit ce prétexte pour dire qu’elle en avait assez de travailler et de se tuer pour les autres, qu’elle allait partir à son tour si ça continuait ainsi. Victoire ayant répondu doucement que ça n’allait pas loin, quelques demi-livres de beurre, quelques fromages, un peu de lait, elle repartit d’un ton aigre que la vente de ces denrées suffirait à entretenir le ménage en épicerie et mercerie, et que c’était bien malheureux de voir la Clémentine en jouir à volonté à l’encontre de ceux qui avaient la peine de les préparer.
«Nous aurons beau travailler, si tout ce que nous entrons par la porte sort par la fenêtre, nous ne parviendrons pas même à joindre les deux bouts!»
Cette opposition méchante de Rosalie, qui se reproduisit à toute occasion par la suite; attrista beaucoup ma femme; elle en gémissait quand nous étions seuls; nous nous en entretenions longuement la nuit. Pourtant nous donnions à nos enfants un salaire annuel: – donc pas de réelle communauté d’intérêts entraînant part maîtrise. Mais nous leur reconnaissions volontiers un certain droit de contrôle et de critique. Ils concouraient à la prospérité de la maisonnée familiale, ils collaboraient à une œuvre qu’ils devaient continuer pour leur compte plus tard. 246
Il fallut donc en arriver à ne plus faire de présents à Clémentine, – ouvertement du moins. Nous rusions. Je me chargeais souvent de lui porter, dissimulé sous ma blouse, quelque denrée, quelque victuaille. Mais les yeux inquisiteurs de Rosalie furetaient partout. Il était difficile à Victoire de disposer des moindres choses sans qu’elle s’en aperçût. Et les scènes aigres ou violentes se renouvelaient trop souvent.
Cependant un événement de plus grande importance vint reléguer au second plan ces misères de notre intérieur.
XLIII
Je puis dire sans orgueil que le domaine avait pris de la valeur, et beaucoup, depuis que je le cultivais. Sans plus ménager mes peines que s’il m’eût appartenu, ou que si j’eusse été assuré d’y passer toute ma vie, j’avais épierré des pièces entières, défriché des coins broussailleux, divisé des bouchures trop larges et creusé des mares dans les champs jusqu’alors dépourvus d’eau. Le jardinier du château ayant consenti à me donner quelques leçons de greffage, tous les arbres sauvageons des haies étaient devenus, par mes soins, producteurs de bons fruits. J’avais eu à cœur aussi de rendre très praticable le chemin qui nous reliait à la route et que M. Lavallée, pas plus que son oncle, n’avait consenti à faire réparer. Tous les champs venaient d’être chaulés pour la seconde 249
Mais voilà que Roubaud, certain jour, vint tout penaud me dire:
«Le maître veut trois cents francs d’augmentation à dater de la Saint-Martin prochaine.»
Cette nouvelle m’abasourdit. J’avais accepté sans trop récriminer dix ans auparavant une première augmentation de deux cents francs que justifiait un peu la hausse du bétail. Mais je ne voyais nul motif à cette surcharge nouvelle qui eût porté à neuf cents francs le chiffre de mon impôt colonique annuel – c’est-à-dire que le maître, outre la moitié des produits et indépendamment des redevances en nature, voulait encore neuf cents francs sur ma part. Les cours n’étaient pas supérieurs à ceux de l’autre décade. Les bénéfices n’augmentaient qu’en raison des frais faits en commun, en proportion aussi de nos peines et de nos sueurs.
Je fis serment, par Dieu et par le diable, de n’accepter aucune augmentation.
«Réfléchissez, dit Roubaud; vous n’êtes pas forcé de donner aujourd’hui une réponse définitive.
– C’est tout réfléchi!» repartis-je.
Et je renouvelai le serment: cette injustice me faisait trop mal au cœur!
Pourtant, après en avoir délibéré avec Victoire et les garçons, j’offris un appoint de cent francs. Roubaud transmit ma réponse au bourgeois qui se trouvait à Paris. Mais lui, bien loin de vouloir transiger, signifia peu après que ceux des métayers non encore adhérents aux conditions nouvelles aient à se placer ailleurs. 250
Je n’aurais jamais cru que le maigre et remuant Lavallée cachât sous des dehors affables une telle dose de perfidie. Roubaud, plus tard, me rapporta de lui cette phrase:
«Les métayers sont comme les domestiques: avec le temps ils prennent trop de hardiesse; il est nécessaire de les changer de loin en loin.»
XLIV
Je fus alors comme brisé par une grande lassitude physique et morale. A tout âge, il est des périodes de dépit où les misères journalières semblent plus cuisantes, où tout concourt à attrister, où l’on est las de la vie qu’on mène. Mais ces impressions, au temps du déclin, se font plus amères et plus douloureuses. Je touchais à cinquante-cinq ans; mon visage perdait ses derniers tons vermeils; les fils blancs se multipliaient dans ma barbe; il avait neigé fortement sur mes tempes; je n’avais plus aux travaux pénibles la même résistance.
Ah! le coup était rude! J’avais passé dans cette ferme de la Creuserie vingt-cinq années de ma vie, les meilleures années de ma pleine maturité, et l’opinion m’identifiait à elle. Pour tous les voisins, pour tous ceux qui me connaissaient bien, n’étais-je pas «Tiennon, de la Creuserie» et pour les autres «le père Bertin, de la Creuserie». A tous, par effet de l’accoutumance, mon nom semblait inséparable de celui du domaine. Et n’étais-je pas lié moi-même à cette maison qui avait été si longtemps ma maison? – à cette grange où j’avais entassé une telle somme de fourrage? – à ces étables où j’avais soigné tant d’animaux? – à ces champs dont je connaissais les 251
Des choses alors me passèrent par la tête auxquelles je n’avais point songé jusqu’alors. Je me pris à réfléchir sur la vie que je trouvais cruellement bête et triste pour les pauvres gens comme nous, voués aux travaux forcés perpétuels.
Voici venir les premiers beaux jours: – vite semons les avoines, hersons les blés, labourons et bêchons.
Avril survient et la douceur; les bourgeons s’ouvrent, les oiseaux piaillent, les pêchers sont roses et les cerisiers blancs: – vite aux emblavures d’orge, de pommes de terre, vite au jardin!
Le «beau mois de mai» est souvent pluvieux et maussade, mais les jeunes frondaisons vertes lui font toujours une parure agréable: – mettons la charrue dans les jachères, nettoyons les fossés, sarclons et binons!
Juin, les haies piquées d’églantines, les acacias chargés de grappes blanches, des fleurs et des nids partout: – le réveil à trois heures du matin pour faucher, la besogne si dure sous le soleil qui monte, si terrible à midi, le plein effort jusqu’à neuf ou dix heures chaque soir.
Juillet avec ses jours de langueur chaude. Douceur des bonnes siestes sur les canapés moelleux des salons clos… Joie de l’ombre fraîche dans les parcs touffus, dans les prés où pointent les regains: – mais le moment n’est pas aux siestes… 252
«Le travail dégourdit. De se remuer, ça donne de l’air. Hardi! les gas! Hardi!…»
Ou bien, en guise de variante:
«Dépêchons-nous de finir le froment. Par cette chaleur, l’avoine mûrit vite; nous allons être en retard.»
Août non moins brûlant. Saison des vacances, saison du repos. – Les avoines sont terminées ou vont l’être. Voici les batteuses en action. On s’entr’aide entre voisins: c’est huit domaines que nous avons à battre. Lorsqu’on revient tout crasseux de poussière, la tête bourdonnante et le corps brisé, vite à l’œuvre interrompue! Attaquons la grosse pelote de fumier; découpons-la en petits cubes égaux que nous alignerons symétriquement sur les voitures pour le transport aux champs durant que les chemins sont secs!
Septembre, les vacances encore, les promenades, les bonnes parties de chasse. – Tous nos guérets à mettre «à planches», nos pommes de terre à arracher, la grande tourmente, toujours.
Octobre et ses brumes: – Les jours raccourcissent, allongeons-les… Une heure le matin, une heure le soir, c’est autant de gagné. Activons les semailles. Profitons du temps favorable; les pluies peuvent survenir. Hardi les gas!
Ouf! Voici novembre enfin: c’est l’hiver et le calme. – Le calme mais non le repos. Il reste encore les chaumes à retourner, les prés à mettre en ordre, à râper, ébrancher, couper les bouchures. Voici d’ailleurs les animaux tous à l’étable. Debout à cinq heures quand même: allons dans la nuit au pansage, 253
«Hardi! les gas! ne restons pas inactifs au coin du feu.»
Il ne réchauffe guère, le feu; le bois est humide, la cheminée fume, nous serions capables de nous engourdir; l’action est salutaire!
La neige seule nous vaut parfois des jours de demi-repos. C’est le moment de préparer des claies neuves pour les champs, des échelles, des râteaux à foin, de réparer l’outillage: on a mieux à faire l’été que de perdre du temps à ces babioles.
Eh! oui, voilà bien l’année du cultivateur. A-t-il le droit de s’en plaindre? Non, peut-être. Les pauvres sont tous logés à la même enseigne et travaillent tous les jours que Dieu fait. Mais dans leurs boutiques, dans leurs usines ou ateliers, les villageois, les citadins n’ont pas à compter avec les éléments extérieurs – ou seulement très peu. Pour nous, c’est le temps qui joue le plus grand rôle et le temps se plaît à nous contrarier. Voici venir la pluie – et la pluie ne s’arrête pas: les terrains se détrempent; remuer le sol est une folie; l’herbe croît dans les cultures qu’on ne peut nettoyer; les labours, les semailles restent en retard et se font mal… Voici la sécheresse qui tient bon des semaines et des mois; toute végétation décline; il faut aller loin pour abreuver les bêtes – et, si l’on s’obstine à vouloir labourer, on éreinte les bœufs, on se tue soi-même, on risque à chaque minute de casser la charrue… Une ondée survient, insignifiante, mais qui gâche au temps des foins le programme de la journée… Voici un orage et l’on tremble de crainte… Voici la neige qui dure plusieurs semaines, empêchant les travaux extérieurs, causant un retard difficile à rattraper… Voici une période de gelées sans neige, 254
Mais les récoltes ne sont pas tout. Nous faisons de l’élevage; sept vaches chaque année nous donnent des veaux. Dès qu’approche pour chacune l’époque du vélage, il faut la veiller de jour et de nuit et, le moment venu, prendre soin de la mère et du nouveau-né – nous sommes les esclaves de nos bêtes. Et sur ces bêtes s’abattent toutes sortes de maladies: la diarrhée sur les veaux, la douve ou la phtisie sur les moutons, la paralysie sur les cochons, – la fièvre aphteuse parfois sur le cheptel entier. On va quérir vétérinaire ou guérisseur bâtard; on fait de son mieux d’après sa propre expérience: on soigne ces animaux comme on ferait pour des chrétiens. Et malgré tout il en crève…
A la foire où l’on vend, les prix sont en baisse comme par hasard, ou, simplement, on se fait rouler par les marchands qui sont si malins! Achète-t-on au contraire: le manque d’habitude fait qu’on paie trop cher et qu’on réussit mal.
Fini le battage, parce qu’on est à court d’argent ou que le mauvais état du grenier ne permet pas de le conserver, on sacrifie au cours du moment le petit lot de blé disponible. Les propriétaires et gros fermiers, qui ont des avances et des logis convenables, attendent davantage et bénéficient souvent d’une plus-value importante.
Et toujours il nous faut demeurer là, vêtus d’habits rapetassés, crottés, semés de poils de bêtes – dans les mêmes vieilles maisons laides et sombres avec leurs entours d’ornières, de patouille et de fumier – prisonniers dans le même cadre. Il existe ailleurs des terrains différents des nôtres, plus accidentés ou plus plats; 255
Et pas davantage les cités importantes, leurs monuments curieux, leurs promenades, leurs jardins publics; nous ne jouirons d’aucun des attraits ni des plaisirs qu’elles offrent. Ce n’est pas pour nous que leurs magasins se mettent en frais d’étalage; le pain blanc à croûte dorée n’est pas pour nous, non plus que les beaux quartiers de viande; – notre viande, à nous, c’est le cochon que nous mettons au saloir chaque année et dont un morceau, plus ou moins rance, s’utilise pour la potée quotidienne. Les charcutiers préparent bien, avec la viande de porc, de belles choses appétissantes: saucisson, fromage d’Italie recouvert de gelée, jambonneaux tentateurs; mais ces produits sont trop fins et trop chers pour nous. – De même les brioches parfumées, pâtés succulents, tartes et gâteaux tentateurs qui fleurent bon le dimanche aux devantures des pâtissiers. Ces gâteries ne risquent point, comme on dit, de faire jamais mal aux dents du pauvre monde des campagnes.
Il y a des choses dont nous devrions profiter pourtant: nos produits de la basse-cour et de la laiterie, par exemple. Mais à nous la peine, aux autres la jouissance! On porte à peu près tout aux gens de la ville, comme aussi ce qu’on a de mieux en légumes et en fruits. Il faut bien qu’on leur attrape un peu d’argent – assez cher ils nous comptent ce que nous sommes forcés de leur demander: qu’il s’agisse de vêtements, chaussures et coiffures, – ou d’épicerie, ou de mercerie.
Et le médecin, parce que nous sommes loin des centres, nous compte cher ses visites – comme le pharmacien ses remèdes et le curé ses prières. Quant au notaire, si nous avons besoin de ses services, il nous rabote une pièce de vingt francs à propos de rien. Tous ces gens-là, mon Dieu, c’est peut-être leur droit; 256
Par là-dessus, nous avons affaire trop souvent à des imbéciles comme Parent, à des roublards comme Sébert, à des grippe-sous comme Lavallée. Et si nous parvenons quand même à quelques économies, nous les prêtons à des crapules comme Cerbony qui se sauvent avec!
N’empêche que nous sommes très heureux… M. Lavallée me disait un jour qu’un certain Virgile avait affirmé cela dans les temps anciens et que nous devions nous en rapporter à lui.
Pendant des semaines, pendant des mois je fus hanté par ces pensées justes peut-être, mais décourageantes. Il n’est pas bon de trop réfléchir à son sort: – ça ne change rien et ça rend malheureux davantage.
XLV
Je traitai avec un propriétaire de Saint-Aubin, M. Noris, pour son domaine de Clermoux qui avait soixante-dix hectares.
M. Noris, grand vieillard à barbe et cheveux blancs, gestes onctueux et voix nasillarde, s’intitulait «agriculteur», c’est-à-dire qu’il gérait lui-même ses deux fermes. Il habitait avec ses deux filles, à proximité du bourg de Saint-Aubin, une vieille maison à un étage dont un rideau de lierre masquait insuffisamment les lézardes des murs gris.
Type de petit bourgeois local 257
«Non, non, vous m’embêtez avec vos phosphates et vos nitrates! Le fumier de ferme doit suffire…»
Et il secouait sa tête blanche de vieil oiseau avec des gestes de terreur.
Rarement il se décidait à vendre la marchandise à la première foire. Il ne voulait pas démordre de son estimation préalable toujours trop élevée. Nous ramenions nos bêtes pour les conduire quelques jours après à une seconde foire où c’était de même. A la troisième on vendait, de guerre lasse, et souvent avec de la perte sur les prix de la première.
M. Noris, d’autre part, se faisait tirer l’oreille pour les règlements de fin d’année. Les comptes de sa deuxième ferme n’avaient pas été mis à jour depuis quinze ans. Quand les métayers réclamaient de l’argent, il leur remettait d’un ton rogue une somme toujours inférieure à celle qu’ils demandaient. Une fois, mon prédécesseur à Clermoux ayant insisté sur le champ de foire de Bourbon pour obtenir cent écus, ce seigneur de village n’avait rien trouvé de mieux que de jeter, d’éparpiller à plaisir autour de lui une dizaine de pièces de cent sous tout en marmottant de sa voix nasillarde: «Tiens, en voilà de l’argent! Tiens, en voilà! Ramasse…» Et l’autre de les recueillir dans la boue, à la grande indignation des braves gens, à la grande joie des imbéciles.
Je tenais à éviter de telles scènes et à régler à la Saint-Martin comme il se doit. Une idée de Charles me parut digne d’être essayée.
Je m’en fus relancer le maître chez lui en temps utile.
– Monsieur Noris, je viens pour les comptes, j’ai absolument besoin d’argent.
– 258
– Vous me devez, je crois, dans les douze cents francs, Monsieur. (Je savais qu’en réalité ça n’allait pas à la moitié.)
– Jamais de la vie, jamais de la vie…»
Et, tout sursautant, il se précipita sur son livre:
«Je vous dois cinq cent trente-six francs, ni plus ni moins.»
Feignant la surprise, puis la réflexion profonde, je prétendis avoir oublié l’achat de moutons et tins bon pour avoir mon argent. Il me remit, tout maugréant, quatre billets de cent francs déclarant ne pouvoir davantage, faute de monnaie. Je fus obligé de retenir le reste au cours de l’hiver sur une vente de taureaux à moi soldée par le marchand – il fit la grimace, mais n’osa s’en fâcher.
Chaque année, par la suite, il fallut employer des ruses nouvelles pour arriver à se faire payer. Et le règlement n’allait pas toujours sans anicroche.
Nous avions une grosse poulinière baie pour le rapport. Ordinairement, les cultivateurs qui ont une poulinière s’en servent pour aller aux foires et faire leurs courses, et l’emploient aussi parfois aux travaux des champs. Mais la nôtre était exempte de toute corvée:
«Le travail déforme les juments et leurs produits s’en ressentent», disait M. Noris.
Le vrai, c’est qu’il ne voulait pas que ses métayers aient la faculté d’aller en voiture; cela lui semblait un luxe déplacé et tout à fait superflu. Il prenait chez lui les jeunes poulains sitôt sevrés et les faisait préparer pour les concours, les remontes; il nous les payait mal, bien qu’il en tirât toujours beaucoup d’argent.
En dépit de son âge avancé, M. Noris gardait la passion de la chasse. Le gibier abondait sur le domaine, les lapins surtout. Il aimait, au cours de ses pérégrinations, les voir détaler 259
Les braconniers n’osaient guère s’aventurer par là, à cause du garde, un sournois hirsute, qui veillait avec une vigilance outrancière. Il suffisait qu’un étranger flâneur traversât les mains dans les poches un coin de la propriété pour qu’il soit appréhendé par lui. Pas de procès dans ce cas-là, mais le prétendu délinquant devait se présenter au maître pour recevoir une semonce et verser cent sous. S’il y avait présomption de chasse, le procès suivait son cours. La découverte d’un lacet dans une bouchure mitoyenne coûta quatre-vingts francs à notre voisin Pinel qui labourait de l’autre côté. Le brave Pinel m’a toujours juré qu’il ignorait la présence de ce collet et que, pour son compte, il n’en tendait jamais.
Les républicains partageaient avec les braconniers la haine implacable de M. Noris. Il souhaitait pour les uns et pour les autres des sanctions exemplaires, des supplices raffinés. Il eût voulu les voir tous en prison, aux travaux forcés, ou relégués dans les colonies lointaines. Comme la destruction d’une nichée de lapereaux, d’un nid de perdrix, ou bien un coup de fusil tiré dans ses terres le mettaient dans une exaspération furieuse, le mot seul de République l’agitait de grands frissons nerveux, lui faisait serrer les poings de rage impuissante. Souvent, à Bourbon, des gamins soudoyés par un farceur le suivaient en bande, criant: «Vive la République!» chantant des couplets de la Marseillaise, ou bien cornant à ses oreilles, en manière de mélopée:
«Blique, blique, blique! Blique, blique, blique!»
A chaque fois, il manquait en devenir fou.
En 1877, souffrant d’une bronchite qui avait failli l’emporter, 260
«Les brigands!… Il n’y a donc plus de place… à… à Cayenne!…»
Pour retomber sur l’oreiller, inerte, presque évanoui.
Quatre ans plus tard, venant chez nous en temps de période électorale, il avisa des programmes et des journaux envoyés par le docteur Fauconnet, candidat républicain.
«Ne gardez pas ici ces papiers diaboliques. Au feu, les mauvais écrits! Au feu, les mauvaises feuilles! Vous attireriez le malheur sur votre famille en les conservant.»
J’objectai que personne ne savait lire.
«Leur présence seule est dangereuse!» reprit-il.
Et il les jeta lui-même dans la flamme du foyer; puis annonça:
«Le garde vous remettra le jour du vote, à la porte de la mairie, le bulletin à utiliser. Ne vous en préoccupez pas!…»
Les ouvriers, les commerçants, les fournisseurs étaient choisis soigneusement en dehors des rouges. Et il nous obligeait à tenir au rancart aussi ceux qui affichaient des opinions jugées par lui subversives.
C’était sa façon de se venger de la République…
XLVI
Les deux demoiselles veillaient spécialement à notre conduite religieuse. Il nous fut assez pénible de les satisfaire.
Selon la coutume de ma jeunesse, j’allais à la messe aupa261
Mais j’étais loin de prendre au pied de la lettre toutes les histoires des curés – leurs théories sur le paradis et l’enfer, comme sur la confession et les jours maigres, je prenais ça pour des contes. Le vrai devoir de chacun me semble tenir dans cette ligne de conduite toute simple: bien travailler, se comporter honnêtement, ne chagriner personne, s’efforcer de rendre service quand on le peut, en particulier à ceux qui sont dans la misère et dans la peine… En s’y conformant à peu près je ne puis croire qu’on ait quelque chose à craindre ni là, ni ailleurs. J’avais remarqué comme tout le monde qu’en l’attente de la «vie éternelle» dont les curés parlent beaucoup sans en rien connaître, ils ne font point fi des plaisirs de la terre – spécialement de la bonne cuisine et du bon vin. Sans compter qu’ils passent pour bien aimer l’argent. Je me disais souventes fois que sur cette question du devenir de l’âme, les plus malins de la terre et le pape lui-même n’en doivent pas savoir beaucoup plus qu’un ignorant comme moi, attendu que personne n’est revenu de là-bas pour dire comment les choses s’y passent. Je pensais donc rarement à la mort, moins encore au «salut éternel», et j’avais délaissé complètement la confession depuis mon mariage. J’en connaissais plus d’un et plus d’une que ça ne rendait pas meilleurs d’être fidèles à cette loi de l’Église. Victoire se confessait, Rosalie aussi: elles agissaient exactement le lendemain comme la veille – restant l’une grincheuse et désabusée, l’autre pétulante, hargneuse, autoritaire…
«Alors, à quoi bon?» me disais-je.
Je croyais fermement par exemple, à l’existence d’un être suprême qui dirigeait tout, réglait le cours des saisons, nous 262
Les garçons partageaient ces idées ou à peu près. Jean allait à la messe comme moi, assez régulièrement, tous les quinze jours. Charles, 263
«Joli métier, faisait-il que d’être toujours fourré avec le curé!»
Un dimanche, s’étant rendu à Bourbon dès le matin, il ne mit pas les pieds à l’église. Mais le lendemain, pendant que nous étions aux champs, les femmes eurent la visite de mesdemoiselles Yvonne et Valentine Noris.
«Victoire, dirent-elles, votre jeune fils a manqué la messe hier.
– Il est allé à Bourbon, Mesdemoiselles, il a dû y assister là-bas.
– Nous n’en croyons rien… Charles doit venir chaque dimanche à la messe à Saint-Aubin comme vous tous; il ira se promener ensuite à Bourbon ou ailleurs, s’il le juge à propos. Dites-lui bien qu’il ne saurait se soustraire à ce devoir dont nous faisons un ordre sans que la chose nous soit connue. Et s’il persistait à désobéir, vous en souffririez tous…»
Il fut forcé de s’exécuter, parbleu! Il dut même, comme moi, aller à confesse au temps de Pâques. C’était l’unique moyen d’être tranquille; car les demoiselles nous faisaient épier, je crois, par leur garde et leurs domestiques.
Et les blasphèmes nous étaient sévèrement interdits. Or, Charles, dès que quelque chose ne lui allait pas, lâchait un «Bon Dieu» ou un «Tonnerre de Dieu» agrémenté de préambules divers. Je l’avais bien engagé à perdre cette habitude, tout au moins à s’en abstenir en présence des mouchards. Mais c’était difficile. Il s’échappa certain jour à lâcher un gros juron que le garde entendit. Les deux vieilles filles rappliquèrent sans tarder.
«Victoire, votre fils continue de proférer des blasphèmes épouvantables, nous ne voulons pas de ça chez nous.»
264
Eh bien, quoique toujours fourrées à l’église, au confessionnal, à la table sainte, quoique ayant une horreur exagérée des vilains mots, elles ne valaient tout de même pas cher, les deux vieilles toupies! Dures comme des roches et malicieuses autant que leur père.
L’hiver de 79-80 fut très rude. On entendait la nuit craquer les arbres torturés par le gel. Moineaux, verdiers, roitelets et rouges-gorges se réfugiaient dans les étables et, sans chercher à réagir, se laissaient capturer. Tous les matins, on découvrait à proximité des bâtiments quelques-uns de ces pauvres oiseaux inertes et roides, morts de froid. Les corbeaux croassant par bandes aux abords des fermes, se hasardaient, talonnés par la faim, à venir picorer sur le tas de fumier. C’était partout grande misère dans la nature.
Comme aussi hélas, chez tous les pauvres gens. Des journaliers en chômage parcouraient la campagne pour chercher du bois mort. Certains eurent le tort de s’attaquer, la nuit, à des arbres entiers. Dans notre champ des Perches, un gros érable disparut ainsi. M. Noris et ses filles étant venus constater le larcin, il me fut donné d’entendre les objurgations furieuses de mademoiselle Yvonne adressées au garde:
«Il faudra faire de fréquentes tournées nocturnes et, s’il vous arrive d’apercevoir quelqu’un de ces misérables, n’hésitez pas: tirez-lui dessus!… Vous en avez le droit.»
Voilà comment ces bigotes pratiquaient le pardon des offenses. 267
Ah! malgré toutes leurs simagrées, je ne donnerais pas cher de leur place en paradis, à ces deux numéros-là!
XLVII
La femme de mon parrain étant morte, je dus recueillir ma sœur Marinette que la bru de la défunte ne se souciait pas du tout de garder.
«Tu ne l’as jamais eue, toi, me dit mon parrain; c’est bien ton tour; d’ailleurs, tu es le seul à pouvoir t’en charger.»
J’aurais bien pu lui objecter qu’il ne m’avait jamais offert de la prendre alors que, plus jeune et plus raisonnable, elle était à même de rendre des services. Mais je gardai ces réflexions pour moi et consentis à l’arrangement sans protester.
A la maison, Victoire et Rosalie, sur des tons différents, s’accordèrent à dire et redire que nous avions bien assez de tracas et de besogne déjà sans avoir à nous charger encore de cette malheureuse innocente. Le silence est remède souverain contre les scènes de ce genre. Mais au jour dit, je m’en fus chercher Marinette que les femmes subirent par la suite d’assez bonne grâce – je n’eus pas admis d’ailleurs qu’elles lui fissent des misères.
Par exemple, la pauvre fille ne pouvait être sympathique à personne. Dénuée à présent de toute lueur de raison, elle prononçait 268
Sa présence chez nous fit sensation les premiers temps dans le voisinage; on parla dans tout Saint-Aubin de cette vieille fille innocente qui ne sortait jamais, qui criait souvent: – elle était le mystère, l’ulcère de notre maisonnée.
Je ne regrettai jamais ma décision cependant. Il faut accepter de bonne grâce les devoirs élémentaires, tant pénibles soient-ils. Or, mon parrain avait raison de dire que j’étais le seul à pouvoir me charger d’elle. Bien que ma situation ne fût guère brillante, j’avais encore plus de ressources que mes deux aînés…
Mon parrain, lui, n’avait jamais pu mettre quatre sous l’un devant l’autre. Il était tombé à Autry, sur un mauvais domaine, dont les maîtres, riches autrefois, auraient voulu le paraître encore. Le «faire» de ces gens-là amusait toute la commune. Le mari, faible et quelconque, entraîné jadis à des spéculations malheureuses, était un peu cause de leur déchéance actuelle. Sa femme avait pris en main le gouvernement du ménage et lui faisait expier durement les fautes passées. L’on voyait rôdailler sans cesse dans le bourg d’Autry ce bourgeois veule et ennuyé, bâillant ses heures. Il allait de la boutique du menuisier à celle du maréchal, accostait les passants, s’accrochait au garde-champêtre en train de balayer la placette ou de coller des affiches le long du mur de l’église. Parfois, quelqu’un lui disait d’un ton ironique, sachant bien qu’il n’avait pas le sou:
«Payez-vous une chopine, monsieur Gouin?
– 269
– Allons! venez tout de même, c’est moi qui la paie.»
Alors on ne l’attendait plus… Tellement il aimait licher qu’il acceptait sans honte les libéralités méprisantes des tâcherons aux mains calleuses…
Chez lui, toute satisfaction gourmande lui était refusée. Madame Gouin – Agathe, disait-on communément – avait toujours dans sa poche la clef de la cave comme celle du buffet aux liqueurs, et n’ouvrait ces sanctuaires qu’aux grandes occasions. Aux repas, une bouteille de vin figurait bien sur la table, mais toute la semaine elle restait intacte, à moins qu’il ne se présentât quelque importun… Sinon on ne la vidait que le dimanche.
Agathe lésinait de même sur les plus petites choses, comme les plus pauvres femmes de journaliers – sur l’éclairage et le chauffage, sur le savon, le beurre, même sur le poivre et le sel. La servante n’avait point droit au pain blanc; elle partageait avec le chien la miche de troisième. D’ailleurs, la pauvre fille ne mangeait même pas à sa faim. Trois bonnes d’affilée sortirent de la maison rongées d’anémie.
Cependant les Gouin voulaient continuer de faire bonne figure dans le monde des hobereaux calés du pays. Ils allaient en visite dans plusieurs châteaux, y dînaient même quelquefois. Quand il fallait rendre ces dîners, la maison était sens dessus dessous pendant quinze jours.
«Faire bien en dépensant peu, tel est le but à atteindre», disait Agathe ingénument.
Les frais étaient lourds malgré tout et il y avait ensuite une période navrante. Pendant plusieurs semaines, les maîtres eux-mêmes se condamnaient à la soupe à l’oignon, au pain de troisième et ne vidaient la bouteille que quand le vin était en état d’accommoder la salade. Au cours d’une de ces mauvaises journées, M. Gouin étant allé chez mon parrain à l’heure du repas, 270
De leur ancienne splendeur, une voiture d’aspect passable encore leur restait, une grande voiture à capote qu’ils appelaient la victoria. Parfois l’idée venait à la dame de se rendre à Moulins pour des emplettes, ou encore de faire des visites, ou simplement, à la belle saison, de se promener. Alors elle envoyait la bonne prévenir mon parrain qu’il eût à amener la vieille poulinière de la ferme. A l’heure dite, il l’attelait à la victoria et grimpait sur le siège, car il était tenu de faire le cocher. La cocasserie de l’équipage donnait lieu à des plaisanteries sans fin. Qu’on s’imagine cette vieille poulinière au poil rude, d’un blanc sale, souvent crottée de la boue des pacages, traînant lentement, lourdement, l’ancienne belle voiture; ce vieux campagnard en blouse et sabots maniant le fouet comme un bâton, qui se tenait écrasé sur son siège; et, dans le fond, étalés fièrement sur les coussins fanés, ce couple de bourgeois crève-la-faim!
L’on disait des Gouin qu’ils collectionnaient dans leur grenier les peaux des métayers par eux écorchés. Bien rares, en effet, ceux qui restaient plus de deux ou trois ans sous leur coupe. Et, venus à l’ordinaire très pauvres, ils repartaient toujours plus gueux encore qu’ils n’étaient entrés.
Mon parrain, certes, n’avait pas trouvé là le chemin de la fortune.
Faire fortune, c’est le rêve de tous les travailleurs. Mon frère Louis, un moment, crut l’avoir réalisé. En douze ans, de 1860 à 1872, il avait trouvé le moyen de réserver une huitaine de mille francs. Alors le diable le tenta d’acheter à Montilly un petit bien de quinze mille. Et de s’installer chez lui, et de se monter d’un cheval, d’une voiture à ressorts, d’une peau de chèvre, et d’aller aux foires avec des allures de gros fermier! 271
Claudine, sa femme, plus orgueilleuse encore, portait des caracos à la mode, des bonnets à double rang de dentelle et une chaîne d’or au cou. Elle s’offrait des douceurs, achetait beaucoup de café et le sucre par demi-pains. Victoire, qui ne pouvait la souffrir, me dit un jour:
«La Claudine fait la grosse madame, savoir si ça tiendra longtemps?»
Ça ne tint que cinq ou six ans. L’ancien propriétaire avait pris hypothèque sur le bien pour la somme qui lui restait due. Louis payait en intérêts à cinq pour cent une somme quasi égale à la valeur d’affermage. Au surplus, ayant voulu faire des réparations, il s’était endetté par ailleurs et ne pouvait donc que se couler vite. Quand il eut conscience d’être sur une pente dangereuse, il essaya de lutter, revendit son équipage, se remit à travailler. Trop tard! le mal était irréparable. Son vendeur à qui étaient dues trois années d’intérêts, reprit possession de la locature en lui donnant juste de quoi se liquider auprès des autres créanciers.
Demeuré sans ressources à l’issue de cette aventure, mon pauvre frère en fut réduit à se loger dans une chaumine assez misérable, à aller travailler de côté et d’autre comme journalier. Il mourut deux ans plus tard, d’une congestion, un jour de grand froid qu’il cassait de la pierre sur la route de Moulins.
Claudine, qui savait si bien faire la dame, fut obligée de se mettre à laver les lessives, même à tendre la main aux aumônes des enterrements et services. Sa carrière s’acheva bien tristement.
XLVIII
272
Georges et sa femme avaient décidé de s’installer chez nous durant leur séjour, une de mes nièces d’Autry leur ayant écrit que c’était moi qui pouvais le mieux les recevoir. Quand nous parvint la lettre annonçant leur arrivée, Rosalie s’exclama:
«Des Parisiens! Ce qu’ils vont en faire des embarras! Ça va parler gras, mes amis…»
Victoire, très ennuyée, se demandait où elle allait les faire coucher et quelle cuisine elle pourrait bien leur préparer. Après en avoir causé tous ensemble, nous décidâmes de donner à nos hôtes le lit de la chambre où couchaient Charles et mon filleul, le petit Tiennon, le fils de Jean et de Rosalie: eux prendraient à la cuisine le lit du pâtre qui consentit à s’accommoder d’un gîte au fenil avec des couvertures.
Le jour venu, Charles attela à notre charrette – que nous conservions toujours bien qu’elle nous fût inutile ici – la bourrique du cantonnier voisin et se rendit à la rencontre des 273
Ils arrivèrent chez nous un peu avant la nuit. J’étais en train de conduire les fumiers; d’un chemin perpendiculaire je débouchai avec un char vide presque en face d’eux dans la grande rue, à deux cents mètres de la cour. Georges et sa femme, bras dessus, bras dessous, marchaient en avant; Charles tenait la bourrique par la bride; une grosse malle, deux valises, un carton à chapeaux encombraient la voiture.
Je criai: Oh là! oh!» à mes bœufs qui s’arrêtèrent. Charles me présenta:
«C’est mon père.»
Les jeunes époux eurent une même exclamation:
«Ah! c’est l’oncle! Bonsoir, mon oncle…»
Et se précipitèrent pour m’embrasser.
«Pauvre oncle, nous sommes bien contents de vous voir!
– Moi aussi, mon neveu, moi aussi, ma nièce…», répondis-je un peu gêné.
Ayant laissé glisser ma gaule à toucher les bœufs, je me laissai embrasser.
«Je ne suis pas dans une jolie tenue pour vous recevoir!» m’excusai-je non sans confusion.
En effet, mes sabots presque usés, émoussés du bout, où dansaient mes pieds nus, mon pantalon de toile grise déchiré aux genoux, ma chemise à carreaux bleus, même mon vieux chapeau de paille aux bords effrangés, ne constituaient pas un accoutrement bien convenable, – d’autant que tout cela se ressentait du contact du fumier. Enfin j’avais encore ce vendredi ma barbe du dimanche, hirsute et piquante. Quelle devait être sur mon compte l’impression de cette petite Parisienne mignonne et bien pomponnée dont les cheveux noirs fleuraient bon? De la toucher, cela me faisait l’effet d’une profanation. Elle portait une robe bleue très simple, un grand chapeau 274
«Elles sont trop délicates pour nos chemins, vos bottines, nièce.
– En effet, mon oncle. C’est qu’ils sont un peu cahoteux, vos chemins… Ils auraient grand besoin d’être aplanis.»
Elle souriait doucement, et ce sourire atténuait l’expression un peu sévère de son visage mince, aux joues pâles, aux grands yeux noirs trop profonds…
Georges, en dépit de ses trente ans, conservait une figure un peu poupine d’adolescent que ne parvenait pas à viriliser le soupçon de moustache blonde et la barbiche clairsemée. Il était en pantalon fantaisie noir et blanc, jaquette noire et chapeau melon; une lavallière noire s’étalait dans l’échancrure du gilet, faisant valoir la blancheur du faux col rigide.
Je hélai les bœufs pour les faire repartir et me tins à côté de Georges qui reprit le bras de sa femme. Il me donna des nouvelles de ses parents qui étaient toujours dans la même maison, au service d’une seule vieille dame de soixant-quinze ans. Ils ne voulaient pas la quitter, espérant qu’elle leur en tiendrait compte sur son testament.
«Alors, mon oncle, vous revenez des champs avec votre charrette, me dit Georges après un silence.
– Oui, Mons…»
(Je faillis bien dire Monsieur: – dame, il était mis comme un bourgeois, le neveu!)
«Oui, mon neveu, nous en sommes à fumer nos guérets pour labourer bientôt.
– Ah! oui, le fumier… le fumier sorti des étables, produit de la fiente et de la litière?
– C’est cela même», répondis-je avec un sourire un peu moqueur. – Cette question me semblait bête.
Alors la jeune femme de me questionner à son tour, si bien 275
«Ah! l’horreur! fit-elle avec un petit cri, le blé avec quoi l’on fait le pain, il vient comme ça, dans le fumier?
– Mêlé au sol, dit Charles, le fumier ne se voit plus.
Georges reprit:
– Cela t’étonne, Berthe? La terre s’épuiserait, vois-tu, si l’on cessait de lui fournir des matières fertilisantes.
– Votre charrette est-elle douce, mon oncle? interrogea Berthe à nouveau; celle du cousin ne l’est guère; je suis montée un peu sur la route; j’ai eu mal au cœur d’avoir été trop secouée.»
Nous arrivions dans la cour. Victoire, Jean, sa femme et le petit s’avancèrent à la rencontre des Parisiens: embrassade générale. Georges et Berthe embrassèrent même la Marinette à qui l’on avait fait mettre à dessein des effets propres; elle se laissa faire de mauvais cœur et, sans tarder, reprit sa plaintive mélopée coutumière qui parut impressionner péniblement notre jolie nièce.
Victoire s’était demandé avec inquiétude si nos hôtes avaient coutume de faire maigre le vendredi. Et Rosalie, tranchante à son habitude:
«Peuh! si vous croyez que ces gens des villes font attention à ça! Ils se fichent pas mal des jours défendus; ils n’ont pas de religion.»
La bourgeoise avait préparé à leur intention une soupe au lait, des haricots verts au beurre, un poulet rôti et une salade à l’huile de noix. Ce repas était seulement pour eux – faire de l’extra pour tout le monde eût été trop coûteux. Elle les servit sur une petite table, dans la chambre. Mais Berthe s’en fâcha:
«Ah! non par exemple, nous ne voulons pas dîner seuls; nous sommes venus pour être en famille.»
276
«Par exemple, mon oncle, vous allez au moins rester nous tenir compagnie, vous et le petit cousin.»
Ce disant elle faisait asseoir auprès d’elle le petit de Jean.
Victoire me dit, voyant qu’ils y tenaient:
«Eh bien oui, Tiennon, il te faut dîner avec le neveu et la nièce.»
Je m’en fus donc changer de pantalon et de sabots, mettre une blouse propre et pris place à côté d’eux. Ils déclarèrent excellente la soupe au lait, se régalèrent des haricots choisis parmi les plus tendres auxquels Victoire n’avait pas ménagé le beurre. Par contre, ils ne firent pas grand mal au poulet – plus commun pour eux, peut-être, que le lait et les légumes frais. Je remarquai qu’ils semblaient aux petits soins l’un pour l’autre.
«Vois-tu, Georges… N’est-ce pas, Georges? faisait-elle à tout propos.
Et lui:
– Voyons, Berthe, tu vas te faire mal, ma chérie; tu abuses de ces haricots…»
Il y avait, comme dessert, de grosses prunes noires.
«C’est mauvais, ces fruits-là! N’en mange pas trop, petite…»
Je trouvais un peu niaises ces façons de faire. A la campagne, si l’on se parlait comme ça entre époux, tout le monde en rirait. Au fond, peut-être bien qu’on s’aime autant qu’eux, mais on ne se prodigue point les mots tendres.
Quand Victoire venait pour le service, Georges et Berthe se fâchaient encore doucement de ce qu’elle avait préparé deux dîners et lui défendaient de recommencer à l’avenir, disant que ça leur était bien égal de manger un peu plus tard. Charles 279
«Nous voulons devenir tout à fait campagnards, mon oncle!»
Et, sans relâche, ils me questionnaient sur ceci et cela, demandant combien nous avions de moutons, combien de vaches et comment on faisait pour traire.
«J’irai voir toutes les bêtes demain, fit Berthe. Voyons, vous vous levez de grand matin, à six heures?
– Oh! ma nièce, à six heures il y a déjà deux heures que nous sommes en pleine activité.
– Vous vous levez à quatre heures!… Ah! par exemple!… Eh bien, nous, mon oncle, nous sommes des paresseux; Georges entre à neuf heures à son bureau; nous nous levons à huit, jamais avant. Mais ici nous serons debout à l’aube, vous verrez…»
Quand le repas fut terminé, il nous fallut revenir à la salle commune où les autres commençaient à manger. Après qu’ils eurent avalé la soupe, chacun émietta selon la coutume une tranche de pain dans son assiette de terre rouge et le trempa d’une grande louchée de lait écrémé. La Parisienne en fut très étonnée.
«Mais alors c’est une autre soupe… Vous mangez deux soupes à votre dîner?»
Sans doute comprit-elle alors que ce second dîner n’avait guère retardé la cuisinière.
Je leur proposai de faire un tour dehors à la fraîcheur, voyant que leur présence gênait les femmes pour la vaisselle. Jean et Charles s’étant joints à nous, nous fîmes ensemble le tour du pré de la maison. La lune éclairait un peu, mais le ciel était sombre et la brise plutôt fraîche. Georges ayant senti fris280
«Tu risques de t’enrhumer, ma chérie, il ne faut pas nous attarder.»
Grâce à Charles, qui leur tenait tête assez bien, la conversation ne languit pas trop. Mais, pour mon compte, je dis fort peu de chose, me sentant ridicule de parler si mal à côté d’eux qui parlaient si bien, et aussi parce que je n’osais leur poser de questions sur la ville, prévoyant qu’elles seraient pour le moins aussi naïves que les leurs sur la campagne.
Quand nous fûmes de retour à la maison, avant de leur souhaiter le bonsoir, Victoire demanda aux jeunes gens ce qu’ils prenaient le matin.
«Ne faites rien de spécial pour nous, ma tante, s’empressèrent-ils, nous mangerons la soupe de tout le monde.»
Ils ne se doutaient pas que le déjeuner de huit heures était le plus important de nos repas, celui de la potée au lard. Bien entendu, la bourgeoise ne tint pas compte de leur réponse et leur prépara du café au lait.
Mais ils redirent tellement le matin qu’ils ne voulaient plus faire table à part, qu’ils entendaient manger avec nous et comme nous au repas du milieu du jour, qu’il fallut bien leur donner satisfaction. Pour la circonstance on se mit à table à midi – c’est-à-dire une grande heure plus tôt qu’à l’ordinaire – la jeune femme placée entre Charles et moi, son mari en face. Et il y avait un menu exceptionnel: du vin d’abord, puis une juteuse omelette aux œufs purs, des biftecks, du fromage à la crème saupoudré de sucre et les poires d’un espalier du jardin qu’on aurait vendues au moins vingt sous le quarteron au marché de Bourbon. Seulement, Victoire avait imaginé de mettre un plat à chaque bout de la table. Celui de l’extrémité opposée n’était qu’en apparence conforme au nôtre: omelette aux pommes de terre, morceaux de lard grillé, fromage 281
«Tu dois pourtant en trouver assez dans les champs, lui glissa-t-elle à mi-voix; les bâtardes ne manquent pas, à cette saison…»
Alors, ceux de la maison comprirent que les belles poires étaient là seulement pour figurer, et personne dorénavant ne s’avisa d’y toucher.
Au repas du soir, Victoire n’essaya même plus de sauver les apparences. Il y avait pour tout le monde soupe et lait froid comme de coutume, et pour les Parisiens potage au vermicelle avec une purée de pommes de terre et un morceau de veau rôti. Berthe, qui paraissait s’entendre à la préparation de ces petits plats fins, aidait Victoire de ses conseils.
Les jours suivants, nos hôtes acceptèrent sans protestation d’être mieux traités que nous. Ils eurent, je crois, un étonnement considérable de ce que nous vivions mal; et pourtant, notre ordinaire était meilleur que de coutume.
«Il ne faut pas cependant que nous leur fassions trop pitié!» avais-je dit à ma femme.
Comme à Paris, Georges et Berthe faisaient la grasse matinée. On fermait à leur intention les volets délabrés de la fenêtre; Jean et sa femme, qui couchaient dans la même pièce, faisaient le moins de bruit possible en se levant; et les jeunes époux restaient au lit jusqu’à sept heures et plus. Rosalie disait que de toute la journée c’était le seul moment tranquille attendu qu’on ne les avait pas sur le dos.
Aussitôt levée, Berthe, en peignoir et pantoufles, courait de-ci de-là, avec des exclamations, des étonnements de gamine. Elle faisait le tour du jardin, entrait au poulailler pour dénicher les œufs frais pondus, prenait plaisir à voir manger les petits canards et les petits poussins. Elle allait même dans 282
Georges, après un baiser au front de sa femme et un «au revoir»! comme pour une longue absence, venait nous rejoindre aux champs, faisait quelques tours à la charrue, puis s’en allait flânocher au bord des mares pour capturer des grenouilles. En rentrant, il ne manquait pas d’embrasser de nouveau sa Berthe qui lui demandait câline:
«T’es-tu promené beaucoup? Et ta pêche? Voyons si tu as eu de la réussite, mon Geogeo.»
Elle vérifiait alors le petit sac en filet dans lequel il apportait toujours quelques grenouilles. Personne ne sachant les préparer, le neveu était obligé de s’en occuper lui-même.
Rosalie disait:
«Je ne sais pas comment on peut manger de la saleté pareille; c’est race de crapauds!»
Les appréciations de Rosalie, ses mots dépourvus d’hypocrisie, amusaient beaucoup Georges et Berthe. Mais ils s’attristaient quand la Marinette, les regardant fixement de ses grands yeux de bête, tendait dans leur direction son poing maigre, éclatait de son rire stupide, ou faisait entendre sa mélopée sans fin, lancinante et plaintive.
283
Ils rentrèrent à la tombée du jour, enchantés de leur après-midi. Par contre, la journée du mardi, pluvieuse, se traîna monotone et triste. Georges, ne pouvant sortir, fuma cigarettes sur cigarettes, écrivit des lettres, – après que le pâtre fut allé au bourg acheter de l’encre, car nous n’en avions pas. Sur le tard, la pluie ayant cessé, il manifesta l’intention de se risquer dehors, et Berthe voulut le suivre. Mais il y avait trop d’eau et de boue pour qu’elle pût sortir avec ses bottines; elle chaussa donc les sabots de dimanche de Rosalie; seulement les pieds lui tournèrent bientôt, car elle ne savait pas du tout les porter; elle fit cent mètres et puis revint, craignant de se faire une entorse. Et le soir, nerveuse, elle ne chercha pas à masquer son dépit.
Nos hôtes demeurèrent jusqu’au samedi, huit jours pleins. Je ne sais trop, en somme, s’ils emportèrent un bon souvenir de leur séjour parmi nous, bien qu’ils aient eu la satisfaction de boire de grands bols de lait frais dont ils faisaient beaucoup de cas. Je pense que cela les ennuyait un peu de voir que l’on se mettait en frais pour leur cuisine. Et sans doute nous plaignaient-ils de travailler tant, d’avoir si peu d’agréments, d’être si en retard pour bien des choses. Ils durent perdre beaucoup de leurs illusions sur la campagne.
«Nièce, dis-je à Berthe le matin du départ, avouez que vous trouveriez le temps long s’il vous fallait rester ici toujours?
– C’est vrai, mon oncle; 284
– Moi, dit Georges, je passerais volontiers ici quelques mois d’été, à condition de disposer de mon temps pour pouvoir chasser, pêcher, courir les prés à ma guise, cultiver un jardin.»
Je songeai par devers moi:
«Tous les gens des villes doivent être ainsi: ils ne voient de la campagne que les agréments qu’elle peut donner; ils rêvent des prairies et des arbres, des oiseaux et des fleurs, du laitage, des légumes et des fruits – mais ils ne se font pas la moindre idée des misères du paysan. Et nous sommes sans doute dans le même cas. Quand nous parlons des avantages de la ville et des plaisirs qu’elle offre, nous ne pensons pas à l’existence de l’ouvrier qui vit au jour le jour d’un travail souvent dur et ingrat.
Nos jeunes gens s’étaient montrés fort gentils, somme toute, mais nous éprouvâmes une impression de soulagement identique un peu à celle que doivent éprouver les prisonniers qui se retrouvent à l’air libre. Leur présence, outre le dérangement inévitable, nous causait surtout une sorte de contrainte et de gêne. La cohabitation avec des gens qu’on sent différents de caractère et de mœurs est toujours pénible, même quand ils nous touchent de près. Où il n’y a pas communion d’idées règne le malaise.
Le pâtre fut seul à s’affliger du départ de nos hôtes. Je l’entendis qui disait à la servante:
«J’aurais bien voulu qu’ils restent plus longtemps, les Parisiens: on mangeait mieux!…»
XLIX
285
Notre fille n’allait même plus à la messe à cause des enfants que leur père ne voulait pas garder, et parce qu’elle manquait d’effets convenables. Mais le pis était son état de santé toujours plus inquiétant. Elle s’affaiblissait. L’une des religieuses de Franchesse, qui vendait de la pharmacie et s’entendait un peu à connaître les maladies, la disait atteinte d’anémie chronique.
«Il vous faudrait du repos, de la nourriture substantielle, du bon vin!»
Conseil d’une assez cruelle ironie: peut-on se soigner avec quatre enfants sur les bras qui manquent d’habits et qu’on a la crainte de voir manquer de pain?
«Elle est maigre à faire pitié et faible à ne pouvoir se tenir debout», me dit Victoire en pleurant, un jour qu’elle rentrait de la voir, au mois d’octobre 1880.
A la Toussaint, je me rendis à mon tour aux Fouinats. Tout de suite j’eus le cœur serré par l’impression de misère du pauvre intérieur et par le déclin trop visible de Clémentine, qui, affaissée, vieillie, chétive et sans vigueur, donnait à téter à son petit dernier – lequel s’acharnait goulûment à tirer ses seins flasques. 286
«Ça ne va pas trop bien, papa, me dit-elle. Il me faudrait des soins que je ne peux pas me donner.»
Son souffle était court; ses phrases se terminaient en une modulation affaiblie, imperceptible presque. Je la réconfortai de mon mieux, lui remis quelque argent et proposai de lui envoyer le médecin, mais elle s’en défendit:
«Mais non, mais non, papa. La sœur m’a déjà donné du fortifiant: c’est tout ce qu’il faut… Je ne suis pas assez malade pour avoir recours au médecin; puis c’est trop coûteux pour nous!»
C’est un raisonnement qu’on tient bien souvent dans nos pays. On se fait de la tisane, on se traite soi-même. Le docteur n’est demandé que quand ça paraît tout à fait grave. Et de voir passer son équipage dans nos vieux chemins de campagne semble à beaucoup un indice de mort.
Ce fut, hélas! bien le cas pour Clémentine. Peu de jours après ma visite elle en vint à ne plus pouvoir se lever. Alors son mari s’en fut quérir à Bourbon le docteur Picaud: – Fauconnet, conseiller général et député, avait cessé d’exercer. M. Picaud la jugea très malade, déclara qu’une jaunisse s’était greffée sur l’anémie et donna l’ordre de lui enlever tout de suite son bébé que recueillit une sœur de Moulin. L’un de ses frères prit l’aîné, déjà fort. Nous nous chargeâmes, nous, de la cadette, une petite fille de six ans, et du troisième, un gamin de quatre ans. Rosalie comme toujours fit un peu la grimace à l’arrivée de ces enfants, mais elle les eut vite pris en amitié et leur fut ensuite toute dévouée.
Victoire demeura aux Fouinats pour soigner sa fille. Sans résultat, hélas! 287
Ce deuil eut pour conséquence de faire ajourner jusqu’au printemps le mariage projeté entre Charles et Madeleine, la bonne des Noris.
L
Depuis que j’avais travaillé chez son père, depuis surtout qu’il était venu à la Creuserie pour ma jambe fracturée, le docteur Fauconnet m’avait toujours fait bon visage. Quand il me rencontrait à Bourbon, à l’époque des vacances, il ne manquait pas de me parler de ce «vieux chouan de Noris» bon, disait-il, à envoyer au dépôt.
Conseiller général et député, M. Fauconnet avait «le bras long» – qu’il s’agisse d’obtenir une faveur, de faire réformer un conscrit à la révision ou d’intervenir dans les affaires de justice. Aussi, durant les périodes des vacances, les quémandeurs affluaient-ils au château d’Agonges qu’il habitait depuis la mort de son père.
Mais l’ancien républicain intransigeant qui faisait jadis à l’empire une opposition farouche était devenu le bon bourgeois de gouvernement ayant la crainte et le mépris des extrêmes, du côté rouge comme du côté blanc…
Or, M. Noris étant mort, ses filles s’empressèrent d’affermer les deux domaines à un fermier général en vogue qui nous donna congé. Cela me fut assez indifférent, car j’avais depuis longtemps déjà l’intention de laisser à notre Jean et à notre Charles la maîtrise en commun de l’exploitation et de me 288
Je tins cependant à venir en aide aux garçons pour trouver une nouvelle ferme. Sachant que le docteur en avait une disponible, je profitai de ses vacances du 1er janvier pour l’aller voir.
Accueil cordial comme je l’espérais: avant son départ pour Paris l’affaire se conclut. – A des conditions d’ailleurs très peu différentes de celles qu’imposaient les autres gros propriétaires, ses ennemis politiques. Lui, à qui importait tant le bonheur du peuple, écorchait comme un vulgaire Gouin les pauvres gens qui cultivaient ses terres. Quelle grande marge il y a toujours entre les mots et les actes!
Pour moi, je pus louer au Chat-Huant – ou «Chavant» de Saint-Aubin, un petit bien à trois vaches, de même importance à peu près que celui où j’avais débuté sur les Craux de Bourbon. Le fermage était élevé mais avec les revenus de mes petites économies – pour lesquelles le notaire m’avait trouvé une hypothèque sérieuse – je comptais pouvoir m’en tirer assez tranquillement.
LI
Cela nous parut drôle, à Victoire et à moi, de nous retrouver dans une maison si étroite – et si peu de monde! Marguerite, la petite de la pauvre Clémentine, était restée avec ses oncles. Mais nous avions gardé son frère Francis qui débutait en classe – et aussi la Marinette que je craignais de voir malheureuse ailleurs.
J’avais plus de loisirs et moins d’inquiétude qu’à Clermoux, mais il est souvent bien ennuyeux de se trouver seul pour tout faire. 289
Et j’eus souvent des heures lourdes de découragement et d’ennui. La bourgeoise aussi, d’ailleurs, toujours pareillement faiblarde et geignante.
Cependant notre petit Francis en dehors des heures de classe nous tenait bien compagnie. Au cours des veillées d’hiver, son animation d’enfant mettait un rayon de joie dans notre triste intérieur de vieux; grâce à lui, la transition nous fut moins pénible.
C’était d’ailleurs une bonne nature: vif, remuant, éveillé, mais point coléreux, ni têtu, ni désagréable. On le gâtait – Victoire faisait à Monsieur de la soupe au lait parce qu’il n’aimait pas la soupe au lard; elle lui donnait de grandes tartines de beurre; et les rares fruits du jardin lui étaient réservés.
Bien souvent, Francis me demandait des histoires; il se rappelait m’en avoir entendu raconter à sa sœur et à son cousin, et il voulait les connaître aussi.
Il s’agissait de ces vieux contes qu’on se transmet dans les fermes de génération en génération. Je connaissais la Montagne verte, le Chien blanc, le Petit Poucet, le Sac d’or du Diable, et aussi la Bête à sept têtes. Après quelque résistance de forme j’acquiesçais d’assez bonne grâce.
«– Il était une fois une grosse Bête à sept têtes qui voulait manger la fille du Roi. Le Roi fit dire par tout son royaume qu’il donnerait sa fille à qui tuerait la Bête – mais personne n’osait tenter l’aventure. Or, survint un jeune campagnard téméraire et courageux qui, se portant résolument dans la forêt, au-devant de la Bête à sept têtes, réussit à la tuer. Il mit dans sa poche les sept langues du monstre et s’en retourna 290
«– Cet homme est un menteur, cria-t-il en désignant le bûcheron, c’est moi qui ai tué la Bête à sept têtes.
«L’homme des bois le prit de haut, rappelant qu’il avait apporté les sept têtes, et le Roi menaça de faire pendre le bon jeune homme. Mais lui, sans s’émouvoir:
– Il a pu, sire, vous apporter les têtes, mais non les langues que voici…
«Et déficelant un paquet qu’il portait à la main, il en tira un bocal où, dans l’alcool, baignaient les sept langues. Le Roi envoyant quérir les têtes se convainquit que les langues manquaient en effet et que celles du bocal s’y adaptaient bien. Alors il fit pendre le méchant bûcheron et donna sa fille au bon jeune homme.»
Francis était tout oreilles; après celui-là, il en voulait un 291
Quand c’était fini, le petit ne manquait pas de me demander plein d’explications que je trouvais plutôt embarrassantes. Il avait l’air de croire à ces bêtises; il voulait savoir le «pourquoi» et le «comment» de chaque épisode. J’aimais autant qu’il prît goût aux devinettes.
«Voyons, petit, qu’est-ce qu’on jette blanc et qui retombe jaune?
Il réfléchissait:
– Peux pas trouver, grand-père…
– C’est un œuf, gros bête!
– Ah! oui… Demande-moi autre chose, dis.
– Je veux bien… Lattotétrouya, qu’est-ce que ça veut dire?»
Il restait abasourdi: j’étais obligé de lui expliquer en décomposant:
«Latte ôtée, trou il y a… Enlève une des lattes de l’entrousse, ça fera bien un trou… Autre chose: Qu’est-ce qui marche sans faire ombre?»
Il se rappelait, ayant déjà entendu dire:
«Le son des cloches, grand-père.
– Qu’est-ce qui fait chaque matin le tour de la maison et va ensuite se cacher dans un petit coin?
– C’est le balai.
– Qu’est-ce qui a un œil au bout de la queue?
– La poêle à frire.
– 292
– La ronce.
– Dans un grand champ noir sont de petites vaches rouges…»
Il ne me laissait pas achever:
«Le four quand on le chauffe; les braises sont les petites vaches rouges.
– Il y en a quatre qui regardent le ciel, quatre qui abattent la rosée, quatre qui portent à déjeuner; et tout ça ne fait qu’une. C’est quoi?»
Cette fois, silence embarrassé.
«Je ne sais pas, grand-père.
– C’est une vache, non pas une de celles du four, une vraie vache: ses cornes et ses oreilles regardent le ciel; ses quatre pieds abattent la rosée; ses quatre mamelles, qui sont pleines de lait, portent à déjeuner… Voilà…
– Autre chose, grand-père.
– Grain s’mouti? Habit s’couti? Grain s’moudra!… Habit s’coudra!…
– Comprends pas…
– C’est pourtant facile: il s’agit d’un tailleur et d’un meunier qui se sont donné mutuellement de la besogne. Le tailleur demande au meunier si son grain se moud: «Grain se moud-il?» Le meunier riposte en lui demandant si son habit se coud: «Habit se coud-il?» Et ils s’empressent de répondre, l’un que le grain se moudra, l’autre que l’habit se coudra.»
Quand Francis en vint à s’escrimer sur des problèmes, je l’embarrassai beaucoup en lui demandant le nombre des moutons de la bergère.
«Trouve-moi, petit, la solution de celui-ci: Un Monsieur passant à côté d’une bergère lui demande combien elle a de moutons. Elle répond: «Si j’en avais autant, plus la moitié 293
Il chercha longtemps, mais en vain. Je fus obligé de lui dire le nombre des moutons: trente-six.
Quand je voulais le faire bien rire, je lui racontais les tours du père Bergeon. Ce père Bergeon, défunt depuis pas mal de lustres, avait laissé une solide réputation de farceur et de menteur. Et l’on citait encore ses hâbleries les plus énormes.
«Allons, Francis, ouvre les oreilles…»
«Une fois, Bergeon avait perdu sa truie. Trois jours entiers il la chercha; il battit tout le canton sans parvenir à la trouver et rentra chez lui bien désolé. Mais voilà qu’étant allé cueillir de l’oseille dans son jardin, il perçut un grognement qui semblait provenir d’une énorme citrouille située à l’extrémité d’un carré de haricots. Bien vite, il s’approcha: la truie était là dissimulée à l’intérieur du gros giraumon; elle y avait fait les petits – huit porcelets roses et blancs très vivaces – et il y avait encore de la place de reste!
«Étant allé certain matin d’août dans son champ de pommes de terre, il avait été très intrigué de voir le sol se soulever par endroits. Il avait cru d’abord à des pérégrinations souterraines de taupes, mais pas du tout: ayant creusé avec sa marre pour se rendre compte, il vit que c’étaient les tubercules seuls qui, grossissant avec une rapidité inouïe, provoquaient ces soulèvements anormaux.’’
Notre père Bergeon avait braconné comme chacun, et ses récits de chasse étaient plus extraordinaires encore.
«Un jour d’hiver, ayant tiré des étourneaux sur un alisier, il en avait tué tant et tant qu’il avait dû les rapporter à pleins sacs, et qu’il en tombait encore de l’arbre après une semaine!
«Une autre fois, passant sur le bord d’un étang, il aperçut des canards sauvages qui s’ébattaient tranquillement à la surface de l’eau calme. Il eut l’idée – n’ayant pas son fusil – 294
Cependant Francis ne fut pas long à connaître aussi bien que moi mon répertoire de contes, devinettes et histoires drôles et je ne fus plus à même de l’intéresser. Lui, alors, se mit à me parler de ses choses d’école, des rois et des reines, de Jeanne d’Arc, de Bayard, de Richelieu, de Robespierre, de croisades, de guerres et de massacres. Il avait l’air de savoir tout ce qui s’était passé au long des siècles… Je ne lui prêtais, bien entendu, qu’une attention distraite et n’étais plus d’âge à retenir tout ça… Lorsqu’il me demandait, ensuite, l’année d’une bataille, l’époque d’un règne ou les exploits d’un grand homme, je disais de grosses bêtises, confondant des faits qui s’étaient passés à mille ans d’intervalle. De même pour la géographie, je brouillais au hasard les noms des pays, des fleuves, des mers, des départements et des villes, – ce qui le faisait beaucoup rire.
J’étais parfois un peu dépité de me voir faire la leçon par ce mioche, – mais bien heureux pourtant qu’il eût du goût pour son travail de classe. Quand j’allais aux foires de Bourbon, je ne manquais pas de lui apporter un journal qu’il lisait tout haut le soir – j’avais plaisir à l’entendre, malgré qu’il y eût pas mal de choses que nous ne comprenions ni l’un ni l’autre. Seulement, la Marinette interrompait souvent la lecture par une scène de rire ou de lamentations, et cela ennuyait beaucoup le petit.
295
C’était l’époque où il s’essayait au travail manuel. Là, je retrouvais ma supériorité et faisais de mon mieux pour le conseiller, le guider…
LII
Un dimanche, l’idée me vint de pousser jusqu’à Meillers, de revoir cette ferme du Garibier où je m’étais élevé, et que j’avais quittée depuis près de cinquante ans.
Le chemin d’arrivée longeant le coin de bois où croissaient les sapins à senteur résineuse n’avait pas changé d’aspect. Dans la cour, deux chiens se précipitèrent en aboyant tout comme notre Médor autrefois quand venaient des étrangers. J’étais bien l’étranger en effet – et pourtant, le lieu m’avait été si familier jadis!… L’ancienne grange basse et comme écrasée n’existait plus; il y avait à présent une grande bâtisse avec de hauts murs bien crépis, des portes peintes en brun et les tuiles de la couverture conservaient encore le rouge de leur teinte neuve. La maison, par contre, quoique très vieille déjà de mon temps, était encore debout, telle quelle, non restaurée. Les fermiers généraux tâchent naturellement d’obtenir des propriétaires un bon logement pour les bêtes dont ils ont la moitié, alors que le logement des métayers leur importe peu.
A l’usage des gens, on avait fait pourtant quelque chose de 296
Je ne connaissais pas les habitants actuels de la ferme et n’avais nul motif d’aller jusqu’à la maison. Je ne fis donc que passer en observant à droite et à gauche, et m’éloignai par le chemin de la Breure. C’était bien la même «rue creuse», resserrée par endroits, encaissée entre ses hautes bouchures dont septembre jaunissait les feuilles; les mêmes chênes trônaient sur les levées avec leurs racines débordantes et leurs ramures touffues, moins quelques-uns, coupés, dont les souches se voyaient encore. Des ornières trop profondes avaient été nivelées; l’eau, par ailleurs, en avait créé de nouvelles. Pas d’autre changement. Mais au bout ce n’était plus ma Breure familière défrichée, transformée en culture honnête, où, seules, quelques pierres grises continuant à montrer leur nez, rappelaient l’ancien état de choses. Je parcourus sans émotion ce terrain trop civilisé, me bornant à l’égratigner de loin en loin du bout de mon bâton ou de la pointe de mon sabot, pour juger de sa nature, voir s’il semblait être de bon rapport. Par exemple, je retrouvai l’horizon si souvent contemplé, la vallée fertile et, au delà, le coteau dénudé qui précédait la forêt de Messarges. Et tant me revenaient mes souvenirs de pâtre qu’un instant j’oubliai le reste de mon existence pour me retrouver le gamin d’autrefois, vierge d’impressions, qu’un rien amusait ou chagrinait. Illusion d’ailleurs fugitive comme un éclair…
Je parcourus une partie des champs du domaine demeurés pareils, moins beaucoup d’arbres abattus, quelques coins broussailleux défrichés. Je passai dans le pré de Suippière, à 297
En fin de compte, après une tournée de trois heures, je rejoignis par Suippière la petite route de Meillers.
Passé le bourg, comme j’allais reprendre à la chaussée de l’étang, près du moulin, le chemin de Saint-Aubin, je me trouvai nez à nez avec mon camarade Boulois, du Parizet, qui s’en revenait de la messe. Ce pauvre Boulois m’en avait voulu ferme d’avoir abusé de sa confiance en épousant Victoire qu’il convoitait. Les jours de foire, quand le hasard nous mettait en présence, il me lançait des regards furibonds; pour moi, gêné un peu, je ne faisais pas semblant de le voir. Aussi cette rencontre inopinée nous stupéfia-t-elle l’un et l’autre. Boulois me regardait sans colère:
«Tiens, te voilà par là! dit-il en s’arrêtant.
– Oui, j’ai voulu revoir mon ancien pays.
– Ah!«
Un instant, il resta silencieux, visiblement embarrassé sur l’attitude à prendre. Puis il me tendit la main:
«Et comment ça va-t-il, mon vieux?
– Ça va tout doucement, merci… Et toi-même?
– Moi, ça va comme les vieux, une fois bien, une fois mal, plus souvent mal que bien… Tiennon, reprit-il après un court 298
– C’était mal de ma part, je l’ai bien compris, va… Mais tu sais que je n’avais aucune situation…
– Oui, ce mariage t’a rendu un fier service; tu aurais peut-être été obligé sans cela de rester toute ta vie journalier, ce qui n’est pas gai, ma foi non! De mon côté, je me suis marié avec une autre dont je n’ai pas eu à me plaindre. N’en parlons donc plus…»
Et nous voilà pris à causer, passant en revue les événements principaux de notre existence. Lui n’avait jamais quitté le Parizet. A la mort de son père, la direction du domaine lui échut naturellement. Il avait bien travaillé, élevé cinq enfants, fait de bonnes parties de cartes et bu quelques forts coups. Le propriétaire, un de ces riches vraiment méritant comme il s’en voit trop peu, le tenait en grande estime et venait de faire construire à son intention une chambre neuve où il comptait vieillir et mourir: – son aîné, bien entendu, lui succéderait dans la ferme.
Nous avions, certes, une foule de choses à nous dire, et pourtant, au bout d’un petit quart d’heure de conversation, nous nous trouvâmes pris de court. Dans le gouffre du passé où s’accumulent sans relâche nos sensations de l’heure présente, les plus récentes recouvrent indéfiniment les autres, qui avec le temps ne forment plus qu’un fatras informe où il est difficile de retrouver quelque chose de net.
Le moulin était au repos. Je me pris à regarder la haute cheminée de briques qui profilait dans le ciel clair son embouchure noircie. Boulois contemplait l’étang vaste que la brise légère agitait de remous paisibles – et cependant cruels puisqu’ils semblaient disséquer, martyriser le soleil en train de s’y baigner. Tout à coup, interrompant notre commune rêverie:
«299
Il y mit tant d’insistance que je finis par accepter. Quand nous arrivâmes au Parizet, vers trois heures, il n’y avait que les femmes en train de râper des coings pour faire de la liqueur.
«Bourgeoise, j’amène mon camarade de communion; c’est un peu grâce à lui que je me suis marié avec toi: il faut lui en savoir gré… Nous avons faim; donne-nous à manger et à boire.
– C’est que je n’ai pas grand’chose; vous venez trop tard; il y a deux heures que nous avons mangé.»
Elle apporta un reste de soupe grasse qu’on avait tenue chaude, cuisina vite des œufs sur le plat et tira du buffet un fromage de chèvre intact. Boulois me versait à boire à toute minute et sa main tremblait d’émotion heureuse.
«Mais bois donc… Prends donc à manger… T’en souviens-tu du temps où nous allions au catéchisme?»
Nous restâmes à table longtemps: il fallut goûter des liqueurs de trois sortes. Les évocations du passé nous revenaient mieux et nous trouvions toujours quoi dire. Pour lui faire plaisir, je dus aller voir le jardin, puis les bêtes, si bien que je ne partis qu’à la nuit.
Chez nous, Victoire, inquiète de ma longue absence, me fit une scène à l’arrivée, mais elle en fut pour ses frais. J’étais content de ma journée, heureux de cette réconciliation. Puis, d’avoir bu un petit coup, cela contribuait aussi à me donner des idées roses, si bien que je me sentais léger comme un jeune homme et disposé à la joie.
Les malheurs, hélas! suivent de près les bons jours. Dans le courant de la semaine nous arriva une lettre de Paris, annonçant la mort de ma sœur Catherine. Elle était restée en fonc300
LIII
Le chemin de fer à voie étroite dont Fauconnet nous avait dotés passait juste au bout d’un de nos champs et traversait au ras du sol, à cent mètres de chez nous, notre chemin d’arrivée. Son établissement avait donné lieu à des récriminations sans nombre. Des petits propriétaires expropriés, bien qu’ayant touché dix fois la valeur de leur terrain, gémissaient sur le grand dommage à eux causé. D’autres se plaignaient du tracé qui multipliait en vérité les courbes fantasques dont personne ne pouvait démontrer la nécessité. On disait que l’entrepreneur, certain d’un joli bénéfice, avait fait augmenter à dessein le nombre de kilomètres, que le docteur Fauconnet et les autres Messieurs du Conseil général, sciemment ou non, avaient comme à plaisir gaspillé l’argent des contribuables. Quand il y eut des élections, les adversaires des conseillers ne manquèrent pas de les attraper à ce propos. A leur place, ils n’auraient pas résolu davantage le difficile problème de contenter tout le monde. Mais il est de règle de critiquer ceux qui mènent la barque.
Malgré ses courbes, et en dépit des criailleries diverses, le petit chemin de fer fonctionnait. Nous entendions chaque jour ses sifflements et trépidations et nous distrayions à le voir passer. Les premiers temps, nous craignions pour nos bêtes – le passage à niveau du chemin ne laissant pas que d’être dangereux. Sans compter qu’au pâturage elles pouvaient s’aviser de franchir la palissade, de descendre sur la voie. Nous pestions 301
Mais c’est surtout à la Marinette que le train portait ombrage. Elle tressaillait nerveusement au bruit, et quand il était à portée, le fixait obstinément de ses yeux vides, lui montrait le poing jusqu’à ce qu’il eût disparu – tout en précipitant son monologue inepte.
Je levais toujours la tête, moi aussi, pour voir défiler le convoi. Il y avait chaque jour deux trains de marchandise assez longs, formés en majeure partie de voitures découvertes garnies de chaux à l’aller et de charbon au retour. Mais bien plus encore s’allongeaient ces trains les jours de foire à Cosnes – en une succession de wagons fermés où s’entassaient cochons grognants ou bovins apeurés dont on apercevait les têtes inquiètes par les vasistas des portières. Les trains réguliers de voyageurs ne comprenaient d’habitude que deux ou trois voitures, souvent même une seule. Elle avait alors presque l’air d’un joujou, la petite machine au fourneau bas remorquant sa longue voiture brune, la promenant avec une sage lenteur au travers des champs, des prés et des bois. J’en vins à connaître tous les hommes à blouse bleue tachée de graisse et de charbon qui conduisaient les convois; et aussi les autres, ceux à casquette dorée et tunique noire à boutons jaunes qui se tenaient d’habitude sur l’une des plates-formes. J’en vins à connaître même une bonne partie des voyageurs – au moins les habitués: petits bourgeois, gros fermiers, commerçants et curés. En dehors des jours de foire, on n’y voyait guère de paysans, ni d’ouvriers. Il faut avoir, pour se promener, des loisirs et des moyens.
«302
Souventes fois, en effet, quelques-uns, la tête à la portière, semblaient avoir au passage des sourires d’ironie à l’adresse du vieux paysan laborieux que j’étais…
LIV
Quand expira, en 1890, mon bail de six années, j’hésitai beaucoup à le renouveler, en raison de mes soixante-sept ans dont je sentais le poids. Victoire, bien qu’un peu plus jeune, était plus caduque encore. Et notre Francis, qui touchait à ses treize ans, pouvait dorénavant se tirer d’affaire seul. Je me décidai néanmoins à un nouvel engagement d’égale durée – à cause surtout de la Marinette. Pouvais-je la ramener chez mes enfants, maintenant qu’ils étaient déshabitués de sa présence et qu’elle devenait de moins en moins supportable? Je formais des vœux pour que nous lui survivions, Victoire et moi; car j’avais la volonté de lui assurer toujours le nécessaire, et Victoire la traitait bien malgré qu’elle se plaignît constamment d’avoir à la subir.
Il n’en devait pas aller ainsi, hélas! Ma pauvre femme fut emportée brusquement l’été d’après, et j’eus le grand chagrin de me dire que c’était un peu par ma faute!
Le voisin qui m’aidait d’habitude à rentrer mes gerbes se trouva être absent un jour où la pluie menaçait. Je fis venir Victoire, qui ne s’en souciait guère, pour entasser sur la voiture le peu de blé que nous avions lié la veille; elle eut très chaud, puis grelotta sous l’averse survenue avant que nous ne soyons à l’abri. 303
Je dus prendre à gages une veuve âgée et très sourde qui n’était guère entendue à la laiterie, si bien qu’il me fallut les premiers temps m’occuper toujours avec elle de la fabrication du beurre et du fromage. Et la Marinette, qui ne pouvait la souffrir, lui joua cent tours désagréables: elle éteignait le feu, renversait la marmite, cachait les objets usuels du ménage – riant beaucoup ensuite de la voir embarrassée. A tel point que la bonne femme fut en passe de nous quitter, ne pouvant supporter ces ennuis. Il me fallut demeurer à la maison plusieurs jours d’affilée pour surveiller la pauvre innocente. Quand elle se disposait à faire quelque sottise, je lui serrais les poignets avec force, la menaçant un peu, la subjuguant surtout d’un regard dur. D’autre part, sachant qu’elle aimait beaucoup la salade de haricots, les beignets, je dis à la servante de préparer souvent l’un ou l’autre de ces mets – vaincue et satisfaite, la Marinette cessa de la poursuivre de ses tracasseries.
De nouvelles inquiétudes survinrent par ailleurs. Pour donner à mes enfants les droits de leur mère, je fus obligé de faire rentrer mon hypothèque. Je me revis gauche et gêné dans le bureau du notaire; j’affrontai les haussements d’épaules dédaigneux du premier clerc, grand bellâtre très pommadé, qui, lorsque je ne saisissais pas du premier coup ses explications, avait toujours l’air de vouloir lâcher ce qu’il pensait si fort:
«Quel imbécile tout de même!»
Après que tout fut réglé, il me resta deux mille francs à peu près. Longtemps je conservai cet argent au fond du tiroir de l’armoire – la clef du meuble restant cachée dans un trou du mur de l’étable. Quand la servante voulait ranger du linge, elle me la demandait d’un air maussade, en m’accusant d’être méfiant. 304
Et ma vie se poursuivit, bien monotone, entre ces deux vieilles femmes dont l’une était sourde et l’autre idiote. Francis, placé dans une ferme du voisinage, venait quelquefois le dimanche et ses visites me donnaient toujours un peu de contentement. Mais elles devinrent de moins en moins fréquentes à mesure qu’il grandit, car il se mit à sortir davantage: – la compagnie des jeunes garçons de son âge lui semblait plus attrayante que celle de son vieux grand-père et de son triste entourage.
Je pris le train un jour et me rendis à Saint-Menoux où était revenu mon parrain qui avait quatre-vingt-un ans. Un chancre lui rongeait la figure. Cela avait commencé par une démangeaison au côté gauche du nez, passé du naturel au pourpre, puis une plaie s’était formée qui allait toujours s’élargissant. On n’entrevoyait plus, sous le linge et l’étoupe, qu’un étal de chair vive d’où suintait une eau rousse – et l’œil allait être pris…
Le pauvre vieux, torturé sans répit, avait de longues nuits sans sommeil. Et il souffrait au moral aussi, se sentant pour tous un objet de dégoût. Il ne devait plus se mettre à table; on lui trempait sa soupe dans une écuelle spéciale qui restait des semaines entières sans être lavée; on ne permettait plus à ses petits enfants de l’approcher… La servante ayant refusé un jour de savonner les linges de son pansement, sa belle-fille, en se mettant à ce travail rebuté, marmonnait assez haut pour qu’il entendît:
«Mais il ne crèvera donc jamais, ce vieux dégoûtant!»
La gorge serrée, la voix sourde à la fois rageuse et pleurarde, il me rapportait cela:
«J’ai souvent le désir de me tuer! Je songe à me pendre à un arbre, 305
Et je ne trouvais rien pour le remonter, comprenant trop que le désespoir ancré dans son cœur était aussi incurable que le chancre qui lui rongeait la figure.
LV
Après dix ans, mes enfants quittèrent le domaine de M. Fauconnet, ne pouvant plus s’entendre avec lui. En vieillissant, le docteur devenait maniaque, grincheux, tyrannique. Il n’était plus député – trop âgé d’abord, puis son républicanisme avait paru trop déteint. Car l’ancien rouge sang de bœuf n’était plus qu’un pâle rose, outrant le goût de l’ordre établi, la haine des «avancés». Il imitait quasi M. Noris dont il s’était tant moqué jadis: le cri de «Vive la sociale» le mettait dans une colère folle.
La dernière année que mes garçons furent chez lui ils eurent la machine un jour de grande chaleur, si bien qu’un souffle de révolte passait sur les batteurs exténués. Le docteur étant venu vers trois heures de l’après-midi, au moment le plus pénible, un jeune domestique juché sur une meule lança pour le narguer un: «Vive la sociale!» farouche; et d’autres y répondirent. M. Fauconnet regarda les criards à tour de rôle avec l’intention de se fâcher. Voyant qu’ils étaient trop, que sa puissance était impuissante à réprimer cette irrévérence, il refréna sa colère, mais prenant à part Jean, il lui enjoignit de ne pas tolérer ce cri. C’est assez l’habitude des détenteurs d’autorité – 306
Quand, le soir, on conduisit chez lui sa part de grain, il crut pouvoir se permettre une facile revanche en n’offrant pas un malheureux verre de vin à ceux des batteurs qui étaient venus avec le bouvier pour monter les sacs au grenier. Eux, bien entendu, s’en allèrent fort mécontents, non sans formuler des «Vive la sociale!» bien sentis. Et ils revinrent après souper dans la nuit chaude avec des camarades. Une heure durant, à bouche-que-veux-tu, ils proférèrent autour du château le cri prohibé qu’ils faisaient alterner avec celui, plus délictueux encore, de: «A bas les bourgeois!»
Mes garçons reprirent un domaine à Bourbon, Puy-Brot en direction de Saint-Plaisir. Le maître, un certain Duverdon, fermier général jeune encore, longues moustaches châtain foncé, barrant un visage rude, l’air arrogant, narquois, passait pour très fort en affaires. A l’époque de la Saint-Martin, il faisait des expertises de cheptels dans un rayon d’au moins six lieues. Il innovait en matière de bail, une clause portant interdiction de vendre lait ou beurre sous peine d’une amende de cinquante francs – les jeunes veaux devant bénéficier de tout le lait des mères. Le reste à l’avenant. Duverdon, roublard nouveau jeu, enlevait aux métayers les quelques avantages qu’ils avaient conservés jusqu’alors.
«Et vous avez accepté tout ça sans regimber? dis-je à Charles le jour qu’il m’annonça que le bail était signé.
– Que veux-tu, si nous n’avions pas accepté, nous, plusieurs autres étaient prêts à le faire, et, dans la région, il nous eût été difficile de trouver un autre domaine vacant…»
LVI
307
Je dis à Daumier:
«Si elles revenaient, les femmes d’autrefois, celles qui sont mortes il y a cinquante ans, j’imagine qu’elles seraient bien étonnées de voir ces toilettes-là?
– Elles se croiraient dans un autre monde, mon vieux. Dame, Saint-Aubin suit à présent la mode de Paris. Mais qui sait si on ne reculera pas après avoir tant avancé…
– Oh! non, allez! L’élan est donné, il se maintiendra quoi qu’il arrive; les chapeaux à la bourbonnaise, comme les bonnets à dentelle, ne se reverront plus.
– Savoir si c’est un bien?
– Conséquence des temps, que voulez-vous! Ça fait aller le commerce.»
Les cloches carillonnaient joyeusement l’appel à la messe. C’était un beau jour de fête printanière: ciel clair, soleil rayonnant tempéré par des souffles de brise fraîche. Des merles sifflaient gaîment tout près, dans une grande prairie d’un vert tendre que les primevères nuançaient de jaune par endroits. Devant nous, les vieux ormeaux de la place laissaient éclater les bourgeons grossis. Les lointains carillons des cloches de Bourbon et des cloches d’Ygrande se mêlaient aux vibrations grêles des nôtres.
308
«Voyez, fit Daumier, voyez s’il y en a! Ceux qui savent lire ont de quoi se distraire… C’est qu’on va voter pour les députés bientôt: il paraît même qu’un des candidats va parler ici après la messe.
– Ah! lequel donc?
– C’est Renaud, le socialiste.»
Un de mes voisins vint nous rejoindre qui nous dit que ce n’était pas Renaud, mais un de ses amis, son mandataire pour les petites communes.
«N’importe! Irons-nous l’entendre, Bertin? fit Daumier.
– Ma foi, si vous voulez.»
A la sortie de la messe, nous fûmes donc nous attabler à l’auberge où l’orateur devait faire sa réunion. La salle s’emplit en dix minutes et le bistrot dut installer dehors des tables improvisées. Mais celui qu’on attendait n’arriva guère avant deux heures, sur une méchante bicyclette. Tous les regards se portèrent sur lui comme sur une bête curieuse. C’était un petit brun au teint maladif qui marchait les yeux baissés, l’air timide. Au fond de la salle, on lui réserva une table étroite derrière laquelle il se mit à parler dans le brouhaha des conversations persistantes. Ce fut d’abord pénible: il cherchait ses mots, embarrassé parfois. Mais après quelques minutes il prit de l’assurance; ses yeux brillèrent et sa voix s’affermit. Il peignit la misère des travailleurs à qui l’on ne sait que faire des promesses; il attaqua les bourgeois, les curé, qu’il accusait d’être complices pour berner le peuple.
A sa gauche un quinquagénaire excité, plus qu’à demi soûl, se levait fréquemment, beuglant, la face congestionnée:
«C’est pas vrai; t’es un franc-maçon! A bas les francs-maçons!»
309
«Malheureux ouvriers des champs courbés sous le joug d’un travail sans fin et que tout le monde gruge, vous n’avez pas le droit de vous dire des hommes. Vous n’êtes que des esclaves! C’est en vain que nous avons eu quatre révolutions en moins d’un siècle: vous restez ignorants, raillés, misérables l La vraie révolution sera celle qui fera le peuple souverain. Travaillez à la mériter, mes amis. Votre bulletin de vote dira que vous voulez l’obtenir. Cessez de vous faire représenter par des bourgeois qui font leurs affaires avant tout. Monarchistes, bonapartistes, républicains, ils se chicanent pour la galerie, mais s’entendent tous pour vous mieux duper. Signifiez-leur que vous en avez assez d’eux. Faites-vous représenter par l’un des vôtres: votez tous pour le candidat socialiste, le citoyen Renaud! Puis, voyez à vous entendre, à vous grouper, à faire valoir vos droits. Ainsi vous serez forts. Et l’aube nouvelle finira par luire… Le jour viendra où, cultivateurs, vous aurez vos champs, comme les mineurs auront leurs mines et les ouvriers d’industrie leurs usines. Alors il n’y aura plus d’intermédiaires parasites, plus de maîtres ni de serfs, mais seulement la grande collectivité humaine mettant en rapport les richesses de la nature. A vous, camarades, de hâter la venue des temps nouveaux…
– C’est un partageux! dit à mi-voix, à la tablée voisine, un assistant à barbe blanche.
Un autre précisa:
– C’est un nommé Laronde; je connais son père qui est 310
– En tout cas, il a une bonne lame!» fit un troisième.
Laronde avait cessé de parler; il épongeait son visage couvert de sueur. Des jeunes gens l’applaudissaient criant «Vive la sociale! A bas les bourgeois!» Au milieu de la salle, debout et gesticulant, l’ivrogne déblatérait toujours contre les francs-maçons. Quelques métayers peureux filèrent, craignant de se compromettre dans cette assemblée révolutionnaire. Daumier semblait gêné:
«On ne devrait pas tolérer de laisser parler des hommes comme ça. Ça ne peut que mettre la zizanie dans le monde en faisant croire des choses qui ne peuvent pas arriver.
– Qu’en savez-vous si ça n’arrivera pas? repartis-je. Pensez donc à tous les changements qu nous avons vus dans le cours de notre vie, à tout le bien-être qu’il y a en plus maintenant.
– On n’en est ni plus heureux, ni plus riche; on a cela, on voudrait autre chose; et le bien-être ne fait pas devenir vieux.
– Devenir vieux n’est pas tout; il faut bien accorder une part aux satisfactions de l’existence, que diable!»
Laronde traversa la salle, saluant à droite et à gauche en souriant. Et, dévisagé par des groupes de femmes qui attendaient dehors pour le voir, il réenfourcha sa bécane, fila sur Ygrande où il devait parler dans la soirée.
Après qu’il fut parti, tout le monde se reprit à discuter sur ce qu’il avait dit, les uns l’approuvant, les autres le blâmant.
Un maître carrier, beau parleur, ayant entendu mes réponses à Daumier, s’approcha:
«Bien sûr, dit-il, on continuera d’aller de l’avant parce qu’on 311
Plusieurs approuvèrent bruyamment la diatribe de ce désabusé. Mais un commerçant, ami du député sortant, M. Gouget, répondit:
«Il ne faut rien exagérer: la politique a son importance. Ne devons-nous pas à la République l’école gratuite et la diminution du temps de service! S’il y avait une majorité de bons républicains comme M. Gouget, nous aurions bientôt l’impôt sur le revenu qui frapperait les riches, et des retraites pour les vieux travailleurs, sans compter que l’État romprait d’avec l’Église; les curés cesseraient d’être fonctionnaires: ceux qui se servent d’eux les paieraient voilà tout. Ce programme est celui de M. Gouget qui l’a toujours soutenu de ses votes. Mais beaucoup lui retirent leur confiance sous prétexte qu’on ne voit jamais aboutir les réformes qu’il prône. Comme s’il était seul!»
Et voilà-t-il pas que je me risquai à parler aussi! J’avais coutume de voter pour M. Gouget et gardais l’intention de lui être fidèle. 312
«Écoutez, c’est bien difficile à arranger tout ça… Il y aura toujours des forts et des faibles, des malins et des grugés… Il s’en trouvera toujours pour vivre du travail des autres. Ceux qui font métier de politicailler sont souvent des ambitieux ou des farceurs. Mais n’ayant rien à craindre puisque nos rentes sont au bout de nos bras, nous pouvons nous risquer à voter pour des avancés quand ça ne serait que pour embêter les bourgeois qui nous en ont tant fait!»
Alors le carrier:
«Vous avez foi au partage, père Bertin; vous voudriez avoir votre locature sans payer fermage… Oui, mais si l’on vous envoyait à tel ou tel endroit – il me citait de mauvais petits biens fâcheusement situés – qu’est-ce que vous diriez? Le partage n’est pas commode à faire, allez!
– On ne peut pas changer des choses qui ont toujours existé, dit le père Daumier.
– Non je ne suis pas partageux! C’est des bêtises de parler de ça. Mais je vois bien la commune propriétaire de ses terrains aux lieu et place de quelques Messieurs de Paris ou d’ailleurs. La commune louerait à de bonnes conditions aux paysans et utiliserait les revenus en améliorations et embellissements dont tout le monde profiterait, en secours aux vieillards et miséreux aussi. Est-ce que ça ne serait pas aussi bien et un peu mieux que ce qu’on voit à présent?
«Quant à votre objection, père Daumier, elle ne tient pas debout, vous savez… Défunt ma grand’mère se rappelait du temps où les curés passaient dans les champs pour prendre la dîme, où les seigneurs avaient tous les droits. Il devait se trouver alors pas mal de gens pour croire et dire que ces choses-là ne pouvaient être supprimées. On y est arrivé cependant – s’étonnant ensuite qu’elles aient pu ternir si longtemps. 313
– Bien dit! fit le carrier en se levant pour aller rejoindre un client qui lui faisait signe.
– Bravo! père Tiennon. Vive la sociale!» s’exclamèrent trois jeunes gens qui m’avaient entendu.
Et ils offrirent le café. Mais je me sentais un peu étourdi par le bruit de la salle, par la chaleur et la fumée. Je regardai la pendule.
«Non, mes amis, non: il est temps que j’aille panser mes vaches.
Daumier intervint:
– Allons, buvons le café avec ces jeunes gens, vieux socio.
– Merci! j’ai un peu le mal de tête et dirais sans doute des âneries… C’est toujours ce qui arrive quand on reste au café longtemps. Au revoir!»
Et leur ayant serré la main à tous je partis, laissant le père Daumier qui prit une bonne «cuite». C’est la seule fois de ma vie qu’il m’arriva de tant causer politique.
Les élections furent vite oubliées, et les discussions et les rêves d’amélioration sociale auxquels elles avaient donné lieu, en présence du grand désastre qu’on eut à subir cette année-là… Tout le printemps, tout l’été sans pluie; un soleil constant qui brûlait les plantes jusqu’aux racines; une récolte de foin dérisoire; une récolte de céréales médiocre; les pâtures desséchées; les mares vidées; la valeur des animaux réduite de moitié: quelle misère! Je fus obligé d’aller au bois râteler des 314
LVII
Au cours de ces grandes chaleurs de 1893 mon pauvre martyr de frère fut pris enfin par cette mort qu’il avait tant souhaitée…
A la fin de cette même année, ma vieille servante entra au service d’un curé, espérant y être plus tranquille que chez nous. J’en engagai une autre, une grande bringue, bébête et méchante qui ronchonnait à tout propos, bousculait ma sœur à la moinde frasque. Plus tard, je découvris qu’elle prélevait la dîme sur la vente de mes denrées au marché de Saint-Hilaire, et qu’elle buvait à mes dépens des tasses de café et de vin sucré. Je la conservai quand même, préférant tout supporter que de changer encore et sachant que je n’arriverais jamais à trouver la ménagère idéale.
Nous fûmes atteints par la grippe – on disait alors l’influenza – la Marinette et moi, au cours de l’hiver tardif et rude de 1895. Madeleine, la femme de Charles, dut venir de Puy-Brot pour nous soigner. Cette maladie emporta la malheureuse innocente qui s’était affaiblie beaucoup depuis un certain temps. Et pour moi aussi, je crus que ç’allait être la fin, tellement je me sentais sans force, miné par la fièvre, épuisé par une toux caverneuse qui m’arrachait l’estomac. Je guéris pourtant, péniblement à vrai dire, après être resté traînard et courbaturé 317
Alors j’aspirai au jour où, mon bail fini, je pourrais retourner avec mes enfants.
Durant cette période, mes idées furent souvent lugubres. Je me voyais là tout seul, comme un vieil arbre oublié dans un taillis au milieu de la poussée des jeunes. Un à un ceux que j’avais connus s’en étaient tous allés… Morte, ma grand’mère en châle brun et chapeau bourbonnais. Mort, l’oncle Toinot soldat sous le grand empereur et qui avait tué son Russe. Morts, mon père et ma mère, lui bon et faible, elle souvent dure et mauvaise pour avoir été trop malheureuse. Morts, le père et la mère Giraud, et leur fils le soldat d’Afrique, et leur gendre le verrier – qui parlait toujours de tirer le pissenlit par la racine. Morts, mes deux frères et mes deux sœurs. Morte, Victoire, la bonne compagne de ma vie, dont les défauts ne m’apparaissaient à la fin que très peu sensibles, comme devaient lui apparaître les miens, sous l’effet de l’accoutumance. Morte, ma petite Clémentine, douce et mutine. Morte, ma nièce Berthe, délicate fleur de Paris, des suites d’une couche pénible. Morts, Fauconnet père et fils, Boutry, Gorlier, Parent, Lavallée, Noris. Morts, tous ceux qui avaient joué un rôle dans ma vie, y compris Thérèse, ma première amoureuse. Je les revoyais souvent – ils défilaient de compagnie dans mes rêves de la nuit, dans mes souvenirs de la journée. La nuit ils revivaient pour moi; mais le jour, il me semblait à de certains moments marcher entre une rangée de spectres…
Et pourtant, pas plus qu’autrefois, l’idée de la mort ne m’effrayait pour moi-même. Ah! mes premières émotions funèbres à la Billette, lors du décès de ma grand’mère! Mon serrement de cœur à l’entrée de la grande boîte longue où on devait la mettre, et ma tristesse poignante, sincère, en entendant 318
Je m’intéressais d’ailleurs à toutes les floraisons d’énergie qui s’épanouissaient derrière moi. Mes fils étaient les hommes sérieux, les hommes vieillissants de l’heure actuelle. Mes petits-fils représentant l’avenir avaient l’air de croire que ça ne finirait jamais… Pourtant, l’enfance, derrière eux, gazouillait, croissait…
LVIII
Il y a cinq ans déjà que je suis revenu avec mes enfants. Ils ne me sont pas mauvais. Rosalie même a pour moi des tendresses qui m’étonnent. Madeleine est toute dévouée, toute aimante et laisse gouverner sa belle-sœur. L’harmonie règne dans la maisonnée et j’en suis bien aise. Mais une séparation prochaine n’en est pas moins imminente: ils vont être trop nombreux pour demeurer ensemble.
C’est qu’il y a un troisième ménage. Mon filleul, le fils de Jean et de Rosalie, rentré du régiment depuis trois ans, s’est marié à la Saint-Martin dernière. J’ai une petite bru: j’aurai bientôt sans doute un arrière-petit-fils. Et Charles a deux filles que voici d’âge à se marier aussi. Il devient urgent que mes 319
Moi, je suis le vieux!
Je rends des petits services aux uns et aux autres. Les brus me disent:
«Père, si ça ne vous ennuyait pas, vous devriez bien…»
Et, pour les contenter, je casse du bois pour la cuisine, je donne à manger aux lapins, je surveille les oies.
En été, mes garçons aussi, les jours de presse, me demandent souvent de faire une chose ou l’autre. Et je conduis aux champs les vaches ou les moutons, je garde même les cochons tout comme il y a soixante-dix ans. Je finis comme j’ai commencé: la vieillesse et l’enfance ont des analogies… Quand on fait les foins, je fane encore et je râtelle. Et lorsqu’on charge, je prêche la prudence, les charrois moins gros – conseils fort sages qu’on ne suit pas toujours. Les jeunes veulent oser, risquer le tout pour le tout, faire les malins. Mais funeste à la témérité est l’expérience que l’âge donne. Et je suis le vieux!
Mes forces, de plus en plus, vont déclinant; j’ai les membres raidis; on dirait que le sang n’y circule pas. L’hiver, Rosalie met chaque soir dans mon lit une brique chaude enveloppée d’un chiffon, faute de quoi je ne pourrais ni me réchauffer ni dormir. Je me courbe en arc de cercle. En vain voudrais-je essayer de porter mon regard en avant comme autrefois – non, c’est la pointe de mes sabots que j’en viens à regarder malgré tout! Le sol que j’ai tant remué me fascine à présent, semble se hausser vers moi avec un air de me dire qu’il aura bientôt son tour. Je vois gros et je tremble un peu; j’ai du mal à me raser sans entailles. Il m’arrive, quand je vais à la messe, de ne plus reconnaître des personnes que je connais très bien: – jusqu’à mon petit Francis que je ne remettais pas lorsqu’il est venu me voir au retour du service! Je suis dur d’oreilles en 320
«Ce qu’il est rasant, tout de même, le vieux…»
Oui, je suis le vieux! Il me faut bien de bonne grâce le reconnaître. Mes organes ont fait leur temps; ils aspirent au grand repos.
Et puis, vraiment, on voit des choses trop étonnantes. A l’époque de ma jeunesse, tout le beau monde allait à cheval parce que les voitures ne pouvaient circuler dans les mauvais chemins. A présent, il circule des voitures qui n’ont pas besoin de chevaux… Dans un de nos champs qui borde la grand’route, j’ai gardé les cochons cet été. Et souvent il m’arrivait d’entendre soudain un bruit sourd, criard, qui très vite se rapprochait, s’accentuait – et l’automobile passait avec ses voyageurs accoutrés en sauvages, enlunettés comme des casseurs de pierres, laissant derrière elle un nuage de poussière et de fumée, une mauvaise odeur de pétrole.
321
Il me souvient d’avoir dit, en racontant la chose chez nous:
«On avait bien tort de se plaindre du chemin de fer; le chemin de fer a sa route à lui et ne passe qu’à de certaines heures: avec de la prudence, on peut l’éviter. Mais ces automobiles sont de vrais instruments du diable qui envahissent nos routes, nous inquiètent et nous font du mal.»
Je dis cela, mais non sans penser après coup que je n’avais pas à me mettre en peine de ces choses. Homme d’une autre époque, aïeul à tête branlante, ce n’était pas à moi de formuler une opinion. Les jeunes s’habitueront au passage de ces véhicules nouveaux. Peut-être en voudront-ils plus encore aux riches de causer ainsi, par inconscience ou plaisir, du désagrément tous les jours, des accidents quelquefois. Au reste les animaux eux-mêmes s’habitueront…
Moi, que m’importe? Je ne demande qu’une chose, c’est de rester jusqu’au bout à peu près valide. Aussi longtemps que je rendrai des services à mes enfants, ils me supporteront aisément. Ils me seront encore humains, sans doute, si j’en arrive à n’être bon à rien. 322
«Le père Tiennon a cassé sa pipe; il était bien vieux, bien usé; mais point à charge. Jusqu’au bout il a travaillé.»
Mais je redoute ceci comme oraison funèbre:
«Le père Bertin est mort. Pauvre vieux! dans l’état où il était, c’est un grand débarras pour lui et un grand bonheur pour sa famille.»
De la vie, je n’ai plus rien à espérer, mais j’ai encore à craindre. Que cette calamité dernière me soit évitée: c’est là mon unique souhait.
Ygrande, 1901-1902.
FIN
1
UNE LETTRE D’ÉMILE GUILLAUMIN
Ygrande, le 15 Janvier 1945.
Cher Monsieur,
Depuis la publication initiale de la VIE D’UN SIMPLE chez STOCK en 1904, j’ai été amené à de légers remaniements de mon texte à l’occasion de plusieurs éditions ultérieures.
Autodidacte, sans l’ombre de culture première, j’ai toujours été tiraillé entre le désir de conserver à cette œuvre les qualités de fraîcheur et de spontanéité du premier jet et le souci d’en corriger avec toute l’expérience de l’âge mûr les imperfections de forme.
J’accepte volontiers pourtant votre décision de reprendre le texte de l’édition originale de 1904, à condition de pouvoir y apporter les quelques retouches de détail qui me paraissent indispensables.
En l’espoir que les bibliophiles auxquels vous vous adressez ratifieront votre choix, veuillez agréer, Cher Monsieur, l’expression de mes meilleurs sentiments.
AUX LECTEURS
5
Le père Tiennon est mon voisin: c’est un bon vieux tout courbé par l’âge, qui ne saurait marcher sans son gros bâton de noisetier. Il a un collier de barbe claire, très blanche, les yeux un peu rouges, une verrue au bord du nez; la peau de son visage est blanche aussi comme sa barbe, d’un blanc graveleux, dartreux. Il porte toujours, – sauf pendant les mois d’été, – une grosse blouse de cotonnade serrée à la taille par une ceinture de cuir, un gros pantalon d’étoffe bleue, une casquette de laine dont il rabat les bords sur ses oreilles, un foulard de coton mal noué, et des sabots de hêtre cerclés d’un lien de tôle.
Je rencontre souvent le père Tiennon dans la grand’rue qui relie à la route nationale, la ferme où il vit et celle où j’habite, et, chaque fois, nous causons. Les vieillards aiment bien qu’on 6
leur prête attention et, la plupart du temps, personne n’est disposé à le faire. Or, pour peu que j’aie des loisirs, je suis pour le père Tiennon un auditeur complaisant. Ayant vécu longtemps, il se souvient de beaucoup de choses et il les raconte de façon pittoresque, en émettant sur chacune des opinions personnelles, parfois fort justes, et souvent peu banales. Sans s’en apercevoir, il m’a conté toute sa vie par tranches; elle n’offre rien de bien saillant: c’est une pauvre vie monotone de paysan, semblable à beaucoup d’autres. Le père Tiennon a eu ses heures de joie; il a eu ses jours de peine; il a travaillé beaucoup; il a souffert des éléments et des hommes, et aussi de l’intraitable fatalité; il a été parfois roublard, égoïste et parfois bon, – comme vous, lecteurs, et comme moi-même…
Je me suis dit: «On connaît si peu les paysans; si je réunissais pour en faire un livre les récits du père Tiennon…» Et, un beau jour, je lui ai fait part de mon idée. Il m’a regardé avec étonnement:
– A quoi ça t’avancera-t-il, mon pauvre garçon?
– A pas grand’chose, père Tiennon, à montrer aux messieurs de Moulins, de Paris et d’ailleurs ce qu’est au juste une vie de métayer, – ils ne le savent pas, allez! – et puis à leur prouver que tous les paysans ne sont pas aussi bêtes qu’ils le croient: car il y a dans votre façon de raconter, une dose de ce qu’ils appellent «philosophie» et dont ils font grand cas.
– Si ça t’amuse, fais-le… Mais tu ne vas pas rapporter les choses comme je les dis: je parle trop mal; les messieurs de Paris ne comprendraient pas…
– C’est juste; je vais tâcher d’écrire en français pour qu’ils comprennent sans effort; mais je ne ferai que traduire vos phrases, ce sera bien de vous quand même.
– Allons, c’est entendu: commence quand tu voudras.
Cela l’a occupé beaucoup, le pauvre vieux; il est venu me trouver à plusieurs reprises pour me rapporter des choses qu’il 7
avait oubliées, ou bien d’autres qu’il s’était juré de ne jamais dévoiler.
– Puisque je raconte ma vie par ton intermédiaire, je dois tout dire, vois-tu, le bon et le mauvais. C’est une confession générale.
Il a donc fait tout son possible pour me satisfaire. Mais peut-être n’ai-je pas été constamment fidèle à ma promesse; peut-être ai-je mis dans certaines pages plus de moi qu’il n’eût fallu… Cependant j’ai lu au père Tiennon, aussitôt écrit, chacun des chapitres chapitres; j’ai fait à mesure les retouches qu’il m’a indiquées, réparé les petits accrocs à la vérité, changé le sens des pensées que je n’avais pas bien saisies de prime abord.
Quand tout a été terminé, je lui ai fait de l’ensemble une nouvelle lecture; il a trouvé bien conforme à la vérité cette histoire de sa vie; il s’est déclaré satisfait: lecteurs, puissiez-vous l’être aussi!
Émile GUILLAUMIN.
LA VIE D’UN SIMPLE
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CHAPITRE PREMIER. _ La Saint-Martin.
Je m’appelle Étienne Bertin, mais on m’a toujours nommé Tiennon. C’est dans une ferme de la commune d’Agonges, tout près de Bourbon-l’Archambault, que j’ai vu le jour au mois d’octobre 1823. Mon père était métayer dans cette ferme, en communauté avec son frère aîné, mon oncle Antoine, dit Toinot. Mon père se nommait Gilbert et on l’appelait Bérot, car c’était la coutume, en ce temps-là, de déformer tous les noms.
Mon père et son frère ne s’entendaient pas très bien. Mon oncle Toinot avait été soldat sous Napoléon: il avait fait la campagne de Russie et en était revenu avec les pieds gelés et des douleurs par tout le corps. Depuis, il avait pu se guérir à peu près; néanmoins, aux brusques changements de température, les douleurs revenaient, assez vives pour l’empêcher 10
de travailler. D’ailleurs, même quand il ne souffrait pas, il préférait aller aux foires, porter les socs au maréchal, ou bien se promener dans les champs, son gouyard sur l’épaule, sous couleur de réparer les brèches des haies, que de s’atteler aux besognes suivies. Son séjour à l’armée l’avait déporté du travail, lui avait donné du goût pour la flânerie et pour la dépense; il fumait à outrance une pipe de terre très culottée; il lui fallait sa goutte d’eau-de-vie tous les matins et il ne pouvait aller à Bourbon sans s’attarder à l’auberge. Bref, il était de force à utiliser pour son seul agrément tous les bénéfices de l’exploitation.
Si je raconte ces choses, ce n’est pas que j’aie eu la connaissance de les pouvoir apprécier par moi-même, mais je les ai entendu rapporter bien souvent chez nous.
Donc mon père se décida à partir. A Meillers, sur la lisière de la forêt de Gros-Bois, il prit en métayage un domaine qui s’appelait le Garibier et qui était géré par un fermier de Bourbon, M. Fauconnet.
A l’époque du déménagement, il y eut des discussions pénibles au sujet du partage des outils, du mobilier, du linge et des ustensiles de ménage. Ma grand’mère venait avec nous, et cela compliquait encore les choses. Ma tante, qui était au plus mal avec elle, chicanait sur ce qu’elle devait emporter, lui arrachait des mains draps et serviettes. D’un caractère très calme, mon père cherchait à éviter les disputes; mais ma mère, impétueuse et vive, se fâchait constamment avec mon oncle ou avec ma tante, parfois même avec tous les deux. Cela me faisait peur de les voir crier si fort et lever les poings d’un geste de menace, comme prêts à se frapper.
Le jour de la Saint-Martin, on me hissa pour le trajet au faîte d’un char que conduisaient des bœufs mauriats, entre une cage à faire sécher les fromages dans laquelle on avait mis des poules, et une corbeille d’osier où était empilée 11
de la vaisselle. Les chemins étaient partout défoncés et boueux, très mauvais. Des lambeaux de terre gluante se collaient aux roues, puis retombaient sur le sol avec un bruit mat. En traversant Bourbon, j’ouvris les yeux autant qu’il me fut possible pour bien voir les belles maisons de la ville et les hautes tours grises du vieux château. Je m’intéressai aussi aux évolutions d’une équipe d’ouvriers travaillant à l’empierrage de la grand’route de Moulins qu’on était en train de construire. Peut-être eus-je tort de trop regarder et de me fatiguer. Toujours est-il qu’après un moment, quand notre cortège eut regagné la pleine campagne, je m’endormis sans qu’on y prît garde, adossé à la cage à poules et bercé par le roulis continuel de la voiture. Mais un cahot trop brusque fit se renverser la cage qui dégringola jusqu’à terre où, bien entendu, je la suivis en grande vitesse. Cela me procura un réveil plutôt désagréable. Les volailles se mirent à piailler et moi à crier: on se précipita pour nous porter secours. Je fus très difficile à consoler, paraît-il, bien que je n’eusse aucun mal, la boue dans laquelle j’avais roulé ayant amorti ma chute. Je fis à pied le reste du trajet, moins une petite séance à califourchon sur le dos de mon frère Baptiste qui était mon parrain.
A l’arrivée, ma mère me coucha dans un coin de la chambre à four, sur un amas de hardes, et je trouvai dans un nouveau sommeil, très paisible cette fois, le vrai remède à mes émotions de la route.
Je fus éveillé par ma sœur Catherine qui m’amena dans la grande pièce. Les meubles étaient tous en place le long des murs et l’horloge sonna les douze coups de minuit. Les bouviers du voisinage qui nous avaient remués, ayant fini de dîner, chantaient. Mon père leur offrit à boire avec insistance. Les verres se choquèrent bruyamment; il y eut du vin répandu qui souilla de rouge la blancheur de la nappe. Tout 12
le monde semblait extraordinairement gai; de gros rires secouaient les visages animés. On me servit à manger un reste de viande, de la galette et de la brioche; puis un vieillard me fit faire des galopades sur ses genoux: j’eus ma part de la joie générale.
Mais le lendemain, j’entendis ma mère dire à mon père d’un ton fâché que ça revenait joliment coûteux de faire la Saint-Martin. Et lui appuya:
– Je crois bien… Heureusement que ce n’est pas une chose qu’on recommence souvent.
Ma mère conclut:
– On serait vite épuisé s’il fallait recommencer souvent.
J’avais alors quatre ans: je puis donner comme étant mes plus vieux souvenirs ces quelques épisodes du déménagement.
II. _ Bergers.
Notre ferme possédait en bordure du bois toute une zone vierge encore des fouilles de l’araire où croissaient seulement, en plus d’une herbe fine, des bruyères, des genêts, des ronces et des fougères, et où de grosses pierres grises saillaient du sol par endroits. Cette partie du domaine était dénommée la Breure et servait de pâture aux brebis quasi toute l’année. Les brebis étaient gardées par ma sœur Catherine qui avait dix ans, et je l’accompagnais très souvent. Aussi la Breure me fut-elle bientôt familière. On y rencontrait toutes sortes de bêtes: les oiseaux y 13
pullulaient ainsi que les reptiles, et les animaux de la forêt y faisaient parfois des apparitions. Je vis un jour toute une famille de gros cochons noirs traverser au galop le bas de la pâture; je les montrai vite à ma sœur qui, occupée à tricoter, ne les remarquait pas: elle me dit que c’étaient des sangliers. Une autre fois, ce fut elle qui aperçut la première un couple de chevreuils occupés à brouter les petites branches vertes de la haie, comme faisaient nos chèvres; je courus dans leur direction et ils détalèrent prestement.
On prétendait que la forêt recélait aussi des loups. Un de nos agneaux, vers la fin de l’hiver, disparut au cours d’une séance de garde sans qu’il fût possible de découvrir le moindre indice capable de mettre sur sa trace. La Catherine, que je n’avais pas suivie ce jour-là, déclara qu’elle ne s’était aperçue de rien, que les brebis n’avaient pas eu peur. A tort ou à raison, on accusa de ce rapt mystérieux un loup. Ma sœur ne voulut plus aller seule à la Breure parce qu’elle s’effrayait à l’idée de voir réapparaître le méchant fauve. On m’obligea à l’accompagner constamment et je dois dire que nous n’étions pas plus rassurés l’un que l’autre; nous ne parlions que du loup et nous en faisions un monstre effrayant capable de tous les crimes. Cependant nous n’eûmes pas l’occasion de faire la différence entre un loup réel et celui de notre imagination: aucun ne se présenta et nul autre agneau ne fut enlevé.
Bien moins rares étaient les lapins: nous en voyions tous les jours courir plusieurs. La plupart du temps notre chien Médor se mettait à leur poursuite et il lui arrivait parfois d’en saisir un. Mais il ne s’avisait pas de nous le montrer; il se dissimulait derrière la bouchure d’un champ voisin ou bien pénétrait dans le bois, pour s’en repaître sans risquer d’être dérangé; il revenait ensuite, tout penaud, nous trouver, avec du poil et du sang dans sa barbiche grise; il baissait la tête et remuait la queue, ayant l’air de demander pardon.
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A vrai dire, le pauvre chien faisait tellement maigre chère à la maison qu’il était bien excusable de se montrer vorace quand le hasard lui fournissait un supplément de nourriture.
Maintenant on traite les chiens comme des personnes, on leur donne de la bonne soupe et du bon pain. Mais à cette époque on leur permettait seulement de barboter dans l’auge qui contenait la pâtée des cochons, laquelle pâtée était fort claire et peu riche en farine. Comme complément, on faisait sécher au four, à leur intention, une provision de ces âcres petites pommes que produisent les sauvageons des haies et qu’on appelle ici des croyes.
On les jugeait d’ailleurs capables de vivre de leur chasse. Quand Médor, au retour des champs, paraissait affamé, quand, à l’heure des repas, il rôdait autour de la table quémandant des croûtes, mon père demandait à la Catherine:
– Ol a donc pas rata?
Ce qui voulait dire:
– Il n’a donc pas fait la chasse aux rats?
Ma sœur disait non. Alors mon père:
– Voué un feignant: si ol avait évu faim, ol aurait ben rata… C’est un fainéant: s’il avait eu faim, il aurait bien «raté».
Et il reprenait:
– Enfin dounnes-y une croye.
La Catherine s’en allait dans la chambre à four attenante à la maison et qui servait de réduit aux débarras; elle prenait dans une vieille boutasse poussiéreuse une ou deux de ces petites pommes recroquevillées et les offrait au pauvre Médor qui s’en allait les déchiqueter dans la cour, sur les plantes de jonc où il avait coutume de dormir. A ce régime, il était efflanqué et de poil rude, on peut le croire; il eût été facile de lui compter toutes les côtes.
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Notre nourriture, à nous, n’était guère plus fameuse, à la vérité. Nous mangions du pain aussi noir que l’intérieur de la cheminée, et graveleux comme s’il eût contenu une bonne dose de gros sable de rivière; il était fait de seigle moulu brut; toute l’écorce restait mêlée à la farine; on prétendait que c’était plus nourrissant.
On faisait bien moudre aussi quelques mesures de froment, mais c’était pour les beignets et pour les pâtisseries – tourtons et galettes – qu’on cuisait avec le pain. Cependant on pétrissait d’habitude, avec cette farine-là, une petite miche qui sentait bon, qui avait la croûte dorée et dont la mie était blanchâtre. Mais cette miche était réservée pour la soupe de ma petite sœur Marinette, la dernière venue, et pour ma grand’mère, les jours où sa maladie d’estomac la faisait trop souffrir. Parfois pourtant, quand elle était de bonne humeur, ma mère m’en taillait un petit morceau que je dévorais avec autant de plaisir que j’eusse pu faire du meilleur des gâteaux.
Mais cela n’arrivait pas souvent, car la pauvre femme en était avare, de sa bonne miche de froment!
La soupe était notre pitance principale: soupe à l’oignon le matin et le soir et, dans le jour, soupe aux pommes de terre, aux haricots ou à la citrouille, avec gros comme rien de beurre. Le lard était réservé pour l’été et pour les jours de fête. Avec cela, nous avions des beignets indigestes et pâteux d’où les dents s’arrachaient difficilement, des pommes de terre sous la cendre et des haricots cuits à l’eau, à peine blanchis d’un peu de lait. On se régalait, les jours de cuisson, parce qu’il y avait du tourton et de la galette; mais ces hors-d’œuvre étaient vite épuisés. Ah! les bonnes choses n’abondaient guère!
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III. _ La Breure.
Ce fut comme pâtre dans la Breure que je commençai à me rendre utile. Le troisième été d’après notre installation au Garibier, la Catherine, ayant dépassé ses douze ans, dut remplacer la servante que ma mère avait occupée jusqu’alors; elle abandonna donc les brebis pour s’occuper aux besognes d’intérieur et pour participer aux travaux des champs. A moi, qui allais avoir sept ans, on confia la garde du troupeau.
Avant cinq heures, ma mère me tirait du lit et je partais, les yeux gros de sommeil. Une petite rue tortueuse et encaissée conduisait à la pâture. Il y avait, de chaque côté, des haies énormes sur de hautes levées, et des grands chênes dont les racines noires débordaient, dont la puissante ramure très feuillue voilait le ciel. A cause de cela, cette rue, qu’on dénommait la rue Creuse, était sombre et un peu mystérieuse; une crainte mal définie m’étreignait toujours en la parcourant. Il m’arrivait même d’appeler Médor, qui jappait en conscience après les brebis fraîchement tondues, pour l’obliger à marcher tout près de moi; et je mettais ma main sur son dos comme pour lui demander protection.
Quand j’étais rendu à la Breure, je respirais plus à l’aise. L’horizon s’élargissait. Vers le levant et vers le midi, la vue s’étendait, par delà une vallée fertile qu’on ne distinguait guère en raison des bouchures, jusqu’à un coteau dénudé, au gazon roussi, qui précédait le bois de Messarges. Quelques champs de culture se voyaient au nord. Au couchant, régnait 18
la forêt peuplée là de grands sapins aux troncs suintants de résine qui m’envoyaient leur senteur âcre.
Mais la Breure elle-même était suffisamment vaste, et magnifique quand il faisait beau, à l’heure matinale où j’y arrivais. La rosée étincelait aux rayons vainqueurs du soleil; elle diamantait les grands genêts dont la floraison vigoureuse nimbait d’or la verdure sombre; elle se suspendait aux fougères dentelées, aux touffes de pâquerettes blanches dédaignées des brebis; elle masquait d’une buée uniforme l’herbe fine et les bruyères grises étoilées de fleurettes roses. Et dans les haies du voisinage, ce n’étaient que trilles, vocalises, pépiements et roucoulements: tout le concert enchanteur des aurores d’été.
Pieds nus dans des sabots à demi cassés, les jambes nues aussi jusqu’aux genoux, je sillonnais mon domaine en sifflotant à l’unisson des oiseaux. La rosée des bruyères entrait dans mes sabots; celle des genêts mouillait ma blouse de cretonne rayée, ma petite culotte de cotonnade, et dégoulinait sur mes jambes grêles qu’elle rendait très blanches. Mais ce bain journalier n’était pas désagréable, et le soleil avait vite fait d’en effacer les traces. Je craignais davantage les ronces: elles rampaient traîtreusement au ras du sol, dissimulées par les bruyères, et quand je marchais vite, sans faire attention ainsi qu’il m’arrivait souvent, je n’allais pas loin sans être arrêté par l’une de ces méchantes qui me griffait cruellement. J’avais toujours le bas des jambes ceinturé de piqûres, soit vives, soit à demi guéries.
J’apportais dans ma poche, pour quand j’avais faim, un morceau de pain dur avec un peu de fromage et je mangeais, assis sur une de ces pierres grises qui montraient leur nez entre les plantes fleuries. A ce moment, un petit agneau à tête noire, très familier, ne manquait jamais de s’approcher, et je lui donnais quelques bouchées de mon pain. Mais les 19
autres s’en aperçurent; un second prit l’habitude de venir aussi, puis un troisième, puis d’autres encore, si bien qu’ils auraient mangé sans peine toutes mes provisions si j’avais voulu les croire. Sans compter que, quand Médor n’était pas à la poursuite de quelque gibier, il venait aussi demander sa part; même il bousculait les pauvres agnelets, sans leur faire de mal d’ailleurs, afin d’être seul à me regarder de ses bons grands yeux suppliants. Je lui jetais au loin pour le faire s’écarter, de tout petits morceaux, et les bêleurs profitaient vite de cet instant pour venir happer dans ma main ce que je voulais bien leur distribuer.
Cela m’amusait, comme aussi d’autres épisodes de moindre importance. Je regardais voler les tourterelles, détaler les lapins; je faisais le tour du terrain en suivant les bouchures pour trouver des nids; je saisissais dans l’herbe un grillon noir ou une sauterelle verte que je martyrisais sans pitié, ou je faisais marcher sur ma main une de ces petites bestioles au dos rouge tacheté de noir que les messieurs nomment les bêtes à bon Dieu et qu’on appelle ici des marivoles.
Marivole, vole, vole;
Ton mari est à l’école,
Qui t’achète une belle robe…
Je lui chantais ce refrain que m’avait appris la Catherine, tout en la poussant du doigt. Et la pauvrette faisait bien, en effet, de s’envoler au plus vite; car je la mettais toujours en piteux état lorsqu’elle tardait d’obéir à l’injonction.
Mais, en dépit de tout cela, je trouvais le temps bien long. J’avais ordre de ne rentrer qu’entre huit et neuf heures, quand les moutons, à cause de la chaleur, refusent de manger et se réunissent en un seul groupe compact dans quelque coin ombreux. Quand je rentrais trop tôt, j’étais fâché et 20
même battu par ma mère qui ne riait jamais et donnait plus volontiers une taloche qu’une caresse. Je m’efforçais donc de rester jusqu’au moment prescrit. J’avais, pour ne pas me tromper, une remarque sûre: quand le grand chêne, à droite de la barrière d’accès, mettait en plein sur cette barrière la rayure noire de son ombre, je pouvais partir sans rien craindre: il était huit heures au moins.
Mais, Dieu! que c’était dur d’attendre jusque-là! Et le soir, que c’était dur d’attendre la nuit tombante! Des fois, saisi par la peur et le chagrin, je me mettais à pleurer, à pleurer sans motif, longtemps. Un froufroutement subit dans le bois, la fuite d’une souris dans l’herbe, un cri d’oiseau non entendu encore, il n’en fallait pas davantage aux heures d’ennui pour faire jaillir mes larmes.
Il y avait trois semaines que j’allais seul à la Breure quand j’eus ma première grande terreur. C’était au cours d’une soirée chaude: des bourdonnements endormeurs d’insectes passaient dans l’atmosphère calme et lourde. Je marchais, les yeux à demi clos, ayant sommeil, quand je vis au bord du fossé qui longeait le bois, un grand reptile noir, gros comme un manche de fourche et presque aussi long. Ça devait être une couleuvre. Mais, n’ayant jamais vu que quelques lézards et quelques orvets, ayant entendu parler des vipères comme de mauvaises bêtes particulièrement dangereuses, je crus avoir devant moi une énorme vipère noire. Je commençai par me sauver; puis je revins à petits pas prudents avec le désir de la voir encore, mais elle avait disparu.
Un quart d’heure après, ayant oublié déjà cet incident, j’étais assis à une certaine distance, en train de taillader une branche de genêt avec mon petit couteau quand tout à coup j’aperçus la vipère noire qui rampait dans les bruyères, venant très vite de mon côté. Instinctivement je me pris à 21
courir comme un fou dans la direction des moutons. Hélas! j’avais compté sans les ronces traînantes. Avant que j’aie parcouru vingt mètres, il s’en était trouvé une pour m’entraver et me faire tomber. J’étais tellement sanglotant et tremblant que je n’eus pas tout d’abord la force de bouger. Et voilà que je sentis un attouchement singulier sur mes jambes nues, puis au derrière de la tête quelque chose de frais m’effleura… Je crus que c’était la vipère noire qui, m’ayant poursuivi, rampait sur mon corps. Sous le coup de l’angoisse immense qui m’étreignait, je me levai d’un bond. Il n’y avait autour de moi nul agresseur reptilien ou autre, mais seulement deux êtres amis venus pour m’affirmer leur sympathie et me prodiguer leurs caresses: c’était le bon Médor qui m’avait léché les jambes et le petit agneau à tête noire qui avait posé son nez sur ma nuque. Grâce à la compagnie des deux pauvres bêtes, je me remis un peu de ma grosse émotion. Néanmoins, quand je rentrai comme de coutume à la nuit tombante, des larmes coulaient encore sur mon visage convulsé par les sanglots. Pour me consoler, ma mère me tailla une part de la miche de froment et me donna quelques poirés saint Jean qu’elle avait trouvées sous le poirier de la chènevière. En dépit de mon chagrin, je mangeai goulûment ces bonnes choses. Mais cela ne me réussit pas; j’eus, la nuit, un cauchemar épouvantable provenant d’une digestion pénible: il me fallut vomir.
Le lendemain, on me laissa dormir; et, comme les foins étaient en passe d’être finis, ma grand’mère me remplaça auprès des moutons pour quelques jours.
Quand le seigle fut mûr, et cela ne tarda guère, il me fallut repartir. Je n’étais pas entièrement revenu de ma frayeur ancienne et, voici qu’au lendemain de cette reprise, j’en eus une nouvelle, peut-être plus vive encore.
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Je m’occupais à faire un gros bouquet, mariant aux suaves parfums du chèvrefeuille, les couleurs vives des genêts d’or, des pâquerettes blanches et des bruyères roses, quand un jappement avertisseur de Médor me fit soudain lever la tête. Sortait du bois et s’avançait de mon côté un grand gaillard à barbe noire qui portait sur son épaule un tonnelet au bout d’un bâton.
J’étais sauvage et timide plus que de raison, car notre ferme était isolée et rarement j’avais l’occasion de voir des étrangers, sauf pourtant ceux des fermes voisines: les Simon, de Suippière, les Parnière, de la Bourdrie, et quelquefois les Lafont, de l’Errain. En voyant venir ce grand noir qui n’était ni de Suippière, ni de la Bourdrie, ni de l’Errain, je fus tout d’abord frappé de stupeur et ne bougeai pas. Il m’appela:
– Petit! (il prononçait pequi). Eh! pequi, viens voir là!…
Mais voilà que me revinrent en mémoire les histoires de malfaiteurs et de brigands que j’avais entendu raconter aux veillées d’hiver. Sans répondre ni attendre plus, je me pris à courir avec la résolution d’abandonner mon poste; je pus, cette fois, éviter les ronces et gagnai sans encombre la barrière d’accès, puis la rue Creuse. Je me dirigeai en hâte vers la maison. Cependant l’homme à barbe noire criait derrière moi:
– Pourquoi te sauves-tu, pequi? je ne veux pas te faire de mal.
Il riait en me suivant toujours et, marchant seulement de son pas normal, il me gagnait du chemin. Quand je me hasardais à jeter derrière moi un coup d’œil craintif, je le voyais qui approchait, qui approchait… Et lorsque enfin je débouchai dans la cour, il n’était plus qu’à quelques pas. N’importe, je me crus sauvé puisque j’allais pouvoir m’engouffrer dans la maison. Surprise! la porte était close! J’eus 23
beau la secouer, elle ne céda pas, elle était fermée à clef. Trop las pour courir encore, je me blottis dans l’embrasure en poussant des cris comme si l’on m’égorgeait. L’homme des bois arrivait, il se fit très doux:
– Pourquoi pleures-tu, mon pequi ami? Je ne suis pas méchant; au contraire, j’aime bien les pequis enfants.
Il se mit à me tapoter les joues et, en dépit de mes larmes, je remarquai qu’il avait les mains racornies, la figure maigre et de bons yeux doux sous d’épais sourcils noirs. Il répéta sa phrase du début:
– Je ne veux pas te faire de mal.
Et demanda:
– Où sont donc tes parents?
Il n’avait pas l’accent du pays; il prononçait textuellement: «Où chont donc tes parents?» alors qu’un de par chez nous aurait dit: «Là vou donc qu’ô sont?». Cette constatation m’intriguait beaucoup.
Je ne lui répondais pas, comme bien on pense, je ne faisais que pleurer et crier de plus belle. Mais tout de même, j’étais étonné qu’il ne cherchât pas à me saisir, à m’emporter, et qu’il me parlât doucement avec des caresses. Nous restâmes un moment ainsi, lui très embarrassé, n’osant plus rien dire, moi suffoquant de peur.
Enfin arriva ma grand’mère qui était allée conduire les vaches dans une pâture lointaine; elle se hâtait, mes cris d’effroi lui étant parvenus; pour la suivre, ma petite sœur Marinette, qu’elle tenait par la main, remuait plus que de raison ses jambes trop courtes. L’homme s’avança à sa rencontre, s’excusa de m’avoir fait peur involontairement et donna des explications. Il était un scieur de long auvergnat qui travaillait dans la forêt avec ceux de son équipe. Leur chantier était installé de la veille dans une vente toute voisine de notre Breure, et on l’avait délégué pour aller querir de 24
l’eau. Ma grand’mère lui indiqua la fontaine qui était commune aux deux domaines du Garibier et de Suippière et qui se trouvait dans le pré des Simon, au delà de notre Chaumat. Il alla sans plus tarder y remplir son tonnelet, puis, au retour, entra à la maison pour remercier. J’allai me blottir entre l’armoire et le lit de mes parents, refusant obstinément de le regarder et plus encore de reprendre avec lui le chemin de la pâture ainsi qu’il me le proposait. Ma grand’mère eut de la peine ensuite à me décider à rejoindre le troupeau; elle n’y réussit qu’en me reconduisant jusqu’à moitié de la rue Creuse, en me faisant constater que l’Auvergnat n’était caché nulle part, qu’il avait réellement disparu.
Pourtant, cet homme-là finit par gagner ma confiance. Je le revis dès le lendemain et, bien que sa présence me causât un mouvement instinctif de peur, je ne me sauvai pas. Même, voyant qu’il s’approchait de moi, je levai mon vieux chapeau pour le saluer. Alors il se mit encore à me parler doucement et me donna quelques jolies branches de fraisier, garnies de petites fraises, qu’il avait cueillies dans le bois à mon intention. Le jour d’après, quand je le vis apparaître avec son tonnelet, je courus à sa rencontre et l’accompagnai à travers la Breure, puis dans la rue Creuse jusqu’à mi-chemin de chez nous. Pendant toute une semaine il en fut ainsi.
Un matin, il me proposa de m’emmener jusqu’à son chantier. Ma mère m’avait bien défendu de pénétrer dans la forêt à cause des mauvaises bêtes et je lui obéissais à peu près, surtout depuis l’histoire de la couleuvre. Néanmoins je consentis sans difficulté à suivre mon ami l’Auvergnat, d’autant plus qu’il m’avait promis de me trouver d’autres fraises et de me donner des copeaux dans lesquels je pourrais tailler à l’aise des petits bonshommes, des petits bœufs et des petits araires: c’était à cela que je passais maintenant le meilleur de mon temps.
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Il nous fallut traverser d’abord la zone des sapins; le sol était jonché de leurs fines aiguilles sèches auxquelles se mêlaient quelques pommes de l’année précédente dont les écailles s’ouvraient, grimaçantes. Après, ce furent des chênes et des bouleaux de forte taille dont beaucoup étaient marqués d’un cercle rouge, ce qui annonçait leur exécution prochaine. Puis, vint un sous-bois très épais où la marche était difficile; pourtant, petit comme je l’étais, je me faufilais sans trop de peine dans les traces de mon compagnon qui, d’ailleurs, n’allait pas vite. Mais, à certain moment, il laissa revenir trop tôt une branche flexible qu’il avait écartée pour le passage: elle revint me fouetter le visage et me fit grand mal. En toute autre circonstance, j’eusse certainement pleuré, mais en compagnie de cet étranger, je refrénai mes larmes. Lui, ayant eu conscience de la chose, se retourna pour me demander si ça m’avait fait mal. Je dis non d’une voix presque naturelle: je fus stoïque.
Pour arriver jusqu’au chantier, il nous fallut bien vingt minutes. Trois hommes travaillaient là, au milieu d’un abatis de chênes géants. Ils avaient de longues barbes et de longs cheveux, et manœuvraient, de leurs longs bras, de longues cognées. Des planches étaient débitées déjà, et des poutres et des solives. Sur un chevalet, une bille énorme était maintenue avec de grosses chaînes. Quatre bidons noirs trônaient côte à côte sur un reste de cendre grise. Une marmite, veuve de son couvercle, gisait à proximité de la cabane de refuge faite de branches et de mottes, dont le toit touchait le sol. Et le ciel projetait sa grande lumière, et le soleil dardait ses rayons vifs sur cet espace découvert, sur cet espace soustrait momentanément au grand mystère environnant. Des bergeronnettes, des hirondelles faisaient la chasse aux moucherons qui s’y ébattaient par essaims nombreux.
Les travailleurs interrompirent l’équarrissage et, après avoir 26
questionné leur confrère sur mon compte, ils déclarèrent en riant qu’ils feraient de moi un chieur de long; puis ils prirent chacun leur bidon et s’installèrent sur une bille pour manger.
– Soupe de chieur, tu vois, pequi, me dit mon ami; il faut que la cuiller reste piquée dedans.
En effet, il planta au milieu la cuiller qui n’oscilla pas: c’était une pâtée épaisse sans aucune trace de bouillon. Il eut encore une phrase qui me fit rire et que je n’ai point oubliée:
– Cha tient au corps au moins, chette choupe-là; elle est plus bonne que chelle de chez vous…
Quand ils eurent tous les quatre vidé leur bidon de soupe, le plus vieux, qui avait la barbe grise, souleva des copeaux et mit à découvert le couvercle de la marmite: un gros morceau de lard rance s’y trouvait, dont il fit le partage. Chacun prit sa portion sur une tranche de pain noir qui ne me parut pas valoir beaucoup mieux que le nôtre, bien qu’il vînt d’un boulanger de Bourbon. Et quand ils eurent mangé, ils se rafraîchirent à tour de rôle au tonnelet qu’ils tenaient suspendu à la force des bras, au-dessus de leur bouche ramenée à la position horizontale.
Après qu’il eut fini, le plus jeune déclara, en s’essuyant du revers de sa manche:
– Le roi Louis-Philippe n’a peut-être pas déjeuné aussi bien que moi.
La veille au soir, à Bourbon où il était allé chercher des outils en réparation, il avait entendu dire que Paris en révolte avait chassé l’ancien roi, que le drapeau blanc à fleurs de lis était remplacé par le drapeau aux trois couleurs, enfin que le nouveau souverain s’appelait Louis-Philippe.
Le chef de chantier, le scieur à barbe grise, que le récit de son compagnon avait paru intéresser beaucoup, émit alors son opinion:
– 27
Puisqu’on a tant fait que de changer, c’est le pequi Napoléon qu’on aurait dû faire venir.
– Oui, pour qu’il fasse tuer du monde et dévaster des pays comme faisait son père, dit un autre d’une voix ironique.
– C’est une bonne République que j’aurais voulue, moi, reprit le jeune, une bonne République pour embêter les curés et les bourgeois.
– Allons voir aux fraises, me dit mon ami.
Nous nous écartâmes un peu dans la clairière entre les géants étendus. Il me découvrit une fraisière encore inexplorée et je pus me régaler tout à l’aise. J’aimais mieux ça que d’entendre les autres parler du drapeau et du roi.
Ils reprirent le travail et je restai encore un moment pour les voir faire, m’intéressant surtout au mouvement continuel de la grande scie que manœuvraient, au sommet de la bille, le vieillard napoléonien, au pied, le jeune homme républicain. Je me roulai dans la sciure et m’amusai à en remplir mes poches; puis je fis une provision de copeaux de choix enfin, timidement, je dis vouloir m’en aller.
Mon ami eut l’obligeance de me reconduire jusqu’à la zone des sapins et, avant de me quitter, il posa sur chacune de mes joues son museau barbu.
J’arrivai sans encombre à la lisière du bois et fus heureux de revoir ma pâture avec ses bruyères roses et ses genêts d’or dont le grand soleil amortissait l’éclat. Instinctivement, je cherchais des yeux le troupeau et ne pouvais l’apercevoir. Cela fut cause que je ne pris pas garde au fossé qui limitait notre terrain. Je roulai au fond sur un lit de broussailles d’où je me relevai tout meurtri, tout saignant, la blouse déchirée. Pour la deuxième fois de la matinée, je me montrai stoïque en ne pleurant pas. J’étais d’ailleurs bien trop préoccupé de mes moutons pour m’attendrir sur moi-même. Je me pris à courir à travers la Breure, comptant les découvrir 28
en train de groumer dans quelque coin: mais nulle part je ne les vis. Alors je fis le tour des bouchures: c’était un moyen sage. Vers le bas, du côté de la vallée, entre un chêne têtard et une vigoureuse touffe de noisetiers, une brèche était ouverte, accédant à un champ de trèfle dont on avait fauché la première coupe et qu’on laissait repousser pour la graine. 29
Je m’y précipitai et pus voir aussitôt brebis et agneaux en train de se bourrer de trèfle vert malgré la chaleur.
Mon premier acte fut de crier Médor qui m’avait abandonné dans la forêt pour suivre je ne sais quelle piste: Médor ne vint pas. J’en fus réduit à essayer tout seul de les rassembler, de les pousser vers la haie; j’y parvins après mille peines, mais, au lieu de s’engager dans la brèche, ils se glissèrent de chaque côté, s’éparpillèrent à nouveau dans le trèfle. Une deuxième et une troisième tentative pour les ramener échouèrent de même.
Désespéré, je m’en fus tout pleurant vers la maison pour chercher du secours. Je n’y trouvai que ma grand’mère en train de dorloter ma petite sœur Marinette qui, souffrante de coliques, geignait sans discontinuer. Le premier mot de la bonne femme en m’apercevant fut pour me dire que j’amenais les moutons trop tard. Quand je lui eus avoué, en sanglotant, qu’ils étaient dans le trèfle, elle leva les bras au ciel, avec une lamentation pitoyable:
– Ah! là, là, là! Voué-tu possib’, mon Ghieu! Sainte Mère de Ghieu!… O vont tous gonfler!… O vont tous êt’ pardus!… Qui que j’ vons faire, mon Ghieu? Qui que j’ vons dev’nir?…
Elle prit la Marinette dans ses bras, traversa la cour, monta sur le tertre qui dominait la grande mare entourée de saules et se mit à clamer d’une voix déchirante:
– Ah! Bérot!… Aaah! Bérot!
Au quatrième appel, mon père répondit de même par un «Aaah!» prolongé. Ma grand’mère lui cria alors de venir bien vite; puis, m’ayant ordonné de rester là pour prévenir mon père, elle se sauva par la rue Creuse dans la direction de la Breure, portant toujours la Marinette dans ses bras.
Mon père ne tarda pas d’arriver; il s’arrêta un instant tout 30
essoufflé, m’interrogeant du regard, et quand je l’eus renseigné, il eut un blasphème et repartit en courant.
Je le suivis de loin, très tourmenté et toujours pleurnichant. Quand j’arrivai à la pâture, les moutons étaient sortis du trèfle; ils avaient des ventres qui leur montaient par-dessus les reins et s’en venaient d’un air las, la tête basse, les oreilles pendantes. Derrière, ma grand’mère et mon père se lamentaient de compagnie, disant qu’ils étaient tous gonflés, que pas un n’en réchapperait. Ma grand’mère proposait d’aller chercher, à Saint-Aubin, Fanchi Dumoussier qui savait la prière; mon père s’inquiétait surtout de faire prévenir, à Bourbon, M. Fauconnet, le maître, et de demander à Parnière, de la Bourdrie, qui s’y entendait un peu, de bien vouloir venir percer les plus malades.
Il y avait un moment déjà que je marchais en silence à côté d’eux quand ils s’avisèrent de me regarder. Délayé par les larmes, le sang de mes égratignures s’était écarté et j’avais, de ce fait, le visage entièrement souillé; sans compter que ma blouse était déchirée et ma culotte aussi. Ma grand’mère et mon père se méprirent sur les causes de ces avaries; ils crurent que j’avais, le premier, franchi la haie par fantaisie et qu’ainsi j’étais absolument cause de la frasque du troupeau. Pour me justifier de ce reproche, je leur racontai sans mentir l’emploi de ma matinée. Alors ils jurèrent beaucoup après ce «cochon d’Auvergnat» qui m’avait entraîné. Mais ma grand’mère ne m’en jugea pas moins très coupable et chargea mon père de me corriger comme je le méritais. Mon père, toujours pacifique, répondit que ça ne ramènerait rien et me laissa tranquille. Pourtant je n’en fus pas quitte à si bon compte. Quand nous fûmes de retour à la maison, ma mère, étant rentrée des champs, me donna plusieurs claques et une bonne fessée qui me firent sauver au fond de la chènevière, dans un grand fossé bordé d’ormeaux, où je boudai et pleurai 31
tout mon soûl. Quand ce fut l’heure du repas, mon parrain vint me chercher pour manger; il ne parvint à me décider à le suivre qu’en me jurant que je ne serais plus ni battu ni fâché. Je lui demandai des nouvelles du troupeau. Il me répondit que Parnière, de la Bourdrie, avait percé les dix bêtes les plus malades et que deux brebis seulement, plus un petit, étaient crevés. On comptait que tout le reste aurait la vie sauve. Et, en effet, il n’en creva plus.
De cette affaire, mon ami l’Auvergnat paya les pots cassés. Quand il revint avec son tonnelet dans le cours de la soirée, ma grand’mère et ma mère, l’ayant accosté, lui firent une scène violente, l’accusèrent d’être cause de ce grand malheur qui allait nous mettre tous sur la paille et lui défendirent de reprendre de l’eau à notre fontaine. Il fut d’abord tellement déconcerté qu’il ne trouva rien à dire. Ayant compris enfin ce qui était arrivé, ce qu’on lui reprochait, il baragouina beaucoup, tendit les bras avec de grands gestes comme pour prendre le ciel à témoin de sa complète innocence, puis, voyant au degré d’exaspération des deux femmes que nulle explication raisonnable n’était possible, il prit le sage parti de s’en aller querir l’eau à la source de Crozière, de l’autre côté de la Bourdrie, à trois bons quarts d’heure de son chantier. Et ce fut dorénavant toujours la même chose. Pour moi, je ne revis plus jamais le pauvre scieur.
En plus de ces événements extraordinaires, les orages me causèrent de sérieux ennuis au cours de cet été. J’avais l’ordre de rentrer dès qu’il viendrait à tonner fort, parce qu’il est mauvais de laisser mouiller les moutons.
Or, un matin, je vis le temps s’assombrir progressivement du côté de Souvigny. Bientôt des éclairs en zigzag coururent dans ce noir et des grondements assez forts en partirent. Je fis rassembler le troupeau par Médor et le 32
ramenai: il n’y avait pas plus d’une heure que j’étais là. Dans la rue Creuse, entendant moins le tonnerre, j’eus le pressentiment que je faisais une bêtise; pourtant je n’eus pas le courage de revenir sur ma détermination. Dès qu’elle me vit, ma mère me demanda d’une voix dure qu’est-ce qui m’avait pris de revenir si tôt; et comme je lui parlais de l’orage, elle se mit à rire et à hausser les épaules en me disant que je n’étais qu’un «bourri» de ne pas savoir encore que les orages ne sont jamais pour nous lorsqu’ils prennent naissance du côté du soleil levant. Pour bien me faire entrer cela dans la tête, elle me gratifia de deux claques et me fit repartir sans plus attendre.
«Qui a été pris, se méfie.» Quand survint un autre orage, je jugeai prudent de ne pas m’emballer, bien qu’il se soit formé sur Bourbon. Sans broncher, je laissai donc passer tous les grondements précurseurs. Mais ils allaient augmentant; de grands éclairs rayaient le ciel de leurs tortils lumineux: l’orage gagnait sur Saint-Aubin. Bien que j’eusse très peur, je ne me décidai à partir qu’au moment où se mirent à tomber de grosses gouttes espacées. J’étais à peine dans la rue que la pluie augmenta soudain, tomba en une averse de déluge, parsemée de grêlons. Les moutons refusaient d’avancer; j’étais ruisselant, transpercé, meurtri et commençais à me faire bien du mauvais sang quand j’aperçus venir à mon secours, les épaules couvertes d’un sac vide, mon père. Il me demanda si je n’étais pas idiot à fond de ne pas rentrer par un temps pareil. A la maison, après qu’elle m’eut fait revêtir des habits secs, ma mère me tarabusta de nouveau.
Ayant été battu pour venir quand il ne fallait pas et battu pour ne pas venir quand il fallait, on comprendra combien ensuite les ciels d’orage me rendaient perplexe, combien ils me semblaient gros de menaces.
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IV. _ Avec les cochons.
Quand je songe que je n’avais pas encore sept ans quand m’arrivaient ces aventures, quand je compare mon enfance à celle des petits d’aujourd’hui qu’on dorlote et qu’on choie, et qu’on n’oblige à aucun travail manuel avant douze ou treize ans, je ne puis m’empêcher de dire qu’ils ont joliment de la chance. En ai-je fait, moi, des séances de plein air pendant qu’eux font leurs séances d’école! Je restai berger pendant deux ans, ce qui me permit d’esquiver jusqu’à huit ans et demi les très mauvais jours: car on n’envoie pas les brebis dehors quand il pleut ou qu’il neige. Mais alors on me confia les cochons et c’en fut fini des journées de repos. Qu’il pleuve ou qu’il vente, que le soleil darde ou que la bise cingle, par la neige ou par le gel, il me fallait aller aux champs. Oh! ces terribles factions d’hiver alors que l’on est enduit de boue tout au long des jambes, que l’on a les pieds mouillés et que le froid étreint, quoi qu’on fasse, en une progression méchante! On ne peut pas s’asseoir, les haies dépouillées ne donnent plus d’abri, les doigts gourds et crevassés font mal, un tremblement convulsif agite le corps: oh! qu’on est malheureux!
Il y avait toujours deux truies mères qu’on appelait les vieilles gamelles et deux bandes de petits, soit quinze ou vingt. Tout cela s’agitait, grognait, fouillait le sol. Quand les truies avaient des petits tout jeunes qui restaient à l’étable, elles devenaient particulièrement difficiles à garder, l’instinct de la maternité les poussant à aller au plus tôt les rejoindre. 34
Elles perçaient au travers des haies avec une facilité étonnante et il fallait des ruses de stratège pour les empêcher de partir; il était d’ailleurs impossible de les faire rester bien longtemps. Mais enfin, quand je les échappais dans ces moments-là, j’avais la certitude qu’elles s’en iraient tout droit vers la maison. Il n’en était malheureusement plus ainsi quand les petits, devenus forts, les suivaient. En été, dès l’époque où jaunissent les orges, elles devenaient insupportables, étant maraudeuses à l’excès. Quand elles arrivaient à pénétrer dans un champ de céréales, elles y causaient des dégâts nombreux et il n’était pas commode de les y découvrir, – non plus que de les empêcher d’y retourner. Je reçus encore de bonnes taloches les rares fois où je ne sus pas préserver de leurs ravages les champs de grain. Après les céréales, venaient les fruits. Mes vieilles gamelles connaissaient, dans un rayon de plusieurs kilomètres, tous les poiriers sauvageons grands producteurs, et j’avais beau courir et me gendarmer, il ne m’était guère possible de les empêcher de faire chaque jour une grande promenade circulaire pour manger les fruits tombés. Les choses continuaient de même à l’époque des châtaignes, des faînes et des glands, et il fallait veiller ferme à cause des semailles nouvelles et des pommes de terre non encore arrachées. Le comble, c’était que toute la troupe ne se suivait pas: les familles se divisaient, chaque bande de petits suivant la mère en un endroit différent. D’autres fois, les jeunes, trop inexpérimentés, restaient en panne, les uns ici, les autres ailleurs, ne pouvant suivre les vieilles gamelles dans toutes leurs pérégrinations. Et pendant que je poursuivais les uns, les autres se sauvaient d’un autre côté: il en résultait qu’à certains jours de guigne, je ne pouvais arriver à les ramener tous ensemble à l’étable. Souvent il me fallait, à la tombée de la nuit, repartir au diable à la recherche des manquants.
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A tous les embêtements que les cochons me causaient aux champs, venait s’ajouter l’ennui d’entretenir en parfait état de propreté le domicile particulier de ces messieurs. Ils étaient logés en trois cahutes exiguës adossées au pignon de la maison; ils y étaient toujours trop serrés, et, à cause des pavés disjoints, le nettoyage était difficile. Je faisais de mon mieux pourtant; mais ma mère, qui allait souvent passer l’inspection, ne trouvait jamais que ce fût suffisant; toujours elle me faisait des observations. Je me rappelle une fois où elle me battit parce que j’avais mis à des gorets nouveau-nés de la paille trop raide, ce qui leur avait fait tomber la queue presque à tous.
Ces petites misères ont suffi à me faire garder de ce temps-là d’assez mauvais souvenirs. Mais ce fut à une foire d’hiver à Bourbon, où j’étais allé avec mon père conduire une bande de nourrains, que m’advint le plus triste épisode de ma carrière de porcher.
V. _ La foire de Bourbon.
J’avais alors neuf ans. On me désigna pour aller à la foire, parce que, mon parrain s’étant fait une entorse, mon frère Louis devait rester pour le pansage, et parce que ma sœur Catherine était très enrhumée. Je dois dire que cela ne me fit pas déplaisir, bien au contraire. Depuis que nous étions au Garibier, je n’avais jamais quitté le territoire du domaine, si ce n’est pour aller à la messe, à Meillers, les jours de grande fête, quatre ou cinq fois par an tout au plus. Or, d’avoir traversé Bourbon le jour du déménagement, 36
il m’était resté un souvenir vague et confus, mais grandiose. C’était pour moi une ville immense avec de grandes maisons, de beaux magasins et des rues si nombreuses qu’il ne devait pas être facile de s’y reconnaître. Dame, j’étais rudement content d’aller revoir toutes ces choses étonnantes!
Pourtant, le matin, je trouvai fort désagréable de me lever à trois heures. Mon père eut mille peines à me faire ouvrir les yeux, et, même levé, je ne me départais pas de ma somnolence inconsciente. Ma mère me fit endosser mes habits des grands jours, lesquels n’étaient guère luxueux puisqu’ils avaient servi à mes deux frères avant de m’échoir; puis elle voulut me faire manger la soupe, mais je n’avais pas faim, ayant trop sommeil. Ma tête s’appuyait sur mon bras, retombait sur la table, et du sable toujours me brouillait les yeux. Maman, prévoyant bien, qu’avant peu, je regretterais ma somnolence du matin, me mit dans la poche un morceau de pain avec quelques pommes:
– Pour quand tu auras faim, petit!
Elle m’enveloppa le cou dans un gros cache-nez de laine et me couvrit les épaules d’un vieux châle gris effrangé.
– Que tu vas avoir froid! mon pauvre Tiennon, ça me fait de la peine de te voir partir par un temps pareil.
Elle me montrait, ce matin-là, une tendresse inaccoutumée, la bonne femme; sa voix se faisait caressante et ses yeux étaient pleins d’une douceur attristée; je sentis dans sa plénitude son amour de mère, qui, sous sa dureté coutumière, ne transparaissait qu’à moitié.
A quatre heures, on fit sortir de leur étable les cochons étonnés, on les démarra péniblement hors de la cour et, dans le grand gel de cette fin de nuit, le voyage commença. Au contact de la température hostile, je m’éveillai tout à fait. Alors, songeant qu’on allait à Bourbon, je retrouvai mon enthousiasme d’enfant, ma gaîté innocente, et me mis 37
à frapper les cochons avec ma trique d’osier, ayant hâte d’arriver. Je me donnais tellement de mal que je n’eus pas très froid, et ce trajet du matin se passa sans trop d’ennuis ni de souffrance.
Vers les sept heures et demie, nous fûmes installés au champ de foire, en bonne place, le long d’un mur. Mon père tirait d’un petit sac de toile bise, apporté exprès, des poignées de 38
seigle qu’il jetait aux cochons pour leur faire prendre patience. Bientôt, néanmoins, ils se mirent à grogner à cause du froid; leurs corps recroquevillés tremblaient; leurs soies se hérissaient et il devint difficile de les faire tenir en place. J’avais bien froid, moi aussi. Succédant au mouvement de la marche, à la chaleur relative qui en résultait, le calme du foirail était vraiment cruel. Les frissons me gagnaient; je claquais des dents sans relâche; mes pieds s’engourdissaient, devenaient douloureux plus que de raison. En plus, j’avais faim; mais mes pauvres mains étaient tellement raidies que je n’arrivais même pas à sortir de ma poche les provisions que ma mère y avait mises; je n’y parvins qu’après les avoir réchauffées à la chaleur de mon corps, en les introduisant l’une après l’autre sur ma poitrine. Et le cinglement de l’air glacé m’obligea à m’interrompre de manger pour les réchauffer encore. Mon père avait de la peine à s’en tirer, lui aussi. Il battait la semelle constamment et frottait ses mains l’une dans l’autre, ou bien battait l’air avec de grands mouvements de bras.
Cependant la foire allait son train, mais elle n’était guère importante. «C’est une foire morte», disaient les habitués. Autour de nous, d’autres nourrains et de tout petits laitons blancs grognaient d’avoir trop froid, comme les nôtres. Plus loin, des porcs gras, étendus sur le sol durci, se levaient avec une plainte encolérée quand un marchand les frappait de son fouet pour les examiner. A l’autre extrémité de l’enclos, il y avait des moutons qui paraissaient malheureux et malades à cause du givre qui mouillait leur toison. Les bovins se tenaient dans l’autre partie du champ de foire qu’un mur séparait de celle où nous étions; on ne les voyait pas, mais on entendait de temps à autre leurs beuglements ennuyés et plaintifs. Les gardiens des bêtes, tous campagnards en sabots de bois, pantalons d’étoffe bleue, grosses blouses et 39
casquettes, avec des cols de chemise très hauts dans lesquels s’engonçaient leurs figures maigres, grelottaient de compagnie et se livraient, comme mon père, à des mimiques diverses pour vaincre le froid. Il y avait peu de monde en dehors de ceux-là: seulement quelques gros fermiers, en peaux de chèvre, et quelques marchands, en longs cabans gris ou bleus. Les uns et les autres circulaient sans relâche, ayant hâte de faire leurs affaires pour s’en aller déjeuner dans quelque salle d’auberge bien chauffée. Les oisifs, ceux qui vont aux foires, pour tuer le temps, étaient prudemment restés chez eux.
De temps à autre, M. Fauconnet, notre maître, passait à côté de nous. C’était un homme d’une quarantaine d’années, aux larges épaules, à la figure grimaçante et rasée; de bonne humeur, il souriait constamment d’un sourire bénin; mais quand quelque chose ne lui allait pas, son visage se plissait, devenait dur. Ce jour-là, justement, il était de fort méchante humeur parce que la foire ne valait rien et qu’il fallait vendre à bas prix ou ne pas vendre. Il se fâcha parce que trois des cochons étaient trop inférieurs; il dit qu’on aurait mieux fait de les laisser à la maison, attendu que la bande se trouvait dépareillée de leur présence et qu’il était quasi impossible de les faire partir avec les autres.
Cependant il se faisait tard: j’avais toujours froid et commençais à trouver le temps long. Mon père me proposa bien d’aller faire une tournée en ville pour me réchauffer; mais je refusai, ayant peur de m’égarer, et aussi parce que m’effrayaient tous ces gens inconnus que je voyais circuler.
Plusieurs tentatives de vente ayant échoué, nous nous disposions à repartir lorsque, vers dix heures, les cochons furent achetés, après un long débat, par un marchand très loquace (sauf pourtant les trois petits dont il ne voulut pas). A vrai dire, M. Fauconnet n’essaya guère de les lui faire 40
accepter. Il aima mieux lui vendre plus cher les autres et nous laisser ramener ceux-ci pour que nous les fassions grossir davantage. Les peines qui pouvaient en résulter pour nous lui importaient peu!
Sur la route de Moulins, où nous devions faire au marchand la livraison des cochons vendus, il nous fallut attendre deux grandes heures. Je m’y ennuyai fort, d’autant plus qu’il continuait de faire très froid, le soleil n’ayant pu réussir à percer l’opacité de l’atmosphère hivernale. Quand l’acheteur parut, des gens de bonne volonté nous aidèrent à effectuer le triage des non-vendus, ce qui ne fut point chose commode. Après que les vendus furent livrés et soldés, en pièces d’or que mon père fit sonner une à une sur la chaussée humide, nous repartîmes à travers la ville avec les trois rebuts. J’eus une désillusion au cours de ce trajet: les maisons ne me semblèrent plus aussi belles; seuls quelques étalages de magasins me charmèrent. Il faut dire que nous ne suivîmes presque pas la grand’rue; nous prîmes à côté de la rivière de Burge, une rue montueuse et grossièrement pavée qui débouchait dans le haut quartier, sur la place de l’église: c’est de là que partait le chemin de Meillers.
Sur cette place de l’église, au carrefour de la route d’Autry, mon père me laissa seul. Il voulait, selon l’usage, aller remettre sans plus tarder à M. Fauconnet l’argent de la livraison. J’étais bien un peu inquiet de le voir partir, mais il m’avait promis de n’être pas longtemps et de me rapporter du pain blanc et du chocolat pour mon goûter; de plus, il voulait demander à M. Vernier, un fermier de Meillers qu’il connaissait et qu’il comptait rencontrer chez M. Fauconnet, de me ramener en croupe sur son cheval. Ces promesses me faisaient oublier l’appréhension que j’avais de rester seul.
Je jetai aux trois gorets le peu de grain qui restait au fond 41
du sachet de toile. Mais, en dépit de cela, ils ne tardèrent pas à me causer du désagrément. L’un se sauva dans le chemin de Meillers qu’il reconnaissait sans nul doute, tandis qu’un autre redescendait en courant vers la ville. Fort à propos, un homme qui s’en retournait de la foire, m’aida à les rassembler. Ils furent tranquilles un moment, pas longtemps. Bientôt ils se remirent à courir de côté et d’autre en grognant et j’eus bien de la peine à ne pas les échapper. Aux rares instants où ils ne bougeaient pas, je portais obstinément mes regards sur l’entrée de la ruelle par où mon père s’en était allé, avec l’espoir, toujours déçu, de le voir réapparaître. Et, de plus en plus, j’étais pris par l’ennui, par le froid, par la faim.
Il y avait longtemps, longtemps que j’étais là quand j’entendis sonner trois heures à l’horloge de la tour de la Sainte-Chapelle. Cette tour et les trois autres plus éloignées, qui sont les derniers vestiges de l’ancien château, je les devinais plus que je ne les voyais: assombries naturellement par les siècles, elles apparaissaient plus sombres encore sous le ciel gris, noyées et presque indistinctes dans la grande brume du soir givreux. Au-dessous, la ville formait une masse également informe et vague où rien ne tranchait et d’où ne venait aucun bruit: elle semblait anéantie par quelque invisible catastrophe. La place de l’église où j’étais, cadrait bien avec l’ensemble triste de tout: ils étaient tristes, ses grands arbres à la nudité voilée de paillettes blanches, et ses arbustes buissonneux, tout blancs aussi, et son carré de gazon nu qui craquait sous mes pas, et son bassin rectangulaire dont les glissades des gamins avaient meurtri la glace terne. Au fond, l’église, aux massives portes fermées, semblait hostile à la prière et à l’espoir. A droite, dans un jardin aux murs élevés, un château tout neuf, avec deux tours carrées, avait des allures de prison. En bordure du chemin de Meillers, face à l’église, une belle maison à un étage était lugubre 42
aussi parce qu’à ses murs grimpaient de vilains reptiles noirs qui étaient sans doute, en été, de belles plantes vertes. Venait ensuite une rangée de basses chaumières que précédait une ligne uniforme d’étroits jardinets: maisons de journaliers probablement, sauf une, vers le milieu, dont le locataire était savetier, ainsi que l’attestait la grosse botte suspendue au-dessus de la porte. Au bas de la place, la maison d’angle de la rue pavée servait à la fois d’épicerie et d’auberge: des pains de savon s’apercevaient derrière les vitres de l’imposte; une branche de genévrier se balançait au mur.
Comme l’église, toutes ces habitations restaient closes; elles contenaient sans doute des foyers flambants, des poêles chauds auprès desquels les gens pouvaient se rire de l’hostilité du dehors. L’hostilité du dehors, j’étais tout seul à en souffrir, avec mes trois cochons.
La grille qui clôturait le jardin du château s’ouvrit et livra passage à deux prêtres, lesquels s’inclinèrent profondément devant une dame encapuchonnée qui les avait accompagnés jusque-là. Ils passèrent tout à côté de moi, me jetèrent même un regard indifférent, et pénétrèrent dans la grande maison tapissée de reptiles noirs, qui, je le compris, devait être la leur.
Un moment après, ce fut la porte d’une des chaumières qui cria sur ses gonds. Une grande femme ébouriffée parut dans l’embrasure et jeta dans son jardinet l’eau d’une casserole. En dépit des observations de cette femme, un gamin de mon âge à peu près, profita de cet instant pour s’esquiver: il se dirigea vers le bassin de la place où il se mit à patiner. Après cinq ou six glissades, il alla cogner à la porte du cordonnier en criant par trois fois le nom d’André. Un autre gamin plus petit finit par apparaître, et tous les deux glissèrent un long moment de compagnie, tantôt debout et se suivant, tantôt accroupis et se tenant par la main. Mais la 43
grande femme ébouriffée, ayant de nouveau ouvert sa porte, leur enjoignit de rentrer, et cela d’un ton sévère qui les détermina à obéir sans retard. Je fus de nouveau seul sur la place.
De loin en loin, quelques cultivateurs passaient; ils s’en allaient marchant vite, ayant hâte de regagner leur logis. S’en allaient aussi quelques fermiers à cheval, emmitouflés dans leurs manteaux et leurs cache-nez. L’un d’eux, perché sur un gros cheval blanc, s’arrêta en m’apercevant:
– D’où donc es-tu, mon p’tit gas?
– De Meillers, m’sieu, fis-je en balbutiant, les dents claquantes.
– Tu n’es pas le petit Bertin, du Garibier?
– Si, m’sieu.
– Et ton père n’est pas encore venu te rejoindre?
– Non, m’sieu.
– Voilà qui est fort, par exemple!… Il se sera mis en noce, pardi!… Eh bien, mon garçon, je devais t’emmener; mais dans ces conditions, impossible… Tu ne peux pas laisser tes cochons. Donne-toi du mouvement, surtout, ne te laisse pas engourdir par le froid.
Après ces sentencieux conseils, le monsieur éperonna son cheval et disparut bientôt dans le brouillard. Je n’eus pas de peine à comprendre qu’il était M. Vernier, et je m’attristai profondément en songeant à ce qu’il m’avait dit au sujet de mon père:
– Voilà qui est fort, par exemple!… Il se sera mis en noce…
Cette chose, à laquelle je n’avais pas encore pensé, me semblait maintenant très vraisemblable. Mon père sortait bien rarement et, lorsqu’il allait à la messe à Meillers, il rentrait d’habitude tout de suite après. Mais les jours de foire, il était parfois moins sage. Il m’était arrivé de me coucher avant qu’il ne soit rentré. Les lendemains de ces jours-là, il paraissait malade et ennuyé et ma mère avait, surtout à son 44
égard, son air le plus brutal; elle le plaignait pourtant d’avoir la tête trop faible, pas assez d’énergie pour résister aux entraînements du hasard. Tous les anciens faits de ce genre me revinrent en mémoire et je ne doutais plus que son retard n’eût la cause supposée par M. Vernier.
Dès quatre heures, la nuit vint: elle tombait du grand ciel bas et noir; elle montait de la brume flottant au-dessus du sol, qui s’était épaissie soudain. Je tremblais de froid, de faim et de peur. N’ayant rien mangé de la journée que mon croûton dur et mes pommes, je me sentais défaillir; des grondements remuaient mes entrailles et des voiles sombres passaient devant mes yeux. J’étais aussi exténué de fatigue; le faible poids de mon corps pesait lourdement sur mes jambes molles. Des regrets me venaient de ne pas m’être plus tôt hasardé à partir seul, bien que le chemin ne me fût guère familier. Mais à présent que s’enténébrait la campagne, j’aurais préféré geler sur place que de me mettre en route. Les cochons, comme moi fatigués, dormaient au fond du fossé; j’en profitai pour m’asseoir auprès d’eux, refoulant mon chagrin.
Un domestique à face rasée sortit du château avec un panier vide, suivit à grands pas la ligne des arbres de la place et, par la rue pavée, disparut vers la ville; il en revint un moment après, le panier lourd de provisions, et portant sous le bras un pain long à croûte dorée pour lequel j’eus un regard d’envie.
Cinq heures: c’était la nuit tout à fait. Je pus à peine distinguer une voiture de bohémiens s’éloignant de la ville par le chemin de chez nous. Deux hommes marchaient à côté du cheval qu’ils frappaient à grands coups de bâton. Derrière venaient trois adolescents de taille diverse, dont les loques dépenaillées pendaient, et qui discutaient fort en une langue inconnue. Et de l’intérieur du véhicule venaient des lamentations, des cris d’enfants battus, des voix de mégères 45
qui se fâchaient. Ces gens-là n’avaient pas meilleure réputation qu’à présent; j’avais entendu dire qu’ils ne vivaient que de rapines et qu’ils volaient des enfants pour les torturer, en faire des mendigots exciteurs de pitié. Mon sang se glaça davantage et mon cœur se mit à battre plus que de raison. Mais les bohémiens passèrent sans me voir.
Ils ne me virent pas non plus, les deux couples d’amoureux qui défilèrent peu après. Ils s’en venaient sans doute de danser dans quelque auberge. Les filles avaient mis leurs capes de travers en leur grande hâte de partir, vu l’heure tardive; les garçons les serraient par la taille en une étreinte amoureuse que le froid rendait bien excusable.
Le sacristain avait sonné l’angélus du soir. Le presbytère, les chaumières avaient clos leurs volets et ne laissaient entrevoir que de minces filets de lumière. Il gelait ferme; la brume se dissipait en partie, et c’était maintenant comme un vague crépuscule qui faisait paraître bizarres tous les objets environnants. Je souffrais moins; mon estomac s’était tu; mais je devenais faible de plus en plus; des voiles sombres brouillaient mes yeux plus fréquemment, et dans mes oreilles tintaient des sons de cloches, comme si l’angélus eût sonné sans fin. Les cochons s’étaient éveillés et me donnaient à présent bien du mal à garder. Mais, en dépit de l’énergie qu’il me fallait dépenser pour les faire rester en place, le froid me gagnait les os.
Du côté de la ville, une grande clameur s’éleva… J’eus encore une peur atroce quand je vis apparaître, en un groupe affairé, les individus qui criaient ainsi. J’étais à ce moment en dehors de la place, à une petite distance sur le chemin de chez nous. Au carrefour, ils s’arrêtèrent et se séparèrent, après s’être fait des adieux bruyants: les uns prirent le chemin d’Autry, les autres vinrent de mon côté. J’eus un instant la pensée que mon père était peut-être de ceux-là. Mais quand ils 46
furent plus près, je vis qu’ils étaient tous des jeunes gens. Ils étaient six. L’un, très grand, marchait en tête, faisant des moulinets avec son bâton; bras dessus, bras dessous, trois autres suivaient, titubant beaucoup; à une dizaine de mètres, venaient les deux derniers qui s’étaient attardés à allumer leurs pipes. Celui d’en avant chantait d’une voix forte, brusque et saccadée, un refrain d’ivrogne:
A boire, à boire, à boire,
Nous quitt’rons-nous sans boire?
A cette interrogation, les trois du milieu répondirent par un «non» formidable. Et tous reprirent, chacun sur un ton différent, avec des gestes drôles:
Les gas d’ Bourbon sont pas si fous
De se quitter sans boire un coup!
Ce mot «coup» dégénérait en un «ououou» prolongé qui battait son plein quand ils passèrent auprès de moi. J’étais dans le fossé, adossé au tronc d’un petit chêne, à côté des cochons rendormis: les garçons ne soupçonnèrent pas ma présence.
A ce moment, une odeur de cuisine m’arriva du château, une délicieuse odeur de viande en train de cuire dans le beurre grésillant. Cela réveilla les facultés de mon estomac vide. J’eus envie de franchir le mur, de crier, de hurler ma misère et ma faim, de demander une petite part de cette cuisine qui sentait si bon. Pour échapper à la tentation, je me rapprochai du presbytère. Mais là aussi, je perçus un bruit de cuillers et un parfum de soupe qui, pour être moins pénétrant que celui du château, n’en était pas moins suave. Je compris 47
que partout dans les maisons chaudes, on faisait le repas du soir. Les bourgeois du château avaient la viande et le bon pain doré. Le curé et ses vicaires mangeaient la soupe au parfum suave et d’autres bonnes choses. Et dans toutes les chaumières, on mangeait aussi de la soupe qui ne sentait rien, mais qui était douce à l’estomac et qui remplissait le ventre.
Seul restait sur le chemin, sous le givre et le gel, un petit paysan attifé d’un châle gris et qui gardait trois cochons rebutés; et ce petit paysan était là depuis cinq heures; et ce petit paysan n’avait mangé dans toute la journée qu’un morceau de pain et trois pommes: ce petit paysan, c’était moi! Ils m’avaient tous vu, ceux du château et ceux du presbytère, et les ménagères des chaumières, et leurs petits qui étaient de mon âge; ils m’avaient tous vu, mais pas un n’avait daigné me faire l’aumône d’une parole de sympathie, pas un n’avait songé que je pouvais souffrir, pas un n’avait la pensée de venir voir si j’étais encore là dans la nuit.
Sept heures sonnèrent à la Sainte-Chapelle; je comptai tristement les coups de marteau frappant l’airain qui, dans le silence de cette place déserte, de ce nocturne cadre d’hiver, me semblèrent lugubres comme un glas. Je tombai, à partir de ce moment, dans une sorte de demi-sommeil, dans le terrible état léthargique de ceux qui meurent de froid. Je m’étais adossé de nouveau au tronc de l’arbre, dans le fossé, et mes yeux étaient clos à demi. Je vis pourtant se lever les cochons et j’eus la force de les suivre encore, machinalement. Mais je n’avais presque plus de sensations ni de pensées. Et cependant quelques souvenirs hantaient mon cerveau quasi mort: le Garibier, la Breure, la forêt, ma grand’mère, ma mère, mes frères et mes sœurs, le chien Médor même, ces champs, cette maison; ces êtres qui avaient tenu une place dans ma vie d’enfant, et qu’il me semblait avoir quittés depuis bien 49
longtemps, y défilaient en images imprécises. Cela ne me donnait ni regret, ni attendrissement; cela tenait plutôt du rêve. Je n’étais d’ailleurs pas bien certain d’avoir vécu cette vie passée; j’avais en tout cas la conviction que je ne la vivrais plus. Je me sentais mourir, et la volonté me manquait pour résister à l’engourdissement final.
Il était près de neuf heures quand je fus tiré de ma torpeur par un bruit de pas qu’il me sembla reconnaître. Je me frottai les yeux: je vis mon père qui arrivait. Il toussait, crachait, marchait un peu de travers; mais enfin, c’était lui! J’oubliai d’un coup le chagrin, les terreurs, les souffrances, tout le long martyre de cette journée, dans le grand bonheur de le retrouver. Exultant de joie, j’allai me jeter dans ses bras. Lui, tout d’abord interdit, dans l’habituel état d’hébétement qui suit l’orgie, parut étonné de ma présence ici. Enfin le souvenir lui revint: il me pressa dans ses bras en un débordant enthousiasme d’amour paternel, et m’appela son «pauvre petit ami». Les gens qui ont bu s’exagèrent toujours leurs impressions. Mon père pleura de m’avoir laissé seul toute la journée!
Il avait dans sa poche un croûton de pain, reste de son déjeuner d’auberge, un morceau de sucre, dernier vestige du café qui avait suivi le déjeuner: je croquai ces débris qui me donnèrent quelques forces. Il voulut absolument aller m’acheter d’autres provisions à l’épicerie-auberge du bas de la place; mais je refusai.
Maintenant que je l’avais retrouvé, lui, mon protecteur et mon guide, je ne craignais plus rien; je me sentais la force de marcher jusque chez nous sans manger autre chose, et je me cramponnais à sa main en un engourdissement voulu, pour l’empêcher de s’éloigner.
Les cochons circulaient dans le chemin, paraissant, eux 50
aussi, à demi anesthésiés. Ils n’avaient, à coup sûr, pas voulu se sauver, car je n’avais pas dû faire jusqu’au bout, même inconsciemment, mon office de gardien.
Le retour fut long, silencieux, pénible. Mes yeux se fermaient malgré moi, et mon père, dont je ne lâchais pas la main, me traînait presque. De plus, il avait à fouailler toujours les cochons qui lambinaient. A un moment donné, malade, il dut s’arrêter, s’accoter contre un mur de pierres sèches, le front dans la main, exhalant une écœurante senteur de vin; des hoquets de plus en plus rapprochés le secouèrent; il souffrait tellement que son visage était décomposé; il finit enfin par vomir et, soulagé, me reprit la main, et put repartir.
Il était onze heures passées quand nous fûmes rendus. J’entrai de suite à la maison, laissant mon père s’occuper seul d’enfermer les cochons et de leur donner à manger. Au coin de l’âtre où s’éteignaient les dernières braises, ma mère veillait en tricotant. Toute la soirée, elle avait prêté l’oreille aux bruits du dehors, comptant toujours nous voir arriver, sentant grandir son inquiétude à mesure qu’avançait l’heure. Elle me demanda pourquoi nous nous étions tant attardés. Et quand je lui eus fait le récit de la journée, elle se prit à me plaindre, à me prodiguer des caresses, en même temps qu’elle foudroyait de son plus mauvais regard mon père qui venait d’entrer; puis elle sembla ignorer qu’il fût là, ne lui prêta aucune attention. Lui ne dit pas un mot non plus, il se coucha immédiatement. Je mangeai un reste de soupe, un œuf cuit sous la cendre. Ce régal me fit du bien; mais, tout de même, je ne pus guère dormir. Il me fallut plus d’une semaine pour me remettre de mes fatigues et du rhume qui fut la conséquence de ma trop longue faction. Mais il fallut à mon père et à ma mère bien plus de temps encore pour revenir à leurs relations normales.
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VI. _ Le Catéchisme.
Vint le moment où je dus aller au catéchisme: ce fut mon premier contact avec la société. La société, pour la circonstance, était représentée par un vieux curé à la mine rose et aux cheveux blancs, et par cinq gamins, dont quatre étaient, pour le moins, aussi sauvages que moi. Seul, Jules Vassenat, le fils du buraliste-aubergiste, était moins emprunté parce qu’il allait apprendre à lire à Noyant où il y avait une école. Elles étaient loin les unes des autres à ce moment, les écoles. Et les quasi-bourgeois seuls pouvaient y envoyer leurs enfants, car les annuités étaient chères.
Le catéchisme des garçons se faisait à huit heures du matin. Comme il y avait une bonne lieue du Garibier au village, il me fallait partir de chez nous, l’hiver, avant qu’il fasse jour. Par les temps de gel je m’en tirais bien, sauf qu’il m’arrivait souvent de buter et même de tomber: car les chemins étaient cahoteux à l’excès. Mais par les temps humides, je m’enlisais dans la boue gluante; elle pénétrait dans mes sabots et crottait mes chausses de laine, si bien que j’étais très mal à l’aise à l’église pendant le cours des séances. De plus, le curé se fâchait quand j’arrivais avec des sabots trop sales. (A vrai dire, il ne ménageait pas davantage mes camarades, lesquels n’étaient guère plus favorisés que moi sous le rapport des chemins.) Il était d’un caractère très emporté. Quand 52
nous répondions mal à ses questions, et aussi quand nous chuchotions et riions, il s’emballait tout à fait:
– Sac à papier! jurait-il. Voleur de grain!
Et il nous donnait sur la tête de grands coups du plat de son livre. Mais ses colères ne duraient pas longtemps; il en était vite arrivé à nous dire des goguenettes et à rire avec nous. Il avait d’ailleurs des attentions délicates qui rachetaient largement ses sévérités passagères. C’est ainsi qu’à l’occasion d’un mariage, il nous partagea la brioche bénite que les jeunes époux lui avaient offerte; il nous distribua des dragées au lendemain d’un baptême; et, le 31 décembre, il nous donna une orange à chacun, en nous priant de ne pas aller l’embêter le lendemain pour la bonne année. Au demeurant, c’était un brave homme, familier avec tout le monde, jovial et sans malice; il avait son franc-parler, même avec les riches; la puissance de l’argent le laissait froid; ce n’était pas un lèche-pieds comme j’en ai tant vu depuis.
Je ne pouvais guère rentrer du catéchisme avant dix heures, mais j’arrivais souvent plus tard. Je m’étais lié avec un de mes camarades, Jean Boulois, du Parizet, qui s’en venait un bout de chemin avec moi et il nous arrivait de faire de bonnes parties.
Nous passions sur la chaussée d’un étang très vaste, juste à côté du moulin, et nous nous arrêtions chaque fois pour voir tourner la grande roue motrice, pour entendre le grincement des meules et le tic tac du mécanisme. Nous trouvions amusant aussi de voir partir les garçons avec leurs gros chevaux portant à dos la farine des clients; ils ramenaient de même le grain à moudre. Les carrioles d’à présent étaient inconnues, en raison de l’absence de routes.
Jean Boulois, qui était ingénieux, avait toujours à me proposer des distractions nouvelles. Il m’entraîna le long d’un ruisseau où croissaient des plantes à grains rouges, 53
lesquels grains nous servirent à faire des colliers. Il m’apprit à faire des pétards de sureau et des marlassières pour prendre les oiseaux en temps de neige. Nous cherchâmes des prunelles qui, gelées, sont mangeables. Ainsi, nos trajets de retour duraient longtemps: je finis par ne plus arriver qu’à onze heures au lieu de dix. Aux gronderies de la maman j’objectais que le curé nous gardait de plus en plus tard; elle concluait:
– Allons, mange vite la soupe; tes cochons s’impatientent à l’étable; il y a deux heures qu’ils devraient être aux champs.
Je repartais alors dans la Breure ou dans quelque jachère pour une bien longue séance de garde; la solitude me pesait plus qu’avant.
Un jour, je commis l’imprudence de ne rentrer qu’à midi, cela donna l’éveil à ma mère. Le dimanche suivant, elle s’en fut trouver le curé qui lui dit que nous étions toujours libres à neuf heures. Naturellement, elle me tança d’importance et il me devint impossible de continuer à lambiner: si je n’étais pas rentré à dix heures et quart, dernière limite, j’étais sûr d’avoir les oreilles tirées.
En mai 1835, après ma deuxième année de catéchisme, le bon curé blanc me fit faire mes Pâques. Etant camarade avec mon ami Boulois, j’allai après la messe, avec mon père, ma mère et mon parrain, déjeuner au Parizet. Ça passait pour être une bonne maison et, en effet, le repas était copieux: il y avait une soupe au jambon, du lapin, du poulet, il y avait de la miche de froment toute fraîche, de la galette et de la brioche; il y avait du vin (j’en bus bien un verre entier) et du café, boisson que je ne connaissais pas encore. J’abusai peut-être un peu de toutes ces bonnes choses, toujours est-il que je fus indisposé à la cérémonie du soir.
J’ai pu me convaincre, depuis, qu’il est de règle dans la vie qu’au plaisir succède l’ennui… L’ennui est la rançon de la joie.
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VII. _ Double noce à la ferme.
J’eus l’occasion de faire encore un festin peu de temps après: mes deux frères se marièrent au mois de novembre de cette même année.
Mon frère Baptiste, l’aîné, qui était mon parrain, touchait à ses vingt-cinq ans. Le Louis en avait vingt-deux. Pour les sauver du service, mon père les avait assurés à un marchand d’hommes avant le tirage au sort.
Le service militaire, qui avait alors une durée de huit ans, semblait une calamité sans nom. Ma mère disait souvent, en parlant de mes frères, qu’elle préférerait les voir mourir que partir soldats. Cette crainte exagérée s’expliquait par plusieurs raisons. D’abord, le nombre des appelés était restreint, et, parmi ces victimes du hasard, tous ceux qui n’étaient pas sans ressources se faisaient remplacer. Puis les partants n’avaient pas la perspective de venir en permission chaque année. Ils gagnaient à pied leur garnison lointaine et ne reparaissaient généralement qu’à l’expiration de leur congé. (Les chemins de fer n’existant pas encore, les voyages étaient très coûteux et possibles seulement aux riches.) Enfin, tout le monde restant sédentaire, on n’avait pas la moindre notion de l’extérieur. Hors de la commune et du canton, au delà des distances connues, c’étaient des pays mystérieux qu’on s’imaginait dangereux et peuplés de barbares. Sans compter que le souvenir persistait des grandes guerres de l’Empire pendant lesquelles tant d’hommes étaient morts. Voilà pourquoi la 55
conscription était pour les parents, dix ans d’avance, un sujet de transes continuelles.
En s’assurant avant le tirage, ça coûtait cinq cents francs à peu près, alors que si l’on s’exposait à être pris, on ne s’en tirait pas, le cas échéant, à moins de mille ou onze cents francs. Ma mère avait donc accumulé patiemment gros sous et petites pièces dans le tiroir intérieur de son armoire. A force d’économie, rognant sur le sel, sur le beurre et sur tout, elle était arrivée à rassembler les cinq cents francs nécessaires à l’assurance préalable, pour l’époque du tirage au sort de chacun des aînés. Elle avait été bien fière de ce résultat qui lui donnait la certitude de les conserver auprès d’elle.
Mes frères épousaient les deux sœurs, les filles de Cognet, du Rondet. Le Louis ne s’était décidé qu’au dernier moment à demander la Claudine Cognet, car il avait plus près de chez nous, une petite bonne amie avec laquelle il voulait bien se marier. Mais ma mère lui avait fait entendre qu’étant sans doute appelé à vivre toujours avec son frère, il valait bien mieux qu’ils aient les deux sœurs pour femmes, que ce serait dans leur maison une garantie de concorde. Et comme elle avait sur lui beaucoup d’ascendant, il finit par se ranger à son avis.
Comme j’étais trop jeune pour servir de garçon, on me fit rester à la maison le jour de la noce avec ma grand’mère et la Marinette. J’allai même garder les cochons comme de coutume, mais les ramenai de bonne heure sachant bien que, dans le remue-ménage général, on ne s’en apercevrait pas. Le dîner se préparait sous la direction d’une cuisinière de Bourbon qu’aidaient ma mère, rentrée sitôt la fin de la cérémonie, la mère Simon, de Suippière, et la servante de la Bourdrie. Tout était sens dessus dessous. On avait monté les lits au grenier. Une grande table, faite avec des planches 56
posées sur des tréteaux, coupait en deux, diagonalement, la pièce. Une hécatombe de volailles avait eu lieu la veille: j’en avais compté jusqu’à vingt, oies, canards et poulets, étalant sur un banc leur nudité saignante. D’autre part, le boucher de Bourbon avait amené dans sa voiture une provision de viande. Quand je revins des champs, tout cela mijotait dans la chambre à four. Je me régalai avec des abatis de volaille et de la brioche appétissante fleurant le beurre frais.
Ceux de la noce arrivèrent comme il faisait nuit. Ils avaient passé la journée au bourg, chez Vassenat l’aubergiste, où un grand bal avait eu lieu. Car, la noce étant conséquente, il y avait deux musiciens: un vieux maigre qui manœuvrait avec conviction le tourniquet d’une vielle, un joufflu au nez cassé qui jouait de la musette. Le déjeuner du matin s’était fait hâtivement et de bonne heure au Rondet, avant le départ pour Meillers. Tout le monde avait grand’faim le soir, et le dîner commença presque aussitôt.
La grande table se trouvant être insuffisante, on installa sur une petite table spéciale, au coin de la cheminée, les gamins dont j’étais. Il y avait les deux plus jeunes de l’oncle Toinot, trois ou quatre petits de la parenté de mes belles-sœurs et enfin des voisins: les deux gas de Suippière, le Claude, et la Thérèse de la Bourdrie. J’étais placé à côté de la Thérèse et j’admirais ses joues fraîches et les quelques mèches de ses cheveux blonds que n’emprisonnait pas son bonnet d’indienne. Je ne lui parlais guère, toutefois, car je continuais d’être peu hardi d’ordinaire, et cet envahissement d’étrangers m’intimidait plus encore. Mes compagnons de table n’étaient d’ailleurs pas plus loquaces que moi. Mais si nous restions quasi silencieux, nous n’en faisions pas moins honneur aux plats. Ma mère vint s’installer avec nous et s’occupa de nous surveiller, de nous servir, ce en quoi elle eut bien raison, car, sans elle, nous nous serions certainement trop bourrés.
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A la grande table, par contre, les conversations allaient s’animant. Tout le monde parlait fort. Mais plus fort que tous s’exprimait l’oncle Toinot qui faisait son récit habituel de la guerre de Russie. Il plaça un épisode dramatique qu’il ne servait que dans les grandes occasions, il s’agissait d’un Russe qu’il avait tué:
– C’était l’avant-veille de la Bérézina, un jour qu’il 58
faisait rudement froid, sacré bon sang! J’étais en reconnaissance avec ma compagnie, sur les flancs de la colonne, au delà d’une légère ondulation qui se détachait en relief dans l’immense paysage plat. Et voilà qu’au moment où on ne s’attendait à rien, les Cosaques se mirent à nous canarder à faible portée. Avant que nous ayons eu le temps de nous mettre en état de défense, ils avaient tué ou blessé la bonne moitié de notre petite troupe; puis, nous voyant démoralisés, ils se précipitèrent sur nous avec des cris sauvages: étant nombreux, ils voulaient nous cerner. Alors, nous leur fîmes voir que nous étions des Français; nous nous défendîmes à la baïonnette avec une telle vigueur qu’ils ne purent réussir à nous entourer. Le chef russe avait une sale tête; j’aurais bien voulu lui mettre les tripes au vent. Mais comme je l’approchais, un furtif coup d’œil à gauche me permit de voir un grand diable en train de prendre ses mesures pour m’assommer d’un coup de crosse. Je n’eus que le temps d’éviter le choc en faisant un saut de côté. Et, avant que le Cosaque ait pu se reconnaître, je lui fichai un coup de tête dans le ventre, puis un croc-en-jambe qui le fit s’étendre dans la neige, puis, prestement, j’amenai la pointe de ma baïonnette en vue de sa poitrine… Alors le malheureux me fixa de ses deux grands yeux blancs pleins d’épouvante et de supplication :
«– Francis bono!… Francis bono!…» disait-il.
« Je compris que ça signifiait: «Bon Français» et qu’il me suppliait de ne pas le tuer. Mais je n’étais guère d’humeur à montrer de l’indulgence: il y avait huit jours qu’on ne mangeait rien que de rares morceaux de cheval mort, tout crus.
« – Oh! ça, mon vieux cochon, tu peux te fouiller!… Tu ne m’aurais pas ménagé, toi, si je ne t’avais pas vu à temps; tu as voulu me tuer: je te tue…»
«Je ne lui fis pas tout ce discours, vous pensez bien. Mais ces choses-là me passèrent par la tête en l’espace d’un éclair. 59
Je lui fourrai ma baïonnette dans le ventre avec une telle force qu’elle le perça de part en part…»
Un petit frisson d’horreur passa autour de la tablée, un instant silencieuse. Tous les regards se portèrent sur cet homme qui avait tué un homme. Lui jouissait de son triomphe. Il but deux verres de vin et, pour continuer d’attirer l’attention, se mit à chanter des chansons de l’armée, très croustillantes, qui émoustillèrent tout le monde. Ma grand’mère lui dit que ce n’était pas convenable de chanter cela à cause des enfants, Il est vrai qu’à la petite table, nous étions tout oreilles et que plus d’un couplet nous intriguait fort.
La porte extérieure s’ouvrit sous une poussée brusque. Une dizaine d’individus bizarrement attifés entrèrent à la file et se mirent à crier, à sauter, à faire des contorsions et des grimaces. Presque tous étaient habillés en femmes ou bien en costumes hétéroclites, partie hommes et partie femmes. Ils avaient d’énormes nez postiches dans des figures enfarinées. Quelques-uns, avec du noir de charbon, s’étaient fait des moustaches et des rayures par tout le visage. Cinquante bouches poussèrent le même cri:
– Les masques!… Les masques!…
C’était la coutume de cette époque: à tous les dîners de noce, les jeunes gens du voisinage se présentaient ainsi déguisés, sous le prétexte d’amuser les invités.
Ils continuaient à faire les fous, embrassant les filles qu’ils blanchissaient de farine et noircissaient de charbon. On leur offrit du vin et de la brioche. Ils burent et mangèrent, puis se mirent à danser dans l’étroit espace libre: ils dansaient avec des entrechats formidables qui soulevaient leurs jupes, et ils poussaient des hurlements de bêtes.
Mais les convives commençaient de s’ennuyer à table; les faits et gestes des masques leur donnaient envie de prendre de l’exercice, de se dégourdir les jambes. Tout le monde se 60
leva; mon père alluma la lanterne et, à travers la cour boueuse, on le suivit jusqu’à la grange sur l’aire de laquelle un bal s’organisa. Dans un coin, avec des bottes de paille, une estrade rudimentaire fut édifiée sur laquelle prirent place le vieux maigre avec sa vielle et le joufflu, au nez cassé, avec sa musette. La lanterne fut accrochée au milieu, très haut, à un bâton piqué d’un côté dans le foin du fenil et de l’autre dans un tas de blé non battu. Elle donnait une faible clarté blafarde et, dans la demi-obscurité, les danseurs avaient l’air de spectres. Mais cela leur importait peu: masques et convives tournaient à qui mieux mieux ou bien s’agitaient en cadence dans les multiples figures de la bourrée. Adossés au tas de gerbes, les vieux regardaient en causant et, parfois même, faisaient «la leur». Nous, les gamins, nous courions à travers les danseurs, nous poursuivant et nous chamaillant. A un moment où nous étions sages, mon parrain et sa femme nous taquinèrent:
– Il faut danser, les petits: c’est une bonne occasion pour apprendre.
Et comme nous baissions tous la tête en rougissant, mon parrain reprit:
– Allons, Tiennon, attrape la Thérèse et fais la tourner…
Il y mit de l’insistance et, malgré notre confusion, il nous fallut partir. La tête nous vira bien un peu; nous nous cognions aux grands qui nous rejetaient à droite et à gauche; mais nous allâmes jusqu’au bout quand même et, quand ce fut fini, voyant les autres embrasser leurs danseuses, je mis deux gros baisers sur les joues roses de la Thérèse, ce dont mon parrain qui nous observait, me taquina fort. Mais ce premier essai m’ayant donné de l’audace, je me mêlai ensuite à presque toutes les danses.
La lanterne, épuisée de combustible, s’éteignit soudain. Dans la grange enténébrée, ce furent des cris d’effroi et de 61
gaîté, des bousculades et des rires. D’ironiques exclamations passaient:
– Baptiste, gare ta femme!
– Louis, je te vole la Claudine!
– Pauvres jeunes mariés, où en sont-ils?
Il y avait des étreintes dans les coins; on entendait des chuchotements, des bruits d’embrassades; il y eut des baisers anonymes, pris audacieusement, qui firent se fâcher les filles.
Mon parrain m’ordonna d’aller à la maison chercher de la lumière. J’y trouvai les vieux qui, depuis un moment, avaient quitté le bal. Ils étaient attablés de nouveau en train de boire, de chanter et de s’empiffrer de gros morceaux de volaille rôtie. L’oncle Toinot, tout à fait ivre, dormait sur la table.
Quand l’aire fut éclairée à nouveau, les danses reprirent et le bal ne se termina qu’à deux heures du matin. Seulement les jeunes mariés s’en étaient allés plus tôt: en catamini ils avaient gagné dans la nuit Suippière où ils devaient coucher. Quelques-uns des invités reçurent aussi l’hospitalité chez les voisins. Les autres couchèrent chez nous: les femmes et les enfants au grenier, où chacun des lits avait été dédoublé par les soins de ma mère, les hommes au fenil, où on avait disposé à leur intention de vieilles couvertures et de vieux sacs.
Les jeunes garçons ne se couchèrent pas. Quan ils eurent bu et mangé à satiété, ils se répandirent dans la cour et firent mille sottises. Ils démontèrent complètement l’araire et bousculèrent le char à bœufs dans l’abreuvoir; ils enlevèrent des jougs les liens de cuir et s’en servirent pour suspendre au sommet d’un poirier des bêches, des pioches, des marres, tous les outils qu’ils trouvèrent; ils y suspendirent aussi la brouette sur laquelle ils avaient préalablement lié Médor; le pauvre chien poussa des plaintes déchirantes qui réveillèrent les dormeurs, et mon père fut obligé de l’aller délivrer; il eut mille peines à y parvenir. Pendant ce temps, les autres continuaient 62
leurs exploits, mettaient sur le chemin des mariés de grands bâtons fourchus, dont je ne compris pas à ce moment le sens. Ce fut ainsi qu’ils s’occupèrent jusqu’au jour.
Le cortège se reforma vers neuf heures pour aller chercher les mariés, et il y eut de beaux rires à leurs dépens quand on passa à proximité des emblèmes. Mais je ne vis pas cela, car il m’avait fallu aller garder les cochons comme si de rien n’était. Quand je revins, le déjeuner s’achevait dans une gaîté un peu factice. La fatigue se lisait sur les figures tirées aux gros yeux somnolents. Il y eut encore une petite séance de bal dans la grange, puis ce fut, dans des embrassades sans fin, le départ des invités…
Il fallut travailler plusieurs jours ensuite pour remettre toutes choses en place.
VIII. _ Initiation au métier.
Après ce double mariage, il se trouva que notre ménage fut très fort surtout en femmes. Ma grand’mère, ma mère, la Catherine, mes deux belles-sœurs, cela faisait cinq femmes, toutes capables de travailler. Il y avait en plus ma petite sœur Marinette qui touchait à ses dix ans: mais la pauvre gamine était innocente. Elle s’était élevée chétive et malingre. Elle avait été très longue à se développer physiquement, n’avait marché qu’à deux ans, parlé qu’à trois, et encore lui restait-il un zézaiement qui lui faisait déformer beaucoup la plupart des mots, la rendait inapte à 63
se faire comprendre des étrangers. On mettait cela sur le compte d’une mauvaise fièvre qu’elle avait eue étant toute petite, ou plutôt sur les convulsions provoquées par cette fièvre. Mais ces tares de l’organisme n’étaient rien en comparaison de celles du cerveau où nulle idée ne se faisait jour. La pauvrette avait de la peine à saisir les moindres choses. Sa physionomie restait fermée. Ses yeux étrangement fixes ne décelaient nulle lueur d’intelligence. Elle ne répondait que par monosyllabes et ne tenait guère de conversation qu’avec Médor et les chats avec lesquels elle se plaisait à jouer. Les reproches la laissaient indifférente, les événements les plus graves ne l’émeuvaient point, mais elle riait parfois sans motif, longuement. Sa compréhension était, à dix ans, et devait rester toujours celle d’un enfant en bas âge.
A dater de ce moment, bien que restant porcher en titre, je commençai à me familiariser avec toutes les besognes. J’étais employé comme toucheur de bœufs – boiron comme on disait alors – surtout pendant le dernier mois d’hiver et les deux premiers mois de printemps. C’était l’époque où l’on mettait l’araire dans les jachères à ensemencer l’automne d’après, et, pour cette opération il fallait les quatre bœufs au même attelage.
Nous venions à neuf heures, après le pansage du matin, mon parrain et moi, et nous restions jusqu’à trois ou quatre heures de l’après-midi. J’amenais les cochons qui s’occupaient à suivre le sillon ouvert pour manger les vers déterrés et restaient à peu près sages. Une longue gaule aiguillonnée me servait à diriger les bœufs qui s’appelaient Noiraud, Rougeaud, Blanchon et Mouton. Les deux premiers étaient de cette race d’Auvergne dont j’ai déjà parlé: il y en avait un couple au moins dans chaque ferme; car on prétendait que les bœufs 64
blancs du pays n’étaient pas assez robustes pour faire tout le travail. Ils allaient bien, ayant l’expérience de l’âge. Mais les deux blancs, jeunes encore, avaient besoin d’être surveillés sans relâche. Je me fatiguais beaucoup à marcher sur la terre remuée, à cause surtout des petits cailloux qui pénétraient dans mes sabots et me faisaient mal aux pieds. Quand j’étais trop ennuyé de toucher, je demandais à mon parrain de me laisser un peu tenir le manche de l’araire, et il y consentait quelquefois. Ça me remuait fortement, mais ça m’intéressait.
Néanmoins, malgré toute ma bonne volonté, le manque d’habitude et le manque de force ou bien un faux mouvement des bœufs, faisaient que je laissais quelquefois dévier l’outil. Alors mon parrain se fâchait: car il était assez emporté et très pointilleux sous le rapport du travail. Pourtant, la chose lui arrivait bien, à lui aussi, quand il tenait le manche, mais il prétendait que c’était ma faute parce que je conduisais mal les bœufs, et souvent il me giflait… Je compris à ce moment pourquoi, avec les meilleures raisons du monde, les faibles se trouvent avoir tort et combien il est triste de travailler sous la direction des autres.
Je comptais souvent le nombre des sillons labourés au cours de l’attelée et je supputais approximativement, par comparaison au travail des jours précédents, à quel moment il serait temps de partir. Quand il approchait d’être l’heure, je ralentissais ostensiblement en arrivant à la haie dans laquelle s’ouvrait la barrière d’accès, et j’épiais à la dérobée la physionomie de mon parrain, comptant qu’il donnerait le signal attendu. Mais il restait muet, impénétrable, et je devais retourner les bœufs, faire un long tour encore, au bout duquel m’attendait souvent une nouvelle déception plus profonde de toute la croissance de mon espoir. D’ailleurs, la plupart du temps, mon parrain attendait pour partir qu’on appelât de la 65
maison: car il n’avait pas de montre et, par les temps sans soleil, rien ne pouvait le régler que la quantité de travail accompli ou le degré de faim qu’accusait son estomac. A cause de l’éloignement des villages, nous entendions même rarement la sonnerie de l’angélus de midi qui aurait pu nous donner une vague indication, arrivant juste au milieu de la tâche quotidienne.
Quand il faisait beau, les séances se passaient avec un minimum d’ennui; mais par les mauvais jours, vraiment ça n’en finissait plus. Il me souvient d’un mois de mars où nous labourions dans le champ des châtaigniers, le plus éloigné de nos champs. Il faisait toujours un grand vent de Souvigny, c’est-à-dire du plein nord, avec des averses froides, des giboulées de grésil et de la neige quelquefois. Cela traversait mes vêtements, m’enveloppait d’un suaire glacé et mes mains étaient d’un rouge pourpre tavelé de taches violettes. Un jour que les averses nous douchaient plus que de raison, j’eus des frissons qui n’étaient pas uniquement des frissons de froid. J’avais le front brûlant, les dents claquantes et l’estomac lourd. Je bâillais et, bien qu’il fût tard, je n’avais pas faim. Je dis à mon parrain que j’étais malade et que je voulais m’en aller. Mais il se fâcha, me traita de «grand feignant», m’obligea à continuer. A la dernière extrémité pourtant, une averse trop brusque nous ayant fait réfugier dans le creux d’un chêne, il se donna la peine de m’examiner; il constata que j’étais soudain très pâle et soudain très rouge, comprit que j’avais un accès de fièvre et consentit au départ. Mes jambes flageolaient, molles et fatiguées: j’eus de la peine à gagner la maison. On me fit tout de suite coucher, on me couvrit bien, et, le lendemain, à la suite d’une bonne suée, j’eus par tout le corps une éruption de petits boutons rouges.
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Cela me tint sédentaire pendant une quinzaine. Quand je pus repartir dans les champs, la rougeole passée, avril rayonnait. Il y avait du soleil, de la verdure et des oiseaux. Les haies se paraient de jeunes feuilles et les cerisiers étalaient leur floraison blanche. La nature en joie semblait fêter ma guérison. Je trouvais du bonheur à circuler, à vivre.
L’hiver d’après mes quinze ans, ayant cessé tout à fait de garder les cochons, je dus agir en homme. On me mit à battre au fléau et à participer au nettoyage des étables.
Les années d’avant, quand j’allais aux champs dans la neige, j’enviais ceux qui restaient à la grange pour battre. Mais quand je dus le faire à mon tour, il me fallut convenir que ce n’était pas tout rose non plus, que, si l’on conservait les pieds secs, on se fatiguait joliment les bras et qu’on avalait par trop de poussière. Il faut noter que le battage n’était pas une petite affaire à cette époque où tout s’écossait au fléau. Cela durait depuis la Toussaint jusqu’au carnaval et même jusqu’à la mi-carême, sans interruption presque, sauf quelques journées chaque mois, quand la lune était bonne, pour tailler les haies et ébrancher les arbres. Dans la journée, on battait seulement entre les deux pansages; mais on se reprenait à la veillée. L’année de mon début se trouvant être une année d’abondante récolte, nous battions chaque soir jusqu’à dix heures à la lueur d’une lanterne. Je ne connais pas de besogne qui, plus que celle-ci, soit énervante, porte à la révolte. Manœuvrer le fléau constamment, du même train régulier, pour conserver l’harmonie obligée de la cadence, ne pouvoir un instant s’arrêter, ne pouvoir même disposer d’une de ses mains pour se moucher, pour enlever le grain de poussière qui vous fait démanger le cou: quand on est encore malhabile et non habitué à l’effort soutenu, c’est à devenir enragé! Je n’étais content que les jours où l’on vannait, quand je 67
voyais le gros tas de mélange gris diminuer peu à peu, passer en entier dans le tarare, et que je plongeais mes mains avec délices dans le grain propre…
Les séances de nettoyage des étables, le samedi matin, étaient bien dures aussi. C’est avec le Louis que j’effectuais ce travail. Nous avions une grosse civière de chêne que je trouvais déjà lourde sans qu’elle fût chargée. Munis chacun d’un bigot, nous piquions violemment dans la couche épaisse de fumier chaud et nous entassions sur la civière des bigochées monstres.
Le Louis excitait ma vanité:
– Nous en mettons encore un peu, hein? Tu porteras bien, c’est là que nous allons voir si tu es un homme.
Comme je tenais à me montrer homme, je consentais à laisser grossir le chargement tant et si bien qu’après, lorsqu’il me fallait soulever ce fardeau trop lourd, quelque chose me craquait dans les reins. Au début, néanmoins, je parvenais à m’en tirer; mais au bout d’un moment, je suffoquais de chaleur. Quelle que soit la température extérieure, ma chemisé se mouillait de sueur. Et mes nerfs fatigués se détendaient: la civière, dont je ne pouvais plus serrer suffisamment les poignées, m’échappait sur le parcours de l’étable au gros tas de fumier dans la cour. On avait beau ensuite modérer le chargement: à tout propos une nouvelle échappade survenait. Alors mon père ou mon parrain était obligé de venir me remplacer, et leurs railleries me faisaient mettre en rage.
J’ai remarqué, depuis, que tous les débutants connaissent ces ennuis-là. Quand on commence à travailler, on a tout de suite le désir de faire aussi bien que les grands; mais on ne peut y parvenir, par manque de force, d’adresse et d’expérience. Les autres font sonner bien haut leur supériorité, conséquence de leur âge; et l’on souffre de ne pouvoir les égaler…
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IX. _ Comportement du Maître.
Fauconnet venait chez nous tous les quinze jours à peu près, à cheval ou en voiture, selon l’état des chemins. Dès qu’il apparaissait, les femmes se précipitaient pour tenir sa monture; elles appelaient bien vite mon père qui s’empressait d’accourir, tant loin soit-il, pour lui montrer les récoltes et les bêtes, lui donner toutes explications désirables.
M. Fauconnet tutoyait tout le inonde, jeunes et vieux, hommes et femmes. Dans ses moments de grosse jovialité, il allait jusqu’à décoiffer ma grand’mère qui portait ces chapeaux en trois parties, un cône et deux volutes renversés, dits «chapeaux à la bourbonnaise», que commençaient à dédaigner les jeunes.
– Eh bien! tu te maintiens, petite mère? Mais oui, tu as encore bonne mine; tu vivras au moins jusqu’à quatre-vingt-dix ans. Avec ces chapeaux-là, toutes les femmes devenaient vieilles; elles font mal de les changer; les nouveaux sont malsains d’être trop plats; ils ne gardent pas du soleil.
A ma mère il disait:
– Ta volaille marche, cette année, Jeannette? Je constate que les poulets ne manquent pas; j’en vois plein la cour. Surtout ne leur fais pas manger la farine des cochons et ne leur laisse pas gaspiller le grain dans les champs, ou bien gare!
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Il tapotait le ventre de mes belles-sœurs, leur demandant si «ça n’allait pas venir» et, à l’époque où elles étaient enceintes, il constatait complaisamment que «ça viendrait bientôt». Il prenait par le menton ma sœur Catherine en lui disant qu’elle était gentille et qu’il la voulait engager comme bonne.
– Et toi, brigand d’Auvergne, tu deviens aussi long qu’une grande perche, me disait-il.
Il m’appelait «brigand d’Auvergne» en souvenir du jour où j’avais laissé pénétrer les moutons dans le trèfle pour m’être allé promener dans la forêt avec le scieur de long auvergnat.
Les mauvaises années, mon père lui adressait force plaintes et lui demandait une diminution des charges. A quoi il répondait:
– Tu te fais toujours du mauvais sang, Bérot: tu ne viendras pas vieux, mon ami! Une réduction… mais tu n’y penses pas! Quand tu ne gagnes rien, moi je ne gagne rien non plus, vieux farceur. Et quand ça va bien, est-ce que je t’augmente?
Lorsqu’il s’agissait, à l’époque de la Saint-Martin, de régler les comptes de l’année, on s’efforçait de se rappeler à quelle foire on avait vendu des bêtes et quel prix elles avaient atteint. Mais personne ne sachant faire un chiffre, il était bien difficile de se remémorer tout cela de tête, et plus difficile encore de faire les totaux, de déterminer quelle somme exacte restait comme bénéfice. Attentifs, graves, les yeux brillants, mon père, ma mère et mes frères comptaient de compagnie:
– A une foire de Bourbon, dans l’hiver, sept cochons à vingt-trois francs…
– Ça fait cent soixante et un francs, disait le Louis, très habile.
Ma mère ne s’en rapportait pas à lui du premier coup:
– Tu dis cent soixante et un… Est-ce bien ça? Voyons: sept fois vingt-trois… prenons d’abord sept pièces de vingt 71
francs qui font… qui font… les cinq font cent, les deux quarante, cent quarante francs; il reste sept pièces de trois francs qui font vingt et un; cent quarante et vingt et un font bien cent soixante et un. C’est ça. Après?
Mon père avait eu le temps de songer; il reprenait:
– Nous en avons vendu d’autres le mercredi des Cendres, au Montet. Il y en avait cinq. C’étaient des gros: nous les vendions trente-huit francs dix sous, je crois bien.
Alors on se remettait à décomposer:
– Cinq pièces de trente francs, cinq pièces de huit francs, cinq pièces de dix sous…
C’était comme cela pendant des soirs et des soirs. Lorsqu’on arrivait à la fin, on ne se souvenait plus des totaux précédemment faits et il fallait tout recommencer. C’était à désespérer de pouvoir aboutir. On finissait pourtant par se mettre d’accord sur un chiffre sans être bien certain, d’ailleurs, qu’il soit le véritable.
Quand M. Fauconnet arrivait pour compter, il avait vite tranché toutes les questions, lui. Il disait, son papier à la main:
– Les achats se montent à tant, les ventes à tant; il te revient tant, Bérot…
Les mauvaises années, cette somme était nulle; il y avait même retard. Des fois, elle se montait à deux ou trois cents francs, jamais au delà. Souvent mon père avait espéré mieux: il se hasardait à dire:
– Mais, monsieur, je pensais d’avoir à toucher plus que ça.
Alors le visage du maître prenait de suite son mauvais plissement:
– Comment, plus que ça? Est-ce que tu me prends pour un voleur, Bérot? S’il en est ainsi, je vais te prier de chercher un autre maître qui ne te vole pas.
Mon père s’empressait de bredouiller, très humblement:
– 72
Je ne veux pas dire cela, monsieur Fauconnet, bien sûr que non!
– A la bonne heure, parce que, tu sais, les laboureux ne manquent pas: après toi, un autre.
Pourtant, quand la différence était trop considérable, Fauconnet daignait expliquer qu’il avait reporté au compte prochain les ventes du mois d’octobre. Cela lui permettait de ne donner, selon la coutume, qu’une somme insignifiante; et lui laissait pour l’année entière la jouissance de cet argent qu’il aurait dû nous partager de suite. Mais, bien entendu, il fallait accepter de bonne grâce cette combinaison illégale, sous peine d’être mis à la porte.
X. _ Premières escapades.
L’argent, comme on le pense, était rare à la maison, et, jusqu’à dix-sept ans, je n’eus jamais même une pauvre pièce de vingt sous dans ma poche. Pourtant, les jours de sortie, il me prenait des envies d’aller à l’auberge, de voir du nouveau. Nous allions à la messe à tour de rôle, car il n’y avait que deux garnitures d’habits propres pour nous quatre. Mes frères avaient bien leurs habits de noce, mais ils les réservaient pour les jours de grande fête et pour les cérémonies possibles. La garniture d’effets de drap du mariage durait la vie d’un homme et lui servait encore de toilette funèbre. Mon père et mon frère Louis allaient au bourg de compagnie; le dimanche suivant, c’était le tour de mon parrain et le mien.
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Or, je voyais que mes camarades de catéchisme commençaient à aller boire bouteille chez Vassenat, et cela m’ennuyait de n’avoir pas d’argent pour les accompagner. Le second dimanche avant le carnaval, il était de tradition pour les jeunes de bien s’amuser. Etant dans ma dix-huitième année, j’osai, ce jour-là, demander un peu d’argent. Mon père eut un soubresaut et gémit:
– Qu’en veux-tu faire? Si jeune que ça, mon Dieu!
Ma mère, intervenant, déclara qu’il n’y aurait plus moyen de suffire si je voulais me mettre déjà à «manger de l’argent». Je finis pourtant par obtenir quarante sous.
Là-dessus, je partis content comme un roi, levant la tête plus que de coutume et faisant bouffer ma blouse avec orgueil. Après la messe, au lieu de m’esquiver, j’abordai franchement Boulois, du Parizet, et j’offris de payer un litre. Il y avait déjà longtemps qu’il allait chez Vassenat, lui, et il connaissait tous les habitués: il eut vite raccroché quelques intimes et nous nous trouvâmes bientôt cinq ou six attablés ensemble. N’ayant pas l’habitude du lieu, je restai d’abord tout penaud. Même avec ceux de mon groupe je n’osais rien dire. Je les 74
entendais avec étonnement rappeler d’anciennes débauches et passer une revue des filles du pays en faisant sur chacune des commentaires désobligeants ou ironiques.
A la suite de la salle d’auberge, il y avait une salle de danse où préludèrent bientôt le vieux maigre avec sa vielle, et le joufflu au nez cassé avec sa musette. Je fus bientôt là avec les camarades. Les filles entraient par une porte latérale donnant sur une ruelle. Par-dessus leurs grosses robes de bure, elles avaient de petits châles gris ou bruns croisant sur la poitrine et tombant en pointe derrière le dos. Leurs bonnets blancs étaient recouverts de chapeaux de paille ronds, sans bords, garnis de velours noir, avec des brides qui flottaient sur leurs épaules. Thérèse Parnière était là. C’était à présent une belle fille de seize ans, toujours blonde et fraîche, très développée. Comme j’étais plus familier avec elle qu’avec aucune autre, je la demandai pour danser, ce à quoi elle consentit: elle fut quasi ma cavalière pendant toute la durée du bal. Entre les danses, je rejoignais Boulois et les autres; nous regagnions, dans la salle d’auberge, la petite table où s’alignaient nos litres; nous buvions une rasade en devisant gaîment et nous repartions aux premiers accords de la vielle.
Il en fut ainsi jusqu’à cinq heures du soir, heure où s’esquivèrent les dernières filles. Alors, comme nous avions très faim, nous demandâmes du pain et du fromage. Ces provisions furent dévorées en un clin d’œil, à peine le temps de vider deux nouveaux litres. On s’offrit ensuite le café, puis la goutte. C’était la première fois que je buvais tant: je me trouvais un peu gris. Je voyais comme en un rêve l’agitation de la salle, les groupes qui, autour des tables, riaient et chantaient, et mes compagnons, très gais aussi, qui avaient leur part dans le vacarme de l’ensemble. Quand on se leva pour partir, je ne me sentis pas bien stable. Dehors, Boulois me prit 75
par le bras, sans quoi Je me serais certainement étalé dans quelque fossé. Pourtant l’air me fit du bien et, quand nous fûmes à proximité du Parizet, j’avais repris mon aplomb; mon camarade put rentrer chez lui, me laissant seul. Je fis sans encombre le reste du chemin. Chez nous, je trouvai tout le monde couché, bien qu’il ne fût pas encore huit heures.
– Eh bien, quoi, on dort déjà? fis-je en pénétrant dans la cuisine enténébrée.
Je butai dans le banc qui fit un grand bruit et me mis à pester et monologuer. Les deux mioches de mon parrain et les trois de mon frère Louis s’éveillèrent en criant. Ma mère se leva ainsi que ma belle-sœur Claudine, je voulus les embrasser.
– Il est soûl! firent-elles de compagnie.
La mère me prépara à manger en gémissant, parce que j’avais dépensé si bêtement ce pauvre argent qui donne tant de peine à être gagné. La Claudine donna le sein à son petit dernier qui pleurait, puis elle le remit dans son berceau et, tout en le berçant, chanta pour le faire dormir:
Dodo, le petit, dodo…
Le petit mignon voudrait bien dormir:
Son petit sommeil ne peut pas venir.
Dodo, le petit, dodo…
Mais ni les reproches de maman, ni ses regrets, ni la mélopée de ma belle-sœur, ni les cris de son enfant n’eurent le don de m’émouvoir. Je fis le boucan plus que de raison et tins tout le monde éveillé par ma verve et mes façons de pantin jusqu’à plus de neuf heures. Après quoi, m’étant couché, je dormis profondément jusqu’au matin. Au travail, le lendemain, mes frères se moquèrent de moi à cause de ma triste mine et parce que je fus obligé d’aller boire dans les fossés, tellement j’avais la bouche chaude.
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Je n’eus pas l’occasion de recommencer de sitôt. A Pâques, on me donna vingt sous seulement. Il me fallut attendre la fête patronale, en juin, pour attraper une autre pièce de quarante sous.
Heureusement, on savait à cette époque s’amuser sans argent; on organisait fréquemment des parties de plaisir qui ne coûtaient rien: c’étaient, à la belle saison, des bals champêtres qu’on appelait les vijons et, en hiver, les veillées.
Pour les vijons, on choisissait autant que possible un carrefour ombreux et gazonné à souhait: au jour dit, toutes les jeunes filles, tous les jeunes gens 77
de la contrée s’y réunissaient. Il venait même des gens mariés, et aussi des vieillards, des enfants: tous ceux, en un mot, qui disposaient d’un moment de loisir. Quand on pouvait avoir un berlironneur quelconque, on dansait agréablement autant qu’on en avait envie: les vieux même faisaient leur bourrée. S’il n’y avait pas de musiciens, les plus dévoués chantaient ou sifflotaient des airs, et ça marchait tout de même. En plus des danses, on avait la ressource des petits jeux. On formait un grand cercle au milieu duquel s’agitait une victime aux yeux bandés, qui n’était délivrée qu’après avoir deviné qui lui faisait face, qui lui frappait dans la main, ou autre chose dans le même genre. On faisait donner des gages, ce qui permettait d’embrasser les filles. Enfin, pour les hommes sérieux à qui ces plaisirs-là semblaient trop enfantins, il y avait un jeu de quilles où s’organisaient de longues parties.
Les amoureux, par contre, ne pouvaient guère s’isoler, il y avait trop de monde; la chose eût été aussitôt remarquée et commentée avec malveillance. A ces réunions de grand jour il ne se passait rien que de normal.
Les veillées d’hiver donnaient souvent plus de liberté. Elles participaient du même principe que les vijons. On se réunissait un dimanche dans un domaine et le dimanche suivant dans un autre pour danser, jouer, se distraire entre jeunes. Quelquefois, quand ceux de la maison voulaient faire bien les choses, ils offraient une poêlée de châtaignes, ce qui achevait agréablement la soirée. Et quand on s’en allait vers minuit, on avait parfois la chance de servir de guide, dans l’obscurité, à l’élue de son cœur, ce qui était tout à fait charmant.
Ce fut dans cette circonstance que j’en arrivai à faire des aveux à Thérèse Parnière, ma voisine de la Bourdrie. Depuis 78
ma première sortie chez Vassenat, pour ne pas dire depuis la noce de mes frères, je me sentais attiré vers elle. Aux vijons et aux veillées, j’étais son danseur attitré, et, par des pressions de main, des regards tendres, je lui montrais assez mes sentiments. Mais quand il m’arrivait de la rencontrer en dehors de ces réunions, je ne trouvais rien à lui dire que des paroles banales sur la température et le mauvais état des chemins; et pourtant Dieu sait si le cœur me battait fort!
Ce dimanche-là, il y avait veillée à Suippière et je m’y étais rendu seul de chez nous (la Catherine, souffrante, n’avait pas voulu m’accompagner et mes frères ne sortaient plus que très rarement). De la Bourdrie, il n’y avait que la Thérèse et son frère Bastien.
Je prévoyais bien qu’à l’heure du départ, Bastien voudrait accompagner la plus jeune des Lafont, de l’Errain, qui était sa bonne amie de longue date. Comme je ne me gênais pas avec lui, je lui dis en confidence qu’il serait embarrassé à cause de sa sœur.
– Eh bien, reconduis-la donc, me dit-il.
Je lui avouai que ce serait mon plus cher désir. Il se mit à rire et reprit:
– Tu n’as qu’à lui demander, badaud, elle sera bien contente.
En dansant une polka, je m’armai de toupet et dis à Thérèse:
– Veux-tu de moi pour conducteur, ce soir?
– Mais oui, si tu veux, fit-elle sans hésiter. Autant toi qu’un autre.
Selon l’usage, la veillée se termina vers minuit. Tous les étrangers sortirent ensemble, et, dans la cour, la séparation eut lieu par maisonnée ou par groupements sympathiques. 79
Je rejoignis Thérèse qui, à dessein, avait quitté son frère de quelques pas, et nous pénétrâmes dans un grand champ qu’il fallait traverser pour gagner la Bourdrie. Il faisait très noir. Le vent d’ouest soufflait violemment par rafales intermittentes. La bruine, qui n’avait cessé de tomber dans la journée, avait rendu le sol glissant. Nous allions avec précaution, nous tenant par le bras, essayant mutuellement de nous éviter une chute complète quand nos sabots dérapaient.
Je gardais le silence, très ému par la nouveauté de la scène. Thérèse dit:
– Il ne fait pas bon s’en aller; il fait aussi noir que dans le cul d’un four.
– Oh bien! quand on est deux… fis-je timidement.
Et, sur sa joue fraîche, je posai mes lèvres d’un geste brusque.
Je ne pouvais, en raison des ténèbres, observer sa physionomie, mais il me sembla que mon audace ne l’avait point trop surprise. Pourtant, comme je faisais mine de vouloir m’arrêter:
– Finis donc, va, grand bête! dit-elle d’un ton plus condescendant que fâché.
Je lâchai son bras, recueillis sa main dans ma main droite et, du bras gauche, lui enlaçai la taille:
– Il y a bien longtemps, Thérèse, que je souhaitais une occasion comme ça pour te proposer de devenir ton bon ami.
– Tu en seras bien avancé… Tu ne veux pas te marier encore, je pense?
– Peut-être sans bien tarder, va…
Je serrai plus fort sa taille et pressai sa main davantage; puis, d’un mouvement énergique, je l’arrêtai:
– Tu voudras, dis?
– Quoi?
– Te marier avec moi?
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Et, grisé, sans lui donner le temps de me répondre, je l’embrassai de nouveau, longuement. Mes lèvres cherchèrent ses lèvres…
Elle avait renversé la tête d’un geste instinctif: je la sentis tressaillir.
– Finis, je t’en prie, reprit-elle d’une voix plus faible, quasi suppliante.
Mais elle ne put éviter ma caresse: nos lèvres se scellèrent en un baiser délicieux. Tout près, avec un air de nous narguer, une chouette se mit à pousser une série de hululements gutturaux. Nous reprîmes notre marche à pas plus vifs, troublés beaucoup tous les deux, de cette première manifestation d’amour et péniblement impressionnés par les cris de mauvais augure de l’oiseau nocturne.
La bruine s’était remise à tomber, dense et froide. Elle humectait la cape de bure de ma compagne; elle dégoulinait sur ma grosse blouse de cotonnade qu’elle était impuissante à pénétrer: et sur nos mains unies, chaudes de fièvre, elle mettait son contact glacé…
Le champ traversé, il nous fallut, par un échalier, franchir la bouchure qui le séparait du pré de la Bourdrie. Il faisait tellement noir que nous eûmes de la peine à trouver l’échalier. Je le passai le premier et, comme le pré était en contre-bas, je reçus Thérèse dans mes bras, au pied du pieu crochu qui servait d’accès pour monter et d’échelon pour descendre. Je voulus m’autoriser de ce service pour en faire le prétexte d’une nouvelle étreinte, mais elle se dégagea si vite que je n’eus même pas le temps de l’embrasser.
Tout au long du pré humide nous allâmes très sagement, presque silencieusement. Il nous fallut ensuite parcourir un 81
bout de très mauvais chemin; nous fûmes obligés de passer à la file sur un sentier fait de grosses pierres placées en ligne, assez éloignées l’une de l’autre. Pour faire le brave, et bien que le sentier ne me fût guère familier, je voulus aller le premier. Ma témérité fut punie: bien qu’avançant avec précaution, je manquai l’une des pierres et m’enfonçai dans une flaque d’eau jusqu’à mi-jambe. Des gouttes de cette eau boueuse allèrent souiller les vêtements et la figure de ma compagne. Je me tirai de là tout penaud, le pantalon ruisselant, imprégné de boue, pendant qu’elle riait de l’aventure. Dans la cour, je la repris néanmoins par la taille et, avant de la quitter, je la pressai tout contre moi en une étreinte passionnée, lui redonnai, sans qu’elle s’en fâchât, un long baiser d’amant…
Je regagnai, fiévreux, le Garibier. Une exubérance de vie me soulevait. Par cette nuit d’hiver sombre, venteuse et pluvieuse, j’avais du ciel bleu plein le cœur…
Donc, à partir de cette soirée, Thérèse devint ma bonne amie attitrée. Je n’eus pas crainte d’afficher mes préférences pour elle aux autres veillées de cet hiver-là, aux vijons de l’été suivant, non plus qu’au bal de l’auberge Vassenat, les jours de fête. J’allais même la trouver dans les pâtures, les dimanches où il n’y avait pas rassemblement, et nous passions de longues heures seul à seul le long des grosses haies parfumées et discrètes, complices des amoureux. Pourtant elle ne devint pas ma maîtresse. Nos relations se bornèrent à des mignardises innocentes, à des baisers nombreux et à des rééditions de nos effusions de lèvres du premier soir. Jeunes et naïfs tous deux, la timidité, la pudeur, la crainte des suites nous empêchèrent d’aller jusqu’à la consommation de l’amour. J’avais d’ailleurs absolument l’intention d’en faire ma femme.
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XI. _ Vous êtes un voleur!
J’avais dix-neuf ans quand il me fallut quitter cette ferme du Garibier où s’était écoulée ma jeunesse.
Ce fut à la suite d’une scène violente avec mes parents que M. Fauconnet leur donna congé. Mon père proposait de vendre l’une des truies avec ses petits, parce qu’il n’y avait guère de nourriture cette année-là. Mais le maître déclara qu’il valait mieux garder la mère et laisser grossir les petits.
– Nous achèterons du son, fit-il.
Ce mot mit le feu aux poudres, car on avait cru s’apercevoir qu’au règlement de la dernière Saint-Martin, il avait compté beaucoup plus de son qu’il n’y en avait eu d’acheté en réalité. De plus, on avait trouvé dérisoire le prix de deux bœufs gras vendus en dehors de la présence de mon père. A différentes reprises, ma mère avait juré qu’il n’emporterait pas cela en terre. Elle profita donc de ce qu’il parlait de son, pour lui dire qu’il n’aurait pas à porter aux dépenses celui qu’il se proposait d’acheter, attendu qu’il était payé depuis l’année dernière. Là-dessus, Fauconnet lui ayant demandé de s’expliquer, elle reprit carrément qu’il en avait compté au moins mille livres de trop.
– Dites tout de suite que vous me prenez pour un voleur! fit-il, selon sa coutume.
Mon père sortit de sa passivité ordinaire:
– Eh bien! oui, là, vous êtes un voleur!
Il lui parla des bœufs gras et rappela plusieurs choses anciennes qui l’avaient frappé, mais de quoi il n’avait jamais 83
osé l’entretenir de peur de le mécontenter. Il répéta, appuyé par ma mère:
– Oui, oui, vous êtes un voleur! Si vous aviez agi honnêtement, j’aurais peut-être trois ou quatre mille francs devant moi alors que je n’ai pas seulement un sou. Oui, oui, vous êtes un voleur!
Fauconnet, malgré son toupet, blémit. Son visage glabre eut des plissements très accentués, une grimace diabolique. Furieux, avec un geste de menace, il dit:
– Vous viendrez raconter cela devant les juges, mes agneaux! Je vais vous attaquer pour insultes et atteinte à l’honneur; vous ne savez pas ce qui vous pend au nez, soyez sûrs… En attendant, Bérot, cherche un autre domaine, vieux malin!
Il sortit, alla seul prendre son cheval dans l’étable, et, en partant, il cria de nouveau:
– Vous saurez comment je m’appelle, n’ayez crainte.
En osant cela, mes parents savaient aller au-devant d’un congé immédiat: cette conséquence prévue les laissa donc indifférents. Mais la menace d’un procès les effraya beaucoup, et leur appréhension à ce sujet était partagée par tous. Devant les juges, avec les meilleures raisons, les malheureux se trouvent avoir tort; c’est une vérité fort connue. Qu’arriverait-il! On ne pourrait qu’affirmer ce qu’on savait être la vérité, alors que le maître montrerait des papiers, présenterait des comptes qui auraient l’air d’être justes, il aurait gain de cause. Ma grand’mère gémissait:
– Les hommes de loi vont tout nous prendre; ils feront vendre aux enchères le mobilier et les instruments. Ah! mon Ghieu!…
Terreurs vaines pourtant: Fauconnet se garda de porter plainte. Au fond, malgré la supériorité de sa situation, lui aussi avait peut-être peur des juges. Il se borna à nous faire 84
jusqu’à la Saint-Martin toutes les misères possibles, exigeant que les conditions du bail fussent suivies à la lettre, nous empêchant de faire pâturer les trèfles, de façon à nous forcer à acheter du foin et à laisser un cheptel en mauvais état. Tellement il trouva moyen de nous faire tort qu’à notre sortie, mon père fut redevable d’une somme qu’il ne put fournir. Le maître alors s’empressa de faire mettre une saisie sur la récolte en terre qu’il garda toute. C’est à lui seul que profita notre travail de la dernière année.
Quand je le vis par la suite mettre ses fils dans les plus grandes écoles, au point de faire de l’aîné un médecin, du second un avocat et du troisième un officier; quand je le vis plus tard acheter à Agonges un château et quatre fermes, vieillir et mourir dans la peau d’un gros propriétaire terrien, possesseur d’un demi-million tout au moins, et considéré en conséquence, je compris combien l’épithète de «voleur» lui avait été justement appliquée. C’est bien en spéculant sur l’ignorance de ses sous-ordres qu’il put édifier cette fortune, car il l’édifia tout entière. De ses ascendants, il n’avait rien eu: son père était garde de propriété et son grand-père, métayer comme nous.
XII. _ Vivre si près…
Après bien des démarches, mon père finit par trouver une autre ferme. Cette ferme, qui s’appelait la Billette, était située à proximité du bourg de Saint-Menoux, au bas d’une grande côte, tout près de la route de Bourbon. Elle venait d’être achetée par un pharmacien de Moulins, un certain M. Boutry, lequel, ayant remis son 86
fonds, vint s’y installer en même temps que nous: car il y avait une maison de maître, une grande maison carrée dans un jardin spacieux, qu’un mur séparait de notre cour.
A plusieurs points de vue, nous étions mieux placés qu’au Garibier. Les bâtiments n’étaient qu’à deux cents mètres de la grand’route que bordaient plusieurs de nos champs. Nous voyions passer des cavaliers, des piétons, des voitures; cela nous changeait de notre vallon sauvage de là-bas où jamais nous n’avions l’occasion de voir d’étrangers. Le logement était passable et il n’y avait pas à se plaindre des terres. Mais ce qui nous sembla bientôt gênant, puis insupportable, ce fut la quasi-cohabitation avec le maître, sa présence constante.
M. Boutry n’était pas un mauvais homme et je mettrais ma main au feu que lui ne profita pas de notre ignorance pour nous gruger sur les comptes. Seulement, méticuleux et tatillon, il avait le tort, ne connaissant rien des choses de la culture, de prendre au sérieux son rôle de propriétaire-gérant. Il aurait voulu nous faire accepter en bloc les théories qu’il puisait dans ses livres d’agriculture. Ces théories avaient peut-être du bon, mais à coup sûr mêlé de beaucoup d’absurdités; puis elles étaient si contraires aux façons habituelles de faire que, bien souvent, lorsqu’il les développait, nous lui éclations de rire au nez. D’ailleurs, son physique même et ses gestes prêtaient à rire. Petit, vif et remuant, crâne chauve et barbe courte, il venait en sautillant nous relancer dans les étables ou dans les champs. Et timidement, poliment, il faisait ses observations:
– Voyez, il serait préférable de labourer à telle époque et de telle façon.
Ou bien: Vous mettez trop peu de semence.
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Ou bien encore: Il faut donner telle ration à vos bœufs.
Certain jour il vint nous trouver, mon parrain et moi, alors que nous étions en train de labourer une jachère. Il pouvait être neuf heures du matin, c’était à la fin d’avril; le soleil chauffait dur. M. Boutry dit, très affairé:
– Baptiste, Baptiste, quand il fait chaud comme cela, il ne faut pas garder les bœufs trop longtemps, trois heures au maximum. Si l’on prolonge au delà de cette limite, il peut en résulter des accidents fort graves. J’ai lu cela hier dans un traité d’agriculture très bien fait.
Il passa sur le dos des bœufs sa petite main d’apothicaire fine et blanche:
– Voyez, ils sont déjà en sueur; leurs flancs battent; de la mousse écumeuse sort de leur bouche; ils en viendraient à tirer la langue… Il va falloir les dételer, Baptiste.
Mon parrain haussa les épaules:
– Nous en aurions pour longtemps à faire notre ouvrage, monsieur, si nous ne les gardions que trois heures chaque attelée. Par les temps de chaleur, bien sûr que leurs flancs battent et qu’ils tirent la langue, mais ça ne leur fait pas de mal, allez…
Il s’exprimait d’un ton rude, en notre langage incorrect de la campagne et cela contrastait avec l’affabilité du maître et son pur français.
– C’est une erreur, il peut en résulter des accidents fort graves, vous dis-je… Ne les gardez pas trop longtemps.
– Oh! pas plus tard que midi, vous pouvez être tranquille, fit mon parrain narquois.
– Comme les autres jours, ajoutai-je malignement.
M. Boutry vit bien qu’on se fichait de lui. Il partit très mécontent.
– Vieux serin, va! t’as pas fini de nous embêter, monologua mon parrain en le voyant s’éloigner. Qu’on est 89
malheureux d’avoir toujours ce vieux cruchon sur le dos!
La politesse, la déférence nous faisaient bien défaut, comme on voit. Pourtant, au Garibier, avant la rupture, nous savions nous montrer empressés à l’égard de Fauconnet. Mais Fauconnet ne venait que deux fois par mois; il connaissait la vie rurale; il avait comme gérant, des capacités incontestables; enfin il savait parler en maître. Tandis que Boutry, exprimant d’un air de prière les idées de ses livres, nous semblait ridicule; et puis, dame, il était toujours là…
De par les conditions du bail, nous étions astreints à accomplir pour le service particulier du maître une foule de petites besognes: car il n’avait pas de domestique mâle. Nous devions soigner son cheval, nettoyer sa voiture, atteler et dételer quand il allait en route, puis faire son jardin et casser du bois. Il eût voulu, je pense, que nous prévenions ses désirs, que nous nous prêtions au moins de bonne grâce à l’accomplissement de ces diverses corvées. Et, certes, avec son caractère, nous eussions gagné d’agir ainsi, de demander chaque matin, par exemple, si Monsieur allait en route dans la journée et à quelle heure, s’il y avait quelque chose à faire au jardin et ainsi de suite. Mais au lieu de cela, mon père, qui se chargeait ordinairement du pansage du cheval et des autres travaux, ne cessait de dire.au bourgeois qu’il était très ennuyeux de passer du temps chez lui alors qu’on avait tant à faire ailleurs: il ignorait absolument l’art de la dissimulation, si nécessaire dans la vie. Au printemps surtout, quand il lui fallait bêcher le jardin, il était toujours furieux, parce qu’à cette époque l’ouvrage abondait chez nous. Et pis encore au moment de la rentrée des récoltes: il avait alors des réponses affairées quand M. Boutry venait lui commander quelque chose:
– Oh! m’sieu, ça va-t-y nous r’tarder! J’ voulions faire ça ou ça (finir de rentrer le foin d’un pré, terminer le liage d’un 90
champ de blé ou édifier une meule). J’aurions déjà peiné d’en voir le bout.
Presque toujours ma mère ou bien mes frères renchérissaient. Alors le maître:
– Mais il n’y en a pas pour longtemps, mes amis. C’est l’affaire d’un tout petit moment… Vous m’aurez vite fait ça, mon brave Bérot.
– Pus longtemps qu’ou pensez, allez, m’sieu… Ça va bien nous embrouiller, j’ vous en réponds! reprenait mon père.
Ces doléances ennuyaient M. Boutry. Il n’osait plus venir nous déranger, sauf les cas d’absolue nécessité; et alors il se faisait très humble, courbant le dos, tel un chien battu à la suite d’une frasque, comme s’il eût demandé service à des indifférents.
Du côté des femmes, les choses allèrent bientôt plus mal encore. Madame Boutry, maigre pimbêche sur le retour, était loin d’être aussi accommodante que son mari. C’était d’un ton sec et dédaigneux qu’elle disait à ma mère:
– Jeannette, vous m’enverrez quelqu’un demain pour la lessive.
Ou bien:
– Je compte sur Catherine dimanche pour aider la bonne; j’aurai du monde.
Cela n’admettait pas de réplique.
De plus, elle était méfiante à l’excès. Les volailles, les fruits, étant de moitié au même titre que le reste, elle comptait fréquemment les poussins et venait souvent chez nous à l’heure des repas pour voir s’il ne se trouvait pas sur la table des fruits non partagés. Les jours de marché elle se trouvait toujours là, comme par hasard, à l’heure où partait ma mère et, du regard, inspectait les paniers, craignant sans doute qu’ils ne contiennent des denrées soustraites à la communauté. Bref, elle passait une partie de son temps à fureter et à épier, toujours 91
empressée de connaître le pourquoi et le comment des moindres choses. Ma mère et mes belles-sœurs ne tardèrent pas à ronchonner beaucoup à cause de cela.
Un jour, Madame Boutry ayant fait observer à la Claudine que des prunes avaient dû être soustraites au gros prunier de la rue, celle-ci, qui n’était pas toujours commode, lui fit une réponse un peu vive:
– Ma foi! que voulez-vous que je vous dise?… j’ai autre chose à faire que de rester là pour les garder.
Un autre jour que deux poulets avaient disparu, probablement pris par la buse, la propriétaire observa:
– Je trouve que cela arrive souvent: vous devriez les veiller mieux.
– Nous louerons une servante pour ça! répondit ma belle-sœur ironiquement.
Et la dame fut très froissée.
M. Boutry et sa femme avaient enfin une commune manie que personne chez nous ne pouvait souffrir: ils étaient toujours à nous donner des conseils d’hygiène. S’ils nous voyaient en sueur à la suite d’une séance de travail pénible:
– Ne restez pas ainsi, disaient-ils. Allez tout de suite vous changer. Massez-vous les uns les autres pour que la circulation du sang ne se ralentisse pas trop vite. Surtout, évitez les courants d’air.
Tout cela était excellent, sans doute, mais, en été, on a autre chose à faire que de se changer et de se masser réciproquement chaque fois qu’on est en sueur! Et puis, il faudrait recommencer trop souvent ces deux opérations!
Quand les gamins couraient dehors, tête nue, comme il arrivait fréquemment, les maîtres s’empressaient encore d’intervenir:
– Mais faites donc attention: ces enfants vont prendre mal! Ne les laissez jamais au soleil, la tête découverte.
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Ils n’auraient pas voulu non plus les voir sortir au crépuscule, ni par les temps humides, en raison de la faiblesse de leurs poumons. En un mot, ils conseillaient tout un tas de prescriptions bonnes pour les enfants des riches, qui ne s’en portent pas mieux d’ailleurs, mais auxquelles les petits des travailleurs n’ont pas l’habitude d’être astreints.
Et quand quelqu’un, petit ou grand, souffrait d’une indisposition quelconque, le monsieur et la dame insistaient ensemble pour lui faire prendre des médicaments et pour qu’on aille querir le médecin.
– Ils se figurent pourtant que leurs remèdes empêchent de mourir, disait mon père. C’est de la blague: plus on s’en fourre dans le corps, plus mal on se porte. Quant aux médecins, s’il fallait recourir à eux chaque fois qu’on sent du mal, on ne pourrait pas suffire; car s’ils ne connaissent rien aux maladies les trois quarts du temps, ils s’entendent toujours à raboter l’argent… On voit bien que le «bourgeois» était pharmacien: ça s’accorde ensemble, les marchands de drogues et les médecins, pour rouler le pauvre monde.
De même, ma mère disait, quand elle venait de subir un cours d’hygiène:
– En voilà des embarras! Si l’on voulait les croire, il faudrait se fourrer dans une boîte à coton. Faut avoir des moyens pour ça: ils n’ont pas l’air de s’en douter.
Et plus fort encore pestaient mes belles-sœurs quand elles recevaient des observations au sujet de leurs mioches.
Pour ces différentes raisons, il y eut bientôt des tiraillements dans nos relations avec les maîtres. Une véritable brouille survint même entre la dame et la femme de mon frère Louis. Pourtant, au point de vue des intérêts généraux, ça marchait bien. M. Boutry n’allait guère aux foires: en tout cas, il laissait une grande liberté à mon père pour les ventes 93
et les achats. Dès le premier compte, il y eut à toucher un joli bénéfice, ce qui nous permit de subsister en dépit de la saisie de notre part de récolte au Garibier.
XIII. _ Les fantômes.
Les premiers mois de notre installation à la Billette, j’étais resté fidèle à Thérèse Parnière et, en dépit de l’éloignement (dix kilomètres au moins par les coursières), j’allais la voir presque tous les dimanches. J’accomplissais ces trajets par monts et par vaux, à travers les cultures et les prés, suivant quelquefois un bout de l’impossible rue Creuse et circulant même en un coin de la forêt.
A vingt minutes à peu près de la Bourdrie, j’avais à traverser un terrain vague assez vaste et très humide auquel accédaient plusieurs chemins. Vers le milieu, il n’y avait, pour passer, qu’un étroit sentier, le terrain coupé par une grande mare d’eau verdâtre où croissaient des roseaux et qu’entouraient des ormes bizarrement penchés. Deux rangées de vieux chênes jamais élagués s’alignaient tout près. Et la forêt était à cinq minutes. Ce lieu désert, un peu mystérieux, était dénommé le «rendez-vous des sorciers». Certes, il n’était pas agréable de passer là tout seul en pleine nuit: les cris des hiboux y semblaient plus lugubres et le bruit du vent dans les feuilles avait une insistance particulière, une sonorité inquiétante. Sans avoir précisément peur, ce n’était pas sans une certaine appréhension que je m’engageais dans cet espace.
J’étais passé plusieurs fois déjà sans rien observer d’anormal. Mais, certaine nuit sans lune, comme j’arrivais à quelque 94
dix mètres du bord de la mare, surgit soudain d’entre les ormes une forme blanche qui se mit à faire des cabrioles… Puis une autre survint, et une troisième qui en fit de même. Un frisson de terreur me parcourut tout entier, mais je ne perdis pas mon sang-froid. J’étais muni d’un solide gourdin d’épine; je l’assurai dans ma main et continuai d’avancer, bien résolu à en user contre les fantômes s’ils tentaient de me barrer le passage. Après avoir gambadé quelques instants en silence, ils se campèrent tous trois de front dans le sentier et se mirent à pousser, simultanément d’abord, puis alternativement, d’horribles cris gutturaux. Ils étaient effrayants: les linceuls blancs qui les drapaient masquaient leurs formes; on ne leur voyait ni tête ni jambes; seulement ils agitaient, tout blancs aussi, des bras d’une longueur démesurée. Quand je fus à cinq pas d’eux:
– Attendez-moi, les gas! fis-je avec une énergie dont je ne me serais pas cru capable.
Au lieu de se détourner, ils m’entourèrent en continuant leurs cris, tendant vers moi leurs grands bras menaçants. D’un geste désespéré, mon gourdin fendit l’air, s’abattit sur le travers d’un des trois êtres qui s’affaissa avec un long cri plaintif, très humain cette fois. Sans demander leur reste, les autres détalèrent prestement au travers d’un champ.
A mes pieds, le fantôme à présent gémissait, râlait, de façon lamentable. Il proféra entre deux plaintes:
– Tu m’as tué, cochon, tu m’as tué!…
Je déroulai les serviettes et le drap qui masquaient le malheureux et je reconnus le petit Barret, de Fontivier, un garçon de deux ans plus jeune que moi avec qui j’étais en très bons termes. Je lui demandai où je l’avais frappé.
– C’est dans les reins, gémit-il. Tu m’as cassé les reins, je ne peux pas me remuer.
Ses compagnons étaient les deux Simon, de Suippière, 95
des amis d’enfance avec lesquels j’étais brouillé depuis un certain temps. Je les appelai l’un après l’autre, mais ils ne me répondirent pas. Barret eut un spasme; il vomit du sang, je crus qu’il allait passer. J’avais bien envie de m’en aller, de le laisser crever tout seul, là, dans la nuit, non pour me venger cruellement, mais plutôt par égoïsme, parce que je prévoyais d’avoir grand’peine à le secourir. Je fouillai mes poches et pus y découvrir quelques allumettes. A la lueur de l’une d’elles, je distinguai ses traits décomposés, ses yeux suppliants, le sang rouge qui sortait encore de sa bouche. Une grande pitié me prit et un chagrin immense. Je descendis jusqu’à l’extrême bord de la mare dans laquelle je mouillai l’une des serviettes qui avaient servi à lui envelopper les bras; j’humectai son front, ses tempes, le creux de ses mains; je nettoyai sa bouche. Il parut se remettre un peu.
– Conduis-moi, je t’en prie, dit-il. Ne me laisse pas tout seul, là…
– Tu n’aurais pourtant que ce que tu mérites! fis-je d’un ton de justicier.
– Oh! Tiennon, tu t’es bien assez vengé… Je te jure que je n’avais pas l’intention de te faire du mal. Je voulais seulement te faire peur pour que tu ne reviennes plus voir la Thérèse. Depuis quelque temps je l’aimais à n’en plus dormir. Mais tu peux être tranquille à présent, va: c’est toi qui l’auras, je suis foutu!
Je m’efforçai de le rassurer sur son état; puis, avec de grandes précautions, je le mis sur ses jambes. Il chancelait beaucoup; pourtant, appuyé sur moi, il put se tenir et faire quelques pas; mais un faux mouvement provenant du heurt de son pied contre un caillou le fit crier de douleur.
– Asseyons-nous; je ne peux pas aller plus loin, dit-il en sanglotant.
Nous n’avions pas parcouru dix mètres.
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Je me baissai, le fis s’appuyer sur mon dos, sa tête sur ma nuque, ses bras m’étreignant, ses mains se nouant sur le haut de mon estomac. Puis, m’étant relevé doucement, mes mains passées sous ses cuisses pour l’empêcher de glisser, je me mis à marcher avec précaution, tout courbé. Mais j’eus beau faire: les secousses inévitables de la marche lui causaient des souffrances tellement intolérables qu’il gémissait à fendre l’âme. Je l’emportai quand même, sans paraître faire attention à ses plaintes qui, tantôt s’affaiblissaient, tantôt redevenaient déchirantes. Vint un moment où l’étreinte de son bras parut mollir, où son corps pesa davantage d’être inerte. Je le crus mort. Comme j’étais exténué, je le déposai à terre lentement; il ne remua pas. Je courus retremper la serviette dans un trou de fossé et lui bassinai de nouveau le visage, les mains, les poignets: il rouvrit les yeux, se remit à geindre sans me rien dire. Dès que je fus un peu reposé, je le repris dans les mêmes conditions que la première fois, et la marche lugubre recommença. Barret eut des hoquets qui me semblèrent marquer son agonie. Le drap blanc que j’avais passé en travers, sur mon cou, se marbra de rouge à proximité de sa bouche; le sang venait de nouveau. Je me félicitai intérieurement de ce que le linceul préservait mes effets, empêchait ma blouse de recevoir des traces de sang qui n’eussent pas manqué, le lendemain, chez nous, de me valoir un interrogatoire embarrassant. Je m’efforçai de marcher plus vite, tellement anxieux et énervé que je ne sentais plus le poids de mon fardeau. Ma force était comme décuplée. Et mon cœur, un moment amolli, était redevenu de marbre; j’entendais distraitement et sans en être affecté, les lamentations diverses de ma victime, indiquant le degré de torture qu’elle subissait.
Après une grande heure de marche, j’arrivai dans la cour de Fontivier. Les chiens eurent des abois furieux et vinrent en grognant me flairer; craignant qu’ils ne donnent l’éveil 97
aux gens, je m’efforçai de les amadouer par des paroles douces. Je suivis le mur de l’unique corps de bâtiment de la ferme et parvins à la porte de la maison où je posai le malheureux qui geignait toujours de façon lamentable; je le couchai dans l’embrasure sur son suaire de fantôme. Puis, ayant donné deux grands coups de pied dans la porte, je me sauvai par un sentier de chèvres, qui, en arrière des bâtiments, dévalait brusquement à travers les cultures. Les chiens me poursuivirent un peu avec des jappements toujours fâchés, mais je fus bientôt hors de leur atteinte. Et quand, dans le silence de la nuit, j’entendis les crissements du verrou qu’on tirait, de la porte qu’on ouvrait, puis les exclamations que provoquait la lugubre découverte, je n’avais plus à craindre d’être rejoint.
Le pauvre Barret ne s’était malheureusement pas trompé: il avait son affaire. Mon bâton d’épine avait dû lui casser quelque chose dans la colonne vertébrale. Il traînailla plusieurs mois, souffrit affreusement, puis mourut. Jamais, au cours de son agonie, il ne voulut parler du drame dont il était victime. Quand on lui demandait qui l’avait frappé, il répondait invariablement:
– C’est quelqu’un qui en avait le droit; c’est bien fait pour moi…
Et il défendit absolument à ses parents de porter plainte.
Les deux complices de la victime n’avaient pas à faire de confidences qui eussent provoqué la confession de leur triste rôle. J’avais moi-même tout intérêt à ne rien dire. Les parents de Barret, s’ils eurent des doutes, s’abstinrent de les divulguer. La justice ne fut donc pas informée, et, après les mille suppositions du début, on ne parla plus de cet événement qui resta pour tout le monde, mystérieux et inexplicable.
Ayant agi en état de légitime défense, ou presque, je n’avais rien à regretter. Mais c’est tout de même ennuyeux de se dire 98
qu’on a causé la mort d’un homme, dans ces conditions-là du moins, car il y a des cas où c’est, paraît-il, une action très méritoire: mon oncle Toinot était si fier d’avoir tué un Russe! Souvent l’image du malheureux et les détails de cette triste nuit sont revenus assaillir ma pensée. Je ne dirai pas que ce souvenir a empoisonné ma vie, non, certes! Mais il m’a causé bien des embêtements intimes.
Après l’événement, je ne tardai pas à rompre avec la Thérèse. Ses parents me mirent en demeure de l’épouser tout de suite ou de ne plus la fréquenter. Ils avaient entendu dire que, mon père ne pouvant pas m’assurer, je serais soldat si le sort m’était défavorable. Cela les effrayait. Leur ultimatum était un congé, car ils savaient bien que je ne voulais pas me marier sans être fixé à cet égard. Bref, je ne revins plus.
Six mois après, elle devint la femme de l’aîné des Simon, l’un des lâches qui accompagnaient le petit Barret au «rendez-vous des sorciers». La noce eut lieu la semaine même où on l’enterra. La vie a de bien cruelles ironies…
XIV. _ Deux vides.
Il se passa chez nous, pendant le cours de notre première année de séjour à la Billette, deux événements familiaux très graves: la mort de ma grand’mère et le départ de ma sœur Catherine.
Ma grand’mère avait plus de quatre-vingts ans. Un jour de mai, en gardant les oisons, elle fut prise d’une attaque. Inquiet de ne pas la voir rentrer à l’heure du repas, mon père 99
alla à sa recherche, la trouva affalée sur le bord d’un fossé, le côté gauche inerte, la langue pâteuse. On la transporta sur son lit d’où elle ne put plus bouger. Elle resta six mois ainsi, souffrant beaucoup et donnant pas mal de peine. Elle articulait obstinément des sons incompréhensibles qui devaient être des phrases, et se mettait en colère parce que nous ne pouvions saisir sa pensée. Il fallait presque toujours quelqu’un à côté d’elle pour la contenter à demi, la faire manger et boire lorsqu’elle en avait envie, et ainsi de suite.
Bien souvent, j’entendais prononcer à ma mère ou à l’une de mes belles-sœurs des phrases comme celle-ci:
– Savoir si ça va durer longtemps?
A quoi une autre répondait:
– Ça n’est pas à souhaiter!
Je n’aimais ni ne détestais la vieille femme; elle m’était plutôt indifférente. Mais j’étais quand même peiné de ces dialogues où perçait le désir de sa mort. Quand nous étions à table, je portais machinalement mes yeux sur son lit: une angoisse m’étreignait de la contempler immobile, le teint cireux sous sa vieille coiffe, ou bien remuant les lèvres pour des articulations qui n’étaient pas des mots. Souvent j’abrégeais le repas, emportant un morceau de pain pour manger dehors, parce qu’en sa présence ça me devenait impossible.
Je trouve qu’un des avantages des fortunés est d’avoir des appartements composés d’une série de pièces, celle où l’on mange étant distincte de celle où l’on couche, chaque ménage ayant sa chambre propre et, conséquemment, son intimité distincte. Au moins, ils peuvent être malades tranquillement. Tandis que dans l’unique pièce des maisonnées pauvres, tous les spectacles sont mêlés, la misère de chacun s’étalant aux yeux de tous sans possibilité contraire.
C’est ainsi qu’à côté de ma grand’mère mourante, mes petits neveux clamaient leur joie d’être au monde, l’assommaient 100
de leurs jeux bruyants, de leurs cris. La vie allait son train coutumier. Qu’importait la vieille femme paralysée!
Elle mourut à l’entrée de l’hiver, à la suite d’une seconde attaque, après une journée seulement de souffrances plus vives. Aussitôt qu’elle fut morte, on arrêta l’horloge et on jeta dehors l’eau qui était dans le seau parce que l’âme de la défunte avait dû s’y baigner avant de s’élever vers les régions célestes. Comme je n’avais encore jamais vu de deuil chez nous, cet événement me causa une très vive impression. Terreur de la mort vue de près, sentiment complexe où se mêlaient la curiosité, la pitié, le dégoût. Je contemplai longuement, à plusieurs reprises, dans sa rigidité dernière, cette créature qui était mêlée à mes premiers souvenirs, que j’avais toujours vue évoluer dans le rayon familier de mon existence. Cette mort ne changea rien aux coutumes journalières de la maisonnée; les mêmes besognes furent exécutées; les repas eurent lieu aux mêmes heures, en face de ce lit dont les rideaux fermés masquaient un cadavre. Seule mettait une note de mystère la bougie qui brûlait à proximité, sur une petite table, à côté du bol d’eau bénite où trempait une branche de buis. On s’abstint pourtant de faire l’attelée quotidienne de labour. Mon frère Louis s’en fut à Agonges prévenir l’oncle Toinot et sa famille. Mon parrain s’occupa d’aller déclarer le décès au secrétaire de mairie, commander le cercueil de fixer avec le curé l’heure de l’enterrement. Je fus chargé, moi, d’aller dans le voisinage demander des porteurs. Quand il fut rentré du bourg, mon parrain travailla à la mise au point d’un araire neuf et il me fallut l’aider. La besogne terminée, il me dit, l’air satisfait:
– Il y a combien de temps que je voulais en voir le bout de cet araire! J’avais bien besoin d’une journée comme ça…
Vrai, ce sentiment de calme égoïsme me peina. On s’attendrit aisément quand on est jeune; plus tard, quand j’eus l’âge 102
qu’avait mon parrain à ce moment, je devins bien aussi pratique que lui.
Le lendemain, ce fut l’enterrement. Nous étions une trentaine à suivre, dans l’épais brouillard froid, le char à bœufs qui portait la bière. A l’entrée du bourg, on la déposa sur deux chaises empruntées dans une maison voisine. Il fallut attendre là un grand quart d’heure, car le curé n’arrivait pas. Il parut enfin, récita quelques prières latines et l’on se mit en route vers l’église, la bière portée maintenant par quatre hommes, avec des bâtons qu’ils passaient dans une serviette suspendue à leur cou. Ce fut de la même manière qu’on se rendit de l’église au cimetière après la cérémonie. Au bord de la fosse, au moment de l’aspersion finale, j’eus la surprise de voir pleurer et sangloter bien fort ma mère et mes belles-sœurs. Ce grand chagrin, ostensiblement étalé, m’étonna, étant donné qu’elles avaient manifesté si souvent la crainte de voir la disparue «durer trop longtemps». Je compris que ces sanglots ne survenaient que pour la forme, parce qu’il était d’usage d’en faire entendre à ce moment. Pour moi, au moment de la descente du cercueil dans la fosse, j’eus un moment d’émotion intense et versai en silence quelques larmes très sincères.
Quand tout fut terminé, les parents d’Agonges vinrent chez nous. On avait fait quelques préparatifs, acheté du vin et un morceau de viande pour la soupe; ma mère ajouta une omelette. Le repas dura deux heures et, vers la fin, la conversation s’anima; je crois même que l’oncle Toinot redit une fois de plus dans quelles conditions il avait tué son Russe. Je fis cette réflexion que tous les rassemblements se terminaient à peu près de la même manière, qu’ils aient lieu à l’occasion d’un mariage, d’un baptême, d’un enterrement ou d’un autre événement de moindre importance. Pourvu qu’il y ait un repas avec de l’extra, un repas donnant l’occasion 103
de rester longtemps à table, on en arrivait fatalement à émettre des souvenirs où chacun se donnait le beau rôle et en tournait d’autres en ridicule, à raconter des histoires comiques ou osées: en somme, des mensonges, des médisances, des sottises…
De ce repas funèbre, seules les chansons furent bannies.
Ce fut peu de temps après la mort de ma grand’mère que ma sœur Catherine nous quitta pour aller servir, à Moulins, chez une parente de Madame Boutry.
La Catherine avait alors vingt-quatre ans. De physionomie sympathique, elle avait plu tout de suite à la dame qui la faisait aller chez elle fréquemment pour aider la bonne. Ma sœur prit goût à ce qu’elle faisait et voyait faire dans cette maison; elle adopta bientôt les manières polies et soumises qu’il faut pour servir les riches; elle en vint même à prendre une certaine familiarité respectueuse avec les Boutry qui lui témoignaient de la sympathie. Elle aimait un garçon de Meillers, nommé Grassin, alors au service, auquel elle avait juré d’être fidèle. Depuis cinq ans déjà elle tenait sa promesse; sortait peu, et ne se laissait aucunement courtiser. Grassin lui écrivait trois fois par an: au premier janvier, dans le cours du printemps, à la fin de l’été. La Catherine attendait avec impatience ces lettres qui, cependant, lui causaient beaucoup d’ennui: car elle ne savait à qui s’adresser pour les faire lire, ni pour faire écrire les réponses. Elle économisait sur ses effets pour obtenir de ma mère l’argent nécessaire au libellé, à l’expédition de ses missives. Or, après quelques mois, elle avait fait aux propriétaires l’aveu de son roman et ils se chargeaient de la correspondance. Puis, voyant qu’elle mettait de la bonne volonté à leur être agréable, qu’elle avait des dispositions pour le service, M. et Madame Boutry eurent cette pensée de la caser en ville. Grassin étant brosseur d’un officier, ils pourraient, une fois mariés, se placer 104
ensemble et gagner beaucoup. La Catherine s’habitua progressivement à cette idée qui, de prime abord, l’avait effrayée, à cause de la part d’inconnu qu’elle contenait. Elle s’y habitua d’autant mieux qu’elle voyait mes belles-sœurs lui tourner le dos parce qu’elle délaissait le travail de la ferme pour celui des maîtres. De plus, Grassin, consulté par M. Boutry, se montra enthousiaste du projet. Elle accepta donc et partit pour Moulins dans le courant de décembre, malgré l’opposition de mes parents.
XV. _ Grande décision.
J’eus, à dater de ce moment, passablement d’inquiétudes pour mon compte. Le bourg de Saint-Menoux assez important, possédait au moins cinq auberges, dont l’une avait un billard et une autre un jeu de boules; on dansait à deux endroits les grands jours. Or, depuis que j’avais cessé de voir Thérèse, je sortais à peu près régulièrement un dimanche sur deux et, chaque fois, j’insistais auprès de mes parents pour obtenir une pièce de quarante sous. Ils ne se dispensaient jamais de me faire une morale que j’écoutais tête baissée, sans répondre, sinon pour affirmer que j’entendais être récompensé de mon travail. Des fois, ils ne me donnaient que vingt sous et même rien du tout; alors, furieux, je parlais d’aller me louer ailleurs.
Nous étions cinq ou six garçons de la classe prochaine, à nous fréquenter et nous avions tous pris goût au jeu: nous 105
faisions de longues parties de quilles ou de neuf trous. Il nous arrivait, les jours de gain, de boire force litres, de nous soûler et de rentrer tard. Dans ces moments, il ne faisait pas bon venir nous chercher noise: nous n’étions pas d’accès facile ni d’humeur à plaisanter. Ce fut ainsi qu’un beau dimanche nous nous prîmes de dispute avec «ceux du bourg». «Ceux du bourg», c’étaient les jeunes ouvriers des différents corps d’état: forgerons, tailleurs, menuisiers, maçons, etc. Il y avait entre eux et nous un vieux levain de haine chronique. Ils nous appelaient dédaigneusement les laboureux. Nous les dénommions, nous, les faiseux d’embarras, parce qu’ils avaient toujours l’air de se ficher du monde, qu’ils s’exprimaient en meilleur français, et qu’ils sortaient souvent en veste de drap, sans blouse. Ils avaient leur auberge attitrée comme nous avions la nôtre, et on ne s’aventurait guère les uns chez les autres sans qu’une dispute s’en suivît. Ce jour-là, trois du bourg, ayant bu du vin blanc le matin, se trouvèrent éméchés tout de suite après la messe. Ils vinrent pour jouer avec nous au jeu de neuf trous. L’un de notre groupe dit:
– Nous ne jouons pas avec les bourgeois, nous autres!
– Eh bien, firent-ils, nous voulons jouer avec les bounhoummes, nous; aussi bien qu’eux, nous avons de l’argent pour mettre nos enjeux.
J’étais à jeun et restais un peu timide avec ces gas-là, qui, même sans avoir bu, avaient plus de blague que nous. Je dis néanmoins:
– Il ne faut pas que ça vous embête: les bounhoummes, les laboureux ont autant d’argent que vous pouvez en avoir.
J’avais bien trente sous!
Un de mes intimes, un grand, nommé Aubert, qui n’avait pas froid aux yeux, leur lança je ne sais plus quelle injure cinglante. Ils ripostèrent. Finalement, on en arriva à «s’engueuler» 106
ferme de part et d’autre; et, comme nous étions de beaucoup les plus nombreux, nous les chassâmes de la cour où était le jeu. La partie recommença après leur départ et notre groupe fut favorisé: Aubert gagna, moi aussi, un autre encore. Naturellement, nous nous mîmes à faire la noce. Vers huit heures du soir, quand nous eûmes mangé, le diable nous tenta d’aller dans l’auberge où ceux du bourg étaient réunis autour du billard. Notre entrée fit sensation. Il y eut un moment de silence pendant lequel nous nous observâmes mutuellement. Enfin, l’un de ceux que nous avions expulsés le matin, un petit cordonnier brun, prononça d’une voix forte:
– Les porchers ne sont pas admis ici!
– Répète voir, feignant, répète voir que j’ sons des porchers! riposta Aubert en roulant des yeux furieux.
– Oui, oui, reprit l’autre, vous êtes des porchers, des pantes, des tas de sacrés bounhoummes!
Un de ses camarades, mettant la main devant son nez, lança:
– Misère! ça sent la bouse de vache!
Et un troisième:
– Pas étonnant; ils se lavent les jambes une fois par an; ils gardent une couche de bouse l’hiver pour se tenir chaud!
La partie de billard interrompue, ils étaient dix à présent à nous regarder, à nous huer. Nous nous efforcions de faire bonne figure en leur renvoyant leurs insultes grossies le plus possible. Aubert, fier de sa force, rageait:
– Venez donc le dire dehors, sacrés feignants que vous êtes, bourgeois manqués, arsouilles!
L’aubergiste intervint, nous supplia de ne pas nous battre, puis nous invita à sortir, nous, campagnards, derniers arrivants. Mais cela ne faisait pas notre affaire.
– 107
Nous avons le droit d’être là aussi bien qu’eux, je suppose! dit l’un de nous que nous approuvâmes tous.
Cependant, avec des ménagements, le bistro nous poussait dehors peu à peu. Les autres s’avancèrent:
– A la porte! firent-ils. A la porte!
Et, sans nous frapper, ils nous bousculèrent…
– Ah, c’est comme ça! fit Aubert. Eh bien, vous allez voir!
En même temps il assenait un grand coup de poing sur la tête du petit cordonnier brun qui, dans le clan opposé, se démenait le plus.
Ce fut le signal d’une mêlée générale. Les coups de poing, les coups de pied pleuvaient, en même temps que continuaient les insultes. Et l’aubergiste nous poussait tous dehors, amis et ennemis, avec une douceur obstinée. Quand les derniers furent à proximité du seuil, il ferma la porte si brusquement que deux ou trois dégringolèrent. Dans la rue, que balayait un vent mouillé, glacial, précurseur de neige, la lutte continuait furieusement; on entendait:
– Tiens, attrape ça, bounhoumme!
– V’là pour toi, bouif!
– Cochon! il m’a cassé deux dents!
– Le nez me saigne, laisse-moi! me dit un maçon à qui je venais d’appliquer un formidable «gnon».
Aubert serrait à l’étouffer un ouvrier maréchal qui, impuissant, le mordait au bras et à la figure; un charron vint délivrer le maréchal et, combinant leurs efforts, ils renversèrent mon grand copain. Lui, au paroxysme de la colère, sortit son couteau, en porta un coup sur la main de l’un, laboura la joue de l’autre. Il y eut des cris de fureur:
– Un bounhoumme qui se sert de son couteau!
– Oui, fit Aubert relevé, nu-tête, la blouse rejetée en arrière, les yeux hors de l’orbite, les dents grinçantes, la main 108
levée brandissant le couteau saignant: si d’autres ont envie d’en avoir autant, qu’ils s’approchent!
Le garde champêtre arrivait, et des curieux avec des lanternes:
– Voyez, il y en a un qui saigne comme un bœuf!
– Tas de sauvages! Est-il possible de s’abîmer comme ça!
Des hommes séparèrent ceux de nous qui luttaient encore et nous retinrent éloignés: car tellement furieux tous, nous continuions à nous invectiver, voulions à nouveau nous précipiter les uns sur les autres. Le garde champêtre inscrivit nos noms. On soigna les blessés. Nos antagonistes furent tous emmenés par leurs parents ou leurs patrons. Le père du maréchal qui avait reçu le coup de couteau à la joue cria, en s’éloignant:
– On va laisser les laboureux tranquilles; ils se battront ensemble, s’ils veulent.
– Les laboureux vous valent bien! hurla Aubert.
Et il voulut courir sus à leur groupe. Notre aubergiste habituel et quelques autres personnes qui l’accompagnaient nous prêchèrent la modération. Je n’étais pas ivre ni encoléré au point de ne plus rien comprendre. J’appuyai donc:
– C’est bien assez, Aubert, il vaut mieux s’en aller.
Et nous partîmes, en effet, pas très loin à vrai dire: car l’idée nous vint d’entrer chez notre aubergiste pour boire un café froid, histoire de calmer notre excitation. Les quelques consommateurs qui se trouvaient là s’entretenaient de la rixe:
– Ils en sauront long: il y a des coups de couteau.
– Ça sera peut-être de la prison!
– Rien d’impossible.
Aubert, toujours très énervé, donnait de grands coups de poing sur la table, disant qu’il «se foutait» de la justice:
– S’il faut aller en prison, on ira, voilà tout. Et ça ne 109
m’empêchera pas de me battre encore quand on m’insultera. Ce que je ne veux pas, c’est passer pour feignant, non, jamais! Les gas du bourg voulaient nous flanquer une «trifouillée»: eh bien! c’est eux qui la tiennent… Ils ne pourront pas dire que les laboureux sont des lâches!
Et tous de déclarer que nous ne regrettions rien, que, d’ailleurs, toutes les bonnes raisons étaient de notre côté. Au fond, nous n’en étions pas moins très inquiets.
Le lendemain, les gendarmes de Souvigny vinrent à la Billette pour m’interroger. Mes petits neveux, qui jouaient dans la cour, furent les premiers à les voir.
– Les gendarmes! annoncèrent-ils d’un ton d’effroi, les gendarmes!
Ils vinrent se réfugier dans la grange où nous battions au fléau, mes frères et moi; ils se blottirent derrière un tas de paille et n’en bougèrent plus.
Mes parents ne furent qu’à demi surpris, car ils avaient vu le matin mes vêtements souillés, ma figure noire de coups, et j’avais dû avouer que je m’étais trouvé mêlé à une dispute.
Les gendarmes s’en tinrent à quelques questions sommaires, m’enjoignirent de me rendre au bourg de Saint-Menoux, le lendemain à midi.
A l’heure dite, nous nous trouvâmes réunis tous, artisans et campagnards, sur le lieu de la lutte. Le maréchal frappé par Aubert avait un bandeau sur la joue; un autre avait le bras en écharpe; plusieurs boitaient; des «gnons», des bleus, des meurtrissures se voyaient encore sur tous les visages, comme de convaincantes, sinon glorieuses cicatrices. Deux gendarmes arrivèrent bientôt, dont l’un avait des galons blancs sur le bras: c’était le maréchal des logis, chef de la brigade 110
de Souvigny. Ce fut lui qui mena l’enquête. Ses traits accentués, son air froid, sa longue moustache noire et sa barbiche le faisaient paraître sérieux et méchant. Il se fit expliquer par l’aubergiste dans quelles conditions la rixe s’était engagée, questionna le garde champêtre; enfin il nous interrogea séparément, en commençant par les blessés. Sur un grand carnet il crayonnait à mesure les réponses. Ah! notre morgue du dimanche était loin! Nous nous regardions, amis et ennemis, sans haine; nos yeux baissés, nos physionomies atterrées disaient seulement combien nous regrettions cette bêtise aux si vilaines suites. Je remarquai qu’Aubert était le plus pitoyable de tous. Comme il était le seul à s’être servi d’un couteau, le maréchal des logis l’interrogea plus longuement; mais le malheureux, affalé, livide, tremblait si fort qu’il se trouvait dans l’impossibilité de répondre autrement que par monosyllabes. Les plus malins, lorsqu’ils ont un verre dans le nez, sont presque toujours les plus lâches, les plus couards aux heures difficiles.
Je dois avouer que ceux du bourg firent meilleure impression que nous, à l’interrogatoire: ils s’exprimaient mieux, avec plus de facilité, étaient moins impressionnés. Il en fut de même au jour du jugement. Les campagnards, habitués à travailler solitairement en pleine nature, font toujours mauvaise figure en présence de gens qui ne sont pas de leur milieu.
On peut croire qu’après cela j’eus de tristes jours à passer chez nous. Ce furent des reproches à n’en plus finir sur les ennuis, les frais, le déshonneur que j’allais causer.
– Ce n’est pas une petite affaire, Seigneur de Dieu, disait ma mère, tu vas peut-être faire de la prison! Tu seras marqué sur le papier rouge! Qu’on est donc malheureux d’avoir des enfants qui vous fassent faire tant de bile!
Mon père se lamentait presque autant; les autres montraient 111
aussi de l’inquiétude, et, certes, je n’étais guère tranquille moi-même.
Quand M. Boutry eut connaissance de l’affaire, il vint chaque jour me faire la morale, disant que c’était indigne d’un siècle de civilisation de voir se battre ainsi, sans motif, des jeunes gens d’une même commune.
– Vous avez agi en sauvages, en barbares! concluait-il.
Il intervint néanmoins auprès du maréchal des logis, auprès du maire; puis, voyant qu’il était impossible de nous éviter le tribunal, il s’occupa de nous chercher un avocat, le même pour tous les belligérants.
– Ce procès, me dit-il un jour, doit non seulement vous servir de leçon, mais encore être le prétexte d’une réconciliation générale et durable.
Il n’était guère prophète, ce bon M. Boutry: soixante années ont passé depuis, et l’antagonisme dure encore, à Saint-Menoux et ailleurs, entre les garçons du village et ceux des fermes.
Le jour du jugement, nous nous rendîmes à Moulins à pied, en deux groupes, à une demi-heure d’intervalle: ceux du bourg les premiers, nous ensuite. Il me souvient que je fus bien étonné en passant sur le pont de l’Allier. Je n’avais jamais vu que l’étroite Burge de Bourbon et les tout petits ruisseaux de nos prés: il ne me semblait pas qu’il pût y avoir des rivières aussi larges. Ceux de mes compagnons qui venaient au chef-lieu pour la première fois partagèrent, d’ailleurs, mon étonnement.
En ville, nous nous trouvâmes vite embarrassés. Nous allions lentement, regardant les étalages, en badauds qui n’ont jamais rien vu. Il avait plu le jour précédent et le temps menaçait encore; nos sabots glissaient sur les trottoirs humides. J’avais conscience que, pour les gens de la ville, nous devions former un groupe ridicule. En effet, les employés de bureau 112
et les demoiselles de magasin qui s’en revenaient de travailler nous jetaient des regards curieux, nuancés d’ironie.
Un homme chargeait sur un tombereau des tas de boue; je me hasardai à lui demander s’il connaissait l’endroit où l’on juge.
– 113
Le tribunal? fit-il, un peu étonné, c’est rue de Paris, un grand bâtiment en briques rouges avec une cour au milieu. Vous en êtes encore loin; il vous faut aller d’abord jusqu’à la place d’Allier et là vous demanderez de nouveau.
Il nous indiqua le chemin pour arriver à cette place d’Allier que nous ne fûmes pas longtemps à trouver. Comme nous cherchions quelqu’un à qui nous adresser pour le renseignement définitif, nous aperçûmes un autre groupe en contemplation devant l’entrée d’un grand bazar: c’étaient nos compatriotes ennemis, les gas du bourg. Ma foi, on était là hors de notre atmosphère habituelle, on n’était plus chez soi; on n’était plus soi; la rancune persistante s’en trouva très atténuée. Ils se tournèrent de notre côté: nous échangeâmes des sourires:
– Eh bien, on y va?
Le petit cordonnier brun répondit:
– Nous vous attendions… Seulement, on commençait à craindre que vous n’ayez mangé le mot d’ordre.
Nous nous dirigeâmes de compagnie vers le grand bâtiment en briques rouges. On nous fit entrer dans une salle carrée, blanchie à la chaux et garnie de bancs, où il nous fallut attendre une grande heure et demie en compagnie de six «roulants» et de trois braconniers. Notre tour vint enfin, après tous les autres, et nous pénétrâmes à la file dans la salle du tribunal. Dans le fond, sur une sorte d’estrade élevée, trois hommes, en robe noire, étaient assis. Au mur, derrière eux, un grand Christ de plâtre trônait, les dominant. L’homme du milieu nous interrogea; c’était un gros rougeaud à figure rasée dont les yeux clignotaient derrière des lunettes. Nous avions tous des allures de bêtes prises au piège; nous lui répondîmes d’un ton si humblement plaintif qu’il dut se demander si nous étions bien les mêmes fous furieux qui s’étaient tant cognés, quinze jours auparavant. Après que 114
l’interrogatoire fut terminé, se dressa un autre homme en robe, un jeune avec des favoris noirs, qui siégeait sur une petite estrade placée à gauche de celle des juges et un peu en avant; il flétrit notre abominable conduite, prétendit que nous étions des crapules, des brigands, – il traita même Aubert d’assassin – et conseilla au tribunal de ne pas hésiter à nous appliquer toutes les rigueurs du Code: ce serait d’un excellent exemple. Mais ce fut après, le tour de notre avocat, un petit barbu qui avait l’air de se ficher du monde. Il traita de gaminerie sans conséquence notre lutte épique, dit que nous étions tous d’excellents garçons, d’inoffensifs petits jeunes gens dont le seul tort avait été de boire un verre de trop, certain jour, et il supplia les trois hommes du fond de ne pas nous mettre en prison. Il eut gain de cause: en raison des coups de couteau, Aubert fut condamné à vingt-cinq francs d’amende, tous les autres à seize francs.
Etant sortis, nous allâmes manger tous ensemble dans un caboulot de la place du Marché: Après quoi nous nous mîmes en route pour l’étape de retour, qui se passa bien, mais plusieurs avaient les pieds écorchés et tout le monde était très fatigué. Le petit cordonnier essaya pourtant, à différentes reprises, de se payer nos têtes; mais ses amis n’eurent pas l’air de le soutenir et les rapports restèrent cordiaux entre les deux groupes réunis.
On fut bien content chez nous de ce que je n’avais pas de prison; néanmoins, la solde de l’amende et des frais parut énorme.
Le tirage au sort approchait: mes parents m’appelèrent à part, un beau jour, pour m’annoncer que je n’avais pas à compter sur un remplaçant. Ils me détaillèrent leurs raisons: le déménagement, la mort de ma grand’mère, causes de dépenses considérables; mes frères avaient sept enfants à 115
eux deux, ce qui augmentait les charges de la maisonnée; la canaillerie de Fauconnet avait causé bien du tort; je faisais depuis longtemps de grands frais d’auberge, et, enfin, ce maudit procès était survenu qui coûtait cher. A cause de tout cela, il ne leur avait pas été possible de réunir les cinq cents francs nécessaires pour m’assurer au marchand d’hommes ou à la cagnotte mutuelle qui existait à Saint-Menoux. Cette révélation m’abasourdit, car j’avais toujours compté, malgré tout, jouir du même régime que mes frères. J’eus une explosion de fureur et dis carrément que, si la chance me favorisait au tirage, je ne resterais pas longtemps à la maison. Mes parents, tout confus, ne cherchèrent pas à modérer mon mécontentement.
J’eus le numéro 68 et fus sauvé: on ne prit que jusqu’à 59. Je passai encore à la Billette le reste de l’hiver et tout le printemps. Mais, quand arriva l’époque de la Saint-Jean, j’annonçai officiellement mon intention de me placer au dehors.
– Ce n’est pas vrai que tu veux t’en aller, Tiennon? fit ma mère très inquiète.
– Qu’irais-tu faire ailleurs, du moment qu’il y a ici de quoi t’occuper? ajouta mon père.
– C’est bien que vous comptiez pouvoir vous passer de moi, puisque vous vouliez me laisser partir, répondis-je malignement. J’ai passé toute ma jeunesse à travailler pour rien: il est temps que je travaille pour gagner de l’argent.
Ma mère reprit:
– Quand il te faudra t’entretenir sur ton gage, je t’assure que tu n’auras guère de reste. Tu n’auras même pas autant pour t’amuser que nous te donnions ici.
Tous me supplièrent de rester: mon parrain, le Louis, mes belles-sœurs et jusqu’à cette pauvre innocente de Marinette qui m’aimait beaucoup. Les petits même se cramponnaient à moi.
– 116
Tonton, ne t’en va pas! Dis, ne t’en va pas, je t’en prie!
Je faillis pleurer en dénouant l’étreinte de leurs petites menottes, mais demeurai inflexible.
A vrai dire, il y avait pour me faire partir un motif autre que l’injustice obligée de mes parents. Je comprenais que bientôt, quand les petits auraient grandi, nous serions trop nombreux pour ne former qu’une maisonnée. Forcément, il faudrait alors que je gagne ma vie ailleurs. Je préférais commencer plus jeune.
J’allai donc à la foire de Souvigny, avec un épi de froment sur mon chapeau. Je me louai à l’année dans un domaine d’Autry, à Fontbonnet, pour la somme de quatre-vingt-dix francs. C’était, à l’époque, le prix des bons domestiques.
Le matin de la Saint-Jean, je fis un ballot de mes effets, pris ma faucille et ma faux, et quittai pour jamais le toit familial, un peu ému d’avoir entendu sangloter ma mère et d’avoir vu mon père pleurer silencieusement.
XVI. _ Leçons méritées.
Il est nécessaire de changer de vie pour apprécier justement les bons côtés de sa vie ancienne; car, dans la monotonie de l’existence journalière, on jouit inconsciemment des meilleures choses; elles semblent tellement naturelles qu’on ne conçoit pas qu’elles puissent ne plus être; seuls, les ennuis frappent parce qu’on se figure qu’ils n’existent pas partout. Le changement de milieu, en supprimant les bonnes choses qu’on n’appréciait pas, fait 117
ressortir leur importance; il montre que les embêtements se retrouvent toujours: c’est à peine s’ils changent de forme.
Je constatai cela, les premières semaines de mon séjour à Fontbonnet; il y eut des instants où je regrettai d’avoir quitté ma famille. Je finis pourtant par m’habituer tout à fait et même par me trouver mieux que chez nous, en raison de l’indépendance absolue dont je jouissais aux heures libres. Pourtant, je n’avais pas la ressource de demander de l’argent pour sortir. Je cessai complètement d’aller au bourg de Saint-Menoux, ce qui put sembler naturel à mes anciens amis, étant donné que je n’habitais plus la commune. Mais je n’allai pas davantage au bourg d’Autry, dont je dépendais. J’évitai même les vijons, dans la crainte de trouver des gens qui voudraient me faire jouer. Ayant la poche vide, j’étais forcément sage.
Je passai mes dimanches d’été à rôder dans la campagne et dans la forêt: car le domaine côtoyait le point terminus de Gros-Bois. Il y avait par là une maison forestière où résidait un garde déjà vieux, le père Giraud, avec qui je ne tardai pas à me lier. J’eus l’occasion de lui rendre différents services, de l’aider à couper de l’herbe pour ses vaches dans les clairières de la forêt, à moissonner le carré de blé qu’il avait au bas de son jardin. Je trouvais toujours chez lui à m’occuper quelques heures chaque dimanche. La plupart du temps, il offrait un verre de vin, le travail fait, je demeurais avec lui une bonne partie de la journée. Le père Giraud avait un fils soldat en Afrique dont il me parlait souvent, une fille mariée à un verrier de Souvigny, et enfin une seconde fille non mariée, encore avec lui. Mademoiselle Victoire était une brune aux yeux noirs, au teint bistre, à l’air froid comme sa mère. J’étais peu familier avec les deux femmes: la fille du garde me semblait être d’ailleurs d’une situation trop supérieure à la mienne pour que je tente de lever les yeux sur elle.
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Par exemple, je les levais beaucoup, les yeux, sur la servante qui était avec moi à Fontbonnet. C’était une maigriote à l’air ingénu, qui avait les plus belles dents du monde et le sourire le plus enchanteur. Elle s’appelait Suzanne, travaillait bien et n’avait pas mauvais caractère. J’aurais peut-être pu prendre à son endroit des idées pour le bon motif si elle eût été d’une famille honorable. Mais elle était bâtarde. Sa mère, bonne à tout faire, disait-on, chez un vieux rentier infirme, n’avait jamais eu de mari, ce qui ne l’empêchait pas d’avoir deux autres enfants. La pauvre Suzanne devenait pourpre quand on l’entretenait de cela. Pour moi, qui n’étais domestique que par hasard et de ma propre volonté, c’eût été déchoir déjà que de me marier avec une servante: seules, les filles de métayers étaient de mon rang. A plus forte raison, ne pouvais-je épouser une bâtarde: pour le coup, ma mère aurait fait joli! Si donc je ne m’arrêtais pas à l’idée du mariage avec Suzanne, je rêvais d’en faire ma maîtresse… Pour mon excuse, je peux dire que j’étais alors dans un état d’esprit particulier que tous les garçons connaissent un moment, je crois bien.
A Saint-Menoux, Aubert et la plupart de ceux avec qui j’avais fait de bonnes parties l’année d’avant, affirmaient mordre à volonté au fruit défendu. Ils citaient même les filles qu’ils avaient eues: et, à beaucoup de celles qu’ils nommaient ainsi, on aurait donné le bon Dieu sans confession, tellement elles n’en avaient pas l’air. Chaque fois que ce chapitre était venu sur le tapis, je m’étais efforcé de prendre part à la conversation d’un ton enjoué, comme quelqu’un qui connaît ça depuis longtemps; pour parler sur un sujet qu’on ne connaît pas, il suffit de savoir assaisonner et servir à point quelques phrases des autres, tout en posant au blasé: ça prend toujours. En somme, j’étais entièrement naïf et j’avais un grand désir de ne l’être plus.
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Je m’efforçai donc d’amadouer Suzanne en lui rendant des petits services d’ami, comme de lui éviter les plus mauvaises besognes aux champs, et à la maison d’aller à sa place querir l’eau et le bois quand il m’était possible. Elle ne tarda guère à me regarder avec tendresse, rien qu’à cause de ces petites attentions. Je ne représentais pas trop mal, d’ailleurs. J’étais de taille moyenne, plutôt trapu et vigoureux; le visage un peu allongé, au nez fort, au front couvert, empreint de virilité et d’énergie. Il était tout naturel que je plaise à la petite. Quoi qu’il en soit, le hasard nous ayant fait rencontrer dans l’étable des vaches, un soir, à la tombée de la nuit, je lui susurrai qu’elle était jolie, que je l’aimais, et je l’embrassai avec autant d’effusion que j’avais embrassé Thérèse, deux ans et demi auparavant. Elle en parut si heureuse que je crus bien qu’elle allait défaillir dans mes bras. Je m’en tins là, craignant l’arrivée du maître qui rôdait aux alentours.
Mais un dimanche que nous étions seuls à la maison, je recommençai de lui conter fleurette et, après des préludes peut-être trop courts, je voulus glisser ma main sous ses jupes. Elle fut debout d’un bond; une flamme étrange passa dans ses yeux et, de toute la force de son petit bras nerveux, deux fois de suite elle me souffleta… Puis, s’étant mise en défense derrière le dos d’une chaise, elle dit d’une voix sifflante:
– Salaud, va! C’est pour ça que vous me flattiez; vous vouliez vous amuser de moi… J’ai autant d’honneur que n’importe laquelle, vous le saurez… Et si jamais vous vous ravisez de me toucher, je le dis tout de suite à la bourgeoise. Vous avez compris?
– Méchante!… Méchante!… fis-je bêtement, frottant ma joue rouge et cuisante.
– C’est bien votre faute si je vous ai fait mal, reprit-elle un peu radoucie. Ça vous apprendra à me respecter.
Je sortis tout penaud et n’essayai plus de revenir à l’assaut 120
de cette vertu trop farouche. J’eus d’ailleurs, à la suite de sa défense énergique, un réveil de conscience qui me montra combien ce serait de ma part une action mauvaise de risquer par sot amour-propre plus encore que pour quelques problématiques instants de satisfaction, de causer le malheur de sa vie. Je me sentis coupable et méprisable, et m’efforçai de mériter mon pardon en continuant de me montrer prévenant envers Suzanne sans jamais plus lui parler d’amour.
A quelque temps de là, j’eus une nouvelle aventure galante qui tourna encore à mon désavantage. Il y avait dans un domaine voisin, à Giverny, une autre servante déjà vieille, aux allures indolentes et aux cheveux blond filasse, qu’on appelait la grosse Hélène. De la Billette même, j’avais entendu parler de cette fille qui passait pour très légère de mœurs. Ici, c’était bien autre chose. Au travail, entre hommes, on s’entretenait tous les jours d’elle. On rapportait aux heures de fatigue, pour retrouver la gaîté, toutes les histoires scabreuses dont elle avait été l’héroïne.
– Elle n’en refuse que deux, disait le maître, celui qui ne veut pas et celui qui ne peut pas.
Je souhaitais fort la connaître mieux.
Or, un jour, comme nous étions en train de déjeuner, elle vint à Fontbonnet pour réclamer trois taureaux échappés du pâturage, égarés depuis. Elle s’assit, point gênée, causa de tout avec assurance, répondit carrément aux blagues du maître et de ses garçons. Elle sortit en même temps que moi. Dehors, je pus lui parler seul à seul et j’en profitai pour lui servir quelques bêtises assez raides qui n’eurent pas l’air de la troubler le moins du monde; je crois bien qu’au contraire ce fut moi qui rougis de ses reparties.
La connaissance me sembla suffisamment faite et, le diable me poussant, je m’en fus rôder le dimanche suivant autour de 121
Giverny. Je me dissimulai dans un carré de maïs voisin de la cour et ne tardai pas à voir Hélène qui s’en revenait de traire. Elle porta à la maison sa cruche de lait et ressortit, un moment après, transformée, ayant mis un bonnet blanc, un caraco propre, des sabots nouvellement noircis. Elle regagna l’étable pour détacher les vaches qu’elle démarra hors de la cour. Cinq minutes plus tard, les bâtiments n’étant plus en vue, je me trouvai comme par hasard sur son passage, dans le chemin.
– Tiens, vous êtes par là? fit-elle, l’air étonné.
– Oui, je me promène pour ma santé.
– Eh bien, si vous voulez venir m’aider à garder les vaches.
– Je voulais vous le proposer.
Nous dévalâmes côte à côte par une rue ombreuse et solitaire jusqu’à un pré de bas-fond que bordait un petit taillis. J’étais un peu ému de me voir seul avec cette dispensatrice d’amour et ruminais péniblement des phrases de circonstance qui ne me satisfaisaient point. Elle jouait avec sa trique, gaie, très à l’aise, faisant tous les frais de la conversation. Je fus ennuyé de voir qu’il y avait à l’autre extrémité du pré une chaumière de journalier auprès de laquelle jouaient des enfants. Mais ma compagne proposa, comme devinant ma pensée:
– Tenez, si vous voulez, nous allons entrer dans le taillis cueillir des noisettes.
Je m’empressai d’accepter, et, quand nous y eûmes pénétré, bien que le cœur me battît fort, je devins entreprenant: passant mon bras autour de la taille d’Hélène, j’observai qu’il ferait bon se coucher au-dessous de ces arceaux de verdure, sur le fin gazon. Elle répondit, ironique:
– Vous êtes fatigué? Je vous préviens que, moi, je ne suis pas venue ici pour me coucher.
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Puis ayant, par un demi-tour preste, échappé à mon étreinte, elle se mit à courber les branches de noisetier et à détacher les touffes de noisettes qu’elle glissait à mesure dans la poche de son tablier.
Je commençais à devenir perplexe. Cela m’étonnait qu’elle eût l’air de mettre des formes à une chose qui devait lui sembler très banale. J’avais la volonté d’agir, mais repoussais d’instant en instant le début de l’action.
– Les noisetiers se font rares, dis-je fort platement.
– Allons dans le fond, nous en trouverons davantage.
Elle glissait au travers des branches avec une agilité qui avait de quoi surprendre, étant donné ses façons pesantes; j’avais de la peine à la suivre. Nous marchions depuis quelques instants dans la voie frayée qui coupait en deux le taillis, quand nous nous trouvâmes en face d’un homme à forte barbe noire, très grand et jeune encore. Elle ne parut pas surprise: j’eus l’intuition que j’étais joué. L’homme dit, mi-sérieux, mi-rieur:
– Tiens, vous avez donc pris un commis pour vous aider aux noisettes, Hélène?
Je dus rougir comme une ingénue de quinze ans, comme rougissait la Suzanne de chez nous; néanmoins, j’essayai de m’en tirer par une bravade:
– A deux, on fait toujours mieux, dis-je.
– Oui, mais à trois, on fait moins bien, blanc bec!
Et le voilà qui me tombe dessus à coups de poing en ricanant:
– Tiens, attrape ça… tiens… Et puis ça encore… C’est pour t’apprendre à venir rôder où tu n’as pas affaire, gamin!…
En toute autre circonstance, je ne me serais certainement pas laissé rosser sans rien dire. Mais la surprise fit que je n’eus pas l’idée de me défendre. Sans demander mon reste, 123
je détalai comme un lièvre, poursuivi jusqu’au bout du taillis par les quolibets des deux autres.
Et je jurai, mais trop tard, qu’on ne me reprendrait plus auprès des jupes de la grosse Hélène.
Mes équipées amoureuses de jeunesse se réduisent à peu de chose, comme on voit, et je n’ai pas le droit d’en être bien fier. Mais ça ne m’a pas empêché de faire le malin plus tard, comme tous les autres, de parler d’un air entendu de mes bons tours à l’époque où j’étais garçon, de dire même:
– Les femmes ne me manquaient pas, grand Dieu! Je n’avais que l’embarras du choix!
A la vérité, ce fut mon épouse légitime qui eut les prémices de ma virilité…
XVII. _ Abus de confiance.
Au printemps suivant, je m’en fus, pour la fête de Meillers, voir mon camarade de communion, Boulois, du Parizet. Son jeune frère étant mort, il restait fils unique, était fier de sa belle situation, car ses parents avaient quelques avances. Tout en causant, comme j’en étais venu à parler du père Giraud, le garde, il me demanda en souriant finement s’il n’avait pas une fille. Je répondis qu’il en avait même deux, dont l’une mariée et l’autre encore à prendre. Alors Boulois m’avoua qu’un parent lui avait montré Victoire, certain dimanche à Souvigny, en lui disant 124
qu’elle ferait bien son affaire. Il me questionna sur le caractère et les habitudes de la jeune fille, puis à l’heure de mon départ, me chargea de la pressentir à l’occasion, afin de savoir si elle consentirait à se marier avec un garçon de la campagne.
– Si elle a l’air de dire oui, tu lui parleras de moi, conclut-il.
Je réfléchis beaucoup à cela toute la semaine. Pour plusieurs raisons, cette mission délicate m’ennuyait. Néanmoins, dans l’intention de la remplir, je me rendis le dimanche suivant à la maison forestière. Le hasard me favorisa; Victoire et sa mère étaient allées à la messe du matin et, sitôt leur rentrée, le père Giraud partit pour celle de dix heures. Je sortis avec lui, faisant le simulacre de m’en retourner à Fontbonnet, m’efforçant à un air très naturel. Mais je revins une heure plus tard. Victoire se trouvait seule à la maison, sa mère paissant les vaches dans une clairière lointaine. Après quelque préambule embarrassé, je lui confiai que j’avais désiré la voir en dehors de la présence de ses parents pour lui demander si un paysan lui plairait comme mari. Elle fixa un instant sur les miens ses grands yeux noirs; interrogateur et profond, son regard me fouillait l’âme, mais elle ne répondait pas.
– C’est un de mes amis qui m’a chargé de vous poser cette question, ajoutai-je.
– Ah! c’est un de vos amis…
Je crus discerner dans ces mots, après lesquels elle redevint pensive un instant, une nuance de désappointement qui me frappa.
– Eh bien, dame, il faudrait que je le voie, cet ami; sans le connaître je ne peux rien vous dire.
– Il se fera connaître… Mais le métier ne vous déplairait pas trop?
– Pourquoi me déplairait-il? Ne suis-je pas paysanne aussi…
Il y eut un moment de silence pénible. Victoire, assise au 126
coin de la cheminée, tisonnait le feu et ne détournait plus les yeux de la flamme rose. J’étais adossé à une vieille commode de chêne, tout près de la porte d’entrée, tressaillant à tous bruits qui frappaient mes oreilles: crépitement des branches qui flambaient, tic tac de l’horloge, chant d’un grillon dans le mur, gloussement d’une poule dans la cour. J’avais le cerveau troublé, une idée très osée, diabolique même m’était venue au cours de la semaine Et j’eus l’audace inouïe de l’exprimer tout d’un trait:
– Eh bien, non! Je ne veux pas mentir plus longtemps!… Ce n’est pas pour un autre, c’est pour moi que je parle en ce moment, Victoire. M’accepteriez-vous pour époux?
Elle se leva d’un bond, se tourna à demi de mon côté; ses yeux se baissèrent vers les larges pierres noires qui dallaient la pièce et je vis une légère coloration animer ses joues au teint bistre:
– Vous ne me déplaisez pas; mais je ne puis vous donner de réponse définitive sans parler à mes parents. Allez dimanche au bal à Autry; je m’arrangerai pour y paraître et vous dirai si vous devez vous présenter ou non.
Je balbutiai un «merci» et me retirai sans même chercher à me rapprocher d’elle, tellement j’étais troublé, tellement son air froid et sérieux continuait de m’en imposer.
Les jours suivants, je crus avoir rêvé… Il ne me semblait pas possible que j’aie trahi ainsi la confiance de Boulois, que j’aie demandé pour mon compte cette Victoire pour laquelle je ne ressentais d’autre attirance que celle qui résultait de sa situation de fille aisée! Et pourtant, c’était fait! Que les grands événements de la vie tiennent donc à peu de chose! à une pensée qui se fait jour par hasard, à une disposition d’esprit passagère, à une minute d’audace, à un moment d’absence de conscience ou de réflexion…
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Victoire, qui avait de l’amour pour moi, dut bien manœuvrer, car elle me dit le dimanche au bal que j’avais des chances, bien que ses parents fissent beaucoup d’objections. Ils lui donnaient un lit, une armoire, un peu de linge et trois cents francs d’argent, ce qui était beau pour l’époque. Naturellement, ça les ennuyait que je n’aie rien du tout: ils me le déclarèrent tout net quand j’allai à la maison leur faire ma demande:
– Obtenez de votre père une somme au moins égale à celle de Victoire; il vous doit bien cela, puisqu’il ne vous a pas racheté. A cette condition, nous consentirons au mariage, car nous vous connaissons comme bon travailleur et brave garçon.
Le bon accueil des parents m’étonna presque autant que celui de la fille. J’en sus plus tard le pourquoi. Leur fils, le soldat d’Afrique, avait eu une jeunesse orageuse; il leur avait coûté beaucoup d’argent et causé beaucoup de désagréments, alors qu’il était à Moulins, commis en rouennerie. D’un autre côté, leur gendre, le verrier, ne leur procurait aucune satisfaction: buveur invétéré, il lui arrivait de battre sa femme: le ménage n’était pas heureux. Je bénéficiais de ces exemples qui avaient amoindri aux yeux des Giraud le prestige des emplois dans le commerce et l’industrie.
Mon père s’était remis à flot; il avait touché de M. Boutry huit cents francs au compte de la deuxième année; je n’eus pas trop de peine à obtenir les trois cents francs exigés. Je fus donc agréé définitivement, et la noce eut lieu à la Saint-Martin de 1845; j’avais tout juste vingt-deux ans.
Ma femme demeura chez ses parents et je continuai mon service à Fontbonnet où j’étais loué pour une seconde année. Chaque soir, après la journée faite, je rentrais à la maison forestière; chaque matin, au petit jour, je regagnais mon poste. Le dimanche, je continuais de faire les travaux, les 129
corvées pénibles du beau-père, ce qui me faisait bien voir à la maison. Victoire se montrait aimable, je n’avais ni responsabilité, ni inquiétude: ce fut un des moments heureux de ma vie.
XVIII. _ Responsabilités.
Toutefois, cette situation ne pouvait durer longtemps. Dans le courant de l’année, j’appris qu’une locature était vacante à Bourbon, tout près de la ville, en bordure des Craux. On appelait ainsi un communal granitique et pierreux où croissait au ras du sol une herbe dure, de teinte noirâtre. Les Craux, sur la partie descendante d’un plateau fertile, aboutissaient à des prairies humides au travers desquelles coulait un ruisseau bordé d’aulnes. Je visitai cette propriété qui ne me déplut pas et la louai pour trois ans. Nous allâmes nous y installer pour la Saint-Martin suivante, juste un an après notre mariage.
Ah! nos pauvres six cents francs, comme ils furent vite employés! L’achat des deux vaches qui nous étaient nécessaires en usa la plus grande partie. Et, pour nous munir d’une charrette, d’une herse, des objets de ménage indispensables, d’une provision de combustible et de quelques mesures de seigle, il fallut emprunter au père Giraud. Victoire, qui avait été habituée chez elle à un certain confort, souffrit plus que moi de nos débuts pénibles. En raison de son caractère 130
froid et concentré, elle ne montrait guère sa satisfaction, mais savait bien quand même faire valoir ses plaintes; j’eus souvent l’occasion de lui dire qu’elle était portée en ce sens à une exagération fâcheuse. Elle monologuait en geignant:
– Il me faudrait bien une deuxième marmite… J’aurais besoin de vaisselle… Je ne peux pas faire mes savonnages sans baquet…
On achetait, et il manquait toujours quelque chose. Elle ne tarda pas, d’ailleurs, à se préoccuper des langes et du berceau, car elle était enceinte. Bien que n’étant guère tranquille moi-même, je m’efforçais de la réconforter.
C’est surtout nos tête-à-tête des veillées d’hiver qui furent gros d’inquiétudes et tristement monotones. J’eus de la peine à m’y faire, moi qui étais habitué à l’animation des maisonnées nombreuses. J’évitai pourtant, grâce à une activité jamais interrompue, de me laisser gagner par l’ennui. Je façonnai un tas d’objets utiles: mon araire d’abord, puis une échelle, une brouette, enfin plusieurs râteaux pour les fenaisons. J’en eus pour tout l’hiver.
Au petit jour et le soir vers quatre heures, Victoire s’en allait vendre en ville le lait frais tiré. Je lui portais sa cruche jusqu’à la place de l’église, au point même où j’avais tant souffert, un jour de foire, étant gamin. Elle s’en allait seule ensuite de porte en porte, pour servir les clients attitrés ou occasionnels. Au début, les vaches ayant pas mal de lait, elle faisait ses vingt-cinq ou trente sous par jour. Mais quand vinrent les grands froids, il y eut diminution sensible; elle n’arriva plus à faire vingt sous, bien qu’elle le vendît jusqu’à la dernière goutte, sans même en conserver un peu pour blanchir notre soupe. Et pour faire la distribution, ça cessait d’être amusant. Le froid cinglait, raidissait, bleuissait la main qui tenait l’anse de la cruche; les doigts gourds refusaient tout service. Ma femme avait le droit de se plaindre et en 131
usait, on peut le croire. Quand il y avait de la neige ou du verglas, c’était pis encore; la corvée devenait très pénible et j’eus la preuve qu’elle pouvait aussi être dangereuse. En effet, un matin de verglas, Victoire revint baignée de larmes et les poches quasi vides: elle avait glissé en descendant la rue pavée, et le lait qui restait, les deux tiers au moins, s’était échappé en entier de la cruche renversée. Cet accident m’inquiéta, car elle en était à son septième mois de grossesse, et je craignais qu’elle ne se soit fait mal. Je pris alors la résolution de faire moi-même la tournée du lait. J’eus à essuyer force quolibets, force railleries, de la part des gens de la ville, car ce n’était pas la coutume de voir les hommes se mettre à cela. Le soir, les gamins me suivaient en bandes:
– V’là le marchand de lait! V’là le marchand de lait! Donne-nous du lait, Tiennon! Par ici, Tiennon, par ici!
Je compris qu’il était préférable de ne pas prendre au sérieux les plaisanteries des mauvais drôles et de rire des quolibets des grands. Ma placidité fit qu’au bout de huit jours, tous me laissèrent tranquille. Mes clientes me félicitèrent, au contraire, de ce que j’étais le modèle des maris.
D’ailleurs, mon rôle me valait aussi quelques satisfactions: c’est ainsi que m’intéressait beaucoup, chaque matin, le réveil de la ville. A mon arrivée, il n’y avait d’activité apparente que dans les boutiques des maréchaux. Là, on voyait déjà le rougeoiement de la forge et les scintillements des étincelles qui s’échappaient des fers blancs de chaleur, façonnés sur l’enclume à grands coups de marteau. On travaillait aussi à l’abattoir, dans les fournils de boulangers et les ateliers de sabotiers. Mais les boutiques restaient fermées. La plupart des commerçants dormaient encore derrière leurs persiennes closes, de même que les fonctionnaires et les rentiers. Moi qui «turbinais» depuis deux heures et plus, grisé par l’action et l’air vif du matin, je cognais dans les devantures avec 132
un plaisir réel. Après un moment, apparaissaient les ménagères, boulottes ou trop maigres, ridées, ébouriffées, édentées, les seins tombants, les yeux gros avec des cernures bleues et de la cire dans les coins, toutes ridicules. Le négligé de leur costume accusait férocement leurs tares, leurs laideurs, leurs déformations. Beaucoup venaient pieds nus dans des pantoufles éculées, avec des jupes mal agrafées laissant voir la chemise, des camisoles de nuit pelucheuses, déchirées souvent, des serre-tête ignobles ou des bonnets crasseux. Elles proféraient dans un bâillement:
– Il fait bien froid ce matin, dites, Tiennon?
– Ma foi, oui, madame; il a gelé rudement.
– Brrouou… Ce qu’il faisait bon au lit!
Je riais en dedans de contempler ainsi, au naturel, ces belles dames de la ville, ces belles boutiquières, qu’on voyait dans le jour si bien peignées, si bien corsetées, si bien mistifrisées.
– Vrai, me disais-je, je ne me laisserai plus prendre aux apparences, oh non!
Je devais pourtant m’y faire prendre terriblement, plus tard!
Sitôt rentré de ma tournée du matin, je quittais la blouse et le pantalon de sortie, réendossais mes effets de travail; je donnais une dernière fourchée aux vaches, égalisais leur litière; puis, ayant mangé une écuelle de soupe à l’oignon et trois pommes de terre sous la cendre, je m’en allais chez le père Viradon, un vieux locataire voisin, où, moyennant huit sous par jour, je battais au fléau de neuf heures à trois heures. A la suite de cette séance, je mangeais une autre soupe quelconque avec un mijotage de citrouille ou de haricots; puis c’était le pansage, puis la tournée en ville et vingt autres besognes qui me gardaient jusqu’à sept heures; à ce moment, je m’installais au coin du feu, à mes travaux d’outillage, et 133
je m’efforçais de prouver à ma femme que nos affaires marchaient bien et que nous n’aurions pas de peine à nous en tirer.
En avril, quand survinrent les couches de Victoire, ce fut bien une autre affaire: il me fallut la soigner et me charger de toutes les besognes du ménage. J’avais vu mes parents 134
le mois précédent et demandé à ma mère de venir pour quelques jours quand l’événement se produirait. C’était ainsi convenu. Mais une maladie de deux de mes petits neveux lui fut prétexte à ne pas tenir sa promesse. La mère Giraud d’ailleurs souffrante ne pouvait guère s’absenter à cause de ses vaches. Il n’y eut donc, en dehors de la sage-femme, que la vieille voisine Viradon pour nous aider quelque peu et nous donner des conseils expérimentés.
Comme, en même temps, le travail de la terre donnait à plein, comme il fallait bêcher le jardin, faire les semis d’orge, d’avoine et de pommes de terre, on peut croire que je n’avais pas à rester les deux pieds dans le même sabot; j’en vins à perdre presque l’habitude de dormir, et ce n’est pas aux mois suivants que je pus la reprendre.
Car durant l’été, j’allai travailler dans les domaines comme journalier. J’aurais bien eu assez de besogne dans ma locature, mais craignais que les recettes ne soient insuffisantes si je ne gagnais rien au dehors. Quand je rentrais vers dix heures du soir, il y avait toujours quelque chose de pressant à faire chez nous, et je me remettais à l’œuvre au clair de lune. Le voisin Viradon m’avait conseillé de faire du jardinage, parce que les légumes se vendaient bien au moment de la saison, quand la ville se peuplait d’étrangers. Je restais donc souvent jusqu’à une heure du matin à planter, sarcler, arroser. A trois heures, je repartais au travail. Victoire avait cessé momentanément de faire les tournées de lait, – les vaches touchant à leur terme n’en donnaient plus, – mais elle put vendre quelques têtes de salade, quelques paniers de haricots dont le produit suffit aux besoins courants du ménage.
A la Saint-Martin, nous eûmes la satisfaction de payer sans délai le propriétaire et de rembourser au père Giraud la moitié de la somme qu’il nous avait avancée.
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XIX. _ Hésitations civiques.
Il y avait certains travaux pour lesquels l’expérience me manquait beaucoup: ainsi, avant de me mettre à mon compte, je n’avais jamais semé. Dans les fermes, l’emploi de semeur était toujours affecté au maître ou à son fils aîné; à la Billette, mon parrain remplacait le père depuis un certain temps. Je crois bien que cette coutume de ne pas varier les rôles existe encore un peu. Il y a toujours le bouvier, le jardinier, le semeur. Le bouvier ne s’occupe jamais du jardin; le jardinier ne sait guère labourer, ni soigner les bœufs. Et quand la séparation survient, l’un et l’autre se trouvent embarrassés.
Je semai donc la première fois inégalement et trop fort; ma récolte en fut compromise. De plus, les voisins plus ou moins ouvertement se moquèrent; cela me fut pénible, bien que je reconnusse qu’il y avait de quoi.
A vrai dire, les meilleurs semeurs n’obtinrent pas, cette année-là, de brillants résultats. A la suite d’une période de gel nocturne et de soleil chaud, puis d’un printemps humide, la récolte de 1847 fut mauvaise entre toutes. Le froment se vendit huit francs le double et le seigle six francs. A la campagne, tous les pauvres gens étaient bien malheureux; et dans les villes, à Paris surtout, c’était encore bien pis.
Je savais cela par M. Perrier, un ancien maître d’école devenu agent d’assurance, qui habitait tout près de la place 136
de l’église et qui était notre client pour le lait. M. Perrier lisait le journal, et chaque fois qu’il se passait quelque chose d’important, il ne manquait pas de le dire à ma femme en la chargeant de me le rapporter.
La misère des ouvriers de la capitale les fit se révolter peu après, au mois de février 1848. Victoire m’annonça cette nouvelle un beau jour, de la part de M. Perrier. Alors, je me rappelai qu’au temps où j’étais pâtre dans la Breure du Garibier, j’avais entendu dire par les scieurs de long quelque chose d’analogue: Paris en révolution, un roi chassé et remplacé par un autre qui s’appelait Louis-Philippe, le drapeau tricolore à la place du drapeau blanc, etc. Etant allé le lendemain faire la tournée du lait, je rapportai à M. Perrier ces souvenirs. Il me dit qu’on venait précisément de mettre à la porte à son tour ce même roi Louis-Philippe, qu’au lieu d’un roi, nous avions maintenant la République; et il se donna la peine de m’expliquer la différence.
A la campagne, on ne s’inquiète guère d’habitude des affaires du gouvernement. Que ce soit Pierre ou Paul qui soit à la tête, on n’en a pas moins à faire, aux mêmes époques, les mêmes besognes. Pourtant, ce changement de régime eut un retentissement certain.
La République fit d’ailleurs une bonne chose dont je lui sus gré tout de suite, et bien d’autres avec moi: ce fut d’enlever l’impôt sur le sel. On le payait auparavant cinq et six sous la livre, on le ménageait presque autant que le beurre; après, il ne se vendit plus que deux sous. Je compris que c’était fort mal de la part de l’ancien gouvernement de laisser subsister un gros impôt sur une matière de première nécessité, et dont le pauvre, pas plus que le riche, ne pouvait se passer.
Une autre innovation dont tout le monde s’aperçut, ce fut l’établissement du suffrage universel. Je savais que les ouvriers 137
des villes faisaient de cela une grande affaire et j’ai compris plus tard qu’ils avaient raison. Mais, à ce moment, je ne trouvais pas que le droit de vote fût une chose d’importance aussi grande que la suppression de l’impôt sur le sel.
Comme bien on pense, ces réformes ne faisaient pas plaisir aux riches. Les céréales augmentaient toujours: on disait que les gros bourgeois en avaient accumulé des approvisionnements considérables qu’ils faisaient jeter à la mer, dans le but de provoquer la famine, en haine du gouvernement nouveau.
Il y eut bientôt des élections pour nommer les députés. Je reçus plusieurs papiers à cette occasion, et m’en fus trouver M. Perrier, le priant de me les lire et de m’en expliquer l’usage. Très familier selon sa coutume, il s’empressa de me satisfaire. Dans leur programme, les candidats républicains parlaient de liberté, de justice, de bonheur du peuple, et promettaient des réformes nombreuses: la création d’écoles et de routes, la diminution du temps de service, l’assistance aux infirmes et aux vieillards pauvres. Les conservateurs voulaient la France unie, grande et forte, la paix, l’ordre, la prospérité; ils conseillaient de se méfier des utopistes révolutionnaires qui méditaient de tout bouleverser, de faire table rase des traditions séculaires de notre chère patrie et, conséquemment, de nous conduire à l’abîme.
J’étais loin de comprendre le sens exact de toutes ces belles phrases. Mais il me sembla néanmoins que les conservateurs tentaient d’éblouir les électeurs par de grands mots qui ne signifiaient pas grand’chose, alors que les républicains émettaient quelques bonnes idées pratiques. Je dis à M. Perrier ce que je pensais, et il m’engagea en effet à voter pour ces derniers.
– Dites-le bien à vos amis, à vos voisins, conclut-il, seuls les républicains ont le désir de voir améliorer votre 138
situation. Les autres sont de gros bourgeois qui trouvent excellent l’ancien ordre de choses; ils ont lieu d’être contents de leur sort, et croyez que le sort des autres leur importe peu.
J’étais donc décidé à suivre ma première impression que venait corroborer l’opinion de M. Perrier. Mais l’avant-veille du scrutin, pendant que j’étais au travail le curé venu nous faire visite, mit en garde ma bourgeoise contre les républicains, «des canailles presque tous». Il lui cita plusieurs individus de mauvaise réputation, fainéants et ivrognes, qui criaient bien fort: «Vive la République!» dans les rues de la ville, les soirs où ils avaient bu:
– Si ces gens-là arrivent au pouvoir, il n’y aura de sécurité pour personne; ils prendront le bien des braves gens et vivront en rentiers à la sueur du front des autres. Tous les électeurs honnêtes voteront pour ceux qui représentent les bons principes, c’est-à-dire pour les conservateurs.
Victoire me conta cela le soir même.
– Voilà, fit-elle, ce que M. le curé m’a chargée de te rapporter. A présent, fais-en ce que tu voudras.
C’était de quoi me mettre bien en peine, car je savais qu’effectivement tous les «pas grand’chose» de la ville affichaient à tout propos leur républicanisme. Mais je réfléchis que les candidats à la députation ne devaient pas ressembler aux quelques criards et soûlots que nous voyions ici. D’ailleurs, M. Perrier, excellent homme, intelligent et instruit, était républicain. D’autres bons vivants aussi que je connaissais. Et puis, j’avais appris que l’illustre Fauconnet menait une campagne acharnée en faveur des conservateurs. Je dis à ma femme:
– Ecoute, en fait de bien, nous n’avons guère que nos deux vaches, je ne pense pas qu’on vienne nous les enlever… Et il n’y a pas que des braves gens pour soutenir les candidats 139
du curé: Fauconnet, qui est certainement le plus voleur de Bourbon, les soutient aussi…
– Tu ne veux pas comparer M. Fauconnet aux abrutis et aux fainéants qui crient dans les rues?
– Oh non! je leur ferais injure, dis-je en riant; ils ne sont pas de sa taille!
Au fond, je reconnaissais néanmoins que ces semi-voyous faisaient grand tort aux candidats républicains. J’ai remarqué cent fois, depuis, que les pires ennemis de ceux qui représentent aux élections les idées de progrès, sont les gens à réputation douteuse qui se mettent en vue sous couleur de les soutenir. Les meilleurs programmes, les meilleurs candidats se trouvent salis de ces contacts; un certain discrédit rejaillit sur eux dans l’esprit au moins de ceux qui, comme les neuf dixièmes des paysans, et moi-même, fondent leur opinion sur leur degré de sympathie à l’égard de ceux qui se font les apôtres des diverses idées dans le pays.
Toute la journée du samedi, je fus tiraillé de sentiments contraires; mais le dimanche, revenant à ma résolution première, je mis dans l’urne le bulletin de la liste républicaine. Ce fut ma façon de remercier le gouvernement nouveau d’avoir mis le sel à deux sous.
Par exemple, quand on nous fit revoter six mois plus tard pour nommer le président de la République, je n’agis pas selon les mêmes principes. Tous les personnages influents, les propriétaires, les régisseurs, les gros fermiers, les curés, s’étaient chargés de dire et de répéter partout que les campagnards devaient porter leurs suffrages sur Napoléon, attendu que les autres ne s’occuperaient que des ouvriers des villes. On causait de cela dans tous les groupes de cultivateurs qui se formaient le dimanche après la messe, sur la place de l’église ou sur celle de la mairie:
– Mon maître affirme que si un républicain était nommé 140
président, le blé ne se vendrait que vingt sous la mesure…
– Le mien m’a dit la même chose, reprenait un autre. Les républicains veulent que ceux des villes aient le pain pour rien.
– Ils feraient baisser la viande aussi, on peut en être sûr…
– On ne pourrait plus vivre en travaillant la terre…
Ces bruits avaient pris de l’ampleur et nous influençaient: comme les camarades paysans, je votai pour Napoléon.
XX. _ Chez les miens.
Après un séjour de six années, mes parents avaient été obligés de quitter la Billette, les relations étant devenues impossibles avec M. et Madame Boutry. Ils s’en étaient allés à l’autre extrémité de la commune de Saint-Menoux, du côté de Montilly.
Mon père ne vécut pas longtemps dans cette nouvelle ferme. Au mois de janvier 1849, deux mois après qu’il y fut entré, on vint me dire qu’il était gravement malade. J’allai le voir dès le lendemain et le trouvai très amaigri, très abattu, avec une forte fièvre qui, sous sa barbe longue, colorait ses joues creuses.
– Mon pauvre garçon, je suis perdu, me dit-il. C’est égal, je suis bien aise de t’avoir revu avant de mourir…
Il me regarda longuement avec des yeux mouillés; j’eus de la peine à m’empêcher de pleurer.
Le malheureux ne se trompait pas: il mourut trois jours après, par une aube neigeuse et triste.
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Je le regrettai sincèrement. Depuis que j’étais à même de l’apprécier sans passion, avec ma pleine raison, j’avais compris qu’il était un très brave homme à qui la vie n’avait pas été tendre: son frère avait vécu à ses dépens, ses maîtres l’avaient grugé, sa femme l’avait malmené. C’est seulement dans ses rares séances prolongées d’auberge qu’il avait trouvé quelque satisfaction.
Ma sœur Catherine, mariée à Grassin, ne put assister à l’enterrement, car elle était, depuis un an, placée à Paris avec son époux.
A la suite de ce deuil, il y eut encore une révolution dans la maisonnée. Ma mère, depuis quelque temps à couteaux tirés avec le Louis et sa femme, tenta d’indisposer mon parrain contre eux, dans le but d’arriver à rendre inévitable la séparation des deux ménages. Mais, sauf quelques dissentiments passagers, mes deux aînés s’entendaient assez bien; ils jugèrent pouvoir s’en tirer encore mieux à rester ensemble tant que leurs enfants ne seraient pas élevés. Alors, toujours intransigeante et méchante, ma mère déclara qu’elle-même partirait.
Elle loua en effet, à l’entrée du bourg de Saint-Menoux, sur la route d’Autry, une pauvre chaumière dans laquelle elle se retira pour y vivre la vie des femmes seules et sans ressources: glaner, laver les lessives, faire toutes les corvées désagréables et pénibles qui se présentaient. Tant qu’elle fut en état de travailler, elle laissa dormir dans un coin de son armoire les quelques centaines de francs qui constituaient son avoir.
La Marinette resta au domaine avec mes frères; ils la gardèrent un peu par charité, mais aussi parce qu’elle leur rendait service. La pauvre innocente avait un culte pour les moutons et s’acquittait très bien du rôle de bergère, sauf le dénombrement, à la rentrée, qu’elle n’était pas en état de faire. 142
Elle savait filer, était apte à certains travaux des champs. En somme, elle gagnait bien à peu près sa vie. Comme vêture, il lui fallait peu de chose, car elle ne sortait jamais des limites territoriales de la métairie.
XXI. _ Chantiers.
Victoire, enceinte une seconde fois, me donna une petite fille. Heureusement, les affaire!! n’allaient pas trop mal. Le père Giraud était intégralement remboursé, je payais régulièrement mon fermage et j’avais quelques pièces de cent sous devant moi. Mais ce succès ne m’empêchait pas de travailler, bien loin de là; au contraire, il me donnait du contentement et, partant, du courage. Je continuais, quand cela m’était possible, d’aller besogner hors de ma locature. J’avais trouvé pour la mauvaise saison un emploi stable et assuré; c’était à la carrière du Pied-de-Fourche, derrière l’église, à l’est de la ville: j’y cassais de la pierre pour le compte d’un entrepreneur qui faisait des routes. J’étais à la tâche, ce qui me permettait de venir à ma convenance, quand j’avais fini mon pansage du matin, et de rentrer à temps pour celui du soir. Au printemps, j’apportais à manger et restais plus tard.
Nous étions parfois jusqu’à vingt casseurs à la file, travaillant chacun à l’abri d’une claie de paille, agenouillés sur un tabouret de chiffons. De notre chantier, nous dominions toute la ville; seules, les vieilles tours du château, sur la colline opposée, nous faisaient pendant; les toits des plus 143
hautes maisons étaient plus bas que nous; la grand’rue surtout nous semblait être un précipice et nous étions tentés de plaindre ses habitants qui devaient manquer d’air. A vrai dire, si nous avions, nous, la faculté de respirer à l’aise, de nous sentir caressés par les souffles sains de la campagne et de la forêt, nous méritions bien d’être plaints aussi, car c’est un travail peu récréatif que de casser la pierre. D’être toujours inertes et pliées, nos jambes s’ankylosaient, et nos mains s’écorchaient au contact des trop petits manches de houx de nos masses. Souvent la lassitude nous gagnait, et l’ennui…
Mon voisin de droite prisait et, quand nous nous trouvions rapprochés, il me lançait sa tabatière dans laquelle je prenais de toutes petites pincées, histoire de faire comme les autres, de m’éclaircir le cerveau en éternuant. Mais, peu à peu, je pris goût au tabac, j’en vins à me procurer une «queue de rat» que je fis garnir; Victoire se fâcha, disant que nous n’étions pas riches au point qu’il soit nécessaire que je m’entre de l’argent dans le nez, et puis, d’ailleurs, que c’était dégoûtant. Mais ses observations furent vaines: ma passion naissante était déjà trop forte.
Et le tabac n’était pas tout. Ce travail à proximité de la ville m’entraînait à d’autres dépenses que je cachais soigneusement à ma femme. Pour me rendre au chantier, il me fallait passer devant la porte de l’entrepreneur qui tenait un caboulot tout près. Quand, par hasard, il me voyait arriver le matin, il ne manquait pas de m’appeler:
– Eh! Tiennon, viens donc «tuer le ver».
«Tuer le ver», c’était boire une goutte d’eau-de-vie. Il offrait sa tournée, je ne pouvais moins faire que d’offrir la mienne: au total deux gouttes avalées et quatre sous dépensés.
Quand nous mangions, nouvelle attaque; il y avait toujours un de mes compagnons qui disait:
– 144
Sacré bon sang, que le pain est sec! Si l’on misait pour avoir un litre?
En mettant trois sous chacun, ça nous faisait un litre à quatre. Ce verre de vin ne pouvait que nous faire du bien, c’est certain; mais trois sous, ça se connaît sur une journée de quinze à vingt sous!
Les jours de paie, il fallait encore boire. Je 145
n’avais pas le courage de refuser dans la crainte de passer pour «chien», de me faire remarquer, mais ces dépenses anormales m’inquiétaient; de plus, Victoire, en dépit de mes précautions, avait fini par avoir vent de la chose et ne me ménageait pas les reproches.
Je compris alors que c’est une vraie calamité pour les ouvriers des bourgs et des villes que d’avoir trop d’occasions. Quoique gagnant plus que nous, ils ne sont pas plus riches, car, insensiblement, ils en viennent à trouver naturel de dépenser tous les jours une petite somme à l’auberge, ce qui va loin en fin de compte. Ils sont plus à plaindre qu’à blâmer. Je sentais qu’à leur place, je n’eusse pas agi différemment. Mais je résolus de fuir la contagion, de chercher du travail ailleurs.
C’est ainsi que, dans l’hiver de 1850, je pris à défricher, du côté de César, une portion d’un champ broussailleux qu’on mettait en culture. Là, c’était la vraie campagne; je gagnais peut-être un peu moins qu’à la carrière, mais j’avais finalement plus de bénéfice, ma seule débauche étant de puiser quelquefois dans la tabatière.
A ce chantier, il m’arriva d’être dupe de ma crédulité. Un jour de mars où le soleil brillait, très chaud déjà, je trouvai dans des racines de genêts, une vipère qui s’éveillait de sa léthargie hivernale. Je n’avais plus, comme étant gamin, une crainte exagérée des reptiles; je la regardai donc un instant s’agiter, puis je hélai M. Raynaud, un boulanger de la ville, qui se trouvait là en train de faire mettre en fagots des débris d’épines et de genévriers qu’il avait achetés pour son four.
– Venez voir une belle vipère, monsieur Raynaud, elle est déjà à moitié désengourdie.
Le boulanger s’approcha:
– 146
Diable! pas rien qu’à moitié; elle se tortille joliment…
Après qu’il l’eut examinée à loisir, il reprit, d’un ton mi-sérieux, mi-narquois:
– Vous devriez la porter toute vivante au pharmacien il vous la paierait au moins cent sous.
– Vous vous fichez de moi, monsieur Raynaud?
– Ma foi, non! Je vous assure que les pharmaciens s’en servent pour leurs drogues et qu’ils achètent toutes celles qu’on leur porte.
Les fagoteurs s’étaient approchés: je jetais des regards questionneurs sur leur groupe.
– Monsieur Raynaud a raison, dit l’un; je crois bien que ça s’achète, en effet.
– Moi, c’est la première fois que je l’entends dire, reprit un autre.
– Moi aussi, appuyai-je.
– Eh bien, essayez, reprit le boulanger; portez-la-lui vivante et vous verrez qu’il vous la paiera cent sous et peut-être plus.
– C’est qu’elle n’est pas commode à porter vivante…
Il jeta un regard circulaire aux alentours, vit le bidon qui contenait la soupe de mon goûter.
– Mettez-la donc dans votre gamelle.
– C’est une idée: si j’étais certain de la vendre cent sous, je l’emporterais dedans, quitte à en acheter une neuve.
Pour achever de me décider, M. Raynaud affirma une troisième fois:
– Quand je vous dis que c’est la vérité!
Il n’était pas encore l’heure du goûter; néanmoins, je mangeai ma soupe à la hâte, sans même prendre le temps de la faire chauffer; puis, à l’aide d’un bâton de noisetier fendu, je saisis le reptile et le glissai, non sans peine, dans le bidon vide que je recouvris aussitôt de son 147
couvercle. Le boulanger, les fagoteurs me regardaient faire en ricanant:
– Mon vieux, vous paierez à boire, dit en s’éloignant M. Raynaud, je vous ai fait gagner votre journée. Surtout, dites bien au pharmacien que vous venez de ma part.
Tout joyeux de l’aubaine, je quittai le chantier plus tôt qu’à l’ordinaire et passai chez nous pour mettre des effets propres. Ma femme, à qui je contai l’aventure, se mit à pousser de hauts cris:
– Sors-moi bien vite ça de la maison! Une mauvaise bête…; si elle allait soulever le couvercle, se glisser sous les meubles!…
Elle ajouta:
– On t’a fait croire des bêtises, imbécile! Tu en seras pour la peine d’acheter un bidon neuf, encore vingt-cinq ou trente sous. Je ne veux plus revoir celui-ci, tu m’entends bien? Jette-le dans un fossé, fais-en ce que tu voudras, mais ne le rapporte pas!
Mon nez s’allongeait, je commençais à craindre que la bourgeoise n’eût raison. J’affectais pourtant l’absolue certitude de revenir avec ma pièce de cent sous. Et, délibérément, je me rendis chez le pharmacien:
– Bonsoir, monsieur Bardet.
– Bonsoir, mon ami, bonsoir. Qu’est-ce qu’il y a pour votre service?
– Monsieur Bardet, on m’a dit que vous achetiez les vipères vivantes; c’est M. Raynaud, le boulanger, qui m’a dit ça; j’en ai trouvé une au déchiffre et je vous l’apporte.
– Mais oui, je les achète: M. Raynaud ne vous a pas menti.
Il apporta un grand bocal bleu.
– Tenez, il y en a trois ici; la vôtre, que je vais mettre avec, fera la quatrième. Et si vous en trouvez d’autres, 148
apportez-les-moi; je vous les prendrai toutes à cinq sous la pièce.
J’eus un mouvement involontaire et me sentis devenir blême.
– Combien, monsieur Bardet?
– Cinq sous.
– M. Raynaud m’avait dit cent sous…
Le pharmacien sourit dans sa barbe grise:
– Raynaud est un peu farceur, vous ne le saviez donc pas? C’est cent sous les vingt, qu’il a voulu dire.
– Je me suis laissé jouer… Il va me falloir un autre bidon; j’aurai de la perte. Ah! bien, vous pouvez croire que je regrette de vous l’avoir apportée!…
M. Bardet parut ému de me voir si dépité:
– Qu’est-ce que vous voulez, ça vous apprendra qu’il ne faut pas tout croire. Mais ne vous faites pas d’illusions: votre bidon n’est pas sale. Tenez, je vais vous donner une solution pour le désinfecter, un peu de cette poudre blanche que vous ferez dissoudre dans un litre d’eau bouillante. Après l’avoir nettoyé avec ce liquide, vous pourrez vous en servir en toute sécurité; il sera aussi propre qu’avant.
La poudre valait trois sous; j’eus dix centimes à empocher. Mais j’avais compté sans Victoire qui jura que le bidon ne servirait plus, menaça de le briser elle-même au lieu de le nettoyer. Il me fallut retourner en ville, le soir, chez le quincaillier où j’en achetai un du plus bas prix: vingt-cinq sous. Il était loin de valoir l’ancien.
J’ai souvent fait rire le monde à mes dépens, en racontant cette aventure que j’agrémentais par la suite d’épisodes fantaisistes destinés à la rendre plus comique encore. Mais j’en voulus ferme au boulanger Raynaud, d’autant plus qu’il jugea bon de se payer de nouveau ma tête quand nous nous retrouvâmes:
– Eh bien, Bertin, cette vipère?
– 149
Eh bien, monsieur Raynaud, je ne suis pas près de vous croire. Vous êtes un rude menteur!
– Quoi, le pharmacien n’en a pas voulu?
– Si, seulement au lieu de cent sous, c’est cinq sous qu’il me l’a payée.
– Cinq sous… Eh bien, oui, c’est le prix que je vous avais indiqué; vous aviez mal compris.
Et il s’éloigna en riant.
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XXII. _ La machine à battre.
De temps à autre, je revoyais Fauconnet dont les cheveux blanchissaient et dont la figure glabre, à présent ridée et constamment grimaçante, avait une expression de plus en plus diabolique. Quand il traversait les Craux, allant à Meillers, il lui arrivait de s’arrêter pour me parler, et je faisais l’aimable en dépit du mépris qu’il m’inspirait.
Il arriva que, son domestique étant tombé malade, il vint me chercher pour le remplacer. C’était après les moissons, en août: j’acceptai n’ayant pas grand’chose à faire dans ma locature. Quand on est pauvre il faut bien aller travailler là où l’on trouve, même chez les employeurs que l’on considère comme des canailles.
Je vis de près, dans l’intimité quotidienne, ce fermier enrichi près de devenir gros propriétaire terrien. Chez lui, il était grossier, original, maussade et grognon. Il promenait son désœuvrement de la cuisine à l’étable et de l’étable au jardin, l’allure débraillée, fumant sa pipe, bâillant, ne se mêlant d’aucune besogne. J’ai pu apprécier, pendant mon séjour dans cette maison, les tristes côtés de l’existence oisive, au fond si peu enviable. Le travail est souvent pénible, accablant, parfois douloureux, mais il est toujours passionnant et demeure, contre l’ennui le meilleur des dérivatifs. Fauconnet s’ennuyait de façon atroce. Toujours en bisbille, au surplus avec sa femme et la bonne, auxquelles il faisait, d’un ton rogue, des observations ou des reproches injustifiés. 151
Des fois, il se versait de grandes rasades d’eau-de-vie, cherchant dans l’excitation de l’alcool un remède à sa mauvaise humeur, à son désœuvrement. Avec moi, il se montrait d’assez bonne composition; il lui arrivait de m’appeler le matin à la cuisine pour me faire boire la goutte. Par contre, aux repas, il ne me donnait jamais de vin, prétendant que les ouvriers ne doivent pas s’habituer à ça.
Prenant le large, il se transfigurait, exigeait que ses chevaux fussent soigneusement pansés, les voitures toujours très propres et que les harnais brillent. Une fois en selle ou en voiture, il devenait l’homme public, Fauconnet le fermier riche, conscient de sa puissance. Il s’en allait aux foires où il se sentait regardé, envié, respecté des marchands, salué bas par les travailleurs. Ou bien en tournée dans ses domaines pour donner des ordres, combiner les ventes prochaines, voire serrer de près quelque jeune métayère point trop farouche qui, au maître, n’osait rien refuser, quoiqu’il fût vieux et plus que laid. Jamais il ne passait la journée entière sans sortir.
Une seule fois, je le vis chez lui très gai: le dimanche de l’ouverture de la chasse. Il avait invité à déjeuner cinq ou six de ses amis avec lesquels il avait chassé le matin, sans compter son fils aîné, le docteur, qui venait de s’établir à Bourbon. Ce fut une ripaille à tout casser, une vraie débauche. J’étais chargé du service de la table que je fis assez maladroitement, car c’était pour moi une nouveauté; mais ma maladresse même fut utile, puisqu’elle prêta aux convives l’occasion de rire. Or, ils ne cherchaient que cela, les occasions de rire. Après qu’ils eurent bu et mangé ferme, ils racontèrent à l’infini des histoires scabreuses, des récits d’orgie et d’amour de fraude. Ils parlaient aussi de leurs métayers dont ils raillaient la bêtise et la soumission, de leurs propriétaires à qui ils se flattaient de faire avaler d’invraisemblables 152
bourdes. Je compris qu’ils se considéraient comme des gens très supérieurs, dominant le reste de l’humanité de toute la pesanteur de leurs gros ventres, de toute la largeur de leurs faces rubicondes. Seul, le jeune docteur ne paraissait guère s’amuser. Il avait en ville, à côté de l’établissement thermal, son logement particulier, fréquentait peu la maison paternelle. Ses deux frères n’y faisaient plus, de leur côté, que de rares et courtes apparitions.
– Ils n’ont pas les habitudes du père; ce n’est plus le même genre, m’avait dit la servante.
J’en conclus qu’eux aussi, probablement, se jugeaient des hommes supérieurs, supérieurs à ce fermier campagnard qu’était leur père, et à ses amis qu’ils méprisaient beaucoup 153
sans nul doute. Il n’est pas d’hommes tellement supérieurs qu’ils ne soient à l’abri du qualificatif «d’imbéciles» que leur appliquent d’autres hommes plus supérieurs encore. De quoi consoler en somme ceux qui ne sont pas supérieurs du tout.
Quand le domestique fut en état de reprendre son service, comme il me restait la libre disposition de quelques jours, Fauconnet me retint pour battre à la machine dans ses domaines de Bourbon. C’était, dans la région, le début des machines à battre; les fermiers, après une assez longue période d’hésitation, venaient enfin de se décider à les adopter. Ils continuaient à fournir un tiers du personnel comme au temps du fléau. Ils se sont libérés depuis de cette obligation trop coûteuse et laissent à présent aux métayers toute la charge de la main-d’œuvre.
On commença de battre au domaine de la Chapelle, sur la route de Saint-Plaisir. Nous étions tous bien novices et un peu effrayés de travailler autour de ce monstre dont les roues tournaient si vite. Mais les rôles étaient moins durs qu’à présent, en raison de l’allure très modérée qu’observaient les mécaniciens: on ne fut pas long à se familiariser.
Les plus embarrassées furent les femmes qui jamais ne s’étaient vu tant de monde à nourrir. Maintenant elles en ont pris l’habitude; elles font ample provision de viande, cuisent dans de grandes marmites la soupe pour tout le monde, et, dans d’énormes terrines, des ratatouilles à proportion. Mais trop pauvres étaient les ménagères d’il y a cinquante ans pour songer à cela. Et pourtant la cuisine ordinaire leur semblait peu digne d’être servie à des étrangers; elles durent se concerter, celles au moins des trois domaines dont Fauconnet était le maître, et voici ce qui advint:
A la Chapelle, au repas du matin, on nous servit de la galette 154
et du tourton. J’ai toujours bien aimé nos pâtisseries de campagne; celles-ci étaient fraîches et meilleures qu’il n’est d’usage: ce fut un vrai régal. Mais au repas du milieu du jour, il n’y eut encore que de la galette et du tourton, et le soir il en fut de même. D’un repas à l’autre, je trouvais ça moins bon; mon appétit diminuait, et tous mes compagnons étaient dans le même cas. Je crus qu’il y aurait du nouveau le lendemain, qu’on nous ferait de la soupe, des haricots, quelque chose, quoi! Mais il fallut déchanter. En arrivant le matin, je remarquai que le feu flambait au four et je vis un nouveau stock de galettes et de tourtons qu’on se préparait à cuire. Aux trois repas de ce jour-là, on ne nous servit encore rien autre chose. En raison de la chaleur et de la poussière, on était toujours assoiffé et il arriva que l’on prit en dégoût ces pâtisseries lourdes qui achevaient d’altérer. Les estomacs lassés se montraient rebelles. Je ne mangeai presque rien au goûter; je partis le soir sans me mettre à table, et bien d’autres firent comme moi. Comme nous changions de ferme le jour d’après, je crus que l’obsession allait cesser: il n’en fut rien! Les pâtisseries régnaient de plus belle; il y eut pâté le matin et galette à midi. C’était trop: tout le monde réclama du lait, même vieux, même écrémé, du lait n’importe comment. La bourgeoise consentit à faire le tour de la table avec sa terrine, mais on la sentait mal à l’aise; cela lui semblait peu décent de nous servir ce lait, nourriture commune. Il eut tellement de succès pourtant qu’il en fallut trois terrines pour contenter tout le monde. Mais la métayère ne voulut pas en tirer de leçon: au repas suivant, la table se trouva garnie comme de coutume des inévitables galettes, des inévitables tourtons. Je ne mangeai plus rien du tout, me sentais devenir malade. Je fus donc trouver Fauconnet pour lui dire qu’il ne m’était pas possible de suivre plus longtemps la machine.
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Les aliments de chez nous, la soupe à l’oignon, le pain de seigle et le fromage de vache, me semblèrent meilleurs après cette aventure.
XXIII. _ Les mauvais signes.
Les coqs à l’engrais chantèrent un soir de décembre qu’il y avait de la neige et qu’il gelait ferme. C’était à la fin de la veillée, vers neuf heures; nous nous préparions au coucher.
– Qu’est-ce qu’ils veulent nous annoncer, ces sales bêtes? s’inquiéta Victoire qui tremblait de tous ses membres.
– Pas quelque chose de bon, sans doute, répondis-je d’une voix brusque où perçait la crainte.
Nous avions l’un et l’autre cette conviction qu’il était signe de malheur d’entendre chanter les coqs à partir du coucher du soleil jusqu’à minuit: cette période est celle du repos; ils doivent être silencieux.
A la réflexion, cette infraction à la règle aurait dû nous sembler naturelle de la part de ces pauvres poulets à l’engrais qui, ne sortant jamais d’une étable enténébrée, perdaient peu à peu le sentiment des heures. Mais nous n’en pensions pas tant; nous étions troublés parce que nous avions vu, dans notre enfance, se troubler nos proches en pareille occurrence. D’ailleurs, dans le grand silence de la soirée d’hiver, ces cocoricos éclatants avaient un air lugubre, d’autant plus 156
qu’ils se multiplièrent: le coq des Viradon répondit aux nôtres, puis d’autres des chaumières proches, et ce fut pendant une demi-heure un concert de modulations aiguës, comme aux heures qui précèdent l’aube matinale.
Après que les chants eurent pris fin, Victoire donna le sein à notre petit Charles, car nous avions un troisième enfant depuis deux mois, mais elle ne cessait pas de trembler; elle tremblait encore quand elle se mit au lit. Nous eûmes, cette nuit-là, un sommeil troublé et il fut décidé que les malencontreux poulets seraient vendus au plus tôt.
Comme par hasard, les mois qui suivirent, toute sorte de malheurs vinrent nous frapper. En prenant de l’âge, je me suis libéré d’une bonne partie des croyances superstitieuses de ma jeunesse; mais à cause de cela, j’ai toujours conservé la crainte des coqs qui chantent après le coucher du soleil.
J’avais, dans un coin de mon étable, une réserve de pommes de terre. La meilleure de mes deux vaches s’étant détachée une nuit, avala goulûment un gros tubercule et s’étrangla. Je la découvris, le matin, étendue sur le dos, râlante; son ventre était ballonné; sa langue pendait; ses jambes s’agitaient en de brusques soubresauts d’agonie. La pomme de terre, restée dans l’œsophage, lui bouchait la respiration et mes tentatives pour la faire descendre furent vaines, comme étaient vains les mouvements désespérés de la pauvre bête qui ne voulait pas mourir. Je n’eus que la ressource d’aller prévenir un boucher, qui m’en donna trente francs: je comptais la vendre trois cents francs à la fin de l’hiver.
Il me souvient que ma femme voulait acheter des habits pour notre petit Jean et me faire faire un paletot neuf et une blouse. Mais on dut repousser à des temps meilleurs ces dépenses anormales, d’autant plus que ce ne fut pas le bout de nos peines. Peu après, il me creva un cochon qui pesait au moins cent cinquante livres. Puis, la vache que j’achetai 157
pour remplacer ma pauvre bête étranglée me causa des ennuis.
A cause des enfants, Victoire avait cessé tout à fait de porter le lait en ville: elle s’était mise à faire du beurre. Or, il n’y avait pas moyen de transformer en beurre la crème qui provenait de cette nouvelle vache. Nous passions à la 158
remuer dans la baratte, des heures et des heures; nous avions les bras moulus de faire monter et descendre le batillon: rien. Il m’arriva un soir d’y mettre de la colère: sans interruption, de six heures à minuit, je manœuvrai le batillon dans le liquide aqueux; je parvins à m’exténuer, à mouiller ma chemise, à défoncer la baratte, mais non à faire du beurre. Je racontai ça, le lendemain, au père Viradon qui me dit que c’était un sort. Pareille mésaventure lui étant advenue dans sa jeunesse, il était allé trouver un défaiseux de sorts qui lui avait donné les conseils suivants:
«Se rendre un peu avant minuit au carrefour de la place de l’église et poser là un petit pot neuf, de six sous, plein de cette mauvaise crème; tourner douze fois autour de ce pot quand sonneraient les douze coups de minuit, en traînant, au bout d’une corde de six pieds de long, les chaînes d’attache des vaches; au douzième tour, s’arrêter net, faire quatre fois le signe de la croix dans quatre directions opposées et partir au grand galop, abandonnant le pot et rapportant les chaînes.
«Couper à chaque bête un bouquet de poils de la tête, un du garrot, un de la queue, les tremper dans l’abreuvoir tous les jours de la semaine sainte avant le lever du soleil, les porter à la messe le jour de Pâques et les faire brûler dans la cheminée sans être vu…»
– J’ai fait cela et la réussite a été complète, conclut Viradon. Mais le défaiseux a dû agir de son côté.
En dépit de mes embêtements, j’étais secoué d’un fou rire en écoutant le bonhomme raconter, d’un air convaincu, les détails bizarres des cérémonies qu’on lui avait fait accomplir. Il me semblait le voir tourner autour de son pot, en traînant ses chaînes qui «fretintaillaient»!…
Le défaiseux était mort; mais il avait laissé à son fils le secret de son talent: le vieux voisin me conseillait fort 159
d’avoir recours à lui. Je refusai néanmoins, n’ayant pas foi en ces stupidités.
Ce fut au curé que Victoire alla conter nos peines. Il vint le lendemain, aspergea l’étable avec de l’eau bénite et nous dit de n’avoir nulle crainte des sorciers.
– Ça tient tout simplement à ce que votre vache a du lait de mauvaise qualité, et à ce qu’elle est dans un état de gestation avancée; améliorez sa nourriture, donnez-lui chaque jour un peu de sel dans une ration de farineux et vous vous en trouverez bien.
Nous suivîmes les avis du curé et il nous fut possible de faire du mauvais beurre qui s’améliora tout naturellement quand, à la belle saison, nos vaches allèrent pâturer sur les Craux et lorsqu’elles furent au lait nouveau. Si l’on se rendait bien compte de tout, on n’aurait pas souvent, je pense, l’occasion de croire aux sorts.
Vers la fin de l’hiver, pour clôturer cette série de malheurs, nous eûmes une alerte plus grave encore; et cette fois-ci, il fallut bien, en désespoir de cause, aller trouver un rebouteux.
Notre petit Charles fut pris soudain d’un gros mal de gorge; il refusait de prendre le sein; sa respiration devint rauque, puis râlante. Victoire le porta d’abord à la sage-femme, puis au médecin, et ça n’avait pas l’air d’aller mieux, bien au contraire. Or, il y avait sur le chemin d’Agonges un homme qui barrait les maux de gorge aux enfants; on venait le trouver de toutes les communes du canton et même d’ailleurs: il sauvait les bébés désespérés par les docteurs. Au cours d’une veillée, l’état du petit parut tellement s’aggraver que nous décidâmes de le lui porter séance tenante.
Ce fut un bien triste voyage. Je portais dans mes bras le petit malade, sur un oreiller recouvert d’un vieux châle; Victoire suivait en pleurant; nos pas résonnaient, lugubres 160
dans le silence nocturne, sur le sol des rues que séchait le grand gel. Vers les dix heures, nous eûmes la satisfaction de frapper à la porte du guérisseur qui vint nous ouvrir en caleçon et bonnet de coton: c’était un petit homme déjà âgé, la figure insignifiante. Il marmonna des prières en faisant des signes sur tout le corps de notre enfant, oignit son cou d’une sorte de pommade grise et lui souffla dans la bouche par trois fois. Un mauvais quinquet fumeux éclairait cette scène étrange. J’étais impressionné. Victoire pleurait toujours silencieusement. Après qu’il eut fini, l’homme déclara:
– Il ira mieux demain; mais, par exemple, il était temps de l’amener, vous savez… Dès le mieux affirmé, vous irez faire brûler un cierge devant l’autel de la Sainte Vierge.
A notre demande de paiement, il dit:
– Je ne prends rien aux pauvres gens: néanmoins, j’ai là un tronc où chacun met ce qu’il veut.
Il prit sur la cheminée une petite boîte carrée, en bois fumé, dont le couvercle était percé d’une fente: j’y glissai vingt sous et nous repartîmes en hâte, inquiets des deux aînés que nous avions laissés endormis, dans la maison fermée.
Le guérisseur ne nous avait pas trompés. Vers le matin, le bébé vomit des matières aqueuses qui ressemblaient à des crachats durcis et, tout de suite soulagé, il prit le sein. Deux jours plus tard, il était tout à fait remis.
Je me suis souvent demandé, sans pouvoir répondre ni dans un sens ni dans l’autre, si cette guérison fut d’effet naturel ou si les simagrées du vieux y furent pour quelque chose. Je sais que nombre de gens, très sceptiques, très fortes têtes, ne craignent pas, encore aujourd’hui, d’avoir recours à ces guérisons campagnardes pour se faire «barrer les dents», ou «faire la prière» à l’occasion d’une entorse ou d’une foulure. Et beaucoup constatent qu’ils en ont du soulagement.
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Devant ces exemples, il est permis de rester perplexe, également éloigné de ceux qui affirment et de ceux qui se moquent. J’en suis encore là.
XXIV. _ Monsieur Parent.
Certain jour de foire à Bourbon, pour le carnaval de 1853, mon beau-père me tira à part sur la place de la mairie, où je causais avec d’autres, pour me dire qu’il était à même de me faire entrer comme métayer dans un domaine de Franchesse, sa commune d’origine: il connaissait particulièrement le régisseur, un ami d’enfance.
J’y songeais un peu, à prendre un domaine, car demeurant là, il me faudrait placer mes enfants dès qu’ils seraient en âge de pouvoir garder les bêtes; cette éventualité m’était pénible. J’aurais pourtant préféré attendre encore quelques années, mais, après réflexion, il me parut sage de ne pas rater l’occasion offerte.
Le dimanche suivant, nous nous en fûmes donc, le père Giraud et moi, voir la ferme de la Creuserie. Elle se situait entre Bourbon et Franchesse, à deux cents mètres du chemin qui reliait les deux communes, dépendait de la propriété de M. Gorlier, dit de la Buffère, du nom d’un château tout voisin qu’il habitait pendant l’été. La propriété comprenait cinq autres fermes: Baluftière, Praulière, le Plat-Mizot, la Jarry-d’en-Haut et la Jarry-d’en-Bas, – une locature qui s’appelait les Fouinats, et la maison du régisseur à proximité du château.
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Le régisseur s’appelait M. Parent. C’était un homme de taille moyenne, dont la trop grosse tête s’encadrait d’un collier de barbe grisonnante; ses yeux saillaient hors de l’orbite, ce qui lui donnait constamment l’air étonné; sa lèvre inférieure, grosse et lippue, tombait, découvrant ses dents avariées et laissant passer un jet continuel de salive. Tout de suite, il me dit qu’en considération de mon beau-père il m’agréait comme métayer, bien que je sois seul pour travailler, ce qui n’était guère avantageux. Il nous fit visiter les bâtiments du domaine, plutôt anciens et peu confortables; il nous conduisit dans toutes les pièces de terre, dans tous les prés, et, quand nous fûmes rentrés chez lui, dicta les conditions:
Il fallait deux mille francs de remboursement sur le cheptel, mais on se contenterait de la moitié: on ajouterait aux quatre cents francs de l’impôt colonique annuel les intérêts à cinq pour cent du reste; pour l’amortissement, on ferait une retenue sur les bénéfices. J’aurais à faire tous charrois qui me seraient commandés pour le château ou la propriété; ma femme serait tenue de donner, comme redevances, six poulets, six chapons, vingt livres de beurre; les dindes et les oies se partageaient par moitié. Le maître gardait le droit de modifier les conditions ou de nous mettre à la porte chaque année, sous cette réserve que nous devions être prévenus au moins neuf mois d’avance.
M. Parent se mit ensuite à parler du propriétaire, qu’il appelait M. de la Buffère, ou plus communément M. Frédéric, pour lequel il semblait avoir un culte exagéré:
– M. Frédéric ne veut pas que les métayers s’adressent directement à lui; c’est toujours à moi que vous devrez dire ou demander ce que vous croirez nécessaire. M. Frédéric entend qu’on soit très respectueux, non seulement envers lui, 163
mais aussi envers son personnel: c’est parce qu’ils ont mal répondu à mademoiselle Julie, la cuisinière, qu’il m’a fait donner congé aux colons actuels de la Creuserie. M. Frédéric ne veut pas qu’on touche au gibier: s’il prenait quelqu’un à tendre des lacets ou à tirer, ce serait le départ certain. Quand il chasse, il ne veut pas qu’on reste là où on pourrait le gêner: il faut suspendre le travail si c’est nécessaire. Il faudra tâcher aussi que le beurre de votre redevance soit de bonne qualité et les poulets bien gras, de façon à contenter mademoiselle Julie.
Sur interrogation de mon beau-père, il nous avoua tout bas que mademoiselle Julie n’était pas seulement la cuisinière, mais encore la maîtresse de M. Frédéric, célibataire endurci. Il y avait donc urgence à la ménager, car son influence sur lui était considérable.
Je ne savais trop que penser de M. Frédéric. Dans la bouche de son régisseur qui, pourtant, le disait très bon, il prenait des airs d’impossible potentat dont les moindres désirs devaient être suivis. Cela m’effrayait un peu.
Je demandai à M. Parent huit jours de réflexion, qu’il m’accorda. J’employai ce temps à essayer de connaître l’opinion de Victoire, ce qui n’était pas chose facile, car elle s’ingéniait à ne pas donner d’avis:
– Oh! fais comme tu voudras, disait-elle de son air le plus froid, le plus indifférent, le plus lassé; moi, ça m’est bien égal.
Elle était très fâchée de se trouver encore enceinte: ça la rendait inabordable. Un jour que j’insistais plus que de coutume elle eut pourtant un semblant d’assentiment:
– Dame, si ce domaine te plaît, prends-le, voilà tout…
– Mais toi, est-ce que ça te plaît que je le prenne?
– Oh! moi, que ce soit là ou ailleurs…
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Je l’aurais battue… Je me décidai néanmoins à donner une réponse favorable et pour la Saint-Martin de 1853, nous nous installâmes à la Creuserie.
XXV. _ Paysage.
Notre maison avait deux pièces d’égales dimensions qu’une porte intérieure reliait: la cuisine et la chambre. Leur niveau était plus bas que celui de la cour sur laquelle elles ouvraient l’une et l’autre par de grosses portes ogivales, noircies par les intempéries et fortement bardées de fer. Dans la cuisine, une sorte de béton avait été fait jadis; mais cela s’était dégradé et il n’y avait plus qu’une armée de cailloux pointus qui montraient leur nez d’un bout à l’autre de la pièce; en balayant, on arrachait de plus en plus le gravier qui les liait; mais eux restaient là, invincibles. Dans la chambre, régnait au naturel le sol primitif, affaissé au milieu, bossué sous les meubles, avec, un peu partout, des mamelons et des trous. Le plafond appareillait l’appartement: c’était un plancher bas et délabré que soutenaient de grosses solives très rapprochées, couvertes de moisissures blanches, s’appuyant au milieu dans chaque pièce, sur une énorme poutre mal taillée soutenue elle-même par un poteau vertical. Des grains de blé, des grains d’avoine, s’échappant de la provision du grenier, passaient fréquemment entre les planches disjointes et les rats en faisaient des réserves sur les poutres. Le jour ne pénétrait que par d’étroites fenêtres à quatre petits carreaux; en hiver, lorsqu’il faisait sombre et que la température ne permettait pas 165
de tenir ouvertes les portes extérieures, on avait peine à y voir en plein midi. La cuisine était la salle commune et l’on y faisait toutes les grosses besognes. Il y avait, à gauche de l’entrée, la maie à pétrir et, au-dessus, le tourtier avec ses arceaux de bois pour séparer les grosses miches de la fournée qu’on y plaçait côte à côte; il y avait, à droite, un bahut pour le linge sale, puis un autre coffre, puis une commode; au milieu trônait la grande et massive table de chêne que nous avions achetée d’occasion, flanquée de ses deux bancs sur lesquels nous prenions place aux heures des repas; il y avait enfin, dans le fond, une horloge entre deux lits: le nôtre dans le coin le plus rapproché du foyer, comme il est d’usage, et, de l’autre côté, celui de la servante. A gauche, dans le mur du pignon, la cheminée de pierre saillait large et haute; au-dessus du foyer, la bouche du four mettait son trou noir. La chambre était moins enfumée, plus propre: ma femme y avait fait placer son armoire et les lits neufs qu’il nous avait fallu acheter pour coucher le personnel.
La maison faisait face «aux neuf heures», mais le soleil n’en éclairait que bien plus tard le seuil, en raison du voisinage trop proche de la grange et des étables établies parallèlement sur le devant, à une quinzaine de mètres tout au plus. Dans l’intervalle qui séparait les deux corps de bâtiment, les étables envoyaient leurs égouts qui formaient là une sorte de mare stagnante et noirâtre où baignaient les balles de froment, depuis les battages jusqu’au milieu de l’hiver. On mettait à proximité le fumier des moutons qu’on utilisait pour les fumures de printemps. Il y avait en outre, dans cet espace, une auge de bois longue et peu profonde dans laquelle mangeaient les cochons, une vieille roue placée horizontalement sur trois poteaux pour le jucher nocturne des dindons. Le tombereau et les charrettes au repos s’y voyaient souvent, et aussi, tout au long des murs, de menus 166
outils, des bâtons, des aiguillons; puis disséminés çà et là des débris de paille et de bois, des pierres, des tuiles cassées.
La ferme était située sur la partie montante du vallon, quasi au point le plus élevé, ce qui nous donnait, du sommet de l’escalier du grenier, au pignon droit de la maison, une vue magnifique. Il s’étendait, ce vallon, sur une bonne partie des communes de Bourbon, de Saint-Aubin et d’Ygrande, avec l’aspect d’un amphithéâtre géant. Aux parties supérieures de ses ondulations légères, apparaissaient distinctement, entre les haies vives qui les cerclaient, des champs verts, roux ou grisâtres; d’autres se montraient à demi, juste assez pour laisser voir s’ils étaient en guéret, en chaume ou en pâture; et, dans les parties basses, il y avait des pièces entièrement dissimulées, des espaces importants dont on ne voyait que les arbres des clôtures, lesquels avaient l’air d’être très rapprochés, de se joindre presque. A l’extrémité d’un grand pré, un taillis mettait son petit carré mystérieux. Des lignes de peupliers géants s’apercevaient en quelques endroits. Et, de loin en loin, dans ces cultures, entre ces haies, entre ces arbres, émergeaient les bâtiments écrasés d’une chaumière ou d’une ferme: Baluftière, Praulière et le Plat-Mizot, disposées en triangle tout près; la Jarry-d’en-Haut et la Jarry-d’en-Bas un peu plus loin, puis d’autres dont je savais les noms, puis d’autres, très éloignées, dont je ne savais rien, enfin, à l’autre extrémité du vallon, un chétif pâté de maisons: le petit bourg de Saint-Aubin. Par delà, on distinguait encore le grand ruban sombre que formait la forêt de Gros-Bois, et, par les temps clairs, au delà de bien d’autres vallons, de bien d’autres villages, bien au delà des distances connues, on apercevait, profilant leurs masses noires dans le bleu du ciel, une ligne de pics, qu’on disait appartenir aux montagnes d’Auvergne.
En arrière de notre maison, c’était une vallée étroite où 167
de belles prairies se succédaient à perte de vue, puis un coteau qui nous dominait et sur lequel se voyait le bourg de Franchesse, avec son minuscule clocher carré.
Les premiers jours de notre installation, ces paysages m’apparurent ouatés de brouillard; je les vis ensuite dans leur décor hivernal, alors que les cultures sont nues, lavées par les pluies ou pailletées de gel, alors que les haies sont comme des bordures de deuil autour des grands arbres squelettiques; je les vis tout blancs sous la neige, déguisés comme pour une mascarade; je les vis s’éveiller, frissonnant aux brises attiédies d’avril, étaler peu à peu toutes leurs magnificences, toutes les blancheurs de leurs fleurs, toutes les verdures de leurs plantes; je les vis au grand soleil de l’été, alors que les moissons mettent leur note blonde dans les verdures accentuées, paraître anéantis comme quelqu’un qui a bien sommeil; je les vis à l’époque où les feuilles prennent ces tons roux qui sont pour elles le temps des cheveux blancs et qui précèdent de peu de jours leur mort paisible, leur contact avec la terre d’où tout vient et où tout retourne; je les vis tout gais, tout pimpants, aux heures des aubes douces; je les vis se draper dans la pourpre royale des beaux couchants, puis s’enténébrer lentement et comme à regret; je les vis enfin, comme dans un décor de rêve, baignant dans le vague mystérieux des clartés lunaires. Et combien de fois, les contemplant, ne me suis-je pas dit:
– Il y a des gens qui voyagent, qui s’en vont bien loin par ambition, nécessité ou plaisir, pour satisfaire leurs goûts ou parce qu’on les y force; ils ont, ceux-là, la faculté de s’extasier devant des paysages variés. Mais combien d’autres ne voient jamais que les mêmes! Pour combien, la vie ne tient-elle pas toute dans un vallon comme celui-ci, même dans une seule des ondulations, dans un seul des replis de 168
ce vallon! Combien de gens, à travers les âges, ont grandi, aimé, souffert, dans chacune des habitations qu’il m’est donné de voir d’ici, ou dans celles qui les ont précédées sur l’étendue de cette campagne fertile! Combien ne sont même jamais allés jusqu’à l’un des points où le ciel s’abaisse!
Cette pensée me consolait de ne rien connaître moi-même hors des deux cantons de Souvigny et de Bourbon. J’en vins à trouver du charme aux décors variés de mes paysages 169
familiers; j’éprouvais même une certaine fierté d’avoir la jouissance de cet horizon vaste et je plaignais les habitants des parties basses.
XXVI. _ L’Esprit des autres.
M. Parent, le régisseur, venait nous voir souvent et se montrait prodigue d’avis. Mais ses conseils culturaux, d’ailleurs assez peu intéressants, ne tenaient pas la première place: il en revenait toujours aux coutumes de M. Frédéric et à la façon de nous conduire envers lui quand il serait là.
Ce fut en juin que le propriétaire vint s’installer à la Buffère. Par un hasard sans doute calculé, il nous fit sa première visite le soir, alors que nous étions réunis à la cuisine pour le souper: M. Parent l’accompagnait. Je me levai et fis signe à tout le monde d’en faire autant, puis je sortis du banc, m’avançai au-devant des visiteurs. M. Gorlier me toisa:
– C’est lui, le métayer? demanda-t-il à son régisseur.
– Oui, monsieur Frédéric, c’est lui.
– Il est bien jeune… La femme?
– C’est moi, monsieur, dit Victoire en s’approchant.
– Ah!… Vous n’avez pas l’air très robuste.
– C’est qu’elle a trois enfants, reprit M. Parent, d’une voix craintive. (Le quatrième, né avant terme, n’avait pas vécu.)
M. Frédéric nous demanda notre âge, à ma femme et à moi, et nous questionna sur nos origines. Nous étions troublés l’un et l’autre de nous voir en face de cet homme puissant 170
et redoutable dont on nous avait tant rebattu les oreilles. Il le comprit et s’en fâcha d’un ton amical:
– N’ayez pas peur, diable, je ne mange personne… Parent m’a dit que vous étiez animés d’excellentes intentions et que vous travailliez bien. Continuez comme cela et nous nous entendrons sans peine. Obéir et travailler, c’est votre rôle; je ne vous demande pas autre chose. Par exemple, ne m’embêtez jamais pour les réparations: j’ai pour principe de n’en point faire. Et maintenant, bonsoir; allez dormir, mes braves.
Il parlait d’une voix lente en grasseyant un peu; ses petits yeux gris clignotaient sans cesse; il avait le teint coloré d’un gros rouge presque violet, portait toute sa barbe, d’ailleurs courte et rare, mais qui restait très noire comme sa chevelure, bien qu’il eût dépassé la soixantaine (j’ai su depuis que ce beau noir était factice: il se teignait). Sa physionomie, malgré toutes apparences de bonne santé, restait maussade et ennuyée. Ceux qui ont joui de tous les plaisirs ont rarement l’air heureux.
M. Gorlier revint souvent nous voir, soit à la maison, soit dans les champs. Il venait, jouant avec sa canne, causait un instant du temps et des travaux, puis disparaissait. Jamais plus, d’ailleurs, il ne fut poli comme le premier soir. Ainsi que Fauconnet, il tutoyait tout le monde et, comme il n’avait pas la mémoire des noms, ou à dessein peut-être, il appliquait invariablement à son interlocuteur le qualificatif de «Chose».
– Eh bien, Chose, es-tu satisfait de ce temps-là? Mère Chose, nous vous prendrons prochainement deux des poulets de la redevance…
Mademoiselle Julie, la cuisinière-maîtresse, une dondon déjà mûre, à la peau blanche et aux formes appétissantes, vint chercher un soir ces deux poulets-là, que Victoire engraissait à dessein depuis plusieurs semaines. Elle les soupesa, les palpa et daigna se déclarer satisfaite:
– 171
Il faudra toujours nous les donner comme ça, Victoire; ils semblent parfaits; voilà un coq magnifique.
– Oh! oui, mademoiselle, fis-je, je voudrais bien que ce soit mon ventre qui lui serve de cimetière.
La grosse remarqua le mot.
– Comment avez-vous dit? reprit-elle.
Je blémis, craignant que cela ne lui ait déplu.
– Allons, répétez, voyons!
– Mademoiselle, j’ai dit qu’à ce jo-là mon ventre servirait bien de cimetière. C’est une blague du pays que j’ai citée en manière de plaisanterie; il ne faut pas vous en fâcher, je sais bien que les poulets ne sont pas faits pour moi…
Mademoiselle Julie partit d’un franc éclat de rire:
– Je le retiendrai, ce mot-là, Tiennon, et je le servirai à d’autres qu’il amusera, soyez-en sûr. Jamais encore je ne l’avais entendu.
Elle le rapporta sans tarder à M. Frédéric, qui me dit, dès qu’il eut l’occasion de me voir:
– Chose, tu as des expressions délicieuses. Je vais recevoir prochainement mes amis Granval et Decaumont; je les amènerai à la Creuserie et tu tâcheras de trouver des choses drôles comme celles que tu as dites à Mademoiselle Julie, l’autre jour, à propos des coqs.
Plusieurs fois, dans le courant du mois d’août, il vint le soir avec ces deux messieurs; ils arrivaient en fumant leurs pipes à l’heure où nous mangions la soupe du soir; ils s’asseyaient et nous regardaient:
– Causez, mes braves, ne faites pas attention à nous!
Mais bien entendu, nous ne parlions que pour leur répondre quand ils nous interrogeaient directement. Les domestiques, qui couchaient dans la chambre, avaient la ressource de s’esquiver dès qu’ils avaient mangé; pour moi, il me fallait leur servir de jouet jusqu’à dix et quelquefois onze heures. 172
Peu leur importait, à eux, de se coucher tard: ils avaient la faculté de se lever de même. Peu leur importait de me faire perdre mon sommeil, car il me fallait être debout le lendemain à quatre heures, comme de coutume. Ils ne me faisaient parler que pour rire de mon langage incorrect, de mes réponses naïves et maladroites. A l’énoncé de quelque formule qui lui semblait particulièrement drôle, M. Decaumont tirait son carnet:
– Je note, je note, faisait-il. J’utiliserai ça pour des scènes champêtres dans mon prochain roman.
Mademoiselle Julie étant venue un jour, je me hasardai à lui demander pourquoi M. Decaumont écrivait ainsi les choses baroques que je débitais bien malgré moi. Elle me dit qu’il s’occupait à faire des livres, qu’il était célèbre. Un grand homme! un homme célèbre! ce petit gros à figure de curé, avec des cheveux ridiculement longs qui lui tombaient sur les épaules!
– Ah! c’est fait comme ça, un homme célèbre? repartis-je un peu abasourdi.
Et Mademoiselle Julie de répondre en riant:
– Mon Dieu, oui, Tiennon; il est bien comme les autres, allez, malgré ses capacités. Avec ses grands cheveux, on le prendrait plutôt pour un fou que pour un savant et il s’amuse de tout, comme un enfant.
Eh bien, je ne trouvais pas très loyale la façon d’agir de ce faiseur de livres. Je lui en voulais d’inscrire mes réponses pour les publier, pour que d’autres bourgeois comme lui en puissent rire à leur tour. Etait-ce donc ma faute si je parlais de façon peu correcte? Je parlais comme on m’avait appris, voilà tout. Lui, qui était resté sans doute jusqu’à vingt ans dans les écoles, avait pu apprendre à tourner les belles phrases. Moi j’avais fait autre chose pendant ce temps-là. Et j’employais ailleurs aussi utilement que lui mes facultés: car, de 173
faire venir le pain, c’est bien aussi nécessaire que d’écrire des livres, je suppose. Ah! si je l’avais vu à l’œuvre avec moi, l’homme célèbre, à labourer, à faucher ou à battre, je crois qu’à mon tour j’aurais eu la place de rire. J’ai fait souvent ce souhait d’avoir sous ma direction, pendant quelques jours, au travail des champs, tous les malins qui se fichent des paysans.
XXVII. _ Le mangeux d’ lard.
Je n’étais pas le seul, d’ailleurs, à servir de cible aux risées du maître et de ses amis: mon voisin Primaud, de Baluftière, y contribuait pour une bonne part. Il faut dire que la physionomie de ce brave Primaud incitait de prime abord à la moquerie; il avait le nez camus, une grande bouche édentée qui s’ouvrait à tout propos pour un gros rire bêtement bruyant; puis une drôle de façon de regarder le ciel, d’un œil, quand on lui parlait. Avec cela, naïf comme pas un, coupant dans tous les ponts qu’on se donnait la peine de lui tendre. Enfin, il avait encore cette particularité d’aimer le lard à la folie. Or, cette particularité, M. Frédéric la connaissait. Chaque dimanche presque, sous un prétexte ou sous un autre, il mandait au château son métayer et lui faisait servir une énorme tranche de lard. On le laissait seul à la cuisine et il se régalait, comme bien on pense. Après un bon quart d’heure, le bourgeois venait le rejoindre:
– As-tu bien mangé, Primaud?
– Oh! oui, monsieur Frédéric!
– 174
Mais un gros morceau de lard reste encore sur le plat; il ne faut pas le laisser, voyons… Tiens, je sais que tu es de force à l’engloutir.
Et il le lui mettait sur son assiette.
– C’est trop, monsieur Frédéric, j’ai le ventre plein, je ne peux plus…
– Allons, allons, Chose, tu plaisantes; c’est sans doute que tu as soif; Julie, donne-lui donc un verre de vin.
Pour s’en retourner, Primaud passait dans notre cour. Souvent il entrait à la maison ou venait me voir aux étables.
– Tiennon, me disait-il, je viens encore de faire un bon repas.
– Ah! tant mieux, répondais-je, c’est toujours ça d’attrapé; je parie que vous avez mangé du lard à volonté?
– Plus que j’ai voulu, mon vieux! Figurez-vous que M. Frédéric est venu et qu’il m’en a servi lui-même un gros morceau; de sa main, vous comprenez, je ne pouvais pas refuser, surtout qu’il m’a fait donner du vin.
Il s’honorait beaucoup de ce témoignage flatteur. Jamais ne lui venait l’idée qu’il pût y avoir là quelque chose de blessant pour sa dignité d’homme. Peut-être même considérait-il comme preuves d’évidence et marques de gloire les traces cireuses que laissait, de chaque côté de sa bouche, le ruissellement graisseux du lard. Il rentrait chez lui enchanté.
Seulement, cette débauche hebdomadaire de mon collègue favorisé cachait un but assez malhonnête. A son insu, sans doute, Primaud jouait le triste rôle de mouchard. M. Gorlier obtenait par lui tous les renseignements qu’il désirait avoir sur les gens de ses domaines et sur les habitants de la commune. Trois ans auparavant, quand Napoléon (qu’on appelait à présent Badinguet), avait fait une espèce de contre-révolution afin de se faire nommer empereur, deux hommes de Franchesse avaient été expédiés à Cayenne à cause, disait-on, 175
des bavardages inconscients du mangeur de lard. Le bourgeois lui avait fait entendre que ce serait un grand bien que de débarrasser le pays de ceux qui affichaient leurs préférences pour la République, et le malheureux s’était empressé de lui signaler tous ceux qu’il connaissait pour être des ch’tits républicains. On pouvait excuser Primaud parce que c’était de sa part bêtise et non méchanceté, mais je ne trouvais pas que M. Frédéric fût excusable d’employer de tels moyens pour se renseigner, non plus que d’user de son influence ensuite pour faire du mal aux gens de son pays.
Ayant été averti, je me défiai du voisin et ne lui dis plus que ce qu’il y avait nulle raison de tenir caché.
A cette époque déjà, on appelait Primaud le mangeux de lard. Il est mort depuis longtemps; mais le sobriquet lui a survécu et une sorte de légende s’est attachée à son nom. A Franchesse, on dit encore à présent de quelqu’un qui aime bien le lard: «C’est un vrai Primaud!»
XXVIII. _ Les peines et les joies.
Ma vie était fatigante et laborieuse, mais j’y trouvais du charme. Etant chef de ferme, je me sentais un peu roi. Mes responsabilités m’inquiétaient, mais j’étais fier de m’asseoir au haut bout de la table, à côté de la miche dans laquelle je coupais de larges tranches au commencement de chaque repas; j’étais fier surtout d’avoir, au cercle de la veillée, la place du coin, la place d’honneur.
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J’étais bouvier en chef et participais au pansage de tous les animaux. En été, je ne manquais pas d’être dès le petit jour au binage ou à la fauchaison: cependant j’avais toujours, auparavant, donné un peu de son aux moutons, préparé le repas des cochons et j’étais passé voir les bœufs au pâturage. Souvent debout une heure avant les domestiques ça ne m’empêchait pas, au chantier, de payer de ma personne, d’aller aussi vite que possible. J’avais, comme il se doit, la direction du travail; les autres, échelonnés derrière moi, étaient forcés de régler leur allure sur la mienne, et je puis dire sans me vanter qu’ils n’avaient pas à s’amuser pour me suivre.
Par chance j’étais tombé sur un bon valet, un garçon de vingt ans passés, dénommé Auguste: nous disions Guste; robuste et courageux, il besognait aussi dur que moi. Le second était un gamin d’une quinzaine d’années, mi-pâtre, mi-travailleur. J’engageais, en plus, un journalier pour l’été: ce fut, les premières années, un certain père Faure, bonhomme déjà âgé, de solide expérience mais bavard et un peu tason. Il avait toujours des histoires à raconter et je crus m’apercevoir qu’en cherchant à nous intéresser ainsi, il poursuivait ce but de faire ralentir l’allure de la besogne, pour prendre un peu de bon temps. Un jour, d’accord avec le Guste, je résolus d’aller plus vite encore que de coutume, de façon à ce qu’il n’ait pas le loisir de parler. Quand nous eûmes ainsi fauché trois andains, le père Faure cru le moment venu d’obtenir une trève.
– Si nous allions de ce train-là jusqu’à midi, fit-il, nous en abattrions un sacré morceau!
– Si le maître veut, nous allons essayer, dit le Guste.
Le père Faure de poursuivre:
– Une fois, à Buchepot, chez les Nicolas, nous avons 177
fauché comme ça trois jours de suite. C’était le grand Pierre qui allait en tête; il aiguise bien, l’animal, et dame, il filait…; son beau-frère n’arrivait plus à le suivre. Le grand s’étant permis de le plaisanter, ils se fâchèrent; je crus même qu’ils allaient se battre. Au surplus ils s’en voulaient déjà d’avance; moi, j’étais bien au courant de la chose: voilà ce qui s’était passé…
Il croyait que j’allais m’appuyer un peu sur le manche de ma faux, comme je faisais quelquefois, pour apprendre 178
ce qui s’était passé entre le grand Pierre et son beau-frère; mais, au lieu de cela, je continuai de faucher du même train anormal; et quand nous fûmes au bout, le Guste et moi, il se trouva un peu en retard.
– Sacrée misère! fit-il, j’ai attrapé une fourmilière qui a abîmé mon taillant. J’ai fauché une fois dans un pré où il y en avait tellement qu’on était obligé de battre les faux au premier déjeuner…
Il se retourna, parut étonné de voir que nous ne l’écoutions plus, que nous étions déjà loin. Après, d’andain en andain, son retard s’accentua. Il y avait une zone où, l’herbe étant très dure, il fallait aiguiser souvent, ce qui forçait à ralentir. A ces moments-là, Faure croyait rejoindre; mais il arrivait juste à la portion défavorable quand nous retrouvions, nous, l’herbe tendre; nous filions vite pendant qu’il s’escrimait, impuissant à conserver son gain de distance.
La servante ayant apporté la soupe, il ne voulut pas venir manger sans avoir rattrapé son retard. Lorsqu’il arriva haletant, le visage ruisselant, la chemise détrempée, notre repas était pris: nous nous levions pour repartir. Alors, furieux, il fit mine de ne pas vouloir manger, de revenir prendre son andain en même temps que nous. Pour le faire consentir à déjeuner, je fus obligé de lui dire que nous allions l’attendre, ce que nous fîmes en effet, bien que le Guste eût ardemment souhaité le contraire. Le pauvre père Faure bouda pendant huit jours au moins, mais il ne fut pas guéri de sa manie de rappeler ses souvenirs: vingt fois même il répéta, faisant allusion à l’incident dont il avait été victime:
– Ma faux n’est pas de ces meilleures: si j’avais eu celle que j’ai cassée il y a deux ans, vous ne m’auriez pas laissé, bien sûr.
Ce n’était pas toujours que j’avais pour moi le domestique. 179
Il y avait des moments pénibles où je les sentais tous alliés: le Guste, le père Faure, le gamin, la servante; leurs visages durs exprimaient le mécontentement, l’hostilité; leurs regards se faisaient haineux, je me sentais l’ennemi. Cela se produisait surtout les jours de grande chaleur.
Après le repas de midi, la fatigue, la fainéantise les gagnaient; ils auraient voulu faire la sieste. Moi aussi, j’aurais aimé me reposer: j’étais exténué, accablé autant qu’eux. Mais je réagissais violemment et cherchais des mots pour les entraîner:
– Hardi! les gas! dépêchons-nous d’aller charger; le temps est à l’orage: notre foin pourrait bien mouiller.
Des fois, je les prenais par l’amour-propre:
– Nous allons pourtant finir les derniers: ceux de Baluftière et ceux de Praulière sont plus avancés que nous; et si nous voulons arriver en même temps que ceux du Plat-Mizot, il faut nous remuer.
Ils se levaient, proféraient pour se soulager de gros blasphèmes:
– Bon Dieu de bon Dieu! ce n’est quand même pas faisable de travailler par des chaleurs pareilles; il n’y a pas d’animaux qui résisteraient.
Faure disait:
– Je veux faire un mauvais coup pour aller voir au bagne si c’est pire que là!
Au chantier, je m’efforçais de les remonter en leur racontant quelques bêtises, des histoires salées dont rougissait la servante. Ils riaient, ils en disaient de plus fortes; le temps passait et le travail se faisait. Etre gai, ne pas se ménager soi-même, c’est encore le meilleur moyen d’obtenir beaucoup des autres.
Il nous arrivait au cours de ces rudes séances de fenaison ou de moisson, par les soirées brûlantes, d’apercevoir 180
M. Frédéric et ses amis installés à boire la bière autour d’une petite table placée exprès dans le parc, au milieu d’un bosquet de grands arbres.
– Ce qu’ils sont heureux, tout de même, ces cochons-là! faisait le Guste qui, en dehors de leur présence immédiate, n’avait nul respect.
Les autres formulaient aussi des phrases irrévérencieuses. Pour moi, je gardais le silence ou m’efforçais de. les calmer quand ils allaient trop loin. Il vaut toujours mieux ne rien dire de ceux sous la domination desquels on est placé. Le pauvre doit savoir s’en tenir à la seule pensée.
Finir un travail pour en commencer bien vite un autre qui est en retard, faire des journées de dix-huit heures, dormir cinq ou six heures seulement d’un sommeil léger coupé d’inquiétudes, c’est un régime qui n’engraisse pas, mais d’où l’ennui est banni. Ce régime-là, six mois chaque année, je le suivais à la lettre. Car, après la rentrée des récoltes, c’étaient les fumures, les labours, les semailles et, jusqu’aux environs de la Saint-Martin, je continuais de me lever dès quatre heures du matin.
Les labours étaient particulièrement durs en raison de la situation du domaine sur la partie montante du vallon; presque tous les champs étaient en côte; l’argile y dominait mêlé de pierres. Tout cela rendait le travail pénible et pour le laboureur et pour les bœufs. Les pauvres bœufs se levaient bien à regret quand nous allions les chercher avant le jour, dans le grand pré qui était leur pâture habituelle en septembre. Ils étaient presque toujours couchés sous le même chêne, masses blanches dans la brume de l’aurore commençante, et il fallait leur donner de grands coups d’aiguillon pour les faire se mettre en mouvement.
– Allez, les rosses! Allez, mes gros!
Ça les peinait beaucoup de partir et, vrai, ça me faisait 181
aussi quelque chose pour eux: le pâturage était bon, possédait une grande mare alimentée par une source d’eau très claire, l’ombre des haies était épaisse et fraîche. Il m’en coûtait de les priver de cet éden pour leur faire passer de longues heures pénibles à tirer la charrue dans les guérets montueux. J’éprouvais parfois le besoin de m’en excuser auprès d’eux:
– C’est embêtant, bien sûr, mais puisqu’il le faut… Moi aussi, mes vieux; je préférerais me reposer et pourtant je n’arrête pas de travailler. Allez-y donc de bon cœur!
Ils avaient meilleur temps pendant les mois d’hiver, et ma tâche était moins rude aussi: je ne me levais qu’à cinq heures et me couchais à huit. Mais les inquiétudes, pour un chef de ferme, sont de toutes les saisons. A cette époque, la question du fourrage m’occupait surtout. Il n’en fallait pas trop faire consommer, et, pourtant, il était indispensable de ne pas le ménager aux bêtes à l’engrais, d’en donner une ration suffisante aux vaches fraîches vélières, aux génisses à vendre au printemps, aux bœufs de travail que j’aimais maintenir en bon état. Je toisais souvent mon fenil, prenant des points de repère, sacrifiant telle partie pour jusqu’à telle époque: et j’arrivais ainsi à n’être jamais pris au dépourvu. Mais les mauvaises années, il me fallait mêler à la ration quotidienne une bonne dose de paille: encore avais-je grand’peine à m’en tirer; je tremblais tout l’hiver, voyant comme ça diminuait vite, de la crainte d’être à la misère en fin de saison. C’est que, quand il faut acheter, pendant un mois seulement, du fourrage pour nourrir vingt-cinq bovins, plus un cheval, des moutons, le bénéfice de l’année est bien compromis! Je me chargeais seul de la distribution à tout le cheptel et, les jours de sortie, je manquais rarement l’heure du pansage. Je m’abstenais le plus possible d’aller à l’auberge, sachant bien que le temps passe sans qu’on s’en 182
aperçoive, et qu’on court grand risque de se mettre en retard lorsqu’on est pris à bavarder avec les autres. Et puis, le souvenir des faiblesses de mon père et le souvenir de la bataille de Saint-Menoux, qui m’avait valu un procès, me hantaient souvent, et me donnaient de la débauche une crainte salutaire.
Ma seule passion était la prise. J’avais augmenté la dose primitive. Il me fallait déjà, lors de mon installation à la Creuserie, pour cinq sous de tabac par semaine et j’en vins progressivement à monter jusqu’à dix sous: j’en suis encore là. En labourant, quand j’arrivais au bout d’un sillon, je m’arrêtais un instant pour examiner celui où j’allais m’engager, afin d’en atténuer les courbes, de les supprimer si possible, et alors, machinalement, je tirais ma tabatière; en fauchant, après chaque andain, crac, une prise; en sarclant, quand je m’arrêtais un instant pour souffler, ma main glissait dans la poche à la recherche de la queue-de-rat, sans même que ma volonté y fût pour quelque chose. Les plus mauvais jours étaient ceux où ma provision s’épuisait. Ce qui arrivait assez souvent le samedi. Je n’osais pas, à cause de Victoire surtout, envoyer quelqu’un exprès au bourg de Franchesse pour acheter du tabac, mais le temps me semblait long, j’étais mal à l’aise, il me prenait des envies de chercher chicane à tout le monde…
C’était, en somme, une faiblesse excusable, mais la satisfaction intime que j’éprouvais de mon œuvre était à coup sûr le meilleur de mes plaisirs, et le plus sain. Contempler mes prés reverdissants; suivre passionnément dans toutes ses phases la croissance des céréales et des pommes de terre; voir que les cochons profitaient, que les moutons prenaient de l’embonpoint, que les vaches avaient de bons veaux, que les génisses se développaient normalement; conserver mes 183
bœufs en bon état en dépit de leurs fatigues, les tenir bien propres, bien tondus, la queue peignée, de façon à être fier d’eux quand j’allais, en compagnie des autres métayers, faire des charrois pour le château; engraisser convenablement ceux que je voulais vendre: ma part de bonheur était là. Il ne faut pas croire que je visais uniquement le résultat pécuniaire, le bénéfice légitime escompté de ma part de récolte ou de la vente des animaux, non! Une grosse part de mes efforts tendait à cette ambition désintéressée de pouvoir me dire:
– Mes blés, mes avoines vont être remarqués. Quand je sortirai des bêtes à la foire, on va les admirer parce qu’elles sont belles. Ceux de Baluftière, ceux de Praulière, ceux du Plat-Mizot vont être jaloux de constater que mes bœufs sont plus gras que les leurs, et mes génisses meilleures.
Quand nous nous rencontrions avec les voisins, à l’aller ou au retour des champs, ou bien quand nous réparions, l’hiver, les haies mitoyennes, nous parlions toujours de nos bêtes, et j’avais coutume de faire le modeste:
– Oh! pas fameux, mes veaux, cette année… Mes moutons n’engraissent pas comme j’aurais cru… Mes bœufs ont travaillé trop tard: je n’en ferai rien…
Quelquefois, les mêmes voisins venaient peu de temps après passer une veillée et je les invitais, comme il est d’usage, à faire un tour aux étables. Alors je jouissais de leur surprise, et leurs compliments m’étaient sensibles. Quand nous menions ensemble au pesage, quelques jours avant la foire, les bœufs des six domaines, si des étrangers admiraient les miens parmi les autres, ma joie augmentait encore. De même au champ de foire, le jour de la vente. Pour me faire valoir davantage, je répondais aux complimenteurs:
– Ce n’est pas qu’ils ont eu trop de repos, les pauvres bougres! jusqu’à la fin des semailles ils ont travaillé. Quant 184
aux dépenses, il est difficile d’en faire moins: ils n’ont mangé que deux sacs de farine d’orge et trois cents livres de tourteaux.
– Allons, allons, vous ne les avez pas amenés ainsi avec rien! faisaient les autres, incrédules.
De fait, souvent, je mentais un peu…
Je me fis ainsi dans la contrée une réputation de bon bouvier. On m’avait rapporté ce propos tenu par M. Parent dans une auberge de Franchesse, en présence de deux ou trois gros bonnets:
– Le meilleur de mes laboureux, c’est Tiennon, de la Creuserie; il fait bien valoir et, pour les bêtes, c’est un soigneur comme il y en a peu…
Cette phrase, un peu grisante, me revenait souvent en mémoire. Au cours des pansages surtout, il m’arrivait de sentir sous ma blouse graisseuse le tic tac ému de mon cœur. C’est une impression de ce genre que doivent ressentir les généraux lorsqu’ils ont gagné des batailles. Et, ma foi, il me semble que ma satisfaction était légitime autant que la leur, et moins propre à inspirer des remords ensuite, car mon succès, à moi, n’exigeait nul sacrifice de vies humaines.
D’autres fois, c’était dans les champs, au cours des séances de travail, que je ressentais cette passagère plénitude de bonheur. Aux saisons intermédiaires, surtout quand il faisait bon dehors, quand la brise, caressante comme une femme amoureuse, apportait avec elle des senteurs de lointain, des aromes d’infini, des souffles sains dispensateurs de robustesse, d’être cultivateur, de vivre en contact avec le sol, avec l’air et le vent, un orgueilleux contentement me venait. Je plaignais les boutiquiers, les artisans qui passent leur vie entre les quatre murs d’une même pièce, et les ouvriers d’industrie emprisonnés dans des ateliers où il fait chaud, où l’air est 185
vicié, et les mineurs qui travaillent au profond de la terre. J’oubliais M. Gorlier, M. Parent; je me sentais le vrai roi de mon royaume et je trouvais la vie belle.
XXIX. _ En famille.
La mise au monde de notre quatrième enfant, – ce petit né avant terme et mort aussitôt, – avait beaucoup fatigué Victoire. Elle souffrait souvent, était changée, vieillie, la figure plus mince, les joues plus creuses; sa pâleur bistrée s’était encore accentuée et ses grands yeux noirs se nimbaient d’une large cernure bleue. Elle était prise fréquemment, et parfois simultanément, de coliques d’estomac et de névralgies douloureuses qui l’obligeaient à garder plusieurs jours de suite un mouchoir autour de la figure. Cela n’était pas pour améliorer son caractère froid et plutôt difficile. Elle vivait dans un état d’agacement perpétuel, broyait du noir, s’exagérait le mauvais côté des choses. Toujours elle développait avec un rire amer, un grand luxe de détails, tous les ennuis qu’elle prévoyait:
– Il va falloir du pain samedi; le même jour, nous aurons à battre le beurre et à plumer les oies; jamais nous n’en pourrons voir le bout!
Ou bien:
– Il devient indispensable de faire la lessive; nous n’avons plus de linge. Et le mauvais temps continue toujours. Mon Dieu, que c’est ennuyeux!
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Elle se lamentait de même si l’un des enfants souffrait, si les récoltes s’annonçaient mal, si les couvées ne réussissaient pas, si le jardin manquait de légumes, si les vaches diminuaient de lait. Tout lui était sujet de plainte. Aux repas, elle se mettait rarement à table; elle s’occupait à préparer, à servir, à surveiller les petits.
– Mais prends donc le temps de manger, voyons, bourgeoise, disais-je parfois.
– Oh! pour ce qu’il me faut! répondait-elle.
Elle ne prenait, en effet, qu’un peu de soupe claire qu’elle avalait souvent en circulant. J’avais honte, moi qui jouissais d’un appétit robuste, de mes deux assiettées de soupe épaisse. Les jours où elle souffrait de l’estomac, elle levait les gognes tout à fait, disant que rien ne lui faisait envie. Je l’engageais à se préparer un peu de soupe meilleure, ou bien à se faire cuire un œuf. Mais elle ne voulait rien savoir et prenait seulement pour se soutenir une tasse de bouillon dans la soupière commune.
Bien que la servante fût chargée de toutes les grosses besognes, Victoire n’en avait pas moins beaucoup à faire; les enfants, la basse-cour, les repas, une bonne part du ménage, sans compter, quand le lait donnait, la préparation du beurre et du fromage, il y avait là de quoi occuper une plus robuste qu’elle. Elle savait très bien tirer parti de toutes ses denrées qu’elle portait en deux grands paniers au marché de Bourbon, le samedi. Très économe aussi, rabrouant la servante quand celle-ci était trop prodigue en savon, en lumière, en bois pour le feu. Certes, la pauvre fille n’avait pas toutes ses aises.
Il arriva même que notre maison fut un peu décriée: on me disait trop intrépide au travail, la bourgeoise méchante et intéressée. Pour ces motifs, les domestiques et les servantes 187
y regardaient à deux fois avant de se louer chez nous. Nous étions obligés de les payer au prix fort.
Heureusement, Victoire restait une excellente mère; les petits avaient rarement à souffrir de sa mauvaise humeur. Elle se plaignait d’eux, les déclarait insupportables, disait, en ses jours de souffrance, qu’ils achevaient de lui casser la tête, mais elle ne les battait jamais. Pour mon compte, je n’avais que bien rarement le loisir de m’occuper des enfants: c’est à peine si je trouvais quelques instants, le dimanche, pour les faire sauter sur mes genoux; mais je puis dire en toute sincérité que je ne fus pas non plus un père brutal. S’ils ne furent pas, en raison de notre vie laborieuse, mangés de caresses, cajolés, mignotés comme d’aucuns, au moins ne furent-ils jamais talochés. Et nous eûmes, ma femme et moi, la satisfaction de nous sentir aimés d’eux.
Quand quelques-uns de nos parents venaient nous voir, Victoire s’efforçait de faire l’aimable. En dehors de la fête patronale, le fait se produisait assez rarement, car on ne considérait pas comme étranger le père Giraud qui, ayant pris sa retraite, était revenu habiter Franchesse et nous faisait de fréquentes visites. Le pauvre vieux eut la douleur de nous apprendre un jour la mort de son fils, le soldat d’Afrique, qu’une mauvaise fièvre avait tué quelques mois avant l’expiration de son deuxième congé, époque à laquelle il comptait rentrer en France, avec une place.
Les enfants de mon parrain et ceux de mon frère vinrent à tour de rôle nous inviter à leurs noces. A l’ordinaire prévenus de leur arrivée, l’on faisait quelques préparatifs pour les recevoir: car il est d’usage de bien traiter les inviteurs. Quand je n’étais pas trop pressé par le travail, je me rendais à Saint-Menoux pour le mariage. Une fois entraîné, je buvais assez ferme. Oubliant momentanément mes soucis 188
coutumiers; je me montrais gai, chantais et dansais comme les jeunes. Victoire, aimant peu sortir, ne m’accompagnait jamais. Nous ne pouvions guère, d’ailleurs, laisser les domestiques seuls à la maison.
Une visite inattendue fut celle de Grassin et de sa femme, revenus faire un tour au pays après dix ans d’absence. Ils se présentèrent chez nous, avec leur petit garçon, un soir, à la nuit tombante, et rirent beaucoup de notre extrême surprise. J’eus de la peine à reconnaître la Catherine dans cette 189
dame à chapeau, qui parlait si bien; et son mari, avec sa figure rasée de larbin et ses beaux habits de drap, ne rappelait guère le Grassin d’autrefois. Leur petit Georges était poli, vif, enjoué et gentil comme tout; il n’eût demandé qu’à s’amuser avec le Jean, le Charles et la Clémentine; mais eux, trop peu habitués à voir des étrangers, restèrent taciturnes, l’évitèrent plutôt, en dépit de nos efforts. Je passai une bonne soirée à deviser avec ma sœur et mon beau-frère. Ils repartirent dans la journée du lendemain; ils n’avaient qu’un congé de quinze jours et, tenant à voir tous les membres de leurs deux familles, ils ne pouvaient rester longtemps dans chaque maison.
Deux ou trois fois vint aussi, avec sa famille, le verrier de Souvigny qui avait épousé la sœur aînée de Victoire. C’était un homme entre deux âges, gros et grand, au visage joufflu quoique blême, avec une abondante moustache rousse. Il toussait, la poitrine usée doublement par son travail de souffleur et par l’alcool. Il n’avait guère que des pensées de révolte et de mort. L’idée de la mort le hantait souvent.
– Dans notre métier, grommelait-il d’une voix rauque, on est usé à quarante ans; rares sont ceux qui vivent jusqu’à cinquante. Pour mon compte, je ne tarderai pas à aller tirer le pissenlit par la racine.
Mais il voulait jouir de son reste, exigeait une bonne cuisine, de la viande et du vin tous les jours. Ce qui ne l’empêchait pas de dépenser beaucoup hors de chez lui: deux ou trois gouttes le matin, l’apéritif le soir, de grandes débauches les jours de paye, les jours de fête. Aussi, bien qu’il se fît des mois de quatre-vingt-dix francs, les ressources n’abondaient-elles jamais. Parfois le boulanger, le boucher, l’épicier, ne voulaient plus rien donner à crédit. Il entrait alors dans des colères épouvantables, cognait la femme et les gosses. La femme, bien plus vieillie encore que Victoire, les cheveux 190
blanchis avant l’âge, avait une pitoyable expression de terreur résignée. Les enfants: de petits maigriots, rusés et sournois, précocement vicieux.
Ma bourgeoise, à qui sa sœur avait fait souvent des confidences, n’ignorait rien des dessous du ménage; elle craignait son beau-frère et, lorsqu’il venait, mettant comme on dit les petits plats dans les grands, elle se donnait tout plein de mal pour le satisfaire. Les visites du verrier m’ennuyaient aussi. Je ne comprenais rien aux questions politiques dont il m’entretenait, non plus qu’aux choses de son métier, et ses blagues sarcastiques ne m’amusaient pas. Lui ne s’intéressait aucunement à la culture qu’il affectait de mépriser. D’où une gêne sourde entre nous; j’éprouvais un vrai soulagement de le voir s’en aller.
Les jours qui suivaient ces réceptions, Victoire se montrait plus grincheuse encore que de coutume, comme pour racheter ses efforts antérieurs d’amabilité. A ce point de vue, il était heureux que les visites soient rares.
XXX. _ La Chair est faible.
La troisième année de mon séjour à la Creuserie, je trouvai moyen d’être infidèle à ma femme.
– Oh! par exemple, va-t-on s’écrier, avec une vie si bien remplie, comment pouviez-vous trouver le temps de songer aux intrigues amoureuses? C’est bon pour les riches qui, ne sachant comment tuer leurs loisirs, courent 191
de-ci de-là, au gré de leurs caprices, avec l’espoir de trouver de l’imprévu.
Eh bien, la chose arriva pourtant, tout à fait par hasard, il est vrai… Sous tous les rapports, j’avais droit, me semble-t-il à de sérieuses circonstances atténuantes.
Victoire, en raison de son état maladif, était bien détachée des plaisirs d’amour. Moi, robuste, plein de vigueur et de santé, j’éprouvais parfois, en dépit de mes fatigues, le besoin de faire acte de mâle. Mais n’osais guère m’approcher d’elle, sachant que je serais mal reçu, que ma tentative la rendrait encore plus plaintive et grincheuse, accentuerait son état d’agacement. Cela n’en contribuait pas moins à refroidir nos relations. Néanmoins, je ne me donnais pas la peine de chercher ailleurs.
A la maison même, j’aurais bien pu trouver l’occasion avec nos servantes, dont quelques-unes n’eussent pas été, je pense, aussi farouches que la petite Suzanne, de Fontbonnet. Mais j’avais trop le respect de mon intérieur pour en arriver là: je savais que, dans ces conditions, la chose finit toujours par être découverte, qu’il en résulte des brouilles difficiles à raccommoder et que c’est d’un exemple déplorable pour les enfants.
Ainsi qu’il arrive souvent, ma première faute se produisit un jour où je n’y pensais pas du tout. C’était à la mi-juillet; on venait de terminer la rentrée des foins et les blés n’étaient pas encore mûrs. Un orage ayant donné de l’eau, la veille, je profitai de cette période d’accalmie pour aller herser l’un de mes guérets. Le champ se trouvait assez loin de chez nous, à droite de la route qui reliait Bourbon et Franchesse, à proximité de la petite locature des Fouinats.
J’étais venu au hersage de grand matin, et, comme j’avais 192
dit vouloir faire une longue attelée, Victoire m’envoya à déjeuner par la servante. Je mangeai la soupe à l’ombre d’un vieux poirier, non loin de la chaumière dont j’apercevais les murs en pisé et le toit de paille, au sommet duquel croissaient des plantes vertes. Le journalier qui habitait là, un petit rougeaud bégayant, travaillait constamment dans les fermes; la femme, une blonde assez appétissante dénommée Marianne, allait aussi en journée à l’occasion: ils n’avaient pas d’enfant. Or, ce matin de juillet était chaud et la soupe se trouva plutôt salée; quand j’eus mangé, la soif me prit et je n’avais pas d’eau. Tout naturellement l’idée me vint d’aller demander à boire à la Marianne, que je savais chez elle pour l’avoir entendue appeler ses poules. Mes bœufs au repos soufflaient et ruminaient tout à leur aise; je décrochai, par mesure de prudence, la chaîne qui les attelait à la herse, et me hâtai vers la chaumière.
La Marianne, vêtue seulement d’un jupon court et d’une chemise, procédait à sa toilette. Elle avait ramené en avant, pour les peigner, ses cheveux défaits, dans lesquels se jouait malignement un rayon de soleil matinal; ils me semblèrent soyeux et attirants; ils la nimbaient d’une auréole d’or. Sa figure, quoique brunie par le hâle, avait des tons roses; ses épaules nues étaient rondes et pleines; sa nuque saillait, blanche et veloutée, et ses seins libres apparaissaient, rotondités tentatrices, au-dessus de l’échancrure de la chemise.
Bref, elle me sembla belle et je sentis dès l’abord courir une petite fièvre dans mon organisme.
– Bonjour, Marianne, je vous dérange? fis-je en entrant.
Elle tourna à demi la tête:
– Ah! c’est vous, Tiennon… Vous me trouvez dans une drôle de tenue.
– Vous êtes chez vous: c’est bien le moins que vous ayez 193
la liberté de vous mettre à l’aise… Je venais vous demander à boire.
– C’est bien facile.
Sans même prendre le temps de renouer ses cheveux, elle alla prendre sur le dressoir un grand pichet en terre jaune qu’elle remplit au seau, derrière la porte, et me le tendit. Elle voulut aller chercher un verre, mais je refusai et bus «à la coquelette» presque toute l’eau du pichet.
– Vous aviez donc bien soif, dit la Marianne en souriant dans sa toison défaite, à moins que vous ne la trouviez meilleure que celle de chez vous.
– C’est peut-être les deux, répondis-je. Vous savez bien que le changement augmente le désir.
La phrase que J’employai n’était pas aussi correcte que celle-ci, mais le sens était le même.
Elle comprit mon allusion: ses joues se colorèrent, ses yeux s’animèrent et son sourire se fit moqueur.
– Ça dépend… Il y a des choses qui ont toujours le même goût, fit-elle.
– Vous le savez par expérience? demandai je malicieusement.
Et comme elle ne s’éloignait pas, je plongeai l’une de mes mains dans le flot d’or de ses cheveux dénoués, alors que l’autre allait se perdre dans la bâillure de la chemise, entre les mamelons tentateurs!
La Marianne n’eut aucune révolte; il me sembla même qu’elle provoquait mes caresses. Tant et si bien qu’avant de sortir de la chaumière, je goûtai dans ses bras cet oubli éphémère de tout, cet instant de bonheur surhumain que l’on trouve dans l’accomplissement de l’amour.
J’étais, en sortant, fort troublé: il me semblait que tout, au dehors, allait clamer ma faute. Je fus quasi étonné de retrouver mes bœufs bien tranquilles à la même place, de 194
constater que le soleil brillait comme auparavant, que les lignes vertes des haies, les carrés de culture conservaient le même aspect, que mon guéret avait la même teinte rougeâtre d’argile lavée, que les cailles chantaient de même dans les blés jaunissants, que les hirondelles et les bergeronnettes voletaient autour de moi comme si rien d’anormal n’avait eu lieu. Et, rentrant à la maison, mon attelée faite, j’éprouvai grande satisfaction de ne constater nul changement dans les façons habituelles de ma femme, des enfants, des domestiques, non plus que de M. Parent, le régisseur, qui vint dans l’après-midi. Cela me tranquillisant me fit ramener la faute à de plus justes proportions.
Mes relations avec la Marianne se continuèrent pendant dix-huit mois, plus ou moins suivies selon les circonstances. Nous avions tous deux le souci de ne pas nous faire remarquer, de sauver les apparences. Il fallait donc que j’aie des motifs plausibles d’aller seul du côté des Fouinats, soit pour un travail quelconque, soit pour aller voir mes bêtes au pâturage. Il y avait des périodes où, les bons prétextes difficiles à trouver, je restais plusieurs semaines sans la voir.
Hélas! on a beau être prudent, à la campagne tout est remarqué, tout se découvre. Ma maîtresse ne me demandait jamais d’argent et je ne lui en offrais pas, bien entendu. Mais je lui permettais de conduire ses chèvres dans mes champs d’alentour, d’y prendre de l’herbe pour ses lapins, et je fermais les yeux volontairement quand ses volailles causaient quelques dégâts aux emblavures. Les domestiques, les voisins s’intriguèrent de cette tolérance; on me guetta; l’on s’aperçut que je faisais des haltes à la maison: cela fit jaser. La chose ayant été rapportée à M. Parent, il donna congé à la Marianne qui s’en fut habiter au delà du bourg de Franchesse, sur la route de Limoise: nos amours frauduleuses n’allèrent pas plus loin.
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Le père Giraud, un jour me tança d’importance à propos de cette affaire. Mais Victoire, fort heureusement, n’en connut jamais rien.
XXXI. _ Vers le progrès.
De diverses façons, les progrès du siècle arrivaient jusqu’à nous. Ils avaient pourtant des ennemis outranciers: chacun dans leur sphère d’action, Monsieur Gorlier, le propriétaire, M. Parent, le régisseur, et Victoire ma femme, faisaient leur possible pour retarder l’essor général.
Les écoles commençaient à se peupler. Les commerçants du bourg et les plus huppés des campagnards y envoyaient leurs enfants; il y avait aussi quelques places gratuites pour les pauvres, dont bénéficiaient surtout les petits des métayers du maire.
J’aurais bien voulu que mon Jean sût lire et écrire pour qu’il soit capable de tenir nos comptes. M. Frédéric était conseiller municipal et ami du maire; il me parut sage de lui en parler. Donc, un jour qu’étant venu chez nous, il félicitait le petit Jean sur sa bonne mine, je risquai timidement:
– Monsieur Frédéric, il lui faudrait à présent quelques années d’école.
Il tira coup sur coup trois bouffées de sa grande pipe en écume de mer, qu’il retira ensuite de sa bouche:
– L’école, l’école… Et pour quoi faire, sacrebleu? Tu n’y es pas allé, toi, à l’école; ça ne t’empêche pas de travailler 196
et de manger du pain. Mets donc ton gamin de bonne heure au travail; il s’en portera mieux et toi aussi.
– Pourtant, monsieur Frédéric, il y a des fois que ça rendrait bien service de savoir un peu lire, écrire et compter. Pour qu’il apprenne cela, pour qu’il soit moins bête que moi, je tâcherais de me priver de lui encore quelques années, au moins pendant l’hiver.
– Dis-moi un peu ce que tu aurais de plus si tu savais lire, écrire et compter? L’instruction, c’est bon pour ceux qui ont du temps à perdre. Mais toi, tu passes bien tes journées sans lire, n’est-ce pas? Tes enfants feront de même, voilà tout… D’ailleurs, tu dois savoir qu’une année d’école coûte au moins vingt-cinq francs. Si tu envoies ton aîné en classe, tu ne pourras guère te dispenser de faire la même chose pour les autres: il t’en faudra de l’argent!
– Monsieur Frédéric, j’avais pensé que vous pourriez peut-être m’obtenir pour lui une place gratuite.
– Une place gratuite! Le nombre en est très limité des places gratuites: il y a toujours dix demandes pour chacune. N’y compte pas, Chose, n’y compte pas… Et je te conseille encore de mettre ton gas à garder les cochons, ça vaudra mieux que de l’envoyer à l’école.
M. Frédéric bourrait sa pipe avec rage; sa voix, ses gestes accusaient de l’impatience. Je compris qu’il tenait à laisser se perpétuer l’ignorance chez les descendants de ses métayers. Je m’en tins là, craignant de le mécontenter en insistant. Et mes enfants n’allèrent pas en classe.
Pour les choses de la culture, je n’étais certes pas de ceux qui aiment se lancer dans les nouveautés, dans les frais, sans savoir ce que seront les résultats. Mais quand j’avais pu me convaincre de la supériorité d’un outil, je l’adoptais sans retard. Dès mon entrée à la Creuserie, je m’étais muni de deux bonnes charrues qui faisaient plus vite que l’araire 197
du bien meilleur travail et d’une herse aux dents de fer. J’aurais voulu que le régisseur fît à l’égard des engrais, ce que je faisais pour l’outillage; je tenais surtout à lui faire adopter la chaux, sachant que tous ceux qui en avaient fait l’expérience s’en déclaraient enchantés. Mais M. Parent, 198
craintif, faisait la grimace, disant que ça entraînerait des frais trop considérables. Il n’avait qu’un but: arriver à verser au propriétaire une somme au moins équivalente à celle qu’il lui avait donnée l’année d’avant. C’est que si, pour une raison ou pour une autre, ses revenus venaient à baisser, M. Frédéric faisait la moue avec des plaintes:
– Bientôt les revenus de mes propriétés ne suffiront plus à payer l’impôt!
Cependant nous nous entendions, les métayers des six domaines, pour revenir fréquemment sur cette question de la chaux; nous insistâmes si fort que M. Parent finit par en parler au maître qui lui répondit de son air le plus bourru:
– Si j’avais voulu m’occuper moi-même de la gérance de mes biens, il est clair que je ne vous aurais pas pris comme régisseur. Arrangez-vous à tirer des domaines tout ce qu’ils peuvent donner, de façon à ce que les bénéfices aillent en augmentant. Ce n’est pas à moi de vous indiquer les moyens…
M. Parent restait donc perplexe, hésitant entre la crainte des débours à faire de suite et le désir d’augmenter les bénéfices futurs. Mais la crainte l’emportait sur l’espoir de mieux.
Or, le propriétaire vint un jour nous voir à la moisson et, comme il était «bien luné», il me demanda si la récolte s’annonçait bonne.
– Ni bonne, ni mauvaise, monsieur Frédéric, répondis-je; elle serait certainement bien meilleure si nous avions mis de la chaux.
– Ça donne de bons résultats, cette chaux? me demanda-t-il d’un air indifférent, tout en faisant des moulinets avec sa canne autour de la tête d’un gros chardon.
– Oh! oui, monsieur Frédéric. On rentre souvent dans ses frais dès la première récolte; il y a ensuite plus-value considérable sur les récoltes d’avoine et de trèfle qui suivent 199
le blé, et cela est bénéfice clair; de plus, on dit que les terres s’en ressentent pendant quinze ou vingt ans.
Le propriétaire partit sans un mot chez Primaud, de Baluftière, chez Moulin, du Plat-Mizot et, successivement, dans tous les domaines il posa la même question: s’étant convaincu de l’unanimité des avis, il donna de suite au régisseur l’ordre de nous satisfaire.
Trois jours après, M. Parent vint nous annoncer qu’il allai.t s’occuper de trouver des charretiers pour faire amener de la chaux dans nos guérets.
C’était aussi par raison d’économie que Victoire était opposée à toute réforme dans les choses de son ressort. En raison du perfectionnement des petits moulins du pays, il était devenu possible de faire séparer le son d’avec la farine. Beaucoup commençaient à user de cette amélioration: il y en avait même qui remplaçaient le seigle par le froment, qui mangeaient du vrai pain de bourgeois. De ces derniers, par exemple, on parlait avec un peu d’ironie, disant que ça ne tiendrait pas, qu’ils couraient à l’abîme.
Sans aller aussi loin d’un seul coup, tout en continuant de mettre dans chaque sac deux mesures de froment et trois de seigle, j’étais bien décidé à faire sortir le son. Quand j’envoyais moudre du grain, je faisais à chaque fois la même proposition à laquelle s’opposait Victoire.
– Il faut déjà payer les domestiques assez cher, ce n’est pas la peine de les nourrir au pain blanc.
Désespérant de vaincre la résistance de la bourgeoise, je m’avisai d’un stratagème qui réussit très bien: je m’entendis avec le meunier pour le retrait du son, tout en le prévenant d’avoir à dire, en nous ramenant la provision, que la chose avait été faite par mégarde. Victoire elle-même n’osa pas proposer de revenir en arrière. A partir de ce 200
moment, nous eûmes toujours du bon pain, d’autant plus que je baissai progressivement la proportion de seigle, jusqu’à arriver à la supprimer tout à fait quand la moyenne de nos récoltes de blé eut augmenté, du fait de l’adoption de la chaux.
Ce fut un beau jour pour moi, le jour où je vis trôner sur la table la miche réservée de mon enfance et que je taillai dans cette miche appétissante le pain de tout le monde. Les jeunes d’aujourd’hui trouvent médiocre notre pain de bon froment pour peu qu’il soit un peu dur. Ah! s’ils en étaient privés, remis pour quelque temps au pain noir et graveleux d’autrefois, ils apprendraient vite à l’apprécier!
Je cite comme caractéristiques ces trois faits d’entrave aux idées nouvelles, mais il s’en produisit bien d’autres, de la part de M. Gorlier au point de vue de l’amélioration intellectuelle, de la part de M. Parent pour les choses de la culture, et de la part de ma femme pour celles de la cuisine.
XXXII. _ Mauvais jours.
Il est des années de grand désastre que les cultivateurs ne sauraient oublier, qui sont comme de tristes jalons au long de leur monotone existence. Ainsi en fut-il de 1861 dans la contrée, pour ceux de ma génération. Année pour moi deux fois maudite, car j’eus à subir, en plus de ma part de la calamité collective, une catastrophe particulière.
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Au printemps, dans les derniers jours d’avril, mettant au joug deux jeunes taureaux, je fus, dans une minute de malheur, renversé par eux et piétiné. Résultat: une jambe cassée, deux côtes défoncées, sans compter des lésions et des meurtrissures.
Le docteur Fauconnet vint me raccommoder: il me martyrisa pendant deux heures, me banda la jambe avec des copes de bois, des bandes de toile et m’ordonna de ne pas bouger du lit pendant quarante jours.
Je souffris de façon atroce; des fourmillements douloureux passaient dans ma jambe malade; j’avais le corps moulu, brisé; la fièvre s’en mêla les deux premières semaines, au point qu’on put craindre que des complications graves, provenant des lésions internes, ne soient survenues.
Les voisines qui venaient me voir me questionnaient et jacassaient à l’envi autour de mon lit; elles m’énervaient plutôt, comme aussi tous les bruits du ménage: le balayage et le frottage, le tintamarre des marmites, à l’heure des repas, le remuement des assiettes et des cuillers, même le bruit des bouches happant la soupe. Je voyais souvent Victoire pleurer; le médecin, qu’elle envoyait chercher, ne tenait pas toujours sa promesse de venir de suite: pendant ces longues heures d’attente, augmentait son chagrin.
C’est un des mauvais côtés de la vie des terriens que d’être ainsi éloignés de tout secours. La souffrance étreint, terrasse un être cher, et le médecin n’arrive pas, et l’on se désole dans l’impuissance où l’on est de le soulager: une terrible angoisse règne sur la maisonnée.
Le docteur Fauconnet était d’autant moins exact qu’il s’occupait de politique et passait journellement plusieurs heures au café. Républicain, il faisait une opposition acharnée aux gros bourgeois du pays et au gouvernement de Badinguet. C’est par lui que juraient tous les avancés de Bourbon; les 202
soirs de beuverie, il s’en trouvait toujours quelques-uns pour crier devant sa porte: «Vive le docteur! Vive la République!» Cela l’enchantait et cela consternait son vieux père retiré dans son château d’Agonges. Dès que je fus en état de le comprendre, après la grande crise du début, M. Fauconnet m’entretint des sujets qui lui étaient chers. Il voulait l’impôt sur le capital, la suppression des armées permanentes et des prestations, l’instruction gratuite. Il me parlait aussi de Victor Hugo, le grand exilé, et plaignait les victimes du coup d’Etat. Il en arrivait à prendre à partie la municipalité de Bourbon, à larder d’épigrammes le maire et les adjoints. Toutes les municipalités, assurément, font des bêtises; tous les maires usent plus ou moins de favoritisme et il n’est pas difficile à quelqu’un d’un peu calé de leur faire de l’opposition. Mais au fond, et bien que le docteur eût l’air de parler raisonnablement, je ne savais trop s’il devait être pris au sérieux. Car ce grand tombeur de bourgeois vivait lui-même en bourgeois; certes, il aurait plus fait pour le peuple, en allant voir ses malades régulièrement, en leur comptant ses visites moins cher qu’en pérorant chaque jour au café, tout en buvant force bocks.
En tout cas, j’avais pour mon compte, outre mes souffrances, d’autres sujets d’intérêt que les discours du docteur. Me voit-on cloué au lit juste au moment où commençaient les grands travaux, obligé de laisser diriger tout par les domestiques! Mon Jean, qui n’avait que quatorze ans, ne pouvait encore faire acte de maître. J’étais toujours à me demander comment les bêtes étaient soignées, si l’on faisait du bon travail, si on ne lambinait pas trop. A mesure que s’atténuait le mal, croissait mon inquiétude. Mais j’eus beau rager, m’énerver, il me fallut bien attendre.
J’éprouvai une véritable joie d’enfant le jour où, mon pansement défait, je pus me lever, circuler. Ma jambe restait 203
faible, mais je n’étais pas du tout boiteux. De jour en jour, m’aidant d’une béquille, je pus m’éloigner davantage de la maison. Je visitai tous mes champs et fus heureux de constater que les récoltes semblaient belles.
– L’année sera bonne, pensais-je; ça nous permettra de nous rattraper sans trop de peine des grandes dépenses causées par mon accident.
Hélas! je comptais sans la grêle! Le 21 juin, elle vint nous ravager de façon atroce. On eut, au beau milieu d’un plein jour d’été, une soudaine impression de nuit, tellement le ciel devint noir. A chaque instant, l’illumination sinistre des éclairs trouait ces ténèbres; et après chaque zigzag de feu, tonnait la foudre en crescendo. Et les grêlons de se mettre à tomber, gros comme des œufs de perdrix, puis comme des œufs de poule, défonçant les toitures et cassant les vitres. La mitraille enfin dégénéra en averse et notre maison fut inondée. Parce que le sol était plus bas que celui de la cour, à toutes les grandes pluies, il entrait de l’eau par-dessous la porte. Mais cette fois, il en venait aussi du grenier par tous les interstices des planches; elle tombait sur les ciels de lit, sur la table et sur l’armoire; elle ruisselait entre les cailloux pointus de la cuisine, et, dans la chambre, les trous du sol en étaient pleins. Les femmes, qui se lamentaient sans mesure, mirent des draps sur les meubles, mais trop tard.
La pluie ayant cessé, il y eut à faire dehors une bien triste constatation. Autour des bâtiments, les débris des vieilles tuiles moussues s’amoncelaient le long des murs. Du côté de l’ouest surtout, il y avait de grands trous dans la toiture, laissant voir les lattes grises du faîtage, dont beaucoup même étaient brisées. La campagne apparaissait meurtrie sous l’effeuillement prématuré des haies et des arbres. Toutes 204
les brindilles sèches s’étaient détachées, et aussi de menues branches vertes, des pétales d’églantine, des grappes d’acacia. Et parmi tous ces débris pitoyables, on trouvait en grand nombre des petits cadavres d’oiseaux aux plumes hérissées. Les céréales n’avaient plus d’épis; leurs tiges étaient couchées au ras du sol, ou bien à demi penchées, en des attitudes de souffrance. Les foins, aplatis comme avec des maillets, formaient le long des prés une seule nappe salie. Les trèfles montraient à l’envers leurs feuilles criblées. Les pommes de terre avaient leurs fanes brisées. Les légumes du jardin n’existaient plus qu’à l’état de souvenir.
Le vallon entier avait souffert autant: à Bourbon, à Saint-Aubin, à Ygrande, la ruine était partout complète.
Il n’y eut guère que ceux du bâtiment pour se réjouir de cette catastrophe. Demandés partout en même temps, maçons et couvreurs, pendant de longs mois, ne surent où donner de la tête. Aux tuileries, ce fut dès le lendemain une continuité de chars venant à la provision, épuisant d’un coup les réserves. Et la fabrication courante n’étant pas en mesure de répondre à ces besoins anormaux, plus d’un propriétaire fut obligé d’avoir recours à l’ardoise pour faire recouvrir ses bâtiments éventrés: c’est ainsi que l’on voit encore, par-ci par-là, des toitures dont un côté est de tuiles et l’autre côté, d’ardoises; les vieux comme moi savent tous que ce sont là des souvenirs de la grande grêle de 1861.
Pour ramasser les débris informes qui tenaient lieu de récolte, il fallut bien plus de temps qu’à l’ordinaire. Et c’était presque sans valeur. Le foin, souillé et poussiéreux, rendit les bêtes malades. Le peu de grain qu’on put tirer des céréales fut inutilisable autrement que pour faire de la mauvaise farine à cochons. La paille même, trop hachée, ne put se ramasser convenablement. On fut obligé de réduire les litières. Il fallut acheter du grain pour semer et du grain 205
pour vivre. Mes quatre sous d’économies sautèrent cette année-là; je fus même obligé de me faire avancer de l’argent par le régisseur pour pouvoir payer les domestiques.
XXXIII. _ Commerce intéressé.
En raison de la grande diminution de ses ressources et des frais d’indispensables réparations que lui causa la grêle, M. Gorlier passa tout l’automne et une partie de l’hiver à la Buffère. Il était d’une humeur impossible, sacrait et jurait sans cesse, ne prenait même plus la peine de teindre sa barbe, dont les poils clairsemés étalaient leur blanc sale sur le cramoisi du visage.
Il partit néanmoins vers la fin de janvier, en compagnie de mademoiselle Julie, avec l’intention de séjourner à Nice, un pays où il y a du soleil tout l’hiver et où de grandes fêtes ont lieu au temps du carnaval. Ni l’un ni l’autre ne devaient revoir la Buffère: M. Gorlier mourut subitement, d’une attaque d’apoplexie, une dizaine de jours après son arrivée, et sa maîtresse, craignant sans doute de se rencontrer avec les héritiers, ne revint jamais. A tort ou à raison, on prétendit qu’elle s’était approprié la bourse de voyage du défunt.
La propriété passa à un certain M. Lavallée, officier d’infanterie en garnison dans une ville du Nord, dont la femme était la nièce du maître défunt. A la suite de cette aubaine, M. Lavallée donna sa démission et vint, dans le courant de l’été, s’installer à la Buffère avec sa famille.
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Le dimanche qui suivit son arrivée, il nous convoqua au château, le régisseur et tous les métayers. Du château, je ne connaissais encore que la cuisine. Mais on nous fit entrer, ce jour-là, dans une belle pièce si bien cirée qu’on avait peine à se tenir debout. Le père Moulin, du Plat-Mizot, fut près de s’étaler par terre, et cela nous fit bien rire. Seulement nous n’osions éclater de peur d’être inconvenants. Nous nous tenions non loin de la porte, debout et silencieux, promenant de longs regards étonnés sur toutes les jolies choses à l’entour. Il y avait des fauteuils et des canapés garnis d’une étoffe à fleurs bleues, avec franges pendantes, qui semblaient étonnamment moelleux. Une petite table devant la cheminée était recouverte d’un tapis qui s’appareillait aux fauteuils et je remarquai, après un moment, que le papier des murs portait aussi des fleurs bleues semblables. Sur la cheminée en marbre rose veiné de rouge, trônaient une belle pendule jaune sous globe et des flambeaux à six branches dont chacune était garnie d’une bougie rose. Ces objets se répétaient dans une grande glace à l’encadrement voilé de gaze prenant appui sur la cheminée. De chaque côté, dans des jardinières à fleurs peintes, supportées par de délicats guéridons, se dressaient des plantes aux larges feuilles vertes, semblables à celles dont se recouvrait en été la fosse de mon grand pré. Sur une étagère en joli bois découpé, occupant l’un des angles, se voyaient des bibelots de toute sorte: statuettes, petits vases et photographies. L’unique meuble, en plus de la table, était un gros objet en bois d’un rouge tirant sur le noir dont je ne devinais pas l’usage; par M. Parent, mon voisin, je sus que c’était un piano. Cette belle pièce ne contenait, en somme, que de belles choses inutiles; pas le moindre objet qui réponde à un besoin réel. Je songeai à notre cuisine noire au béton dégradé, à notre chambre avec ses trous, et me demandai s’il était juste que les uns soient si bien et les autres si mal.
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Il y avait dix minutes à peu près que nous étions là quand M. Lavallée parut. C’était un homme d’une quarantaine d’années, plutôt petit, blond, mince et très remuant. En dépit de nos protestations, il nous fit asseoir sur les beaux fauteuils à fleurs bleues qu’il prit la peine de mettre en rang lui-même, face à la porte-fenêtre qui ouvrait sur le parc. M. Parent, et Primaud, le mangeux de lard, se partagèrent un canapé. Le propriétaire s’assit en face de nous, observa beaucoup nos physionomies, puis nous interrogea successivement en commençant par M. Parent. Il entendait, dit-il ensuite, faire de la bonne culture et comptait sur nous tous pour entrer dans ses vues.
– Il faut que d’ici quelques années, nous puissions briller dans les concours, conclut-il.
M. Parent, très ému, approuvait en bredouillant, agitant sa grosse tête et roulant ses gros yeux; sa lèvre inférieure pendait plus qu’à l’ordinaire et laissait passer un jet exagéré de salive. Le maître dut juger, dès cette première entrevue, qu’il n’était pas homme à révolutionner la culture, à perfectionner le cheptel: aussi lui donna-t-il congé peu de temps après.
Il le remplaça par un grand jeune homme à figure sombre, au regard énigmatique, ancien élève d’une grande école d’agriculture. M. Sébert entra en fonctions à la Saint-Martin, à l’époque même où le propriétaire quittait la Buffère pour passer l’hiver à Paris. Etant venu examiner mon cheptel, il déclara du premier coup qu’il faudrait tout changer:
– Soignez vos bœufs, nous les vendrons; les vaches aussi dès qu’elles auront leurs veaux; de même les génisses, les moutons, les cochons; et nous achèterons d’autres bœufs, d’autres vaches, d’autres moutons, d’autres cochons.
Dans les six domaines, il dit la même chose; nous trouvâmes 209
cela d’autant plus bizarre qu’il ne sacrifiait pas seulement les bêtes inférieures, il voulait liquider sans raison plausible.
Il ne se passa pas de semaine, cet hiver-là, qu’il ne nous faille circuler la moitié d’une nuit sur les routes et nous geler pendant des heures sur un foirail. On allait régulièrement aux foires de Bourbon, d’Ygrande, de Cérilly, de Lurcy, et bien souvent à celles de Souvigny, Cosnes, Cressanges, le Montet. C’était très fatigant, très ennuyeux et, à force de se répéter, l’occasion de dépenses considérables: car on ne pouvait revenir sans manger, et les aubergistes font payer cher leurs mauvaises ratatouilles. Et le travail des champs demeurait en souffrance durant qu’on voyageait ainsi.
Quand le propriétaire revint en avril, tous les cheptels étaient changés et n’en valaient pas mieux. Seulement, nous étions endettés de plusieurs milliers de francs, car M. Sébert, quand il s’agissait d’acheter, ne taquinait guère:
– Voilà une bête convenable, je veux l’avoir; les bonnes bêtes ne sont jamais trop chères.
– Il est commode de se passer des fantaisies quand on roule sur l’argent des autres, disions-nous entre métayers.
Nous étions tous furieux après cet original qui nous ruinait…
A sa première visite, M. Lavallée me demanda:
– Eh bien, êtes-vous content de votre nouveau régisseur, Bertin?
– Monsieur, il aime trop faire des affaires; il ne fait que vendre et acheter: ça ne peut pas gagner.
– Si, vous venez. Il renouvelle vos cheptels en bêtes de choix. D’ici deux ou trois ans, vous irez aux concours et vous obtiendrez des prix.
Durant l’été, le propriétaire résidant à la Buffère, M. Sébert nous laissa tranquilles à peu près, se bornant à nous faire 210
vendre celles des bêtes nouvelles qui présentaient quelque défectuosité. Mais après que M. Lavallée fut reparti, l’histoire de l’année précédente recommença. Sans même donner de motif, par caprice pur, nous semblait-il, il allait de nouveau tout changer.
Au printemps suivant, devant l’unanimité de nos plaintes, le bourgeois comprit enfin que son régisseur l’avait roulé. Dans le sous-seing entre eux passé, il était stipulé que Sébert toucherait, en plus de son traitement fixe, cinq pour cent sur les ventes et autant sur les achats. Cette clause expliquait tout: l’amélioration des cheptels avait été le dernier des soucis du régisseur; c’était uniquement pour gagner gros qu’il avait vendu et acheté sans relâche. M. Lavallée voulut lui donner congé tout aussitôt; mais le sous-seing portant engagement pour six années, il demanda pour consentir à s’en aller, une indemnité de trente mille francs, puis transigea, accepta les vingt mille que lui offrit le propriétaire. Le malin avait certainement économisé, au cours de ses deux années de gérance, une somme au moins égale, sinon supérieure. Par la suite, il devint, en Algérie, gros propriétaire vigneron, y fut très respecté sans doute: ne convient-il pas qu’on respecte le possesseur d’une fortune honnêtement acquise?
Cette expérience coûteuse eut l’avantage de dégoûter le maître de ses projets de culture savante. Ça ne lui disait plus rien de devenir le monsieur qui a des prix dans les concours. D’ailleurs, nous lui certifiâmes tous que les récompenses n’allaient pas toujours aux plus méritants et que les lauréats même avaient toujours de la perte. D’autre part, il commençait à moins se plaire à la Buffère, et sa femme s’y ennuyait ferme. Pour ces divers motifs, M. Lavallée n’eut plus d’autre ambition que celle de tirer de ses biens le plus d’argent possible. Il en garda personnellement la direction et prit tout 211
simplement pour le représenter, un jeune homme de Franchesse, nommé Roubaud, fils d’un petit propriétaire voisin du bourg. Roubaud savait lire et écrire; il cumula les fonctions de garde particulier et de régisseur; il fut, d’ailleurs, moins un gérant qu’un simple teneur de comptes. Nous eûmes, nous, les métayers, une liberté plus grande et les choses n’en allèrent que mieux.
XXXIV. _ Ces jeunes tyranneaux.
M. Lavallée avait deux enfants, un garçon et une fille, Ludovic et Mathilde. Ils venaient souvent chez nous avec leur père ou bien avec quelqu’un des domestiques. Ludovic était de l’âge de mon Charles; la petite avait trois ans de moins. Or, je fus bien étonné d’entendre un jour la cuisinière, un autre jour le cocher employer envers ces gamins les termes «monsieur» et «mademoiselle». Je pris à part le cocher et lui demandai s’il était indispensable de leur donner ces qualificatifs qui me semblaient ridicules. Il m’expliqua qu’on les appliquait dès le berceau à tous les petits riches, qu’il fallait bien se soumettre à la règle pour faire plaisir aux parents. Je dis cela chez nous, j’ordonnai qu’on s’en souvînt le cas échéant. Tout le monde se mit à rire:
– A ces deux crapauds-là «monsieur» et «mademoiselle», c’est trop fort! fit la servante.
Ils étaient en effet rudement insupportables, le «monsieur» et la «demoiselle». En compagnie de leur père, ils se tenaient 212
à peu près tranquilles; mais avec les domestiques ils faisaient déjà le diable à quatre, et ce fut bien autre chose lorsqu’ils eurent pris l’habitude de venir seuls. A la maison, ils furetaient partout, dérangeaient tout, faisaient tomber avec des bâtons les paniers accrochés à la poutre, montaient avec leurs souliers boueux sur les bancs, même sur la table cirée. Dehors, ils effarouchaient les volailles, séparaient les poussins de leur mère, poursuivaient les canards jusqu’à les faire tomber haletants, si bien que deux en crevèrent, certain jour. Ils ouvrirent une fois les cabanes de planches qui servaient de clapier, et les lapins prirent la clef des champs; plusieurs furent perdus. Une autre fois, ils firent s’éparpiller les moutons qu’on eut mille peines à rassembler. Au jardin, ils couraient à travers les carrés, sur les semis frais et les légumes binés; ils secouaient des prunes encore vertes, détachaient des poires inutilisables. Bref, personne n’osant rien leur dire, ils devenaient de vrais petits tyrans. La fillette surtout paraissait d’autant plus heureuse qu’elle nous voyait plus consternés de ses frasques. J’osais parfois une timide observation:
– Mais voyons, mam’selle Mathilde, vous faites du mal; ce n’est pas gentil…
Elle souriait malicieusement et continuait de plus belle:
– Ça m’amuse, moi, là…
Contre cette raison, toute réplique était vaine.
Mais ce fut surtout notre Charles qui eut à se plaindre des enfants du maître. Tout de suite, ils voulurent le prendre pour camarade de jeu; et comme lui ne s’en souciait guère, nous insistions, sa mère et moi:
– Allons, Charles, veux-tu bien aller t’amuser avec monsieur Ludovic et mam’selle Mathilde, puisqu’ils sont assez aimables pour vouloir de toi.
Mais le pauvre gamin faisait peu de cas de cet honneur. 213
Jouer avec des camarades auxquels il fallait dire «monsieur» et «mademoiselle» lui semblait une corvée bien plus qu’un plaisir.
D’ailleurs, l’expérience prouva bientôt qu’ils avaient souhaité sa compagnie, non pour en faire un compagnon d’égal à égal, mais bien pour le traiter en esclave.
Ils l’emmenèrent, un jour, dans le parc du château où M. Lavallée venait de faire édifier une balançoire à leur intention. Il dut les pousser l’un après l’autre, plus ou moins vite, selon leurs indications, et aussi longtemps qu’ils en eurent la fantaisie. Puis les deux tyranneaux le firent asseoir à son tour sur la planchette et le poussèrent tout de travers et violemment, riant bien fort parce qu’il avait peur. Il s’en fallait de peu, en effet, qu’il n’aille heurter les poteaux et, la tête chavirée, il croyait voir en-dessous le sol s’ouvrir. Mais plus il leur criait de cesser, d’une voix suppliante, plus Ludovic et Mathilde poussaient vite et mal. Quand Charles put descendre, pâle comme un linge, il chancelait, tremblait, et dut s’asseoir sur le gazon pour ne pas tomber.
– Ah! ce qu’il est poltron tout de même, firent les petits bourgeois, enchantés.
Ils croquaient des bonbons. Ludovic, qui avait bon cœur parfois, en offrit à Charles:
– Prends donc, ça te remettra…
Mais sa sœur intervint:
– Maman a défendu qu’on lui en donne parce que ça lui fausserait le goût… Tu sais bien qu’il n’est pas un petit garçon comme toi; lui et ses parents sont les instruments dont nous nous servons.
Je ne pus me défendre d’un sentiment de colère et de révolte quand mon pauvre gas me rapporta ces paroles, non pas à l’égard de la fillette méchante, mais contre sa mère 214
qui lui inculquait ainsi le mépris des travailleurs. Je me pris à haïr cette grande molle aux allures langoureuses et au regard hautain, qui passait ses journées, disaient les domestiques, à demi couchée sur un canapé, en longues flâneries coupées de petites séances de piano.
– Les «instruments» te valent bien, poupée, pensai-je par devers moi; sans eux tu crèverais de misère avec toute ta fortune: car de quelle besogne utile es-tu capable?
Une autre fois, les enfants jouèrent à l’équipage. Charles, désigné pour faire le cheval, était attaché par le haut des bras avec des longues ficelles dénommées guides; Ludovic en tenait les bouts par derrière, et Mathilde, avec conviction, faisait claquer un petit fouet:
– Hue! Hue donc!
Le cheval faisait le rond comme dans un manège autour du conducteur qui ne bougeait guère. Vint un moment où, fatigué, il ne voulut qu’aller au pas. Mais cela ne faisait pas l’affaire de Mathilde:
– Hue! Hue donc! Veux-tu courir!…
Et comme il renâclait à obéir, elle le cingla d’un grand coup qui lui zébra la figure. Charles se mit à pleurer, silencieusement d’ailleurs, ne voulant pas faire d’éclat en raison de la proximité du château. Ludovic s’approcha, remué de ses larmes:
– Elle t’a fait mal?
– Oui, monsieur Ludovic.
– Ce n’est rien: il faut tamponner ça avec de l’eau fraîche.
Il l’entraîna jusqu’à la cuisine où la bonne, avec une serviette mouillée, mit de la fraîcheur sur le sillage rouge qui lui brûlait la face.
Mathilde regardait, sans pitié:
– C’est bien fait: il ne voulait pas courir, le cheval.
215
Par hasard, madame Lavallée vint à ce moment donner des ordres pour le dîner; elle se fit mettre au courant, puis trancha:
– Mathilde, c’est très mal. Ludovic, il ne faut pas permettre à ta sœur d’agir ainsi.
S’adressant ensuite à Charles:
– Vois-tu mon garçon, Mathilde est vive: quand tu joues avec elle, il ne faut pas la contrarier.
Elle lui fit donner par la cuisinière un biscuit avec un peu de vin, puis les renvoya tous trois de compagnie:
– Allons, retournez jouer, et tâchez de mieux vous entendre.
A la suite de cette aventure, Charles fit des difficultés pour retourner avec ses deux tyrans. Il s’en venait avec moi dans les champs, se cachait pour leur échapper. Un jour, ils allèrent le relancer dans un pré de bas-fond, très humide, où il gardait les vaches. A leur arrivée, il s’amusait à faire une grelottière. C’est une sorte de petit panier ovale qu’on tresse avec des joncs, dans lequel on met deux ou trois cailloux menus avant de le boucher tout à fait, – les cailloux font ensuite, lorsqu’on agite l’objet, un vague bruit de grelots. Mathilde voulut absolument posséder ce jouet rustique que mon gamin refusa de lui donner, car il lui en voulait toujours du coup de fouet. Comme elle insistait, se suspendant à ses vêtements, il la repoussa carrément:
– Tu m’embêtes, à la fin, tu ne l’auras pas…; et je ne veux plus te dire «mademoiselle». Tu n’es qu’une ch’tite méchante gatte.
Alors elle se prit à geindre:
– Je le dirai à maman, oui, oui, oui… Je lui dirai que tu m’as frappée, que tu m’as insultée, vilain paysan… Et vous partirez de la ferme, tes parents et toi.
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Elle s’en alla en bougonnant, furieuse de l’offense.
Ludovic, au bord de la mare voisine, s’occupait à lancer des pierres sur les grenouilles qu’il apercevait hors de l’eau. Après que sa sœur se fut éloignée, il se rapprocha de Charles:
– Tu sais qu’elle est capable, en effet, de conter l’affaire à maman; tu as eu tort.
– Ça m’est égal! Je ne peux plus supporter qu’elle soit toujours à me taquiner. Je ne veux plus que vous veniez me trouver, ni l’un ni l’autre: vous me prenez pour votre chien.
Il rassembla les vaches et les ramena, le laissant à ses grenouilles.
M. Lavallée vint le soir même nous rapporter cet incident, car Mathilde avait bel et bien parlé.
– Décidément, nos enfants ne s’entendent pas. J’ai interdit aux miens de venir trouver Charles et je veillerai à ce qu’ils obéissent.
Une semaine s’écoula sans qu’on les vît, puis ils revinrent comme auparavant. Fort heureusement, le départ pour Paris ne tarda plus beaucoup.
Je sus plus tard par le jardinier, qui le tenait de la cuisinière, que madame Lavallée avait été très mécontente de l’affront fait à sa fille. Pour un peu, elle eût exigé notre départ que la bonne petite demandait à hauts cris. Mais le mari avait refusé de prendre au tragique cette querelle d’enfants.
L’année d’après, Charles touchant à ses treize ans, commençait à s’occuper régulièrement: ce me fut un prétexte pour dire aux petits bourgeois qu’il n’avait plus le temps de jouer avec eux, ainsi fut évité le recommencement de la camaraderie tyrannique dont ils auraient continué à l’honorer, sans nul doute.
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XXXV. _ La misère et le devoir.
Ma mère très vieillie et malheureuse, habitait toujours au bourg de Saint-Menoux la même bicoque et, bien qu’elle fût toute courbée par l’âge, elle continuait d’aller en journée autant que le lui permettait son état de santé. Mais, depuis plusieurs années, il lui devenait difficile, en hiver, de quitter le coin du feu.
J’allais la voir tous les ans aux environs de Noël, quand nous avions tué le cochon, et lui portais pour ses étrennes un panier de lard frais avec un peu de boudin. En 1865, lors de ma visite habituelle, j’eus froid au cœur, en arrivant, de la trouver alitée, de voir l’expression navrée de sa figure vieillie. Un rhumatisme aigu l’immobilisait depuis six semaines, et personne ne s’occupait de la soigner, en dehors d’une autre vieille journalière du voisinage qui lui apportait ses provisions, et l’aidait à faire son lit.
– Je vais pourtant finir là, toute seule… On me trouvera un beau matin morte de chagrin, de souffrance, de froid et de misère!
Après quoi, me regardant d’un air sombre, elle se prit à déblatérer contre mes frères et leurs femmes, puis contre moi-même. Toute la rancune amoncelée en ce vieux cœur aigri s’épancha en paroles amères. Il ne lui restait plus rien des petites ressources qu’elle avait emportées en quittant la communauté; elle prétendait que mes frères, à ce moment, 219
l’avaient grugée. Ce soupçon né sans doute d’une suggestion de commère malveillante, avait grandi au cours de ses longues réflexions solitaires, mué en certitude. Elle tenait mes frères pour des garnements, ma belle-sœur Claudine pour une saleté, et répétait à satiété ces mots vengeurs:
– Les garnements! la saleté!
De ses longues mains sèches sorties des couvertures, elle faisait des gestes de menace, et parfois se soulevait toute en une furieuse exaltation: sa physionomie parcheminée, aux os saillants, était plus dure que jamais et les mèches grises qui s’échappaient de son serre-tête noir lui donnaient un air de sorcière lançant l’anathème.
Je m’efforçai de la ramener à un plus juste sentiment des choses et je m’occupai d’allumer du feu, car il faisait très froid.
– Ne fais pas brûler tant de bois; tu vois qu’il ne m’en reste plus guère, me dit-elle alors.
Sa provision était maigre en effet: quelques morceaux épars au coin de la cheminée et deux ou trois brouettées de grosses bûches non fendues entre l’armoire et le lit. Elle reprit:
– Je l’ai tellement ménagé que j’ai laissé geler mes pommes de terre. D’ailleurs, la maison est glaciale; il vient du vent par la trappe du grenier.
Les pommes de terre, entassées sous la maie, débordaient à travers la pièce. Celles de dessus étaient dures comme des cailloux, mais, pour celles de l’intérieur, je pus lui donner l’assurance qu’elles n’avaient pas de mal.
Quand il y eut du feu, je l’aidai à se lever et à mettre la soupe en train, puis je fendis le reste des grosses bûches et me procurai, dans un domaine voisin, deux bottes de paille pour empêcher le froid de venir par la trappe du grenier.
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En mangeant, la pauvre femme se montra d’un peu meilleure humeur; elle me parla de la Catherine, sa préférée, qui, chaque année, à l’époque de la Saint-Martin, lui envoyait l’argent de son loyer; de plus, à son dernier voyage, elle lui avait apporté toute une provision de bonnes choses: du sucre, du café, du chocolat, même une bouteille de liqueur.
-– Si je pouvais lui faire savoir comme je suis, gémit la pauvre femelle, bien sûr elle m’enverrait un colis de friandises.
Incontinent, je fis écrire par le maître d’école une lettre pour la Catherine. Je commandai au marchand de bois deux cordes payées d’avance. J’entrai enfin, au retour, chez la vieille journalière secourable, et, sous promesse de dédommagement, la chargeai de veiller sur elle de façon suivie.
A la réflexion je me dis que c’était encore insuffisant. Avant de m’en retourner, je voulus parler à mes frères. Ils n’habitaient plus ensemble depuis déjà longtemps. Mon parrain, métayer à Autry, avait eu des épidémies sur ses bêtes et deux de ses enfants longtemps malades. Le Louis, à Montilly, faisait bien ses affaires: la Claudine s’en montrait fière et un peu arrogante.
Je m’en fus donc le lendemain les voir l’un après l’autre, leur exposai qu’il était de notre devoir de coopérer de compagnie au soutien de la mère et leur dis ce que j’avais fait pour elle. Le Louis prit l’engagement de payer son pain. Mon parrain promit de l’entretenir de légumes et d’envoyer sa plus jeune fille pour avoir soin d’elle quand son rhumatisme la tiendrait alitée.
Je rentrai à la Creuserie le troisième jour, bien content d’avoir pu obtenir ce résultat. En effet, grâce à mon initiative, notre mère fut assurée du nécessaire jusqu’à sa mort, qui survint trois ans plus tard.
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XXXVI. _ Nos enfants.
Nos enfants devenaient forts. J’étais très satisfait de mon aîné qui témoignait de courage tranquille et de goût au travail. Il labourait bien, commençait à me suppléer pour les pansages. Assez dépensier par exemple. Tous les dimanches, il se rendait, soit à Bourbon, soit à Franchesse, et ne rentrait que tard dans la nuit après avoir fait un bon repas d’auberge. Ah! les rares pièces de quarante sous que me donnait mon père dans ma jeunesse ne l’auraient pas mené loin, lui, et je crois qu’il aurait fait joli s’il lui avait fallu s’en contenter. Il est vrai que les temps n’étaient plus les mêmes; les affaires allaient mieux; les salaires des domestiques avaient doublé et redoublé; l’argent circulait davantage. Cela était cause qu’on s’habillait moins grossièrement et qu’on trouvait ridicules les amusements qui ne coûtaient rien, vijons, veillées, jeux avec des gages. L’auberge commençait d’être le cadre obligé de tous les plaisirs.
Le Jean était passionné pour le billard; il dansait peu, restait timide avec les filles. Nous avions à ce moment une servante qui s’appelait Amélie, nous disions «la Mélie»; à figure hommasse, large bouche et dents cariées, point belle, elle avait, depuis plusieurs années coiffé sainte Catherine. C’est même parce qu’elle était laide et vieille que nous la conservions, malgré ses bien vilaines manières. Mais des servantes jeunes dans une maison où il y a des jeunes gens, c’est bien scabreux: ils ont toujours tendance à avoir des relations 222
trop intimes, à moins qu’ils ne soient brouillés; le premier cas entraîne fatalement des amours aux suites souvent fâcheuses; le second provoque une guerre perpétuelle, un besoin de se faire réciproquement quantité de petites misères; et cela nuit à la bonne exécution des besognes journalières. J’avais cru m’apercevoir, à différentes reprises, que la Mélie, en dépit de son âge et de son physique désagréable, faisait au Jean des yeux en coulisse, des yeux d’amoureuse. Lui était grand et brun, la figure régulière ombrée d’une moustache déjà forte: beau garçon, en somme, et je ne croyais pas qu’il fût assez bête pour répondre à ces avances.
Un soir d’hiver, au cours de la veillée, ils allèrent ensemble broyer les pommes de terre et préparer la pâtée des cochons. Les pommes de terre cuisaient dans une méchante cabane faite de branches sèches et couverte de genêts, adossée au mur de la grange; il y avait, à proximité du fourneau, une grande auge de pierre pour les écraser. Après un moment, l’idée me vint de savoir s’ils ne profitaient pas de ce tête-à-tête pour faire quelque bêtise. Ayant ouvert la porte avec précaution, je traversai la cour et m’avançai tout doucement le long de la grange jusqu’auprès du mur de branchages qui clôturait la cabane. La lanterne éclairait faiblement l’intérieur, tout plein de la buée chaude qui se dégageait des pommes de terre. Quand elles furent broyées, je pus voir néanmoins mon imbécile de gas s’approcher de la servante, l’enlacer et frotter son museau contre le sien. Ça ne dura qu’un instant: ils se lâchèrent pour continuer la séance. Il alla avec des seaux querir de l’eau à la mare pendant qu’elle versait sur l’amas pâteux des pommes de terre une grande paillasse de son et de farine; elle se mit ensuite à délayer le tout avec l’eau qu’il apporta. Cette dernière besogne terminée, ils s’étreignirent à nouveau, se suçotèrent les lèvres encore un peu. Enfin, ils décrochèrent la lanterne, se 223
disposant à rentrer; alors je m’esquivai en hâte et regagnai la maison avant eux.
Je ne dis rien à Victoire que cela eût rendue furieuse. Mais le lendemain, au lever, je passai au Jean, dans la grange, une morale en règle:
– Une vieille comme ça, et laide comme elle est, tu devrais avoir honte!… Ailleurs, fais ce que tu voudras, mais à la maison, tiens-toi tranquille, tu m’entends bien!
Un peu plus tard, en donnant aux cochons, je menaçai la Mélie de la ficher à la porte sans explication si jamais je m’apercevais d’autre chose. Je crois que la leçon porta ses fruits, car je ne les vis plus recommencer leurs micmacs.
Charles était tout l’opposé de son frère; au physique, il me ressemblait, mais tenait plutôt de sa mère pour le caractère. Un tantinet sournois, il semblait toujours avoir à se plaindre de quelque injustice, et nous vouloir du mal à tous. A l’aller et au retour du travail, il restait en arrière sous un prétexte quelconque pour ne pas se mêler au groupe commun. Le dimanche, pour la messe, jamais non plus il ne partait avec tout le monde. Et quand il nous arrivait, l’hiver, d’aller veiller à Baluftière, à Praulière ou au Plat-Mizot, lui, souvent, restait à la maison ce soir-là et partait tout seul le lendemain. Il paraissait heureux d’agir en toute chose au rebours des autres. Et pas obligeant pour deux sous! N’étant pas bouvier, il ne voulait en aucune circonstance s’occuper du pansage. Le dimanche, il lui arrivait de rester à la maison tout le jour et de disparaître juste à l’heure du soin des bêtes. Comme le Jean rentrait toujours tard, c’est sur moi seul que retombait toute la besogne des jours de repos, car le domestique était souvent absent, lui aussi. Chose bizarre et qui me faisait l’en blâmer davantage, Charles, si malplaisant chez nous, se montrait volontiers causeur aimable avec les voisins.
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Il ne me semblait pas pourtant que nous fissions de différence entre son frère et lui, et qu’il fût autorisé à nous taxer d’injustice. Dès qu’il eut seize ans, je lui donnai autant d’argent qu’à l’aîné pour ses menus plaisirs. Victoire leur achetait toujours en même temps des effets pareils. Impossible donc de comprendre quels motifs le rendaient si grincheux. Il n’y avait sans doute pas, à vrai dire, de motifs particuliers: sa tournure naturelle d’esprit lui faisait voir les choses du mauvais côté, rien de plus. Les embêtements anciens avec les petits bourgeois avaient peut-être contribué à lui aigrir le caractère de cette façon. Plus tard, j’ai supposé qu’il était un peu jaloux de la petite suprématie qu’assurait au Jean son rôle de bouvier.
Clémentine, la cadette, tenait aussi comme caractère le milieu entre nos trois enfants. Il y avait des jours où elle était affectueuse et courageuse plus encore que le Jean, et d’autres, par contre, où elle était épineuse autant que le Charles, sinon davantage. D’autant plus aimable que l’on se montrait plus disposé à satisfaire ses caprices. Comme toutes les jeunes filles, elle avait la manie de faire de la toilette. Certes, on n’avait pas encore idée à cette époque du luxe d’à présent, mais on s’éloignait déjà beaucoup de la simplicité de ma jeunesse. C’était le règne des bonnets à dentelle assez coûteux d’achat et qu’il fallait à tout moment faire repasser. Et les robes commençaient à se compliquer: voilà-t-il pas que les couturières de Bourbon, se tenant au courant de la mode, imaginèrent de faire adopter à leurs clientes les robes à crinoline qui vous les faisaient grosses comme des tonneaux!
Les filles de la ville en furent bientôt toutes pourvues et celles de la campagne ne tardèrent pas à en vouloir aussi. Clémentine insista pour en avoir une; mais je soutins sa mère pour opposer un refus énergique:
– 225
Ah! non, par exemple! Je ne veux pas te voir habillée comme une comédienne! En voilà une idée de se rentrer dans un cercle!
C’est en vain, d’ailleurs, que j’essayais de ridiculiser cette crinoline qui lui tenait à cœur: cent fois elle revint à la rescousse, et, devant la persistance de notre refus, elle bouda pendant plusieurs semaines.
Nous lui permettions de fréquenter quelque peu les bals, de la journée, mais lui refusions d’ordinaire l’autorisation d’aller danser la nuit aux fêtes ou aux veillées, même en compagnie de ses frères ou de la servante. De loin en loin Victoire, lorsqu’elle n’allait pas trop mal, consentait cependant à l’y conduire elle-même. Aussi, lorsqu’il y avait un bal nocturne en perspective, Clémentine, quinze jours d’avance, l’importunait-elle:
– Dis, maman, nous irons…
Et câline:
– Je t’en prie, ma petite mère!
– Tu m’embêtes, va! Nous verrons quand ce sera le jour.
Le jour venu, neuf fois sur dix la maman n’était pas disposée, et la petite allait se coucher furieuse, refoulant ses larmes à grand’peine. Les jours suivants, elle était d’une humeur impossible, ne soufflait mot, faisait sa besogne en rechignant. J’ai souvenance d’une fournée de pain qu’elle gâcha au lendemain d’une veillée dansante au Plat-Mizot, où sa mère n’avait pu la conduire en raison d’une crise de névralgie. Clémentine se défendit d’avoir fait exprès de mal travailler la pâte, mais j’ai la certitude que sa mauvaise humeur y fut pour quelque chose.
Pourtant, aux bons jours, elle travaillait fort bien, se montrait très aimante et très douce. Sa mère l’avait envoyée quelque temps en apprentissage chez une couturière de Franchesse; aussi était-ce toujours elle qui s’occupait de 226
confectionner et repasser nos chemises et nos blouses. Elle s’empressait à boucler nos cravates quand nous allions en route, à nous panser, à nous envelopper les doigts quand nous nous faisions des écorchures ou des coupures, et, quand nous prenions des épines, à nous les enlever. Toujours la première enfin à faire aux enrhumés de la tisane, quelque infusion de tilleul, de guimauve, de violettes ou de feuilles de ronce. A cause des petits services qu’elle rendait ainsi, nous l’aimions. Charles même devenait plus expansif en compagnie de sa sœur: je le voyais parfois lui parler en confidence et ils riaient tous les deux.
Par malheur, la pauvre petite n’était pas d’un tempérament robuste. Quand il nous fallait l’emmener dans les champs, l’été, bien qu’on s’efforçât de lui éviter les postes trop durs, elle devenait maigre que c’en était pitié.
XXXVII. _ L’année terrible.
Vint 70, la grande guerre, encore une de ces années qu’on n’oublie pas…
La moisson s’était faite de bonne heure; nous étions en train d’édifier la deuxième et dernière meule quand, le 20 juillet, vers dix heures du matin, M. Lavallée vint nous annoncer que le gouvernement de Badinguet avait déclaré la guerre à la Prusse. Et il me prit à part pour me dire que notre Jean serait appelé sans doute avant peu.
On peut croire que cette confidence me fit plaisir! Le garçon venait de finir ses vingt-trois ans; je l’avais racheté lors du tirage et il était en promesse avec la fille de Mathonat, 227
de Praulière; les accordailles étaient fixées au premier dimanche d’août; fin septembre devait se conclure le mariage. Quoi! on aurait le toupet de nous le prendre malgré l’argent que j’avais déboursé pour le sauver du service… Hélas! je ne fus pas long à être fixé: cinq ou six jours plus tard, arrivait sa convocation et, le 30 juillet, il dut partir.
J’ai toujours présents à la mémoire les épisodes de cette matinée dont le souvenir compte au nombre des plus douloureux de ma vie. Je nous revois silencieux autour de la table pour le dernier repas, le Jean tout prêt pour le départ. De Praulière, où il était allé faire ses adieux à sa promise, il était revenu tout pâle et les yeux rouges. Il s’efforçait pourtant à ne point pleurer, s’essayait même à manger; mais les bouchées paraissaient lui déchirer la gorge. Je ne pouvais quasi rien manger, moi non plus, et Charles et le domestique étaient dans le même cas. Sur la maie, Victoire et Clémentine préparaient le petit ballot du conscrit, quelques effets, quelques victuailles. On les entendait à chaque instant pousser de grands soupirs, manière de sanglots étouffés.
– Je te mets trois paires de bas, dit ma femme d’une voix étranglée, si changée que tout le monde tressaillit. Je ne sais pas si tu pourras les entrer dans tes souliers de soldat, continua-t-elle.
– Oh! ils sont grands, les souliers qu’on donne; répondit-il avec effort.
Je regardais machinalement la salière de bois, couleur jus de tabac, accrochée au mur à proximité de la cheminée; des mouches circulaient sur le couvercle. Le Jean tapotait du manche de son couteau le bord d’un plat de grès contenant une omelette aux pommes de terre. Des rats s’agitaient sur la poutre; ils firent dégringoler du grain à demi moulu, l’omelette en fut saupoudrée. Un chat miaula, auquel le domestique donna à même le sol une cuillerée de soupe. De 228
la cour, le coq vola sur l’entrousse fermée: c’était un beau sultan, couleur feu à large crête vermeille; il caqueta, gloussa, fit mine de vouloir descendre à l’intérieur, comme il faisait souvent, pour ramasser les miettes. Mais Clémentine le chassa brutalement. Victoire reprit:
– Je te mets un morceau de jambon, deux œufs durs, trois fromages de chèvre…
Les sons sortaient rauques de sa gorge oppressée, à peine distincts; elle continua pourtant:
– Pas de pain, tu en achèteras en route.
De la tête, il fit signe que oui, et le grand silence pénible recommença.
Quand le paquet fut noué, Clémentine et sa mère s’assirent à côté de la maie, s’y accoudèrent, la tête dans les mains, et se prirent à sangloter très fort. Nous restions, nous, les quatre hommes, autour de la table, tristes et embarrassés, en face des aliments 229
presque intacts que personne ne touchait plus. Cela devint si lugubre que je pris le parti de brusquer les choses. Jean devait se trouver à Bourbon avec cinq ou six autres partants qu’il connaissait. Le rendez-vous était pour midi, et neuf heures venaient seulement de sonner. Je dis néanmoins:
– Allons, va, mon garçon, il faut t’en aller; tu ferais attendre tes compagnons…
– En effet, l’heure approche, répondit-il.
Il se leva et tout le monde en fit autant. La servante rentrait de garder les moutons: c’était une petite de quinze ans que nous avions prise au lieu et place de la Mélie; il l’embrassa:
– Au revoir, Francine.
Il embrassa de même, en disant au revoir, le domestique et son frère Charles; de grosses larmes roulaient au bord de son nez.
Il passa à la Clémentine:
– Au revoir, petite sœur.
– Je vais t’accompagner un bout de chemin, fit-elle.
Elle prit le paquet sous son bras gauche, enlaça du droit l’un des bras de son frère; Victoire se suspendit à l’autre, je marchai à côté d’elle. Dans cet ordre l’on traversa la cour et l’on gagna le chemin de Bourbon, depuis plusieurs années transformé en route. Pas un mot ne fut échangé.
Le soleil brillait, pâlot comme un soleil d’hiver; un vent d’ouest assez fort soufflait, faisant se replier la feuillée des chênes et se tordre dans le haut les grands peupliers: il avait plu les jours précédents et ce n’était pas encore le vrai beau temps. A Baluftière et plus loin, aux abords de deux ou trois autres fermes, des lessives séchaient, tachant de blanc les haies vertes que l’éloignement rendait sombres. On voyait dans nombre de champs des bovins en train de paître; un 230
merle siffla; une caille fit entendre son cri quatre fois de suite.
Après que nous eûmes fait une centaine de mètres sur la route, et comme nous arrivions au premier tournant:
– Allons, laissons-le! dis-je brusquement, comme pour un ordre appelant l’obéissance immédiate.
On s’arrêta, et les deux femmes laissèrent éclater tout leur chagrin. L’une après l’autre, comme des amantes passionnées, elles étreignirent le partant:
– Oh! mon garçon, mon pauvre garçon, ils vont donc t’emmener, les scélérats! Je ne te reverrai plus, plus jamais…
– Jean, mon Jean, dis, mon frère, tu nous donneras de tes nouvelles. Ah! pourquoi faut-il que nous ne sachions pas écrire! Surtout ne te fais pas tuer, dis, mon Jean!…
Lui, amolli tout à fait, pleurait à chaudes larmes aussi, et je sentais venir la minute où j’allais en faire autant. Je repoussai ma femme et ma fille; j’embrassai le Jean à mon tour:
– Allons, mon garçon, il te faut nous quitter: espérons que ça ne sera pas pour longtemps.
Je pris le ballot que Clémentine avait déposé sur un tas de pierres et le lui remis. Alors, brusquement, il se dégagea des chères étreintes et partit à grands pas sans retourner la tête. Il me fallut entraîner Victoire et Clémentine qui, sans moi, l’auraient suivi, je crois bien…
– Pauvre petit, je ne le verrai plus! je ne le verrai plus! répétait Victoire obstinée.
Elle fut trois jours sans presque rien manger: je craignis qu’elle ne tombât tout à fait malade.
Pourtant, peu à peu, dans le train ordinaire des choses, son grand chagrin s’atténua pour faire place à une tristesse latente. Et Clémentine bientôt se reprit à sourire.
On se remit donc au travail comme si de rien n’était: on 231
fit la moisson des avoines; les machines à battre sifflèrent et grincèrent; on commença les fumures, les labours.
Il y eut néanmoins une nouvelle crise de chagrin au sujet de Jean, lorsqu’il nous apprit, par une courte lettre, qu’on l’envoyait en Algérie, de l’autre côté du «grand ruisseau». Plus que jamais sa mère le crut perdu. Mais dans une autre lettre, il annonçait une bonne traversée, qu’il se portait bien, n’était pas malheureux, et que ses compagnons étaient tous des gens de par ici: cela nous rassura quelque peu.
M. Lavallée, reparti pour Paris avec sa famille, avait, disait-on, repris son costume d’officier pour aller se battre.
Des événements de la guerre, on ne savait pas grand’chose, sinon que c’était loin d’aller bien pour la France. Roubaud, le garde-régisseur, recevait un journal, et nous allions souvent le trouver pour avoir des nouvelles. Sa maison, le soir, était toujours pleine: des six domaines de la propriété, il lui venait des auditeurs, et d’ailleurs aussi, tous rongés d’inquiétude. Dans les premiers jours de septembre, le journal annonça que Napoléon était prisonnier à la suite d’une grande bataille perdue, son gouvernement jeté bas, et qu’on avait proclamé la République à Paris. Le dimanche suivant, j’appris au bourg de Franchesse la mise à pied du maire qu’on avait remplacé par Clostre, le marchand de nouveautés, un rouge. A Bourbon, c’est au docteur Fauconnet qu’échut la mairie. Ces changements me laissaient assez indifférent, mais j’appris quelques jours plus tard que le gouvernement nouveau voulait tenter l’impossible pour repousser les Prussiens qui s’avançaient sur Paris. Pour commencer, il se proposait de faire une levée parmi les jeunes gens de dix-huit à vingt ans. Cela me touchait beaucoup, puisque Charles et le domestique se trouvaient en passe d’être appelés. Ils furent, en effet, convoqués peu après pour tirer au sort et passer la revision du même coup. Ils partirent dans les premiers jours d’octobre. 232
Cet événement fit se renouveler la scène qui avait marqué le départ de l’aîné; une profonde désolation en fut la suite.
Je n’étais plus que seul d’homme! Seul d’homme dans un grand domaine, et c’était l’époque des multiples travaux d’automne, de l’arrachage des pommes de terre, des labours, des semailles! J’eus pourtant la chance de pouvoir raccrocher le père Faure qui demeura de semaine en semaine jusqu’à la fin. Avec l’aide de Clémentine et de Francine qui vinrent toucher les bœufs à tour de rôle, je pus tout de même faire mes emblavures.
Les métayers des autres fermes étaient tous dans le même cas ou à peu près. Partout on voyait les femmes dans les champs s’employer à des travaux d’hommes.
A la guerre, les choses allaient de mal en pis. On disait tous les grands chefs vendus aux Prussiens et que l’un d’eux, nommé Bazaine, leur avait livré une armée entière. Ils s’avançaient toujours, les Prussiens; ils assiégeaient Paris, se répandaient dans les départements. Le journal de Roubaud les annonça successivement en Bourgogne, en Nivernais, en Berri: partout ils semaient la désolation, pillaient les maisons, violentaient les femmes, incendiaient les maisons. On commençait d’être très effrayé, d’autant que des bruits alarmants couraient, faisant croire leur présence toute proche: Moulins, Souvigny, le Veurdre. Nouvelles sans fondement, mais qui n’en contribuaient pas moins à redoubler l’anxiété. Les idées les plus folles germaient dans les cervelles; des gens dissimulaient dans les fossés ravineux, dans les chênes creux, tout ce qu’ils avaient de précieux; un vieillard maniaque plaça son argent sous des tas de fumier, dans un de ses champs; un autre proposait de conduire en Auvergne, pour les cacher sous un pont, toutes les jeunes filles du pays.
Dans certaines communes, on organisait des gardes nationales pour tenter d’opposer une résistance aux Prussiens 233
au cas où ils se présenteraient. A Franchesse, on ne connut pas ça. Mais à Bourbon, le docteur Fauconnet forma une garde des plus sérieuses. Il réunit un stock de vieux fusils, convoqua deux fois par semaine, pour faire l’exercice, tous les hommes valides de dix-huit à soixante ans. Un vieux rat de cave en retraite, qui avait été sergent pendant son congé, eut le commandement de la milice avec le titre de capitaine; on lui adjoignit comme lieutenants deux ex-caporaux; les anciens soldats furent chefs de section ou chefs d’escouade Aux deux premières séances, il y eut bien une centaine de présents auxquels on apprit à marcher au pas et en ligne, à porter le fusil et à s’en servir. A l’issue du deuxième exercice, la petite troupe traversa la ville en bon ordre, entraînée par le garde champêtre tambourineur et le clairon des pompiers, encadrée par une bande de gamins enthousiasmés. Le docteur exultait; il offrit du vin (un litre pour trois) et du pain blanc. Mais il eut la malencontreuse idée de faire installer à la mairie, pour parer aux éventualités possibles, une garde permanente de dix hommes. Installée le lendemain, la garde permanente ne dura que trois heures. Le sergent Colardon, menuisier, chef de poste, déserta le premier parce qu’on vint le chercher pour faire un cercueil.
– Travail urgent! expliqua-t-il avec raison.
Les autres ne tardèrent pas de s’esquiver à leur tour, sous différents prétextes, et la mairie fut abandonnée. Furieux, le docteur alla trouver le vieux rat de cave capitaine et lui demanda de punir sévèrement les coupables; mais le bonhomme lui rit au nez et le poste permanent ne fut pas renouvelé. A l’exercice, les répondants se firent d’ailleurs de plus en plus rares. Dès la troisième séance, il n’y en eut plus que cinquante; à la quatrième, vingt; à la cinquième, huit, et à la sixième, il ne vint que M. Fauconnet et le capitaine. Telle fut l’histoire de la garde nationale de Bourbon.
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A la terreur que causait la perspective de l’arrivée des Prussiens, vinrent s’ajouter des fléaux malheureusement très réels. Le froid, d’abord, qui commença de bonne heure et devint de plus en plus rude. Puis survint une épidémie de petite vérole qui fit de nombreuses victimes. Chez nos voisins de Praulière, le mal sévit si violemment qu’il causa, aux environs de Noël, la mort de Louise, la fiancée de notre Jean; sa jeune sœur fut défigurée et pleura amèrement sa beauté perdue, regrettant de n’être pas morte aussi.
Dans le moment que les Mathonat étaient tous atteints, au point qu’il n’y en avait quasi aucun en état de soulager les autres, Victoire et Clémentine manifestèrent l’intention d’aller les voir, de les soigner si besoin était. Or, cette mauvaise maladie passait pour très contagieuse et je ne tenais pas du tout à les laisser partir. Je dis que nous avions bien assez de malheur pour notre compte, qu’après tout, les Mathonat ne nous étaient rien, qu’ils avaient des parents peu éloignés dont c’était l’affaire de leur rendre service. Comme elles voulaient persister malgré mes avis, je forçai la note à propos d’un rhume simple, me pris à faire le quetou, ne mangeant pas, simulant la fièvre. Je pus ainsi, en les apitoyant sur moi, faire ajourner leur visite. Elles n’allèrent à Praulière qu’après la mort de Louise, quand la maladie fut en décroissance. Et nous eûmes la chance de rester indemnes.
Comme pour donner un sens de punition divine à tous ces maux, le ciel souvent se tavelait de marbrures rouges, devenait même parfois, sur un côté de l’horizon, d’une uniforme teinte pourpre, au point qu’on l’eût dit voilé d’un suaire de sang. Il ne s’agissait que de phénomènes atmosphériques sans importance auxquels on n’aurait nullement pris garde en temps ordinaire, mais qui, en ces jours de deuil, de désastre et de misère, achevaient de donner des idées lugubres. 235
Le ciel rouge annonçait de meurtrières batailles; c’était le sang des morts et des blessés qui le teignait ainsi. La terreur allait croissant, on parlait de la fin du monde comme d’une chose très probable. D’ailleurs, chaque dimanche, le curé avivait ces idées de vengeance divine et d’horribles calamités; il avait l’air content du malheur universel, cet homme; il terrorisait ses auditeurs, outrant l’énormité de leurs fautes qui causaient d’aussi épouvantables fléaux; il se félicitait de voir le visage angoissé des femmes et de l’abandon de leurs trop belles toilettes des dernières années.
– Votre orgueil a baissé, clamait-il, mais il baissera encore plus; votre humiliation deviendra pire!…
Les femmes pleuraient et les hommes baissaient la tête, tristement.
De loin en loin nous arrivait quelque lettre de Jean ou de Charles. L’aîné, sous le soleil d’Afrique, continuait de n’être pas malheureux. Mais Charles, à l’armée de la Loire avec Bourbaki, souffrait beaucoup du froid et souvent de la faim. Il se disait mal vêtu et, pour faire des étapes bien longues dans la neige, chaussé de souliers à semelle de carton. Dans la Côte-d’Or, il prit part à un combat, vit de près les Prussiens. Puis il fut refoulé avec son régiment, alla dans les montagnes du Jura où l’hiver était encore plus rigoureux que chez nous.
Quand le facteur apportait une lettre, Victoire et Clémentine couraient vite chez Roubaud pour la faire lire. Mais le régisseur, assez peu qualifié, avait souvent de la peine à la déchiffrer; d’ordinaire c’était sur une feuille de papier froissée et maculée qu’un camarade obligeant avait griffonné pour le Charles quelques lignes au crayon, qui marquaient à peine. Chacune de ces lettres portait la marque des circonstances où elle avait été écrite, comme celle du degré d’instruction 236
de son auteur. Il y en eut une longue, certain jour, qui donnait des détails si navrants que tout le monde pleura. Plusieurs, œuvres de mauvais fumistes, contenaient des plaisanteries grossières et jusqu’à des insultes.
Roubaud ne tenait pas à se charger des réponses, prétextant qu’il avait trop d’occupations, mais plutôt en raison de son manque d’habileté. Clémentine s’en allait trouver, au bourg de Franchesse, la fille de l’épicière qui savait écrire; un jour de semaine plutôt, car, le dimanche, les clients de l’épicerie venaient en grand nombre pour le même motif relancer cette jeune fille.
L’ignorance sembla dure pendant ces mois-là, parce qu’on en eut conscience plus qu’à l’ordinaire.
A ce triste hiver succéda un printemps troublé. La guerre avec l’Allemagne avait pris fin, mais c’était la guerre encore: Paris en révolte luttait contre l’armée. Pendant que la nature, magnifiquement, s’épanouissait dans sa jeunesse annuelle, du sang français coulait toujours!
Vint l’heure où, Paris vaincu, les révoltés massacrés, par centaines, par milliers, l’on nous rendit nos enfants. Ils revinrent tous, moins ceux des dernières classes qu’on gardait pour leur temps de service (et Charles fut du nombre), moins aussi, hélas! ceux qui étaient morts, et les disparus dont on ne savait rien. Le mari d’une petite jeune femme de Saint-Plaisir comptait parmi ces derniers. Aucune nouvelle officielle de sa mort, mais, depuis novembre, il avait cessé d’écrire et il ne reparut pas. Trois ou quatre ans plus tard, la petite veuve se remaria. Mais voilà qu’après, il lui fut rapporté que des soldats de 1870 arrivaient toujours; des prisonniers, c’étaient de ceux que, condamnés pour tentative d’évasion, l’on renvoyait seulement à l’expiration de leur peine. Alors cette pauvre femme vécut dans la terreur 237
constante de voir apparaître son premier époux. Il ne revint jamais. Néanmoins il se forma une légende à son sujet. Des gens prétendirent l’avoir vu à Bourbon, qu’il s’était déterminé à disparaître à jamais, pour ne pas créer de difficultés à son ancienne femme, nantie d’un nouveau mari.
XXXVIII. _ Trois ménages.
Notre Jean rentra dans les premiers jours de juin, à temps pour les foins. Les épisodes de son séjour en Algérie l’avaient rendu un peu sans-souci. Dans la crainte qu’il en eût trop de peine, on s’était abstenu de lui annoncer la mort de sa fiancée. Mais il accueillit cette triste nouvelle aussi doucement que possible.
– Pauvre petite Louise, je ne m’attendais pas à ça! dit-il simplement.
Il n’en perdit ni un repas ni une sortie, et, moins d’un an après son retour, pour le carnaval de 1872, il épousa une fille de Couzon qui s’appelait Rosalie.
Deux mois après, à Pâques, ce fut le tour de Clémentine qui s’unit à François Moulin, du Plat-Mizot, le sixième d’une famille de neuf.
La bru et le gendre vinrent tous deux s’installer à la Creuserie, ce qui nous permit de supprimer la servante et le domestique que nous engagions d’habitude. Seulement, cela faisait trois ménages réunis, et quand il y a trois ménages dans la même maison, ça ne marche jamais longtemps sans anicroche.
Rosalie n’était pas belle: ses cheveux, d’un blond vif, confinaient au roux; elle avait le cou dans les épaules, et 238
des taches de rousseur tout plein la figure. Mais c’était une intrépide, énergique et courageuse, parlant beaucoup, travaillant de même. Clémentine beaucoup moins robuste, devint en plus tout de suite enceinte et fut prise d’une espèce de langueur qui lui rendait toute besogne très pénible; elle se faisait de la tisane, du lait sucré, quelques petites douceurs, et s’abstenait de laver. Aussi, Rosalie ne tarda-t-elle guère à parler ironiquement des dames à qui ça fait mal de se mettre les mains dans l’eau fraîche, et qui sont obligées de soigner, avec des chatteries, leur petite santé.
Quand c’était jour de fournée, alternativement, l’une pétrissait et l’autre s’occupait du four. Mais voilà que le pain fut mal réussi un jour que Rosalie avait pétri: elle dit que c’était la faute de Clémentine: le four allumé trop tard. La fois d’après, ma fille, à son tour, déclara que si le pain avait la croûte brunie, la responsabilité en incombait à sa belle-sœur qui avait chauffé sans mesure. D’un commun accord, elles en arrivèrent à décider que la même ferait tout, de façon à ce qu’elle n’ait plus la faculté de mettre l’autre en cause, au sujet des défectuosités du travail. Avec cette combinaison, Rosalie s’en tirait très bien, mieux assurément que Clémentine qui, pourtant, se faisait violence pour pétrir de façon convenable.
Nous venions de nous monter, avec l’assentiment du maître, d’une bourrique et d’une petite voiture. Au mois d’août, l’inimitié s’accrut de ce fait entre les deux jeunes ménages. Clémentine avait parlé la première de prendre l’attelage pour aller en compagnie de son mari à la fête patronale d’Ygrande, car Moulin avait un oncle dans cette commune. Mais voilà que le Jean et sa femme voulurent aussi la bourrique et la voiture pour se rendre à Augy, où c’était le même jour la fête: un frère de Rosalie habitait là. Les deux femmes se disputèrent un peu; ma bru dit à ma fille qu’une malade, 239
une bonne à rien, n’avait pas besoin de se promener; Moulin, survenant, accusa Rosalie d’être une sale bête. La discussion s’envenimait, menaçait de durer longtemps. Victoire s’en désolait. Je mis le holà en déclarant que Clémentine aurait l’équipage, puisqu’elle l’avait demandé la première. La femme de Jean, furieuse de ma décision, me tourna les yeux pendant plusieurs semaines. A dater de ce jour, les deux belles-sœurs ne se parlèrent plus que pour se moquer l’une de l’autre, se dénigrer malignement.
D’autre part, Moulin avait la manie d’émettre des avis sur toute chose; il se mêlait même de me donner des conseils pour le pansage des bestiaux, à moi qui passais pour l’un des bons soigneurs du pays. On peut croire que cela ne m’allait guère, et le Jean ne tarda pas à lui laisser entendre qu’il nous ennuyait. Il en résulta, entre lui et nous, une de ces tensions qui rendent pénible l’intimité quotidienne.
XXXIX. _ Les beaux raisins.
Victoire n’avait jamais pu s’habituer tout à fait à l’absence de Charles. Il suffisait, pour la chagriner, d’un retard de quelques jours sur la date prévue pour la réception d’une lettre, d’une phrase de cette lettre faisant allusion aux gardes nocturnes par les nuits froides, ou aux marches pénibles sous le soleil d’été, ou bien d’un rien: seulement la lancinante pensée de le savoir si loin, – il était en Bretagne, – d’un rêve même où il lui apparaissait souffreteux et malade, mourant peut-être au fond d’un hôpital, sans tendresse et sans soin. La libération approchait pourtant; mais il y eut une déception dernière: les 240
grandes manœuvres tardives la firent reporter de la fin septembre à la fin octobre. La nervosité de Victoire et ses craintes croissaient à mesure que diminuait le nombre des jours d’attente. Elle avait mis à l’engrais ses meilleurs poulets; elle voulait en sacrifier un pour fêter le retour de l’enfant. Devant la grange, une treille, que j’avais plantée au début de notre installation à la Creuserie, était en plein rapport à cette époque; bien exposée, elle portait, cette année-là, des raisins dorés superbes. Un jour, en les contemplant, la bourgeoise songea:
– Tiens, lui qui les aimait tant… Si j’essayais de les conserver jusqu’à son retour!…
Et de nous dire au repas qui suivit:
– Vous savez, je défends qu’on touche aux raisins de la treille de devant la grange; ils sont sacrés, ceux-là: je les conserve pour mon Charles.
Tout le monde promit de les respecter; Moulin fit observer cependant qu’avant l’arrivée du soldat, les insectes les auraient sans doute détruits tout entiers. Victoire, attentive, put constater par elle-même que le gendre avait dit vrai. Parce qu’ils étaient plus sucrés que les autres, aussi longtemps que le soleil brillait à l’horizon, frelons et guêpes bourdonnaient alentour, pompant à l’envi le jus des plus belles grappes. Des tiges restaient presque nues, ne portant plus que les enveloppes flasques et desséchées, et les seuls grains durs dédaignés. Il devenait urgent de remédier à cet état de choses, faute de quoi le pauvre militaire risquait fort de ne pas goûter aux beaux raisins de la treille réservée. L’amour maternel rend les femmes ingénieuses: la mienne chercha dans le tiroir aux chiffons, et, avec les morceaux d’une vieille toile assez usée pour ne pas empêcher la pénétration de l’air, assez résistante pour arrêter les insectes rapaces, elle confectionna des sachets garnis d’une coulisse vers le haut. Clémentine et 241
Rosalie, qui n’étaient pas dans la confidence, la regardaient faire, très intriguées. Quand une trentaine furent bâtis, elle adossa elle-même une échelle au mur de la grange, grimpa jusqu’à la hauteur des raisins et enferma les trente plus beaux dans les sachets protecteurs.
Vers le milieu d’octobre, la petite Marthe Sivat, une couturière du bourg, vint chercher des poulets pour la noce de sa sœur.
– Tiens, c’est des raisins que vous avez là-dedans? s’exclama-t-elle en levant les yeux vers la treille. Vous avez joliment bien su les conserver… Mais j’y songe, on m’a justement chargée d’en acheter pour les desserts du soir: voulez-vous me les vendre, madame Bertin?
La bourgeoise ne voulut rien savoir:
– Non, ma fille, non! Si j’ai pris tant de peine pour les garder jusqu’à présent, c’est que j’en ai besoin; et quand même on m’en offrirait bien plus qu’ils ne valent, je ne les vendrais pas: je les conserve pour mon Charles.
– Ah! il revient cette année, votre fils? Alors vous avez raison, il faut les lui garder; nous trouverons bien autre chose comme dessert de noce.
Et, toute rieuse, sautillante et légère, la petite Marthe s’en alla.
Quelques jours après, nous eûmes la visite d’une pauvre femme dont le mari était souffrant. Il se plaignait constamment du ventre; il avait la fièvre et point d’appétit.
– Je lui faisais cuire des œufs, expliqua-t-elle, mais à présent il ne veut plus en entendre parler. Je lui ai apporté hier un petit morceau de viande, qu’il n’a pas mangé. Les raisins seuls lui font envie: je vous en achèterais bien quelques-uns.
242
Victoire, attendrie, lui en remit trois, disant qu’elle les lui donnait pour son malade; mais elle ne se fit pas faute de répéter encore:
– Ils ne sont pas à vendre, voyez-vous: c’est pour mon Charles rentrant du régiment que je les conserve.
De toute l’année, les Lavallée n’avaient pas paru. Ils avaient marié Mathilde, au printemps, et jusqu’en août étaient demeurés dans la capitale, M. Ludovic ayant à passer des examens. A ce moment, ils s’étaient rendus en Savoie, le pays des ramoneurs, dans une station thermale dont les eaux devaient avoir cette vertu singulière de maigrir la femme et d’engraisser le mari. Ils avaient ensuite séjourné chez des amis, et c’est seulement dans la dernière dizaine d’octobre qu’ils vinrent à la Buffère pour y passer l’arrière-saison.
La veille du jour où Charles devait rentrer, nous eûmes leur première visite. Contre son habitude, Madame Lavallée accompagnait son mari, orgueilleuse tout autant qu’autrefois, mais plus nonchalante encore d’avoir épaissi en vieillissant: elle marchait à tout petits pas, avec un continuel balancement de sa grosse personne: on eût dit l’une des vieilles tours de Bourbon en balade. Lui, toujours vif et fluet, avait le ventre collé aux reins et sa redingote dansait sur son dos; son visage anguleux accusait une grande mobilité d’expression.
Après les salamalecs obséquieux des premières minutes, j’emmenai M. Lavallée visiter les étables où s’imposaient de menues réparations, cependant que la dame, qui n’avait pas voulu s’asseoir à la maison, se promenait lentement dans la cour en compagnie de Victoire. Le hasard voulut qu’elle aperçût la treille et les petits sacs blancs, au travers desquels transparaissaient les belles grappes:
– Quoi, Victoire, toujours des raisins! Savez-vous bien 243
qu’ils deviennent rares: au château, nous n’en avons plus un seul, et pourtant ce sont les fruits que je préfère. Mais dites-moi donc pourquoi vous avez pris tant de précautions pour les garder jusqu’à présent.
Ma femme eut un instant d’hésitation, puis avec un sourire contraint:
– Madame, c’était pour avoir le plaisir de vous les offrir.
– Oh! merci bien! Quelle délicate attention! Il faudra me les apporter dès ce soir.
Et la pauvre de crier:
– Rosalie, prenez vite le petit panier, l’échelle de la grange; vous cueillerez ces raisins et vous les porterez chez Madame.
La bru obéit, mais au souper, elle revint sur l’incident:
– Ce n’était pas la peine de si bien les conserver, les raisins; mon beau-frère n’en profitera guère…
Pour une fois, Moulin fit chorus:
– C’est malheureux, on est encore aussi esclave que dans l’ancien temps.
Je gardais le silence estimant ces observations méritées. Il me semblait entendre encore les réponses catégoriques de Victoire à la petite Marthe Sivat et à la pauvre femme dont le mari était malade:
– Non, non, je ne veux pas les vendre! Je les conserve pour mon Charles.
Et il avait suffi d’un cri d’admiration de la dame pour qu’elle les lui offrît, très humblement…
– C’est bien vrai, pensais-je, que nous sommes encore esclaves.
Victoire ressentait sûrement quelque remords de cette action qui semblait démentir ses témoignages passés d’amour maternel; mais elle éprouvait, d’autre part, un certain orgueil d’avoir pu faire sa cour à la propriétaire, de l’avoir bien disposée en notre faveur en lui offrant un cadeau qui lui 244
plût; et sous le coup de ses pensées multiples, elle répondit d’un ton conciliant:
– Ne parlez donc plus de ça: ce n’est pas ma faute; il fallait bien que je fasse plaisir à notre dame!
XL. _ Un homme d’affaires.
Après vingt ans de séjour à la Creuserie, je n’étais guère plus riche qu’au moment de mon installation; c’est tout juste si j’avais pu rembourser les mille francs que je redevais sur ma part de cheptel. Période favorable cependant durant laquelle certains, plus chanceux, avaient gagné beaucoup. Mais les hésitations de M. Parent ne m’avaient pas permis des bénéfices pendant les cinq ou six premières années; puis j’avais été mis à bas tout à fait par la grêle de 1861, les canailleries de Sébert; et, au moment où, remis à flot, je me croyais en passe de faire quelque chose (en dépit des conditions draconiennes de M. Lavallée, mes redevances annuelles augmentées de deux cents francs), était survenu ce nouveau désastre: la guerre.
Depuis, grâce à une suite de bonnes récoltes, j’avais pu réaliser enfin quelques avances; et, après la mort de mes beaux-parents, survenue à un mois d’intervalle dans l’hiver de 1874, je me trouvai en possession de quatre mille francs environ.
Or, ça m’eût vite ennuyé de garder cet argent dans l’armoire: d’abord, il n’y faisait pas des petits, et puis je craignais les voleurs, car souvent, l’été, nous laissions la maison seule. Le 245
notaire de Bourbon, ne connaissant pour l’instant nul placement avantageux, j’en vins à songer à M. Cerbony.
M. Cerbony était l’un des grands brasseurs d’affaires de la région: fermier de trois domaines, marchand de grain, marchand de vin, d’engrais et de graines: il cumulait tous les commerces ruraux. Jeune encore et de mine souriante, c’était un homme très sympathique. Au contraire de la plupart des fermiers généraux qui sont arrogants et vaniteux, il était simple, jovial, donnait à tout le monde de vigoureuses poignées de main, parlait patois avec nous autres, les paysans. Aux foires, il offrait de nombreuses tournées, et son entrée dans un café représentait pour les patrons une véritable aubaine. Il avait fait construire en plus de vastes magasins une maison à un étage, avec balcons et arabesques, d’un gracieux effet. Il menait grand train, voyageait beaucoup, allant chaque semaine à Moulins – où, bien qu’il fût marié, il entretenait une maîtresse – puis encore à Nevers, à Paris, dans le Midi. On ne connaissait pas ses origines, mais on le disait très riche, et qu’il faisait tout ce commerce par goût plus que par nécessité.
J’avais entendu dire que M. Cerbony prenait de l’argent à la manière d’un banquier, en donnant comme garantie un simple billet avec sa signature. Ayant pleine confiance, je m’en fus le trouver un dimanche matin, après la première messe, sous prétexte de lui vendre mon petit lot d’avoine. Le marché conclu, j’abordai l’autre affaire:
– Monsieur Cerbony, je dispose d’un peu d’argent que je voudrais placer: voulez-vous le prendre?
– Combien avez-vous? me demanda-t-il la bouche en cœur.
– Je puis vous remettre quatre mille francs, monsieur.
– C’est trop peu… Je pourrais occuper dix mille à la 246
fin du mois. Voyez vos voisins, vos amis; faites-moi dix mille francs entre plusieurs.
– Monsieur Cerbony, je ne connais personne qui… Si, pourtant, j’ai un voisin qui doit avoir dans les deux mille francs.
C’était Dumont, de la Jarry-d’en-Bas; il m’avait dit ça un jour que nous taillions ensemble une bouchure mitoyenne.
– Eh bien c’est entendu, vous m’apporterez ces six mille francs à la fin du mois; je serai obligé de demander le reste ailleurs, mais tant pis!… Il faut bien vous faire plaisir: vous êtes un client. Ah! j’oubliais de vous dire que je paie cinq comme tout le monde. Au revoir.
J’allai trouver le soir même Dumont, de la Jarry, pour lui faire part de la combinaison; à mon grand étonnement, il ne se montra pas enthousiaste.
– Cerbony, Cerbony, dit-il, oui, c’est un homme qui fait gros d’affaires, mais en fin de compte, on ne sait pas s’il est riche; si ça tournait mal?
– Mais, malheureux, il gagne de l’argent gros comme lui… Si j’avais son gain d’une année, je serais sûr de vivre tranquille le reste de mes jours.
– Taratata… S’il gagne beaucoup, il dépense de même, vous le savez comme moi. Tenez, Tiennon, je veux bien vous prêter mes deux mille francs, mais à condition de n’avoir affaire qu’à vous; nous irons chez le notaire qui établira un billet…; je ne vous demande que quatre francs cinquante d’intérêts; Cerbony vous paiera cinq: vous aurez dix sous pour cent pour vos peines.
Ma foi! je fus sur le point de prendre l’argent de Dumont dans ces conditions. Mais Victoire et Jean m’en dissuadèrent.
A l’époque convenue, je portai donc, tout penaud, mes quatre mille francs au brasseur d’affaires, en lui expliquant que le voisin venait juste de prêter son argent ailleurs quand 247
j’étais allé le voir, qu’il regrettait beaucoup. Cerbony eut un mouvement de mauvaise humeur:
– Vous mériteriez que je vous envoie promener… Enfin, donnez tout de même ce que vous avez, mais c’est bien pour vous faire plaisir.
Il appuya sur ces mots, et son visage s’éclaira du cordial sourire habituel pendant qu’il étalait mes pièces d’or et palpait mes billets. J’étais enchanté qu’il se montrât d’aussi bonne composition. Hélas! mon enchantement dura peu…
C’est fin novembre que cela se passait; le 1er mars de l’année suivante, c’est-à-dire trois mois après, comme nous étions à charger du bois dans un de nos champs en bordure de la route, le facteur de Franchesse, arrivant de Bourbon où il allait chaque matin prendre le courrier, s’arrêta pour nous causer:
– Vous ne savez pas la nouvelle?
– Eh! quoi donc?
– Cerbony, le fameux Cerbony, «a pris le pays par pointe» il y a trois jours. Sa femme était partie au commencement de février avec beaucoup de colis. Depuis, lui n’avait cessé de faire des expéditions; les domestiques n’y comprenaient rien; la maison restait à peu près vide et le magasin aussi. Mardi, de bonne heure, prétextant un voyage à Moulins, il a pris le large et n’a pas reparu. Mais hier, est arrivée de Suisse une lettre de lui pour le maire, annonçant qu’il ne reviendrait plus. On dit que ça va être un galimatias impossible: il devait à tout le monde!
Sur le char où j’empilais toutes longues les branches des arbres élagués, j’eus un éblouissement passager, une sorte de vertige qui me fit chanceler. Le Jean s’en aperçut et me lança un regard inquiet, cependant qu’il s’efforçait de dissimuler son trouble pour répondre au facteur.
248
A Bourbon, où je me rendis le soir-même, tout le monde me confirma le désastre. Je ne voulus pas aller chez le notaire qui eût probablement ri de mon malheur, étant donné qu’il s’agissait d’argent placé en dehors de ses offices. Mais je m’en fus trouver le greffier du juge de paix, homme de bon conseil, auquel tous les gens de la campagne avaient recours dans les cas difficiles, et lui exposai mon affaire en larmoyant presque. Il parut remué de me voir si navré, essaya de me réconforter, mais déclara ne pouvoir m’être utile:
– D’ailleurs, il n’y a rien à faire pour le moment; vous serez appelé comme les autres créanciers; vous n’aurez qu’à donner vos pièces au syndic.
Chez nous, ce furent des lamentations sans fin de Victoire:
– Tant se donner de peine pour réserver quelques sous et tout perdre à la fois, mon Dieu! que c’est malheureux! Et ce pauvre argent qui venait de mes parents! Mon Dieu! Mon Dieu!
Tout le monde était triste et bien ennuyé. Il n’y eut que Charles pour se montrer philosophe et nous remonter:
– Que voulez-vous, il n’y faut plus penser: c’est perdu, c’est perdu, quoi! D’ailleurs, ça ne changera rien à votre façon de vivre; vous auriez travaillé tout autant si cela n’était pas survenu…
Dans mon malheur, j’avais pourtant la consolation de me dire que les badauds de mon espèce étaient nombreux! Je me félicitais surtout d’avoir suivi les conseils de Victoire quant à l’argent de Dumont. Car l’honnête Cerbony avait cette coutume de tirer de ses victimes le maximum du possible. Un pauvre vieux jardinier avait ainsi emprunté à une tierce personne plusieurs milliers de francs pour arriver à fournir au monsieur la somme exigée. Dépouillé de ses économies, incapable de rembourser son prêteur, le vieillard monta une nuit sur le rocher où se dressent les tours du 249
vieux château, d’où il se précipita dans l’étang qui le baigne. Les lavandières, au petit matin, aperçurent un paquet suspect flottant à la surface de l’eau: son cadavre que les remous bientôt ramenèrent sur la rive.
Il me fallut faire des démarches embêtantes, aller plusieurs fois à Moulins, m’associer avec d’autres victimes pour consulter un avoué. Après deux ans, quand tout fut réglé, on nous donna cinq pour cent; je touchai donc deux cents francs. J’avais bien dépensé en frais divers l’équivalent de cette somme.
XLI. _ Langage.
Charles avait perdu au service ses façons sournoises, il était à présent gentil envers tout le monde, suffisamment expressif, et s’exprimait bien mieux que nous. Les premiers temps, il riait même de ce que nous causions trop mal:
– Je trouve ça bête de parler ainsi. Dès qu’on est en présence de gens au langage plus correct, on se trouve gêné; le silence s’impose, ou bien l’on dit fort mal des bourdes qui les font se ficher de nous. Je ne vois pas que ce soit une raison, parce qu’on est paysan, de s’exprimer en dépit du bon sens…
– Ça serait drôle, s’esclaffa Rosalie, si nous nous mettions à causer comme la dame du château… On se ferait vite remarquer; tout le monde dirait: «Entendez ceux-là, comme ils cherchent à faire des embarras!»
– Des imbéciles sans doute diraient cela, mais pourquoi ne 250
pas mépriser les appréciations des imbéciles? Au fait, je ne demande pas qu’on adopte le genre de Madame Lavallée, mais seulement qu’on écorche moins les mots, qu’on ne dise plus, par exemple, ol pour il, nout’ pour notre, soué pour lui, voué pour c’est, bounne pour bonne, souère pour soif, adret pour adroit, ch’tit pour chétif, et ainsi de suite.
Sans doute, les paroles de Charles étaient fort raisonnables; mais il ne put, bien entendu, nous habituer à changer de langage; ce fut lui, au contraire, qui en arriva peu à peu à reprendre quasi entièrement son parler d’autrefois.
Il est difficile d’aller à l’encontre des habitudes de son pays, de son milieu: l’essayer est même s’exposer à de gros ennuis.
XLII. _ Tiraillements.
Mon gendre et mes deux garçons étaient dans la force de l’âge; moi, je tenais encore ma place; à nous quatre, nous pouvions aisément faire valoir le domaine. Mais cela ne dura que deux ans; la guerre subsistait entre les jeunes ménages, et Moulin fut obligé de partir. Grâce à l’intermédiaire de ses parents, à mon appui propre, il put louer la petite locature des Fouinats, et Roubaud, le régisseur, promit de l’employer le plus souvent possible au château, comme aide-jardinier et homme de peine.
Malgré tout, il nous fut bien pénible, à Victoire et à moi, de nous séparer de notre fille. Nous avions la crainte qu’elle ne soit malheureuse. A sa cinquième année de mariage seulement, elle se trouvait enceinte pour la troisième fois, 251
devenait de plus en plus maigriote et pâlotte, conservait toujours un air découragé.
Le premier hiver, Clémentine, qui s’ennuyait seule avec les mioches dans sa petite maison, venait souvent passer l’après-midi chez nous. Chaque fois, sa mère lui donnait un bidon de lait, et, de temps à autre, lui garnissait un panier avec des fromages, du beurre, quelques fruits, ou bien de la galette, les jours de fournée. Cependant la pauvre enfant ne tarda guère, en raison de son état, à espacer ses visites, pour en arriver, après ses couches, à les supprimer tout à fait. Ma femme alors lui portait à domicile quelques provisions. Mais un beau jour, Rosalie protesta. Les vaches approchant d’être à terme, le lait abondait si peu que nous étions obligés de nous en priver. La bourgeoise voulant quand même en porter un bidon à sa fille, la bru saisit ce prétexte pour dire qu’elle en avait assez de travailler et de se tuer pour les autres, qu’elle allait partir à son tour si ça continuait de marcher de cette façon. Victoire ayant répondu doucement que ça n’allait pas loin, quelques demi-livres de beurre, quelques fromages, un peu de lait, elle repartit d’un ton aigre que ça suffirait pour entretenir le ménage en épicerie et mercerie, et que c’était bien malheureux de voir la Clémentine jouir à volonté de ces denrées dont se privaient ceux qui avaient la peine de les préparer.
– Nous aurons beau travailler, si tout ce que nous entrons par la porte sort par la fenêtre, nous ne parviendrons pas même à joindre les deux bouts.
Cette opposition méchante de Rosalie, qui se reproduisit à toute occasion, attrista beaucoup ma femme; elle en gémissait quand nous étions seuls; nous nous en entretenions longuement la nuit. Pourtant nous donnions à nos enfants un gage annuel; n’étant pas en communauté ils n’avaient nulle part de maîtrise. Mais nous leur reconnaissions néanmoins 252
un certain droit de contrôle et de critique. Ils concouraient à la prospérité de la maisonnée familiale; collaboraient à une œuvre qu’ils devraient continuer pour leur compte plus tard. En dépit de la rétribution annuelle qu’ils tiraient de leur travail, nous admettions un peu qu’ils puissent se considérer comme grugés en voyant partir sans profit les produits de l’exploitation. Il est juste de dire que Charles ne se fâchait pas, il approuvait même les libéralités faites à sa sœur. Mais l’aîné, stimulé par sa femme, appuyait ses observations.
Il fallut donc en arriver à ne plus faire de présents à Clémentine, ouvertement du moins. Nous rusions. Je me chargeais souvent de lui porter, dissimulés sous ma blouse, des petits paquets de denrées ou de victuailles. Mais les yeux inquisiteurs de Rosalie furetaient partout. Il était bien difficile à Victoire de disposer des moindres choses en dehors d’elle. Et les scènes plus violentes se renouvelaient quand elle découvrait quelque don fait à son insu.
Mais un événement de plus grande importance vint reléguer au second plan ces misères de notre intérieur.
XLIII. _ A la porte…
Je puis dire sans orgueil que le domaine avait pris de la valeur, et beaucoup, depuis que je le cultivais. Je n’y avais pas plus ménagé mes peines que s’il m’eût appartenu, ou que si l’on m’eût donné la certitude d’y passer toute ma vie. J’avais épierré des pièces entières, défriché des coins broussailleux, divisé des haies trop larges et creusé des mares dans les pâtures qui en étaient 254
dépourvues. Le jardinier du château ayant consenti à me donner quelques leçons de greffage, tous les arbres sauvageons des haies étaient devenus, par mes soins, producteurs de bons fruits. J’étais aussi parvenu à rendre très praticable, en y amenant maints tombereaux de pierraille tirée de nos champs, le chemin qui nous reliait à la route. Je n’avais jamais reculé devant les dépenses: tous les champs venaient d’être chaulés pour la seconde fois et donnaient de belles récoltes; les prés produisaient le double, grâce au compost et aux engrais; et mon cheptel était quasi toujours le meilleur des six domaines. Les affaires continuant de n’aller pas trop mal, j’espérais me voir avant qu’il soit longtemps en possession d’une somme équivalente à celle que j’avais perdue.
Mais voilà que Roubaud, certain jour, vint tout penaud me dire:
– Le maître veut trois cents francs d’augmentation à dater de la Saint-Martin prochaine.
Je fus abasourdi. Dix ans auparavant, j’avais accepté l’augmentation de deux cents francs alors imposée et que justifiait un peu la hausse du bétail. Mais je ne voyais, cette fois-ci, nul motif plausible à cette augmentation nouvelle qui eût porté à neuf cents francs le chiffre de mon impôt colonique annuel, indépendamment des redevances en nature. Les cours des bestiaux n’étaient pas supérieurs à ceux pratiqués dix ans plus tôt. Les produits de la ferme augmentaient, uniquement en raison des frais faits en commun et en raison aussi de nos peines et de nos sueurs.
Je jurai par Dieu et par le diable que je ne consentirais pas à un sou d’augmentation. Roubaud me dit:
– Réfléchissez; vous n’êtes pas forcé de donner aujourd’hui une réponse définitive.
Ce me fut prétexte à renouveler mes serments: cette injustice me faisait trop mal au cœur.
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Pourtant, après en avoir délibéré avec Victoire et les garçons, j’offris cent francs, puis cent cinquante francs. Comme s’il eût craint d’affronter de près notre mécontentement, le propriétaire restait à Paris. Au bout d’un mois, il ordonna à Roubaud, qui lui transmettait nos réponses, d’annoncer à ceux des métayers qui n’avaient pas encore adhéré aux conditions nouvelles, qu’ils eussent à se pourvoir d’une autre métairie. C’était le congé définitif pour ceux du Plat-Mizot, pour ceux de Praulière et pour nous.
Je n’aurais jamais cru que le maigre et remuant Lavallée cachât sous des dehors affables une telle dose de perfidie. Roubaud, plus tard, me rapporta de lui cette phrase:
– Les métayers sont comme les domestiques: avec le temps, ils prennent trop de hardiesse; il est nécessaire de les changer de loin en loin.
XLIV. _ Bilan cruel.
Une grande lassitude physique et morale m’envahit alors. A tous les âges, il est, pour chacun, des périodes de dépit où les misères journalières semblent plus cuisantes, où tout concourt à vous attrister, où l’on est las de la vie qu’on mène. Mais ces impressions, au temps du déclin, se font plus amères et plus douloureuses. Je touchais à cinquante-cinq ans; mon visage perdait ses derniers tons vermeils; les fils blancs se multipliaient dans ma barbe; il avait neigé fortement sur mes tempes; – enfin, 256
les travaux pénibles commençaient à me sembler durs: signe trop certain de déchéance.
A vrai dire, le coup était rude! J’avais passé dans cette ferme de la Creuserie vingt-cinq années de ma vie, celles de la pleine maturité, et l’opinion m’identifiait à elle. Pour les voisins, pour tous ceux qui me connaissaient bien, n’étais-je pas «Tiennon, de la Creuserie» et pour les autres «le père Bertin, de la Creuserie»? A tous, ma personne semblait inséparable du domaine; il paraissait impossible de disjoindre nos deux noms liés par l’accoutumance. Et n’étais-je pas lié moi-même en effet à chacune des parties de ce domaine? à cette maison qui avait été si longtemps ma maison; à cette grange où j’avais entassé une telle somme de fourrage; à ces étables où j’avais soigné tant d’animaux; à ces champs dont je connaissais les moindres veines de terrain, les parties d’argile rouge, d’argile noire ou d’argile jaune, les parties caillouteuses et pierreuses, comme celles en terre franche et profonde; à ces prés que j’avais vingt-cinq fois tondus; à ces bouchures que j’avais taillées et entretenues, à ces arbres plusieurs fois élagués, sous lesquels je m’étais mis à l’abri par les temps pluvieux, à l’ombre par les temps de chaleur. Oui, j’étais lié puissamment, lié par toutes les fibres de mon organisme à cette terre d’où un monsieur me chassait sans motif, parce qu’il était le maître!
Des choses alors me passèrent par la tête auxquelles jamais auparavant je n’avais songé. Je me pris à réfléchir sur la vie, que je trouvais cruellement bête et triste pour les pauvres gens comme nous. Jamais de plaisir, le travail, le travail, toujours le travail! L’hiver s’atténue, les beaux jours reviennent: il faut vite en profiter pour semer les avoines, herser les blés, bêcher. Avril survient et la douceur; les pêchers sont roses et les cerisiers blancs, les bourgeons s’ouvrent, les 257
oiseaux chantent: tout cela est bien beau pour ceux qui ont la faculté d’en jouir; mais pour nous, ça signifie seulement qu’il faut se hâter de labourer, de planter les pommes de terre. Vient mai, le fameux «beau mois de mai», souvent pluvieux et maussade, mais à qui les jeunes frondaisons vertes font toujours une parure agréable: il faut briser les jachères, curer les fossés, biner. Juin, avec ses beaux soleils; les haies sont piquées d’églantines, les acacias chargés de grappes blanches qui embaument; il y a des fleurs et des nids partout: mais nous, la belle saison, nous vaut le lever dès trois heures du matin pour faucher, le travail sans arrêt jusqu’à neuf ou dix heures chaque soir. Juillet, avec ses jours de langueur chaude: qu’il fait bon n’avoir rien à faire, rester nonchalamment étendu sur les canapés moelleux des salons clos, ou siroter des boissons fraîches sous la tonnelle d’un parc, ou s’étendre sur le gazon des prés, dans l’ombre épaisse des arbres touffus! Les riches font bien de venir habiter leurs maisons de campagne à cette époque. Mais pour nous, ce n’est pas le moment de faire la sieste. En grande hâte, il faut en finir avec le foin: le seigle mûrit. Le seigle coupé, il est urgent de le battre, car sa paille est nécessaire pour lier le blé qui nous appelle. Hardi! au froment! Abattons à grands coups les tiges sèches! Serrons les javelles brûlantes! Edifions en meules les gerbes lourdes! Il fait tellement chaud qu’on n’en peut plus. Moi, le maître, je dois quand même entraîner les autres:
– Le travail dégourdit. De se remuer, ça donne de l’air. Hardi! les gas! Hardi!…
Ou bien, en guise de variante:
– Dépêchons-nous de finir le froment. Par cette chaleur, l’avoine mûrit vite; nous allons être en retard.
Août bat son plein, et l’on cuit de plus belle. La moisson est finie: bouvier, vite à tes bœufs, il faut conduire les fumiers 258
pendant que les chemins sont secs. Au chargement, les autres! taillez par rangées dans le gros tas de la cour, de petits cubes égaux que vous alignerez symétriquement sur les voitures. C’est embêtant, les machines travaillent: il faut aller chez les voisins pour aider au battage. Lorsqu’on en revient tout crasseux de poussière, la tête bourdonnante, les membres lassés, vite à l’œuvre interrompue, à l’épandage des fumiers, au labour! Septembre: les jours raccourcissent, allongeons-les; le travail presse, les pommes de terre doivent être arrachées; continuons de nous lever à quatre heures. Hardi! les gas!… Octobre et les semailles: l’eau peut survenir, profitons de ce qu’il fait bon, continuons de nous lever matin. Hardi! les gas!… Ouf! voici novembre enfin, c’est la saison d’hiver, la saison du calme. La saison du calme, mais non celle du repos: il y a encore des besognes en masse, des labours de chaumes, des rigoles à creuser dans les prés, des ronces à extirper, des bouchures à tailler, des arbres à ébrancher; il y a surtout les animaux qui ont réintégré l’étable et qu’il faut soigner. Debout à cinq heures quand même! Allons dans la nuit au pansage, nous serons prêts plus tôt pour le travail des champs. Et, tout le jour, allons patauger dans la boue, crottés jusqu’aux cuisses et les pieds mouillés. La veillée convient très bien pour couper la ration de racines fourragères des bœufs et des moutons, pour cuire les pommes de terre des cochons.
– Hardi! les gas! ne restons pas inactifs au coin du feu.
Il ne chauffe guère, le feu; le bois est humide, la cheminée fume. Mais précisément parce qu’il ne chauffe guère, on serait disposé à trembler si l’on ne travaillait pas; l’action est salutaire. Quand la neige tombe, par exemple, nous avons des vacances, oh! des demi-vacances seulement, car les deux pansages quotidiens n’en sont pas supprimés; et puis, il 259
faut bien confectionner des barrières pour les champs, des râteaux pour les fenaisons, emmancher les outils qui en ont besoin: on a mieux à faire, l’été, que de s’amuser à ces petites choses.
Eh! oui, c’est cela, l’année du cultivateur. A-t-il le droit de s’en plaindre? Non, peut-être. Tous les pauvres sont logés à la même enseigne, et travaillent tous les jours que Dieu fait. Mais dans leurs boutiques, dans leurs usines, les villageois, les citadins n’ont pas à compter avec les éléments extérieurs – pas du tout ou seulement très peu. Pour nous, c’est le temps qui joue le plus grand rôle et le temps se plaît à nous contrarier. Voici venir la pluie, et la pluie ne s’arrête pas; les terrains s’abreuvent; remuer le sol est une folie; l’herbe croît dans les cultures qu’on ne peut biner; les labours, les semailles restent en retard et se font mal. Voici la sécheresse, et la sécheresse n’en finit plus; la végétation décline; il faut parfois aller au diable pour abreuver les bêtes, l’eau manquant dans les fossés ou mares du domaine; – et, si l’on s’obstine à vouloir labourer, on éreinte les bœufs, on se tue soi-même, on risque à chaque minute de casser la charrue. Une ondée survient, insignifiante, mais qui suffit à empêcher de charger le foin, de lier le blé, qui jette la perturbation dans le programme d’une journée. Voici un orage, et l’on tremble dans la crainte. Voici la neige qui dure plusieurs semaines, empêchant les travaux extérieurs, causant un retard difficile à rattraper. Voici une période de gelées sans neige, avec du soleil le jour, qui déracine les céréales d’hiver. Voici qu’il fait trop beau à l’automne et que le gel ne vient pas tuer les insectes qui font du mal aux blés naissants, mais il survient en mai, pour détériorer nos jeunes plantes et détruire les bourgeons de nos vignes.
A toutes les époques de l’année, pour une raison ou pour 260
une autre, on a des motifs d’inquiétude, des raisons de se lamenter!
Mais les récoltes ne sont pas tout: il y a les animaux. Nous faisons de l’élevage; sept vaches chaque année nous donnent des veaux. Dès qu’approche pour chacune l’époque du vêlage, il faut la veiller, se lever plusieurs fois chaque nuit pour être prêt, le moment venu, d’aider la nature, si besoin est, de prendre soin ensuite de la mère et du nouveau-né. Voici les jeunes veaux pris de diarrhée, qui maigrissent et crèvent. Voici qu’une affection pulmonaire s’abat sur nos moutons, détruisant la moitié du troupeau, obligeant à vendre le reste à bas prix. Voici que les cochons toussent, ont l’arrière-train raidi, ne mangent plus: il faut les traiter, couper à grand’peine les pustules empoisonnées qu’ils ont sur la langue, et, malgré tout, il en crève. Survient une épidémie de fièvre aphteuse: tous les animaux sont malades ou boiteux pendant des semaines; les bœufs de travail impropres à tout service; le lait des vaches inutilisable. Et le nombre de victimes est élevé parfois.
Des bêtes à vendre; on tombe sur une mauvaise foire, il faut les céder pour bien moins qu’elles ne valent. D’autres fois, on se fait rouler par des marchands trop malins. Achète-t-on, au contraire? on paie cher des bêtes qui se trouvent avoir des défauts, des germes de maladie.
De suite après le battage, on vend à bas prix le peu de grain qu’on a en trop, parce que le mauvais état du grenier ne permet pas de le garder, ou parce qu’on se trouve à court d’argent. Les riches, propriétaires et gros fermiers, qui ont des avances et des logis convenables, attendent plus tard, et bénéficient souvent d’une hausse importante.
Et toujours il nous faut être là, dans les mêmes mauvais chemins, porter toujours de vieux habits rapiécés, crottés, 261
auxquels adhèrent des poils de bêtes, habiter toujours les mêmes vieilles maisons laides et sombres qu’on ne veut pas faire réparer. Il existe ailleurs des terrains qui ne sont pas comme les nôtres, qui sont ou beaucoup plus plats, ou beaucoup plus accidentés; il y a des rivières bien plus larges que celle de Moulins; il y a des montagnes, il y a des mers, mais de tout cela nous ne voyons rien, liés que nous sommes à notre coin de terre. Nous ne connaissons pas davantage les belles cités avec leurs monuments curieux, leurs promenades, leurs jardins publics, et nous ne jouissons d’aucun des plaisirs qu’elles offrent. Il y a dans les villes, même dans les petites, même à Bourbon, de bien jolies boutiques; seulement, ce n’est pas pour nous qu’elles étalent leur magnificence. Oh! la bonne odeur du pain frais, du pain blanc à croûte dorée que font tous les jours les boulangers! Mais il n’est pas pour nous, ce pain-là. Ce n’est pas pour nous que les bouchers accrochent, bien en vue, des animaux entiers; notre viande, à nous, c’est le porc mis au saloir chaque année et dont un morceau, plus ou moins rance, sert de base à la potée quotidienne. Avec les porcs, les charcutiers préparent de belles choses bien appétissantes qu’achètent les citadins aisés: du saucisson, du fromage d’Italie recouvert de gelée, des jambonneaux tentateurs; mais ces produits sont trop fins et trop chers pour nous. Cela fleure joliment bon, le dimanche, quand on passe devant les pâtisseries; mais les friandises qu’elles contiennent, brioches parfumées, pâtés succulents, tartes qui font venir l’eau à la bouche, ne font jamais mal aux dents du pauvre monde des campagnes.
Il y a des choses dont nous devrions profiter pourtant: les produits de la basse-cour et de la laiterie, par exemple. Mais bah! à nous la peine, aux autres la jouissance! On ne consomme de ces denrées qu’une infime partie; on porte 262
quasi tout à ceux des villes, et de même ce qu’on a de mieux en légumes et en fruits. Il faut bien qu’on leur attrape un peu d’argent, car ils nous vendent cher ce que nous sommes forcés de leur demander: leurs étoffes, leurs sabots, leurs coiffures, leur épicerie, leur mercerie. Le médecin, parce que nous sommes loin des centres, nous compte cher ses visites; le pharmacien nous vend cher ses remèdes; le curé nous vend cher ses prières; et le notaire, quand nous avons besoin de lui, nous soutire une pièce de vingt francs à propos de rien. Tous ces gens-là, mon Dieu, c’est peut-être leur droit: ils ont besoin de gagner de l’argent pour vivre mieux que nous, pour se procurer les douceurs qui nous manquent, car, pour rien au monde, ils ne voudraient consentir à partager notre médiocrité. Et si le percepteur nous demande aussi des impôts sans cesse plus lourds, c’est que le gouvernement veut donner à ses fonctionnaires les moyens de vivre de façon honorable, et non de la vie mercenaire des producteurs.
Comme complément, nous avons affaire à des maîtres qui nous exploitent, à des voleurs comme Fauconnet, à des imbéciles comme Parent, à des roublards comme Sébert, à des cyniques comme Lavallée. Et s’il nous arrive de faire quand même quelques économies, nous les prêtons à des crapules comme Cerbony, qui se sauvent avec!
N’empêche que nous sommes très heureux… M. Lavallée me disait un jour qu’un certain Virgile avait affirmé cela dans les temps anciens et que nous devions nous en rapporter à lui.
Pendant plusieurs semaines, pendant plusieurs mois peut-être, ces pensées justes, mais décourageantes, hantèrent mon esprit. Il n’est pas bon de trop réfléchir à son sort: ça ne change rien et ça rend malheureux davantage.
263
XLV. _ Un original.
Je pris à Saint-Aubin, toujours sur les confins de Bourbon, le grand domaine de Clermoux, de soixante-dix hectares, – propriété d’une famille de petits bourgeois campagnards, composée d’un monsieur âgé, long, sec et blanc, aux gestes onctueux, à la voix nasillarde, et de ses deux demoiselles, vieilles filles de plus de quarante ans, à physionomie revêche, très bigotes.
Il nous fallut consentir à un tas de choses qui ne les regardaient guère, comme par exemple de ne pas blasphémer, d’assister à la messe chaque dimanche et d’aller à confesse, les hommes une fois l’an au moins, les femmes deux fois.
M. Noris s’intitulait agriculteur: il avait passé en somme sa vie à ne rien faire, car on ne saurait appeler travail la gérance de deux domaines. Il habitait, à proximité du bourg de Saint-Aubin, une grande vieille maison très simple dont un rideau de lierre masquait mal les lézardes des murs gris. Vrai type du petit bourgeois local encroûté dans ses habitudes A Moulins, sa seule capitale, il faisait partie d’une société dite «des Intérêts culturaux», entièrement composée de petits bourgeois comme lui. Ladite société s’efforçait de jouer un rôle en organisant des concours annuels pour lesquels elle sollicitait des subventions du gouvernement, en adressant d’autre part des pétitions aux Chambres pour leur demander d’imposer les produits agricoles étrangers.
M. Noris, avaricieux en diable, lésinait sur toutes dépenses, 265
préférait nous laisser vendre des bêtes en mauvais état plutôt que d’acheter des tourteaux ou des farineux pour les amener à meilleur point. Et il ne fallait pas davantage parler d’acheter des engrais.
– Non, non, pas de phosphate! le fumier de ferme doit suffire!
Et de secouer sa vieille tête d’oiseau avec des gestes de terreur. Pour un membre de la société des Intérêts culturaux, ce n’était pas un raisonnement bien fort…
Le même sentiment d’avarice têtue le rendait bien mauvais vendeur. Rarement nos bêtes se liquidaient à la première foire. Il ne voulait pas démordre de son estimation préalable toujours trop élevée. Nous ramenions bovins ou cochons pour les conduire quelques jours après à une seconde foire d’où, parfois, nous les ramenions encore. A la troisième, on vendait, de guerre lasse, souvent avec de la perte sur les prix offerts primitivement.
M. Noris avait bien d’autres manies ennuyeuses: ainsi n’étant jamais disposé aux règlements de fin d’année. Le compte des métayers de l’autre domaine n’avait pas été mis à jour depuis quinze ans. Quand les pauvres gens avaient trop besoin d’argent, il leur donnait d’un ton rogue une somme toujours plus basse que celle raisonnablement espérée. Une fois, mon prédécesseur à Clermoux lui ayant demandé avec insistance, sur le champ de foire de Bourbon, une somme dont il avait besoin, ce seigneur de village n’avait rien trouvé de mieux que de jeter, d’éparpiller à plaisir autour de lui une dizaine de pièces de cent sous, tout en glapissant de sa voix nasillarde:
– Tiens, en voilà de l’argent! Tiens, en voilà! Ramasse…
Et l’autre avait été obligé de les recueillir dans la boue, à la grande indignation des braves gens, à la grande joie des imbéciles.
266
Je ne tenais pas du tout à ce que nos comptes restent en retard indéfiniment, Charles eut une idée:
– Il te faut voir le maître et lui demander plus qu’il ne nous doit, me dit-il.
Effectivement, j’allai le trouver chez lui une huitaine après la Saint-Martin.
– Monsieur Noris, je voudrais qu’on règle, j’ai absolument besoin d’argent.
– Vous n’en avez guère à prendre, Bertin; les bénéfices n’ont pas été forts, cette année.
– Vous me devez, je crois, dans les douze cents francs, monsieur; (je savais que c’était le double au moins du chiffre réel).
– Jam ais de la vie, jamais de la vie!…
Et, tout sursautant, il se précipita sur son livre de comptes:
– Je vous dois cinq cent trente-six francs, ni plus ni moins.
Je feignis d’être très surpris, prétendis avoir oublié un achat de moutons et, finalement, j’insistai pour avoir mon argent. Tout en maugréant, il me remit quatre cents francs et déclara ne pouvoir, faute de monnaie, me donner le reste. Mais dans le courant de l’année, ayant touché le solde d’une vente de taureaux, je retins les cent trente-six francs qui m’étaient dus; il fit la grimace, sans oser se fâcher.
Tous les ans, pour le décider à régler, des ruses nouvelles étaient indispensables. Et comme il inscrivait assez irrégulièrement ses comptes, il y avait quasi toujours des anicroches.
M. Noris aimait les chevaux jusqu’à la passion. Nous avions une grosse poulinière baie qui donnait un petit, chaque année. Ordinairement, les cultivateurs assortis d’une poulinière s’en servent pour aller aux foires, pour faire leurs courses, et l’emploient aussi à de certains jours aux travaux 267
des champs. Mais, de par les ordres du maître, la nôtre était exempte de toute corvée; il disait:
– Le travail déforme les juments, et leurs produits s’en ressentent.
Plutôt tenait-il que la faculté d’aller en voiture était, pour les métayers, un luxe déplacé, tout à fait superflu.
Il prenait chez lui les jeunes poulains d’un an et les faisait préparer pour les concours hippiques, les remontes; il nous les payait au plus bas, bien qu’il en tirât toujours beaucoup d’argent.
En dépit de son grand âge, il gardait aussi le goût de la chasse. Le gibier abondait, les lapins surtout: autour d’un minuscule taillis enclavé dans nos cultures, ils pullulaient au point de détruire à moitié nos céréales les plus proches. Mais il était inutile de s’en plaindre: M. Noris aimait, au cours de ses pérégrinations, les voir détaler dans les sillons à l’approche de son grand lévrier, mais il n’en tuait pas beaucoup.
D’autre part, son garde sournois, hirsute et brutal, choisi à dessein, veillait avec une vigilance outrancière Il suffisait qu’un étranger flâneur traversât, les mains dans les poches, un coin de la propriété pour qu’il risquât d’être appréhendé, invité pour le moins à se présenter sans délai devant le maître. Après une semonce en règle, le bourgeois exigeait le versement d’une petite somme et les choses en restaient là, manière de chantage. Quand il y avait la moindre présomption de braconnage, un procès était dressé, suivait son cours. L’un de nos voisins en eut un qui lui coûta quatre-vingts francs parce que le garde, certain jour, découvrit un lacet dans la bouchure qui séparait d’un de nos champs le champ où il labourait. Le pauvre homme m’a bien juré cent fois par la suite, qu’il ignorait jusqu’à la présence de ce piège dans la haie mitoyenne et que, pour son compte, il n’en tendait jamais.
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Les républicains partageaient avec les braconniers la haine implacable de M. Noris. Il eût voulu les voir tous en prison, aux travaux forcés, relégués dans des colonies lointaines. La destruction d’une nichée de lapereaux, d’un nid de perdrix, ou bien un coup de fusil tiré dans ses terres, le mettaient dans une exaspération furieuse. Pareillement le mot seul de République l’agitait de grands frissons nerveux, lui faisait serrer les poings de rage impuissante. A Bourbon, les gamins le suivaient en bande, criant: «Vive la République!», chantant des couplets de la Marseillaise, ou bien cornant à ses oreilles, comme une mélopée sans fin:
– Blique, blique, blique! Blique, blique, blique!
Chaque fois, il croyait en devenir fou, hésitait maintenant à traverser la ville en dehors des heures de classe. En 1877, alors qu’il souffrait encore d’une bronchite grave, on était venu lui annoncer les résultats d’une élection favorable aux républicains. Alors se soulevant sur sa couche, d’un brusque sursaut, il avait exhalé dans un murmure haletant, la haine profonde de son cœur:
– Les brigands!… Il n’y a donc plus de place… à… Cayenne!…
Puis était retombé sur l’oreiller, inerte, évanoui.
Quatre ans plus tard, venu chez nous en temps de période électorale, il vit le programme et les journaux envoyés par le docteur Fauconnet, candidat républicain.
– Ne gardez pas ici ces papiers diaboliques. Au feu, les mauvais écrits! Au feu, les mauvaises feuilles! Vous attireriez le malheur sur vous en les conservant.
J’objectai que personne ne savait lire.
– Leur présence seule est dangereuse, reprit-il.
Et il les jeta lui-même dans le foyer; puis, en manière de conclusion:
– Le garde vous remettra le jour du vote, à la porte de 269
la mairie, les bulletins à mettre dans l’urne, vous m’entendez?…
Les ouvriers, les commerçants, les fournisseurs de toute sorte étaient choisis soigneusement en dehors des «rouges». Et il nous obligeait à faire comme lui, à tenir au rancart ceux qui affichaient des opinions subversives.
C’était sa façon de se venger de la République…
XLVI. _ Mon Credo.
Les deux demoiselles veillaient spécialement à l’exécution des clauses concernant la religion. Il nous fut assez pénible à tous de nous y conformer.
En ce qui me concerne, j’allais à la messe auparavant un dimanche sur deux à peu près, c’est-à-dire que j’avais conservé la coutume de ma jeunesse. Quand je me rendais le dimanche à Bourbon ou à Franchesse, je ne manquais guère d’aller à la messe, et n’approuvais point ceux qui passaient à l’auberge le temps de la cérémonie. J’étais loin cependant de prendre au pied de la lettre toutes les histoires des curés: leurs théories sur le paradis et l’enfer, sur la confession et les jours maigres, je prenais tout ça un peu pour des contes. Le vrai devoir de chacun n’est-il pas contenu dans cette ligne de conduite toute simple: travailler honnêtement, ne causer de chagrin à personne, rendre service quand on le peut, en particulier à ceux qui sont dans la misère et dans la peine, plus malheureux qu’on ne l’est soi-même. Ce programme, que les meilleurs n’appliquent pas 270
toujours, vaut tous les sermons. En s’y conformant à peu près, je ne crois pas qu’on puisse avoir quelque chose à craindre, ni là ni ailleurs. Pour ce qui est de la «vie éternelle» qui doit suivre celle-ci, ils en parlent beaucoup sans en rien savoir, les curés. J’avais remarqué comme tout le monde qu’en l’attente des joies célestes, ils ne font point fi des plaisirs de la terre; qu’ils ne dédaignent pas le bon vin, la cuisine de choix et s’entendent à soutirer l’argent des fidèles. Quant à leurs discours, qu’ils les prononcent par conviction ou par métier: c’est leur affaire. Je me reconnaissais un complet ignorant, non sans me dire pourtant que sur cette question du «devenir de l’âme», les plus malins de la terre, et le pape lui-même, n’en devaient pas savoir plus que moi, attendu que personne encore n’est revenu de là-bas pour dire comment les choses s’y passent. Je pensais donc rarement à la mort, moins encore au salut éternel, et j’avais délaissé complètement la confession depuis mon mariage. J’en connaissais plus d’un et plus d’une demeurés fidèles à ce devoir religieux, que ça ne rendait pas meilleurs. Victoire se confessait, Rosalie aussi: elles agissaient absolument le lendemain comme la veille, ma femme toujours froide et grincheuse, la bru hargneuse, turbulente, autoritaire.
– Alors, à quoi bon? me disais-je.
Je croyais fermement par exemple, à l’existence d’un Etre suprême qui dirigeait tout, réglait le cours des saisons, nous envoyait le soleil et la pluie, le gel et la grêle. Et comme notre travail, à nous cultivateurs, n’est propice que si la température veut bien le favoriser, je m’efforçais de plaire à ce maître des éléments qui tient entre ses mains une bonne part de nos intérêts. Pour cette raison, je ne manquais guère les cérémonies où le succès des cultures est en jeu, et continuais toutes les petites traditions pieuses qui se pratiquent à la campagne en de nombreuses circonstances. J’allais toujours 271
à la messe des Rameaux avec une grosse touffe de buis dont je plaçais ensuite des fragments derrière toutes les portes. Avec aussi les petites croix d’osier qu’on fait bénir en mai, les aubépines des Rogations et les bouquets où sont assemblées les trois variétés d’herbes de saint Roch, qui empêchent aux animaux la maladie. J’assistais à la procession de saint Marc pour les biens de la terre et, quelques jours après, à la messe de saint Athanase, le préservateur de la grêle. J’aspergeais toujours d’eau bénite les fenils vides avant d’engranger les fourrages. En ouvrant l’entaille dans les champs de blé, je faisais la croix avec la première javelle, et pareillement sur le grain de semence au moment du vitriolage, sur chaque miche de pain avant de l’entamer, et enfin sur le dos des vaches avec leur premier lait, après le vêlage. Je trouvais bien qu’on allumât le cierge quand il tonnait fort. Je soulevais toujours mon chapeau devant les calvaires des routes et faisais, matin et soir, un bout de prière. Autant par habitude que par conviction: ces pratiques, que j’avais toujours vu suivre, me semblaient naturelles. Mais je ne pouvais admettre que manquer la messe un dimanche ou faire gras un vendredi soient des motifs à punition sans fin, pas plus qu’il ne me semblait juste d’attribuer au curé, dans la confession, le pouvoir d’absoudre tous les crimes.
Sur ces choses, mes garçons partageaient, en apparence du moins, ma façon de voir. Le Jean allait à la messe comme moi, à peu près régulièrement tous les quinze jours. Le Charles, depuis son retour du régiment, n’y allait guère qu’une fois par mois, et encore! Ce fut lui surtout qui trouva dure l’obligation de l’assistance régulière:
– Joli métier, maugréait-il, s’il faut être continuellement fourré avec le curé!
Un dimanche, parti à Bourbon dès le matin, il ne mit pas les pieds à l’église. Mais le lendemain, pendant que 272
nous étions aux champs, les femmes eurent la visite de mesdemoiselles Yvonne et Valentine Noris.
– Victoire, votre jeune fils a manqué la messe hier.
– Il est allé à Bourbon, mesdemoiselles, il a dû y assister là-bas.
– Nous n’en croyons rien… Charles doit venir chaque dimanche à la messe à Saint-Aubin, comme vous tous; il ira se promener ensuite au canton ou ailleurs, s’il le juge à propos, mais la messe d’abord. Dites-lui bien qu’il ne saurait se soustraire à ce devoir dont nous faisons un ordre, sans que la chose nous soit connue, car notre contrôle est établi de façon sérieuse. Et s’il persistait à désobéir, vous en souffririez tous…
Il fut forcé de s’exécuter, parbleu! Il dut même, comme moi, aller à confesse au temps de Pâques. C’était l’unique moyen d’être tranquille, car rien n’échappait à ces donzelles; je crois qu’elles nous faisaient épier par leur garde et leurs domestiques.
Les blasphèmes, comme bien on pense, nous étaient sévèrement interdits. Or, Charles, au régiment, avait pris l’habitude, dès que quelque chose ne lui allait pas, de s’en prendre au bon Dieu ou au diable, avec des préambules divers plus ou moins tonitruants. Je l’avais bien engagé à se retenir, tout au moins en présence des mouchards. Mais cela lui était difficile. Un jour, il s’échappa à lâcher un gros juron que le garde entendit. Les deux vieilles filles rappliquèrent sans tarder:
– Victoire, votre fils continue de mal parler, de blasphémer; nous ne voulons pas de ça chez nous.
Elles allèrent jusqu’à me reprocher à moi-même de dire aussi de vilains mots pour m’avoir entendu employer, dans une affirmation, un «Tonnerre m’enlève!» bien appuyé. Ma foi, je leur répondis carrément que ce terme m’était 273
aussi nécessaire que mes prises de tabac et que je ne pouvais m’engager à ne plus m’en servir. Ces deux mots, en effet, me venaient aux lèvres inconsciemment, tout comme à Charles ses blasphèmes, d’ailleurs.
Eh bien, quoique toujours fourrées à l’église, au confessionnal, à la table sainte, quoique ayant une horreur exagérée des vilains mots, elles ne valaient tout de même pas cher, les deux vieilles toupies! Dures comme des roches et malicieuses autant que leur père.
L’hiver de 79-80 fut très rigoureux, très long. On entendait, la nuit, craquer les arbres torturés par le gel. Les moineaux, les roitelets, les rouges-gorges, cherchant refuge dans les étables, se laissaient capturer sans réagir. Tous les matins, l’on découvrait quelques-uns de ces pauvres petits oiseaux gelés, à proximité des bâtiments. Les sinistres corbeaux croassaient par bandes aux abords des fermes, se hasardaient, talonnés par la faim, à venir picorer sur le tas de fumier, furtivement. Chez les pauvres gens, la misère était grande. Des journaliers chômeurs s’avisèrent de parcourir la campagne pour chercher du bois mort. Certains eurent le tort de s’attaquer à des arbres entiers. Dans un de nos champs, un gros érable disparut. M. Noris et ses filles vinrent constater le larcin, je pus entendre mademoiselle Yvonne dire au garde:
– Faites donc de fréquentes tournées, même la nuit, et, s’il vous arrive d’apercevoir quelqu’un de ces misérables, n’hésitez pas: tirez lui dessus!… vous en avez le droit.
Voilà comment ces bigotes pratiquaient la charité, vertu que tenait pour essentielle le Christ humanitaire, le Christ de douceur et de pardon. Leur charité, à elles, s’exerçait surtout en basses vengeances, en coups perfides contre ceux qui n’avaient pas la chance de leur plaire. Elles bornaient 274
leurs largesses à un sou par quinzaine aux pauvres de la commune, à quelques croûtes sèches aux passants du vendredi: les autres jours, rien du tout…
Si le paradis existait vraiment, elles auraient de la peine à s’y faire admettre, en dépit de leurs simagrées, mesdemoiselles Yvonne et Valentine…
XLVII. _ Tenir un rang.
La femme de mon parrain étant morte, je dus prendre ma sœur Marinette que la bru de la défunte se refusait à garder.
– Tu ne l’as jamais eue, toi, me dit mon parrain; c’est bien ton tour assurément: tu es le seul d’ailleurs, à pouvoir t’en charger.
J’aurais pu lui objecter qu’il ne m’avait jamais offert de la prendre alors que, plus jeune et plus raisonnable, elle était à même de rendre des services. Mais je préférai consentir à l’arrangement de bonne grâce, sans protestations inutiles.
A la maison, Victoire, d’un ton plaintif, et Rosalie, d’un ton plus coléreux, multiplièrent les jérémiades, déclarant que nous avions pourtant assez de tracas et de besogne déjà. Je laissai passer l’orage en répondant le moins possible. Le silence est toujours un bon moyen d’abréger la durée, d’atténuer l’importance des scènes de ce genre. Mais, au jour dit, je m’en fus chercher la Marinette, que ma femme et ma bru subirent d’assez bonne grâce, par la suite: je n’eusse pas admis d’ailleurs qu’elles lui fissent des misères.
Par exemple, la pauvre fille ne pouvait être sympathique à 275
personne. Le cerveau plus affaibli, sans nulle trace de raison, elle ne parlait que pour dire des choses dépourvues de sens, mais se lamentait souvent en une sorte de mélopée plaintive et prolongée qui contrariait tout le monde et même effrayait les enfants; puis, soudain, sans motif, elle se prenait à rire d’un rire strident et pénible. Elle ne se rendait utile en aucune façon; on ne pouvait même plus depuis longtemps déjà, lui confier les moutons.
Sa présence chez nous fit quelque bruit, aux premiers mois, dans le voisinage; on parla beaucoup de cette vieille fille innocente qui ne sortait jamais, qui criait souvent: elle était le mystère, l’ulcère de notre maisonnée.
Je ne regrettai pas pourtant de l’avoir prise. Mon parrain n’exagérait point en disant que j’étais le seul à pouvoir m’en charger, car j’avais, sans doute, plus de ressources que mes deux aînés, bien que ma situation ne fût guère brillante.
Ce bon parrain, lui, n’avait jamais pu mettre quatre sous l’un devant l’autre. Le mauvais domaine qu’il exploitait à Autry, appartenait à des gens, riches autrefois, qui auraient voulu le paraître encore. Leur vie, assez lamentable, était comique à voir de près, et, dans toute la commune, on riait d’eux. Le mari, un gros bonasse, ayant fait la noce jadis, s’était laissé entraîner à des spéculations malheureuses, d’où leur situation précaire du moment. Sa femme avait pris en main le gouvernement du ménage; elle détenait l’argent, ne lui donnait pas même de quoi aller au café une fois la semaine. Veule et ennuyé, il ne savait comment tuer les heures de la journée, allait de la boutique du menuisier à celle du maréchal, accostait les passants, aidait le garde champêtre à coller les affiches le long du mur de l’église. Parfois, quelqu’un lui disait d’un ton d’ironie, sachant qu’en sa poche il logeait le diable:
– 276
Payez-vous une chopine, monsieur Gouin?
– Impossible, il faut que je rentre: on m’attend…
– Ah! venez tout de même: c’est moi qui la paie.
Alors on ne l’attendait plus… Il acceptait sans honte, aimant beaucoup licher, les libéralités méprisantes des tâcherons aux mains calleuses. Chez lui, toute satisfaction gourmande lui était refusée. Madame Gouin, Agathe ainsi que tout le monde la nommait communément, avait toujours dans sa poche la clef de la cave, celle du buffet aux liqueurs, et n’ouvrait ces sanctuaires qu’aux grandes occasions. Aux repas, une bouteille de vin figurait bien sur la table, mais à titre honorifique seulement et pour le cas où il surviendrait quelqu’un, sinon on ne la vidait que le dimanche.
Agathe lésinait de même sur les plus petites choses, comme les plus pauvres femmes de journaliers: sur l’éclairage et le chauffage, sur le savon, sur le beurre, même sur le poivre et le sel. La servante n’avait pas droit au pain blanc; elle partageait avec le chien la miche de troisième. D’ailleurs, la pauvre fille ne mangeait même pas à sa faim. Trois bonnes, d’affilée, sortirent de la maison, rongées d’anémie.
Cependant les Gouin voulaient continuer de faire bonne figure dans le monde des hobereaux calés du pays. Ils allaient en visite dans plusieurs châteaux, y dînaient même quelquefois.
Quand il fallait rendre ces dîners, la maison était sens dessus dessous pendant quinze jours. L’on s’arrangeait, pour ne pas avoir l’air de déchoir, à préparer un repas convenable, mais les frais étaient lourds et il y avait ensuite une période navrante pendant plusieurs semaines, les maîtres eux-mêmes se condamnaient à la soupe à l’oignon, au pain de troisième et ne vidaient plus la bouteille que quand le vin était en état d’accommoder la salade. Au cours d’une de ces mauvaises journées, M. Gouin étant allé chez mon parrain à l’heure du 277
repas, on lui offrit de goûter aux poires sèches cuites sur lesquelles il jetait des regards de convoitise: il en mangea une bonne demi-assiettée.
De leur ancienne splendeur, une voiture d’aspect passable encore leur restait, une grande voiture à capote qu’Agathe appelait la victoria. De temps en temps, l’idée lui venait de se rendre à Moulins pour des emplettes, ou de faire des visites, ou simplement, à la belle saison, une courte promenade aux alentours. Prévenu en temps utile, mon parrain préparait la vieille poulinière de la ferme. A l’heure dite, il l’attelait à la victoria et, tenu de faire le cocher, grimpait sur le siège. L’équipage, d’un haut comique, donnait lieu à des plaisanteries sans fin. Qu’on imagine cette vieille poulinière au poil rude, d’un blanc sale, souvent crottée de la boue des pacages, traînant lentement, lourdement, l’ancienne belle voiture; ce vieux campagnard en blouse et sabots improvisé cocher, affalé sur son siège et maniant gauchement le fouet; enfin, dans le fond, étalé fièrement sur les coussins fanés, ce couple de bourgeois crève-la-faim…
On peut croire que les Gouin, bouffis de vanité, préférant se rendre malheureux que de changer extérieurement leur genre de vie, pressuraient de la belle façon les métayers de leur unique domaine. Bien rares ceux qui restaient plus de deux ou trois ans sous leur coupe. Très pauvres d’ordinaire à leur arrivée, ils repartaient toujours plus dénués encore. Ces propriétaires-là, disait-on plaisamment, collectionnaient dans leur grenier les peaux des nombreux métayers qu’ils avaient écorchés…
Mon parrain était donc bien loin d’être en pas.se de faire fortune.
Faire fortune, c’est le rêve de tous les travailleurs. Mon frère Louis, un moment, crut l’avoir réalisé. En douze ans, 278
de 1860 à 1872, il avait trouvé moyen de réserver une huitaine de mille francs. Une petite locature de cinq hectares s’étant trouvée à vendre à Montilly, il devint acquéreur au prix de quinze mille francs. Là-dessus, il se monte d’un cheval, d’une voiture à ressorts, d’une belle peau de chèvre, et fréquente les foires avec des allures de gros fermier. Il fait sa partie au café, le dimanche, et souvent invite des amis à festoyer chez lui. On le nomme conseiller municipal: il s’en montre fier. Quand nous nous rencontrions à Bourbon, il me regardait de haut, comme gêné de ma présence, et semblait faire effort pour s’entretenir avec moi.
Claudine, sa femme, plus orgueilleuse encore, portait des caracos à la mode, des bonnets à double rang de dentelle et une chaîne d’or au cou. Elle achetait beaucoup de café, s’offrait du sucre par demi-pains. Victoire, qui ne pouvait la souffrir, me dit un jour:
– La Claudine fait la grosse madame, savoir si ça tiendra longtemps?
Ça ne tint que cinq ou six ans. L’ancien propriétaire n’ayant été payé qu’à moitié, avait pris hypothèque pour le reste. Le Louis lui payait les intérêts à cinq pour cent, lui donnait ainsi annuellement une somme presque égale à la valeur locative du bien. De plus, ayant voulu faire des réparations, il s’était endetté par ailleurs. Quand il eut conscience d’être sur une pente dangereuse, il essaya pourtant de lutter, revendit son équipage, alla moins au café, se remit à travailler d’arrache-pied. Trop tard pour remonter le courant. Le vendeur à qui étaient dues trois années d’intérêts, reprit possession de sa locature, lui donnant juste de quoi désintéresser les autres créanciers. Resté sans ressource aucune, mon pauvre frère en fut réduit à se loger dans une cahute misérable, à travailler de côté et d’autre comme journalier. Il mourut deux ans plus tard, d’une congestion, 279
un jour de grand froid où il cassait de la pierre sur la route de Moulins.
Claudine, qui savait si bien faire la dame, fut obligée de se mettre à laver les lessives, ramasser des épis, de se glisser même dans les queues pour les aumônes, les jours d’enterrement. Ainsi s’acheva bien tristement sa carrière.
XLVIII. _ Nos Parisiens.
A Clermoux, à l’automne de 1880, nous eûmes la visite de Georges Grassin et de sa femme. Georges Grassin, c’était le fils de ma sœur Catherine. Il venait de se marier et profitait de cette circonstance pour refaire connaissance avec sa famille bourbonnaise, car il n’était jamais revenu depuis l’époque où ses parents l’avaient amené tout gamin. Ma sœur et son mari, n’ayant que cet enfant, l’avaient tenu dans les pensions jusqu’à dix-huit ans. Parti au régiment pour un an après son succès au «bac», il occupait depuis, un emploi de comptable dans une grande maison de commerce.
Georges et sa femme venaient directement chez nous avec l’intention d’y séjourner, l’une de mes nièces d’Autry leur ayant écrit que c’était moi qui pouvais le mieux les recevoir. Quand nous parvint la lettre annonçant leur arrivée, Rosalie s’exclama:
– Des Parisiens! Ce qu’ils vont en faire des embarras! Ça va parler gras, mes amis…
Victoire, très ennuyée, de se demander comment les coucher, comment les nourrir. 280
Après en avoir discuté, il fut décidé que nous donnerions à nos hôtes le lit de la chambre où couchaient Charles et mon filleul, le petit Tiennon, le fils de Jean et de Rosalie; eux prendraient à la cuisine le lit du pâtre qui consentit à s’accommoder d’un gîte au fenil avec des couvertures.
Le jour venu, Charles emprunta la bourrique d’un cantonnier du voisinage, l’attela à notre charrette que nous conservions toujours, bien qu’elle nous fût inutile ici, et il se rendit à la rencontre des Grassin qui devaient débarquer à Bourbon par la diligence de Moulins, vers cinq heures du soir.
Ils arrivèrent chez nous un peu avant la nuit. J’étais en train de conduire les fumiers; d’un chemin transversal, je débouchai avec un char vide presque en face d’eux dans la grand’rue, à deux cents mètres de la cour. Georges et sa femme, bras dessus, bras dessous, marchaient en avant; Charles tenait la bourrique par la bride; sur la voiture s’entassaient les bagages: une grosse malle, deux valises, un carton à chapeau.
Je criai: «Cho-là!» à mes bœufs qui s’arrêtèrent. Charles me présenta:
– C’est mon père.
Les deux jeunes époux eurent une même exclamation:
– Ah! c’est l’oncle! Bonsoir, mon oncle…
Ils se précipitèrent pour m’embrasser.
– Pauvre oncle, nous sommes bien contents de vous voir.
– Moi aussi, mon neveu, moi aussi, ma nièce, balbutiais-je.
J’avais laissé tomber l’aiguillon que je tenais à la main et me laissais embrasser.
– Je ne suis pas dans une jolie tenue pour vous recevoir, m’excusai-je avec un peu de confusion.
281
En effet, mes sabots presque usés, émoussés du bout, étaient enduits de fumier et les diverses pièces de mon accoutrement, le pantalon de toile grise déchiré aux genoux, la chemise à carreaux bleus, même le vieux chapeau de paille aux bords effrangés, en avaient aussi leur part; mes pieds nus dans mes sabots, mes mains aux gros doigts calleux, portaient également de larges plaques séchées. Enfin, on était au vendredi et j’avais ma barbe du dimanche, hirsute et piquante. Quelle fâcheuse impression sans doute pour cette élégante petite Parisienne, toute frêle et mignonne, dont les cheveux noirs fleuraient bon… De la toucher, cela me faisait l’effet d’une profanation.
Elle portait une robe bleue à volants avec des revers en dentelle, un grand chapeau de paille garni seulement d’une touffe de pâquerettes et de fines bottines vernies qui gémissaient à chaque pas.
– Elles sont trop délicates pour nos chemins, vos bottines, nièce.
– En effet, mon oncle. C’est qu’ils sont un peu cahoteux, vos chemins… ils auraient grand besoin d’être aplanis.
Elle souriait doucement, et ce sourire corrigeait ce qu’avait d’un peu trop sérieux l’expression ordinaire de son visage mince, aux joues pâles, aux grands yeux noirs trop profonds…
Georges, en dépit de ses trente ans, conservait une figure poupine d’adolescent que ne parvenaient pas à viriliser le soupçon de moustache blonde et la barbiche clairsemée. Il était en pantalon fantaisie noir et blanc, en jaquette noire et chapeau melon; un col immaculé cerclait son cou mince aux tons laiteux, une large lavallière bleue à dessins blancs s’étalait sur son gilet.
Je hélai les bœufs pour les faire repartir et marchai à côté de Georges qui reprit le bras de sa femme. Il me donna 282
des nouvelles de ses parents – toujours dans la même maison au service d’une seule vieille dame de soixante-quinze ans. Ils ne voulaient pas la quitter, comptant qu’elle les coucherait pour une petite part sur son testament.
– Alors, mon oncle, vous revenez des champs avec votre charrette, me dit Georges ensuite, après un silence.
Un peu distrait, je commençai:
– Oui, mons…
Je faillis bien dire monsieur: dame! il était mis comme un bourgeois, le neveu.
– Oui, mon neveu, je suis en train de conduire le fumier dans nos guérets.
– Ah! oui, le fumier…
Il parut réfléchir.
– C’est le fumier de vos bêtes, le produit de la fiente et de la litière?
– Oui, répondis-je avec un sourire un peu moqueur: cette question me semblait bête.
Sa femme me demanda d’autres explications qui m’amenèrent à lui dire que c’était là où nous allions semer le blé qu’allait être enterré ce fumier.
– Ah! l’horreur! fit-elle avec un petit cri, le blé avec quoi l’on fait le pain, il vient comme ça, dans le fumier?
– Mêlé au sol, dit Charles, le fumier ne se voit plus.
Georges reprit:
– Cela t’étonne, Berthe? La terre s’épuiserait, vois-tu, si l’on cessait de lui fournir des matières fertilisantes.
– Votre charrette est-elle douce, mon oncle? me demanda Berthe; celle de mon cousin ne l’est guère; je suis montée un peu sur la route: j’ai eu mal au cœur d’avoir été trop secouée.
Nous arrivions dans la cour. Victoire, le Jean, sa femme et le petit s’avancèrent à la rencontre des Parisiens: il y eut 283
embrassade générale. Georges et sa femme embrassèrent même la Marinette à qui on avait fait mettre à dessein des effets propres; elle se laissa faire de mauvais cœur, puis se mit à pousser sa plaintive mélopée coutumière qui parut impressionner Berthe péniblement.
Victoire s’était demandé avec inquiétude si le neveu et la nièce avaient coutume de faire maigre le vendredi. D’où un éclat de Rosalie:
– Peuh! si vous croyez que ces gens des villes font attention à ça! Ils se fichent pas mal des jours défendus; ils n’ont pas de religion.
La bourgeoise avait préparé à leur intention une soupe au lait, des haricots verts au beurre, un poulet rôti, une salade à l’huile de noix. Repas en principe pour eux seuls: faire de l’extra pour tout le monde eût été trop coûteux. Elle les servit sur une petite table, dans la chambre. Mais Berthe se fâcha:
– Comment, et vous? Ah! non, nous ne voulons pas dîner seuls; nous sommes venus pour être en famille.
Je lui dis que nous ne mangions, nous, qu’à huit heures passées, la nuit tout à fait venue, alors qu’on ne pouvait plus besogner dehors.
– Par exemple, mon oncle, vous allez au moins rester nous tenir compagnie, vous et le petit cousin.
Et elle fit asseoir auprès d’elle le petit de Jean.
Victoire me dit, voyant qu’ils y tenaient:
– Eh bien! oui, Tiennon, il te faut dîner avec le neveu et la nièce.
Je m’en fus changer de pantalon et de sabots, mis une blouse propre et pris place à côté d’eux. Ils mangèrent de bon appétit, déclarèrent excellente la soupe au lait et se régalèrent des haricots bien tendres auxquels Victoire n’avait pas ménagé le beurre. Par contre, ils ne firent que peu de mal au 284
poulet – plus commun pour eux peut-être que le lait et les légumes frais.
Je remarquai qu’ils semblaient aux petits soins l’un pour l’autre.
– Vois-tu, Georges… N’est-ce pas, Georges? faisait-elle à tout propos.
Et lui:
– Voyons, Berthe, tu vas te faire mal, ma chérie; tu abuses de ces haricots…
Il y avait, comme dessert, de grosses prunes noires.
– C’est mauvais, ces fruits-là! N’en mange pas trop, petite…
Un peu niaises, à mon avis, ces façons de faire. A la campagne, si l’on se parlait comme ça entre époux, tout le monde s’en amuserait. Au fond, l’on s’aime bien autant qu’eux, mais on ne se prodigue jamais de mots tendres.
De temps en temps, quand Victoire venait pour le service, Georges et Berthe lui reprochaient encore doucement d’avoir préparé deux dîners et lui défendaient de recommencer à l’avenir: ça leur était bien égal de manger un peu plus tard.
Charles avait apporté de Bourbon, sur l’ordre de sa mère, une couronne de pain blanc – notre pain de ménage datant de huit jours, était déjà dur: ils eurent néanmoins la fantaisie d’en user.
– Nous voulons devenir tout à fait campagnards, mon oncle! disaient-ils.
Et de me questionner sur ceci et sur cela, de me demander combien nous avions de moutons, combien de vaches et comment on faisait pour traire.
– J’irai voir toutes les bêtes demain, fit Berthe. Voyons, vous vous levez de bon matin, à six heures?
– Oh! ma nièce, à six heures il y a déjà deux heures que nous travaillons.
– 285
Vous vous levez à quatre heures!… Ah! par exemple!… Eh bien, nous, mon oncle, nous sommes des paresseux; Georges entre à neuf heures à son bureau; nous nous levons à huit, jamais avant. Mais ici nous serons debout à l’aube comme vous tous.
Le repas terminé, il nous fallut revenir à la salle commune, car il n’y avait pas de porte communiquant directement avec l’extérieur. Les autres venaient de se mettre à table. Après qu’ils eurent avalé la soupe, ils émiettèrent, selon la coutume, du pain dans les grandes assiettes de terre rouge et le trempèrent d’une grande louchée de lait froid. La Parisienne s’en étonna:
– Mais alors, c’est une autre soupe… Vous mangez deux soupes à votre dîner?
Elle comprit à ce moment sans doute que ce second dîner n’avait guère retardé la cuisinière.
Je leur proposai de faire un tour dehors à la fraîcheur, voyant que leur présence gênait les femmes pour la vaisselle. Jean et Charles s’étant joints à nous, nous fîmes ensemble le tour du pré de la maison. Promenade plutôt monotone; un peu de lune, mais le ciel était sombre et la brise plutôt fraîche. Georges, ayant senti frissonner sa femme, répétait à tout propos, bien qu’elle se défendît d’avoir froid:
– Tu vas t’enrhumer, ma chérie, j’en suis sûr: il ne faut pas nous attarder.
Grâce à Charles, qui leur tenait tête assez bien, la conversation ne languit pas trop; mais, pour mon compte, je dis fort peu de chose, me sentant ridicule de parler si mal à côté d’eux qui parlaient si bien, et aussi parce que je n’osais leur poser des questions sur la ville, prévoyant qu’elles seraient pour le moins aussi naïves que les leurs sur la campagne.
Quand nous fûmes de retour à la maison, avant de leur 286
souhaiter le bonsoir, Victoire demanda aux jeunes gens ce qu’ils prenaient le matin.
– Ne faites rien de spécial pour nous, ma tante, dirent-ils à la fois, nous mangerons la soupe de tout le monde.
Ils ne se doutaient pas que le déjeuner du matin était le plus important de nos repas, celui de la potée au lard. Bien entendu, Victoire ne tint pas compte de leur avis et leur prépara du café au lait.
Mais ils redirent tellement, le matin, qu’ils ne voulaient plus faire table à part, qu’ils entendaient manger avec nous et comme nous au repas du milieu du jour, qu’il fallut bien tenter de les satisfaire. Pour la circonstance, on se mit à table à midi, c’est-à-dire une grande heure plus tôt qu’à l’ordinaire.
Il y avait un menu exceptionnel: du vin d’abord, puis une juteuse omelette aux œufs purs, des biftecks, du fromage à la crème saupoudré de sucre et des poires d’un espalier du jardin, qu’on aurait vendues au moins vingt sous le quarteron au marché de Bourbon. Seulement, Rosalie avait imaginé de mettre un plat à chaque bout de la table: celui de l’autre extrémité n’étant conforme au nôtre qu’en apparence: omelette aux pommes de terre, biftecks de lard grillé; fromage peu crémeux et non sucré; les poires seules étaient identiques, mais la bourgeoise fit de vilains yeux au pâtre qui s’avisa d’en prendre une:
– Tu dois pourtant en trouver assez dans les champs, glissa-t-elle à mi-voix; les bâtardes ne manquent pas, à cette saison…
Alors ceux de la maison comprirent le rôle somptuaire des belles poires et personne ne se permit plus d’y toucher.
Au repas du soir, on n’essaya même plus de sauver les apparences. Il y eut pour tout le monde soupe et lait 287
comme de coutume, et les Parisiens bénéficièrent d’un potage au vermicelle avec une purée de pommes de terre et un morceau de veau rôti. Berthe, qui paraissait s’entendre à merveille à la préparation de ces petits plats fins, aidait Victoire de ses conseils.
Les jours suivants, nos hôtes acceptèrent sans récrimination d’être mieux traités que nous. Ils eurent, je crois, un étonnement considérable de voir que nous vivions aussi mal; et pourtant, notre ordinaire était meilleur que de coutume.
– Il ne faut pas cependant que nous leur fassions trop pitié! avais-je dit à ma femme.
Comme à Paris, Georges et Berthe faisaient la grasse matinée, on fermait à leur intention les vieux volets délabrés de la fenêtre, qui d’habitude restaient constamment ouverts; le Jean et sa femme, qui couchaient dans la même pièce, faisaient le moins de bruit possible en se levant, et les jeunes époux ne se montraient qu’entre sept et huit heures.
– C’est le seul bon moment de toute la journée, disait Rosalie. Au moins on ne les a pas sur le dos.
Aussitôt levée, Berthe, en peignoir et pantoufles, courait de-ci de-là, avec des exclamations et des étonnements de gamine. Elle faisait le tour du jardin, entrait au poulailler pour dénicher les œufs frais pondus, prenait plaisir à voir manger les petits canards et les petits poussins. Elle allait même dans l’étable à vaches au moment de la traite; mais il y avait entre les pavés mal joints des trous pleins de purin, qu’elle ne parvenait qu’à grand’peine à éviter; une fois, elle enfonça dans le plus accusé de ces trous l’une de ses pantoufles; des gouttes odorantes tavelèrent de taches brunes le bas de son peignoir clair; et, dans la préoccupation que lui causait cet accident, elle faillit être atteinte par le jet d’une vache qui fientait. Elle avait aussi peur des veaux, 288
poussait des cris perçants lorsqu’on les détachait pour aller téter. Par la suite elle hésita à franchir le seuil de cet endroit dangereux. Quand elle était fatiguée de courir au dehors, elle s’occupait à faire de la tapisserie, de la dentelle, petits travaux d’agrément qu’elle avait l’air de bien connaître.
Georges venait nous rejoindre dans les champs; il nous accompagnait un moment à la charrue, puis s’en allait au bord des mares pour pêcher des grenouilles. Le jeune homme ne partait pas de la maison sans mettre un baiser au front de sa femme en lui disant au revoir. Au retour, il l’embrassait encore; elle, câline, lui demandait:
– T’es-tu promené beaucoup? Et ta pêche? Voyons si tu as eu de la réussite, mon Geogeo.
Elle lui prenait des mains le petit sac en filet dans lequel il apportait toujours quelques grenouilles. Personne ne sachant les préparer, le neveu était obligé de s’en occuper lui-même.
Rosalie disait:
– Je ne sais pas comment on peut manger de la saleté pareille; c’est race de crapauds!
Les appréciations de Rosalie, ses mots dépourvus d’hypocrisie, amusaient beaucoup Georges et Berthe. Mais ils s’attristaient soudain quand la Marinette, les regardant fixement de ses grands yeux de bête, tendait dans leur direction son poing maigre et riait de son rire stupide, ou bien quand elle faisait entendre sa mélopée sans fin, lancinante et plaintive.
Le dimanche, Charles loua le cheval et la voiture à ressorts de l’épicier du bourg et conduisit à Bourbon les Parisiens. Ils visitèrent le vieux château, se fatiguèrent à grimper jusqu’au sommet de chacune des tours, au point de regretter leur fantaisie, car à leur dire, ils n’avaient vu partout que des pierres entassées. La fontaine d’eau chaude les amusa davantage; 290
ils s’intéressèrent aussi aux travaux du nouvel établissement thermal. Une halte à la terrasse d’un café donnant sur la grand’rue leur permit de voir le défilé des malades: soldats de toutes armes, hommes et femmes de diverses conditions quasi tous claudicants, à qui une saison devait rendre leurs bonnes jambes d’autrefois, exemptes de douleurs. Ils revinrent par la forêt, rentrèrent à la tombée du jour, enchantés de leur promenade.
Mais il plut le mardi, et la journée se traîna bien monotone. Georges, ne pouvant sortir, fuma cigarette sur cigarette, écrivit des lettres, après que le pâtre fut allé au bourg acheter de l’encre, car nous n’en avions pas. La pluie ayant cessé dans l’après-midi, il manifesta l’intention de se risquer dehors, et Berthe voulut le suivre. Mais il y avait trop d’eau et de boue pour qu’elle pût sortir avec ses bottines; elle mit donc les sabots des dimanches de Rosalie; les pieds lui tournèrent bientôt, car elle ne savait pas du tout les porter; elle fit cent mètres et puis revint, craignant une entorse. De tout le soir, elle n’eut plus un sourire, fut nerveuse et chagrine, avec ses yeux trop brillants.
Ils demeurèrent jusqu’au samedi, huit jours pleins. Je ne sais s’ils emportèrent un bon souvenir de leur séjour parmi nous, bien qu’ils aient eu la satisfaction de boire de grands bols de lait frais dont ils faisaient grand cas. A coup sûr, cela les ennuyait un peu de voir que l’on faisait des frais pour leur cuisine. Ils nous plaignaient aussi, je pense, de travailler tant, d’avoir si peu d’agréments, d’être si en retard pour bien des choses. Ils durent perdre beaucoup de leurs illusions sur la campagne.
– Nièce, dis-je à Berthe le matin du départ, avouez que vous trouveriez le temps long s’il vous fallait rester ici toujours?
– 291
C’est vrai, mon oncle; j’aurais de la peine à devenir fermière. Pour que la vie rurale me plaise, il faudrait que je sois dans les mêmes conditions que vos propriétaires: une maison confortable, un jardin sablé avec des fleurs et des ombrages, un cheval et une voiture pour me promener.
– Moi, dit Georges, j’aimerais bien la campagne pendant six mois, l’été, pour pouvoir chasser, pêcher, courir les prés à ma guise, cultiver un jardin.
Je fis cette réflexion sans la formuler:
– Tous les gens des villes sont ainsi: ils ne voient de la campagne que les agréments qu’elle peut donner; ils s’en font une idée riante à cause de l’air pur, des prairies, des arbres, des oiseaux, des fleurs, du bon lait, du bon beurre, des légumes et des fruits frais. Mais ils ne se font pas la moindre idée des misères du paysan. Et nous sommes dans le même cas. Quand nous parlons des avantages de la ville et des plaisirs qu’elle offre, nous ne nous doutons pas de ce que peut être en ville la vie de l’ouvrier dont le travail est l’unique ressource.
Quand les jeunes gens furent partis, nous éprouvâmes tous, je crois bien, une sensation de soulagement identique un peu à celle que doivent ressentir les prisonniers qui se retrouvent à l’air libre. Leur présence d’abord nous causait du dérangement, car malgré tout l’on s’attardait à table, on délaissait le travail pour leur tenir compagnie; puis aussi cela causait une sorte de contrainte et de gêne. La cohabitation avec des gens qu’on sent différents de caractère et de mœurs est toujours pénible, même quand ils nous touchent de près. Où il n’y a pas communion d’idées règne le malaise.
Le pâtre fut seul à s’affliger du départ de nos hôtes. Je l’entendis qui confiait, le soir, à la servante:
– J’aurais bien voulu qu’ils restent plus longtemps, les Parisiens: on mangeait mieux…
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XLIX. _ Le malheur sur nous.
Quand Victoire allait voir Clémentine à Franchesse, elle revenait toujours bien désolée, car notre pauvre fille était. malheureuse. Elle venait d’avoir un quatrième enfant et Moulin, s’étant brouillé avec le jardinier du château, manquait de travail. Les ressources diminuées n’assuraient plus le nécessaire au ménage augmenté. Le loyer était en retard; deux sacs de grain dus à nos successeurs de la Creuserie, et des habits au marchand du bourg.
La pauvre Clémentine pleurait en racontant à sa mère toutes ses misères. Elle ne sortait jamais, n’allait même plus à la messe à cause des enfants que leur père ne voulait pas garder. Mais le pis était son état de santé toujours plus déficient. L’une des religieuses de Franchesse, qui vendait de la pharmacie et s’entendait un peu à connaître les maladies, la disait atteinte d’anémie chronique. Et de la conseiller:
– Il vous faudrait du repos, de la nourriture substantielle, du bon vin…
Conseil d’une cruelle ironie: pouvait-elle songer à dépenser pour elle, avec quatre enfants sur les bras, qui manquaient d’habits, et qu’elle craignait de voir manquer de pain?
– Elle est maigre à faire pitié et faible à ne pouvoir se tenir debout, me dit Victoire en pleurant, un jour qu’elle rentrait de la voir, au mois d’octobre 1880.
293
Pour la Toussaint, quelques jours après, je me rendis à mon tour aux Fouinats. Quel serrement de cœur dès l’entrée devant l’impression de misère du logis qui me rappelait trop l’aspect de celui de ma mère, aux derniers moments de sa vie. Clémentine vieillie, l’air épuisé, d’une pâleur de mort, donnait à téter à son petit dernier qui s’acharnait goulûment à tirer ses seins flasques. Elle sourit pourtant en me voyant entrer. En même temps que je lui demandais des nouvelles de sa santé, me revint le souvenir d’une autre scène dont cette chaumière avait été témoin, certain matin d’été que j’étais venu demander à boire à sa locataire d’alors…
– Ça ne va pas trop bien, papa, me dit-elle. Il me faudrait des bons soins que je ne peux pas me donner.
Son souffle était court; ses phrases se terminaient en une modulation affaiblie, imperceptible presque. Je passai avec elle le reste de la journée; lui remis vingt francs au départ, proposant en outre de lui envoyer le médecin, mais elle refusa:
– Je ne suis pas assez malade pour voir le médecin; et puis c’est trop coûteux pour nous!
C’est une vieille habitude à la campagne, de n’avoir recours au médecin que quand on se sent très malade. Si le cas ne paraît point si grave, on se fait de la tisane, on se traite soi-même. La voiture du docteur dans les rues de fermes boueuses et cahoteuses est troublante par son luxe et présente un sens macabre. Ceux qui la voient passer s’émeuvent, renseignent les voisins:
– Le médecin est allé à tel endroit, voir telle personne.
Et tous ne sont pas loin de croire que ladite personne est perdue.
Ce fut, hélas! bien le cas pour Clémentine. La deuxième semaine après ma visite, elle en vint à ne plus pouvoir se lever. Son mari envoya chercher d’urgence à Bourbon le 294
docteur Picaud (Fauconnet, conseiller général et député, avait cessé d’exercer). M. Picaud la trouva très malade, déclara qu’une jaunisse s’était greffée sur l’anémie, donna l’ordre de lui enlever tout de suite son bébé, qu’une sœur de Moulin recueillit pour l’élever au biberon; l’un de ses frères prit l’aîné, déjà fort. Nous eûmes la double charge, nous, de la cadette, une petite fille de six ans et du troisième, un gamin de quatre ans. Rosalie fit un peu la grimace à l’arrivée de ces enfants, mais, pleine de cœur au fond, elle les adopta vite et leur fut ensuite toute dévouée.
Victoire installée au chevet de Clémentine, dut bientôt se rendre à l’évidence: le mal, en dépit de tous ses soins, gagnait de jour en jour. La pauvre enfant mourut le 25 novembre au matin, par un temps de grand brouillard: elle avait trente et un ans.
Ce deuil eut pour conséquence de faire ajourner jusqu’au printemps, le mariage projeté entre Charles et Madeleine, la bonne des Noris.
L. _ Monsieur le Député.
Depuis que j’avais travaillé chez son père, depuis surtout qu’il m’avait remis la jambe et soigné, le docteur Fauconnet m’avait toujours reconnu. Quand il me rencontrait à Bourbon, à l’époque des vacances, il ne manquait pas de me parler de ce «vieux chouan de Noris» bon, disait-il, à envoyer au dépôt.
Conseiller général et député depuis plusieurs années, 295
M. Fauconnet était à présent l’homme influent de la région. Pendant les vacances, les quémandeurs assiégeaient le château d’Agonges qu’il habitait depuis la mort de son père, car il rendait toute sorte de services, comme de faire obtenir des places, réformer les jeunes gens et même d’arrêter des procès.
Mais l’ancien républicain intransigeant, si farouche dans son opposition à l’Empire, était devenu le bon bourgeois du Gouvernement, ayant la crainte et le mépris des extrêmes, du côté rouge comme du côté blanc. Sa marotte du moment était la création d’un chemin de fer à voie étroite, de Moulins à Cosnes-sur-l’Œil par Bourbon, Saint-Aubin et la région minière de Saint-Hilaire et Buxières.
Or, M. Noris étant mort, ses filles s’empressèrent d’affermer les deux domaines à un fermier général en vogue, lequel amena des métayers d’ailleurs et nous donna congé. Cela me fut personnellement assez indifférent. Nous avions depuis longtemps déjà, Victoire et moi, l’intention de laisser à Jean et à Charles la maîtrise du domaine en commun et de louer pour nous quelque modeste locature. Cette circonstance nous fournissait l’occasion de réaliser notre projet.
Je ne voulus pas néanmoins que mon appui fît défaut aux garçons, pour les aider à se replacer. Donc profitant de ce que le docteur Fauconnet était en vacances du 1er janvier, je m’en fus le trouver, lui demander pour eux l’un des domaines qu’il avait hérités de son père et que je savais libre. Il me reçut bien et l’affaire se conclut avant son départ pour Paris. Les conditions, par exemple, n’étaient pas meilleures que celles des autres gros propriétaires, ses ennemis politiques. Lui qui prétendait vouloir le bonheur du peuple, écorchait, comme un vulgaire Gouin, les métayers exploitant ses fermes. Ce qui ne donnait guère de poids à ses affirmations. Quelle grande marge toujours entre les mots et les actes!
296
Pour moi, je pus louer, au Chat-Huant ou Chavant, à Saint-Aubin, une locature de même importance à peu près que celle que j’avais occupée jadis sur les Craux, de Bourbon. Malgré le prix élevé du fermage, grâce aux revenus de mes petites économies, pour lesquelles le notaire m’avait trouvé une hypothèque sérieuse, je comptais pouvoir , joindre les deux bouts sans trop de peine.
Marguerite, la petite de la pauvre Clémentine, demeura avec ses oncles; nous prîmes, nous, son frère Francis qui commençait d’aller en classe, et aussi la Marinette que je craignais de voir malheureuse ailleurs.
Cela nous parut drôle à Victoire et à moi, de nous retrouver dans des bâtiments si étroits et j’eus de la peine à me réhabituer au travail solitaire dans ces champs et ces prés de si faible étendue. Certes, j’avais plus de loisirs et moins d’inquiétudes que dans le domaine; mais, pour tout faire, je dus me remettre à labourer, faucher, remuer les gerbes, toutes grosses besognes dont mes garçons se chargeaient quand nous étions ensemble. Il me fallut engager quelquefois, l’été, un ouvrier pour m’aider.
LI. _ Petits jeux.
En dehors des heures de classe, le petit Francis nous tenait bien compagnie. Au cours des veillées d’hiver, l’animation de sa jeunesse mettait un rayon de joie dans notre triste intérieur de vieux; grâce à lui, un peu du bruit et du mouvement des maisonnées nombreuses subsistait encore; la transition nous en fut moins pénible.
297
Bonne nature d’ailleurs: bien que vif, remuant, très éveillé, il était obéissant, point désagréable. On le gâtait: Victoire faisait à Monsieur de la soupe au lait parce qu’il n’appréciait pas la soupe au lard, elle le régalait de grandes tartines de beurre, lui réservant encore les rares fruits du jardin.
Souvent, Francis me demandait des histoires; il se rappelait m’en avoir entendu raconter à sa sœur et à son cousin et voulait les connaître aussi.
Il s’agissait de ces vieux contes qu’on se transmet dans les fermes, de génération en génération: la Montagne verte, le Chien blanc, le Petit Poucet, le Sac d’or du Diable, et aussi la Bête à sept têtes. Après m’être un peu fait prier par taquinerie, je commençais mon récit:
«– Il était une fois une grosse bête à sept têtes qui voulait manger la fille du roi. Le roi fit dire par tout son royaume qu’il donnerait sa fille à qui tuerait la bête, mais personne n’osait tenter l’aventure. Or, voici venir de loin un jeune campagnard téméraire et courageux qui se porte résolument dans la forêt, au-devant de la bête à sept têtes, et réussit à la tuer. Il met dans sa poche les sept langues du monstre et retourne à son village où il avait laissé sa mère très malade: il ne voulait pas se présenter au palais pour épouser la fille du roi sans être rassuré de ce côté.
«Cependant, un méchant bûcheron avait assisté de loin au meurtre de la bête: voyant que le bon jeune homme ne se rend pas de suite au palais, il s’en vient couper les sept têtes du monstre, qu’il porte au roi, se donnant comme le triomphateur. Le roi lui fait rendre de grands honneurs et enjoint à sa fille de fixer la date du mariage. Mais celle-ci, qui n’a pas confiance au méchant bûcheron, trouve moyen, sous des prétextes divers, d’ajourner la cérémonie.
«Elle dut pourtant, devant l’insistance de son père, se décider enfin.
«298
Le jour du mariage, au moment où se formait le cortège, le bon jeune homme revint de son village. Entrant dans la capitale, il fut étonné de voir qu’il y avait dans toutes les rues, des arcs de verdure, des guirlandes fleuries, et qu’à toutes les fenêtres claquaient au vent drapeaux et banderoles. Il demanda pourquoi la ville était en fête; on lui répondit que c’était en l’honneur du mariage de la fille du roi avec le meurtrier de la bête à sept têtes. Alors il court jusqu’au palais, se présente au souverain près de qui se tenaient les fiancés et désignant le bûcheron:
«– Cet homme, sire, est un menteur, c’est moi qui ai tué la bête à sept têtes.
«Le bûcheron le prit de haut, rappelant qu’il avait apporté les sept têtes, et le roi menaça de faire pendre le bon jeune homme. Mais lui, sans s’émouvoir:
«– Il a pu, sire, vous apporter les têtes, mais non les langues, car les langues, les voici…
«Il défit un paquet qu’il tenait à la main, en tira un bocal où, dans l’alcool, mijotaient les sept langues de la bête. Le roi envoya chercher les têtes, put s’assurer qu’elles n’avaient plus de langues, et que celles du bocal étaient bien les vraies langues. Alors il fit pendre le méchant bûcheron et donna sa fille au bon jeune homme.»
Francis était tout oreilles; après celui-là, il en voulait un autre, et il me fallait chaque fois épuiser mon répertoire. Les monstres, les diables, les fées défilaient à la douzaine, et défilaient aussi des rois et des princesses de rêve, des princesses anciennes gardeuses de dindons, vêtues maintenant de belles robes couleur d’argent, couleur d’or et couleur d’azur. Puis des bergers aux dons fantastiques abattaient en une nuit des forêts entières, construisaient le lendemain un palais magnifique, ce qui leur valait de devenir princes.
A la fin, le petit me demandait sur chaque épisode des 299
explications plutôt embarrassantes; il avait l’air de croire que tout cela était arrivé. J’en vins à penser qu’il était peut-être mauvais de lui raconter ces sornettes auxquelles il semblait attacher trop d’importance. J’aimais autant qu’il prît goût aux devinettes:
– Voyons, petit, qu’est-ce qu’on jette blanc et qui retombe jaune?
Il réfléchissait:
– Peux pas trouver, grand-père…
– C’est un œuf, gros bête!
– Ah! oui… Demande-moi autre chose, dis.
– Je veux bien… Lattotétrouya, qu’est-ce que ça veut dire?
Silence embarrassé: j’étais obligé de lui expliquer en décomposant:
– Latte ôtée, trou il y a… Enlève une des lattes de l’entrousse, ça fera bien un trou… Autre chose Qu’est-ce qui marche sans faire ombre?
Il se rappelait, l’ayant déjà entendu dire.
– Le son des cloches, grand-père.
– Qu’est-ce qui fait, chaque matin, le tour de la maison et va ensuite se cacher dans un petit coin?
– C’est le balai.
– Qu’est-ce qui a un œil au bout de la queue?
– La poêle à frire.
– Qu’est-ce qui ne veut ni boire, ni laisser boire?
– La ronce.
– Dans un grand champ noir sont de petites vaches rouges…
Il ne me laissait pas achever:
– Le four quand on le chauffe; les braises sont les petites vaches rouges.
– Il y en a quatre qui regardent le ciel, quatre qui abattent 301
la rosée, quatre qui portent à déjeuner, et tout ça ne fait qu’une. C’est quoi?
Nouveau silence prolongé.
– Je ne sais pas, grand-père.
– C’est une vache, non pas une de celles du four, une vraie vache: ses cornes et ses oreilles regardent le ciel; ses quatre pieds abattent la rosée; ses quatre mamelles, qui sont pleines de lait, portent à déjeuner… Voilà…
– Autre chose, grand-père,
– Grain s’ moud-il? Habit s’ coud-il? Grain s’ moudra!… Habit s’ coudra!…
– Comprends pas…
– C’est pourtant facile: il s’agit d’un tailleur et d’un meunier qui se sont donné mutuellement de la besogne. Le tailleur demande au meunier si son grain se moud: «Grain se moud-il?» Le meunier riposte en lui demandant si son habit se coud: «Habit se coud-il?» Et ils s’empressent de répondre, l’un que le grain se moudra, l’autre que l’habit se coudra.
Quand Francis commença de faire des problèmes, je l’embarrassai beaucoup en lui demandant le nombre des moutons de la bergère:
– Voyons, petit, si tu vas pouvoir trouver la solution de ce problème-là. Ecoute bien: Un monsieur passant à côté d’une bergère lui demande combien elle a de moutons. Elle répond: «Si j’en avais autant, plus la moitié d’autant, plus le quart d’autant, plus un, cela m’en ferait cent.» Combien en avait-elle?
Après avoir cherché longtemps, il avoua son impuissance et je fus obligé de lui dire que le nombre des moutons était de trente-six.
Les jours où je voulais le faire bien rire, je lui racontais les tours du père Gorgeon. Le père Gorgeon, mort depuis longtemps, avait laissé une solide réputation de farceur et de menteur. 302
Et l’on citait encore les plus risquées de ses hâbleries.
– Allons, Francis, ouvre les oreilles…
«Une fois, le père Gorgeon avait perdu sa truie. Trois jours entiers il battit le canton sans parvenir à la retrouver et rentra chez lui bien désolé. Mais voilà qu’étant allé cueillir de l’oseille dans son jardin, il perçut un grognement qui semblait provenir d’une énorme citrouille s’étalant à l’extrémité d’un carré de haricots. Il s’approche vite: la truie était là, dissimulée à l’intérieur du gros giraumon avec une nichée de huit porcelets roses et blancs très vivaces. Et il y avait encore de la place de reste!
«Un matin d’août, circulant dans son champ de pommes de terre, il avait été très intrigué de voir le sol se soulever par endroits. Il crut d’abord aux pérégrinations d’une taupe active, mais creusant avec sa marre pour se rendre compte, il constata que les soulèvements provenaient des seuls tubercules en train de grossir avec une rapidité phénoménale.»
Plus extraordinaires encore les incidents se rapportant à la chasse:
«Un jour d’hiver, ayant tiré en enhurnant des étourneaux sur un alisier, il en mit à mal un tel nombre qu’il dut venir les chercher à pleins sacs. Pendant toute une semaine, des oiseaux morts dégringolèrent de l’arbre.
«Une autre fois, passant sur le bord d’un étang, il aperçut des canards sauvages qui s’ébattaient tranquillement à la surface de l’eau calme. Il eut l’idée, n’ayant pas de fusil, de leur lancer un bouchon attaché à une longue ficelle, dont il retint l’autre extrémité. Les canards sont voraces et digèrent vite: l’un se précipite sur le bouchon qu’il avale et relâche par derrière, cinq minutes après; un autre aussitôt l’engloutit à son tour et ainsi, de bec en bec, le bouchon passa par le corps de vingt-quatre canards qui, à cause de la ficelle, se trouvèrent empalés. 303
Le vieux malin n’eut qu’à les tirer hors de l’eau et à les emporter.»
Cependant Francis finit par connaître aussi bien que moi toutes ces balivernes et je ne fus plus à même de l’intéresser. Lui, alors, se mit à me raconter les choses qu’on lui enseignait à l’école. Il me parlait des rois et des reines, de Jeanne d’Arc, de Bayard et de Richelieu, de croisades, de guerres et de massacres. Il avait l’air de savoir tout ce qui s’était passé au long des siècles. Je n’étais plus d’âge à retenir ça et n’y prêtais qu’une attention distraite. Après, quand le petit me demandait en quelle année telle bataille, à quelle époque le règne de tel roi, et quels exploits au compte d’un grand homme, je disais de grosses bêtises, confondant des choses qui s’étaient passées à mille ans d’intervalle. De même pour la géographie, il me parlait des montagnes, des fleuves, des mers, des départements et des villes: quand, après, ces noms me revenaient en tête, je les attribuais, au hasard, toujours de travers, faisant d’une montagne un fleuve et d’une mer un pays. Ce n’est pas à soixante-cinq ans que l’on peut se mettre en tête tant de choses nouvelles.
J’étais parfois un peu dépité de me voir faire la leçon par ce mioche; mais bien heureux pourtant qu’il eût du goût pour son travail de classe. Quand j’allais aux foires de Bourbon, je lui apportais toujours un journal qu’il lisait à voix haute le soir pour son plaisir et pour le mien, malgré qu’il y eût bien des choses que nous ne comprenions ni l’un ni l’autre. Malheureusement, la Marinette interrompait souvent la lecture par une scène de rire ou de lamentation, au grand désappointement de l’enfant…
Plus tard, il acheta lui-même, chaque semaine, chez le père Armand, le tailleur-buraliste de Saint-Aubin, une manière de journal avec des histoires et des gravures coloriées; on 304
y voyait des têtes d’hommes célèbres, des généraux empanachés, des soldats avec le sac et le fusil, des accidents et des crimes. Francis placarda au-dessus de la cheminée toute une série de ces illustrations.
C’était l’époque où il s’essayait au travail manuel. Là, je retrouvais ma supériorité et faisais de mon mieux pour le conseiller, le guider.
LII. _ Évocations.
Un dimanche, j’eus l’idée de me rendre à Meillers, de revoir cette ferme du Garibier où j’avais été élevé, et que j’avais quittée depuis près de cinquante ans.
Le chemin d’arrivée longeant le coin de bois où croissaient les sapins à senteur résineuse, n’avait pas changé d’aspect. Quand je débouchai dans la cour, deux chiens se précipitèrent au-devant de moi en aboyant, ainsi que notre Médor autrefois, quand venaient des étrangers. J’étais bien l’étranger en effet, et pourtant le lieu m’avait été si familier jadis!… L’ancienne grange basse et comme écrasée n’existait plus; il y avait à présent une grande bâtisse avec de hauts murs bien crépis, – et les tuiles de la couverture conservaient encore un peu de leur teinte neuve. La maison, par contre, quoique très vieille déjà de mon temps, était encore debout, telle quelle, non restaurée. Les fermiers généraux s’efforcent naturellement d’obtenir des propriétaires un beau logement pour les bêtes dont ils ont la moitié, alors que le logement des métayers leur importe peu. A l’usage des gens, on avait fait pourtant quelque chose de très utile: 305
un puits tout près de la porte d’entrée. Il y avait toujours les mêmes plantes de jonc dans la cour et la mare entourée de saules était restée pareille, sauf l’avantage d’un glacis de pierres en avant pour que les bêtes puissent aller boire plus aisément. Les saules vieillis laissaient échapper de leurs troncs branlants des débris pourris. Deux ou trois manquaient.
Je ne connaissais pas les habitants actuels de la ferme et n’avais nul motif d’aller jusqu’à la maison. Je traversai donc la cour lentement, jetant de longs regards à droite et à gauche, puis m’éloignai par le chemin de la Breure. Bien le même aussi, ce chemin; toujours resserré par endroits, toujours encaissé entre ses hautes bouchures dont septembre jaunissait les feuilles; les mêmes chênes trônaient sur les levées avec leurs racines débordantes et leurs ramures touffues, – moins quelques-uns, coupés, dont les souches se voyaient encore. Des ornières trop profondes avaient été nivelées; l’eau, par ailleurs, en avait créé de nouvelles: pas d’autre changement. Mais au bout de la rue Creuse, je ne retrouvai plus ma Breure familière; plus de fougères, de bruyères, de genêts, de ronces: elle était transformée en un honnête champ de culture où seules quelques pierres grises, continuant à montrer leur nez, rappelaient l’ancien état de choses. Je parcourus sans émotion ce terrain trop civilisé, me bornant à égratigner de loin en loin sa surface, du bout de mon bâton ou de la pointe de mon sabot, pour juger de sa nature et s’il semblait être de bon rapport. Par exemple, je reconnus l’horizon si souvent contemplé, la vallée fertile et, plus loin, le coteau dénudé qui précédait la forêt de Messarges. Les souvenirs de l’époque où j’étais pâtre m’assaillirent en foule; un instant j’oubliai le reste de mon existence; je crus être encore le gamin d’autrefois, vierge d’impressions, qu’un rien amusait ou chagrinait. Illusion d’ailleurs fugitive comme un éclair.
306
Je parcourus une partie des cultures du domaine que je retrouvai pareilles, moins quelques arbres abattus et quelques coins broussailleux défrichés. Je passai dans le pré de Suippière, à côté de la fontaine où nous prenions l’eau jadis: elle était abandonnée; les bœufs au pâturage y venaient boire et faisaient, avec leurs pieds, déraper dans son lit la terre des bords. Je longeai un grand fossé marécageux, patrie des grenouilles vertes, où je venais autrefois cueillir des janettes au printemps; le même filet d’eau claire coulait au fond, sur la même vase grise. Je suivis le chemin de Fontivier par où j’avais porté sur mon dos Barret frappé à mort: un instant, ce souvenir m’attrista. Enfin, après une tournée de trois heures, je rejoignis par Suippière la petite route de Meillers.
Passé le bourg, comme j’allais reprendre à côté du moulin le chemin de Saint-Aubin, je me trouvai nez à nez avec mon camarade Boulois, du Parizet, qui s’en revenait de la messe. Le pauvre Boulois m’en avait voulu ferme d’avoir abusé de sa confiance en épousant Victoire qu’il convoitait. Les jours de foire, quand le hasard nous mettait face à face, il me lançait des regards furibonds, et moi, gêné un peu, cherchais à l’éviter. Aussi bien cette rencontre inopinée nous stupéfia-t-elle l’un et l’autre. Boulois leva sur moi, comme de coutume, des yeux encolérés; mais cette flamme mauvaise ne subsista pas:
– Tiens, te voilà par là, dit-il en s’arrêtant.
– Oui, j’ai voulu revoir mon ancien pays.
– Ah!
Un instant, il resta silencieux, visiblement embarrassé sur l’attitude à prendre. Enfin, il me tendit la main, s’enquit, la voix émue:
– Et comment ça va-t-il, mon vieux?
– Ça va tout doucement, merci… Et toi-même?
– 307
Moi, ça va comme les vieux, une fois bien, une fois mal, plus souvent mal que bien… Tiennon, reprit-il après un court silence, je te pardonne la crasse que tu m’as faite. Il y a assez longtemps que je te boude; nous pouvons bien redevenir amis.
– C’était fort mal de ma part, je l’ai bien compris, va… Seulement, tu sais que je n’avais aucune situation…
– Oui, en te permettant de prendre un domaine, ce mariage t’a rendu un fier service; tu aurais peut-être été obligé sans cela de rester toute ta vie journalier, ce qui n’est pas gai, ma foi, non! De mon côté, je me suis marié avec une autre dont je n’ai pas eu à me plaindre. N’en parlons donc plus.
Nous restâmes un moment à causer, passant en revue les principaux événements de notre vie. Lui n’avait jamais quitté le Parizet; à la mort de son père, la direction du domaine lui échut naturellement. Il avait bien travaillé, élevé cinq enfants, fait de bonnes parties de cartes et bu quelques forts coups. Le propriétaire, un de ces bons riches comme il s’en voit trop peu, le tenait en grande estime et venait de faire construire à son intention une chambre neuve où il comptait vieillir et mourir: son aîné, bien entendu, prenant la ferme à son compte.
Nous avions certes, une foule de choses à nous dire, et pourtant, au bout d’un petit quart d’heure de conversation, nous nous trouvâmes embarrassés. Le passé est un gouffre où s’accumulent sans relâche nos sensations de l’heure présente; les dernières recouvrent d’une couche sans cesse plus épaisse les autres, qui finissent par ne plus former qu’un amas informe où il est difficile de retrouver quelque chose de net.
Le moulin était au repos. Je me pris à regarder la haute cheminée de briques qui profilait dans le ciel clair son embouchure noircie. Boulois contemplait l’étang vaste que la brise légère agitait de remous paisibles et où le soleil mettait des reflets de métal en fusion. 308
Il rompit soudain la rêverie dans laquelle nous étions plongés l’un et l’autre.
– Tiennon, me dit-il, viens donc manger la soupe avec moi…
Il insista si fort que je finis par accepter. Quand nous arrivâmes au Parizet, vers trois heures, il n’y avait que les femmes en train de râper des coings pour faire de la liqueur.
– Bourgeoise, annonça Boulois, j’amène mon camarade de communion; c’est un peu grâce à lui que je me suis marié avec toi, tu le sais: il faut lui en savoir gré… Nous avons faim; donne-nous à manger et à boire.
C’était une grosse femme courte qu’un asthme gênait; elle eut un sourire bonasse:
– C’est que je n’ai pas grand’chose; vous venez trop tard; il y a deux heures que nous avons mangé.
Elle apporta un reste de soupe grasse tenue chaude sur la cendre du foyer, prépara des œufs sur le plat et tira du buffet un fromage de chèvre intact. Boulois me versait à boire à toute minute et sa main tremblait d’émotion heureuse.
– Mais bois donc… Prends donc à manger… T’en souviens-tu du temps où nous allions au catéchisme?
Notre repas se prolongea longtemps: il fallut goûter des liqueurs de trois sortes. Les évocations du passé nous revenaient mieux et nous en arrivâmes à causer ferme. Pour lui faire plaisir, je dus ensuite aller voir le jardin, les bêtes, si bien que je ne partis guère avant la nuit et ne rentrai chez nous qu’après huit heures. Victoire s’inquiétait de ma longue absence; elle voulut me faire une scène, mais j’accueillis ses mots durs avec le sourire. J’étais satisfait de ma journée, content de cette réconciliation; – puis, d’avoir bu un petit coup, contribuait aussi à me donner des idées roses, si bien que je me sentais léger comme un jeune homme et disposé à la joie.
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Les malheurs, hélas! suivent de près les bons jours. Dans le courant de la semaine, nous arriva une lettre de Paris, annonçant la mort de ma sœur Catherine. Elle était restée en fonctions jusqu’à la fin: avant la vieille maîtresse dont elle escomptait une part de succession, la mort l’avait frappée…
LIII. _ Le Tacot.
Le chemin de fer à voie étroite dont Fauconnet nous avait dotés passait juste au bout d’un de nos champs et traversait au ras du sol, à cent mètres de chez nous, notre chemin d’arrivée. Son établissement avait donné lieu à des récriminations sans nombre. Certains petits propriétaires expropriés, bien qu’ayant touché dix fois la valeur de leur terrain, gémissaient sans fin sur le grand dommage à eux causé. D’autres se plaignaient du tracé aux courbes fantasques – courbes dont personne ne pouvait démontrer la nécessité. On disait que l’entrepreneur, certain d’un joli bénéfice, avait fait augmenter à dessein le nombre des kilomètres; que le docteur Fauconnet et les autres messieurs du Conseil général s’étaient par lui laissé rouler, qu’il y avait eu gaspillage évident de l’argent des contribuables. Aux élections qui suivirent, les adversaires des conseillers ne manquèrent pas de les attraper à ce propos. A leur place auraient-ils évité toute bêtise? Seraient-ils parvenus à contenter tout le monde? Assurément non! Mais en période électorale tous les moyens sont bons. Il est de règle de critiquer ce qui a été fait.
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Malgré ses courbes et en dépit des criailleries des uns et des autres, le chemin de fer marchait: huit ou dix fois par jour, j’entendais ses sifflements, ses trépidations, et le voyais défiler. Les premiers temps, nous avions bien peur pour nos bêtes, les autres riverains et moi-même; nous craignions qu’étant au pâturage, elles ne franchissent la palissade qui clôturait la voie, et surtout que le passage à niveau, dans la rue, ne soit très dangereux. Et nous pestions de compagnie contre ces «inventions enragées» destinées à enlever toute tranquillité au pauvre monde des campagnes. Néanmoins, porté plutôt à m’accommoder des choses, je m’efforçais d’amenuiser les exagérations de Victoire, prétendant que nous ne pourrions plus avoir de chèvres, de cochons, ni de volailles, les bêtes ne pouvant manquer d’aller se faire tuer. De fait, nous n’eûmes jamais à déplorer que la mort d’un trio d’oisons nigauds.
Mais c’est surtout à la Marinette que le train portait ombrage. Elle tressaillait à l’entendre, et quand il était à portée, elle le fixait obstinément de ses yeux vides, lui montrant le poing jusqu’à ce qu’il eût disparu, précipitant son monologue inepte.
Quand je travaillais à proximité, je levais toujours la tête, moi aussi, pour voir défiler le convoi. Il y avait chaque jour deux trains de marchandises assez longs, formés en majeure partie de voitures découvertes garnies de chaux à l’aller et de charbon au retour. Mais bien davantage s’allongeaient ces trains, les jours de foire de Cosnes: c’était alors une succession de wagons fermés contenant des cochons grognants ou des bestiaux trop serrés, dont on apercevait les têtes inquiètes par les vasistas des portières. Les trains réguliers de voyageurs ne comprenaient d’habitude que deux ou trois voitures, souvent même une seule. Et cela avait presque l’air d’un joujou: cette petite machine, au fourneau bas, remorquant sa longue voiture brune, la promenant avec une sage lenteur à travers les champs, les prés et les bois. 311
J’en vins à connaître tous les hommes à blouse bleue tachée de graisse et de charbon, chauffeurs et mécaniciens, qui conduisaient les convois; et aussi les autres, ceux à casquette dorée et tunique noire à boutons jaunes qui se tenaient d’habitude sur l’une des plates-formes. J’en vins à connaître même une bonne partie des voyageurs, au moins les habitués: quelques bourgeois, gros fermiers, commerçants, fonctionnaires et curés. En dehors des jours de foire, on n’y voyait jamais de paysans ni d’ouvriers; ceux-là n’ont ni les loisirs ni les moyens de se promener dans un train.
– Ce sont des malins, pensais-je, des gens qui s’arrangent à bien passer leur temps aux dépens du producteur et qui, par-dessus le marché, se fichent de lui…
Souventes fois, en effet, quelques-uns, regardant par la portière, semblaient avoir, au passage, des sourires d’ironie à l’adresse du vieux paysan laborieux que j’étais…
LIV. Tristes fins de vie.
J’avais un bail de six années; quand il expira, en 1890, j’hésitai beaucoup à le renouveler en raison de mes soixante-sept ans dont je sentais le poids. Victoire, bien qu’un peu plus jeune, était plus caduque encore. Et notre Francis, qui touchait à ses treize ans, pouvait dorénavant se tirer d’affaire seul. Je le plaçai, en effet, à la Saint-Jean suivante. A cause de la Marinette, je consentis cependant à poursuivre un nouveau bail. Pouvais-je la ramener chez mes enfants, maintenant qu’ils étaient déshabitués de sa présence et qu’elle devenait de moins en moins 312
supportable? Sa mort était souhaitable peut-être, mais on ne pouvait cependant la tuer, la malheureuse! Je formais des vœux pour que nous lui survivions, Victoire et moi, afin qu’elle fût toujours assurée du nécessaire et bien traitée.
Il n’en devait pas aller ainsi! Ma pauvre femme fut emportée brusquement, l’été d’après, et j’eus le grand chagrin de me dire que j’étais un peu cause de sa mort.
Quand je n’avais pas d’ouvrier, un voisin m’aidait d’habitude à rentrer mes gerbes. Un jour que la pluie menaçait, cet homme se trouva être absent. Je mobilisai Victoire, qui ne s’en souciait guère, pour entasser sur la voiture les quelques gerbes que nous avions liées la veille; elle eut chaud, puis fut trempée d’eau, une grosse averse survenue avant que nous n’ayons pu rentrer. La nuit, elle se prit à vomir du sang; deux jours après, elle était morte.
J’engageai une femme veuve, déjà vieille et fort sourde, qui prit la direction de mon intérieur. Elle n’était guère entendue à la laiterie et il me fallut, les premiers temps, m’occuper presque autant qu’elle de la fabrication du beurre et du fromage. Et la Marinette qui ne pouvait la souffrir, prit plaisir à lui jouer cent tours désagréables; elle retirait du feu la marmite et la renversait, ou bien cachait en son absence les objets usuels du ménage, puis riait ensuite de la voir embarrassée. La bonne femme parla de nous quitter si cela continuait ainsi. Je fus obligé de demeurer à la maison plusieurs jours pour surveiller la pauvre idiote. Quand elle se disposait à faire quelque sottise, je lui serrais les poignets, la fixais avec des yeux de menace et pus arriver par cette façon de terreur, à obtenir une sagesse relative. D’autre part, sachant qu’elle aimait beaucoup la salade de haricots et aussi les beignets, je dis à la servante de préparer souvent l’un ou l’autre de ces mets: vaincue et satisfaite, la Marinette cessa de la poursuivre de sa haine.
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Mais de nouvelles inquiétudes surgirent par ailleurs. Pour donner à mes enfants «les droits de leur mère», je fus obligé de faire rentrer mon hypothèque. D’où plusieurs voyages à Bourbon, qui me ramenèrent gauche et gêné dans le bureau du notaire. J’affrontai les haussements d’épaules dédaigneux du premier clerc, un grand bellâtre toujours pommadé, qui, lorsque je ne saisissais pas du premier coup ses explications, avait toujours l’air de vouloir lâcher ce qu’il pensait si fort:
– Quel imbécile tout de même!
Je gardai longtemps à la maison les deux mille francs qui me restèrent, après que tout fut réglé. Ils étaient dans le tiroir de l’armoire, la clef du meuble elle-même cachée dans un trou du mur de l’étable. Quand la servante voulait ranger du linge, elle me la demandait d’un air maussade, en m’accusant d’être méfiant. De guerre lasse, je portai mes deux mille francs chez le banquier de Bourbon.
Et ma vie se poursuivit, monotone, entre ces deux vieilles femmes dont l’une était sourde et l’autre idiote. Francis placé a dehors venait quelquefois le dimanche et ses visites me donnaient toujours un peu de contentement. Mais elles devinrent de moins en moins fréquentes à mesure qu’il grandit, car il se mit à sortir davantage: la compagnie des jeunes garçons de son âge lui semblait plus attrayante que celle de son vieux grand-père et de son triste entourage.
Je pris le train un jour et me rendis à Saint-Menoux où était revenu mon parrain maintenant plus qu’octogénaire. Un chancre lui rongeait la figure. C’avait été d’abord une démangeaison au côté gauche du nez à laquelle il n’avait guère pris garde; un cercle rouge violâtre avait suivi; puis un trou s’était creusé peu à peu qui allait toujours s’élargissant. Le jour où je lui fis cette visite, il retira le linge et l’étoupe qui cachaient la plaie: elle m’apparut, cette plaie, toute sanguinolente et repoussante, vraiment horrible; un 314
étal de chair vive d’où dégoulinait de l’eau rousse, et l’œil allait être pris…
Le pauvre vieux souffrait sans répit; passait de longues, d’affreuses nuits sans sommeil. Il souffrait au moral aussi, se sentant pour tous un objet de dégoût. Il ne prenait plus place à table; on lui trempait sa soupe dans une écuelle spéciale rarement lavée; on ne permettait plus à ses petits-enfants de l’approcher; la servante refusant de savonner les linges ayant servi à lui envelopper la figure, il avait entendu sa bru dire, un jour qu’elle se mettait à ce travail rebuté:
– Mais il ne crèvera donc jamais, ce vieux dégoûtant!
– Oh! j’ai souvent le désir de me tuer! me confia-t-il. Je songe à me pendre à un arbre, à une poutre de la grange, ou bien à me jeter à l’eau. Jusqu’ici, le courage m’a manqué, mais ça viendra sans doute: la résignation a ses limites, misère de Dieu!… C’est que je puis durer encore longtemps, j’ai l’estomac solide et bon appétit…
J’aurais voulu m’efforcer de le remonter, mais ne trouvais rien à lui dire; le désespoir ancré dans son cœur n’était-il pas aussi incurable que le chancre qui lui rongeait la figure!
LV. _ La roue tourne.
Après dix ans, mes enfants quittèrent le domaine d’Agonges, ne pouvant plus s’entendre avec M. Fauconnet. En vieillissant, le docteur devenait maniaque, grincheux, tyrannique. Il n’était plus député, très âgé d’abord, puis son républicanisme avait paru trop déteint. Car l’ancien rouge sang-de-bœuf tournait au rose pâle. 315
Outrant le goût de l’ordre et vouant aux socialistes une haine implacable au point d’imiter quasi M. Noris dont il s’était tant moqué jadis, le cri de: «Vive la sociale!» le mettait dans une colère folle.
La dernière année que mes garçons furent chez lui, ils eurent la machine, un jour de grande chaleur et, sur les batteurs exténués, soufflait un vent de révolte. Le docteur étant venu les voir vers trois heures de l’après-midi, au moment le plus pénible, un jeune domestique juché sur une meule lança pour le narguer un farouche: «Vive la sociale!» et d’autres y répondirent. M. Fauconnet regarda les criards à tour de rôle, avec l’intention de se fâcher. Mais voyant qu’ils étaient trop, que sa puissance était impuissante à réprimer cette irrévérence à son adresse, il refréna sa colère, s’en fut seulement trouver mon Jean auquel il enjoignit de ne pas tolérer ce cri. C’est ainsi qu’agissent souvent les détenteurs d’autorité quand ils ne sont plus maîtres de la situation. Ils chargent leurs inférieurs de faire exécuter les volontés qu’eux, les puissants, les respectés, ne peuvent faire prévaloir. Le docteur partit là-dessus, laissant les travailleurs à leur misère et à leur malice.
M. Fauconnet se dit néanmoins sans doute, par devers lui, qu’il aurait bien son tour. Quand, le soir, on conduisit chez lui sa part de grain, il n’offrit pas un malheureux verre de vin à ceux des batteurs venus avec le bouvier pour monter les sacs au grenier. Eux, bien entendu, s’en allèrent fort mécontents non sans formuler des cris répétés de: «Vive la sociale!» très appuyés. Et ils revinrent avec des camarades, après souper, dans la nuit chaude, proférant à bouche-que-veux-tu autour du château le cri prohibé qu’ils faisaient alterner avec celui, plus délictueux encore, de: «A bas les bourgeois!»
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Mes garçons reprirent un domaine sur le territoire de Bourbon, à Puy-Brot, entre la route d’Ygrande et celle de Saint-Plaisir. Le maître, un certain M. Duverdon, était un fermier général jeune encore, à longues moustaches châtain clair, très entreprenant, assez arrogant. Il passait pour connaisseur en affaires, demandé pour les expertises de Saint-Martin dans un rayon d’au moins six lieues. Les conditions du bail, draconiennes au possible, stipulaient entre autres choses que les vaches nourricières ne devaient être traites sous aucun prétexte: conséquemment, les femmes ne devaient vendre ni lait, ni beurre sous peine d’encourir une amende de cinquante francs. Le reste à l’avenant. Duverdon, roublard nouveau jeu, enlevait aux métayers les quelques avantages conservés par eux jusqu’ici, les réduisait au rôle de machines à travail.
– Et vous avez accepté tout cela sans regimber? dis-je à Charles le jour qu’il m’annonça que le bail était signé.
– Que veux-tu, si nous n’avions pas accepté, nous, dix autres étaient prêts à le faire, et, dans la région, il nous eût été difficile de trouver un autre domaine vacant…
LVI. _ Fièvre électorale.
En 1893, le jour de Pâques, étant arrivé d’avance au bourg pour la grand’messe, je me pris à causer sur la place, devant l’église, avec le père Daumier, un vieux de mon âge. Des jeunes filles nous frôlèrent, fraîches et jolies, en leurs élégantes toilettes neuves.
Je dis à Daumier:
– Si elles revenaient, les femmes d’autrefois, celles qui 318
sont mortes il y a cinquante ans, croyez-vous qu’elles ne seraient pas étonnées de voir ces toilettes-là?
– Elles se croiraient dans un autre monde, mon vieux. Dame, Saint-Aubin suit à présent la mode de Paris. Mais qui sait si on ne reculera pas après avoir tant avancé…
– Oh! non, allez! L’élan est donné, il se maintiendra, quoi qu’il arrive; les chapeaux à la bourbonnaise, comme les bonnets à dentelle, ne se reverront plus.
– Savoir si c’est un bien?
– Conséquence des temps, que voulez-vous! Ça fait aller le commerce.
Les cloches carillonnaient joyeusement l’appel à la messe. Belle fête printanière en vérité: ciel clair, soleil rayonnant, tempéré par des souffles de brise fraîche. Des merles sifflaient gaîment tout près, dans une grande prairie d’un vert tendre que les primevères nuançaient de jaune par endroits. Devant nous, les vieux ormeaux de la place laissaient éclater leurs bourgeons grossis. Les lointains carillons des cloches de Bourbon et des cloches d’Ygrande se mêlaient aux vibrations grêles des nôtres.
De grandes affiches vertes, jaunes et rouges, tapissaient le mur de l’église, le tronc des ormeaux, séparées par des banderoles longues, collées de biais:
– Voyez, fit Daumier, voyez s’il y en a! Ceux qui savent lire ont de quoi se distraire. C’est qu’on va voter pour les députés bientôt: il paraît même qu’un des candidats va parler ici après la messe.
– Ah! et lequel donc?
– C’est Renaud, le socialiste.
Un de mes voisins vint nous rejoindre qui nous dit de ne pas compter sur Renaud: mais un de ses amis parcourait en son nom les petites communes.
– 319
N’importe; irons-nous l’entendre, Bertin? fit Daumier
– Ma foi, si vous voulez…
A la sortie de la messe, nous fûmes donc nous attabler à l’auberge où l’orateur devait faire sa réunion. La salle s’emplit en dix minutes et le bistrot fut obligé d’installer dehors des tables improvisées. Celui qu’on attendait n’arriva guère avant deux heures, sur une mauvaise bicyclette. A son entrée, tous les regards se portèrent comme sur une bête curieuse. Petit brun au teint maladif, il marchait, les yeux baissés, l’air timide. Au fond de la salle, on lui réserva une table étroite derrière laquelle il se mit à parler dans le brouhaha des conversations persistantes. Ce fut d’abord pénible: il cherchait ses mots, s’embrouillait dans ses phrases; puis, il prit de l’assurance, ses yeux brillèrent et sa voix s’affermit. Il peignit la misère des travailleurs à qui on promet toujours et pour lesquels on ne fait jamais rien; il attaqua les bourgeois, les curés, qu’il accusait d’être complices pour berner le peuple.
A sa gauche un bonhomme soûl se levait fréquemment et criait, la face congestionnée:
– C’est pas vrai; t’es un franc-maçon. A bas les francs-maçons!
A chaque interruption de l’ivrogne, des rires éclataient le long des tablées, des rumeurs aussi suivies d’un bourdonnement long à s’éteindre. L’orateur s’arrêtait un peu, puis s’efforçait de reconquérir l’attention. Sa tirade finale, débitée d’une voix forte, chaleureuse, ramena le silence complet:
– Malheureux ouvriers que le labeur étreint, que la misère guette, travailleurs de la campagne que tout le monde gruge, pouvez-vous dire que vous êtes des hommes? Non, vous, êtes des esclaves. Nous avons eu quatre révolutions en 320
moins d’un siècle: aucune n’a vraiment affranchi le peuple; il reste malheureux et ignorant; on le raille en vivant de lui. La vraie révolution fera le peuple souverain. Travaillez à la mériter, mes amis! Votre bulletin de vote dira que vous voulez l’obtenir. Cessez de vous faire représenter par des bourgeois qui font leurs affaires, non les vôtres. Ils font semblant parfois de s’entre-déchirer: au fond, monarchistes, bonapartistes, républicains s’entendent tous pour vous mieux duper. Montrez que vous en avez assez d’eux; faites vous représenter par l’un des vôtres: votez tous pour le candidat socialiste, le citoyen Renaud! Puis, après le vote, continuez d’agir. Groupez-vous, associez-vous: c’est le moyen, étant faibles, de devenir forts. Et l’aube nouvelle finira par luire. Viendra le jour où vous cesserez de travailler pour les capitalistes exploiteurs: cultivateurs, vous aurez vos champs, comme les mineurs auront les mines et les industriels les usines. Alors plus de propriétaires oisifs, ni d’intermédiaires parasites, plus de maîtres ni de serfs; il n’y aura que la grande collectivité humaine mettant en rapport les richesses de la nature. A vous, camarades, de hâter la venue des temps nouveaux…
– C’est un partageux! dit à mi-voix un homme à côté de moi.
Un autre reprit:
– C’est un nommé Laronde; je connais son père qui est le cousin de mon beau-frère; il est laboureux à Couleuvre, son père; mais lui l’a laissé, étant trop «feignant» sans doute pour travailler la terre.
– En tout cas, il a une bonne lame, dit un troisième.
Laronde avait cessé de parler; il épongeait son visage couvert de sueur. Des jeunes gens l’applaudissaient criant: «Vive la sociale! A bas les bourgeois!» Au milieu de la salle, 321
debout et gesticulant, l’ivrogne déblatérait toujours contre les francs-maçons. Quelques métayers peureux filèrent, craignant de se compromettre dans cette assemblée révolutionnaire. Daumier me dit:
– On ne devrait pas tolérer de pareils discours: ça met la zizanie dans le monde en faisant croire des choses qui ne peuvent pas arriver.
– Qu’en savez-vous, si ça n’arrivera pas? répondis-je de but en blanc. Pensez donc à tous les changements que nous avons vus dans le cours de notre vie, à tout le bien-être qu’il y a en plus maintenant.
– On n’en est ni plus heureux, ni plus riche; on a cela, on voudrait autre chose; et le bien-être ne fait pas devenir vieux.
– Devenir vieux, ce n’est pas tout; il faut accorder une part aux satisfactions de l’existence, que diable!
Laronde traversa la salle, saluant à droite et à gauche en souriant. Il sortit et réenfourcha sa bécane, dévisagé par de nombreuses femmes qui étaient venues aux abords de l’auberge pour tâcher de le voir. Il fila sur Ygrande où il devait parler au cours de l’après-midi.
Après qu’il fut parti, tout le monde se reprit à discuter sur ce qu’il avait dit, les uns l’approuvant, les autres le blâmant.
Un maître carrier, beau parleur, ayant entendu mes réponses à Daumier, s’approcha:
– Bien sûr, dit-il, on continuera d’aller de l’avant parce qu’on fera des découvertes nouvelles qui changeront bien des choses et simplifieront le mode de travail. Mais de la science seule il faut attendre le mieux. La politique est impuissante et nulle. Jamais les députés ne feront vraiment des lois pour le peuple. Les gros bourgeois qu’on dédaigne un 322
peu dans les élections, n’en conservent pas moins toute leur influence, croyez-le bien. Quant à Renaud, à Laronde et à leurs pareils, ce sont des ambitieux qui voudraient prendre la place des autres pour faire les bourgeois à leur tour. «Ote-toi de là que je m’y mette»: c’est toujours la même histoire. Les opposants, dans le temps qu’ils n’ont aucune responsabilité, se disent capables de faire monts et merveilles; devenus les maîtres, ils ne font pas mieux que leurs devanciers. Que les socialistes arrivent en majorité à la Chambre, vous les verrez abandonner les trois quarts de leur programme. Alors surgiront de plus socialistes qu’eux qui chercherornt à les dégommer: c’est dans l’ordre. Oh! la politique!
Plusieurs approuvèrent d’un signe de tête et d’autres assez bruyamment la diatribe de ce désabusé. Mais un commerçant protesta, qui en tenait pour le député sortant, M. Gouget:
– Il ne faut pas exagérer, la politique a son importance. Ne devons-nous pas à la République l’école gratuite et la diminution du temps de service? S’il y avait une majorité de bons républicains comme M. Gouget, nous aurions bientôt l’impôt progressif qui diminuerait les charges des contribuables pauvres; une caisse de retraites pour assurer le nécessaire aux vieux travailleurs; il y aurait un statut de l’école libre. A propos, demandez donc aux métayers s’ils ont le droit d’envoyer leurs enfants aux écoles laïques. Enfin, l’Etat romprait avec l’Eglise; les curés cesseraient d’être des fonctionnaires: ceux qui se servent d’eux les paieraient. Ce programme a été de tout temps celui des vrais républicains et M. Gouget l’a toujours soutenu de ses votes; malheureusement, la majorité jusqu’ici demeure hostile. Et beaucoup d’électeurs ignorants retirent leur confiance à M. Gouget sous prétexte qu’il est incapable de faire aboutir les réformes qu’il prône. Comme s’il était seul!
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Et ne voilà-t-il pas que je me risquai à parler aussi, en suite de l’ami du député sortant. J’avais coutume de voter pour M. Gouget, j’entendais lui rester fidèle. Cependant, m’adressant au maître carrier, je m’affichai socialiste:
– Vous avez peut-être raison: nous avons le droit d’être sceptiques, de dire aux politiciens qui quémandent nos suffrages: «Ça ne prend plus, allez! Nous en avons trop vu. La politique, c’est de la blague. Les politiciens: des farceurs, des fumistes ou des ambitieux. Il y aura toujours des jouisseurs et des martyrs du travail, toujours des grugés, toujours des mécontents.» Oui, nous pouvons nous montrer incrédules, mais, au jour de l’élection, pourquoi ne voterions-nous pas pour les socialistes, ne serait-ce que pour embêter les bourgeois qui nous en font tant? Les bourgeois ont horreur du socialisme parce qu’ils craignent pour leur tranquillité, pour leurs biens, pour leurs rentes; mais nous n’avons rien à craindre, nous, toutes nos rentes étant au bout de nos bras: nous pouvons toujours voir.
– Vous avez foi au partage, père Bertin; vous voudriez avoir votre locature sans payer de fermage… Oui, mais si l’on vous envoyait à tel ou tel endroit (il me citait de mauvais petits biens fâcheusement situés), qu’est-ce que vous diriez? Ça ne serait pas commode à faire, allez, et les partageurs en verraient de dures. Mais la propriété individuelle n’est pas encore morte, allez!
– On ne peut pas changer des choses qui ont toujours existé, dit le père Daumier.
– Comme vous j’estime le partage impossible et, crois d’ailleurs, qu’on n’en parle guère. Plutôt l’on parle de la mise en commun de tout, sans doute pas bien commode non plus. Pour arriver au vrai mieux, il faudrait les hommes individuellement meilleurs, presque parfaits, ce qui n’est pas près d’arriver… Je vois assez cependant la commune 324
propriétaire de ses terrains, louant à de bonnes conditions aux paysans, employant les revenus en améliorations dont tout le monde profiterait… En tout cas, ce qui se passe à présent est bien révoltant, il faut en convenir. Vous trouvez ça juste de voir le même individu posséder une commune entière alors que tant d’autres ont peine à tirer d’un travail mercenaire leur pain de chaque jour? Vous trouvez naturel de voir des vieillards sans ressources, mourir parfois de faim et de misère, pendant que les oisifs fêtards gaspillent l’argent de façon stupide, dépensent, en une soirée dit-on, de quoi nourrir plusieurs familles pauvres pendant toute une année?…
«Quant à votre objection, continuai-je en me tournant vers le père Daumier, permettez-moi de vous dire qu’elle est joliment bête. Défunt ma grand’mère se rappelait le temps où les curés passaient dans les champs pour prendre la dîme, où les seigneurs avaient toute sorte de privilèges et de droits exorbitants. A ce moment, il se trouvait sans doute des gens pour prétendre que ces choses-là, ayant toujours existé, ne se pouvaient supprimer. On y est arrivé pourtant; et maintenant, il ne nous semble pas qu’elles aient pu exister. Peut-être aussi qu’un bon nombre de coutumes et de lois du jour sont appelées à disparaître avant qu’il soit longtemps. Et nos descendants s’étonneront qu’on les ait conservées jusqu’ici. Pour parler de ce qui nous touche de près, pensez-vous que les choses en iraient plus mal s’il n’y avait plus de fermiers généraux, si chaque exploitant dirigeait lui-même son domaine? Cela serait très possible maintenant que les jeunes savent lire et écrire. Et nous aurions des ventrus de moins à nourrir sans rien faire…
– Bien dit, fit le carrier en se levant pour aller rejoindre un client qui lui faisait signe.
– Bravo! père Tiennon. 325
Vive la sociale! s’exclamèrent trois jeunes gens qui m’avaient entendu.
Et ils offrirent le café. Mais je me sentais un peu étourdi par le bruit de la salle, par la chaleur et la fumée. Je regardai la pendule:
– Non, mes amis, non: il est temps que j’aille panser mes vaches.
Daumier intervint:
– Allons, buvons le café avec ces jeunes gas, vieux socio.
– Non, sérieusement, j’ai un peu le mal de tête, ça ne me ferait pas de bien. D’ailleurs, je n’ai que trop parlé déjà. J’en arriverais maintenant à me répéter ou à sortir des âneries: c’est toujours ce qui arrive quand on reste au café longtemps. Au revoir.
Et je partis, laissant le père Daumier qui prit sa cuite. C’est la seule fois de ma vie qu’il m’arriva de tant causer politique.
Les élections furent vite oubliées, et les discussions et les rêves d’amélioration sociale auxquels elles avaient donné lieu, en présence du grand désastre qu’on eut à subir cette année-là: tout le printemps, tout l’été sans pluie; un soleil constant qui brûlait les plantes jusqu’en leurs racines; une récolte de foin dérisoire; une récolte de céréales très médiocre; les pâtures desséchées; les mares vidées; les animaux se vendant pour rien: quelle misère! Je fus obligé d’aller au bois râteler des feuilles sèches dont j’amassai une provision pour la litière, et d’acheter des fourrages du Midi qu’un négociant faisait venir à Saint-Aubin par wagons; je compris, cette année-là, que le chemin de fer pouvait rendre des services, même aux paysans.
LVII. _ Moisson de la mort.
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Au cours de ces grandes chaleurs de 1893 mon pauvre martyr de frère fut délivré enfin par cette mort depuis si longtemps souhaitée.
A la fin de cette même année, ma vieille servante entra au service d’un curé espérant être plus tranquille que chez nous. La Marinette, disait-elle, lui en faisait trop voir.
J’en engageai une autre, une grande bringue à la voix masculine, méchante et sans raison, qui ronchonnait à journée faite et bousculait ma sœur à la moindre frasque. Plus tard, je découvris qu’elle prélevait la dîme sur la vente de mes denrées au marché de Saint-Hilaire, et qu’elle buvait à mes dépens des tasses de café et de vin sucré. Je la gardai quand même, préférant tout supporter que de changer encore et sachant que je n’arriverais jamais à trouver la ménagère idéale.
Nous fûmes pris par la grippe, la Marinette et moi, au cours de l’hiver tardif et rude de 1895, et Madeleine, la femme de Charles, fut obligée de venir de Puy-Brot pour nous soigner. Cette attaque d’influenza emporta la malheureuse innocente d’ailleurs très affaiblie depuis un certain temps. Je fus bien heureux de lui survivre. Mais, pour moi aussi, je crus que ç’a allait être la fin, tellement je me sentais sans force, miné par la fièvre, épuisé par une toux caverneuse qui m’arrachait l’estomac. Je guéris pourtant, péniblement à vrai dire, après être resté traînard et courbaturé pendant plusieurs mois, 327
et ne retrouvant plus qu’une petite part de la vigueur que j’avais conservée jusque-là.
Alors j’aspirai au jour où, mon bail fini, je pourrais retourner avec mes enfants.
Durant cette période, mes idées tournèrent souvent au lugubre. Je me voyais rester là tout seul, comme un vieil arbre oublié dans un taillis, au milieu de la poussée des jeunes. Un à un, ceux que j’avais connus s’en étaient tous allés. Morte, ma grand’mère en châle brun et chapeau bourbonnais. Mort, l’oncle Toinot qui avait servi sous le grand empereur et tué un Russe. Morts, mon père et ma mère, lui bon et faible, elle souvent mauvaise et brutale d’avoir été trop malheureuse. Morts, le père et la mère Giraud, et leur fils le soldat d’Afrique, et leur gendre le verrier qui parlait toujours de tirer le pissenlit par la racine… Morts, mes deux frères et mes deux sœurs. Morte, Victoire, la bonne compagne de ma vie, dont les défauts ne m’apparaissaient à la fin que très peu sensibles, comme devaient lui apparaître les miens, sous l’effet de l’accoutumance. Morte, ma petite Clémentine, douce et mutine. Morte, Berthe, la délicate fleur de Paris, des suites d’une couche pénible. Morts, Fauconnet père et fils, Boutry, Gorlier, Parent, Lavallée, Noris. Morts, tous ceux qui avaient joué un rôle dans ma vie, y compris Thérèse, ma première amoureuse. Je les revoyais souvent: ils défilaient de compagnie dans mes rêves de la nuit, dans mes souvenirs de la journée. La nuit, ils revivaient pour moi; mais le jour, il me semblait parfois marcher entre une double rangée de spectres.
Et pourtant, pas plus qu’autrefois, l’idée de la mort ne m’effrayait pour moi-même. Ah! mes premières émotions funèbres à la Billette, lors du décès de ma grand’mère! mon serrement de cœur à l’entrée de la grande boîte longue où 329
on devait la mettre, et ma tristesse poignante, sincère, en entendant tomber les pelletées de terre sur le cercueil descendu dans la fosse! J’avais trop vu de scènes semblables depuis, et mon cœur à présent restait dur et fermé. A chaque nouveau convoi s’accroissait mon indifférence. Et pourtant mon tour approchait d’être couché dans une caisse semblable qu’on descendrait aussi, avec des câbles, au fond d’un trou béant et sur laquelle on jetterait par pelletées le gros tas de terre resté au bord, comme la barrière infinie qui sépare la mort de la vie! Mais cette pensée même ne me faisait point ému.
D’ailleurs, en dehors de ces minutes d’évocations attristantes, je m’intéressais à toutes les floraisons d’énergie qui s’épanouissaient derrière moi. Mes fils étaient les hommes sérieux, les hommes vieillissants de l’heure actuelle. Mes petits-fils représentaient l’avenir; ils avaient l’air de croire que ça ne finirait jamais… Pourtant, l’enfance, derrière eux, gazouillait, croissait…
LVIII. _ Je suis le Vieux!
Il y a déjà cinq ans passés que je suis revenu avec mes enfants. Ils ne me sont pas mauvais. Rosalie même a pour moi des tendresses qui m’étonnent. Madeleine est toute dévouée, tout aimante et laisse gouverner sa belle-sœur. L’harmonie règne dans la maisonnée et j’en suis bien aise. Mais une séparation prochaine n’est pas moins imminente; ils vont être trop nombreux pour rester ensemble.
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C’est qu’il y a un troisième ménage. Mon filleul, le fils de Jean et de Rosalie, rentré du régiment depuis trois ans, s’est marié à la Saint-Martin dernière. J’ai une petite bru: j’aurai bientôt, je pense, un arrière-petit-fils. Et Charles a deux filles qui sont d’âge à se marier aussi. Il devient urgent que mes garçons aient chacun leur ferme. Duverdon, qui tient à eux, a promis d’ailleurs de placer le sortant dans un autre de ses domaines.
Moi, je suis le vieux!
Je rends des petits services aux uns et aux autres. Les brus me disent:
– Mon père, si ça ne vous ennuyait pas, vous devriez bien…
Et, pour les contenter, j’alimente de bois la cuisine, Je donne à manger aux lapins, je surveille les oies.
En été, les garçons aussi me prient souvent aux jours de presse de faire une chose ou l’autre. Et je conduis aux champs les vaches ou les moutons, je garde même les cochons tout comme il y a soixante-dix ans. Je finis par où j’ai commencé: la vieillesse et l’enfance ont des analogies… Quand on fait les foins, je fane encore et je râtelle. Et lorsqu’on charge, je prêche la prudence, les charrois moins gros; je donne des conseils qu’on ne suit pas toujours. Les jeunes veulent oser, risquer, faire les malins. Mais funeste à la témérité est l’expérience que l’âge donne. Et je suis le vieux!
Mes forces, de plus en plus, vont déclinant; j’ai les membres raidis; on dirait que le sang n’y circule pas. L’hiver, j’ai toujours les pieds froids: Rosalie met chaque soir dans mon lit une brique chaude enveloppée d’un chiffon, faute de quoi je ne pourrais ni me réchauffer ni dormir. Je me courbe en arc de cercle; c’est en vain que j’essaie, d’un redressement passager, de porter mon regard en avant comme autrefois; 331
non, c’est à la pointe de mes sabots qu’il revient toujours; le sol, que j’ai tant remué, me fascine, me semble se hausser vers moi, avec un air de dire qu’il aura bientôt son tour. Je vois gros et tremblote un peu; j’ai du mal à me raser sans entailles; il m’arrive, quand je vais à la messe, de ne plus pouvoir mettre un nom sur des personnes que je connais très bien. Jusqu’à mon petit Francis que je ne remettais pas lorsqu’il est venu me voir au retour du service! Je suis un peu dur d’oreille en tout temps et très sourd par périodes, l’hiver surtout. Impossible alors de suivre la conversation: lorsqu’on s’adresse à moi, j’ai beau faire répéter, il m’arrive de mal comprendre, de répondre de travers, ce qui fait rire tout le monde à mes dépens. Après le repas, si je reste assis, me voici tout de suite somnolent et la nuit, au contraire, les longues insomnies sont fréquentes. J’ai des absences de mémoire impossibles: je conserve très bien le souvenir des épisodes saillants de ma jeunesse, et les choses de la veille m’échappent. Ma pensée, j’imagine, tellement fatiguée des événements qui l’ont préoccupée depuis trois quarts de siècle, se trouve impuissante à se porter sur des sujets neufs. Le résultat est que j’aime trop parler de ces choses d’autrefois qui n’intéressent plus personne, et que j’ai sur les nouvelles des naïvetés qui font rire. Cela me rend un peu ridicule. Sur la physionomie de mes petits-enfants, je lis souvent cette phrase du langage d’aujourd’hui:
– Ce qu’il est rasant, tout de même, le vieux!…
Eh! oui, je suis le vieux! Il faut bien que je le reconnaisse de bonne grâce. Mes organes ont fait leur temps; ils aspirent au grand repos.
Et puis, vraiment, on voit des choses trop étonnantes. Dans ma jeunesse, tout le monde allait à cheval parce que les voitures ne pouvaient circuler dans les mauvais chemins. 332
A présent, il circule des voitures qui n’ont pas besoin de chevaux… Dans un de nos champs qui borde la grand’route, j’ai gardé les cochons cet été. Souvent il m’arrivait d’entendre un bruit criard et disgracieux dans le lointain, qui très vite se rapprochait: l’automobile passait, rapide, conduisant des hommes à lunettes de casseur de pierres, bizarrement vêtus de casquettes et de vestes en toile cirée; l’automobile passait, soulevant un nuage de poussière, de fumée, laissant en arrière une mauvaise odeur de pétrole.
Un jour, la petite servante d’un domaine voisin conduisait un troupeau de vaches dans une pâture dont les barrières donnaient sur la route. Et voilà que survint à grand train, venant du côté de Bourbon, une de ces voitures, devant laquelle se prirent à courir les vaches. Le conducteur corna: le beuglement de la sirène domina par trois fois le halètement du mécanisme. Les bêtes s’en effrayèrent davantage. Deux bientôt prirent une rue latérale à gauche; deux autres, franchissant la bouchure, pénétrèrent dans un champ d’avoine; cependant que les trois dernières continuaient leur course folle. Je rejoignis sur la route la pauvre gamine éplorée qui me dit les apercevoir encore à l’extrémité d’une longue côte, à deux kilomètres au moins, fuyant toujours dans les mêmes conditions, je l’envoyai vite prévenir ses maîtres. Un homme partit à la recherche des trois vaches coureuses; il revint longtemps après, n’en ramenant que deux: l’autre était crevée de fatigue au bord d’un fossé; il avait dû querir un boucher d’Ygrande pour la faire enlever.
Il me souvient d’avoir dit, en racontant la chose chez nous:
– Ah! on avait bien tort de se plaindre du chemin de fer; le chemin de fer a sa route à lui et il ne passe qu’à certaines heures: avec de la prudence, on peut l’éviter. Mais ces automobiles sont de vrais instruments du diable, qui 333
envahissent nos routes, passent n’importe quand sans crainte de nous faire du mal.
Je dis cela non sans penser après que je n’avais pas à me mettre en peine de ces choses. Homme d’une autre époque, aïeul à tête branlante, ce n’était pas à moi d’émettre une opinion. Les jeunes s’habitueront au passage de ces véhicules nouveaux, mais ils en voudront plus encore aux riches de causer ainsi, par inconscience ou par plaisir, du désagrément tous les jours, des accidents quelquefois. Au reste, les animaux eux-mêmes s’habitueront…
Moi, que m’importe! Je ne demande qu’une chose, c’est de rester jusqu’au bout à peu près valide. Tant que je rendrai des services à mes enfants, ils me supporteront aisément. Ils me seront encore humains, je n’en doute pas, si j’en arrive à n’être plus bon à rien. Mais j’appréhende de leur être à charge, de devenir paralytique ou aveugle, ou de tomber dans l’enfance, ou encore de souffrir longtemps de quelque maladie de langueur. Cette idée me causerait trop de peine de savoir que je suis un vieil objet encombrant qu’on voudrait bien voir disparaître… Je me rappelle ceux que j’ai vus ainsi, ma grand’mère il y a longtemps, et plus récemment mon pauvre parrain: c’est trop triste. Que la mort survienne: elle ne m’effraie pas. Je songe à elle sans amertume et sans crainte. La mort! la mort! mais non l’horrible déchéance venant troubler le labeur des jeunes, des bien portants, la vie ordinaire d’une maisonnée. Qu’elle me frappe à l’œuvre encore, afin qu’on puisse dire:
– Le père Tiennon a cassé sa pipe; il était bien vieux, bien usé, mais point à charge: jusqu’au bout il a travaillé…
Mais je redoute ceci comme oraison funèbre:
– Le père Bertin est mort: pauvre vieux! Dans l’état où il était, c’est un grand débarras pour lui et un grand bonheur pour sa famille.
334
De la vie, je n’ai plus rien à espérer, mais j’ai encore à craindre. Que cette calamité dernière me soit évitée: c’est là mon unique souhait…
YGRANDE, (Allier) 1901-1902.
Ygrande, le 15 Janvier 1945.
Cher Monsieur,
Depuis la publication initiale de la VIE D’UN SIMPLE chez STOCK en 1904, j’ai été amené à de légers remaniements de mon texte à l’occasion de plusieurs éditions ultérieures.
Autodidacte, sans l’ombre de culture première, j’ai toujours été tiraillé entre le désir de conserver à cette œuvre les qualités de fraîcheur et de spontanéité du premier jet et le souci d’en corriger avec toute l’expérience de l’âge mûr les imperfections de forme.
J’accepte volontiers pourtant votre décision de reprendre le texte de l’édition originale de 1904, à condition de pouvoir y apporter les quelques retouches de détail qui me paraissent indispensables.
En l’espoir que les bibliophiles auxquels vous vous adressez ratifieront votre choix, veuillez agréer, Cher Monsieur, l’expression de mes meilleurs sentiments.
AUX LECTEURS
5
Je rencontre souvent le père Tiennon dans la grand’rue qui relie à la route nationale, la ferme où il vit et celle où j’habite, et, chaque fois, nous causons. Les vieillards aiment bien qu’on 6
Je me suis dit: «On connaît si peu les paysans; si je réunissais pour en faire un livre les récits du père Tiennon…» Et, un beau jour, je lui ai fait part de mon idée. Il m’a regardé avec étonnement:
– A quoi ça t’avancera-t-il, mon pauvre garçon?
– A pas grand’chose, père Tiennon, à montrer aux messieurs de Moulins, de Paris et d’ailleurs ce qu’est au juste une vie de métayer, – ils ne le savent pas, allez! – et puis à leur prouver que tous les paysans ne sont pas aussi bêtes qu’ils le croient: car il y a dans votre façon de raconter, une dose de ce qu’ils appellent «philosophie» et dont ils font grand cas.
– Si ça t’amuse, fais-le… Mais tu ne vas pas rapporter les choses comme je les dis: je parle trop mal; les messieurs de Paris ne comprendraient pas…
– C’est juste; je vais tâcher d’écrire en français pour qu’ils comprennent sans effort; mais je ne ferai que traduire vos phrases, ce sera bien de vous quand même.
– Allons, c’est entendu: commence quand tu voudras.
Cela l’a occupé beaucoup, le pauvre vieux; il est venu me trouver à plusieurs reprises pour me rapporter des choses qu’il 7
– Puisque je raconte ma vie par ton intermédiaire, je dois tout dire, vois-tu, le bon et le mauvais. C’est une confession générale.
Il a donc fait tout son possible pour me satisfaire. Mais peut-être n’ai-je pas été constamment fidèle à ma promesse; peut-être ai-je mis dans certaines pages plus de moi qu’il n’eût fallu… Cependant j’ai lu au père Tiennon, aussitôt écrit, chacun des chapitres chapitres; j’ai fait à mesure les retouches qu’il m’a indiquées, réparé les petits accrocs à la vérité, changé le sens des pensées que je n’avais pas bien saisies de prime abord.
Quand tout a été terminé, je lui ai fait de l’ensemble une nouvelle lecture; il a trouvé bien conforme à la vérité cette histoire de sa vie; il s’est déclaré satisfait: lecteurs, puissiez-vous l’être aussi!
Émile GUILLAUMIN.
LA VIE D’UN SIMPLE
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Je m’appelle Étienne Bertin, mais on m’a toujours nommé Tiennon. C’est dans une ferme de la commune d’Agonges, tout près de Bourbon-l’Archambault, que j’ai vu le jour au mois d’octobre 1823. Mon père était métayer dans cette ferme, en communauté avec son frère aîné, mon oncle Antoine, dit Toinot. Mon père se nommait Gilbert et on l’appelait Bérot, car c’était la coutume, en ce temps-là, de déformer tous les noms.
Mon père et son frère ne s’entendaient pas très bien. Mon oncle Toinot avait été soldat sous Napoléon: il avait fait la campagne de Russie et en était revenu avec les pieds gelés et des douleurs par tout le corps. Depuis, il avait pu se guérir à peu près; néanmoins, aux brusques changements de température, les douleurs revenaient, assez vives pour l’empêcher 10
Si je raconte ces choses, ce n’est pas que j’aie eu la connaissance de les pouvoir apprécier par moi-même, mais je les ai entendu rapporter bien souvent chez nous.
Donc mon père se décida à partir. A Meillers, sur la lisière de la forêt de Gros-Bois, il prit en métayage un domaine qui s’appelait le Garibier et qui était géré par un fermier de Bourbon, M. Fauconnet.
A l’époque du déménagement, il y eut des discussions pénibles au sujet du partage des outils, du mobilier, du linge et des ustensiles de ménage. Ma grand’mère venait avec nous, et cela compliquait encore les choses. Ma tante, qui était au plus mal avec elle, chicanait sur ce qu’elle devait emporter, lui arrachait des mains draps et serviettes. D’un caractère très calme, mon père cherchait à éviter les disputes; mais ma mère, impétueuse et vive, se fâchait constamment avec mon oncle ou avec ma tante, parfois même avec tous les deux. Cela me faisait peur de les voir crier si fort et lever les poings d’un geste de menace, comme prêts à se frapper.
Le jour de la Saint-Martin, on me hissa pour le trajet au faîte d’un char que conduisaient des bœufs mauriats, entre une cage à faire sécher les fromages dans laquelle on avait mis des poules, et une corbeille d’osier où était empilée 11
A l’arrivée, ma mère me coucha dans un coin de la chambre à four, sur un amas de hardes, et je trouvai dans un nouveau sommeil, très paisible cette fois, le vrai remède à mes émotions de la route.
Je fus éveillé par ma sœur Catherine qui m’amena dans la grande pièce. Les meubles étaient tous en place le long des murs et l’horloge sonna les douze coups de minuit. Les bouviers du voisinage qui nous avaient remués, ayant fini de dîner, chantaient. Mon père leur offrit à boire avec insistance. Les verres se choquèrent bruyamment; il y eut du vin répandu qui souilla de rouge la blancheur de la nappe. Tout 12
Mais le lendemain, j’entendis ma mère dire à mon père d’un ton fâché que ça revenait joliment coûteux de faire la Saint-Martin. Et lui appuya:
– Je crois bien… Heureusement que ce n’est pas une chose qu’on recommence souvent.
Ma mère conclut:
– On serait vite épuisé s’il fallait recommencer souvent.
J’avais alors quatre ans: je puis donner comme étant mes plus vieux souvenirs ces quelques épisodes du déménagement.
II. _ Bergers.
Notre ferme possédait en bordure du bois toute une zone vierge encore des fouilles de l’araire où croissaient seulement, en plus d’une herbe fine, des bruyères, des genêts, des ronces et des fougères, et où de grosses pierres grises saillaient du sol par endroits. Cette partie du domaine était dénommée la Breure et servait de pâture aux brebis quasi toute l’année. Les brebis étaient gardées par ma sœur Catherine qui avait dix ans, et je l’accompagnais très souvent. Aussi la Breure me fut-elle bientôt familière. On y rencontrait toutes sortes de bêtes: les oiseaux y 13
On prétendait que la forêt recélait aussi des loups. Un de nos agneaux, vers la fin de l’hiver, disparut au cours d’une séance de garde sans qu’il fût possible de découvrir le moindre indice capable de mettre sur sa trace. La Catherine, que je n’avais pas suivie ce jour-là, déclara qu’elle ne s’était aperçue de rien, que les brebis n’avaient pas eu peur. A tort ou à raison, on accusa de ce rapt mystérieux un loup. Ma sœur ne voulut plus aller seule à la Breure parce qu’elle s’effrayait à l’idée de voir réapparaître le méchant fauve. On m’obligea à l’accompagner constamment et je dois dire que nous n’étions pas plus rassurés l’un que l’autre; nous ne parlions que du loup et nous en faisions un monstre effrayant capable de tous les crimes. Cependant nous n’eûmes pas l’occasion de faire la différence entre un loup réel et celui de notre imagination: aucun ne se présenta et nul autre agneau ne fut enlevé.
Bien moins rares étaient les lapins: nous en voyions tous les jours courir plusieurs. La plupart du temps notre chien Médor se mettait à leur poursuite et il lui arrivait parfois d’en saisir un. Mais il ne s’avisait pas de nous le montrer; il se dissimulait derrière la bouchure d’un champ voisin ou bien pénétrait dans le bois, pour s’en repaître sans risquer d’être dérangé; il revenait ensuite, tout penaud, nous trouver, avec du poil et du sang dans sa barbiche grise; il baissait la tête et remuait la queue, ayant l’air de demander pardon.
14
Maintenant on traite les chiens comme des personnes, on leur donne de la bonne soupe et du bon pain. Mais à cette époque on leur permettait seulement de barboter dans l’auge qui contenait la pâtée des cochons, laquelle pâtée était fort claire et peu riche en farine. Comme complément, on faisait sécher au four, à leur intention, une provision de ces âcres petites pommes que produisent les sauvageons des haies et qu’on appelle ici des croyes.
On les jugeait d’ailleurs capables de vivre de leur chasse. Quand Médor, au retour des champs, paraissait affamé, quand, à l’heure des repas, il rôdait autour de la table quémandant des croûtes, mon père demandait à la Catherine:
– Ol a donc pas rata?
Ce qui voulait dire:
– Il n’a donc pas fait la chasse aux rats?
Ma sœur disait non. Alors mon père:
– Voué un feignant: si ol avait évu faim, ol aurait ben rata… C’est un fainéant: s’il avait eu faim, il aurait bien «raté».
Et il reprenait:
– Enfin dounnes-y une croye.
La Catherine s’en allait dans la chambre à four attenante à la maison et qui servait de réduit aux débarras; elle prenait dans une vieille boutasse poussiéreuse une ou deux de ces petites pommes recroquevillées et les offrait au pauvre Médor qui s’en allait les déchiqueter dans la cour, sur les plantes de jonc où il avait coutume de dormir. A ce régime, il était efflanqué et de poil rude, on peut le croire; il eût été facile de lui compter toutes les côtes.
15
On faisait bien moudre aussi quelques mesures de froment, mais c’était pour les beignets et pour les pâtisseries – tourtons et galettes – qu’on cuisait avec le pain. Cependant on pétrissait d’habitude, avec cette farine-là, une petite miche qui sentait bon, qui avait la croûte dorée et dont la mie était blanchâtre. Mais cette miche était réservée pour la soupe de ma petite sœur Marinette, la dernière venue, et pour ma grand’mère, les jours où sa maladie d’estomac la faisait trop souffrir. Parfois pourtant, quand elle était de bonne humeur, ma mère m’en taillait un petit morceau que je dévorais avec autant de plaisir que j’eusse pu faire du meilleur des gâteaux.
Mais cela n’arrivait pas souvent, car la pauvre femme en était avare, de sa bonne miche de froment!
La soupe était notre pitance principale: soupe à l’oignon le matin et le soir et, dans le jour, soupe aux pommes de terre, aux haricots ou à la citrouille, avec gros comme rien de beurre. Le lard était réservé pour l’été et pour les jours de fête. Avec cela, nous avions des beignets indigestes et pâteux d’où les dents s’arrachaient difficilement, des pommes de terre sous la cendre et des haricots cuits à l’eau, à peine blanchis d’un peu de lait. On se régalait, les jours de cuisson, parce qu’il y avait du tourton et de la galette; mais ces hors-d’œuvre étaient vite épuisés. Ah! les bonnes choses n’abondaient guère!
16
Ce fut comme pâtre dans la Breure que je commençai à me rendre utile. Le troisième été d’après notre installation au Garibier, la Catherine, ayant dépassé ses douze ans, dut remplacer la servante que ma mère avait occupée jusqu’alors; elle abandonna donc les brebis pour s’occuper aux besognes d’intérieur et pour participer aux travaux des champs. A moi, qui allais avoir sept ans, on confia la garde du troupeau.
Avant cinq heures, ma mère me tirait du lit et je partais, les yeux gros de sommeil. Une petite rue tortueuse et encaissée conduisait à la pâture. Il y avait, de chaque côté, des haies énormes sur de hautes levées, et des grands chênes dont les racines noires débordaient, dont la puissante ramure très feuillue voilait le ciel. A cause de cela, cette rue, qu’on dénommait la rue Creuse, était sombre et un peu mystérieuse; une crainte mal définie m’étreignait toujours en la parcourant. Il m’arrivait même d’appeler Médor, qui jappait en conscience après les brebis fraîchement tondues, pour l’obliger à marcher tout près de moi; et je mettais ma main sur son dos comme pour lui demander protection.
Quand j’étais rendu à la Breure, je respirais plus à l’aise. L’horizon s’élargissait. Vers le levant et vers le midi, la vue s’étendait, par delà une vallée fertile qu’on ne distinguait guère en raison des bouchures, jusqu’à un coteau dénudé, au gazon roussi, qui précédait le bois de Messarges. Quelques champs de culture se voyaient au nord. Au couchant, régnait 18
Mais la Breure elle-même était suffisamment vaste, et magnifique quand il faisait beau, à l’heure matinale où j’y arrivais. La rosée étincelait aux rayons vainqueurs du soleil; elle diamantait les grands genêts dont la floraison vigoureuse nimbait d’or la verdure sombre; elle se suspendait aux fougères dentelées, aux touffes de pâquerettes blanches dédaignées des brebis; elle masquait d’une buée uniforme l’herbe fine et les bruyères grises étoilées de fleurettes roses. Et dans les haies du voisinage, ce n’étaient que trilles, vocalises, pépiements et roucoulements: tout le concert enchanteur des aurores d’été.
Pieds nus dans des sabots à demi cassés, les jambes nues aussi jusqu’aux genoux, je sillonnais mon domaine en sifflotant à l’unisson des oiseaux. La rosée des bruyères entrait dans mes sabots; celle des genêts mouillait ma blouse de cretonne rayée, ma petite culotte de cotonnade, et dégoulinait sur mes jambes grêles qu’elle rendait très blanches. Mais ce bain journalier n’était pas désagréable, et le soleil avait vite fait d’en effacer les traces. Je craignais davantage les ronces: elles rampaient traîtreusement au ras du sol, dissimulées par les bruyères, et quand je marchais vite, sans faire attention ainsi qu’il m’arrivait souvent, je n’allais pas loin sans être arrêté par l’une de ces méchantes qui me griffait cruellement. J’avais toujours le bas des jambes ceinturé de piqûres, soit vives, soit à demi guéries.
J’apportais dans ma poche, pour quand j’avais faim, un morceau de pain dur avec un peu de fromage et je mangeais, assis sur une de ces pierres grises qui montraient leur nez entre les plantes fleuries. A ce moment, un petit agneau à tête noire, très familier, ne manquait jamais de s’approcher, et je lui donnais quelques bouchées de mon pain. Mais les 19
Cela m’amusait, comme aussi d’autres épisodes de moindre importance. Je regardais voler les tourterelles, détaler les lapins; je faisais le tour du terrain en suivant les bouchures pour trouver des nids; je saisissais dans l’herbe un grillon noir ou une sauterelle verte que je martyrisais sans pitié, ou je faisais marcher sur ma main une de ces petites bestioles au dos rouge tacheté de noir que les messieurs nomment les bêtes à bon Dieu et qu’on appelle ici des marivoles.
Marivole, vole, vole;
Ton mari est à l’école,
Qui t’achète une belle robe…
Je lui chantais ce refrain que m’avait appris la Catherine, tout en la poussant du doigt. Et la pauvrette faisait bien, en effet, de s’envoler au plus vite; car je la mettais toujours en piteux état lorsqu’elle tardait d’obéir à l’injonction.
Mais, en dépit de tout cela, je trouvais le temps bien long. J’avais ordre de ne rentrer qu’entre huit et neuf heures, quand les moutons, à cause de la chaleur, refusent de manger et se réunissent en un seul groupe compact dans quelque coin ombreux. Quand je rentrais trop tôt, j’étais fâché et 20
Mais, Dieu! que c’était dur d’attendre jusque-là! Et le soir, que c’était dur d’attendre la nuit tombante! Des fois, saisi par la peur et le chagrin, je me mettais à pleurer, à pleurer sans motif, longtemps. Un froufroutement subit dans le bois, la fuite d’une souris dans l’herbe, un cri d’oiseau non entendu encore, il n’en fallait pas davantage aux heures d’ennui pour faire jaillir mes larmes.
Il y avait trois semaines que j’allais seul à la Breure quand j’eus ma première grande terreur. C’était au cours d’une soirée chaude: des bourdonnements endormeurs d’insectes passaient dans l’atmosphère calme et lourde. Je marchais, les yeux à demi clos, ayant sommeil, quand je vis au bord du fossé qui longeait le bois, un grand reptile noir, gros comme un manche de fourche et presque aussi long. Ça devait être une couleuvre. Mais, n’ayant jamais vu que quelques lézards et quelques orvets, ayant entendu parler des vipères comme de mauvaises bêtes particulièrement dangereuses, je crus avoir devant moi une énorme vipère noire. Je commençai par me sauver; puis je revins à petits pas prudents avec le désir de la voir encore, mais elle avait disparu.
Un quart d’heure après, ayant oublié déjà cet incident, j’étais assis à une certaine distance, en train de taillader une branche de genêt avec mon petit couteau quand tout à coup j’aperçus la vipère noire qui rampait dans les bruyères, venant très vite de mon côté. Instinctivement je me pris à 21
Le lendemain, on me laissa dormir; et, comme les foins étaient en passe d’être finis, ma grand’mère me remplaça auprès des moutons pour quelques jours.
Quand le seigle fut mûr, et cela ne tarda guère, il me fallut repartir. Je n’étais pas entièrement revenu de ma frayeur ancienne et, voici qu’au lendemain de cette reprise, j’en eus une nouvelle, peut-être plus vive encore.
22
J’étais sauvage et timide plus que de raison, car notre ferme était isolée et rarement j’avais l’occasion de voir des étrangers, sauf pourtant ceux des fermes voisines: les Simon, de Suippière, les Parnière, de la Bourdrie, et quelquefois les Lafont, de l’Errain. En voyant venir ce grand noir qui n’était ni de Suippière, ni de la Bourdrie, ni de l’Errain, je fus tout d’abord frappé de stupeur et ne bougeai pas. Il m’appela:
– Petit! (il prononçait pequi). Eh! pequi, viens voir là!…
Mais voilà que me revinrent en mémoire les histoires de malfaiteurs et de brigands que j’avais entendu raconter aux veillées d’hiver. Sans répondre ni attendre plus, je me pris à courir avec la résolution d’abandonner mon poste; je pus, cette fois, éviter les ronces et gagnai sans encombre la barrière d’accès, puis la rue Creuse. Je me dirigeai en hâte vers la maison. Cependant l’homme à barbe noire criait derrière moi:
– Pourquoi te sauves-tu, pequi? je ne veux pas te faire de mal.
Il riait en me suivant toujours et, marchant seulement de son pas normal, il me gagnait du chemin. Quand je me hasardais à jeter derrière moi un coup d’œil craintif, je le voyais qui approchait, qui approchait… Et lorsque enfin je débouchai dans la cour, il n’était plus qu’à quelques pas. N’importe, je me crus sauvé puisque j’allais pouvoir m’engouffrer dans la maison. Surprise! la porte était close! J’eus 23
– Pourquoi pleures-tu, mon pequi ami? Je ne suis pas méchant; au contraire, j’aime bien les pequis enfants.
Il se mit à me tapoter les joues et, en dépit de mes larmes, je remarquai qu’il avait les mains racornies, la figure maigre et de bons yeux doux sous d’épais sourcils noirs. Il répéta sa phrase du début:
– Je ne veux pas te faire de mal.
Et demanda:
– Où sont donc tes parents?
Il n’avait pas l’accent du pays; il prononçait textuellement: «Où chont donc tes parents?» alors qu’un de par chez nous aurait dit: «Là vou donc qu’ô sont?». Cette constatation m’intriguait beaucoup.
Je ne lui répondais pas, comme bien on pense, je ne faisais que pleurer et crier de plus belle. Mais tout de même, j’étais étonné qu’il ne cherchât pas à me saisir, à m’emporter, et qu’il me parlât doucement avec des caresses. Nous restâmes un moment ainsi, lui très embarrassé, n’osant plus rien dire, moi suffoquant de peur.
Enfin arriva ma grand’mère qui était allée conduire les vaches dans une pâture lointaine; elle se hâtait, mes cris d’effroi lui étant parvenus; pour la suivre, ma petite sœur Marinette, qu’elle tenait par la main, remuait plus que de raison ses jambes trop courtes. L’homme s’avança à sa rencontre, s’excusa de m’avoir fait peur involontairement et donna des explications. Il était un scieur de long auvergnat qui travaillait dans la forêt avec ceux de son équipe. Leur chantier était installé de la veille dans une vente toute voisine de notre Breure, et on l’avait délégué pour aller querir de 24
Pourtant, cet homme-là finit par gagner ma confiance. Je le revis dès le lendemain et, bien que sa présence me causât un mouvement instinctif de peur, je ne me sauvai pas. Même, voyant qu’il s’approchait de moi, je levai mon vieux chapeau pour le saluer. Alors il se mit encore à me parler doucement et me donna quelques jolies branches de fraisier, garnies de petites fraises, qu’il avait cueillies dans le bois à mon intention. Le jour d’après, quand je le vis apparaître avec son tonnelet, je courus à sa rencontre et l’accompagnai à travers la Breure, puis dans la rue Creuse jusqu’à mi-chemin de chez nous. Pendant toute une semaine il en fut ainsi.
Un matin, il me proposa de m’emmener jusqu’à son chantier. Ma mère m’avait bien défendu de pénétrer dans la forêt à cause des mauvaises bêtes et je lui obéissais à peu près, surtout depuis l’histoire de la couleuvre. Néanmoins je consentis sans difficulté à suivre mon ami l’Auvergnat, d’autant plus qu’il m’avait promis de me trouver d’autres fraises et de me donner des copeaux dans lesquels je pourrais tailler à l’aise des petits bonshommes, des petits bœufs et des petits araires: c’était à cela que je passais maintenant le meilleur de mon temps.
25
Pour arriver jusqu’au chantier, il nous fallut bien vingt minutes. Trois hommes travaillaient là, au milieu d’un abatis de chênes géants. Ils avaient de longues barbes et de longs cheveux, et manœuvraient, de leurs longs bras, de longues cognées. Des planches étaient débitées déjà, et des poutres et des solives. Sur un chevalet, une bille énorme était maintenue avec de grosses chaînes. Quatre bidons noirs trônaient côte à côte sur un reste de cendre grise. Une marmite, veuve de son couvercle, gisait à proximité de la cabane de refuge faite de branches et de mottes, dont le toit touchait le sol. Et le ciel projetait sa grande lumière, et le soleil dardait ses rayons vifs sur cet espace découvert, sur cet espace soustrait momentanément au grand mystère environnant. Des bergeronnettes, des hirondelles faisaient la chasse aux moucherons qui s’y ébattaient par essaims nombreux.
Les travailleurs interrompirent l’équarrissage et, après avoir 26
– Soupe de chieur, tu vois, pequi, me dit mon ami; il faut que la cuiller reste piquée dedans.
En effet, il planta au milieu la cuiller qui n’oscilla pas: c’était une pâtée épaisse sans aucune trace de bouillon. Il eut encore une phrase qui me fit rire et que je n’ai point oubliée:
– Cha tient au corps au moins, chette choupe-là; elle est plus bonne que chelle de chez vous…
Quand ils eurent tous les quatre vidé leur bidon de soupe, le plus vieux, qui avait la barbe grise, souleva des copeaux et mit à découvert le couvercle de la marmite: un gros morceau de lard rance s’y trouvait, dont il fit le partage. Chacun prit sa portion sur une tranche de pain noir qui ne me parut pas valoir beaucoup mieux que le nôtre, bien qu’il vînt d’un boulanger de Bourbon. Et quand ils eurent mangé, ils se rafraîchirent à tour de rôle au tonnelet qu’ils tenaient suspendu à la force des bras, au-dessus de leur bouche ramenée à la position horizontale.
Après qu’il eut fini, le plus jeune déclara, en s’essuyant du revers de sa manche:
– Le roi Louis-Philippe n’a peut-être pas déjeuné aussi bien que moi.
La veille au soir, à Bourbon où il était allé chercher des outils en réparation, il avait entendu dire que Paris en révolte avait chassé l’ancien roi, que le drapeau blanc à fleurs de lis était remplacé par le drapeau aux trois couleurs, enfin que le nouveau souverain s’appelait Louis-Philippe.
Le chef de chantier, le scieur à barbe grise, que le récit de son compagnon avait paru intéresser beaucoup, émit alors son opinion:
– 27
– Oui, pour qu’il fasse tuer du monde et dévaster des pays comme faisait son père, dit un autre d’une voix ironique.
– C’est une bonne République que j’aurais voulue, moi, reprit le jeune, une bonne République pour embêter les curés et les bourgeois.
– Allons voir aux fraises, me dit mon ami.
Nous nous écartâmes un peu dans la clairière entre les géants étendus. Il me découvrit une fraisière encore inexplorée et je pus me régaler tout à l’aise. J’aimais mieux ça que d’entendre les autres parler du drapeau et du roi.
Ils reprirent le travail et je restai encore un moment pour les voir faire, m’intéressant surtout au mouvement continuel de la grande scie que manœuvraient, au sommet de la bille, le vieillard napoléonien, au pied, le jeune homme républicain. Je me roulai dans la sciure et m’amusai à en remplir mes poches; puis je fis une provision de copeaux de choix enfin, timidement, je dis vouloir m’en aller.
Mon ami eut l’obligeance de me reconduire jusqu’à la zone des sapins et, avant de me quitter, il posa sur chacune de mes joues son museau barbu.
J’arrivai sans encombre à la lisière du bois et fus heureux de revoir ma pâture avec ses bruyères roses et ses genêts d’or dont le grand soleil amortissait l’éclat. Instinctivement, je cherchais des yeux le troupeau et ne pouvais l’apercevoir. Cela fut cause que je ne pris pas garde au fossé qui limitait notre terrain. Je roulai au fond sur un lit de broussailles d’où je me relevai tout meurtri, tout saignant, la blouse déchirée. Pour la deuxième fois de la matinée, je me montrai stoïque en ne pleurant pas. J’étais d’ailleurs bien trop préoccupé de mes moutons pour m’attendrir sur moi-même. Je me pris à courir à travers la Breure, comptant les découvrir 28
Mon premier acte fut de crier Médor qui m’avait abandonné dans la forêt pour suivre je ne sais quelle piste: Médor ne vint pas. J’en fus réduit à essayer tout seul de les rassembler, de les pousser vers la haie; j’y parvins après mille peines, mais, au lieu de s’engager dans la brèche, ils se glissèrent de chaque côté, s’éparpillèrent à nouveau dans le trèfle. Une deuxième et une troisième tentative pour les ramener échouèrent de même.
Désespéré, je m’en fus tout pleurant vers la maison pour chercher du secours. Je n’y trouvai que ma grand’mère en train de dorloter ma petite sœur Marinette qui, souffrante de coliques, geignait sans discontinuer. Le premier mot de la bonne femme en m’apercevant fut pour me dire que j’amenais les moutons trop tard. Quand je lui eus avoué, en sanglotant, qu’ils étaient dans le trèfle, elle leva les bras au ciel, avec une lamentation pitoyable:
– Ah! là, là, là! Voué-tu possib’, mon Ghieu! Sainte Mère de Ghieu!… O vont tous gonfler!… O vont tous êt’ pardus!… Qui que j’ vons faire, mon Ghieu? Qui que j’ vons dev’nir?…
Elle prit la Marinette dans ses bras, traversa la cour, monta sur le tertre qui dominait la grande mare entourée de saules et se mit à clamer d’une voix déchirante:
– Ah! Bérot!… Aaah! Bérot!
Au quatrième appel, mon père répondit de même par un «Aaah!» prolongé. Ma grand’mère lui cria alors de venir bien vite; puis, m’ayant ordonné de rester là pour prévenir mon père, elle se sauva par la rue Creuse dans la direction de la Breure, portant toujours la Marinette dans ses bras.
Mon père ne tarda pas d’arriver; il s’arrêta un instant tout 30
Je le suivis de loin, très tourmenté et toujours pleurnichant. Quand j’arrivai à la pâture, les moutons étaient sortis du trèfle; ils avaient des ventres qui leur montaient par-dessus les reins et s’en venaient d’un air las, la tête basse, les oreilles pendantes. Derrière, ma grand’mère et mon père se lamentaient de compagnie, disant qu’ils étaient tous gonflés, que pas un n’en réchapperait. Ma grand’mère proposait d’aller chercher, à Saint-Aubin, Fanchi Dumoussier qui savait la prière; mon père s’inquiétait surtout de faire prévenir, à Bourbon, M. Fauconnet, le maître, et de demander à Parnière, de la Bourdrie, qui s’y entendait un peu, de bien vouloir venir percer les plus malades.
Il y avait un moment déjà que je marchais en silence à côté d’eux quand ils s’avisèrent de me regarder. Délayé par les larmes, le sang de mes égratignures s’était écarté et j’avais, de ce fait, le visage entièrement souillé; sans compter que ma blouse était déchirée et ma culotte aussi. Ma grand’mère et mon père se méprirent sur les causes de ces avaries; ils crurent que j’avais, le premier, franchi la haie par fantaisie et qu’ainsi j’étais absolument cause de la frasque du troupeau. Pour me justifier de ce reproche, je leur racontai sans mentir l’emploi de ma matinée. Alors ils jurèrent beaucoup après ce «cochon d’Auvergnat» qui m’avait entraîné. Mais ma grand’mère ne m’en jugea pas moins très coupable et chargea mon père de me corriger comme je le méritais. Mon père, toujours pacifique, répondit que ça ne ramènerait rien et me laissa tranquille. Pourtant je n’en fus pas quitte à si bon compte. Quand nous fûmes de retour à la maison, ma mère, étant rentrée des champs, me donna plusieurs claques et une bonne fessée qui me firent sauver au fond de la chènevière, dans un grand fossé bordé d’ormeaux, où je boudai et pleurai 31
De cette affaire, mon ami l’Auvergnat paya les pots cassés. Quand il revint avec son tonnelet dans le cours de la soirée, ma grand’mère et ma mère, l’ayant accosté, lui firent une scène violente, l’accusèrent d’être cause de ce grand malheur qui allait nous mettre tous sur la paille et lui défendirent de reprendre de l’eau à notre fontaine. Il fut d’abord tellement déconcerté qu’il ne trouva rien à dire. Ayant compris enfin ce qui était arrivé, ce qu’on lui reprochait, il baragouina beaucoup, tendit les bras avec de grands gestes comme pour prendre le ciel à témoin de sa complète innocence, puis, voyant au degré d’exaspération des deux femmes que nulle explication raisonnable n’était possible, il prit le sage parti de s’en aller querir l’eau à la source de Crozière, de l’autre côté de la Bourdrie, à trois bons quarts d’heure de son chantier. Et ce fut dorénavant toujours la même chose. Pour moi, je ne revis plus jamais le pauvre scieur.
En plus de ces événements extraordinaires, les orages me causèrent de sérieux ennuis au cours de cet été. J’avais l’ordre de rentrer dès qu’il viendrait à tonner fort, parce qu’il est mauvais de laisser mouiller les moutons.
Or, un matin, je vis le temps s’assombrir progressivement du côté de Souvigny. Bientôt des éclairs en zigzag coururent dans ce noir et des grondements assez forts en partirent. Je fis rassembler le troupeau par Médor et le 32
«Qui a été pris, se méfie.» Quand survint un autre orage, je jugeai prudent de ne pas m’emballer, bien qu’il se soit formé sur Bourbon. Sans broncher, je laissai donc passer tous les grondements précurseurs. Mais ils allaient augmentant; de grands éclairs rayaient le ciel de leurs tortils lumineux: l’orage gagnait sur Saint-Aubin. Bien que j’eusse très peur, je ne me décidai à partir qu’au moment où se mirent à tomber de grosses gouttes espacées. J’étais à peine dans la rue que la pluie augmenta soudain, tomba en une averse de déluge, parsemée de grêlons. Les moutons refusaient d’avancer; j’étais ruisselant, transpercé, meurtri et commençais à me faire bien du mauvais sang quand j’aperçus venir à mon secours, les épaules couvertes d’un sac vide, mon père. Il me demanda si je n’étais pas idiot à fond de ne pas rentrer par un temps pareil. A la maison, après qu’elle m’eut fait revêtir des habits secs, ma mère me tarabusta de nouveau.
Ayant été battu pour venir quand il ne fallait pas et battu pour ne pas venir quand il fallait, on comprendra combien ensuite les ciels d’orage me rendaient perplexe, combien ils me semblaient gros de menaces.
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Quand je songe que je n’avais pas encore sept ans quand m’arrivaient ces aventures, quand je compare mon enfance à celle des petits d’aujourd’hui qu’on dorlote et qu’on choie, et qu’on n’oblige à aucun travail manuel avant douze ou treize ans, je ne puis m’empêcher de dire qu’ils ont joliment de la chance. En ai-je fait, moi, des séances de plein air pendant qu’eux font leurs séances d’école! Je restai berger pendant deux ans, ce qui me permit d’esquiver jusqu’à huit ans et demi les très mauvais jours: car on n’envoie pas les brebis dehors quand il pleut ou qu’il neige. Mais alors on me confia les cochons et c’en fut fini des journées de repos. Qu’il pleuve ou qu’il vente, que le soleil darde ou que la bise cingle, par la neige ou par le gel, il me fallait aller aux champs. Oh! ces terribles factions d’hiver alors que l’on est enduit de boue tout au long des jambes, que l’on a les pieds mouillés et que le froid étreint, quoi qu’on fasse, en une progression méchante! On ne peut pas s’asseoir, les haies dépouillées ne donnent plus d’abri, les doigts gourds et crevassés font mal, un tremblement convulsif agite le corps: oh! qu’on est malheureux!
Il y avait toujours deux truies mères qu’on appelait les vieilles gamelles et deux bandes de petits, soit quinze ou vingt. Tout cela s’agitait, grognait, fouillait le sol. Quand les truies avaient des petits tout jeunes qui restaient à l’étable, elles devenaient particulièrement difficiles à garder, l’instinct de la maternité les poussant à aller au plus tôt les rejoindre. 34
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Ces petites misères ont suffi à me faire garder de ce temps-là d’assez mauvais souvenirs. Mais ce fut à une foire d’hiver à Bourbon, où j’étais allé avec mon père conduire une bande de nourrains, que m’advint le plus triste épisode de ma carrière de porcher.
V. _ La foire de Bourbon.
J’avais alors neuf ans. On me désigna pour aller à la foire, parce que, mon parrain s’étant fait une entorse, mon frère Louis devait rester pour le pansage, et parce que ma sœur Catherine était très enrhumée. Je dois dire que cela ne me fit pas déplaisir, bien au contraire. Depuis que nous étions au Garibier, je n’avais jamais quitté le territoire du domaine, si ce n’est pour aller à la messe, à Meillers, les jours de grande fête, quatre ou cinq fois par an tout au plus. Or, d’avoir traversé Bourbon le jour du déménagement, 36
Pourtant, le matin, je trouvai fort désagréable de me lever à trois heures. Mon père eut mille peines à me faire ouvrir les yeux, et, même levé, je ne me départais pas de ma somnolence inconsciente. Ma mère me fit endosser mes habits des grands jours, lesquels n’étaient guère luxueux puisqu’ils avaient servi à mes deux frères avant de m’échoir; puis elle voulut me faire manger la soupe, mais je n’avais pas faim, ayant trop sommeil. Ma tête s’appuyait sur mon bras, retombait sur la table, et du sable toujours me brouillait les yeux. Maman, prévoyant bien, qu’avant peu, je regretterais ma somnolence du matin, me mit dans la poche un morceau de pain avec quelques pommes:
– Pour quand tu auras faim, petit!
Elle m’enveloppa le cou dans un gros cache-nez de laine et me couvrit les épaules d’un vieux châle gris effrangé.
– Que tu vas avoir froid! mon pauvre Tiennon, ça me fait de la peine de te voir partir par un temps pareil.
Elle me montrait, ce matin-là, une tendresse inaccoutumée, la bonne femme; sa voix se faisait caressante et ses yeux étaient pleins d’une douceur attristée; je sentis dans sa plénitude son amour de mère, qui, sous sa dureté coutumière, ne transparaissait qu’à moitié.
A quatre heures, on fit sortir de leur étable les cochons étonnés, on les démarra péniblement hors de la cour et, dans le grand gel de cette fin de nuit, le voyage commença. Au contact de la température hostile, je m’éveillai tout à fait. Alors, songeant qu’on allait à Bourbon, je retrouvai mon enthousiasme d’enfant, ma gaîté innocente, et me mis 37
Vers les sept heures et demie, nous fûmes installés au champ de foire, en bonne place, le long d’un mur. Mon père tirait d’un petit sac de toile bise, apporté exprès, des poignées de 38
Cependant la foire allait son train, mais elle n’était guère importante. «C’est une foire morte», disaient les habitués. Autour de nous, d’autres nourrains et de tout petits laitons blancs grognaient d’avoir trop froid, comme les nôtres. Plus loin, des porcs gras, étendus sur le sol durci, se levaient avec une plainte encolérée quand un marchand les frappait de son fouet pour les examiner. A l’autre extrémité de l’enclos, il y avait des moutons qui paraissaient malheureux et malades à cause du givre qui mouillait leur toison. Les bovins se tenaient dans l’autre partie du champ de foire qu’un mur séparait de celle où nous étions; on ne les voyait pas, mais on entendait de temps à autre leurs beuglements ennuyés et plaintifs. Les gardiens des bêtes, tous campagnards en sabots de bois, pantalons d’étoffe bleue, grosses blouses et 39
De temps à autre, M. Fauconnet, notre maître, passait à côté de nous. C’était un homme d’une quarantaine d’années, aux larges épaules, à la figure grimaçante et rasée; de bonne humeur, il souriait constamment d’un sourire bénin; mais quand quelque chose ne lui allait pas, son visage se plissait, devenait dur. Ce jour-là, justement, il était de fort méchante humeur parce que la foire ne valait rien et qu’il fallait vendre à bas prix ou ne pas vendre. Il se fâcha parce que trois des cochons étaient trop inférieurs; il dit qu’on aurait mieux fait de les laisser à la maison, attendu que la bande se trouvait dépareillée de leur présence et qu’il était quasi impossible de les faire partir avec les autres.
Cependant il se faisait tard: j’avais toujours froid et commençais à trouver le temps long. Mon père me proposa bien d’aller faire une tournée en ville pour me réchauffer; mais je refusai, ayant peur de m’égarer, et aussi parce que m’effrayaient tous ces gens inconnus que je voyais circuler.
Plusieurs tentatives de vente ayant échoué, nous nous disposions à repartir lorsque, vers dix heures, les cochons furent achetés, après un long débat, par un marchand très loquace (sauf pourtant les trois petits dont il ne voulut pas). A vrai dire, M. Fauconnet n’essaya guère de les lui faire 40
Sur la route de Moulins, où nous devions faire au marchand la livraison des cochons vendus, il nous fallut attendre deux grandes heures. Je m’y ennuyai fort, d’autant plus qu’il continuait de faire très froid, le soleil n’ayant pu réussir à percer l’opacité de l’atmosphère hivernale. Quand l’acheteur parut, des gens de bonne volonté nous aidèrent à effectuer le triage des non-vendus, ce qui ne fut point chose commode. Après que les vendus furent livrés et soldés, en pièces d’or que mon père fit sonner une à une sur la chaussée humide, nous repartîmes à travers la ville avec les trois rebuts. J’eus une désillusion au cours de ce trajet: les maisons ne me semblèrent plus aussi belles; seuls quelques étalages de magasins me charmèrent. Il faut dire que nous ne suivîmes presque pas la grand’rue; nous prîmes à côté de la rivière de Burge, une rue montueuse et grossièrement pavée qui débouchait dans le haut quartier, sur la place de l’église: c’est de là que partait le chemin de Meillers.
Sur cette place de l’église, au carrefour de la route d’Autry, mon père me laissa seul. Il voulait, selon l’usage, aller remettre sans plus tarder à M. Fauconnet l’argent de la livraison. J’étais bien un peu inquiet de le voir partir, mais il m’avait promis de n’être pas longtemps et de me rapporter du pain blanc et du chocolat pour mon goûter; de plus, il voulait demander à M. Vernier, un fermier de Meillers qu’il connaissait et qu’il comptait rencontrer chez M. Fauconnet, de me ramener en croupe sur son cheval. Ces promesses me faisaient oublier l’appréhension que j’avais de rester seul.
Je jetai aux trois gorets le peu de grain qui restait au fond 41
Il y avait longtemps, longtemps que j’étais là quand j’entendis sonner trois heures à l’horloge de la tour de la Sainte-Chapelle. Cette tour et les trois autres plus éloignées, qui sont les derniers vestiges de l’ancien château, je les devinais plus que je ne les voyais: assombries naturellement par les siècles, elles apparaissaient plus sombres encore sous le ciel gris, noyées et presque indistinctes dans la grande brume du soir givreux. Au-dessous, la ville formait une masse également informe et vague où rien ne tranchait et d’où ne venait aucun bruit: elle semblait anéantie par quelque invisible catastrophe. La place de l’église où j’étais, cadrait bien avec l’ensemble triste de tout: ils étaient tristes, ses grands arbres à la nudité voilée de paillettes blanches, et ses arbustes buissonneux, tout blancs aussi, et son carré de gazon nu qui craquait sous mes pas, et son bassin rectangulaire dont les glissades des gamins avaient meurtri la glace terne. Au fond, l’église, aux massives portes fermées, semblait hostile à la prière et à l’espoir. A droite, dans un jardin aux murs élevés, un château tout neuf, avec deux tours carrées, avait des allures de prison. En bordure du chemin de Meillers, face à l’église, une belle maison à un étage était lugubre 42
Comme l’église, toutes ces habitations restaient closes; elles contenaient sans doute des foyers flambants, des poêles chauds auprès desquels les gens pouvaient se rire de l’hostilité du dehors. L’hostilité du dehors, j’étais tout seul à en souffrir, avec mes trois cochons.
La grille qui clôturait le jardin du château s’ouvrit et livra passage à deux prêtres, lesquels s’inclinèrent profondément devant une dame encapuchonnée qui les avait accompagnés jusque-là. Ils passèrent tout à côté de moi, me jetèrent même un regard indifférent, et pénétrèrent dans la grande maison tapissée de reptiles noirs, qui, je le compris, devait être la leur.
Un moment après, ce fut la porte d’une des chaumières qui cria sur ses gonds. Une grande femme ébouriffée parut dans l’embrasure et jeta dans son jardinet l’eau d’une casserole. En dépit des observations de cette femme, un gamin de mon âge à peu près, profita de cet instant pour s’esquiver: il se dirigea vers le bassin de la place où il se mit à patiner. Après cinq ou six glissades, il alla cogner à la porte du cordonnier en criant par trois fois le nom d’André. Un autre gamin plus petit finit par apparaître, et tous les deux glissèrent un long moment de compagnie, tantôt debout et se suivant, tantôt accroupis et se tenant par la main. Mais la 43
De loin en loin, quelques cultivateurs passaient; ils s’en allaient marchant vite, ayant hâte de regagner leur logis. S’en allaient aussi quelques fermiers à cheval, emmitouflés dans leurs manteaux et leurs cache-nez. L’un d’eux, perché sur un gros cheval blanc, s’arrêta en m’apercevant:
– D’où donc es-tu, mon p’tit gas?
– De Meillers, m’sieu, fis-je en balbutiant, les dents claquantes.
– Tu n’es pas le petit Bertin, du Garibier?
– Si, m’sieu.
– Et ton père n’est pas encore venu te rejoindre?
– Non, m’sieu.
– Voilà qui est fort, par exemple!… Il se sera mis en noce, pardi!… Eh bien, mon garçon, je devais t’emmener; mais dans ces conditions, impossible… Tu ne peux pas laisser tes cochons. Donne-toi du mouvement, surtout, ne te laisse pas engourdir par le froid.
Après ces sentencieux conseils, le monsieur éperonna son cheval et disparut bientôt dans le brouillard. Je n’eus pas de peine à comprendre qu’il était M. Vernier, et je m’attristai profondément en songeant à ce qu’il m’avait dit au sujet de mon père:
– Voilà qui est fort, par exemple!… Il se sera mis en noce…
Cette chose, à laquelle je n’avais pas encore pensé, me semblait maintenant très vraisemblable. Mon père sortait bien rarement et, lorsqu’il allait à la messe à Meillers, il rentrait d’habitude tout de suite après. Mais les jours de foire, il était parfois moins sage. Il m’était arrivé de me coucher avant qu’il ne soit rentré. Les lendemains de ces jours-là, il paraissait malade et ennuyé et ma mère avait, surtout à son 44
Dès quatre heures, la nuit vint: elle tombait du grand ciel bas et noir; elle montait de la brume flottant au-dessus du sol, qui s’était épaissie soudain. Je tremblais de froid, de faim et de peur. N’ayant rien mangé de la journée que mon croûton dur et mes pommes, je me sentais défaillir; des grondements remuaient mes entrailles et des voiles sombres passaient devant mes yeux. J’étais aussi exténué de fatigue; le faible poids de mon corps pesait lourdement sur mes jambes molles. Des regrets me venaient de ne pas m’être plus tôt hasardé à partir seul, bien que le chemin ne me fût guère familier. Mais à présent que s’enténébrait la campagne, j’aurais préféré geler sur place que de me mettre en route. Les cochons, comme moi fatigués, dormaient au fond du fossé; j’en profitai pour m’asseoir auprès d’eux, refoulant mon chagrin.
Un domestique à face rasée sortit du château avec un panier vide, suivit à grands pas la ligne des arbres de la place et, par la rue pavée, disparut vers la ville; il en revint un moment après, le panier lourd de provisions, et portant sous le bras un pain long à croûte dorée pour lequel j’eus un regard d’envie.
Cinq heures: c’était la nuit tout à fait. Je pus à peine distinguer une voiture de bohémiens s’éloignant de la ville par le chemin de chez nous. Deux hommes marchaient à côté du cheval qu’ils frappaient à grands coups de bâton. Derrière venaient trois adolescents de taille diverse, dont les loques dépenaillées pendaient, et qui discutaient fort en une langue inconnue. Et de l’intérieur du véhicule venaient des lamentations, des cris d’enfants battus, des voix de mégères 45
Ils ne me virent pas non plus, les deux couples d’amoureux qui défilèrent peu après. Ils s’en venaient sans doute de danser dans quelque auberge. Les filles avaient mis leurs capes de travers en leur grande hâte de partir, vu l’heure tardive; les garçons les serraient par la taille en une étreinte amoureuse que le froid rendait bien excusable.
Le sacristain avait sonné l’angélus du soir. Le presbytère, les chaumières avaient clos leurs volets et ne laissaient entrevoir que de minces filets de lumière. Il gelait ferme; la brume se dissipait en partie, et c’était maintenant comme un vague crépuscule qui faisait paraître bizarres tous les objets environnants. Je souffrais moins; mon estomac s’était tu; mais je devenais faible de plus en plus; des voiles sombres brouillaient mes yeux plus fréquemment, et dans mes oreilles tintaient des sons de cloches, comme si l’angélus eût sonné sans fin. Les cochons s’étaient éveillés et me donnaient à présent bien du mal à garder. Mais, en dépit de l’énergie qu’il me fallait dépenser pour les faire rester en place, le froid me gagnait les os.
Du côté de la ville, une grande clameur s’éleva… J’eus encore une peur atroce quand je vis apparaître, en un groupe affairé, les individus qui criaient ainsi. J’étais à ce moment en dehors de la place, à une petite distance sur le chemin de chez nous. Au carrefour, ils s’arrêtèrent et se séparèrent, après s’être fait des adieux bruyants: les uns prirent le chemin d’Autry, les autres vinrent de mon côté. J’eus un instant la pensée que mon père était peut-être de ceux-là. Mais quand ils 46
A boire, à boire, à boire,
Nous quitt’rons-nous sans boire?
A cette interrogation, les trois du milieu répondirent par un «non» formidable. Et tous reprirent, chacun sur un ton différent, avec des gestes drôles:
Les gas d’ Bourbon sont pas si fous
De se quitter sans boire un coup!
Ce mot «coup» dégénérait en un «ououou» prolongé qui battait son plein quand ils passèrent auprès de moi. J’étais dans le fossé, adossé au tronc d’un petit chêne, à côté des cochons rendormis: les garçons ne soupçonnèrent pas ma présence.
A ce moment, une odeur de cuisine m’arriva du château, une délicieuse odeur de viande en train de cuire dans le beurre grésillant. Cela réveilla les facultés de mon estomac vide. J’eus envie de franchir le mur, de crier, de hurler ma misère et ma faim, de demander une petite part de cette cuisine qui sentait si bon. Pour échapper à la tentation, je me rapprochai du presbytère. Mais là aussi, je perçus un bruit de cuillers et un parfum de soupe qui, pour être moins pénétrant que celui du château, n’en était pas moins suave. Je compris 47
Seul restait sur le chemin, sous le givre et le gel, un petit paysan attifé d’un châle gris et qui gardait trois cochons rebutés; et ce petit paysan était là depuis cinq heures; et ce petit paysan n’avait mangé dans toute la journée qu’un morceau de pain et trois pommes: ce petit paysan, c’était moi! Ils m’avaient tous vu, ceux du château et ceux du presbytère, et les ménagères des chaumières, et leurs petits qui étaient de mon âge; ils m’avaient tous vu, mais pas un n’avait daigné me faire l’aumône d’une parole de sympathie, pas un n’avait songé que je pouvais souffrir, pas un n’avait la pensée de venir voir si j’étais encore là dans la nuit.
Sept heures sonnèrent à la Sainte-Chapelle; je comptai tristement les coups de marteau frappant l’airain qui, dans le silence de cette place déserte, de ce nocturne cadre d’hiver, me semblèrent lugubres comme un glas. Je tombai, à partir de ce moment, dans une sorte de demi-sommeil, dans le terrible état léthargique de ceux qui meurent de froid. Je m’étais adossé de nouveau au tronc de l’arbre, dans le fossé, et mes yeux étaient clos à demi. Je vis pourtant se lever les cochons et j’eus la force de les suivre encore, machinalement. Mais je n’avais presque plus de sensations ni de pensées. Et cependant quelques souvenirs hantaient mon cerveau quasi mort: le Garibier, la Breure, la forêt, ma grand’mère, ma mère, mes frères et mes sœurs, le chien Médor même, ces champs, cette maison; ces êtres qui avaient tenu une place dans ma vie d’enfant, et qu’il me semblait avoir quittés depuis bien 49
Il était près de neuf heures quand je fus tiré de ma torpeur par un bruit de pas qu’il me sembla reconnaître. Je me frottai les yeux: je vis mon père qui arrivait. Il toussait, crachait, marchait un peu de travers; mais enfin, c’était lui! J’oubliai d’un coup le chagrin, les terreurs, les souffrances, tout le long martyre de cette journée, dans le grand bonheur de le retrouver. Exultant de joie, j’allai me jeter dans ses bras. Lui, tout d’abord interdit, dans l’habituel état d’hébétement qui suit l’orgie, parut étonné de ma présence ici. Enfin le souvenir lui revint: il me pressa dans ses bras en un débordant enthousiasme d’amour paternel, et m’appela son «pauvre petit ami». Les gens qui ont bu s’exagèrent toujours leurs impressions. Mon père pleura de m’avoir laissé seul toute la journée!
Il avait dans sa poche un croûton de pain, reste de son déjeuner d’auberge, un morceau de sucre, dernier vestige du café qui avait suivi le déjeuner: je croquai ces débris qui me donnèrent quelques forces. Il voulut absolument aller m’acheter d’autres provisions à l’épicerie-auberge du bas de la place; mais je refusai.
Maintenant que je l’avais retrouvé, lui, mon protecteur et mon guide, je ne craignais plus rien; je me sentais la force de marcher jusque chez nous sans manger autre chose, et je me cramponnais à sa main en un engourdissement voulu, pour l’empêcher de s’éloigner.
Les cochons circulaient dans le chemin, paraissant, eux 50
Le retour fut long, silencieux, pénible. Mes yeux se fermaient malgré moi, et mon père, dont je ne lâchais pas la main, me traînait presque. De plus, il avait à fouailler toujours les cochons qui lambinaient. A un moment donné, malade, il dut s’arrêter, s’accoter contre un mur de pierres sèches, le front dans la main, exhalant une écœurante senteur de vin; des hoquets de plus en plus rapprochés le secouèrent; il souffrait tellement que son visage était décomposé; il finit enfin par vomir et, soulagé, me reprit la main, et put repartir.
Il était onze heures passées quand nous fûmes rendus. J’entrai de suite à la maison, laissant mon père s’occuper seul d’enfermer les cochons et de leur donner à manger. Au coin de l’âtre où s’éteignaient les dernières braises, ma mère veillait en tricotant. Toute la soirée, elle avait prêté l’oreille aux bruits du dehors, comptant toujours nous voir arriver, sentant grandir son inquiétude à mesure qu’avançait l’heure. Elle me demanda pourquoi nous nous étions tant attardés. Et quand je lui eus fait le récit de la journée, elle se prit à me plaindre, à me prodiguer des caresses, en même temps qu’elle foudroyait de son plus mauvais regard mon père qui venait d’entrer; puis elle sembla ignorer qu’il fût là, ne lui prêta aucune attention. Lui ne dit pas un mot non plus, il se coucha immédiatement. Je mangeai un reste de soupe, un œuf cuit sous la cendre. Ce régal me fit du bien; mais, tout de même, je ne pus guère dormir. Il me fallut plus d’une semaine pour me remettre de mes fatigues et du rhume qui fut la conséquence de ma trop longue faction. Mais il fallut à mon père et à ma mère bien plus de temps encore pour revenir à leurs relations normales.
51
Vint le moment où je dus aller au catéchisme: ce fut mon premier contact avec la société. La société, pour la circonstance, était représentée par un vieux curé à la mine rose et aux cheveux blancs, et par cinq gamins, dont quatre étaient, pour le moins, aussi sauvages que moi. Seul, Jules Vassenat, le fils du buraliste-aubergiste, était moins emprunté parce qu’il allait apprendre à lire à Noyant où il y avait une école. Elles étaient loin les unes des autres à ce moment, les écoles. Et les quasi-bourgeois seuls pouvaient y envoyer leurs enfants, car les annuités étaient chères.
Le catéchisme des garçons se faisait à huit heures du matin. Comme il y avait une bonne lieue du Garibier au village, il me fallait partir de chez nous, l’hiver, avant qu’il fasse jour. Par les temps de gel je m’en tirais bien, sauf qu’il m’arrivait souvent de buter et même de tomber: car les chemins étaient cahoteux à l’excès. Mais par les temps humides, je m’enlisais dans la boue gluante; elle pénétrait dans mes sabots et crottait mes chausses de laine, si bien que j’étais très mal à l’aise à l’église pendant le cours des séances. De plus, le curé se fâchait quand j’arrivais avec des sabots trop sales. (A vrai dire, il ne ménageait pas davantage mes camarades, lesquels n’étaient guère plus favorisés que moi sous le rapport des chemins.) Il était d’un caractère très emporté. Quand 52
– Sac à papier! jurait-il. Voleur de grain!
Et il nous donnait sur la tête de grands coups du plat de son livre. Mais ses colères ne duraient pas longtemps; il en était vite arrivé à nous dire des goguenettes et à rire avec nous. Il avait d’ailleurs des attentions délicates qui rachetaient largement ses sévérités passagères. C’est ainsi qu’à l’occasion d’un mariage, il nous partagea la brioche bénite que les jeunes époux lui avaient offerte; il nous distribua des dragées au lendemain d’un baptême; et, le 31 décembre, il nous donna une orange à chacun, en nous priant de ne pas aller l’embêter le lendemain pour la bonne année. Au demeurant, c’était un brave homme, familier avec tout le monde, jovial et sans malice; il avait son franc-parler, même avec les riches; la puissance de l’argent le laissait froid; ce n’était pas un lèche-pieds comme j’en ai tant vu depuis.
Je ne pouvais guère rentrer du catéchisme avant dix heures, mais j’arrivais souvent plus tard. Je m’étais lié avec un de mes camarades, Jean Boulois, du Parizet, qui s’en venait un bout de chemin avec moi et il nous arrivait de faire de bonnes parties.
Nous passions sur la chaussée d’un étang très vaste, juste à côté du moulin, et nous nous arrêtions chaque fois pour voir tourner la grande roue motrice, pour entendre le grincement des meules et le tic tac du mécanisme. Nous trouvions amusant aussi de voir partir les garçons avec leurs gros chevaux portant à dos la farine des clients; ils ramenaient de même le grain à moudre. Les carrioles d’à présent étaient inconnues, en raison de l’absence de routes.
Jean Boulois, qui était ingénieux, avait toujours à me proposer des distractions nouvelles. Il m’entraîna le long d’un ruisseau où croissaient des plantes à grains rouges, 53
– Allons, mange vite la soupe; tes cochons s’impatientent à l’étable; il y a deux heures qu’ils devraient être aux champs.
Je repartais alors dans la Breure ou dans quelque jachère pour une bien longue séance de garde; la solitude me pesait plus qu’avant.
Un jour, je commis l’imprudence de ne rentrer qu’à midi, cela donna l’éveil à ma mère. Le dimanche suivant, elle s’en fut trouver le curé qui lui dit que nous étions toujours libres à neuf heures. Naturellement, elle me tança d’importance et il me devint impossible de continuer à lambiner: si je n’étais pas rentré à dix heures et quart, dernière limite, j’étais sûr d’avoir les oreilles tirées.
En mai 1835, après ma deuxième année de catéchisme, le bon curé blanc me fit faire mes Pâques. Etant camarade avec mon ami Boulois, j’allai après la messe, avec mon père, ma mère et mon parrain, déjeuner au Parizet. Ça passait pour être une bonne maison et, en effet, le repas était copieux: il y avait une soupe au jambon, du lapin, du poulet, il y avait de la miche de froment toute fraîche, de la galette et de la brioche; il y avait du vin (j’en bus bien un verre entier) et du café, boisson que je ne connaissais pas encore. J’abusai peut-être un peu de toutes ces bonnes choses, toujours est-il que je fus indisposé à la cérémonie du soir.
J’ai pu me convaincre, depuis, qu’il est de règle dans la vie qu’au plaisir succède l’ennui… L’ennui est la rançon de la joie.
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J’eus l’occasion de faire encore un festin peu de temps après: mes deux frères se marièrent au mois de novembre de cette même année.
Mon frère Baptiste, l’aîné, qui était mon parrain, touchait à ses vingt-cinq ans. Le Louis en avait vingt-deux. Pour les sauver du service, mon père les avait assurés à un marchand d’hommes avant le tirage au sort.
Le service militaire, qui avait alors une durée de huit ans, semblait une calamité sans nom. Ma mère disait souvent, en parlant de mes frères, qu’elle préférerait les voir mourir que partir soldats. Cette crainte exagérée s’expliquait par plusieurs raisons. D’abord, le nombre des appelés était restreint, et, parmi ces victimes du hasard, tous ceux qui n’étaient pas sans ressources se faisaient remplacer. Puis les partants n’avaient pas la perspective de venir en permission chaque année. Ils gagnaient à pied leur garnison lointaine et ne reparaissaient généralement qu’à l’expiration de leur congé. (Les chemins de fer n’existant pas encore, les voyages étaient très coûteux et possibles seulement aux riches.) Enfin, tout le monde restant sédentaire, on n’avait pas la moindre notion de l’extérieur. Hors de la commune et du canton, au delà des distances connues, c’étaient des pays mystérieux qu’on s’imaginait dangereux et peuplés de barbares. Sans compter que le souvenir persistait des grandes guerres de l’Empire pendant lesquelles tant d’hommes étaient morts. Voilà pourquoi la 55
En s’assurant avant le tirage, ça coûtait cinq cents francs à peu près, alors que si l’on s’exposait à être pris, on ne s’en tirait pas, le cas échéant, à moins de mille ou onze cents francs. Ma mère avait donc accumulé patiemment gros sous et petites pièces dans le tiroir intérieur de son armoire. A force d’économie, rognant sur le sel, sur le beurre et sur tout, elle était arrivée à rassembler les cinq cents francs nécessaires à l’assurance préalable, pour l’époque du tirage au sort de chacun des aînés. Elle avait été bien fière de ce résultat qui lui donnait la certitude de les conserver auprès d’elle.
Mes frères épousaient les deux sœurs, les filles de Cognet, du Rondet. Le Louis ne s’était décidé qu’au dernier moment à demander la Claudine Cognet, car il avait plus près de chez nous, une petite bonne amie avec laquelle il voulait bien se marier. Mais ma mère lui avait fait entendre qu’étant sans doute appelé à vivre toujours avec son frère, il valait bien mieux qu’ils aient les deux sœurs pour femmes, que ce serait dans leur maison une garantie de concorde. Et comme elle avait sur lui beaucoup d’ascendant, il finit par se ranger à son avis.
Comme j’étais trop jeune pour servir de garçon, on me fit rester à la maison le jour de la noce avec ma grand’mère et la Marinette. J’allai même garder les cochons comme de coutume, mais les ramenai de bonne heure sachant bien que, dans le remue-ménage général, on ne s’en apercevrait pas. Le dîner se préparait sous la direction d’une cuisinière de Bourbon qu’aidaient ma mère, rentrée sitôt la fin de la cérémonie, la mère Simon, de Suippière, et la servante de la Bourdrie. Tout était sens dessus dessous. On avait monté les lits au grenier. Une grande table, faite avec des planches 56
Ceux de la noce arrivèrent comme il faisait nuit. Ils avaient passé la journée au bourg, chez Vassenat l’aubergiste, où un grand bal avait eu lieu. Car, la noce étant conséquente, il y avait deux musiciens: un vieux maigre qui manœuvrait avec conviction le tourniquet d’une vielle, un joufflu au nez cassé qui jouait de la musette. Le déjeuner du matin s’était fait hâtivement et de bonne heure au Rondet, avant le départ pour Meillers. Tout le monde avait grand’faim le soir, et le dîner commença presque aussitôt.
La grande table se trouvant être insuffisante, on installa sur une petite table spéciale, au coin de la cheminée, les gamins dont j’étais. Il y avait les deux plus jeunes de l’oncle Toinot, trois ou quatre petits de la parenté de mes belles-sœurs et enfin des voisins: les deux gas de Suippière, le Claude, et la Thérèse de la Bourdrie. J’étais placé à côté de la Thérèse et j’admirais ses joues fraîches et les quelques mèches de ses cheveux blonds que n’emprisonnait pas son bonnet d’indienne. Je ne lui parlais guère, toutefois, car je continuais d’être peu hardi d’ordinaire, et cet envahissement d’étrangers m’intimidait plus encore. Mes compagnons de table n’étaient d’ailleurs pas plus loquaces que moi. Mais si nous restions quasi silencieux, nous n’en faisions pas moins honneur aux plats. Ma mère vint s’installer avec nous et s’occupa de nous surveiller, de nous servir, ce en quoi elle eut bien raison, car, sans elle, nous nous serions certainement trop bourrés.
57
– C’était l’avant-veille de la Bérézina, un jour qu’il 58
«– Francis bono!… Francis bono!…» disait-il.
« Je compris que ça signifiait: «Bon Français» et qu’il me suppliait de ne pas le tuer. Mais je n’étais guère d’humeur à montrer de l’indulgence: il y avait huit jours qu’on ne mangeait rien que de rares morceaux de cheval mort, tout crus.
« – Oh! ça, mon vieux cochon, tu peux te fouiller!… Tu ne m’aurais pas ménagé, toi, si je ne t’avais pas vu à temps; tu as voulu me tuer: je te tue…»
«Je ne lui fis pas tout ce discours, vous pensez bien. Mais ces choses-là me passèrent par la tête en l’espace d’un éclair. 59
Un petit frisson d’horreur passa autour de la tablée, un instant silencieuse. Tous les regards se portèrent sur cet homme qui avait tué un homme. Lui jouissait de son triomphe. Il but deux verres de vin et, pour continuer d’attirer l’attention, se mit à chanter des chansons de l’armée, très croustillantes, qui émoustillèrent tout le monde. Ma grand’mère lui dit que ce n’était pas convenable de chanter cela à cause des enfants, Il est vrai qu’à la petite table, nous étions tout oreilles et que plus d’un couplet nous intriguait fort.
La porte extérieure s’ouvrit sous une poussée brusque. Une dizaine d’individus bizarrement attifés entrèrent à la file et se mirent à crier, à sauter, à faire des contorsions et des grimaces. Presque tous étaient habillés en femmes ou bien en costumes hétéroclites, partie hommes et partie femmes. Ils avaient d’énormes nez postiches dans des figures enfarinées. Quelques-uns, avec du noir de charbon, s’étaient fait des moustaches et des rayures par tout le visage. Cinquante bouches poussèrent le même cri:
– Les masques!… Les masques!…
C’était la coutume de cette époque: à tous les dîners de noce, les jeunes gens du voisinage se présentaient ainsi déguisés, sous le prétexte d’amuser les invités.
Ils continuaient à faire les fous, embrassant les filles qu’ils blanchissaient de farine et noircissaient de charbon. On leur offrit du vin et de la brioche. Ils burent et mangèrent, puis se mirent à danser dans l’étroit espace libre: ils dansaient avec des entrechats formidables qui soulevaient leurs jupes, et ils poussaient des hurlements de bêtes.
Mais les convives commençaient de s’ennuyer à table; les faits et gestes des masques leur donnaient envie de prendre de l’exercice, de se dégourdir les jambes. Tout le monde se 60
– Il faut danser, les petits: c’est une bonne occasion pour apprendre.
Et comme nous baissions tous la tête en rougissant, mon parrain reprit:
– Allons, Tiennon, attrape la Thérèse et fais la tourner…
Il y mit de l’insistance et, malgré notre confusion, il nous fallut partir. La tête nous vira bien un peu; nous nous cognions aux grands qui nous rejetaient à droite et à gauche; mais nous allâmes jusqu’au bout quand même et, quand ce fut fini, voyant les autres embrasser leurs danseuses, je mis deux gros baisers sur les joues roses de la Thérèse, ce dont mon parrain qui nous observait, me taquina fort. Mais ce premier essai m’ayant donné de l’audace, je me mêlai ensuite à presque toutes les danses.
La lanterne, épuisée de combustible, s’éteignit soudain. Dans la grange enténébrée, ce furent des cris d’effroi et de 61
– Baptiste, gare ta femme!
– Louis, je te vole la Claudine!
– Pauvres jeunes mariés, où en sont-ils?
Il y avait des étreintes dans les coins; on entendait des chuchotements, des bruits d’embrassades; il y eut des baisers anonymes, pris audacieusement, qui firent se fâcher les filles.
Mon parrain m’ordonna d’aller à la maison chercher de la lumière. J’y trouvai les vieux qui, depuis un moment, avaient quitté le bal. Ils étaient attablés de nouveau en train de boire, de chanter et de s’empiffrer de gros morceaux de volaille rôtie. L’oncle Toinot, tout à fait ivre, dormait sur la table.
Quand l’aire fut éclairée à nouveau, les danses reprirent et le bal ne se termina qu’à deux heures du matin. Seulement les jeunes mariés s’en étaient allés plus tôt: en catamini ils avaient gagné dans la nuit Suippière où ils devaient coucher. Quelques-uns des invités reçurent aussi l’hospitalité chez les voisins. Les autres couchèrent chez nous: les femmes et les enfants au grenier, où chacun des lits avait été dédoublé par les soins de ma mère, les hommes au fenil, où on avait disposé à leur intention de vieilles couvertures et de vieux sacs.
Les jeunes garçons ne se couchèrent pas. Quan ils eurent bu et mangé à satiété, ils se répandirent dans la cour et firent mille sottises. Ils démontèrent complètement l’araire et bousculèrent le char à bœufs dans l’abreuvoir; ils enlevèrent des jougs les liens de cuir et s’en servirent pour suspendre au sommet d’un poirier des bêches, des pioches, des marres, tous les outils qu’ils trouvèrent; ils y suspendirent aussi la brouette sur laquelle ils avaient préalablement lié Médor; le pauvre chien poussa des plaintes déchirantes qui réveillèrent les dormeurs, et mon père fut obligé de l’aller délivrer; il eut mille peines à y parvenir. Pendant ce temps, les autres continuaient 62
Le cortège se reforma vers neuf heures pour aller chercher les mariés, et il y eut de beaux rires à leurs dépens quand on passa à proximité des emblèmes. Mais je ne vis pas cela, car il m’avait fallu aller garder les cochons comme si de rien n’était. Quand je revins, le déjeuner s’achevait dans une gaîté un peu factice. La fatigue se lisait sur les figures tirées aux gros yeux somnolents. Il y eut encore une petite séance de bal dans la grange, puis ce fut, dans des embrassades sans fin, le départ des invités…
Il fallut travailler plusieurs jours ensuite pour remettre toutes choses en place.
VIII. _ Initiation au métier.
Après ce double mariage, il se trouva que notre ménage fut très fort surtout en femmes. Ma grand’mère, ma mère, la Catherine, mes deux belles-sœurs, cela faisait cinq femmes, toutes capables de travailler. Il y avait en plus ma petite sœur Marinette qui touchait à ses dix ans: mais la pauvre gamine était innocente. Elle s’était élevée chétive et malingre. Elle avait été très longue à se développer physiquement, n’avait marché qu’à deux ans, parlé qu’à trois, et encore lui restait-il un zézaiement qui lui faisait déformer beaucoup la plupart des mots, la rendait inapte à 63
A dater de ce moment, bien que restant porcher en titre, je commençai à me familiariser avec toutes les besognes. J’étais employé comme toucheur de bœufs – boiron comme on disait alors – surtout pendant le dernier mois d’hiver et les deux premiers mois de printemps. C’était l’époque où l’on mettait l’araire dans les jachères à ensemencer l’automne d’après, et, pour cette opération il fallait les quatre bœufs au même attelage.
Nous venions à neuf heures, après le pansage du matin, mon parrain et moi, et nous restions jusqu’à trois ou quatre heures de l’après-midi. J’amenais les cochons qui s’occupaient à suivre le sillon ouvert pour manger les vers déterrés et restaient à peu près sages. Une longue gaule aiguillonnée me servait à diriger les bœufs qui s’appelaient Noiraud, Rougeaud, Blanchon et Mouton. Les deux premiers étaient de cette race d’Auvergne dont j’ai déjà parlé: il y en avait un couple au moins dans chaque ferme; car on prétendait que les bœufs 64
Néanmoins, malgré toute ma bonne volonté, le manque d’habitude et le manque de force ou bien un faux mouvement des bœufs, faisaient que je laissais quelquefois dévier l’outil. Alors mon parrain se fâchait: car il était assez emporté et très pointilleux sous le rapport du travail. Pourtant, la chose lui arrivait bien, à lui aussi, quand il tenait le manche, mais il prétendait que c’était ma faute parce que je conduisais mal les bœufs, et souvent il me giflait… Je compris à ce moment pourquoi, avec les meilleures raisons du monde, les faibles se trouvent avoir tort et combien il est triste de travailler sous la direction des autres.
Je comptais souvent le nombre des sillons labourés au cours de l’attelée et je supputais approximativement, par comparaison au travail des jours précédents, à quel moment il serait temps de partir. Quand il approchait d’être l’heure, je ralentissais ostensiblement en arrivant à la haie dans laquelle s’ouvrait la barrière d’accès, et j’épiais à la dérobée la physionomie de mon parrain, comptant qu’il donnerait le signal attendu. Mais il restait muet, impénétrable, et je devais retourner les bœufs, faire un long tour encore, au bout duquel m’attendait souvent une nouvelle déception plus profonde de toute la croissance de mon espoir. D’ailleurs, la plupart du temps, mon parrain attendait pour partir qu’on appelât de la 65
Quand il faisait beau, les séances se passaient avec un minimum d’ennui; mais par les mauvais jours, vraiment ça n’en finissait plus. Il me souvient d’un mois de mars où nous labourions dans le champ des châtaigniers, le plus éloigné de nos champs. Il faisait toujours un grand vent de Souvigny, c’est-à-dire du plein nord, avec des averses froides, des giboulées de grésil et de la neige quelquefois. Cela traversait mes vêtements, m’enveloppait d’un suaire glacé et mes mains étaient d’un rouge pourpre tavelé de taches violettes. Un jour que les averses nous douchaient plus que de raison, j’eus des frissons qui n’étaient pas uniquement des frissons de froid. J’avais le front brûlant, les dents claquantes et l’estomac lourd. Je bâillais et, bien qu’il fût tard, je n’avais pas faim. Je dis à mon parrain que j’étais malade et que je voulais m’en aller. Mais il se fâcha, me traita de «grand feignant», m’obligea à continuer. A la dernière extrémité pourtant, une averse trop brusque nous ayant fait réfugier dans le creux d’un chêne, il se donna la peine de m’examiner; il constata que j’étais soudain très pâle et soudain très rouge, comprit que j’avais un accès de fièvre et consentit au départ. Mes jambes flageolaient, molles et fatiguées: j’eus de la peine à gagner la maison. On me fit tout de suite coucher, on me couvrit bien, et, le lendemain, à la suite d’une bonne suée, j’eus par tout le corps une éruption de petits boutons rouges.
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L’hiver d’après mes quinze ans, ayant cessé tout à fait de garder les cochons, je dus agir en homme. On me mit à battre au fléau et à participer au nettoyage des étables.
Les années d’avant, quand j’allais aux champs dans la neige, j’enviais ceux qui restaient à la grange pour battre. Mais quand je dus le faire à mon tour, il me fallut convenir que ce n’était pas tout rose non plus, que, si l’on conservait les pieds secs, on se fatiguait joliment les bras et qu’on avalait par trop de poussière. Il faut noter que le battage n’était pas une petite affaire à cette époque où tout s’écossait au fléau. Cela durait depuis la Toussaint jusqu’au carnaval et même jusqu’à la mi-carême, sans interruption presque, sauf quelques journées chaque mois, quand la lune était bonne, pour tailler les haies et ébrancher les arbres. Dans la journée, on battait seulement entre les deux pansages; mais on se reprenait à la veillée. L’année de mon début se trouvant être une année d’abondante récolte, nous battions chaque soir jusqu’à dix heures à la lueur d’une lanterne. Je ne connais pas de besogne qui, plus que celle-ci, soit énervante, porte à la révolte. Manœuvrer le fléau constamment, du même train régulier, pour conserver l’harmonie obligée de la cadence, ne pouvoir un instant s’arrêter, ne pouvoir même disposer d’une de ses mains pour se moucher, pour enlever le grain de poussière qui vous fait démanger le cou: quand on est encore malhabile et non habitué à l’effort soutenu, c’est à devenir enragé! Je n’étais content que les jours où l’on vannait, quand je 67
Les séances de nettoyage des étables, le samedi matin, étaient bien dures aussi. C’est avec le Louis que j’effectuais ce travail. Nous avions une grosse civière de chêne que je trouvais déjà lourde sans qu’elle fût chargée. Munis chacun d’un bigot, nous piquions violemment dans la couche épaisse de fumier chaud et nous entassions sur la civière des bigochées monstres.
Le Louis excitait ma vanité:
– Nous en mettons encore un peu, hein? Tu porteras bien, c’est là que nous allons voir si tu es un homme.
Comme je tenais à me montrer homme, je consentais à laisser grossir le chargement tant et si bien qu’après, lorsqu’il me fallait soulever ce fardeau trop lourd, quelque chose me craquait dans les reins. Au début, néanmoins, je parvenais à m’en tirer; mais au bout d’un moment, je suffoquais de chaleur. Quelle que soit la température extérieure, ma chemisé se mouillait de sueur. Et mes nerfs fatigués se détendaient: la civière, dont je ne pouvais plus serrer suffisamment les poignées, m’échappait sur le parcours de l’étable au gros tas de fumier dans la cour. On avait beau ensuite modérer le chargement: à tout propos une nouvelle échappade survenait. Alors mon père ou mon parrain était obligé de venir me remplacer, et leurs railleries me faisaient mettre en rage.
J’ai remarqué, depuis, que tous les débutants connaissent ces ennuis-là. Quand on commence à travailler, on a tout de suite le désir de faire aussi bien que les grands; mais on ne peut y parvenir, par manque de force, d’adresse et d’expérience. Les autres font sonner bien haut leur supériorité, conséquence de leur âge; et l’on souffre de ne pouvoir les égaler…
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Fauconnet venait chez nous tous les quinze jours à peu près, à cheval ou en voiture, selon l’état des chemins. Dès qu’il apparaissait, les femmes se précipitaient pour tenir sa monture; elles appelaient bien vite mon père qui s’empressait d’accourir, tant loin soit-il, pour lui montrer les récoltes et les bêtes, lui donner toutes explications désirables.
M. Fauconnet tutoyait tout le inonde, jeunes et vieux, hommes et femmes. Dans ses moments de grosse jovialité, il allait jusqu’à décoiffer ma grand’mère qui portait ces chapeaux en trois parties, un cône et deux volutes renversés, dits «chapeaux à la bourbonnaise», que commençaient à dédaigner les jeunes.
– Eh bien! tu te maintiens, petite mère? Mais oui, tu as encore bonne mine; tu vivras au moins jusqu’à quatre-vingt-dix ans. Avec ces chapeaux-là, toutes les femmes devenaient vieilles; elles font mal de les changer; les nouveaux sont malsains d’être trop plats; ils ne gardent pas du soleil.
A ma mère il disait:
– Ta volaille marche, cette année, Jeannette? Je constate que les poulets ne manquent pas; j’en vois plein la cour. Surtout ne leur fais pas manger la farine des cochons et ne leur laisse pas gaspiller le grain dans les champs, ou bien gare!
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– Et toi, brigand d’Auvergne, tu deviens aussi long qu’une grande perche, me disait-il.
Il m’appelait «brigand d’Auvergne» en souvenir du jour où j’avais laissé pénétrer les moutons dans le trèfle pour m’être allé promener dans la forêt avec le scieur de long auvergnat.
Les mauvaises années, mon père lui adressait force plaintes et lui demandait une diminution des charges. A quoi il répondait:
– Tu te fais toujours du mauvais sang, Bérot: tu ne viendras pas vieux, mon ami! Une réduction… mais tu n’y penses pas! Quand tu ne gagnes rien, moi je ne gagne rien non plus, vieux farceur. Et quand ça va bien, est-ce que je t’augmente?
Lorsqu’il s’agissait, à l’époque de la Saint-Martin, de régler les comptes de l’année, on s’efforçait de se rappeler à quelle foire on avait vendu des bêtes et quel prix elles avaient atteint. Mais personne ne sachant faire un chiffre, il était bien difficile de se remémorer tout cela de tête, et plus difficile encore de faire les totaux, de déterminer quelle somme exacte restait comme bénéfice. Attentifs, graves, les yeux brillants, mon père, ma mère et mes frères comptaient de compagnie:
– A une foire de Bourbon, dans l’hiver, sept cochons à vingt-trois francs…
– Ça fait cent soixante et un francs, disait le Louis, très habile.
Ma mère ne s’en rapportait pas à lui du premier coup:
– Tu dis cent soixante et un… Est-ce bien ça? Voyons: sept fois vingt-trois… prenons d’abord sept pièces de vingt 71
Mon père avait eu le temps de songer; il reprenait:
– Nous en avons vendu d’autres le mercredi des Cendres, au Montet. Il y en avait cinq. C’étaient des gros: nous les vendions trente-huit francs dix sous, je crois bien.
Alors on se remettait à décomposer:
– Cinq pièces de trente francs, cinq pièces de huit francs, cinq pièces de dix sous…
C’était comme cela pendant des soirs et des soirs. Lorsqu’on arrivait à la fin, on ne se souvenait plus des totaux précédemment faits et il fallait tout recommencer. C’était à désespérer de pouvoir aboutir. On finissait pourtant par se mettre d’accord sur un chiffre sans être bien certain, d’ailleurs, qu’il soit le véritable.
Quand M. Fauconnet arrivait pour compter, il avait vite tranché toutes les questions, lui. Il disait, son papier à la main:
– Les achats se montent à tant, les ventes à tant; il te revient tant, Bérot…
Les mauvaises années, cette somme était nulle; il y avait même retard. Des fois, elle se montait à deux ou trois cents francs, jamais au delà. Souvent mon père avait espéré mieux: il se hasardait à dire:
– Mais, monsieur, je pensais d’avoir à toucher plus que ça.
Alors le visage du maître prenait de suite son mauvais plissement:
– Comment, plus que ça? Est-ce que tu me prends pour un voleur, Bérot? S’il en est ainsi, je vais te prier de chercher un autre maître qui ne te vole pas.
Mon père s’empressait de bredouiller, très humblement:
– 72
– A la bonne heure, parce que, tu sais, les laboureux ne manquent pas: après toi, un autre.
Pourtant, quand la différence était trop considérable, Fauconnet daignait expliquer qu’il avait reporté au compte prochain les ventes du mois d’octobre. Cela lui permettait de ne donner, selon la coutume, qu’une somme insignifiante; et lui laissait pour l’année entière la jouissance de cet argent qu’il aurait dû nous partager de suite. Mais, bien entendu, il fallait accepter de bonne grâce cette combinaison illégale, sous peine d’être mis à la porte.
X. _ Premières escapades.
L’argent, comme on le pense, était rare à la maison, et, jusqu’à dix-sept ans, je n’eus jamais même une pauvre pièce de vingt sous dans ma poche. Pourtant, les jours de sortie, il me prenait des envies d’aller à l’auberge, de voir du nouveau. Nous allions à la messe à tour de rôle, car il n’y avait que deux garnitures d’habits propres pour nous quatre. Mes frères avaient bien leurs habits de noce, mais ils les réservaient pour les jours de grande fête et pour les cérémonies possibles. La garniture d’effets de drap du mariage durait la vie d’un homme et lui servait encore de toilette funèbre. Mon père et mon frère Louis allaient au bourg de compagnie; le dimanche suivant, c’était le tour de mon parrain et le mien.
73
– Qu’en veux-tu faire? Si jeune que ça, mon Dieu!
Ma mère, intervenant, déclara qu’il n’y aurait plus moyen de suffire si je voulais me mettre déjà à «manger de l’argent». Je finis pourtant par obtenir quarante sous.
Là-dessus, je partis content comme un roi, levant la tête plus que de coutume et faisant bouffer ma blouse avec orgueil. Après la messe, au lieu de m’esquiver, j’abordai franchement Boulois, du Parizet, et j’offris de payer un litre. Il y avait déjà longtemps qu’il allait chez Vassenat, lui, et il connaissait tous les habitués: il eut vite raccroché quelques intimes et nous nous trouvâmes bientôt cinq ou six attablés ensemble. N’ayant pas l’habitude du lieu, je restai d’abord tout penaud. Même avec ceux de mon groupe je n’osais rien dire. Je les 74
A la suite de la salle d’auberge, il y avait une salle de danse où préludèrent bientôt le vieux maigre avec sa vielle, et le joufflu au nez cassé avec sa musette. Je fus bientôt là avec les camarades. Les filles entraient par une porte latérale donnant sur une ruelle. Par-dessus leurs grosses robes de bure, elles avaient de petits châles gris ou bruns croisant sur la poitrine et tombant en pointe derrière le dos. Leurs bonnets blancs étaient recouverts de chapeaux de paille ronds, sans bords, garnis de velours noir, avec des brides qui flottaient sur leurs épaules. Thérèse Parnière était là. C’était à présent une belle fille de seize ans, toujours blonde et fraîche, très développée. Comme j’étais plus familier avec elle qu’avec aucune autre, je la demandai pour danser, ce à quoi elle consentit: elle fut quasi ma cavalière pendant toute la durée du bal. Entre les danses, je rejoignais Boulois et les autres; nous regagnions, dans la salle d’auberge, la petite table où s’alignaient nos litres; nous buvions une rasade en devisant gaîment et nous repartions aux premiers accords de la vielle.
Il en fut ainsi jusqu’à cinq heures du soir, heure où s’esquivèrent les dernières filles. Alors, comme nous avions très faim, nous demandâmes du pain et du fromage. Ces provisions furent dévorées en un clin d’œil, à peine le temps de vider deux nouveaux litres. On s’offrit ensuite le café, puis la goutte. C’était la première fois que je buvais tant: je me trouvais un peu gris. Je voyais comme en un rêve l’agitation de la salle, les groupes qui, autour des tables, riaient et chantaient, et mes compagnons, très gais aussi, qui avaient leur part dans le vacarme de l’ensemble. Quand on se leva pour partir, je ne me sentis pas bien stable. Dehors, Boulois me prit 75
– Eh bien, quoi, on dort déjà? fis-je en pénétrant dans la cuisine enténébrée.
Je butai dans le banc qui fit un grand bruit et me mis à pester et monologuer. Les deux mioches de mon parrain et les trois de mon frère Louis s’éveillèrent en criant. Ma mère se leva ainsi que ma belle-sœur Claudine, je voulus les embrasser.
– Il est soûl! firent-elles de compagnie.
La mère me prépara à manger en gémissant, parce que j’avais dépensé si bêtement ce pauvre argent qui donne tant de peine à être gagné. La Claudine donna le sein à son petit dernier qui pleurait, puis elle le remit dans son berceau et, tout en le berçant, chanta pour le faire dormir:
Dodo, le petit, dodo…
Le petit mignon voudrait bien dormir:
Son petit sommeil ne peut pas venir.
Dodo, le petit, dodo…
Mais ni les reproches de maman, ni ses regrets, ni la mélopée de ma belle-sœur, ni les cris de son enfant n’eurent le don de m’émouvoir. Je fis le boucan plus que de raison et tins tout le monde éveillé par ma verve et mes façons de pantin jusqu’à plus de neuf heures. Après quoi, m’étant couché, je dormis profondément jusqu’au matin. Au travail, le lendemain, mes frères se moquèrent de moi à cause de ma triste mine et parce que je fus obligé d’aller boire dans les fossés, tellement j’avais la bouche chaude.
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Heureusement, on savait à cette époque s’amuser sans argent; on organisait fréquemment des parties de plaisir qui ne coûtaient rien: c’étaient, à la belle saison, des bals champêtres qu’on appelait les vijons et, en hiver, les veillées.
Pour les vijons, on choisissait autant que possible un carrefour ombreux et gazonné à souhait: au jour dit, toutes les jeunes filles, tous les jeunes gens 77
Les amoureux, par contre, ne pouvaient guère s’isoler, il y avait trop de monde; la chose eût été aussitôt remarquée et commentée avec malveillance. A ces réunions de grand jour il ne se passait rien que de normal.
Les veillées d’hiver donnaient souvent plus de liberté. Elles participaient du même principe que les vijons. On se réunissait un dimanche dans un domaine et le dimanche suivant dans un autre pour danser, jouer, se distraire entre jeunes. Quelquefois, quand ceux de la maison voulaient faire bien les choses, ils offraient une poêlée de châtaignes, ce qui achevait agréablement la soirée. Et quand on s’en allait vers minuit, on avait parfois la chance de servir de guide, dans l’obscurité, à l’élue de son cœur, ce qui était tout à fait charmant.
Ce fut dans cette circonstance que j’en arrivai à faire des aveux à Thérèse Parnière, ma voisine de la Bourdrie. Depuis 78
Ce dimanche-là, il y avait veillée à Suippière et je m’y étais rendu seul de chez nous (la Catherine, souffrante, n’avait pas voulu m’accompagner et mes frères ne sortaient plus que très rarement). De la Bourdrie, il n’y avait que la Thérèse et son frère Bastien.
Je prévoyais bien qu’à l’heure du départ, Bastien voudrait accompagner la plus jeune des Lafont, de l’Errain, qui était sa bonne amie de longue date. Comme je ne me gênais pas avec lui, je lui dis en confidence qu’il serait embarrassé à cause de sa sœur.
– Eh bien, reconduis-la donc, me dit-il.
Je lui avouai que ce serait mon plus cher désir. Il se mit à rire et reprit:
– Tu n’as qu’à lui demander, badaud, elle sera bien contente.
En dansant une polka, je m’armai de toupet et dis à Thérèse:
– Veux-tu de moi pour conducteur, ce soir?
– Mais oui, si tu veux, fit-elle sans hésiter. Autant toi qu’un autre.
Selon l’usage, la veillée se termina vers minuit. Tous les étrangers sortirent ensemble, et, dans la cour, la séparation eut lieu par maisonnée ou par groupements sympathiques. 79
Je gardais le silence, très ému par la nouveauté de la scène. Thérèse dit:
– Il ne fait pas bon s’en aller; il fait aussi noir que dans le cul d’un four.
– Oh bien! quand on est deux… fis-je timidement.
Et, sur sa joue fraîche, je posai mes lèvres d’un geste brusque.
Je ne pouvais, en raison des ténèbres, observer sa physionomie, mais il me sembla que mon audace ne l’avait point trop surprise. Pourtant, comme je faisais mine de vouloir m’arrêter:
– Finis donc, va, grand bête! dit-elle d’un ton plus condescendant que fâché.
Je lâchai son bras, recueillis sa main dans ma main droite et, du bras gauche, lui enlaçai la taille:
– Il y a bien longtemps, Thérèse, que je souhaitais une occasion comme ça pour te proposer de devenir ton bon ami.
– Tu en seras bien avancé… Tu ne veux pas te marier encore, je pense?
– Peut-être sans bien tarder, va…
Je serrai plus fort sa taille et pressai sa main davantage; puis, d’un mouvement énergique, je l’arrêtai:
– Tu voudras, dis?
– Quoi?
– Te marier avec moi?
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Elle avait renversé la tête d’un geste instinctif: je la sentis tressaillir.
– Finis, je t’en prie, reprit-elle d’une voix plus faible, quasi suppliante.
Mais elle ne put éviter ma caresse: nos lèvres se scellèrent en un baiser délicieux. Tout près, avec un air de nous narguer, une chouette se mit à pousser une série de hululements gutturaux. Nous reprîmes notre marche à pas plus vifs, troublés beaucoup tous les deux, de cette première manifestation d’amour et péniblement impressionnés par les cris de mauvais augure de l’oiseau nocturne.
La bruine s’était remise à tomber, dense et froide. Elle humectait la cape de bure de ma compagne; elle dégoulinait sur ma grosse blouse de cotonnade qu’elle était impuissante à pénétrer: et sur nos mains unies, chaudes de fièvre, elle mettait son contact glacé…
Le champ traversé, il nous fallut, par un échalier, franchir la bouchure qui le séparait du pré de la Bourdrie. Il faisait tellement noir que nous eûmes de la peine à trouver l’échalier. Je le passai le premier et, comme le pré était en contre-bas, je reçus Thérèse dans mes bras, au pied du pieu crochu qui servait d’accès pour monter et d’échelon pour descendre. Je voulus m’autoriser de ce service pour en faire le prétexte d’une nouvelle étreinte, mais elle se dégagea si vite que je n’eus même pas le temps de l’embrasser.
Tout au long du pré humide nous allâmes très sagement, presque silencieusement. Il nous fallut ensuite parcourir un 81
Je regagnai, fiévreux, le Garibier. Une exubérance de vie me soulevait. Par cette nuit d’hiver sombre, venteuse et pluvieuse, j’avais du ciel bleu plein le cœur…
Donc, à partir de cette soirée, Thérèse devint ma bonne amie attitrée. Je n’eus pas crainte d’afficher mes préférences pour elle aux autres veillées de cet hiver-là, aux vijons de l’été suivant, non plus qu’au bal de l’auberge Vassenat, les jours de fête. J’allais même la trouver dans les pâtures, les dimanches où il n’y avait pas rassemblement, et nous passions de longues heures seul à seul le long des grosses haies parfumées et discrètes, complices des amoureux. Pourtant elle ne devint pas ma maîtresse. Nos relations se bornèrent à des mignardises innocentes, à des baisers nombreux et à des rééditions de nos effusions de lèvres du premier soir. Jeunes et naïfs tous deux, la timidité, la pudeur, la crainte des suites nous empêchèrent d’aller jusqu’à la consommation de l’amour. J’avais d’ailleurs absolument l’intention d’en faire ma femme.
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J’avais dix-neuf ans quand il me fallut quitter cette ferme du Garibier où s’était écoulée ma jeunesse.
Ce fut à la suite d’une scène violente avec mes parents que M. Fauconnet leur donna congé. Mon père proposait de vendre l’une des truies avec ses petits, parce qu’il n’y avait guère de nourriture cette année-là. Mais le maître déclara qu’il valait mieux garder la mère et laisser grossir les petits.
– Nous achèterons du son, fit-il.
Ce mot mit le feu aux poudres, car on avait cru s’apercevoir qu’au règlement de la dernière Saint-Martin, il avait compté beaucoup plus de son qu’il n’y en avait eu d’acheté en réalité. De plus, on avait trouvé dérisoire le prix de deux bœufs gras vendus en dehors de la présence de mon père. A différentes reprises, ma mère avait juré qu’il n’emporterait pas cela en terre. Elle profita donc de ce qu’il parlait de son, pour lui dire qu’il n’aurait pas à porter aux dépenses celui qu’il se proposait d’acheter, attendu qu’il était payé depuis l’année dernière. Là-dessus, Fauconnet lui ayant demandé de s’expliquer, elle reprit carrément qu’il en avait compté au moins mille livres de trop.
– Dites tout de suite que vous me prenez pour un voleur! fit-il, selon sa coutume.
Mon père sortit de sa passivité ordinaire:
– Eh bien! oui, là, vous êtes un voleur!
Il lui parla des bœufs gras et rappela plusieurs choses anciennes qui l’avaient frappé, mais de quoi il n’avait jamais 83
– Oui, oui, vous êtes un voleur! Si vous aviez agi honnêtement, j’aurais peut-être trois ou quatre mille francs devant moi alors que je n’ai pas seulement un sou. Oui, oui, vous êtes un voleur!
Fauconnet, malgré son toupet, blémit. Son visage glabre eut des plissements très accentués, une grimace diabolique. Furieux, avec un geste de menace, il dit:
– Vous viendrez raconter cela devant les juges, mes agneaux! Je vais vous attaquer pour insultes et atteinte à l’honneur; vous ne savez pas ce qui vous pend au nez, soyez sûrs… En attendant, Bérot, cherche un autre domaine, vieux malin!
Il sortit, alla seul prendre son cheval dans l’étable, et, en partant, il cria de nouveau:
– Vous saurez comment je m’appelle, n’ayez crainte.
En osant cela, mes parents savaient aller au-devant d’un congé immédiat: cette conséquence prévue les laissa donc indifférents. Mais la menace d’un procès les effraya beaucoup, et leur appréhension à ce sujet était partagée par tous. Devant les juges, avec les meilleures raisons, les malheureux se trouvent avoir tort; c’est une vérité fort connue. Qu’arriverait-il! On ne pourrait qu’affirmer ce qu’on savait être la vérité, alors que le maître montrerait des papiers, présenterait des comptes qui auraient l’air d’être justes, il aurait gain de cause. Ma grand’mère gémissait:
– Les hommes de loi vont tout nous prendre; ils feront vendre aux enchères le mobilier et les instruments. Ah! mon Ghieu!…
Terreurs vaines pourtant: Fauconnet se garda de porter plainte. Au fond, malgré la supériorité de sa situation, lui aussi avait peut-être peur des juges. Il se borna à nous faire 84
Quand je le vis par la suite mettre ses fils dans les plus grandes écoles, au point de faire de l’aîné un médecin, du second un avocat et du troisième un officier; quand je le vis plus tard acheter à Agonges un château et quatre fermes, vieillir et mourir dans la peau d’un gros propriétaire terrien, possesseur d’un demi-million tout au moins, et considéré en conséquence, je compris combien l’épithète de «voleur» lui avait été justement appliquée. C’est bien en spéculant sur l’ignorance de ses sous-ordres qu’il put édifier cette fortune, car il l’édifia tout entière. De ses ascendants, il n’avait rien eu: son père était garde de propriété et son grand-père, métayer comme nous.
XII. _ Vivre si près…
Après bien des démarches, mon père finit par trouver une autre ferme. Cette ferme, qui s’appelait la Billette, était située à proximité du bourg de Saint-Menoux, au bas d’une grande côte, tout près de la route de Bourbon. Elle venait d’être achetée par un pharmacien de Moulins, un certain M. Boutry, lequel, ayant remis son 86
A plusieurs points de vue, nous étions mieux placés qu’au Garibier. Les bâtiments n’étaient qu’à deux cents mètres de la grand’route que bordaient plusieurs de nos champs. Nous voyions passer des cavaliers, des piétons, des voitures; cela nous changeait de notre vallon sauvage de là-bas où jamais nous n’avions l’occasion de voir d’étrangers. Le logement était passable et il n’y avait pas à se plaindre des terres. Mais ce qui nous sembla bientôt gênant, puis insupportable, ce fut la quasi-cohabitation avec le maître, sa présence constante.
M. Boutry n’était pas un mauvais homme et je mettrais ma main au feu que lui ne profita pas de notre ignorance pour nous gruger sur les comptes. Seulement, méticuleux et tatillon, il avait le tort, ne connaissant rien des choses de la culture, de prendre au sérieux son rôle de propriétaire-gérant. Il aurait voulu nous faire accepter en bloc les théories qu’il puisait dans ses livres d’agriculture. Ces théories avaient peut-être du bon, mais à coup sûr mêlé de beaucoup d’absurdités; puis elles étaient si contraires aux façons habituelles de faire que, bien souvent, lorsqu’il les développait, nous lui éclations de rire au nez. D’ailleurs, son physique même et ses gestes prêtaient à rire. Petit, vif et remuant, crâne chauve et barbe courte, il venait en sautillant nous relancer dans les étables ou dans les champs. Et timidement, poliment, il faisait ses observations:
– Voyez, il serait préférable de labourer à telle époque et de telle façon.
Ou bien: Vous mettez trop peu de semence.
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Certain jour il vint nous trouver, mon parrain et moi, alors que nous étions en train de labourer une jachère. Il pouvait être neuf heures du matin, c’était à la fin d’avril; le soleil chauffait dur. M. Boutry dit, très affairé:
– Baptiste, Baptiste, quand il fait chaud comme cela, il ne faut pas garder les bœufs trop longtemps, trois heures au maximum. Si l’on prolonge au delà de cette limite, il peut en résulter des accidents fort graves. J’ai lu cela hier dans un traité d’agriculture très bien fait.
Il passa sur le dos des bœufs sa petite main d’apothicaire fine et blanche:
– Voyez, ils sont déjà en sueur; leurs flancs battent; de la mousse écumeuse sort de leur bouche; ils en viendraient à tirer la langue… Il va falloir les dételer, Baptiste.
Mon parrain haussa les épaules:
– Nous en aurions pour longtemps à faire notre ouvrage, monsieur, si nous ne les gardions que trois heures chaque attelée. Par les temps de chaleur, bien sûr que leurs flancs battent et qu’ils tirent la langue, mais ça ne leur fait pas de mal, allez…
Il s’exprimait d’un ton rude, en notre langage incorrect de la campagne et cela contrastait avec l’affabilité du maître et son pur français.
– C’est une erreur, il peut en résulter des accidents fort graves, vous dis-je… Ne les gardez pas trop longtemps.
– Oh! pas plus tard que midi, vous pouvez être tranquille, fit mon parrain narquois.
– Comme les autres jours, ajoutai-je malignement.
M. Boutry vit bien qu’on se fichait de lui. Il partit très mécontent.
– Vieux serin, va! t’as pas fini de nous embêter, monologua mon parrain en le voyant s’éloigner. Qu’on est 89
La politesse, la déférence nous faisaient bien défaut, comme on voit. Pourtant, au Garibier, avant la rupture, nous savions nous montrer empressés à l’égard de Fauconnet. Mais Fauconnet ne venait que deux fois par mois; il connaissait la vie rurale; il avait comme gérant, des capacités incontestables; enfin il savait parler en maître. Tandis que Boutry, exprimant d’un air de prière les idées de ses livres, nous semblait ridicule; et puis, dame, il était toujours là…
De par les conditions du bail, nous étions astreints à accomplir pour le service particulier du maître une foule de petites besognes: car il n’avait pas de domestique mâle. Nous devions soigner son cheval, nettoyer sa voiture, atteler et dételer quand il allait en route, puis faire son jardin et casser du bois. Il eût voulu, je pense, que nous prévenions ses désirs, que nous nous prêtions au moins de bonne grâce à l’accomplissement de ces diverses corvées. Et, certes, avec son caractère, nous eussions gagné d’agir ainsi, de demander chaque matin, par exemple, si Monsieur allait en route dans la journée et à quelle heure, s’il y avait quelque chose à faire au jardin et ainsi de suite. Mais au lieu de cela, mon père, qui se chargeait ordinairement du pansage du cheval et des autres travaux, ne cessait de dire.au bourgeois qu’il était très ennuyeux de passer du temps chez lui alors qu’on avait tant à faire ailleurs: il ignorait absolument l’art de la dissimulation, si nécessaire dans la vie. Au printemps surtout, quand il lui fallait bêcher le jardin, il était toujours furieux, parce qu’à cette époque l’ouvrage abondait chez nous. Et pis encore au moment de la rentrée des récoltes: il avait alors des réponses affairées quand M. Boutry venait lui commander quelque chose:
– Oh! m’sieu, ça va-t-y nous r’tarder! J’ voulions faire ça ou ça (finir de rentrer le foin d’un pré, terminer le liage d’un 90
Presque toujours ma mère ou bien mes frères renchérissaient. Alors le maître:
– Mais il n’y en a pas pour longtemps, mes amis. C’est l’affaire d’un tout petit moment… Vous m’aurez vite fait ça, mon brave Bérot.
– Pus longtemps qu’ou pensez, allez, m’sieu… Ça va bien nous embrouiller, j’ vous en réponds! reprenait mon père.
Ces doléances ennuyaient M. Boutry. Il n’osait plus venir nous déranger, sauf les cas d’absolue nécessité; et alors il se faisait très humble, courbant le dos, tel un chien battu à la suite d’une frasque, comme s’il eût demandé service à des indifférents.
Du côté des femmes, les choses allèrent bientôt plus mal encore. Madame Boutry, maigre pimbêche sur le retour, était loin d’être aussi accommodante que son mari. C’était d’un ton sec et dédaigneux qu’elle disait à ma mère:
– Jeannette, vous m’enverrez quelqu’un demain pour la lessive.
Ou bien:
– Je compte sur Catherine dimanche pour aider la bonne; j’aurai du monde.
Cela n’admettait pas de réplique.
De plus, elle était méfiante à l’excès. Les volailles, les fruits, étant de moitié au même titre que le reste, elle comptait fréquemment les poussins et venait souvent chez nous à l’heure des repas pour voir s’il ne se trouvait pas sur la table des fruits non partagés. Les jours de marché elle se trouvait toujours là, comme par hasard, à l’heure où partait ma mère et, du regard, inspectait les paniers, craignant sans doute qu’ils ne contiennent des denrées soustraites à la communauté. Bref, elle passait une partie de son temps à fureter et à épier, toujours 91
Un jour, Madame Boutry ayant fait observer à la Claudine que des prunes avaient dû être soustraites au gros prunier de la rue, celle-ci, qui n’était pas toujours commode, lui fit une réponse un peu vive:
– Ma foi! que voulez-vous que je vous dise?… j’ai autre chose à faire que de rester là pour les garder.
Un autre jour que deux poulets avaient disparu, probablement pris par la buse, la propriétaire observa:
– Je trouve que cela arrive souvent: vous devriez les veiller mieux.
– Nous louerons une servante pour ça! répondit ma belle-sœur ironiquement.
Et la dame fut très froissée.
M. Boutry et sa femme avaient enfin une commune manie que personne chez nous ne pouvait souffrir: ils étaient toujours à nous donner des conseils d’hygiène. S’ils nous voyaient en sueur à la suite d’une séance de travail pénible:
– Ne restez pas ainsi, disaient-ils. Allez tout de suite vous changer. Massez-vous les uns les autres pour que la circulation du sang ne se ralentisse pas trop vite. Surtout, évitez les courants d’air.
Tout cela était excellent, sans doute, mais, en été, on a autre chose à faire que de se changer et de se masser réciproquement chaque fois qu’on est en sueur! Et puis, il faudrait recommencer trop souvent ces deux opérations!
Quand les gamins couraient dehors, tête nue, comme il arrivait fréquemment, les maîtres s’empressaient encore d’intervenir:
– Mais faites donc attention: ces enfants vont prendre mal! Ne les laissez jamais au soleil, la tête découverte.
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Et quand quelqu’un, petit ou grand, souffrait d’une indisposition quelconque, le monsieur et la dame insistaient ensemble pour lui faire prendre des médicaments et pour qu’on aille querir le médecin.
– Ils se figurent pourtant que leurs remèdes empêchent de mourir, disait mon père. C’est de la blague: plus on s’en fourre dans le corps, plus mal on se porte. Quant aux médecins, s’il fallait recourir à eux chaque fois qu’on sent du mal, on ne pourrait pas suffire; car s’ils ne connaissent rien aux maladies les trois quarts du temps, ils s’entendent toujours à raboter l’argent… On voit bien que le «bourgeois» était pharmacien: ça s’accorde ensemble, les marchands de drogues et les médecins, pour rouler le pauvre monde.
De même, ma mère disait, quand elle venait de subir un cours d’hygiène:
– En voilà des embarras! Si l’on voulait les croire, il faudrait se fourrer dans une boîte à coton. Faut avoir des moyens pour ça: ils n’ont pas l’air de s’en douter.
Et plus fort encore pestaient mes belles-sœurs quand elles recevaient des observations au sujet de leurs mioches.
Pour ces différentes raisons, il y eut bientôt des tiraillements dans nos relations avec les maîtres. Une véritable brouille survint même entre la dame et la femme de mon frère Louis. Pourtant, au point de vue des intérêts généraux, ça marchait bien. M. Boutry n’allait guère aux foires: en tout cas, il laissait une grande liberté à mon père pour les ventes 93
XIII. _ Les fantômes.
Les premiers mois de notre installation à la Billette, j’étais resté fidèle à Thérèse Parnière et, en dépit de l’éloignement (dix kilomètres au moins par les coursières), j’allais la voir presque tous les dimanches. J’accomplissais ces trajets par monts et par vaux, à travers les cultures et les prés, suivant quelquefois un bout de l’impossible rue Creuse et circulant même en un coin de la forêt.
A vingt minutes à peu près de la Bourdrie, j’avais à traverser un terrain vague assez vaste et très humide auquel accédaient plusieurs chemins. Vers le milieu, il n’y avait, pour passer, qu’un étroit sentier, le terrain coupé par une grande mare d’eau verdâtre où croissaient des roseaux et qu’entouraient des ormes bizarrement penchés. Deux rangées de vieux chênes jamais élagués s’alignaient tout près. Et la forêt était à cinq minutes. Ce lieu désert, un peu mystérieux, était dénommé le «rendez-vous des sorciers». Certes, il n’était pas agréable de passer là tout seul en pleine nuit: les cris des hiboux y semblaient plus lugubres et le bruit du vent dans les feuilles avait une insistance particulière, une sonorité inquiétante. Sans avoir précisément peur, ce n’était pas sans une certaine appréhension que je m’engageais dans cet espace.
J’étais passé plusieurs fois déjà sans rien observer d’anormal. Mais, certaine nuit sans lune, comme j’arrivais à quelque 94
– Attendez-moi, les gas! fis-je avec une énergie dont je ne me serais pas cru capable.
Au lieu de se détourner, ils m’entourèrent en continuant leurs cris, tendant vers moi leurs grands bras menaçants. D’un geste désespéré, mon gourdin fendit l’air, s’abattit sur le travers d’un des trois êtres qui s’affaissa avec un long cri plaintif, très humain cette fois. Sans demander leur reste, les autres détalèrent prestement au travers d’un champ.
A mes pieds, le fantôme à présent gémissait, râlait, de façon lamentable. Il proféra entre deux plaintes:
– Tu m’as tué, cochon, tu m’as tué!…
Je déroulai les serviettes et le drap qui masquaient le malheureux et je reconnus le petit Barret, de Fontivier, un garçon de deux ans plus jeune que moi avec qui j’étais en très bons termes. Je lui demandai où je l’avais frappé.
– C’est dans les reins, gémit-il. Tu m’as cassé les reins, je ne peux pas me remuer.
Ses compagnons étaient les deux Simon, de Suippière, 95
– Conduis-moi, je t’en prie, dit-il. Ne me laisse pas tout seul, là…
– Tu n’aurais pourtant que ce que tu mérites! fis-je d’un ton de justicier.
– Oh! Tiennon, tu t’es bien assez vengé… Je te jure que je n’avais pas l’intention de te faire du mal. Je voulais seulement te faire peur pour que tu ne reviennes plus voir la Thérèse. Depuis quelque temps je l’aimais à n’en plus dormir. Mais tu peux être tranquille à présent, va: c’est toi qui l’auras, je suis foutu!
Je m’efforçai de le rassurer sur son état; puis, avec de grandes précautions, je le mis sur ses jambes. Il chancelait beaucoup; pourtant, appuyé sur moi, il put se tenir et faire quelques pas; mais un faux mouvement provenant du heurt de son pied contre un caillou le fit crier de douleur.
– Asseyons-nous; je ne peux pas aller plus loin, dit-il en sanglotant.
Nous n’avions pas parcouru dix mètres.
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Après une grande heure de marche, j’arrivai dans la cour de Fontivier. Les chiens eurent des abois furieux et vinrent en grognant me flairer; craignant qu’ils ne donnent l’éveil 97
Le pauvre Barret ne s’était malheureusement pas trompé: il avait son affaire. Mon bâton d’épine avait dû lui casser quelque chose dans la colonne vertébrale. Il traînailla plusieurs mois, souffrit affreusement, puis mourut. Jamais, au cours de son agonie, il ne voulut parler du drame dont il était victime. Quand on lui demandait qui l’avait frappé, il répondait invariablement:
– C’est quelqu’un qui en avait le droit; c’est bien fait pour moi…
Et il défendit absolument à ses parents de porter plainte.
Les deux complices de la victime n’avaient pas à faire de confidences qui eussent provoqué la confession de leur triste rôle. J’avais moi-même tout intérêt à ne rien dire. Les parents de Barret, s’ils eurent des doutes, s’abstinrent de les divulguer. La justice ne fut donc pas informée, et, après les mille suppositions du début, on ne parla plus de cet événement qui resta pour tout le monde, mystérieux et inexplicable.
Ayant agi en état de légitime défense, ou presque, je n’avais rien à regretter. Mais c’est tout de même ennuyeux de se dire 98
Après l’événement, je ne tardai pas à rompre avec la Thérèse. Ses parents me mirent en demeure de l’épouser tout de suite ou de ne plus la fréquenter. Ils avaient entendu dire que, mon père ne pouvant pas m’assurer, je serais soldat si le sort m’était défavorable. Cela les effrayait. Leur ultimatum était un congé, car ils savaient bien que je ne voulais pas me marier sans être fixé à cet égard. Bref, je ne revins plus.
Six mois après, elle devint la femme de l’aîné des Simon, l’un des lâches qui accompagnaient le petit Barret au «rendez-vous des sorciers». La noce eut lieu la semaine même où on l’enterra. La vie a de bien cruelles ironies…
XIV. _ Deux vides.
Il se passa chez nous, pendant le cours de notre première année de séjour à la Billette, deux événements familiaux très graves: la mort de ma grand’mère et le départ de ma sœur Catherine.
Ma grand’mère avait plus de quatre-vingts ans. Un jour de mai, en gardant les oisons, elle fut prise d’une attaque. Inquiet de ne pas la voir rentrer à l’heure du repas, mon père 99
Bien souvent, j’entendais prononcer à ma mère ou à l’une de mes belles-sœurs des phrases comme celle-ci:
– Savoir si ça va durer longtemps?
A quoi une autre répondait:
– Ça n’est pas à souhaiter!
Je n’aimais ni ne détestais la vieille femme; elle m’était plutôt indifférente. Mais j’étais quand même peiné de ces dialogues où perçait le désir de sa mort. Quand nous étions à table, je portais machinalement mes yeux sur son lit: une angoisse m’étreignait de la contempler immobile, le teint cireux sous sa vieille coiffe, ou bien remuant les lèvres pour des articulations qui n’étaient pas des mots. Souvent j’abrégeais le repas, emportant un morceau de pain pour manger dehors, parce qu’en sa présence ça me devenait impossible.
Je trouve qu’un des avantages des fortunés est d’avoir des appartements composés d’une série de pièces, celle où l’on mange étant distincte de celle où l’on couche, chaque ménage ayant sa chambre propre et, conséquemment, son intimité distincte. Au moins, ils peuvent être malades tranquillement. Tandis que dans l’unique pièce des maisonnées pauvres, tous les spectacles sont mêlés, la misère de chacun s’étalant aux yeux de tous sans possibilité contraire.
C’est ainsi qu’à côté de ma grand’mère mourante, mes petits neveux clamaient leur joie d’être au monde, l’assommaient 100
Elle mourut à l’entrée de l’hiver, à la suite d’une seconde attaque, après une journée seulement de souffrances plus vives. Aussitôt qu’elle fut morte, on arrêta l’horloge et on jeta dehors l’eau qui était dans le seau parce que l’âme de la défunte avait dû s’y baigner avant de s’élever vers les régions célestes. Comme je n’avais encore jamais vu de deuil chez nous, cet événement me causa une très vive impression. Terreur de la mort vue de près, sentiment complexe où se mêlaient la curiosité, la pitié, le dégoût. Je contemplai longuement, à plusieurs reprises, dans sa rigidité dernière, cette créature qui était mêlée à mes premiers souvenirs, que j’avais toujours vue évoluer dans le rayon familier de mon existence. Cette mort ne changea rien aux coutumes journalières de la maisonnée; les mêmes besognes furent exécutées; les repas eurent lieu aux mêmes heures, en face de ce lit dont les rideaux fermés masquaient un cadavre. Seule mettait une note de mystère la bougie qui brûlait à proximité, sur une petite table, à côté du bol d’eau bénite où trempait une branche de buis. On s’abstint pourtant de faire l’attelée quotidienne de labour. Mon frère Louis s’en fut à Agonges prévenir l’oncle Toinot et sa famille. Mon parrain s’occupa d’aller déclarer le décès au secrétaire de mairie, commander le cercueil de fixer avec le curé l’heure de l’enterrement. Je fus chargé, moi, d’aller dans le voisinage demander des porteurs. Quand il fut rentré du bourg, mon parrain travailla à la mise au point d’un araire neuf et il me fallut l’aider. La besogne terminée, il me dit, l’air satisfait:
– Il y a combien de temps que je voulais en voir le bout de cet araire! J’avais bien besoin d’une journée comme ça…
Vrai, ce sentiment de calme égoïsme me peina. On s’attendrit aisément quand on est jeune; plus tard, quand j’eus l’âge 102
Le lendemain, ce fut l’enterrement. Nous étions une trentaine à suivre, dans l’épais brouillard froid, le char à bœufs qui portait la bière. A l’entrée du bourg, on la déposa sur deux chaises empruntées dans une maison voisine. Il fallut attendre là un grand quart d’heure, car le curé n’arrivait pas. Il parut enfin, récita quelques prières latines et l’on se mit en route vers l’église, la bière portée maintenant par quatre hommes, avec des bâtons qu’ils passaient dans une serviette suspendue à leur cou. Ce fut de la même manière qu’on se rendit de l’église au cimetière après la cérémonie. Au bord de la fosse, au moment de l’aspersion finale, j’eus la surprise de voir pleurer et sangloter bien fort ma mère et mes belles-sœurs. Ce grand chagrin, ostensiblement étalé, m’étonna, étant donné qu’elles avaient manifesté si souvent la crainte de voir la disparue «durer trop longtemps». Je compris que ces sanglots ne survenaient que pour la forme, parce qu’il était d’usage d’en faire entendre à ce moment. Pour moi, au moment de la descente du cercueil dans la fosse, j’eus un moment d’émotion intense et versai en silence quelques larmes très sincères.
Quand tout fut terminé, les parents d’Agonges vinrent chez nous. On avait fait quelques préparatifs, acheté du vin et un morceau de viande pour la soupe; ma mère ajouta une omelette. Le repas dura deux heures et, vers la fin, la conversation s’anima; je crois même que l’oncle Toinot redit une fois de plus dans quelles conditions il avait tué son Russe. Je fis cette réflexion que tous les rassemblements se terminaient à peu près de la même manière, qu’ils aient lieu à l’occasion d’un mariage, d’un baptême, d’un enterrement ou d’un autre événement de moindre importance. Pourvu qu’il y ait un repas avec de l’extra, un repas donnant l’occasion 103
De ce repas funèbre, seules les chansons furent bannies.
Ce fut peu de temps après la mort de ma grand’mère que ma sœur Catherine nous quitta pour aller servir, à Moulins, chez une parente de Madame Boutry.
La Catherine avait alors vingt-quatre ans. De physionomie sympathique, elle avait plu tout de suite à la dame qui la faisait aller chez elle fréquemment pour aider la bonne. Ma sœur prit goût à ce qu’elle faisait et voyait faire dans cette maison; elle adopta bientôt les manières polies et soumises qu’il faut pour servir les riches; elle en vint même à prendre une certaine familiarité respectueuse avec les Boutry qui lui témoignaient de la sympathie. Elle aimait un garçon de Meillers, nommé Grassin, alors au service, auquel elle avait juré d’être fidèle. Depuis cinq ans déjà elle tenait sa promesse; sortait peu, et ne se laissait aucunement courtiser. Grassin lui écrivait trois fois par an: au premier janvier, dans le cours du printemps, à la fin de l’été. La Catherine attendait avec impatience ces lettres qui, cependant, lui causaient beaucoup d’ennui: car elle ne savait à qui s’adresser pour les faire lire, ni pour faire écrire les réponses. Elle économisait sur ses effets pour obtenir de ma mère l’argent nécessaire au libellé, à l’expédition de ses missives. Or, après quelques mois, elle avait fait aux propriétaires l’aveu de son roman et ils se chargeaient de la correspondance. Puis, voyant qu’elle mettait de la bonne volonté à leur être agréable, qu’elle avait des dispositions pour le service, M. et Madame Boutry eurent cette pensée de la caser en ville. Grassin étant brosseur d’un officier, ils pourraient, une fois mariés, se placer 104
XV. _ Grande décision.
J’eus, à dater de ce moment, passablement d’inquiétudes pour mon compte. Le bourg de Saint-Menoux assez important, possédait au moins cinq auberges, dont l’une avait un billard et une autre un jeu de boules; on dansait à deux endroits les grands jours. Or, depuis que j’avais cessé de voir Thérèse, je sortais à peu près régulièrement un dimanche sur deux et, chaque fois, j’insistais auprès de mes parents pour obtenir une pièce de quarante sous. Ils ne se dispensaient jamais de me faire une morale que j’écoutais tête baissée, sans répondre, sinon pour affirmer que j’entendais être récompensé de mon travail. Des fois, ils ne me donnaient que vingt sous et même rien du tout; alors, furieux, je parlais d’aller me louer ailleurs.
Nous étions cinq ou six garçons de la classe prochaine, à nous fréquenter et nous avions tous pris goût au jeu: nous 105
– Nous ne jouons pas avec les bourgeois, nous autres!
– Eh bien, firent-ils, nous voulons jouer avec les bounhoummes, nous; aussi bien qu’eux, nous avons de l’argent pour mettre nos enjeux.
J’étais à jeun et restais un peu timide avec ces gas-là, qui, même sans avoir bu, avaient plus de blague que nous. Je dis néanmoins:
– Il ne faut pas que ça vous embête: les bounhoummes, les laboureux ont autant d’argent que vous pouvez en avoir.
J’avais bien trente sous!
Un de mes intimes, un grand, nommé Aubert, qui n’avait pas froid aux yeux, leur lança je ne sais plus quelle injure cinglante. Ils ripostèrent. Finalement, on en arriva à «s’engueuler» 106
– Les porchers ne sont pas admis ici!
– Répète voir, feignant, répète voir que j’ sons des porchers! riposta Aubert en roulant des yeux furieux.
– Oui, oui, reprit l’autre, vous êtes des porchers, des pantes, des tas de sacrés bounhoummes!
Un de ses camarades, mettant la main devant son nez, lança:
– Misère! ça sent la bouse de vache!
Et un troisième:
– Pas étonnant; ils se lavent les jambes une fois par an; ils gardent une couche de bouse l’hiver pour se tenir chaud!
La partie de billard interrompue, ils étaient dix à présent à nous regarder, à nous huer. Nous nous efforcions de faire bonne figure en leur renvoyant leurs insultes grossies le plus possible. Aubert, fier de sa force, rageait:
– Venez donc le dire dehors, sacrés feignants que vous êtes, bourgeois manqués, arsouilles!
L’aubergiste intervint, nous supplia de ne pas nous battre, puis nous invita à sortir, nous, campagnards, derniers arrivants. Mais cela ne faisait pas notre affaire.
– 107
Cependant, avec des ménagements, le bistro nous poussait dehors peu à peu. Les autres s’avancèrent:
– A la porte! firent-ils. A la porte!
Et, sans nous frapper, ils nous bousculèrent…
– Ah, c’est comme ça! fit Aubert. Eh bien, vous allez voir!
En même temps il assenait un grand coup de poing sur la tête du petit cordonnier brun qui, dans le clan opposé, se démenait le plus.
Ce fut le signal d’une mêlée générale. Les coups de poing, les coups de pied pleuvaient, en même temps que continuaient les insultes. Et l’aubergiste nous poussait tous dehors, amis et ennemis, avec une douceur obstinée. Quand les derniers furent à proximité du seuil, il ferma la porte si brusquement que deux ou trois dégringolèrent. Dans la rue, que balayait un vent mouillé, glacial, précurseur de neige, la lutte continuait furieusement; on entendait:
– Tiens, attrape ça, bounhoumme!
– V’là pour toi, bouif!
– Cochon! il m’a cassé deux dents!
– Le nez me saigne, laisse-moi! me dit un maçon à qui je venais d’appliquer un formidable «gnon».
Aubert serrait à l’étouffer un ouvrier maréchal qui, impuissant, le mordait au bras et à la figure; un charron vint délivrer le maréchal et, combinant leurs efforts, ils renversèrent mon grand copain. Lui, au paroxysme de la colère, sortit son couteau, en porta un coup sur la main de l’un, laboura la joue de l’autre. Il y eut des cris de fureur:
– Un bounhoumme qui se sert de son couteau!
– Oui, fit Aubert relevé, nu-tête, la blouse rejetée en arrière, les yeux hors de l’orbite, les dents grinçantes, la main 108
Le garde champêtre arrivait, et des curieux avec des lanternes:
– Voyez, il y en a un qui saigne comme un bœuf!
– Tas de sauvages! Est-il possible de s’abîmer comme ça!
Des hommes séparèrent ceux de nous qui luttaient encore et nous retinrent éloignés: car tellement furieux tous, nous continuions à nous invectiver, voulions à nouveau nous précipiter les uns sur les autres. Le garde champêtre inscrivit nos noms. On soigna les blessés. Nos antagonistes furent tous emmenés par leurs parents ou leurs patrons. Le père du maréchal qui avait reçu le coup de couteau à la joue cria, en s’éloignant:
– On va laisser les laboureux tranquilles; ils se battront ensemble, s’ils veulent.
– Les laboureux vous valent bien! hurla Aubert.
Et il voulut courir sus à leur groupe. Notre aubergiste habituel et quelques autres personnes qui l’accompagnaient nous prêchèrent la modération. Je n’étais pas ivre ni encoléré au point de ne plus rien comprendre. J’appuyai donc:
– C’est bien assez, Aubert, il vaut mieux s’en aller.
Et nous partîmes, en effet, pas très loin à vrai dire: car l’idée nous vint d’entrer chez notre aubergiste pour boire un café froid, histoire de calmer notre excitation. Les quelques consommateurs qui se trouvaient là s’entretenaient de la rixe:
– Ils en sauront long: il y a des coups de couteau.
– Ça sera peut-être de la prison!
– Rien d’impossible.
Aubert, toujours très énervé, donnait de grands coups de poing sur la table, disant qu’il «se foutait» de la justice:
– S’il faut aller en prison, on ira, voilà tout. Et ça ne 109
Et tous de déclarer que nous ne regrettions rien, que, d’ailleurs, toutes les bonnes raisons étaient de notre côté. Au fond, nous n’en étions pas moins très inquiets.
Le lendemain, les gendarmes de Souvigny vinrent à la Billette pour m’interroger. Mes petits neveux, qui jouaient dans la cour, furent les premiers à les voir.
– Les gendarmes! annoncèrent-ils d’un ton d’effroi, les gendarmes!
Ils vinrent se réfugier dans la grange où nous battions au fléau, mes frères et moi; ils se blottirent derrière un tas de paille et n’en bougèrent plus.
Mes parents ne furent qu’à demi surpris, car ils avaient vu le matin mes vêtements souillés, ma figure noire de coups, et j’avais dû avouer que je m’étais trouvé mêlé à une dispute.
Les gendarmes s’en tinrent à quelques questions sommaires, m’enjoignirent de me rendre au bourg de Saint-Menoux, le lendemain à midi.
A l’heure dite, nous nous trouvâmes réunis tous, artisans et campagnards, sur le lieu de la lutte. Le maréchal frappé par Aubert avait un bandeau sur la joue; un autre avait le bras en écharpe; plusieurs boitaient; des «gnons», des bleus, des meurtrissures se voyaient encore sur tous les visages, comme de convaincantes, sinon glorieuses cicatrices. Deux gendarmes arrivèrent bientôt, dont l’un avait des galons blancs sur le bras: c’était le maréchal des logis, chef de la brigade 110
Je dois avouer que ceux du bourg firent meilleure impression que nous, à l’interrogatoire: ils s’exprimaient mieux, avec plus de facilité, étaient moins impressionnés. Il en fut de même au jour du jugement. Les campagnards, habitués à travailler solitairement en pleine nature, font toujours mauvaise figure en présence de gens qui ne sont pas de leur milieu.
On peut croire qu’après cela j’eus de tristes jours à passer chez nous. Ce furent des reproches à n’en plus finir sur les ennuis, les frais, le déshonneur que j’allais causer.
– Ce n’est pas une petite affaire, Seigneur de Dieu, disait ma mère, tu vas peut-être faire de la prison! Tu seras marqué sur le papier rouge! Qu’on est donc malheureux d’avoir des enfants qui vous fassent faire tant de bile!
Mon père se lamentait presque autant; les autres montraient 111
Quand M. Boutry eut connaissance de l’affaire, il vint chaque jour me faire la morale, disant que c’était indigne d’un siècle de civilisation de voir se battre ainsi, sans motif, des jeunes gens d’une même commune.
– Vous avez agi en sauvages, en barbares! concluait-il.
Il intervint néanmoins auprès du maréchal des logis, auprès du maire; puis, voyant qu’il était impossible de nous éviter le tribunal, il s’occupa de nous chercher un avocat, le même pour tous les belligérants.
– Ce procès, me dit-il un jour, doit non seulement vous servir de leçon, mais encore être le prétexte d’une réconciliation générale et durable.
Il n’était guère prophète, ce bon M. Boutry: soixante années ont passé depuis, et l’antagonisme dure encore, à Saint-Menoux et ailleurs, entre les garçons du village et ceux des fermes.
Le jour du jugement, nous nous rendîmes à Moulins à pied, en deux groupes, à une demi-heure d’intervalle: ceux du bourg les premiers, nous ensuite. Il me souvient que je fus bien étonné en passant sur le pont de l’Allier. Je n’avais jamais vu que l’étroite Burge de Bourbon et les tout petits ruisseaux de nos prés: il ne me semblait pas qu’il pût y avoir des rivières aussi larges. Ceux de mes compagnons qui venaient au chef-lieu pour la première fois partagèrent, d’ailleurs, mon étonnement.
En ville, nous nous trouvâmes vite embarrassés. Nous allions lentement, regardant les étalages, en badauds qui n’ont jamais rien vu. Il avait plu le jour précédent et le temps menaçait encore; nos sabots glissaient sur les trottoirs humides. J’avais conscience que, pour les gens de la ville, nous devions former un groupe ridicule. En effet, les employés de bureau 112
Un homme chargeait sur un tombereau des tas de boue; je me hasardai à lui demander s’il connaissait l’endroit où l’on juge.
– 113
Il nous indiqua le chemin pour arriver à cette place d’Allier que nous ne fûmes pas longtemps à trouver. Comme nous cherchions quelqu’un à qui nous adresser pour le renseignement définitif, nous aperçûmes un autre groupe en contemplation devant l’entrée d’un grand bazar: c’étaient nos compatriotes ennemis, les gas du bourg. Ma foi, on était là hors de notre atmosphère habituelle, on n’était plus chez soi; on n’était plus soi; la rancune persistante s’en trouva très atténuée. Ils se tournèrent de notre côté: nous échangeâmes des sourires:
– Eh bien, on y va?
Le petit cordonnier brun répondit:
– Nous vous attendions… Seulement, on commençait à craindre que vous n’ayez mangé le mot d’ordre.
Nous nous dirigeâmes de compagnie vers le grand bâtiment en briques rouges. On nous fit entrer dans une salle carrée, blanchie à la chaux et garnie de bancs, où il nous fallut attendre une grande heure et demie en compagnie de six «roulants» et de trois braconniers. Notre tour vint enfin, après tous les autres, et nous pénétrâmes à la file dans la salle du tribunal. Dans le fond, sur une sorte d’estrade élevée, trois hommes, en robe noire, étaient assis. Au mur, derrière eux, un grand Christ de plâtre trônait, les dominant. L’homme du milieu nous interrogea; c’était un gros rougeaud à figure rasée dont les yeux clignotaient derrière des lunettes. Nous avions tous des allures de bêtes prises au piège; nous lui répondîmes d’un ton si humblement plaintif qu’il dut se demander si nous étions bien les mêmes fous furieux qui s’étaient tant cognés, quinze jours auparavant. Après que 114
Etant sortis, nous allâmes manger tous ensemble dans un caboulot de la place du Marché: Après quoi nous nous mîmes en route pour l’étape de retour, qui se passa bien, mais plusieurs avaient les pieds écorchés et tout le monde était très fatigué. Le petit cordonnier essaya pourtant, à différentes reprises, de se payer nos têtes; mais ses amis n’eurent pas l’air de le soutenir et les rapports restèrent cordiaux entre les deux groupes réunis.
On fut bien content chez nous de ce que je n’avais pas de prison; néanmoins, la solde de l’amende et des frais parut énorme.
Le tirage au sort approchait: mes parents m’appelèrent à part, un beau jour, pour m’annoncer que je n’avais pas à compter sur un remplaçant. Ils me détaillèrent leurs raisons: le déménagement, la mort de ma grand’mère, causes de dépenses considérables; mes frères avaient sept enfants à 115
J’eus le numéro 68 et fus sauvé: on ne prit que jusqu’à 59. Je passai encore à la Billette le reste de l’hiver et tout le printemps. Mais, quand arriva l’époque de la Saint-Jean, j’annonçai officiellement mon intention de me placer au dehors.
– Ce n’est pas vrai que tu veux t’en aller, Tiennon? fit ma mère très inquiète.
– Qu’irais-tu faire ailleurs, du moment qu’il y a ici de quoi t’occuper? ajouta mon père.
– C’est bien que vous comptiez pouvoir vous passer de moi, puisque vous vouliez me laisser partir, répondis-je malignement. J’ai passé toute ma jeunesse à travailler pour rien: il est temps que je travaille pour gagner de l’argent.
Ma mère reprit:
– Quand il te faudra t’entretenir sur ton gage, je t’assure que tu n’auras guère de reste. Tu n’auras même pas autant pour t’amuser que nous te donnions ici.
Tous me supplièrent de rester: mon parrain, le Louis, mes belles-sœurs et jusqu’à cette pauvre innocente de Marinette qui m’aimait beaucoup. Les petits même se cramponnaient à moi.
– 116
Je faillis pleurer en dénouant l’étreinte de leurs petites menottes, mais demeurai inflexible.
A vrai dire, il y avait pour me faire partir un motif autre que l’injustice obligée de mes parents. Je comprenais que bientôt, quand les petits auraient grandi, nous serions trop nombreux pour ne former qu’une maisonnée. Forcément, il faudrait alors que je gagne ma vie ailleurs. Je préférais commencer plus jeune.
J’allai donc à la foire de Souvigny, avec un épi de froment sur mon chapeau. Je me louai à l’année dans un domaine d’Autry, à Fontbonnet, pour la somme de quatre-vingt-dix francs. C’était, à l’époque, le prix des bons domestiques.
Le matin de la Saint-Jean, je fis un ballot de mes effets, pris ma faucille et ma faux, et quittai pour jamais le toit familial, un peu ému d’avoir entendu sangloter ma mère et d’avoir vu mon père pleurer silencieusement.
XVI. _ Leçons méritées.
Il est nécessaire de changer de vie pour apprécier justement les bons côtés de sa vie ancienne; car, dans la monotonie de l’existence journalière, on jouit inconsciemment des meilleures choses; elles semblent tellement naturelles qu’on ne conçoit pas qu’elles puissent ne plus être; seuls, les ennuis frappent parce qu’on se figure qu’ils n’existent pas partout. Le changement de milieu, en supprimant les bonnes choses qu’on n’appréciait pas, fait 117
Je constatai cela, les premières semaines de mon séjour à Fontbonnet; il y eut des instants où je regrettai d’avoir quitté ma famille. Je finis pourtant par m’habituer tout à fait et même par me trouver mieux que chez nous, en raison de l’indépendance absolue dont je jouissais aux heures libres. Pourtant, je n’avais pas la ressource de demander de l’argent pour sortir. Je cessai complètement d’aller au bourg de Saint-Menoux, ce qui put sembler naturel à mes anciens amis, étant donné que je n’habitais plus la commune. Mais je n’allai pas davantage au bourg d’Autry, dont je dépendais. J’évitai même les vijons, dans la crainte de trouver des gens qui voudraient me faire jouer. Ayant la poche vide, j’étais forcément sage.
Je passai mes dimanches d’été à rôder dans la campagne et dans la forêt: car le domaine côtoyait le point terminus de Gros-Bois. Il y avait par là une maison forestière où résidait un garde déjà vieux, le père Giraud, avec qui je ne tardai pas à me lier. J’eus l’occasion de lui rendre différents services, de l’aider à couper de l’herbe pour ses vaches dans les clairières de la forêt, à moissonner le carré de blé qu’il avait au bas de son jardin. Je trouvais toujours chez lui à m’occuper quelques heures chaque dimanche. La plupart du temps, il offrait un verre de vin, le travail fait, je demeurais avec lui une bonne partie de la journée. Le père Giraud avait un fils soldat en Afrique dont il me parlait souvent, une fille mariée à un verrier de Souvigny, et enfin une seconde fille non mariée, encore avec lui. Mademoiselle Victoire était une brune aux yeux noirs, au teint bistre, à l’air froid comme sa mère. J’étais peu familier avec les deux femmes: la fille du garde me semblait être d’ailleurs d’une situation trop supérieure à la mienne pour que je tente de lever les yeux sur elle.
118
A Saint-Menoux, Aubert et la plupart de ceux avec qui j’avais fait de bonnes parties l’année d’avant, affirmaient mordre à volonté au fruit défendu. Ils citaient même les filles qu’ils avaient eues: et, à beaucoup de celles qu’ils nommaient ainsi, on aurait donné le bon Dieu sans confession, tellement elles n’en avaient pas l’air. Chaque fois que ce chapitre était venu sur le tapis, je m’étais efforcé de prendre part à la conversation d’un ton enjoué, comme quelqu’un qui connaît ça depuis longtemps; pour parler sur un sujet qu’on ne connaît pas, il suffit de savoir assaisonner et servir à point quelques phrases des autres, tout en posant au blasé: ça prend toujours. En somme, j’étais entièrement naïf et j’avais un grand désir de ne l’être plus.
119
Mais un dimanche que nous étions seuls à la maison, je recommençai de lui conter fleurette et, après des préludes peut-être trop courts, je voulus glisser ma main sous ses jupes. Elle fut debout d’un bond; une flamme étrange passa dans ses yeux et, de toute la force de son petit bras nerveux, deux fois de suite elle me souffleta… Puis, s’étant mise en défense derrière le dos d’une chaise, elle dit d’une voix sifflante:
– Salaud, va! C’est pour ça que vous me flattiez; vous vouliez vous amuser de moi… J’ai autant d’honneur que n’importe laquelle, vous le saurez… Et si jamais vous vous ravisez de me toucher, je le dis tout de suite à la bourgeoise. Vous avez compris?
– Méchante!… Méchante!… fis-je bêtement, frottant ma joue rouge et cuisante.
– C’est bien votre faute si je vous ai fait mal, reprit-elle un peu radoucie. Ça vous apprendra à me respecter.
Je sortis tout penaud et n’essayai plus de revenir à l’assaut 120
A quelque temps de là, j’eus une nouvelle aventure galante qui tourna encore à mon désavantage. Il y avait dans un domaine voisin, à Giverny, une autre servante déjà vieille, aux allures indolentes et aux cheveux blond filasse, qu’on appelait la grosse Hélène. De la Billette même, j’avais entendu parler de cette fille qui passait pour très légère de mœurs. Ici, c’était bien autre chose. Au travail, entre hommes, on s’entretenait tous les jours d’elle. On rapportait aux heures de fatigue, pour retrouver la gaîté, toutes les histoires scabreuses dont elle avait été l’héroïne.
– Elle n’en refuse que deux, disait le maître, celui qui ne veut pas et celui qui ne peut pas.
Je souhaitais fort la connaître mieux.
Or, un jour, comme nous étions en train de déjeuner, elle vint à Fontbonnet pour réclamer trois taureaux échappés du pâturage, égarés depuis. Elle s’assit, point gênée, causa de tout avec assurance, répondit carrément aux blagues du maître et de ses garçons. Elle sortit en même temps que moi. Dehors, je pus lui parler seul à seul et j’en profitai pour lui servir quelques bêtises assez raides qui n’eurent pas l’air de la troubler le moins du monde; je crois bien qu’au contraire ce fut moi qui rougis de ses reparties.
La connaissance me sembla suffisamment faite et, le diable me poussant, je m’en fus rôder le dimanche suivant autour de 121
– Tiens, vous êtes par là? fit-elle, l’air étonné.
– Oui, je me promène pour ma santé.
– Eh bien, si vous voulez venir m’aider à garder les vaches.
– Je voulais vous le proposer.
Nous dévalâmes côte à côte par une rue ombreuse et solitaire jusqu’à un pré de bas-fond que bordait un petit taillis. J’étais un peu ému de me voir seul avec cette dispensatrice d’amour et ruminais péniblement des phrases de circonstance qui ne me satisfaisaient point. Elle jouait avec sa trique, gaie, très à l’aise, faisant tous les frais de la conversation. Je fus ennuyé de voir qu’il y avait à l’autre extrémité du pré une chaumière de journalier auprès de laquelle jouaient des enfants. Mais ma compagne proposa, comme devinant ma pensée:
– Tenez, si vous voulez, nous allons entrer dans le taillis cueillir des noisettes.
Je m’empressai d’accepter, et, quand nous y eûmes pénétré, bien que le cœur me battît fort, je devins entreprenant: passant mon bras autour de la taille d’Hélène, j’observai qu’il ferait bon se coucher au-dessous de ces arceaux de verdure, sur le fin gazon. Elle répondit, ironique:
– Vous êtes fatigué? Je vous préviens que, moi, je ne suis pas venue ici pour me coucher.
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Je commençais à devenir perplexe. Cela m’étonnait qu’elle eût l’air de mettre des formes à une chose qui devait lui sembler très banale. J’avais la volonté d’agir, mais repoussais d’instant en instant le début de l’action.
– Les noisetiers se font rares, dis-je fort platement.
– Allons dans le fond, nous en trouverons davantage.
Elle glissait au travers des branches avec une agilité qui avait de quoi surprendre, étant donné ses façons pesantes; j’avais de la peine à la suivre. Nous marchions depuis quelques instants dans la voie frayée qui coupait en deux le taillis, quand nous nous trouvâmes en face d’un homme à forte barbe noire, très grand et jeune encore. Elle ne parut pas surprise: j’eus l’intuition que j’étais joué. L’homme dit, mi-sérieux, mi-rieur:
– Tiens, vous avez donc pris un commis pour vous aider aux noisettes, Hélène?
Je dus rougir comme une ingénue de quinze ans, comme rougissait la Suzanne de chez nous; néanmoins, j’essayai de m’en tirer par une bravade:
– A deux, on fait toujours mieux, dis-je.
– Oui, mais à trois, on fait moins bien, blanc bec!
Et le voilà qui me tombe dessus à coups de poing en ricanant:
– Tiens, attrape ça… tiens… Et puis ça encore… C’est pour t’apprendre à venir rôder où tu n’as pas affaire, gamin!…
En toute autre circonstance, je ne me serais certainement pas laissé rosser sans rien dire. Mais la surprise fit que je n’eus pas l’idée de me défendre. Sans demander mon reste, 123
Et je jurai, mais trop tard, qu’on ne me reprendrait plus auprès des jupes de la grosse Hélène.
Mes équipées amoureuses de jeunesse se réduisent à peu de chose, comme on voit, et je n’ai pas le droit d’en être bien fier. Mais ça ne m’a pas empêché de faire le malin plus tard, comme tous les autres, de parler d’un air entendu de mes bons tours à l’époque où j’étais garçon, de dire même:
– Les femmes ne me manquaient pas, grand Dieu! Je n’avais que l’embarras du choix!
A la vérité, ce fut mon épouse légitime qui eut les prémices de ma virilité…
XVII. _ Abus de confiance.
Au printemps suivant, je m’en fus, pour la fête de Meillers, voir mon camarade de communion, Boulois, du Parizet. Son jeune frère étant mort, il restait fils unique, était fier de sa belle situation, car ses parents avaient quelques avances. Tout en causant, comme j’en étais venu à parler du père Giraud, le garde, il me demanda en souriant finement s’il n’avait pas une fille. Je répondis qu’il en avait même deux, dont l’une mariée et l’autre encore à prendre. Alors Boulois m’avoua qu’un parent lui avait montré Victoire, certain dimanche à Souvigny, en lui disant 124
– Si elle a l’air de dire oui, tu lui parleras de moi, conclut-il.
Je réfléchis beaucoup à cela toute la semaine. Pour plusieurs raisons, cette mission délicate m’ennuyait. Néanmoins, dans l’intention de la remplir, je me rendis le dimanche suivant à la maison forestière. Le hasard me favorisa; Victoire et sa mère étaient allées à la messe du matin et, sitôt leur rentrée, le père Giraud partit pour celle de dix heures. Je sortis avec lui, faisant le simulacre de m’en retourner à Fontbonnet, m’efforçant à un air très naturel. Mais je revins une heure plus tard. Victoire se trouvait seule à la maison, sa mère paissant les vaches dans une clairière lointaine. Après quelque préambule embarrassé, je lui confiai que j’avais désiré la voir en dehors de la présence de ses parents pour lui demander si un paysan lui plairait comme mari. Elle fixa un instant sur les miens ses grands yeux noirs; interrogateur et profond, son regard me fouillait l’âme, mais elle ne répondait pas.
– C’est un de mes amis qui m’a chargé de vous poser cette question, ajoutai-je.
– Ah! c’est un de vos amis…
Je crus discerner dans ces mots, après lesquels elle redevint pensive un instant, une nuance de désappointement qui me frappa.
– Eh bien, dame, il faudrait que je le voie, cet ami; sans le connaître je ne peux rien vous dire.
– Il se fera connaître… Mais le métier ne vous déplairait pas trop?
– Pourquoi me déplairait-il? Ne suis-je pas paysanne aussi…
Il y eut un moment de silence pénible. Victoire, assise au 126
– Eh bien, non! Je ne veux pas mentir plus longtemps!… Ce n’est pas pour un autre, c’est pour moi que je parle en ce moment, Victoire. M’accepteriez-vous pour époux?
Elle se leva d’un bond, se tourna à demi de mon côté; ses yeux se baissèrent vers les larges pierres noires qui dallaient la pièce et je vis une légère coloration animer ses joues au teint bistre:
– Vous ne me déplaisez pas; mais je ne puis vous donner de réponse définitive sans parler à mes parents. Allez dimanche au bal à Autry; je m’arrangerai pour y paraître et vous dirai si vous devez vous présenter ou non.
Je balbutiai un «merci» et me retirai sans même chercher à me rapprocher d’elle, tellement j’étais troublé, tellement son air froid et sérieux continuait de m’en imposer.
Les jours suivants, je crus avoir rêvé… Il ne me semblait pas possible que j’aie trahi ainsi la confiance de Boulois, que j’aie demandé pour mon compte cette Victoire pour laquelle je ne ressentais d’autre attirance que celle qui résultait de sa situation de fille aisée! Et pourtant, c’était fait! Que les grands événements de la vie tiennent donc à peu de chose! à une pensée qui se fait jour par hasard, à une disposition d’esprit passagère, à une minute d’audace, à un moment d’absence de conscience ou de réflexion…
127
– Obtenez de votre père une somme au moins égale à celle de Victoire; il vous doit bien cela, puisqu’il ne vous a pas racheté. A cette condition, nous consentirons au mariage, car nous vous connaissons comme bon travailleur et brave garçon.
Le bon accueil des parents m’étonna presque autant que celui de la fille. J’en sus plus tard le pourquoi. Leur fils, le soldat d’Afrique, avait eu une jeunesse orageuse; il leur avait coûté beaucoup d’argent et causé beaucoup de désagréments, alors qu’il était à Moulins, commis en rouennerie. D’un autre côté, leur gendre, le verrier, ne leur procurait aucune satisfaction: buveur invétéré, il lui arrivait de battre sa femme: le ménage n’était pas heureux. Je bénéficiais de ces exemples qui avaient amoindri aux yeux des Giraud le prestige des emplois dans le commerce et l’industrie.
Mon père s’était remis à flot; il avait touché de M. Boutry huit cents francs au compte de la deuxième année; je n’eus pas trop de peine à obtenir les trois cents francs exigés. Je fus donc agréé définitivement, et la noce eut lieu à la Saint-Martin de 1845; j’avais tout juste vingt-deux ans.
Ma femme demeura chez ses parents et je continuai mon service à Fontbonnet où j’étais loué pour une seconde année. Chaque soir, après la journée faite, je rentrais à la maison forestière; chaque matin, au petit jour, je regagnais mon poste. Le dimanche, je continuais de faire les travaux, les 129
XVIII. _ Responsabilités.
Toutefois, cette situation ne pouvait durer longtemps. Dans le courant de l’année, j’appris qu’une locature était vacante à Bourbon, tout près de la ville, en bordure des Craux. On appelait ainsi un communal granitique et pierreux où croissait au ras du sol une herbe dure, de teinte noirâtre. Les Craux, sur la partie descendante d’un plateau fertile, aboutissaient à des prairies humides au travers desquelles coulait un ruisseau bordé d’aulnes. Je visitai cette propriété qui ne me déplut pas et la louai pour trois ans. Nous allâmes nous y installer pour la Saint-Martin suivante, juste un an après notre mariage.
Ah! nos pauvres six cents francs, comme ils furent vite employés! L’achat des deux vaches qui nous étaient nécessaires en usa la plus grande partie. Et, pour nous munir d’une charrette, d’une herse, des objets de ménage indispensables, d’une provision de combustible et de quelques mesures de seigle, il fallut emprunter au père Giraud. Victoire, qui avait été habituée chez elle à un certain confort, souffrit plus que moi de nos débuts pénibles. En raison de son caractère 130
– Il me faudrait bien une deuxième marmite… J’aurais besoin de vaisselle… Je ne peux pas faire mes savonnages sans baquet…
On achetait, et il manquait toujours quelque chose. Elle ne tarda pas, d’ailleurs, à se préoccuper des langes et du berceau, car elle était enceinte. Bien que n’étant guère tranquille moi-même, je m’efforçais de la réconforter.
C’est surtout nos tête-à-tête des veillées d’hiver qui furent gros d’inquiétudes et tristement monotones. J’eus de la peine à m’y faire, moi qui étais habitué à l’animation des maisonnées nombreuses. J’évitai pourtant, grâce à une activité jamais interrompue, de me laisser gagner par l’ennui. Je façonnai un tas d’objets utiles: mon araire d’abord, puis une échelle, une brouette, enfin plusieurs râteaux pour les fenaisons. J’en eus pour tout l’hiver.
Au petit jour et le soir vers quatre heures, Victoire s’en allait vendre en ville le lait frais tiré. Je lui portais sa cruche jusqu’à la place de l’église, au point même où j’avais tant souffert, un jour de foire, étant gamin. Elle s’en allait seule ensuite de porte en porte, pour servir les clients attitrés ou occasionnels. Au début, les vaches ayant pas mal de lait, elle faisait ses vingt-cinq ou trente sous par jour. Mais quand vinrent les grands froids, il y eut diminution sensible; elle n’arriva plus à faire vingt sous, bien qu’elle le vendît jusqu’à la dernière goutte, sans même en conserver un peu pour blanchir notre soupe. Et pour faire la distribution, ça cessait d’être amusant. Le froid cinglait, raidissait, bleuissait la main qui tenait l’anse de la cruche; les doigts gourds refusaient tout service. Ma femme avait le droit de se plaindre et en 131
– V’là le marchand de lait! V’là le marchand de lait! Donne-nous du lait, Tiennon! Par ici, Tiennon, par ici!
Je compris qu’il était préférable de ne pas prendre au sérieux les plaisanteries des mauvais drôles et de rire des quolibets des grands. Ma placidité fit qu’au bout de huit jours, tous me laissèrent tranquille. Mes clientes me félicitèrent, au contraire, de ce que j’étais le modèle des maris.
D’ailleurs, mon rôle me valait aussi quelques satisfactions: c’est ainsi que m’intéressait beaucoup, chaque matin, le réveil de la ville. A mon arrivée, il n’y avait d’activité apparente que dans les boutiques des maréchaux. Là, on voyait déjà le rougeoiement de la forge et les scintillements des étincelles qui s’échappaient des fers blancs de chaleur, façonnés sur l’enclume à grands coups de marteau. On travaillait aussi à l’abattoir, dans les fournils de boulangers et les ateliers de sabotiers. Mais les boutiques restaient fermées. La plupart des commerçants dormaient encore derrière leurs persiennes closes, de même que les fonctionnaires et les rentiers. Moi qui «turbinais» depuis deux heures et plus, grisé par l’action et l’air vif du matin, je cognais dans les devantures avec 132
– Il fait bien froid ce matin, dites, Tiennon?
– Ma foi, oui, madame; il a gelé rudement.
– Brrouou… Ce qu’il faisait bon au lit!
Je riais en dedans de contempler ainsi, au naturel, ces belles dames de la ville, ces belles boutiquières, qu’on voyait dans le jour si bien peignées, si bien corsetées, si bien mistifrisées.
– Vrai, me disais-je, je ne me laisserai plus prendre aux apparences, oh non!
Je devais pourtant m’y faire prendre terriblement, plus tard!
Sitôt rentré de ma tournée du matin, je quittais la blouse et le pantalon de sortie, réendossais mes effets de travail; je donnais une dernière fourchée aux vaches, égalisais leur litière; puis, ayant mangé une écuelle de soupe à l’oignon et trois pommes de terre sous la cendre, je m’en allais chez le père Viradon, un vieux locataire voisin, où, moyennant huit sous par jour, je battais au fléau de neuf heures à trois heures. A la suite de cette séance, je mangeais une autre soupe quelconque avec un mijotage de citrouille ou de haricots; puis c’était le pansage, puis la tournée en ville et vingt autres besognes qui me gardaient jusqu’à sept heures; à ce moment, je m’installais au coin du feu, à mes travaux d’outillage, et 133
En avril, quand survinrent les couches de Victoire, ce fut bien une autre affaire: il me fallut la soigner et me charger de toutes les besognes du ménage. J’avais vu mes parents 134
Comme, en même temps, le travail de la terre donnait à plein, comme il fallait bêcher le jardin, faire les semis d’orge, d’avoine et de pommes de terre, on peut croire que je n’avais pas à rester les deux pieds dans le même sabot; j’en vins à perdre presque l’habitude de dormir, et ce n’est pas aux mois suivants que je pus la reprendre.
Car durant l’été, j’allai travailler dans les domaines comme journalier. J’aurais bien eu assez de besogne dans ma locature, mais craignais que les recettes ne soient insuffisantes si je ne gagnais rien au dehors. Quand je rentrais vers dix heures du soir, il y avait toujours quelque chose de pressant à faire chez nous, et je me remettais à l’œuvre au clair de lune. Le voisin Viradon m’avait conseillé de faire du jardinage, parce que les légumes se vendaient bien au moment de la saison, quand la ville se peuplait d’étrangers. Je restais donc souvent jusqu’à une heure du matin à planter, sarcler, arroser. A trois heures, je repartais au travail. Victoire avait cessé momentanément de faire les tournées de lait, – les vaches touchant à leur terme n’en donnaient plus, – mais elle put vendre quelques têtes de salade, quelques paniers de haricots dont le produit suffit aux besoins courants du ménage.
A la Saint-Martin, nous eûmes la satisfaction de payer sans délai le propriétaire et de rembourser au père Giraud la moitié de la somme qu’il nous avait avancée.
135
Il y avait certains travaux pour lesquels l’expérience me manquait beaucoup: ainsi, avant de me mettre à mon compte, je n’avais jamais semé. Dans les fermes, l’emploi de semeur était toujours affecté au maître ou à son fils aîné; à la Billette, mon parrain remplacait le père depuis un certain temps. Je crois bien que cette coutume de ne pas varier les rôles existe encore un peu. Il y a toujours le bouvier, le jardinier, le semeur. Le bouvier ne s’occupe jamais du jardin; le jardinier ne sait guère labourer, ni soigner les bœufs. Et quand la séparation survient, l’un et l’autre se trouvent embarrassés.
Je semai donc la première fois inégalement et trop fort; ma récolte en fut compromise. De plus, les voisins plus ou moins ouvertement se moquèrent; cela me fut pénible, bien que je reconnusse qu’il y avait de quoi.
A vrai dire, les meilleurs semeurs n’obtinrent pas, cette année-là, de brillants résultats. A la suite d’une période de gel nocturne et de soleil chaud, puis d’un printemps humide, la récolte de 1847 fut mauvaise entre toutes. Le froment se vendit huit francs le double et le seigle six francs. A la campagne, tous les pauvres gens étaient bien malheureux; et dans les villes, à Paris surtout, c’était encore bien pis.
Je savais cela par M. Perrier, un ancien maître d’école devenu agent d’assurance, qui habitait tout près de la place 136
La misère des ouvriers de la capitale les fit se révolter peu après, au mois de février 1848. Victoire m’annonça cette nouvelle un beau jour, de la part de M. Perrier. Alors, je me rappelai qu’au temps où j’étais pâtre dans la Breure du Garibier, j’avais entendu dire par les scieurs de long quelque chose d’analogue: Paris en révolution, un roi chassé et remplacé par un autre qui s’appelait Louis-Philippe, le drapeau tricolore à la place du drapeau blanc, etc. Etant allé le lendemain faire la tournée du lait, je rapportai à M. Perrier ces souvenirs. Il me dit qu’on venait précisément de mettre à la porte à son tour ce même roi Louis-Philippe, qu’au lieu d’un roi, nous avions maintenant la République; et il se donna la peine de m’expliquer la différence.
A la campagne, on ne s’inquiète guère d’habitude des affaires du gouvernement. Que ce soit Pierre ou Paul qui soit à la tête, on n’en a pas moins à faire, aux mêmes époques, les mêmes besognes. Pourtant, ce changement de régime eut un retentissement certain.
La République fit d’ailleurs une bonne chose dont je lui sus gré tout de suite, et bien d’autres avec moi: ce fut d’enlever l’impôt sur le sel. On le payait auparavant cinq et six sous la livre, on le ménageait presque autant que le beurre; après, il ne se vendit plus que deux sous. Je compris que c’était fort mal de la part de l’ancien gouvernement de laisser subsister un gros impôt sur une matière de première nécessité, et dont le pauvre, pas plus que le riche, ne pouvait se passer.
Une autre innovation dont tout le monde s’aperçut, ce fut l’établissement du suffrage universel. Je savais que les ouvriers 137
Comme bien on pense, ces réformes ne faisaient pas plaisir aux riches. Les céréales augmentaient toujours: on disait que les gros bourgeois en avaient accumulé des approvisionnements considérables qu’ils faisaient jeter à la mer, dans le but de provoquer la famine, en haine du gouvernement nouveau.
Il y eut bientôt des élections pour nommer les députés. Je reçus plusieurs papiers à cette occasion, et m’en fus trouver M. Perrier, le priant de me les lire et de m’en expliquer l’usage. Très familier selon sa coutume, il s’empressa de me satisfaire. Dans leur programme, les candidats républicains parlaient de liberté, de justice, de bonheur du peuple, et promettaient des réformes nombreuses: la création d’écoles et de routes, la diminution du temps de service, l’assistance aux infirmes et aux vieillards pauvres. Les conservateurs voulaient la France unie, grande et forte, la paix, l’ordre, la prospérité; ils conseillaient de se méfier des utopistes révolutionnaires qui méditaient de tout bouleverser, de faire table rase des traditions séculaires de notre chère patrie et, conséquemment, de nous conduire à l’abîme.
J’étais loin de comprendre le sens exact de toutes ces belles phrases. Mais il me sembla néanmoins que les conservateurs tentaient d’éblouir les électeurs par de grands mots qui ne signifiaient pas grand’chose, alors que les républicains émettaient quelques bonnes idées pratiques. Je dis à M. Perrier ce que je pensais, et il m’engagea en effet à voter pour ces derniers.
– Dites-le bien à vos amis, à vos voisins, conclut-il, seuls les républicains ont le désir de voir améliorer votre 138
J’étais donc décidé à suivre ma première impression que venait corroborer l’opinion de M. Perrier. Mais l’avant-veille du scrutin, pendant que j’étais au travail le curé venu nous faire visite, mit en garde ma bourgeoise contre les républicains, «des canailles presque tous». Il lui cita plusieurs individus de mauvaise réputation, fainéants et ivrognes, qui criaient bien fort: «Vive la République!» dans les rues de la ville, les soirs où ils avaient bu:
– Si ces gens-là arrivent au pouvoir, il n’y aura de sécurité pour personne; ils prendront le bien des braves gens et vivront en rentiers à la sueur du front des autres. Tous les électeurs honnêtes voteront pour ceux qui représentent les bons principes, c’est-à-dire pour les conservateurs.
Victoire me conta cela le soir même.
– Voilà, fit-elle, ce que M. le curé m’a chargée de te rapporter. A présent, fais-en ce que tu voudras.
C’était de quoi me mettre bien en peine, car je savais qu’effectivement tous les «pas grand’chose» de la ville affichaient à tout propos leur républicanisme. Mais je réfléchis que les candidats à la députation ne devaient pas ressembler aux quelques criards et soûlots que nous voyions ici. D’ailleurs, M. Perrier, excellent homme, intelligent et instruit, était républicain. D’autres bons vivants aussi que je connaissais. Et puis, j’avais appris que l’illustre Fauconnet menait une campagne acharnée en faveur des conservateurs. Je dis à ma femme:
– Ecoute, en fait de bien, nous n’avons guère que nos deux vaches, je ne pense pas qu’on vienne nous les enlever… Et il n’y a pas que des braves gens pour soutenir les candidats 139
– Tu ne veux pas comparer M. Fauconnet aux abrutis et aux fainéants qui crient dans les rues?
– Oh non! je leur ferais injure, dis-je en riant; ils ne sont pas de sa taille!
Au fond, je reconnaissais néanmoins que ces semi-voyous faisaient grand tort aux candidats républicains. J’ai remarqué cent fois, depuis, que les pires ennemis de ceux qui représentent aux élections les idées de progrès, sont les gens à réputation douteuse qui se mettent en vue sous couleur de les soutenir. Les meilleurs programmes, les meilleurs candidats se trouvent salis de ces contacts; un certain discrédit rejaillit sur eux dans l’esprit au moins de ceux qui, comme les neuf dixièmes des paysans, et moi-même, fondent leur opinion sur leur degré de sympathie à l’égard de ceux qui se font les apôtres des diverses idées dans le pays.
Toute la journée du samedi, je fus tiraillé de sentiments contraires; mais le dimanche, revenant à ma résolution première, je mis dans l’urne le bulletin de la liste républicaine. Ce fut ma façon de remercier le gouvernement nouveau d’avoir mis le sel à deux sous.
Par exemple, quand on nous fit revoter six mois plus tard pour nommer le président de la République, je n’agis pas selon les mêmes principes. Tous les personnages influents, les propriétaires, les régisseurs, les gros fermiers, les curés, s’étaient chargés de dire et de répéter partout que les campagnards devaient porter leurs suffrages sur Napoléon, attendu que les autres ne s’occuperaient que des ouvriers des villes. On causait de cela dans tous les groupes de cultivateurs qui se formaient le dimanche après la messe, sur la place de l’église ou sur celle de la mairie:
– Mon maître affirme que si un républicain était nommé 140
– Le mien m’a dit la même chose, reprenait un autre. Les républicains veulent que ceux des villes aient le pain pour rien.
– Ils feraient baisser la viande aussi, on peut en être sûr…
– On ne pourrait plus vivre en travaillant la terre…
Ces bruits avaient pris de l’ampleur et nous influençaient: comme les camarades paysans, je votai pour Napoléon.
XX. _ Chez les miens.
Après un séjour de six années, mes parents avaient été obligés de quitter la Billette, les relations étant devenues impossibles avec M. et Madame Boutry. Ils s’en étaient allés à l’autre extrémité de la commune de Saint-Menoux, du côté de Montilly.
Mon père ne vécut pas longtemps dans cette nouvelle ferme. Au mois de janvier 1849, deux mois après qu’il y fut entré, on vint me dire qu’il était gravement malade. J’allai le voir dès le lendemain et le trouvai très amaigri, très abattu, avec une forte fièvre qui, sous sa barbe longue, colorait ses joues creuses.
– Mon pauvre garçon, je suis perdu, me dit-il. C’est égal, je suis bien aise de t’avoir revu avant de mourir…
Il me regarda longuement avec des yeux mouillés; j’eus de la peine à m’empêcher de pleurer.
Le malheureux ne se trompait pas: il mourut trois jours après, par une aube neigeuse et triste.
141
Ma sœur Catherine, mariée à Grassin, ne put assister à l’enterrement, car elle était, depuis un an, placée à Paris avec son époux.
A la suite de ce deuil, il y eut encore une révolution dans la maisonnée. Ma mère, depuis quelque temps à couteaux tirés avec le Louis et sa femme, tenta d’indisposer mon parrain contre eux, dans le but d’arriver à rendre inévitable la séparation des deux ménages. Mais, sauf quelques dissentiments passagers, mes deux aînés s’entendaient assez bien; ils jugèrent pouvoir s’en tirer encore mieux à rester ensemble tant que leurs enfants ne seraient pas élevés. Alors, toujours intransigeante et méchante, ma mère déclara qu’elle-même partirait.
Elle loua en effet, à l’entrée du bourg de Saint-Menoux, sur la route d’Autry, une pauvre chaumière dans laquelle elle se retira pour y vivre la vie des femmes seules et sans ressources: glaner, laver les lessives, faire toutes les corvées désagréables et pénibles qui se présentaient. Tant qu’elle fut en état de travailler, elle laissa dormir dans un coin de son armoire les quelques centaines de francs qui constituaient son avoir.
La Marinette resta au domaine avec mes frères; ils la gardèrent un peu par charité, mais aussi parce qu’elle leur rendait service. La pauvre innocente avait un culte pour les moutons et s’acquittait très bien du rôle de bergère, sauf le dénombrement, à la rentrée, qu’elle n’était pas en état de faire. 142
XXI. _ Chantiers.
Victoire, enceinte une seconde fois, me donna une petite fille. Heureusement, les affaire!! n’allaient pas trop mal. Le père Giraud était intégralement remboursé, je payais régulièrement mon fermage et j’avais quelques pièces de cent sous devant moi. Mais ce succès ne m’empêchait pas de travailler, bien loin de là; au contraire, il me donnait du contentement et, partant, du courage. Je continuais, quand cela m’était possible, d’aller besogner hors de ma locature. J’avais trouvé pour la mauvaise saison un emploi stable et assuré; c’était à la carrière du Pied-de-Fourche, derrière l’église, à l’est de la ville: j’y cassais de la pierre pour le compte d’un entrepreneur qui faisait des routes. J’étais à la tâche, ce qui me permettait de venir à ma convenance, quand j’avais fini mon pansage du matin, et de rentrer à temps pour celui du soir. Au printemps, j’apportais à manger et restais plus tard.
Nous étions parfois jusqu’à vingt casseurs à la file, travaillant chacun à l’abri d’une claie de paille, agenouillés sur un tabouret de chiffons. De notre chantier, nous dominions toute la ville; seules, les vieilles tours du château, sur la colline opposée, nous faisaient pendant; les toits des plus 143
Mon voisin de droite prisait et, quand nous nous trouvions rapprochés, il me lançait sa tabatière dans laquelle je prenais de toutes petites pincées, histoire de faire comme les autres, de m’éclaircir le cerveau en éternuant. Mais, peu à peu, je pris goût au tabac, j’en vins à me procurer une «queue de rat» que je fis garnir; Victoire se fâcha, disant que nous n’étions pas riches au point qu’il soit nécessaire que je m’entre de l’argent dans le nez, et puis, d’ailleurs, que c’était dégoûtant. Mais ses observations furent vaines: ma passion naissante était déjà trop forte.
Et le tabac n’était pas tout. Ce travail à proximité de la ville m’entraînait à d’autres dépenses que je cachais soigneusement à ma femme. Pour me rendre au chantier, il me fallait passer devant la porte de l’entrepreneur qui tenait un caboulot tout près. Quand, par hasard, il me voyait arriver le matin, il ne manquait pas de m’appeler:
– Eh! Tiennon, viens donc «tuer le ver».
«Tuer le ver», c’était boire une goutte d’eau-de-vie. Il offrait sa tournée, je ne pouvais moins faire que d’offrir la mienne: au total deux gouttes avalées et quatre sous dépensés.
Quand nous mangions, nouvelle attaque; il y avait toujours un de mes compagnons qui disait:
– 144
En mettant trois sous chacun, ça nous faisait un litre à quatre. Ce verre de vin ne pouvait que nous faire du bien, c’est certain; mais trois sous, ça se connaît sur une journée de quinze à vingt sous!
Les jours de paie, il fallait encore boire. Je 145
Je compris alors que c’est une vraie calamité pour les ouvriers des bourgs et des villes que d’avoir trop d’occasions. Quoique gagnant plus que nous, ils ne sont pas plus riches, car, insensiblement, ils en viennent à trouver naturel de dépenser tous les jours une petite somme à l’auberge, ce qui va loin en fin de compte. Ils sont plus à plaindre qu’à blâmer. Je sentais qu’à leur place, je n’eusse pas agi différemment. Mais je résolus de fuir la contagion, de chercher du travail ailleurs.
C’est ainsi que, dans l’hiver de 1850, je pris à défricher, du côté de César, une portion d’un champ broussailleux qu’on mettait en culture. Là, c’était la vraie campagne; je gagnais peut-être un peu moins qu’à la carrière, mais j’avais finalement plus de bénéfice, ma seule débauche étant de puiser quelquefois dans la tabatière.
A ce chantier, il m’arriva d’être dupe de ma crédulité. Un jour de mars où le soleil brillait, très chaud déjà, je trouvai dans des racines de genêts, une vipère qui s’éveillait de sa léthargie hivernale. Je n’avais plus, comme étant gamin, une crainte exagérée des reptiles; je la regardai donc un instant s’agiter, puis je hélai M. Raynaud, un boulanger de la ville, qui se trouvait là en train de faire mettre en fagots des débris d’épines et de genévriers qu’il avait achetés pour son four.
– Venez voir une belle vipère, monsieur Raynaud, elle est déjà à moitié désengourdie.
Le boulanger s’approcha:
– 146
Après qu’il l’eut examinée à loisir, il reprit, d’un ton mi-sérieux, mi-narquois:
– Vous devriez la porter toute vivante au pharmacien il vous la paierait au moins cent sous.
– Vous vous fichez de moi, monsieur Raynaud?
– Ma foi, non! Je vous assure que les pharmaciens s’en servent pour leurs drogues et qu’ils achètent toutes celles qu’on leur porte.
Les fagoteurs s’étaient approchés: je jetais des regards questionneurs sur leur groupe.
– Monsieur Raynaud a raison, dit l’un; je crois bien que ça s’achète, en effet.
– Moi, c’est la première fois que je l’entends dire, reprit un autre.
– Moi aussi, appuyai-je.
– Eh bien, essayez, reprit le boulanger; portez-la-lui vivante et vous verrez qu’il vous la paiera cent sous et peut-être plus.
– C’est qu’elle n’est pas commode à porter vivante…
Il jeta un regard circulaire aux alentours, vit le bidon qui contenait la soupe de mon goûter.
– Mettez-la donc dans votre gamelle.
– C’est une idée: si j’étais certain de la vendre cent sous, je l’emporterais dedans, quitte à en acheter une neuve.
Pour achever de me décider, M. Raynaud affirma une troisième fois:
– Quand je vous dis que c’est la vérité!
Il n’était pas encore l’heure du goûter; néanmoins, je mangeai ma soupe à la hâte, sans même prendre le temps de la faire chauffer; puis, à l’aide d’un bâton de noisetier fendu, je saisis le reptile et le glissai, non sans peine, dans le bidon vide que je recouvris aussitôt de son 147
– Mon vieux, vous paierez à boire, dit en s’éloignant M. Raynaud, je vous ai fait gagner votre journée. Surtout, dites bien au pharmacien que vous venez de ma part.
Tout joyeux de l’aubaine, je quittai le chantier plus tôt qu’à l’ordinaire et passai chez nous pour mettre des effets propres. Ma femme, à qui je contai l’aventure, se mit à pousser de hauts cris:
– Sors-moi bien vite ça de la maison! Une mauvaise bête…; si elle allait soulever le couvercle, se glisser sous les meubles!…
Elle ajouta:
– On t’a fait croire des bêtises, imbécile! Tu en seras pour la peine d’acheter un bidon neuf, encore vingt-cinq ou trente sous. Je ne veux plus revoir celui-ci, tu m’entends bien? Jette-le dans un fossé, fais-en ce que tu voudras, mais ne le rapporte pas!
Mon nez s’allongeait, je commençais à craindre que la bourgeoise n’eût raison. J’affectais pourtant l’absolue certitude de revenir avec ma pièce de cent sous. Et, délibérément, je me rendis chez le pharmacien:
– Bonsoir, monsieur Bardet.
– Bonsoir, mon ami, bonsoir. Qu’est-ce qu’il y a pour votre service?
– Monsieur Bardet, on m’a dit que vous achetiez les vipères vivantes; c’est M. Raynaud, le boulanger, qui m’a dit ça; j’en ai trouvé une au déchiffre et je vous l’apporte.
– Mais oui, je les achète: M. Raynaud ne vous a pas menti.
Il apporta un grand bocal bleu.
– Tenez, il y en a trois ici; la vôtre, que je vais mettre avec, fera la quatrième. Et si vous en trouvez d’autres, 148
J’eus un mouvement involontaire et me sentis devenir blême.
– Combien, monsieur Bardet?
– Cinq sous.
– M. Raynaud m’avait dit cent sous…
Le pharmacien sourit dans sa barbe grise:
– Raynaud est un peu farceur, vous ne le saviez donc pas? C’est cent sous les vingt, qu’il a voulu dire.
– Je me suis laissé jouer… Il va me falloir un autre bidon; j’aurai de la perte. Ah! bien, vous pouvez croire que je regrette de vous l’avoir apportée!…
M. Bardet parut ému de me voir si dépité:
– Qu’est-ce que vous voulez, ça vous apprendra qu’il ne faut pas tout croire. Mais ne vous faites pas d’illusions: votre bidon n’est pas sale. Tenez, je vais vous donner une solution pour le désinfecter, un peu de cette poudre blanche que vous ferez dissoudre dans un litre d’eau bouillante. Après l’avoir nettoyé avec ce liquide, vous pourrez vous en servir en toute sécurité; il sera aussi propre qu’avant.
La poudre valait trois sous; j’eus dix centimes à empocher. Mais j’avais compté sans Victoire qui jura que le bidon ne servirait plus, menaça de le briser elle-même au lieu de le nettoyer. Il me fallut retourner en ville, le soir, chez le quincaillier où j’en achetai un du plus bas prix: vingt-cinq sous. Il était loin de valoir l’ancien.
J’ai souvent fait rire le monde à mes dépens, en racontant cette aventure que j’agrémentais par la suite d’épisodes fantaisistes destinés à la rendre plus comique encore. Mais j’en voulus ferme au boulanger Raynaud, d’autant plus qu’il jugea bon de se payer de nouveau ma tête quand nous nous retrouvâmes:
– Eh bien, Bertin, cette vipère?
– 149
– Quoi, le pharmacien n’en a pas voulu?
– Si, seulement au lieu de cent sous, c’est cinq sous qu’il me l’a payée.
– Cinq sous… Eh bien, oui, c’est le prix que je vous avais indiqué; vous aviez mal compris.
Et il s’éloigna en riant.
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De temps à autre, je revoyais Fauconnet dont les cheveux blanchissaient et dont la figure glabre, à présent ridée et constamment grimaçante, avait une expression de plus en plus diabolique. Quand il traversait les Craux, allant à Meillers, il lui arrivait de s’arrêter pour me parler, et je faisais l’aimable en dépit du mépris qu’il m’inspirait.
Il arriva que, son domestique étant tombé malade, il vint me chercher pour le remplacer. C’était après les moissons, en août: j’acceptai n’ayant pas grand’chose à faire dans ma locature. Quand on est pauvre il faut bien aller travailler là où l’on trouve, même chez les employeurs que l’on considère comme des canailles.
Je vis de près, dans l’intimité quotidienne, ce fermier enrichi près de devenir gros propriétaire terrien. Chez lui, il était grossier, original, maussade et grognon. Il promenait son désœuvrement de la cuisine à l’étable et de l’étable au jardin, l’allure débraillée, fumant sa pipe, bâillant, ne se mêlant d’aucune besogne. J’ai pu apprécier, pendant mon séjour dans cette maison, les tristes côtés de l’existence oisive, au fond si peu enviable. Le travail est souvent pénible, accablant, parfois douloureux, mais il est toujours passionnant et demeure, contre l’ennui le meilleur des dérivatifs. Fauconnet s’ennuyait de façon atroce. Toujours en bisbille, au surplus avec sa femme et la bonne, auxquelles il faisait, d’un ton rogue, des observations ou des reproches injustifiés. 151
Prenant le large, il se transfigurait, exigeait que ses chevaux fussent soigneusement pansés, les voitures toujours très propres et que les harnais brillent. Une fois en selle ou en voiture, il devenait l’homme public, Fauconnet le fermier riche, conscient de sa puissance. Il s’en allait aux foires où il se sentait regardé, envié, respecté des marchands, salué bas par les travailleurs. Ou bien en tournée dans ses domaines pour donner des ordres, combiner les ventes prochaines, voire serrer de près quelque jeune métayère point trop farouche qui, au maître, n’osait rien refuser, quoiqu’il fût vieux et plus que laid. Jamais il ne passait la journée entière sans sortir.
Une seule fois, je le vis chez lui très gai: le dimanche de l’ouverture de la chasse. Il avait invité à déjeuner cinq ou six de ses amis avec lesquels il avait chassé le matin, sans compter son fils aîné, le docteur, qui venait de s’établir à Bourbon. Ce fut une ripaille à tout casser, une vraie débauche. J’étais chargé du service de la table que je fis assez maladroitement, car c’était pour moi une nouveauté; mais ma maladresse même fut utile, puisqu’elle prêta aux convives l’occasion de rire. Or, ils ne cherchaient que cela, les occasions de rire. Après qu’ils eurent bu et mangé ferme, ils racontèrent à l’infini des histoires scabreuses, des récits d’orgie et d’amour de fraude. Ils parlaient aussi de leurs métayers dont ils raillaient la bêtise et la soumission, de leurs propriétaires à qui ils se flattaient de faire avaler d’invraisemblables 152
– Ils n’ont pas les habitudes du père; ce n’est plus le même genre, m’avait dit la servante.
J’en conclus qu’eux aussi, probablement, se jugeaient des hommes supérieurs, supérieurs à ce fermier campagnard qu’était leur père, et à ses amis qu’ils méprisaient beaucoup 153
Quand le domestique fut en état de reprendre son service, comme il me restait la libre disposition de quelques jours, Fauconnet me retint pour battre à la machine dans ses domaines de Bourbon. C’était, dans la région, le début des machines à battre; les fermiers, après une assez longue période d’hésitation, venaient enfin de se décider à les adopter. Ils continuaient à fournir un tiers du personnel comme au temps du fléau. Ils se sont libérés depuis de cette obligation trop coûteuse et laissent à présent aux métayers toute la charge de la main-d’œuvre.
On commença de battre au domaine de la Chapelle, sur la route de Saint-Plaisir. Nous étions tous bien novices et un peu effrayés de travailler autour de ce monstre dont les roues tournaient si vite. Mais les rôles étaient moins durs qu’à présent, en raison de l’allure très modérée qu’observaient les mécaniciens: on ne fut pas long à se familiariser.
Les plus embarrassées furent les femmes qui jamais ne s’étaient vu tant de monde à nourrir. Maintenant elles en ont pris l’habitude; elles font ample provision de viande, cuisent dans de grandes marmites la soupe pour tout le monde, et, dans d’énormes terrines, des ratatouilles à proportion. Mais trop pauvres étaient les ménagères d’il y a cinquante ans pour songer à cela. Et pourtant la cuisine ordinaire leur semblait peu digne d’être servie à des étrangers; elles durent se concerter, celles au moins des trois domaines dont Fauconnet était le maître, et voici ce qui advint:
A la Chapelle, au repas du matin, on nous servit de la galette 154
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XXIII. _ Les mauvais signes.
Les coqs à l’engrais chantèrent un soir de décembre qu’il y avait de la neige et qu’il gelait ferme. C’était à la fin de la veillée, vers neuf heures; nous nous préparions au coucher.
– Qu’est-ce qu’ils veulent nous annoncer, ces sales bêtes? s’inquiéta Victoire qui tremblait de tous ses membres.
– Pas quelque chose de bon, sans doute, répondis-je d’une voix brusque où perçait la crainte.
Nous avions l’un et l’autre cette conviction qu’il était signe de malheur d’entendre chanter les coqs à partir du coucher du soleil jusqu’à minuit: cette période est celle du repos; ils doivent être silencieux.
A la réflexion, cette infraction à la règle aurait dû nous sembler naturelle de la part de ces pauvres poulets à l’engrais qui, ne sortant jamais d’une étable enténébrée, perdaient peu à peu le sentiment des heures. Mais nous n’en pensions pas tant; nous étions troublés parce que nous avions vu, dans notre enfance, se troubler nos proches en pareille occurrence. D’ailleurs, dans le grand silence de la soirée d’hiver, ces cocoricos éclatants avaient un air lugubre, d’autant plus 156
Après que les chants eurent pris fin, Victoire donna le sein à notre petit Charles, car nous avions un troisième enfant depuis deux mois, mais elle ne cessait pas de trembler; elle tremblait encore quand elle se mit au lit. Nous eûmes, cette nuit-là, un sommeil troublé et il fut décidé que les malencontreux poulets seraient vendus au plus tôt.
Comme par hasard, les mois qui suivirent, toute sorte de malheurs vinrent nous frapper. En prenant de l’âge, je me suis libéré d’une bonne partie des croyances superstitieuses de ma jeunesse; mais à cause de cela, j’ai toujours conservé la crainte des coqs qui chantent après le coucher du soleil.
J’avais, dans un coin de mon étable, une réserve de pommes de terre. La meilleure de mes deux vaches s’étant détachée une nuit, avala goulûment un gros tubercule et s’étrangla. Je la découvris, le matin, étendue sur le dos, râlante; son ventre était ballonné; sa langue pendait; ses jambes s’agitaient en de brusques soubresauts d’agonie. La pomme de terre, restée dans l’œsophage, lui bouchait la respiration et mes tentatives pour la faire descendre furent vaines, comme étaient vains les mouvements désespérés de la pauvre bête qui ne voulait pas mourir. Je n’eus que la ressource d’aller prévenir un boucher, qui m’en donna trente francs: je comptais la vendre trois cents francs à la fin de l’hiver.
Il me souvient que ma femme voulait acheter des habits pour notre petit Jean et me faire faire un paletot neuf et une blouse. Mais on dut repousser à des temps meilleurs ces dépenses anormales, d’autant plus que ce ne fut pas le bout de nos peines. Peu après, il me creva un cochon qui pesait au moins cent cinquante livres. Puis, la vache que j’achetai 157
A cause des enfants, Victoire avait cessé tout à fait de porter le lait en ville: elle s’était mise à faire du beurre. Or, il n’y avait pas moyen de transformer en beurre la crème qui provenait de cette nouvelle vache. Nous passions à la 158
«Se rendre un peu avant minuit au carrefour de la place de l’église et poser là un petit pot neuf, de six sous, plein de cette mauvaise crème; tourner douze fois autour de ce pot quand sonneraient les douze coups de minuit, en traînant, au bout d’une corde de six pieds de long, les chaînes d’attache des vaches; au douzième tour, s’arrêter net, faire quatre fois le signe de la croix dans quatre directions opposées et partir au grand galop, abandonnant le pot et rapportant les chaînes.
«Couper à chaque bête un bouquet de poils de la tête, un du garrot, un de la queue, les tremper dans l’abreuvoir tous les jours de la semaine sainte avant le lever du soleil, les porter à la messe le jour de Pâques et les faire brûler dans la cheminée sans être vu…»
– J’ai fait cela et la réussite a été complète, conclut Viradon. Mais le défaiseux a dû agir de son côté.
En dépit de mes embêtements, j’étais secoué d’un fou rire en écoutant le bonhomme raconter, d’un air convaincu, les détails bizarres des cérémonies qu’on lui avait fait accomplir. Il me semblait le voir tourner autour de son pot, en traînant ses chaînes qui «fretintaillaient»!…
Le défaiseux était mort; mais il avait laissé à son fils le secret de son talent: le vieux voisin me conseillait fort 159
Ce fut au curé que Victoire alla conter nos peines. Il vint le lendemain, aspergea l’étable avec de l’eau bénite et nous dit de n’avoir nulle crainte des sorciers.
– Ça tient tout simplement à ce que votre vache a du lait de mauvaise qualité, et à ce qu’elle est dans un état de gestation avancée; améliorez sa nourriture, donnez-lui chaque jour un peu de sel dans une ration de farineux et vous vous en trouverez bien.
Nous suivîmes les avis du curé et il nous fut possible de faire du mauvais beurre qui s’améliora tout naturellement quand, à la belle saison, nos vaches allèrent pâturer sur les Craux et lorsqu’elles furent au lait nouveau. Si l’on se rendait bien compte de tout, on n’aurait pas souvent, je pense, l’occasion de croire aux sorts.
Vers la fin de l’hiver, pour clôturer cette série de malheurs, nous eûmes une alerte plus grave encore; et cette fois-ci, il fallut bien, en désespoir de cause, aller trouver un rebouteux.
Notre petit Charles fut pris soudain d’un gros mal de gorge; il refusait de prendre le sein; sa respiration devint rauque, puis râlante. Victoire le porta d’abord à la sage-femme, puis au médecin, et ça n’avait pas l’air d’aller mieux, bien au contraire. Or, il y avait sur le chemin d’Agonges un homme qui barrait les maux de gorge aux enfants; on venait le trouver de toutes les communes du canton et même d’ailleurs: il sauvait les bébés désespérés par les docteurs. Au cours d’une veillée, l’état du petit parut tellement s’aggraver que nous décidâmes de le lui porter séance tenante.
Ce fut un bien triste voyage. Je portais dans mes bras le petit malade, sur un oreiller recouvert d’un vieux châle; Victoire suivait en pleurant; nos pas résonnaient, lugubres 160
– Il ira mieux demain; mais, par exemple, il était temps de l’amener, vous savez… Dès le mieux affirmé, vous irez faire brûler un cierge devant l’autel de la Sainte Vierge.
A notre demande de paiement, il dit:
– Je ne prends rien aux pauvres gens: néanmoins, j’ai là un tronc où chacun met ce qu’il veut.
Il prit sur la cheminée une petite boîte carrée, en bois fumé, dont le couvercle était percé d’une fente: j’y glissai vingt sous et nous repartîmes en hâte, inquiets des deux aînés que nous avions laissés endormis, dans la maison fermée.
Le guérisseur ne nous avait pas trompés. Vers le matin, le bébé vomit des matières aqueuses qui ressemblaient à des crachats durcis et, tout de suite soulagé, il prit le sein. Deux jours plus tard, il était tout à fait remis.
Je me suis souvent demandé, sans pouvoir répondre ni dans un sens ni dans l’autre, si cette guérison fut d’effet naturel ou si les simagrées du vieux y furent pour quelque chose. Je sais que nombre de gens, très sceptiques, très fortes têtes, ne craignent pas, encore aujourd’hui, d’avoir recours à ces guérisons campagnardes pour se faire «barrer les dents», ou «faire la prière» à l’occasion d’une entorse ou d’une foulure. Et beaucoup constatent qu’ils en ont du soulagement.
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XXIV. _ Monsieur Parent.
Certain jour de foire à Bourbon, pour le carnaval de 1853, mon beau-père me tira à part sur la place de la mairie, où je causais avec d’autres, pour me dire qu’il était à même de me faire entrer comme métayer dans un domaine de Franchesse, sa commune d’origine: il connaissait particulièrement le régisseur, un ami d’enfance.
J’y songeais un peu, à prendre un domaine, car demeurant là, il me faudrait placer mes enfants dès qu’ils seraient en âge de pouvoir garder les bêtes; cette éventualité m’était pénible. J’aurais pourtant préféré attendre encore quelques années, mais, après réflexion, il me parut sage de ne pas rater l’occasion offerte.
Le dimanche suivant, nous nous en fûmes donc, le père Giraud et moi, voir la ferme de la Creuserie. Elle se situait entre Bourbon et Franchesse, à deux cents mètres du chemin qui reliait les deux communes, dépendait de la propriété de M. Gorlier, dit de la Buffère, du nom d’un château tout voisin qu’il habitait pendant l’été. La propriété comprenait cinq autres fermes: Baluftière, Praulière, le Plat-Mizot, la Jarry-d’en-Haut et la Jarry-d’en-Bas, – une locature qui s’appelait les Fouinats, et la maison du régisseur à proximité du château.
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Il fallait deux mille francs de remboursement sur le cheptel, mais on se contenterait de la moitié: on ajouterait aux quatre cents francs de l’impôt colonique annuel les intérêts à cinq pour cent du reste; pour l’amortissement, on ferait une retenue sur les bénéfices. J’aurais à faire tous charrois qui me seraient commandés pour le château ou la propriété; ma femme serait tenue de donner, comme redevances, six poulets, six chapons, vingt livres de beurre; les dindes et les oies se partageaient par moitié. Le maître gardait le droit de modifier les conditions ou de nous mettre à la porte chaque année, sous cette réserve que nous devions être prévenus au moins neuf mois d’avance.
M. Parent se mit ensuite à parler du propriétaire, qu’il appelait M. de la Buffère, ou plus communément M. Frédéric, pour lequel il semblait avoir un culte exagéré:
– M. Frédéric ne veut pas que les métayers s’adressent directement à lui; c’est toujours à moi que vous devrez dire ou demander ce que vous croirez nécessaire. M. Frédéric entend qu’on soit très respectueux, non seulement envers lui, 163
Sur interrogation de mon beau-père, il nous avoua tout bas que mademoiselle Julie n’était pas seulement la cuisinière, mais encore la maîtresse de M. Frédéric, célibataire endurci. Il y avait donc urgence à la ménager, car son influence sur lui était considérable.
Je ne savais trop que penser de M. Frédéric. Dans la bouche de son régisseur qui, pourtant, le disait très bon, il prenait des airs d’impossible potentat dont les moindres désirs devaient être suivis. Cela m’effrayait un peu.
Je demandai à M. Parent huit jours de réflexion, qu’il m’accorda. J’employai ce temps à essayer de connaître l’opinion de Victoire, ce qui n’était pas chose facile, car elle s’ingéniait à ne pas donner d’avis:
– Oh! fais comme tu voudras, disait-elle de son air le plus froid, le plus indifférent, le plus lassé; moi, ça m’est bien égal.
Elle était très fâchée de se trouver encore enceinte: ça la rendait inabordable. Un jour que j’insistais plus que de coutume elle eut pourtant un semblant d’assentiment:
– Dame, si ce domaine te plaît, prends-le, voilà tout…
– Mais toi, est-ce que ça te plaît que je le prenne?
– Oh! moi, que ce soit là ou ailleurs…
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XXV. _ Paysage.
Notre maison avait deux pièces d’égales dimensions qu’une porte intérieure reliait: la cuisine et la chambre. Leur niveau était plus bas que celui de la cour sur laquelle elles ouvraient l’une et l’autre par de grosses portes ogivales, noircies par les intempéries et fortement bardées de fer. Dans la cuisine, une sorte de béton avait été fait jadis; mais cela s’était dégradé et il n’y avait plus qu’une armée de cailloux pointus qui montraient leur nez d’un bout à l’autre de la pièce; en balayant, on arrachait de plus en plus le gravier qui les liait; mais eux restaient là, invincibles. Dans la chambre, régnait au naturel le sol primitif, affaissé au milieu, bossué sous les meubles, avec, un peu partout, des mamelons et des trous. Le plafond appareillait l’appartement: c’était un plancher bas et délabré que soutenaient de grosses solives très rapprochées, couvertes de moisissures blanches, s’appuyant au milieu dans chaque pièce, sur une énorme poutre mal taillée soutenue elle-même par un poteau vertical. Des grains de blé, des grains d’avoine, s’échappant de la provision du grenier, passaient fréquemment entre les planches disjointes et les rats en faisaient des réserves sur les poutres. Le jour ne pénétrait que par d’étroites fenêtres à quatre petits carreaux; en hiver, lorsqu’il faisait sombre et que la température ne permettait pas 165
La maison faisait face «aux neuf heures», mais le soleil n’en éclairait que bien plus tard le seuil, en raison du voisinage trop proche de la grange et des étables établies parallèlement sur le devant, à une quinzaine de mètres tout au plus. Dans l’intervalle qui séparait les deux corps de bâtiment, les étables envoyaient leurs égouts qui formaient là une sorte de mare stagnante et noirâtre où baignaient les balles de froment, depuis les battages jusqu’au milieu de l’hiver. On mettait à proximité le fumier des moutons qu’on utilisait pour les fumures de printemps. Il y avait en outre, dans cet espace, une auge de bois longue et peu profonde dans laquelle mangeaient les cochons, une vieille roue placée horizontalement sur trois poteaux pour le jucher nocturne des dindons. Le tombereau et les charrettes au repos s’y voyaient souvent, et aussi, tout au long des murs, de menus 166
La ferme était située sur la partie montante du vallon, quasi au point le plus élevé, ce qui nous donnait, du sommet de l’escalier du grenier, au pignon droit de la maison, une vue magnifique. Il s’étendait, ce vallon, sur une bonne partie des communes de Bourbon, de Saint-Aubin et d’Ygrande, avec l’aspect d’un amphithéâtre géant. Aux parties supérieures de ses ondulations légères, apparaissaient distinctement, entre les haies vives qui les cerclaient, des champs verts, roux ou grisâtres; d’autres se montraient à demi, juste assez pour laisser voir s’ils étaient en guéret, en chaume ou en pâture; et, dans les parties basses, il y avait des pièces entièrement dissimulées, des espaces importants dont on ne voyait que les arbres des clôtures, lesquels avaient l’air d’être très rapprochés, de se joindre presque. A l’extrémité d’un grand pré, un taillis mettait son petit carré mystérieux. Des lignes de peupliers géants s’apercevaient en quelques endroits. Et, de loin en loin, dans ces cultures, entre ces haies, entre ces arbres, émergeaient les bâtiments écrasés d’une chaumière ou d’une ferme: Baluftière, Praulière et le Plat-Mizot, disposées en triangle tout près; la Jarry-d’en-Haut et la Jarry-d’en-Bas un peu plus loin, puis d’autres dont je savais les noms, puis d’autres, très éloignées, dont je ne savais rien, enfin, à l’autre extrémité du vallon, un chétif pâté de maisons: le petit bourg de Saint-Aubin. Par delà, on distinguait encore le grand ruban sombre que formait la forêt de Gros-Bois, et, par les temps clairs, au delà de bien d’autres vallons, de bien d’autres villages, bien au delà des distances connues, on apercevait, profilant leurs masses noires dans le bleu du ciel, une ligne de pics, qu’on disait appartenir aux montagnes d’Auvergne.
En arrière de notre maison, c’était une vallée étroite où 167
Les premiers jours de notre installation, ces paysages m’apparurent ouatés de brouillard; je les vis ensuite dans leur décor hivernal, alors que les cultures sont nues, lavées par les pluies ou pailletées de gel, alors que les haies sont comme des bordures de deuil autour des grands arbres squelettiques; je les vis tout blancs sous la neige, déguisés comme pour une mascarade; je les vis s’éveiller, frissonnant aux brises attiédies d’avril, étaler peu à peu toutes leurs magnificences, toutes les blancheurs de leurs fleurs, toutes les verdures de leurs plantes; je les vis au grand soleil de l’été, alors que les moissons mettent leur note blonde dans les verdures accentuées, paraître anéantis comme quelqu’un qui a bien sommeil; je les vis à l’époque où les feuilles prennent ces tons roux qui sont pour elles le temps des cheveux blancs et qui précèdent de peu de jours leur mort paisible, leur contact avec la terre d’où tout vient et où tout retourne; je les vis tout gais, tout pimpants, aux heures des aubes douces; je les vis se draper dans la pourpre royale des beaux couchants, puis s’enténébrer lentement et comme à regret; je les vis enfin, comme dans un décor de rêve, baignant dans le vague mystérieux des clartés lunaires. Et combien de fois, les contemplant, ne me suis-je pas dit:
– Il y a des gens qui voyagent, qui s’en vont bien loin par ambition, nécessité ou plaisir, pour satisfaire leurs goûts ou parce qu’on les y force; ils ont, ceux-là, la faculté de s’extasier devant des paysages variés. Mais combien d’autres ne voient jamais que les mêmes! Pour combien, la vie ne tient-elle pas toute dans un vallon comme celui-ci, même dans une seule des ondulations, dans un seul des replis de 168
Cette pensée me consolait de ne rien connaître moi-même hors des deux cantons de Souvigny et de Bourbon. J’en vins à trouver du charme aux décors variés de mes paysages 169
XXVI. _ L’Esprit des autres.
M. Parent, le régisseur, venait nous voir souvent et se montrait prodigue d’avis. Mais ses conseils culturaux, d’ailleurs assez peu intéressants, ne tenaient pas la première place: il en revenait toujours aux coutumes de M. Frédéric et à la façon de nous conduire envers lui quand il serait là.
Ce fut en juin que le propriétaire vint s’installer à la Buffère. Par un hasard sans doute calculé, il nous fit sa première visite le soir, alors que nous étions réunis à la cuisine pour le souper: M. Parent l’accompagnait. Je me levai et fis signe à tout le monde d’en faire autant, puis je sortis du banc, m’avançai au-devant des visiteurs. M. Gorlier me toisa:
– C’est lui, le métayer? demanda-t-il à son régisseur.
– Oui, monsieur Frédéric, c’est lui.
– Il est bien jeune… La femme?
– C’est moi, monsieur, dit Victoire en s’approchant.
– Ah!… Vous n’avez pas l’air très robuste.
– C’est qu’elle a trois enfants, reprit M. Parent, d’une voix craintive. (Le quatrième, né avant terme, n’avait pas vécu.)
M. Frédéric nous demanda notre âge, à ma femme et à moi, et nous questionna sur nos origines. Nous étions troublés l’un et l’autre de nous voir en face de cet homme puissant 170
– N’ayez pas peur, diable, je ne mange personne… Parent m’a dit que vous étiez animés d’excellentes intentions et que vous travailliez bien. Continuez comme cela et nous nous entendrons sans peine. Obéir et travailler, c’est votre rôle; je ne vous demande pas autre chose. Par exemple, ne m’embêtez jamais pour les réparations: j’ai pour principe de n’en point faire. Et maintenant, bonsoir; allez dormir, mes braves.
Il parlait d’une voix lente en grasseyant un peu; ses petits yeux gris clignotaient sans cesse; il avait le teint coloré d’un gros rouge presque violet, portait toute sa barbe, d’ailleurs courte et rare, mais qui restait très noire comme sa chevelure, bien qu’il eût dépassé la soixantaine (j’ai su depuis que ce beau noir était factice: il se teignait). Sa physionomie, malgré toutes apparences de bonne santé, restait maussade et ennuyée. Ceux qui ont joui de tous les plaisirs ont rarement l’air heureux.
M. Gorlier revint souvent nous voir, soit à la maison, soit dans les champs. Il venait, jouant avec sa canne, causait un instant du temps et des travaux, puis disparaissait. Jamais plus, d’ailleurs, il ne fut poli comme le premier soir. Ainsi que Fauconnet, il tutoyait tout le monde et, comme il n’avait pas la mémoire des noms, ou à dessein peut-être, il appliquait invariablement à son interlocuteur le qualificatif de «Chose».
– Eh bien, Chose, es-tu satisfait de ce temps-là? Mère Chose, nous vous prendrons prochainement deux des poulets de la redevance…
Mademoiselle Julie, la cuisinière-maîtresse, une dondon déjà mûre, à la peau blanche et aux formes appétissantes, vint chercher un soir ces deux poulets-là, que Victoire engraissait à dessein depuis plusieurs semaines. Elle les soupesa, les palpa et daigna se déclarer satisfaite:
– 171
– Oh! oui, mademoiselle, fis-je, je voudrais bien que ce soit mon ventre qui lui serve de cimetière.
La grosse remarqua le mot.
– Comment avez-vous dit? reprit-elle.
Je blémis, craignant que cela ne lui ait déplu.
– Allons, répétez, voyons!
– Mademoiselle, j’ai dit qu’à ce jo-là mon ventre servirait bien de cimetière. C’est une blague du pays que j’ai citée en manière de plaisanterie; il ne faut pas vous en fâcher, je sais bien que les poulets ne sont pas faits pour moi…
Mademoiselle Julie partit d’un franc éclat de rire:
– Je le retiendrai, ce mot-là, Tiennon, et je le servirai à d’autres qu’il amusera, soyez-en sûr. Jamais encore je ne l’avais entendu.
Elle le rapporta sans tarder à M. Frédéric, qui me dit, dès qu’il eut l’occasion de me voir:
– Chose, tu as des expressions délicieuses. Je vais recevoir prochainement mes amis Granval et Decaumont; je les amènerai à la Creuserie et tu tâcheras de trouver des choses drôles comme celles que tu as dites à Mademoiselle Julie, l’autre jour, à propos des coqs.
Plusieurs fois, dans le courant du mois d’août, il vint le soir avec ces deux messieurs; ils arrivaient en fumant leurs pipes à l’heure où nous mangions la soupe du soir; ils s’asseyaient et nous regardaient:
– Causez, mes braves, ne faites pas attention à nous!
Mais bien entendu, nous ne parlions que pour leur répondre quand ils nous interrogeaient directement. Les domestiques, qui couchaient dans la chambre, avaient la ressource de s’esquiver dès qu’ils avaient mangé; pour moi, il me fallait leur servir de jouet jusqu’à dix et quelquefois onze heures. 172
– Je note, je note, faisait-il. J’utiliserai ça pour des scènes champêtres dans mon prochain roman.
Mademoiselle Julie étant venue un jour, je me hasardai à lui demander pourquoi M. Decaumont écrivait ainsi les choses baroques que je débitais bien malgré moi. Elle me dit qu’il s’occupait à faire des livres, qu’il était célèbre. Un grand homme! un homme célèbre! ce petit gros à figure de curé, avec des cheveux ridiculement longs qui lui tombaient sur les épaules!
– Ah! c’est fait comme ça, un homme célèbre? repartis-je un peu abasourdi.
Et Mademoiselle Julie de répondre en riant:
– Mon Dieu, oui, Tiennon; il est bien comme les autres, allez, malgré ses capacités. Avec ses grands cheveux, on le prendrait plutôt pour un fou que pour un savant et il s’amuse de tout, comme un enfant.
Eh bien, je ne trouvais pas très loyale la façon d’agir de ce faiseur de livres. Je lui en voulais d’inscrire mes réponses pour les publier, pour que d’autres bourgeois comme lui en puissent rire à leur tour. Etait-ce donc ma faute si je parlais de façon peu correcte? Je parlais comme on m’avait appris, voilà tout. Lui, qui était resté sans doute jusqu’à vingt ans dans les écoles, avait pu apprendre à tourner les belles phrases. Moi j’avais fait autre chose pendant ce temps-là. Et j’employais ailleurs aussi utilement que lui mes facultés: car, de 173
XXVII. _ Le mangeux d’ lard.
Je n’étais pas le seul, d’ailleurs, à servir de cible aux risées du maître et de ses amis: mon voisin Primaud, de Baluftière, y contribuait pour une bonne part. Il faut dire que la physionomie de ce brave Primaud incitait de prime abord à la moquerie; il avait le nez camus, une grande bouche édentée qui s’ouvrait à tout propos pour un gros rire bêtement bruyant; puis une drôle de façon de regarder le ciel, d’un œil, quand on lui parlait. Avec cela, naïf comme pas un, coupant dans tous les ponts qu’on se donnait la peine de lui tendre. Enfin, il avait encore cette particularité d’aimer le lard à la folie. Or, cette particularité, M. Frédéric la connaissait. Chaque dimanche presque, sous un prétexte ou sous un autre, il mandait au château son métayer et lui faisait servir une énorme tranche de lard. On le laissait seul à la cuisine et il se régalait, comme bien on pense. Après un bon quart d’heure, le bourgeois venait le rejoindre:
– As-tu bien mangé, Primaud?
– Oh! oui, monsieur Frédéric!
– 174
Et il le lui mettait sur son assiette.
– C’est trop, monsieur Frédéric, j’ai le ventre plein, je ne peux plus…
– Allons, allons, Chose, tu plaisantes; c’est sans doute que tu as soif; Julie, donne-lui donc un verre de vin.
Pour s’en retourner, Primaud passait dans notre cour. Souvent il entrait à la maison ou venait me voir aux étables.
– Tiennon, me disait-il, je viens encore de faire un bon repas.
– Ah! tant mieux, répondais-je, c’est toujours ça d’attrapé; je parie que vous avez mangé du lard à volonté?
– Plus que j’ai voulu, mon vieux! Figurez-vous que M. Frédéric est venu et qu’il m’en a servi lui-même un gros morceau; de sa main, vous comprenez, je ne pouvais pas refuser, surtout qu’il m’a fait donner du vin.
Il s’honorait beaucoup de ce témoignage flatteur. Jamais ne lui venait l’idée qu’il pût y avoir là quelque chose de blessant pour sa dignité d’homme. Peut-être même considérait-il comme preuves d’évidence et marques de gloire les traces cireuses que laissait, de chaque côté de sa bouche, le ruissellement graisseux du lard. Il rentrait chez lui enchanté.
Seulement, cette débauche hebdomadaire de mon collègue favorisé cachait un but assez malhonnête. A son insu, sans doute, Primaud jouait le triste rôle de mouchard. M. Gorlier obtenait par lui tous les renseignements qu’il désirait avoir sur les gens de ses domaines et sur les habitants de la commune. Trois ans auparavant, quand Napoléon (qu’on appelait à présent Badinguet), avait fait une espèce de contre-révolution afin de se faire nommer empereur, deux hommes de Franchesse avaient été expédiés à Cayenne à cause, disait-on, 175
Ayant été averti, je me défiai du voisin et ne lui dis plus que ce qu’il y avait nulle raison de tenir caché.
A cette époque déjà, on appelait Primaud le mangeux de lard. Il est mort depuis longtemps; mais le sobriquet lui a survécu et une sorte de légende s’est attachée à son nom. A Franchesse, on dit encore à présent de quelqu’un qui aime bien le lard: «C’est un vrai Primaud!»
XXVIII. _ Les peines et les joies.
Ma vie était fatigante et laborieuse, mais j’y trouvais du charme. Etant chef de ferme, je me sentais un peu roi. Mes responsabilités m’inquiétaient, mais j’étais fier de m’asseoir au haut bout de la table, à côté de la miche dans laquelle je coupais de larges tranches au commencement de chaque repas; j’étais fier surtout d’avoir, au cercle de la veillée, la place du coin, la place d’honneur.
176
Par chance j’étais tombé sur un bon valet, un garçon de vingt ans passés, dénommé Auguste: nous disions Guste; robuste et courageux, il besognait aussi dur que moi. Le second était un gamin d’une quinzaine d’années, mi-pâtre, mi-travailleur. J’engageais, en plus, un journalier pour l’été: ce fut, les premières années, un certain père Faure, bonhomme déjà âgé, de solide expérience mais bavard et un peu tason. Il avait toujours des histoires à raconter et je crus m’apercevoir qu’en cherchant à nous intéresser ainsi, il poursuivait ce but de faire ralentir l’allure de la besogne, pour prendre un peu de bon temps. Un jour, d’accord avec le Guste, je résolus d’aller plus vite encore que de coutume, de façon à ce qu’il n’ait pas le loisir de parler. Quand nous eûmes ainsi fauché trois andains, le père Faure cru le moment venu d’obtenir une trève.
– Si nous allions de ce train-là jusqu’à midi, fit-il, nous en abattrions un sacré morceau!
– Si le maître veut, nous allons essayer, dit le Guste.
Le père Faure de poursuivre:
– Une fois, à Buchepot, chez les Nicolas, nous avons 177
Il croyait que j’allais m’appuyer un peu sur le manche de ma faux, comme je faisais quelquefois, pour apprendre 178
– Sacrée misère! fit-il, j’ai attrapé une fourmilière qui a abîmé mon taillant. J’ai fauché une fois dans un pré où il y en avait tellement qu’on était obligé de battre les faux au premier déjeuner…
Il se retourna, parut étonné de voir que nous ne l’écoutions plus, que nous étions déjà loin. Après, d’andain en andain, son retard s’accentua. Il y avait une zone où, l’herbe étant très dure, il fallait aiguiser souvent, ce qui forçait à ralentir. A ces moments-là, Faure croyait rejoindre; mais il arrivait juste à la portion défavorable quand nous retrouvions, nous, l’herbe tendre; nous filions vite pendant qu’il s’escrimait, impuissant à conserver son gain de distance.
La servante ayant apporté la soupe, il ne voulut pas venir manger sans avoir rattrapé son retard. Lorsqu’il arriva haletant, le visage ruisselant, la chemise détrempée, notre repas était pris: nous nous levions pour repartir. Alors, furieux, il fit mine de ne pas vouloir manger, de revenir prendre son andain en même temps que nous. Pour le faire consentir à déjeuner, je fus obligé de lui dire que nous allions l’attendre, ce que nous fîmes en effet, bien que le Guste eût ardemment souhaité le contraire. Le pauvre père Faure bouda pendant huit jours au moins, mais il ne fut pas guéri de sa manie de rappeler ses souvenirs: vingt fois même il répéta, faisant allusion à l’incident dont il avait été victime:
– Ma faux n’est pas de ces meilleures: si j’avais eu celle que j’ai cassée il y a deux ans, vous ne m’auriez pas laissé, bien sûr.
Ce n’était pas toujours que j’avais pour moi le domestique. 179
Après le repas de midi, la fatigue, la fainéantise les gagnaient; ils auraient voulu faire la sieste. Moi aussi, j’aurais aimé me reposer: j’étais exténué, accablé autant qu’eux. Mais je réagissais violemment et cherchais des mots pour les entraîner:
– Hardi! les gas! dépêchons-nous d’aller charger; le temps est à l’orage: notre foin pourrait bien mouiller.
Des fois, je les prenais par l’amour-propre:
– Nous allons pourtant finir les derniers: ceux de Baluftière et ceux de Praulière sont plus avancés que nous; et si nous voulons arriver en même temps que ceux du Plat-Mizot, il faut nous remuer.
Ils se levaient, proféraient pour se soulager de gros blasphèmes:
– Bon Dieu de bon Dieu! ce n’est quand même pas faisable de travailler par des chaleurs pareilles; il n’y a pas d’animaux qui résisteraient.
Faure disait:
– Je veux faire un mauvais coup pour aller voir au bagne si c’est pire que là!
Au chantier, je m’efforçais de les remonter en leur racontant quelques bêtises, des histoires salées dont rougissait la servante. Ils riaient, ils en disaient de plus fortes; le temps passait et le travail se faisait. Etre gai, ne pas se ménager soi-même, c’est encore le meilleur moyen d’obtenir beaucoup des autres.
Il nous arrivait au cours de ces rudes séances de fenaison ou de moisson, par les soirées brûlantes, d’apercevoir 180
– Ce qu’ils sont heureux, tout de même, ces cochons-là! faisait le Guste qui, en dehors de leur présence immédiate, n’avait nul respect.
Les autres formulaient aussi des phrases irrévérencieuses. Pour moi, je gardais le silence ou m’efforçais de. les calmer quand ils allaient trop loin. Il vaut toujours mieux ne rien dire de ceux sous la domination desquels on est placé. Le pauvre doit savoir s’en tenir à la seule pensée.
Finir un travail pour en commencer bien vite un autre qui est en retard, faire des journées de dix-huit heures, dormir cinq ou six heures seulement d’un sommeil léger coupé d’inquiétudes, c’est un régime qui n’engraisse pas, mais d’où l’ennui est banni. Ce régime-là, six mois chaque année, je le suivais à la lettre. Car, après la rentrée des récoltes, c’étaient les fumures, les labours, les semailles et, jusqu’aux environs de la Saint-Martin, je continuais de me lever dès quatre heures du matin.
Les labours étaient particulièrement durs en raison de la situation du domaine sur la partie montante du vallon; presque tous les champs étaient en côte; l’argile y dominait mêlé de pierres. Tout cela rendait le travail pénible et pour le laboureur et pour les bœufs. Les pauvres bœufs se levaient bien à regret quand nous allions les chercher avant le jour, dans le grand pré qui était leur pâture habituelle en septembre. Ils étaient presque toujours couchés sous le même chêne, masses blanches dans la brume de l’aurore commençante, et il fallait leur donner de grands coups d’aiguillon pour les faire se mettre en mouvement.
– Allez, les rosses! Allez, mes gros!
Ça les peinait beaucoup de partir et, vrai, ça me faisait 181
– C’est embêtant, bien sûr, mais puisqu’il le faut… Moi aussi, mes vieux; je préférerais me reposer et pourtant je n’arrête pas de travailler. Allez-y donc de bon cœur!
Ils avaient meilleur temps pendant les mois d’hiver, et ma tâche était moins rude aussi: je ne me levais qu’à cinq heures et me couchais à huit. Mais les inquiétudes, pour un chef de ferme, sont de toutes les saisons. A cette époque, la question du fourrage m’occupait surtout. Il n’en fallait pas trop faire consommer, et, pourtant, il était indispensable de ne pas le ménager aux bêtes à l’engrais, d’en donner une ration suffisante aux vaches fraîches vélières, aux génisses à vendre au printemps, aux bœufs de travail que j’aimais maintenir en bon état. Je toisais souvent mon fenil, prenant des points de repère, sacrifiant telle partie pour jusqu’à telle époque: et j’arrivais ainsi à n’être jamais pris au dépourvu. Mais les mauvaises années, il me fallait mêler à la ration quotidienne une bonne dose de paille: encore avais-je grand’peine à m’en tirer; je tremblais tout l’hiver, voyant comme ça diminuait vite, de la crainte d’être à la misère en fin de saison. C’est que, quand il faut acheter, pendant un mois seulement, du fourrage pour nourrir vingt-cinq bovins, plus un cheval, des moutons, le bénéfice de l’année est bien compromis! Je me chargeais seul de la distribution à tout le cheptel et, les jours de sortie, je manquais rarement l’heure du pansage. Je m’abstenais le plus possible d’aller à l’auberge, sachant bien que le temps passe sans qu’on s’en 182
Ma seule passion était la prise. J’avais augmenté la dose primitive. Il me fallait déjà, lors de mon installation à la Creuserie, pour cinq sous de tabac par semaine et j’en vins progressivement à monter jusqu’à dix sous: j’en suis encore là. En labourant, quand j’arrivais au bout d’un sillon, je m’arrêtais un instant pour examiner celui où j’allais m’engager, afin d’en atténuer les courbes, de les supprimer si possible, et alors, machinalement, je tirais ma tabatière; en fauchant, après chaque andain, crac, une prise; en sarclant, quand je m’arrêtais un instant pour souffler, ma main glissait dans la poche à la recherche de la queue-de-rat, sans même que ma volonté y fût pour quelque chose. Les plus mauvais jours étaient ceux où ma provision s’épuisait. Ce qui arrivait assez souvent le samedi. Je n’osais pas, à cause de Victoire surtout, envoyer quelqu’un exprès au bourg de Franchesse pour acheter du tabac, mais le temps me semblait long, j’étais mal à l’aise, il me prenait des envies de chercher chicane à tout le monde…
C’était, en somme, une faiblesse excusable, mais la satisfaction intime que j’éprouvais de mon œuvre était à coup sûr le meilleur de mes plaisirs, et le plus sain. Contempler mes prés reverdissants; suivre passionnément dans toutes ses phases la croissance des céréales et des pommes de terre; voir que les cochons profitaient, que les moutons prenaient de l’embonpoint, que les vaches avaient de bons veaux, que les génisses se développaient normalement; conserver mes 183
– Mes blés, mes avoines vont être remarqués. Quand je sortirai des bêtes à la foire, on va les admirer parce qu’elles sont belles. Ceux de Baluftière, ceux de Praulière, ceux du Plat-Mizot vont être jaloux de constater que mes bœufs sont plus gras que les leurs, et mes génisses meilleures.
Quand nous nous rencontrions avec les voisins, à l’aller ou au retour des champs, ou bien quand nous réparions, l’hiver, les haies mitoyennes, nous parlions toujours de nos bêtes, et j’avais coutume de faire le modeste:
– Oh! pas fameux, mes veaux, cette année… Mes moutons n’engraissent pas comme j’aurais cru… Mes bœufs ont travaillé trop tard: je n’en ferai rien…
Quelquefois, les mêmes voisins venaient peu de temps après passer une veillée et je les invitais, comme il est d’usage, à faire un tour aux étables. Alors je jouissais de leur surprise, et leurs compliments m’étaient sensibles. Quand nous menions ensemble au pesage, quelques jours avant la foire, les bœufs des six domaines, si des étrangers admiraient les miens parmi les autres, ma joie augmentait encore. De même au champ de foire, le jour de la vente. Pour me faire valoir davantage, je répondais aux complimenteurs:
– Ce n’est pas qu’ils ont eu trop de repos, les pauvres bougres! jusqu’à la fin des semailles ils ont travaillé. Quant 184
– Allons, allons, vous ne les avez pas amenés ainsi avec rien! faisaient les autres, incrédules.
De fait, souvent, je mentais un peu…
Je me fis ainsi dans la contrée une réputation de bon bouvier. On m’avait rapporté ce propos tenu par M. Parent dans une auberge de Franchesse, en présence de deux ou trois gros bonnets:
– Le meilleur de mes laboureux, c’est Tiennon, de la Creuserie; il fait bien valoir et, pour les bêtes, c’est un soigneur comme il y en a peu…
Cette phrase, un peu grisante, me revenait souvent en mémoire. Au cours des pansages surtout, il m’arrivait de sentir sous ma blouse graisseuse le tic tac ému de mon cœur. C’est une impression de ce genre que doivent ressentir les généraux lorsqu’ils ont gagné des batailles. Et, ma foi, il me semble que ma satisfaction était légitime autant que la leur, et moins propre à inspirer des remords ensuite, car mon succès, à moi, n’exigeait nul sacrifice de vies humaines.
D’autres fois, c’était dans les champs, au cours des séances de travail, que je ressentais cette passagère plénitude de bonheur. Aux saisons intermédiaires, surtout quand il faisait bon dehors, quand la brise, caressante comme une femme amoureuse, apportait avec elle des senteurs de lointain, des aromes d’infini, des souffles sains dispensateurs de robustesse, d’être cultivateur, de vivre en contact avec le sol, avec l’air et le vent, un orgueilleux contentement me venait. Je plaignais les boutiquiers, les artisans qui passent leur vie entre les quatre murs d’une même pièce, et les ouvriers d’industrie emprisonnés dans des ateliers où il fait chaud, où l’air est 185
XXIX. _ En famille.
La mise au monde de notre quatrième enfant, – ce petit né avant terme et mort aussitôt, – avait beaucoup fatigué Victoire. Elle souffrait souvent, était changée, vieillie, la figure plus mince, les joues plus creuses; sa pâleur bistrée s’était encore accentuée et ses grands yeux noirs se nimbaient d’une large cernure bleue. Elle était prise fréquemment, et parfois simultanément, de coliques d’estomac et de névralgies douloureuses qui l’obligeaient à garder plusieurs jours de suite un mouchoir autour de la figure. Cela n’était pas pour améliorer son caractère froid et plutôt difficile. Elle vivait dans un état d’agacement perpétuel, broyait du noir, s’exagérait le mauvais côté des choses. Toujours elle développait avec un rire amer, un grand luxe de détails, tous les ennuis qu’elle prévoyait:
– Il va falloir du pain samedi; le même jour, nous aurons à battre le beurre et à plumer les oies; jamais nous n’en pourrons voir le bout!
Ou bien:
– Il devient indispensable de faire la lessive; nous n’avons plus de linge. Et le mauvais temps continue toujours. Mon Dieu, que c’est ennuyeux!
186
– Mais prends donc le temps de manger, voyons, bourgeoise, disais-je parfois.
– Oh! pour ce qu’il me faut! répondait-elle.
Elle ne prenait, en effet, qu’un peu de soupe claire qu’elle avalait souvent en circulant. J’avais honte, moi qui jouissais d’un appétit robuste, de mes deux assiettées de soupe épaisse. Les jours où elle souffrait de l’estomac, elle levait les gognes tout à fait, disant que rien ne lui faisait envie. Je l’engageais à se préparer un peu de soupe meilleure, ou bien à se faire cuire un œuf. Mais elle ne voulait rien savoir et prenait seulement pour se soutenir une tasse de bouillon dans la soupière commune.
Bien que la servante fût chargée de toutes les grosses besognes, Victoire n’en avait pas moins beaucoup à faire; les enfants, la basse-cour, les repas, une bonne part du ménage, sans compter, quand le lait donnait, la préparation du beurre et du fromage, il y avait là de quoi occuper une plus robuste qu’elle. Elle savait très bien tirer parti de toutes ses denrées qu’elle portait en deux grands paniers au marché de Bourbon, le samedi. Très économe aussi, rabrouant la servante quand celle-ci était trop prodigue en savon, en lumière, en bois pour le feu. Certes, la pauvre fille n’avait pas toutes ses aises.
Il arriva même que notre maison fut un peu décriée: on me disait trop intrépide au travail, la bourgeoise méchante et intéressée. Pour ces motifs, les domestiques et les servantes 187
Heureusement, Victoire restait une excellente mère; les petits avaient rarement à souffrir de sa mauvaise humeur. Elle se plaignait d’eux, les déclarait insupportables, disait, en ses jours de souffrance, qu’ils achevaient de lui casser la tête, mais elle ne les battait jamais. Pour mon compte, je n’avais que bien rarement le loisir de m’occuper des enfants: c’est à peine si je trouvais quelques instants, le dimanche, pour les faire sauter sur mes genoux; mais je puis dire en toute sincérité que je ne fus pas non plus un père brutal. S’ils ne furent pas, en raison de notre vie laborieuse, mangés de caresses, cajolés, mignotés comme d’aucuns, au moins ne furent-ils jamais talochés. Et nous eûmes, ma femme et moi, la satisfaction de nous sentir aimés d’eux.
Quand quelques-uns de nos parents venaient nous voir, Victoire s’efforçait de faire l’aimable. En dehors de la fête patronale, le fait se produisait assez rarement, car on ne considérait pas comme étranger le père Giraud qui, ayant pris sa retraite, était revenu habiter Franchesse et nous faisait de fréquentes visites. Le pauvre vieux eut la douleur de nous apprendre un jour la mort de son fils, le soldat d’Afrique, qu’une mauvaise fièvre avait tué quelques mois avant l’expiration de son deuxième congé, époque à laquelle il comptait rentrer en France, avec une place.
Les enfants de mon parrain et ceux de mon frère vinrent à tour de rôle nous inviter à leurs noces. A l’ordinaire prévenus de leur arrivée, l’on faisait quelques préparatifs pour les recevoir: car il est d’usage de bien traiter les inviteurs. Quand je n’étais pas trop pressé par le travail, je me rendais à Saint-Menoux pour le mariage. Une fois entraîné, je buvais assez ferme. Oubliant momentanément mes soucis 188
Une visite inattendue fut celle de Grassin et de sa femme, revenus faire un tour au pays après dix ans d’absence. Ils se présentèrent chez nous, avec leur petit garçon, un soir, à la nuit tombante, et rirent beaucoup de notre extrême surprise. J’eus de la peine à reconnaître la Catherine dans cette 189
Deux ou trois fois vint aussi, avec sa famille, le verrier de Souvigny qui avait épousé la sœur aînée de Victoire. C’était un homme entre deux âges, gros et grand, au visage joufflu quoique blême, avec une abondante moustache rousse. Il toussait, la poitrine usée doublement par son travail de souffleur et par l’alcool. Il n’avait guère que des pensées de révolte et de mort. L’idée de la mort le hantait souvent.
– Dans notre métier, grommelait-il d’une voix rauque, on est usé à quarante ans; rares sont ceux qui vivent jusqu’à cinquante. Pour mon compte, je ne tarderai pas à aller tirer le pissenlit par la racine.
Mais il voulait jouir de son reste, exigeait une bonne cuisine, de la viande et du vin tous les jours. Ce qui ne l’empêchait pas de dépenser beaucoup hors de chez lui: deux ou trois gouttes le matin, l’apéritif le soir, de grandes débauches les jours de paye, les jours de fête. Aussi, bien qu’il se fît des mois de quatre-vingt-dix francs, les ressources n’abondaient-elles jamais. Parfois le boulanger, le boucher, l’épicier, ne voulaient plus rien donner à crédit. Il entrait alors dans des colères épouvantables, cognait la femme et les gosses. La femme, bien plus vieillie encore que Victoire, les cheveux 190
Ma bourgeoise, à qui sa sœur avait fait souvent des confidences, n’ignorait rien des dessous du ménage; elle craignait son beau-frère et, lorsqu’il venait, mettant comme on dit les petits plats dans les grands, elle se donnait tout plein de mal pour le satisfaire. Les visites du verrier m’ennuyaient aussi. Je ne comprenais rien aux questions politiques dont il m’entretenait, non plus qu’aux choses de son métier, et ses blagues sarcastiques ne m’amusaient pas. Lui ne s’intéressait aucunement à la culture qu’il affectait de mépriser. D’où une gêne sourde entre nous; j’éprouvais un vrai soulagement de le voir s’en aller.
Les jours qui suivaient ces réceptions, Victoire se montrait plus grincheuse encore que de coutume, comme pour racheter ses efforts antérieurs d’amabilité. A ce point de vue, il était heureux que les visites soient rares.
XXX. _ La Chair est faible.
La troisième année de mon séjour à la Creuserie, je trouvai moyen d’être infidèle à ma femme.
– Oh! par exemple, va-t-on s’écrier, avec une vie si bien remplie, comment pouviez-vous trouver le temps de songer aux intrigues amoureuses? C’est bon pour les riches qui, ne sachant comment tuer leurs loisirs, courent 191
Eh bien, la chose arriva pourtant, tout à fait par hasard, il est vrai… Sous tous les rapports, j’avais droit, me semble-t-il à de sérieuses circonstances atténuantes.
Victoire, en raison de son état maladif, était bien détachée des plaisirs d’amour. Moi, robuste, plein de vigueur et de santé, j’éprouvais parfois, en dépit de mes fatigues, le besoin de faire acte de mâle. Mais n’osais guère m’approcher d’elle, sachant que je serais mal reçu, que ma tentative la rendrait encore plus plaintive et grincheuse, accentuerait son état d’agacement. Cela n’en contribuait pas moins à refroidir nos relations. Néanmoins, je ne me donnais pas la peine de chercher ailleurs.
A la maison même, j’aurais bien pu trouver l’occasion avec nos servantes, dont quelques-unes n’eussent pas été, je pense, aussi farouches que la petite Suzanne, de Fontbonnet. Mais j’avais trop le respect de mon intérieur pour en arriver là: je savais que, dans ces conditions, la chose finit toujours par être découverte, qu’il en résulte des brouilles difficiles à raccommoder et que c’est d’un exemple déplorable pour les enfants.
Ainsi qu’il arrive souvent, ma première faute se produisit un jour où je n’y pensais pas du tout. C’était à la mi-juillet; on venait de terminer la rentrée des foins et les blés n’étaient pas encore mûrs. Un orage ayant donné de l’eau, la veille, je profitai de cette période d’accalmie pour aller herser l’un de mes guérets. Le champ se trouvait assez loin de chez nous, à droite de la route qui reliait Bourbon et Franchesse, à proximité de la petite locature des Fouinats.
J’étais venu au hersage de grand matin, et, comme j’avais 192
La Marianne, vêtue seulement d’un jupon court et d’une chemise, procédait à sa toilette. Elle avait ramené en avant, pour les peigner, ses cheveux défaits, dans lesquels se jouait malignement un rayon de soleil matinal; ils me semblèrent soyeux et attirants; ils la nimbaient d’une auréole d’or. Sa figure, quoique brunie par le hâle, avait des tons roses; ses épaules nues étaient rondes et pleines; sa nuque saillait, blanche et veloutée, et ses seins libres apparaissaient, rotondités tentatrices, au-dessus de l’échancrure de la chemise.
Bref, elle me sembla belle et je sentis dès l’abord courir une petite fièvre dans mon organisme.
– Bonjour, Marianne, je vous dérange? fis-je en entrant.
Elle tourna à demi la tête:
– Ah! c’est vous, Tiennon… Vous me trouvez dans une drôle de tenue.
– Vous êtes chez vous: c’est bien le moins que vous ayez 193
– C’est bien facile.
Sans même prendre le temps de renouer ses cheveux, elle alla prendre sur le dressoir un grand pichet en terre jaune qu’elle remplit au seau, derrière la porte, et me le tendit. Elle voulut aller chercher un verre, mais je refusai et bus «à la coquelette» presque toute l’eau du pichet.
– Vous aviez donc bien soif, dit la Marianne en souriant dans sa toison défaite, à moins que vous ne la trouviez meilleure que celle de chez vous.
– C’est peut-être les deux, répondis-je. Vous savez bien que le changement augmente le désir.
La phrase que J’employai n’était pas aussi correcte que celle-ci, mais le sens était le même.
Elle comprit mon allusion: ses joues se colorèrent, ses yeux s’animèrent et son sourire se fit moqueur.
– Ça dépend… Il y a des choses qui ont toujours le même goût, fit-elle.
– Vous le savez par expérience? demandai je malicieusement.
Et comme elle ne s’éloignait pas, je plongeai l’une de mes mains dans le flot d’or de ses cheveux dénoués, alors que l’autre allait se perdre dans la bâillure de la chemise, entre les mamelons tentateurs!
La Marianne n’eut aucune révolte; il me sembla même qu’elle provoquait mes caresses. Tant et si bien qu’avant de sortir de la chaumière, je goûtai dans ses bras cet oubli éphémère de tout, cet instant de bonheur surhumain que l’on trouve dans l’accomplissement de l’amour.
J’étais, en sortant, fort troublé: il me semblait que tout, au dehors, allait clamer ma faute. Je fus quasi étonné de retrouver mes bœufs bien tranquilles à la même place, de 194
Mes relations avec la Marianne se continuèrent pendant dix-huit mois, plus ou moins suivies selon les circonstances. Nous avions tous deux le souci de ne pas nous faire remarquer, de sauver les apparences. Il fallait donc que j’aie des motifs plausibles d’aller seul du côté des Fouinats, soit pour un travail quelconque, soit pour aller voir mes bêtes au pâturage. Il y avait des périodes où, les bons prétextes difficiles à trouver, je restais plusieurs semaines sans la voir.
Hélas! on a beau être prudent, à la campagne tout est remarqué, tout se découvre. Ma maîtresse ne me demandait jamais d’argent et je ne lui en offrais pas, bien entendu. Mais je lui permettais de conduire ses chèvres dans mes champs d’alentour, d’y prendre de l’herbe pour ses lapins, et je fermais les yeux volontairement quand ses volailles causaient quelques dégâts aux emblavures. Les domestiques, les voisins s’intriguèrent de cette tolérance; on me guetta; l’on s’aperçut que je faisais des haltes à la maison: cela fit jaser. La chose ayant été rapportée à M. Parent, il donna congé à la Marianne qui s’en fut habiter au delà du bourg de Franchesse, sur la route de Limoise: nos amours frauduleuses n’allèrent pas plus loin.
195
XXXI. _ Vers le progrès.
De diverses façons, les progrès du siècle arrivaient jusqu’à nous. Ils avaient pourtant des ennemis outranciers: chacun dans leur sphère d’action, Monsieur Gorlier, le propriétaire, M. Parent, le régisseur, et Victoire ma femme, faisaient leur possible pour retarder l’essor général.
Les écoles commençaient à se peupler. Les commerçants du bourg et les plus huppés des campagnards y envoyaient leurs enfants; il y avait aussi quelques places gratuites pour les pauvres, dont bénéficiaient surtout les petits des métayers du maire.
J’aurais bien voulu que mon Jean sût lire et écrire pour qu’il soit capable de tenir nos comptes. M. Frédéric était conseiller municipal et ami du maire; il me parut sage de lui en parler. Donc, un jour qu’étant venu chez nous, il félicitait le petit Jean sur sa bonne mine, je risquai timidement:
– Monsieur Frédéric, il lui faudrait à présent quelques années d’école.
Il tira coup sur coup trois bouffées de sa grande pipe en écume de mer, qu’il retira ensuite de sa bouche:
– L’école, l’école… Et pour quoi faire, sacrebleu? Tu n’y es pas allé, toi, à l’école; ça ne t’empêche pas de travailler 196
– Pourtant, monsieur Frédéric, il y a des fois que ça rendrait bien service de savoir un peu lire, écrire et compter. Pour qu’il apprenne cela, pour qu’il soit moins bête que moi, je tâcherais de me priver de lui encore quelques années, au moins pendant l’hiver.
– Dis-moi un peu ce que tu aurais de plus si tu savais lire, écrire et compter? L’instruction, c’est bon pour ceux qui ont du temps à perdre. Mais toi, tu passes bien tes journées sans lire, n’est-ce pas? Tes enfants feront de même, voilà tout… D’ailleurs, tu dois savoir qu’une année d’école coûte au moins vingt-cinq francs. Si tu envoies ton aîné en classe, tu ne pourras guère te dispenser de faire la même chose pour les autres: il t’en faudra de l’argent!
– Monsieur Frédéric, j’avais pensé que vous pourriez peut-être m’obtenir pour lui une place gratuite.
– Une place gratuite! Le nombre en est très limité des places gratuites: il y a toujours dix demandes pour chacune. N’y compte pas, Chose, n’y compte pas… Et je te conseille encore de mettre ton gas à garder les cochons, ça vaudra mieux que de l’envoyer à l’école.
M. Frédéric bourrait sa pipe avec rage; sa voix, ses gestes accusaient de l’impatience. Je compris qu’il tenait à laisser se perpétuer l’ignorance chez les descendants de ses métayers. Je m’en tins là, craignant de le mécontenter en insistant. Et mes enfants n’allèrent pas en classe.
Pour les choses de la culture, je n’étais certes pas de ceux qui aiment se lancer dans les nouveautés, dans les frais, sans savoir ce que seront les résultats. Mais quand j’avais pu me convaincre de la supériorité d’un outil, je l’adoptais sans retard. Dès mon entrée à la Creuserie, je m’étais muni de deux bonnes charrues qui faisaient plus vite que l’araire 197
– Bientôt les revenus de mes propriétés ne suffiront plus à payer l’impôt!
Cependant nous nous entendions, les métayers des six domaines, pour revenir fréquemment sur cette question de la chaux; nous insistâmes si fort que M. Parent finit par en parler au maître qui lui répondit de son air le plus bourru:
– Si j’avais voulu m’occuper moi-même de la gérance de mes biens, il est clair que je ne vous aurais pas pris comme régisseur. Arrangez-vous à tirer des domaines tout ce qu’ils peuvent donner, de façon à ce que les bénéfices aillent en augmentant. Ce n’est pas à moi de vous indiquer les moyens…
M. Parent restait donc perplexe, hésitant entre la crainte des débours à faire de suite et le désir d’augmenter les bénéfices futurs. Mais la crainte l’emportait sur l’espoir de mieux.
Or, le propriétaire vint un jour nous voir à la moisson et, comme il était «bien luné», il me demanda si la récolte s’annonçait bonne.
– Ni bonne, ni mauvaise, monsieur Frédéric, répondis-je; elle serait certainement bien meilleure si nous avions mis de la chaux.
– Ça donne de bons résultats, cette chaux? me demanda-t-il d’un air indifférent, tout en faisant des moulinets avec sa canne autour de la tête d’un gros chardon.
– Oh! oui, monsieur Frédéric. On rentre souvent dans ses frais dès la première récolte; il y a ensuite plus-value considérable sur les récoltes d’avoine et de trèfle qui suivent 199
Le propriétaire partit sans un mot chez Primaud, de Baluftière, chez Moulin, du Plat-Mizot et, successivement, dans tous les domaines il posa la même question: s’étant convaincu de l’unanimité des avis, il donna de suite au régisseur l’ordre de nous satisfaire.
Trois jours après, M. Parent vint nous annoncer qu’il allai.t s’occuper de trouver des charretiers pour faire amener de la chaux dans nos guérets.
C’était aussi par raison d’économie que Victoire était opposée à toute réforme dans les choses de son ressort. En raison du perfectionnement des petits moulins du pays, il était devenu possible de faire séparer le son d’avec la farine. Beaucoup commençaient à user de cette amélioration: il y en avait même qui remplaçaient le seigle par le froment, qui mangeaient du vrai pain de bourgeois. De ces derniers, par exemple, on parlait avec un peu d’ironie, disant que ça ne tiendrait pas, qu’ils couraient à l’abîme.
Sans aller aussi loin d’un seul coup, tout en continuant de mettre dans chaque sac deux mesures de froment et trois de seigle, j’étais bien décidé à faire sortir le son. Quand j’envoyais moudre du grain, je faisais à chaque fois la même proposition à laquelle s’opposait Victoire.
– Il faut déjà payer les domestiques assez cher, ce n’est pas la peine de les nourrir au pain blanc.
Désespérant de vaincre la résistance de la bourgeoise, je m’avisai d’un stratagème qui réussit très bien: je m’entendis avec le meunier pour le retrait du son, tout en le prévenant d’avoir à dire, en nous ramenant la provision, que la chose avait été faite par mégarde. Victoire elle-même n’osa pas proposer de revenir en arrière. A partir de ce 200
Ce fut un beau jour pour moi, le jour où je vis trôner sur la table la miche réservée de mon enfance et que je taillai dans cette miche appétissante le pain de tout le monde. Les jeunes d’aujourd’hui trouvent médiocre notre pain de bon froment pour peu qu’il soit un peu dur. Ah! s’ils en étaient privés, remis pour quelque temps au pain noir et graveleux d’autrefois, ils apprendraient vite à l’apprécier!
Je cite comme caractéristiques ces trois faits d’entrave aux idées nouvelles, mais il s’en produisit bien d’autres, de la part de M. Gorlier au point de vue de l’amélioration intellectuelle, de la part de M. Parent pour les choses de la culture, et de la part de ma femme pour celles de la cuisine.
XXXII. _ Mauvais jours.
Il est des années de grand désastre que les cultivateurs ne sauraient oublier, qui sont comme de tristes jalons au long de leur monotone existence. Ainsi en fut-il de 1861 dans la contrée, pour ceux de ma génération. Année pour moi deux fois maudite, car j’eus à subir, en plus de ma part de la calamité collective, une catastrophe particulière.
201
Le docteur Fauconnet vint me raccommoder: il me martyrisa pendant deux heures, me banda la jambe avec des copes de bois, des bandes de toile et m’ordonna de ne pas bouger du lit pendant quarante jours.
Je souffris de façon atroce; des fourmillements douloureux passaient dans ma jambe malade; j’avais le corps moulu, brisé; la fièvre s’en mêla les deux premières semaines, au point qu’on put craindre que des complications graves, provenant des lésions internes, ne soient survenues.
Les voisines qui venaient me voir me questionnaient et jacassaient à l’envi autour de mon lit; elles m’énervaient plutôt, comme aussi tous les bruits du ménage: le balayage et le frottage, le tintamarre des marmites, à l’heure des repas, le remuement des assiettes et des cuillers, même le bruit des bouches happant la soupe. Je voyais souvent Victoire pleurer; le médecin, qu’elle envoyait chercher, ne tenait pas toujours sa promesse de venir de suite: pendant ces longues heures d’attente, augmentait son chagrin.
C’est un des mauvais côtés de la vie des terriens que d’être ainsi éloignés de tout secours. La souffrance étreint, terrasse un être cher, et le médecin n’arrive pas, et l’on se désole dans l’impuissance où l’on est de le soulager: une terrible angoisse règne sur la maisonnée.
Le docteur Fauconnet était d’autant moins exact qu’il s’occupait de politique et passait journellement plusieurs heures au café. Républicain, il faisait une opposition acharnée aux gros bourgeois du pays et au gouvernement de Badinguet. C’est par lui que juraient tous les avancés de Bourbon; les 202
En tout cas, j’avais pour mon compte, outre mes souffrances, d’autres sujets d’intérêt que les discours du docteur. Me voit-on cloué au lit juste au moment où commençaient les grands travaux, obligé de laisser diriger tout par les domestiques! Mon Jean, qui n’avait que quatorze ans, ne pouvait encore faire acte de maître. J’étais toujours à me demander comment les bêtes étaient soignées, si l’on faisait du bon travail, si on ne lambinait pas trop. A mesure que s’atténuait le mal, croissait mon inquiétude. Mais j’eus beau rager, m’énerver, il me fallut bien attendre.
J’éprouvai une véritable joie d’enfant le jour où, mon pansement défait, je pus me lever, circuler. Ma jambe restait 203
– L’année sera bonne, pensais-je; ça nous permettra de nous rattraper sans trop de peine des grandes dépenses causées par mon accident.
Hélas! je comptais sans la grêle! Le 21 juin, elle vint nous ravager de façon atroce. On eut, au beau milieu d’un plein jour d’été, une soudaine impression de nuit, tellement le ciel devint noir. A chaque instant, l’illumination sinistre des éclairs trouait ces ténèbres; et après chaque zigzag de feu, tonnait la foudre en crescendo. Et les grêlons de se mettre à tomber, gros comme des œufs de perdrix, puis comme des œufs de poule, défonçant les toitures et cassant les vitres. La mitraille enfin dégénéra en averse et notre maison fut inondée. Parce que le sol était plus bas que celui de la cour, à toutes les grandes pluies, il entrait de l’eau par-dessous la porte. Mais cette fois, il en venait aussi du grenier par tous les interstices des planches; elle tombait sur les ciels de lit, sur la table et sur l’armoire; elle ruisselait entre les cailloux pointus de la cuisine, et, dans la chambre, les trous du sol en étaient pleins. Les femmes, qui se lamentaient sans mesure, mirent des draps sur les meubles, mais trop tard.
La pluie ayant cessé, il y eut à faire dehors une bien triste constatation. Autour des bâtiments, les débris des vieilles tuiles moussues s’amoncelaient le long des murs. Du côté de l’ouest surtout, il y avait de grands trous dans la toiture, laissant voir les lattes grises du faîtage, dont beaucoup même étaient brisées. La campagne apparaissait meurtrie sous l’effeuillement prématuré des haies et des arbres. Toutes 204
Le vallon entier avait souffert autant: à Bourbon, à Saint-Aubin, à Ygrande, la ruine était partout complète.
Il n’y eut guère que ceux du bâtiment pour se réjouir de cette catastrophe. Demandés partout en même temps, maçons et couvreurs, pendant de longs mois, ne surent où donner de la tête. Aux tuileries, ce fut dès le lendemain une continuité de chars venant à la provision, épuisant d’un coup les réserves. Et la fabrication courante n’étant pas en mesure de répondre à ces besoins anormaux, plus d’un propriétaire fut obligé d’avoir recours à l’ardoise pour faire recouvrir ses bâtiments éventrés: c’est ainsi que l’on voit encore, par-ci par-là, des toitures dont un côté est de tuiles et l’autre côté, d’ardoises; les vieux comme moi savent tous que ce sont là des souvenirs de la grande grêle de 1861.
Pour ramasser les débris informes qui tenaient lieu de récolte, il fallut bien plus de temps qu’à l’ordinaire. Et c’était presque sans valeur. Le foin, souillé et poussiéreux, rendit les bêtes malades. Le peu de grain qu’on put tirer des céréales fut inutilisable autrement que pour faire de la mauvaise farine à cochons. La paille même, trop hachée, ne put se ramasser convenablement. On fut obligé de réduire les litières. Il fallut acheter du grain pour semer et du grain 205
XXXIII. _ Commerce intéressé.
En raison de la grande diminution de ses ressources et des frais d’indispensables réparations que lui causa la grêle, M. Gorlier passa tout l’automne et une partie de l’hiver à la Buffère. Il était d’une humeur impossible, sacrait et jurait sans cesse, ne prenait même plus la peine de teindre sa barbe, dont les poils clairsemés étalaient leur blanc sale sur le cramoisi du visage.
Il partit néanmoins vers la fin de janvier, en compagnie de mademoiselle Julie, avec l’intention de séjourner à Nice, un pays où il y a du soleil tout l’hiver et où de grandes fêtes ont lieu au temps du carnaval. Ni l’un ni l’autre ne devaient revoir la Buffère: M. Gorlier mourut subitement, d’une attaque d’apoplexie, une dizaine de jours après son arrivée, et sa maîtresse, craignant sans doute de se rencontrer avec les héritiers, ne revint jamais. A tort ou à raison, on prétendit qu’elle s’était approprié la bourse de voyage du défunt.
La propriété passa à un certain M. Lavallée, officier d’infanterie en garnison dans une ville du Nord, dont la femme était la nièce du maître défunt. A la suite de cette aubaine, M. Lavallée donna sa démission et vint, dans le courant de l’été, s’installer à la Buffère avec sa famille.
206
207
– Il faut que d’ici quelques années, nous puissions briller dans les concours, conclut-il.
M. Parent, très ému, approuvait en bredouillant, agitant sa grosse tête et roulant ses gros yeux; sa lèvre inférieure pendait plus qu’à l’ordinaire et laissait passer un jet exagéré de salive. Le maître dut juger, dès cette première entrevue, qu’il n’était pas homme à révolutionner la culture, à perfectionner le cheptel: aussi lui donna-t-il congé peu de temps après.
Il le remplaça par un grand jeune homme à figure sombre, au regard énigmatique, ancien élève d’une grande école d’agriculture. M. Sébert entra en fonctions à la Saint-Martin, à l’époque même où le propriétaire quittait la Buffère pour passer l’hiver à Paris. Etant venu examiner mon cheptel, il déclara du premier coup qu’il faudrait tout changer:
– Soignez vos bœufs, nous les vendrons; les vaches aussi dès qu’elles auront leurs veaux; de même les génisses, les moutons, les cochons; et nous achèterons d’autres bœufs, d’autres vaches, d’autres moutons, d’autres cochons.
Dans les six domaines, il dit la même chose; nous trouvâmes 209
Il ne se passa pas de semaine, cet hiver-là, qu’il ne nous faille circuler la moitié d’une nuit sur les routes et nous geler pendant des heures sur un foirail. On allait régulièrement aux foires de Bourbon, d’Ygrande, de Cérilly, de Lurcy, et bien souvent à celles de Souvigny, Cosnes, Cressanges, le Montet. C’était très fatigant, très ennuyeux et, à force de se répéter, l’occasion de dépenses considérables: car on ne pouvait revenir sans manger, et les aubergistes font payer cher leurs mauvaises ratatouilles. Et le travail des champs demeurait en souffrance durant qu’on voyageait ainsi.
Quand le propriétaire revint en avril, tous les cheptels étaient changés et n’en valaient pas mieux. Seulement, nous étions endettés de plusieurs milliers de francs, car M. Sébert, quand il s’agissait d’acheter, ne taquinait guère:
– Voilà une bête convenable, je veux l’avoir; les bonnes bêtes ne sont jamais trop chères.
– Il est commode de se passer des fantaisies quand on roule sur l’argent des autres, disions-nous entre métayers.
Nous étions tous furieux après cet original qui nous ruinait…
A sa première visite, M. Lavallée me demanda:
– Eh bien, êtes-vous content de votre nouveau régisseur, Bertin?
– Monsieur, il aime trop faire des affaires; il ne fait que vendre et acheter: ça ne peut pas gagner.
– Si, vous venez. Il renouvelle vos cheptels en bêtes de choix. D’ici deux ou trois ans, vous irez aux concours et vous obtiendrez des prix.
Durant l’été, le propriétaire résidant à la Buffère, M. Sébert nous laissa tranquilles à peu près, se bornant à nous faire 210
Au printemps suivant, devant l’unanimité de nos plaintes, le bourgeois comprit enfin que son régisseur l’avait roulé. Dans le sous-seing entre eux passé, il était stipulé que Sébert toucherait, en plus de son traitement fixe, cinq pour cent sur les ventes et autant sur les achats. Cette clause expliquait tout: l’amélioration des cheptels avait été le dernier des soucis du régisseur; c’était uniquement pour gagner gros qu’il avait vendu et acheté sans relâche. M. Lavallée voulut lui donner congé tout aussitôt; mais le sous-seing portant engagement pour six années, il demanda pour consentir à s’en aller, une indemnité de trente mille francs, puis transigea, accepta les vingt mille que lui offrit le propriétaire. Le malin avait certainement économisé, au cours de ses deux années de gérance, une somme au moins égale, sinon supérieure. Par la suite, il devint, en Algérie, gros propriétaire vigneron, y fut très respecté sans doute: ne convient-il pas qu’on respecte le possesseur d’une fortune honnêtement acquise?
Cette expérience coûteuse eut l’avantage de dégoûter le maître de ses projets de culture savante. Ça ne lui disait plus rien de devenir le monsieur qui a des prix dans les concours. D’ailleurs, nous lui certifiâmes tous que les récompenses n’allaient pas toujours aux plus méritants et que les lauréats même avaient toujours de la perte. D’autre part, il commençait à moins se plaire à la Buffère, et sa femme s’y ennuyait ferme. Pour ces divers motifs, M. Lavallée n’eut plus d’autre ambition que celle de tirer de ses biens le plus d’argent possible. Il en garda personnellement la direction et prit tout 211
XXXIV. _ Ces jeunes tyranneaux.
M. Lavallée avait deux enfants, un garçon et une fille, Ludovic et Mathilde. Ils venaient souvent chez nous avec leur père ou bien avec quelqu’un des domestiques. Ludovic était de l’âge de mon Charles; la petite avait trois ans de moins. Or, je fus bien étonné d’entendre un jour la cuisinière, un autre jour le cocher employer envers ces gamins les termes «monsieur» et «mademoiselle». Je pris à part le cocher et lui demandai s’il était indispensable de leur donner ces qualificatifs qui me semblaient ridicules. Il m’expliqua qu’on les appliquait dès le berceau à tous les petits riches, qu’il fallait bien se soumettre à la règle pour faire plaisir aux parents. Je dis cela chez nous, j’ordonnai qu’on s’en souvînt le cas échéant. Tout le monde se mit à rire:
– A ces deux crapauds-là «monsieur» et «mademoiselle», c’est trop fort! fit la servante.
Ils étaient en effet rudement insupportables, le «monsieur» et la «demoiselle». En compagnie de leur père, ils se tenaient 212
– Mais voyons, mam’selle Mathilde, vous faites du mal; ce n’est pas gentil…
Elle souriait malicieusement et continuait de plus belle:
– Ça m’amuse, moi, là…
Contre cette raison, toute réplique était vaine.
Mais ce fut surtout notre Charles qui eut à se plaindre des enfants du maître. Tout de suite, ils voulurent le prendre pour camarade de jeu; et comme lui ne s’en souciait guère, nous insistions, sa mère et moi:
– Allons, Charles, veux-tu bien aller t’amuser avec monsieur Ludovic et mam’selle Mathilde, puisqu’ils sont assez aimables pour vouloir de toi.
Mais le pauvre gamin faisait peu de cas de cet honneur. 213
D’ailleurs, l’expérience prouva bientôt qu’ils avaient souhaité sa compagnie, non pour en faire un compagnon d’égal à égal, mais bien pour le traiter en esclave.
Ils l’emmenèrent, un jour, dans le parc du château où M. Lavallée venait de faire édifier une balançoire à leur intention. Il dut les pousser l’un après l’autre, plus ou moins vite, selon leurs indications, et aussi longtemps qu’ils en eurent la fantaisie. Puis les deux tyranneaux le firent asseoir à son tour sur la planchette et le poussèrent tout de travers et violemment, riant bien fort parce qu’il avait peur. Il s’en fallait de peu, en effet, qu’il n’aille heurter les poteaux et, la tête chavirée, il croyait voir en-dessous le sol s’ouvrir. Mais plus il leur criait de cesser, d’une voix suppliante, plus Ludovic et Mathilde poussaient vite et mal. Quand Charles put descendre, pâle comme un linge, il chancelait, tremblait, et dut s’asseoir sur le gazon pour ne pas tomber.
– Ah! ce qu’il est poltron tout de même, firent les petits bourgeois, enchantés.
Ils croquaient des bonbons. Ludovic, qui avait bon cœur parfois, en offrit à Charles:
– Prends donc, ça te remettra…
Mais sa sœur intervint:
– Maman a défendu qu’on lui en donne parce que ça lui fausserait le goût… Tu sais bien qu’il n’est pas un petit garçon comme toi; lui et ses parents sont les instruments dont nous nous servons.
Je ne pus me défendre d’un sentiment de colère et de révolte quand mon pauvre gas me rapporta ces paroles, non pas à l’égard de la fillette méchante, mais contre sa mère 214
– Les «instruments» te valent bien, poupée, pensai-je par devers moi; sans eux tu crèverais de misère avec toute ta fortune: car de quelle besogne utile es-tu capable?
Une autre fois, les enfants jouèrent à l’équipage. Charles, désigné pour faire le cheval, était attaché par le haut des bras avec des longues ficelles dénommées guides; Ludovic en tenait les bouts par derrière, et Mathilde, avec conviction, faisait claquer un petit fouet:
– Hue! Hue donc!
Le cheval faisait le rond comme dans un manège autour du conducteur qui ne bougeait guère. Vint un moment où, fatigué, il ne voulut qu’aller au pas. Mais cela ne faisait pas l’affaire de Mathilde:
– Hue! Hue donc! Veux-tu courir!…
Et comme il renâclait à obéir, elle le cingla d’un grand coup qui lui zébra la figure. Charles se mit à pleurer, silencieusement d’ailleurs, ne voulant pas faire d’éclat en raison de la proximité du château. Ludovic s’approcha, remué de ses larmes:
– Elle t’a fait mal?
– Oui, monsieur Ludovic.
– Ce n’est rien: il faut tamponner ça avec de l’eau fraîche.
Il l’entraîna jusqu’à la cuisine où la bonne, avec une serviette mouillée, mit de la fraîcheur sur le sillage rouge qui lui brûlait la face.
Mathilde regardait, sans pitié:
– C’est bien fait: il ne voulait pas courir, le cheval.
215
– Mathilde, c’est très mal. Ludovic, il ne faut pas permettre à ta sœur d’agir ainsi.
S’adressant ensuite à Charles:
– Vois-tu mon garçon, Mathilde est vive: quand tu joues avec elle, il ne faut pas la contrarier.
Elle lui fit donner par la cuisinière un biscuit avec un peu de vin, puis les renvoya tous trois de compagnie:
– Allons, retournez jouer, et tâchez de mieux vous entendre.
A la suite de cette aventure, Charles fit des difficultés pour retourner avec ses deux tyrans. Il s’en venait avec moi dans les champs, se cachait pour leur échapper. Un jour, ils allèrent le relancer dans un pré de bas-fond, très humide, où il gardait les vaches. A leur arrivée, il s’amusait à faire une grelottière. C’est une sorte de petit panier ovale qu’on tresse avec des joncs, dans lequel on met deux ou trois cailloux menus avant de le boucher tout à fait, – les cailloux font ensuite, lorsqu’on agite l’objet, un vague bruit de grelots. Mathilde voulut absolument posséder ce jouet rustique que mon gamin refusa de lui donner, car il lui en voulait toujours du coup de fouet. Comme elle insistait, se suspendant à ses vêtements, il la repoussa carrément:
– Tu m’embêtes, à la fin, tu ne l’auras pas…; et je ne veux plus te dire «mademoiselle». Tu n’es qu’une ch’tite méchante gatte.
Alors elle se prit à geindre:
– Je le dirai à maman, oui, oui, oui… Je lui dirai que tu m’as frappée, que tu m’as insultée, vilain paysan… Et vous partirez de la ferme, tes parents et toi.
216
Ludovic, au bord de la mare voisine, s’occupait à lancer des pierres sur les grenouilles qu’il apercevait hors de l’eau. Après que sa sœur se fut éloignée, il se rapprocha de Charles:
– Tu sais qu’elle est capable, en effet, de conter l’affaire à maman; tu as eu tort.
– Ça m’est égal! Je ne peux plus supporter qu’elle soit toujours à me taquiner. Je ne veux plus que vous veniez me trouver, ni l’un ni l’autre: vous me prenez pour votre chien.
Il rassembla les vaches et les ramena, le laissant à ses grenouilles.
M. Lavallée vint le soir même nous rapporter cet incident, car Mathilde avait bel et bien parlé.
– Décidément, nos enfants ne s’entendent pas. J’ai interdit aux miens de venir trouver Charles et je veillerai à ce qu’ils obéissent.
Une semaine s’écoula sans qu’on les vît, puis ils revinrent comme auparavant. Fort heureusement, le départ pour Paris ne tarda plus beaucoup.
Je sus plus tard par le jardinier, qui le tenait de la cuisinière, que madame Lavallée avait été très mécontente de l’affront fait à sa fille. Pour un peu, elle eût exigé notre départ que la bonne petite demandait à hauts cris. Mais le mari avait refusé de prendre au tragique cette querelle d’enfants.
L’année d’après, Charles touchant à ses treize ans, commençait à s’occuper régulièrement: ce me fut un prétexte pour dire aux petits bourgeois qu’il n’avait plus le temps de jouer avec eux, ainsi fut évité le recommencement de la camaraderie tyrannique dont ils auraient continué à l’honorer, sans nul doute.
218
Ma mère très vieillie et malheureuse, habitait toujours au bourg de Saint-Menoux la même bicoque et, bien qu’elle fût toute courbée par l’âge, elle continuait d’aller en journée autant que le lui permettait son état de santé. Mais, depuis plusieurs années, il lui devenait difficile, en hiver, de quitter le coin du feu.
J’allais la voir tous les ans aux environs de Noël, quand nous avions tué le cochon, et lui portais pour ses étrennes un panier de lard frais avec un peu de boudin. En 1865, lors de ma visite habituelle, j’eus froid au cœur, en arrivant, de la trouver alitée, de voir l’expression navrée de sa figure vieillie. Un rhumatisme aigu l’immobilisait depuis six semaines, et personne ne s’occupait de la soigner, en dehors d’une autre vieille journalière du voisinage qui lui apportait ses provisions, et l’aidait à faire son lit.
– Je vais pourtant finir là, toute seule… On me trouvera un beau matin morte de chagrin, de souffrance, de froid et de misère!
Après quoi, me regardant d’un air sombre, elle se prit à déblatérer contre mes frères et leurs femmes, puis contre moi-même. Toute la rancune amoncelée en ce vieux cœur aigri s’épancha en paroles amères. Il ne lui restait plus rien des petites ressources qu’elle avait emportées en quittant la communauté; elle prétendait que mes frères, à ce moment, 219
– Les garnements! la saleté!
De ses longues mains sèches sorties des couvertures, elle faisait des gestes de menace, et parfois se soulevait toute en une furieuse exaltation: sa physionomie parcheminée, aux os saillants, était plus dure que jamais et les mèches grises qui s’échappaient de son serre-tête noir lui donnaient un air de sorcière lançant l’anathème.
Je m’efforçai de la ramener à un plus juste sentiment des choses et je m’occupai d’allumer du feu, car il faisait très froid.
– Ne fais pas brûler tant de bois; tu vois qu’il ne m’en reste plus guère, me dit-elle alors.
Sa provision était maigre en effet: quelques morceaux épars au coin de la cheminée et deux ou trois brouettées de grosses bûches non fendues entre l’armoire et le lit. Elle reprit:
– Je l’ai tellement ménagé que j’ai laissé geler mes pommes de terre. D’ailleurs, la maison est glaciale; il vient du vent par la trappe du grenier.
Les pommes de terre, entassées sous la maie, débordaient à travers la pièce. Celles de dessus étaient dures comme des cailloux, mais, pour celles de l’intérieur, je pus lui donner l’assurance qu’elles n’avaient pas de mal.
Quand il y eut du feu, je l’aidai à se lever et à mettre la soupe en train, puis je fendis le reste des grosses bûches et me procurai, dans un domaine voisin, deux bottes de paille pour empêcher le froid de venir par la trappe du grenier.
220
-– Si je pouvais lui faire savoir comme je suis, gémit la pauvre femelle, bien sûr elle m’enverrait un colis de friandises.
Incontinent, je fis écrire par le maître d’école une lettre pour la Catherine. Je commandai au marchand de bois deux cordes payées d’avance. J’entrai enfin, au retour, chez la vieille journalière secourable, et, sous promesse de dédommagement, la chargeai de veiller sur elle de façon suivie.
A la réflexion je me dis que c’était encore insuffisant. Avant de m’en retourner, je voulus parler à mes frères. Ils n’habitaient plus ensemble depuis déjà longtemps. Mon parrain, métayer à Autry, avait eu des épidémies sur ses bêtes et deux de ses enfants longtemps malades. Le Louis, à Montilly, faisait bien ses affaires: la Claudine s’en montrait fière et un peu arrogante.
Je m’en fus donc le lendemain les voir l’un après l’autre, leur exposai qu’il était de notre devoir de coopérer de compagnie au soutien de la mère et leur dis ce que j’avais fait pour elle. Le Louis prit l’engagement de payer son pain. Mon parrain promit de l’entretenir de légumes et d’envoyer sa plus jeune fille pour avoir soin d’elle quand son rhumatisme la tiendrait alitée.
Je rentrai à la Creuserie le troisième jour, bien content d’avoir pu obtenir ce résultat. En effet, grâce à mon initiative, notre mère fut assurée du nécessaire jusqu’à sa mort, qui survint trois ans plus tard.
221
Nos enfants devenaient forts. J’étais très satisfait de mon aîné qui témoignait de courage tranquille et de goût au travail. Il labourait bien, commençait à me suppléer pour les pansages. Assez dépensier par exemple. Tous les dimanches, il se rendait, soit à Bourbon, soit à Franchesse, et ne rentrait que tard dans la nuit après avoir fait un bon repas d’auberge. Ah! les rares pièces de quarante sous que me donnait mon père dans ma jeunesse ne l’auraient pas mené loin, lui, et je crois qu’il aurait fait joli s’il lui avait fallu s’en contenter. Il est vrai que les temps n’étaient plus les mêmes; les affaires allaient mieux; les salaires des domestiques avaient doublé et redoublé; l’argent circulait davantage. Cela était cause qu’on s’habillait moins grossièrement et qu’on trouvait ridicules les amusements qui ne coûtaient rien, vijons, veillées, jeux avec des gages. L’auberge commençait d’être le cadre obligé de tous les plaisirs.
Le Jean était passionné pour le billard; il dansait peu, restait timide avec les filles. Nous avions à ce moment une servante qui s’appelait Amélie, nous disions «la Mélie»; à figure hommasse, large bouche et dents cariées, point belle, elle avait, depuis plusieurs années coiffé sainte Catherine. C’est même parce qu’elle était laide et vieille que nous la conservions, malgré ses bien vilaines manières. Mais des servantes jeunes dans une maison où il y a des jeunes gens, c’est bien scabreux: ils ont toujours tendance à avoir des relations 222
Un soir d’hiver, au cours de la veillée, ils allèrent ensemble broyer les pommes de terre et préparer la pâtée des cochons. Les pommes de terre cuisaient dans une méchante cabane faite de branches sèches et couverte de genêts, adossée au mur de la grange; il y avait, à proximité du fourneau, une grande auge de pierre pour les écraser. Après un moment, l’idée me vint de savoir s’ils ne profitaient pas de ce tête-à-tête pour faire quelque bêtise. Ayant ouvert la porte avec précaution, je traversai la cour et m’avançai tout doucement le long de la grange jusqu’auprès du mur de branchages qui clôturait la cabane. La lanterne éclairait faiblement l’intérieur, tout plein de la buée chaude qui se dégageait des pommes de terre. Quand elles furent broyées, je pus voir néanmoins mon imbécile de gas s’approcher de la servante, l’enlacer et frotter son museau contre le sien. Ça ne dura qu’un instant: ils se lâchèrent pour continuer la séance. Il alla avec des seaux querir de l’eau à la mare pendant qu’elle versait sur l’amas pâteux des pommes de terre une grande paillasse de son et de farine; elle se mit ensuite à délayer le tout avec l’eau qu’il apporta. Cette dernière besogne terminée, ils s’étreignirent à nouveau, se suçotèrent les lèvres encore un peu. Enfin, ils décrochèrent la lanterne, se 223
Je ne dis rien à Victoire que cela eût rendue furieuse. Mais le lendemain, au lever, je passai au Jean, dans la grange, une morale en règle:
– Une vieille comme ça, et laide comme elle est, tu devrais avoir honte!… Ailleurs, fais ce que tu voudras, mais à la maison, tiens-toi tranquille, tu m’entends bien!
Un peu plus tard, en donnant aux cochons, je menaçai la Mélie de la ficher à la porte sans explication si jamais je m’apercevais d’autre chose. Je crois que la leçon porta ses fruits, car je ne les vis plus recommencer leurs micmacs.
Charles était tout l’opposé de son frère; au physique, il me ressemblait, mais tenait plutôt de sa mère pour le caractère. Un tantinet sournois, il semblait toujours avoir à se plaindre de quelque injustice, et nous vouloir du mal à tous. A l’aller et au retour du travail, il restait en arrière sous un prétexte quelconque pour ne pas se mêler au groupe commun. Le dimanche, pour la messe, jamais non plus il ne partait avec tout le monde. Et quand il nous arrivait, l’hiver, d’aller veiller à Baluftière, à Praulière ou au Plat-Mizot, lui, souvent, restait à la maison ce soir-là et partait tout seul le lendemain. Il paraissait heureux d’agir en toute chose au rebours des autres. Et pas obligeant pour deux sous! N’étant pas bouvier, il ne voulait en aucune circonstance s’occuper du pansage. Le dimanche, il lui arrivait de rester à la maison tout le jour et de disparaître juste à l’heure du soin des bêtes. Comme le Jean rentrait toujours tard, c’est sur moi seul que retombait toute la besogne des jours de repos, car le domestique était souvent absent, lui aussi. Chose bizarre et qui me faisait l’en blâmer davantage, Charles, si malplaisant chez nous, se montrait volontiers causeur aimable avec les voisins.
224
Clémentine, la cadette, tenait aussi comme caractère le milieu entre nos trois enfants. Il y avait des jours où elle était affectueuse et courageuse plus encore que le Jean, et d’autres, par contre, où elle était épineuse autant que le Charles, sinon davantage. D’autant plus aimable que l’on se montrait plus disposé à satisfaire ses caprices. Comme toutes les jeunes filles, elle avait la manie de faire de la toilette. Certes, on n’avait pas encore idée à cette époque du luxe d’à présent, mais on s’éloignait déjà beaucoup de la simplicité de ma jeunesse. C’était le règne des bonnets à dentelle assez coûteux d’achat et qu’il fallait à tout moment faire repasser. Et les robes commençaient à se compliquer: voilà-t-il pas que les couturières de Bourbon, se tenant au courant de la mode, imaginèrent de faire adopter à leurs clientes les robes à crinoline qui vous les faisaient grosses comme des tonneaux!
Les filles de la ville en furent bientôt toutes pourvues et celles de la campagne ne tardèrent pas à en vouloir aussi. Clémentine insista pour en avoir une; mais je soutins sa mère pour opposer un refus énergique:
– 225
C’est en vain, d’ailleurs, que j’essayais de ridiculiser cette crinoline qui lui tenait à cœur: cent fois elle revint à la rescousse, et, devant la persistance de notre refus, elle bouda pendant plusieurs semaines.
Nous lui permettions de fréquenter quelque peu les bals, de la journée, mais lui refusions d’ordinaire l’autorisation d’aller danser la nuit aux fêtes ou aux veillées, même en compagnie de ses frères ou de la servante. De loin en loin Victoire, lorsqu’elle n’allait pas trop mal, consentait cependant à l’y conduire elle-même. Aussi, lorsqu’il y avait un bal nocturne en perspective, Clémentine, quinze jours d’avance, l’importunait-elle:
– Dis, maman, nous irons…
Et câline:
– Je t’en prie, ma petite mère!
– Tu m’embêtes, va! Nous verrons quand ce sera le jour.
Le jour venu, neuf fois sur dix la maman n’était pas disposée, et la petite allait se coucher furieuse, refoulant ses larmes à grand’peine. Les jours suivants, elle était d’une humeur impossible, ne soufflait mot, faisait sa besogne en rechignant. J’ai souvenance d’une fournée de pain qu’elle gâcha au lendemain d’une veillée dansante au Plat-Mizot, où sa mère n’avait pu la conduire en raison d’une crise de névralgie. Clémentine se défendit d’avoir fait exprès de mal travailler la pâte, mais j’ai la certitude que sa mauvaise humeur y fut pour quelque chose.
Pourtant, aux bons jours, elle travaillait fort bien, se montrait très aimante et très douce. Sa mère l’avait envoyée quelque temps en apprentissage chez une couturière de Franchesse; aussi était-ce toujours elle qui s’occupait de 226
Par malheur, la pauvre petite n’était pas d’un tempérament robuste. Quand il nous fallait l’emmener dans les champs, l’été, bien qu’on s’efforçât de lui éviter les postes trop durs, elle devenait maigre que c’en était pitié.
XXXVII. _ L’année terrible.
Vint 70, la grande guerre, encore une de ces années qu’on n’oublie pas…
La moisson s’était faite de bonne heure; nous étions en train d’édifier la deuxième et dernière meule quand, le 20 juillet, vers dix heures du matin, M. Lavallée vint nous annoncer que le gouvernement de Badinguet avait déclaré la guerre à la Prusse. Et il me prit à part pour me dire que notre Jean serait appelé sans doute avant peu.
On peut croire que cette confidence me fit plaisir! Le garçon venait de finir ses vingt-trois ans; je l’avais racheté lors du tirage et il était en promesse avec la fille de Mathonat, 227
J’ai toujours présents à la mémoire les épisodes de cette matinée dont le souvenir compte au nombre des plus douloureux de ma vie. Je nous revois silencieux autour de la table pour le dernier repas, le Jean tout prêt pour le départ. De Praulière, où il était allé faire ses adieux à sa promise, il était revenu tout pâle et les yeux rouges. Il s’efforçait pourtant à ne point pleurer, s’essayait même à manger; mais les bouchées paraissaient lui déchirer la gorge. Je ne pouvais quasi rien manger, moi non plus, et Charles et le domestique étaient dans le même cas. Sur la maie, Victoire et Clémentine préparaient le petit ballot du conscrit, quelques effets, quelques victuailles. On les entendait à chaque instant pousser de grands soupirs, manière de sanglots étouffés.
– Je te mets trois paires de bas, dit ma femme d’une voix étranglée, si changée que tout le monde tressaillit. Je ne sais pas si tu pourras les entrer dans tes souliers de soldat, continua-t-elle.
– Oh! ils sont grands, les souliers qu’on donne; répondit-il avec effort.
Je regardais machinalement la salière de bois, couleur jus de tabac, accrochée au mur à proximité de la cheminée; des mouches circulaient sur le couvercle. Le Jean tapotait du manche de son couteau le bord d’un plat de grès contenant une omelette aux pommes de terre. Des rats s’agitaient sur la poutre; ils firent dégringoler du grain à demi moulu, l’omelette en fut saupoudrée. Un chat miaula, auquel le domestique donna à même le sol une cuillerée de soupe. De 228
– Je te mets un morceau de jambon, deux œufs durs, trois fromages de chèvre…
Les sons sortaient rauques de sa gorge oppressée, à peine distincts; elle continua pourtant:
– Pas de pain, tu en achèteras en route.
De la tête, il fit signe que oui, et le grand silence pénible recommença.
Quand le paquet fut noué, Clémentine et sa mère s’assirent à côté de la maie, s’y accoudèrent, la tête dans les mains, et se prirent à sangloter très fort. Nous restions, nous, les quatre hommes, autour de la table, tristes et embarrassés, en face des aliments 229
– Allons, va, mon garçon, il faut t’en aller; tu ferais attendre tes compagnons…
– En effet, l’heure approche, répondit-il.
Il se leva et tout le monde en fit autant. La servante rentrait de garder les moutons: c’était une petite de quinze ans que nous avions prise au lieu et place de la Mélie; il l’embrassa:
– Au revoir, Francine.
Il embrassa de même, en disant au revoir, le domestique et son frère Charles; de grosses larmes roulaient au bord de son nez.
Il passa à la Clémentine:
– Au revoir, petite sœur.
– Je vais t’accompagner un bout de chemin, fit-elle.
Elle prit le paquet sous son bras gauche, enlaça du droit l’un des bras de son frère; Victoire se suspendit à l’autre, je marchai à côté d’elle. Dans cet ordre l’on traversa la cour et l’on gagna le chemin de Bourbon, depuis plusieurs années transformé en route. Pas un mot ne fut échangé.
Le soleil brillait, pâlot comme un soleil d’hiver; un vent d’ouest assez fort soufflait, faisant se replier la feuillée des chênes et se tordre dans le haut les grands peupliers: il avait plu les jours précédents et ce n’était pas encore le vrai beau temps. A Baluftière et plus loin, aux abords de deux ou trois autres fermes, des lessives séchaient, tachant de blanc les haies vertes que l’éloignement rendait sombres. On voyait dans nombre de champs des bovins en train de paître; un 230
Après que nous eûmes fait une centaine de mètres sur la route, et comme nous arrivions au premier tournant:
– Allons, laissons-le! dis-je brusquement, comme pour un ordre appelant l’obéissance immédiate.
On s’arrêta, et les deux femmes laissèrent éclater tout leur chagrin. L’une après l’autre, comme des amantes passionnées, elles étreignirent le partant:
– Oh! mon garçon, mon pauvre garçon, ils vont donc t’emmener, les scélérats! Je ne te reverrai plus, plus jamais…
– Jean, mon Jean, dis, mon frère, tu nous donneras de tes nouvelles. Ah! pourquoi faut-il que nous ne sachions pas écrire! Surtout ne te fais pas tuer, dis, mon Jean!…
Lui, amolli tout à fait, pleurait à chaudes larmes aussi, et je sentais venir la minute où j’allais en faire autant. Je repoussai ma femme et ma fille; j’embrassai le Jean à mon tour:
– Allons, mon garçon, il te faut nous quitter: espérons que ça ne sera pas pour longtemps.
Je pris le ballot que Clémentine avait déposé sur un tas de pierres et le lui remis. Alors, brusquement, il se dégagea des chères étreintes et partit à grands pas sans retourner la tête. Il me fallut entraîner Victoire et Clémentine qui, sans moi, l’auraient suivi, je crois bien…
– Pauvre petit, je ne le verrai plus! je ne le verrai plus! répétait Victoire obstinée.
Elle fut trois jours sans presque rien manger: je craignis qu’elle ne tombât tout à fait malade.
Pourtant, peu à peu, dans le train ordinaire des choses, son grand chagrin s’atténua pour faire place à une tristesse latente. Et Clémentine bientôt se reprit à sourire.
On se remit donc au travail comme si de rien n’était: on 231
Il y eut néanmoins une nouvelle crise de chagrin au sujet de Jean, lorsqu’il nous apprit, par une courte lettre, qu’on l’envoyait en Algérie, de l’autre côté du «grand ruisseau». Plus que jamais sa mère le crut perdu. Mais dans une autre lettre, il annonçait une bonne traversée, qu’il se portait bien, n’était pas malheureux, et que ses compagnons étaient tous des gens de par ici: cela nous rassura quelque peu.
M. Lavallée, reparti pour Paris avec sa famille, avait, disait-on, repris son costume d’officier pour aller se battre.
Des événements de la guerre, on ne savait pas grand’chose, sinon que c’était loin d’aller bien pour la France. Roubaud, le garde-régisseur, recevait un journal, et nous allions souvent le trouver pour avoir des nouvelles. Sa maison, le soir, était toujours pleine: des six domaines de la propriété, il lui venait des auditeurs, et d’ailleurs aussi, tous rongés d’inquiétude. Dans les premiers jours de septembre, le journal annonça que Napoléon était prisonnier à la suite d’une grande bataille perdue, son gouvernement jeté bas, et qu’on avait proclamé la République à Paris. Le dimanche suivant, j’appris au bourg de Franchesse la mise à pied du maire qu’on avait remplacé par Clostre, le marchand de nouveautés, un rouge. A Bourbon, c’est au docteur Fauconnet qu’échut la mairie. Ces changements me laissaient assez indifférent, mais j’appris quelques jours plus tard que le gouvernement nouveau voulait tenter l’impossible pour repousser les Prussiens qui s’avançaient sur Paris. Pour commencer, il se proposait de faire une levée parmi les jeunes gens de dix-huit à vingt ans. Cela me touchait beaucoup, puisque Charles et le domestique se trouvaient en passe d’être appelés. Ils furent, en effet, convoqués peu après pour tirer au sort et passer la revision du même coup. Ils partirent dans les premiers jours d’octobre. 232
Je n’étais plus que seul d’homme! Seul d’homme dans un grand domaine, et c’était l’époque des multiples travaux d’automne, de l’arrachage des pommes de terre, des labours, des semailles! J’eus pourtant la chance de pouvoir raccrocher le père Faure qui demeura de semaine en semaine jusqu’à la fin. Avec l’aide de Clémentine et de Francine qui vinrent toucher les bœufs à tour de rôle, je pus tout de même faire mes emblavures.
Les métayers des autres fermes étaient tous dans le même cas ou à peu près. Partout on voyait les femmes dans les champs s’employer à des travaux d’hommes.
A la guerre, les choses allaient de mal en pis. On disait tous les grands chefs vendus aux Prussiens et que l’un d’eux, nommé Bazaine, leur avait livré une armée entière. Ils s’avançaient toujours, les Prussiens; ils assiégeaient Paris, se répandaient dans les départements. Le journal de Roubaud les annonça successivement en Bourgogne, en Nivernais, en Berri: partout ils semaient la désolation, pillaient les maisons, violentaient les femmes, incendiaient les maisons. On commençait d’être très effrayé, d’autant que des bruits alarmants couraient, faisant croire leur présence toute proche: Moulins, Souvigny, le Veurdre. Nouvelles sans fondement, mais qui n’en contribuaient pas moins à redoubler l’anxiété. Les idées les plus folles germaient dans les cervelles; des gens dissimulaient dans les fossés ravineux, dans les chênes creux, tout ce qu’ils avaient de précieux; un vieillard maniaque plaça son argent sous des tas de fumier, dans un de ses champs; un autre proposait de conduire en Auvergne, pour les cacher sous un pont, toutes les jeunes filles du pays.
Dans certaines communes, on organisait des gardes nationales pour tenter d’opposer une résistance aux Prussiens 233
– Travail urgent! expliqua-t-il avec raison.
Les autres ne tardèrent pas de s’esquiver à leur tour, sous différents prétextes, et la mairie fut abandonnée. Furieux, le docteur alla trouver le vieux rat de cave capitaine et lui demanda de punir sévèrement les coupables; mais le bonhomme lui rit au nez et le poste permanent ne fut pas renouvelé. A l’exercice, les répondants se firent d’ailleurs de plus en plus rares. Dès la troisième séance, il n’y en eut plus que cinquante; à la quatrième, vingt; à la cinquième, huit, et à la sixième, il ne vint que M. Fauconnet et le capitaine. Telle fut l’histoire de la garde nationale de Bourbon.
234
Dans le moment que les Mathonat étaient tous atteints, au point qu’il n’y en avait quasi aucun en état de soulager les autres, Victoire et Clémentine manifestèrent l’intention d’aller les voir, de les soigner si besoin était. Or, cette mauvaise maladie passait pour très contagieuse et je ne tenais pas du tout à les laisser partir. Je dis que nous avions bien assez de malheur pour notre compte, qu’après tout, les Mathonat ne nous étaient rien, qu’ils avaient des parents peu éloignés dont c’était l’affaire de leur rendre service. Comme elles voulaient persister malgré mes avis, je forçai la note à propos d’un rhume simple, me pris à faire le quetou, ne mangeant pas, simulant la fièvre. Je pus ainsi, en les apitoyant sur moi, faire ajourner leur visite. Elles n’allèrent à Praulière qu’après la mort de Louise, quand la maladie fut en décroissance. Et nous eûmes la chance de rester indemnes.
Comme pour donner un sens de punition divine à tous ces maux, le ciel souvent se tavelait de marbrures rouges, devenait même parfois, sur un côté de l’horizon, d’une uniforme teinte pourpre, au point qu’on l’eût dit voilé d’un suaire de sang. Il ne s’agissait que de phénomènes atmosphériques sans importance auxquels on n’aurait nullement pris garde en temps ordinaire, mais qui, en ces jours de deuil, de désastre et de misère, achevaient de donner des idées lugubres. 235
– Votre orgueil a baissé, clamait-il, mais il baissera encore plus; votre humiliation deviendra pire!…
Les femmes pleuraient et les hommes baissaient la tête, tristement.
De loin en loin nous arrivait quelque lettre de Jean ou de Charles. L’aîné, sous le soleil d’Afrique, continuait de n’être pas malheureux. Mais Charles, à l’armée de la Loire avec Bourbaki, souffrait beaucoup du froid et souvent de la faim. Il se disait mal vêtu et, pour faire des étapes bien longues dans la neige, chaussé de souliers à semelle de carton. Dans la Côte-d’Or, il prit part à un combat, vit de près les Prussiens. Puis il fut refoulé avec son régiment, alla dans les montagnes du Jura où l’hiver était encore plus rigoureux que chez nous.
Quand le facteur apportait une lettre, Victoire et Clémentine couraient vite chez Roubaud pour la faire lire. Mais le régisseur, assez peu qualifié, avait souvent de la peine à la déchiffrer; d’ordinaire c’était sur une feuille de papier froissée et maculée qu’un camarade obligeant avait griffonné pour le Charles quelques lignes au crayon, qui marquaient à peine. Chacune de ces lettres portait la marque des circonstances où elle avait été écrite, comme celle du degré d’instruction 236
Roubaud ne tenait pas à se charger des réponses, prétextant qu’il avait trop d’occupations, mais plutôt en raison de son manque d’habileté. Clémentine s’en allait trouver, au bourg de Franchesse, la fille de l’épicière qui savait écrire; un jour de semaine plutôt, car, le dimanche, les clients de l’épicerie venaient en grand nombre pour le même motif relancer cette jeune fille.
L’ignorance sembla dure pendant ces mois-là, parce qu’on en eut conscience plus qu’à l’ordinaire.
A ce triste hiver succéda un printemps troublé. La guerre avec l’Allemagne avait pris fin, mais c’était la guerre encore: Paris en révolte luttait contre l’armée. Pendant que la nature, magnifiquement, s’épanouissait dans sa jeunesse annuelle, du sang français coulait toujours!
Vint l’heure où, Paris vaincu, les révoltés massacrés, par centaines, par milliers, l’on nous rendit nos enfants. Ils revinrent tous, moins ceux des dernières classes qu’on gardait pour leur temps de service (et Charles fut du nombre), moins aussi, hélas! ceux qui étaient morts, et les disparus dont on ne savait rien. Le mari d’une petite jeune femme de Saint-Plaisir comptait parmi ces derniers. Aucune nouvelle officielle de sa mort, mais, depuis novembre, il avait cessé d’écrire et il ne reparut pas. Trois ou quatre ans plus tard, la petite veuve se remaria. Mais voilà qu’après, il lui fut rapporté que des soldats de 1870 arrivaient toujours; des prisonniers, c’étaient de ceux que, condamnés pour tentative d’évasion, l’on renvoyait seulement à l’expiration de leur peine. Alors cette pauvre femme vécut dans la terreur 237
XXXVIII. _ Trois ménages.
Notre Jean rentra dans les premiers jours de juin, à temps pour les foins. Les épisodes de son séjour en Algérie l’avaient rendu un peu sans-souci. Dans la crainte qu’il en eût trop de peine, on s’était abstenu de lui annoncer la mort de sa fiancée. Mais il accueillit cette triste nouvelle aussi doucement que possible.
– Pauvre petite Louise, je ne m’attendais pas à ça! dit-il simplement.
Il n’en perdit ni un repas ni une sortie, et, moins d’un an après son retour, pour le carnaval de 1872, il épousa une fille de Couzon qui s’appelait Rosalie.
Deux mois après, à Pâques, ce fut le tour de Clémentine qui s’unit à François Moulin, du Plat-Mizot, le sixième d’une famille de neuf.
La bru et le gendre vinrent tous deux s’installer à la Creuserie, ce qui nous permit de supprimer la servante et le domestique que nous engagions d’habitude. Seulement, cela faisait trois ménages réunis, et quand il y a trois ménages dans la même maison, ça ne marche jamais longtemps sans anicroche.
Rosalie n’était pas belle: ses cheveux, d’un blond vif, confinaient au roux; elle avait le cou dans les épaules, et 238
Quand c’était jour de fournée, alternativement, l’une pétrissait et l’autre s’occupait du four. Mais voilà que le pain fut mal réussi un jour que Rosalie avait pétri: elle dit que c’était la faute de Clémentine: le four allumé trop tard. La fois d’après, ma fille, à son tour, déclara que si le pain avait la croûte brunie, la responsabilité en incombait à sa belle-sœur qui avait chauffé sans mesure. D’un commun accord, elles en arrivèrent à décider que la même ferait tout, de façon à ce qu’elle n’ait plus la faculté de mettre l’autre en cause, au sujet des défectuosités du travail. Avec cette combinaison, Rosalie s’en tirait très bien, mieux assurément que Clémentine qui, pourtant, se faisait violence pour pétrir de façon convenable.
Nous venions de nous monter, avec l’assentiment du maître, d’une bourrique et d’une petite voiture. Au mois d’août, l’inimitié s’accrut de ce fait entre les deux jeunes ménages. Clémentine avait parlé la première de prendre l’attelage pour aller en compagnie de son mari à la fête patronale d’Ygrande, car Moulin avait un oncle dans cette commune. Mais voilà que le Jean et sa femme voulurent aussi la bourrique et la voiture pour se rendre à Augy, où c’était le même jour la fête: un frère de Rosalie habitait là. Les deux femmes se disputèrent un peu; ma bru dit à ma fille qu’une malade, 239
D’autre part, Moulin avait la manie d’émettre des avis sur toute chose; il se mêlait même de me donner des conseils pour le pansage des bestiaux, à moi qui passais pour l’un des bons soigneurs du pays. On peut croire que cela ne m’allait guère, et le Jean ne tarda pas à lui laisser entendre qu’il nous ennuyait. Il en résulta, entre lui et nous, une de ces tensions qui rendent pénible l’intimité quotidienne.
XXXIX. _ Les beaux raisins.
Victoire n’avait jamais pu s’habituer tout à fait à l’absence de Charles. Il suffisait, pour la chagriner, d’un retard de quelques jours sur la date prévue pour la réception d’une lettre, d’une phrase de cette lettre faisant allusion aux gardes nocturnes par les nuits froides, ou aux marches pénibles sous le soleil d’été, ou bien d’un rien: seulement la lancinante pensée de le savoir si loin, – il était en Bretagne, – d’un rêve même où il lui apparaissait souffreteux et malade, mourant peut-être au fond d’un hôpital, sans tendresse et sans soin. La libération approchait pourtant; mais il y eut une déception dernière: les 240
– Tiens, lui qui les aimait tant… Si j’essayais de les conserver jusqu’à son retour!…
Et de nous dire au repas qui suivit:
– Vous savez, je défends qu’on touche aux raisins de la treille de devant la grange; ils sont sacrés, ceux-là: je les conserve pour mon Charles.
Tout le monde promit de les respecter; Moulin fit observer cependant qu’avant l’arrivée du soldat, les insectes les auraient sans doute détruits tout entiers. Victoire, attentive, put constater par elle-même que le gendre avait dit vrai. Parce qu’ils étaient plus sucrés que les autres, aussi longtemps que le soleil brillait à l’horizon, frelons et guêpes bourdonnaient alentour, pompant à l’envi le jus des plus belles grappes. Des tiges restaient presque nues, ne portant plus que les enveloppes flasques et desséchées, et les seuls grains durs dédaignés. Il devenait urgent de remédier à cet état de choses, faute de quoi le pauvre militaire risquait fort de ne pas goûter aux beaux raisins de la treille réservée. L’amour maternel rend les femmes ingénieuses: la mienne chercha dans le tiroir aux chiffons, et, avec les morceaux d’une vieille toile assez usée pour ne pas empêcher la pénétration de l’air, assez résistante pour arrêter les insectes rapaces, elle confectionna des sachets garnis d’une coulisse vers le haut. Clémentine et 241
Vers le milieu d’octobre, la petite Marthe Sivat, une couturière du bourg, vint chercher des poulets pour la noce de sa sœur.
– Tiens, c’est des raisins que vous avez là-dedans? s’exclama-t-elle en levant les yeux vers la treille. Vous avez joliment bien su les conserver… Mais j’y songe, on m’a justement chargée d’en acheter pour les desserts du soir: voulez-vous me les vendre, madame Bertin?
La bourgeoise ne voulut rien savoir:
– Non, ma fille, non! Si j’ai pris tant de peine pour les garder jusqu’à présent, c’est que j’en ai besoin; et quand même on m’en offrirait bien plus qu’ils ne valent, je ne les vendrais pas: je les conserve pour mon Charles.
– Ah! il revient cette année, votre fils? Alors vous avez raison, il faut les lui garder; nous trouverons bien autre chose comme dessert de noce.
Et, toute rieuse, sautillante et légère, la petite Marthe s’en alla.
Quelques jours après, nous eûmes la visite d’une pauvre femme dont le mari était souffrant. Il se plaignait constamment du ventre; il avait la fièvre et point d’appétit.
– Je lui faisais cuire des œufs, expliqua-t-elle, mais à présent il ne veut plus en entendre parler. Je lui ai apporté hier un petit morceau de viande, qu’il n’a pas mangé. Les raisins seuls lui font envie: je vous en achèterais bien quelques-uns.
242
– Ils ne sont pas à vendre, voyez-vous: c’est pour mon Charles rentrant du régiment que je les conserve.
De toute l’année, les Lavallée n’avaient pas paru. Ils avaient marié Mathilde, au printemps, et jusqu’en août étaient demeurés dans la capitale, M. Ludovic ayant à passer des examens. A ce moment, ils s’étaient rendus en Savoie, le pays des ramoneurs, dans une station thermale dont les eaux devaient avoir cette vertu singulière de maigrir la femme et d’engraisser le mari. Ils avaient ensuite séjourné chez des amis, et c’est seulement dans la dernière dizaine d’octobre qu’ils vinrent à la Buffère pour y passer l’arrière-saison.
La veille du jour où Charles devait rentrer, nous eûmes leur première visite. Contre son habitude, Madame Lavallée accompagnait son mari, orgueilleuse tout autant qu’autrefois, mais plus nonchalante encore d’avoir épaissi en vieillissant: elle marchait à tout petits pas, avec un continuel balancement de sa grosse personne: on eût dit l’une des vieilles tours de Bourbon en balade. Lui, toujours vif et fluet, avait le ventre collé aux reins et sa redingote dansait sur son dos; son visage anguleux accusait une grande mobilité d’expression.
Après les salamalecs obséquieux des premières minutes, j’emmenai M. Lavallée visiter les étables où s’imposaient de menues réparations, cependant que la dame, qui n’avait pas voulu s’asseoir à la maison, se promenait lentement dans la cour en compagnie de Victoire. Le hasard voulut qu’elle aperçût la treille et les petits sacs blancs, au travers desquels transparaissaient les belles grappes:
– Quoi, Victoire, toujours des raisins! Savez-vous bien 243
Ma femme eut un instant d’hésitation, puis avec un sourire contraint:
– Madame, c’était pour avoir le plaisir de vous les offrir.
– Oh! merci bien! Quelle délicate attention! Il faudra me les apporter dès ce soir.
Et la pauvre de crier:
– Rosalie, prenez vite le petit panier, l’échelle de la grange; vous cueillerez ces raisins et vous les porterez chez Madame.
La bru obéit, mais au souper, elle revint sur l’incident:
– Ce n’était pas la peine de si bien les conserver, les raisins; mon beau-frère n’en profitera guère…
Pour une fois, Moulin fit chorus:
– C’est malheureux, on est encore aussi esclave que dans l’ancien temps.
Je gardais le silence estimant ces observations méritées. Il me semblait entendre encore les réponses catégoriques de Victoire à la petite Marthe Sivat et à la pauvre femme dont le mari était malade:
– Non, non, je ne veux pas les vendre! Je les conserve pour mon Charles.
Et il avait suffi d’un cri d’admiration de la dame pour qu’elle les lui offrît, très humblement…
– C’est bien vrai, pensais-je, que nous sommes encore esclaves.
Victoire ressentait sûrement quelque remords de cette action qui semblait démentir ses témoignages passés d’amour maternel; mais elle éprouvait, d’autre part, un certain orgueil d’avoir pu faire sa cour à la propriétaire, de l’avoir bien disposée en notre faveur en lui offrant un cadeau qui lui 244
– Ne parlez donc plus de ça: ce n’est pas ma faute; il fallait bien que je fasse plaisir à notre dame!
XL. _ Un homme d’affaires.
Après vingt ans de séjour à la Creuserie, je n’étais guère plus riche qu’au moment de mon installation; c’est tout juste si j’avais pu rembourser les mille francs que je redevais sur ma part de cheptel. Période favorable cependant durant laquelle certains, plus chanceux, avaient gagné beaucoup. Mais les hésitations de M. Parent ne m’avaient pas permis des bénéfices pendant les cinq ou six premières années; puis j’avais été mis à bas tout à fait par la grêle de 1861, les canailleries de Sébert; et, au moment où, remis à flot, je me croyais en passe de faire quelque chose (en dépit des conditions draconiennes de M. Lavallée, mes redevances annuelles augmentées de deux cents francs), était survenu ce nouveau désastre: la guerre.
Depuis, grâce à une suite de bonnes récoltes, j’avais pu réaliser enfin quelques avances; et, après la mort de mes beaux-parents, survenue à un mois d’intervalle dans l’hiver de 1874, je me trouvai en possession de quatre mille francs environ.
Or, ça m’eût vite ennuyé de garder cet argent dans l’armoire: d’abord, il n’y faisait pas des petits, et puis je craignais les voleurs, car souvent, l’été, nous laissions la maison seule. Le 245
M. Cerbony était l’un des grands brasseurs d’affaires de la région: fermier de trois domaines, marchand de grain, marchand de vin, d’engrais et de graines: il cumulait tous les commerces ruraux. Jeune encore et de mine souriante, c’était un homme très sympathique. Au contraire de la plupart des fermiers généraux qui sont arrogants et vaniteux, il était simple, jovial, donnait à tout le monde de vigoureuses poignées de main, parlait patois avec nous autres, les paysans. Aux foires, il offrait de nombreuses tournées, et son entrée dans un café représentait pour les patrons une véritable aubaine. Il avait fait construire en plus de vastes magasins une maison à un étage, avec balcons et arabesques, d’un gracieux effet. Il menait grand train, voyageait beaucoup, allant chaque semaine à Moulins – où, bien qu’il fût marié, il entretenait une maîtresse – puis encore à Nevers, à Paris, dans le Midi. On ne connaissait pas ses origines, mais on le disait très riche, et qu’il faisait tout ce commerce par goût plus que par nécessité.
J’avais entendu dire que M. Cerbony prenait de l’argent à la manière d’un banquier, en donnant comme garantie un simple billet avec sa signature. Ayant pleine confiance, je m’en fus le trouver un dimanche matin, après la première messe, sous prétexte de lui vendre mon petit lot d’avoine. Le marché conclu, j’abordai l’autre affaire:
– Monsieur Cerbony, je dispose d’un peu d’argent que je voudrais placer: voulez-vous le prendre?
– Combien avez-vous? me demanda-t-il la bouche en cœur.
– Je puis vous remettre quatre mille francs, monsieur.
– C’est trop peu… Je pourrais occuper dix mille à la 246
– Monsieur Cerbony, je ne connais personne qui… Si, pourtant, j’ai un voisin qui doit avoir dans les deux mille francs.
C’était Dumont, de la Jarry-d’en-Bas; il m’avait dit ça un jour que nous taillions ensemble une bouchure mitoyenne.
– Eh bien c’est entendu, vous m’apporterez ces six mille francs à la fin du mois; je serai obligé de demander le reste ailleurs, mais tant pis!… Il faut bien vous faire plaisir: vous êtes un client. Ah! j’oubliais de vous dire que je paie cinq comme tout le monde. Au revoir.
J’allai trouver le soir même Dumont, de la Jarry, pour lui faire part de la combinaison; à mon grand étonnement, il ne se montra pas enthousiaste.
– Cerbony, Cerbony, dit-il, oui, c’est un homme qui fait gros d’affaires, mais en fin de compte, on ne sait pas s’il est riche; si ça tournait mal?
– Mais, malheureux, il gagne de l’argent gros comme lui… Si j’avais son gain d’une année, je serais sûr de vivre tranquille le reste de mes jours.
– Taratata… S’il gagne beaucoup, il dépense de même, vous le savez comme moi. Tenez, Tiennon, je veux bien vous prêter mes deux mille francs, mais à condition de n’avoir affaire qu’à vous; nous irons chez le notaire qui établira un billet…; je ne vous demande que quatre francs cinquante d’intérêts; Cerbony vous paiera cinq: vous aurez dix sous pour cent pour vos peines.
Ma foi! je fus sur le point de prendre l’argent de Dumont dans ces conditions. Mais Victoire et Jean m’en dissuadèrent.
A l’époque convenue, je portai donc, tout penaud, mes quatre mille francs au brasseur d’affaires, en lui expliquant que le voisin venait juste de prêter son argent ailleurs quand 247
– Vous mériteriez que je vous envoie promener… Enfin, donnez tout de même ce que vous avez, mais c’est bien pour vous faire plaisir.
Il appuya sur ces mots, et son visage s’éclaira du cordial sourire habituel pendant qu’il étalait mes pièces d’or et palpait mes billets. J’étais enchanté qu’il se montrât d’aussi bonne composition. Hélas! mon enchantement dura peu…
C’est fin novembre que cela se passait; le 1er mars de l’année suivante, c’est-à-dire trois mois après, comme nous étions à charger du bois dans un de nos champs en bordure de la route, le facteur de Franchesse, arrivant de Bourbon où il allait chaque matin prendre le courrier, s’arrêta pour nous causer:
– Vous ne savez pas la nouvelle?
– Eh! quoi donc?
– Cerbony, le fameux Cerbony, «a pris le pays par pointe» il y a trois jours. Sa femme était partie au commencement de février avec beaucoup de colis. Depuis, lui n’avait cessé de faire des expéditions; les domestiques n’y comprenaient rien; la maison restait à peu près vide et le magasin aussi. Mardi, de bonne heure, prétextant un voyage à Moulins, il a pris le large et n’a pas reparu. Mais hier, est arrivée de Suisse une lettre de lui pour le maire, annonçant qu’il ne reviendrait plus. On dit que ça va être un galimatias impossible: il devait à tout le monde!
Sur le char où j’empilais toutes longues les branches des arbres élagués, j’eus un éblouissement passager, une sorte de vertige qui me fit chanceler. Le Jean s’en aperçut et me lança un regard inquiet, cependant qu’il s’efforçait de dissimuler son trouble pour répondre au facteur.
248
– D’ailleurs, il n’y a rien à faire pour le moment; vous serez appelé comme les autres créanciers; vous n’aurez qu’à donner vos pièces au syndic.
Chez nous, ce furent des lamentations sans fin de Victoire:
– Tant se donner de peine pour réserver quelques sous et tout perdre à la fois, mon Dieu! que c’est malheureux! Et ce pauvre argent qui venait de mes parents! Mon Dieu! Mon Dieu!
Tout le monde était triste et bien ennuyé. Il n’y eut que Charles pour se montrer philosophe et nous remonter:
– Que voulez-vous, il n’y faut plus penser: c’est perdu, c’est perdu, quoi! D’ailleurs, ça ne changera rien à votre façon de vivre; vous auriez travaillé tout autant si cela n’était pas survenu…
Dans mon malheur, j’avais pourtant la consolation de me dire que les badauds de mon espèce étaient nombreux! Je me félicitais surtout d’avoir suivi les conseils de Victoire quant à l’argent de Dumont. Car l’honnête Cerbony avait cette coutume de tirer de ses victimes le maximum du possible. Un pauvre vieux jardinier avait ainsi emprunté à une tierce personne plusieurs milliers de francs pour arriver à fournir au monsieur la somme exigée. Dépouillé de ses économies, incapable de rembourser son prêteur, le vieillard monta une nuit sur le rocher où se dressent les tours du 249
Il me fallut faire des démarches embêtantes, aller plusieurs fois à Moulins, m’associer avec d’autres victimes pour consulter un avoué. Après deux ans, quand tout fut réglé, on nous donna cinq pour cent; je touchai donc deux cents francs. J’avais bien dépensé en frais divers l’équivalent de cette somme.
XLI. _ Langage.
Charles avait perdu au service ses façons sournoises, il était à présent gentil envers tout le monde, suffisamment expressif, et s’exprimait bien mieux que nous. Les premiers temps, il riait même de ce que nous causions trop mal:
– Je trouve ça bête de parler ainsi. Dès qu’on est en présence de gens au langage plus correct, on se trouve gêné; le silence s’impose, ou bien l’on dit fort mal des bourdes qui les font se ficher de nous. Je ne vois pas que ce soit une raison, parce qu’on est paysan, de s’exprimer en dépit du bon sens…
– Ça serait drôle, s’esclaffa Rosalie, si nous nous mettions à causer comme la dame du château… On se ferait vite remarquer; tout le monde dirait: «Entendez ceux-là, comme ils cherchent à faire des embarras!»
– Des imbéciles sans doute diraient cela, mais pourquoi ne 250
Sans doute, les paroles de Charles étaient fort raisonnables; mais il ne put, bien entendu, nous habituer à changer de langage; ce fut lui, au contraire, qui en arriva peu à peu à reprendre quasi entièrement son parler d’autrefois.
Il est difficile d’aller à l’encontre des habitudes de son pays, de son milieu: l’essayer est même s’exposer à de gros ennuis.
XLII. _ Tiraillements.
Mon gendre et mes deux garçons étaient dans la force de l’âge; moi, je tenais encore ma place; à nous quatre, nous pouvions aisément faire valoir le domaine. Mais cela ne dura que deux ans; la guerre subsistait entre les jeunes ménages, et Moulin fut obligé de partir. Grâce à l’intermédiaire de ses parents, à mon appui propre, il put louer la petite locature des Fouinats, et Roubaud, le régisseur, promit de l’employer le plus souvent possible au château, comme aide-jardinier et homme de peine.
Malgré tout, il nous fut bien pénible, à Victoire et à moi, de nous séparer de notre fille. Nous avions la crainte qu’elle ne soit malheureuse. A sa cinquième année de mariage seulement, elle se trouvait enceinte pour la troisième fois, 251
Le premier hiver, Clémentine, qui s’ennuyait seule avec les mioches dans sa petite maison, venait souvent passer l’après-midi chez nous. Chaque fois, sa mère lui donnait un bidon de lait, et, de temps à autre, lui garnissait un panier avec des fromages, du beurre, quelques fruits, ou bien de la galette, les jours de fournée. Cependant la pauvre enfant ne tarda guère, en raison de son état, à espacer ses visites, pour en arriver, après ses couches, à les supprimer tout à fait. Ma femme alors lui portait à domicile quelques provisions. Mais un beau jour, Rosalie protesta. Les vaches approchant d’être à terme, le lait abondait si peu que nous étions obligés de nous en priver. La bourgeoise voulant quand même en porter un bidon à sa fille, la bru saisit ce prétexte pour dire qu’elle en avait assez de travailler et de se tuer pour les autres, qu’elle allait partir à son tour si ça continuait de marcher de cette façon. Victoire ayant répondu doucement que ça n’allait pas loin, quelques demi-livres de beurre, quelques fromages, un peu de lait, elle repartit d’un ton aigre que ça suffirait pour entretenir le ménage en épicerie et mercerie, et que c’était bien malheureux de voir la Clémentine jouir à volonté de ces denrées dont se privaient ceux qui avaient la peine de les préparer.
– Nous aurons beau travailler, si tout ce que nous entrons par la porte sort par la fenêtre, nous ne parviendrons pas même à joindre les deux bouts.
Cette opposition méchante de Rosalie, qui se reproduisit à toute occasion, attrista beaucoup ma femme; elle en gémissait quand nous étions seuls; nous nous en entretenions longuement la nuit. Pourtant nous donnions à nos enfants un gage annuel; n’étant pas en communauté ils n’avaient nulle part de maîtrise. Mais nous leur reconnaissions néanmoins 252
Il fallut donc en arriver à ne plus faire de présents à Clémentine, ouvertement du moins. Nous rusions. Je me chargeais souvent de lui porter, dissimulés sous ma blouse, des petits paquets de denrées ou de victuailles. Mais les yeux inquisiteurs de Rosalie furetaient partout. Il était bien difficile à Victoire de disposer des moindres choses en dehors d’elle. Et les scènes plus violentes se renouvelaient quand elle découvrait quelque don fait à son insu.
Mais un événement de plus grande importance vint reléguer au second plan ces misères de notre intérieur.
XLIII. _ A la porte…
Je puis dire sans orgueil que le domaine avait pris de la valeur, et beaucoup, depuis que je le cultivais. Je n’y avais pas plus ménagé mes peines que s’il m’eût appartenu, ou que si l’on m’eût donné la certitude d’y passer toute ma vie. J’avais épierré des pièces entières, défriché des coins broussailleux, divisé des haies trop larges et creusé des mares dans les pâtures qui en étaient 254
Mais voilà que Roubaud, certain jour, vint tout penaud me dire:
– Le maître veut trois cents francs d’augmentation à dater de la Saint-Martin prochaine.
Je fus abasourdi. Dix ans auparavant, j’avais accepté l’augmentation de deux cents francs alors imposée et que justifiait un peu la hausse du bétail. Mais je ne voyais, cette fois-ci, nul motif plausible à cette augmentation nouvelle qui eût porté à neuf cents francs le chiffre de mon impôt colonique annuel, indépendamment des redevances en nature. Les cours des bestiaux n’étaient pas supérieurs à ceux pratiqués dix ans plus tôt. Les produits de la ferme augmentaient, uniquement en raison des frais faits en commun et en raison aussi de nos peines et de nos sueurs.
Je jurai par Dieu et par le diable que je ne consentirais pas à un sou d’augmentation. Roubaud me dit:
– Réfléchissez; vous n’êtes pas forcé de donner aujourd’hui une réponse définitive.
Ce me fut prétexte à renouveler mes serments: cette injustice me faisait trop mal au cœur.
255
Je n’aurais jamais cru que le maigre et remuant Lavallée cachât sous des dehors affables une telle dose de perfidie. Roubaud, plus tard, me rapporta de lui cette phrase:
– Les métayers sont comme les domestiques: avec le temps, ils prennent trop de hardiesse; il est nécessaire de les changer de loin en loin.
XLIV. _ Bilan cruel.
Une grande lassitude physique et morale m’envahit alors. A tous les âges, il est, pour chacun, des périodes de dépit où les misères journalières semblent plus cuisantes, où tout concourt à vous attrister, où l’on est las de la vie qu’on mène. Mais ces impressions, au temps du déclin, se font plus amères et plus douloureuses. Je touchais à cinquante-cinq ans; mon visage perdait ses derniers tons vermeils; les fils blancs se multipliaient dans ma barbe; il avait neigé fortement sur mes tempes; – enfin, 256
A vrai dire, le coup était rude! J’avais passé dans cette ferme de la Creuserie vingt-cinq années de ma vie, celles de la pleine maturité, et l’opinion m’identifiait à elle. Pour les voisins, pour tous ceux qui me connaissaient bien, n’étais-je pas «Tiennon, de la Creuserie» et pour les autres «le père Bertin, de la Creuserie»? A tous, ma personne semblait inséparable du domaine; il paraissait impossible de disjoindre nos deux noms liés par l’accoutumance. Et n’étais-je pas lié moi-même en effet à chacune des parties de ce domaine? à cette maison qui avait été si longtemps ma maison; à cette grange où j’avais entassé une telle somme de fourrage; à ces étables où j’avais soigné tant d’animaux; à ces champs dont je connaissais les moindres veines de terrain, les parties d’argile rouge, d’argile noire ou d’argile jaune, les parties caillouteuses et pierreuses, comme celles en terre franche et profonde; à ces prés que j’avais vingt-cinq fois tondus; à ces bouchures que j’avais taillées et entretenues, à ces arbres plusieurs fois élagués, sous lesquels je m’étais mis à l’abri par les temps pluvieux, à l’ombre par les temps de chaleur. Oui, j’étais lié puissamment, lié par toutes les fibres de mon organisme à cette terre d’où un monsieur me chassait sans motif, parce qu’il était le maître!
Des choses alors me passèrent par la tête auxquelles jamais auparavant je n’avais songé. Je me pris à réfléchir sur la vie, que je trouvais cruellement bête et triste pour les pauvres gens comme nous. Jamais de plaisir, le travail, le travail, toujours le travail! L’hiver s’atténue, les beaux jours reviennent: il faut vite en profiter pour semer les avoines, herser les blés, bêcher. Avril survient et la douceur; les pêchers sont roses et les cerisiers blancs, les bourgeons s’ouvrent, les 257
– Le travail dégourdit. De se remuer, ça donne de l’air. Hardi! les gas! Hardi!…
Ou bien, en guise de variante:
– Dépêchons-nous de finir le froment. Par cette chaleur, l’avoine mûrit vite; nous allons être en retard.
Août bat son plein, et l’on cuit de plus belle. La moisson est finie: bouvier, vite à tes bœufs, il faut conduire les fumiers 258
– Hardi! les gas! ne restons pas inactifs au coin du feu.
Il ne chauffe guère, le feu; le bois est humide, la cheminée fume. Mais précisément parce qu’il ne chauffe guère, on serait disposé à trembler si l’on ne travaillait pas; l’action est salutaire. Quand la neige tombe, par exemple, nous avons des vacances, oh! des demi-vacances seulement, car les deux pansages quotidiens n’en sont pas supprimés; et puis, il 259
Eh! oui, c’est cela, l’année du cultivateur. A-t-il le droit de s’en plaindre? Non, peut-être. Tous les pauvres sont logés à la même enseigne, et travaillent tous les jours que Dieu fait. Mais dans leurs boutiques, dans leurs usines, les villageois, les citadins n’ont pas à compter avec les éléments extérieurs – pas du tout ou seulement très peu. Pour nous, c’est le temps qui joue le plus grand rôle et le temps se plaît à nous contrarier. Voici venir la pluie, et la pluie ne s’arrête pas; les terrains s’abreuvent; remuer le sol est une folie; l’herbe croît dans les cultures qu’on ne peut biner; les labours, les semailles restent en retard et se font mal. Voici la sécheresse, et la sécheresse n’en finit plus; la végétation décline; il faut parfois aller au diable pour abreuver les bêtes, l’eau manquant dans les fossés ou mares du domaine; – et, si l’on s’obstine à vouloir labourer, on éreinte les bœufs, on se tue soi-même, on risque à chaque minute de casser la charrue. Une ondée survient, insignifiante, mais qui suffit à empêcher de charger le foin, de lier le blé, qui jette la perturbation dans le programme d’une journée. Voici un orage, et l’on tremble dans la crainte. Voici la neige qui dure plusieurs semaines, empêchant les travaux extérieurs, causant un retard difficile à rattraper. Voici une période de gelées sans neige, avec du soleil le jour, qui déracine les céréales d’hiver. Voici qu’il fait trop beau à l’automne et que le gel ne vient pas tuer les insectes qui font du mal aux blés naissants, mais il survient en mai, pour détériorer nos jeunes plantes et détruire les bourgeons de nos vignes.
A toutes les époques de l’année, pour une raison ou pour 260
Mais les récoltes ne sont pas tout: il y a les animaux. Nous faisons de l’élevage; sept vaches chaque année nous donnent des veaux. Dès qu’approche pour chacune l’époque du vêlage, il faut la veiller, se lever plusieurs fois chaque nuit pour être prêt, le moment venu, d’aider la nature, si besoin est, de prendre soin ensuite de la mère et du nouveau-né. Voici les jeunes veaux pris de diarrhée, qui maigrissent et crèvent. Voici qu’une affection pulmonaire s’abat sur nos moutons, détruisant la moitié du troupeau, obligeant à vendre le reste à bas prix. Voici que les cochons toussent, ont l’arrière-train raidi, ne mangent plus: il faut les traiter, couper à grand’peine les pustules empoisonnées qu’ils ont sur la langue, et, malgré tout, il en crève. Survient une épidémie de fièvre aphteuse: tous les animaux sont malades ou boiteux pendant des semaines; les bœufs de travail impropres à tout service; le lait des vaches inutilisable. Et le nombre de victimes est élevé parfois.
Des bêtes à vendre; on tombe sur une mauvaise foire, il faut les céder pour bien moins qu’elles ne valent. D’autres fois, on se fait rouler par des marchands trop malins. Achète-t-on, au contraire? on paie cher des bêtes qui se trouvent avoir des défauts, des germes de maladie.
De suite après le battage, on vend à bas prix le peu de grain qu’on a en trop, parce que le mauvais état du grenier ne permet pas de le garder, ou parce qu’on se trouve à court d’argent. Les riches, propriétaires et gros fermiers, qui ont des avances et des logis convenables, attendent plus tard, et bénéficient souvent d’une hausse importante.
Et toujours il nous faut être là, dans les mêmes mauvais chemins, porter toujours de vieux habits rapiécés, crottés, 261
Il y a des choses dont nous devrions profiter pourtant: les produits de la basse-cour et de la laiterie, par exemple. Mais bah! à nous la peine, aux autres la jouissance! On ne consomme de ces denrées qu’une infime partie; on porte 262
Comme complément, nous avons affaire à des maîtres qui nous exploitent, à des voleurs comme Fauconnet, à des imbéciles comme Parent, à des roublards comme Sébert, à des cyniques comme Lavallée. Et s’il nous arrive de faire quand même quelques économies, nous les prêtons à des crapules comme Cerbony, qui se sauvent avec!
N’empêche que nous sommes très heureux… M. Lavallée me disait un jour qu’un certain Virgile avait affirmé cela dans les temps anciens et que nous devions nous en rapporter à lui.
Pendant plusieurs semaines, pendant plusieurs mois peut-être, ces pensées justes, mais décourageantes, hantèrent mon esprit. Il n’est pas bon de trop réfléchir à son sort: ça ne change rien et ça rend malheureux davantage.
263
Je pris à Saint-Aubin, toujours sur les confins de Bourbon, le grand domaine de Clermoux, de soixante-dix hectares, – propriété d’une famille de petits bourgeois campagnards, composée d’un monsieur âgé, long, sec et blanc, aux gestes onctueux, à la voix nasillarde, et de ses deux demoiselles, vieilles filles de plus de quarante ans, à physionomie revêche, très bigotes.
Il nous fallut consentir à un tas de choses qui ne les regardaient guère, comme par exemple de ne pas blasphémer, d’assister à la messe chaque dimanche et d’aller à confesse, les hommes une fois l’an au moins, les femmes deux fois.
M. Noris s’intitulait agriculteur: il avait passé en somme sa vie à ne rien faire, car on ne saurait appeler travail la gérance de deux domaines. Il habitait, à proximité du bourg de Saint-Aubin, une grande vieille maison très simple dont un rideau de lierre masquait mal les lézardes des murs gris. Vrai type du petit bourgeois local encroûté dans ses habitudes A Moulins, sa seule capitale, il faisait partie d’une société dite «des Intérêts culturaux», entièrement composée de petits bourgeois comme lui. Ladite société s’efforçait de jouer un rôle en organisant des concours annuels pour lesquels elle sollicitait des subventions du gouvernement, en adressant d’autre part des pétitions aux Chambres pour leur demander d’imposer les produits agricoles étrangers.
M. Noris, avaricieux en diable, lésinait sur toutes dépenses, 265
– Non, non, pas de phosphate! le fumier de ferme doit suffire!
Et de secouer sa vieille tête d’oiseau avec des gestes de terreur. Pour un membre de la société des Intérêts culturaux, ce n’était pas un raisonnement bien fort…
Le même sentiment d’avarice têtue le rendait bien mauvais vendeur. Rarement nos bêtes se liquidaient à la première foire. Il ne voulait pas démordre de son estimation préalable toujours trop élevée. Nous ramenions bovins ou cochons pour les conduire quelques jours après à une seconde foire d’où, parfois, nous les ramenions encore. A la troisième, on vendait, de guerre lasse, souvent avec de la perte sur les prix offerts primitivement.
M. Noris avait bien d’autres manies ennuyeuses: ainsi n’étant jamais disposé aux règlements de fin d’année. Le compte des métayers de l’autre domaine n’avait pas été mis à jour depuis quinze ans. Quand les pauvres gens avaient trop besoin d’argent, il leur donnait d’un ton rogue une somme toujours plus basse que celle raisonnablement espérée. Une fois, mon prédécesseur à Clermoux lui ayant demandé avec insistance, sur le champ de foire de Bourbon, une somme dont il avait besoin, ce seigneur de village n’avait rien trouvé de mieux que de jeter, d’éparpiller à plaisir autour de lui une dizaine de pièces de cent sous, tout en glapissant de sa voix nasillarde:
– Tiens, en voilà de l’argent! Tiens, en voilà! Ramasse…
Et l’autre avait été obligé de les recueillir dans la boue, à la grande indignation des braves gens, à la grande joie des imbéciles.
266
– Il te faut voir le maître et lui demander plus qu’il ne nous doit, me dit-il.
Effectivement, j’allai le trouver chez lui une huitaine après la Saint-Martin.
– Monsieur Noris, je voudrais qu’on règle, j’ai absolument besoin d’argent.
– Vous n’en avez guère à prendre, Bertin; les bénéfices n’ont pas été forts, cette année.
– Vous me devez, je crois, dans les douze cents francs, monsieur; (je savais que c’était le double au moins du chiffre réel).
– Jam ais de la vie, jamais de la vie!…
Et, tout sursautant, il se précipita sur son livre de comptes:
– Je vous dois cinq cent trente-six francs, ni plus ni moins.
Je feignis d’être très surpris, prétendis avoir oublié un achat de moutons et, finalement, j’insistai pour avoir mon argent. Tout en maugréant, il me remit quatre cents francs et déclara ne pouvoir, faute de monnaie, me donner le reste. Mais dans le courant de l’année, ayant touché le solde d’une vente de taureaux, je retins les cent trente-six francs qui m’étaient dus; il fit la grimace, sans oser se fâcher.
Tous les ans, pour le décider à régler, des ruses nouvelles étaient indispensables. Et comme il inscrivait assez irrégulièrement ses comptes, il y avait quasi toujours des anicroches.
M. Noris aimait les chevaux jusqu’à la passion. Nous avions une grosse poulinière baie qui donnait un petit, chaque année. Ordinairement, les cultivateurs assortis d’une poulinière s’en servent pour aller aux foires, pour faire leurs courses, et l’emploient aussi à de certains jours aux travaux 267
– Le travail déforme les juments, et leurs produits s’en ressentent.
Plutôt tenait-il que la faculté d’aller en voiture était, pour les métayers, un luxe déplacé, tout à fait superflu.
Il prenait chez lui les jeunes poulains d’un an et les faisait préparer pour les concours hippiques, les remontes; il nous les payait au plus bas, bien qu’il en tirât toujours beaucoup d’argent.
En dépit de son grand âge, il gardait aussi le goût de la chasse. Le gibier abondait, les lapins surtout: autour d’un minuscule taillis enclavé dans nos cultures, ils pullulaient au point de détruire à moitié nos céréales les plus proches. Mais il était inutile de s’en plaindre: M. Noris aimait, au cours de ses pérégrinations, les voir détaler dans les sillons à l’approche de son grand lévrier, mais il n’en tuait pas beaucoup.
D’autre part, son garde sournois, hirsute et brutal, choisi à dessein, veillait avec une vigilance outrancière Il suffisait qu’un étranger flâneur traversât, les mains dans les poches, un coin de la propriété pour qu’il risquât d’être appréhendé, invité pour le moins à se présenter sans délai devant le maître. Après une semonce en règle, le bourgeois exigeait le versement d’une petite somme et les choses en restaient là, manière de chantage. Quand il y avait la moindre présomption de braconnage, un procès était dressé, suivait son cours. L’un de nos voisins en eut un qui lui coûta quatre-vingts francs parce que le garde, certain jour, découvrit un lacet dans la bouchure qui séparait d’un de nos champs le champ où il labourait. Le pauvre homme m’a bien juré cent fois par la suite, qu’il ignorait jusqu’à la présence de ce piège dans la haie mitoyenne et que, pour son compte, il n’en tendait jamais.
268
– Blique, blique, blique! Blique, blique, blique!
Chaque fois, il croyait en devenir fou, hésitait maintenant à traverser la ville en dehors des heures de classe. En 1877, alors qu’il souffrait encore d’une bronchite grave, on était venu lui annoncer les résultats d’une élection favorable aux républicains. Alors se soulevant sur sa couche, d’un brusque sursaut, il avait exhalé dans un murmure haletant, la haine profonde de son cœur:
– Les brigands!… Il n’y a donc plus de place… à… Cayenne!…
Puis était retombé sur l’oreiller, inerte, évanoui.
Quatre ans plus tard, venu chez nous en temps de période électorale, il vit le programme et les journaux envoyés par le docteur Fauconnet, candidat républicain.
– Ne gardez pas ici ces papiers diaboliques. Au feu, les mauvais écrits! Au feu, les mauvaises feuilles! Vous attireriez le malheur sur vous en les conservant.
J’objectai que personne ne savait lire.
– Leur présence seule est dangereuse, reprit-il.
Et il les jeta lui-même dans le foyer; puis, en manière de conclusion:
– Le garde vous remettra le jour du vote, à la porte de 269
Les ouvriers, les commerçants, les fournisseurs de toute sorte étaient choisis soigneusement en dehors des «rouges». Et il nous obligeait à faire comme lui, à tenir au rancart ceux qui affichaient des opinions subversives.
C’était sa façon de se venger de la République…
XLVI. _ Mon Credo.
Les deux demoiselles veillaient spécialement à l’exécution des clauses concernant la religion. Il nous fut assez pénible à tous de nous y conformer.
En ce qui me concerne, j’allais à la messe auparavant un dimanche sur deux à peu près, c’est-à-dire que j’avais conservé la coutume de ma jeunesse. Quand je me rendais le dimanche à Bourbon ou à Franchesse, je ne manquais guère d’aller à la messe, et n’approuvais point ceux qui passaient à l’auberge le temps de la cérémonie. J’étais loin cependant de prendre au pied de la lettre toutes les histoires des curés: leurs théories sur le paradis et l’enfer, sur la confession et les jours maigres, je prenais tout ça un peu pour des contes. Le vrai devoir de chacun n’est-il pas contenu dans cette ligne de conduite toute simple: travailler honnêtement, ne causer de chagrin à personne, rendre service quand on le peut, en particulier à ceux qui sont dans la misère et dans la peine, plus malheureux qu’on ne l’est soi-même. Ce programme, que les meilleurs n’appliquent pas 270
– Alors, à quoi bon? me disais-je.
Je croyais fermement par exemple, à l’existence d’un Etre suprême qui dirigeait tout, réglait le cours des saisons, nous envoyait le soleil et la pluie, le gel et la grêle. Et comme notre travail, à nous cultivateurs, n’est propice que si la température veut bien le favoriser, je m’efforçais de plaire à ce maître des éléments qui tient entre ses mains une bonne part de nos intérêts. Pour cette raison, je ne manquais guère les cérémonies où le succès des cultures est en jeu, et continuais toutes les petites traditions pieuses qui se pratiquent à la campagne en de nombreuses circonstances. J’allais toujours 271
Sur ces choses, mes garçons partageaient, en apparence du moins, ma façon de voir. Le Jean allait à la messe comme moi, à peu près régulièrement tous les quinze jours. Le Charles, depuis son retour du régiment, n’y allait guère qu’une fois par mois, et encore! Ce fut lui surtout qui trouva dure l’obligation de l’assistance régulière:
– Joli métier, maugréait-il, s’il faut être continuellement fourré avec le curé!
Un dimanche, parti à Bourbon dès le matin, il ne mit pas les pieds à l’église. Mais le lendemain, pendant que 272
– Victoire, votre jeune fils a manqué la messe hier.
– Il est allé à Bourbon, mesdemoiselles, il a dû y assister là-bas.
– Nous n’en croyons rien… Charles doit venir chaque dimanche à la messe à Saint-Aubin, comme vous tous; il ira se promener ensuite au canton ou ailleurs, s’il le juge à propos, mais la messe d’abord. Dites-lui bien qu’il ne saurait se soustraire à ce devoir dont nous faisons un ordre, sans que la chose nous soit connue, car notre contrôle est établi de façon sérieuse. Et s’il persistait à désobéir, vous en souffririez tous…
Il fut forcé de s’exécuter, parbleu! Il dut même, comme moi, aller à confesse au temps de Pâques. C’était l’unique moyen d’être tranquille, car rien n’échappait à ces donzelles; je crois qu’elles nous faisaient épier par leur garde et leurs domestiques.
Les blasphèmes, comme bien on pense, nous étaient sévèrement interdits. Or, Charles, au régiment, avait pris l’habitude, dès que quelque chose ne lui allait pas, de s’en prendre au bon Dieu ou au diable, avec des préambules divers plus ou moins tonitruants. Je l’avais bien engagé à se retenir, tout au moins en présence des mouchards. Mais cela lui était difficile. Un jour, il s’échappa à lâcher un gros juron que le garde entendit. Les deux vieilles filles rappliquèrent sans tarder:
– Victoire, votre fils continue de mal parler, de blasphémer; nous ne voulons pas de ça chez nous.
Elles allèrent jusqu’à me reprocher à moi-même de dire aussi de vilains mots pour m’avoir entendu employer, dans une affirmation, un «Tonnerre m’enlève!» bien appuyé. Ma foi, je leur répondis carrément que ce terme m’était 273
Eh bien, quoique toujours fourrées à l’église, au confessionnal, à la table sainte, quoique ayant une horreur exagérée des vilains mots, elles ne valaient tout de même pas cher, les deux vieilles toupies! Dures comme des roches et malicieuses autant que leur père.
L’hiver de 79-80 fut très rigoureux, très long. On entendait, la nuit, craquer les arbres torturés par le gel. Les moineaux, les roitelets, les rouges-gorges, cherchant refuge dans les étables, se laissaient capturer sans réagir. Tous les matins, l’on découvrait quelques-uns de ces pauvres petits oiseaux gelés, à proximité des bâtiments. Les sinistres corbeaux croassaient par bandes aux abords des fermes, se hasardaient, talonnés par la faim, à venir picorer sur le tas de fumier, furtivement. Chez les pauvres gens, la misère était grande. Des journaliers chômeurs s’avisèrent de parcourir la campagne pour chercher du bois mort. Certains eurent le tort de s’attaquer à des arbres entiers. Dans un de nos champs, un gros érable disparut. M. Noris et ses filles vinrent constater le larcin, je pus entendre mademoiselle Yvonne dire au garde:
– Faites donc de fréquentes tournées, même la nuit, et, s’il vous arrive d’apercevoir quelqu’un de ces misérables, n’hésitez pas: tirez lui dessus!… vous en avez le droit.
Voilà comment ces bigotes pratiquaient la charité, vertu que tenait pour essentielle le Christ humanitaire, le Christ de douceur et de pardon. Leur charité, à elles, s’exerçait surtout en basses vengeances, en coups perfides contre ceux qui n’avaient pas la chance de leur plaire. Elles bornaient 274
Si le paradis existait vraiment, elles auraient de la peine à s’y faire admettre, en dépit de leurs simagrées, mesdemoiselles Yvonne et Valentine…
XLVII. _ Tenir un rang.
La femme de mon parrain étant morte, je dus prendre ma sœur Marinette que la bru de la défunte se refusait à garder.
– Tu ne l’as jamais eue, toi, me dit mon parrain; c’est bien ton tour assurément: tu es le seul d’ailleurs, à pouvoir t’en charger.
J’aurais pu lui objecter qu’il ne m’avait jamais offert de la prendre alors que, plus jeune et plus raisonnable, elle était à même de rendre des services. Mais je préférai consentir à l’arrangement de bonne grâce, sans protestations inutiles.
A la maison, Victoire, d’un ton plaintif, et Rosalie, d’un ton plus coléreux, multiplièrent les jérémiades, déclarant que nous avions pourtant assez de tracas et de besogne déjà. Je laissai passer l’orage en répondant le moins possible. Le silence est toujours un bon moyen d’abréger la durée, d’atténuer l’importance des scènes de ce genre. Mais, au jour dit, je m’en fus chercher la Marinette, que ma femme et ma bru subirent d’assez bonne grâce, par la suite: je n’eusse pas admis d’ailleurs qu’elles lui fissent des misères.
Par exemple, la pauvre fille ne pouvait être sympathique à 275
Sa présence chez nous fit quelque bruit, aux premiers mois, dans le voisinage; on parla beaucoup de cette vieille fille innocente qui ne sortait jamais, qui criait souvent: elle était le mystère, l’ulcère de notre maisonnée.
Je ne regrettai pas pourtant de l’avoir prise. Mon parrain n’exagérait point en disant que j’étais le seul à pouvoir m’en charger, car j’avais, sans doute, plus de ressources que mes deux aînés, bien que ma situation ne fût guère brillante.
Ce bon parrain, lui, n’avait jamais pu mettre quatre sous l’un devant l’autre. Le mauvais domaine qu’il exploitait à Autry, appartenait à des gens, riches autrefois, qui auraient voulu le paraître encore. Leur vie, assez lamentable, était comique à voir de près, et, dans toute la commune, on riait d’eux. Le mari, un gros bonasse, ayant fait la noce jadis, s’était laissé entraîner à des spéculations malheureuses, d’où leur situation précaire du moment. Sa femme avait pris en main le gouvernement du ménage; elle détenait l’argent, ne lui donnait pas même de quoi aller au café une fois la semaine. Veule et ennuyé, il ne savait comment tuer les heures de la journée, allait de la boutique du menuisier à celle du maréchal, accostait les passants, aidait le garde champêtre à coller les affiches le long du mur de l’église. Parfois, quelqu’un lui disait d’un ton d’ironie, sachant qu’en sa poche il logeait le diable:
– 276
– Impossible, il faut que je rentre: on m’attend…
– Ah! venez tout de même: c’est moi qui la paie.
Alors on ne l’attendait plus… Il acceptait sans honte, aimant beaucoup licher, les libéralités méprisantes des tâcherons aux mains calleuses. Chez lui, toute satisfaction gourmande lui était refusée. Madame Gouin, Agathe ainsi que tout le monde la nommait communément, avait toujours dans sa poche la clef de la cave, celle du buffet aux liqueurs, et n’ouvrait ces sanctuaires qu’aux grandes occasions. Aux repas, une bouteille de vin figurait bien sur la table, mais à titre honorifique seulement et pour le cas où il surviendrait quelqu’un, sinon on ne la vidait que le dimanche.
Agathe lésinait de même sur les plus petites choses, comme les plus pauvres femmes de journaliers: sur l’éclairage et le chauffage, sur le savon, sur le beurre, même sur le poivre et le sel. La servante n’avait pas droit au pain blanc; elle partageait avec le chien la miche de troisième. D’ailleurs, la pauvre fille ne mangeait même pas à sa faim. Trois bonnes, d’affilée, sortirent de la maison, rongées d’anémie.
Cependant les Gouin voulaient continuer de faire bonne figure dans le monde des hobereaux calés du pays. Ils allaient en visite dans plusieurs châteaux, y dînaient même quelquefois.
Quand il fallait rendre ces dîners, la maison était sens dessus dessous pendant quinze jours. L’on s’arrangeait, pour ne pas avoir l’air de déchoir, à préparer un repas convenable, mais les frais étaient lourds et il y avait ensuite une période navrante pendant plusieurs semaines, les maîtres eux-mêmes se condamnaient à la soupe à l’oignon, au pain de troisième et ne vidaient plus la bouteille que quand le vin était en état d’accommoder la salade. Au cours d’une de ces mauvaises journées, M. Gouin étant allé chez mon parrain à l’heure du 277
De leur ancienne splendeur, une voiture d’aspect passable encore leur restait, une grande voiture à capote qu’Agathe appelait la victoria. De temps en temps, l’idée lui venait de se rendre à Moulins pour des emplettes, ou de faire des visites, ou simplement, à la belle saison, une courte promenade aux alentours. Prévenu en temps utile, mon parrain préparait la vieille poulinière de la ferme. A l’heure dite, il l’attelait à la victoria et, tenu de faire le cocher, grimpait sur le siège. L’équipage, d’un haut comique, donnait lieu à des plaisanteries sans fin. Qu’on imagine cette vieille poulinière au poil rude, d’un blanc sale, souvent crottée de la boue des pacages, traînant lentement, lourdement, l’ancienne belle voiture; ce vieux campagnard en blouse et sabots improvisé cocher, affalé sur son siège et maniant gauchement le fouet; enfin, dans le fond, étalé fièrement sur les coussins fanés, ce couple de bourgeois crève-la-faim…
On peut croire que les Gouin, bouffis de vanité, préférant se rendre malheureux que de changer extérieurement leur genre de vie, pressuraient de la belle façon les métayers de leur unique domaine. Bien rares ceux qui restaient plus de deux ou trois ans sous leur coupe. Très pauvres d’ordinaire à leur arrivée, ils repartaient toujours plus dénués encore. Ces propriétaires-là, disait-on plaisamment, collectionnaient dans leur grenier les peaux des nombreux métayers qu’ils avaient écorchés…
Mon parrain était donc bien loin d’être en pas.se de faire fortune.
Faire fortune, c’est le rêve de tous les travailleurs. Mon frère Louis, un moment, crut l’avoir réalisé. En douze ans, 278
Claudine, sa femme, plus orgueilleuse encore, portait des caracos à la mode, des bonnets à double rang de dentelle et une chaîne d’or au cou. Elle achetait beaucoup de café, s’offrait du sucre par demi-pains. Victoire, qui ne pouvait la souffrir, me dit un jour:
– La Claudine fait la grosse madame, savoir si ça tiendra longtemps?
Ça ne tint que cinq ou six ans. L’ancien propriétaire n’ayant été payé qu’à moitié, avait pris hypothèque pour le reste. Le Louis lui payait les intérêts à cinq pour cent, lui donnait ainsi annuellement une somme presque égale à la valeur locative du bien. De plus, ayant voulu faire des réparations, il s’était endetté par ailleurs. Quand il eut conscience d’être sur une pente dangereuse, il essaya pourtant de lutter, revendit son équipage, alla moins au café, se remit à travailler d’arrache-pied. Trop tard pour remonter le courant. Le vendeur à qui étaient dues trois années d’intérêts, reprit possession de sa locature, lui donnant juste de quoi désintéresser les autres créanciers. Resté sans ressource aucune, mon pauvre frère en fut réduit à se loger dans une cahute misérable, à travailler de côté et d’autre comme journalier. Il mourut deux ans plus tard, d’une congestion, 279
Claudine, qui savait si bien faire la dame, fut obligée de se mettre à laver les lessives, ramasser des épis, de se glisser même dans les queues pour les aumônes, les jours d’enterrement. Ainsi s’acheva bien tristement sa carrière.
XLVIII. _ Nos Parisiens.
A Clermoux, à l’automne de 1880, nous eûmes la visite de Georges Grassin et de sa femme. Georges Grassin, c’était le fils de ma sœur Catherine. Il venait de se marier et profitait de cette circonstance pour refaire connaissance avec sa famille bourbonnaise, car il n’était jamais revenu depuis l’époque où ses parents l’avaient amené tout gamin. Ma sœur et son mari, n’ayant que cet enfant, l’avaient tenu dans les pensions jusqu’à dix-huit ans. Parti au régiment pour un an après son succès au «bac», il occupait depuis, un emploi de comptable dans une grande maison de commerce.
Georges et sa femme venaient directement chez nous avec l’intention d’y séjourner, l’une de mes nièces d’Autry leur ayant écrit que c’était moi qui pouvais le mieux les recevoir. Quand nous parvint la lettre annonçant leur arrivée, Rosalie s’exclama:
– Des Parisiens! Ce qu’ils vont en faire des embarras! Ça va parler gras, mes amis…
Victoire, très ennuyée, de se demander comment les coucher, comment les nourrir. 280
Le jour venu, Charles emprunta la bourrique d’un cantonnier du voisinage, l’attela à notre charrette que nous conservions toujours, bien qu’elle nous fût inutile ici, et il se rendit à la rencontre des Grassin qui devaient débarquer à Bourbon par la diligence de Moulins, vers cinq heures du soir.
Ils arrivèrent chez nous un peu avant la nuit. J’étais en train de conduire les fumiers; d’un chemin transversal, je débouchai avec un char vide presque en face d’eux dans la grand’rue, à deux cents mètres de la cour. Georges et sa femme, bras dessus, bras dessous, marchaient en avant; Charles tenait la bourrique par la bride; sur la voiture s’entassaient les bagages: une grosse malle, deux valises, un carton à chapeau.
Je criai: «Cho-là!» à mes bœufs qui s’arrêtèrent. Charles me présenta:
– C’est mon père.
Les deux jeunes époux eurent une même exclamation:
– Ah! c’est l’oncle! Bonsoir, mon oncle…
Ils se précipitèrent pour m’embrasser.
– Pauvre oncle, nous sommes bien contents de vous voir.
– Moi aussi, mon neveu, moi aussi, ma nièce, balbutiais-je.
J’avais laissé tomber l’aiguillon que je tenais à la main et me laissais embrasser.
– Je ne suis pas dans une jolie tenue pour vous recevoir, m’excusai-je avec un peu de confusion.
281
Elle portait une robe bleue à volants avec des revers en dentelle, un grand chapeau de paille garni seulement d’une touffe de pâquerettes et de fines bottines vernies qui gémissaient à chaque pas.
– Elles sont trop délicates pour nos chemins, vos bottines, nièce.
– En effet, mon oncle. C’est qu’ils sont un peu cahoteux, vos chemins… ils auraient grand besoin d’être aplanis.
Elle souriait doucement, et ce sourire corrigeait ce qu’avait d’un peu trop sérieux l’expression ordinaire de son visage mince, aux joues pâles, aux grands yeux noirs trop profonds…
Georges, en dépit de ses trente ans, conservait une figure poupine d’adolescent que ne parvenaient pas à viriliser le soupçon de moustache blonde et la barbiche clairsemée. Il était en pantalon fantaisie noir et blanc, en jaquette noire et chapeau melon; un col immaculé cerclait son cou mince aux tons laiteux, une large lavallière bleue à dessins blancs s’étalait sur son gilet.
Je hélai les bœufs pour les faire repartir et marchai à côté de Georges qui reprit le bras de sa femme. Il me donna 282
– Alors, mon oncle, vous revenez des champs avec votre charrette, me dit Georges ensuite, après un silence.
Un peu distrait, je commençai:
– Oui, mons…
Je faillis bien dire monsieur: dame! il était mis comme un bourgeois, le neveu.
– Oui, mon neveu, je suis en train de conduire le fumier dans nos guérets.
– Ah! oui, le fumier…
Il parut réfléchir.
– C’est le fumier de vos bêtes, le produit de la fiente et de la litière?
– Oui, répondis-je avec un sourire un peu moqueur: cette question me semblait bête.
Sa femme me demanda d’autres explications qui m’amenèrent à lui dire que c’était là où nous allions semer le blé qu’allait être enterré ce fumier.
– Ah! l’horreur! fit-elle avec un petit cri, le blé avec quoi l’on fait le pain, il vient comme ça, dans le fumier?
– Mêlé au sol, dit Charles, le fumier ne se voit plus.
Georges reprit:
– Cela t’étonne, Berthe? La terre s’épuiserait, vois-tu, si l’on cessait de lui fournir des matières fertilisantes.
– Votre charrette est-elle douce, mon oncle? me demanda Berthe; celle de mon cousin ne l’est guère; je suis montée un peu sur la route: j’ai eu mal au cœur d’avoir été trop secouée.
Nous arrivions dans la cour. Victoire, le Jean, sa femme et le petit s’avancèrent à la rencontre des Parisiens: il y eut 283
Victoire s’était demandé avec inquiétude si le neveu et la nièce avaient coutume de faire maigre le vendredi. D’où un éclat de Rosalie:
– Peuh! si vous croyez que ces gens des villes font attention à ça! Ils se fichent pas mal des jours défendus; ils n’ont pas de religion.
La bourgeoise avait préparé à leur intention une soupe au lait, des haricots verts au beurre, un poulet rôti, une salade à l’huile de noix. Repas en principe pour eux seuls: faire de l’extra pour tout le monde eût été trop coûteux. Elle les servit sur une petite table, dans la chambre. Mais Berthe se fâcha:
– Comment, et vous? Ah! non, nous ne voulons pas dîner seuls; nous sommes venus pour être en famille.
Je lui dis que nous ne mangions, nous, qu’à huit heures passées, la nuit tout à fait venue, alors qu’on ne pouvait plus besogner dehors.
– Par exemple, mon oncle, vous allez au moins rester nous tenir compagnie, vous et le petit cousin.
Et elle fit asseoir auprès d’elle le petit de Jean.
Victoire me dit, voyant qu’ils y tenaient:
– Eh bien! oui, Tiennon, il te faut dîner avec le neveu et la nièce.
Je m’en fus changer de pantalon et de sabots, mis une blouse propre et pris place à côté d’eux. Ils mangèrent de bon appétit, déclarèrent excellente la soupe au lait et se régalèrent des haricots bien tendres auxquels Victoire n’avait pas ménagé le beurre. Par contre, ils ne firent que peu de mal au 284
Je remarquai qu’ils semblaient aux petits soins l’un pour l’autre.
– Vois-tu, Georges… N’est-ce pas, Georges? faisait-elle à tout propos.
Et lui:
– Voyons, Berthe, tu vas te faire mal, ma chérie; tu abuses de ces haricots…
Il y avait, comme dessert, de grosses prunes noires.
– C’est mauvais, ces fruits-là! N’en mange pas trop, petite…
Un peu niaises, à mon avis, ces façons de faire. A la campagne, si l’on se parlait comme ça entre époux, tout le monde s’en amuserait. Au fond, l’on s’aime bien autant qu’eux, mais on ne se prodigue jamais de mots tendres.
De temps en temps, quand Victoire venait pour le service, Georges et Berthe lui reprochaient encore doucement d’avoir préparé deux dîners et lui défendaient de recommencer à l’avenir: ça leur était bien égal de manger un peu plus tard.
Charles avait apporté de Bourbon, sur l’ordre de sa mère, une couronne de pain blanc – notre pain de ménage datant de huit jours, était déjà dur: ils eurent néanmoins la fantaisie d’en user.
– Nous voulons devenir tout à fait campagnards, mon oncle! disaient-ils.
Et de me questionner sur ceci et sur cela, de me demander combien nous avions de moutons, combien de vaches et comment on faisait pour traire.
– J’irai voir toutes les bêtes demain, fit Berthe. Voyons, vous vous levez de bon matin, à six heures?
– Oh! ma nièce, à six heures il y a déjà deux heures que nous travaillons.
– 285
Le repas terminé, il nous fallut revenir à la salle commune, car il n’y avait pas de porte communiquant directement avec l’extérieur. Les autres venaient de se mettre à table. Après qu’ils eurent avalé la soupe, ils émiettèrent, selon la coutume, du pain dans les grandes assiettes de terre rouge et le trempèrent d’une grande louchée de lait froid. La Parisienne s’en étonna:
– Mais alors, c’est une autre soupe… Vous mangez deux soupes à votre dîner?
Elle comprit à ce moment sans doute que ce second dîner n’avait guère retardé la cuisinière.
Je leur proposai de faire un tour dehors à la fraîcheur, voyant que leur présence gênait les femmes pour la vaisselle. Jean et Charles s’étant joints à nous, nous fîmes ensemble le tour du pré de la maison. Promenade plutôt monotone; un peu de lune, mais le ciel était sombre et la brise plutôt fraîche. Georges, ayant senti frissonner sa femme, répétait à tout propos, bien qu’elle se défendît d’avoir froid:
– Tu vas t’enrhumer, ma chérie, j’en suis sûr: il ne faut pas nous attarder.
Grâce à Charles, qui leur tenait tête assez bien, la conversation ne languit pas trop; mais, pour mon compte, je dis fort peu de chose, me sentant ridicule de parler si mal à côté d’eux qui parlaient si bien, et aussi parce que je n’osais leur poser des questions sur la ville, prévoyant qu’elles seraient pour le moins aussi naïves que les leurs sur la campagne.
Quand nous fûmes de retour à la maison, avant de leur 286
– Ne faites rien de spécial pour nous, ma tante, dirent-ils à la fois, nous mangerons la soupe de tout le monde.
Ils ne se doutaient pas que le déjeuner du matin était le plus important de nos repas, celui de la potée au lard. Bien entendu, Victoire ne tint pas compte de leur avis et leur prépara du café au lait.
Mais ils redirent tellement, le matin, qu’ils ne voulaient plus faire table à part, qu’ils entendaient manger avec nous et comme nous au repas du milieu du jour, qu’il fallut bien tenter de les satisfaire. Pour la circonstance, on se mit à table à midi, c’est-à-dire une grande heure plus tôt qu’à l’ordinaire.
Il y avait un menu exceptionnel: du vin d’abord, puis une juteuse omelette aux œufs purs, des biftecks, du fromage à la crème saupoudré de sucre et des poires d’un espalier du jardin, qu’on aurait vendues au moins vingt sous le quarteron au marché de Bourbon. Seulement, Rosalie avait imaginé de mettre un plat à chaque bout de la table: celui de l’autre extrémité n’étant conforme au nôtre qu’en apparence: omelette aux pommes de terre, biftecks de lard grillé; fromage peu crémeux et non sucré; les poires seules étaient identiques, mais la bourgeoise fit de vilains yeux au pâtre qui s’avisa d’en prendre une:
– Tu dois pourtant en trouver assez dans les champs, glissa-t-elle à mi-voix; les bâtardes ne manquent pas, à cette saison…
Alors ceux de la maison comprirent le rôle somptuaire des belles poires et personne ne se permit plus d’y toucher.
Au repas du soir, on n’essaya même plus de sauver les apparences. Il y eut pour tout le monde soupe et lait 287
Les jours suivants, nos hôtes acceptèrent sans récrimination d’être mieux traités que nous. Ils eurent, je crois, un étonnement considérable de voir que nous vivions aussi mal; et pourtant, notre ordinaire était meilleur que de coutume.
– Il ne faut pas cependant que nous leur fassions trop pitié! avais-je dit à ma femme.
Comme à Paris, Georges et Berthe faisaient la grasse matinée, on fermait à leur intention les vieux volets délabrés de la fenêtre, qui d’habitude restaient constamment ouverts; le Jean et sa femme, qui couchaient dans la même pièce, faisaient le moins de bruit possible en se levant, et les jeunes époux ne se montraient qu’entre sept et huit heures.
– C’est le seul bon moment de toute la journée, disait Rosalie. Au moins on ne les a pas sur le dos.
Aussitôt levée, Berthe, en peignoir et pantoufles, courait de-ci de-là, avec des exclamations et des étonnements de gamine. Elle faisait le tour du jardin, entrait au poulailler pour dénicher les œufs frais pondus, prenait plaisir à voir manger les petits canards et les petits poussins. Elle allait même dans l’étable à vaches au moment de la traite; mais il y avait entre les pavés mal joints des trous pleins de purin, qu’elle ne parvenait qu’à grand’peine à éviter; une fois, elle enfonça dans le plus accusé de ces trous l’une de ses pantoufles; des gouttes odorantes tavelèrent de taches brunes le bas de son peignoir clair; et, dans la préoccupation que lui causait cet accident, elle faillit être atteinte par le jet d’une vache qui fientait. Elle avait aussi peur des veaux, 288
Georges venait nous rejoindre dans les champs; il nous accompagnait un moment à la charrue, puis s’en allait au bord des mares pour pêcher des grenouilles. Le jeune homme ne partait pas de la maison sans mettre un baiser au front de sa femme en lui disant au revoir. Au retour, il l’embrassait encore; elle, câline, lui demandait:
– T’es-tu promené beaucoup? Et ta pêche? Voyons si tu as eu de la réussite, mon Geogeo.
Elle lui prenait des mains le petit sac en filet dans lequel il apportait toujours quelques grenouilles. Personne ne sachant les préparer, le neveu était obligé de s’en occuper lui-même.
Rosalie disait:
– Je ne sais pas comment on peut manger de la saleté pareille; c’est race de crapauds!
Les appréciations de Rosalie, ses mots dépourvus d’hypocrisie, amusaient beaucoup Georges et Berthe. Mais ils s’attristaient soudain quand la Marinette, les regardant fixement de ses grands yeux de bête, tendait dans leur direction son poing maigre et riait de son rire stupide, ou bien quand elle faisait entendre sa mélopée sans fin, lancinante et plaintive.
Le dimanche, Charles loua le cheval et la voiture à ressorts de l’épicier du bourg et conduisit à Bourbon les Parisiens. Ils visitèrent le vieux château, se fatiguèrent à grimper jusqu’au sommet de chacune des tours, au point de regretter leur fantaisie, car à leur dire, ils n’avaient vu partout que des pierres entassées. La fontaine d’eau chaude les amusa davantage; 290
Mais il plut le mardi, et la journée se traîna bien monotone. Georges, ne pouvant sortir, fuma cigarette sur cigarette, écrivit des lettres, après que le pâtre fut allé au bourg acheter de l’encre, car nous n’en avions pas. La pluie ayant cessé dans l’après-midi, il manifesta l’intention de se risquer dehors, et Berthe voulut le suivre. Mais il y avait trop d’eau et de boue pour qu’elle pût sortir avec ses bottines; elle mit donc les sabots des dimanches de Rosalie; les pieds lui tournèrent bientôt, car elle ne savait pas du tout les porter; elle fit cent mètres et puis revint, craignant une entorse. De tout le soir, elle n’eut plus un sourire, fut nerveuse et chagrine, avec ses yeux trop brillants.
Ils demeurèrent jusqu’au samedi, huit jours pleins. Je ne sais s’ils emportèrent un bon souvenir de leur séjour parmi nous, bien qu’ils aient eu la satisfaction de boire de grands bols de lait frais dont ils faisaient grand cas. A coup sûr, cela les ennuyait un peu de voir que l’on faisait des frais pour leur cuisine. Ils nous plaignaient aussi, je pense, de travailler tant, d’avoir si peu d’agréments, d’être si en retard pour bien des choses. Ils durent perdre beaucoup de leurs illusions sur la campagne.
– Nièce, dis-je à Berthe le matin du départ, avouez que vous trouveriez le temps long s’il vous fallait rester ici toujours?
– 291
– Moi, dit Georges, j’aimerais bien la campagne pendant six mois, l’été, pour pouvoir chasser, pêcher, courir les prés à ma guise, cultiver un jardin.
Je fis cette réflexion sans la formuler:
– Tous les gens des villes sont ainsi: ils ne voient de la campagne que les agréments qu’elle peut donner; ils s’en font une idée riante à cause de l’air pur, des prairies, des arbres, des oiseaux, des fleurs, du bon lait, du bon beurre, des légumes et des fruits frais. Mais ils ne se font pas la moindre idée des misères du paysan. Et nous sommes dans le même cas. Quand nous parlons des avantages de la ville et des plaisirs qu’elle offre, nous ne nous doutons pas de ce que peut être en ville la vie de l’ouvrier dont le travail est l’unique ressource.
Quand les jeunes gens furent partis, nous éprouvâmes tous, je crois bien, une sensation de soulagement identique un peu à celle que doivent ressentir les prisonniers qui se retrouvent à l’air libre. Leur présence d’abord nous causait du dérangement, car malgré tout l’on s’attardait à table, on délaissait le travail pour leur tenir compagnie; puis aussi cela causait une sorte de contrainte et de gêne. La cohabitation avec des gens qu’on sent différents de caractère et de mœurs est toujours pénible, même quand ils nous touchent de près. Où il n’y a pas communion d’idées règne le malaise.
Le pâtre fut seul à s’affliger du départ de nos hôtes. Je l’entendis qui confiait, le soir, à la servante:
– J’aurais bien voulu qu’ils restent plus longtemps, les Parisiens: on mangeait mieux…
292
Quand Victoire allait voir Clémentine à Franchesse, elle revenait toujours bien désolée, car notre pauvre fille était. malheureuse. Elle venait d’avoir un quatrième enfant et Moulin, s’étant brouillé avec le jardinier du château, manquait de travail. Les ressources diminuées n’assuraient plus le nécessaire au ménage augmenté. Le loyer était en retard; deux sacs de grain dus à nos successeurs de la Creuserie, et des habits au marchand du bourg.
La pauvre Clémentine pleurait en racontant à sa mère toutes ses misères. Elle ne sortait jamais, n’allait même plus à la messe à cause des enfants que leur père ne voulait pas garder. Mais le pis était son état de santé toujours plus déficient. L’une des religieuses de Franchesse, qui vendait de la pharmacie et s’entendait un peu à connaître les maladies, la disait atteinte d’anémie chronique. Et de la conseiller:
– Il vous faudrait du repos, de la nourriture substantielle, du bon vin…
Conseil d’une cruelle ironie: pouvait-elle songer à dépenser pour elle, avec quatre enfants sur les bras, qui manquaient d’habits, et qu’elle craignait de voir manquer de pain?
– Elle est maigre à faire pitié et faible à ne pouvoir se tenir debout, me dit Victoire en pleurant, un jour qu’elle rentrait de la voir, au mois d’octobre 1880.
293
– Ça ne va pas trop bien, papa, me dit-elle. Il me faudrait des bons soins que je ne peux pas me donner.
Son souffle était court; ses phrases se terminaient en une modulation affaiblie, imperceptible presque. Je passai avec elle le reste de la journée; lui remis vingt francs au départ, proposant en outre de lui envoyer le médecin, mais elle refusa:
– Je ne suis pas assez malade pour voir le médecin; et puis c’est trop coûteux pour nous!
C’est une vieille habitude à la campagne, de n’avoir recours au médecin que quand on se sent très malade. Si le cas ne paraît point si grave, on se fait de la tisane, on se traite soi-même. La voiture du docteur dans les rues de fermes boueuses et cahoteuses est troublante par son luxe et présente un sens macabre. Ceux qui la voient passer s’émeuvent, renseignent les voisins:
– Le médecin est allé à tel endroit, voir telle personne.
Et tous ne sont pas loin de croire que ladite personne est perdue.
Ce fut, hélas! bien le cas pour Clémentine. La deuxième semaine après ma visite, elle en vint à ne plus pouvoir se lever. Son mari envoya chercher d’urgence à Bourbon le 294
Victoire installée au chevet de Clémentine, dut bientôt se rendre à l’évidence: le mal, en dépit de tous ses soins, gagnait de jour en jour. La pauvre enfant mourut le 25 novembre au matin, par un temps de grand brouillard: elle avait trente et un ans.
Ce deuil eut pour conséquence de faire ajourner jusqu’au printemps, le mariage projeté entre Charles et Madeleine, la bonne des Noris.
L. _ Monsieur le Député.
Depuis que j’avais travaillé chez son père, depuis surtout qu’il m’avait remis la jambe et soigné, le docteur Fauconnet m’avait toujours reconnu. Quand il me rencontrait à Bourbon, à l’époque des vacances, il ne manquait pas de me parler de ce «vieux chouan de Noris» bon, disait-il, à envoyer au dépôt.
Conseiller général et député depuis plusieurs années, 295
Mais l’ancien républicain intransigeant, si farouche dans son opposition à l’Empire, était devenu le bon bourgeois du Gouvernement, ayant la crainte et le mépris des extrêmes, du côté rouge comme du côté blanc. Sa marotte du moment était la création d’un chemin de fer à voie étroite, de Moulins à Cosnes-sur-l’Œil par Bourbon, Saint-Aubin et la région minière de Saint-Hilaire et Buxières.
Or, M. Noris étant mort, ses filles s’empressèrent d’affermer les deux domaines à un fermier général en vogue, lequel amena des métayers d’ailleurs et nous donna congé. Cela me fut personnellement assez indifférent. Nous avions depuis longtemps déjà, Victoire et moi, l’intention de laisser à Jean et à Charles la maîtrise du domaine en commun et de louer pour nous quelque modeste locature. Cette circonstance nous fournissait l’occasion de réaliser notre projet.
Je ne voulus pas néanmoins que mon appui fît défaut aux garçons, pour les aider à se replacer. Donc profitant de ce que le docteur Fauconnet était en vacances du 1er janvier, je m’en fus le trouver, lui demander pour eux l’un des domaines qu’il avait hérités de son père et que je savais libre. Il me reçut bien et l’affaire se conclut avant son départ pour Paris. Les conditions, par exemple, n’étaient pas meilleures que celles des autres gros propriétaires, ses ennemis politiques. Lui qui prétendait vouloir le bonheur du peuple, écorchait, comme un vulgaire Gouin, les métayers exploitant ses fermes. Ce qui ne donnait guère de poids à ses affirmations. Quelle grande marge toujours entre les mots et les actes!
296
Marguerite, la petite de la pauvre Clémentine, demeura avec ses oncles; nous prîmes, nous, son frère Francis qui commençait d’aller en classe, et aussi la Marinette que je craignais de voir malheureuse ailleurs.
Cela nous parut drôle à Victoire et à moi, de nous retrouver dans des bâtiments si étroits et j’eus de la peine à me réhabituer au travail solitaire dans ces champs et ces prés de si faible étendue. Certes, j’avais plus de loisirs et moins d’inquiétudes que dans le domaine; mais, pour tout faire, je dus me remettre à labourer, faucher, remuer les gerbes, toutes grosses besognes dont mes garçons se chargeaient quand nous étions ensemble. Il me fallut engager quelquefois, l’été, un ouvrier pour m’aider.
LI. _ Petits jeux.
En dehors des heures de classe, le petit Francis nous tenait bien compagnie. Au cours des veillées d’hiver, l’animation de sa jeunesse mettait un rayon de joie dans notre triste intérieur de vieux; grâce à lui, un peu du bruit et du mouvement des maisonnées nombreuses subsistait encore; la transition nous en fut moins pénible.
297
Souvent, Francis me demandait des histoires; il se rappelait m’en avoir entendu raconter à sa sœur et à son cousin et voulait les connaître aussi.
Il s’agissait de ces vieux contes qu’on se transmet dans les fermes, de génération en génération: la Montagne verte, le Chien blanc, le Petit Poucet, le Sac d’or du Diable, et aussi la Bête à sept têtes. Après m’être un peu fait prier par taquinerie, je commençais mon récit:
«– Il était une fois une grosse bête à sept têtes qui voulait manger la fille du roi. Le roi fit dire par tout son royaume qu’il donnerait sa fille à qui tuerait la bête, mais personne n’osait tenter l’aventure. Or, voici venir de loin un jeune campagnard téméraire et courageux qui se porte résolument dans la forêt, au-devant de la bête à sept têtes, et réussit à la tuer. Il met dans sa poche les sept langues du monstre et retourne à son village où il avait laissé sa mère très malade: il ne voulait pas se présenter au palais pour épouser la fille du roi sans être rassuré de ce côté.
«Cependant, un méchant bûcheron avait assisté de loin au meurtre de la bête: voyant que le bon jeune homme ne se rend pas de suite au palais, il s’en vient couper les sept têtes du monstre, qu’il porte au roi, se donnant comme le triomphateur. Le roi lui fait rendre de grands honneurs et enjoint à sa fille de fixer la date du mariage. Mais celle-ci, qui n’a pas confiance au méchant bûcheron, trouve moyen, sous des prétextes divers, d’ajourner la cérémonie.
«Elle dut pourtant, devant l’insistance de son père, se décider enfin.
«298
«– Cet homme, sire, est un menteur, c’est moi qui ai tué la bête à sept têtes.
«Le bûcheron le prit de haut, rappelant qu’il avait apporté les sept têtes, et le roi menaça de faire pendre le bon jeune homme. Mais lui, sans s’émouvoir:
«– Il a pu, sire, vous apporter les têtes, mais non les langues, car les langues, les voici…
«Il défit un paquet qu’il tenait à la main, en tira un bocal où, dans l’alcool, mijotaient les sept langues de la bête. Le roi envoya chercher les têtes, put s’assurer qu’elles n’avaient plus de langues, et que celles du bocal étaient bien les vraies langues. Alors il fit pendre le méchant bûcheron et donna sa fille au bon jeune homme.»
Francis était tout oreilles; après celui-là, il en voulait un autre, et il me fallait chaque fois épuiser mon répertoire. Les monstres, les diables, les fées défilaient à la douzaine, et défilaient aussi des rois et des princesses de rêve, des princesses anciennes gardeuses de dindons, vêtues maintenant de belles robes couleur d’argent, couleur d’or et couleur d’azur. Puis des bergers aux dons fantastiques abattaient en une nuit des forêts entières, construisaient le lendemain un palais magnifique, ce qui leur valait de devenir princes.
A la fin, le petit me demandait sur chaque épisode des 299
– Voyons, petit, qu’est-ce qu’on jette blanc et qui retombe jaune?
Il réfléchissait:
– Peux pas trouver, grand-père…
– C’est un œuf, gros bête!
– Ah! oui… Demande-moi autre chose, dis.
– Je veux bien… Lattotétrouya, qu’est-ce que ça veut dire?
Silence embarrassé: j’étais obligé de lui expliquer en décomposant:
– Latte ôtée, trou il y a… Enlève une des lattes de l’entrousse, ça fera bien un trou… Autre chose Qu’est-ce qui marche sans faire ombre?
Il se rappelait, l’ayant déjà entendu dire.
– Le son des cloches, grand-père.
– Qu’est-ce qui fait, chaque matin, le tour de la maison et va ensuite se cacher dans un petit coin?
– C’est le balai.
– Qu’est-ce qui a un œil au bout de la queue?
– La poêle à frire.
– Qu’est-ce qui ne veut ni boire, ni laisser boire?
– La ronce.
– Dans un grand champ noir sont de petites vaches rouges…
Il ne me laissait pas achever:
– Le four quand on le chauffe; les braises sont les petites vaches rouges.
– Il y en a quatre qui regardent le ciel, quatre qui abattent 301
Nouveau silence prolongé.
– Je ne sais pas, grand-père.
– C’est une vache, non pas une de celles du four, une vraie vache: ses cornes et ses oreilles regardent le ciel; ses quatre pieds abattent la rosée; ses quatre mamelles, qui sont pleines de lait, portent à déjeuner… Voilà…
– Autre chose, grand-père,
– Grain s’ moud-il? Habit s’ coud-il? Grain s’ moudra!… Habit s’ coudra!…
– Comprends pas…
– C’est pourtant facile: il s’agit d’un tailleur et d’un meunier qui se sont donné mutuellement de la besogne. Le tailleur demande au meunier si son grain se moud: «Grain se moud-il?» Le meunier riposte en lui demandant si son habit se coud: «Habit se coud-il?» Et ils s’empressent de répondre, l’un que le grain se moudra, l’autre que l’habit se coudra.
Quand Francis commença de faire des problèmes, je l’embarrassai beaucoup en lui demandant le nombre des moutons de la bergère:
– Voyons, petit, si tu vas pouvoir trouver la solution de ce problème-là. Ecoute bien: Un monsieur passant à côté d’une bergère lui demande combien elle a de moutons. Elle répond: «Si j’en avais autant, plus la moitié d’autant, plus le quart d’autant, plus un, cela m’en ferait cent.» Combien en avait-elle?
Après avoir cherché longtemps, il avoua son impuissance et je fus obligé de lui dire que le nombre des moutons était de trente-six.
Les jours où je voulais le faire bien rire, je lui racontais les tours du père Gorgeon. Le père Gorgeon, mort depuis longtemps, avait laissé une solide réputation de farceur et de menteur. 302
– Allons, Francis, ouvre les oreilles…
«Une fois, le père Gorgeon avait perdu sa truie. Trois jours entiers il battit le canton sans parvenir à la retrouver et rentra chez lui bien désolé. Mais voilà qu’étant allé cueillir de l’oseille dans son jardin, il perçut un grognement qui semblait provenir d’une énorme citrouille s’étalant à l’extrémité d’un carré de haricots. Il s’approche vite: la truie était là, dissimulée à l’intérieur du gros giraumon avec une nichée de huit porcelets roses et blancs très vivaces. Et il y avait encore de la place de reste!
«Un matin d’août, circulant dans son champ de pommes de terre, il avait été très intrigué de voir le sol se soulever par endroits. Il crut d’abord aux pérégrinations d’une taupe active, mais creusant avec sa marre pour se rendre compte, il constata que les soulèvements provenaient des seuls tubercules en train de grossir avec une rapidité phénoménale.»
Plus extraordinaires encore les incidents se rapportant à la chasse:
«Un jour d’hiver, ayant tiré en enhurnant des étourneaux sur un alisier, il en mit à mal un tel nombre qu’il dut venir les chercher à pleins sacs. Pendant toute une semaine, des oiseaux morts dégringolèrent de l’arbre.
«Une autre fois, passant sur le bord d’un étang, il aperçut des canards sauvages qui s’ébattaient tranquillement à la surface de l’eau calme. Il eut l’idée, n’ayant pas de fusil, de leur lancer un bouchon attaché à une longue ficelle, dont il retint l’autre extrémité. Les canards sont voraces et digèrent vite: l’un se précipite sur le bouchon qu’il avale et relâche par derrière, cinq minutes après; un autre aussitôt l’engloutit à son tour et ainsi, de bec en bec, le bouchon passa par le corps de vingt-quatre canards qui, à cause de la ficelle, se trouvèrent empalés. 303
Cependant Francis finit par connaître aussi bien que moi toutes ces balivernes et je ne fus plus à même de l’intéresser. Lui, alors, se mit à me raconter les choses qu’on lui enseignait à l’école. Il me parlait des rois et des reines, de Jeanne d’Arc, de Bayard et de Richelieu, de croisades, de guerres et de massacres. Il avait l’air de savoir tout ce qui s’était passé au long des siècles. Je n’étais plus d’âge à retenir ça et n’y prêtais qu’une attention distraite. Après, quand le petit me demandait en quelle année telle bataille, à quelle époque le règne de tel roi, et quels exploits au compte d’un grand homme, je disais de grosses bêtises, confondant des choses qui s’étaient passées à mille ans d’intervalle. De même pour la géographie, il me parlait des montagnes, des fleuves, des mers, des départements et des villes: quand, après, ces noms me revenaient en tête, je les attribuais, au hasard, toujours de travers, faisant d’une montagne un fleuve et d’une mer un pays. Ce n’est pas à soixante-cinq ans que l’on peut se mettre en tête tant de choses nouvelles.
J’étais parfois un peu dépité de me voir faire la leçon par ce mioche; mais bien heureux pourtant qu’il eût du goût pour son travail de classe. Quand j’allais aux foires de Bourbon, je lui apportais toujours un journal qu’il lisait à voix haute le soir pour son plaisir et pour le mien, malgré qu’il y eût bien des choses que nous ne comprenions ni l’un ni l’autre. Malheureusement, la Marinette interrompait souvent la lecture par une scène de rire ou de lamentation, au grand désappointement de l’enfant…
Plus tard, il acheta lui-même, chaque semaine, chez le père Armand, le tailleur-buraliste de Saint-Aubin, une manière de journal avec des histoires et des gravures coloriées; on 304
C’était l’époque où il s’essayait au travail manuel. Là, je retrouvais ma supériorité et faisais de mon mieux pour le conseiller, le guider.
LII. _ Évocations.
Un dimanche, j’eus l’idée de me rendre à Meillers, de revoir cette ferme du Garibier où j’avais été élevé, et que j’avais quittée depuis près de cinquante ans.
Le chemin d’arrivée longeant le coin de bois où croissaient les sapins à senteur résineuse, n’avait pas changé d’aspect. Quand je débouchai dans la cour, deux chiens se précipitèrent au-devant de moi en aboyant, ainsi que notre Médor autrefois, quand venaient des étrangers. J’étais bien l’étranger en effet, et pourtant le lieu m’avait été si familier jadis!… L’ancienne grange basse et comme écrasée n’existait plus; il y avait à présent une grande bâtisse avec de hauts murs bien crépis, – et les tuiles de la couverture conservaient encore un peu de leur teinte neuve. La maison, par contre, quoique très vieille déjà de mon temps, était encore debout, telle quelle, non restaurée. Les fermiers généraux s’efforcent naturellement d’obtenir des propriétaires un beau logement pour les bêtes dont ils ont la moitié, alors que le logement des métayers leur importe peu. A l’usage des gens, on avait fait pourtant quelque chose de très utile: 305
Je ne connaissais pas les habitants actuels de la ferme et n’avais nul motif d’aller jusqu’à la maison. Je traversai donc la cour lentement, jetant de longs regards à droite et à gauche, puis m’éloignai par le chemin de la Breure. Bien le même aussi, ce chemin; toujours resserré par endroits, toujours encaissé entre ses hautes bouchures dont septembre jaunissait les feuilles; les mêmes chênes trônaient sur les levées avec leurs racines débordantes et leurs ramures touffues, – moins quelques-uns, coupés, dont les souches se voyaient encore. Des ornières trop profondes avaient été nivelées; l’eau, par ailleurs, en avait créé de nouvelles: pas d’autre changement. Mais au bout de la rue Creuse, je ne retrouvai plus ma Breure familière; plus de fougères, de bruyères, de genêts, de ronces: elle était transformée en un honnête champ de culture où seules quelques pierres grises, continuant à montrer leur nez, rappelaient l’ancien état de choses. Je parcourus sans émotion ce terrain trop civilisé, me bornant à égratigner de loin en loin sa surface, du bout de mon bâton ou de la pointe de mon sabot, pour juger de sa nature et s’il semblait être de bon rapport. Par exemple, je reconnus l’horizon si souvent contemplé, la vallée fertile et, plus loin, le coteau dénudé qui précédait la forêt de Messarges. Les souvenirs de l’époque où j’étais pâtre m’assaillirent en foule; un instant j’oubliai le reste de mon existence; je crus être encore le gamin d’autrefois, vierge d’impressions, qu’un rien amusait ou chagrinait. Illusion d’ailleurs fugitive comme un éclair.
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Passé le bourg, comme j’allais reprendre à côté du moulin le chemin de Saint-Aubin, je me trouvai nez à nez avec mon camarade Boulois, du Parizet, qui s’en revenait de la messe. Le pauvre Boulois m’en avait voulu ferme d’avoir abusé de sa confiance en épousant Victoire qu’il convoitait. Les jours de foire, quand le hasard nous mettait face à face, il me lançait des regards furibonds, et moi, gêné un peu, cherchais à l’éviter. Aussi bien cette rencontre inopinée nous stupéfia-t-elle l’un et l’autre. Boulois leva sur moi, comme de coutume, des yeux encolérés; mais cette flamme mauvaise ne subsista pas:
– Tiens, te voilà par là, dit-il en s’arrêtant.
– Oui, j’ai voulu revoir mon ancien pays.
– Ah!
Un instant, il resta silencieux, visiblement embarrassé sur l’attitude à prendre. Enfin, il me tendit la main, s’enquit, la voix émue:
– Et comment ça va-t-il, mon vieux?
– Ça va tout doucement, merci… Et toi-même?
– 307
– C’était fort mal de ma part, je l’ai bien compris, va… Seulement, tu sais que je n’avais aucune situation…
– Oui, en te permettant de prendre un domaine, ce mariage t’a rendu un fier service; tu aurais peut-être été obligé sans cela de rester toute ta vie journalier, ce qui n’est pas gai, ma foi, non! De mon côté, je me suis marié avec une autre dont je n’ai pas eu à me plaindre. N’en parlons donc plus.
Nous restâmes un moment à causer, passant en revue les principaux événements de notre vie. Lui n’avait jamais quitté le Parizet; à la mort de son père, la direction du domaine lui échut naturellement. Il avait bien travaillé, élevé cinq enfants, fait de bonnes parties de cartes et bu quelques forts coups. Le propriétaire, un de ces bons riches comme il s’en voit trop peu, le tenait en grande estime et venait de faire construire à son intention une chambre neuve où il comptait vieillir et mourir: son aîné, bien entendu, prenant la ferme à son compte.
Nous avions certes, une foule de choses à nous dire, et pourtant, au bout d’un petit quart d’heure de conversation, nous nous trouvâmes embarrassés. Le passé est un gouffre où s’accumulent sans relâche nos sensations de l’heure présente; les dernières recouvrent d’une couche sans cesse plus épaisse les autres, qui finissent par ne plus former qu’un amas informe où il est difficile de retrouver quelque chose de net.
Le moulin était au repos. Je me pris à regarder la haute cheminée de briques qui profilait dans le ciel clair son embouchure noircie. Boulois contemplait l’étang vaste que la brise légère agitait de remous paisibles et où le soleil mettait des reflets de métal en fusion. 308
– Tiennon, me dit-il, viens donc manger la soupe avec moi…
Il insista si fort que je finis par accepter. Quand nous arrivâmes au Parizet, vers trois heures, il n’y avait que les femmes en train de râper des coings pour faire de la liqueur.
– Bourgeoise, annonça Boulois, j’amène mon camarade de communion; c’est un peu grâce à lui que je me suis marié avec toi, tu le sais: il faut lui en savoir gré… Nous avons faim; donne-nous à manger et à boire.
C’était une grosse femme courte qu’un asthme gênait; elle eut un sourire bonasse:
– C’est que je n’ai pas grand’chose; vous venez trop tard; il y a deux heures que nous avons mangé.
Elle apporta un reste de soupe grasse tenue chaude sur la cendre du foyer, prépara des œufs sur le plat et tira du buffet un fromage de chèvre intact. Boulois me versait à boire à toute minute et sa main tremblait d’émotion heureuse.
– Mais bois donc… Prends donc à manger… T’en souviens-tu du temps où nous allions au catéchisme?
Notre repas se prolongea longtemps: il fallut goûter des liqueurs de trois sortes. Les évocations du passé nous revenaient mieux et nous en arrivâmes à causer ferme. Pour lui faire plaisir, je dus ensuite aller voir le jardin, les bêtes, si bien que je ne partis guère avant la nuit et ne rentrai chez nous qu’après huit heures. Victoire s’inquiétait de ma longue absence; elle voulut me faire une scène, mais j’accueillis ses mots durs avec le sourire. J’étais satisfait de ma journée, content de cette réconciliation; – puis, d’avoir bu un petit coup, contribuait aussi à me donner des idées roses, si bien que je me sentais léger comme un jeune homme et disposé à la joie.
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LIII. _ Le Tacot.
Le chemin de fer à voie étroite dont Fauconnet nous avait dotés passait juste au bout d’un de nos champs et traversait au ras du sol, à cent mètres de chez nous, notre chemin d’arrivée. Son établissement avait donné lieu à des récriminations sans nombre. Certains petits propriétaires expropriés, bien qu’ayant touché dix fois la valeur de leur terrain, gémissaient sans fin sur le grand dommage à eux causé. D’autres se plaignaient du tracé aux courbes fantasques – courbes dont personne ne pouvait démontrer la nécessité. On disait que l’entrepreneur, certain d’un joli bénéfice, avait fait augmenter à dessein le nombre des kilomètres; que le docteur Fauconnet et les autres messieurs du Conseil général s’étaient par lui laissé rouler, qu’il y avait eu gaspillage évident de l’argent des contribuables. Aux élections qui suivirent, les adversaires des conseillers ne manquèrent pas de les attraper à ce propos. A leur place auraient-ils évité toute bêtise? Seraient-ils parvenus à contenter tout le monde? Assurément non! Mais en période électorale tous les moyens sont bons. Il est de règle de critiquer ce qui a été fait.
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Mais c’est surtout à la Marinette que le train portait ombrage. Elle tressaillait à l’entendre, et quand il était à portée, elle le fixait obstinément de ses yeux vides, lui montrant le poing jusqu’à ce qu’il eût disparu, précipitant son monologue inepte.
Quand je travaillais à proximité, je levais toujours la tête, moi aussi, pour voir défiler le convoi. Il y avait chaque jour deux trains de marchandises assez longs, formés en majeure partie de voitures découvertes garnies de chaux à l’aller et de charbon au retour. Mais bien davantage s’allongeaient ces trains, les jours de foire de Cosnes: c’était alors une succession de wagons fermés contenant des cochons grognants ou des bestiaux trop serrés, dont on apercevait les têtes inquiètes par les vasistas des portières. Les trains réguliers de voyageurs ne comprenaient d’habitude que deux ou trois voitures, souvent même une seule. Et cela avait presque l’air d’un joujou: cette petite machine, au fourneau bas, remorquant sa longue voiture brune, la promenant avec une sage lenteur à travers les champs, les prés et les bois. 311
– Ce sont des malins, pensais-je, des gens qui s’arrangent à bien passer leur temps aux dépens du producteur et qui, par-dessus le marché, se fichent de lui…
Souventes fois, en effet, quelques-uns, regardant par la portière, semblaient avoir, au passage, des sourires d’ironie à l’adresse du vieux paysan laborieux que j’étais…
LIV. Tristes fins de vie.
J’avais un bail de six années; quand il expira, en 1890, j’hésitai beaucoup à le renouveler en raison de mes soixante-sept ans dont je sentais le poids. Victoire, bien qu’un peu plus jeune, était plus caduque encore. Et notre Francis, qui touchait à ses treize ans, pouvait dorénavant se tirer d’affaire seul. Je le plaçai, en effet, à la Saint-Jean suivante. A cause de la Marinette, je consentis cependant à poursuivre un nouveau bail. Pouvais-je la ramener chez mes enfants, maintenant qu’ils étaient déshabitués de sa présence et qu’elle devenait de moins en moins 312
Il n’en devait pas aller ainsi! Ma pauvre femme fut emportée brusquement, l’été d’après, et j’eus le grand chagrin de me dire que j’étais un peu cause de sa mort.
Quand je n’avais pas d’ouvrier, un voisin m’aidait d’habitude à rentrer mes gerbes. Un jour que la pluie menaçait, cet homme se trouva être absent. Je mobilisai Victoire, qui ne s’en souciait guère, pour entasser sur la voiture les quelques gerbes que nous avions liées la veille; elle eut chaud, puis fut trempée d’eau, une grosse averse survenue avant que nous n’ayons pu rentrer. La nuit, elle se prit à vomir du sang; deux jours après, elle était morte.
J’engageai une femme veuve, déjà vieille et fort sourde, qui prit la direction de mon intérieur. Elle n’était guère entendue à la laiterie et il me fallut, les premiers temps, m’occuper presque autant qu’elle de la fabrication du beurre et du fromage. Et la Marinette qui ne pouvait la souffrir, prit plaisir à lui jouer cent tours désagréables; elle retirait du feu la marmite et la renversait, ou bien cachait en son absence les objets usuels du ménage, puis riait ensuite de la voir embarrassée. La bonne femme parla de nous quitter si cela continuait ainsi. Je fus obligé de demeurer à la maison plusieurs jours pour surveiller la pauvre idiote. Quand elle se disposait à faire quelque sottise, je lui serrais les poignets, la fixais avec des yeux de menace et pus arriver par cette façon de terreur, à obtenir une sagesse relative. D’autre part, sachant qu’elle aimait beaucoup la salade de haricots et aussi les beignets, je dis à la servante de préparer souvent l’un ou l’autre de ces mets: vaincue et satisfaite, la Marinette cessa de la poursuivre de sa haine.
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– Quel imbécile tout de même!
Je gardai longtemps à la maison les deux mille francs qui me restèrent, après que tout fut réglé. Ils étaient dans le tiroir de l’armoire, la clef du meuble elle-même cachée dans un trou du mur de l’étable. Quand la servante voulait ranger du linge, elle me la demandait d’un air maussade, en m’accusant d’être méfiant. De guerre lasse, je portai mes deux mille francs chez le banquier de Bourbon.
Et ma vie se poursuivit, monotone, entre ces deux vieilles femmes dont l’une était sourde et l’autre idiote. Francis placé a dehors venait quelquefois le dimanche et ses visites me donnaient toujours un peu de contentement. Mais elles devinrent de moins en moins fréquentes à mesure qu’il grandit, car il se mit à sortir davantage: la compagnie des jeunes garçons de son âge lui semblait plus attrayante que celle de son vieux grand-père et de son triste entourage.
Je pris le train un jour et me rendis à Saint-Menoux où était revenu mon parrain maintenant plus qu’octogénaire. Un chancre lui rongeait la figure. C’avait été d’abord une démangeaison au côté gauche du nez à laquelle il n’avait guère pris garde; un cercle rouge violâtre avait suivi; puis un trou s’était creusé peu à peu qui allait toujours s’élargissant. Le jour où je lui fis cette visite, il retira le linge et l’étoupe qui cachaient la plaie: elle m’apparut, cette plaie, toute sanguinolente et repoussante, vraiment horrible; un 314
Le pauvre vieux souffrait sans répit; passait de longues, d’affreuses nuits sans sommeil. Il souffrait au moral aussi, se sentant pour tous un objet de dégoût. Il ne prenait plus place à table; on lui trempait sa soupe dans une écuelle spéciale rarement lavée; on ne permettait plus à ses petits-enfants de l’approcher; la servante refusant de savonner les linges ayant servi à lui envelopper la figure, il avait entendu sa bru dire, un jour qu’elle se mettait à ce travail rebuté:
– Mais il ne crèvera donc jamais, ce vieux dégoûtant!
– Oh! j’ai souvent le désir de me tuer! me confia-t-il. Je songe à me pendre à un arbre, à une poutre de la grange, ou bien à me jeter à l’eau. Jusqu’ici, le courage m’a manqué, mais ça viendra sans doute: la résignation a ses limites, misère de Dieu!… C’est que je puis durer encore longtemps, j’ai l’estomac solide et bon appétit…
J’aurais voulu m’efforcer de le remonter, mais ne trouvais rien à lui dire; le désespoir ancré dans son cœur n’était-il pas aussi incurable que le chancre qui lui rongeait la figure!
LV. _ La roue tourne.
Après dix ans, mes enfants quittèrent le domaine d’Agonges, ne pouvant plus s’entendre avec M. Fauconnet. En vieillissant, le docteur devenait maniaque, grincheux, tyrannique. Il n’était plus député, très âgé d’abord, puis son républicanisme avait paru trop déteint. Car l’ancien rouge sang-de-bœuf tournait au rose pâle. 315
La dernière année que mes garçons furent chez lui, ils eurent la machine, un jour de grande chaleur et, sur les batteurs exténués, soufflait un vent de révolte. Le docteur étant venu les voir vers trois heures de l’après-midi, au moment le plus pénible, un jeune domestique juché sur une meule lança pour le narguer un farouche: «Vive la sociale!» et d’autres y répondirent. M. Fauconnet regarda les criards à tour de rôle, avec l’intention de se fâcher. Mais voyant qu’ils étaient trop, que sa puissance était impuissante à réprimer cette irrévérence à son adresse, il refréna sa colère, s’en fut seulement trouver mon Jean auquel il enjoignit de ne pas tolérer ce cri. C’est ainsi qu’agissent souvent les détenteurs d’autorité quand ils ne sont plus maîtres de la situation. Ils chargent leurs inférieurs de faire exécuter les volontés qu’eux, les puissants, les respectés, ne peuvent faire prévaloir. Le docteur partit là-dessus, laissant les travailleurs à leur misère et à leur malice.
M. Fauconnet se dit néanmoins sans doute, par devers lui, qu’il aurait bien son tour. Quand, le soir, on conduisit chez lui sa part de grain, il n’offrit pas un malheureux verre de vin à ceux des batteurs venus avec le bouvier pour monter les sacs au grenier. Eux, bien entendu, s’en allèrent fort mécontents non sans formuler des cris répétés de: «Vive la sociale!» très appuyés. Et ils revinrent avec des camarades, après souper, dans la nuit chaude, proférant à bouche-que-veux-tu autour du château le cri prohibé qu’ils faisaient alterner avec celui, plus délictueux encore, de: «A bas les bourgeois!»
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– Et vous avez accepté tout cela sans regimber? dis-je à Charles le jour qu’il m’annonça que le bail était signé.
– Que veux-tu, si nous n’avions pas accepté, nous, dix autres étaient prêts à le faire, et, dans la région, il nous eût été difficile de trouver un autre domaine vacant…
LVI. _ Fièvre électorale.
En 1893, le jour de Pâques, étant arrivé d’avance au bourg pour la grand’messe, je me pris à causer sur la place, devant l’église, avec le père Daumier, un vieux de mon âge. Des jeunes filles nous frôlèrent, fraîches et jolies, en leurs élégantes toilettes neuves.
Je dis à Daumier:
– Si elles revenaient, les femmes d’autrefois, celles qui 318
– Elles se croiraient dans un autre monde, mon vieux. Dame, Saint-Aubin suit à présent la mode de Paris. Mais qui sait si on ne reculera pas après avoir tant avancé…
– Oh! non, allez! L’élan est donné, il se maintiendra, quoi qu’il arrive; les chapeaux à la bourbonnaise, comme les bonnets à dentelle, ne se reverront plus.
– Savoir si c’est un bien?
– Conséquence des temps, que voulez-vous! Ça fait aller le commerce.
Les cloches carillonnaient joyeusement l’appel à la messe. Belle fête printanière en vérité: ciel clair, soleil rayonnant, tempéré par des souffles de brise fraîche. Des merles sifflaient gaîment tout près, dans une grande prairie d’un vert tendre que les primevères nuançaient de jaune par endroits. Devant nous, les vieux ormeaux de la place laissaient éclater leurs bourgeons grossis. Les lointains carillons des cloches de Bourbon et des cloches d’Ygrande se mêlaient aux vibrations grêles des nôtres.
De grandes affiches vertes, jaunes et rouges, tapissaient le mur de l’église, le tronc des ormeaux, séparées par des banderoles longues, collées de biais:
– Voyez, fit Daumier, voyez s’il y en a! Ceux qui savent lire ont de quoi se distraire. C’est qu’on va voter pour les députés bientôt: il paraît même qu’un des candidats va parler ici après la messe.
– Ah! et lequel donc?
– C’est Renaud, le socialiste.
Un de mes voisins vint nous rejoindre qui nous dit de ne pas compter sur Renaud: mais un de ses amis parcourait en son nom les petites communes.
– 319
– Ma foi, si vous voulez…
A la sortie de la messe, nous fûmes donc nous attabler à l’auberge où l’orateur devait faire sa réunion. La salle s’emplit en dix minutes et le bistrot fut obligé d’installer dehors des tables improvisées. Celui qu’on attendait n’arriva guère avant deux heures, sur une mauvaise bicyclette. A son entrée, tous les regards se portèrent comme sur une bête curieuse. Petit brun au teint maladif, il marchait, les yeux baissés, l’air timide. Au fond de la salle, on lui réserva une table étroite derrière laquelle il se mit à parler dans le brouhaha des conversations persistantes. Ce fut d’abord pénible: il cherchait ses mots, s’embrouillait dans ses phrases; puis, il prit de l’assurance, ses yeux brillèrent et sa voix s’affermit. Il peignit la misère des travailleurs à qui on promet toujours et pour lesquels on ne fait jamais rien; il attaqua les bourgeois, les curés, qu’il accusait d’être complices pour berner le peuple.
A sa gauche un bonhomme soûl se levait fréquemment et criait, la face congestionnée:
– C’est pas vrai; t’es un franc-maçon. A bas les francs-maçons!
A chaque interruption de l’ivrogne, des rires éclataient le long des tablées, des rumeurs aussi suivies d’un bourdonnement long à s’éteindre. L’orateur s’arrêtait un peu, puis s’efforçait de reconquérir l’attention. Sa tirade finale, débitée d’une voix forte, chaleureuse, ramena le silence complet:
– Malheureux ouvriers que le labeur étreint, que la misère guette, travailleurs de la campagne que tout le monde gruge, pouvez-vous dire que vous êtes des hommes? Non, vous, êtes des esclaves. Nous avons eu quatre révolutions en 320
– C’est un partageux! dit à mi-voix un homme à côté de moi.
Un autre reprit:
– C’est un nommé Laronde; je connais son père qui est le cousin de mon beau-frère; il est laboureux à Couleuvre, son père; mais lui l’a laissé, étant trop «feignant» sans doute pour travailler la terre.
– En tout cas, il a une bonne lame, dit un troisième.
Laronde avait cessé de parler; il épongeait son visage couvert de sueur. Des jeunes gens l’applaudissaient criant: «Vive la sociale! A bas les bourgeois!» Au milieu de la salle, 321
– On ne devrait pas tolérer de pareils discours: ça met la zizanie dans le monde en faisant croire des choses qui ne peuvent pas arriver.
– Qu’en savez-vous, si ça n’arrivera pas? répondis-je de but en blanc. Pensez donc à tous les changements que nous avons vus dans le cours de notre vie, à tout le bien-être qu’il y a en plus maintenant.
– On n’en est ni plus heureux, ni plus riche; on a cela, on voudrait autre chose; et le bien-être ne fait pas devenir vieux.
– Devenir vieux, ce n’est pas tout; il faut accorder une part aux satisfactions de l’existence, que diable!
Laronde traversa la salle, saluant à droite et à gauche en souriant. Il sortit et réenfourcha sa bécane, dévisagé par de nombreuses femmes qui étaient venues aux abords de l’auberge pour tâcher de le voir. Il fila sur Ygrande où il devait parler au cours de l’après-midi.
Après qu’il fut parti, tout le monde se reprit à discuter sur ce qu’il avait dit, les uns l’approuvant, les autres le blâmant.
Un maître carrier, beau parleur, ayant entendu mes réponses à Daumier, s’approcha:
– Bien sûr, dit-il, on continuera d’aller de l’avant parce qu’on fera des découvertes nouvelles qui changeront bien des choses et simplifieront le mode de travail. Mais de la science seule il faut attendre le mieux. La politique est impuissante et nulle. Jamais les députés ne feront vraiment des lois pour le peuple. Les gros bourgeois qu’on dédaigne un 322
Plusieurs approuvèrent d’un signe de tête et d’autres assez bruyamment la diatribe de ce désabusé. Mais un commerçant protesta, qui en tenait pour le député sortant, M. Gouget:
– Il ne faut pas exagérer, la politique a son importance. Ne devons-nous pas à la République l’école gratuite et la diminution du temps de service? S’il y avait une majorité de bons républicains comme M. Gouget, nous aurions bientôt l’impôt progressif qui diminuerait les charges des contribuables pauvres; une caisse de retraites pour assurer le nécessaire aux vieux travailleurs; il y aurait un statut de l’école libre. A propos, demandez donc aux métayers s’ils ont le droit d’envoyer leurs enfants aux écoles laïques. Enfin, l’Etat romprait avec l’Eglise; les curés cesseraient d’être des fonctionnaires: ceux qui se servent d’eux les paieraient. Ce programme a été de tout temps celui des vrais républicains et M. Gouget l’a toujours soutenu de ses votes; malheureusement, la majorité jusqu’ici demeure hostile. Et beaucoup d’électeurs ignorants retirent leur confiance à M. Gouget sous prétexte qu’il est incapable de faire aboutir les réformes qu’il prône. Comme s’il était seul!
323
– Vous avez peut-être raison: nous avons le droit d’être sceptiques, de dire aux politiciens qui quémandent nos suffrages: «Ça ne prend plus, allez! Nous en avons trop vu. La politique, c’est de la blague. Les politiciens: des farceurs, des fumistes ou des ambitieux. Il y aura toujours des jouisseurs et des martyrs du travail, toujours des grugés, toujours des mécontents.» Oui, nous pouvons nous montrer incrédules, mais, au jour de l’élection, pourquoi ne voterions-nous pas pour les socialistes, ne serait-ce que pour embêter les bourgeois qui nous en font tant? Les bourgeois ont horreur du socialisme parce qu’ils craignent pour leur tranquillité, pour leurs biens, pour leurs rentes; mais nous n’avons rien à craindre, nous, toutes nos rentes étant au bout de nos bras: nous pouvons toujours voir.
– Vous avez foi au partage, père Bertin; vous voudriez avoir votre locature sans payer de fermage… Oui, mais si l’on vous envoyait à tel ou tel endroit (il me citait de mauvais petits biens fâcheusement situés), qu’est-ce que vous diriez? Ça ne serait pas commode à faire, allez, et les partageurs en verraient de dures. Mais la propriété individuelle n’est pas encore morte, allez!
– On ne peut pas changer des choses qui ont toujours existé, dit le père Daumier.
– Comme vous j’estime le partage impossible et, crois d’ailleurs, qu’on n’en parle guère. Plutôt l’on parle de la mise en commun de tout, sans doute pas bien commode non plus. Pour arriver au vrai mieux, il faudrait les hommes individuellement meilleurs, presque parfaits, ce qui n’est pas près d’arriver… Je vois assez cependant la commune 324
«Quant à votre objection, continuai-je en me tournant vers le père Daumier, permettez-moi de vous dire qu’elle est joliment bête. Défunt ma grand’mère se rappelait le temps où les curés passaient dans les champs pour prendre la dîme, où les seigneurs avaient toute sorte de privilèges et de droits exorbitants. A ce moment, il se trouvait sans doute des gens pour prétendre que ces choses-là, ayant toujours existé, ne se pouvaient supprimer. On y est arrivé pourtant; et maintenant, il ne nous semble pas qu’elles aient pu exister. Peut-être aussi qu’un bon nombre de coutumes et de lois du jour sont appelées à disparaître avant qu’il soit longtemps. Et nos descendants s’étonneront qu’on les ait conservées jusqu’ici. Pour parler de ce qui nous touche de près, pensez-vous que les choses en iraient plus mal s’il n’y avait plus de fermiers généraux, si chaque exploitant dirigeait lui-même son domaine? Cela serait très possible maintenant que les jeunes savent lire et écrire. Et nous aurions des ventrus de moins à nourrir sans rien faire…
– Bien dit, fit le carrier en se levant pour aller rejoindre un client qui lui faisait signe.
– Bravo! père Tiennon. 325
Et ils offrirent le café. Mais je me sentais un peu étourdi par le bruit de la salle, par la chaleur et la fumée. Je regardai la pendule:
– Non, mes amis, non: il est temps que j’aille panser mes vaches.
Daumier intervint:
– Allons, buvons le café avec ces jeunes gas, vieux socio.
– Non, sérieusement, j’ai un peu le mal de tête, ça ne me ferait pas de bien. D’ailleurs, je n’ai que trop parlé déjà. J’en arriverais maintenant à me répéter ou à sortir des âneries: c’est toujours ce qui arrive quand on reste au café longtemps. Au revoir.
Et je partis, laissant le père Daumier qui prit sa cuite. C’est la seule fois de ma vie qu’il m’arriva de tant causer politique.
Les élections furent vite oubliées, et les discussions et les rêves d’amélioration sociale auxquels elles avaient donné lieu, en présence du grand désastre qu’on eut à subir cette année-là: tout le printemps, tout l’été sans pluie; un soleil constant qui brûlait les plantes jusqu’en leurs racines; une récolte de foin dérisoire; une récolte de céréales très médiocre; les pâtures desséchées; les mares vidées; les animaux se vendant pour rien: quelle misère! Je fus obligé d’aller au bois râteler des feuilles sèches dont j’amassai une provision pour la litière, et d’acheter des fourrages du Midi qu’un négociant faisait venir à Saint-Aubin par wagons; je compris, cette année-là, que le chemin de fer pouvait rendre des services, même aux paysans.
LVII. _ Moisson de la mort.
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A la fin de cette même année, ma vieille servante entra au service d’un curé espérant être plus tranquille que chez nous. La Marinette, disait-elle, lui en faisait trop voir.
J’en engageai une autre, une grande bringue à la voix masculine, méchante et sans raison, qui ronchonnait à journée faite et bousculait ma sœur à la moindre frasque. Plus tard, je découvris qu’elle prélevait la dîme sur la vente de mes denrées au marché de Saint-Hilaire, et qu’elle buvait à mes dépens des tasses de café et de vin sucré. Je la gardai quand même, préférant tout supporter que de changer encore et sachant que je n’arriverais jamais à trouver la ménagère idéale.
Nous fûmes pris par la grippe, la Marinette et moi, au cours de l’hiver tardif et rude de 1895, et Madeleine, la femme de Charles, fut obligée de venir de Puy-Brot pour nous soigner. Cette attaque d’influenza emporta la malheureuse innocente d’ailleurs très affaiblie depuis un certain temps. Je fus bien heureux de lui survivre. Mais, pour moi aussi, je crus que ç’a allait être la fin, tellement je me sentais sans force, miné par la fièvre, épuisé par une toux caverneuse qui m’arrachait l’estomac. Je guéris pourtant, péniblement à vrai dire, après être resté traînard et courbaturé pendant plusieurs mois, 327
Alors j’aspirai au jour où, mon bail fini, je pourrais retourner avec mes enfants.
Durant cette période, mes idées tournèrent souvent au lugubre. Je me voyais rester là tout seul, comme un vieil arbre oublié dans un taillis, au milieu de la poussée des jeunes. Un à un, ceux que j’avais connus s’en étaient tous allés. Morte, ma grand’mère en châle brun et chapeau bourbonnais. Mort, l’oncle Toinot qui avait servi sous le grand empereur et tué un Russe. Morts, mon père et ma mère, lui bon et faible, elle souvent mauvaise et brutale d’avoir été trop malheureuse. Morts, le père et la mère Giraud, et leur fils le soldat d’Afrique, et leur gendre le verrier qui parlait toujours de tirer le pissenlit par la racine… Morts, mes deux frères et mes deux sœurs. Morte, Victoire, la bonne compagne de ma vie, dont les défauts ne m’apparaissaient à la fin que très peu sensibles, comme devaient lui apparaître les miens, sous l’effet de l’accoutumance. Morte, ma petite Clémentine, douce et mutine. Morte, Berthe, la délicate fleur de Paris, des suites d’une couche pénible. Morts, Fauconnet père et fils, Boutry, Gorlier, Parent, Lavallée, Noris. Morts, tous ceux qui avaient joué un rôle dans ma vie, y compris Thérèse, ma première amoureuse. Je les revoyais souvent: ils défilaient de compagnie dans mes rêves de la nuit, dans mes souvenirs de la journée. La nuit, ils revivaient pour moi; mais le jour, il me semblait parfois marcher entre une double rangée de spectres.
Et pourtant, pas plus qu’autrefois, l’idée de la mort ne m’effrayait pour moi-même. Ah! mes premières émotions funèbres à la Billette, lors du décès de ma grand’mère! mon serrement de cœur à l’entrée de la grande boîte longue où 329
D’ailleurs, en dehors de ces minutes d’évocations attristantes, je m’intéressais à toutes les floraisons d’énergie qui s’épanouissaient derrière moi. Mes fils étaient les hommes sérieux, les hommes vieillissants de l’heure actuelle. Mes petits-fils représentaient l’avenir; ils avaient l’air de croire que ça ne finirait jamais… Pourtant, l’enfance, derrière eux, gazouillait, croissait…
LVIII. _ Je suis le Vieux!
Il y a déjà cinq ans passés que je suis revenu avec mes enfants. Ils ne me sont pas mauvais. Rosalie même a pour moi des tendresses qui m’étonnent. Madeleine est toute dévouée, tout aimante et laisse gouverner sa belle-sœur. L’harmonie règne dans la maisonnée et j’en suis bien aise. Mais une séparation prochaine n’est pas moins imminente; ils vont être trop nombreux pour rester ensemble.
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Moi, je suis le vieux!
Je rends des petits services aux uns et aux autres. Les brus me disent:
– Mon père, si ça ne vous ennuyait pas, vous devriez bien…
Et, pour les contenter, j’alimente de bois la cuisine, Je donne à manger aux lapins, je surveille les oies.
En été, les garçons aussi me prient souvent aux jours de presse de faire une chose ou l’autre. Et je conduis aux champs les vaches ou les moutons, je garde même les cochons tout comme il y a soixante-dix ans. Je finis par où j’ai commencé: la vieillesse et l’enfance ont des analogies… Quand on fait les foins, je fane encore et je râtelle. Et lorsqu’on charge, je prêche la prudence, les charrois moins gros; je donne des conseils qu’on ne suit pas toujours. Les jeunes veulent oser, risquer, faire les malins. Mais funeste à la témérité est l’expérience que l’âge donne. Et je suis le vieux!
Mes forces, de plus en plus, vont déclinant; j’ai les membres raidis; on dirait que le sang n’y circule pas. L’hiver, j’ai toujours les pieds froids: Rosalie met chaque soir dans mon lit une brique chaude enveloppée d’un chiffon, faute de quoi je ne pourrais ni me réchauffer ni dormir. Je me courbe en arc de cercle; c’est en vain que j’essaie, d’un redressement passager, de porter mon regard en avant comme autrefois; 331
– Ce qu’il est rasant, tout de même, le vieux!…
Eh! oui, je suis le vieux! Il faut bien que je le reconnaisse de bonne grâce. Mes organes ont fait leur temps; ils aspirent au grand repos.
Et puis, vraiment, on voit des choses trop étonnantes. Dans ma jeunesse, tout le monde allait à cheval parce que les voitures ne pouvaient circuler dans les mauvais chemins. 332
Un jour, la petite servante d’un domaine voisin conduisait un troupeau de vaches dans une pâture dont les barrières donnaient sur la route. Et voilà que survint à grand train, venant du côté de Bourbon, une de ces voitures, devant laquelle se prirent à courir les vaches. Le conducteur corna: le beuglement de la sirène domina par trois fois le halètement du mécanisme. Les bêtes s’en effrayèrent davantage. Deux bientôt prirent une rue latérale à gauche; deux autres, franchissant la bouchure, pénétrèrent dans un champ d’avoine; cependant que les trois dernières continuaient leur course folle. Je rejoignis sur la route la pauvre gamine éplorée qui me dit les apercevoir encore à l’extrémité d’une longue côte, à deux kilomètres au moins, fuyant toujours dans les mêmes conditions, je l’envoyai vite prévenir ses maîtres. Un homme partit à la recherche des trois vaches coureuses; il revint longtemps après, n’en ramenant que deux: l’autre était crevée de fatigue au bord d’un fossé; il avait dû querir un boucher d’Ygrande pour la faire enlever.
Il me souvient d’avoir dit, en racontant la chose chez nous:
– Ah! on avait bien tort de se plaindre du chemin de fer; le chemin de fer a sa route à lui et il ne passe qu’à certaines heures: avec de la prudence, on peut l’éviter. Mais ces automobiles sont de vrais instruments du diable, qui 333
Je dis cela non sans penser après que je n’avais pas à me mettre en peine de ces choses. Homme d’une autre époque, aïeul à tête branlante, ce n’était pas à moi d’émettre une opinion. Les jeunes s’habitueront au passage de ces véhicules nouveaux, mais ils en voudront plus encore aux riches de causer ainsi, par inconscience ou par plaisir, du désagrément tous les jours, des accidents quelquefois. Au reste, les animaux eux-mêmes s’habitueront…
Moi, que m’importe! Je ne demande qu’une chose, c’est de rester jusqu’au bout à peu près valide. Tant que je rendrai des services à mes enfants, ils me supporteront aisément. Ils me seront encore humains, je n’en doute pas, si j’en arrive à n’être plus bon à rien. Mais j’appréhende de leur être à charge, de devenir paralytique ou aveugle, ou de tomber dans l’enfance, ou encore de souffrir longtemps de quelque maladie de langueur. Cette idée me causerait trop de peine de savoir que je suis un vieil objet encombrant qu’on voudrait bien voir disparaître… Je me rappelle ceux que j’ai vus ainsi, ma grand’mère il y a longtemps, et plus récemment mon pauvre parrain: c’est trop triste. Que la mort survienne: elle ne m’effraie pas. Je songe à elle sans amertume et sans crainte. La mort! la mort! mais non l’horrible déchéance venant troubler le labeur des jeunes, des bien portants, la vie ordinaire d’une maisonnée. Qu’elle me frappe à l’œuvre encore, afin qu’on puisse dire:
– Le père Tiennon a cassé sa pipe; il était bien vieux, bien usé, mais point à charge: jusqu’au bout il a travaillé…
Mais je redoute ceci comme oraison funèbre:
– Le père Bertin est mort: pauvre vieux! Dans l’état où il était, c’est un grand débarras pour lui et un grand bonheur pour sa famille.
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YGRANDE, (Allier) 1901-1902.