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Auteur Émile Guillaumin
Œuvre La Vie d’un simple (1904-1945)
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Style typographique
  1. de ce livre-ci, aux
  2. Nelson – printemps 1922 – il m’avait paru nécessaire de soumettre chacune des pages à une retouche sévère, de dire les mêmes choses avec plus de concision, de pourchasser les négligences de style, de rechercher l’expression juste.¶ D’aucuns m’ont assuré que le résultat répondait à la peine. Leur opinion m’a été précieuse.¶ Plus encore de par opposition au son de cloche différent donné par d’autres amis non moins sûrs: «Ce travail, certes méritoire, ne s’imposait point. Le livre, très bon dans sa forme
  3. primitif.¶ Il y a là un résumé de ce qui peut s’accumuler au cours d’une jeunesse dans un cerveau réceptif, sur le milieu familier: impressions directes, choses vues, récits entendus. Que la pleine sincérité de ces pages sauve un peu leur maladresse…¶ ¶ … ET A CELLE DE 1943¶ Une décade nouvelle a passé: une seconde est en cours. La faveur du public conserve à ce livre, quarante ans après sa publication, un succès croissant. J’ai ruminé beaucoup depuis sur le problème exposé plus haut et me suis convaincu que l’auteur a le devoir de poursuivre le mieux dans une œuvre aussi longtemps qu’il en garde la possibilité. Le texte primitif intégral, en maints détails ne me satisfaisant plus, j’ai donc cru devoir reprendre ici grosse part des
  4. apportées à
  5. Nelson – en excluant pourtant celles qui ne me semblaient pas absolument justifiées. Car, en toutes circonstances et sur tous sujets, la sagesse élémentaire consiste à retenir des opinions divergentes ce que l’expérience montre en chacune de plus raisonnable.¶ Puisse donc ce témoignage sur la vie paysanne d’une province française dans la seconde moitié du XIXe siècle
  6. longtemps encore, sous cette forme maintenant définitive, la faveur de haut prix que tant de milliers de lecteurs lui ont conservée jusqu’ici…¶ E. G.¶ ¶ AVANT-PROPOS DE L’ÉDITION PRIMITIVE¶
  7. à
  8. Mais
  9. souvent, par acquit de conscience,
  10. les
  11. ¶ ¶ I
  12. «
  13. »
  14. »
  15. au réveil, sa
  16. ,
  17. qui, s’élevant un peu dans le mouvement de rotation,
  18. à cause de
  19. ce réveil désagréable. Et cela me valut de faire
  20. causaient bruyamment, riaient et
  21. inconnu
  22. »
  23. ,
  24. sont liés à
  25. .¶ ¶ [1] On disait communément «des bœufs mauriats»
  26. Ma
  27. était la bergère
  28. ,
  29. : –
  30. , au dire de ma sœur
  31. La
  32. avec elle
  33. détaler
  34. »
  35. (
  36. »
  37. , du pain couleur de suie
  38. était réservée
  39. l
  40. était de pétrir
  41. Maman,
  42. ,
  43. ,
  44. ¶ ¶ [1] Déformation locale du mot «bruyère» s’appliquant à la plupart des terrains incultes.¶ [2] Synonyme de haie, ce terme est toujours employé dans le langage commun. On dit aussi «une trasse».
  45. me
  46. – si bien qu’
  47. A
  48. en présence du large horizon
  49. , et
  50. des clairières. Cependant que des bouchures, des buissons et de la forêt s’élevaient sans fin des
  51. ,
  52. ;
  53. ,
  54. ,
  55. ,
  56. l’
  57. »
  58. le
  59. appris de la Catherine:
  60. le meilleur parti: elle risquait fort à demeurer d’être mise
  61. parfois
  62. dans cette même solitude
  63. Ma
  64. ne survint pourtant qu’après plusieurs semaines
  65. j’aperçus soudain
  66. «
  67. »
  68. avec mon couteau
  69. ,
  70. Je
  71. encore
  72. pour me calmer
  73. mûr
  74. , il
  75. ,
  76. ,
  77. du côté de
  78. il est vraiment sur mes talons
  79. est
  80. , va
  81. »
  82. ,
  83. ,
  84. »
  85. ,
  86. de
  87. ,
  88. semblants de
  89. ils
  90. , la «loge»,
  91. ,
  92. leur camarade
  93. »
  94. »
  95. ,
  96. »
  97. ,
  98. et
  99. avait
  100. ,
  101. »
  102. et
  103. ;
  104. de
  105. rien
  106. ,
  107. Ma
  108. était seule,
  109. chétive et
  110. »
  111. avec un juron de dépit
  112. , le ventre ballonné
  113. du fossé, délayé
  114. présentaient de trop visibles accrocs
  115. A
  116. . Il alla quérir l’eau dorénavant
  117. Je ne le
  118. .¶ Les
  119. -là, des
  120. d’
  121. cette vérité élémentaire
  122. impressionnants
  123. doublement
  124. ,
  125. «
  126. vite
  127. , ruser avec elles
  128. plus
  129. ,
  130. parfois
  131. . Il
  132. leur
  133. quotidienne
  134. . En cette période d’arrière-saison
  135. Les
  136. parfois
  137. . A
  138. ¶ Mon
  139. d’autre part
  140. d’
  141. J
  142. ,
  143. la table. Prévoyant
  144. bourra mes poches d’
  145. »
  146. »
  147. – puis s’en retourna nous ayant souhaité bonne vente…¶ Et ce fut pour le père et pour moi
  148. long
  149. , somme toute,
  150. ! Puis
  151. qui crie famine
  152. avant que de pouvoir
  153. ,
  154. , fait le geste de s’étreindre
  155. ou
  156. les
  157. rasée, un peu
  158. sans franchise
  159. ,
  160. entente finale sauf pour
  161. se soucie peu des
  162. d’attente sur
  163. »
  164. a la précaution de faire
  165. aussitôt
  166. ,
  167. municipale –
  168. ,
  169. la tristesse générale
  170. petit
  171. Voici s’ouvrir la
  172. ;
  173. sur le bassin
  174. ,
  175. à nouveau
  176. ,
  177. équivoque
  178. mais
  179. la dépense d
  180. Des jeunes gens
  181. ville
  182. ,
  183. dont la soupe, pour être sans odeur, devait quand même être si
  184. ce
  185. … Accroupi
  186. tout d’abord
  187. , mon pauvre père,
  188. l’estomac vide
  189. à une clôture
  190. tout
  191. toujours
  192. en
  193. «
  194. »
  195. .
  196. à fond quand nous n’étions pas sages ou quand
  197. »
  198. par les jeunes époux; qu’il
  199. nous gratifia
  200. Brave homme au
  201. camarade
  202. non loin du village
  203. L’
  204. Boulois
  205. de corail,
  206. une fois
  207. , faisait-elle
  208. de
  209. de
  210. et mal à l’aise encore durant la nuit
  211. souvent
  212. ¶ Nouveau
  213. d’
  214. C’est que
  215. ,
  216. des parfums tentants
  217. et
  218. enfants
  219. ,
  220. Mais
  221. qu’à l’ordinaire je
  222. faisais guère d’avances
  223. pour
  224. un petit bois de sapins sur la gauche
  225. ,
  226. ravin, des
  227. ;
  228. quand on en pouvait attraper, on se foutait bien de la pitié! Je n’eus qu’une pensée féroce: «Oh
  229. si bien que la
  230. enfarinées, des
  231. »
  232. . Mon
  233. de
  234. »
  235. -
  236. »
  237. .¶ «
  238. comme un sonneur, le front
  239. , en douceur, pour gagner
  240. . Si lamentablement gémit
  241. que
  242. la «soupe frite». Tout cela entrait dans les traditions du moment, un peu modifiées depuis quant aux détails – le fond restant le même
  243. ,
  244. durant,
  245. ,
  246. les
  247. , gênée dans son développement au physique aussi bien qu’au moral. Elle zézéyait, difficile à comprendre. Et
  248. Je
  249. alors
  250. En fin
  251. , voire jusqu’en mai alors qu’on labourait
  252. d’ailleurs
  253. – mon parrain et moi – et
  254. ,
  255. , disait-on,
  256. . Hélas!
  257. ,
  258. ,
  259. , me le reprenait vite, non sans me qualifier de «bon à rien»
  260. En
  261. ,
  262. me secouèrent
  263. vieux
  264. chanteurs
  265. ,
  266. de la trémie
  267. d’une belle couleur d’or
  268. ou «bayard»
  269. qu’il m’en
  270. lorsqu’on soulevait…
  271. du «bayard» qui
  272. non sans une pointe ironique. Et je m’éclipsais, mécontent, froissé, rageur
  273. sans indulgence.¶ ¶ [1] Fourche recourbée en forme de crochet.¶
  274. Les
  275. ,
  276. »
  277. »
  278. »
  279. à
  280. »
  281. »
  282. »
  283. souvent, par oubli des premiers chiffres,
  284. »
  285. tout
  286. «pour le cas où la campagne future serait moins satisfaisante», expliquait-il
  287. fantaisiste autant qu’
  288. noces. Cette
  289. – dimanche des garçons[1] –
  290. »
  291. les camarades
  292. ,
  293. plus
  294. vides
  295. Le
  296. et tout fut englouti
  297. ; – et
  298. dès huit heures –. Je bute dans un
  299. C’est pas une vie… Pas sommeil, moi!»¶
  300. où se
  301. dans l’après-midi du dimanche jeunes filles et jeunes garçons
  302. :
  303. depuis leur mariage
  304. »
  305. Vrai, on aurait quasi peur…
  306. »,
  307. Il
  308. »
  309. Du
  310. , ma main libre emprisonnant les siennes.¶ «
  311. »
  312. ,
  313. une
  314. Un
  315. . Je
  316. et
  317. ainsi
  318. pourtant
  319. , aux
  320. bien arrêtée
  321. ,
  322. »
  323. »
  324. ’’
  325. »
  326. et
  327. ,
  328. ,
  329. à la sortie
  330. ,
  331. mieux
  332. «endroit» comme on dit. C’était à Saint-Menoux, en direction de Bourbon
  333. »,
  334. presque
  335. à un étage
  336. ni
  337. furent toujours sincères
  338. par nature
  339. ,
  340. façons
  341. »
  342. »
  343. notre
  344. à
  345. ,
  346. »
  347. ,
  348. , le père,
  349. Au
  350. »
  351. renchérissait,
  352. comme
  353. – un air de chien battu…¶
  354. D
  355. »
  356. Et
  357. ,
  358. »
  359. , nouvelle algarade à propos de
  360. »
  361. de
  362. à tout propos
  363. »
  364. n’allaient donc pas sans tiraillements.
  365. , qui
  366. ,
  367. à mon père
  368. grand
  369. . Le
  370. y semblait plus mystérieux et
  371. je vis
  372. surgir
  373. … La
  374. mon bon
  375. sans
  376. …¶ «
  377. » proféra le fantôme entre deux gémissements.
  378. Mais à
  379. »
  380. et marchai
  381. , avec bien des précautions pour savoir où appuyaient mes pieds
  382. .¶ Il eut
  383. . Anxieux, les nerfs tendus à l’extrême,
  384. à présent malgré ma charge lourde, et le noir et les obstacles du mauvais chemin – sans plus m’affecter des gémissements du malheureux
  385. me parvinrent
  386. renoncer à
  387. , je cessai mes visites
  388. de congestion – «
  389. » disions-nous
  390. »
  391. pas pour
  392. ,
  393. bons
  394. c’est
  395. ,
  396. , à Agonges,
  397. pour
  398. ,
  399. un peu
  400. alors
  401. nous
  402. façon,
  403. leur
  404. si souvent manifestée
  405. les
  406. qui brouillèrent mes yeux
  407. déjeuner
  408. me vint
  409. ,
  410. tout. Et jugeant
  411. , mais approuvée par son fiancé enthousiaste
  412. ,
  413. s’étendait en longueur et
  414. «
  415. »
  416. et fort éméchés
  417. parce
  418. des gas
  419. ;
  420. »
  421. »
  422. »
  423. qui était
  424. prêcha le calme,
  425. cependant
  426. »
  427. , et ferma la porte en vitesse
  428. »
  429. »
  430. -
  431. nous étions
  432. -
  433. sur son carnet
  434. »
  435. de
  436. se
  437. »
  438. faisant leur enquête,
  439. »
  440. de
  441. Le
  442. sur
  443. , avec
  444. ne répondait
  445. – affolé, tremblant, pitoyable
  446. , s’exprimant avec plus d’aisance
  447. que
  448. en vandales,
  449. »
  450. »
  451. intervalle
  452. ,
  453. ,
  454. »
  455. »
  456. »
  457. d’être appelés
  458. contre la persistance de ces coutumes déplorables
  459. de laborieux travailleurs, d
  460. Sortis déjà plus rassurés
  461. casser la croûte
  462. que
  463. et des échos reprocheurs me blessèrent longtemps
  464. ;
  465. »
  466. »
  467. ,
  468. , ne t’en va pas!»
  469. je
  470. couler des yeux de
  471. de grosses larmes tristes.¶ ¶ [1] Dans les gros villages, les parents des conscrits versaient préalablement une somme convenue qui servait à l’achat de remplaçants à ceux que le sort désignait pour partir
  472. les avantages
  473. , sous une forme ou sous une autre,
  474. partout
  475. et
  476. parfois
  477. du
  478. chez lui
  479. ,
  480. assez
  481. de
  482. ,
  483. aux
  484. sa
  485. fort
  486. J
  487. , il faut dire,
  488. ,
  489. , elle
  490. témoigner de l’intérêt
  491. ,
  492. Un
  493. d’ailleurs
  494. que
  495. ,
  496. »
  497. »
  498. , qui dut en avoir conscience,
  499. »
  500. Perplexe, je repoussai l
  501. »
  502. ma
  503. au
  504. En suite de la mort de son
  505. en conscience
  506. et
  507. sachant le moment propice
  508. à
  509. »
  510. ,
  511. , moi,
  512. le
  513. le
  514. le
  515. où il y aura bal
  516. »
  517. tout aussitôt
  518. !
  519. ¶ Quand je leur fis ma demande, le papa et la maman m’avouèrent tout net leur contrariété de ce que je n’aie pas un sou vaillant. Eux
  520. à leur fille
  521. ¶ «
  522. favorable
  523. de
  524. , buveur et brutal
  525. usuels
  526. sans baquet
  527. se trouvant enceinte, de
  528. Une
  529. utile
  530. et
  531. pluches ou
  532. les
  533. amusante. Il y eut pis. Un
  534. à la pente si raide
  535. par ses suites possibles
  536. les premiers jours
  537. »
  538. , aux abattoirs des bouchers
  539. malin
  540. »
  541. »
  542. des vaches et garnissais leur crèche
  543. quelconque
  544. petites
  545. ,
  546. , si l’on peut dire,
  547. , de me trouver à court
  548. , dans notre potager
  549. , biner
  550. : c’est ainsi qu’
  551. L
  552. , mais j’en souffris par amour-propre
  553. , de la place de l’Église
  554. roi
  555. ce
  556. entre les deux formes de gouvernement
  557. et à lutter contre des misères analogues
  558. certain
  559. .¶ Tout
  560. je sus
  561. grand cas
  562. importance
  563. A tort ou à raison, je ne sais…
  564. faire lire. Les
  565. et à
  566. ,
  567. .»¶ «
  568. Ȧ Je
  569. que
  570. des
  571. en sont discrédités
  572. bien nette et se basent un peu
  573. instinctive
  574. ¶ Six
  575. il y eut un autre vote
  576. »
  577. »
  578. triste
  579. Ses
  580. moments de satisfaction étaient liés aux
  581. d’auberge, trop
  582. , ne put asssiter
  583. Une
  584. ce deuil
  585. la mère,
  586. des moutons
  587. elle coûtait peu comme entretien
  588. de
  589. dressé
  590. de
  591. où les cheminées de toutes formes se dressaient comme une poussée de champignons, éjectant leurs fumées paisibles ou tourmentées par le vent – plus accentuées vers l’heure de midi. Cette grand’rue, de là-haut,
  592. ce
  593. »
  594. sûrement
  595. ,
  596. A
  597. un jour
  598. »
  599. »
  600. :
  601. »
  602. me
  603. »
  604. «
  605. »
  606. »
  607. :
  608. une cuillerée
  609. »
  610. »
  611. XXII¶
  612. ,
  613. douloureux,
  614. mais
  615. intéressant, sinon
  616. fier de son cheval bien pansé et bon trotteur, de ses harnais brillants, il redevenait
  617. ,
  618. de tous
  619. vraiment gai
  620. , était aussi de la fête
  621. leur était précieuse
  622. et
  623. et il
  624. de même
  625. »
  626. alors
  627. ,
  628. femmes, par contre, se trouvèrent
  629. , au «goûter» comme on dit
  630. nous mangions avec un moindre appétit
  631. La
  632. avec un simple accompagnement de brioche au lieu de tourton. C’en
  633. et
  634. cependant
  635. troisième,
  636. nous
  637. la
  638. – ou «beurrier» –
  639. : il
  640. en
  641. il fallut bien
  642. à caractère grave
  643. «
  644. »
  645. , disait-on,
  646. à cheveux grisonnants et
  647. »
  648. »
  649. plus
  650. . «La Creuserie»
  651. »
  652. jet
  653. il
  654. s’ajouteraient
  655. , sur ses produits de basse-cour
  656. selon la règle
  657. «
  658. , «
  659. ».¶ «
  660. demeuré
  661. ,
  662. ,
  663. -il
  664. »
  665. ,
  666. Victoire, accouchée avant terme, quinze jours auparavant, d’un petit garçon mort-né, se trouvait bien fatiguée et affaiblie, dans les plus mauvaises conditions pour supporter le lourd tracas d’un déménagement. Sa mère, heureusement, put nous seconder à cette occasion.
  667. s’
  668. à la diable, était
  669. une
  670. , un bahut à linge
  671. ,
  672. au
  673. que partageaient
  674. et notre petite Clémentine
  675. le
  676. du four
  677. , les
  678. et
  679. ,
  680. d’un taillis déjà vaste
  681. c’étaient
  682. et
  683. le tassement d’
  684. qui était
  685. tout
  686. et
  687. et
  688. »
  689. de médiocre intérêt
  690. comme
  691. son castel de
  692. tout jeunes»
  693. fort
  694. bons travailleurs et
  695. avec un clignotement de
  696. il
  697. »
  698. »
  699. »
  700. »
  701. qui
  702. m’en parler:¶ «
  703. Ȧ Il tint parole.
  704. ,
  705. ,
  706. – Et ma femme et la servante aussi par ricochet. –
  707. Oui, c’était bien pour que je leur serve de jouet qu’ils venaient flânocher dans notre maison.
  708. S’
  709. sortir une repartie
  710. Ȧ Je
  711. un jour à mademoiselle Julie
  712. grand homme, un homme célèbre qui
  713. et son air drôle
  714. plutôt
  715. ;
  716. «
  717. un peu
  718. de
  719. , à l’heure actuelle,
  720. sans doute
  721. bien
  722. souvent
  723. »
  724. »
  725. «Mon vieux
  726. à
  727. »
  728. n’
  729. «
  730. »
  731. travail du moment:
  732. , c’est-à-dire un peu mou, un peu lent
  733. »
  734. que
  735. »
  736. »
  737. à l’autre
  738. dépité,
  739. encore
  740. J
  741. : moi aussi
  742. un peu
  743. à regret
  744. »
  745. . Ainsi
  746. ,
  747. garnie de
  748. .¶ «
  749. »
  750. des hiérarchies
  751. «laboureux» placé entre l’enclume et le marteau
  752. qui sont temps de grande presse aussi et
  753. les
  754. ;
  755. – et l’herbe si tendre!
  756. de
  757. durant
  758. »
  759. des
  760. non plus qu’
  761. Pour ce faire, je
  762. me redresser,
  763. «
  764. »
  765. !
  766. ;
  767. , en somme
  768. , devenir belles
  769. en
  770. »
  771. s’en
  772. avec nous
  773. peser
  774. éloges de façon à
  775. »
  776. ,
  777. faisait se précipiter
  778. des
  779. aussi
  780. ,
  781. orgueil satisfait confinant au plein bonheur. Ce m’était une jouissance
  782. XXIX¶
  783. . L
  784. en bandeau
  785. tête – sous lequel s’amenuisait encore son visage tiré, miné, aux yeux toujours cernés
  786. propre
  787. »
  788. ne
  789. , à servir
  790. »
  791. Par comparaison, j
  792. puisé
  793. ; on disait
  794. comme d’aucuns…
  795. ,
  796. chez nous
  797. bien attristé, venant d’être avisé par dépêche de
  798. On
  799. à chaque fois, selon l’usage,
  800. .¶ Au
  801. presque toujours seul
  802. . Je
  803. !
  804. »
  805. plus ou moins
  806. ,
  807. à son départ
  808. ¶ Mais
  809. aurait dû m’en préserver. Cependant, la cinquième année
  810. La
  811. je
  812. ¶ Donc, vers
  813. , un
  814. entre foins et moissons
  815. se trouvait
  816. si bien que
  817. , le soleil
  818. tout naturellement
  819. comme on en voit aux saintes des images et des vitraux
  820. Je
  821. »
  822. »
  823. »
  824. -
  825. ,
  826. étaient
  827. le moindre indice provoque des clabauderies. Cette femme
  828. . Et ce fut la fin de
  829. »
  830. ,
  831. »
  832. , je m’en tins à cette unique tentative.
  833. à
  834. à
  835. toujours
  836. et de son dépit:¶ «
  837. …’’
  838. meilleurs moyens d’y parvenir. Ceci est votre affaire et non la mienne.»
  839. tout
  840. année;
  841. ; il s’en alla
  842. ,
  843. de Bourbon
  844. Par
  845. , d’accord
  846. ,
  847. mieux
  848. de l’homme des champs
  849. , cette année fut
  850. pour la première fois
  851. qui
  852. ,
  853. m’agaçaient
  854. envoya quérir à plusieurs reprises, ne venait qu’à son heure – tard dans l’après-midi ou le lendemain.¶ A la campagne on a bien le temps de mourir dix fois, comme on dit, avant que
  855. «
  856. »
  857. aller
  858. plus tranquille et
  859. causer
  860. de Bourbon
  861. , visitant mes champs,
  862. Je
  863. :¶ «Mon
  864. nous a coûté cher, mais grâce à Dieu l’année s’annonce bonne, nous pourrons tout de même sortir avec honneur de cette mauvaise passe.»
  865. tous
  866. Quelle
  867. ,
  868. Les
  869. les brindilles, feuilles et
  870. . Parmi
  871. , englués de boue
  872. de
  873. et sans valeur presque
  874. à rien
  875. du préjudice
  876. où il
  877. En tout cas
  878. elle ne revint jamais plus.¶
  879. qui, en
  880. ,
  881. ,
  882. presque
  883. monticules et ses
  884. Il
  885. ,
  886. :
  887. aller
  888. nous vendrons aussi
  889. , nous vendrons
  890. , – des bêtes sélectionnées, de bonne race.»
  891. . Nous eussions compris qu’il sacrifiât les animaux inférieurs; mais
  892. , disait-il
  893. , nous disions entre métayers:¶ «
  894. !Ȧ Le
  895. .
  896. assez pourquoi
  897. devint là-bas un
  898. pour
  899. chargé des comptes
  900. qui
  901. ,
  902. ¶ Les
  903. ,
  904. et
  905. ,
  906. bourgeois, fussent-ils encore au berceau. Je transmis
  907. disant qu’on devrait s’en souvenir
  908. »
  909. ,
  910. à
  911. – une douzaine
  912. comme
  913. »
  914. » Et
  915. Sans tarder
  916. jeux notre petit Charles
  917. va
  918. »
  919. L
  920. , le harceler au gré de leur fantaisie
  921. ;
  922. de pousser plus
  923. plus
  924. »
  925. «
  926. »
  927. »
  928. d’un malaise,
  929. ,
  930. ,
  931. »
  932. »
  933. »
  934. du château
  935. ,
  936. »
  937. qui
  938. ) Le frère et la sœur étant allés relancer mon gamin jusque là-bas,
  939. »
  940. »
  941. ,
  942. à
  943. morte
  944. !Ȧ Alors
  945. elle
  946. . Cette attitude,
  947. ,
  948. »
  949. de
  950. : je le dis à ma mère pour la consoler
  951. tout de suite mises en place au grenier
  952. lui envoyait
  953. une voiture
  954. régulier, je
  955. et
  956. ,
  957. avaient été
  958. – ce dont
  959. commun
  960. -on
  961. de délaisser les simples
  962. petits
  963. déjà vieillotte et peu jolie –
  964. des brouilles, gênantes aussi.¶
  965. ,
  966. le
  967. . L’idée
  968. Quand je les vis décrocher
  969. et de lui passer
  970. , toute confuse,
  971. La
  972. ,
  973. l’air d’
  974. Quand il s’agissait le
  975. restait le plus
  976. petit
  977. Ce
  978. de motifs
  979. souvent
  980. , parfois
  981. »
  982. sans souffler mot
  983. bien fort
  984. XXXVII¶
  985. , le 20 juillet
  986. ,
  987. sa visite à
  988. ,
  989. ,
  990. !
  991. quémandeur,
  992. plutôt
  993. de la même voix rauque et saccadée:¶ «
  994. »
  995. définitivement
  996. à table
  997. Et malgré que rien ne pressât, le
  998. »
  999. »
  1000. Un
  1001. son invite à la sagesse créancière: «Paie tes dettes!»
  1002. aller!»
  1003. -je d’un ton bref
  1004. »
  1005. Ȧ Et je
  1006. le petit ballot
  1007. , après un
  1008. adieu de la main,
  1009. »
  1010. – si bien que
  1011. de
  1012. tomber
  1013. – il venait du monde
  1014. . On avait à Paris jeté bas
  1015. et
  1016. Henri
  1017. ,
  1018. de soixante hectares – jusqu’au jour où je pus
  1019. , arracher les pommes de terre avant les premiers grands gels
  1020. , s’exténuer
  1021. étaient
  1022. . Des
  1023. à
  1024. – on les annonça successivement à
  1025. à
  1026. devinrent lieutenants
  1027. et
  1028. plusieurs fois
  1029. »
  1030. après quelques heures
  1031. au vieux capitaine
  1032. avec sévérité
  1033. avouant
  1034. ,
  1035. tout seul
  1036. dont on s’amusa longtemps par la suite.¶
  1037. survint
  1038. et
  1039. n’en
  1040. , au prône
  1041. qui était
  1042. lui
  1043. bien
  1044. généralement
  1045. la
  1046. ou emprisonnés
  1047. là-bas
  1048. que nous connaissions un peu. Et le printemps ne le ramena
  1049. se forma tout de même
  1050. – et
  1051. ¶ ¶ [1] Petite barrière à claires-voies qui ferme jusqu’à mi-hauteur l’embrasure des portes.¶ [2] Faire le quelou: être maussade et triste
  1052. »
  1053. ,
  1054. qui la faisait langoureuse et sans appétit
  1055. de la pâte et l’autre
  1056. par
  1057. qui avait allumé
  1058. , ce qui faisait le pain trop «surpris», trop brun
  1059. favorisait
  1060. où habitait
  1061. et
  1062. . Là-dessus discussion entre les
  1063. sur ces entrefaites
  1064. Furieuse de cette décision, la
  1065. Et
  1066. guère
  1067. se rendait peu sympathique. Il
  1068. Ça
  1069. si fréquentes dans les communautés
  1070. de nouvelles
  1071. ou d’une
  1072. bien
  1073. – même
  1074. sur lequel brodait son imagination jusqu’à le supposer
  1075. des
  1076. d’armée
  1077. »
  1078. »
  1079. seulement,
  1080. mieux exposés,
  1081. pendant toute la journée
  1082. A ce jeu,
  1083. Quand
  1084. »
  1085. . «
  1086. »
  1087. lui
  1088. mademoiselle
  1089. – si bien qu’ils
  1090. , elle était devenue
  1091. et
  1092. restait
  1093. le
  1094. faire
  1095. l
  1096. , le petit panier
  1097. »
  1098. »
  1099. »
  1100. son acte
  1101. ,
  1102. m’avaient fait des débuts trop difficiles. Enfin
  1103. eût augmenté de deux cents francs
  1104. était survenu
  1105. et engrais,
  1106. , d’abord facile
  1107. ,
  1108. très bien conditionnés, sans parler d’
  1109. d’habitation
  1110. et père de famille. Fréquemment aussi, il se rendait
  1111. il
  1112. en lui
  1113. »
  1114. bon
  1115. il est étranger au pays et,
  1116. , ma foi,
  1117. les garçons, moins aveuglés,
  1118. tout confus
  1119. . Il
  1120. cette occasion manquée, ajoutai-je hypocritement.¶
  1121. »
  1122. de banque
  1123. à Bourbon
  1124. il s’est défilé
  1125. »
  1126. comme
  1127. qui était un
  1128. Ȧ
  1129. partie de
  1130. c’était un principe chez
  1131. le plus possible
  1132. déplacements et
  1133. d’étrangers ou de
  1134. .Ȧ Alors, la Rosalie:
  1135. .
  1136. ,
  1137. ,
  1138. ,
  1139. ,
  1140. ,
  1141. ,
  1142. sans doute
  1143. qui se trouvait vacante
  1144. Il
  1145. déjà
  1146. elle dut
  1147. puis interrompre
  1148. les
  1149. Elle
  1150. la vente de ces denrées
  1151. en
  1152. par la suite;
  1153. le maître, outre la moitié des produits et
  1154. , voulait encore neuf cents francs sur ma part
  1155. , dit Roubaud
  1156. un appoint de
  1157. »
  1158. tous
  1159. de celui
  1160. tenaient
  1161. et à ce vieux logis
  1162. piaillent,
  1163. : – vite aux emblavures d’orge, de
  1164. lui
  1165. ,
  1166. »
  1167. »
  1168. nous alignerons
  1169. pour le transport aux champs durant
  1170. , les vacances encore, les promenades, les bonnes parties de chasse. – Tous nos guérets à mettre «à planches», nos pommes de terre à arracher, la grande tourmente, toujours.¶ Octobre et ses brumes: – Les
  1171. les
  1172. , carapacés
  1173. gras
  1174. »
  1175. échelles, des
  1176. voilà bien
  1177. tous
  1178. ou ateliers
  1179. … Pour
  1180. toujours
  1181. – nous sommes les esclaves de nos bêtes. Et sur ces bêtes s’abattent toutes sortes de maladies: la
  1182. , – la
  1183. : le manque d’habitude fait qu’
  1184. parce
  1185. ou
  1186. ou plus plats
  1187. des attraits ni
  1188. Ce
  1189. bien, avec la viande de porc,
  1190. :
  1191. – De même les
  1192. , comme aussi
  1193. – comme
  1194. à
  1195. peut-être
  1196. «
  1197. avec ses deux filles
  1198. , féru de
  1199. – et
  1200. et
  1201. . Une idée de
  1202. qu’en réalité ça n’allait pas à la moitié.)¶ – Jamais
  1203. davantage
  1204. ,
  1205. sur le domaine
  1206. terres, ces rongeurs pullulaient mettant à mal nos emblavures – mais il était vain de s’en plaindre.¶ Les braconniers n’osaient guère s’aventurer par là, à cause du garde, un
  1207. .
  1208. au
  1209. souhaitait pour les uns et pour les autres des sanctions exemplaires, des supplices raffinés. Il
  1210. ou
  1211. ,
  1212. Souvent, à
  1213. soudoyés par un farceur
  1214. avait exhalé
  1215. à
  1216. presque
  1217. »
  1218. aussi
  1219. jugées par lui
  1220. ¶ Selon
  1221. . A chaque sortie dominicale, soit
  1222. ce moment
  1223. comme
  1224. ça
  1225. bien
  1226. , se comporter
  1227. s’efforcer de
  1228. de
  1229. «
  1230. »
  1231. d’être fidèles à cette loi de l’Église
  1232. »
  1233. qui se fait
  1234. . J’en traçais d’autres
  1235. ne
  1236. ,
  1237. ,
  1238. »
  1239. , dirent-elles
  1240. connue
  1241. »
  1242. ;
  1243. demoiselles
  1244. , je crois,
  1245. à s’en abstenir
  1246. certain jour
  1247. »
  1248. et, sans chercher à réagir
  1249. oiseaux inertes et roides, morts de froid. Les
  1250. misère dans la nature.¶ Comme aussi hélas, chez tous les pauvres gens
  1251. , la nuit,
  1252. ainsi
  1253. les objurgations furieuses de
  1254. -
  1255. »
  1256. le
  1257. ,
  1258. ; –
  1259. »
  1260. bien
  1261. par la suite
  1262. effrayait beaucoup les enfants,
  1263. …¶ ¶ Mon
  1264. Il était tombé à Autry, sur un
  1265. en train de balayer la placette ou de
  1266. »
  1267. Tellement il aimait licher qu’il
  1268. elle restait intacte, à moins qu’il ne se présentât quelque importun… Sinon
  1269. malgré tout
  1270. encore
  1271. , car il était
  1272. . La cocasserie de l
  1273. s’
  1274. comme un bâton, qui se tenait écrasé sur son siège; et
  1275. , en effet,
  1276. Et, venus à l’ordinaire très
  1277. le
  1278. s’offrait des douceurs,
  1279. »
  1280. et ne pouvait donc que se couler vite
  1281. aller
  1282. sa libération
  1283. »
  1284. encore ce vendredi
  1285. et bien pomponnée
  1286. »
  1287. un peu
  1288. un peu
  1289. une
  1290. qui étaient
  1291. ,
  1292. fumer
  1293. pour labourer bientôt
  1294. même»
  1295. Alors la jeune
  1296. à nouveau
  1297. »
  1298. l’
  1299. notre jolie nièce
  1300. Et
  1301. »
  1302. «
  1303. par exemple
  1304. »
  1305. »
  1306. donc
  1307. ,
  1308. ,
  1309. »
  1310. peut-être bien qu
  1311. , disant que
  1312. où les
  1313. »
  1314. – la jeune femme placée entre Charles et moi, son mari en face. Et il
  1315. lui
  1316. »
  1317. ,
  1318. étaient là seulement pour figurer,
  1319. froid
  1320. pour
  1321. »
  1322. ;
  1323. seul moment tranquille attendu qu’on
  1324. bientôt
  1325. , après
  1326. et un «au revoir»! comme pour une longue absence,
  1327. flânocher
  1328. »
  1329. »
  1330. prit en location, à dessein de promener nos Parisiens,
  1331. à la
  1332. et à son grand bassin – où les pauvres infirmes venaient jadis d’un lointain rayon se baigner sans honte, sous les regards de tous, la veille de la Sainte-Croix.¶ Ils
  1333. et triste
  1334. Sur le tard, la
  1335. seulement
  1336. de se faire
  1337. trop, en somme,
  1338. et puis
  1339. disposer de mon temps
  1340. rêvent
  1341. sans doute
  1342. surtout
  1343. ,
  1344. , et parce qu’elle manquait d’effets convenables
  1345. assez
  1346. »
  1347. , qui, affaissée,
  1348. le souvenir me
  1349. »
  1350. s’en défendit:¶ «Mais non, mais non, papa. La sœur m’a déjà donné du fortifiant: c’est tout ce qu’il faut…
  1351. »
  1352. ,
  1353. comme toujours
  1354. triste
  1355. qui
  1356. notre
  1357. notre
  1358. . – A des
  1359. peu différentes de
  1360. il y a
  1361. Le
  1362. m’en tirer assez tranquillement.¶ ¶ LI¶
  1363. ,
  1364. les
  1365. lourdes de découragement et d’ennui. La bourgeoise aussi, d’ailleurs, toujours pareillement faiblarde et geignante.¶ Cependant notre
  1366. ni têtu, ni
  1367. . Je connaissais
  1368. .
  1369. , cria-t-il en
  1370. il
  1371. manquaient en effet
  1372. à
  1373. ,
  1374. . Il y avait
  1375. , d’édifier
  1376. que je trouvais
  1377. :
  1378. »
  1379. »
  1380. »
  1381. :
  1382. »
  1383. Étant allé certain
  1384. .
  1385. après une semaine!
  1386. … Je ne lui prêtais, bien entendu,
  1387. et
  1388. , – ce qui le faisait beaucoup rire
  1389. de lui apporter
  1390. , devenu grand
  1391. Et
  1392. qu’il préférait
  1393. des portes peintes en brun
  1394. ,
  1395. l’
  1396. Et tant me revenaient mes
  1397. . Encore un peu de temps et il n’y aurait plus là qu’un bourbier quelconque qu’on finirait par assainir avec un draînage
  1398. cette évocation
  1399. la chaussée de l’étang, près
  1400. ,
  1401. «
  1402. événements
  1403. ,
  1404. du passé
  1405. – et cependant cruels puisqu’ils semblaient disséquer, martyriser
  1406. :¶ «
  1407. »
  1408. qu’on avait
  1409. »
  1410. à table
  1411. puis
  1412. à l’arrivée
  1413. cela
  1414. – disparaissant
  1415. la
  1416. qui multipliait en vérité les
  1417. , ils n’
  1418. ,
  1419. Sans compter qu’au pâturage elles pouvaient s’aviser de franchir la palissade, de descendre sur la voie. Nous
  1420. – tout en
  1421. Je
  1422. ,
  1423. »
  1424. , mon
  1425. ,
  1426. engagement d’égale durée – à cause surtout
  1427. de lui assurer
  1428. , hélas
  1429. qui
  1430. . Je fis venir
  1431. très
  1432. qui
  1433. ,
  1434. A tel point que la
  1435. d’affilée
  1436. ,
  1437. »¶ Après
  1438. bien
  1439. ,
  1440. , qu’un
  1441. , marmonnait assez haut pour qu’il entendît:¶ «
  1442. »¶ La gorge serrée, la voix sourde à la fois rageuse et pleurarde, il me rapportait cela:¶ «J
  1443. j’ai eu
  1444. un pâle rose, outrant
  1445. , si bien qu’un souffle de révolte passait
  1446. farouche;
  1447. qui n’en
  1448. crut pouvoir se permettre une facile revanche en n’offrant
  1449. qui étaient
  1450. ,
  1451. , ils proférèrent
  1452. à
  1453. devant bénéficier de tout le lait des mères
  1454. qu’ils avaient
  1455. »
  1456. un peu tôt
  1457. Aux murs de l’église, aux troncs des ormeaux, de
  1458. »
  1459. .
  1460. sur lui
  1461. quand le tumulte était en décroissance
  1462. avec force,
  1463. sera celle qui
  1464. , ils se chicanent pour la galerie, mais
  1465. bien
  1466. »
  1467. nous
  1468. du pouvoir
  1469. les
  1470. d’
  1471. voilà tout
  1472. de
  1473. qui
  1474. . Mais
  1475. lui
  1476. !
  1477. quasi
  1478. «Écoutez
  1479. … Il s’en trouvera
  1480. ont tant fait!»¶ Alors le carrier:¶ «
  1481. aux lieu et place de quelques Messieurs de Paris ou d’ailleurs. La commune louerait
  1482. et embellissements
  1483. , en secours aux
  1484. ne
  1485. de notre époque
  1486. qui, maintenant,
  1487. »
  1488. tout de même
  1489. ,
  1490. y
  1491. l’influenza –
  1492. beaucoup
  1493. Et
  1494. dure et
  1495. ma nièce
  1496. , au point que j’en étais effrayé moi-même
  1497. ,
  1498. ,
  1499. d’ailleurs
  1500. deux
  1501. »
  1502. , me demandent souvent
  1503. fort sages
  1504. le tout pour le tout
  1505. me
  1506. me reviennent et qui
  1507. choses
  1508. me
  1509. le reconnaître
  1510. beau
  1511. soudain
  1512. , s’accentuait – et
  1513. au loin
  1514. de
  1515. »
  1516. , mais
  1517. coup
  1518. -ils
  1519. »
  1520. ¶ FIN¶
  1. initiale de la VIE D’UN SIMPLE chez STOCK en 1904, j’ai été amené à de légers remaniements de mon texte à l’occasion de plusieurs
  2. ultérieures.¶ Autodidacte, sans l’ombre de culture
  3. à cette œuvre les qualités de fraîcheur et de spontanéité du premier jet et le souci d’en corriger avec
  4. de
  5. originale de 1904
  6. pouvoir y apporter les quelques
  7. de détail qui me paraissent indispensables.¶ En l’espoir que les bibliophiles auxquels vous vous adressez ratifieront votre choix, veuillez agréer, Cher Monsieur, l’expression de mes meilleurs sentiments.¶
  8. ,
  9. ,
  10. ,
  11. ,
  12. ,
  13. A pas grand’chose, père Tiennon,
  14. ,
  15. et
  16. tous
  17. ,
  18. et
  19. , fais-le
  20. ; il
  21. à
  22. , aussitôt écrit, chacun des
  23. ¶ ¶ LA VIE D’UN SIMPLE¶ ¶ CHAPITRE PREMIER. _ La Saint-Martin.¶
  24. ,
  25. ,
  26. tous les matins et il ne pouvait aller à Bourbon sans s’attarder à l
  27. . Bref
  28. il prit en métayage
  29. et qui était
  30. ,
  31. la
  32. puis
  33. bien
  34. grande
  35. . Cela me procura un réveil plutôt désagréable
  36. bien
  37. . Tout le monde semblait extraordinairement gai; de gros rires secouaient les visages animés
  38. . _ Bergers.¶
  39. des
  40. des
  41. des
  42. Les brebis étaient gardées par ma
  43. ; je les montrai vite à ma sœur qui, occupée à tricoter, ne les remarquait pas: elle me dit que c’étaient
  44. elle qui aperçut la première
  45. On prétendait que la
  46. indice capable de mettre sur sa
  47. . La Catherine, que je n’avais pas suivie ce jour-là, déclara qu’elle ne s’était aperçue de rien, que les brebis n’avaient pas eu peur
  48. ,
  49. faisait tellement maigre chère à la maison qu’il
  50. laquelle
  51. ,
  52. ,
  53. ,
  54. aussi noir que l’intérieur de la cheminée,
  55. ; toute
  56. restait
  57. .¶ ¶ On faisait bien
  58. on pétrissait d
  59. ,
  60. ,
  61. et dont la mie était blanchâtre. Mais cette miche était
  62. Parfois pourtant, quand elle était de bonne humeur, ma mère
  63. ,
  64. nous avions
  65. ,
  66. . _ La Breure.¶
  67. d’
  68. ,
  69. ;
  70. toujours
  71. même
  72. comme
  73. Quand j’étais rendu à
  74. L’horizon s’élargissait.
  75. ,
  76. et les
  77. étoilées de fleurettes roses. Et dans les haies du voisinage, ce n’étaient que
  78. aussi
  79. de cotonnade, et
  80. qu’elle rendait très blanches
  81. , et quand
  82. , sans faire attention ainsi qu’il m’arrivait
  83. , pour quand j’avais faim,
  84. les autres s’en aperçurent;
  85. il
  86. ,
  87. ce
  88. que m’avait appris la Catherine, tout en la poussant du doigt. Et
  89. faisait bien, en effet, de s
  90. au moins
  91. , Dieu! que c’était dur d’
  92. que c’était dur d’
  93. ¶ Il y avait trois semaines que j’allais seul à la Breure quand j’eus ma
  94. calme et
  95. ,
  96. j’aperçus
  97. comme un fou
  98. c’était
  99. qui,
  100. qui m’étreignait
  101. c’était
  102. qui
  103. qui
  104. Grâce à la compagnie des deux pauvres bêtes, je
  105. me donna
  106. fut mûr, et cela ne tarda guère
  107. ancienne et, voici qu’au lendemain de cette reprise, j’en eus
  108. tout
  109. et ne bougeai pas
  110. avec la résolution d’abandonner mon poste; je pus, cette fois, éviter les ronces et gagnai sans encombre
  111. seulement
  112. , il
  113. à quelques pas
  114. était close! J’eus beau la secouer, elle ne céda pas, elle était
  115. ,
  116. était
  117. et
  118. de me trouver
  119. , des petits bœufs
  120. ,
  121. ,
  122. très
  123. , à certain moment,
  124. ,
  125. ,
  126. sur cet espace
  127. leur confrère
  128. ,
  129. que le récit de son compagnon avait paru intéresser beaucoup, émit alors
  130. puis
  131. je ne les vis
  132. était ouverte,
  133. Je n’y trouvai que ma
  134. de coliques
  135. eut un blasphème et
  136. étaient
  137. ; ils avaient des ventres qui leur montaient par-dessus les reins et
  138. que
  139. s’était écarté et j’avais, de ce fait,
  140. entièrement
  141. était déchirée
  142. aussi
  143. de ce reproche
  144. Quand nous fûmes de retour à
  145. étant
  146. , plus un petit,
  147. que nulle
  148. Et ce fut dorénavant toujours la même chose. Pour moi, je ne
  149. le pauvre scieur.¶ ¶ En plus de ces événements extraordinaires, les
  150. au cours de
  151. je vis
  152. assez forts
  153. que je faisais
  154. bien
  155. cela
  156. attendre
  157. une
  158. rendaient perplexe, combien ils me
  159. qu’il
  160. qu’il
  161. aller
  162. tôt
  163. des ruses de stratège
  164. , elles devenaient insupportables, étant maraudeuses
  165. . Quand
  166. , elles y causaient des dégâts nombreux et
  167. y
  168. , – non plus que de les empêcher d’y retourner
  169. venaient
  170. , et j’avais beau courir et me gendarmer, il
  171. de faire chaque jour une grande
  172. , et
  173. à cause des
  174. Le comble, c’était que toute la troupe ne se suivait pas: les
  175. , ne pouvant suivre les vieilles gamelles dans toutes leurs pérégrinations. Et pendant que je poursuivais les uns, les autres se sauvaient d’un autre côté: il en résultait qu’à
  176. ,
  177. , le nettoyage était difficile
  178. presque à tous.
  179. . _ La foire de Bourbon.¶ ¶ J’avais alors
  180. . On me désigna pour aller à la foire, parce que, mon
  181. , mais grandiose. C’était pour moi
  182. Dame, j
  183. ouvrir les yeux, et, même levé, je ne me départais pas de ma somnolence inconsciente. Ma mère me fit endosser
  184. mon bras, retombait sur la table, et
  185. ,
  186. me mit dans la poche
  187. ; sa voix se faisait caressante et ses yeux étaient pleins d’
  188. , on les démarra péniblement
  189. voyage commença. Au contact de la température hostile, je m’éveillai tout à fait. Alors, songeant qu’on allait à Bourbon, je retrouvai mon enthousiasme d’enfant, ma gaîté innocente, et me mis à frapper les cochons avec ma trique d’osier, ayant hâte d’arriver. Je me donnais tellement de mal que je n’eus pas très froid, et ce
  190. ,
  191. , à la chaleur relative qui en résultait,
  192. plus que de raison. En plus, j’avais faim
  193. que ma mère y avait mises; je n’y parvins qu’après les avoir réchauffées
  194. , en les introduisant l’une après l’autre sur ma poitrine
  195. battait l’air
  196. qui
  197. ; on ne les
  198. de temps à autre
  199. ,
  200. et
  201. ,
  202. s’en
  203. ,
  204. et rasée
  205. attendu
  206. Cependant il se faisait tard: j’avais
  207. pour me réchauffer;
  208. aussi parce que m’effrayaient
  209. par un
  210. aima mieux lui vendre plus cher les autres et nous laisser ramener ceux-ci pour que nous les fassions grossir davantage. Les
  211. ,
  212. . Je m’y ennuyai fort, d’autant plus qu’il continuait de faire très froid, le soleil n’ayant pu réussir à percer l’opacité de l’atmosphère hivernale. Quand l’acheteur parut
  213. fit
  214. . J’eus une désillusion au cours de ce trajet: les maisons ne me semblèrent plus aussi belles; seuls quelques étalages de magasins me charmèrent. Il faut dire que nous ne suivîmes presque pas la grand’rue; nous prîmes
  215. ,
  216. sans plus tarder
  217. me
  218. connaissait et qu’il
  219. ,
  220. ,
  221. je les devinais plus que je ne les voyais:
  222. elles
  223. l’ensemble triste de tout: ils étaient tristes, ses grands
  224. et
  225. ,
  226. La
  227. s’ouvrit et livra passage à
  228. grande
  229. de nouveau
  230. et cela
  231. sévère
  232. encore
  233. sortait bien rarement et
  234. il
  235. . Tous les anciens faits de ce genre me revinrent en mémoire et je ne doutais plus que son retard n’eût la cause supposée par M. Vernier
  236. venaient
  237. qu’à présent; j
  238. amoureuse
  239. tous
  240. mon estomac s’était tu; mais je devenais faible de plus en plus;
  241. à présent
  242. l
  243. Du côté de la ville, une grande clameur s’éleva… J’eus encore une peur atroce quand je vis apparaître
  244. place, à une petite distance sur le chemin de chez nous. Au carrefour, ils s’arrêtèrent et se séparèrent, après s’être fait des adieux bruyants: les uns prirent le chemin d’Autry, les autres vinrent de mon côté. J’eus un instant la pensée que mon père était peut-être de ceux-là. Mais quand ils furent plus près, je vis qu’ils étaient tous des jeunes gens. Ils étaient six
  245. au parfum suave et d’autres bonnes choses. Et dans toutes les
  246. , on mangeait
  247. et
  248. cette place déserte, de ce
  249. . Je tombai, à partir de ce moment, dans une sorte de demi-sommeil, dans le terrible état léthargique de ceux qui meurent de froid. Je m’étais adossé de nouveau au tronc de l’arbre,
  250. , y défilaient en images imprécises
  251. me manquait
  252. tout d’abord interdit,
  253. seul
  254. sans manger autre chose, et je me cramponnais à sa main en un engourdissement voulu, pour l’empêcher de s’éloigner
  255. malgré moi,
  256. contre un mur
  257. une écœurante senteur de vin
  258. , soulagé, me reprit la main, et
  259. ,
  260. toujours
  261. ,
  262. . _ Le Catéchisme.¶
  263. seuls
  264. ,
  265. ,
  266. étaient
  267. je m’enlisais dans
  268. et
  269. quand j’arrivais avec des sabots trop sales. (
  270. lesquels n’étaient
  271. tout à fait:¶ –
  272. qui
  273. ,
  274. ; il
  275. à
  276. Au
  277. , c’était un brave homme
  278. et il nous arrivait de faire de bonnes parties
  279. nous
  280. grande
  281. pour
  282. Jean Boulois, qui était
  283. ,
  284. il y avait
  285. boisson
  286. . _ Double noce à la ferme.¶ ¶ J’eus l’occasion de faire encore un
  287. peu de temps après: mes deux frères se marièrent
  288. Le
  289. qui avait
  290. Cette crainte exagérée s’expliquait par plusieurs raisons. D’abord, le nombre des appelés était restreint, et, parmi ces victimes du hasard, tous ceux qui n’étaient pas sans ressources se faisaient remplacer. Puis
  291. pendant lesquelles
  292. , un sujet de transes continuelles
  293. ,
  294. , le cas échéant,
  295. dans le tiroir intérieur de son armoire. A
  296. Le
  297. ,
  298. bien mieux
  299. ,
  300. ,
  301. et de bonne heure
  302. , les gamins dont j’étais
  303. petits
  304. et
  305. Je ne lui parlais guère, toutefois, car je continuais d’être peu hardi d’ordinaire, et
  306. avec ma compagnie, sur les flancs
  307. . Et, avant que le Cosaque ait pu se reconnaître,
  308. de ne pas le tuer. Mais je n’étais guère d’humeur à montrer de l’indulgence: il y
  309. ,
  310. .¶ « – Oh!
  311. !…
  312. fis pas tout ce discours, vous pensez bien. Mais ces choses-là me passèrent par la tête en l’espace d’un éclair. Je lui fourrai
  313. petit
  314. de chanter cela à cause des
  315. Il est vrai qu’à la petite table, nous étions tout oreilles et que plus d’un couplet nous intriguait fort
  316. des
  317. . Presque tous étaient habillés en femmes ou bien en
  318. enfarinées
  319. : ils dansaient
  320. et ils poussaient
  321. ; les faits et gestes des masques leur donnaient envie de prendre de l’exercice, de se dégourdir les jambes. Tout le monde se leva; mon
  322. ,
  323. ,
  324. fut
  325. à un bâton piqué d’un côté dans le foin du fenil et de l’autre dans un tas de blé non battu. Elle
  326. faible
  327. bien
  328. ,
  329. ,
  330. nous
  331. tous
  332. ,
  333. qui nous observait,
  334. ,
  335. ,
  336. passaient:¶ –
  337. s’en étaient allés
  338. : en catamini ils
  339. des bêches, des pioches, des marres, tous les outils
  340. trouvèrent; ils y
  341. poussa des plaintes déchirantes qui réveillèrent les dormeurs, et
  342. . _ Initiation au métier.¶
  343. femmes
  344. Elle
  345. . Elle avait été très longue à se développer physiquement, n’avait marché qu’à deux ans, parlé qu’à trois, et encore lui restait-il un zézaiement qui lui faisait déformer beaucoup la plupart des mots, la rendait inapte à se faire comprendre des étrangers.
  346. Sa physionomie restait fermée. Ses yeux étrangement fixes ne décelaient nulle lueur d’intelligence.
  347. était, à dix ans, et
  348. ¶ A dater de ce moment, bien que restant porcher en titre, je
  349. J’étais employé comme toucheur de bœufs – boiron comme
  350. – surtout pendant le dernier mois
  351. l’on mettait l’araire dans
  352. , mon parrain et moi, et nous
  353. ; car on prétendait que
  354. , et il y consentait quelquefois. Ça me remuait fortement, mais ça m’intéressait.¶ Néanmoins,
  355. se fâchait: car il était
  356. Quand il approchait d’être l’heure, je ralentissais ostensiblement en
  357. souvent
  358. vague
  359. .¶ ¶ Quand il faisait beau
  360. j’eus
  361. les dents claquantes et
  362. pour battre
  363. n’était pas une petite affaire
  364. . Cela
  365. constamment
  366. je voyais
  367. le
  368. ¶ Le
  369. qu’après, lorsqu’il me fallait soulever ce fardeau trop lourd, quelque chose me
  370. .
  371. ,
  372. et
  373. me faisaient mettre en rage
  374. ,
  375. ,
  376. ne peut y parvenir, par
  377. ne pouvoir les égaler…¶
  378. Dès qu’il apparaissait, les
  379. ; elles
  380. ,
  381. malsains d’être
  382. en
  383. l’époque de
  384. elles avaient atteint
  385. bien
  386. difficile
  387. le
  388. ; il
  389. toutes
  390. , jamais au delà
  391. ,
  392. lui permettait de ne donner, selon la coutume, qu’une somme insignifiante; et
  393. ,
  394. ,
  395. . _ Premières escapades.¶
  396. ,
  397. avaient bien
  398. noce, mais ils les
  399. ,
  400. ,
  401. ,
  402. «
  403. »
  404. levant
  405. qu’il allait
  406. il
  407. . C’était à présent une
  408. ,
  409. Ces provisions furent dévorées en un clin d’œil, à peine le
  410. gris. Je voyais
  411. , sans quoi Je me serais certainement étalé dans quelque fossé. Pourtant l’air me fit du bien et,
  412. , bien qu’il ne fût pas encore huit heures.¶ – Eh bien
  413. fis-je en pénétrant
  414. .¶ Je butai dans le
  415. fréquemment des parties de plaisir qui ne coûtaient rien: c’étaient,
  416. ,
  417. : au jour dit, toutes les jeunes filles, tous les jeunes gens de la contrée s’y
  418. et aussi
  419. ,
  420. ,
  421. , il y avait
  422. il ne se passait rien que de normal
  423. )
  424. la
  425. ,
  426. qui était
  427. ,
  428. de quelques pas
  429. de nous éviter une chute complète
  430. Je ne pouvais, en raison des ténèbres, observer sa physionomie, mais il
  431. Je lâchai son bras, recueillis sa main dans ma main droite et, du
  432. :¶ –
  433. me
  434. ,
  435. qu’elle était impuissante à pénétrer:
  436. ,
  437. en faire le prétexte d’une
  438. Il nous fallut ensuite parcourir un
  439. placées en ligne,
  440. d’eau
  441. . Des gouttes de cette eau boueuse allèrent souiller les vêtements et la figure de ma compagne. Je
  442. ¶ Donc, à partir de cette soirée,
  443. . Pourtant elle ne devint pas ma maîtresse
  444. nombreux et à des rééditions de nos
  445. absolument
  446. quand
  447. que M. Fauconnet
  448. l’
  449. ,
  450. oui,
  451. , une grimace diabolique
  452. dans l’étable, et
  453. il
  454. à ce sujet
  455. ce qu’on savait être
  456. plus
  457. au point de
  458. . _ Vivre si près…¶
  459. ferme
  460. , était située à proximité du bourg de Saint-Menoux, au bas d’une grande côte, tout près de la route de Bourbon. Elle
  461. y
  462. placés
  463. était passable et il n’y avait pas à se plaindre
  464. quasi-cohabitation avec le maître, sa
  465. , ne connaissant rien des choses de la culture,
  466. -
  467. avaient
  468. façons
  469. ,
  470. ,
  471. à accomplir
  472. puis
  473. diverses
  474. Et pis encore au
  475. alors
  476. renchérissaient
  477. courbant le dos, tel un chien battu à la suite d’une frasque, comme
  478. C’était d
  479. qu’
  480. De plus, elle était
  481. ,
  482. et, du regard, inspectait les paniers
  483. que
  484. : ils étaient toujours à
  485. trop vite
  486. ,
  487. ,
  488. ces deux opérations
  489. ,
  490. ,
  491. les
  492. il
  493. .
  494. : en tout cas, il
  495. à mon père
  496. ,
  497. subsister
  498. . _ Les fantômes.¶
  499. ,
  500. .
  501. y semblaient
  502. et le
  503. avait une insistance particulière, une sonorité inquiétante
  504. comme j’arrivais à quelque dix mètres du bord de la mare, surgit
  505. qui en fit de même. Un frisson de
  506. parcourut tout entier, mais je ne perdis pas mon sang-froid. J’étais muni d’un solide
  507. ; je l
  508. ,
  509. ,
  510. au travers d’un champ.¶ A mes pieds, le fantôme à présent gémissait, râlait, de façon lamentable. Il proféra entre deux plaintes:¶ –
  511. je
  512. m’en aller, de
  513. ,
  514. Je fouillai mes poches et pus y découvrir quelques allumettes. A
  515. n’
  516. , sa tête sur ma nuque, ses bras m’étreignant, ses mains se nouant sur le haut de mon estomac. Puis, m’étant relevé
  517. , mes mains passées sous ses cuisses pour l’empêcher de glisser, je me mis à marcher avec précaution
  518. j’eus beau faire:
  519. de la marche
  520. , et la marche lugubre recommença. Barret eut
  521. me
  522. drap blanc que j’avais passé en travers, sur mon cou, se marbra de rouge à proximité de sa bouche; le
  523. intérieurement
  524. , empêchait ma blouse de recevoir des traces de sang qui n’eussent pas manqué, le lendemain, chez nous, de me valoir un interrogatoire embarrassant. Je m’efforçai de marcher plus vite, tellement anxieux et énervé que je ne sentais plus le poids de mon fardeau. Ma force était comme décuplée. Et mon cœur, un moment amolli, était redevenu de marbre; j’entendais distraitement et sans en être affecté, les lamentations diverses de ma victime, indiquant le degré de torture qu’elle subissait
  525. de chèvres,
  526. j’entendis les crissements du verrou qu’on tirait, de la porte qu’on ouvrait, puis
  527. malheureusement
  528. : il avait son affaire
  529. donc
  530. ,
  531. ,
  532. ,
  533. sont revenus assaillir ma pensée
  534. ,
  535. . Cela les effrayait
  536. . _ Deux vides.¶
  537. le cours de
  538. ,
  539. ,
  540. ,
  541. ; elle m’était
  542. sont
  543. qui était mêlée à mes premiers souvenirs,
  544. ; les mêmes besognes furent exécutées
  545. à Agonges
  546. me
  547. à ce moment
  548. ce fut l’enterrement. Nous
  549. ,
  550. ,
  551. ,
  552. manière qu’on se rendit de l’église au cimetière
  553. j’eus
  554. voir
  555. . Ce grand chagrin, ostensiblement étalé, m’étonna
  556. qu’elles avaient manifesté si souvent la
  557. très
  558. déjà
  559. et
  560. aucunement
  561. La
  562. Elle économisait sur ses effets
  563. ma mère l’argent nécessaire au libellé, à l’expédition de ses missives.
  564. et ils se chargeaient de la correspondance. Puis, voyant qu’elle mettait de la bonne volonté à leur être agréable,
  565. ,
  566. ,
  567. qu’elle contenait
  568. dans le
  569. . _ Grande décision.¶ ¶ J’eus, à dater de ce moment, passablement d’inquiétudes pour mon compte.
  570. pour obtenir
  571. ,
  572. tous
  573. de nous soûler et
  574. il ne faisait pas bon venir nous chercher noise:
  575. accès facile ni d’
  576. qu’ils
  577. souvent
  578. , nous; aussi bien qu’eux,
  579. «
  580. »
  581. vous êtes
  582. ne pas nous battre, puis nous invita à
  583. ,
  584. mouillé,
  585. ,
  586. , la blouse
  587. et
  588. tous
  589. ,
  590. habituel
  591. d’entrer chez notre aubergiste pour
  592. «
  593. »
  594. Deux gendarmes arrivèrent bientôt, dont l’un avait des galons blancs sur le bras: c’était le
  595. il
  596. ; nos yeux baissés, nos physionomies atterrées disaient
  597. le maréchal des logis l’interrogea plus longuement; mais le malheureux, affalé, livide, tremblait si fort qu’il se trouvait dans l’impossibilité de répondre autrement
  598. ,
  599. ,
  600. à travailler solitairement
  601. concluait-il.
  602. , me dit-il un jour,
  603. intervalle
  604. , d’ailleurs,
  605. quelqu’un
  606. persistante
  607. «
  608. »
  609. lui
  610. ,
  611. se dressa
  612. , prétendit que nous étions des crapules, des brigands, – il traita même Aubert d’assassin
  613. ,
  614. d
  615. , d’inoffensifs petits jeunes gens
  616. ,
  617. manger
  618. , pour m’annoncer
  619. était survenu
  620. ,
  621. ,
  622. ,
  623. à travailler pour rien:
  624. je t’assure que
  625. ne t’en va pas,
  626. !
  627. ,
  628. la
  629. pleurer silencieusement
  630. . _ Leçons méritées.¶
  631. de vie
  632. car,
  633. , en supprimant les bonnes choses
  634. leur importance; il
  635. toujours: c’est à peine s’ils changent de forme
  636. ; il y eut des instants où je
  637. tout à fait
  638. qu’il avait au
  639. chez lui
  640. ,
  641. dont il me
  642. qui était avec moi à
  643. . C’était une
  644. qui avait les plus belles
  645. le plus
  646. elle était bâtarde. Sa
  647. , disait-on,
  648. eu
  649. , ce qui ne l’empêchait pas d’avoir deux autres enfants
  650. enfants
  651. Pour mon excuse, je peux dire que j
  652. part à la conversation d’
  653. regarder avec tendresse, rien qu’à cause
  654. plutôt trapu et
  655. ;
  656. des vaches
  657. ,
  658. ;
  659. petit
  660. Vous avez compris?
  661. rouge et
  662. J’eus d’ailleurs, à la suite de sa défense énergique, un
  663. qui
  664. problématiques
  665. légère de mœurs
  666. , égarés depuis
  667. je pus lui parler
  668. ,
  669. , transformée
  670. qu’il y avait
  671. ¶ Je commençais à devenir perplexe.
  672. J
  673. d’agir, mais repoussais d
  674. ,
  675. ,
  676. certainement
  677. qui
  678. Son
  679. car
  680. . Pour plusieurs raisons,
  681. et, sitôt leur rentrée
  682. lointaine. Après
  683. , son regard me fouillait l’âme
  684. , après lesquels elle redevint pensive un instant,
  685. vous
  686. , c’est pour moi
  687. au bal
  688. ! Et pourtant, c’était fait!
  689. Ils lui
  690. Naturellement, ça les ennuyait que je n’aie rien du tout: ils me le déclarèrent tout net quand j’allai à la maison leur faire ma demande:¶ –
  691. avait eu
  692. ; il
  693. : buveur invétéré, il lui arrivait de battre sa femme: le ménage n’était pas heureux
  694. eut lieu
  695. la
  696. . _ Responsabilités.¶
  697. allâmes
  698. indispensables
  699. ,
  700. bien
  701. à
  702. gros d’inquiétudes et tristement
  703. J’évitai pourtant, grâce à une
  704. ,
  705. ,
  706. quand vinrent les grands
  707. le
  708. amusant. Le froid cinglait, raidissait, bleuissait la main qui tenait l’anse de la cruche; les doigts gourds refusaient tout service. Ma femme avait le droit de se plaindre et en usait, on peut le croire. Quand il y avait de la neige ou du verglas, c’était pis encore; la corvée devenait très pénible et j’eus la preuve qu’elle pouvait aussi être dangereuse. En effet, un
  709. ,
  710. du lait
  711. , de la part des
  712. Donne-nous du lait, Tiennon!
  713. ,
  714. à l’abattoir,
  715. «
  716. »
  717. dans les devantures
  718. devantures
  719. , leurs laideurs
  720. , ces belles boutiquières,
  721. je
  722. vu mes parents le mois précédent et
  723. d’ailleurs
  724. quelque peu
  725. de faire
  726. ,
  727. pour lesquels l’expérience me manquait
  728. ,
  729. Dans les fermes, l
  730. , c’était encore bien pis
  731. de le dire
  732. -
  733. à son tour ce même
  734. ,
  735. certain.¶ La République fit d’ailleurs une bonne chose dont je lui sus gré tout
  736. fort mal
  737. et
  738. une grande affaire
  739. ,
  740. importance
  741. ,
  742. lire et de m’en expliquer l’usage. Très familier selon sa coutume, il s’empressa de me satisfaire. Dans leur programme, les
  743. ,
  744. des réformes nombreuses:
  745. de notre chère patrie et, conséquemment, de
  746. dis
  747. ils ont lieu d’être
  748. et croyez que
  749. que venait corroborer l’opinion de M. Perrier
  750. contre les républicains, «des canailles presque tous». Il lui cita
  751. !
  752. ,
  753. , c’est-à-dire pour les conservateurs.¶ Victoire me conta cela le soir même.¶ –
  754. ¶ C’était de quoi me mettre bien en peine, car je
  755. »
  756. à la députation
  757. aussi
  758. puis, j’avais appris que
  759. une
  760. acharnée
  761. ,
  762. ,
  763. de ceux qui représentent aux élections les
  764. ,
  765. un certain discrédit rejaillit sur eux
  766. au moins
  767. degré de
  768. Par exemple, quand on nous fit revoter six
  769. les
  770. dire et de répéter
  771. qui se formaient
  772. paysans
  773. . _ Chez les miens.¶
  774. et triste
  775. sans passion,
  776. C’est seulement dans ses
  777. , car elle était
  778. A la suite de ce deuil, il y eut encore une
  779. depuis quelque temps
  780. le
  781. mes deux aînés
  782. intransigeante et
  783. en effet,
  784. les
  785. bien
  786. des limites territoriales de
  787. . _ Chantiers.¶
  788. intégralement
  789. ne m’empêchait pas de travailler, bien loin de là; au contraire, il
  790. et
  791. ,
  792. qui faisait des
  793. ,
  794. des plus hautes maisons étaient plus bas que nous;
  795. surtout
  796. être
  797. nos jambes
  798. trop
  799. ,
  800. , c’est certain
  801. ,
  802. , insensiblement,
  803. Je sentais qu’à
  804. ,
  805. mais
  806. il m’arriva d’être dupe de ma crédulité. Un jour
  807. ,
  808. puis
  809. ,
  810. ,
  811. -
  812. donc
  813. à la hâte
  814. ,
  815. ,
  816. , que je vais mettre avec,
  817. -
  818. donc
  819. ,
  820. n’est pas sale
  821. , un peu
  822. que
  823. en ville,
  824. ,
  825. ,
  826. , original
  827. de l’étable
  828. parfois douloureux, mais il est
  829. , au surplus
  830. des
  831. il devenait
  832. . Il s’en allait aux foires où il se sentait regardé
  833. sans sortir.¶ Une seule fois, je
  834. , de leur côté,
  835. en somme
  836. ,
  837. ,
  838. enfin
  839. les
  840. de battre
  841. se familiariser
  842. plus
  843. furent les femmes
  844. durent se concerter, celles au moins des trois domaines dont
  845. : ce fut un vrai régal
  846. ,
  847. mon appétit diminuait,
  848. En raison de la
  849. . C’
  850. pour lui dire
  851. . _ Les mauvais signes.¶
  852. la
  853. plus
  854. matinale
  855. nous
  856. ,
  857. ,
  858. ,
  859. la
  860. furent vaines, comme étaient vains
  861. ,
  862. nos peines. Peu après, il me creva
  863. au moins
  864. bête
  865. me causa des ennuis
  866. ,
  867. ,
  868. ,
  869. ,
  870. ,
  871. ,
  872. ,
  873. , j’étais secoué d’un fou rire
  874. ,
  875. ,
  876. qu’on lui avait fait accomplir. Il
  877. qui «fretintaillaient»
  878. , pour clôturer cette série de malheurs,
  879. , il fallut bien
  880. gros
  881. ,
  882. la
  883. tout
  884. Sainte
  885. . _ Monsieur Parent.¶
  886. ,
  887. offerte
  888. nous en
  889. ,
  890. tout
  891. Le régisseur s’appelait
  892. jet
  893. . Tout de suite, il me dit qu’en considération de mon beau-père il m’agréait comme métayer, bien que je sois seul pour travailler, ce qui n’était guère avantageux
  894. il
  895. on ajouterait
  896. qui me seraient
  897. ,
  898. , pour lequel il semblait avoir un culte exagéré:¶ –
  899. ou à tirer
  900. si c’est nécessaire
  901. nous
  902. car
  903. , disait-elle de son air le plus froid, le plus indifférent, le plus lassé
  904. : ça
  905. est-ce que ça
  906. ,
  907. . _ Paysage.¶
  908. ; en balayant, on arrachait de plus en plus le gravier qui les liait; mais eux restaient là, invincibles
  909. il y avait,
  910. un bahut pour le linge sale, puis un autre coffre, puis une
  911. trônait
  912. il y avait enfin, dans le
  913. de
  914. de pierre
  915. la bouche du four mettait son
  916. tout au plus
  917. qui séparait les deux corps de bâtiment, les étables envoyaient leurs
  918. qui
  919. ,
  920. un
  921. légères,
  922. distinctement
  923. qui les cerclaient
  924. :
  925. que formait la forêt
  926. de
  927. c’était
  928. qui nous dominait et
  929. leur mort paisible,
  930. ; je les vis se draper
  931. royale
  932. et comme à regret; je
  933. ,
  934. je
  935. . _ L’Esprit des autres.¶
  936. assez peu intéressants
  937. (Le quatrième, né avant terme, n’avait pas vécu.)
  938. le comprit et
  939. et que vous travailliez bien
  940. ;
  941. des
  942. ,
  943. -en
  944. , qui me dit, dès qu’il eut l’occasion de me voir:¶ –
  945. en
  946. du soir; ils
  947. A l’énoncé de quelque formule qui lui semblait
  948. ¶ Mademoiselle Julie étant venue un jour, je
  949. lui
  950. , qu’il était célèbre
  951. ,
  952. ,
  953. . _ Le mangeux d’ lard.¶
  954. ,
  955. ,
  956. cette particularité,
  957. la connaissait. Chaque dimanche presque
  958. il
  959. , me disait-il
  960. preuves d’évidence et
  961. ,
  962. ,
  963. ,
  964. ,
  965. avoir
  966. Napoléon (qu’on appelait à présent
  967. ),
  968. et
  969. parce que
  970. de sa part
  971. que
  972. fût
  973. non plus que
  974. ,
  975. . _ Les peines et les joies.¶
  976. d’être
  977. à la
  978. toujours,
  979. , la direction du travail;
  980. ,
  981. ,
  982. à ce
  983. ;
  984. de la chose
  985. entre le grand Pierre et son beau-frère; mais, au lieu de cela
  986. ,
  987. notre repas était pris:
  988. Moi aussi,
  989. : j
  990. il n’y a
  991. ;
  992. placée exprès dans le parc, au milieu d’un bosquet de grands arbres.¶ –
  993. Il vaut toujours mieux ne rien dire de ceux sous la domination desquels on est placé.
  994. ,
  995. de dix-huit heures
  996. -là
  997. et,
  998. ,
  999. étaient
  1000. ;
  1001. ,
  1002. faire se
  1003. de partir
  1004. était bon,
  1005. d’eau très claire,
  1006. .
  1007. ,
  1008. ne pas
  1009. d’en donner une ration suffisante aux
  1010. je
  1011. Je
  1012. bien que le temps passe sans qu’on s’en aperçoive, et
  1013. ,
  1014. me hantaient souvent, et
  1015. : j’en suis encore là
  1016. ,
  1017. dans la poche
  1018. . Ce qui arrivait assez souvent le samedi.
  1019. me
  1020. , j’étais mal à l’aise,
  1021. grosse
  1022. me
  1023. peu de temps après
  1024. m’étaient sensibles
  1025. au pesage
  1026. complimenteurs:¶ –
  1027. ,
  1028. sentir
  1029. de ce genre que doivent ressentir les
  1030. ,
  1031. , un orgueilleux contentement me venait.
  1032. La mise au monde de notre quatrième enfant, – ce petit né avant terme et mort aussitôt, – avait beaucoup fatigué
  1033. , la figure plus mince, les joues plus creuses; sa pâleur bistrée s’était encore accentuée et ses grands yeux noirs se nimbaient d’une large cernure bleue. Elle était prise fréquemment, et parfois simultanément, de coliques d
  1034. figure
  1035. répondait-elle.
  1036. souvent
  1037. J
  1038. , de mes deux assiettées de soupe épaisse
  1039. en deux grands paniers
  1040. ,
  1041. ,
  1042. ,
  1043. mangés de caresses,
  1044. comme d’aucuns
  1045. .
  1046. ,
  1047. et nous
  1048. ,
  1049. A l’ordinaire prévenus de leur arrivée, l’on
  1050. : car il est d’usage de bien traiter les inviteurs. Quand je n’étais pas trop pressé par le travail,
  1051. pour le mariage. Une fois entraîné, je
  1052. . Victoire, aimant peu sortir, ne m’accompagnait jamais. Nous ne pouvions guère, d’ailleurs, laisser les domestiques seuls à la maison.¶
  1053. ,
  1054. ,
  1055. , avec sa famille,
  1056. , grommelait-il d’une voix rauque
  1057. alors
  1058. pitoyable
  1059. ne s’intéressait aucunement à la culture qu’il
  1060. de le voir s’en aller
  1061. – Oh! par exemple, va-t-on s’écrier, avec
  1062. , comment pouviez-vous trouver le temps de songer aux intrigues amoureuses? C
  1063. ¶ Eh bien, la
  1064. , plein de vigueur
  1065. , que ma tentative la rendrait encore plus plaintive et grincheuse, accentuerait son état d’agacement
  1066. j’avais trop le respect de mon intérieur pour en arriver là:
  1067. ¶ ¶ Ainsi qu’il arrive souvent, ma première faute se produisit un jour où je n’y pensais pas du tout. C’était à
  1068. ; on venait de terminer la rentrée des foins et les blés n’étaient pas encore mûrs. Un
  1069. dénommée Marianne
  1070. je n’avais pas d’eau. Tout naturellement
  1071. mesure de
  1072. ,
  1073. ,
  1074. ,
  1075. matinal
  1076. d’or
  1077. Bref, elle me sembla belle et je
  1078. , mais je refusai
  1079. bien
  1080. qu’avant de sortir
  1081. :
  1082. ¶ Le père Giraud, un jour
  1083. . _ Vers le progrès.¶
  1084. , le propriétaire
  1085. le régisseur, et Victoire
  1086. étant venu chez nous,
  1087. Jean
  1088. de travailler et
  1089. qu’il apprenne cela, pour
  1090. , ça vaudra mieux
  1091. .
  1092. certes
  1093. et d’une herse aux dents de fer
  1094. fît à l’égard des engrais, ce que je faisais pour l’outillage; je tenais surtout à lui
  1095. en
  1096. lui
  1097. de la gérance
  1098. à ce
  1099. moyens…
  1100. , répondis-je
  1101. mis
  1102. récolte; il y a ensuite plus-value considérable sur
  1103. C’était aussi par raison d’
  1104. qui
  1105. à chaque fois
  1106. pour le retrait du son, tout en le prévenant d’avoir à dire,
  1107. en
  1108. privés,
  1109. et
  1110. . _ Mauvais jours.¶
  1111. dans la contrée,
  1112. des
  1113. douloureux
  1114. ,
  1115. que
  1116. ,
  1117. et
  1118. ; elles
  1119. d’attente, augmentait son chagrin.¶ C’est
  1120. le comprendre, après la grande crise du début
  1121. aussi
  1122. à prendre à partie la municipalité de Bourbon,
  1123. au fond, et
  1124. ,
  1125. , outre mes souffrances,
  1126. . Je visitai tous mes champs
  1127. ¶ – L’année sera bonne,
  1128. -je; ça nous permettra de nous rattraper sans trop de peine des grandes dépenses causées par mon
  1129. .
  1130. enfin
  1131. ,
  1132. ,
  1133. en
  1134. ¶ La pluie ayant cessé, il y eut à faire dehors une bien
  1135. ,
  1136. Toutes les brindilles sèches s’étaient détachées, et aussi de
  1137. vertes, des
  1138. tous
  1139. demi penchées, en des attitudes de souffrance.
  1140. à
  1141. qu’à l’état de souvenir.
  1142. ce fut
  1143. ,
  1144. . Et c’était presque sans valeur
  1145. . _ Commerce intéressé.¶
  1146. de la grande diminution de ses ressources et des frais d’indispensables réparations
  1147. tout l’hiver et où de grandes fêtes ont lieu au temps du carnaval. Ni l’un ni l’autre ne devaient revoir la Buffère: M. Gorlier
  1148. ne revint jamais. A tort ou à raison, on
  1149. en garnison
  1150. dont la femme était la nièce du maître défunt. A la
  1151. M. Lavallée
  1152. ,
  1153. pendantes
  1154. se dressaient
  1155. ; pas le moindre objet qui réponde à un besoin réel
  1156. parut
  1157. En dépit de nos protestations, il
  1158. et laissait passer un jet exagéré de salive
  1159. , à perfectionner le cheptel: aussi lui donna-t-il congé
  1160. aussi
  1161. ;
  1162. .
  1163. ,
  1164. ;
  1165. plausible.¶ ¶ Il ne se passa pas de
  1166. , de Lurcy, et bien souvent à celles de Souvigny
  1167. en souffrance durant
  1168. , tous les cheptels étaient changés et n’en valaient pas mieux. Seulement, nous étions endettés de plusieurs milliers de francs, car
  1169. , disions-nous entre métayers.¶ Nous étions tous furieux après
  1170. …¶
  1171. ait
  1172. tout: l’amélioration des cheptels avait été le dernier des soucis du régisseur; c’était uniquement pour gagner gros qu’
  1173. ,
  1174. transigea,
  1175. celle
  1176. fils d’un petit propriétaire voisin du bourg. Roubaud
  1177. ; il cumula les fonctions
  1178. et de régisseur; il fut, d’ailleurs, moins un gérant qu’un simple teneur de comptes
  1179. . _ Ces jeunes tyranneaux.¶ ¶ M. Lavallée avait
  1180. à part le
  1181. riches,
  1182. j’
  1183. qu’on s’en souvînt
  1184. ,
  1185. ,
  1186. de planches qui servaient de clapier, et les
  1187. Mais ce fut surtout notre Charles qui eut à se plaindre des enfants du maître. Tout de suite,
  1188. le
  1189. jeu
  1190. Charles, veux-tu bien aller
  1191. D’ailleurs, l
  1192. ,
  1193. ,
  1194. il
  1195. -
  1196. parce que ça lui fausserait le goût
  1197. fillette
  1198. ,
  1199. »
  1200. en
  1201. ,
  1202. ne
  1203. ne
  1204. ,
  1205. s’écoula sans qu’on les vît, puis
  1206. ,
  1207. . _ La misère et le devoir.¶
  1208. d’aller en journée
  1209. tous les ans aux
  1210. aigu
  1211. ,
  1212. morte de chagrin, de souffrance, de froid et de misère!¶ Après quoi, me regardant d’un air sombre,
  1213. avait
  1214. :
  1215. très
  1216. ,
  1217. ,
  1218. du grenier
  1219. la
  1220. ,
  1221. lui envoyait
  1222. voyage,
  1223. du
  1224. ,
  1225. . Avant de m’en retourner,
  1226. Le
  1227. :
  1228. Le
  1229. tranquille et de goût
  1230. on
  1231. ; à
  1232. , point belle, elle avait, depuis plusieurs années coiffé sainte Catherine
  1233. ,
  1234. ; le second provoque une guerre perpétuelle, un besoin de se faire réciproquement quantité de petites misères; et cela nuit à la bonne exécution des besognes journalières.
  1235. désagréable,
  1236. la
  1237. ombrée d’une
  1238. en somme,
  1239. qu’il fût
  1240. ; il y avait, à proximité du fourneau, une grande auge de pierre pour les écraser. Après un moment, l’idée
  1241. avec précaution
  1242. se disposant à rentrer; alors
  1243. ,
  1244. Je crois que la
  1245. était tout l’opposé de son frère;
  1246. il
  1247. restait
  1248. Le
  1249. ,
  1250. , restait
  1251. à
  1252. Chose bizarre et
  1253. naturelle
  1254. tenait aussi comme caractère le milieu entre nos trois enfants. Il y avait des jours où elle était
  1255. plus encore que le Jean, et d’autres, par contre, où elle était
  1256. ,
  1257. De loin en loin
  1258. elle était
  1259. de mal travailler la pâte
  1260. y fut
  1261. très
  1262. enfin
  1263. aux enrhumés
  1264. petite
  1265. robuste
  1266. devait se conclure le mariage
  1267. le
  1268. s’
  1269. quasi
  1270. ,
  1271. ,
  1272. , si changée que tout le monde tressaillit
  1273. , continua-t-elle.
  1274. ,
  1275. ,
  1276. Le
  1277. ; ils
  1278. vola sur l’entrousse fermée: c’était
  1279. ,
  1280. ,
  1281. ,
  1282. :¶ –
  1283. ¶ Les sons sortaient rauques de sa gorge oppressée, à peine distincts; elle continua pourtant:¶ –
  1284. , autour de la table
  1285. Le
  1286. ,
  1287. ,
  1288. ,
  1289. ¶ Le soleil brillait, pâlot comme un soleil d’hiver; un
  1290. son cri
  1291. .
  1292. ! dis-je brusquement, comme pour un ordre appelant l’obéissance immédiate
  1293. ¶ Je pris le ballot que Clémentine avait déposé sur un tas de pierres et le
  1294. :
  1295. qu’elle ne tombât tout à fait
  1296. ¶ ¶
  1297. dans
  1298. : cela nous rassura quelque peu
  1299. ,
  1300. -
  1301. ,
  1302. jeté bas, et qu’on avait
  1303. qui
  1304. puisque
  1305. pour tirer au sort et passer la revision du même coup. Ils
  1306. , et
  1307. des multiples travaux d’automne, de l’arrachage des pommes de terre, des labours, des semailles! J’eus pourtant la chance de pouvoir
  1308. s’
  1309. , pillaient les maisons, violentaient les femmes, incendiaient les maisons. On commençait d’être très effrayé, d’autant que des
  1310. dans
  1311. ,
  1312. forma une garde des plus sérieuses. Il
  1313. on lui adjoignit comme lieutenants
  1314. Installée le lendemain, la garde permanente ne dura que trois heures.
  1315. alla trouver le vieux rat de cave capitaine et lui
  1316. sévèrement
  1317. , il n’y en eut plus que cinquante; à la quatrième, vingt; à la cinquième, huit, et à la sixième, il ne vint que
  1318. .
  1319. survint
  1320. ,
  1321. quand
  1322. le régisseur, assez peu qualifié,
  1323. ,
  1324. ,
  1325. ,
  1326. Vint l’heure où,
  1327. ,
  1328. tous
  1329. Le mari d’une petite jeune femme
  1330. comptait parmi ces derniers.
  1331. , c’étaient de ceux que,
  1332. constante
  1333. . _ Trois ménages.¶
  1334. triste
  1335. dit-il simplement.
  1336. ,
  1337. beaucoup
  1338. langueur qui lui rendait toute besogne très
  1339. ,
  1340. ,
  1341. ,
  1342. pétrissait et l’autre
  1343. :
  1344. allumé
  1345. qui
  1346. ,
  1347. d’
  1348. de ce fait
  1349. le
  1350. :
  1351. habitait là. Les
  1352. La
  1353. , furieuse de ma décision,
  1354. A dater de ce jour,
  1355. On peut croire que cela
  1356. , entre lui et nous,
  1357. . _ Les beaux raisins.¶
  1358. ,
  1359. ,
  1360. sur la date prévue pour la réception d’une lettre, d’une phrase de cette lettre faisant
  1361. , ou bien d’un rien: seulement la lancinante pensée de le savoir si loin, – il était en Bretagne, –
  1362. même
  1363. il y eut une déception dernière: les grandes
  1364. en
  1365. de la treille
  1366. cependant
  1367. ,
  1368. , attentive,
  1369. , aussi longtemps que le soleil brillait à l’horizon
  1370. Il devenait urgent de remédier à cet état de choses, faute de quoi
  1371. elle-même
  1372. la
  1373. ¶ La bourgeoise ne voulut rien savoir:
  1374. Si j’ai pris tant de peine pour les garder jusqu’à présent, c’est que j’en ai besoin; et quand
  1375. ,
  1376. , mais à présent
  1377. ,
  1378. , au printemps, et jusqu’en août
  1379. qu’ils vinrent
  1380. d’avoir épaissi
  1381. : elle
  1382. ,
  1383. avait le ventre collé aux reins
  1384. ; son
  1385. s’imposaient
  1386. ce sont
  1387. dites-moi donc
  1388. le petit panier, l
  1389. méritées
  1390. cette action qui semblait démentir ses témoignages passés d’amour maternel
  1391. notre faveur en
  1392. . _ Un homme d’affaires.¶
  1393. ne m’avaient pas permis des bénéfices pendant les cinq ou six premières années; puis j’avais été mis à bas tout à fait par
  1394. ; et
  1395. ,
  1396. augmentées de deux cents francs), était survenu
  1397. ,
  1398. :
  1399. était simple, jovial,
  1400. . Aux foires, il
  1401. allant chaque semaine à Moulins – où
  1402. , il
  1403. on le disait très
  1404. pleine
  1405. trop
  1406. Jean
  1407. , tout penaud,
  1408. quand j’étais allé le voir, qu’il
  1409. .
  1410. Bourbon où il allait chaque matin
  1411. ,
  1412. ,
  1413. -
  1414. ,
  1415. avait cette coutume
  1416. le maximum du possible
  1417. d’où il
  1418. ; je touchai donc deux cents francs
  1419. . _ Langage.¶
  1420. , suffisamment expressif,
  1421. de parler ainsi
  1422. de
  1423. plus
  1424. , s’esclaffa Rosalie,
  1425. sans doute
  1426. des imbéciles?
  1427. voué pour c’est,
  1428. adret pour adroit,
  1429. ce fut
  1430. qui
  1431. . _ Tiraillements.¶
  1432. ; à nous quatre
  1433. cela ne dura que deux ans;
  1434. , le régisseur,
  1435. le plus souvent possible
  1436. Malgré tout, il
  1437. seulement
  1438. seule avec les mioches
  1439. ou bien
  1440. ,
  1441. la pauvre enfant ne tarda guère
  1442. à
  1443. , pour en arriver, après ses couches, à les supprimer tout à fait
  1444. La bourgeoise voulant quand même en porter un bidon à sa fille, la bru
  1445. ça
  1446. ,
  1447. tiraient de leur travail, nous admettions un peu qu’ils puissent
  1448. que
  1449. bien
  1450. . _ A la porte…¶ ¶
  1451. , en y amenant maints tombereaux de pierraille tirée de nos champs,
  1452. ,
  1453. alors imposée et
  1454. , cette fois-ci,
  1455. plausible
  1456. des bestiaux
  1457. ,
  1458. , pour chacun,
  1459. vous
  1460. ; il paraissait impossible de disjoindre nos deux noms liés par l’accoutumance
  1461. en effet à chacune des parties de ce domaine?
  1462. ,
  1463. jamais auparavant
  1464. ,
  1465. ,
  1466. chantent: tout cela est bien beau pour ceux qui ont la faculté d’en jouir; mais pour nous, ça signifie seulement qu’il faut se hâter de labourer, de planter les
  1467. à qui
  1468. sont
  1469. qui embaument; il y a
  1470. ,
  1471. sous la tonnelle d’un parc, ou s’étendre sur le gazon des prés, dans
  1472. . Au chargement, les autres! taillez par rangées dans le gros tas de la cour, de
  1473. vous alignerez
  1474. . C’est embêtant, les machines travaillent: il faut aller chez les
  1475. en
  1476. : les
  1477. des besognes en masse, des labours de
  1478. et qu’il faut soigner
  1479. et les pieds mouillés
  1480. deux pansages quotidiens n’en sont pas supprimés; et puis, il faut bien confectionner des barrières
  1481. c
  1482. ,
  1483. ,
  1484. pas du tout
  1485. , l’eau manquant dans les fossés ou mares du domaine;
  1486. ,
  1487. ,
  1488. .¶ A toutes les époques de l’année, pour
  1489. d’inquiétude, des raisons
  1490. : il y a les animaux
  1491. d’aider la nature, si besoin est, de
  1492. ensuite
  1493. . Voici
  1494. pris de
  1495. toussent, ont l’arrière-train raidi, ne mangent plus: il faut les traiter, couper à grand’peine les pustules empoisonnées qu’ils ont sur la langue, et, malgré tout, il en crève. Survient une épidémie de
  1496. : tous les animaux sont malades ou boiteux pendant des semaines; les bœufs de travail impropres à tout service; le lait des vaches inutilisable. Et le nombre de victimes est élevé
  1497. ,
  1498. ?
  1499. on vend à bas prix le peu de grain
  1500. . Les riches,
  1501. qui sont ou beaucoup plus plats, ou beaucoup
  1502. notre coin de terre. Nous ne connaissons
  1503. Il y a dans les villes, même dans les petites, même à Bourbon, de bien jolies boutiques; seulement, ce
  1504. que font tous les jours les boulangers! Mais il
  1505. bien
  1506. qu’achètent les citadins aisés: du
  1507. du
  1508. des
  1509. Cela fleure joliment bon, le dimanche, quand on passe devant les pâtisseries; mais les friandises qu’elles contiennent,
  1510. bah!
  1511. ;
  1512. nous vend cher
  1513. nous vend cher
  1514. ,
  1515. , hantèrent mon esprit
  1516. et de ses deux demoiselles, vieilles filles de plus de quarante ans, à physionomie revêche, très bigotes.¶ Il nous fallut consentir à un tas de choses qui ne les regardaient guère, comme par exemple de ne pas blasphémer, d’assister à la messe chaque dimanche et d’aller à confesse, les hommes une fois l’an au moins, les femmes deux fois.¶ M. Noris
  1517. grande
  1518. A Moulins, sa seule capitale, il faisait partie d’une société dite «des Intérêts culturaux», entièrement composée de petits bourgeois comme lui. Ladite société s’efforçait de jouer un rôle en organisant des concours annuels pour lesquels elle sollicitait des subventions du gouvernement, en adressant d’autre part des pétitions aux Chambres pour leur demander d’imposer les produits agricoles étrangers.¶ M. Noris,
  1519. acheter des
  1520. Pour un membre de la société des Intérêts culturaux, ce n’était pas un raisonnement bien fort…¶ Le
  1521. avarice têtue le rendait bien mauvais vendeur.
  1522. ,
  1523. : ainsi n’étant jamais disposé aux
  1524. ,
  1525. avait été obligé
  1526. et lui demander plus qu’il ne nous doit, me dit-il.¶ Effectivement, j’allai le trouver
  1527. que
  1528. double au moins du chiffre réel).¶ – Jam ais
  1529. il me remit
  1530. , de par les ordres du maître,
  1531. ,
  1532. hippiques,
  1533. cultures, ils pullulaient au point de détruire à moitié nos céréales les plus proches
  1534. inutile de s’en plaindre: M. Noris
  1535. il
  1536. ,
  1537. ,
  1538. ,
  1539. sans délai devant le
  1540. la moindre
  1541. était dressé,
  1542. jusqu’à
  1543. ,
  1544. . Pareillement
  1545. A
  1546. ,
  1547. , hésitait maintenant à traverser la ville
  1548. .
  1549. ,
  1550. de toute sorte
  1551. faire comme lui, à
  1552. . _ Mon Credo.¶
  1553. à tous de nous y conformer.¶ En
  1554. ,
  1555. j’avais conservé
  1556. . Quand je me rendais le dimanche
  1557. cependant
  1558. tout ça un peu
  1559. , plus malheureux qu’on ne l’est soi-même. Ce programme, que les meilleurs n’appliquent pas toujours, vaut tous les sermons.
  1560. ,
  1561. . Pour ce qui est de
  1562. des joies célestes
  1563. des fidèles. Quant à leurs discours, qu’ils les prononcent par conviction ou par métier: c’est leur affaire
  1564. ,
  1565. encore
  1566. demeurés fidèles à ce devoir religieux,
  1567. , turbulente
  1568. ,
  1569. ,
  1570. ,
  1571. que par conviction:
  1572. ,
  1573. ,
  1574. ,
  1575. ,
  1576. Le
  1577. ,
  1578. , mais la messe d’abord
  1579. ,
  1580. connue, car notre contrôle est établi de façon sérieuse
  1581. , car rien n’échappait à ces donzelles; je crois qu’elles
  1582. , comme bien on pense,
  1583. au régiment, avait pris l’habitude,
  1584. aussi
  1585. ,
  1586. bien appuyé.
  1587. ,
  1588. ,
  1589. sans réagir
  1590. quelques
  1591. petits oiseaux gelés,
  1592. la charité, vertu que tenait pour essentielle le Christ humanitaire, le Christ de douceur et de
  1593. basses
  1594. , à
  1595. :
  1596. . _ Tenir un rang.¶
  1597. d’ailleurs,
  1598. , d’un ton plaintif,
  1599. ,
  1600. la
  1601. et même effrayait les enfants
  1602. on ne pouvait même plus
  1603. , bien
  1604. Le
  1605. qui
  1606. , on riait d’eux
  1607. à
  1608. Il
  1609. , aimant beaucoup licher,
  1610. à titre honorifique seulement et pour le cas où il surviendrait quelqu’un, sinon
  1611. sur
  1612. ,
  1613. ,
  1614. ,
  1615. plus
  1616. ,
  1617. ,
  1618. . L
  1619. , d’un haut comique,
  1620. improvisé cocher, affalé sur son siège et
  1621. gauchement
  1622. ; enfin
  1623. Très
  1624. d’ordinaire à leur arrivée
  1625. . Ces propriétaires-là, disait-on plaisamment, collectionnaient dans leur grenier les peaux des nombreux métayers
  1626. belle
  1627. à festoyer chez lui
  1628. ,
  1629. ma présence, et semblait faire effort pour
  1630. n’ayant été payé qu’à moitié,
  1631. , lui donnait ainsi annuellement
  1632. pourtant
  1633. alla moins au café,
  1634. d’arrache-pied
  1635. sa carrière
  1636. . _ Nos Parisiens.¶
  1637. ,
  1638. emprunta la bourrique d’un cantonnier du voisinage, l’
  1639. ,
  1640. sur la voiture s’entassaient les bagages:
  1641. , on était au vendredi et
  1642. , toute frêle et
  1643. ,
  1644. à volants avec des revers en dentelle
  1645. en
  1646. un col immaculé cerclait son cou mince aux tons laiteux, une large
  1647. ensuite,
  1648. Un peu distrait, je commençai:¶
  1649. ¶ Il parut réfléchir.¶ – C’est
  1650. Sa
  1651. le
  1652. il y eut
  1653. Berthe
  1654. D’où un éclat de
  1655. – Comment, et vous?
  1656. alors qu’
  1657. !
  1658. mangèrent de bon appétit,
  1659. , à mon avis,
  1660. l
  1661. bien
  1662. :
  1663. ,
  1664. , car il n’y avait pas de porte communiquant directement avec l’extérieur. Les
  1665. ,
  1666. de lune
  1667. ,
  1668. j’en suis sûr:
  1669. ,
  1670. ,
  1671. ,
  1672. .¶ Il
  1673. ,
  1674. bénéficièrent d’un
  1675. à merveille
  1676. aussi
  1677. , qui d’habitude restaient constamment ouverts; le
  1678. , disait Rosalie. Au moins on
  1679. ,
  1680. en lui disant au revoir. Au retour, il l’embrassait encore; elle, câline,
  1681. soudain
  1682. bien quand elle
  1683. loua
  1684. les amusa davantage;
  1685. aussi aux travaux du
  1686. établissement thermal. Une halte à la terrasse d’un café donnant sur la grand’rue leur permit de voir le défilé des malades: soldats de toutes armes, hommes et femmes de diverses conditions quasi tous claudicants, à qui une saison devait rendre leurs bonnes jambes d’autrefois, exemptes de douleurs. Ils revinrent par la forêt,
  1687. bien
  1688. La
  1689. dans l’après-midi
  1690. elle n’eut plus un sourire, fut
  1691. que je sois dans les mêmes conditions que vos propriétaires:
  1692. s’en font une idée riante à cause de l’air pur,
  1693. du dérangement, car malgré tout l’on s’attardait à table, on délaissait le travail pour leur tenir compagnie; puis aussi cela causait
  1694. ,
  1695. ,
  1696. ,
  1697. , quelques jours après
  1698. me
  1699. le souvenir
  1700. bons
  1701. refusa:¶ –
  1702. et
  1703. ,
  1704. )
  1705. , pleine de cœur au fond,
  1706. , dut bientôt se rendre à l’évidence: le mal, en dépit de tous ses soins, gagnait de jour en jour. La pauvre enfant
  1707. au matin
  1708. ,
  1709. . _ Monsieur le Député.¶ ¶
  1710. depuis plusieurs années
  1711. , car il rendait toute sorte de services, comme de faire obtenir des places, réformer les jeunes gens et même d’arrêter des procès
  1712. . Sa marotte du moment était la création d’un chemin de fer à voie étroite, de Moulins à Cosnes-sur-l’Œil par Bourbon, Saint-Aubin et la région minière de Saint-Hilaire et Buxières.
  1713. , lequel amena des métayers d’ailleurs et
  1714. personnellement
  1715. , Victoire et moi,
  1716. du domaine
  1717. . Les
  1718. , par exemple, n’étaient pas meilleures que
  1719. ,
  1720. ,
  1721. ,
  1722. Malgré le prix élevé du
  1723. ,
  1724. sans trop de peine.¶
  1725. des bâtiments si étroits et j’eus de la peine à me réhabituer
  1726. dans ces champs et ces prés de si faible étendue. Certes, j
  1727. de classe, le
  1728. un peu du bruit et du mouvement des maisonnées nombreuses subsistait encore;
  1729. en
  1730. très
  1731. ,
  1732. :
  1733. je commençais mon récit:
  1734. et
  1735. : il ne voulait pas se présenter au palais pour épouser la fille du roi sans être rassuré de ce côté.¶ «
  1736. divers
  1737. au moment où
  1738. ,
  1739. et
  1740. , sire,
  1741. ,
  1742. , vêtues maintenant de belles
  1743. l’
  1744. ,
  1745. ,
  1746. si tu vas pouvoir trouver
  1747. et je
  1748. que
  1749. était de
  1750. les plus risquées de
  1751. ,
  1752. Un
  1753. , circulant
  1754. les incidents se rapportant à la chasse:
  1755. en enhurnant
  1756. .
  1757. ,
  1758. . Je
  1759. . Après, quand le petit
  1760. au compte
  1761. : quand, après, ces noms me revenaient en tête, je les attribuais, au hasard, toujours de travers, faisant d’une montagne un fleuve et d’une mer un pays. Ce n’est pas à soixante-cinq ans que l’on peut se mettre en tête tant de choses nouvelles
  1762. lui apportais toujours
  1763. ,
  1764. . _ Évocations.¶
  1765. j’eus
  1766. ,
  1767. au-devant de moi
  1768. ,
  1769. dans la cour
  1770. . Deux ou trois manquaient
  1771. ,
  1772. sa surface,
  1773. Les
  1774. ,
  1775. ,
  1776. ,
  1777. , ce souvenir
  1778. côté
  1779. bien
  1780. fort
  1781. , en te permettant de prendre un domaine
  1782. ,
  1783. un moment
  1784. événements
  1785. à son compte
  1786. et où
  1787. dans laquelle nous étions plongés l’un et l’autre.¶ –
  1788. , annonça Boulois
  1789. , tu le sais
  1790. ¶ C’était une grosse femme courte qu’un asthme gênait; elle eut un sourire bonasse:
  1791. ¶ Notre repas se prolongea
  1792. ensuite
  1793. ,
  1794. :
  1795. , la mort l’avait frappée
  1796. . _ Le Tacot.¶
  1797. aux
  1798. – courbes
  1799. qui suivirent
  1800. nous avions bien peur pour nos bêtes, les autres riverains et moi-même;
  1801. Et nous
  1802. ,
  1803. elle
  1804. ,
  1805. Quand je travaillais à proximité, je
  1806. ,
  1807. ,
  1808. ,
  1809. , chauffeurs et mécaniciens,
  1810. , fonctionnaires
  1811. ,
  1812. ,
  1813. ; quand il
  1814. , je consentis cependant à poursuivre un nouveau bail
  1815. Sa mort était souhaitable peut-être, mais on ne pouvait cependant la tuer, la malheureuse!
  1816. ,
  1817. . Un jour que
  1818. , cet homme
  1819. , qui prit la direction de mon intérieur. Elle
  1820. ,
  1821. ,
  1822. en son absence
  1823. La
  1824. et aussi
  1825. un
  1826. ¶ Je gardai longtemps à la maison les deux mille francs qui me restèrent, après
  1827. qui cachaient la plaie: elle m’apparut, cette plaie, toute sanguinolente et repoussante, vraiment horrible; un
  1828. , d’affreuses
  1829. -
  1830. :¶ –
  1831. ¶ – Oh! j
  1832. me confia-t-il.
  1833. ,
  1834. solide et bon appétit…¶ J’aurais voulu m’efforcer de
  1835. . _ La roue tourne.¶
  1836. :
  1837. !
  1838. ,
  1839. ,
  1840. et,
  1841. , soufflait un vent de révolte
  1842. les voir
  1843. farouche
  1844. ,
  1845. à son adresse
  1846. de faire exécuter les volontés qu’eux, les puissants, les respectés, ne
  1847. là-dessus
  1848. M. Fauconnet se dit néanmoins sans doute, par devers lui, qu’il aurait bien son tour.
  1849. n’offrit
  1850. cris répétés de:
  1851. ,
  1852. sur le territoire de
  1853. à
  1854. M.
  1855. était un
  1856. à
  1857. encourir
  1858. . _ Fièvre électorale.¶
  1859. d’avance
  1860. ne
  1861. ,
  1862. en vérité
  1863. ,
  1864. De
  1865. et
  1866. ,
  1867. que vous êtes
  1868. :
  1869. ,
  1870. , ce
  1871. dévisagé par de nombreuses femmes qui étaient venues aux abords de l’auberge pour tâcher de le voir. Il
  1872. ,
  1873. d’un signe de tête et d’autres assez
  1874. assurer le nécessaire aux
  1875. des
  1876. des vrais républicains et
  1877. ; malheureusement, la majorité jusqu’ici demeure hostile. Et
  1878. d’électeurs ignorants
  1879. à M. Gouget
  1880. , en suite de l’ami du député sortant.
  1881. – Vous avez peut-être raison: nous avons le droit d’être sceptiques, de dire aux politiciens qui quémandent nos suffrages: «Ça ne prend plus, allez! Nous en avons trop vu. La politique
  1882. ,
  1883. font tant? Les bourgeois ont horreur du socialisme parce qu’ils craignent pour leur tranquillité, pour leurs biens, pour leurs rentes; mais nous n’avons
  1884. de
  1885. , et les partageurs en verraient de dures. Mais la propriété individuelle n’est pas encore morte, allez
  1886. , louant
  1887. … En tout cas, ce qui se passe à présent est bien révoltant, il faut en convenir. Vous trouvez ça juste de voir le même individu posséder une commune entière alors que tant d’autres ont peine à tirer d’un travail mercenaire leur pain de chaque jour? Vous trouvez naturel de voir des
  1888. continuai-je en me tournant vers le
  1889. , ayant toujours existé, ne se
  1890. et de lois du jour sont appelées à disparaître avant qu’il soit longtemps. Et nos descendants s’étonneront qu’on les ait conservées jusqu’ici
  1891. très
  1892. ,
  1893. ,
  1894. , même
  1895. . _ Moisson de la mort.¶
  1896. et sans raison,
  1897. Je fus bien heureux de lui survivre. Mais,
  1898. a
  1899. ,
  1900. rester
  1901. ,
  1902. ,
  1903. la
  1904. ,
  1905. double
  1906. en dehors de ces minutes d’évocations attristantes, je
  1907. ; ils
  1908. . _ Je suis le Vieux!¶
  1909. déjà
  1910. ; je donne des
  1911. j’ai toujours les pieds froids:
  1912. à
  1913. ,
  1914. ,
  1915. que je le reconnaisse
  1916. :
  1917. laissant en arrière
  1918. venant
  1919. ,
  1920. encore à l’extrémité d’une longue côte, à deux kilomètres au moins
  1921. il
  1922. ,
  1923. par
  1924. ,
  1925. plus
  1926. … Je me rappelle ceux que j’ai vus ainsi, ma grand’mère il y a longtemps, et plus récemment mon pauvre parrain: c’est trop triste
  1. perd ainsi quelque peu de son caractère. Vous écriviez alors selon vos moyens du moment qui cadra… → j’ai toujours été tiraillé entre le désir de
  2. défendable, m’entraîne à accepter l’offre de la Librairie Stock de rééditer \la Vie d’un … → l’expérience de l’âge mûr les imperfections de forme.¶ J’accepte volontiers pourtant votre décisio…
  3. Le → ¶ \Le
  4. le chemin de terre → la grand’rue
  5. ; – ils ont de ce côté maints déboires… → et, la plupart du temps, personne n’est disposé à le faire.
  6. qu’il évoque → et il les raconte
  7. risquant → en émettant sur chacune
  8. Ainsi m’a-t-il → Sans s’en apercevoir, il m’a
  9. joies → joie
  10. lui est arrivé d’être → a été parfois roublard,
  11. de ne valoir pas cher; il lui est arrivé d’être humain et bon – ainsi qu’à → parfois bon, – comme
  12. qu’à moi → comme moi
  13. Un → Et, un
  14. répondu avec un sourire étonné: ¶ « → regardé avec étonnement:¶ –
  15. sont moins → ne sont pas aussi
  16. cette → ce qu’ils appellent
  17. ¶ – Fais-le donc si → ¶ – Si
  18. ; → :
  19. … Les → ; les
  20. de façon → en français pour
  21. en respectant votre pensée de telle sorte que le récit soit → je ne ferai que traduire vos phrases, ce sera
  22. «¶ Le → ¶ Cela l’a occupé beaucoup, le
  23. « → –
  24. »¶ → ¶
  25. eu à cœur de → fait tout son possible pour
  26. Et j’ai tenté d’en faire autant pour lui → Mais peut-être n’ai-je pas été constamment fidèle à ma promesse
  27. quand même de-ci, de-là → dans certaines pages
  28. un à un, procédant → ; j’ai fait
  29. aux → les
  30. indiquait, réparant → a indiquées, réparé
  31. changeant → changé
  32. il a paru content → il s’est déclaré satisfait
  33. dit « → dit
  34. , dont on faisait «Bérot» → et on l’appelait Bérot
  35. ; → :
  36. , → et
  37. son «gouyard» → son gouyard
  38. , le déportant → l’avait déporté
  39. . Avec sa rasade → ; il fumait à outrance une
  40. toujours allumée, ses frais d → très culottée; il lui fallait sa goutte
  41. …¶ → .¶
  42. Décidé à la rupture, → Donc
  43. prit en métayage, à → se décida à partir. A
  44. appelé → qui s’appelait
  45. . Maman au contraire → ; mais ma mère
  46. soutenait ma grand’mère sans cesse aux prises avec les autres → se fâchait constamment avec mon oncle ou avec ma tante, parfois même avec tous les deux
  47. m’effrayait → me faisait peur
  48. … → .
  49. attelé de deux gros → que conduisaient des
  50. rouge foncé, de la race de Salers ou de Mauriac[1] → mauriats
  51. , pour l’instant garnie de → dans laquelle on avait mis des
  52. , → et
  53. Et je → Je
  54. à la besogne → aussi aux évolutions
  55. grande → grand’
  56. Cela n’allait pas sans fatigue → Peut-être eus-je tort de trop regarder et de me fatiguer
  57. Seulement → Mais
  58. . Je n’avais → : on se précipita pour nous porter secours. Je fus très difficile
  59. patouille, tapis doux et mol, → boue dans laquelle j’avais roulé
  60. Mais je fus long → Je fis
  61. maman me fit étendre → ma mère me coucha
  62. Longtemps après, → Je fus éveillé par
  63. me vint quérir pour m’amener → qui m’amena
  64. au → le
  65. déménagés, → remués,
  66. choqués tintaient → se choquèrent bruyamment
  67. maman → ma mère
  68. navré → fâché
  69. « → –
  70. « → –
  71. …»¶ J’approchais d’avoir cinq ans: → .¶ J’avais alors quatre ans: je puis donner comme étant
  72. à profusion → seulement, en plus d’une herbe fine, des
  73. , → était
  74. «la Breure[1] », → la Breure et
  75. , alors sur ses → qui avait
  76. toute sorte → toutes sortes
  77. ; → :
  78. comme → ainsi que
  79. bouchure[2] → haie
  80. d’en → de
  81. la → le
  82. Je fus dès lors → On m’obligea à l’accompagner
  83. en chair et en os et le monstre que nous imaginions → réel et celui de notre imagination: aucun ne se présenta et nul autre agneau ne fut enlevé
  84. . Souvent → courir plusieurs. La plupart du temps
  85. bouchure → bouchure
  86. , ou → ou bien
  87. ; → ,
  88. toujours fort → était fort claire et
  89. questionnait → demandait à
  90. « → –
  91. « → –
  92. »¶ Et sur la réponse négative de ma sœur:¶ « → ¶ Ma sœur disait non. Alors mon père:¶ –
  93. raté.)» → «raté».
  94. « → –
  95. boutasse → boutasse
  96. . C’était → ; il était fait
  97. , disait-on, de laisser → de seigle moulu brut
  98. .¶ La farine des → ; on prétendait que c’était
  99. qu’on faisait → , mais c’était
  100. tourtons → tourtons
  101. ou ribate d’odeur agréable – mie blanche et → qui sentait bon, qui avait la
  102. Régal d’ailleurs bien rare → ¶ Mais cela n’arrivait pas souvent
  103. à cause → , parce qu’il y avait
  104. lâcha → abandonna
  105. les → s’occuper aux
  106. les → pour participer aux
  107. J’ → A moi, qui
  108. maman → ma mère
  109. Un petit chemin tortueux et encaissé → Une petite rue tortueuse et encaissée
  110. des bouchures → , des haies
  111. avec une ligne de → et des grands
  112. têtards et d’ormeaux aux → dont les
  113. débordantes, à la → débordaient, dont la puissante
  114. . Cela faisait → voilait le ciel. A cause de cela,
  115. «rue creuse» toujours assombrie → rue, qu’on dénommait la rue Creuse, était sombre
  116. derrière → après
  117. , → et
  118. de grande importance → qu’on ne distinguait guère en raison des bouchures
  119. au → à un
  120. – → ,
  121. par beau temps → quand il faisait beau,
  122. , sous la caresse → étincelait aux rayons vainqueurs
  123. , → ; elle
  124. , aux → ; elle
  125. , → :
  126. plus ou moins fendillés et informes, → à demi cassés, les
  127. arbustes → bruyères entrait dans mes sabots; celle des genêts
  128. et ma → de cretonne rayée, ma petite
  129. ne m → n
  130. défavorable → désagréable
  131. rampant → : elles rampaient
  132. sous le couvert des → dissimulées par les
  133. j’étais → , je n’allais pas loin sans être
  134. , griffé cruellement par quelqu’une → par l’une
  135. ; j’avais → qui me griffait cruellement. J’avais
  136. emportais → apportais
  137. cassais la croûte → mangeais, assis
  138. pour attraper → , et je lui donnais
  139. – ils → , si bien qu’ils
  140. Médor, s’il → , quand Médor
  141. – → ,
  142. – → ,
  143. et aussi beaucoup → comme aussi
  144. , → en
  145. bouchures, → bouchures
  146. ; ou bien, plaçant → , ou je faisais marcher
  147. «les → les
  148. «marivoles» je → marivoles
  149. S → ¶ Je
  150. était bien pour → ; car je la mettais toujours
  151. …¶ Tout de même → lorsqu’elle tardait d’obéir à l’injonction.¶ Mais, en dépit de tout cela,
  152. se mettent à groumer, c’est-à-dire se tassent, tête baissée, → refusent de manger et se réunissent en un seul groupe compact
  153. Rentrant → Quand je rentrais
  154. grondé → fâché
  155. restais donc → m’efforçais donc de rester
  156. où l’ombre du frêne → prescrit. J’avais, pour ne pas me tromper, une remarque sûre: quand le grand chêne
  157. l’entrée, s’allongeant perpendiculairement sur la claie, annonçait → la barrière d’accès, mettait en plein sur cette barrière la rayure noire de son ombre, je pouvais pa…
  158. et, → ! Et
  159. , quel dur calvaire! Parfois, pris de → ! Des fois, saisi par la
  160. de → le
  161. … → .
  162. chaude après-midi où → soirée chaude:
  163. bruissaient → passaient
  164. Déambulant → Je marchais,
  165. ensommeillés → à demi clos, ayant sommeil, quand je vis
  166. , – sans doute → . Ça devait être
  167. me crus en présence d’ → crus avoir devant moi
  168. Je battis en retraite d’abord, puis → Je commençai par me sauver; puis je
  169. : → , mais
  170. quelque → une certaine
  171. quand je revis → avec mon petit couteau
  172. , → !
  173. Affolé, → J’étais tellement
  174. , → que
  175. sens → sentis
  176. nues, et qu’ → nues, puis
  177. effleure → effleura
  178. rejoint s’étirait → poursuivi, rampait
  179. , → et
  180. , mais → . Néanmoins, quand je
  181. tout de même, → comme de coutume
  182. avec des traces de → des
  183. , un → coulaient encore sur mon
  184. le coup, maman m’octroya une tranche → me consoler, ma mère me tailla une part
  185. poires Saint- → poirés saint
  186. Je n’en eus pas moins une nuit agitée avec délire et cauchemars: – mes parents durent se lever… → En dépit de mon chagrin, je mangeai goulûment ces bonnes choses. Mais cela ne me réussit pas; j’eus…
  187. j’eus licence de longuement → on me laissa
  188. ¶ Après quoi, → ¶ ¶ Quand
  189. – au-devant d’ → . Je n’étais pas entièrement revenu de ma
  190. J’assemblais en → Je m’occupais à faire un gros
  191. avec du chèvre-feuille odorant, des branches fleuries de genêt → , mariant aux suaves parfums du chèvrefeuille, les couleurs vives des genêts d’or
  192. De par l’isolement de → J’étais sauvage et timide plus que de raison, car
  193. rare que j’aie → isolée et rarement j’avais
  194. « → –
  195. , → !
  196. »¶ Je songe aux → ¶ Mais voilà que me revinrent en mémoire les
  197. entendues → que j’avais entendu raconter
  198. prends → pris
  199. . Et me voici dans → d’accès, puis
  200. creuse trottant toujours → Creuse. Je me dirigeai en hâte
  201. de crier → criait
  202. « → –
  203. , → ?
  204. »¶ Il me suit → ¶ Il riait en me suivant
  205. , et, rien qu’en → et,
  206. gagne de vitesse → gagnait du chemin
  207. hasarde → hasardais
  208. vois qui approche → voyais qui approchait, qui approchait
  209. débouche → débouchai
  210. crois sauvé, de par mon refuge à → crus sauvé puisque j’allais pouvoir m’engouffrer dans
  211. ! → .
  212. , → en
  213. : → ,
  214. « → –
  215. prend → mit
  216. remarque → remarquai
  217. a → avait
  218. répète → répéta
  219. « → –
  220. …»¶ Et me demande:¶ « → .¶ Et demanda:¶ –
  221. voù → vou
  222. …» → ».
  223. réponds pas, bien entendu, mais continue à → lui répondais pas, comme bien on pense, je ne faisais que
  224. Tout → Mais tout
  225. , arrive → arriva
  226. hâte → hâtait
  227. remue → remuait
  228. avance → avança
  229. s’excuse → s’excusa
  230. , donne → et donna
  231. travaillant → qui travaillait
  232. très proche → toute voisine
  233. quérir → querir
  234. et → puis
  235. frayeur → peur
  236. avec leurs fruits vermeils coupés → , garnies de petites fraises, qu’il avait cueillies
  237. au → à
  238. Et pendant → Pendant
  239. le suivre → m’emmener
  240. mauvaises bêtes → mauvaises bêtes
  241. couleuvre[1] → couleuvre
  242. tout de suite, → sans difficulté à suivre mon ami
  243. m’ayant → , d’autant plus qu’il m’avait
  244. aussi → de me donner
  245. découper → tailler
  246. outils variés → petits araires
  247. annonçant → ce qui annonçait
  248. elle me fouetta → elle revint me fouetter
  249. J’eus le courage de n’en rien laisser paraître. On a son amour-propre en présence des étrang… → En toute autre circonstance, j’eusse certainement pleuré, mais en compagnie de cet étranger, je refr…
  250. abattis → abatis
  251. chieur de longchieur de long
  252. « → –
  253. « → –
  254. enleva → mit à découvert
  255. ; → :
  256. Quand → Et quand
  257. renversée et l’on entendait l’eau glouglouter dans leur gorge → ramenée à la position horizontale
  258. « → –
  259. fleur → fleurs
  260. .¶ « → :¶ –
  261. un ton → une voix
  262. voulu → voulue
  263. ! → .
  264. l’amas de → la
  265. manifestai l’intention de m’en retourner → dis vouloir m’en aller
  266. prit la peine de me → eut l’obligeance de me
  267. , sans rien voir, hélas! → et ne pouvais l’apercevoir.
  268. et que je → . Je
  269. au → à
  270. «groumer» → groumer
  271. bouchures et j’avisai vers → bouchures: c’était un moyen sage. Vers
  272. pas de Médor. J’essayai → Médor ne vint pas. J’en fus réduit à essayer
  273. et → ,
  274. , → ; j’
  275. ; mais → , mais,
  276. et → ,
  277. de → à
  278. , → et
  279. je ramenais → j’amenais
  280. «Ah → – Ah!
  281. mon Dieu → , mon Ghieu
  282. Dieu → Ghieu
  283. perdus → ’ pardus
  284. Dieu → Ghieu
  285. »¶ Elle → ¶ Elle prit la Marinette dans ses bras,
  286. brailler → clamer
  287. « → –
  288. … Aah → !… Aaah
  289. Aah → Aaah
  290. ; → ,
  291. savait la prière. Mon → savait la prière; mon
  292. voulait → de
  293. Depuis → Il y avait
  294. Le sang des → Délayé
  295. me faisait → le sang de mes
  296. et → ; sans compter que
  297. méprenant → méprirent
  298. , → ; ils
  299. le seul coupable → absolument cause
  300. contai → racontai
  301. La → Mais ma
  302. jugeant → jugea
  303. engageait → et chargea
  304. à → de
  305. ferme. Lui → comme je le méritais. Mon père
  306. m’administra → me donna
  307. , ni attrapé → ni fâché. Je lui demandai des nouvelles du troupeau
  308. dit → répondit
  309. crevées → crevés
  310. pouvoir sauver → que tout
  311. . Une troisième mourut cependant et un petit par surcroît → aurait la vie sauve. Et, en effet, il n’en creva plus
  312. maman se prirent à l’invectiver, l’accusant → ma mère, l’ayant accosté, lui firent une scène violente, l’accusèrent
  313. défendant → défendirent
  314. Le pauvre homme, assez → Il fut d’abord tellement
  315. , s’excusa très humblement → qu’il ne trouva rien à dire. Ayant compris enfin ce qui était arrivé, ce qu’on lui reprochait, il b…
  316. – et s’éloigna, jugeant toute → , puis, voyant au degré d’exaspération des deux
  317. inutile devant la fureur exaspérée de ces → raisonnable n’était possible, il prit le sage parti de s’en aller querir l’eau
  318. Fontibier, au delà de Suippière → Crozière, de l’autre côté de la Bourdrie
  319. aussi, → de
  320. assombrit sérieusement → assombrir progressivement
  321. décidai de rallier la maison, après une petite → fis rassembler le troupeau par Médor et le ramenai: il n’y avait pas plus d’une
  322. de garde → que j’étais là
  323. , mais non point → ; pourtant je n’eus pas
  324. retourner. A l’arrivée, maman me demande → revenir sur ma détermination. Dès qu’elle me vit, ma mère me demanda
  325. a → avait
  326. parle → parlais
  327. met → mit à rire et
  328. , → en
  329. m’obligea à → me fit
  330. … → .
  331. le fracas allait crescendo; des → ils allaient augmentant; de grands
  332. le chemin creux → la rue
  333. mon père → à mon secours
  334. en guise de pèlerine → , mon père
  335. j → je n
  336. devenu fou pour → pas idiot à fond de
  337. par la suite → ensuite
  338. [1] Dans les campagnes bourbonnaises, la dénomination «mauvaises bêtes» s’appliquent surtout… → IV. _ Avec les cochons
  339. IV¶ Songeant qu’à moins de → Quand je songe que je n’avais pas encore
  340. m’advenaient → quand m’arrivaient
  341. comparant → quand je compare
  342. sérieux → manuel
  343. Du temps que j’étais → Je restai
  344. , j’esquivais → pendant deux ans, ce qui me permit d’esquiver jusqu’à huit ans et demi
  345. Mais quand j’atteignis → Mais alors
  346. de cet avantage → des journées de repos
  347. ; les bouchures → , les haies
  348. ; → ,
  349. ; → ,
  350. inconscient vous agite → convulsif agite le corps
  351. » et des laitons ou nourrains, plus ou moins, selon les circonstances ou la réussite des portées… → et deux bandes de petits, soit quinze ou vingt
  352. demeurés → qui restaient
  353. bouchures → haies
  354. Au moins → Mais enfin, quand je les échappais
  355. s’en allaient-elles → , j’avais la certitude qu’elles s’en iraient
  356. Mais non plus → Il n’en était malheureusement plus ainsi
  357. Maraudeuses → En été, dès l’époque où jaunissent
  358. quand → les rares fois où
  359. blés ou → champs de grain.
  360. bêtes → vieilles gamelles
  361. d’ → de les
  362. cependant protéger les → veiller ferme
  363. les → des
  364. en des endroits différents. Ou bien → en un endroit différent. D’autres fois,
  365. rassembler tous → ramener tous ensemble à l’étable
  366. logeaient toujours à l’étroit en des réduits adossés → étaient logés en trois cahutes exiguës adossées
  367. , d’un nettoyage difficile → ; ils y étaient toujours trop serrés, et,
  368. la grand’ → ma
  369. avait la manie d’inspecter partout → allait souvent passer l’inspection
  370. assez propre et poussait les autres → suffisant; toujours elle me faisait
  371. Je fus giflé certain jour par maman pour avoir → Je me rappelle une fois où elle me battit parce que j’avais
  372. risquait, paraît-il, de leur faire → leur avait fait
  373. nourrains → nourrains
  374. le suppléer → rester
  375. soin des bêtes; → pansage, et parce que
  376. Ainsi en arriva-t-on à me désigner pour cette foire, ce qui → Je dois dire que cela
  377. de → de grande
  378. le → un
  379. hautes → grandes
  380. fort → rudement
  381. vers → à
  382. Maman, non sans me secouer ferme, m’attifa de → Mon père eut mille peines
  383. – → ,
  384. – et → ; puis elle
  385. . Mais non! → , mais je n’avais pas faim, ayant trop sommeil. Ma tête
  386. ; ma tête trop lourde s’inclinait sur mon épaule ou → . Maman, prévoyant bien,
  387. et de → avec
  388. « → –
  389. «Tu → – Que tu
  390. bien froid, → froid!
  391. ; → ,
  392. passait dans son regard et → ; je sentis
  393. voix; j’eus conscience de → plénitude
  394. que → , qui, sous
  395. dissimulait trop → , ne transparaissait qu’à moitié
  396. elle nous aida à démarrer → on fit sortir de leur étable les cochons
  397. les nourrains → et
  398. par les chemins pétrifiés, biscornus – qui → du matin
  399. ennui → ennuis
  400. Sur les → ¶ Vers les
  401. voici → fûmes
  402. tire → tirait
  403. jette → jetait
  404. mettent → mirent
  405. poils se hérissent; il devient → corps recroquevillés tremblaient; leurs soies se hérissaient et il devint
  406. ¶ J’ai → J’avais
  407. à l’activité → au mouvement
  408. de ce → du
  409. est → était
  410. gagnent; mes → gagnaient; je claquais des
  411. claquent → sans relâche
  412. engourdissent, si → engourdissaient, devenaient
  413. sont → étaient
  414. raides qu’il me faut les réchauffer → raidies que je n’arrivais même pas à
  415. oblige → obligea
  416. a → avait
  417. bat → battait
  418. , se frotte les → et frottait ses
  419. avec rage → l’une dans l’autre
  420. assez peu → mais elle n’était guère
  421. d’ailleurs. «Une → . «C’est une
  422. ,» → »,
  423. cochons – nourrains et → nourrains et de tout
  424. laitons → laitons
  425. les «cent kilos» protégés par leur graisse, digéraient affalés → des porcs gras, étendus
  426. les → il y avait des
  427. sous le → à cause du
  428. On ne → Les
  429. assemblés → se tenaient
  430. , → et
  431. , paysans → des bêtes, tous campagnards
  432. – → ,
  433. chemises → chemise
  434. – → ,
  435. Peu → Il y avait peu
  436. qui → . Les
  437. terminer → faire
  438. Voici de loin en loin passer → De temps à autre,
  439. . C’est → , passait à côté de nous. C’était
  440. sourit volontiers → souriait constamment
  441. lui déplaît → ne lui allait pas,
  442. plisse et devient → plissait, devenait
  443. Il est furieux aujourd’hui, à cause de la nécessité de → Ce jour-là, justement, il était de fort méchante humeur parce que la foire ne valait rien et qu’il f…
  444. si l’on veut → ou ne pas
  445. bougonne → se fâcha
  446. sont → étaient
  447. , disant → ; il dit
  448. trouve → trouvait
  449. .¶ J’ai → et qu’il était quasi impossible de les faire partir avec
  450. commence → commençais
  451. propose → proposa
  452. crains → refusai, ayant peur
  453. qui circulent m’effraient un peu → que je voyais circuler
  454. disposons → disposions
  455. sur les → vers
  456. M. Fauconnet revient en compagnie d’un → les cochons furent achetés, après un long
  457. . Long → (sauf pourtant
  458. que le marchand dédaigne. Et le maître n’insiste pas trop pour → dont il ne voulut pas). A vrai dire, M. Fauconnet n’essaya guère de
  459. résultent → pouvaient en résulter
  460. d’avoir à les ramener. Deux → lui importaient peu!¶ Sur
  461. devons opérer → devions faire au marchand
  462. . Station longue et sans charme malgré le froid moins rude en ce milieu de jour.¶ Le moment venu → , il nous fallut attendre deux
  463. , qui attendaient comme nous pour livrer leurs bêtes, nous aident → nous aidèrent
  464. de nos « → des non-vendus, ce qui ne fut point chose commode
  465. le règlement – → que les vendus furent livrés et soldés,
  466. – nous retraversons → , nous repartîmes à travers
  467. , prenant → avec les trois
  468. laisse seul pour → laissa seul. Il voulait
  469. ; → ,
  470. notre maître → M. Fauconnet
  471. m’incitaient à la patience résignée → me faisaient oublier l’appréhension que j’avais de rester seul
  472. jette → jetai
  473. reste → restait
  474. Ils s’y intéressent peu et ne tardent → Mais, en dépit de cela, ils ne tardèrent
  475. sauve → sauva
  476. reconnaît → reconnaissait
  477. redescend → redescendait
  478. me vient en aide pour → , m’aida à
  479. sont → furent
  480. Les voici bientôt pris → Bientôt ils se remirent
  481. , et j’ai mille peines → et j’eus bien de la peine
  482. sont sages, je porte → ne bougeaient pas, je portais
  483. est allé → était allé
  484. je suis torturé → j’étais pris
  485. la patine des → les
  486. silencieuse, invisible presque, → formait une masse également informe et vague où rien ne tranchait et d’où ne venait aucun bruit: ell…
  487. l’effet d’une mystérieuse → quelque invisible
  488. Et cette place, avec ses → La place de l’église où j’étais
  489. squelettiques, → à la nudité voilée
  490. chargés → , tout blancs aussi, et
  491. les pas, → mes pas, et
  492. paraissait → semblait
  493. flanqué de → avec
  494. prenait dans la grisaille un air rébarbatif et hargneux → avait des allures
  495. montrait une façade inquiétante de par l’assaut → était lugubre aussi parce qu’à ses murs grimpaient
  496. – rosiers et glycines bien jolis → qui étaient
  497. à la belle saison. Des → , en été, de belles plantes vertes. Venait ensuite une rangée de basses
  498. basses accolées, précédées d’ → que précédait
  499. , contrastaient avec ces immeubles cossus. Maisons de pauvres, – → : maisons de
  500. , vieillards ou veuves – moins → probablement, sauf
  501. Côté → Au bas
  502. ville → place
  503. accède au → clôturait le
  504. en sortent, qui s’inclinent → , lesquels s’inclinèrent
  505. la → une
  506. a → avait
  507. me jettent en passant → passèrent tout à côté de moi, me jetèrent même
  508. pénètrent → pénétrèrent
  509. aux → tapissée de
  510. – le presbytère sans doute. La → , qui, je le compris, devait être la leur.¶ Un moment après, ce fut la
  511. crie → qui cria
  512. paraît → parut
  513. , jette → et jeta
  514. Son gamin, → En dépit des observations de cette femme, un gamin
  515. profite → profita
  516. et se mettre → : il se dirigea vers le bassin de la place où il se mit
  517. va → alla
  518. Cet André, → Un autre gamin
  519. deux glissent → les deux glissèrent
  520. enjoint → enjoignit
  521. détermine à ne pas se le faire répéter. Et me voici seul encore → détermina à obéir sans retard. Je fus de nouveau seul
  522. des → quelques
  523. Et s → S
  524. juché → perché
  525. arrête → arrêta
  526. « → –
  527. M → m
  528. M → m
  529. M → m
  530. rien à faire… tu → impossible… Tu
  531. !» → par le froid.
  532. judicieux → sentencieux
  533. M. Vernier éperonne → le monsieur éperonna
  534. , disparaît → et disparut
  535. Et je reste navré de → Je n’eus pas de peine à comprendre qu’il était M. Vernier, et je m’attristai profondément en songea…
  536. a → avait
  537. «\Voilà → – Voilà
  538. noce\…»¶ → noce…¶
  539. semble à présent → semblait maintenant
  540. lui arrivait d’être → était parfois
  541. et souvent j’étais couché → . Il m’était arrivé de me coucher
  542. son retour. Le lendemain → qu’il ne soit rentré. Les lendemains de ces jours-là
  543. mal en train, → malade et
  544. , maussade, et maman le disputait tout en le plaignant → et ma mère avait, surtout à son égard, son air le plus brutal; elle le plaignait pourtant
  545. soudain → qui s’était
  546. . Je tremble → soudain. Je tremblais
  547. sens → sentais
  548. . Des → ; des
  549. remuent → remuaient
  550. , → et
  551. me brouillent les yeux → passaient devant mes yeux. J’étais aussi exténué de fatigue
  552. pèse → pesait
  553. Un regret me vient → Des regrets me venaient
  554. dorment → dormaient
  555. profite → profitai
  556. sort → sortit
  557. suit → suivit
  558. disparaît → disparut
  559. – d’où il revient un → ; il en revint un
  560. est → était
  561. A peine puis-je → Je pus à peine
  562. encadrent le malheureux → marchaient à côté du
  563. frappent → frappaient
  564. loqueteux à souhait baragouinent → de taille diverse, dont les loques dépenaillées pendaient, et qui discutaient fort
  565. , cependant que → . Et
  566. s’élèvent → venaient
  567. exaspérées. J → qui se fâchaient. Ces gens-là n’avaient pas meilleure
  568. que ces gens à → qu’ils ne vivaient que de rapines et qu’ils
  569. Et mon sang de se glacer → Mon sang se glaça
  570. de se mettre → se mit
  571. le groupe défila sans paraître → les bohémiens passèrent sans
  572. suivirent → défilèrent
  573. sonna → avait sonné
  574. chaumines ayant → chaumières avaient
  575. , → et
  576. mystérieux et → paraître
  577. …¶ → .
  578. , → s’étaient
  579. à nouveau, → et
  580. nécessitée par leurs allées et venues → qu’il me fallait dépenser pour les faire rester en place
  581. bruyant, montaient → affairé, les individus qui criaient ainsi. J’étais à ce moment en dehors
  582. . Bras → ; bras
  583. et se bousculant; → beaucoup; à une dizaine de mètres, venaient
  584. pour → à
  585. pipes, gambadaient à dix mètres. → pipes.
  586. boireNous → boire,¶ Nous
  587. !¶ ¶ Interrogation à laquelle → ?¶ ¶ A cette interrogation,
  588. Non! → non
  589. fousDe → fous ¶ De
  590. dernier mot se prolongeait au bis → mot «coup» dégénérait
  591. ouou» long à s’éteindre → ououou» prolongé
  592. me dépassèrent sans soupçonner → passèrent auprès de moi. J’étais dans le fossé, adossé au tronc d’un petit chêne, à côté des cochon…
  593. dans l’ombre noire du grand mur, au plus creux du fossé.¶ Quel bon parfum → .¶ A ce moment, une odeur
  594. arrive → arriva
  595. réveille → réveilla
  596. Il me prend → J’eus
  597. ces bonnes choses → cette cuisine qui sentait si bon
  598. rapproche → rapprochai
  599. perçois → perçus
  600. , → et
  601. de l’orgueilleuse bâtisse neuve → du château
  602. Eh oui! → Je compris que
  603. sonnait l’heure du → , on faisait le
  604. Ils dînaient, les → Les
  605. et les prêtres et → du château avaient la viande et le bon pain doré. Le curé et ses vicaires mangeaient
  606. les petites gens des → de la soupe qui ne sentait rien, mais qui était
  607. ! Seul, → et qui remplissait le ventre.¶ Seul
  608. – un → ; et ce
  609. morfondu par une faction solitaire de → était là depuis
  610. et qui → ; et ce petit paysan
  611. ; – et → :
  612. chaumines → chaumières,
  613. sans daigner → pas un n’avait daigné
  614. sans supposer → pas un n’avait songé
  615. . Et → ,
  616. … → .
  617. compte → comptai
  618. timbre → marteau
  619. semblent → semblèrent
  620. je sens → et
  621. se fermer, une invincible somnolence m’envahir. Les → étaient clos à demi. Je vis pourtant se lever les cochons et j’eus la force de les suivre encore, m…
  622. s’atténuent et la pensée. Quelques → ni de pensées. Et cependant quelques
  623. pourtant hantent → hantaient
  624. . Ils se rapportent à ceux de chez nous, y compris → : le Garibier, la Breure, la forêt, ma grand’mère, ma mère, mes frères et mes sœurs,
  625. – à la forêt, à la Breure, aux êtres, aux lieux qui ont → même, ces champs, cette maison; ces êtres qui avaient
  626. semble → semblait
  627. si → bien
  628. donne → donnait
  629. tient → tenait
  630. ne suis plus → n’étais d’ailleurs pas
  631. j’ai → j’avais en tout cas
  632. vivrai → vivrais
  633. glisse vers la mort et suis sans force et sans → me sentais mourir, et la
  634. …¶ Et voilà que → .¶ ¶ Il était près de neuf heures quand
  635. connus. Mon père → qu’il me sembla reconnaître. Je me frottai les yeux: je vis mon père qui
  636. , toussant, crachant, marchant → . Il toussait, crachait, marchait
  637. réellement → enfin,
  638. Puis → Enfin
  639. et il m’étreignit à son tour, → : il me pressa dans ses bras
  640. selon l’habitude chère aux ivrognes d’exagérer → , et m’appela son «pauvre petit ami». Les gens qui ont bu s’exagèrent
  641. Il → Mon père
  642. seul! → !¶
  643. voulait → voulut absolument
  644. je m’y opposai. Puisqu’il était là → mais je refusai.¶ Maintenant que je l’avais retrouvé
  645. et → ; je
  646. le courage → la force
  647. C’était → Ils n’avaient
  648. la seule explication de leur sagesse → pas voulu se sauver
  649. Puis → De plus,
  650. Enfin, → A
  651. vint où → donné, malade,
  652. de pierres sèches → exhalant
  653. devait souffrir atrocement → souffrait tellement que son visage était décomposé
  654. par → enfin par
  655. un peu soulagé.¶ ¶ Onze → .¶ Il était onze
  656. passé → passées
  657. des → seul d’enfermer les
  658. . Au → et de leur donner à manger. Au
  659. maman → ma mère
  660. Quand → Et quand
  661. dorloter → prodiguer des caresses
  662. . Puis elle parut → ; puis elle sembla
  663. sa présence → qu’il fût là
  664. D’ailleurs → Lui ne dit pas un mot non plus
  665. sans un mot → immédiatement
  666. réconforta; mais → fit du bien; mais,
  667. …¶ → .
  668. cette journée et du gros → mes fatigues et du
  669. gagné pendant → qui
  670. maman → ma mère
  671. semblait → était
  672. – qui → parce qu’il
  673. en classe quelquefois → apprendre à lire
  674. , le gros bourg le plus proche. Les écoles → où il y avait une école. Elles
  675. et seuls → les écoles. Et
  676. ; → ,
  677. à l’église → au village
  678. dans → et même de tomber: car
  679. et même de m’étaler… → à l’excès.
  680. pénétrant → gluante; elle pénétrait
  681. , ce qui me rendait → , si bien que j’étais
  682. durant la séance. Sans compter que de me voir si «patouillé» → à l’église pendant le cours des séances. De plus,
  683. D’un → ) Il était d’un
  684. emportant → emporté. Quand
  685. de travers → mal
  686. : ¶ « → , et aussi quand nous chuchotions et riions
  687. passées, → ne duraient pas longtemps;
  688. arrivait → était vite arrivé
  689. «goguenettes[1] » → goguenettes
  690. Telles → Il avait d’ailleurs des
  691. à lui → que les jeunes époux lui avaient
  692. d’une → il nous donna une
  693. , ayant → ; il avait
  694. . Nullement un léche → ; la puissance de l’argent le laissait froid; ce n’était pas un lèche
  695. il était → j’arrivais
  696. – en raison → . Je m’étais lié
  697. parties → camarades
  698. grand étang → étang très vaste
  699. , → et
  700. rapportaient → ramenaient
  701. Nulle carriole encore → Les carrioles d’à présent étaient inconnues,
  702. arbustes dont les fruits, semblables à des → plantes à grains rouges, lesquels
  703. «merlassières» → marlassières
  704. et contais à maman → . Aux gronderies de la maman j’objectais
  705. .¶ « → ; elle concluait:¶ –
  706. !» → .
  707. : → ;
  708. …¶ Mais n’eus-je pas → .¶ Un jour, je commis
  709. certain jour? Cela mit tout le monde en éveil → , cela donna l’éveil à ma mère
  710. maman → elle
  711. Elle → Naturellement, elle
  712. . Passé → : si je n’étais pas rentré à
  713. être attrapé…¶ → avoir les oreilles tirées.¶
  714. la communion. Étant → mes Pâques. Etant
  715. je fus → j’allai
  716. en compagnie de → avec
  717. Maison aisée, repas → Ça passait pour être une bonne maison et, en effet, le repas était
  718. – → (
  719. – → )
  720. Je dus abuser → J’abusai peut-être
  721. ; → ,
  722. que tout → qu’il est de règle dans la vie qu’au
  723. se paie – d’une → succède l’ennui… L’ennui est la
  724. parfois très amère.¶ ¶ [1] Anecdotes. Bons mots → de la joie
  725. à l’occasion de la noce de mes deux frères.¶ → .¶ Mon frère
  726. Maman → Ma mère
  727. , assez rares, victimes du sort et de la misère, → n’avaient pas la perspective de venir en permission chaque année. Ils
  728. , après un nombre infini de déplacements et d’aventures. Or dans nos campagnes → . (Les chemins de fer n’existant pas encore, les voyages étaient très coûteux et possibles seulemen…
  729. Au delà des limites → Hors de la commune et
  730. restés! Pour toutes ces raisons l’idée de → morts. Voilà pourquoi
  731. tarabustait → était pour
  732. de longues années à l → , dix ans d
  733. Maman, à → Ma mère avait donc accumulé
  734. accumulant → elle
  735. mille → cinq cents
  736. de ses deux → , pour l’époque du tirage au sort de chacun des
  737. Résultat dont elle se montrait heureuse et fière → Elle avait été bien fière de ce résultat qui lui donnait la certitude de les conserver auprès d’elle
  738. notre → ma
  739. mieux → il
  740. eussent → aient
  741. : → , que
  742. la communauté → leur maison
  743. elle → il
  744. le → se
  745. faire partie du cortège → servir de garçon
  746. maman → ma mère
  747. de → avec des
  748. Les → Une hécatombe de
  749. sacrifiées → avait eu lieu
  750. , les viandes apportées par → : j’en avais compté jusqu’à vingt, oies, canards et poulets, étalant sur un banc leur nudité saignan…
  751. cuisaient dans les marmites ou rôtissaient au four, → avait amené dans sa voiture une provision de viande. Quand je revins des champs, tout cela mijotait…
  752. abattis → abatis de volaille
  753. dansé tout l’après-midi → passé la journée au bourg
  754. entraînés par les → où un grand bal avait eu lieu. Car, la noce étant conséquente, il y avait
  755. pris → s’était fait
  756. , paraissait à tous vraiment lointain. Si bien que → . Tout le monde avait grand’faim le soir, et
  757. en dressa → installa sur
  758. pour les enfants → table spéciale
  759. , puis → et enfin
  760. Bastien → Claude,
  761. Placé → J’étais placé
  762. intimidant → intimidait
  763. Si → Mais si
  764. Maman → Ma mère
  765. , → et
  766. Et → Mais
  767. plaçait son drame de → faisait son récit habituel de la
  768. réservé aux → de Russie. Il plaça un épisode dramatique qu’il ne servait que dans les
  769. : → ,
  770. par lui «occis».¶ « → qu’il avait tué:¶ –
  771. Bérésina → Bérézina
  772. Voilà qu’on nous envoie une vingtaine → J’étais
  773. . On ne voyait rien, → , au delà d’une légère ondulation qui se détachait en relief dans l’immense paysage plat. Et voilà …
  774. – → , les
  775. surgissent, en veux-tu, en voilà, qui nous canardent en criant comme des → se mirent à nous canarder à faible portée. Avant que nous ayons eu le temps de nous mettre en état …
  776. et tâchent à → : étant nombreux, ils voulaient
  777. … Alors → . Alors
  778. faisons jouer → leur fîmes voir que nous étions des Français; nous nous défendîmes à
  779. – et pas pour de rire, je vous en réponds! → avec une telle vigueur qu’ils ne purent réussir à nous entourer.
  780. de ces salauds → russe
  781. , → ;
  782. aimé → bien voulu
  783. … → .
  784. le z’yeutais, je m’avise qu’ → l’approchais, un furtif coup d’œil à gauche me permit de voir
  785. gargan avec une barbe à poux me guettait aussi, → diable en train de prendre ses mesures pour m’assommer d’un coup de
  786. levée… J’évite → . Je n’eus que le temps d’éviter
  787. par → en faisant
  788. fiche → fichai
  789. si violent qu’il brancholle et s’abat → , puis un croc-en-jambe qui le fit s’étendre
  790. . Alors, voyant → , puis, prestement, j’amenai la pointe de
  791. viser → en vue de
  792. , il me regarde → … Alors le malheureux me fixa
  793. épouvantés que je n’oublierai jamais:¶ «\Francis → pleins d’épouvante et de supplication :¶ «– Francis
  794. bono\!…» → bono!…» disait
  795. Ça voulait dire «Bon français» et le regard ajoutait: «Ne me tue pas!…»¶ «Mais ave… → Je compris que ça signifiait: «Bon Français» et qu’il me
  796. par ce froid du diable et rien à bouffer que des → huit jours qu’on ne mangeait rien que de rares
  797. «chialler». → te
  798. .» Et v’lan! → ; tu as voulu me tuer: je te tue…»¶ «Je
  799. le traverse comme un pain de beurre! → dans le ventre avec une telle force qu’elle le perça de part en part…
  800. courut → passa
  801. ! → .
  802. retenir → continuer d’attirer
  803. malhonnêtes, qui faisaient rougir les filles, déchaînaient de gros rires et nous intriguaient, no… → croustillantes, qui émoustillèrent tout le monde. Ma
  804. reprocha de n’être → dit que ce n’était
  805. trop heureux d’accaparer l’attention pour tenir compte de ses avis → enfants,
  806. drôlement → bizarrement
  807. gesticuler, multipliant → sauter, à faire des
  808. La même exclamation sortit de cinquante → Cinquante
  809. :¶ « → poussèrent le même cri:¶ –
  810. … Voilà les → … Les
  811. Après qu’ils eurent bu et mangé, ils → Ils burent et mangèrent, puis
  812. sauvages → bêtes
  813. à → de
  814. ; au → et, à
  815. tout le monde → on
  816. où vite → sur l’aire de laquelle
  817. improvisa → organisa
  818. sur un entassement de → avec des
  819. s’installèrent → une estrade rudimentaire fut édifiée sur laquelle prirent place
  820. bien pauvre → blafarde
  821. un air inquiétant → l’air
  822. Peu → Mais cela
  823. d’ailleurs → peu
  824. la leur → «la leur»
  825. au → à
  826. des → les
  827. , → et
  828. .¶ « → :¶ –
  829. sans répondre → en rougissant
  830. « → –
  831. , et → et,
  832. donnions dans les → nous cognions aux
  833. , et → et,
  834. avait → ayant
  835. et → ,
  836. ayant usé son → , épuisée de
  837. , et dans → . Dans
  838. , → et
  839. – coupés d’ → . D’
  840. »¶ La première surprise passée, les → ¶ Il y avait des étreintes dans les coins; on entendait des
  841. les → des
  842. embrassade se multiplièrent; → embrassades; il y eut
  843. autant qu’audacieux provoquaient des cris effarouchés, des fuites éperdues, des supplications, d… → , pris audacieusement, qui firent se fâcher les filles.¶ Mon parrain m’ordonna d’aller
  844. quérir → chercher
  845. Les → J’y trouvai les
  846. y → . Ils
  847. , buvant, chantant, s’empiffrant → en train de boire, de chanter et de s’empiffrer de gros morceaux
  848. La grange → Quand l’aire fut
  849. , se continuèrent jusqu → et le bal ne se termina qu
  850. filé → gagné dans la nuit
  851. restèrent → couchèrent
  852. – où maman avait établi → , où chacun
  853. de fortune – → avait été dédoublé par les soins de ma mère
  854. , des sacs usagés → et de vieux sacs
  855. voulurent rester debout par bravade. Ayant → ne se couchèrent pas. Quan ils eurent
  856. – comme de cacher les outils, de démonter → . Ils démontèrent complètement
  857. , de bousculer → et bousculèrent
  858. , d’enlever → ; ils enlevèrent
  859. de s’en servir pour lier Médor sur la brouette → s’en servirent pour suspendre au sommet
  860. aux branches hautes → aussi la brouette sur laquelle ils avaient préalablement lié Médor;
  861. dut se lever pour le libérer, non sans peine. Cependant que les héros clôturaient → fut obligé de l’aller délivrer; il eut mille peines à y parvenir. Pendant ce temps, les autres cont…
  862. en plaçant sur → , mettaient sur
  863. Au jour, rentrés à la maison, ils harcelèrent ma mère déjà levée → Ce fut ainsi qu’ils s’occupèrent jusqu’au jour
  864. fus pas témoin de la scène, ayant dû → vis pas cela, car il m’avait fallu
  865. sauterie → séance de bal
  866. – courte et sans entrain d’ailleurs, mise à part la ronde finale du «torchon».¶ Et les → , puis ce fut, dans des embrassades sans fin, le départ des
  867. se retirèrent avant la nuit emportant des restes de galette et de brioche offerts par maman.¶ Il … → …¶ Il fallut travailler
  868. toute jeunette, – à la suite de quoi elle → étant toute petite, ou plutôt sur les convulsions provoquées par cette fièvre. Mais ces tares de l’…
  869. en son cerveau – même elle → . La pauvrette
  870. , ne tenant → et ne tenait
  871. ; → ,
  872. émouvaient point; → émeuvaient point,
  873. au commencement du → les deux premiers mois de
  874. en octobre, je devins toucheur de → l’automne d’après, et, pour cette opération il fallait les quatre
  875. ou «boiron» → au même attelage
  876. , s’occupant à chercher des vers dans → s’occupaient à suivre
  877. en cours, demeuraient → ouvert pour manger les vers déterrés et restaient
  878. \Noiraud → Noiraud
  879. Blanchon et Mouton\ → Blanchon et Mouton
  880. appartenaient à → étaient de
  881. parlé déjà: – → déjà parlé:
  882. étant → étaient
  883. se comportaient → allaient
  884. les Mauriats, ayant la force et → ayant
  885. tenus de près. La marche était fatigante sur cette → surveillés sans relâche. Je me fatiguais beaucoup à marcher sur la
  886. dont → qui pénétraient dans
  887. s’emplissaient vite → et me faisaient mal aux pieds
  888. je m’ennuyais trop à → j’étais trop ennuyé de
  889. tenir un peu → un peu tenir
  890. étaient cause → faisaient
  891. emportant → emporté
  892. ; → ,
  893. prétextait alors → prétendait que c’était ma faute parce
  894. parfois → souvent
  895. Ainsi → Je
  896. -je qu’ → à ce moment pourquoi,
  897. ont toujours tort, et qu’ → se trouvent avoir tort et combien
  898. , supputant → et je supputais approximativement
  899. quand viendrait l’heure → à quel moment il serait temps
  900. bouchure → haie
  901. ou «claie» du champ, → d’accès, et
  902. l’aîné – presque toujours → mon parrain, comptant qu’il donnerait le signal attendu. Mais il restait muet,
  903. le plus souvent → la plupart du temps
  904. besogne accomplie → quantité de travail accompli
  905. .¶ Par beau temps → , arrivant juste au milieu de la tâche quotidienne
  906. aux → par les
  907. Le vent assez fort tirait → Il faisait toujours un grand vent
  908. nord-est. Et il passait des bourrasques → plein nord,
  909. Ces fouaillées-là traversaient → Cela traversait
  910. enveloppaient → enveloppait
  911. ; → et
  912. se teintaient de violet → étaient d’un rouge pourpre tavelé de taches violettes
  913. nous étions douchés → les averses nous douchaient
  914. seulement dus au → uniquement des frissons de
  915. et de continuelles envies de bâiller. Je me plaignis → . Je bâillais et, bien qu’il fût tard, je n’avais pas faim. Je dis
  916. , parlant de → que j’étais malade et que je voulais
  917. n’y voulut pas consentir. Cependant → se fâcha, me traita de «grand feignant», m’obligea à continuer. A la dernière extrémité pourtant,
  918. plus violente → trop brusque
  919. immobilisés un instant → fait réfugier
  920. il prit → il se donna
  921. . Me voyant → ; il constata que j’étais
  922. d’un rouge anormal: «Va-t’en bien vite, me dit-il, tu as la → très rouge, comprit que j’avais un accès de
  923. !»¶ → et consentit au départ.
  924. ; → :
  925. .¶ Le → , on me couvrit bien, et, le
  926. j’avais → j’eus
  927. Il me souvient que maman me recommandait sans cesse de rester bien couvert sous peine des pires cata… → ¶ Cela me tint sédentaire pendant
  928. , quand → . Quand
  929. , → et
  930. bouchures → haies
  931. s’épanouissaient en une délicieuse → étalaient leur
  932. trouvai → trouvais
  933. , → et
  934. précédentes → d’avant
  935. au champ → aux champs
  936. les batteurs en → ceux qui restaient à la
  937. faire le métier → le faire
  938. je m’aperçus → il me fallut convenir
  939. ¶ Le → Il faut noter que le
  940. , voire même → et même
  941. couper les bouchures, → tailler les haies et
  942. l’on → on
  943. Mon → L’année de mon
  944. coïncidant avec → se trouvant être
  945. begogne plus → besogne qui, plus que celle-ci, soit
  946. que celle-ci → , porte à la révolte
  947. ; ne pouvoir → , ne pouvoir un instant s’arrêter, ne pouvoir même
  948. seconde → de ses mains
  949. – → :
  950. avais de plaisir → étais content
  951. jours de vannage → jours où l’on vannait
  952. diminuant → diminuer
  953. s’engouffrait → , passer
  954. l’amas de → le
  955. «bigot[1] » → bigot
  956. avec force → violemment
  957. «bigochées» → bigochées
  958. mon amour-propre:¶ « → ma vanité:¶ –
  959. ; → ,
  960. »¶ Tenant → ¶ Comme je tenais
  961. je m’en tirais pourtant vaille que vaille. Mais après → néanmoins, je parvenais à m’en tirer; mais au bout d’
  962. j’étais en nage et suffoquant. Mes → je suffoquais de chaleur. Quelle que soit la température extérieure, ma chemisé se mouillait de sue…
  963. , détendus ne pouvaient → se détendaient: la civière, dont je ne pouvais
  964. assez → suffisamment
  965. dans → sur
  966. à la pelote → au gros tas
  967. de → dans
  968. – venait → était obligé de venir
  969. ¶ M. → . _ Comportement du Maître.¶ ¶
  970. – → ,
  971. fût-il – → soit-il,
  972. monde → inonde
  973. – → ,
  974. renversées – → renversés,
  975. « → –
  976. , → !
  977. « → –
  978. !» → , ou bien gare!
  979. \ça → «ça
  980. venir\: → venir»
  981. \ça → «ça
  982. bientôt\ → bientôt»
  983. « → –
  984. pénétré → pénétrer
  985. de → des
  986. « → –
  987. feras pas de vieux os → viendras pas vieux
  988. Mais → mais
  989. « → –
  990. en → dans l’
  991. « → –
  992. : → ,
  993. juste → ça
  994. ayant → avait
  995. « → –
  996. … à → : nous les vendions
  997. « → –
  998. »¶ Cela durait → ¶ C’était comme cela pendant
  999. touchait au but → arrivait à la fin, on ne se souvenait plus des totaux précédemment faits et
  1000. De quoi → C’était à
  1001. d’ → de pouvoir
  1002. jamais… → .
  1003. sans → sur un chiffre sans
  1004. du résultat admis.¶ → qu’il soit le véritable.¶ Quand
  1005. , au jour du règlement, → arrivait pour compter, il
  1006. « → –
  1007. insignifiante → nulle
  1008. eut même déficit à deux ou trois reprises. On ne touchait jamais plus de → avait même retard. Des fois, elle se montait à
  1009. , ayant → avait
  1010. , risquait une observation:¶ «Monsieur, je croyais pourtant avoir → : il se hasardait à dire:¶ – Mais, monsieur, je pensais d’avoir
  1011. davantage…»¶ Le → plus que ça.¶ Alors le
  1012. un → son
  1013. « → –
  1014. davantage → , plus que ça
  1015. »¶ Et le pauvre homme, alors → ¶ Mon père s’empressait de bredouiller
  1016. « → –
  1017. laboureux → laboureux
  1018. »¶ Si → ¶ Pourtant, quand
  1019. s’accusait → était
  1020. un report → qu’il avait reporté
  1021. des → les
  1022. aussitôt → de suite
  1023. … → .
  1024. bien on → on le
  1025. le désir → il
  1026. d’entrer à → des envies d’aller à
  1027. fête, → grande fête et
  1028. , → . La
  1029. -là, utilisée toute → d’effets de drap du mariage durait
  1030. aux grandes occasions, → d’un homme et lui
  1031. notre tour à → le tour de
  1032. à moi → le mien
  1033. ça → cela
  1034. Étant → Etant
  1035. « → –
  1036. pars → partis
  1037. haute → plus que de coutume
  1038. aborde → abordai
  1039. offrant → et j’offris
  1040. allait depuis → y avait déjà
  1041. . Nous nous trouvons → : il eut vite raccroché quelques intimes et nous nous trouvâmes
  1042. reste → restai
  1043. un peu → tout
  1044. , – entendant → . Même avec ceux de mon groupe je n’osais rien dire. Je les entendais
  1045. en → une
  1046. les → des
  1047. m’y rends → fus bientôt là
  1048. autres → camarades
  1049. portaient → avaient
  1050. croisés → croisant
  1051. de lingerie blanche disparaissaient sous des → blancs étaient recouverts de
  1052. flottantes → qui flottaient sur leurs épaules
  1053. Familier → Comme j’étais plus familier
  1054. demande → demandai
  1055. – elle ne dit pas non –. Je tiens ma place, me lance comme un ancien. Et Thérèse reste → , ce à quoi elle consentit: elle fut quasi
  1056. je rejoins → , je rejoignais
  1057. regagnons → regagnions,
  1058. alignent → alignaient
  1059. buvons → buvions
  1060. , et repartons → et nous repartions
  1061. Vers → Il en fut ainsi jusqu’à
  1062. , quand → du soir, heure où
  1063. , nous nous trouvons avoir → . Alors, comme nous avions
  1064. et demandons → , nous demandâmes
  1065. offre → offrit ensuite
  1066. Jamais je n’avais bu autant. Je vois → C’était la première fois que je buvais tant: je me
  1067. lèvent leurs verres et «font du potin». Lorsqu’on se lève enfin → riaient et chantaient, et mes compagnons, très gais aussi, qui avaient leur part dans le vacarme de …
  1068. sens → sentis
  1069. Mais → Dehors,
  1070. a la bonne idée de me saisir → me prit
  1071. nous quittons, → fûmes
  1072. je puis me tirer d’affaire seul, l’air m’ayant remis d’aplomb.¶ → j’avais repris mon aplomb; mon camarade put rentrer chez lui, me laissant seul. Je fis sans encombr…
  1073. pénètre avec fracas → trouvai
  1074. s’affale à → fit un
  1075. prends à → mis à pester et
  1076. :¶ «Eh ben → .
  1077. petits → mioches
  1078. éveillent → éveillèrent
  1079. Maman se lève → Ma mère se leva
  1080. : je cherche à → , je voulus
  1081. « → –
  1082. » déclarent-elles → firent-elles
  1083. prépare → prépara
  1084. ai → avais
  1085. gagner → être gagné
  1086. donne → donna
  1087. , puis le remet → qui pleurait, puis elle le remit
  1088. chante pour l’apaiser:¶ « → chanta pour le faire dormir:¶ ¶
  1089. , → :
  1090. » → ¶
  1091. ma mère → maman
  1092. l’ → son
  1093. ne peuvent → n’eurent le don de
  1094. fais le pantin → fis le boucan
  1095. tiens → tins
  1096. pendant une grande heure → par ma verve et mes façons de pantin jusqu’à plus de neuf heures
  1097. dors → dormis
  1098. gaussèrent → moquèrent de moi
  1099. qu’il me fallut → que je fus obligé d’
  1100. au fossé → dans les fossés
  1101. si tôt → sitôt
  1102. m’octroya → me donna
  1103. rattraper → attraper
  1104. «vijons» → vijons
  1105. des → les
  1106. vijons → vijons
  1107. – → :
  1108. se trouvaient → disposaient d’un moment
  1109. «berlironneur» → berlironneur
  1110. ; → ,
  1111. exemple → contre
  1112. , → ;
  1113. sans bienveillance. Tout se passait sagement à → avec malveillance. A
  1114. On prenait rendez-vous → Elles participaient du même principe que les vijons. On se réunissait
  1115. tel → un
  1116. tel autre. On y dansait, on y jouait, on y riait → un autre pour danser, jouer, se distraire entre jeunes
  1117. bien faire → faire bien
  1118. en fin de → , ce qui achevait agréablement la
  1119. Au départ, sur les → Et quand on s’en allait vers
  1120. ¶ Ainsi m’arriva-t-il de → ¶ ¶ Ce fut dans cette circonstance que j’en arrivai à
  1121. avec → des aveux à
  1122. vijons → vijons
  1123. ; – → , et,
  1124. mains et → main,
  1125. banalités → paroles banales
  1126. : – → (la
  1127. Je me permis de lui dire → Comme je ne me gênais pas avec lui, je lui dis
  1128. « → –
  1129. !», s’empressa-t → , me dit
  1130. « → –
  1131. »¶ Ainsi encouragé, comme nous dansions → ¶ En dansant
  1132. glissai en douce → m’armai de toupet et dis
  1133. « → –
  1134. invités → étrangers
  1135. on se divisa par maisonnées → , la séparation eut lieu par maisonnée
  1136. s’éloignait de → avait quitté
  1137. Nuit profonde → Il faisait très noir
  1138. bras enlacés, nous retenant → nous tenant par le bras, essayant
  1139. « → –
  1140. , → !
  1141. l → m
  1142. « → –
  1143. je → ,
  1144. … → .
  1145. »¶ Enserrant → ¶ Je serrai
  1146. et sa → sa
  1147. ses mains → pressai sa main davantage; puis
  1148. brusque je l’obligeai quand même à faire halte:¶ « → énergique, je l’arrêtai:¶ –
  1149. »¶ Et, fou de désir → ¶ Et, grisé
  1150. « → –
  1151. ; → :
  1152. poussa des → se mit à pousser une série de
  1153. lugubres → gutturaux
  1154. repartîmes → reprîmes notre marche
  1155. . → …¶
  1156. bouchure → bouchure
  1157. cet → l’
  1158. d’abord → le premier
  1159. pensais → voulus
  1160. ensuite où il nous fallut → ; nous fûmes obligés de
  1161. une rangée → un sentier fait
  1162. malgré → bien
  1163. Las! → Ma témérité fut punie:
  1164. la jambe transie, cependant que ma compagne, sans souci des flaques qui l’avaient éclaboussée, → imprégné de boue, pendant qu’elle
  1165. nous nous rapprochâmes, bien entendu. Avant → , je la repris néanmoins par la taille et, avant
  1166. vijons → vijons
  1167. prétexte à assemblement → rassemblement
  1168. seule au → seul le
  1169. bouchures → haies
  1170. complice → complices
  1171. aux → à des
  1172. [1 ]Il y avait auparavant «le dimanche des vieux», «le jeudi des vieilles» et à la suit «… → XI. _ Vous êtes un voleur!¶ ¶ J’avais
  1173. M. Fauconnet, → Ce fut
  1174. était d’avis de la → déclara qu’il valait mieux
  1175. et de → la mère et
  1176. « → –
  1177. Mot fatal! On → Ce mot mit le feu aux poudres, car on
  1178. que le → qu’au
  1179. comportait → , il avait compté
  1180. Puis, deux → De plus, on avait trouvé dérisoire le prix de deux
  1181. semblaient d’un bon marché dérisoire. Ma → . A différentes reprises, ma
  1182. souvent que Fauconnet → qu’il
  1183. pour → , pour lui
  1184. le maître lui demandant → Fauconnet lui ayant demandé
  1185. l’accusa → reprit
  1186. d’en avoir → qu’il en avait
  1187. «Ainsi → – Dites tout de suite que
  1188. « → –
  1189. »¶ Et de parler → ¶ Il lui parla
  1190. de citer d’autres → rappela plusieurs
  1191. en s’efforçant à des preuves → qui l’avaient frappé, mais de quoi il n’avait jamais osé l’entretenir de peur de le mécontenter
  1192. maman:¶ « → ma mère:¶ –
  1193. le → seulement un
  1194. blêmit → blémit
  1195. il se prit à menacer:¶ « → avec un geste de menace, il dit:¶ –
  1196. poursuivre pour injures et atteintes → attaquer pour insultes et atteinte
  1197. en vitesse, attela seul → , alla seul prendre
  1198. « → –
  1199. attendez un peu.» → n’ayez crainte.
  1200. qu’ils allaient au → aller au
  1201. certain → immédiat
  1202. c’était → c’est
  1203. déjà → fort
  1204. bien en règle – qu’importerait la seule bonne foi maladroitement exprimée? – Il → qui auraient l’air d’être justes, il
  1205. sans cesse:¶ « → :¶ –
  1206. Ah! mon Dieu!…» → Ah! mon Ghieu!…
  1207. cependant → pourtant
  1208. : – au → . Au
  1209. s’en tint → se borna
  1210. un achat de → acheter du
  1211. Il agit de telle sorte que → Tellement il trouva moyen de nous faire tort qu’à notre sortie,
  1212. – → ,
  1213. – → ,
  1214. avait pu → put
  1215. . Car il était d’origine pauvre, fils d’un → , car il l’édifia tout entière. De ses ascendants, il n’avait rien eu: son père était
  1216. particulier, petit-fils d’un → de propriété et son grand-père,
  1217. un → une
  1218. dénommée « → qui s’appelait
  1219. . Et celui-ci → , lequel
  1220. cédé → remis
  1221. dans la → : car il y avait une
  1222. – → ,
  1223. bâtisse → maison
  1224. Sous bien des rapports → ¶ A plusieurs points de vue,
  1225. grande → grand’
  1226. . Rien à dire du → où jamais nous n’avions l’occasion de voir d’étrangers. Le
  1227. presque → puis
  1228. du maître. → .¶
  1229. qu’avec lui → que lui ne profita pas de notre ignorance pour nous gruger sur
  1230. les → ses
  1231. Or ces → Ces
  1232. sages par certains côtés, → du bon, mais à coup sûr mêlé de beaucoup d’absurdités; puis elles
  1233. « → –
  1234. »¶ Je me rappelle d’un jour où → ¶ Certain jour
  1235. labourions → étions en train de labourer
  1236. dix → neuf
  1237. au mois de mai: → , c’était à la fin d’avril;
  1238. tapait fort → chauffait dur
  1239. « → –
  1240. bêtes → bœufs
  1241. .¶ « → :¶ –
  1242. .¶ «Nous ne verrions → :¶ – Nous en aurions pour longtemps à faire notre
  1243. Monsieur → monsieur
  1244. ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Nous aussi, nous avons chaud.» → mais ça ne leur fait pas de mal, allez…
  1245. «C’est → – C’est
  1246. : → ,
  1247. ! → ,
  1248. ! → ,
  1249. !» → ,
  1250. malicieusement → malignement
  1251. comprenant → vit bien
  1252. moquait → fichait de lui. Il
  1253. « → –
  1254. Que c’est rasant → Qu’on est malheureux
  1255. birbe → cruchon
  1256. puis, connaissant → il connaissait
  1257. , il témoignait comme → ; il avait comme
  1258. de → , des
  1259. . Enfin → ; enfin
  1260. bourgeois à pas mal → maître une foule
  1261. son → du
  1262. aimé → voulu
  1263. à faire → d’agir
  1264. à → de
  1265. lui répétait sans cesse → , qui se chargeait ordinairement du pansage du cheval et des autres travaux, ne cessait de dire.au …
  1266. de longues heures → du temps
  1267. . Il → : il
  1268. le bêchage du → quand il lui fallait bêcher le
  1269. «le mettait en rogne» → , il était toujours furieux,
  1270. aussi → :
  1271. lui demandait → venait lui commander
  1272. «Oh M → – Oh! m
  1273. t’ → -t-
  1274. – → (
  1275. , → ou
  1276. . – → ).
  1277. « → –
  1278. Plus → Pus
  1279. M → m
  1280. », → !
  1281. l’ex-pharmacien → M. Boutry
  1282. fors → sauf
  1283. maman:¶ « → ma mère:¶ –
  1284. à → de
  1285. inspecter → voir s’il ne se trouvait pas sur
  1286. d’un regard soupçonneux → des fruits non partagés
  1287. là → toujours là,
  1288. au départ de → , à l’heure où partait
  1289. que les paniers → qu’ils
  1290. grosse part → une partie
  1291. , → et
  1292. madame Bourtry → Madame Boutry
  1293. du bas de la cour → de la rue
  1294. «Ma foi, → – Ma foi!
  1295. … J → ?… j
  1296. disparus → avaient disparu
  1297. enlevés → pris
  1298. :¶ « → , la propriétaire observa:¶ –
  1299. Réponse dont → Et
  1300. vexée.¶ Elle et son mari → froissée.¶ M. Boutry et sa femme
  1301. encore la → enfin une
  1302. « → –
  1303. intervenaient → disaient
  1304. !»¶ Excellents avis → .¶ Tout cela était excellent,
  1305. . → !
  1306. ces opérations seraient à → il faudrait
  1307. :¶ « → d’intervenir:¶ –
  1308. eussent → auraient
  1309. dehors → sortir
  1310. Bref des → En un mot, ils conseillaient tout un tas de
  1311. – → ,
  1312. – → ,
  1313. point coutume → pas l’habitude
  1314. soumis → astreints
  1315. de compagnie → ensemble
  1316. avaler quelque drogue → prendre des médicaments
  1317. aille quérir → aille querir
  1318. « → –
  1319. des bêtises → de la blague
  1320. ressent quelque chose, comment → sent du mal, on ne
  1321. -on → pas
  1322. ? Car → ; car
  1323. souvent → les trois quarts du temps
  1324. purges → drogues
  1325. »¶ Et maman → ¶ De même, ma mère disait
  1326. « → –
  1327. Mais faut → Faut
  1328. »¶ Plus → ¶ Et plus
  1329. ronchonnaient → pestaient
  1330. petits.¶ Nos → mioches.¶ ¶ Pour ces différentes raisons, il y eut bientôt des tiraillements dans nos
  1331. malgré la distance → en dépit de l’éloignement (dix kilomètres au moins par les coursières)
  1332. Je prenais les coursières, cheminant → J’accomplissais ces trajets
  1333. au → à
  1334. des → les
  1335. des → les
  1336. d → de l
  1337. creuse, empruntant même → Creuse et circulant même en
  1338. , sourceux et spongieux, traversé d’un seul → assez vaste et très humide auquel accédaient plusieurs chemins. Vers le milieu, il n’y avait, pour …
  1339. potable qui contournait vers le milieu une mare à l → , le terrain coupé par une grande mare d
  1340. entourée d’ormeaux têtards → où croissaient des roseaux et qu’entouraient des ormes bizarrement penchés
  1341. se prolongeaient à la suite en direction de → s’alignaient tout près. Et
  1342. toute proche.¶ → était à cinq minutes. Ce lieu désert, un peu mystérieux, était dénommé
  1343. guère → pas
  1344. seul, la nuit, en cet endroit – d’ailleurs appelé → là tout seul en pleine nuit:
  1345. peur je ne m’engageais pas là → précisément peur, ce n’était pas
  1346. .¶ Lors, m’en revenant de veiller chez ma belle par une nuit de fin d’hiver → que je m’engageais dans cet espace.¶ J’étais passé plusieurs fois déjà sans rien observer d’anorma…
  1347. arbres → ormes
  1348. Une → Puis une
  1349. suivit, puis → survint, et
  1350. des dents. Cependant j → gourdin d’épine
  1351. noire → et continuai d’avancer
  1352. voulaient m’embêter.¶ Ayant sautillé → tentaient de me barrer le passage. Après avoir gambadé
  1353. plantèrent → campèrent tous trois
  1354. , se prirent à crier, à hurler sans fin. Les → et se mirent à pousser, simultanément d’abord, puis alternativement, d’horribles cris gutturaux. Il…
  1355. « → –
  1356. » menaçai → fis
  1357. un peu forcée.¶ Loin → dont je ne me serais pas cru capable.¶ Au lieu
  1358. , criant de plus belle → en continuant leurs cris
  1359. furieux → désespéré,
  1360. – → ,
  1361. Et → Sans
  1362. défroques dont s’était affublé → serviettes et le drap qui masquaient
  1363. avais toujours eu de bons rapports.¶ « → étais en très bons termes. Je lui demandai où je l’avais frappé.¶ –
  1364. remuer!» → me remuer.
  1365. en froid → brouillé
  1366. – en vain… → , mais ils ne me répondirent pas.
  1367. et → ; il
  1368. : → ,
  1369. par vengeance, mais → pour me venger cruellement, mais plutôt
  1370. et faute de savoir comment → , parce que je prévoyais d’avoir grand’peine à
  1371. d’une allumette → de l’une d’elles
  1372. pitié infinie en même temps qu’ → grande pitié me prit et
  1373. profond m’envahirent → immense
  1374. sa toilette de fantôme. J → lui envelopper les bras; j
  1375. «Reconduis → – Conduis
  1376. supplia-t → dit
  1377. m’abandonne pas → me laisse pas tout seul, là
  1378. repartis → fis
  1379. que j → . Depuis quelque temps je l
  1380. en perdre la raison → n’en plus dormir
  1381. ; → ,
  1382. »¶ L’ayant rassuré de mon mieux → ¶ Je m’efforçai de le rassurer sur son état; puis
  1383. Appuyé → Il chancelait beaucoup; pourtant, appuyé
  1384. « → –
  1385. bien fait → pas parcouru
  1386. !¶ Je l’établis à califourchon → .¶ Je me baissai, le fis s’appuyer
  1387. accrues et il → tellement intolérables qu’il
  1388. continuais → l’emportai
  1389. m’efforçant à l’indifférence.¶ → sans paraître faire attention à ses plaintes qui, tantôt s’affaiblissaient, tantôt redevenaient déch…
  1390. Exténué pour mon compte, je l’étendis sur le sol: il semblait ne plus remuer. Je fus → Je le crus mort. Comme j’étais exténué, je le déposai à terre lentement; il ne remua pas. Je couru…
  1391. le chiffon dans le creux d’un → la serviette dans un trou de
  1392. le → lui
  1393. : il geignit sans plus → le visage, les mains, les poignets: il rouvrit les yeux, se remit à geindre sans me
  1394. ¶ Je → Dès que je fus un peu reposé, je
  1395. comme → dans les mêmes conditions que
  1396. du fantôme-martyr préservât → préservait
  1397. je parvins à → de marche, j’arrivai dans
  1398. et, tâchant d’apaiser les → . Les
  1399. qui aboyaient bruyamment, je déposai le moribond à quelques pas du seuil → eurent des abois furieux et vinrent en grognant me flairer; craignant qu’ils ne donnent l’éveil aux …
  1400. , étendu sur les défroques de sa mascarade.¶ Deux → où je posai le malheureux qui geignait toujours de façon lamentable; je le couchai dans l’embrasure …
  1401. et → ,
  1402. un étroit → un
  1403. au → brusquement à
  1404. des → les
  1405. provoquées par → que provoquait
  1406. sa lente → son
  1407. consentit à s’expliquer sur le drame → voulut parler du drame dont il était victime
  1408. :¶ « → , il répondait invariablement:¶ –
  1409. » Et il supplia → ¶ Et il défendit absolument à
  1410. comparses s’abstinrent → complices de la victime n’avaient pas à faire
  1411. hésitèrent à → s’abstinrent de
  1412. – fors le cas → , dans ces conditions-là du moins, car il y a des cas
  1413. me sont revenus à la pensée → l’image du malheureux et
  1414. mais → non, certes! Mais
  1415. longtemps harcelé, troublé → causé bien des embêtements intimes
  1416. m’ayant mis → me mirent
  1417. n’ayant pas les moyens de → ne pouvant pas
  1418. en cas de sort → si le sort m’était
  1419. était une manière de congé → était un congé, car ils savaient bien que je ne voulais pas me marier sans être fixé à cet égard. B…
  1420. Thérèse → elle
  1421. \rendez → «rendez
  1422. sorciers\ → sorciers»
  1423. allant → alla
  1424. bougea plus.¶ Six mois elle fut → put plus bouger. Elle resta six mois
  1425. la comprendre → saisir sa pensée
  1426. ou → et
  1427. « → –
  1428. «Ce → – Ça
  1429. .»¶ Encore → !¶ Je n’aimais ni ne détestais
  1430. dure à mon enfance, une affection bien profonde, → indifférente. Mais
  1431. mon regard → mes yeux
  1432. et → ,
  1433. coiffe antique → vieille coiffe
  1434. informes et pénibles → qui n’étaient pas des mots
  1435. de plusieurs → composés d’une série de
  1436. celles → celle
  1437. particulière → distincte
  1438. se mourant → mourante
  1439. , indifférente à l’agonie de → . Qu’importait
  1440. eut passé → fut morte
  1441. , → et
  1442. du seau de la «bassie» → qui était dans le seau
  1443. N’ayant → Comme je n’avais
  1444. m’impressionna très fort → me causa une très vive impression
  1445. à diverses → à plusieurs
  1446. ¶ Au reste, cette → Cette
  1447. tirés → fermés
  1448. alla → s’occupa d’aller
  1449. à la → au secrétaire de
  1450. et s’entendre → , commander le cercueil de fixer
  1451. recruter → demander
  1452. « → –
  1453. assez longtemps qu’il était en chantier → combien de temps que je voulais en voir le bout de cet araire
  1454. »¶ Ce → ¶ Vrai, ce
  1455. tranquille → calme
  1456. même à → quand j’eus
  1457. . Le curé enfin venu – avec un enfant de chœur portant la croix → , car le curé n’arrivait pas. Il parut enfin
  1458. . Et → latines et
  1459. le cercueil porté → la bière portée
  1460. De → Ce fut de
  1461. , l’on parvint au cimetière. Là → . Au bord de la fosse
  1462. de → la surprise de
  1463. , – ce qui ne fut pas sans me causer une surprise profonde → ma mère et mes belles-sœurs
  1464. durer trop longtemps → «durer trop longtemps»
  1465. eurent au moins le mérite d’être → , j’eus un moment d’émotion intense et versai en silence
  1466. longtemps → deux heures
  1467. Cette → Je fis cette
  1468. de tel → d’un
  1469. des heures → longtemps
  1470. hâbleries, grivoiseries, → en somme, des mensonges, des
  1471. mensonges et → des
  1472. Peu → Ce fut peu
  1473. , → que
  1474. donc pour → pour
  1475. madame → Madame
  1476. demandait → faisait aller chez elle
  1477. bonté → sympathie
  1478. André Gaussin, qui était → nommé Grassin, alors
  1479. à qui → auquel
  1480. , → ;
  1481. par personne. Gaussin → . Grassin
  1482. l’an → par an
  1483. valaient → causaient
  1484. ennuis → ennui
  1485. les → elle avait fait aux
  1486. mis au fait → l’aveu
  1487. ils → M. et Madame Boutry
  1488. Gaussin, servant comme ordonnance, se trouvait dressé déjà. Ils → Grassin étant brosseur d’un officier, ils
  1489. ¶ → La
  1490. par crainte de l → , à cause de la part d
  1491. que les → qu’elle voyait mes
  1492. reprochaient de délaisser → tourner le dos parce qu’elle délaissait
  1493. C’est ainsi qu’elle → De plus, Grassin, consulté par M. Boutry, se montra enthousiaste du projet. Elle accepta donc et
  1494. novembre – passant outre à → de décembre, malgré
  1495. une demi-douzaine d’ → au moins cinq
  1496. avec → avait un
  1497. , → et
  1498. avec → un
  1499. quilles – sans compter que l’on → boules; on
  1500. aux → les
  1501. ma rupture avec → que j’avais cessé de voir
  1502. assez → à peu près
  1503. , non sans demander à → et, chaque fois, j’insistais auprès de
  1504. : – ils ne me l’accordaient → . Ils ne se dispensaient
  1505. sans → de
  1506. basse, nerveux et agacé. Parfois → baissée, sans répondre, sinon pour affirmer que j’entendais être récompensé de mon travail. Des foi…
  1507. ou → et
  1508. de les laisser en plan, de me placer → d’aller me louer
  1509. . Nous → : nous
  1510. accommodante, surtout à l’égard de ceux du bourg. Ceux du bourg → à plaisanter. Ce fut ainsi qu’un beau dimanche nous nous prîmes de dispute avec «ceux du bourg». …
  1511. les laboureux ou les bounhoummes → les laboureux
  1512. les faiseux → les faiseux
  1513. à cause de leur → parce qu’ils avaient toujours l’
  1514. . On → , et on
  1515. dimanche → jour
  1516. trouvaient déjà en train → trouvèrent éméchés
  1517. aux neufs → avec nous au jeu de neuf
  1518. «Pas de → – Nous ne jouons pas avec les
  1519. avec nous → , nous autres
  1520. fit l’un d’eux, ça nous plaît à nous de → firent-ils, nous voulons
  1521. les mises.»¶ Étant → mettre nos enjeux.¶ J’étais
  1522. , je me sentais → et restais
  1523. gaillards → gas-là,
  1524. « → –
  1525. L’un → Un
  1526. le grand Gustave → un grand, nommé
  1527. Ce fut une occasion de → Naturellement, nous nous mîmes à faire la
  1528. ayant bien dîné → quand nous eûmes mangé
  1529. lança → prononça
  1530. « → –
  1531. feignant!feignant,
  1532. pantes → pantes
  1533. sacrés bounhoummes!» → sacrés bounhoummes!
  1534. beugla:¶ « → lança:¶ –
  1535. «Ce n’est pas → – Pas
  1536. entourer → regarder
  1537. ragait:¶ « → rageait:¶ –
  1538. sacrés feignants → sacrés feignants
  1539. arsouilles!» → arsouilles!
  1540. « → –
  1541. . Pourquoi sortir?»¶ Avec → , je suppose! dit l’un de nous que nous approuvâmes tous.¶ Cependant, avec
  1542. « → –
  1543. les bounhoummes! → ! firent-ils.
  1544. « → –
  1545. »¶ Tout aussitôt il asséna → ¶ En même temps il assenait
  1546. Et la mêlée devint → Ce fut le signal d’une mêlée
  1547. fusaient les injures → continuaient les insultes
  1548. donna une poussée brusque – si bien → ferma la porte si brusquement
  1549. acharnée, furieuse. On → furieusement; on
  1550. « → –
  1551. bounhoumme!bounhoumme!
  1552. gnon → «gnon»
  1553. fou de rage et de → au paroxysme de la
  1554. « → –
  1555. .¶ « → :¶ –
  1556. Ils ont l’air fin → Est-il possible
  1557. .» → !
  1558. séparant → séparèrent
  1559. – → :
  1560. que → ,
  1561. et tentions encore de → , voulions à nouveau
  1562. jeta → cria
  1563. « → –
  1564. voisins → autres personnes
  1565. incitèrent à → prêchèrent
  1566. moi-même ni ivre, → pas ivre
  1567. Je dis:¶ «C’est → J’appuyai donc:¶ – C’est bien
  1568. Gustave → Aubert
  1569. …» → .
  1570. d’ailleurs → à vrai dire
  1571. les sangs comme on dit. Quelques → notre excitation. Les quelques
  1572. « → –
  1573. ! → .
  1574. « → –
  1575. les → Les
  1576. trifouillée: – → «trifouillée»:
  1577. , → !
  1578. »¶ Nous nous entendions tous pour → ¶ Et tous de
  1579. « → –
  1580. très effrayé.¶ Ils se réfugièrent → d’effroi, les gendarmes!¶ Ils vinrent se réfugier
  1581. , → ; ils
  1582. : en raison de → , car ils avaient vu le matin
  1583. meurtrie, → noire de coups, et
  1584. ma participation → que je m’étais trouvé mêlé
  1585. me posèrent seulement → s’en tinrent à
  1586. et me convoquèrent à la mairie pour → , m’enjoignirent de me rendre au bourg de Saint-Menoux,
  1587. portait → avait
  1588. gnons → «gnons»
  1589. , avait pris l’affaire en mains → . Ce fut lui qui mena l’enquête
  1590. lui donnaient un air rude en rapport avec ses fonctions. Il → et sa barbiche le faisaient paraître sérieux et méchant. Il se fit expliquer par l’aubergiste dans …
  1591. Un gendarme → Sur
  1592. le regret de → combien nous regrettions
  1593. Gustave Aubert, questionné plus longuement parce que → Je remarquai qu’Aubert était le plus pitoyable de tous. Comme il était le
  1594. sont souvent → , sont presque toujours
  1595. dire → avouer
  1596. s’en tirèrent mieux → firent meilleure impression
  1597. parce que → : ils s’exprimaient mieux, avec plus de facilité, étaient
  1598. à l’audience, la semaine suivante → au jour du jugement
  1599. piètre → mauvaise
  1600. des gens de loi et de tous les «Messieurs» en général → de gens qui ne sont pas de leur milieu
  1601. la maison, avec → passer chez nous. Ce furent
  1602. « → –
  1603. seigneur → Seigneur
  1604. aller en → faire de la
  1605. rouge! → rouge!
  1606. élever → avoir
  1607. causent → fassent faire
  1608. mauvais sang.» → bile!
  1609. manifestaient → montraient
  1610. – → ,
  1611. aventure, il me fit souventes fois → affaire, il vint chaque jour me faire
  1612. « → –
  1613. . Voyant → ; puis, voyant
  1614. la correctionnelle → le tribunal
  1615. « → –
  1616. être encore → encore être
  1617. , pour être moins violent, subsiste toujours → dure encore
  1618. de l’audience → du jugement
  1619. , je n’imaginais → : il ne me semblait
  1620. Et ceux → Ceux
  1621. magasins → étalages
  1622. , → et
  1623. allaient déjeuner → revenaient de travailler
  1624. «Le Palais de justice → – Le tribunal
  1625. renseignements → le renseignement définitif
  1626. avisâmes → aperçûmes
  1627. son → notre
  1628. ; → ,
  1629. , → ;
  1630. : → ;
  1631. tout de suite → très
  1632. .¶ « → :¶ –
  1633. « → –
  1634. de → en
  1635. bonne → grande
  1636. surélevée, les → élevée,
  1637. juges → hommes
  1638. dominait la scène → trônait, les dominant
  1639. , – un → ; c’était un
  1640. sous le verre → derrière
  1641. humble, si → humblement
  1642. magistrat → homme
  1643. aux épais → avec des
  1644. , → ; il
  1645. code → Code
  1646. assura → dit
  1647. soir et → jour, et il
  1648. Ceux-ci, après échange de quelques mots à voix basse, se rangèrent à son avis. Aubert, → Il eut gain de cause:
  1649. écopa de → Aubert fut condamné à
  1650. – peine réduite → , tous les autres
  1651. pour → .¶ Etant sortis
  1652. . Et ce fut → : Après quoi nous nous mîmes en route pour
  1653. du → de
  1654. sauf que → mais
  1655. deux ou trois → différentes
  1656. m’en tirais sans → n’avais pas de
  1657. mais le règlement → néanmoins, la solde
  1658. approchant, → approchait:
  1659. annoncèrent → appelèrent à part,
  1660. Et de me détailler → Ils me détaillèrent
  1661. les → mes frères avaient
  1662. de mes frères constituaient une lourde charge pour → à eux deux, ce qui augmentait les charges de
  1663. ; → , et,
  1664. si cher! Il → cher. A cause de tout cela, il
  1665. existant → qui existait
  1666. Menoux[1] → Menoux
  1667. espéré → compté
  1668. D’un ton coléreux, je → J’eus une explosion de fureur et
  1669. un peu → tout
  1670. admettant mon juste → ne cherchèrent pas à modérer mon
  1671. , ne poussèrent pas plus avant.¶ Mon → .¶ J’eus le
  1672. me sauva; → et fus sauvé:
  1673. de nouveau → officiellement
  1674. ailleurs.¶ « → au dehors.¶ –
  1675. autre part → ailleurs
  1676. travaillé pour rien durant → passé
  1677. songe à → travaille pour
  1678. «Ayant à → – Quand il te faudra
  1679. , – peut- être moins → . Tu n’auras même pas autant
  1680. mon frère → le
  1681. mêmes → même
  1682. « → –
  1683. en plus de → il y avait pour me faire partir un motif autre que
  1684. , la situation imposait mon départ. Nous devenions → . Je comprenais que bientôt, quand les petits auraient grandi, nous serions
  1685. un seul groupe communautaire. Il convenait → une maisonnée. Forcément, il faudrait alors
  1686. Un peu plus tôt, un peu plus tard, autant valait → Je préférais
  1687. de suite → plus jeune
  1688. m’engageai → me louai
  1689. qu’on s’imagine être moindres ailleurs → parce qu’on se figure qu’ils n’existent pas partout
  1690. et → fait ressortir
  1691. n’eus pas de peine à constater cela → constatai cela,
  1692. Mais n’ayant → Pourtant, je n’avais
  1693. j’abandonnai les camarades. Rien de tel que le vide du gousset pour inciter à la sagesse!¶ J’… → . Je cessai complètement d’aller au bourg de Saint-Menoux, ce qui put sembler naturel à mes anciens…
  1694. flânocher → rôder
  1695. quelques → différents
  1696. comme de → de l’aider à
  1697. de mettre en gerbes → à moissonner
  1698. Souvent → La plupart du temps
  1699. et → , le travail fait
  1700. assez longtemps. Il m’entretenait beaucoup de son → avec lui une bonne partie de la journée. Le père Giraud avait un
  1701. aussi de sa fille aînée → souvent, une fille
  1702. . Une → , et enfin une
  1703. animait la maison, → non mariée, encore avec lui. Mademoiselle
  1704. , → était
  1705. bistré → bistre
  1706. Victoire → la fille du garde
  1707. portais avec complaisance mes regards → les levais beaucoup, les yeux,
  1708. fines et blanches, au → du monde et le
  1709. consciencieusement, → bien et
  1710. commerçant veuf, avait eu trois enfants et → vieux rentier infirme, n’avait
  1711. rougissait jusqu’aux oreilles lorsqu’on faisait allusion à ses origines → devenait pourpre quand on l’entretenait de cela
  1712. que d’épouser → déjà que de me marier avec
  1713. prendre pour femme une bâtarde → épouser une bâtarde
  1714. de → du
  1715. mes anciens camarades → ceux avec qui j’avais fait de bonnes parties l’année d’avant,
  1716. noms de leurs conquêtes → filles qu’ils avaient eues
  1717. paraissaient réservées et sages. A chaque → n’en avaient pas l’air. Chaque
  1718. la conversation → ce chapitre
  1719. venue → venu
  1720. . En assaisonnant → ; pour parler sur un sujet qu’on ne connaît pas, il suffit de savoir assaisonner et servir
  1721. et → ,
  1722. on peut → : ça prend
  1723. faire illusion. Au résumé, → . En somme, j’étais
  1724. , → et
  1725. – et, → , et
  1726. quérir → querir
  1727. En raison → Elle
  1728. «marquais» → représentais
  1729. De → J’étais de
  1730. ouvert, la parole assez facile, robuste dans l’ensemble, il → un peu allongé, au nez fort, au front couvert, empreint de virilité et d’énergie. Il
  1731. mis en présence → fait rencontrer
  1732. dis → susurrai
  1733. me plaisait fort et me pris à l’embrasser → était jolie, que je l’aimais, et je l’embrassai
  1734. fait pour la → embrassé
  1735. demie → demi
  1736. Mais les pas rapprochés → Je m’en tins là, craignant l’arrivée
  1737. rôdant → qui rôdait
  1738. firent se dénouer notre étreinte.¶ Peu de temps après, → .¶ Mais
  1739. tentai de → voulus
  1740. Surprise! → Elle fut debout
  1741. dans les yeux → passa dans ses yeux et
  1742. , la → d’une
  1743. « → –
  1744. non sans caresser d’un geste machinal → frottant
  1745. !» → .
  1746. assez → tout
  1747. regagner la confiance de la pauvrette → mériter mon pardon
  1748. mes prévenances anciennes → de me montrer prévenant envers Suzanne
  1749. Peu de → A quelque
  1750. après, → de là, j’eus
  1751. devait tourner pareillement → qui tourna encore
  1752. qui passait pour avoir eu beaucoup d’aventures → qu’on appelait la grosse Hélène
  1753. Hélène aux mœurs faciles → fille qui
  1754. Aux → On rapportait aux
  1755. on rapportait pour s’égayer maintes → pour retrouver la gaîté, toutes les
  1756. «Elle → – Elle
  1757. Un jour → Or, un jour
  1758. sans façon → , point gênée
  1759. et → ,
  1760. du tac au tac → carrément
  1761. Le hasard voulut qu’elle sortît → Elle sortit
  1762. seule, je lui servis → seul et j’en profitai pour lui servir
  1763. : – → ;
  1764. Dissimulé → Je me dissimulai
  1765. , je vis bientôt → et ne tardai pas à voir
  1766. détacha → regagna l’étable pour détacher
  1767. , les → qu’elle
  1768. .¶ « → , dans le chemin.¶ –
  1769. ?¶ – J’allais → .¶ – Je voulais
  1770. un chemin ombreux → une rue ombreuse
  1771. Un → J’étais un
  1772. trouver → voir
  1773. , je → et
  1774. plus ou moins stupides → qui ne me satisfaisaient point
  1775. près → auprès
  1776. Ma → Mais ma
  1777. :¶ «Voulez-vous que nous allions au → , comme devinant ma pensée:¶ – Tenez, si vous voulez, nous allons entrer dans le
  1778. ?¶ – Mais comment donc?»¶ Quand → .¶ Je m’empressai d’accepter, et, quand
  1779. je lui dis → j’observai
  1780. « → –
  1781. d’agir. A mon observation que les → en instant le début de l’action.¶ – Les
  1782. faisaient → font
  1783. elle répondit:¶ « → dis-je fort platement.¶ –
  1784. …» → .
  1785. formes lourdes → façons pesantes
  1786. présence → face
  1787. trapu, → très grand
  1788. d’être roulé → que j’étais joué
  1789. « → –
  1790. autant que → comme une ingénue de quinze ans, comme rougissait
  1791. , mais → ; néanmoins, j’
  1792. .¶ « → :¶ –
  1793. -bec!» → bec!
  1794. .¶ « → :¶ –
  1795. …»¶ Certes, en → …¶ En
  1796. fut telle → fit
  1797. Les → Mes
  1798. lieu → le droit
  1799. des → de mes
  1800. de → à
  1801. d’affirmer → de dire
  1802. « → –
  1803. »¶ Au vrai, → ¶ A la vérité, ce fut
  1804. ¶ Pour → . _ Abus de confiance.¶ ¶ Au
  1805. fus → m’en fus, pour
  1806. , il demeurait → étant mort, il restait
  1807. ayant → avaient
  1808. je parlais → j’en étais venu à parler
  1809. de m’avouer → m’avoua
  1810. pour l’assemblée de Saint-Marc, → , certain dimanche
  1811. . Et, quand je partis, il → , puis à l’heure de mon départ,
  1812. seule fin → l’occasion, afin
  1813. « → –
  1814. avait → a
  1815. ne pas dire non → dire oui
  1816. parlerais → parleras
  1817. !» → ,
  1818. L’idée de → Je réfléchis beaucoup à cela
  1819. me tracassa tout au long de la semaine. Avec → m’ennuyait. Néanmoins, dans
  1820. : → ;
  1821. mère étant rentrées de → mère étaient allées à
  1822. se préparait → partit
  1823. Je partis → Je sortis
  1824. , pour reparaître → . Mais je revins
  1825. en effet était seule → se trouvait seule
  1826. surveillant → paissant
  1827. distance. Et moi d’aller tout de suite au but, disant → préambule embarrassé, je lui
  1828. Le regard de → Elle fixa un instant sur les miens
  1829. bruns se fit → noirs;
  1830. « → –
  1831. . Un instant pensive encore, elle ajouta:¶ « → qui me frappa.¶ –
  1832. »¶ Là-dessus, → ¶ Il y eut un moment de
  1833. embarrassé → pénible
  1834. tête basse, songeur et troublé. Le → tressaillant à tous bruits qui frappaient mes oreilles:
  1835. , tous ces bruits familiers prenaient une importance extraordinaire. Soudain, → . J’avais le cerveau troublé, une idée très osée, diabolique même m’était venue au cours de la sema…
  1836. d → de l
  1837. d’un seul jet l’idée qui me tarabustait depuis un instant.¶ « → tout d’un trait:¶ –
  1838. suis venu. Vous plairait-il → parle en ce moment
  1839. , de m’accepter pour mari?»¶ Ses → . M’accepteriez-vous pour époux?¶ Elle se leva d’un bond, se tourna à demi de mon côté; ses
  1840. bistré.¶ « → bistre:¶ –
  1841. peux → puis
  1842. avoir la pensée de → chercher à
  1843. et → ,
  1844. à → de
  1845. d’après → suivants
  1846. Était-il donc → Il ne me semblait pas
  1847. et → que j’aie
  1848. qui → laquelle
  1849. nulle → d’autre
  1850. particulière, – emballé seulement par → que celle qui résultait de
  1851. une circonstance fortuite → une pensée qui se fait jour par hasard
  1852. inconscience…¶ → absence de conscience ou de réflexion…¶
  1853. m’assura → me dit
  1854. je pouvais espérer malgré → j’avais des chances, bien
  1855. faisaient → fissent
  1856. – → ,
  1857. … Il → à celle de Victoire; il
  1858. »¶ Cet → ¶ Le bon
  1859. Victoire… → la fille.
  1860. mille → beaucoup de
  1861. au cours d’ → , alors qu’il était à Moulins,
  1862. Leur → D’un autre côté, leur
  1863. amoindrissants pour → qui avaient amoindri aux yeux des Giraud
  1864. professions citadines → emplois dans le commerce et l’industrie
  1865. ayant → s’était remis à flot; il avait
  1866. troisième année, → deuxième année;
  1867. la somme exigée → les trois cents francs exigés
  1868. … On fit → , et
  1869. , deux mois avant mes → ; j’avais tout juste
  1870. trois → deux
  1871. engagé → loué
  1872. à → de
  1873. m’assurait les bonnes grâces de tous → me faisait bien voir à la maison
  1874. ; → ,
  1875. ; → :
  1876. locature → locature
  1877. d’un vaste → des Craux. On appelait ainsi un
  1878. , → et
  1879. et dénudé qu’on appelait les Craux. Ce terrain au gazon rêche, dans → où croissait au ras du sol une herbe dure, de teinte noirâtre. Les Craux, sur
  1880. inférieure → descendante
  1881. aboutissait → aboutissaient
  1882. locature qui me parut assez nous convenir → propriété qui ne me déplut pas
  1883. installâmes → installer
  1884. de travail indispensables → qui nous étaient nécessaires
  1885. Au surplus, → En raison de
  1886. alors qu’elle → mais
  1887. geignait:¶ « → monologuait en geignant:¶ –
  1888. …» → sans baquet…
  1889. . Je faisais de mon mieux pour l’encourager.¶ Nos → , car elle était enceinte. Bien que n’étant guère tranquille moi-même, je m’efforçais de la réconfo…
  1890. surtout → qui
  1891. m’évita cependant le supplice de → , de me laisser gagner par
  1892. araire → tas d’objets utiles: mon araire d’abord
  1893. à foin. Cela me conduisit jusqu’en mars → pour les fenaisons. J’en eus pour tout l’hiver
  1894. Église → église
  1895. entraînèrent une → , il y eut
  1896. : → ;
  1897. arrivait → arriva
  1898. la tournée, à cause des doigts gourds et bleuis, → pour faire la distribution, ça
  1899. toute larmoyante → baignée de larmes
  1900. – pour → qui restait,
  1901. – avait glissé aussi → , s’était échappé en entier
  1902. si bien que je pris → et je craignais qu’elle ne se soit fait mal. Je pris alors
  1903. et → , force
  1904. vendre le lait. Parfois, le → se mettre à cela. Le
  1905. bande:¶ « → bandes:¶ –
  1906. , non plus que celles → et de rire des quolibets
  1907. , d’ailleurs. Après une semaine, la chose parut naturelle à tous et les → . Ma placidité fit qu’au bout de huit jours, tous me laissèrent tranquille. Mes
  1908. plus d’une fois → , au contraire,
  1909. Mon → D’ailleurs, mon
  1910. procurait → valait
  1911. rougeoiment → rougeoiement
  1912. d’ → des
  1913. des → de
  1914. , dans → et
  1915. des → de
  1916. Les → La plupart des
  1917. aux portes et devantures. Bientôt → réel. Après un moment,
  1918. leurs costumes → leur costume
  1919. « → –
  1920. oui, Madame → , oui, madame
  1921. voir → contempler
  1922. « → –
  1923. ma → la
  1924. mon → le
  1925. propres et → de sortie,
  1926. rafraîchissais la → donnais une dernière fourchée aux vaches, égalisais leur
  1927. avalé → mangé
  1928. Au retour, nouvelle soupe → A la suite de cette séance, je mangeais une autre soupe quelconque
  1929. la traite, → puis
  1930. maintes → vingt
  1931. m’occupaient → me gardaient
  1932. alors → à ce moment
  1933. , → et
  1934. …¶ → .¶
  1935. à cette occasion: c → quand l’événement se produirait. C
  1936. entendu ainsi → ainsi convenu
  1937. , ne put venir davantage → ne pouvait guère s’absenter à cause de ses vaches
  1938. conseiller un peu.¶ Or, → donner des conseils expérimentés.¶ Comme, en même temps,
  1939. donne → donnait
  1940. . Il → , comme il
  1941. ; → ,
  1942. – → ,
  1943. au cours de l’été → aux mois suivants
  1944. me rattraper → la reprendre
  1945. je fus → durant l’été, j’allai
  1946. chez nous → dans ma locature
  1947. , ne gagnant → que les recettes ne soient insuffisantes si je ne gagnais
  1948. il m’arrivait souvent de me remettre → , il y avait toujours quelque chose de pressant à faire chez nous, et je me remettais
  1949. , au → au
  1950. vendent toujours bien à Bourbon durant → vendaient bien au moment de
  1951. peuple → peuplait
  1952. minuit à → une heure du matin à planter,
  1953. et → ,
  1954. ¶ Je manquais → . _ Hésitations civiques.¶ ¶ Il y avait
  1955. d’expérience pour de → : ainsi,
  1956. dans les fermes était tenu d’ordinaire par le → était toujours affecté au
  1957. par → à
  1958. – chez nous → ; à la Billette,
  1959. avait succédé à mon père → remplacait le père
  1960. quelques années → un certain temps
  1961. , et → ;
  1962. qui eurent l’occasion de voir mon blé s’en gaussèrent. Il → plus ou moins ouvertement se moquèrent; cela me fut pénible, bien que je reconnusse qu’il
  1963. bons → meilleurs
  1964. hivernale de gels nocturnes → de gel nocturne
  1965. soleils chauds suivie → soleil chaud, puis
  1966. atteignit → se vendit
  1967. il y eut misère grande pour → tous
  1968. ; et c’était bien pis → étaient bien malheureux; et
  1969. assurances, → assurance, qui habitait tout près de la place de l’église et
  1970. et, → , et
  1971. en faisait part → ne manquait pas
  1972. avec mission → en la chargeant
  1973. C’est ainsi que j’eus connaissance → La misère des ouvriers
  1974. révolution → capitale les fit se révolter peu après, au mois
  1975. Cela me fit souvenir → Victoire m’annonça cette nouvelle un beau jour, de la part de M. Perrier. Alors, je me rappelai
  1976. .¶ Étant → , etc. Etant
  1977. j’en parlai → je rapportai
  1978. qui m’expliqua → ces souvenirs. Il me dit
  1979. et que → qu’au lieu d’un roi,
  1980. . Il m’indiqua même → ; et il se donna la peine de m’expliquer
  1981. de ces choses-là → d’habitude des affaires du gouvernement
  1982. en → à la
  1983. face aux → , aux mêmes époques, les
  1984. sus gré à la République d’avoir supprimé → , et bien d’autres avec moi: ce fut d’enlever
  1985. : → ;
  1986. quelle canaillerie → que
  1987. impôt énorme → gros impôt
  1988. Autre → Une autre
  1989. sans doute heureuse: → dont tout le monde s’aperçut, ce fut
  1990. leurs raisons → qu’ils avaient raison
  1991. augmentant → augmentaient
  1992. , on accusait → : on disait que
  1993. d’en accumuler des provisions → en avaient accumulé des approvisionnements
  1994. et de les faire → qu’ils faisaient
  1995. pour → , le priant de
  1996. prospère dans l’ordre et → forte,
  1997. . Ils → , l’ordre, la prospérité; ils
  1998. enclins à → qui méditaient de
  1999. à → de
  2000. de nos → des
  2001. aux abîmes. → à l’abîme.¶
  2002. parut cependant → sembla néanmoins
  2003. usaient → tentaient d’éblouir les électeurs par
  2004. assez vides de sens → qui ne signifiaient pas grand’chose
  2005. leurs concurrents → les républicains
  2006. bonnées → bonnes
  2007. ma manière de voir: il m’approuva pleinement.¶ « → ce que je pensais, et il m’engagea en effet à voter pour ces derniers.¶ –
  2008. : seuls, → , conclut-il, seuls
  2009. d’ → de voir
  2010. »¶ J’en fus fortifié dans → ¶ J’étais donc décidé à suivre
  2011. vint à la maison. Citant à la → venu nous faire visite, mit en garde ma
  2012. de beuverie, il montra tous les républicains taillés sur ce modèle et conseilla de s’en défier… → où ils avaient bu:¶ – Si ces gens
  2013. honnêtes → braves
  2014. Il faut voter pour les les conservateurs, représentants de l’ordre et des → Tous les électeurs honnêtes voteront pour ceux qui représentent les
  2015. me dit Victoire → fit-elle
  2016. les → tous les «
  2017. amour de la République → républicanisme
  2018. abrutis → soûlots
  2019. brave → excellent
  2020. – ainsi que plusieurs → . D’
  2021. «Écoute → – Ecoute
  2022. – crois-tu que quelqu’un songe à → , je ne pense pas qu’on vienne
  2023. ? → …
  2024. probablement → certainement
  2025. saurais → veux pas
  2026. »¶ Mais ceux-ci, de toute évidence, → ¶ Au fond, je reconnaissais néanmoins que ces semi-voyous
  2027. «rouges» → candidats républicains
  2028. nouvelles → de progrès,
  2029. n’ont pas d’ → fondent leur
  2030. des représentants de chaque tendance → de ceux qui se font les apôtres des diverses idées dans le pays
  2031. . Le → ; mais le
  2032. je revins cependant → , revenant
  2033. et → , je
  2034. la boîte → l’urne
  2035. . Et tant de → , je n’agis pas selon les mêmes principes. Tous les
  2036. gros fermiers, → les
  2037. et curés affirmant → , les gros fermiers, les curés,
  2038. l’unique souci des «rouges» de favoriser les → que les campagnards devaient porter leurs suffrages sur Napoléon, attendu que les autres ne s’occupe…
  2039. qu’on ne savait plus quoi penser. Les conversations entre → . On causait de cela dans tous les groupes de
  2040. se portaient là-dessus.¶ « → , sur la place de l’église ou sur celle de la mairie:¶ –
  2041. a dit → affirme
  2042. de même. C’est la pure vérité, il paraît → m’a dit la même chose, reprenait un autre
  2043. nous mettaient en défiance → avaient pris de l’ampleur et nous influençaient
  2044. l’installation, l’un de mes neveux → qu’il y fut entré, on
  2045. prévenir → dire
  2046. y fus → allai le voir dès
  2047. « → –
  2048. Il rendit l’âme en effet → Le malheureux ne se trompait pas: il mourut
  2049. , car depuis → . Depuis
  2050. je sentais en lui le pauvre → j’avais compris qu’il était un très
  2051. martyr de → à qui
  2052. . Son → n’avait pas été tendre: son
  2053. , où il se mettait dans son tort → d’auberge qu’il avait trouvé quelque satisfaction
  2054. Gaussin et → Grassin, ne put assister
  2055. chercha à → tenta d’
  2056. Cependant les deux aînés qui, à part → Mais, sauf
  2057. , → ; ils
  2058. préférable de → pouvoir s’en tirer encore mieux à
  2059. et butée, décida de partir → , ma mère déclara qu’
  2060. . → partirait.¶
  2061. bicoque et fut → chaumière dans laquelle elle se retira pour y
  2062. selon la loi commune → la vie
  2063. , glanant et gagnant quelque argent à → : glaner,
  2064. à → faire
  2065. . Aussi longtemps → qui se présentaient. Tant
  2066. sa fortune → son avoir
  2067. demeura → resta
  2068. , avec son → avait un
  2069. des bêtes, → pour les moutons et
  2070. moins → sauf
  2071. qui → qu’elle
  2072. dans ses moyens → en état de faire
  2073. et travailler aux → , était apte à certains travaux des
  2074. ; ne quittant → . Comme vêture, il lui fallait peu de chose, car elle ne sortait
  2075. affaires → affaire!!
  2076. , → et
  2077. Le → Mais ce
  2078. chez moi → ma locature
  2079. de → -de-
  2080. non loin de → derrière
  2081. . J → : j
  2082. Étant → J’étais
  2083. , je venais → , ce qui me permettait de venir
  2084. après le → , quand j’avais fini mon
  2085. rentrais → de rentrer
  2086. de quoi déjeuner → à manger
  2087. à genoux → agenouillés
  2088. Notre → De notre
  2089. à hauteur du vieux → nous dominions toute la ville; seules, les vieilles tours du
  2090. d’en face, dominait complètement la partie centrale de la ville établie au milieu, dans la vallÃ… → opposée, nous faisaient pendant;
  2091. Nos jambes, → D’être
  2092. ; → , et
  2093. souvent → , quand nous nous trouvions rapprochés,
  2094. où je prélevais → dans laquelle je prenais
  2095. d’imiter → de faire comme
  2096. prenant → je pris
  2097. en écorce de cerisier et à la faire → que je fis
  2098. . → ;
  2099. me disputait → se fâcha
  2100. fût → soit
  2101. … → .
  2102. impuissantes contre l’habitude déjà prise → vaines: ma passion naissante était déjà trop forte.¶ Et le tabac n’était pas tout. Ce
  2103. Pied de Fourche → chantier
  2104. .¶ « → :¶ –
  2105. !…» → ».
  2106. : il se trouvait → ; il y avait
  2107. quelqu’un pour proposer:¶ « → un de mes compagnons qui disait:¶ –
  2108. et → ,
  2109. – d’autant plus que → ; de plus,
  2110. malgré → en dépit de
  2111. s’en apercevait, et souvent m’en faisait reproche → avait fini par avoir vent de la chose et ne me ménageait pas les reproches
  2112. – → ,
  2113. César[1] → César
  2114. terrain → champ
  2115. . Gagnant plutôt → ; je gagnais peut-être un peu
  2116. de meilleures semaines. Nul autre frais inutile que → plus de bénéfice, ma seule débauche étant
  2117. ma «queue de rat…» → la tabatière.
  2118. que → où
  2119. déjà chaud, je mis au jour dans les → très chaud déjà, je trouvai dans des
  2120. dans mon enfance → étant gamin
  2121. – l’ayant regardée → je la regardai donc
  2122. tas → débris
  2123. « → –
  2124. «Diable, → – Diable!
  2125. « → –
  2126. ! → .
  2127. »¶ Je ne pus me défendre de → ¶ Les fagoteurs s’étaient approchés: je jetais des
  2128. le → leur
  2129. des bûcherons venus voir aussi.¶ « → .¶ –
  2130. »¶ Il avisa → ¶ Il jeta un regard circulaire aux alentours, vit
  2131. repas de midi.¶ « → goûter.¶ –
  2132. »¶ Lors → ¶ Pour achever de me décider,
  2133. d’affirmer → affirma
  2134. « → –
  2135. en grande hâte pourtant j’avalai → néanmoins, je mangeai
  2136. du → le
  2137. .¶ « → :¶ –
  2138. conclut → dit
  2139. s’indigna de belle façon:¶ « → se mit à pousser de hauts cris:¶ –
  2140. »… Si → …; si
  2141. »¶ Après un court silence → ¶ Elle ajouta
  2142. .»¶ Je → !¶ ¶ Mon nez s’allongeait, je
  2143. la → l’absolue
  2144. .¶ « → :¶ –
  2145. – → ;
  2146. « → –
  2147. »¶ Je → ¶ J’eus un mouvement involontaire et
  2148. « → –
  2149. « → –
  2150. » → …
  2151. paru → parut
  2152. .¶ « → :¶ –
  2153. vous auriez tort de sacrifier → ne vous faites pas d’illusions:
  2154. Vous le nettoierez avec ça et → Après l’avoir nettoyé avec ce liquide, vous
  2155. quincailler → quincaillier
  2156. les → le monde
  2157. je me plus à agrémenter → j’agrémentais
  2158. imaginaires pour → fantaisistes destinés à
  2159. gardai rancune → voulus ferme
  2160. qui avait jugé bon, au surplus, → , d’autant plus qu’il jugea bon
  2161. à → de
  2162. rencontrâmes.¶ « → retrouvâmes:¶ –
  2163. prêt → près
  2164. [1] Hameau de la commune de Bourbon ainsi nommé parce que César, lors de la conquête des Gaules, … → XXII. _ La machine à battre
  2165. alors que → et dont
  2166. un peu → de plus en plus
  2167. s’arrêtait des fois → lui arrivait de s’arrêter
  2168. – → ,
  2169. , malgré mon vieux levain de haine à son endroit.¶ Si bien → en dépit du mépris qu’il m’inspirait.¶ Il arriva
  2170. me vint quérir un jour → vint me chercher
  2171. la moisson → les moissons
  2172. . Assez peu pressé d’ouvrage, je ne crus pas devoir me dérober → : j’acceptai n’ayant pas grand’chose à faire dans ma locature
  2173. a de bonnes raisons de mépriser → considère comme des canailles
  2174. qui était à la veille → près
  2175. Il était chez lui → Chez lui, il était
  2176. me rendre compte → apprécier
  2177. que l’oisiveté n’est vraiment pas → les tristes côtés de l’existence oisive, au fond si peu
  2178. , → est
  2179. , est encore → et demeure,
  2180. d’une → de
  2181. Il était sans cesse → Toujours
  2182. plus ou moins déplacés → injustifiés
  2183. Il passait rarement sans sortir → Prenant le large, il se transfigurait, exigeait que ses chevaux fussent soigneusement pansés, les vo…
  2184. En dehors des foires et des tournées au chef-lieu il allait → Ou bien en tournée
  2185. ou → , voire
  2186. …¶ Je ne → , quoiqu’il fût vieux et plus que laid. Jamais il ne passait
  2187. que le jour → très gai: le dimanche
  2188. offrait → avait invité
  2189. aux → cinq ou six de ses
  2190. qui → lesquels
  2191. battu la campagne → chassé
  2192. . Son → , sans compter son
  2193. nouvellement établi → qui venait de s’établir
  2194. en novice que rien n’a préparé à ça → car c’était pour moi une nouveauté
  2195. appréciée → utile
  2196. toute occasion → , ils ne cherchaient que cela, les occasions
  2197. contèrent → racontèrent à l’infini
  2198. des → d’
  2199. tout le poids → toute la pesanteur
  2200. la source chaude → l’établissement thermal
  2201. « → –
  2202. . Ainsi va le monde. Chacun a sa façon de voir et de concevoir. Chacun se croit bien fort sans i… → qu’ils méprisaient beaucoup sans nul doute. Il n’est pas d’hommes tellement supérieurs qu’ils ne so…
  2203. batteuses que → machines à battre;
  2204. , laissant → et laissent à présent
  2205. étonnés → bien novices
  2206. nous voir au service → travailler autour
  2207. car on travaillait à une → en raison de l’
  2208. et l’adaptation fut assez rapide → qu’observaient les mécaniciens: on
  2209. vues → vu
  2210. achètent de grands paniers → font ample provision
  2211. qu’elles mettent en pot-au-feu, en daube, en → , cuisent dans de grandes marmites la soupe pour tout le monde, et, dans d’énormes terrines, des
  2212. diverses, sacrifient des lapins et même des poulets → à proportion
  2213. de telles frairies → cela
  2214. . Les métayères de → ; elles
  2215. durent s’entendre entre elles – et voilà → était le maître, et voici
  2216. tourton. Je me régalai de ces → tourton. J’ai toujours bien aimé nos
  2217. toutes → de campagne; celles-ci étaient
  2218. plus beurrées qu’il → meilleures qu’il
  2219. tourton → tourton
  2220. appétit. → mes compagnons étaient dans le même cas.
  2221. tourtons → tourtons
  2222. , → et de
  2223. nous assoiffant, → , on était toujours assoiffé et
  2224. Pour mon compte, → Je ne mangeai presque rien au goûter;
  2225. plusieurs → bien d’
  2226. de même. Changeant → firent comme moi. Comme nous changions
  2227. nous espérions tous → je crus
  2228. . Mais point! Il → : il n’en fut rien! Les pâtisseries régnaient de plus belle; il
  2229. de la veille et → vieux, même
  2230. non sans laisser entendre qu’il ne → mais on la sentait mal à l’aise; cela
  2231. pas honorable → peu décent
  2232. un tel → tellement de
  2233. et → ,
  2234. tourtons. Ne mangeant → tourtons. Je ne mangeai
  2235. , me sentant près de tomber → du tout, me sentais devenir
  2236. , je prévins → . Je fus donc trouver
  2237. : → ,
  2238. … → .
  2239. en → à la
  2240. , comme on dit, à user les draps.¶ « → au coucher.¶ –
  2241. , fit → ? s’inquiéta
  2242. tout de suite troublée → qui tremblait de tous ses membres
  2243. », appuyai-je, craintif pareillement → , répondis-je d’une voix brusque où perçait la crainte
  2244. que c’était → qu’il était
  2245. – → : cette
  2246. du silence et → est celle
  2247. .¶ Cette → ; ils doivent être silencieux.¶ A la réflexion, cette
  2248. un réduit enténébré → une étable enténébrée
  2249. , et → ;
  2250. enfants → dans notre enfance
  2251. occurence → occurrence
  2252. calme → silence
  2253. nuit → soirée
  2254. quelque chose de → un air
  2255. des fermes lointaines. Ce → et ce
  2256. qui avait juste → car nous avions un troisième enfant depuis
  2257. . Mais elle n’était guère rassurée et → , mais elle ne cessait pas de trembler; elle
  2258. une fois couchée → quand elle se mit au lit
  2259. pénible et décidâmes → troublé et il fut décidé
  2260. . C’était la fin. Mes → d’agonie. La
  2261. demeurèrent aussi vains que → , lui bouchait la respiration et mes
  2262. luttant contre la mort. → qui ne voulait pas mourir.
  2263. quérir → prévenir
  2264. – → :
  2265. … → .
  2266. petite Jean, et pour moi un pantalon de droguet, une casquette, → petit Jean et me faire faire un paletot neuf et
  2267. . Au surplus, il nous creva peu après → , d’autant plus que ce ne fut
  2268. Et nous eûmes des ennuis de → Puis,
  2269. achetée en remplacement de notre → que j’achetai pour remplacer ma
  2270. et → : elle
  2271. ! → .
  2272. de poursuivre cette manœuvre → d’y mettre de la colère:
  2273. à onze heures; je pris une suée terrible, défonçai à demi → heures à minuit, je manœuvrai le batillon dans le liquide aqueux; je parvins à m’exténuer, à mouil…
  2274. sans arriver à tirer du liquide aqueux les molécules espérées → non à faire du beurre
  2275. conclut à un mauvais → me dit que
  2276. un défaiseux de sorts → il était allé trouver un défaiseux de sorts qui
  2277. Église → église
  2278. en vitesse → au grand galop
  2279. l’oreille → la tête
  2280. « → –
  2281. »¶ Je fus pris d’un fou rire malgré → ¶ En dépit de
  2282. de ces diverses → des
  2283. entendre la «fretintaille» des → en traînant ses
  2284. , et → :
  2285. « → –
  2286. et peut-être aussi à son → , et à ce qu’elle est dans un
  2287. : vous verrez que ça ira mieux.» → et vous vous en trouverez bien.
  2288. ; → et
  2289. devint → fut
  2290. raisonnait avec sagesse → se rendait bien compte de tout,
  2291. rebouteux → rebouteux
  2292. d’ → aux
  2293. Victoire l’emmitoufla dans un vieux châle au creux d’ → Ce fut un bien triste voyage. Je portais dans mes bras le petit malade, sur
  2294. et je le pris ainsi sur mon bras. Elle → recouvert d’un vieux châle; Victoire
  2295. . Nos → ; nos
  2296. les chemins durcis par → le sol des rues que séchait
  2297. Sur → Vers
  2298. ingrate → insignifiante
  2299. chaleil → mauvais quinquet
  2300. nous assura:¶ « → déclara:¶ –
  2301. apporter → amener
  2302. qu’il sera débarrassé, pour hâter sa guérison → le mieux affirmé,
  2303. « → –
  2304. . Mais il y a → : néanmoins, j’ai
  2305. ; → :
  2306. dormant → endormis
  2307. guérisseurs campagnards → guérisons campagnardes
  2308. barrer les dents, ou se faire dire la prière → «barrer les dents», ou «faire la prière»
  2309. d’aucuns prétendent → beaucoup constatent
  2310. Ceci étant, un pauvre homme tout simple a bien le droit → Devant ces exemples, il est permis
  2311. de → à
  2312. m’ayant tiré → me tira
  2313. Mairie → mairie
  2314. me proposa d’ → pour me dire qu’il était à même de me faire
  2315. . Il → : il
  2316. : – → ; cette
  2317. malgré tout → m’était
  2318. manquer cette → rater l’
  2319. visiter cette → voir la
  2320. située → de la Creuserie. Elle se situait
  2321. dit « → dit
  2322. d’un petit → d’un
  2323. d’en haut → -d’en-Haut
  2324. d’en bas → -d’en-Bas
  2325. locature → locature
  2326. , le régisseur, → . C’
  2327. avec une → dont la trop
  2328. encadrée → s’encadrait
  2329. grisonnant → grisonnante
  2330. saillants → saillaient
  2331. lui donnaient → , ce qui lui donnait
  2332. qui étaient → , plutôt
  2333. .¶ « → :¶
  2334. on retiendrait une part → on ferait une retenue
  2335. donnerait → serait tenue de donner
  2336. partageant → partageaient
  2337. se réservait pour chaque année → gardait
  2338. donner congé → mettre à la porte
  2339. à l → d
  2340. » → ¶
  2341. nous entretint → se mit
  2342. sur un ton de platitude exagérée → à parler
  2343. », ou, → , ou
  2344. : → ;
  2345. jugerez → croirez
  2346. tirer au fusil, à tendre → tendre
  2347. défense de rester → il ne veut pas qu’on reste
  2348. – même si cela entraîne une suspension de → : il faut suspendre le
  2349. »¶ Sur une demande malicieuse → ¶ Sur interrogation
  2350. . C’est pourquoi il → endurci. Il
  2351. grand intérêt → donc urgence
  2352. étant → sur lui était
  2353. figure de → des airs d’impossible
  2354. obéis… → suivis.
  2355. à dessein surtout de m’entretenir de l’affaire avec → , qu’il m’accorda. J’employai ce temps à essayer de connaître l’opinion de
  2356. . Elle me crispa, s’ingéniant à jouer l’indifférence.¶ «Fais → , ce qui n’était pas chose facile, car elle s’ingéniait à ne pas donner d’avis:¶ – Oh! fais
  2357. »¶ Sa mauvaise humeur d’être → ¶ Elle était très fâchée de se trouver
  2358. une manière → un semblant
  2359. .¶ « → :¶ –
  2360. d’imensions → dimensions
  2361. sol → niveau
  2362. d’un niveau inférieur à → plus bas que
  2363. qui, peu à peu, sous l’effet des balayages, → ; mais cela
  2364. ; il n’en restait → et il n’y avait plus
  2365. rien ne masquait → régnait au naturel
  2366. – → : c’était
  2367. , → et
  2368. . Dans → , s’appuyant au milieu dans
  2369. une → sur une énorme
  2370. énorme, → mal
  2371. et → , des grains
  2372. Dans la → La
  2373. ou → était la
  2374. se faisaient → et l’on y faisait
  2375. l’ → une
  2376. avec, → ;
  2377. aux neuf heures → «aux neuf heures»
  2378. utilisé → qu’on utilisait
  2379. et → , des
  2380. – → ; puis
  2381. de la pierraille → des pierres
  2382. étant → était
  2383. à bonne altitude, nous avions, du haut → quasi au point le plus élevé, ce qui nous donnait, du sommet
  2384. un → l’
  2385. de quoi → assez pour
  2386. on apercevait seulement le haut des → on ne voyait que les
  2387. espacés de loin en loin dans les bouchures → des clôtures, lesquels avaient l’air d’être très rapprochés, de se joindre presque
  2388. tout en longueur s’étendait le losange → , un taillis mettait son petit carré
  2389. disposés → disposées
  2390. , → ;
  2391. d’en haut → -d’en-Haut
  2392. d’en bas, → -d’en-Bas
  2393. ; → ,
  2394. , → de
  2395. aux fertiles → où de belles
  2396. précédait → se succédaient à perte de vue, puis
  2397. dressait → voyait
  2398. au → avec son
  2399. brouillards. Je → brouillard; je
  2400. et → alors
  2401. bouchures → haies
  2402. avec les fioritures de leurs → autour des grands
  2403. – squelettes – puis → squelettiques; je les vis
  2404. . Je → ; je
  2405. frissonnants → , frissonnant
  2406. fleurs blanches et → toutes les blancheurs de leurs fleurs, toutes les
  2407. fraîches. Je → de leurs plantes; je
  2408. . Je → ; je
  2409. – précédant → et qui précèdent
  2410. . Je → ; je
  2411. s’éclairer, gais et → tout gais, tout
  2412. soirs. Je → couchants, puis
  2413. « → –
  2414. au → à
  2415. des → les
  2416. , sans être → ! Combien ne sont même
  2417. . J → ; j
  2418. habitudes → coutumes
  2419. avec → envers
  2420. Vers l’époque de la Saint-Jean → Ce fut en juin que
  2421. . → :
  2422. Tout de suite debout, invitant d’un geste les autres à → Je me levai et fis signe à tout le monde d’en
  2423. de même, → autant, puis
  2424. et → ,
  2425. .¶ « → :¶ –
  2426. Monsieur → monsieur
  2427. ? → .
  2428. .¶ « → :¶ –
  2429. pas → point
  2430. !» → .
  2431. . Son → clignotaient sans cesse; il avait le
  2432. ressortait sous la barbe restée → d’un gros rouge presque violet, portait toute sa barbe, d’ailleurs courte et rare, mais qui restait
  2433. la → sa
  2434. – → (
  2435. . La → ). Sa
  2436. les → toutes
  2437. aux → dans les
  2438. Jouant → Il venait, jouant
  2439. tournait le dos prestement → disparaissait
  2440. , et → et,
  2441. chacun → son interlocuteur
  2442. .¶ « → .¶ –
  2443. »¶ → ¶
  2444. .¶ « → :¶ –
  2445. le coq surtout est vraiment superbe → voilà un coq magnifique
  2446. Mademoiselle → mademoiselle
  2447. « → –
  2448. craignis que → blémis, craignant que
  2449. « → –
  2450. coq → jo
  2451. fâcher: → en fâcher,
  2452. .¶ « → :¶ –
  2453. vais avoir → vais recevoir
  2454. nous viendrons ensemble → je les amènerai à la Creuserie
  2455. mademoiselle → Mademoiselle
  2456. . Ils → ; ils
  2457. à proximité de la table, nous disant à chaque fois:¶ «Causez selon votre habitude → et nous regardaient:¶ – Causez
  2458. .» → !
  2459. sitôt leur repas pris → dès qu’ils avaient mangé
  2460. parfois → quelquefois
  2461. ! → .
  2462. « → –
  2463. ! → ,
  2464. ! → ,
  2465. que → qu’il
  2466. « → –
  2467. » énonçai-je en toute simplicité. Et mademoiselle → repartis-je un peu abasourdi.¶ Et Mademoiselle
  2468. riant de bon cœur → de répondre en riant
  2469. quasi → plutôt
  2470. Était → Etait
  2471. acquérir la science des → apprendre à tourner les
  2472. ! → .
  2473. ! → .
  2474. rire bête et → gros rire bêtement
  2475. avec ça → puis
  2476. De plus → Avec cela
  2477. Laissé → On le laissait
  2478. , → et
  2479. l’y → le
  2480. .¶ « → :¶ –
  2481. , → ;
  2482. « → –
  2483. ! → .
  2484. … Je → ; je
  2485. »¶ Il faisait grand cas de cette attention délicate → ¶ Il s’honorait beaucoup de ce témoignage flatteur
  2486. ¶ Nous l’étions moins, les autres métayers et moi → Seulement, cette débauche hebdomadaire de mon collègue favorisé cachait un but assez malhonnête
  2487. pour → afin de
  2488. de par la faute → à cause
  2489. «mangeux → mangeur
  2490. ayant → avait
  2491. les «rouges» de sa connaissance. De la part de → ceux qu’il connaissait pour être des ch’tits républicains. On pouvait excuser
  2492. – → ,
  2493. Sitôt → Ayant été
  2494. mot → sobriquet
  2495. , a tourné un peu à la → et une sorte de
  2496. , si bien qu’à → s’est attachée à son nom. A
  2497. toujours → encore à présent
  2498. Étant → Etant
  2499. Les → Mes
  2500. me pesaient souvent → m’inquiétaient
  2501. Bouvier chef, je → J’étais bouvier en chef et
  2502. A la belle saison, j’étais → En été, je
  2503. – dans notre parler: marage ou fauchage. Cependant → : cependant
  2504. distribué → , donné
  2505. mes → les
  2506. ¶ Je prenais la tête de l’équipe, → Souvent debout une heure avant les domestiques ça ne m’empêchait pas, au chantier, de payer de ma pe…
  2507. réglant → étaient forcés de régler
  2508. vantardise → me vanter
  2509. J’avais eu la → ¶ Par
  2510. pourtant de tomber → j’étais tombé
  2511. prénommé → dénommé
  2512. – → :
  2513. – → ;
  2514. qui → , il
  2515. Forichon, → Faure, bonhomme
  2516. ayant l’ → de solide
  2517. de tous travaux, mais très → mais
  2518. espérait → poursuivait ce but de
  2519. Forichon crut → Faure cru
  2520. « → –
  2521. abatterions → abattrions
  2522. Mais lui de reprendre:¶ «Une → ¶ Le père Faure de poursuivre:¶ – Une
  2523. les voilà pris à se fâcher → ils se fâchèrent
  2524. D’ailleurs → Au surplus
  2525. depuis longtemps. J → d’avance; moi, j
  2526. mon «dard». Mais sans prêter la moindre attention → ma faux, comme je faisais quelquefois,
  2527. . Et → ; et
  2528. « → –
  2529. un «masier[1] » → une fourmilière
  2530. «dailles» → faux
  2531. D’un → Après, d’andain en
  2532. un passage → une zone
  2533. ce moment, Forichon → ces moments-là, Faure
  2534. renoncer à déjeuner pour venir → ne pas vouloir manger, de revenir
  2535. qu’il consentît → le faire consentir
  2536. Forichon → père Faure
  2537. sans être → mais il ne fut pas
  2538. des → ses
  2539. . Vingt → : vingt
  2540. :¶ «Ma «daille» → dont il avait été victime:¶ – Ma faux
  2541. . Si → : si
  2542. »¶ ¶ Mais les choses n’allaient → ¶ Ce n’était
  2543. de cette façon. Souventes fois → que j’avais pour moi le domestique. Il y avait des moments pénibles où
  2544. Forichon → le père Faure
  2545. : j’étais le maître → ; leurs regards se faisaient haineux, je me sentais l’
  2546. … Les → . Cela se produisait surtout les
  2547. surtout, après → .¶ Après
  2548. , cherchant → et cherchais
  2549. « → –
  2550. ; → :
  2551. »¶ Ou bien → ¶ Des fois,
  2552. .¶ « → :¶ –
  2553. nous n’avons pas à rester les deux pieds dans le même sabot.» → il faut nous remuer.
  2554. .¶ « → :¶ –
  2555. …»¶ Et Forichon:¶ « → .¶ Faure disait:¶ –
  2556. Eux de rire et d’en conter → Ils riaient, ils en disaient
  2557. Être gai, familier → Etre gai
  2558. foin → fenaison
  2559. après-midi torrides → soirées brûlantes
  2560. dans un bosquet du parc → à boire la bière
  2561. à distance → en dehors de leur présence immédiate
  2562. que méprisait mon → . Pour moi, je gardais le
  2563. . Je tâchais même de → ou m’efforçais de.
  2564. être diplomate à l’occasion.¶ Se démener sans trève de l’aube au soir, se hâter d’achev… → s’en tenir à la seule pensée.¶ Finir
  2565. recommencer → commencer
  2566. se trouve → est
  2567. était le mien. Car → je le suivais à la lettre. Car
  2568. de → des
  2569. venaient → , c’étaient
  2570. remontante → montante
  2571. dans nos → presque tous les
  2572. rouge → y
  2573. , mêlée → mêlé
  2574. Cela → Tout cela
  2575. quérir → les chercher
  2576. Grand Pré, → grand pré qui était
  2577. «Allez! allez rossards!» → – Allez, les rosses! Allez, mes gros!
  2578. de la peine → quelque chose
  2579. bonne → grande mare alimentée par une
  2580. bouchures → haies
  2581. ce paradis pour les coupler sous le joug, les obliger → cet éden pour leur faire passer de longues heures pénibles
  2582. « → –
  2583. , → ;
  2584. j’en mets un coup → je n’arrête pas de travailler
  2585. du bon → meilleur
  2586. . Je → : je
  2587. ; je → et
  2588. me préoccupait → m’occupait
  2589. convenait de → n’en fallait pas trop faire consommer, et, pourtant,
  2590. , le fourrage, – sans réduire trop la ration des bêtes → aux bêtes
  2591. des → aux
  2592. conserver → maintenir
  2593. , m’arrangeant → : et j’arrivais ainsi
  2594. Les → Mais les
  2595. et → :
  2596. … Je → ; je
  2597. Quand → C’est que, quand
  2598. le cheptel → vingt-cinq bovins, plus un cheval, des moutons
  2599. toutes les bêtes → tout le cheptel
  2600. causer → bavarder
  2601. les souvenirs souvent évoqués → le souvenir
  2602. , cette rixe → et le souvenir de la bataille
  2603. notre → mon
  2604. mes → pour
  2605. une raie, le temps d’ → un sillon, je m’arrêtais un instant pour
  2606. le sillon nouveau → celui
  2607. voir → atténuer
  2608. et malfaçons → , de les supprimer si possible, et alors
  2609. Tristes → Les plus mauvais
  2610. que → étaient
  2611. quérir → acheter
  2612. ; → ,
  2613. ; je ne trouvais pas une bonne place.¶ Faiblesse → …¶ ¶ C’était, en somme, une faiblesse
  2614. de mes → des
  2615. , de mes → et des
  2616. juger que mes → voir que les
  2617. mes → les
  2618. mes → les
  2619. ; voir mes → , que les
  2620. développer → développaient
  2621. , → d’eux
  2622. mon → ma part de
  2623. pratique → pécuniaire
  2624. qui m’en devait revenir: → escompté de ma part de récolte ou de la vente des animaux,
  2625. cet orgueil de me → cette ambition désintéressée de
  2626. « → –
  2627. mes → des
  2628. elles auront des admirateurs → on va les admirer parce qu’elles sont belles
  2629. » → ¶
  2630. en taillant → quand nous réparions
  2631. bouchures → haies
  2632. .¶ « → :¶ –
  2633. mes → Mes
  2634. la → une
  2635. et j’étais sensible à → , et
  2636. se faisait plus vive, pour atteindre au maximum si la chose se renouvelait → augmentait encore. De même
  2637. . Et toujours → , le jour de la vente. Pour
  2638. :¶ « → ,
  2639. : → !
  2640. ! → .
  2641. Ainsi s’affirma → Je me fis ainsi
  2642. ma → une
  2643. de → tenu par
  2644. « → –
  2645. »¶ Hommage dont je n’étais pas médiocrement fier, dont le souvenir, au → ¶ Cette phrase, un peu grisante, me revenait souvent en mémoire. Au
  2646. L’ → C’est une
  2647. qu’on encense après une guerre heureuse n’est sans doute pas très différente. Et → lorsqu’ils ont gagné des batailles. Et, ma foi, il me semble que
  2648. , après tout, n’était-elle pas aussi → était
  2649. que → autant que
  2650. ? Moins → , et moins
  2651. – étant déterminée par mon seul effort et non par un → , car mon succès, à moi, n’exigeait nul
  2652. …¶ Parfois, durant → .¶ ¶ D’autres fois, c’était dans les champs, au cours
  2653. aux champs, aux → , que je ressentais cette passagère plénitude de bonheur. Aux
  2654. apporte → apportait
  2655. je ressentais ce → d’être cultivateur,
  2656. malsains → où il fait chaud, où l’air est vicié
  2657. si → au
  2658. sous → de
  2659. [1] Fourmilière → XXIX. _ En famille
  2660. , souffrante → . Elle souffrait souvent
  2661. fonctionnait mal. Des migraines → et de névralgies douloureuses qui
  2662. taciturne → froid
  2663. broyant → broyait
  2664. exagérant → exagérait
  2665. Et de se lamenter sans cesse sur → Toujours elle développait avec un rire amer, un grand luxe de détails, tous
  2666. en perspective:¶ « → qu’elle prévoyait:¶ –
  2667. vendredi → samedi
  2668. plaintes → plainte
  2669. jamais → rarement
  2670. cuisiner → préparer, à servir
  2671. « → –
  2672. ! → ,
  2673. se contentait → ne prenait
  2674. d → qu
  2675. quelque honte de mon → honte, moi qui jouissais d’un
  2676. «ça la tenait dans → elle souffrait de
  2677. » → ,
  2678. gognes[1] → gognes
  2679. un œuf à la coque → à se faire cuire un œuf
  2680. s’en tenait au → prenait seulement pour se soutenir une tasse de
  2681. faire. Les → faire; les
  2682. Très économe, elle → Elle
  2683. tirer le meilleur → très bien tirer
  2684. chaque → , le
  2685. Elle rabrouait souvent → Très économe aussi, rabrouant
  2686. qui ne ménageait pas assez le → quand celle-ci était trop prodigue en
  2687. la → en
  2688. le → en
  2689. ; on se plaignait de mon activité → : on me disait trop intrépide
  2690. Les → Pour ces motifs, les
  2691. , garçons et filles, → et les servantes
  2692. pour se → avant de se
  2693. -dessus du cours normal.¶ Mais → prix fort.¶ Heureusement,
  2694. se montrait → restait
  2695. déclarant → déclarait
  2696. assurant → disait, en ses jours de souffrance,
  2697. guère → que bien rarement
  2698. ; → :
  2699. m’abstins toujours de les rudoyer → puis dire en toute sincérité que je ne fus pas non plus un père brutal
  2700. faire visite → voir
  2701. à l’amabilité → de faire l’aimable
  2702. retraité à → ayant pris sa retraite, était revenu habiter
  2703. apparitions → visites
  2704. nous arriva → eut la douleur de nous apprendre
  2705. c’est-à-dire de sa rentrée → époque à laquelle il comptait rentrer
  2706. sec dans ces occasions-là et tenais bien ma place à table. Il m’arrivait, dans l’entraînemen… → assez ferme. Oubliant momentanément
  2707. , de me lancer tout à fait, de danser, de chanter → ; je me montrais gai, chantais et dansais
  2708. Gaussin → Grassin
  2709. l’improviste → la nuit tombante
  2710. , → et
  2711. Gaussin → Grassin
  2712. sociable, → enjoué et
  2713. jouer aussitôt avec notre → s’amuser avec le
  2714. notre → le
  2715. notre → la
  2716. demeurèrent à l’écart, un peu sournois et → restèrent
  2717. malgré toutes nos exhortations → , l’évitèrent plutôt, en dépit de nos efforts
  2718. qui → . Ils
  2719. – n’ayant → ; ils n’avaient
  2720. des → de leurs
  2721. assez corpulent, → gros et grand, au
  2722. , teint blême et → quoique blême, avec une abondante
  2723. Sa voix était rauque, caverneuse, désagréable et l’idée → Il n’avait guère que des pensées de révolte et de mort. L’idée
  2724. « → –
  2725. bien rares → rares sont
  2726. tiennent → vivent
  2727. j’irai bientôt → je ne tarderai pas à aller
  2728. tenait à → voulait
  2729. . Il → ,
  2730. plusieurs → deux ou trois
  2731. grosses bombes → grandes débauches
  2732. paie → paye
  2733. Il y avait des périodes où → Parfois
  2734. : alors il → . Il
  2735. craintive et → de terreur
  2736. . Pour satisfaire l’irascible → ; elle craignait son
  2737. , elle mettait, → et, lorsqu’il venait, mettant
  2738. – non point, certes, de bon cœur! → elle se donnait tout plein de mal pour le satisfaire.
  2739. à l’emporte-pièce → sarcastiques
  2740. la culture. Cela mettait de la gêne → . D’où une gêne sourde
  2741. . J → ; j
  2742. : c’était la rançon de → , comme pour racheter
  2743. Nous gagnions tous à ce → A ce point de vue, il était heureux
  2744. [1] Expression bourbonnaise s’appliquant aux personnes tristes, dégoûtées, malades → XXX. _ La Chair est faible
  2745. XXX¶ Les tentations du diable, c → La troisième année
  2746. il m’advint pourtant → je trouvai moyen
  2747. d’ailleurs → pourtant,
  2748. et, sous → , il est vrai… Sous
  2749. je méritais → j’avais droit, me semble-t-il à
  2750. Pour moi → Moi
  2751. bonne santé → santé, j’éprouvais parfois
  2752. la fatigue, des désirs naturels de rapprochement me venaient parfois → mes fatigues, le besoin de faire acte de mâle
  2753. les manifester → guère m’approcher d’elle
  2754. Pourtant → Néanmoins
  2755. pu sans doute → bien pu
  2756. rafraîchi les terres → donné de l’eau, la veille
  2757. la → cette
  2758. Ce champ, → Le champ se trouvait
  2759. éloigné → loin
  2760. du chemin allant de → de la route qui reliait
  2761. à → et
  2762. locaterie → locature
  2763. avec l’intention de → et, comme j’avais dit vouloir
  2764. qui repartit tout aussitôt. J’arrêtai mes bœufs → . Je mangeai la soupe
  2765. toujours au loin → constamment
  2766. enfants → enfant
  2767. un peu salée… Après avoir → se trouva plutôt salée; quand j’eus
  2768. entendu → entendue
  2769. ; → ,
  2770. « → –
  2771. ; → ,
  2772. «Ah, → – Ah!
  2773. ! → …
  2774. de → en
  2775. Je la dissuadai de sortir → Elle voulut aller chercher
  2776. à la régalade → «à la coquelette»
  2777. « → –
  2778. …»¶ J’ajoutai même quelques mots de sens plus accusé, si l’on peut dire → augmente le désir.¶ La phrase que J’employai n’était pas aussi correcte que celle-ci, mais le sens…
  2779. n’eut pas de mal à comprendre → comprit mon allusion
  2780. , → et
  2781. devint → se fit
  2782. « → –
  2783. Et nous allâmes jusqu’au bout → Tant et si bien
  2784. faute.¶ Je sortis passablement → chaumière, je goûtai dans ses bras cet oubli éphémère de tout, cet instant de bonheur surhumain que …
  2785. , m’attendant presque au regard ironique de la nature entière. Cependant → : il me semblait que tout, au dehors, allait clamer ma faute. Je fus quasi étonné de retrouver
  2786. , → bien
  2787. continuaient de ruminer sagement. Le → de constater que le
  2788. avant. Les → auparavant, que les
  2789. bouchures, les champs de céréales, les pièces de pommes de terre n’avaient point changé d’as… → haies, les carrés de culture conservaient le même aspect, que mon
  2790. conservait → avait
  2791. . Les → , que les
  2792. . Hirondelles, fauvettes et → , que les hirondelles et les
  2793. ne s’était passé → n’avait eu lieu
  2794. je ne constatai → j’éprouvai grande satisfaction de ne constater
  2795. d’être à mon égard de la bourgeoise → habituelles de ma femme
  2796. fit concevoir une moindre gravité de l’acte irrémédiable → tranquillisant me fit ramener la faute à de plus justes proportions
  2797. cette femme → la Marianne
  2798. raisons → motifs plausibles
  2799. urgent → quelconque
  2800. A de certaines → Il y avait des
  2801. les → où, les bons
  2802. et → ,
  2803. Mais, hélas! → ¶ Hélas!
  2804. et l’ → tout se découvre. Ma maîtresse
  2805. Seulement → Mais
  2806. je dus être guetté; on vit → on me guetta; l’on s’aperçut
  2807. au ménage → à la Marianne
  2808. du côté → sur la route
  2809. , dont Victoire ne sut jamais rien, j’imagine… Son père, par contre, à qui ces bruits étaien… → frauduleuses n’allèrent
  2810. un moment où nous étions seul à seul – et j’accueillis ses reproches en toute humilité… → propos de cette affaire. Mais Victoire, fort heureusement, n’en connut jamais rien.
  2811. malgré que, → . Ils avaient pourtant des ennemis outranciers:
  2812. M. → Monsieur
  2813. fissent tout → faisaient
  2814. se mettre en travers → retarder l’essor général
  2815. , → et
  2816. être à même ensuite → qu’il soit capable
  2817. étant → était
  2818. , je me crus autorisé à lui dire → ; il me parut sage de lui en parler. Donc
  2819. :¶ « → , je risquai timidement:¶ –
  2820. et répondit enfin:¶ « → , qu’il retira ensuite de sa bouche:¶ –
  2821. pourquoi → pour quoi
  2822. : → ;
  2823. ! → .
  2824. répète, qu’il vaut mieux → conseille encore de
  2825. gars → gas
  2826. Comprenant → Je compris
  2827. avait des griefs contre l’instruction → tenait à laisser se perpétuer l’ignorance chez les descendants de ses métayers. Je m’en tins là
  2828. étais à même de me pouvoir → avais pu me
  2829. C’est ainsi que, dès → Dès
  2830. décider → que
  2831. chauler nos terres → adopter la chaux
  2832. expérimenté la chaux → fait l’expérience
  2833. objectant → disant
  2834. s’en tenait au but essentiel de pouvoir → n’avait qu’un but: arriver à
  2835. avait remise → avait donnée
  2836. qu’en effet, s’il y avait régression → que si, pour une raison ou pour une autre, ses revenus venaient à baisser
  2837. , sans admettre de raisons, témoignait de → faisait la moue avec des plaintes:¶ –
  2838. « → –
  2839. ! → .
  2840. Il ne m’appartient pas → Ce n’est pas à moi
  2841. rendements → bénéfices
  2842. et nous en restions là → sur l’espoir de mieux
  2843. étant venu → vint un jour
  2844. maisson → moisson et, comme il était «bien luné»
  2845. « → –
  2846. questionna → me demanda
  2847. viennent après sont bien meilleures, laissent un → suivent le blé, et cela est
  2848. clair. Et les avantages ensuite semblent se continuer assez longtemps.» → clair; de plus, on dit que les terres s’en ressentent pendant quinze ou vingt ans.
  2849. . S’étant ainsi → il posa la même question: s’étant
  2850. immédiatement → de suite
  2851. nous annonça → vint nous annoncer
  2852. s’était entendu avec les → allai.t s’occuper de trouver des
  2853. mener → amener
  2854. aussi, → que
  2855. la concernant → de son ressort
  2856. – → :
  2857. , remplaçant → remplaçaient
  2858. qu’ils en faisaient trop et → que ça ne tiendrait pas, qu’ils
  2859. aux abîmes → à l’abîme
  2860. à → de
  2861. aurais désiré → étais bien décidé à
  2862. A chaque envoi de grain au moulin → Quand j’envoyais moudre du grain
  2863. que désapprouvait → à laquelle s’opposait
  2864. « → –
  2865. »¶ Pour → ¶ Désespérant de
  2866. cette → la
  2867. obstinée → de la bourgeoise
  2868. . Donc → : je m’entendis
  2869. rapportant → ramenant
  2870. il s’excusa d’avoir retiré le son ainsi qu’il faisait à présent pour presque tout le monde… → que la chose avait été faite par mégarde.
  2871. meilleur → plus
  2872. vraiment que celui → pour moi, le jour
  2873. générale → intellectuelle
  2874. …¶ → .¶
  2875. qui jalonnent tristement la → que les cultivateurs ne sauraient oublier, qui sont comme de tristes jalons au long de leur
  2876. Et, pour → Année pour moi
  2877. puisqu’il m’advint → , car j’eus à subir
  2878. Vers la fin du mois → Au printemps, dans les derniers jours
  2879. les → des
  2880. , après un martyre de presque → : il me martyrisa pendant
  2881. me condamna à → m’ordonna de ne pas bouger du lit pendant
  2882. de lit.¶ Ce fut → .¶ Je souffris de façon
  2883. de quelque lésion interne… → des lésions internes, ne soient survenues.
  2884. , sous prétexte de me faire visite, → venaient me voir
  2885. sans fin → à l’envi
  2886. fort, – → plutôt, comme aussi
  2887. pilonnement des sabots ferrés sur le cailloutis → balayage et le frottage
  2888. le heurt → à l’heure des repas, le remuement
  2889. les conversations même. Aux mauvais jours, → même le bruit des bouches happant la soupe. Je voyais souvent
  2890. aussi s’énervait, pleurait.¶ Le → pleurer; le
  2891. que d’être secouru. Et ce n’est pas l’ → envoyait chercher, ne tenait pas toujours sa promesse de venir de suite: pendant ces
  2892. moindres inconvénients → mauvais côtés
  2893. paysanne, en notre pays de fermes isolées surtout → des terriens que d’être ainsi éloignés de tout secours. La souffrance étreint, terrasse un être che…
  2894. que, féru → qu’il s’occupait
  2895. , il → et
  2896. comme → et
  2897. . Les → ; les
  2898. , mais → et cela
  2899. Quand → Dès que
  2900. État de 52. Puis il → Etat. Il
  2901. pratiquent → usent
  2902. le → de
  2903. raison → raisonnablement
  2904. convenait de le prendre → devait être pris
  2905. … Certes, il eût → ; certes, il aurait
  2906. devant bocks frais ou liqueurs fines! → , tout en buvant force bocks.
  2907. toute initiative aux → diriger tout par les
  2908. Notre petit → Mon
  2909. avec ses → qui n’avait que
  2910. prétendre à diriger → faire acte de maître
  2911. Quelle joie presque enfantine à l’heure → J’éprouvai une véritable joie d’enfant le jour
  2912. demeurait encore → restait
  2913. grosse canne de chêne, je m’éloignai → béquille, je pus m’éloigner
  2914. qui, le → ! Le
  2915. nous vint → elle vint nous
  2916. plein de ce → beau milieu d’un plein
  2917. et livide. Les → . A chaque instant, l’illumination sinistre des
  2918. sans fin zébraient tous les points de l’horizon; et, → trouait ces ténèbres; et
  2919. crescendo → crescendo
  2920. s’abattre → se mettre à tomber
  2921. Puis la → La
  2922. Le sol étant → Parce que le sol était
  2923. par → à
  2924. pleuvait → venait
  2925. planchers; il en → planches; elle
  2926. autant de petites mares → pleins
  2927. interrompirent leurs plaintes et gémissements pour mettre → , qui se lamentaient sans mesure, mirent
  2928. – bien → , mais trop
  2929. promenade quand on put s’aventurer dehors! → constatation.
  2930. de → des
  2931. au → le
  2932. qui laissaient → , laissant
  2933. les → des
  2934. s’amalgamaient sur le sol → . Et
  2935. l’on → on
  2936. oisaux → oiseaux
  2937. plus ou moins brisées s’inclinaient, s’emmêlaient en un fouillis lamentable. → étaient couchées au ras du sol
  2938. étendaient sur les prés, comme un emplâtre sale, leur masse vaseuse → formaient le long des prés une seule nappe salie
  2939. les ouvriers → ceux
  2940. bénéficier → se réjouir
  2941. Les → Aux
  2942. prises d’assaut, épuisèrent → une continuité de chars venant à la provision, épuisant
  2943. leurs → les
  2944. . C → : c
  2945. 61 → 1861
  2946. recueillir → ramasser
  2947. récoltes → récolte
  2948. déchiquetée, fit piètre usage → hachée, ne put se ramasser convenablement
  2949. …¶ → .
  2950. économie → économies
  2951. quémander une avance d → me faire avancer de l
  2952. au → par le
  2953. mes → les
  2954. causait la catastrophe → causa la grêle
  2955. Franchesse → la Buffère
  2956. à tout propos, et → et jurait sans cesse,
  2957. courant → vers la fin de
  2958. vers les pays → , en compagnie de mademoiselle Julie, avec l’intention de séjourner à Nice, un pays où il y a
  2959. moins de quinze → une dizaine de
  2960. . On → son arrivée, et sa maîtresse
  2961. que mademoiselle Julie → qu’elle
  2962. appropriée le magot → approprié la bourse de voyage
  2963. échut à un neveu, → passa à
  2964. au cours → , dans le courant
  2965. mit en joie → fit bien rire
  2966. lorgnant → promenant de longs regards étonnés sur
  2967. choses étonnantes qui s’offraient à notre regard → jolies choses à l’entour
  2968. avec des → avec
  2969. s’appareillant → qui s’appareillait
  2970. vis → remarquai
  2971. garnies de bougies roses → dont chacune était garnie d’une bougie rose
  2972. s’adaptant à → , supportées par
  2973. qui poussaient aux abords de la source → dont se recouvrait en été la fosse
  2974. Grand Pré. L’un des angles était occupé par → grand pré. Sur
  2975. sur laquelle s’accumulaient → , occupant l’un des angles, se voyaient
  2976. toutes sortes → toute sorte
  2977. une sorte de gros coffre → un gros objet
  2978. : – je questionnai tout bas → ; par
  2979. qui m’apprit → , mon voisin, je sus
  2980. me demandant → et me demandai
  2981. !¶ Nous étions là depuis → .¶ Il y avait
  2982. quand parut → que nous étions là quand
  2983. , prenant → qu’il prit
  2984. les aligner → mettre en rang
  2985. mangeux de lardmangeux de lard
  2986. et après un temps d’observation nous posa différentes questions sur nos familles, nos terres, no… → , observa beaucoup nos physionomies, puis nous interrogea successivement en commençant par M. Paren…
  2987. , ajoutant qu’il → et
  2988. « → –
  2989. !» → , conclut-il.
  2990. , la → ; sa
  2991. pendante plus encore → pendait plus
  2992. il lui signifiait son congé.¶ Le successeur, M. Sébert, → .¶ ¶ Il le remplaça par un grand
  2993. fermée, plutôt rude, avait fait ses études dans → sombre, au regard énigmatique, ancien élève d’
  2994. Il prit ses → M. Sébert entra en
  2995. Après examen de → Etant venu examiner
  2996. .¶ « → :¶ –
  2997. étrange → cela d’autant plus bizarre
  2998. voulût tout faire vendre, les bons et les mauvais.¶ Chaque → ne sacrifiait pas seulement les bêtes inférieures, il voulait liquider sans
  2999. il nous fallut → qu’il ne nous faille
  3000. nuitamment → la moitié d’une nuit
  3001. quelque → un
  3002. Nous allions jusqu’à → On allait régulièrement aux foires de Bourbon, d’Ygrande, de
  3003. et → Cressanges,
  3004. – à des vingt ou trente kilomètres. Randonnées fatigantes, ennuyeuses et coûteuses – → . C’était très fatigant, très ennuyeux et, à force de se répéter, l’occasion de dépenses considérab…
  3005. D’autre part → Et
  3006. ne se faisait pas, pendant → demeurait
  3007. !¶ Cependant → .¶ Quand le
  3008. «Voici → – Voilà
  3009. »¶ Furieux contre → ¶ –
  3010. il → , M. Lavallée
  3011. « → –
  3012. les → faire des
  3013. verrez → venez
  3014. choisies → de choix
  3015. tiendrez les → irez aux
  3016. aurez → obtiendrez
  3017. »¶ Dans le temps que M. Lavallée resta → ¶ Durant l’été, le propriétaire résidant
  3018. s’en tint → nous laissa tranquilles à peu près, se bornant
  3019. quelques défectuosités → quelque défectuosité
  3020. son départ → que M. Lavallée fut reparti
  3021. motifs → motif
  3022. il fit → il allait
  3023. – qui, de par les stipulations de leur contrat, devait → . Dans le sous-seing entre eux passé, il était stipulé que Sébert
  3024. de transiger à → les
  3025. mille → mille que lui offrit le propriétaire
  3026. Il s’en fut → Par la suite, il devint,
  3027. sans doute → , y fut
  3028. – comme doit l’être en tous pays → sans doute: ne convient-il pas qu’on respecte
  3029. . → ?
  3030. Monsieur → monsieur
  3031. ! Nous → . D’ailleurs, nous
  3032. d’ailleurs → tous
  3033. le résultat se soldait en tracas et en → avaient toujours de la
  3034. … → .
  3035. de → à
  3036. Dès lors → Pour ces divers motifs,
  3037. s’adjoignit → prit tout
  3038. , au titre → pour le représenter
  3039. du maître → , un garçon et une fille
  3040. , → . Ils
  3041. notre → mon
  3042. vis-à-vis de ces enfants → envers ces gamins
  3043. Monsieur → monsieur
  3044. Mademoiselle». Je m’informai auprès du → mademoiselle»
  3045. pour savoir → et lui demandai
  3046. obligé → indispensable
  3047. parler ainsi → donner ces qualificatifs qui me semblaient ridicules
  3048. assura ne pouvoir s’en dispenser, ajoutant au surplus → expliqua qu’on les appliquait dès le berceau à
  3049. en allait de même à l’égard de → fallait bien se soumettre à la règle pour faire plaisir aux parents. Je dis
  3050. « → –
  3051. Monsieur → monsieur
  3052. Mademoiselle → mademoiselle
  3053. le «Monsieur → le «monsieur
  3054. Demoiselle» → demoiselle»
  3055. choir → tomber
  3056. aux solives → à la poutre
  3057. et → ,
  3058. la volaille → les volailles
  3059. exténuer → faire tomber haletants
  3060. un beau soir → , certain jour
  3061. et → ;
  3062. au → à
  3063. des → les
  3064. osait leur faire de remontrances → osant rien leur dire
  3065. Je risquais → J’osais
  3066. « → –
  3067. :¶ « → et
  3068. . → :¶ –
  3069. nous le poussions à accepter → nous insistions
  3070. « → –
  3071. Monsieur → monsieur
  3072. Mademoiselle → mademoiselle
  3073. souhaitaient l’avoir surtout → avaient souhaité sa compagnie, non pour en faire un compagnon d’égal à égal, mais bien
  3074. le désir → la fantaisie
  3075. ils le → les deux tyranneaux le
  3076. Cela l’effrayait → Il s’en fallait de peu
  3077. : il craignait d’en arriver à → , qu’il n’aille
  3078. Il → Mais plus il
  3079. mais eux, → plus Ludovic et Mathilde poussaient
  3080. il → Charles
  3081. et tremblant, – tout «virou» comme on dit, il fut obligé de → comme un linge, il chancelait, tremblait, et dut
  3082. « → –
  3083. !» → ,
  3084. au fond → parfois
  3085. .¶ « → :¶ –
  3086. « → –
  3087. . Non → , non
  3088. fillette, mais bien → , mais
  3089. détester → haïr
  3090. – au dire des → , disaient les
  3091. – → ,
  3092. «Les → – Les «
  3093. ! pensais-je → , pensai-je par devers moi
  3094. » → ¶
  3095. s’amusaient → jouèrent
  3096. faisant naturellement → désigné pour faire
  3097. de → des
  3098. dont → ;
  3099. – cependant que → , et
  3100. claquait → faisait claquer
  3101. qui était mieux qu’un jouet.¶ « → :¶ –
  3102. plus trotter → qu’aller au pas
  3103. .¶ « → :¶ –
  3104. ne mettait nulle hâte → renâclait
  3105. coup de fouet → grand coup
  3106. , pour ne → d’ailleurs, ne voulant
  3107. .¶ « → :¶ –
  3108. et brûlant de sa joue → qui lui brûlait la face
  3109. « → –
  3110. »¶ Il se trouva que → ¶ Par hasard,
  3111. un → ce
  3112. « → –
  3113. ! → .
  3114. »¶ Et s → ¶ S
  3115. « → –
  3116. ; → :
  3117. les trois:¶ « → trois de compagnie:¶ –
  3118. ; → ,
  3119. ne plus vous battre.» → mieux vous entendre.¶
  3120. évita le plus possible → fit des difficultés pour retourner avec
  3121. tyranneaux → tyrans
  3122. ; il → ,
  3123. gardant les vaches → ils allèrent le relancer
  3124. il s’était amusé → où il gardait les vaches. A leur arrivée, il s’amusait
  3125. «grelottière». ( → grelottière.
  3126. et dans → , dans
  3127. , avant → deux ou trois cailloux menus avant
  3128. de menus → – les
  3129. eut envie de → voulut absolument posséder
  3130. Charles → mon gamin
  3131. Et comme → Comme
  3132. cherchait à le lui enlever → se suspendant à ses vêtements
  3133. très en colère:¶ « → carrément:¶ –
  3134. Et je → ; et je ne
  3135. Mademoiselle» → mademoiselle»
  3136. mit → prit
  3137. « → –
  3138. ! oui! oui! → , oui, oui
  3139. injuriée → insultée
  3140. quitterez → partirez de
  3141. partit → s’en alla
  3142. d’un → de la
  3143. revint auprès → se rapprocha
  3144. .¶ « → :¶ –
  3145. le dire → conter l’affaire
  3146. ses taquineries. Je → qu’elle soit toujours à me taquiner. Je ne
  3147. !»¶ Là-dessus il → .¶ Il
  3148. entretenir de → rapporter
  3149. – → ,
  3150. n’avait pas manqué de tout rapporter selon sa promesse. Le maître, d’ailleurs, parla sans acr… → avait bel et bien parlé.¶ –
  3151. tiennent compte de mes ordres.»¶ Après une → obéissent.¶ Une
  3152. bien entendu, et les mêmes ennuis s’en suivirent. Leur → . Fort heureusement, le
  3153. guère, heureusement. → beaucoup.¶
  3154. suivante → d’après
  3155. – → :
  3156. et je pus éviter → ainsi fut évité
  3157. sans aucun → , sans nul
  3158. se faisait très vieille et n’était pas heureuse. Elle → très vieillie et malheureuse,
  3159. que → qu’elle fût
  3160. permettaient ses rhumatismes → permettait son état de santé
  3161. à la mauvaise saison de → , en hiver, de
  3162. Aux → J’allais
  3163. je → et
  3164. toujours → pour ses étrennes
  3165. Lors → En 1865, lors
  3166. à la fin de l’année 65, je la trouvai → j’eus froid au cœur, en arrivant, de la trouver
  3167. souffrante et changée. Son → de voir l’expression navrée de sa figure vieillie. Un
  3168. des → six
  3169. d’elle → de la soigner,
  3170. , sa voisine, → du voisinage
  3171. lui → et l’
  3172. « → –
  3173. mit → prit
  3174. apportées → emportées
  3175. : – → ;
  3176. Soupçon → Ce soupçon
  3177. . Elle → , et
  3178. « → –
  3179. »¶ Ses → ¶ De ses
  3180. faisaient → , elle faisait
  3181. plus sombre et → parcheminée, aux os saillants, était
  3182. , l’envol des → et les
  3183. échappées du → qui s’échappaient de son
  3184. j’entrepris → je m’occupai
  3185. ¶ « → ¶ –
  3186. tant brûler → brûler tant
  3187. !» → ,
  3188. « → –
  3189. en tas → , entassées
  3190. au → à
  3191. les autres → , pour celles de l’intérieur, je pus lui donner l’assurance qu’elles
  3192. lui vins en aide pour → l’aidai à
  3193. , → et à
  3194. ; → , puis
  3195. pus me procurer → me procurai,
  3196. . De plus → ; de plus, à son
  3197. lors de son voyage au pays une grosse → toute une
  3198. café, → du café, du
  3199. « → -–
  3200. -elle → la pauvre femelle
  3201. »¶ Me rendant à son désir → ¶ Incontinent
  3202. ensuite à un → au
  3203. que je payai → deux cordes payées
  3204. Enfin, donnant une pièce à → J’entrai enfin, au retour, chez
  3205. voisine, et → journalière secourable, et,
  3206. ma mère → elle
  3207. cela m’apparut → je me dis que c’était
  3208. voir → parler à
  3209. s’étaient quittés → n’habitaient plus ensemble
  3210. malheurs → épidémies
  3211. se → s’en
  3212. ¶ J’allai → ¶ Je m’en fus
  3213. relancer → voir
  3214. et leur exposer ce que je croyais être → , leur exposai qu’il était de
  3215. au sujet de notre mère, mettant en avant ce que je venais de faire → de coopérer de compagnie au soutien de la mère et leur dis ce que j’avais fait
  3216. assez → bien
  3217. de moi. Grâce → d’avoir pu obtenir ce résultat. En effet, grâce
  3218. la brave femme ne manqua pas → notre mère fut assurée
  3219. au cours des → jusqu’à sa mort, qui survint
  3220. années qui lui restaient à vivre. Et j’eus de ce fait la conscience plus tranquille → ans plus tard
  3221. XXXVI¶ Nos → XXXVI. _ Nos enfants.¶ ¶ Nos
  3222. notre → mon
  3223. avait du goût et du → témoignait de
  3224. et → ,
  3225. – tous → . Tous
  3226. il se → , il se
  3227. ! Différence des temps: → . Il est vrai que les temps n’étaient plus les mêmes;
  3228. gages → salaires
  3229. , triplé → et redoublé
  3230. Aussi → Cela
  3231. , ce qui était raisonnable. Mais peut-être avait-on moins → et qu’on trouvait ridicules les
  3232. d’autrefois: vijons → qui ne coûtaient rien, vijons
  3233. en venait à → commençait d’
  3234. Jean, notre second, → Le Jean était
  3235. , → ; il
  3236. et → ,
  3237. un peu en raison → parce qu’elle était laide et vieille
  3238. accortes → jeunes
  3239. trop → bien
  3240. – → :
  3241. des rapprochements aux conséquences → avoir des relations trop intimes, à moins qu’ils ne soient brouillés; le premier cas entraîne fatale…
  3242. que cette Mélie peu attirante → , à différentes reprises, que la Mélie, en dépit
  3243. , → était
  3244. fournie, était → forte:
  3245. dans le hangar-buanderie adossé au pignon → . Les pommes de terre cuisaient dans une méchante cabane faite de branches sèches et couverte de ge…
  3246. Étant sorti sans faire crier → Ayant ouvert
  3247. au → le
  3248. branchage → branchages
  3249. écrasées → broyées
  3250. cependant → néanmoins
  3251. , → et
  3252. séparèrent → lâchèrent
  3253. Lui s’en fut quérir → Il alla avec des seaux querir
  3254. vanette ou «paillasse» → paillasse
  3255. ensuit à démêler → ensuite à délayer
  3256. Ceci terminé → Cette dernière besogne terminée
  3257. Ça n’alla → Enfin, ils décrochèrent
  3258. rapidement de façon à regagner → en hâte et regagnai
  3259. l’incident eût navrée → cela eût rendue furieuse
  3260. ne pus me tenir d’attraper le Jean → passai au Jean,
  3261. .¶ « → :¶ –
  3262. »¶ → ¶
  3263. pansant les → donnant aux
  3264. dut être profitable → porta ses fruits
  3265. comme → pour le
  3266. peu froid, un peu «en dessous» comme on dit, il avait → tantinet sournois, il semblait
  3267. de → et
  3268. de partir à → , pour
  3269. n’était prêt comme → ne partait avec
  3270. passer la veillée → veiller
  3271. , quitte à s’absenter → ce soir-là et partait tout
  3272. semblait → paraissait
  3273. toutes choses → toute chose
  3274. de donner aux bêtes, malgré qu’il sût bien son frère parti et que je restais seul pour tout fa… → du soin des bêtes. Comme le Jean rentrait toujours tard, c’est sur moi seul que retombait toute la …
  3275. mettait en rage plus que tout c’est que le «mâtin», si mal plaisant → faisait l’en blâmer davantage, Charles, si malplaisant
  3276. remis → donnai
  3277. Je ne pouvais → Impossible donc de
  3278. : c’était → , de motifs particuliers:
  3279. naturelle de → lui faisait
  3280. Peut-être ses → Les
  3281. d’enfance → anciens
  3282. -ils → peut-être
  3283. ? Peut-être aussi éprouvait-il un semblant de jalousie → de cette façon. Plus tard, j’ai supposé qu’il était un peu jaloux
  3284. …¶ → .¶
  3285. aussi, se montrait d → autant que le Charles, sinon davantage. D
  3286. était → se montrait
  3287. se vouloir belle → faire de la toilette
  3288. Les → C’était le règne des
  3289. du moment coûtaient cher → assez coûteux
  3290. , et chers aussi de repassages fréquemment renouvelés → et qu’il fallait à tout moment faire repasser
  3291. . Voilà → : voilà
  3292. qui se tenaient → , se tenant
  3293. des modes → de la mode,
  3294. munies → pourvues
  3295. suivre le mouvement. → en vouloir aussi.
  3296. j’opposai comme → je soutins
  3297. un veto → pour opposer un refus
  3298. .¶ «Ah, non → :¶ – Ah! non,
  3299. comédienne[1] → comédienne
  3300. »¶ En vain tentais-je → ¶ C’est en vain, d’ailleurs, que j’essayais
  3301. au cœur. Cent → à cœur: cent
  3302. en reparla → revint à la rescousse,
  3303. fut malgracieuse → bouda
  3304. ; mais non de traîner → , mais lui refusions d’ordinaire l’autorisation d’aller danser
  3305. assemblées – → aux veillées,
  3306. ayant eu → , lorsqu’elle n’allait pas trop mal, consentait
  3307. la faiblesse de l’accompagner deux ou trois fois le soir, la petite s’autorisait de ces précéd… → à l’y conduire elle-même. Aussi, lorsqu
  3308. quelque bal → un bal nocturne
  3309. c’était → Clémentine,
  3310. à l → d
  3311. le même refrain:¶ « → , l’importunait-elle:¶ –
  3312. – → ¶
  3313. ; – et l’enfant, frémissante et colère, refoulait → , et la petite allait se coucher furieuse, refoulant
  3314. elle → ne soufflait mot,
  3315. gâchée → qu’elle gâcha
  3316. Elle → Clémentine
  3317. de l’avoir → d’avoir
  3318. sa nervosité bougonne y fut certainement → j’ai la certitude que
  3319. Assez souvent d’ailleurs nous avions le contraste d’une Clémentine laborieuse, → Pourtant, aux bons jours, elle travaillait fort bien, se montrait très
  3320. Ayant fait un → Sa mère l’avait envoyée quelque
  3321. d’ → en
  3322. , elle était habile de ses mains, confectionnait et repassait → ; aussi était-ce toujours elle qui s’occupait de confectionner et repasser
  3323. – et quand, à la taille des bouchures, → et, quand
  3324. avec une épingle. Quelqu’un venait-il à tousser, elle était toujours → . Toujours
  3325. une → quelque
  3326. guimauves → guimauve, de violettes
  3327. de tous les → des
  3328. bien →
  3329. – je les → : je le
  3330. se → lui
  3331. rire comme des enfants → ils riaient tous les deux
  3332. [1] Se dit communément dans le sens de bohémienne → XXXVII. _ L’année terrible
  3333. train de mettre en → train d’édifier la deuxième et dernière
  3334. ou «plonjon» nos dernières gerbes quand → quand, le 20 juillet,
  3335. aîné → Jean
  3336. Vrai, → On peut croire que
  3337. glaça! Jean → fit plaisir! Le garçon
  3338. on devait faire les demandes → les accordailles étaient fixées
  3339. et la noce en → ; fin
  3340. , → !
  3341. l’emmener → nous le prendre
  3342. ! → …
  3343. longtemps perplexe → long à être fixé
  3344. il recevait → , arrivait
  3345. se mettre en route! → partir.
  3346. pour les → , où il était allé faire ses
  3347. cependant de ne pas → pourtant à ne point
  3348. de → à
  3349. chaque bouchée paraissait → les bouchées paraissaient
  3350. ; → ,
  3351. soupirer, sangloter.¶ « → pousser de grands soupirs, manière de sanglots étouffés.¶ –
  3352. », → ;
  3353. qui contenait → contenant
  3354. souris s’agitant → rats s’agitaient
  3355. : → ,
  3356. jeta → donna
  3357. – vola sur l’entrousse[1] fermée et, caquetant et gloussant → à large crête vermeille; il caqueta, gloussa
  3358. des → deux
  3359. quatre → trois
  3360. sans plus se retenir de → et se prirent à
  3361. pesant → lugubre
  3362. étant → était
  3363. je crus bon de lui dire:¶ « → et neuf heures venaient seulement de sonner. Je dis néanmoins:¶ –
  3364. aux → au
  3365. .¶ « → :¶ –
  3366. – et ses yeux se gonflaient et ses cils s’humectaient.¶ « → ; de grosses larmes roulaient au bord de son nez.¶ Il passa à la Clémentine:¶ –
  3367. Pas déjà!… Laisse-moi → Je vais
  3368. …»¶ Clémentine et sa mère s’accrochèrent à → , fit-elle.¶ Elle prit le paquet sous
  3369. . Je pris place derrière avec le paquet → gauche, enlaça du droit l’un des bras de son frère; Victoire se suspendit à l’autre, je marchai à cô…
  3370. à pas lents pour gagner → et l’on gagna
  3371. . Il → : il
  3372. le soleil, trop pâle, n’annonçait → ce n’était
  3373. les → nombre de
  3374. à un → au premier
  3375. « → –
  3376. à tour de rôle d’étreindre → laissèrent éclater tout leur chagrin. L’une après l’autre, comme des amantes passionnées, elles étr…
  3377. avec des larmes, avec des cris:¶ « → :¶ –
  3378. bon → Jean, dis, mon
  3379. ; → ,
  3380. Victoire et Clémentine; à mon tour → ma femme et ma fille;
  3381. conscrit:¶ « → Jean à mon tour:¶ –
  3382. . Espérons → : espérons
  3383. Cependant que j’entraînais les femmes qui avaient des velléités de le vouloir suivre…¶ « → Il me fallut entraîner Victoire et Clémentine qui, sans moi, l’auraient suivi, je crois bien…¶ –
  3384. se mua en → s’atténua pour faire place à une
  3385. leva les → fit la moisson des
  3386. , → ;
  3387. : → ;
  3388. pourtant un renouveau → néanmoins une nouvelle crise
  3389. grand ruisseau → «grand ruisseau»
  3390. nous rassura un peu dans laquelle il disait → , il annonçait
  3391. n’être → qu’il se portait bien, n’était
  3392. camarades → compagnons
  3393. parti → reparti
  3394. et même de tout un lointain voisinage → , il lui venait des auditeurs, et d’ailleurs aussi, tous rongés d’inquiétude
  3395. .¶ Les jours suivants, l’affaire eut son contre-coup dans nos petits pays. A → à Paris. Le dimanche suivant, j’appris au bourg de
  3396. , le → la mise à pied du
  3397. était → qu’on avait
  3398. le → c’est au
  3399. ceignait une écharpe convoitée depuis si longtemps. Cependant → qu’échut la mairie. Ces changements me laissaient assez indifférent, mais j’appris quelques jours p…
  3400. Et l’on parlait d’une → Pour commencer, il se proposait de faire une
  3401. , – ce qui → . Cela
  3402. trouvant → trouvaient
  3403. De fait cela prit corps rapidement. Nos deux jeunes → Ils furent, en effet
  3404. Ce fut une répétition lamentable de → Cet événement fit se renouveler
  3405. – et nous restâmes désolés profondément → ; une profonde désolation en fut la suite
  3406. demeurai seul avec les femmes dans ce → n’étais plus que seul d’homme! Seul d’homme dans un
  3407. vieux Forichon que j’engageai ensuite → père Faure qui demeura
  3408. Si bien qu’avec → Avec
  3409. , souvent avec nous dans les champs → qui vinrent toucher les bœufs à tour de rôle
  3410. que → tous
  3411. appelé → nommé
  3412. ; ils → ,
  3413. se répandaient → couraient
  3414. au → le
  3415. Fausses nouvelles qui → Nouvelles sans fondement, mais qui n’en
  3416. à grossir l’inquiétude anxieuse de tous. Des idées → pas moins à redoubler l’anxiété. Les idées les plus
  3417. les gens portaient → des gens dissimulaient
  3418. vieil avare dissimula → vieillard maniaque plaça
  3419. C’est ainsi qu’ → A Franchesse, on ne connut pas ça. Mais
  3420. et → ,
  3421. la → par
  3422. -de-cave, ancien → de cave en retraite, qui avait été
  3423. d’active → pendant son congé
  3424. sections ou d’escouades. Aux → section ou chefs d’escouade Aux deux
  3425. de l’ → du deuxième
  3426. traversait → traversa
  3427. enthousiastes → enthousiasmés
  3428. – → (
  3429. – → )
  3430. n’eut-il pas l’idée saugrenue → il eut la malencontreuse idée
  3431. s’esquiva → déserta
  3432. « → –
  3433. à faire de même → de s’esquiver à leur tour
  3434. faisaient → firent
  3435. De cinquante encore au quatrième appel ils dégringolèrent au cinquième jusqu’à dix-sept. A l… → Dès la troisième
  3436. trouva → et
  3437. Ce fut → Le froid,
  3438. un froid précoce qui s’affirma → , qui commença de bonne heure et devint
  3439. bien des → de nombreuses
  3440. , → fut
  3441. , → et
  3442. soigner → soulager
  3443. parlèrent → manifestèrent l’intention
  3444. leur faire visite et d’offrir leur concours → les voir, de les soigner
  3445. passant → passait
  3446. , → et
  3447. … → .
  3448. malheurs → malheur
  3449. le devoir de les assister → l’affaire de leur rendre service
  3450. point démordre, je me prétendis malade pour mon compte faisant le quetou[2] → persister malgré mes avis, je forçai la note à propos d’un rhume simple, me pris à faire le quetou
  3451. n’étais qu’un peu enrhumé, mal en train, et forçais la note, hypocritement. Elles s’apitoy… → pus ainsi, en les apitoyant
  3452. et ne furent → , faire ajourner leur visite. Elles n’allèrent
  3453. déjà → fut
  3454. Nous → Et nous
  3455. ou bien → devenait même parfois
  3456. s’empourprait en entier → d’une uniforme teinte pourpre
  3457. ; mais → , mais qui,
  3458. cela achevait → achevaient
  3459. ; → ,
  3460. , se félicitant presque du → ; il terrorisait ses auditeurs, outrant l’énormité de leurs fautes qui causaient d’aussi épouvantabl…
  3461. de ses paroissiennes → des femmes
  3462. ce qu’elles avaient abandonné leur → l’abandon de leurs
  3463. « → –
  3464. disait-il d’un air d’illuminé farouche → clamait-il
  3465. »¶ Et devant l’imminence de fléaux accrus, tout le monde courbait → ¶ Les femmes pleuraient et les hommes baissaient
  3466. à s’en tirer sans trop de misères → de n’être pas malheureux
  3467. semelles → semelle
  3468. faillit être prisonnier → vit de près les Prussiens
  3469. échoua → fut refoulé avec son régiment, alla
  3470. , car il était peu habitué à la lecture des manuscrits, – et → ; d’ordinaire
  3471. faite → écrite
  3472. celui qui l’avait écrite → son auteur
  3473. , → et
  3474. . Un → ; un
  3475. , car → plutôt, car,
  3476. les clientes → , les clients
  3477. harceler → relancer
  3478. fut gêné → eut conscience
  3479. , – → :
  3480. luttant → luttait
  3481. le sang → du sang français
  3482. on → l’on
  3483. Tous → Ils
  3484. – → (
  3485. , – → ),
  3486. n’était parvenue → officielle de sa mort, mais,
  3487. d’un homme → , il avait cessé d’écrire et il ne reparut
  3488. sa jeune → la petite
  3489. convolait à nouveau → se remaria
  3490. on lui dit après → après, il lui fut rapporté
  3491. 70 → 1870
  3492. – → ;
  3493. que → ,
  3494. revenir → apparaître
  3495. Il ne parut → Il ne revint
  3496. Mais → Néanmoins il se forma
  3497. rencontré → vu
  3498. sans aller chez lui → à jamais,
  3499. celle qui, l’ayant cru mort, se trouvait → son ancienne femme,
  3500. Il me parut que → Les épisodes de
  3501. avait → avaient
  3502. promise. Il → fiancée. Mais il
  3503. avec une manière d’indifférence.¶ « → aussi doucement que possible.¶ –
  3504. . Et → , et,
  3505. Belle-fille et → La bru et le
  3506. prenions → engagions
  3507. , petite blonde sans beauté, → n’était pas belle: ses cheveux, d’un blond vif, confinaient au roux; elle avait
  3508. la figure pointillée de → et des
  3509. , était → tout plein la figure. Mais c’était
  3510. de son naturel, eut → , devint en plus
  3511. une grossesse → enceinte et fut prise
  3512. préparait → faisait de la tisane, du lait sucré,
  3513. de → à
  3514. ayant été mal → fut mal
  3515. , → :
  3516. A la suivante fournée, notre → La fois d’après, ma
  3517. se plaignit de ce que → déclara que si le pain avait la croûte brunie, la responsabilité en incombait à
  3518. décidèrent → en arrivèrent à décider
  3519. éviter → ce qu’elle n’ait plus la faculté
  3520. . Cette → , au sujet des défectuosités du travail. Avec cette
  3521. plus forte, malgré → s’en tirait très bien, mieux assurément
  3522. s’évertuât à un travail consciencieux → qui, pourtant, se faisait violence pour pétrir de façon convenable
  3523. procurer → monter
  3524. une → d’une
  3525. avec → en compagnie de
  3526. , Rosalie disant → se disputèrent un peu; ma bru dit
  3527. . → ;
  3528. sa belle-sœur → Rosalie
  3529. Ça tournait à la vraie dispute et → La discussion s’envenimait, menaçait de durer longtemps.
  3530. Mais je → Je
  3531. toutes choses – → toute chose; il se mêlait
  3532. pas du tout, et → guère, et le
  3533. guère → pas
  3534. prendre son parti de → s’habituer tout à fait à
  3535. était apparu → apparaissait
  3536. au → peut-être au
  3537. au 20 → à la fin
  3538. allait croissant → et ses craintes croissaient
  3539. une dizaine de → ses meilleurs
  3540. dont → ;
  3541. le meilleur → un
  3542. et → ; bien exposée, elle
  3543. regardant → contemplant
  3544. « → –
  3545. « → –
  3546. en entier → tout entiers
  3547. parlait d’or → avait dit vrai
  3548. graines → grappes
  3549. . La bourgeoise → : la mienne
  3550. : → , et,
  3551. dévorateurs → rapaces
  3552. , → et
  3553. « → –
  3554. : → ,
  3555. chargé → chargée
  3556. ; → :
  3557. ; → :
  3558. , → ;
  3559. ¶ «Il se plaint → Il se plaignait constamment
  3560. est fiévreux et sans → avait la fièvre et point d’
  3561. », nous → .¶ –
  3562. mais → expliqua-t-elle
  3563. « → –
  3564. … Mon → : c’est pour mon
  3565. va rentrer → rentrant
  3566. , → que
  3567. »¶ ¶ Les → ¶ ¶ De toute l’année, les
  3568. qui, au printemps, → n’avaient pas paru. Ils
  3569. à Paris jusqu’en août parce que → dans la capitale,
  3570. passait → ayant à passer
  3571. Puis → A ce moment,
  3572. qu’ils vinrent → , et c’est
  3573. courant → dans la dernière dizaine d’
  3574. madame → Madame
  3575. . Ayant épaissi → , orgueilleuse tout autant qu’autrefois, mais
  3576. accusant → accusait
  3577. . Cependant → , cependant
  3578. .¶ « → :¶ –
  3579. … Ce sont → , et
  3580. avez-vous → vous avez
  3581. ?»¶ Victoire hésita → .¶ Ma femme eut
  3582. – puis, → d’hésitation, puis
  3583. « → –
  3584. ! → .
  3585. Victoire → la pauvre
  3586. que vous → et vous les
  3587. »¶ Cependant, à la soupe du soir notre bru → ¶ La bru obéit, mais au souper, elle
  3588. « → –
  3589. « → –
  3590. !»¶ Je restais silencieux, trop pénétré moi-même de la justesse de → .¶ Je gardais le silence estimant
  3591. comme → et
  3592. « → –
  3593. Dame → dame
  3594. « → –
  3595. pensai → pensais
  3596. avait → ressentait
  3597. un peu de → quelque
  3598. une certaine satisfaction → un certain orgueil
  3599. . Sous → ; et sous
  3600. ces → ses
  3601. « → –
  3602. c → ce n
  3603. , → ;
  3604. la patronne!». → notre dame!
  3605. qu’il me restait devoir → que je redevais
  3606. prospère pourtant, → favorable cependant
  3607. 61 et → 1861,
  3608. – malgré que → (en dépit des conditions draconiennes de
  3609. !¶ Ayant bénéficié depuis d’une série de → .¶ Depuis, grâce à une suite de
  3610. . Après → ; et, après
  3611. – à quelques → survenue à un
  3612. durant → dans
  3613. – → ,
  3614. eut → eût
  3615. – → :
  3616. grains, de vins, → grain, marchand de vin, d’engrais et
  3617. , → et
  3618. souvent des → de nombreuses
  3619. aux uns et aux autres → , et son entrée dans un café représentait pour les patrons une véritable aubaine
  3620. des → en plus de vastes
  3621. qui attirait l’attention. Bref, il → d’un gracieux effet. Il
  3622. à Moulins disait-on → – puis encore à Nevers,
  3623. ou → ,
  3624. savait rien de → connaissait pas
  3625. pour faire → qu’il faisait
  3626. un peu comme → à la manière d’
  3627. « → –
  3628. , → :
  3629. Mais sans doute… Quelle somme → Combien
  3630. s’informa → me demanda
  3631. Dans les → Je puis vous remettre
  3632. Monsieur → monsieur
  3633. : → ,
  3634. d’en bas → -d’en-Bas
  3635. coupions → taillions
  3636. bouchure → bouchure
  3637. «Alors, → – Eh bien
  3638. m’arrangerai pour → serai obligé de demander
  3639. . Je tiens à → ailleurs, mais tant pis!… Il faut bien
  3640. Vous savez → Ah! j’oubliais de vous dire
  3641. !» → .
  3642. : → ;
  3643. « → –
  3644. beaucoup → gros
  3645. vraiment riche… Si → riche; si
  3646. fera → établira
  3647. Je → ; je
  3648. du → pour
  3649. »¶ Je → ¶ Ma foi! je
  3650. en → en lui
  3651. « → –
  3652. ; → ,
  3653. content → enchanté
  3654. .¶ ¶ Au → …¶ ¶ C’est fin novembre que cela se passait; le
  3655. son → le
  3656. .¶ « → :¶ –
  3657. Et → Eh!
  3658. \a → , «a
  3659. pointe\ → pointe»
  3660. allant sur → , prétextant un voyage à
  3661. et depuis → , il a pris le large et
  3662. ; → :
  3663. et faillit tomber, pris → passager, une sorte
  3664. . Jean, qui → qui me fit chanceler. Le Jean
  3665. , → et
  3666. Tout en essayant → Il parut remué de me voir si navré, essaya
  3667. il → mais
  3668. «Il → – D’ailleurs, il
  3669. « → –
  3670. , → !
  3671. C’est une douleur de plus…» → Mon Dieu! Mon Dieu!
  3672. , s’essayer à → et
  3673. .¶ « → :¶ –
  3674. et puis voilà! Ça → , c’est perdu, quoi! D’ailleurs, ça
  3675. vous travaillerez ni plus ni moins qu’avant…»¶ J → vous auriez travaillé tout autant si cela n’était pas survenu…¶ Dans mon malheur, j
  3676. d’autre part → pourtant
  3677. savoir → me dire
  3678. Monsieur → monsieur
  3679. , → monta
  3680. , du → sur le
  3681. fait suite → le baigne
  3682. laveuses → lavandières
  3683. découvrirent → aperçurent un paquet suspect flottant à la surface de l’eau:
  3684. avaient échoué → bientôt ramenèrent
  3685. Je fus contraint à → Il me fallut faire
  3686. à → aller
  3687. voyages → fois
  3688. – nous nous étions associés, une demi-douzaine de créanciers, pour confier nos intérêts à → , m’associer avec d’autres victimes pour consulter
  3689. attribua → donna
  3690. des deux cents francs qui me revinrent… → de cette somme.
  3691. bizarres → sournoises
  3692. et serviable envers → envers
  3693. parlions mal.¶ « → causions trop mal:¶ –
  3694. , obligé à se taire ou à risquer de dire → ; le silence s’impose, ou bien l’on dit fort mal
  3695. … → .
  3696. parler → s’exprimer
  3697. Oui, des → Des
  3698. . Eh bien, quoi, le mieux serait de → , mais pourquoi ne pas
  3699. leurs → les
  3700. madame → Madame
  3701. «¶ Les → ¶ Sans doute, les
  3702. milieu – → pays, de son milieu:
  3703. tenant → je tenais
  3704. L’intervention → Grâce à l’intermédiaire
  3705. et la mienne auprès de M. Lavallée lui firent obtenir → , à mon appui propre, il put louer
  3706. locature → locature
  3707. Après cinq ans → Nous avions la crainte qu’elle ne soit malheureuse. A sa cinquième année
  3708. , → et
  3709. avec → conservait
  3710. avec ses bébés et rapportait une bouteille → . Chaque fois, sa mère lui donnait un bidon
  3711. parfois même un panier que → et, de temps à autre,
  3712. sa mère → un panier
  3713. cependant continuait de lui porter → alors lui portait
  3714. intervint → protesta. Les
  3715. ainsi → de marcher de cette façon
  3716. à → pour
  3717. à l’encontre de ceux → de ces denrées dont se privaient ceux
  3718. « → –
  3719. !» → .
  3720. salaire → gage
  3721. : – donc pas de réelle → ; n’étant pas en
  3722. d’intérêts entraînant part → ils n’avaient nulle part de
  3723. volontiers → néanmoins
  3724. , ils → ;
  3725. devaient → devraient
  3726. A ce titre ils avaient le droit, peut-être, de → En dépit de la rétribution annuelle
  3727. Au reste, notre → Il est juste
  3728. point, lui; → pas,
  3729. dissimulé → dissimulés
  3730. quelque denrée, quelque victuaille → des petits paquets de denrées ou de victuailles
  3731. sans qu’elle s’en aperçût → en dehors d’elle
  3732. aigres ou → plus
  3733. trop souvent.¶ Cependant → quand elle découvrait quelque don fait à son insu.¶ Mais
  3734. Sans plus ménager → Je n’y avais pas plus ménagé
  3735. j’eusse été assuré → l’on m’eût donné la certitude
  3736. , j → . J
  3737. bouchures → haies
  3738. champs jusqu’alors dépourvus d’eau → pâtures qui en étaient dépourvues
  3739. avais eu à cœur → étais
  3740. de → parvenu à
  3741. et que M. Lavallée, pas plus que son oncle, n’avait consenti à faire réparer. Tous → . Je n’avais jamais reculé devant les dépenses: tous
  3742. aux composts → au compost
  3743. bientôt en → avant qu’il soit longtemps en
  3744. « → –
  3745. »¶ Cette nouvelle m’abasourdit. J’avais accepté sans trop récriminer dix → ¶ Je fus abasourdi. Dix
  3746. une première → , j’avais accepté l’
  3747. surcharge → augmentation
  3748. – → ,
  3749. de l’autre décade → pratiqués dix ans plus tôt
  3750. bénéfices n’ → produits de la ferme
  3751. qu’en → , uniquement en
  3752. , en proportion → et en raison
  3753. Je fis serment, → Je jurai
  3754. , de n’accepter aucune → que je ne consentirais pas à un sou d’
  3755. ¶ « → Roubaud me dit:¶ –
  3756. – C’est tout réfléchi!» repartis-je.¶ Et je renouvelai le serment → Ce me fut prétexte à renouveler mes serments
  3757. ! → .
  3758. . Roubaud transmit ma réponse au bourgeois qui se trouvait → , puis cent cinquante francs. Comme s’il eût craint d’affronter de près notre mécontentement, le pr…
  3759. Mais lui, bien loin de vouloir transiger, signifia peu après que → Au bout d’un mois, il ordonna à Roubaud, qui lui transmettait nos réponses, d’annoncer à
  3760. non → qui n’avaient pas
  3761. adhérents → adhéré
  3762. aient à se placer ailleurs → , qu’ils eussent à se pourvoir d’une autre métairie
  3763. « → –
  3764. ¶ Je fus alors comme brisé par une → . _ Bilan cruel.¶ ¶ Une
  3765. . A tout âge → m’envahit alors. A tous les âges
  3766. je n’avais plus aux → – enfin, les
  3767. la même résistance.¶ Ah! → commençaient à me sembler durs: signe trop certain de déchéance.¶ A vrai dire,
  3768. les meilleures années de ma → celles de la
  3769. . → ?
  3770. par effet de l’accoutumance, mon nom → ma personne
  3771. ? – → ;
  3772. ? – → ;
  3773. ? – → ;
  3774. ? – → ;
  3775. bouchures si souvent coupées, remises en état? – → bouchures que j’avais taillées et entretenues,
  3776. péniblement → plusieurs fois
  3777. j’avais trouvé un abri → je m’étais mis à l’abri
  3778. un coin d → à l
  3779. ? Oui, → . Oui, j’étais lié puissamment, lié par
  3780. Monsieur → monsieur
  3781. autre motif que la cupidité → motif
  3782. point songé jusqu’alors → songé
  3783. , voués aux travaux forcés perpétuels.¶ Voici venir les premiers → . Jamais de plaisir, le travail, le travail, toujours le travail! L’hiver s’atténue, les
  3784. : – vite semons → reviennent: il faut vite en profiter pour semer
  3785. hersons → herser
  3786. labourons et bêchons.¶ → bêcher.
  3787. , vite au jardin!¶ Le → . Vient mai, le fameux
  3788. est → ,
  3789. – mettons la charrue dans → il faut briser
  3790. nettoyons → curer
  3791. sarclons et binons!¶ Juin, → biner. Juin, avec ses beaux soleils;
  3792. – le réveil à → mais nous, la belle saison, nous vaut le lever dès
  3793. la besogne si dure sous le soleil qui monte, si terrible à midi, le plein effort → le travail sans arrêt
  3794. . Douceur des bonnes siestes → : qu’il fait bon n’avoir rien à faire, rester nonchalamment étendu
  3795. … Joie de → , ou siroter des
  3796. fraîche dans les parcs → épaisse des arbres
  3797. , dans les prés où pointent les regains: – mais → ! Les riches font bien de venir habiter leurs maisons de campagne à cette époque. Mais pour nous, c…
  3798. n’est pas aux siestes… → de faire la sieste.
  3799. achevons les foins; les céréales blondissent… Vite, coupons → il faut en finir avec le foin:
  3800. et le dépiquons, → mûrit. Le seigle coupé, il est urgent de le battre, car
  3801. , piquantes de chardons ou d’arête-bœufs. Dressons en moyettes, puis en → ! Edifions en
  3802. Accablé pour mon compte → Il fait tellement chaud qu’on n’en peut plus. Moi, le maître
  3803. « → –
  3804. « → –
  3805. non moins brûlant. Saison des vacances, saison du repos. – Les avoines sont terminées ou vont … → bat son plein, et l’on cuit de plus belle. La moisson est finie: bouvier, vite à tes bœufs, il faut…
  3806. : c’est huit domaines que nous avons à battre. → pour aider au battage.
  3807. et le corps brisé → , les membres lassés
  3808. ! Attaquons la grosse pelote de fumier; découpons-la en → , à l’épandage des fumiers, au labour!
  3809. … Une heure le matin, une heure le soir, c’est autant de gagné. Activons → ; le travail presse, les pommes de terre doivent être arrachées; continuons de nous lever à quatre h…
  3810. . Profitons du temps favorable; les pluies peuvent → : l’eau peut
  3811. . Hardi les gas!¶ Ouf! Voici → , profitons de ce qu’il fait bon, continuons de nous lever matin. Hardi! les gas!… Ouf! voici
  3812. : → ,
  3813. l’hiver et le → la saison d’hiver, la saison du
  3814. – Le calme → La saison du calme,
  3815. le repos. Il reste → celle du repos: il y a
  3816. à retourner, → , des rigoles à creuser dans
  3817. à mettre en ordre, à râper, → , des ronces à extirper, des bouchures à tailler, des arbres à
  3818. , couper les bouchures. Voici d’ailleurs → ; il y a surtout
  3819. tous à → qui ont réintégré
  3820. : allons → ! Allons
  3821. , – d’où nous rentrons faits comme la terre → . Et, tout le jour, allons patauger dans la boue
  3822. les → la ration de
  3823. « → –
  3824. réchauffe → chauffe
  3825. , nous serions capables de nous engourdir → . Mais précisément parce qu’il ne chauffe guère, on serait disposé à trembler si l’on ne travaillai…
  3826. !¶ La → . Quand la
  3827. seule nous vaut parfois des jours de demi-repos. C’est le moment de préparer des claies neuves → tombe, par exemple, nous avons des vacances, oh! des demi-vacances seulement,
  3828. à foin, de réparer l’outillage → pour les fenaisons, emmancher les outils qui en ont besoin
  3829. l’été → , l’été,
  3830. perdre du temps → s’amuser
  3831. babioles. → petites choses.¶
  3832. Les → Tous les
  3833. – → ,
  3834. : → ;
  3835. se détrempent → s’abreuvent
  3836. nettoyer → biner
  3837. … → .
  3838. qui tient bon des semaines et des mois; toute → , et la sécheresse n’en finit plus; la
  3839. aller loin → parfois aller au diable
  3840. … → .
  3841. gâche au temps des foins → suffit à empêcher de charger le foin, de lier le blé, qui jette la perturbation dans
  3842. de la → d’une
  3843. … → .
  3844. de → dans la
  3845. … → .
  3846. … → .
  3847. … → .
  3848. anéantir → tuer
  3849. ; → ,
  3850. , → et
  3851. . → !
  3852. vélage → vêlage
  3853. de jour et de nuit et → , se lever plusieurs fois chaque nuit pour être prêt
  3854. sur les veaux, la douve ou la phtisie sur les → , qui maigrissent et crèvent. Voici qu’une affection pulmonaire s’abat sur nos
  3855. la paralysie sur → détruisant la moitié du troupeau, obligeant à vendre le reste à bas prix. Voici que
  3856. sur le cheptel entier. On va quérir vétérinaire ou guérisseur bâtard; on fait de son mieux d  → .¶ Des bêtes à vendre; on tombe sur une mauvaise foire, il faut les céder pour bien moins qu’elles…
  3857. les → des
  3858. qui sont si → trop
  3859. ! → .
  3860. trop cher et qu’on réussit mal.¶ Fini → cher des bêtes qui se trouvent avoir des défauts, des germes de maladie.¶ De suite après
  3861. est → a en trop, parce
  3862. conserver, on sacrifie au cours du moment le petit lot de blé disponible. Les → garder, ou parce qu’on se trouve
  3863. davantage → plus tard,
  3864. plus-value → hausse
  3865. demeurer là, vêtus d’ → être là, dans les mêmes mauvais chemins, porter toujours de vieux
  3866. rapetassés → rapiécés
  3867. semés de → auxquels adhèrent des
  3868. – dans → , habiter toujours
  3869. avec leurs entours d’ornières, de patouille et de fumier – prisonniers dans le même cadre → qu’on ne veut pas faire réparer
  3870. différents des → qui ne sont pas comme les
  3871. … De → , mais de
  3872. verrons jamais rien!¶ Et → voyons rien, liés que nous
  3873. les → les belles
  3874. importantes, → avec
  3875. ; → , et
  3876. jouirons → jouissons
  3877. que leurs magasins se mettent en frais d’étalage; le → qu’elles étalent leur magnificence. Oh! la bonne odeur du pain frais, du
  3878. non plus → ce pain-là. Ce n’est pas pour nous
  3879. beaux quartiers de viande; – → bouchers accrochent, bien en vue, des animaux entiers;
  3880. cochon que nous mettons → porc mis
  3881. s’utilise pour → sert de base à
  3882. Les → Avec les porcs, les
  3883. et gâteaux tentateurs qui fleurent bon le dimanche aux devantures des pâtissiers. Ces gâteries n… → qui font venir l’eau à la bouche, ne font
  3884. nos → les
  3885. porte à peu près tout aux → ne consomme de ces denrées qu’une infime partie; on porte quasi tout à ceux des villes, et de même
  3886. – assez cher → , car
  3887. comptent → vendent cher
  3888. qu’il s’agisse de vêtements, chaussures et → leurs étoffes, leurs sabots, leurs
  3889. – ou d’ → leur
  3890. ou de → leur
  3891. ¶ Et le → Le
  3892. et → ;
  3893. . Quant au → ; et le
  3894. si → quand
  3895. ses services, il nous rabote → lui, nous soutire
  3896. ; → :
  3897. décemment → mieux que nous
  3898. user des → se procurer les
  3899. dont nous sommes sevrés → qui nous manquent, car
  3900. faire instruire leurs enfants. Le → rien au monde, ils ne voudraient consentir à partager notre médiocrité. Et si le
  3901. toujours → sans cesse
  3902. car → c’est que
  3903. permettre → donner
  3904. une existence → les moyens de vivre de façon
  3905. une existence d’hommes – les → et non de la vie mercenaire des
  3906. restant seuls des mercenaires, des plébéiens, des croquants!¶ Par là-dessus → .¶ Comme complément
  3907. trop souvent → à des maîtres qui nous exploitent, à des voleurs comme Fauconnet,
  3908. grippe-sous → cyniques
  3909. si nous parvenons → s’il nous arrive de faire
  3910. des → plusieurs
  3911. des mois je fus hanté par → plusieurs mois peut-être,
  3912. ¶ Je traitai avec un propriétaire de → . _ Un original.¶ ¶ Je pris à
  3913. M. Noris, pour son → toujours sur les confins de Bourbon, le grand
  3914. qui avait → , de
  3915. .¶ M. Noris, grand vieillard à barbe et cheveux blancs, → , – propriété d’une famille de petits bourgeois campagnards, composée d’un monsieur âgé, long, sec e…
  3916. et → , à la
  3917. », c’est-à-dire qu’il gérait lui-même ses deux fermes → : il avait passé en somme sa vie à ne rien faire, car on ne saurait appeler travail la gérance de de…
  3918. à un étage → très simple
  3919. insuffisamment → mal
  3920. ¶ Type de → Vrai type du
  3921. . Il → ,
  3922. tout → toutes dépenses
  3923. de dépenser → d’acheter des tourteaux ou des farineux
  3924. mettre en → amener à
  3925. Il → Et il
  3926. non plus lui → davantage
  3927. :¶ « → .¶ –
  3928. vous m’embêtez avec vos phosphates et vos nitrates! Le → pas de phosphate! le
  3929. …»¶ Et il secouait sa tête blanche de vieil → !¶ Et de secouer sa vieille tête d’
  3930. il se décidait à vendre la marchandise → nos bêtes se liquidaient
  3931. nos bêtes → bovins ou cochons
  3932. où c’était de même → d’où, parfois, nous les ramenions encore
  3933. de la première → offerts primitivement
  3934. , d’autre part, se faisait tirer l’oreille pour les → avait bien d’autres
  3935. Les comptes de sa deuxième ferme n’avaient → Le compte des métayers de l’autre domaine n’avait
  3936. métayers réclamaient de l → pauvres gens avaient trop besoin d
  3937. remettait → donnait
  3938. inférieure à → plus basse que
  3939. qu’ils demandaient → raisonnablement espérée
  3940. ayant insisté → lui ayant demandé avec insistance,
  3941. pour obtenir cent écus → , une somme dont il avait besoin
  3942. marmottant de → glapissant de
  3943. « → ¶ –
  3944. » → ¶
  3945. Je → ¶ Je ne
  3946. à éviter de telles scènes et à régler à → pas du tout à ce que nos comptes restent en retard indéfiniment,
  3947. me parut digne d’être essayée.¶ Je m’en fus relancer → eut une idée:¶ – Il te faut voir
  3948. en temps utile → une huitaine après
  3949. viens pour les comptes → voudrais qu’on règle
  3950. toucher → prendre
  3951. Monsieur. (Je → monsieur; (je
  3952. …» → !…
  3953. :¶ « → de comptes:¶ –
  3954. »¶ Feignant la surprise, puis la réflexion profonde, je → ¶ Je feignis d’être très surpris,
  3955. l’ → un
  3956. tins bon → , finalement, j’insistai
  3957. Il me remit, tout → Tout en
  3958. billets de cent → cents
  3959. déclarant → et déclara
  3960. . Je fus obligé de retenir → , me donner
  3961. au cours de l’hiver sur → . Mais dans le courant de l’année, ayant touché le solde d’
  3962. à moi soldée par le marchand – → , je retins les cent trente-six francs qui m’étaient dus;
  3963. mais n’osa s’en → sans oser se
  3964. Chaque année, par la suite, il fallut employer → Tous les ans, pour le décider à régler,
  3965. pour arriver à se faire payer. Et le règlement n’allait pas → étaient indispensables. Et comme il inscrivait assez irrégulièrement ses comptes, il y avait quasi
  3966. sans anicroche.¶ → des anicroches.¶ M. Noris aimait les chevaux jusqu’à la passion.
  3967. pour le rapport → qui donnait un petit, chaque année
  3968. qui ont → assortis d’
  3969. et → , pour
  3970. parfois → à de certains jours
  3971. :¶ « → ; il disait:¶ –
  3972. », disait M. Noris.¶ Le vrai, c’est qu’il ne voulait pas que ses métayers aient → .¶ Plutôt tenait-il que
  3973. ; cela lui semblait → était, pour les métayers,
  3974. et → ,
  3975. sitôt sevrés → d’un an
  3976. mal → au plus bas
  3977. âge avancé, M. Noris → grand âge, il
  3978. la passion → aussi le goût
  3979. . Il → : autour d’un minuscule
  3980. Autour d’un bout de → ¶ D’autre part, son garde
  3981. , qui → et brutal, choisi à dessein,
  3982. soit → risquât d’être
  3983. par lui. Pas de procès dans ce cas-là, mais le prétendu délinquant devait → , invité pour le moins à
  3984. pour recevoir → . Après
  3985. et verser cent sous. S’ → en règle, le bourgeois exigeait le versement d’une petite somme et les choses en restaient là, maniè…
  3986. chasse, le → braconnage, un
  3987. La découverte d’un lacet dans une bouchure mitoyenne → L’un de nos voisins en eut un qui lui
  3988. à notre voisin Pinel qui → parce que le garde, certain jour, découvrit un lacet dans la bouchure qui séparait d’un de nos cha…
  3989. de l’autre côté. Le brave Pinel m’a toujours juré → . Le pauvre homme m’a bien juré cent fois par la suite,
  3990. collet → piège dans la haie mitoyenne
  3991. les → des
  3992. Comme la → La
  3993. des → les
  3994. en manière de → comme une
  3995. :¶ « → sans fin:¶ –
  3996. »¶ A chaque → ¶ Chaque
  3997. manquait → croyait
  3998. souffrant → alors qu’il souffrait encore
  3999. qui avait failli l’emporter → grave
  4000. il s’était soulevé → se soulevant
  4001. ressaut et, → sursaut, il avait exhalé
  4002. « → –
  4003. »¶ Pour retomber → ¶ Puis était retombé
  4004. venant → venu
  4005. avisa des programmes et des → vit le programme et les
  4006. « → –
  4007. votre famille → vous
  4008. « → –
  4009. !» → ,
  4010. la flamme du → le
  4011. annonça:¶ « → , en manière de conclusion:¶ –
  4012. le bulletin à utiliser. Ne vous en préoccupez pas!…» → les bulletins à mettre dans l’urne, vous m’entendez?…
  4013. rouges → «rouges»
  4014. notre conduite religieuse → l’exécution des clauses concernant la religion
  4015. la coutume de ma jeunesse → ce qui me concerne
  4016. , soit → ou
  4017. j’assistais à l’office, désapprouvant les fortes têtes → je ne manquais guère d’aller à la messe, et n’approuvais point ceux
  4018. .¶ Mais j → le temps de la cérémonie. J
  4019. – → :
  4020. me semble tenir → n’est-il pas contenu
  4021. chagriner → causer de chagrin à
  4022. puis croire → crois pas
  4023. ait → puisse avoir
  4024. ni là, → , ni là
  4025. dont les curés → qui doit suivre celle-ci, ils en
  4026. connaître → savoir, les curés
  4027. – spécialement de la bonne → ; qu’ils ne dédaignent pas le bon vin, la
  4028. et du bon vin. Sans compter qu’ils passent pour bien aimer → de choix et s’entendent à soutirer
  4029. disais souventes fois → reconnaissais un complet ignorant, non sans me dire pourtant
  4030. devenir de l’âme → «devenir de l’âme»
  4031. n’en doivent → , n’en devaient
  4032. beaucoup plus qu’un ignorant comme moi → plus que moi
  4033. exactement → absolument
  4034. – restant l’une → , ma femme toujours froide et
  4035. et désabusée, l’autre pétulante, → , la bru
  4036. …¶ « → .¶ –
  4037. être → Etre
  4038. complaire → plaire
  4039. fidèlement → toutes
  4040. diverses → de nombreuses
  4041. et mettais → dont je plaçais
  4042. branchettes → fragments
  4043. , à côté des → . Avec aussi les
  4044. des → les
  4045. , des → et les
  4046. herbe → herbes
  4047. qui préservent les → , qui empêchent aux
  4048. des maladies → la maladie
  4049. formais une → faisais la
  4050. pas drôle de voir allumer → bien qu’on allumât
  4051. Il y avait sans doute dans tout cela bonne part d’ → Autant par
  4052. Les → Sur ces choses, mes
  4053. ces idées ou à peu près. → , en apparence du moins, ma façon de voir. Le
  4054. assez → à peu près
  4055. hebdomadaire.¶ « → de l’assistance régulière:¶ –
  4056. faisait-il que d’être toujours → maugréait-il, s’il faut être continuellement
  4057. s’étant rendu → parti
  4058. « → –
  4059. Mesdemoiselles → mesdemoiselles
  4060. à Bourbon → au canton
  4061. Et les → Les
  4062. lâchait un «Bon Dieu» ou un «Tonnerre de Dieu» agrémenté de → de s’en prendre au bon Dieu ou au diable, avec des
  4063. divers → divers plus ou moins tonitruants
  4064. perdre cette habitude → se retenir
  4065. c’ → cela lui
  4066. Il → Un jour, il
  4067. .¶ « → :¶ –
  4068. proférer des blasphèmes épouvantables, → mal parler, de blasphémer;
  4069. ouï → entendu
  4070. l’expression → , un
  4071. promettre de l’éviter toujours. En → m’engager à ne plus m’en servir. Ces deux mots, en
  4072. cela me venait → me venaient
  4073. – → tout
  4074. rude → rigoureux, très long
  4075. Moineaux, verdiers, → Les moineaux, les
  4076. et → , les
  4077. se réfugiaient → , cherchant refuge
  4078. on → l’on
  4079. quelques → . Les sinistres
  4080. croassant → croassaient
  4081. . C’était partout → , furtivement. Chez les pauvres gens, la misère était
  4082. en chômage parcouraient → chômeurs s’avisèrent de parcourir
  4083. notre champ des Perches → un de nos champs
  4084. étant venus → vinrent
  4085. il me fut donné d’ → je pus
  4086. adressées → dire
  4087. ¶ «Il faudra faire → ¶ – Faites donc
  4088. nocturnes → , même la nuit,
  4089. Vous → vous
  4090. des offenses. Quant à leur → . Leur
  4091. elle → à elles,
  4092. mesquines, en basses perfidies à l’égard de → , en coups perfides contre
  4093. donnaient → bornaient leurs largesses à
  4094. . C’est nous, les pauvres «laboureux», qui nourrissions les traîneurs de bissacs!¶ Ah! malgr… → …¶ Si le paradis existait vraiment, elles auraient de la peine à s’y faire admettre, en dépit de
  4095. je ne donnerais pas cher de leur place en paradis, à ces deux numéros-là!¶ → mesdemoiselles Yvonne et Valentine…¶
  4096. recueillir → prendre
  4097. ne se souciait pas du tout de → se refusait à
  4098. « → –
  4099. ; d’ailleurs, → assurément:
  4100. gardai ces réflexions pour moi et consentis → préférai consentir
  4101. sans protester → de bonne grâce, sans protestations inutiles
  4102. sur des tons différents, s’accordèrent à dire et redire → d’un ton plus coléreux, multiplièrent les jérémiades, déclarant
  4103. bien → pourtant
  4104. sans avoir à nous charger encore de cette malheureuse innocente. Le → . Je laissai passer l’orage en répondant le moins possible. Le
  4105. remède souverain contre les → toujours un bon moyen d’abréger la durée, d’atténuer l’importance des
  4106. que les femmes → , que ma femme et ma bru
  4107. – je n’eus → , par la suite: je n’eusse
  4108. Dénuée à présent de toute lueur → Le cerveau plus affaibli, sans nulle trace
  4109. prononçait des mots dépourvus → ne parlait que pour dire des choses dépourvues
  4110. se → mais se
  4111. éclatait → se prenait à rire
  4112. d’ → en
  4113. il était devenu impossible de → déjà,
  4114. bêtes à garder → moutons
  4115. sensation les → quelque bruit, aux
  4116. temps → mois,
  4117. dans tout Saint-Aubin → beaucoup
  4118. jamais ma décision cependant. Il faut accepter de bonne grâce les devoirs élémentaires, tant pÃ… → pas pourtant de l’avoir prise. Mon
  4119. avait raison → n’exagérait point en disant
  4120. me → m’en
  4121. d’elle. Bien → , car j’avais, sans doute,
  4122. , j’avais encore → .¶ ¶ Ce bon
  4123. , dont les maîtres → qu’il exploitait à Autry, appartenait à des gens
  4124. Le «faire» de ces gens-là amusait → Leur vie, assez lamentable, était comique à voir de près, et, dans
  4125. faible et quelconque, entraîné jadis → un gros bonasse, ayant fait la noce jadis, s’était laissé entraîner
  4126. était un peu cause de leur déchéance actuelle → d’où leur situation précaire du moment
  4127. et lui faisait expier durement les fautes passées. L’on voyait rôdailler sans cesse dans le bou… → ; elle détenait l’argent, ne lui donnait pas même de quoi aller au café une fois la semaine. Veule
  4128. bâillant ses → il ne savait comment tuer les
  4129. . Il → de la journée,
  4130. s’accrochait au garde- → aidait le garde
  4131. des → les
  4132. ironique → d’ironie
  4133. bien qu’il n’avait pas le sou:¶ « → qu’en sa poche il logeait le diable:¶ –
  4134. , → :
  4135. Allons → Ah
  4136. , → :
  4137. …¶ → .
  4138. – → ,
  4139. , disait-on → ainsi que tout le monde la nommait
  4140. – → ,
  4141. comme → ,
  4142. – sur → : sur
  4143. point → pas
  4144. ¶ «Faire bien en dépensant peu, tel est le but à atteindre», disait Agathe ingénument.¶ Le… → L’on s’arrangeait, pour ne pas avoir l’air de déchoir, à préparer un repas convenable, mais les
  4145. . Pendant → pendant
  4146. dont il y avait un grand plat sur lequel → sur lesquelles
  4147. – → :
  4148. demi-assiette → bonne demi-assiettée
  4149. ils appelaient → Agathe appelait
  4150. Parfois → De temps en temps,
  4151. venait à la dame → lui venait
  4152. de se promener. Alors elle envoyait la bonne prévenir → une courte promenade aux alentours. Prévenu en temps utile,
  4153. qu’il eût à amener → préparait
  4154. étalés → étalé
  4155. !¶ L’on disait des Gouin qu’ils collectionnaient dans leur grenier les peaux des → …¶ On peut croire que les Gouin, bouffis de vanité, préférant se rendre malheureux que de changer …
  4156. par eux écorchés → de leur unique domaine
  4157. gueux → dénués
  4158. n’étaient entrés. → avaient écorchés…
  4159. , certes, n’avait pas trouvé là le chemin de la → était donc bien loin d’être en pas.se de faire
  4160. Alors le diable le tenta d’acheter → Une petite locature de cinq hectares s’étant trouvée à vendre
  4161. un petit bien → , il devint acquéreur au prix
  4162. . Et de s’installer chez lui, et de se monter → francs. Là-dessus, il se monte
  4163. et d’aller aux → et fréquente les
  4164. ! Sans compter → . Il fait
  4165. de mouche à gros jeu tous les dimanches, et les bons repas avec → au café, le dimanche, et souvent invite
  4166. nomma → nomme
  4167. et il en fut très → : il s’en montre
  4168. et le → , s’offrait du
  4169. « → –
  4170. sur le bien pour la somme qui lui restait due. Louis → pour le reste. Le Louis lui
  4171. en → les
  4172. quasi → presque
  4173. d’affermage. Au surplus → locative du bien. De plus
  4174. ! le mal était irréparable. Son → pour remonter le courant. Le
  4175. la locature en → sa locature,
  4176. se liquider auprès des → désintéresser les
  4177. ¶ Demeuré sans ressources à l’issue de cette aventure → Resté sans ressource aucune
  4178. chaumine assez → cahute
  4179. qu’il → où il
  4180. même à tendre la main aux → ramasser des épis, de se glisser même dans les queues pour les
  4181. des enterrements et services. Sa carrière → , les jours d’enterrement. Ainsi
  4182. Gaussin → Grassin
  4183. Gaussin → Grassin, c’
  4184. , → et
  4185. ; – → ,
  4186. avant l’heure comme volontaire d’un an → pour un an après son succès au «bac»
  4187. avaient décidé de s’installer → venaient directement
  4188. durant leur séjour, → avec l’intention d’y séjourner, l’
  4189. « → –
  4190. se demandait où elle allait les faire → de se demander comment les
  4191. et quelle cuisine elle pourrait bien leur préparer → , comment les nourrir
  4192. causé tous ensemble, nous décidâmes de donner → discuté, il fut décidé que nous donnerions
  4193. : → ;
  4194. – la bourrique du cantonnier voisin et → , et il
  4195. Gaussin → Grassin
  4196. perpendiculaire → transversal,
  4197. grande rue → grand’rue
  4198. chapeaux encombraient la voiture → chapeau
  4199. Oh là! oh → «Cho-là
  4200. « → –
  4201. »¶ Les → ¶ Les deux
  4202. « → –
  4203. »¶ Et → ¶ Ils
  4204. « → –
  4205. ! → .
  4206. …», répondis-je un peu gêné.¶ Ayant → , balbutiais-je.¶ J’avais
  4207. glisser ma gaule à toucher les bœufs, je me laissai → tomber l’aiguillon que je tenais à la main et me laissais
  4208. « → –
  4209. !» → ,
  4210. non sans → avec un peu de
  4211. où dansaient mes pieds nus, mon → étaient enduits de fumier et les diverses pièces de mon accoutrement, le
  4212. ma → la
  4213. mon → le
  4214. ne constituaient pas un accoutrement bien convenable, – d’autant que tout cela se ressentait du … → en avaient aussi leur part; mes pieds nus dans mes sabots, mes mains aux gros doigts calleux, portai…
  4215. devait être sur mon compte l’ → fâcheuse
  4216. de cette → sans doute pour cette élégante
  4217. ? → …
  4218. « → –
  4219. Ils → ils
  4220. atténuait → corrigeait ce qu’avait d’un peu trop sérieux
  4221. sévère → ordinaire
  4222. parvenait → parvenaient
  4223. noire → bleue à dessins blancs
  4224. dans l’échancrure du gilet, faisant valoir la blancheur du faux col rigide → sur son gilet
  4225. me tins → marchai
  4226. soixant → soixante
  4227. espérant → comptant
  4228. leur en tiendrait compte → les coucherait pour une petite part
  4229. « → –
  4230. Mons…»¶ ( → mons…¶
  4231. Monsieur: – dame, → monsieur: dame!
  4232. !)¶ « → .¶ –
  4233. nous en → je suis en train de conduire le fumier dans
  4234. sorti des étables, → de vos bêtes, le
  4235. C → Oui
  4236. . – Cette → : cette
  4237. de me questionner à son tour, si bien que je fus amené → me demanda d’autres explications qui m’amenèrent
  4238. que je conduisais ce → qu’allait être enterré ce
  4239. « → –
  4240. interrogea → me demanda
  4241. du → de mon
  4242. ; → :
  4243. Berthe → sa femme
  4244. et, sans tarder, reprit → , puis se mit à pousser
  4245. nos hôtes → le neveu et la nièce
  4246. , tranchante à son habitude:¶ « → :¶ –
  4247. et → ,
  4248. Ce repas était seulement → Repas en principe
  4249. – → seuls:
  4250. s’en → se
  4251. passé, lorsque → passées
  4252. « → –
  4253. »¶ Ce disant elle faisait → ¶ Et elle fit
  4254. « → –
  4255. mettre → mis
  4256. , → et
  4257. choisis parmi les plus → bien
  4258. pas grand → que peu de
  4259. « → –
  4260. « → –
  4261. »¶ Je → ¶ Un peu
  4262. en rirait → s’en amuserait
  4263. point les → jamais de
  4264. ¶ Quand → ¶ De temps en temps, quand
  4265. se fâchaient → lui reprochaient
  4266. de ce qu’elle avait → d’avoir
  4267. , car → –
  4268. qui datait → datant
  4269. – → :
  4270. « → –
  4271. »¶ Et, sans relâche, ils → disaient-ils.¶ Et de me questionner
  4272. cela, demandant → sur cela, de me demander
  4273. « → –
  4274. grand → bon
  4275. sommes en pleine activité → travaillons
  4276. , vous verrez…»¶ Quand le repas fut → comme vous tous.¶ Le repas
  4277. commençaient à manger → venaient de se mettre à table
  4278. chacun émietta → ils émiettèrent,
  4279. une tranche de → , du
  4280. son assiette → les grandes assiettes
  4281. trempa → trempèrent
  4282. écrémé. → froid.
  4283. en fut très étonnée.¶ « → s’en étonna:¶ –
  4284. »¶ Sans doute → ¶ Elle
  4285. -elle alors → à ce moment sans doute
  4286. La lune éclairait → Promenade plutôt monotone;
  4287. «Tu risques de → – Tu vas
  4288. . Mais → ; mais
  4289. de → des
  4290. « → –
  4291. s’empressèrent-ils → dirent-ils à la fois
  4292. » → ¶
  4293. de huit heures → du matin
  4294. la bourgeoise → Victoire
  4295. réponse → avis
  4296. leur donner satisfaction. → tenter
  4297. – → ,
  4298. les → des
  4299. Victoire → Rosalie
  4300. . Celui de l’ → : celui de l’autre
  4301. opposée n’était → n’étant
  4302. morceaux → biftecks
  4303. , → ;
  4304. pas du tout sucré → non sucré
  4305. bourgoise → bourgeoise
  4306. petit domestique → pâtre
  4307. .¶ « → :¶ –
  4308. bâtardes → bâtardes
  4309. que les → le rôle somptuaire des
  4310. dorénavant ne s’avisa → ne se permit plus
  4311. Victoire → on
  4312. Il y avait pour → Il y eut pour
  4313. protestation → récrimination
  4314. ce → voir
  4315. « → –
  4316. . On → , on
  4317. volets → vieux volets
  4318. ; → ,
  4319. restaient au lit jusqu’à sept → ne se montraient qu’entre sept et huit
  4320. et plus. Rosalie disait que → .¶ – C’est le seul bon moment
  4321. avait → a
  4322. , → et
  4323. y engagea → enfonça dans le plus accusé de ces trous
  4324. Et puis elle → Elle
  4325. peur → aussi peur
  4326. lorsque, détachés, ils se précipitaient → lorsqu’on les détachait
  4327. Pour toutes ces raisons, → Par la suite
  4328. aux → dans les
  4329. , faisait quelques tours → ; il nous accompagnait un moment
  4330. capturer → pêcher
  4331. En rentrant, il → Le jeune homme ne partait pas de la maison sans mettre
  4332. d’embrasser de nouveau sa Berthe qui → un baiser au front de sa femme
  4333. câline:¶ « → :¶ –
  4334. vérifiait alors → lui prenait des mains
  4335. « → –
  4336. , éclatait → et riait
  4337. . Après une grande tournée en forêt, ils eurent la fantaisie de revoir → et conduisit à
  4338. où ils s’attardèrent un peu. L’escalade → les Parisiens. Ils visitèrent le vieux château, se fatiguèrent à grimper jusqu’au sommet de chacune
  4339. du vieux château les fatigua sans les amuser. Mais → , au point de regretter leur fantaisie, car à leur dire, ils n’avaient vu partout que des pierres en…
  4340. après-midi. Par contre, la journée du → promenade.¶ Mais il plut le
  4341. pluvieuse, se → et la journée se
  4342. cigarettes sur cigarettes → cigarette sur cigarette
  4343. chaussa → mit
  4344. de dimanche → des dimanches
  4345. Et → De tout
  4346. , elle ne chercha pas à masquer son dépit.¶ Nos hôtes → et chagrine, avec ses yeux trop brillants.¶ ¶ Ils
  4347. beaucoup de → grand
  4348. Je pense que → A coup sûr,
  4349. se mettait en → faisait des
  4350. Et sans doute → Ils
  4351. -ils → aussi, je pense,
  4352. « → –
  4353. je me trouve bien il me → la vie rurale me plaise, il
  4354. je passerais volontiers ici quelques mois d’été → j’aimerais bien la campagne pendant six mois, l’été,
  4355. »¶ Je songeai par devers moi:¶ « → ¶ Je fis cette réflexion sans la formuler:¶ –
  4356. doivent être → sont
  4357. et → ,
  4358. et → ,
  4359. laitage → bon lait, du bon beurre
  4360. – mais → frais. Mais
  4361. pensons pas à l’existence → nous doutons pas de ce que peut être en ville la vie
  4362. qui vit au jour le jour d’un → dont le
  4363. souvent dur et ingrat.¶ Nos → est l’unique ressource.¶ Quand les
  4364. s’étaient montrés fort gentils, somme toute, mais → furent partis,
  4365. une impression → tous, je crois bien, une sensation
  4366. éprouver → ressentir
  4367. , outre le dérangement inévitable, → d’abord
  4368. disait → confiait, le soir,
  4369. « → –
  4370. !…» → …
  4371. ¶ Nous avions grand souci de → . _ Le malheur sur nous.¶ ¶ Quand Victoire allait voir Clémentine à Franchesse, elle revenait tou…
  4372. Clémentine souffrante et miséreuse → fille était. malheureuse
  4373. Ils devaient → Le loyer était en retard;
  4374. blé → grain dus
  4375. tissus → habits
  4376. , sans parler de leur loyer…¶ Notre fille → .¶ La pauvre Clémentine pleurait en racontant à sa mère toutes ses misères. Elle ne sortait jamai…
  4377. inquiétant. Elle s’affaiblissait → déficient
  4378. ¶ « → Et de la conseiller:¶ –
  4379. !»¶ → …¶
  4380. peut-on se soigner → pouvait-elle songer à dépenser pour elle,
  4381. qui manquent → , qui manquaient
  4382. on a la crainte → elle craignait
  4383. « → –
  4384. A → Pour
  4385. Tout de suite j’eus le cœur serré par → Quel serrement de cœur dès l’entrée devant
  4386. pauvre intérieur et par le déclin trop visible de → logis qui me rappelait trop l’aspect de celui de ma mère, aux derniers moments de sa vie.
  4387. chétive et sans vigueur → l’air épuisé, d’une pâleur de mort
  4388. – lequel → qui
  4389. Et dans le → En même
  4390. le cadre → témoin,
  4391. «Ça → – Ça
  4392. la réconfortai de mon mieux, → passai avec elle le reste de la journée;
  4393. quelque argent et proposai → vingt francs au départ, proposant en outre
  4394. avoir recours au → voir le
  4395. un raisonnement qu’on tient bien souvent dans nos pays. On → une vieille habitude à la campagne, de n’avoir recours au médecin que quand on se sent très malade.…
  4396. Le → La voiture du
  4397. n’est demandé que quand ça paraît tout à fait grave. Et de voir → dans les rues de fermes boueuses et cahoteuses est troublante par son luxe et présente un sens macab…
  4398. son équipage dans nos vieux chemins de campagne semble à beaucoup un indice de mort → s’émeuvent, renseignent les voisins:¶ – Le médecin est allé à tel endroit, voir telle personne.¶ …
  4399. Peu de jours → La deuxième semaine
  4400. Alors son mari s’en fut quérir → Son mari envoya chercher d’urgence
  4401. : – → (
  4402. jugea → trouva
  4403. et → ,
  4404. que recueillit → , qu’
  4405. . L’un → recueillit pour l’élever au biberon; l’un
  4406. nous chargeâmes → eûmes la double charge
  4407. eut vite pris en amitié → adopta vite
  4408. demeura aux Fouinats pour soigner sa fille. Sans résultat, hélas! En quelques semaines la maladie… → installée au chevet de
  4409. à la fin → le 25
  4410. givre et de → grand
  4411. . Elle → : elle
  4412. était venu à la Creuserie pour ma → m’avait remis la
  4413. fracturée → et soigné
  4414. fait bon visage → reconnu
  4415. avait «le bras long» – qu’il s’agisse d’obtenir une faveur, de faire réformer un conscr… → était à présent l’homme influent de la région. Pendant les
  4416. affluaient-ils au → assiégeaient le
  4417. qui faisait jadis à l’empire une → , si farouche dans son
  4418. farouche → à l’Empire,
  4419. de gouvernement → du Gouvernement,
  4420. , car j’avais → . Nous avions
  4421. de l’exploitation et de me retirer, avec Victoire, dans une quelconque locature. Ce fut → et de louer pour nous quelque modeste locature. Cette circonstance nous fournissait
  4422. ce → notre
  4423. tins cependant à venir en aide → ne voulus pas néanmoins que mon appui fît défaut
  4424. pour trouver une nouvelle ferme. Sachant → , pour les aider à se replacer. Donc profitant de ce
  4425. en avait une disponible, je profitai de ses → Fauconnet était en
  4426. pour l’aller voir.¶ Accueil cordial comme je l’espérais: → , je m’en fus le trouver, lui demander pour eux l’un des domaines qu’il avait hérités de son père et…
  4427. qu’imposaient les → des
  4428. , à qui importait tant → qui prétendait vouloir
  4429. les pauvres gens qui cultivaient ses terres → , les métayers exploitant ses fermes. Ce qui ne donnait guère de poids à ses affirmations
  4430. – ou « → ou
  4431. » de → , à
  4432. un petit bien à trois vaches, → une locature
  4433. celui où → celle que
  4434. débuté → occupée jadis
  4435. était élevé mais avec les → , grâce aux
  4436. – → ,
  4437. – → ,
  4438. une maison si étroite – et si peu de monde! → joindre les deux bouts
  4439. était restée → demeura
  4440. . Mais nous avions gardé → ; nous prîmes, nous,
  4441. débutait → commençait d’aller
  4442. – → ,
  4443. ¶ J → ¶
  4444. inquiétude qu’à Clermoux, mais il est souvent bien ennuyeux de se trouver seul → inquiétudes que dans le domaine; mais,
  4445. . Je → , je
  4446. ainsi à → à labourer, faucher, remuer les gerbes,
  4447. les → mes
  4448. me déchargeaient → se chargeaient
  4449. Je ne tardai guère d’être obligé de prendre → Il me fallut engager
  4450. Et j’eus souvent → ¶ LI. _ Petits jeux.¶ ¶ En dehors
  4451. son → l’
  4452. d’enfant → de sa jeunesse
  4453. C’était → Bonne nature
  4454. une bonne nature: → : bien que
  4455. mais point → il était obéissant, point
  4456. – → :
  4457. aimait → appréciait
  4458. ; elle lui donnait → , elle le régalait
  4459. ; et → , lui réservant encore
  4460. lui étaient réservés.¶ Bien souvent → .¶ Souvent
  4461. , et il → et
  4462. quelque résistance de forme j’acquiesçais d’assez bonne grâce. → m’être un peu fait prier
  4463. Bête → bête
  4464. Roi. Le Roi → roi. Le roi
  4465. Bête – → bête,
  4466. survint → voici venir de loin
  4467. , se portant → se porte
  4468. Bête → bête
  4469. mit → met
  4470. s’en retourna chez lui pour prendre des nouvelles de sa mère qu’ → retourne à son village où
  4471. laissée → laissé sa mère
  4472. Bête. Voyant → bête: voyant
  4473. rendait pas aussitôt → rend pas de suite
  4474. vint → vient
  4475. qu’il porta au Roi → du monstre, qu’il porte au roi
  4476. Roi lui fit → roi lui fait
  4477. dit → enjoint
  4478. avait → a
  4479. trouva moyen → trouve moyen
  4480. divers → des
  4481. Une dernière mise en demeure → ¶ «Elle dut pourtant, devant l’insistance
  4482. la fit pourtant se résigner, bien à contrecœur. Au jour choisi, comme → , se décider enfin.¶ «Le
  4483. En pénétrant → Entrant
  4484. de papier → fleuries
  4485. Un enfant qu’il questionna lui apprit que → Il demanda pourquoi
  4486. pavoisée → en fête; on lui répondit que c’était
  4487. Bête → bête
  4488. courut → court
  4489. put joindre le → se présente au
  4490. Bête → bête
  4491. L’homme des bois → Le bûcheron
  4492. Roi → roi
  4493. ¶ → ¶ «
  4494. que → , car les langues, les
  4495. Et déficelant → Il défit
  4496. portait → tenait
  4497. baignaient → mijotaient
  4498. . Le Roi envoyant quérir → de la bête. Le roi envoya chercher
  4499. se convainquit que les → , put s’assurer qu’elles n’avaient plus de
  4500. s’y adaptaient bien → étaient bien les vraies langues
  4501. aussi les princes et les → défilaient aussi des rois et des
  4502. – les → des
  4503. aux → anciennes
  4504. , qui avaient été d’abord → . Puis
  4505. à qui la fée, leur marraine, donnait le pouvoir d’abattre → aux dons fantastiques abattaient
  4506. et, → , construisaient
  4507. grâce à quoi ils devenaient des seigneurs de haute puissance.¶ Quand c’était fini → ce qui leur valait de devenir princes.¶ A la fin
  4508. ne manquait pas de me demander plein d’ → me demandait sur chaque épisode des
  4509. . Il → ; il
  4510. à ces bêtises; il voulait savoir le «pourquoi» et le «comment» de chaque épisode → que tout cela était arrivé. J’en vins à penser qu’il était peut-être mauvais de lui raconter ces so…
  4511. .¶ « → :¶ –
  4512. »¶ Il restait abasourdi → ¶ Silence embarrassé
  4513. « → –
  4514. l’entrousse → l’entrousse
  4515. :¶ « → .¶ –
  4516. « → –
  4517. ; → ,
  4518. »¶ Cette fois, → ¶ Nouveau
  4519. embarrassé.¶ « → prolongé.¶ –
  4520. .¶ – \Grain s’mouti → ,¶ – Grain s’ moud-il
  4521. couti → coud-il
  4522. coudra\ → coudra
  4523. en vint à s’escrimer sur → commença de faire
  4524. .¶ «Trouve-moi → :¶ – Voyons
  4525. celui-ci: Un Monsieur → ce problème-là. Ecoute bien: Un monsieur
  4526. »¶ Il chercha → ¶ Après avoir cherché
  4527. mais en vain. Je → il avoua
  4528. Quand → Les jours où
  4529. Bergeon. Ce père Bergeon, défunt → Gorgeon. Le père Gorgeon, mort
  4530. pas mal de lustres → longtemps
  4531. les plus énormes.¶ « → .¶ –
  4532. Bergeon → le père Gorgeon
  4533. la chercha; il battit tout → battit
  4534. trouver → retrouver
  4535. située → s’étalant
  4536. Bien vite, il s’approcha → Il s’approche vite
  4537. ; elle y avait fait les petits – → avec une nichée de
  4538. – et → . Et
  4539. avait cru → crut
  4540. à des → aux
  4541. souterraines de taupes → d’une taupe active
  4542. pas du tout: ayant creusé → creusant
  4543. vit que c’étaient les → constata que les soulèvements provenaient des seuls
  4544. seuls qui, grossissant → en train de grossir
  4545. inouïe, provoquaient ces soulèvements anormaux.’’¶ Notre père Bergeon avait braconné comme… → phénoménale.»¶ Plus
  4546. avait tué tant et tant → mit à mal un tel nombre
  4547. avait dû les rapporter → dut venir les chercher
  4548. , et qu’il en tombait encore → . Pendant toute une semaine, des oiseaux morts dégringolèrent
  4549. – → ,
  4550. son fusil – → de fusil,
  4551. père Bergeon → vieux malin
  4552. ne fut pas long à → finit par
  4553. mon répertoire de contes, devinettes et histoires drôles → toutes ces balivernes
  4554. parler de ses → raconter les
  4555. d’école, → qu’on lui enseignait à l’école. Il me parlait
  4556. , → et
  4557. , de Robespierre, de → , de
  4558. tout ça… Lorsqu’il → ça et n’y prêtais
  4559. , ensuite, l’année d’une → en quelle année telle
  4560. l’ → à quelle
  4561. d’un → le
  4562. ou les → de tel roi, et quels
  4563. faits → choses
  4564. passés → passées
  4565. je brouillais au hasard les noms des pays → il me parlait des montagnes
  4566. , – → ;
  4567. tout haut → à voix haute
  4568. – j’avais → pour son
  4569. à l’entendre → et pour le mien
  4570. pas mal de → bien des
  4571. Seulement → Malheureusement
  4572. lamentations, et cela ennuyait beaucoup le petit. → lamentation, au grand désappointement de l’enfant…
  4573. dimanche → semaine,
  4574. . On → ; on
  4575. de coller à tous les espaces libres des murailles celles → placarda au-dessus de la cheminée toute une série
  4576. …¶ → .¶
  4577. me vint de pousser jusqu’ → de me rendre
  4578. je m’étais → j’avais été
  4579. Dans → Quand je débouchai dans
  4580. tout comme → , ainsi que
  4581. – → ,
  4582. , le → le
  4583. le rouge → un peu
  4584. tâchent → s’efforcent
  4585. bon → beau
  4586. Dans la cour se maintenaient → Il y avait toujours
  4587. qu’on avait fait → l’avantage d’
  4588. d’un côté → en avant
  4589. avaient beaucoup vieilli et → vieillis
  4590. ne fis donc que passer en observant → traversai donc la cour lentement, jetant de longs regards
  4591. et → puis
  4592. C’était bien la même «rue creuse», resserrée → Bien le même aussi, ce chemin; toujours resserré
  4593. encaissée → toujours encaissé
  4594. bouchures → bouchures
  4595. . Pas → : pas
  4596. ce n’était → de la rue Creuse, je ne retrouvai
  4597. défrichée, → ; plus de fougères, de bruyères, de genêts, de ronces: elle était
  4598. culture → un
  4599. , où, → champ de culture où
  4600. , voir → et
  4601. retrouvai → reconnus
  4602. au delà → plus loin
  4603. pâtre qu’ → l’époque où j’étais pâtre m’assaillirent en foule;
  4604. pour me retrouver → ; je crus être encore
  4605. … → .
  4606. champs → cultures
  4607. demeurés pareils → que je retrouvai pareilles
  4608. beaucoup d’ → quelques
  4609. , → et
  4610. cette source → elle
  4611. clair → claire
  4612. apporté → porté
  4613. jusqu’à l’angoisse…¶ En fin de compte → . Enfin
  4614. Ce → Le
  4615. en présence → face à face
  4616. ; pour → , et
  4617. je ne faisais pas semblant de le voir → cherchais à l’éviter
  4618. me regardait sans colère:¶ « → leva sur moi, comme de coutume, des yeux encolérés; mais cette flamme mauvaise ne subsista pas:¶ –
  4619. ! → ,
  4620. Puis → Enfin,
  4621. :¶ « → , s’enquit, la voix émue:¶ –
  4622. Mais → Seulement,
  4623. …»¶ Et nous voilà pris → .¶
  4624. existence → vie
  4625. . A → ; à
  4626. riches vraiment méritant → bons riches
  4627. lui succéderait dans → prenant
  4628. pris de court. Dans le → embarrassés. Le passé est un
  4629. , les plus récentes → ; les dernières
  4630. indéfiniment → d’une couche sans cesse plus épaisse
  4631. avec le temps ne forment plus → finissent par ne plus former
  4632. fatras → amas
  4633. en train de s’y baigner. Tout à coup, interrompant notre commune → mettait des reflets de métal en fusion. Il rompit soudain la
  4634. »¶ Il y mit tant d’insistance → ¶ Il insista si fort
  4635. « → –
  4636. , cuisina vite → sur la cendre du foyer, prépara
  4637. « → –
  4638. trouvions toujours quoi dire → en arrivâmes à causer ferme
  4639. qu’à → guère avant
  4640. .¶ Chez nous, → et ne rentrai chez nous qu’après huit heures.
  4641. , inquiète → s’inquiétait
  4642. , me fit → ; elle voulut me faire
  4643. elle en fut pour ses frais → j’accueillis ses mots durs avec le sourire
  4644. content → satisfait
  4645. heureux → content
  4646. . Puis → ; – puis
  4647. Des → Certains
  4648. sur → sans fin sur
  4649. de → des
  4650. , → ;
  4651. Messieurs → messieurs
  4652. , sciemment ou non, avaient comme à plaisir gaspillé → s’étaient par lui laissé rouler, qu’il y avait eu gaspillage évident de
  4653. Quand il y eut des → Aux
  4654. pas résolu davantage le difficile problème de → -ils évité toute bêtise? Seraient-ils parvenus à
  4655. . Mais il est → ? Assurément non! Mais en période électorale tous les moyens sont bons. Il est
  4656. ceux qui mènent la barque → ce qui a été fait
  4657. diverses, le petit → des uns et des autres, le
  4658. fonctionnait. Nous entendions chaque jour → marchait: huit ou dix fois par jour, j’entendais
  4659. et → , ses
  4660. et nous distrayions à le voir passer → , et le voyais défiler
  4661. pour nos bêtes – → qu’étant au pâturage, elles ne franchissent la palissade qui clôturait la voie, et surtout que
  4662. du chemin ne laissant pas que d’être → , dans la rue, ne soit très
  4663. inventions enragées → «inventions enragées»
  4664. La bourgeoise, selon l’habitude, exagérait dans le mauvais sens, disant qu’on ne pourrait → Néanmoins, porté plutôt à m’accommoder des choses, je m’efforçais d’amenuiser les exagérations de Vi…
  4665. . Par contraste je m’efforçais à l’optimisme → , les bêtes ne pouvant manquer d’aller se faire tuer
  4666. d’écrasés qu → à déplorer que la mort d
  4667. nerveusement au bruit → à l’entendre
  4668. montrait → montrant
  4669. marchandise → marchandises
  4670. plus encore → davantage
  4671. à → de
  4672. – en → : c’était alors
  4673. où s’entassaient → contenant des
  4674. bovins apeurés → des bestiaux trop serrés,
  4675. Elle avait alors → Et cela avait
  4676. , la → : cette
  4677. au → à
  4678. des → les
  4679. des → les
  4680. des → les
  4681. – → ,
  4682. petits → quelques
  4683. guère → jamais
  4684. . Il faut avoir, pour se promener, des → ; ceux-là n’ont ni les
  4685. et des → ni les
  4686. .¶ « → de se promener dans un train.¶ –
  4687. pardessus → par-dessus
  4688. la tête à → regardant par
  4689. ¶ Quand → . Tristes fins de vie.¶ ¶ J’avais un
  4690. me décidai néanmoins à un → le plaçai, en effet, à la Saint-Jean suivante. A cause
  4691. ; car j → , afin qu’elle fût
  4692. le → assurée du
  4693. , et Victoire la traitait bien malgré qu’elle se plaignît constamment d’avoir à la subir → et bien traitée
  4694. c’était → j’étais
  4695. par ma faute!¶ Le → cause de sa mort.¶ Quand je n’avais pas d’ouvrier, un
  4696. un jour où → . Je mobilisai
  4697. le peu de blé → les quelques gerbes
  4698. lié → liées
  4699. grelotta sous l’ → fut trempée d’eau, une grosse
  4700. ne soyons à l’abri → n’ayons pu rentrer
  4701. mit → prit
  4702. ¶ Je dus prendre à gages une veuve âgée et très → J’engageai une femme veuve, déjà vieille et fort
  4703. , si bien qu’ → et
  4704. toujours avec → presque autant qu’
  4705. lui joua → prit plaisir à lui jouer
  4706. : elle éteignait le feu, → ; elle retirait du feu la marmite et la
  4707. la marmite, → , ou bien
  4708. – riant beaucoup → , puis riait
  4709. fut en passe → parla
  4710. , ne pouvant supporter ces ennuis. Il me fallut → si cela continuait ainsi. Je fus obligé de
  4711. innocente → idiote
  4712. avec force, la menaçant un peu, la subjuguant surtout d’un regard dur → , la fixais avec des yeux de menace et pus arriver par cette façon de terreur, à obtenir une sagesse…
  4713. – → :
  4714. ses tracasseries.¶ ¶ De → sa haine.¶ Mais de
  4715. survinrent → surgirent
  4716. \les → «les
  4717. mère\ → mère»
  4718. Je me revis → D’où plusieurs voyages à Bourbon, qui me ramenèrent
  4719. ; j → . J
  4720. très → toujours
  4721. « → –
  4722. , il me resta deux mille francs à peu près. Longtemps je conservai cet argent au fond du → . Ils étaient dans le
  4723. – → ,
  4724. restant → elle-même
  4725. dans une ferme du voisinage, → a dehors
  4726. qui avait quatre-vingt-un ans → maintenant plus qu’octogénaire
  4727. Cela avait commencé par → C’avait été d’abord
  4728. , passé du naturel au pourpre, puis une plaie → à laquelle il n’avait guère pris garde; un cercle rouge violâtre avait suivi; puis un trou
  4729. formée → creusé peu à peu
  4730. On n’entrevoyait plus, sous → Le jour où je lui fis cette visite, il retira
  4731. suintait une → dégoulinait de l’
  4732. – → ,
  4733. , torturé → souffrait
  4734. , avait → ; passait
  4735. Et il → Il
  4736. devait plus se mettre → prenait plus place
  4737. qui restait des semaines entières sans être → rarement
  4738. … La → ; la
  4739. ayant refusé un jour → refusant
  4740. de son pansement, sa belle-fille, en se mettant → ayant servi à lui envelopper la figure, il avait entendu sa bru dire, un jour qu’elle se mettait
  4741. ou peut-être la lâcheté de ne pas le faire. Mais je ne réponds pas de l’avenir → m’a manqué, mais ça viendra sans doute
  4742. »¶ Et je ne trouvais rien pour → C’est que je puis durer encore longtemps,
  4743. comprenant trop que → mais ne trouvais rien à lui dire;
  4744. était → n’était-il pas
  4745. . → !
  4746. de M. Fauconnet → d’Agonges
  4747. lui → M. Fauconnet
  4748. – trop → , très
  4749. de bœuf → -de-bœuf tournait au rose pâle. Outrant
  4750. établi, la → et vouant aux socialistes une
  4751. des «avancés». Il imitait → implacable au point d’imiter
  4752. : → ,
  4753. Voyant → Mais voyant
  4754. mais prenant à part Jean, il lui → s’en fut seulement trouver mon Jean auquel il
  4755. assez l’habitude des → ainsi qu’agissent souvent les
  4756. ils se déchargent sur → . Ils chargent
  4757. mais → faire prévaloir
  4758. bien sentis → très appuyés
  4759. après → avec des camarades, après
  4760. avec des camarades. Une heure durant, → , proférant
  4761. en direction → , entre la route d’Ygrande et celle
  4762. foncé, barrant un visage rude, l’air → clair, très entreprenant, assez
  4763. , narquois, → . Il
  4764. très fort → connaisseur
  4765. . A l’époque de la Saint-Martin, il faisait des → , demandé pour les
  4766. cheptels → Saint-Martin
  4767. Il innovait en matière de → Les conditions du
  4768. une clause portant interdiction de → draconiennes au possible, stipulaient entre autres choses que les vaches nourricières ne devaient êt…
  4769. lait ou → ni lait, ni
  4770. francs – → francs
  4771. jusqu’alors.¶ « → par eux jusqu’ici, les réduisait au rôle de machines à travail.¶ –
  4772. ça → cela
  4773. plusieurs → dix
  4774. « → –
  4775. j’imagine → croyez-vous
  4776. bien → pas
  4777. » → ¶
  4778. C’était un beau jour de → Belle
  4779. les → leurs
  4780. tiraient l’œil – que séparaient → , tapissaient le mur de l’église, le tronc des ormeaux, séparées par
  4781. « → –
  4782. … → .
  4783. que ce n’était pas → de ne pas compter sur
  4784. , → :
  4785. , son mandataire pour → parcourait en son nom
  4786. « → –
  4787. ! Irons → ; irons
  4788. .» → …¶
  4789. dut → fut obligé d’
  4790. Mais celui → Celui
  4791. méchante → mauvaise
  4792. Tous → A son entrée, tous
  4793. C’était un petit → Petit
  4794. qui → , il
  4795. embarrassé parfois. Mais après quelques minutes → s’embrouillait dans ses phrases; puis,
  4796. ; → ,
  4797. l’on ne sait que faire des promesses → on promet toujours et pour lesquels on ne fait jamais rien
  4798. curé → curés
  4799. quinquagénaire excité, plus qu’à demi soûl, → bonhomme soûl
  4800. , beuglant → et criait
  4801. « → –
  4802. ! → .
  4803. » → ¶
  4804. au → le
  4805. ; des clameurs se croisaient, auxquelles succédait → , des rumeurs aussi suivies d’
  4806. s’efforçant à → puis s’efforçait de
  4807. émue malgré tout → forte, chaleureuse
  4808. . Il dit ou à peu près:¶ « → :¶ –
  4809. des champs courbés sous le joug d’un travail sans fin et → que le labeur étreint, que la misère guette, travailleurs de la campagne
  4810. vous n’avez pas le droit de → pouvez-
  4811. . Vous n’êtes que → ? Non, vous, êtes
  4812. ! C’est en vain que nous → . Nous
  4813. vous restez ignorants, raillés, misérables l → aucune n’a vraiment affranchi le peuple; il reste malheureux et ignorant; on le raille en vivant de …
  4814. . → !
  4815. avant tout. Monarchistes → , non les vôtres. Ils font semblant parfois de s’entre-déchirer: au fond, monarchistes
  4816. Signifiez-leur → Montrez
  4817. . Faites- → ; faites
  4818. voyez à vous entendre, à vous grouper, à faire valoir vos droits. Ainsi vous serez → après le vote, continuez d’agir. Groupez-vous, associez-vous: c’est le moyen, étant faibles, de dev…
  4819. … Le jour viendra où, → . Viendra le jour où vous cesserez de travailler pour les capitalistes exploiteurs:
  4820. leurs → les
  4821. ouvriers d’industrie leurs → industriels les
  4822. il n’y aura plus → plus de propriétaires oisifs, ni
  4823. , mais seulement → ; il n’y aura que
  4824. , à la tablée voisine, un assistant à barbe blanche → un homme à côté de moi
  4825. précisa → reprit
  4826. feignant → «feignant»
  4827. !» fit → , dit
  4828. semblait gêné:¶ « → me dit:¶ –
  4829. laisser parler des hommes comme ça. Ça ne peut que mettre → pareils discours: ça met
  4830. repartis-je → répondis-je de but en blanc
  4831. qu → que
  4832. Et, dévisagé par des groupes de femmes qui attendaient dehors pour le voir, il → Il sortit et
  4833. dans la soirée. → au cours de l’après-midi.¶
  4834. « → –
  4835. faciliteront le → changeront bien des choses et simplifieront le mode de
  4836. aussi longtemps → dans le temps
  4837. pas la → aucune
  4838. , – après quoi ils s’empressent d’imiter les autres → ; devenus les maîtres, ils ne font pas mieux que leurs devanciers
  4839. , vous → à la Chambre, vous les
  4840. le peu qu’ils réaliseront → abandonner les trois quarts
  4841. surviendront → surgiront
  4842. avancés → socialistes
  4843. chercheront → chercherornt
  4844. La → Oh! la
  4845. , pure foutaise au fond!» → !¶
  4846. , ami du → protesta, qui en tenait pour le
  4847. , répondit:¶ « → :¶ –
  4848. rien → pas
  4849. : → ,
  4850. ! → ?
  4851. sur le revenu qui frapperait les riches, et des → progressif qui diminuerait les charges des contribuables pauvres; une caisse de
  4852. , sans compter que l’État → ; il y aurait un statut de l’école libre. A propos, demandez donc aux métayers s’ils ont le droit d…
  4853. Église → Eglise
  4854. est → a été de tout temps
  4855. on ne voit jamais → il est incapable de faire
  4856. »¶ Et → ¶ Et ne
  4857. et gardais l’intention de lui être → , j’entendais lui rester
  4858. Néanmoins → Cependant
  4859. bien difficile à arranger tout ça… → de la blague. Les politiciens: des farceurs, des fumistes ou des ambitieux.
  4860. forts → jouisseurs
  4861. faibles, des malins et → martyrs du travail, toujours
  4862. pour vivre du travail des autres. Ceux qui font métier de politicailler sont souvent des ambitieux… → des mécontents.» Oui, nous pouvons nous montrer incrédules, mais, au jour de l’élection, pourquoi …
  4863. puisque → , nous, toutes
  4864. sont → étant
  4865. , → :
  4866. nous risquer à voter pour des avancés quand ça ne serait → toujours voir.¶ –
  4867. locature → locature
  4868. – → (
  4869. – → ),
  4870. Le partage n’est → Ça ne serait
  4871. Non je ne suis pas partageux! C’est des bêtises de parler de ça. Mais je vois bien → Comme vous j’estime le partage impossible et, crois d’ailleurs, qu’on n’en parle guère. Plutôt l’on…
  4872. et utiliserait → , employant
  4873. et miséreux aussi. Est-ce que ça ne serait pas aussi bien et un peu mieux que ce qu’on voit à … → sans ressources, mourir parfois de faim et de misère, pendant que les oisifs fêtards gaspillent l’ar…
  4874. elle ne tient pas debout, vous savez… → permettez-moi de vous dire qu’elle est joliment bête.
  4875. du → le
  4876. tous les → toute sorte de privilèges et de
  4877. . Il devait se trouver alors pas mal de → exorbitants. A ce moment, il se trouvait sans doute des
  4878. croire et dire → prétendre
  4879. être supprimées → supprimer
  4880. cependant – s’étonnant ensuite → pourtant; et maintenant, il ne nous semble pas
  4881. ternir si longtemps. Il en ira de même sans doute pour → exister. Peut-être aussi qu’un
  4882. croyez → pensez
  4883. nous ne pourrions plus vivre si les → les choses en iraient plus mal s’il n’y avait plus de
  4884. venaient à disparaître? Les → , si chaque exploitant dirigeait lui-même son domaine? Cela serait très possible maintenant que les
  4885. sauraient bien conduire leur barque… Nous → . Et nous
  4886. , et voilà tout!¶ – → …¶ –
  4887. ! → ,
  4888. .¶ « → :¶ –
  4889. gens → gas
  4890. Merci! → Non, sérieusement,
  4891. et dirais sans doute → , ça ne me ferait pas de bien. D’ailleurs, je n’ai que trop parlé déjà. J’en arriverais maintenant…
  4892. … C → : c
  4893. !»¶ Et leur ayant serré la main à tous → .¶ ¶ Et
  4894. une bonne «cuite» → sa cuite
  4895. … Tout → : tout
  4896. aux → en leurs
  4897. la valeur des → les
  4898. réduite de moitié → se vendant pour rien
  4899. je fis → j’amassai
  4900. . Je → ; je
  4901. pris → délivré
  4902. qu’il avait tant → depuis si longtemps
  4903. … → .
  4904. J’en engagai → La Marinette, disait-elle, lui en faisait trop voir.¶ J’en engageai
  4905. , bébête et → à la voix masculine,
  4906. tout propos, → journée faite et
  4907. moinde → moindre
  4908. conservai → gardai
  4909. atteints → pris
  4910. – → ,
  4911. . → , et
  4912. dut → fut obligée de
  4913. maladie → attaque d’influenza
  4914. qui s’était → d’ailleurs très
  4915. furent → tournèrent
  4916. lugubres → au lugubre
  4917. … → .
  4918. soldat → qui avait servi
  4919. qui avait tué son → tué un
  4920. pour → et brutale d’
  4921. . → …
  4922. – → :
  4923. à de certains moments → parfois
  4924. … → .
  4925. Mon → mon
  4926. ; → ,
  4927. m’émouvait guère…¶ Je → me faisait point ému
  4928. représentant → représentaient
  4929. déjà → passés
  4930. toute → tout
  4931. en est → est
  4932. : → ;
  4933. demeurer → rester
  4934. sans doute → , je pense,
  4935. que voici → qui sont
  4936. «Père → – Mon père
  4937. je casse du bois pour → j’alimente de bois
  4938. je → Je
  4939. mes → les
  4940. , les → me prient souvent aux
  4941. comme → par où
  4942. . En vain voudrais-je essayer → ; c’est en vain que j’essaie, d’un redressement passager,
  4943. – → ;
  4944. que j’en viens à regarder malgré tout! Le sol → qu’il revient toujours; le sol,
  4945. à présent, → , me
  4946. je tremble → tremblote
  4947. . Il → ; il
  4948. reconnaître → pouvoir mettre un nom sur
  4949. : – jusqu → . Jusqu
  4950. dur d’oreilles → un peu dur d’oreille
  4951. Dans ces moments, il faut toujours que je fasse répéter plusieurs fois → Impossible alors de suivre la conversation:
  4952. ; et, malgré cela → , j’ai beau faire répéter
  4953. Quand j’ai mangé → Après le repas
  4954. je m’endors, → me voici tout de suite somnolent
  4955. – conservant → : je conserve
  4956. cependant que → , et
  4957. est à ce point → tellement
  4958. pendant → depuis
  4959. qu’elle n’a plus la force de → , se trouve impuissante à
  4960. personnes, alors → personne, et
  4961. « → –
  4962. …»¶ Oui → !…¶ Eh! oui
  4963. A l’époque de → Dans
  4964. Et souvent → Souvent
  4965. sourd, criard → criard et disgracieux dans le lointain
  4966. avec ses voyageurs accoutrés en sauvages, enlunettés comme des casseurs → , rapide, conduisant des hommes à lunettes de casseur
  4967. laissant derrière elle → bizarrement vêtus de casquettes et de vestes en toile cirée; l’automobile passait, soulevant
  4968. et → ,
  4969. son → un
  4970. claies → barrières
  4971. l’une → une
  4972. bêtes → vaches
  4973. ayant corné, elles s’ → corna: le beuglement de la sirène domina par trois fois le halètement du mécanisme. Les bêtes s’en
  4974. s’engagèrent dans → bientôt prirent
  4975. transversale → latérale
  4976. bouchure → bouchure
  4977. – → ;
  4978. . J → , je l
  4979. – → ;
  4980. . L → : l
  4981. étant → était
  4982. il l’avait fait enlever par → ; il avait dû querir
  4983. …¶ → pour la faire enlever.¶
  4984. «On → – Ah! on
  4985. nous inquiètent et nous font → passent n’importe quand sans crainte de nous faire
  4986. de formuler → d’émettre
  4987. . Peut-être → , mais ils
  4988. ? → !
  4989. Aussi longtemps → Tant
  4990. sans doute → je n’en doute pas
  4991. ! → .
  4992. « → –
  4993. ; → ,
  4994. . Jusqu → : jusqu
  4995. .» → …
  4996. « → –
  4997. . Pauvre → : pauvre
  4998. dans → Dans
  4999. .¶ ¶ Ygrande, → …¶ ¶ YGRANDE, (Allier)
  1. retouches
  2. conserver
  3. d’eau-de-vie
  4. à consoler, paraît-il,
  5. la surprise de
  6. mes plus vieux souvenirs
  7. de seigle moulu brut
  8. plus nourrissant
  9. moudre aussi
  10. à de certains jours
  11. bruyères grises
  12. lui chantais
  13. refrain
  14. la pauvrette
  15. très vite
  16. encore
  17. plusieurs reprises
  18. frayeur
  19. égratignures
  20. femmes
  21. ennuis
  22. sérieux
  23. neuf ans
  24. au plus
  25. veiller ferme
  26. les orges
  27. à me faire
  28. s’appuyait sur
  29. la bonne femme
  30. étonnés
  31. j’ai l’estomac
  32. à la chaleur de mon corps
  33. voyait pas
  34. débat,
  35. grandes heures
  36. rebuts
  37. aller remettre
  38. de paillettes blanches,
  39. , cadrait bien avec
  40. réputation
  41. et
  42. et
  43. chaumières
  44. la soupe
  45. de pierres sèches
  46. , il s’emballait
  47. avec un
  48. patiemment gros sous et petites pièces
  49. exhalant
  50. ne lui
  51. fouiller
  52. quand tout à coup
  53. d’une espèce de
  54. suppliait
  55. enfants,
  56. . Mais il était
  57. . Ils avaient d’énormes nez postiches dans des figures
  58. ironiques
  59. plus tôt
  60. d’un poirier
  61. pour obtenir de
  62. ,
  63. plusieurs jours
  64. s’était élevée chétive et malingre
  65. .¶ Nous venions à neuf heures, après le pansage du matin
  66. restions jusqu’à trois ou quatre heures de l’après-midi
  67. , arrivant juste au milieu de la tâche quotidienne
  68. leurs railleries
  69. leurs habits de
  70. tout le monde couché
  71. , quoi, on dort déjà?
  72. pas le bout de
  73. joindre les deux bouts
  74. le «rendez-vous des sorciers»
  75. bruit du vent dans les feuilles
  76. faisait claquer
  77. gourdin d’épine
  78. demander leur reste
  79. et continuai d’avancer
  80. je marchais vite
  81. que je n’eusse
  82. ma mère et mes belles-sœurs
  83. quelques larmes
  84. s’étaient chargés de
  85. un grand carnet
  86. au travail solitaire
  87. , à une demi-heure d’
  88. les autres.¶
  89. fait ressortir
  90. , le travail fait
  91. ne tarda guère à me
  92. rejetée en arrière
  93. vigoureux
  94. la fête de Meillers,
  95. une jeunesse orageuse
  96. était cause qu’
  97. c’était l’époque
  98. certains travaux
  99. confiai
  100. les meilleurs candidats
  101. à l’enterrement
  102. fut la conséquence de
  103. .¶ D’ailleurs,
  104. vous ferez dissoudre
  105. uns et les autres
  106. la journée entière
  107. invraisemblables
  108. tentatives pour
  109. faire descendre
  110. les intérêts à cinq pour cent du reste
  111. s’enténébrer lentement
  112. chaque année
  113. ne fut pas long à
  114. il m’arrivait de
  115. c’était un
  116. Tant et si bien
  117. pour apprendre ce qui s’était passé
  118. j’aurais aimé me reposer
  119. boissons fraîches
  120. longues heures
  121. je répondais aux
  122. même sentiment d’
  123. jour du mariage,
  124. ’est bon pour les riches qui, ne sachant comment tuer leurs loisirs, courent de-ci de-là, au gré de leurs caprices, avec l’espoir de trouver de l’imprévu.
  125. une vie si bien remplie
  126. on a beau être prudent,
  127. sa mauvaise humeur
  128. avec le meunier
  129. meilleur
  130. ce qui me concerne
  131. et pareillement
  132. encore
  133. menues branches
  134. , craignant sans doute de se rencontrer avec les héritiers,
  135. cet original qui nous ruinait
  136. propriétaire revint en avril
  137. de garde particulier
  138. tous les petits
  139. Ça m’amuse, moi, là…
  140. par taquinerie,
  141. faire des journées
  142. raison
  143. figure hommasse, large bouche et dents cariées
  144. de son âge et de son physique
  145. , ou bien à
  146. pas plus loin.
  147. demeurait
  148. comme il faisait souvent
  149. . Je pris
  150. ordonnai
  151. dernier
  152. la voir
  153. avoir fait
  154. son impuissance
  155. de Saint-Plaisir
  156. un frère de Rosalie
  157. expliqua-t-elle
  158. en vieillissant
  159. restait
  160. et sa redingote dansait sur son dos
  161. il était indispensable de
  162. , bien qu’il fût marié
  163. passait pour très
  164. Rosalie
  165. . C’était l’époque où
  166. c’est-à-dire que
  167. les bourgeons s’ouvrent, les oiseaux
  168. petits cubes égaux que
  169. symétriquement sur les voitures
  170. que les chemins sont secs
  171. à court d’argent
  172. gens de la ville
  173. de
  174. manies ennuyeuses
  175. la Saint-Martin
  176. comme il se doit
  177. taillis enclavé dans nos
  178. de les satisfaire.
  179. la coutume de ma jeunesse
  180. . J’avais remarqué comme tout le monde qu’en l’attente
  181. qu’ils
  182. car les
  183. -uns de ces pauvres
  184. un sou par quinzaine
  185. quelques croûtes sèches
  186. de dire
  187. plus de ressources que mes deux aînés
  188. toute la semaine
  189. grimpait sur le siège
  190. très simple
  191. sommes à
  192. ’est cela
  193. trouvais un peu
  194. me questionnaient
  195. qu’en apparence
  196. c’était le
  197. un baiser au front de sa femme
  198. ne manquait pas
  199. ils s’intéressèrent
  200. , à condition de
  201. l’affaire se conclut
  202. d’ailleurs très
  203. Cela nous parut drôle
  204. à Victoire et à moi, de nous retrouver dans
  205. en dehors des heures de classe
  206. coléreux,
  207. désignant le bûcheron
  208. gardeuses de dindons
  209. qu’une attention distraite
  210. ne manquais pas
  211. ¶ Nous restâmes
  212. expira, en 1890
  213. nouvel
  214. ’avais la volonté
  215. la pluie menaçait
  216. n’était plus qu’
  217. les jeunes veaux
  218. que pour embêter les bourgeois qui nous en
  219. on disait alors
Table des matières
9A la mémoire des paysans d’hier et, en particulier, à la mémoire des vieillards familiers de mon enfance dont les souvenirs touchants, caustiques ou douloureux se lient à mes premières impressions et observations ce livre est dédié

15INTRODUCTION A L’ÉDITION DE 1932

L’AUTODIDACTE DEVANT L’EXPÉRIENCE
Il y a toujours large part d’inconscience dans le cas du travailleur manuel, sans culture première, qui veut écrire pour le public. Je puis l’affirmer par expérience personnelle, aussi bien que par l’exemple d’un certain nombre de camarades qui m’ont fait l’honneur de me soumettre leurs essais.
Bravement, on se risque à décrire l’éveil du printemps, le ruisseau jaseur, les houles d’or de la moisson, la chute des feuilles, la neige sur les champs, les jeunes amours de Pierre et de Fanchon, avec l’impression de faire du neuf. Ce qu’on ignore n’existe pas. En marche donc contre les vents et marées! On accroche au passage poncifs et banalités. L’honnête désir de vouloir tout mettre pousse à diluer sans mesure. Le 16souvenir d’une lecture de hasard qui vous a charmé incite à la pâle imitation. Parfois la recherche de l’effet entraîne à la redondance, à une rhétorique du plus mauvais goût. Et telle trouvaille dont on est fier s’avère, au regard de l’esprit critique, d’une naïveté désarmante.
Au total, ignorance et témérité conduisent à se satisfaire à bon compte, insoucieux du ridicule.
Aussi bien est-ce très rude épreuve pour l’autodidacte que de se relire après un long temps, alors que l’expérience acquise fait apparaître trop crûment insuffisance et faiblesses.
Lors de
la publication de ce livre-ci, aux éditions Nelson – printemps 1922 – il m’avait paru nécessaire de soumettre chacune des pages à une retouche sévère, de dire les mêmes choses avec plus de concision, de pourchasser les négligences de style, de rechercher l’expression juste.
D’aucuns m’ont assuré que le résultat répondait à la peine. Leur opinion m’a été précieuse.
Plus encore de par opposition au son de cloche différent donné par d’autres amis non moins sûrs: «Ce travail, certes méritoire, ne s’imposait point. Le livre, très bon dans sa forme
première, perd ainsi quelque peu de son caractère. Vous écriviez alors selon vos moyens du moment qui cadraient bien avec le sujet.»
L’argument, somme
toute défendable, m’entraîne à accepter l’offre de la Librairie Stock de rééditer la Vie d’un Simple dans le texte primitif.
Il y a là un résumé de ce qui peut s’accumuler au cours d’une jeunesse dans un cerveau réceptif, sur le milieu familier: impressions directes, choses vues, récits entendus. Que la pleine sincérité de ces pages sauve un peu leur maladresse…

17ET A CELLE DE 1943
Une décade nouvelle a passé: une seconde est en cours. La faveur du public conserve à ce livre, quarante ans après sa publication, un succès croissant. J’ai ruminé beaucoup depuis sur le problème exposé plus haut et me suis convaincu que l’auteur a le devoir de poursuivre le mieux dans une œuvre aussi longtemps qu’il en garde la possibilité. Le texte primitif intégral, en maints détails ne me satisfaisant plus, j’ai donc cru devoir reprendre ici grosse part des
apportées à l’édition Nelson – en excluant pourtant celles qui ne me semblaient pas absolument justifiées. Car, en toutes circonstances et sur tous sujets, la sagesse élémentaire consiste à retenir des opinions divergentes ce que l’expérience montre en chacune de plus raisonnable.
Puisse donc ce témoignage sur la vie paysanne d’une province française dans la seconde moitié du XIXe siècle
longtemps encore, sous cette forme maintenant définitive, la faveur de haut prix que tant de milliers de lecteurs lui ont conservée jusqu’ici…
E. G.

19AVANT-PROPOS DE L’ÉDITION PRIMITIVE


AUX LECTEURS
Le père Tiennon est mon voisin: c’est un bon vieux tout courbé par l’âge qui ne saurait marcher sans son gros bâton de noisetier. Il a un collier de barbe claire, très blanche, les yeux un peu rouges, une verrue au bord du nez; la peau de son visage est blanche aussi comme sa barbe, d’un blanc graveleux, dartreux. Il porte toujours – sauf pendant les mois d’été – une grosse blouse de cotonnade serrée à la taille par une ceinture de cuir, un gros pantalon d’étoffe bleue, une casquette de laine dont il rabat les bords sur ses oreilles, un foulard de coton mal noué, et des sabots de hêtre cerclés d’un lien de tôle.
Je rencontre souvent le père Tiennon dans
le chemin de terre qui relie à la route nationale la ferme où il vit et celle où j’habite, et, à chaque fois, nous causons. Les vieillards aiment 20bien qu’on leur prête attention; – ils ont de ce côté maints déboires… Or, pour peu que j’aie des loisirs, je suis pour le père Tiennon un auditeur complaisant. Ayant vécu longtemps, il se souvient de beaucoup de choses qu’il évoque de façon pittoresque, risquant des opinions personnelles, parfois fort justes et souvent peu banales. Ainsi m’a-t-il conté toute sa vie par tranches; elle n’offre rien de bien saillant: c’est une pauvre vie monotone de paysan, semblable à beaucoup d’autres. Le père Tiennon a eu ses heures de joies; il a eu ses jours de peine; il a travaillé beaucoup; il a souffert des éléments et des hommes, et aussi de l’intraitable fatalité; il lui est arrivé d’être égoïste et de ne valoir pas cher; il lui est arrivé d’être humain et bon – ainsi qu’à vous, lecteurs, et qu’à moi-même…
Je me suis dit: «On connaît si peu les paysans; si je réunissais pour en faire un livre les récits du père Tiennon…»
Un beau jour, je lui ai fait part de mon idée. Il m’a répondu avec un sourire étonné:
«
A quoi ça t’avancera-t-il, mon pauvre garçon?
Mais à montrer aux messieurs de Moulins, de Paris et d’ailleurs ce qu’est au juste une vie de métayer – ils ne le savent pas, allez! – puis à leur prouver que les paysans sont moins bêtes qu’ils le croient: car il y a dans votre façon de raconter une dose de cette «philosophie» dont ils font grand cas.
– Fais-le donc si
ça t’amuse… Mais tu ne vas pas rapporter les choses comme je les dis; je parle trop mal… Les messieurs de Paris ne comprendraient pas…
– C’est juste; je vais tâcher d’écrire
de façon qu’ils comprennent sans effort; mais en respectant votre pensée de telle sorte que le récit soit bien de vous quand même.
– Allons, c’est entendu: commence quand tu voudras.
«
Le
pauvre vieux est venu me trouver souvent, par acquit de 21conscience, pour me rapporter des choses qu’il avait oubliées, ou bien d’autres qu’il s’était juré de ne jamais dévoiler.
«Puisque je raconte ma vie par ton intermédiaire, je dois tout dire, vois-tu, le bon et le mauvais. C’est une confession générale.»
Il a donc
eu à cœur de me satisfaire. Et j’ai tenté d’en faire autant pour lui; peut-être ai-je mis quand même de-ci, de-là plus de moi qu’il n’eût fallu… Cependant j’ai lu au père Tiennon les chapitres un à un, procédant à mesure aux retouches qu’il m’indiquait, réparant les petits accrocs à la vérité, changeant le sens des pensées que je n’avais pas bien saisies de prime abord.
Quand tout a été terminé, je lui ai fait de l’ensemble une nouvelle lecture; il a trouvé bien conforme à la vérité cette histoire de sa vie;
il a paru content: lecteurs, puissiez-vous l’être aussi!
Émile GUILLAUMIN.


I

23Je m’appelle Étienne Bertin, mais on m’a toujours nommé
«Tiennon». C’est dans une ferme de la commune d’Agonges, tout près de Bourbon-l’Archambault, que j’ai vu le jour au mois d’octobre 1823. Mon père était métayer dans cette ferme en communauté avec son frère aîné, mon oncle Antoine, dit «Toinot». Mon père se nommait Gilbert, dont on faisait «Bérot», car c’était la coutume, en ce temps-là, de déformer tous les noms.
Mon père et son frère ne s’entendaient pas très bien. Mon oncle Toinot avait été soldat sous Napoléon
; il avait fait la campagne de Russie, en était revenu avec les pieds gelés et des douleurs par tout le corps. Depuis, il avait pu se guérir à peu près; néanmoins, aux brusques changements de température, les douleurs revenaient, assez vives pour l’empêcher de travailler. D’ailleurs, même quand il ne souffrait pas, il préférait aller aux foires, porter les socs au maréchal, ou bien se promener dans les champs, son «gouyard» sur l’épaule, sous couleur de réparer les brèches des haies, que de s’atteler aux besognes suivies. Son séjour à l’armée, le déportant du travail 24lui avait donné du goût pour la flânerie et pour la dépense. Avec sa rasadeau réveil, sa pipe de terre toujours allumée, ses frais d’auberge, il était de force à utiliser pour son seul agrément tous les bénéfices de l’exploitation
Si je raconte ces choses, ce n’est pas que j’aie eu la connaissance de les pouvoir apprécier par moi-même, mais je les ai entendu rapporter bien souvent chez nous.
Décidé à la rupture, mon père prit en métayage, à Meillers, sur la lisière de la forêt de Gros-Bois, un domaine appelé le Garibier, géré par un fermier de Bourbon, M. Fauconnet.
A l’époque du déménagement, il y eut des discussions pénibles au sujet du partage des outils, du mobilier, du linge et des ustensiles de ménage. Ma grand’mère venait avec nous, et cela compliquait encore les choses. Ma tante, qui était au plus mal avec elle, chicanait sur ce qu’elle devait emporter, lui arrachait des mains draps et serviettes. D’un caractère très calme, mon père cherchait à éviter les disputes
. Maman au contraire, impétueuse et vive, soutenait ma grand’mère sans cesse aux prises avec les autres. Cela m’effrayait de les voir crier si fort et lever les poings d’un geste de menace comme prêts à se frapper
Le jour de
Saint-Martin, on me hissa pour le trajet au faîte d’un char attelé de deux gros bœufs rouge foncé, de la race de Salers ou de Mauriac[1], entre une cage à faire sécher les fromages, pour l’instant garnie de poules, et une corbeille d’osier où était empilée de la vaisselle. Les chemins étaient partout défoncés et boueux, très mauvais. Des lambeaux de terre gluante se collaient aux roues, qui, s’élevant un peu dans le mouvement de rotation, retombaient sur le sol avec un bruit mat. En traversant Bourbon, j’ouvris les yeux autant qu’il me fut possible pour voir les belles maisons de la ville, les hautes 25tours grises du vieux château. Et je m’intéressai à la besogne d’une équipe d’ouvriers travaillant à l’empierrage de la grande route de Moulins qu’on était en train de construire. Cela n’allait pas sans fatigue. Toujours est-il qu’après un moment, quand notre cortège eut regagné la pleine campagne, je m’endormis sans qu’on y prît garde, adossé à la cage à poules et bercé par le roulis continuel de la voiture. Seulement un cahot trop brusque fit se renverser la cage qui dégringola jusqu’à terre où, bien entendu, je la suivis en vitesse. Les volailles se mirent à piailler et moi à crier. Je n’avais aucun mal, la patouille, tapis doux et mol, ayant amorti ma chute. Mais je fus longà cause dece réveil désagréable. Et cela me valut de faire à pied le reste du trajet, moins une petite séance à califourchon sur le dos de mon frère Baptiste qui était mon parrain.
A l’arrivée,
maman me fit étendre dans un coin de la chambre à four, sur un amas de hardes, et je trouvai dans un nouveau sommeil, très paisible cette fois, le vrai remède à mes émotions de la route.
Longtemps après, ma sœur Catherine me vint quérir pour m’amener dans la grande pièce. Les meubles étaient tous en place au long des murs et l’horloge sonna les douze coups de minuit. Les bouviers du voisinage qui nous avaient déménagés, ayant fini de dîner, causaient bruyamment, riaient et chantaient. Mon père leur offrit à boire avec insistance. Les verres choqués tintaient; il y eut du vin répandu qui souilla de rouge la blancheur de la nappe. On me servit à manger un reste de viande, de la galette et de la brioche; puis un vieillard inconnu me fit faire des galopades sur ses genoux: j’eus ma part de la joie générale.
Mais le lendemain, j’entendis
maman dire à mon père d’un ton navré que ça revenait joliment coûteux de faire la Saint-Martin. Et lui appuya:
«26Je crois bien… Heureusement que ce n’est pas une chose qu’on recommence souvent.»
Ma mère conclut:
«On serait vite épuisé, s’il fallait recommencer souvent…»
J’approchais d’avoir cinq ans:
ces quelques épisodes du déménagement sont liés à.

[1] On disait communément «des bœufs mauriats»
.

II

Notre ferme possédait en bordure du bois toute une zone vierge encore des fouilles de l’araire où croissaient
à profusion bruyères, genêts, ronces et fougères, et où de grosses pierres grises saillaient du sol par endroits. Cette partie du domaine, dénommée «la Breure[1] », servait de pâture aux brebis quasi toute l’année. Ma sœur Catherine, alors sur ses dix ans, était la bergère et je l’accompagnais très souvent. Aussi, la Breure me fut-elle bientôt familière. On y rencontrait toute sorte de bêtes; les oiseaux y pullulaient comme les reptiles, et les animaux de la forêt y faisaient parfois des apparitions. Je vis un jour toute une famille de gros cochons noirs traverser au galop le bas de la pâture: – des sangliers, au dire de ma sœur. Une autre fois, ce fut un couple de chevreuils occupés à brouter les petites branches vertes de la bouchure[2], comme faisaient nos chèvres; je courus dans leur direction et ils détalèrent prestement.
29La forêt recélait aussi des loups. Un de nos agneaux, vers la fin de l’hiver, disparut au cours d’une séance de garde sans qu’il fût possible d’en découvrir la moindre trace. A tort ou à raison, on accusa de ce rapt mystérieux un loup. Ma sœur ne voulut plus aller seule à la Breure parce qu’elle s’effrayait à l’idée de voir réapparaître le méchant fauve. Je fus dès lors constamment avec elle et je dois dire que nous n’étions pas plus rassurés l’un que l’autre; nous ne parlions que du loup et nous en faisions un monstre effrayant capable de tous les crimes. Cependant nous n’eûmes pas l’occasion de faire la différence entre un loup en chair et en os et le monstre que nous imaginions.
Bien moins rares étaient les lapins: nous en voyions
détaler tous les jours. Souvent notre chien Médor se mettait à leur poursuite et il lui arrivait parfois d’en saisir un. Mais il ne s’avisait pas de nous le montrer; il se dissimulait derrière la bouchure d’un champ voisin, ou pénétrait dans le bois pour s’en repaître sans risquer d’être dérangé; il revenait ensuite, tout penaud, nous trouver, avec du poil et du sang dans sa barbiche grise; il baissait la tête et remuait la queue, ayant l’air de demander pardon.
A vrai dire, le pauvre chien
était bien excusable de se montrer vorace quand le hasard lui fournissait un supplément de nourriture. Maintenant on traite les chiens comme des personnes; on leur donne de la bonne soupe et du bon pain. Mais à cette époque on leur permettait seulement de barboter dans l’auge qui contenait la pâtée des cochons, pâtée toujours fort peu riche en farine. Comme complément, on faisait sécher au four à leur intention une provision de ces âcres petites pommes que produisent les sauvageons des haies et qu’on appelle ici des croyes.
On les jugeait d’ailleurs capables de vivre de leur chasse. Quand Médor, au retour des champs, paraissait affamé, 30quand, à l’heure des repas, il rôdait autour de la table quémandant des croûtes, mon père
questionnait la Catherine:
«Ol a donc pas rata?»
Ce qui voulait dire:
«Il n’a donc pas fait la chasse aux rats?»
Et sur la réponse négative de ma sœur:
«
Voué un feignant: si ol avait évu faim, ol aurait ben rata(C’est un fainéant: s’il avait eu faim il aurait bien raté.)»
Et il reprenait:
«Enfin dounnes-y une croye.»
La Catherine s’en allait dans la chambre à four attenante à la maison et qui servait de réduit aux débarras; elle prenait dans une vieille
boutasse poussiéreuse une ou deux de ces petites pommes recroquevillées et les offrait au pauvre Médor qui s’en allait les déchiqueter dans la cour, sur les plantes de jonc où il avait coutume de dormir. A ce régime, il était efflanqué et de poil rude, on peut le croire; il eût été facile de lui compter toutes les côtes.
Notre nourriture, à nous, n’était guère plus fameuse, à la vérité. Nous mangions du pain
, du pain couleur de suie et graveleux comme s’il eût contenu une bonne dose de gros sable de rivière. C’était, disait-on, de laisser l’écorce mêlée à la farine.
La farine des
quelques mesures de froment qu’on faisait était réservée pour les beignets et pour les pâtisseries – tourtons et galettes – qu’on cuisait avec le pain. Cependant l’habitude était de pétrir avec cette farine-là une petite miche ou ribate d’odeur agréable – mie blanche et croûte dorée réservée pour la soupe de ma petite sœur Marinette, la dernière venue, et pour ma grand’mère, les jours où sa maladie d’estomac la faisait trop souffrir. Maman, , m’en taillait un petit morceau que je dévorais 31avec autant de plaisir que j’eusse pu faire du meilleur des gâteaux. Régal d’ailleurs bien rare, car la pauvre femme en était avare de sa bonne miche de froment!
La soupe était notre pitance principale: soupe à l’oignon le matin et le soir
, et, dans le jour, soupe aux pommes de terre, aux haricots ou à la citrouille, avec gros comme rien de beurre. Le lard était réservé pour l’été et pour les jours de fête. Avec cela, des beignets indigestes et pâteux d’où les dents s’arrachaient difficilement, des pommes de terre sous la cendre et des haricots cuits à l’eau, à peine blanchis d’un peu de lait. On se régalait les jours de cuisson à cause du tourton et de la galette; mais ces hors-d’œuvre étaient vite épuisés. Ah! les bonnes choses n’abondaient guère!

[1] Déformation locale du mot «bruyère» s’appliquant à la plupart des terrains incultes.
[2] Synonyme de haie, ce terme est toujours employé dans le langage commun. On dit aussi «une trasse».


III

Ce fut comme pâtre dans la Breure que je commençai à me rendre utile. Le troisième été
après notre installation au Garibier, la Catherine, ayant dépassé ses douze ans, dut remplacer la servante que ma mère avait occupée jusqu’alors; elle lâcha donc les brebis pour les besognes d’intérieur et les travaux des champs. J’allais avoir sept ans, on me confia la garde du troupeau.
Avant cinq heures,
maman me tirait du lit et je partais, les yeux gros de sommeil. Un petit chemin tortueux et encaissé conduisait à la pâture. Il y avait de chaque côté des bouchures énormes sur de hautes levées, avec une ligne de chênes têtards et d’ormeaux aux racines noires débordantes, à la ramure très feuillue. Cela faisait cette «rue creuse» toujours assombrie et 32un peu mystérieuse – si bien qu’une crainte mal définie m’étreignait en la parcourant. Il m’arrivait d’appeler Médor, qui jappait en conscience derrière les brebis fraîchement tondues, pour l’obliger à marcher tout près de moi; et je mettais ma main sur son dos pour lui demander protection.
A la Breure, en présence du large horizon je respirais plus à l’aise. Vers le levant, vers le midi la vue s’étendait, par delà une vallée fertile de grande importance, jusqu’au coteau dénudé, au gazon roussi, qui précédait le bois de Messarges. Quelques champs de culture se voyaient au nord. Au couchant, régnait la forêt peuplée là de grands sapins aux troncs suintants de résine qui m’envoyaient leur senteur âcre.
Mais la Breure elle-même était suffisamment vaste
et magnifique par beau temps à l’heure matinale où j’y arrivais. La rosée, sous la caresse du soleil, diamantait les grands genêts dont la floraison vigoureuse nimbait d’or la verdure sombre; elle se suspendait aux fougères dentelées, aux touffes de pâquerettes blanches dédaignées des brebis, aux, et masquait d’une buée uniforme l’herbe fine des clairières. Cependant que des bouchures, des buissons et de la forêt s’élevaient sans fin des trilles, vocalises, pépiements et roucoulements, tout le concert enchanteur des aurores d’été.
Pieds nus dans des sabots
plus ou moins fendillés et informes, jambes nues jusqu’aux genoux, je sillonnais mon domaine en sifflotant, à l’unisson des oiseaux. La rosée des arbustes mouillait ma blouse et ma culotte dégoulinait sur mes jambes grêles. Mais ce bain journalier ne m’était pas défavorable, et le soleil avait vite fait d’en effacer les traces. Je craignais davantage les ronces rampant traîtreusement au ras du sol, sous le couvert des bruyères; souvent j’étais arrêté, griffé cruellement par quelqu’une de ces méchantes; j’avais toujours le bas des jambes ceinturé de piqûres, soit vives, soit à demi guéries.
33J’
emportais dans ma poche un morceau de pain dur avec un peu de fromage et je cassais la croûte sur une de ces pierres grises qui montraient leur nez entre les plantes fleuries. A ce moment, un petit agneau à tête noire, très familier, ne manquait jamais de s’approcher pour attraper quelques bouchées de mon pain. Mais un second prit l’habitude de venir aussi, puis un troisième, puis d’autres encore – ils auraient mangé sans peine toutes mes provisions, si j’avais voulu les croire. Sans compter que Médor, s’il n’était pas à la poursuite de quelque gibier, venait aussi demander sa part; même il bousculait les pauvres agnelets sans leur faire de mal, d’ailleurs– afin d’être seul à me regarder de ses bons grands yeux suppliants. Je lui jetais au loin, pour le faire s’écarter, de tout petits morceaux, et les bêleurs profitaient vite de cet instant pour venir happer dans ma main ce que je voulais bien leur distribuer.
Cela m’amusait,
et aussi beaucoup d’autres épisodes de moindre importance. Je regardais voler les tourterelles, détaler les lapins; je faisais le tour du terrain, suivant les bouchures, pour trouver des nids; je saisissais dans l’herbe un grillon noir ou une sauterelle verte que je martyrisais sans pitié; ou bien, plaçant sur ma main l’une de ces petites bestioles au dos rouge tacheté de noir que les messieurs nomment «les bêtes à bon Dieu» et qu’on appelle ici des «marivoles» jeleappris de la Catherine:
Marivole, vole
vole;
Ton mari est à l’école,
Qui t’achète une belle robe

S’envoler au plus vite était bien pourle meilleur parti: elle risquait fort à demeurer d’être mise en piteux état
Tout de même
je trouvais parfois le temps bien long. J’avais 34ordre de ne rentrer qu’entre huit et neuf heures, quand les moutons, à cause de la chaleur, se mettent à groumer, c’est-à-dire se tassent, tête baissée, dans quelque coin ombreux. Rentrant trop tôt, j’étais grondé et même battu par ma mère qui ne riait jamais et donnait plus volontiers une taloche qu’une caresse. Je restais donc jusqu’au moment où l’ombre du frêne, à droite de l’entrée, s’allongeant perpendiculairement sur la claie, annonçait huit heures.
Mais
attendre jusque-là et, le soir, attendredans cette même solitude la nuit tombante, quel dur calvaire! Parfois, pris de peur et de chagrin, je me mettais à pleurer, à pleurer sans motif, longtemps Un froufroutement subit dans le bois, la fuite d’une souris dans l’herbe, un cri d’oiseau non entendu encore, il n’en fallait pas davantage aux heures d’ennui pour faire jaillir mes larmes.
Ma première grande terreur ne survint pourtant qu’après plusieurs semaines. C’était au cours d’une chaude après-midi où des bourdonnements endormeurs d’insectes bruissaient dans l’atmosphère lourde. Déambulant les yeux ensommeillés au bord du fossé qui longeait le bois, j’aperçus soudain un grand reptile noir gros comme un manche de fourche et presque aussi long, – sans doute une couleuvre. Mais, n’ayant jamais vu que quelques lézards et quelques orvets, ayant entendu parler des vipères comme de «mauvaises bêtes» particulièrement dangereuses, je me crus en présence d’une énorme vipère noire. Je battis en retraite d’abord, puis revins à petits pas prudents avec le désir de la voir encore: elle avait disparu.
Un quart d’heure après, ayant oublié déjà cet incident, j’étais assis à
quelque distance, en train de taillader avec mon couteau une branche de genêt quand je revis la vipère noire qui rampait dans les bruyères, venant de mon côté . Instinctivement, je me pris à courir dans la direction des moutons. Hélas, j’avais compté sans les ronces traînantes. Avant 35que j’aie parcouru vingt mètres, il s’en était trouvé une pour m’entraver et me faire tomber. Affolé, sanglotant et tremblant, je n’eus pas tout d’abord la force de bouger. Et voilà que je sens un attouchement singulier sur mes jambes nues, et qu’au derrière de la tête quelque chose de frais m’effleure… Je crus que la vipère noire m’ayant rejoint s’étirait sur mon corps. Sous le coup de l’angoisse immense, je me levai d’un bond. Il n’y avait autour de moi nul agresseur reptilien ou autre, mais seulement deux êtres amis venus pour m’affirmer leur sympathie, me prodiguer leurs caresses: le bon Médor m’avait léché les jambes et le petit agneau à tête noire avait posé son nez sur ma nuque. Je me remis un peu de ma grosse émotion, mais rentrai tout de même, à la nuit tombante, avec des traces de larmes, un visageencore convulsé par les sanglots. Pour le coup, maman m’octroya une tranche de la miche de froment et quelques poires Saint-Jean qu’elle avait trouvées sous le poirier de la chènevière. Je n’en eus pas moins une nuit agitée avec délire et cauchemars: – mes parents durent se lever à pour me calmer.
Le lendemain,
j’eus licence de longuement dormir; et, comme les foins étaient en passe d’être finis, ma grand’mère me remplaça auprès des moutons pour quelques jours.
Après quoi,
le seigle mûr, il me fallut repartir – au-devant d’une nouvelle, peut-être plus vive encore.
J’assemblais en bouquet avec du chèvre-feuille odorant, des branches fleuries de genêt, des pâquerettes blanches et des bruyères roses, quand un jappement avertisseur de Médor me fit soudain lever la tête. Sortait du bois et s’avançait de mon côté un grand gaillard à barbe noire qui portait sur son épaule un tonnelet au bout d’un bâton.
De par l’isolement de notre ferme, il était rare que j’aie l’occasion de voir des étrangers, sauf pourtant ceux des fermes voisines: les Simon, de Suippière, les Parnière, de la Bourdrie, 36et, quelquefois, les Lafont, de l’Errain. En voyant venir ce grand noir qui n’était ni de Suippière, ni de la Bourdrie, ni de l’Errain, je fus d’abord frappé de stupeur. Il m’appela:
«Petit! (il prononçait pequi). Eh, pequi, viens voir là!…»
Je songe aux
histoires de malfaiteurs et de brigands entendues aux veillées d’hiver. Sans répondre ni attendre plus, je me prends à courir du côté de la barrière. Et me voici dans la rue creuse trottant toujours vers la maison. Cependant l’homme à barbe noire de crier derrière moi:
«Pourquoi te sauves-tu, pequi, je ne veux pas te faire de mal.»
Il me suit
toujours, et, rien qu’en marchant de son pas normal, il me gagne de vitesse. Quand je me hasarde à jeter derrière moi un coup d’œil craintif, je le vois qui approche… Et lorsque enfin je débouche dans la cour il est vraiment sur mes talons. N’importe, je me crois sauvé, de par mon refuge à la maison. Surprise! la porte est fermée à clef! Trop las pour courir encore, je me blottis dans l’embrasure, poussant des cris comme si l’on m’égorgeait. L’homme des bois arrivait: il se fit très doux:
«Pourquoi pleures-tu, mon pequi ami? Je ne suis pas méchant, va; au contraire, j’aime bien les pequis enfants.»
Il se
prend à me tapoter les joues, et, en dépit de mes larmes, je remarque qu’il a les mains racornies, la figure maigre, et de bons yeux doux sous d’épais sourcils noirs. Il répète sa phrase du début:
«Je ne veux pas te faire de mal…»
Et me demande:
«
Où sont donc tes parents?»
Il n’avait pas l’accent du pays; il prononçait textuellement: «Où chont donc tes parents?» alors qu’un de par chez nous aurait dit: «
voù donc qu’ô sont?…» Cette constatation m’intriguait beaucoup.
39Je ne
réponds pas, bien entendu, mais continue à pleurer et crier de plus belle. Tout de même j’étais étonné qu’il ne cherchât pas à me saisir, à m’emporter, et qu’il me parlât doucement avec des caresses. Nous restâmes un moment ainsi, lui très embarrassé, n’osant plus rien dire, moi suffoquant de peur.
Enfin
, arrive ma grand’mère qui était allée conduire les vaches dans une pâture lointaine; elle se hâte, mes cris d’effroi lui étant parvenus; pour la suivre, ma petite sœur Marinette, qu’elle tenait par la main, remue plus que de raison ses jambes trop courtes. L’homme s’avance à sa rencontre, s’excuse de m’avoir fait peur involontairement, donne des explications. Il était un scieur de long auvergnat travaillant dans la forêt avec ceux de son équipe. Leur chantier installé de la veille dans une vente très proche de notre Breure, on l’avait délégué pour aller quérir de l’eau. Ma grand’mère lui indiqua la fontaine qui était commune aux deux domaines du Garibier et de Suippière et qui se trouvait dans le pré des Simon, au delà de notre Chaumat. Il alla sans plus tarder y remplir son tonnelet, et, au retour, entra à la maison pour remercier. J’allai me blottir entre l’armoire et le lit de mes parents, refusant obstinément de le regarder et plus encore de reprendre avec lui le chemin de la pâture ainsi qu’il me le proposait. Ma grand’mère eut de la peine ensuite à me décider à rejoindre le troupeau; elle n’y réussit qu’en me reconduisant jusqu’à moitié de la rue Creuse, en me faisant constater que l’Auvergnat n’était caché nulle part, qu’il avait réellement disparu.
Pourtant, cet homme-là finit par gagner ma confiance. Je le revis dès le lendemain
, et, bien que sa présence me causât un mouvement instinctif de frayeur, je ne me sauvai pas. Même, voyant qu’il s’approchait de moi, je levai mon vieux chapeau pour le saluer. Alors il se mit encore à me parler doucement et me donna quelques jolies branches de fraisier avec leurs fruits vermeils coupés dans le bois à mon intention. Le jour d’après, 40quand je le vis apparaître avec son tonnelet, je courus à sa rencontre et l’accompagnai au travers de la Breure, puis dans la rue Creuse jusqu’à mi-chemin de chez nous. Et pendant toute une semaine il en fut ainsi.
Un matin, il me proposa de
le suivre jusqu’à son chantier. Ma mère m’avait bien défendu de pénétrer dans la forêt à cause des mauvaises bêtes et je lui obéissais à peu près, surtout depuis l’histoire de la couleuvre[1]. Néanmoins, je consentis tout de suite, l’Auvergnat m’ayant promis d’autres fraises et aussi des copeaux dans lesquels je pourrais découper à l’aise des semblants de petits bonshommes et des outils variés: c’était à cela que je passais maintenant le meilleur de mon temps.
Il nous fallut traverser d’abord la zone des sapins; le sol était jonché de leurs fines aiguilles sèches auxquelles se mêlaient quelques pommes de l’année précédente dont les écailles s’ouvraient
grimaçantes. Après, ce furent des chênes et des bouleaux de forte taille dont beaucoup étaient marqués d’un cercle rouge, annonçant leur exécution prochaine. Puis vint un sous-bois épais où la marche était difficile; pourtant, petit comme je l’étais, je me faufilais sans trop de peine dans les traces de mon compagnon qui, d’ailleurs, n’allait pas vite. Mais il laissa revenir trop tôt une branche flexible qu’il avait écartée pour le passage: elle me fouetta le visage et me fit grand mal. J’eus le courage de n’en rien laisser paraître. On a son amour-propre en présence des étrangers!
Pour arriver jusqu’au chantier, il nous fallut bien vingt minutes. Trois hommes travaillaient là, au milieu d’un
abattis de chênes géants. Ils avaient de longues barbes et de longs cheveux, et ils manœuvraient de leurs longs bras de longues cognées. Des planches étaient débitées déjà, et des poutres et 41des solives. Sur un chevalet, une bille énorme était maintenue avec de grosses chaînes. Quatre bidons noirs trônaient côte à côte sur un reste de cendre grise. Une marmite, veuve de son couvercle, gisait à proximité de la cabane de refuge, la «loge», faite de branches et de mottes, dont le toit touchait le sol. Et le ciel projetait sa grande lumière, et le soleil dardait ses rayons vifs sur cet espace découvert, soustrait momentanément au grand mystère environnant. Des bergeronnettes, des hirondelles faisaient la chasse aux moucherons qui s’y ébattaient par essaims nombreux.
Les travailleurs interrompirent l’équarrissage
, et, après avoir questionné sur mon compte leur camarade, ils déclarèrent en riant qu’ils feraient de moi un chieur de long; puis ils prirent chacun leur bidon et s’installèrent sur une bille pour manger.
«Soupe de chieur, tu vois, pequi, me dit mon ami; il faut que la cuiller reste piquée dedans.»
En effet, il planta au milieu la cuiller qui n’oscilla pas: c’était une pâtée épaisse sans aucune trace de bouillon. Il eut encore une phrase qui me fit rire et que je n’ai point oubliée:
«Cha tient au corps au moins, chette choupe-là; elle est plus bonne que chelle de chez vous»
Quand ils eurent tous les quatre vidé leur bidon de soupe, le plus vieux, qui avait la barbe grise, souleva des copeaux et
enleva le couvercle de la marmite; un gros morceau de lard rance s’y trouvait, dont il fit le partage. Chacun prit sa portion sur une tranche de pain noir qui ne me parut pas valoir beaucoup mieux que le nôtre, bien qu’il vînt d’un boulanger de Bourbon. Quand ils eurent mangé, ils se rafraîchirent à tour de rôle au tonnelet, qu’ils tenaient suspendu à la force des bras au-dessus de leur bouche renversée et l’on entendait l’eau glouglouter dans leur gorge.
Après qu’il eut fini, le plus jeune déclara, en s’essuyant du revers de sa manche:
«42Le roi Louis-Philippe n’a peut-être pas déjeuné aussi bien que moi.»
La veille au soir, à Bourbon
, où il était allé chercher des outils en réparation, il avait entendu dire que Paris en révolte avait chassé l’ancien roi, que le drapeau blanc à fleur de lis était remplacé par le drapeau aux trois couleurs, et enfin que le nouveau souverain s’appelait Louis-Philippe.
Le chef de chantier, le scieur à barbe grise,
avait son opinion.
«
Puisqu’on a tant fait que de changer, c’est le pequi Napoléon qu’on aurait dû faire venir.
– Oui, pour qu’il fasse tuer du monde et dévaster des pays comme faisait son père, dit un autre d’
un ton ironique.
– C’est une bonne République
, que j’aurais voulu, moi, reprit le jeune, une bonne République pour embêter les curés et les bourgeois!
– Allons voir aux fraises, me dit mon ami.
»
Nous nous écartâmes un peu dans la clairière entre les géants étendus. Il me découvrit une fraisière encore inexplorée et je pus me régaler tout à l’aise. J’aimais mieux ça que d’entendre les autres parler du drapeau et du roi.
Ils reprirent le travail et je restai encore un moment pour les voir faire, m’intéressant surtout au mouvement continuel de la grande scie que manœuvraient, au sommet de la bille, le vieillard napoléonien
et, au pied, le jeune homme républicain. Je me roulai dans l’amas de sciure et m’amusai à en remplir mes poches; je fis une provision de copeaux de choix; enfin, timidement, je manifestai l’intention de m’en retourner.
Mon ami
prit la peine de me reconduire jusqu’à la zone des sapins et, avant de me quitter, il posa sur chacune de mes joues son museau barbu.
J’arrivai sans encombre à la lisière du bois et fus heureux de revoir ma pâture avec ses bruyères roses et ses genêts d’or 43dont le grand soleil amortissait l’éclat. Instinctivement, je cherchais des yeux le troupeau
, sans rien voir, hélas! Cela fut cause que je ne pris pas garde au fossé qui limitait notre terrain et que je roulai au fond sur un lit de broussailles d’où je me relevai tout meurtri, tout saignant, la blouse déchirée. Pour la deuxième fois de la matinée, je me montrai stoïque en ne pleurant pas. J’étais d’ailleurs bien trop préoccupé de mes moutons pour m’attendrir sur moi-même. Je me pris à courir au travers de la Breure, comptant les découvrir en train de «groumer» dans quelque coin: mais rien nulle part. Alors je fis le tour des bouchures et j’avisai vers le bas, du côté de la vallée, entre un chêne têtard et une vigoureuse touffe de noisetiers, une brèche accédant à un champ de trèfle dont on avait fauché la première coupe et qu’on laissait repousser pour la graine. Je m’y précipitai et pus voir aussitôt brebis et agneaux en train de se bourrer de trèfle vert, malgré la chaleur.
Mon premier acte fut de crier Médor qui m’avait abandonné dans la forêt pour suivre je ne sais quelle piste:
pas de Médor. J’essayai tout seul de les rassembler et de les pousser vers la haie, y parvins après mille peines; mais au lieu de s’engager dans la brèche, ils se glissèrent de chaque côté et s’éparpillèrent de nouveau dans le trèfle. Une deuxième, une troisième tentative pour les ramener échouèrent de même.
Désespéré, je m’en fus tout pleurant vers la maison pour chercher du secours.
Ma grand’mère était seule, en train de dorloter ma petite sœur Marinette qui, chétive et souffrante, geignait sans discontinuer. Le premier mot de la bonne femme en m’apercevant fut pour me dire que je ramenais les moutons trop tard. Quand je lui eus avoué, en sanglotant, qu’ils étaient dans le trèfle, elle leva les bras au ciel, avec une lamentation pitoyable:
«Ah là, là, là! Voué-tu possib’ mon Dieu! Sainte Mère de Dieu!… O vont tous gonfler!… O vont tous êt perdus!… 44Qui que j’vons faire, mon Dieu? Qui que j’vons dev’nir?…»
Elle
traversa la cour, monta sur le tertre qui dominait la grande mare entourée de saules et se mit à brailler d’une voix déchirante:
«Ah! Bérot… Aah! Bérot!»
Au quatrième appel, mon père répondit de même par un «
Aah!» prolongé. Ma grand’mère lui cria alors de venir bien vite; puis, m’ayant ordonné de rester là pour prévenir mon père, elle se sauva par la rue Creuse dans la direction de la Breure, portant toujours la Marinette dans ses bras.
Mon père ne tarda pas d’arriver; il s’arrêta un instant tout essoufflé, m’interrogeant du regard
; et quand je l’eus renseigné, il repartit en courant avec un juron de dépit.
Je le suivis de loin, très tourmenté et toujours pleurnichant. Quand j’arrivai à la pâture, les moutons
sortis du trèfle s’en venaient d’un air las, le ventre ballonné, la tête basse, les oreilles pendantes. Derrière, ma grand’mère et mon père se lamentaient de compagnie, disant qu’ils étaient tous gonflés, que pas un n’en réchapperait. Ma grand’mère proposait d’aller chercher, à Saint-Aubin, Fanchi Dumoussier qui savait la prière. Mon père s’inquiétait surtout de faire prévenir, à Bourbon, M. Fauconnet, le maître, et voulait demander à Parnière, de la Bourdrie, qui s’y entendait un peu, de bien vouloir venir percer les plus malades.
Depuis un moment déjà je marchais en silence à côté d’eux quand ils s’avisèrent de me regarder. Le sang desdu fossé, délayé par les larmes, me faisait le visage souillé et ma blouse et ma culotte présentaient de trop visibles accrocs. Ma grand’mère et mon père se méprenant sur les causes de ces avaries, crurent que j’avais, le premier, franchi la haie par fantaisie et qu’ainsi j’étais le seul coupable de la frasque du troupeau. Pour me justifier, je leur contai sans mentir l’emploi de ma matinée. Alors ils jurèrent beaucoup après ce «45cochon d’Auvergnat» qui m’avait entraîné. La grand’mère ne m’en jugeant pas moins très coupable engageait mon père à me corriger ferme. Lui, toujours pacifique, répondit que ça ne ramènerait rien et me laissa tranquille. Pourtant je n’en fus pas quitte à si bon compte. A la maison, ma mère, rentrée des champs, m’administra plusieurs claques et une bonne fessée qui me firent sauver au fond de la chènevière, dans un grand fossé bordé d’ormeaux, où je boudai et pleurai tout mon soûl. Quand ce fut l’heure du repas, mon parrain vint me chercher pour manger; il ne parvint à me décider à le suivre qu’en me jurant que je ne serais plus ni battu, ni attrapé. Il me dit que Parnière, de la Bourdrie, avait percé les dix bêtes les plus malades et que deux brebis seulement étaient crevées. On comptait pouvoir sauver le reste. Une troisième mourut cependant et un petit par surcroît.
De cette affaire, mon ami l’Auvergnat paya les pots cassés. Quand il revint avec son tonnelet dans le cours de la soirée, ma grand’mère et
maman se prirent à l’invectiver, l’accusant d’être cause de ce grand malheur qui allait nous mettre tous sur la paille et lui défendant de reprendre de l’eau à notre fontaine. Le pauvre homme, assez déconcerté, s’excusa très humblement, tendit les bras avec de grands gestes comme pour prendre le ciel à témoin de sa complète innocence – et s’éloigna, jugeant toute explication inutile devant la fureur exaspérée de ces. Il alla quérir l’eau dorénavant à la source de Fontibier, au delà de Suippière, à trois bons quarts d’heure de son chantier. Je ne le revis plus jamais.
Les
orages me causèrent aussi, cet été-là, des. J’avais l’ordre de rentrer dès qu’il viendrait à tonner fort, parce qu’il est mauvais de laisser mouiller les moutons. Or, un matin, le temps s’assombrit sérieusement du côté de Souvigny. Bientôt des éclairs en zigzag coururent dans ce noir et des grondements en partirent. Je décidai de rallier la maison, après 46une petite heure de garde. Dans la rue Creuse, entendant moins le tonnerre, j’eus le pressentiment d’une bêtise, mais non point le courage de retourner. A l’arrivée, maman me demande d’une voix dure qu’est-ce qui m’a pris de revenir si tôt; et comme je lui parle de l’orage, elle se met à hausser les épaules, me disant que je n’étais qu’un «bourri» de ne pas savoir encore que les orages ne sont jamais pour nous lorsqu’ils prennent naissance du côté du soleil levant. Pour me faire entrer dans la tête cette vérité élémentaire, elle me gratifia de deux claques et m’obligea à repartir sans plus.
«Qui a été pris, se méfie
» Quand survint un autre orage, je jugeai prudent de ne pas m’emballer, bien qu’il se soit formé sur Bourbon. Sans broncher, je laissai donc passer tous les grondements précurseurs. Mais le fracas allait crescendo; des éclairs impressionnants rayaient le ciel de leurs tortils lumineux: l’orage gagnait sur Saint-Aubin. Bien que j’eusse très peur, je ne me décidai à partir qu’au moment où se mirent à tomber de grosses gouttes espacées. J’étais à peine dans le chemin creux que la pluie augmenta soudain, tomba en averse de déluge, parsemée de grêlons. Les moutons refusaient d’avancer; j’étais ruisselant, transpercé, meurtri et commençais à me faire bien du mauvais sang quand j’aperçus venir mon père, les épaules couvertes d’un sac vide en guise de pèlerine. Il me demanda si j’étais devenu fou pour ne pas rentrer par un temps pareil. A la maison, après qu’elle m’eut fait revêtir des habits secs, ma mère me tarabusta de nouveau.
Ayant été battu pour venir quand il ne fallait pas et battu pour ne pas venir quand il fallait, on comprendra combien
par la suite les ciels d’orage me semblaient doublement gros de menaces.

[1] Dans les campagnes bourbonnaises, la dénomination «mauvaises bêtes» s’appliquent surtout aux reptiles.

IV
47Songeant qu’à moins de
sept ans m’advenaient ces aventures, comparant mon enfance à celle des petits d’aujourd’hui qu’on dorlote et qu’on choie, et qu’on n’oblige à aucun travail sérieux avant douze ou treize ans, je ne puis m’empêcher de dire qu’ils ont joliment de la chance. En ai-je fait, moi, des séances de plein air pendant qu’eux font leurs séances d’école! Du temps que j’étais berger, j’esquivais les très mauvais jours: car on n’envoie pas les brebis dehors quand il pleut ou neige. Mais quand j’atteignis on me confia les cochons et c’en fut fini de cet avantage. Qu’il pleuve ou vente, que le soleil darde ou que la bise cingle, par la neige ou par le gel, il me fallait aller aux champs. Oh! ces terribles factions d’hiver, alors que l’on est enduit de boue tout au long des jambes, que l’on a les pieds mouillés et que le froid étreint, quoi qu’on fasse, en une progression méchante! On ne peut pas s’asseoir; les bouchures dépouillées ne donnent plus d’abri; les doigts gourds et crevassés font mal; un tremblement inconscient vous agite: oh! qu’on est malheureux!
Il y avait toujours deux truies mères qu’on appelait les
«vieilles gamelles» et des laitons ou nourrains, plus ou moins, selon les circonstances ou la réussite des portées – une quinzaine en moyenne. Tout cela s’agitait, grognait, fouillait le sol. Quand les truies avaient des petits tout jeunes demeurés à l’étable, elles devenaient particulièrement difficiles à garder, l’instinct de la maternité les poussant à les rejoindrevite. Elles perçaient au travers des bouchures avec une facilité étonnante et il fallait , ruser avec elles pour les 48empêcher de partir; il était d’ailleurs impossible de les faire rester bien longtemps. Au moins dans ces moments-là s’en allaient-elles tout droit vers la maison. Mais non plus quand les petits, devenus plus forts, les suivaient. Maraudeuses à l’excès, elles arrivaient parfois à pénétrer dans un champ de céréales il n’était pas commode de les découvrir. Je reçus encore de bonnes taloches quand je ne sus pas préserver de leurs ravages les blés ou.
Après les céréales, les fruits. Mes bêtes connaissaient, dans un rayon de plusieurs kilomètres, tous les poiriers sauvageons grands producteurs. Il ne m’était guère possible d’empêcher leur promenade quotidienne circulaire pour manger les fruits tombés. Les choses continuaient de même à l’époque des châtaignes, des faînes et des glands. En cette période d’arrière-saison il fallait cependant protéger les semailles nouvelles et les pommes de terre non encore arrachées. Les familles parfois se divisaient, chaque bande de petits suivant la mère en des endroits différents. Ou bien les jeunes, trop inexpérimentés, restaient en panne, les uns ici, les autres ailleurs. A certains jours de guigne je ne pouvais arriver à les rassembler tous. Souvent il me fallait, à la tombée de la nuit, repartir au diable à la recherche des manquants.
A tous les embêtements que les cochons me causaient aux champs, venait s’ajouter l’ennui d’entretenir en parfait état de propreté le domicile particulier de ces messieurs. Ils
logeaient toujours à l’étroit en des réduits adossés au pignon de la maison, d’un nettoyage difficile à cause des pavés disjoints. Je faisais de mon mieux pourtant; mais la grand’mère, qui avait la manie d’inspecter partout, ne trouvait jamais que ce fût assez propre et poussait les autres des observations. Je fus giflé certain jour par maman pour avoir mis à des gorets nouveau-nés de la paille trop raide, ce qui risquait, paraît-il, de leur faire tomber la queue
49Ces petites misères ont suffi à me faire garder de ce temps-là d’assez mauvais souvenirs. Mais ce fut à une foire d’hiver à Bourbon, où j’étais allé avec mon père conduire une bande de
nourrains, que m’advint le plus triste épisode de ma carrière de porcher.

V

Mon
parrain s’étant fait une entorse, mon frère Louis devait le suppléer pour le soin des bêtes; ma sœur Catherine d’autre part était très enrhumée. Ainsi en arriva-t-on à me désigner pour cette foire, ce qui ne me fit pas déplaisir, bien au contraire. Depuis que nous étions au Garibier, je n’avais jamais quitté le territoire du domaine, si ce n’est pour aller à la messe, à Meillers, les jours de fête, quatre ou cinq fois par an tout au plus. Or, d’avoir traversé Bourbon le jour du déménagement, il m’était resté le souvenir vague et confus d’une ville immense avec de hautes maisons, de beaux magasins et des rues si nombreuses qu’il ne devait pas être facile de s’y reconnaître. J’étais fort content d’aller revoir toutes ces choses étonnantes!
Pourtant, le matin, je trouvai fort désagréable de me lever
vers trois heures. Maman, non sans me secouer ferme, m’attifa de mes habits des grands jours lesquels n’étaient guère luxueux, puisqu’ils avaient servi à mes deux frères avant de m’échoir – et voulut me faire manger la soupe. Mais non! du sable toujours me brouillait les yeux; ma tête trop lourde s’inclinait sur mon épaule oula table. Prévoyant qu’avant peu je regretterais ma somnolence du matin, bourra mes poches d’un morceau de pain et de quelques pommes:
«50Pour quand tu auras faim, petit!»
Elle m’enveloppa le cou dans un gros cache-nez de laine et me couvrit les épaules d’un vieux châle gris effrangé.
«Tu vas avoir bien froid, mon pauvre Tiennon, ça me fait de la peine de te voir partir par un temps pareil.»
Elle me montrait, ce matin-là, une tendresse inaccoutumée
; une douceur attristée passait dans son regard et dans sa voix; j’eus conscience de son amour de mère que sa dureté coutumière dissimulait trop.
A quatre heures,
elle nous aida à démarrer hors de la cour les nourrains – puis s’en retourna nous ayant souhaité bonne vente…
Et ce fut pour le père et pour moi
, dans le grand gel de cette fin de nuit, le long trajet par les chemins pétrifiés, biscornus – qui se passa, somme toute, sans trop d’ennui ni de souffrance. Sur les sept heures et demie, nous voici installés au champ de foire, en bonne place, le long d’un mur. Mon père tire d’un petit sac de toile bise, apporté exprès, des poignées de seigle qu’il jette aux cochons pour leur faire prendre patience. Bientôt néanmoins, ils se mettent à grogner à cause du froid; leurs poils se hérissent; il devient difficile de les faire tenir en place.
J’ai
bien froid, moi aussi. Succédant à l’activité de la marche le calme de ce foirail est vraiment cruel. Les frissons me gagnent; mes dents claquent; mes pieds s’engourdissent, si douloureux! Puisqui crie famine; mais mes pauvres mains sont tellement raides qu’il me faut les réchauffer avant que de pouvoir sortir de ma poche les provisions. Et le cinglement de l’air glacé m’oblige à m’interrompre de manger pour les réchauffer encore.
Mon père a de la peine à s’en tirer, lui aussi. Il bat la semelle constamment, se frotte les mains avec rage, ou bien, avec 51de grands mouvements de bras, fait le geste de s’étreindre.
Cependant la foire allait son train,
assez peu importante d’ailleurs. «Une foire morte disaient les habitués. Autour de nous, d’autres cochons – nourrains et petits laitons blancs grognaient d’avoir trop froid, comme les nôtres. Plus loin, les «cent kilos» protégés par leur graisse, digéraient affalés sur le sol durci, ou se levaient avec une plainte encolérée quand un marchand les frappait de son fouet pour les examiner. A l’autre extrémité de l’enclos, les moutons paraissaient malheureux et malades sous le givre qui mouillait leur toison. On ne les bovins assemblés dans l’autre partie du champ de foire qu’un mur séparait de celle où nous étions, mais on entendait leurs beuglements ennuyés, plaintifs. Les gardiens, paysans en sabots de bois, pantalons d’étoffe bleue, grosses blouses et casquettes avec des cols de chemises très hauts dans lesquels s’engonçaient leurs figures maigres grelottaient de compagnie et se livraient, comme mon père, à des mimiques diverses pour vaincre le froid. Peu de monde en dehors de ceux-là: seulement quelques gros fermiers en peaux de chèvre, quelques marchands en longs cabans gris ou bleus qui circulaient sans relâche, ayant hâte de terminer leurs affaires pour aller déjeuner dans quelque salle d’auberge bien chauffée. Les oisifs, ceux qui vont aux foires pour tuer le temps, étaient prudemment restés chez eux.
Voici de loin en loin passer M. Fauconnet, notre maître. C’est un homme d’une quarantaine d’années, aux larges épaules, à la figure rasée, un peu grimaçante; de bonne humeur, il sourit volontiers d’un sourire bénin sans franchise; mais quand quelque chose lui déplaît son visage se plisse et devient dur. Il est furieux aujourd’hui, à cause de la nécessité de vendre à bas prix si l’on veut vendre. Il bougonne parce que trois des cochons sont trop inférieurs, disant qu’on aurait 52mieux fait de les laisser à la maison, que la bande se trouve dépareillée de leur présence.
J’ai
toujours froid et commence à trouver le temps long. Mon père me propose bien d’aller faire une tournée en ville, mais je crains de m’égarer, et tous ces gens inconnus qui circulent m’effraient un peu.
Plusieurs tentatives de vente ayant échoué, nous nous
disposons à repartir lorsque, sur les dix heures, M. Fauconnet revient en compagnie d’un marchand très loquace. Long entente finale sauf pour les trois petits que le marchand dédaigne. Et le maître n’insiste pas trop pour les lui faire accepter. Il se soucie peu des peines qui résultent pour nous d’avoir à les ramener. Deux d’attente sur la route de Moulins où nous devons opérer la livraison des cochons vendus. Station longue et sans charme malgré le froid moins rude en ce milieu de jour.
Le moment venu
, des gens de bonne volonté, qui attendaient comme nous pour livrer leurs bêtes, nous aident à effectuer le triage de nos «». Après le règlement – en pièces d’or que mon père a la précaution de faire sonner une à une sur la chaussée humide – nous retraversons la ville, prenant à côté de la rivière de Burge, une rue montueuse et grossièrement pavée qui débouchait dans le haut quartier sur la place de l’église: c’est de là que partait le chemin de Meillers.
Sur cette place de l’église, au carrefour de la route d’Autry, mon père me
laisse seul pouraussitôt, selon l’usage, à M. Fauconnet l’argent de la livraison. J’étais bien un peu inquiet de le voir partir; mais il m’avait promis de n’être pas longtemps et de rapporter du pain blanc et du chocolat pour mon goûter; de plus, il voulait demander à M. Vernier, un fermier de Meillers qu’il comptait rencontrer chez notre maître, de me ramener en croupe sur son cheval. Ces promesses m’incitaient à la patience résignée.
53Je
jette aux trois gorets le peu de grain qui reste au fond du sachet de toile. Ils s’y intéressent peu et ne tardent pas à me causer du désagrément. L’un se sauve dans le chemin de Meillers qu’il reconnaît sans nul doute, tandis qu’un autre redescend en courant vers la ville. Fort à propos, un homme qui s’en retournait de la foire me vient en aide pour les rassembler. Ils sont tranquilles un moment, pas longtemps. Les voici bientôt pris à courir de côté et d’autre en grognant, et j’ai mille peines à ne pas les échapper. Aux rares instants où ils sont sages, je porte obstinément mes regards sur l’entrée de la ruelle par où mon père s’en est allé, avec l’espoir toujours déçu de le voir réapparaître. Et, de plus en plus, je suis torturé par l’ennui, par le froid, par la faim.
Il y avait longtemps, longtemps que j’étais là
, quand j’entendis sonner trois heures à l’horloge municipale – de la tour de la Sainte-Chapelle. Cette tour et les trois autres, plus éloignées, qui sont les derniers vestiges de l’ancien château, assombries naturellement par la patine des siècles, apparaissaient plus sombres encore sous le ciel gris, noyées et presque indistinctes dans la grande brume du soir givreux. Au-dessous, la ville silencieuse, invisible presque, semblait anéantie par l’effet d’une mystérieuse catastrophe. Et cette place, avec ses arbres squelettiques, ses arbustes buissonneux chargés son carré de gazon nu qui craquait sous les pas, son bassin rectangulaire dont les glissades des gamins avaient meurtri la glace ternela tristesse générale. Au fond, l’église, aux massives portes fermées, paraissait hostile à la prière et à l’espoir. A droite, dans un jardin aux murs élevés, un petit château tout neuf, flanqué de deux tours carrées, prenait dans la grisaille un air rébarbatif et hargneux de prison. En bordure du chemin de Meillers, face à l’église, une belle maison à un étage montrait une façade inquiétante de par l’assaut de vilains reptiles noirs – rosiers et glycines bien jolis 54sans doute à la belle saison. Des chaumières basses accolées, précédées d’une ligne uniforme d’étroits jardinets, contrastaient avec ces immeubles cossus. Maisons de pauvres, – journaliers, vieillards ou veuves – moins une, vers le milieu, dont le locataire était savetier, ainsi que l’attestait la grosse botte suspendue au-dessus de la porte. Côté de la ville, la maison d’angle de la rue pavée servait à la fois d’épicerie et d’auberge: des pains de savon s’apercevaient derrière les vitres de l’imposte; une branche de genévrier se balançait au mur.
Comme l’église, toutes ces habitations restaient closes; elles contenaient sans doute des foyers flambants, des poêles chauds auprès desquels les gens pouvaient se rire de l’hostilité du dehors. L’hostilité du dehors, j’étais tout seul à en souffrir
avec mes trois cochons.
Voici s’ouvrir la grille qui accède au jardin du château; deux prêtres en sortent, qui s’inclinent profondément devant la dame encapuchonnée qui les a accompagnés jusque-là. Ils me jettent en passant un regard indifférent, et pénètrent dans la maison aux reptiles noirs – le presbytère sans doute. La porte d’une des chaumières crie sur ses gonds. Une grande femme ébouriffée paraît dans l’embrasure, jette dans son jardinet l’eau d’une casserole. Son gamin, de mon âge à peu près, profite de cet instant pour s’esquiver et se mettre à patiner sur le bassin. Après cinq ou six glissades, il va cogner à la porte du cordonnier en criant par trois fois le nom d’André. Cet André, plus petit, finit par apparaître, et tous deux glissent un long moment de compagnie, tantôt debout et se suivant, tantôt accroupis et se tenant par la main. Mais la grande femme ébouriffée, ayant ouvert sa porte à nouveau, leur enjoint de rentrer, d’un ton qui les détermine à ne pas se le faire répéter. Et me voici seul encore sur la place.
De loin en loin,
des cultivateurs passaient; ils s’en allaient marchant vite, ayant hâte de regagner leur logis. Et s’en 55allaient aussi quelques fermiers à cheval, emmitouflés dans leurs manteaux et leurs cache-nez. L’un d’eux, juché sur un gros cheval blanc, s’arrête en m’apercevant:
«D’où donc es-tu, mon p’tit gas?
– De Meillers,
M’sieu, fis-je en balbutiant, les dents claquantes.
– Tu n’es pas le petit Bertin, du Garibier?
– Si,
M’sieu.
– Et ton père n’est pas
venu te rejoindre?
– Non,
M’sieu.
– Voilà qui est fort, par exemple!… Il se sera mis en noce, pardi!… Eh bien, mon garçon, je devais t’emmener; mais dans ces conditions,
rien à faire… tu ne peux pas laisser tes cochons. Donne-toi du mouvement, surtout, ne te laisse pas engourdir
Après ces
judicieux conseils, M. Vernier éperonne son cheval, disparaît bientôt dans le brouillard. Et je reste navré de ce qu’il m’a dit au sujet de mon père:
«Voilà qui est fort, par exemple!… Il se sera mis en noce…»
Cette chose, à laquelle je n’avais pas encore pensé, me
semble à présent très vraisemblable. Mon père, lorsqu’il allait à la messe à Meillers, rentrait d’habitude tout de suite après. Mais les jours de foire, il lui arrivait d’être moins sage et souvent j’étais couché avant son retour. Le lendemain, il paraissait mal en train, ennuyé, maussade, et maman le disputait tout en le plaignant d’avoir la tête trop faible, pas assez d’énergie pour résister aux entraînements du hasard.
Dès quatre heures, la nuit vint: elle tombait du grand ciel bas et noir; elle montait de la brume flottant au-dessus du sol,
soudain épaissie. Je tremble de froid, de faim et de peur. N’ayant rien mangé de la journée que mon croûton dur et mes pommes, je me sens défaillir. Des grondements remuent 56mes entrailles, des voiles sombres me brouillent les yeux; le faible poids de mon corps pèse lourdement sur mes jambes molles. Un regret me vient de ne pas m’être plus tôt hasardé à partir seul, bien que le chemin ne me fût guère familier. Mais à présent que s’enténébrait la campagne, j’aurais préféré geler sur place que de me mettre en route. Les cochons, comme moi fatigués, dorment au fond du fossé; j’en profite pour m’asseoir auprès d’eux, refoulant mon chagrin.
Un domestique à face rasée
sort du château avec un panier vide, suit à grands pas la ligne des arbres de la place et, par la rue pavée, disparaît vers la ville – d’où il revient un moment après, le panier lourd de provisions, et portant sous le bras un pain long à croûte dorée pour lequel j’eus un regard d’envie.
Cinq heures: c’
est la nuit tout à fait. A peine puis-je distinguer une voiture de bohémiens s’éloignant de la ville par le chemin de chez nous. Deux hommes encadrent le malheureux cheval qu’ils frappent à grands coups de bâton. Derrière, trois adolescents loqueteux à souhait baragouinent en une langue inconnue, cependant que de l’intérieur du véhicule s’élèvent des lamentations, des cris d’enfants battus, des voix de mégères exaspérées. J’avais entendu dire que ces gens àéquivoque volaient des enfants pour les torturer, en faire des mendigots exciteurs de pitié. Et mon sang de se glacer davantage et mon cœur de se mettre à battre plus que de raison. Mais le groupe défila sans paraître me voir.
Ils ne me virent pas non plus, les deux couples d’amoureux qui
suivirent peu après. Ils s’en venaient sans doute de danser dans quelque auberge. Les filles avaient mis leurs capes de travers en leur grande hâte de partir, vu l’heure tardive; les garçons les serraient par la taille en une étreinte que le froid rendait bien excusable.
Le sacristain
sonna l’angélus du soir. Le presbytère, les 59chaumines ayant clos leurs volets, ne laissaient entrevoir que de minces filets de lumière. Il gelait ferme; la brume se dissipait en partie, et c’était maintenant comme un vague crépuscule qui faisait mystérieux et bizarres les objets environnants. Je souffrais moins; mais des voiles sombres brouillaient mes yeux plus fréquemment, et dans mes oreilles tintaient des sons de cloches, comme si l’angélus eût sonné sans fin
Les cochons, éveillés à nouveau, me donnaient bien du mal à garder. Mais, en dépit de la dépense d’énergie nécessitée par leurs allées et venues, le froid me gagnait les os.
Des jeunes gens, en un groupe bruyant, montaient de la ville. L’un, très grand, marchait en tête, faisant des moulinets avec son bâton. Bras dessus, bras dessous, trois autres suivaient, titubant et se bousculant; les deux derniers, qui s’étaient attardés pour allumer leurs pipes, gambadaient à dix mètres. Celui d’en avant chantait d’une voix forte, brusque et saccadée, un refrain d’ivrogne:

A boire, à boire, à
boire,
Nous
quitt’rons-nous sans boire!

Interrogation à laquelle
les trois du milieu répondirent par un «Non!» formidable. Et tous reprirent, chacun sur un ton différent, avec des gestes drôles:

Les gas d’
Bourbon sont pas si fous
De
se quitter sans boire un coup!

Ce
dernier mot se prolongeait au bis en un «ouou» long à s’éteindre qui battait son plein quand ils me dépassèrent sans soupçonner ma présence dans l’ombre noire du grand mur, au plus creux du fossé.
Quel bon parfum
de cuisine m’arrive du château, une délicieuse odeur de viande en train de cuire dans le beurre grésil60lant. Cela réveille les facultés de mon estomac vide. Il me prend envie de franchir le mur, de crier, de hurler ma misère et ma faim, de demander une petite part de ces bonnes choses. Pour échapper à la tentation, je me rapproche du presbytère.
Mais là aussi, je perçois un bruit de cuillers, un parfum de soupe qui, pour être moins pénétrant que celui de l’orgueilleuse bâtisse neuve, n’en était pas moins suave. Eh oui! partout dans les maisons chaudes sonnait l’heure du repas du soir. Ils dînaient, les bourgeois et les prêtres et aussi les petites gens des dont la soupe, pour être sans odeur, devait quand même être si douce à l’estomac! Seul, restait sur le chemin, sous le givre et le gel, un petit paysan attifé d’un châle gris qui gardait trois cochons rebutés – un petit paysan morfondu par une faction solitaire de cinq heures et qui n’avait mangé dans toute la journée qu’un morceau de pain et trois pommes; – et ce petit paysan, c’était moi! Ils m’avaient tous vu, ceux du château et ceux du presbytère, et les ménagères des chaumines et leurs petits qui étaient de mon âge; ils m’avaient tous vu, mais sans daigner me faire l’aumône d’une parole de sympathie, sans supposer que je pouvais souffrir. Et pas un n’avait la pensée de venir voir si j’étais encore là dans la nuit
Sept heures sonnèrent à la Sainte-Chapelle; je
compte tristement les coups de timbre frappant l’airain qui, dans le silence de ce nocturne cadre d’hiver, me semblent lugubres comme un glas… Accroupi dans le fossé, je sens mes yeux se fermer, une invincible somnolence m’envahir. Les sensations s’atténuent et la pensée. Quelques souvenirs pourtant hantent mon cerveau quasi mort. Ils se rapportent à ceux de chez nous, y compris le chien Médor – à la forêt, à la Breure, aux êtres, aux lieux qui ont tenu une place dans ma vie d’enfant, et qu’il me semble avoir quittés depuis si longtemps. Cela ne me donne ni regret, ni attendrissement; cela tient plutôt du rêve. 61Je ne suis plus bien certain d’avoir vécu cette vie passée; j’ai la conviction que je ne la vivrai plus. Je glisse vers la mort et suis sans force et sans volonté pour résister à l’engourdissement final
Et voilà que
je fus tiré de ma torpeur par un bruit de pas connus. Mon père arrivait, toussant, crachant, marchant un peu de travers; mais réellement c’était lui! J’oubliai d’un coup le chagrin, les terreurs, les souffrances, tout le long martyre de cette journée, dans le grand bonheur de le retrouver. Exultant de joie, j’allai me jeter dans ses bras. Lui, dans l’habituel état d’hébétement qui suit l’orgie, parut tout d’abord étonné de ma présence ici. Puis le souvenir lui revint et il m’étreignit à son tour, en un débordant enthousiasme d’amour paternel selon l’habitude chère aux ivrognes d’exagérer toujours leurs impressions. Il pleura, mon pauvre père, de m’avoir laissé toute la journée seul! Il avait dans sa poche un croûton de pain, reste de son déjeuner d’auberge, un morceau de sucre, dernier vestige du café qui avait suivi le déjeuner: je croquai ces débris qui me donnèrent quelques forces. Il voulait aller m’acheter d’autres provisions à l’épicerie-auberge du bas de la place; je m’y opposai. Puisqu’il était là, lui, mon protecteur et mon guide, je ne craignais plus rien et me sentais le courage de marcher jusque chez nous l’estomac vide.
Les cochons circulaient dans le chemin, paraissant, eux aussi, à demi anesthésiés.
C’était, à coup sûr, la seule explication de leur sagesse, car je n’avais pas dû faire jusqu’au bout, même inconsciemment, mon office de gardien.
Le retour fut long, silencieux, pénible. Mes yeux se fermaient
et mon père, dont je ne lâchais pas la main, me traînait presque. Puis il avait à fouailler toujours les cochons qui lambinaient. Enfin, un moment vint où il dut s’arrêter, s’accoter, le front dans la main, à une clôture; des hoquets de plus en plus rapprochés le secouèrent; il devait 62souffrir atrocement; il finit par vomir et put repartir un peu soulagé.

Onze
heures passé quand nous fûmes rendus. J’entrai tout de suite à la maison, laissant mon père s’occuper des cochons. Au coin de l’âtre où s’éteignaient les dernières braises, maman veillait toujours en tricotant. Toute la soirée elle avait prêté l’oreille aux bruits du dehors, comptant nous voir arriver, sentant grandir son inquiétude à mesure qu’avançait l’heure. Elle me demanda pourquoi nous nous étions tant attardés. Quand je lui eus fait le récit de la journée, elle se prit à me plaindre, à me dorloter, en même temps qu’elle foudroyait de son plus mauvais regard mon père qui venait d’entrer. Puis elle parut ignorer sa présence, ne lui prêta aucune attention. D’ailleurs, il se coucha sans un mot. Je mangeai un reste de soupe, un œuf cuit sous la cendre. Ce régal me réconforta; mais tout de même je ne pus guère dormir
Il me fallut plus d’une semaine pour me remettre de cette journée et du gros rhume gagné pendant ma trop longue faction. Mais il fallut à mon père et à maman bien plus de temps encore pour en revenir à leurs relations normales.

VI

Vint le moment où je dus aller au catéchisme: ce fut mon premier contact avec la société. La société, pour la circonstance, était représentée par un vieux curé à la mine rose et aux cheveux blancs, et par cinq gamins, dont quatre étaient, pour le moins, aussi sauvages que moi. Seul, Jules Vassenat, le fils du buraliste-aubergiste,
semblait moins 63emprunté – qui allait en classe quelquefois à Noyant, le gros bourg le plus proche. Les écoles étaient loin les unes des autres à ce moment, et seuls les quasi-bourgeois pouvaient y envoyer leurs enfants; car les annuités étaient chères.
Le catéchisme des garçons se faisait à huit heures du matin. Comme il y avait une bonne lieue du Garibier
à l’église, il me fallait partir de chez nous l’hiver avant qu’il fasse jour. Par les temps de gel je m’en tirais bien, sauf qu’il m’arrivait souvent de buter dans les chemins cahoteux et même de m’étaler… Mais par les temps humides, la boue pénétrant dans mes sabots crottait mes «chausses» de laine, ce qui me rendait très mal à l’aise durant la séance. Sans compter que de me voir si «patouillé» le curé se fâchait. A vrai dire, il ne ménageait pas davantage mes camarades, guère plus favorisés que moi sous le rapport des chemins. D’un caractère très emportantà fond quand nous n’étions pas sages ou quand nous répondions de travers à ses questions:
«
Sac à papier! jurait-il. Voleur de grain!»
Et il nous donnait sur la tête de grands coups du plat de son livre. Mais ses colères
passées, il en arrivait à nous dire des «goguenettes[1] » et à rire avec nous. Telles attentions délicates rachetaient largement ses sévérités passagères. C’est ainsi qu’à l’occasion d’un mariage il nous partagea la brioche bénite à lui offerte par les jeunes époux; qu’il nous distribua des dragées au lendemain d’un baptême; et nous gratifia, le 31 décembre, d’une orange chacun, en nous priant de ne pas aller l’embêter le lendemain pour la bonne année. Brave homme au demeurant, familier avec tout le monde, jovial et sans malice, ayant son franc-parler, même avec les riches. Nullement un léche-pieds comme j’en ai tant vu depuis.
Je ne pouvais guère rentrer du catéchisme avant dix heures, 64mais
il était souvent plus tard – en raison de mes parties camarade, Jean Boulois, du Parizet, qui s’en venait un bout de chemin avec moi.
Nous passions
non loin du village sur la chaussée d’un grand étang, juste à côté du moulin, et nous arrêtions chaque fois pour voir tourner la roue motrice, entendre le grincement des meules, le tic tac du mécanisme. Nous trouvions amusant aussi de voir partir les garçons avec leurs gros chevaux portant à dos la farine des clients; ils rapportaient de même le grain à moudre. Nulle carriole encore en raison de l’absence de routes.
L’ingénieux Boulois avait toujours à me proposer des distractions nouvelles. Il m’entraîna le long d’un ruisseau où croissaient des arbustes dont les fruits, semblables à des grains de corail, nous servirent à faire des colliers. Il m’apprit à faire des pétards de sureau et des «merlassières» pour prendre les oiseaux en temps de neige. Nous cherchâmes des prunelles qui, une fois gelées, sont mangeables. Ainsi, nos trajets de retour duraient longtemps: je finis par ne plus arriver qu’à onze heures au lieu de dix et contais à maman que le curé nous gardait de plus en plus tard.
«
Allons, mange vite la soupe, faisait-elle; tes cochons s’impatientent à l’étable; il y a deux heures qu’ils devraient être aux champs
Je repartais alors dans la Breure ou dans quelque jachère pour une bien longue séance de garde
: la solitude me pesait plus qu’avant
Mais n’eus-je pas
l’imprudence de ne rentrer qu’à midi certain jour? Cela mit tout le monde en éveil. Le dimanche suivant, maman s’en fut trouver le curé qui lui dit que nous étions toujours libres à neuf heures. Elle me tança d’importance et il me devint impossible de continuer à lambiner. Passé dix heures et quart, dernière limite, j’étais sûr d’être attrapé…
En mai 1835, après ma deuxième année de catéchisme, le 65bon curé blanc me fit faire
la communion. Étant camarade avec mon ami Boulois, je fus après la messe, en compagnie de mon père, de ma mère et de mon parrain, déjeuner au Parizet. Maison aisée, repas copieux: il y avait une soupe au jambon, du lapin, du poulet, de la miche de froment toute fraîche, de la galette et de la brioche; il y avait du vin j’en bus bien un verre entier et du café, que je ne connaissais pas encore. Je dus abuser un peu de toutes ces bonnes choses; toujours est-il que je fus indisposé à la cérémonie du soir et mal à l’aise encore durant la nuit.
J’ai pu me convaincre
souvent, depuis, que tout plaisir se paie – d’une rançon parfois très amère.

[1] Anecdotes. Bons mots
.

VII

Nouveau
festin au mois de novembre de cette même année à l’occasion de la noce de mes deux frères.
Baptiste, l’aîné, qui était mon parrain, touchait à ses vingt-cinq ans. Louis en avait vingt-deux. Pour les sauver du service, mon père les avait assurés à un marchand d’hommes avant le tirage au sort.
Le service militaire,
alors d’une durée de huit ans, semblait une calamité sans nom. Maman disait souvent, en parlant de mes frères, qu’elle préférerait les voir mourir que partir soldats. C’est que les partants, assez rares, victimes du sort et de la misère, gagnaient à pied leur garnison lointaine et ne reparaissaient généralement qu’à l’expiration de leur congé, après un nombre infini de déplacements et d’aventures. Or dans nos campagnes, on n’avait pas la moindre notion de l’extérieur. Au delà des limites du canton, au delà des distances connues, c’étaient des pays mystérieux qu’on s’imaginait dangereux et 66peuplés de barbares. Sans compter que le souvenir persistait des grandes guerres de l’Empire tant d’hommes étaient restés! Pour toutes ces raisons l’idée de la conscription tarabustait les parents de longues années à l’avance.
En s’assurant avant le tirage, ça coûtait cinq cents francs à peu près, alors que si l’on s’exposait à être pris
on ne s’en tirait pas à moins de mille ou onze cents francs. Maman, à force d’économie, rognant sur le sel, sur le beurre et sur tout, accumulant, était arrivée à rassembler les mille francs nécessaires à l’assurance préalable de ses deux aînés. Résultat dont elle se montrait heureuse et fière.

Mes frères épousaient les deux sœurs, les filles de Cognet, du Rondet.
Louis ne s’était décidé qu’au dernier moment à demander la Claudine Cognet, car il avait plus près de chez nous une petite bonne amie avec laquelle il voulait bien se marier. Mais notre mère lui avait fait entendre qu’étant sans doute appelé à vivre toujours avec son frère, mieux valait qu’ils eussent les deux sœurs pour femmes: ce serait dans la communauté une garantie de concorde. Et comme elle avait sur lui beaucoup d’ascendant, elle finit par le ranger à son avis.
Comme j’étais trop jeune pour
faire partie du cortège, on me fit rester à la maison le jour de la noce avec ma grand’mère et la Marinette. J’allai même garder les cochons comme de coutume, mais les ramenai de bonne heure sachant bien que, dans le remue-ménage général, on ne s’en apercevrait pas.
Le dîner se préparait sous la direction d’une cuisinière de Bourbon qu’aidaient maman, rentrée sitôt la fin de la cérémonie, la mère Simon, de Suippière, et la servante de la Bourdrie. Tout était sens dessus dessous. On avait monté les lits au grenier. Une grande table faite de planches posées sur des tré67teaux coupait en deux, diagonalement, la pièce. Les volailles sacrifiées la veille, les viandes apportées par le boucher de Bourbon cuisaient dans les marmites ou rôtissaient au four, des parfums tentants. Je me régalai avec des abattis et de la brioche appétissante fleurant le beurre frais.
Ceux de la noce arrivèrent comme il faisait nuit. Ils avaient
dansé tout l’après-midi, chez Vassenat l’aubergiste, entraînés par les deux musiciens: un vieux maigre qui manœuvrait avec conviction le tourniquet d’une vielle, et un joufflu au nez cassé qui jouait de la musette. Le déjeuner du matin pris hâtivement au Rondet, avant le départ pour Meillers, paraissait à tous vraiment lointain. Si bien que le dîner commença presque aussitôt.
La grande table se trouvant être insuffisante, on
en dressa une petite pour les enfants, au coin de la cheminée. Il y avait les deux plus jeunes enfants de l’oncle Toinot, trois ou quatre de la parenté de mes belles-sœurs, puis des voisins: les deux gas de Suippière, le Bastien et la Thérèse, de la Bourdrie. Placé à côté de la Thérèse j’admirais ses joues fraîches et les quelques mèches de ses cheveux blonds que n’emprisonnait pas son bonnet d’indienne. Mais cet envahissement d’étrangers m’intimidant plus encore qu’à l’ordinaire jefaisais guère d’avances. Mes compagnons de table n’étaient d’ailleurs pas plus loquaces que moi. Si nous restions quasi silencieux, nous n’en faisions pas moins honneur aux plats. Maman vint s’installer avec nous, s’occupa de nous surveiller, de nous servir, ce en quoi elle eut bien raison, car, sans elle, nous nous serions certainement trop bourrés.
A la grande table, par contre, les conversations allaient s’animant. Tout le monde parlait fort.
Et plus fort que tous s’exprimait l’oncle Toinot qui plaçait son drame de guerre réservé aux grandes occasions: il s’agissait d’un Russe par lui «occis».
«
68C’était l’avant-veille de la Bérésina, un jour qu’il faisait rudement froid, sacré bon sang! Voilà qu’on nous envoie une vingtaine en reconnaissance pour un petit bois de sapins sur la gauche de la colonne. On ne voyait rien, on ne s’attendait à rien,ravin, des Cosaques surgissent, en veux-tu, en voilà, qui nous canardent en criant comme des sauvages et tâchent à nous cerner… Alors, nous faisons jouer la baïonnette – et pas pour de rire, je vous en réponds! Le chef de ces salauds avait une sale tête, j’aurais aimé lui mettre les tripes au vent Mais comme je le z’yeutais, je m’avise qu’un grand gargan avec une barbe à poux me guettait aussi, crosse levée… J’évite le choc par un saut de côté; je lui fiche un coup de tête dans le ventre si violent qu’il brancholle et s’abat dans la neige. Alors, voyant ma baïonnette viser sa poitrine, il me regarde de ses deux grands yeux blancs épouvantés que je n’oublierai jamais:
«Francis
bono!… Francis bono!…»-il.
«
Ça voulait dire «Bon français» et le regard ajoutait: «Ne me tue pas!…»
«Mais avec la misère qu’on
avait par ce froid du diable et rien à bouffer que des morceaux de cheval mort tout crus quand on en pouvait attraper, on se foutait bien de la pitié! Je n’eus qu’une pensée féroce: «Oh ça, mon vieux cochon, tu peux «chialler». Tu ne m’aurais pas ménagé, toi, si je ne t’avais pas vu à temps.» Et v’lan! ma baïonnette le traverse comme un pain de beurre!»
Un
frisson d’horreur courut autour de la tablée, un instant silencieuse. Tous les regards se portèrent sur cet homme qui avait tué un homme! Lui jouissait de son triomphe. Il but deux verres de vin et, pour retenir l’attention, se mit à chanter des chansons de l’armée, très malhonnêtes, qui faisaient rougir les filles, déchaînaient de gros rires et nous intriguaient, nous, lessi bien que la grand’mère lui reprocha de n’être 69pas convenabletrop heureux d’accaparer l’attention pour tenir compte de ses avis.
La porte extérieure s’ouvrit sous une poussée brusque. Une dizaine d’individus
drôlement attifés entrèrent à la file et se mirent à crier, à gesticuler, multipliant contorsions et grimacesenfarinées, des costumes hétéroclites, partie hommes et partie femmes. Quelques-uns, avec du noir de charbon, s’étaient fait des moustaches et des rayures par tout le visage. La même exclamation sortit de cinquante bouches:
«
Les masques!… Voilà les masques!…»
C’était la coutume de cette époque: à tous les dîners de noce, les jeunes gens du voisinage se présentaient ainsi déguisés, sous le prétexte d’amuser les invités.
Ils continuaient à faire les fous, embrassant les filles qu’ils blanchissaient de farine et noircissaient de charbon. On leur offrit du vin et de la brioche.
Après qu’ils eurent bu et mangé, ils se mirent à danser dans l’étroit espace libre avec des entrechats formidables qui soulevaient leurs jupes, des hurlements de sauvages.
Mais les convives commençaient
à s’ennuyer à table. Mon père alluma la lanterne; au travers de la cour boueuse, tout le monde le suivit jusqu’à la grange où vite un bal s’improvisa. Dans un coin, sur un entassement de bottes de paille, s’installèrent le vieux maigre avec sa vielle et le joufflu au nez cassé avec sa musette. La lanterne accrochée au milieu, très haut, donnait une clarté bien pauvre et, dans la demi-obscurité, les danseurs avaient un air inquiétant de spectres. Peu leur importait d’ailleurs: masques et convives tournaient à qui mieux mieux ou s’agitaient en cadence dans les multiples figures de la bourrée. Adossés au tas de gerbes, les vieux regardaient en causant et parfois même faisaient la leur. Nous, les gamins, courions au travers des danseurs, nous poursuivant, 70nous chamaillant. A un moment où nous étions sages, mon parrain et sa femme nous taquinèrent.
«
Il faut danser, les petits: c’est une bonne occasion pour apprendre.»
Et comme nous baissions
la tête sans répondre, mon parrain reprit:
«Allons, Tiennon, attrape la Thérèse et fais-la tourner…»
Il y mit de l’insistance
, et malgré notre confusion il nous fallut partir. La tête nous vira bien un peu; nous donnions dans les grands qui nous rejetaient à droite et à gauche; mais nous allâmes jusqu’au bout quand même, et quand ce fut fini, voyant les autres embrasser leurs danseuses, je mis deux gros baisers sur les joues roses de la Thérèse, ce dont mon parrain me taquina fort. Mais ce premier essai m’avait donné de l’audace et je me mêlai ensuite à presque toutes les danses.
La lanterne
ayant usé son combustible s’éteignit soudain, et dans la grange enténébrée ce furent des cris d’effroi et de gaîté, des bousculades, des rires – coupés d’exclamations .
«
Baptiste, gare ta femme!
– Louis, je te vole la Claudine!
– Pauvres jeunes mariés, où en sont-ils?
»
La première surprise passée, les
chuchotements, les bruits d’embrassade se multiplièrent; des baisers anonymes autant qu’audacieux provoquaient des cris effarouchés, des fuites éperdues, des supplications, des soupirs.
Sur l’ordre des mariés, je fus
à la maison quérir de la lumière. Les vieux qui, depuis un moment, avaient quitté le bal y étaient attablés de nouveau, buvant, chantant, s’empiffrant de volaille rôtie. L’oncle Toinot, tout à fait ivre, dormait comme un sonneur, le front sur la table.
La grange éclairée à nouveau, les danses reprirent, se continuèrent jusqu’à deux heures du matin. Seulement les jeunes mariés avaient filé, en douceur, pour gagner Suippière 71où ils devaient coucher. Quelques-uns des invités reçurent aussi l’hospitalité chez les voisins. Les autres restèrent chez nous: les femmes et les enfants au grenier – où maman avait établi des lits de fortune –, les hommes au fenil, où on avait disposé à leur intention de vieilles couvertures, des sacs usagés.
Les jeunes garçons
voulurent rester debout par bravade. Ayant bu et mangé à satiété, ils se répandirent dans la cour et firent mille sottises – comme de cacher les outils, de démonter l’araire, de bousculer le char à bœufs dans l’abreuvoir, d’enlever des jougs les liens de cuir et de s’en servir pour lier Médor sur la brouette qu’ils suspendirent aux branches hautes. Si lamentablement gémit le pauvre chien que mon père dut se lever pour le libérer, non sans peine. Cependant que les héros clôturaient leurs exploits en plaçant sur le chemin des mariés de grands bâtons fourchus, dont je ne compris pas à ce moment le sens. Au jour, rentrés à la maison, ils harcelèrent ma mère déjà levéela «soupe frite». Tout cela entrait dans les traditions du moment, un peu modifiées depuis quant aux détails – le fond restant le même.
Le cortège se reforma vers neuf heures pour aller chercher les mariés, et il y eut de beaux rires à leurs dépens quand on passa à proximité des emblèmes. Mais je ne
fus pas témoin de la scène, ayant dû aller garder les cochons comme si de rien n’était. Quand je revins, le déjeuner s’achevait dans une gaîté un peu factice. La fatigue se lisait sur les figures tirées aux gros yeux somnolents. Il y eut encore une petite sauterie dans la grange – courte et sans entrain d’ailleurs, mise à part la ronde finale du «torchon».
Et les
invités se retirèrent avant la nuit emportant des restes de galette et de brioche offerts par maman.
Il y eut bien du mal
ensuitedurant, pour remettre toutes choses en place.

VIII

72Après ce double mariage, il se trouva que notre ménage fut très fort
, surtout en femmes. Ma grand’mère, ma mère, la Catherine, mes deux belles-sœurs, cela les faisait cinq, toutes capables de travailler. Il y avait en plus ma petite sœur Marinette qui touchait à ses dix ans: mais la pauvre gamine était innocente. On mettait cela sur le compte d’une mauvaise fièvre qu’elle avait eue toute jeunette, – à la suite de quoi elle, gênée dans son développement au physique aussi bien qu’au moral. Elle zézéyait, difficile à comprendre. Et nulle idée ne se faisait jour en son cerveau – même elle avait de la peine à saisir les moindres choses. Elle ne répondait que par monosyllabes, ne tenant guère de conversation qu’avec Médor et les chats avec lesquels elle se plaisait à jouer. Les reproches la laissaient indifférente; les événements les plus graves ne l’émouvaient point; mais elle riait parfois sans motif, longuement. Sa compréhension devait rester toujours celle d’un enfant en bas âge.
Je commençai alors à me familiariser avec toutes les besognes. En fin d’hiver et au commencement du printemps, voire jusqu’en mai alors qu’on labourait les jachères à ensemencer en octobre, je devins toucheur de bœufs ou «boiron». J’amenais d’ailleurs les cochons qui, s’occupant à chercher des vers dans le sillon en cours, demeuraient à peu près sages – mon parrain et moi – et. Une longue gaule aiguillonnée me servait à diriger les bœufs qui s’appelaient Noiraud, Rougeaud, Blanchon et Mouton. Les deux premiers appartenaient à cette 73race d’Auvergne dont j’ai parlé déjà: – il y en avait un couple au moins dans chaque ferme, les bœufs blancs du pays n’étant pas assez robustes, disait-on, pour faire tout le travail. Ils se comportaient bien, les Mauriats, ayant la force et l’expérience de l’âge. Mais les deux blancs, jeunes encore, avaient besoin d’être tenus de près. La marche était fatigante sur cette terre remuée, à cause surtout des petits cailloux dont mes sabots s’emplissaient vite. Quand je m’ennuyais trop à toucher, je demandais à mon parrain de me laisser tenir un peu le manche de l’araire. Hélas! malgré toute ma bonne volonté, le manque d’habitude et le manque de force, ou bien un faux mouvement des bœufs, étaient cause que je laissais quelquefois dévier l’outil. Alors mon parrain, assez emportant et très pointilleux sous le rapport du travail, me le reprenait vite, non sans me qualifier de «bon à rien». Pourtant, la chose lui arrivait bien, à lui aussi, quand il tenait le manche; mais il prétextait alors que je conduisais mal les bœufs, et parfois il me giflait… Ainsi compris-je qu’avec les meilleures raisons du monde, les faibles ont toujours tort, et qu’il est triste de travailler sous la direction des autres.
Je comptais souvent le nombre des sillons labourés au cours de l’attelée
, supputant, par comparaison au travail des jours précédents, quand viendrait l’heure de partir. En arrivant à la bouchure dans laquelle s’ouvrait la barrière ou «claie» du champ, j’épiais à la dérobée la physionomie de l’aîné – presque toujours impénétrable, et je devais retourner les bœufs, faire un long tour encore, au bout duquel m’attendait une nouvelle déception plus profonde de toute la croissance de mon espoir. D’ailleurs, le plus souvent, mon parrain attendait pour partir qu’on appelât de la maison: car il n’avait pas de montre et, par les temps sans soleil, rien ne pouvait le régler que la besogne accomplie ou le degré de faim qu’accusait son estomac. A cause de l’éloignement des villages, nous enten74dions même rarement la sonnerie de l’angélus de midi qui, aurait pu nous donner une indication.
Par beau temps
, les séances se passaient avec un minimum d’ennui; mais aux mauvais jours, vraiment ça n’en finissait plus. Il me souvient d’un mois de mars où nous labourions dans le champ des châtaigniers, le plus éloigné de nos champs. Le vent assez fort tirait de Souvigny, c’est-à-dire du nord-est. Et il passait des bourrasques avec des averses froides, des giboulées de grésil et de la neige quelquefois. Ces fouaillées-là traversaient mes vêtements, m’enveloppaient d’un suaire glacé; mes mains se teintaient de violet. Un jour que nous étions douchés plus que de raison, des frissons me secouèrent qui n’étaient pas seulement dus au froid. J’avais le front brûlant, l’estomac lourd et de continuelles envies de bâiller. Je me plaignis à mon parrain, parlant de m’en aller. Mais il n’y voulut pas consentir. Cependant une averse plus violente nous ayant immobilisés un instant dans le creux d’un vieux chêne, il prit la peine de m’examiner. Me voyant soudain très pâle et soudain d’un rouge anormal: «Va-t’en bien vite, me dit-il, tu as la fièvre
Mes jambes flageolaient, molles et fatiguées; j’eus de la peine à gagner la maison. On me fit tout de suite coucher.
Le
lendemain, à la suite d’une bonne suée, j’avais par tout le corps une éruption de petits boutons rouges. Il me souvient que maman me recommandait sans cesse de rester bien couvert sous peine des pires catastrophes…
Après
une quinzaine, quand je pus repartir dans les champs, la rougeole passée, avril rayonnait. Il y avait du soleil, de la verdure, des oiseaux chanteurs. Les bouchures se paraient de jeunes feuilles et les cerisiers s’épanouissaient en une délicieuse floraison blanche. La nature en joie semblait fêter ma guérison. Je trouvai du bonheur à circuler, à vivre.
L’hiver d’après mes quinze ans, ayant cessé tout à fait de 75garder les cochons, je dus agir en homme. On me mit à battre au fléau
, à participer au nettoyage des étables.
Les années
précédentes, quand j’allais au champ dans la neige, j’enviais les batteurs en grange. Mais quand je dus faire le métier à mon tour, je m’aperçus que ce n’était pas tout rose non plus, que, si l’on conservait les pieds secs, on se fatiguait joliment les bras et qu’on avalait par trop de poussière.
Le
battage à cette époque où tout s’écossait au fléau, durait depuis la Toussaint jusqu’au carnaval, voire même jusqu’à la mi-carême, sans interruption presque, sauf quelques journées chaque mois, quand la lune était bonne, pour couper les bouchures, ébrancher les arbres. Dans la journée, l’on battait seulement entre les deux pansages; mais on se reprenait à la veillée. Mon début coïncidant avec une année d’abondante récolte, nous battions chaque soir jusqu’à dix heures à la lueur d’une lanterne. Je ne connais pas de begogne plus énervante que celle-ci. Manœuvrer le fléau, du même train régulier, pour conserver l’harmonie obligée de la cadence; ne pouvoir disposer d’une seconde pour se moucher, pour enlever le grain de poussière qui vous fait démanger le cou quand on est encore malhabile et non habitué à l’effort soutenu, c’est à devenir enragé! Je n’avais de plaisir que les jours de vannage, quand le gros tas de mélange gris diminuant peu à peu s’engouffrait en entier de la trémie dans le tarare, et que je plongeais mes mains avec délices dans l’amas de grain propre d’une belle couleur d’or
Les séances de nettoyage des étables, le samedi matin, étaient bien dures aussi. C’est avec
Louis que j’effectuais ce travail. Nous avions une grosse civière ou «bayard» de chêne que je trouvais déjà lourde sans qu’elle fût chargée. Munis chacun d’un «bigot[1] », nous piquions avec force dans la 76couche épaisse de fumier chaud et nous entassions sur la civière des «bigochées» monstres. Louis excitait mon amour-propre:
«
Nous en mettons encore un peu, hein? Tu porteras bien; c’est là que nous allons voir si tu es un homme.»
Tenant
à me montrer homme, je consentais à laisser grossir le chargement tant et si bien qu’il m’en craquait dans les reins lorsqu’on soulevait… Au début, je m’en tirais pourtant vaille que vaille. Mais après un moment, j’étais en nage et suffoquant. Mes nerfs fatigués, détendus ne pouvaient plus serrer assez les poignées du «bayard» qui m’échappait dans le parcours de l’étable à la pelote de fumier de la cour. On avait beau ensuite modérer le chargement: à tout propos une nouvelle échappade survenait. Alors mon père ou mon parrain – venait me remplacer, non sans une pointe ironique. Et je m’éclipsais, mécontent, froissé, rageur.
J’ai remarqué
depuis que tous les débutants connaissent ces ennuis-là. Quand on commence à travailler, on a tout de suite le désir de faire aussi bien que les grands; mais on manque de force, d’adresse et d’expérience. Les autres font sonner bien haut leur supériorité, conséquence de leur âge; et l’on souffre de sans indulgence.

[1] Fourche recourbée en forme de crochet.


IX

M.
Fauconnet venait chez nous tous les quinze jours à peu près, à cheval ou en voiture, selon l’état des chemins. Les femmes se précipitaient pour tenir sa monture, appelaient bien vite mon père qui s’empressait d’ac79courir tant loin fût-il – pour lui montrer les récoltes et les bêtes, lui donner toutes explications désirables.
M. Fauconnet tutoyait tout le
monde, jeunes et vieux, hommes et femmes. Dans ses moments de grosse jovialité, il allait jusqu’à décoiffer ma grand’mère qui portait ces chapeaux en trois parties un cône et deux volutes renversées – dits «chapeaux à la bourbonnaise» que commençaient à dédaigner les jeunes.
«Eh bien, tu te maintiens, petite mère? Mais oui, tu as encore bonne mine; tu vivras au moins jusqu’à quatre-vingt-dix ans. Avec ces chapeaux-là, toutes les femmes devenaient vieilles; elles font mal de les changer; les nouveaux sont trop plats; ils ne gardent pas du soleil.»
A ma mère il disait:
«Ta volaille marche, cette année, Jeannette? Je constate que les poulets ne manquent pas; j’en vois plein la cour. Surtout ne leur fais pas manger la farine des cochons et ne leur laisse pas gaspiller le grain dans les champs
Il tapotait le ventre de mes belles-sœurs, leur demandant si
ça n’allait pas venir: et, à l’époque où elles étaient enceintes, il constatait complaisamment que ça viendrait bientôt. Il prenait par le menton ma sœur Catherine lui disant qu’elle était gentille et qu’il la voulait engager comme bonne.
«Et toi, brigand d’Auvergne, tu deviens aussi long qu’une grande perche», me disait-il.
Il m’appelait «brigand d’Auvergne» en souvenir du jour où j’avais laissé
pénétré les moutons dans le trèfle pour m’être allé promener dans la forêt avec le scieur de long auvergnat.
Les mauvaises années, mon père lui adressait force plaintes et lui demandait une diminution
de charges. A quoi il répondait:
«Tu te fais toujours du mauvais sang, Bérot: tu ne feras 80pas de vieux os, mon ami! Une réduction… Mais tu n’y penses pas! Quand tu ne gagnes rien, moi je ne gagne rien non plus, vieux farceur. Et quand ça va bien, est-ce que je t’augmente?»
Lorsqu’il s’agissait, à
la Saint-Martin, de régler les comptes de l’année, on s’efforçait de se rappeler à quelle foire on avait vendu des bêtes et à quel prix. Mais personne ne sachant faire un chiffre, il était difficile de se remémorer tout cela de tête, et plus encore de faire les totaux, de déterminer quelle somme exacte restait comme bénéfice. Attentifs, graves, les yeux brillants, mon père, ma mère et mes frères comptaient de compagnie:
«A une foire de Bourbon, en hiver, sept cochons à vingt-trois francs…
– Ça fait cent soixante et un francs
», disait Louis, très habile.
Ma mère ne s’en rapportait pas à lui du premier coup:
«Tu dis cent soixante et un… Est-ce bien ça? Voyons: sept fois vingt-trois… prenons d’abord sept pièces de vingt francs qui font… qui font… les cinq font cent, les deux quarante: cent quarante francs; il reste sept pièces de trois francs qui font vingt et un; cent quarante et vingt et un font bien cent soixante et un. C’est juste. Après?»
Mon père
ayant eu le temps de songer reprenait:
«Nous en avons vendu d’autres le mercredi des Cendres, au Montet. Il y en avait cinq. C’étaient des gros… à trente-huit francs dix sous, je crois bien.»
Alors on se remettait à décomposer:
«Cinq pièces de trente francs, cinq pièces de huit francs, cinq pièces de dix sous…»
Cela durait
des soirs et des soirs. Lorsqu’on touchait au but il fallait souvent, par oubli des premiers chiffres, tout recommencer. De quoi désespérer d’aboutir jamais… On finissait 81pourtant par se mettre d’accord sans être bien certain, d’ailleurs, du résultat admis.
M. Fauconnet, au jour du règlement, avait vite tranché les questions, lui. Il disait, son papier à la main:
«Les achats se montent à tant, les ventes à tant; il te revient tant, Bérot…»
Les mauvaises années, cette somme était
insignifiante; il y eut même déficit à deux ou trois reprises. On ne touchait jamais plus de deux ou trois cents francs. Souvent mon père, ayant espéré mieux, risquait une observation:
«Monsieur, je croyais pourtant avoir
à toucher davantage…»
Le
visage du maître prenait tout de suite un mauvais plissement:
«Comment davantage? Est-ce que tu me prends pour un voleur, Bérot? S’il en est ainsi je vais te prier de chercher un autre maître qui ne te vole pas.»
Et le pauvre homme, alors
, très humblement:
«Je ne veux pas dire cela, monsieur Fauconnet, bien sûr que non!
– A la bonne heure, parce que, tu sais, les
laboureux ne manquent pas: après toi, un autre.»
Si
la différence s’accusait trop considérable, Fauconnet daignait expliquer un report au compte prochain des ventes du mois d’octobre «pour le cas où la campagne future serait moins satisfaisante», expliquait-il. Cela lui laissait pour l’année entière la jouissance de cet argent qu’il aurait dû nous partager aussitôt. Mais bien entendu il fallait accepter de bonne grâce cette combinaison fantaisiste autant qu’illégale, sous peine d’être mis à la porte

X

82L’argent, comme
bien on pense, était rare à la maison et, jusqu’à dix-sept ans, je n’eus jamais même une pauvre pièce de vingt sous dans ma poche. Pourtant, les jours de sortie, le désir me prenait d’entrer à l’auberge, de voir du nouveau. Nous allions à la messe à tour de rôle, car il n’y avait que deux garnitures d’habits propres pour nous quatre. Mes frères réservaient pour les jours de fête, pour les cérémonies possibles,noces. Cette garniture-là, utilisée toute la vie aux grandes occasions, servait encore de toilette funèbre. Mon père et mon frère Louis allaient au bourg de compagnie; le dimanche suivant, c’était notre tour à mon parrain et à moi.
Or, je voyais que mes camarades de catéchisme commençaient à aller boire bouteille chez Vassenat, et
ça m’ennuyait de n’avoir pas d’argent pour les accompagner. Le second dimanche avant le carnaval – dimanche des garçons[1] – il était de tradition pour les jeunes de bien s’amuser. Étant dans ma dix-huitième année, j’osai ce jour-là demander un peu d’argent. Mon père eut un soubresaut et gémit:
«Qu’en veux-tu faire? Si jeune que ça, mon Dieu!»
Ma mère, intervenant, déclara qu’il n’y aurait plus moyen de suffire si je voulais me mettre déjà à
manger de l’argent. Je finis pourtant par obtenir quarante sous.
Là-dessus, je
pars content comme un roi, la tête haute et faisant bouffer ma blouse avec orgueil. Après la messe, au lieu de m’esquiver, j’aborde franchement Boulois, du Parizet, 83offrant de payer un litre. Il allait depuis longtemps chez Vassenat, lui, et connaissait tous les habitués. Nous nous trouvons bientôt cinq ou six attablés ensemble. N’ayant pas l’habitude du lieu, je reste d’abord un peu penaud, – entendant avec étonnement les camarades rappeler d’anciennes débauches et passer en revue les filles du pays en faisant sur chacune des commentaires désobligeants ou ironiques.
A la suite de la salle d’auberge, il y avait une salle de danse où préludèrent bientôt le vieux maigre avec sa vielle, et le joufflu au nez cassé avec sa musette. Je
m’y rends avec les autres. Les filles entraient par une porte latérale donnant sur une ruelle. Par-dessus leurs grosses robes de bure, elles portaient de petits châles gris ou bruns croisés sur la poitrine et tombant en pointe derrière le dos. Leurs bonnets de lingerie blanche disparaissaient sous des chapeaux de paille ronds, sans bords, garnis de velours noir, avec des brides flottantes. Thérèse Parnière était là, belle fille de seize ans, toujours blonde et fraîche, très développée. Familier avec elle plus qu’avec aucune autre, je la demande pour danser – elle ne dit pas non –. Je tiens ma place, me lance comme un ancien. Et Thérèse reste ma cavalière pendant toute la durée du bal. Entre les danses je rejoins Boulois et les autres; nous regagnons dans la salle d’auberge la petite table où s’alignent nos litres vides; nous buvons une rasade en devisant gaîment, et repartons aux premiers accords de la vielle.
Vers cinq heures, quand s’esquivèrent les dernières filles, nous nous trouvons avoir très faim et demandons du pain et du fromage. Le temps de vider deux nouveaux litres et tout fut englouti. On s’offre le café, puis la goutte. Jamais je n’avais bu autant. Je vois comme en un rêve l’agitation de la salle, les groupes qui, autour des tables, lèvent leurs verres et «font du potin». Lorsqu’on se lève enfin pour partir, je ne me sens pas bien stable. Mais Boulois a la bonne idée de me saisir par le 84bras; – et quand nous nous quittons, à proximité du Parizet, je puis me tirer d’affaire seul, l’air m’ayant remis d’aplomb.
Chez nous, je pénètre avec fracas dans la cuisine enténébrée dès huit heures –. Je bute dans un banc qui s’affale à grand bruit et me prends à monologuer:
«Eh ben
C’est pas une vie… Pas sommeil, moi!»
Les deux petits de mon parrain et les trois de mon frère Louis s’éveillent en criant. Maman se lève ainsi que ma belle-sœur Claudine: je cherche à les embrasser.
«Il est soûl!» déclarent-elles de compagnie.
La mère me
prépare à manger en gémissant, parce que j’ai dépensé si bêtement ce pauvre argent qui donne tant de peine à gagner. La Claudine donne le sein à son petit dernier, puis le remet dans son berceau et, tout en le berçant, chante pour l’apaiser:
«
Dodo, le petit, dodo…
Le petit mignon voudrait bien dormir
,
Son petit sommeil ne peut pas venir.
Dodo, le petit, dodo
»
Mais ni les reproches de
ma mère, ni ses regrets, ni la mélopée de ma belle-sœur, ni les cris de l’enfant ne peuvent m’émouvoir. Je fais le pantin plus que de raison et tiens tout le monde éveillé pendant une grande heure. Après quoi, m’étant couché, je dors profondément jusqu’au matin.
Au travail, le lendemain, mes frères se gaussèrent à cause de ma triste mine et parce qu’il me fallut aller boire au fossé, tellement j’avais la bouche chaude.
Je n’eus pas l’occasion de recommencer de
si tôt. A Pâques, on m’octroya vingt sous seulement. Il me fallut attendre la fête patronale, en juin, pour rattraper une autre pièce de quarante sous.
85Heureusement, on savait à cette époque s’amuser sans argent; on organisait
à la belle saison des bals champêtres qu’on appelait les «vijons» et, en hiver, des veillées.
Pour les
vijons, on choisissait autant que possible un carrefour ombreux et gazonné à souhait où se réunissaient dans l’après-midi du dimanche jeunes filles et jeunes garçons. Il venait même des gens mariés, des vieillards, des enfants tous ceux, en un mot, qui se trouvaient de loisir. Quand on pouvait avoir un «berlironneur» quelconque, on dansait agréablement autant qu’on en avait envie: les vieux même faisaient leur bourrée. S’il n’y avait pas de musiciens, les plus dévoués chantaient ou sifflotaient des airs; et ça marchait tout de même. En plus des danses on avait la ressource des petits jeux. On formait un grand cercle au milieu duquel s’agitait une victime aux yeux bandés qui n’était délivrée qu’après avoir deviné qui lui faisait face, qui lui frappait dans la main, ou autre chose dans le même genre. On faisait donner des gages, ce qui permettait d’embrasser les filles. Enfin, pour les hommes sérieux à qui ces plaisirs-là semblaient trop enfantins, il y avait un jeu de quilles où s’organisaient de longues parties. Les amoureux, par exemple, ne pouvaient guère s’isoler: trop de monde, la chose eût été aussitôt remarquée et commentée sans bienveillance. Tout se passait sagement à ces réunions de grand jour.
Les veillées d’hiver donnaient souvent plus de liberté.
On prenait rendez-vous un dimanche dans tel domaine et le dimanche suivant dans tel autre. On y dansait, on y jouait, on y riait. Quelquefois, quand ceux de la maison voulaient bien faire les choses, ils offraient une poêlée de châtaignes en fin de soirée. Au départ, sur les minuit, on avait parfois la chance de servir de guide, dans l’obscurité, à l’élue de son cœur, ce qui était tout à fait charmant.
86Ainsi m’arriva-t-il de
faire avec Thérèse Parnière, ma voisine de la Bourdrie. Depuis ma première sortie chez Vassenat, pour ne pas dire depuis la noce de mes frères, je me sentais attiré vers elle. Aux vijons et aux veillées, j’étais son danseur attitré; – par des pressions de mains et des regards tendres, je lui montrais assez mes sentiments. Mais quand il m’arrivait de la rencontrer en dehors de ces réunions, je ne trouvais rien à lui dire que des banalités sur la température et le mauvais état des chemins; et pourtant Dieu sait si le cœur me battait fort!
Ce dimanche-là, il y avait veillée à Suippière et je m’y étais rendu seul de chez nous
: – Catherine, souffrante, n’avait pas voulu m’accompagner et mes frères depuis leur mariage ne sortaient plus que très rarement. De la Bourdrie, il n’y avait que Thérèse et son frère Bastien. Je prévoyais bien qu’à l’heure du départ Bastien voudrait accompagner la plus jeune des Lafont, de l’Errain, sa bonne amie de longue date. Je me permis de lui dire en confidence qu’il serait embarrassé à cause de sa sœur.
«Eh bien, reconduis-la donc!», s’empressa-t-il.
Je lui avouai que ce serait mon plus cher désir. Il se mit à rire et reprit:
«Tu n’as qu’à lui demander, badaud, elle sera bien contente.»
Ainsi encouragé, comme nous dansions
une polka, je glissai en douce à Thérèse:
«Veux-tu de moi pour conducteur, ce soir?
– Mais oui, si tu veux, fit-elle sans hésiter. Autant toi qu’un autre.
»
Selon l’usage, la veillée se termina vers minuit. Tous les
invités sortirent ensemble, et dans la cour on se divisa par maisonnées ou par groupements sympathiques. Je rejoignis Thérèse qui, à dessein, s’éloignait de son frère, et nous pénétrâmes 87dans un grand champ qu’il fallait traverser pour gagner la Bourdrie. Nuit profonde. Le vent d’ouest soufflait violemment par rafales intermittentes. La bruine, qui n’avait cessé de tomber dans la journée, avait rendu le sol glissant. Nous allions avec précaution, bras enlacés, nous retenant mutuellement quand nos sabots dérapaient.
Je gardais le silence, très ému par la nouveauté de la scène. Thérèse dit:
«Il ne fait pas bon s’en aller; il fait aussi noir que dans le cul d’un four. Vrai, on aurait quasi peur…
– Oh bien
, quand on est deux…», fis-je timidement.
Et, sur sa joue fraîche, je posai mes lèvres d’un geste brusque.
Il me sembla que mon audace ne l’avait point trop surprise. Pourtant, comme je faisais mine de vouloir l’arrêter:
«Finis donc, va, grand bête!» dit-elle d’un ton plus condescendant que fâché.
Du bras gauche je lui enlaçai la taille, ma main libre emprisonnant les siennes.
«
Il y a bien longtemps, Thérèse, que je souhaitais une occasion comme ça pour te proposer de devenir ton bon ami
– Tu en seras bien avancé… Tu ne veux pas te marier encore, je pense?
– Peut-être sans bien tarder, va…
»
Enserrant
plus fort et sa taille et ses mains, d’un mouvement brusque je l’obligeai quand même à faire halte:
«
Tu voudras, dis?
– Quoi?
– Te marier avec moi?
»
Et, fou de désir
, sans lui donner le temps de répondre, je l’embrassai de nouveau, longuement. Mes lèvres cherchèrent ses lèvres…
88Elle avait renversé la tête d’un geste instinctif: je la sentis tressaillir.
«Finis, je t’en prie», reprit-elle d’une voix plus faible, quasi suppliante.
Mais elle ne put éviter ma caresse
; nos lèvres se scellèrent en un baiser délicieux. Tout près, avec un air de nous narguer, une chouette poussa des hululements lugubres. Nous repartîmes à pas plus vifs, troublés beaucoup tous les deux de cette première manifestation d’amour et péniblement impressionnés par les cris de mauvais augure de l’oiseau nocturne.
La bruine s’était remise à tomber, dense et froide. Elle humectait la cape de bure de ma compagne; elle dégoulinait sur ma grosse blouse de cotonnade
, et sur nos mains unies, chaudes de fièvre, elle mettait son contact glacé.
Le champ traversé, il nous fallut, par un échalier, franchir la
bouchure qui le séparait du pré de la Bourdrie. Il faisait tellement noir que nous eûmes de la peine à trouver cet échalier. Je le passai d’abord et, comme le pré était en contre-bas, je reçus Thérèse dans mes bras au pied du pieu crochu qui servait d’accès pour monter et d’échelon pour descendre. Je pensais m’autoriser de ce service pour une nouvelle étreinte, mais elle se dégagea si vite que je n’eus même pas le temps de l’embrasser. Tout au long du pré humide nous allâmes très sagement, presque silencieusement. Un bout de très mauvais chemin ensuite où il nous fallut passer à la file sur une rangée de grosses pierres assez éloignées l’une de l’autre. Pour faire le brave, et malgré que le sentier ne me fût guère familier, je voulus aller le premier. Las! bien qu’avançant avec précaution, je manquai l’une des pierres et m’enfonçai dans une flaque jusqu’à mi-jambe. Je me tirai de là tout penaud, le pantalon ruisselant, la jambe transie, cependant que ma compagne, sans souci des flaques qui l’avaient éclaboussée, riait de l’aventure. Dans la cour nous nous rapprochâmes, bien 89entendu. Avant de la quitter, je la pressai tout contre moi en une étreinte passionnée, et lui redonnai, sans qu’elle s’en fâchât, un long baiser d’amant…
Je regagnai, fiévreux, le Garibier. Une exubérance de vie me soulevait. Par cette nuit d’hiver sombre, venteuse et pluvieuse, j’avais du ciel bleu plein le cœur…
Thérèse devint ainsi ma bonne amie attitrée. Je n’eus pas crainte d’afficher mes préférences pour elle aux autres veillées de cet hiver-là, aux vijons de l’été suivant, non plus qu’au bal de l’auberge Vassenat, les jours de fête. J’allais même la trouver dans les pâtures, les dimanches où il n’y avait pas prétexte à assemblement, et nous passions de longues heures seul à seule au long des grosses bouchures parfumées et discrètes, complice des amoureux. Nos relations se bornèrent pourtant à des mignardises innocentes, aux baisers, aux effusions de lèvres du premier soir. Jeunes et naïfs tous deux, la timidité, la pudeur, la crainte des suites nous empêchèrent d’aller jusqu’à la consommation de l’amour. J’avais d’ailleurs l’intention bien arrêtée d’en faire ma femme.

[1 ]Il y avait auparavant «le dimanche des vieux», «le jeudi des vieilles» et à la suit «le jeudi des filles».

XI
A
dix-neuf ans il me fallut quitter cette ferme du Garibier où s’était écoulée ma jeunesse.
M. Fauconnet, à la suite d’une scène violente avec mes parents, leur donna congé. Mon père proposait de vendre une des truies avec ses petits, parce qu’il n’y avait guère de nourriture cette année-là. Mais le maître était d’avis de la garder et de laisser grossir les petits.
«Nous achèterons du son», fit-il.
90Mot fatal! On avait cru s’apercevoir que le règlement de la dernière Saint-Martin comportait beaucoup plus de son qu’il n’y en avait eu d’acheté en réalité. Puis, deux bœufs gras vendus en dehors de la présence de mon père semblaient d’un bon marché dérisoire. Ma mère avait juré souvent que Fauconnet n’emporterait pas cela en terre. Elle profita donc de ce qu’il parlait de son pour dire qu’il n’aurait pas à porter aux dépenses celui qu’il se proposait d’acheter, attendu qu’il était payé depuis l’année dernière. Là-dessus, le maître lui demandant de s’expliquer, elle l’accusa carrément d’en avoir compté au moins mille livres de trop.
«Ainsi vous me prenez pour un voleur!» fit-il, selon sa coutume.
Mon père sortit de sa passivité ordinaire:
«Eh bien! oui, là, vous êtes un voleur!»
Et de parler
des bœufs gras et de citer d’autres choses anciennes en s’efforçant à des preuves. Il répéta, appuyé par maman:
«
Oui, oui, vous êtes un voleur! Si vous aviez agi honnêtement j’aurais peut-être trois ou quatre mille francs devant moi alors que je n’ai pas le sou. Oui, vous êtes un voleur!’’
Fauconnet, malgré son toupet,
blêmit. Son visage glabre eut des plissements très accentués. Furieux, il se prit à menacer:
«
Vous viendrez raconter cela devant les juges, mes agneaux! Je vais vous poursuivre pour injures et atteintes à l’honneur; vous ne savez pas ce qui vous pend au nez, soyez sûrs… En attendant, Bérot, cherche un autre domaine, vieux malin!»
Il sortit
en vitesse, attela seul son cheval et, en partant, cria de nouveau:
«Vous saurez comment je m’appelle, attendez un peu.»
91En osant cela, mes parents savaient
qu’ils allaient au-devant d’un congé certain: cette conséquence prévue les laissa donc indifférents. Mais la menace d’un procès les effraya beaucoup, et leur appréhension était partagée par tous. Devant les juges, avec les meilleures raisons, les malheureux se trouvent avoir tort; c’était une vérité déjà connue. Qu’arriverait-il! On ne pourrait qu’affirmer la vérité, alors que le maître montrerait des papiers, présenterait des comptes bien en règle – qu’importerait la seule bonne foi maladroitement exprimée? – Il aurait gain de cause. Ma grand’mère gémissait sans cesse:
«
Les hommes de loi vont tout nous prendre; ils feront vendre aux enchères le mobilier et les instruments. Ah! mon Dieu!…»
Terreurs vaines
cependant: Fauconnet se garda de porter plainte: – au fond, malgré la supériorité de sa situation, lui aussi avait peut-être peur des juges. Il s’en tint à nous faire, jusqu’à la Saint-Martin, toutes les misères possibles, exigeant que les conditions du bail fussent suivies à la lettre, nous empêchant de faire pâturer les trèfles, de façon à nous forcer à un achat de foin et à laisser un cheptel en mauvais état. Il agit de telle sorte que mon père fut redevable à la sortie d’une somme qu’il ne put fournir. Le maître alors s’empressa de faire mettre une saisie sur la récolte en terre qu’il garda toute. C’est à lui seul que profita notre travail de la dernière année.
Quand je le vis par la suite mettre ses fils dans les
grandes écoles, faire de l’aîné un médecin, du second un avocat, et du troisième un officier; quand je le vis plus tard acheter à Agonges un château et quatre fermes, vieillir et mourir dans la peau d’un gros propriétaire terrien possesseur d’un demi-million tout au moins, et considéré en conséquence je compris mieux combien l’épithète de «voleur» lui avait été justement appliquée. C’est bien en spéculant sur l’ignorance de ses sous-ordres qu’il avait pu édifier cette fortune. Car il était 92d’origine pauvre, fils d’un garde particulier, petit-fils d’un métayer comme nous.

XII

Après bien des démarches, mon père finit par trouver
un autre «endroit» comme on dit. C’était à Saint-Menoux, en direction de Bourbon. Cette ferme, dénommée «la Billette», venait d’être achetée par un pharmacien de Moulins, un certain M. Boutry. Et celui-ci, ayant cédé son fonds, vint s’installer presque en même temps que nous dans la maison de maître une grande bâtisse carrée à un étage dans un jardin spacieux, qu’un mur séparait de notre cour.
Sous bien des rapports nous étions mieux qu’au Garibier. Les bâtiments n’étaient qu’à deux cents mètres de la grande route que bordaient plusieurs de nos champs. Nous voyions passer des cavaliers, des piétons, des voitures; cela nous changeait de notre vallon sauvage de là-bas. Rien à dire du logement ni des terres. Mais ce qui nous sembla bientôt gênant, presque insupportable, ce fut la présence constante du maître.
M. Boutry n’était pas un mauvais homme et je mettrais ma main au feu
qu’avec lui les comptes furent toujours sincères. Seulement, méticuleux et tatillon par nature, il avait le tort de prendre au sérieux son rôle de propriétaire gérant. Il aurait voulu nous faire accepter en bloc les théories qu’il puisait dans les livres d’agriculture. Or ces théories, peut-être sages par certains côtés, étaient si contraires aux habituelles façons de faire que bien souvent, lorsqu’il les développait, nous lui éclations 93de rire au nez. D’ailleurs, son physique même et ses gestes prêtaient à rire. Petit, vif et remuant, crâne chauve et barbe courte, il venait en sautillant nous relancer dans les étables ou dans les champs. Et timidement, poliment, il faisait ses observations:
«Voyez, il serait préférable de labourer à telle époque et de telle façon. Ou bien: Vous mettez trop peu de semence. Ou bien encore: Il faut donner telle ration à vos bœufs.»
Je me rappelle d’un jour où
il vint nous trouver, mon parrain et moi, alors que nous labourions une jachère. Il pouvait être dix heures du matin au mois de mai: le soleil tapait fort. M. Boutry dit, très affairé:
«Baptiste, Baptiste, quand il fait chaud comme cela il ne faut pas garder les bœufs trop longtemps, trois heures au maximum. Si l’on prolonge au delà de cette limite, il peut en résulter des accidents fort graves. J’ai lu cela hier dans un traité d’agriculture très bien fait.»
Il passa sur le dos des
bêtes sa petite main d’apothicaire fine et blanche.
«
Voyez, ils sont déjà en sueur; leurs flancs battent; de la mousse écumeuse sort de leur bouche; ils en viendraient à tirer la langue… Il va falloir les dételer, Baptiste.»
Mon parrain haussa les épaules
.
«Nous ne verrions
notre ouvrage, Monsieur, si nous ne les gardions que trois heures à chaque attelée. Par les temps de chaleur, bien sûr que leurs flancs battent et qu’ils tirent la langue, ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Nous aussi, nous avons chaud.»
Il s’exprimait d’un ton rude, en notre langage incorrect de la campagne
, et cela contrastait avec l’affabilité du maître et son pur français.
«C’est une erreur: il peut en résulter des accidents fort graves, vous dis-je… Ne les gardez pas trop longtemps.
94Oh! pas plus tard que midi
! vous pouvez être tranquille! fit mon parrain narquois.
– Comme les autres jours
ajoutai-je malicieusement.
M. Boutry
comprenant qu’on se moquait partit très mécontent.
«Vieux serin, va! t’as pas fini de nous embêter, monologua mon parrain en le voyant s’éloigner. Que c’est rasant d’avoir toujours ce vieux birbe sur le dos!»
La politesse, la déférence nous faisaient bien défaut, comme on voit. Pourtant, au Garibier, avant la rupture, nous savions nous montrer empressés à l’égard de Fauconnet. Mais Fauconnet ne venait que deux fois par mois;
puis, connaissant la vie rurale, il témoignait comme gérant de capacités incontestables. Enfin il savait parler en maître. Tandis que Boutry, exprimant d’un air de prière les idées de ses livres, nous semblait ridicule; et puis, dame, il était toujours là…
De par les conditions du bail, nous étions astreints pour le service particulier du bourgeois à pas mal de petites besognes: car il n’avait pas de domestique mâle. Nous devions soigner son cheval, nettoyer sa voiture, atteler et dételer quand il allait en route, faire son jardin et casser son bois. Il eût aimé, je pense, que nous prévenions ses désirs, que nous nous prêtions au moins de bonne grâce à l’accomplissement de ces corvées. Et, certes, avec son caractère, nous eussions gagné à faire ainsi, à demander chaque matin, par exemple, si Monsieur allait en route dans la journée et à quelle heure, s’il y avait quelque chose à faire au jardin et ainsi de suite. Mais, au lieu de cela, mon père lui répétait sans cesse qu’il était très ennuyeux de passer de longues heures chez lui alors qu’on avait tant à faire ailleurs. Il ignorait absolument, le père, l’art de la dissimulation, si nécessaire dans la vie. Au printemps surtout, le bêchage du jardin «le mettait en rogne» parce qu’à cette époque l’ouvrage abondait chez nous. Au moment de la 95rentrée des récoltes aussi il avait des réponses affairées quand M. Boutry lui demandait quelque chose:
«Oh M’sieu, ça va t’y nous r’tarder! J’voulions faire ça ou ça finir de rentrer le foin d’un pré, terminer le liage d’un champ de blé, édifier une meule. – J’aurions déjà peiné d’en voir le bout.»
Presque toujours ma mère
renchérissait, ou bien mes frères. Alors le maître:
«Mais il n’y en a pas pour longtemps, mes amis. C’est l’affaire d’un tout petit moment… Vous m’aurez vite fait ça, mon brave Bérot.
Plus longtemps qu’ou pensez, allez, M’sieu… Ça va bien nous embrouiller, j’vous en réponds», reprenait mon père.
Ces doléances ennuyaient
l’ex-pharmacien. Il n’osait plus venir nous déranger, fors les cas d’absolue nécessité; et alors il se faisait très humble, comme s’il eût demandé service à des indifférents – un air de chien battu…
Du côté des femmes, les choses allèrent bientôt plus mal encore. Madame Boutry, maigre pimbêche sur le retour, était loin d’être aussi accommodante que son mari.
D’un ton sec et dédaigneux elle disait à maman:
«
Jeannette, vous m’enverrez quelqu’un demain pour la lessive. Ou bien: – Je compte sur Catherine dimanche pour aider la bonne; j’aurai du monde.»
Cela n’admettait pas de réplique.
Et méfiante à l’excès. Les volailles, les fruits étant à moitié au même titre que le reste, elle comptait fréquemment les poussins et venait souvent chez nous à l’heure des repas pour inspecter la table d’un regard soupçonneux. Les jours de marché, elle se trouvait comme par hasard au départ de ma mère, craignant sans doute que les paniers ne contiennent des denrées soustraites à la communauté. Bref, elle passait grosse 96part de son temps à fureter, à épier, toujours empressée de connaître le pourquoi et le comment des moindres choses. Ma mère et mes belles-sœurs ne tardèrent pas à ronchonner beaucoup à cause de cela.
Un jour,
madame Bourtry ayant fait observer à la Claudine que des prunes avaient dû être soustraites au gros prunier du bas de la cour, celle-ci, qui n’était pas toujours commode, lui fit une réponse un peu vive:
«Ma foi, que voulez-vous que je vous dise… J’ai autre chose à faire que de rester là pour les garder.»
Un autre jour
, nouvelle algarade à propos de deux poulets disparus, probablement enlevés par la buse:
«
Je trouve que cela arrive souvent: vous devriez les veiller mieux.
– Nous louerons une servante pour ça!
» répondit ma belle-sœur ironiquement.
Réponse dont la dame fut très vexée.
Elle et son mari
avaient encore la commune manie que personne chez nous ne pouvait souffrir de nous donner à tout propos des conseils d’hygiène. S’ils nous voyaient en sueur à la suite d’une séance de travail pénible:
«Ne restez pas ainsi, intervenaient-ils. Allez tout de suite vous changer. Massez-vous les uns les autres pour que la circulation du sang ne se ralentisse pas. Surtout, évitez les courants d’air
Excellents avis
sans doute, mais en été on a autre chose à faire que de se changer et de se masser réciproquement chaque fois qu’on est en sueur. Et puis, ces opérations seraient à recommencer trop souvent!
Quand les gamins couraient dehors
tête nue, comme il arrivait fréquemment, les maîtres s’empressaient encore:
«
Mais faites donc attention: ces enfants vont prendre mal! Ne les laissez jamais au soleil la tête découverte.»
99Ils n’
eussent pas voulu non plus les voir dehors au crépuscule, ni par temps humides, en raison de la faiblesse de leurs poumons. Bref des prescriptions bonnes pour les enfants des riches qui ne s’en portent pas mieux d’ailleurs mais auxquelles les petits des travailleurs n’ont point coutume d’être soumis.
Et quand quelqu’un, petit ou grand, souffrait d’une indisposition quelconque, le monsieur et la dame insistaient
de compagnie pour lui faire avaler quelque drogue et pour qu’on aille quérir le médecin.
«Ils se figurent pourtant que leurs remèdes empêchent de mourir, disait mon père. C’est des bêtises: plus on s’en fourre dans le corps, plus mal on se porte. Quant aux médecins, s’il fallait recourir à eux chaque fois qu’on ressent quelque chose, comment pourrait-on suffire? Car s’ils ne connaissent rien aux maladies souvent, ils s’entendent toujours à raboter l’argent… On voit bien que le «bourgeois» était pharmacien: ça s’accorde ensemble, les marchands de purges et les médecins, pour rouler le pauvre monde.»
Et maman
, quand elle venait de subir un cours d’hygiène:
«En voilà des embarras! Si l’on voulait les croire, faudrait se fourrer dans une boîte à coton. Mais faut avoir des moyens pour ça: ils n’ont pas l’air de s’en douter.»
Plus
fort encore ronchonnaient mes belles-sœurs quand elles recevaient des observations au sujet de leurs petits.
Nos
relations avec les maîtres n’allaient donc pas sans tiraillements. Une véritable brouille survint même entre la dame et la femme de mon frère Louis. Pourtant, au point de vue des intérêts généraux, ça marchait bien. M. Boutry, qui n’allait guère aux foires, laissait à mon père une grande liberté pour les ventes et les achats. Dès le premier compte il y eut à toucher un joli bénéfice, ce qui nous permit de en dépit de la saisie de notre part de récolte au Garibier.

XIII

100Les premiers mois de notre installation à la Billette, j’étais resté fidèle à Thérèse Parnière et,
malgré la distance, j’allais la voir presque tous les dimanches. Je prenais les coursières, cheminant par monts et par vaux, au travers des cultures et des prés, suivant quelquefois un bout d’impossible rue creuse, empruntant même un coin de la forêt.
A vingt minutes à peu près de la Bourdrie
j’avais à traverser un grand terrain vague, sourceux et spongieux, traversé d’un seul sentier potable qui contournait vers le milieu une mare à l’eau verdâtre entourée d’ormeaux têtards. Deux rangées de vieux chênes jamais élagués se prolongeaient à la suite en direction de la forêt toute proche.
Certes, il n’était guère agréable de passer seul, la nuit, en cet endroit – d’ailleurs appelé. Ley semblait plus mystérieux et les cris des hiboux plus lugubres. Sans avoir peur je ne m’engageais pas là sans une certaine appréhension.
Lors, m’en revenant de veiller chez ma belle par une nuit de fin d’hiver
sans lune, je vis soudain surgir d’entre les arbres une forme blanche qui se mit à faire des cabrioles… Une autre suivit, puis une troisième… La terreur medes dents. Cependant j’assurai dans ma main mon bon noire, bien résolu à en user contre les fantômes s’ils voulaient m’embêter.
Ayant sautillé
quelques instants en silence ils se plantèrent de front dans le sentier, se prirent à crier, à hurler sans fin. Les linceuls blancs qui les drapaient masquaient leurs formes; on ne leur voyait ni tête ni jambes; seulement ils agitaient, tout 101blancs aussi, des bras d’une longueur démesurée. Quand je fus à cinq pas d’eux:
«Attendez-moi, les gas!» menaçai-je avec une énergie un peu forcée.
Loin
de se détourner, ils m’entourèrent, criant de plus belle, tendant vers moi leurs grands bras menaçants. D’un geste furieux mon gourdin fendit l’air, s’abattit sur le travers d’un des trois êtres qui s’affaissa avec un long cri plaintif très humain cette fois. Et les autres détalèrent prestement sans
«
Tu m’as tué, cochon, tu m’as tué!…» proféra le fantôme entre deux gémissements.
Je déroulai les
défroques dont s’était affublé le malheureux et reconnus le petit Barret, de Fontivier, un garçon de deux ans plus jeune que moi avec qui j’avais toujours eu de bons rapports.
«
C’est dans les reins, gémit-il. Tu m’as cassé les reins, je ne peux pas remuer!»
Ses compagnons étaient les deux Simon, de Suippière, des amis d’enfance avec lesquels j’étais
en froid depuis un certain temps. Je les appelai l’un après l’autre – en vain… Barret eut un spasme et vomit du sang: je crus qu’il allait passer. J’avais bien envie de le laisser crever tout seul là, dans la nuit, non par vengeance, mais par égoïsme et faute de savoir comment le secourir. Mais à la lueur d’une allumette, je distinguai ses traits décomposés, ses yeux suppliants, le sang rouge qui sortait encore de sa bouche. Une pitié infinie en même temps qu’un chagrin profond m’envahirent. Je descendis jusqu’à l’extrême bord de la mare dans laquelle je mouillai l’une des serviettes qui avaient servi à sa toilette de fantôme. J’humectai son front, ses tempes, le creux de ses mains; je nettoyai sa bouche. Il parut se remettre un peu.
«Reconduis-moi, je t’en prie, supplia-t-il. Ne m’abandonne pas
102Tu n’aurais pourtant que ce que tu mérites!
repartis-je d’un ton de justicier.
– Oh! Tiennon, tu t’es bien assez vengé… Je te jure que je n’avais pas l’intention de te faire du mal. Je voulais seulement te faire peur pour que tu ne reviennes plus voir la Thérèse
que j’aimais à en perdre la raison. Mais tu peux être tranquille à présent, va: c’est toi qui l’auras; je suis foutu!»
L’ayant rassuré de mon mieux
, avec de grandes précautions, je le mis sur ses jambes. Appuyé sur moi, il put se tenir et faire quelques pas; mais un faux mouvement provenant du heurt de son pied contre un caillou le fit crier de douleur.
«Asseyons-nous; je ne peux pas aller plus loin», dit-il en sanglotant.
Nous
avions bien fait dix mètres!
Je l’établis à califourchon
sur mon dos et marchai doucement, tout courbé, avec bien des précautions pour savoir où appuyaient mes pieds. Mais les secousses inévitables lui causaient des souffrances accrues et il gémissait à fendre l’âme. Je continuais quand même, m’efforçant à l’indifférence.
Vint un moment où l’étreinte de son bras parut mollir, où son corps pesa davantage d’être inerte. Exténué pour mon compte, je l’étendis sur le sol: il semblait ne plus remuer. Je fus retremper le chiffon dans le creux d’un fossé et le bassinai de nouveau: il geignit sans plus rien dire.
Je
le repris comme la première fois.
Il eut
des hoquets qui semblèrent marquer son agonie. Le sang venait de nouveau. Je me félicitai de ce que le linceul du fantôme-martyr préservât mes effets. Anxieux, les nerfs tendus à l’extrême, à présent malgré ma charge lourde, et le noir et les obstacles du mauvais chemin – sans plus m’affecter des gémissements du malheureux.
Après une grande heure
je parvins à la cour de Fontivier et, tâchant d’apaiser les chiens qui aboyaient bruyamment, je 103déposai le moribond à quelques pas du seuil de la maison, étendu sur les défroques de sa mascarade.
Deux
grands coups de pied dans la porte et je me sauvai par un étroit sentier qui, en arrière des bâtiments, dévalait au travers des cultures. Les chiens me poursuivirent un peu avec des jappements toujours fâchés, mais je fus bientôt hors de leur atteinte. Et quand me parvinrent, dans le silence de la nuit, les exclamations provoquées par la lugubre découverte, je n’avais plus à craindre d’être rejoint.

Le pauvre Barret ne s’était
pas trompé. Mon bâton d’épine avait dû lui casser quelque chose dans la colonne vertébrale. Il traînailla plusieurs mois, souffrit affreusement, puis mourut. Jamais, au cours de sa lente agonie, il ne consentit à s’expliquer sur le drame. Quand on lui demandait qui l’avait frappé:
«
C’est quelqu’un qui en avait le droit; c’est bien fait pour moi…» Et il supplia ses parents de renoncer à porter plainte.
Les deux
comparses s’abstinrent de confidences qui eussent provoqué la confession de leur triste rôle. J’avais moi-même tout intérêt à ne rien dire. Les parents de Barret, s’ils eurent des doutes, hésitèrent à les divulguer. La justice ne fut pas informée, et après les mille suppositions du début on ne parla plus de cet événement qui resta pour tout le monde mystérieux et inexplicable.
Ayant agi en état de légitime défense, ou presque, je n’avais rien à regretter. Mais c’est tout de même ennuyeux de se dire qu’on a causé la mort d’un homme
– fors le cas où c’est, paraît-il, une action très méritoire: mon oncle Toinot était si fier d’avoir tué un Russe! Souvent me sont revenus à la pensée les détails de cette triste nuit. Je ne dirai pas que ce souvenir a empoisonné ma vie, mais il m’a longtemps harcelé, troublé.
Après l’événement, je ne tardai pas à rompre avec la Thé104rèse. Ses parents
m’ayant mis en demeure de l’épouser tout de suite ou de ne plus la fréquenter, je cessai mes visites. Ils avaient entendu dire que mon père n’ayant pas les moyens de m’assurer, je serais soldat en cas de sort défavorable. Leur ultimatum était une manière de congé.
Six mois après,
Thérèse devint la femme de l’aîné des Simon, l’un des lâches qui accompagnaient le petit Barret au rendez-vous des sorciers. La noce eut lieu la semaine même où on l’enterra. La vie a de bien cruelles ironies…

XIV

Il se passa chez nous, pendant
notre première année de séjour à la Billette, deux événements familiaux très graves: la mort de ma grand’mère et le départ de ma sœur Catherine.
Ma grand’mère avait plus de quatre-vingts ans. Un jour de mai, en gardant les oisons, elle fut prise
de congestion – «d’une attaque» disions-nous. Inquiet de ne pas la voir rentrer à l’heure du repas, mon père allant à sa recherche la trouva affalée sur le bord d’un fossé, le côté gauche inerte, la langue pâteuse. On la transporta sur son lit d’où elle ne bougea plus.
Six mois elle fut
ainsi, souffrant beaucoup et donnant pas mal de peine. Elle articulait obstinément des sons incompréhensibles qui devaient être des phrases et se mettait en colère parce que nous ne pouvions la comprendre. Il fallait presque toujours quelqu’un à côté d’elle pour la contenter à demi, la faire manger ou boire lorsqu’elle en avait envie, et ainsi de suite.
Bien souvent
j’entendais prononcer à ma mère ou à l’une de mes belles-sœurs des phrases comme celle-ci:
«105Savoir si ça va durer longtemps?»
A quoi une autre répondait:
«Ce n’est pas à souhaiter
Encore
pas pour la vieille femme, plutôt dure à mon enfance, une affection bien profonde, j’étais quand même peiné de ces dialogues où perçait le désir de sa mort. Quand nous étions à table, je portais machinalement mon regard sur son lit: une angoisse m’étreignait de la contempler immobile et le teint cireux sous sa coiffe antique, ou bien remuant les lèvres pour des articulations informes et pénibles. Souvent j’abrégeais le repas, emportant un morceau de pain pour manger dehors, parce qu’en sa présence ça me devenait impossible.
Je trouve qu’un des
bons avantages des fortunés est d’avoir des appartements de plusieurs pièces, celle où l’on mange étant distincte de celles où l’on couche, chaque ménage ayant sa chambre propre et, conséquemment, son intimité particulière. Au moins, ils peuvent être malades tranquillement. Tandis que dans l’unique pièce des maisonnées pauvres, c’est tous les spectacles mêlés, la misère de chacun s’étalant aux yeux de tous sans possibilité contraire.
C’est ainsi qu’à côté de ma grand’mère
se mourant, mes petits neveux clamaient leur joie d’être au monde, l’assommaient de leurs jeux bruyants, de leurs cris. La vie allait son train coutumier, indifférente à l’agonie de la vieille femme paralysée!
Elle mourut à l’entrée de l’hiver, à la suite d’une seconde attaque, après une journée seulement de souffrances plus vives. Aussitôt qu’elle
eut passé, on arrêta l’horloge, on jeta dehors l’eau du seau de la «bassie» parce que l’âme de la défunte avait dû s’y baigner avant de s’élever vers les régions célestes. N’ayant encore jamais vu de deuil chez nous, cet événement m’impressionna très fort. Terreur de la mort vue de près, sentiment complexe où se mêlaient la curiosité, la pitié, le dégoût. 106Je contemplai longuement, à diverses reprises, dans sa rigidité dernière, cette créature que j’avais toujours vue évoluer dans le rayon familier de mon existence.
Au reste, cette
mort ne changea rien aux coutumes journalières de la maisonnée; les repas eurent lieu aux mêmes heures, en face de ce lit dont les rideaux tirés masquaient un cadavre. Seule, mettait une note de mystère la bougie qui brûlait à proximité, sur une petite table, à côté du bol d’eau bénite où trempait une branche de buis. On s’abstint pourtant de faire l’attelée quotidienne de labour. Mon frère Louis s’en fut prévenir, à Agonges, l’oncle Toinot et sa famille. Mon parrain alla déclarer le décès à la mairie et s’entendre avec le curé pour l’heure de l’enterrement. Je fus chargé, moi, d’aller dans le voisinage recruter des porteurs.
Quand il fut rentré du bourg, mon parrain travailla à la mise au point d’un araire neuf, et il me fallut l’aider. La besogne terminée, il dit, l’air satisfait:
«Il y a assez longtemps qu’il était en chantier! J’avais bien besoin d’une journée comme ça…»
Ce
sentiment de tranquille égoïsme me peina un peu. On s’attendrit aisément quand on est jeune; plus tard, même à l’âge qu’avait alors mon parrain, je devins bien aussi pratique que lui.
Le lendemain,
nous étions une trentaine à suivre dans l’épais brouillard froid le char à bœufs qui portait la bière. A l’entrée du bourg on la déposa sur deux chaises empruntées dans une maison voisine. Il fallut attendre là un grand quart d’heure. Le curé enfin venu – avec un enfant de chœur portant la croix, récita quelques prières. Et l’on se mit en route vers l’église, le cercueil porté maintenant par quatre hommes, avec des bâtons qu’ils passaient dans une serviette suspendue à leur cou. De la même façon, après la cérémonie, l’on parvint au cimetière. Là, au moment de l’aspersion finale, 107de pleurer et sangloter bien fort, – ce qui ne fut pas sans me causer une surprise profonde, étant donné leur crainte si souvent manifestée de voir la disparue durer trop longtemps. Je compris que ces sanglots ne survenaient que pour la forme, parce qu’il était d’usage d’en faire entendre à ce moment. Pour moi, lesqui brouillèrent mes yeux au moment de la descente du cercueil dans la fosse eurent au moins le mérite d’être sincères.
Quand tout fut terminé, les parents d’Agonges vinrent
déjeuner chez nous. On avait fait quelques préparatifs, acheté du vin et un morceau de viande pour la soupe; ma mère ajouta une omelette. Le repas dura longtemps et, vers la fin, la conversation s’anima; je crois même que l’oncle Toinot redit une fois de plus dans quelles conditions il avait tué son Russe. Cette réflexion me vint que tous les rassemblements se terminaient à peu près de la même manière, qu’ils aient lieu à l’occasion d’un mariage, d’un baptême, d’un enterrement ou de tel autre événement de moindre importance. Pourvu qu’il y ait un repas avec de l’extra, un repas donnant l’occasion de rester des heures à table, on en arrivait fatalement à émettre des souvenirs où chacun se donnait le beau rôle et en tournait d’autres en ridicule, à raconter des histoires comiques ou osées: hâbleries, grivoiseries, médisances, mensonges et sottises…
De ce repas funèbre, seules
, les chansons furent bannies.

Peu de temps après la mort de ma grand’mère, ma sœur Catherine nous quitta donc pour aller servir, à Moulins, chez une parente de madame Boutry.
La Catherine avait alors vingt-quatre ans. De physionomie sympathique, elle avait plu tout de suite à la dame qui la
demandait fréquemment pour aider la bonne. Ma sœur prit goût à ce qu’elle faisait et voyait faire dans cette maison; elle adopta bientôt les manières polies et soumises qu’il faut pour 108servir les riches; elle en vint même à prendre une certaine familiarité respectueuse avec les Boutry qui lui témoignaient de la bonté. Elle aimait un garçon de Meillers, André Gaussin, qui était au service, à qui elle avait juré d’être fidèle.
Depuis cinq ans elle tenait sa promesse, sortait peu, ne se laissait courtiser par personne. Gaussin lui écrivait trois fois l’an: au premier janvier, dans le cours du printemps, à la fin de l’été. Catherine attendait avec impatience ces lettres qui, cependant, lui valaient beaucoup d’ennuis: car elle ne savait à qui s’adresser pour les faire lire, ni pour faire écrire les réponses. Or, après quelques mois, les propriétaires mis au fait de son romantout. Et jugeant qu’elle avait des dispositions pour le service, ils eurent cette pensée de la caser en ville. Gaussin, servant comme ordonnance, se trouvait dressé déjà. Ils pourraient une fois mariés se placer ensemble et gagner beaucoup.
Catherine s’habitua progressivement à cette idée qui, de prime abord, l’avait effrayée par crainte de l’inconnu. Elle s’y habitua d’autant mieux que les belles-sœurs lui reprochaient de délaisser le travail de la ferme pour celui des maîtres. C’est ainsi qu’elle partit pour Moulins courant novembre – passant outre à l’opposition de mes parents, mais approuvée par son fiancé enthousiaste.

XV

Le bourg de Saint-Menoux, assez important, s’étendait en longueur et possédait une demi-douzaine d’auberges, dont l’une avec billard, une autre avec jeu de quilles – sans compter que l’on dansait à deux endroits aux grands jours.
109Or, depuis ma rupture avec Thérèse, je sortais assez régulièrement un dimanche sur deux, non sans demander à mes parents une pièce de quarante sous: – ils ne me l’accordaient jamais sans me faire une morale que j’écoutais tête basse, nerveux et agacé. Parfois, ils ne me donnaient que vingt sous ou même rien du tout; alors, furieux, je parlais de les laisser en plan, de me placer ailleurs.
Nous étions cinq ou six garçons de la classe prochaine
à nous fréquenter et nous avions pris goût au jeu. Nous faisions de longues parties de quilles ou de «neuf trous». Il nous arrivait, les jours de gain, de boire force litres, de rentrer tard et fort éméchés. Dans ces moments, nous n’étions pas d’humeur accommodante, surtout à l’égard de ceux du bourg. Ceux du bourg, c’étaient les jeunes ouvriers des différents corps d’état: forgerons, tailleurs, menuisiers, maçons, etc. Il y avait entre eux et nous un vieux levain de haine chronique. Ils nous appelaient dédaigneusement les laboureux ou les bounhoummes. Nous les dénommions, nous, les faiseux d’embarras, à cause de leur air de se ficher du monde, parce qu’ils s’exprimaient en meilleur français, et sortaient en veste de drap, sans blouse. Ils avaient leur auberge attitrée comme nous avions la nôtre. On ne s’aventurait guère les uns chez les autres sans qu’une dispute s’en suivît. Ce dimanche-là, trois des gas du bourg, ayant bu du vin blanc le matin, se trouvaient déjà en train tout de suite après la messe. Ils vinrent pour jouer aux neufs trous. L’un de notre groupe dit:
«Pas de bourgeois avec nous!
– Eh bien,
fit l’un d’eux, ça nous plaît à nous de jouer avec les bounhoummes; nous avons de l’argent pour les mises.»
Étant
à jeun, je me sentais un peu timide avec ces gaillards qui, même sans avoir bu, avaient plus de blague que nous. Je dis néanmoins:
«110Il ne faut pas que ça vous embête: les bounhoummes, les laboureux ont autant d’argent que vous pouvez en avoir.»
J’avais bien trente sous!
L’un de mes intimes, le grand Gustave Aubert, qui n’avait pas froid aux yeux, leur lança je ne sais plus quelle injure cinglante. Ils ripostèrent. Finalement, on en arriva à s’engueuler ferme de part et d’autre; et, comme nous étions de beaucoup les plus nombreux, nous les chassâmes de la cour où était le jeu. La partie recommença après leur départ et notre groupe fut favorisé: Aubert gagna, moi aussi, un autre encore. Ce fut une occasion de noce. Vers huit heures du soir, ayant bien dîné, le diable nous tenta d’aller dans l’auberge où ceux du bourg étaient réunis autour du billard. Notre entrée fit sensation. Il y eut un moment de silence pendant lequel nous nous observâmes mutuellement. Enfin, l’un de ceux que nous avions expulsés le matin, un petit cordonnier brun, lança d’une voix forte:
«Les porchers ne sont pas admis ici!
– Répète voir,
feignant! répète voir que j’sons des porchers! riposta Aubert en roulant des yeux furieux.
– Oui, oui, reprit l’autre,
des porchers, des pantes, des tas de sacrés bounhoummes!»
Un de ses camarades, mettant la main devant son nez,
beugla:
«
Misère! ça sent la bouse de vache!»
Et un troisième:
«Ce n’est pas étonnant; ils se lavent les jambes une fois par an; ils gardent une couche de bouse l’hiver pour se tenir chaud!»
La partie de billard interrompue, ils étaient dix à présent à nous
entourer, à nous huer. Nous nous efforcions de faire bonne figure en leur renvoyant leurs insultes grossies le plus possible. Aubert, qui était fier de sa force, ragait:
«
111Venez donc le dire dehors, sacrés feignants que vous êtes, bourgeois manqués, arsouilles!»
L’aubergiste intervint,
prêcha le calme, nous supplia de sortir, nous campagnards, derniers arrivants. Mais cela ne faisait pas notre affaire.
«Nous avons le droit d’être là aussi bien qu’eux. Pourquoi sortir?»
Avec
des ménagements, le bistro cependant nous poussait dehors peu à peu. Les autres s’avancèrent:
«A la porte les bounhoummes! A la porte!»
Et, sans nous frapper, ils nous bousculèrent…
«Ah, c’est comme ça! fit Aubert. Eh bien, vous allez voir!»
Tout aussitôt il asséna
un grand coup de poing sur la tête du petit cordonnier brun qui, dans le clan opposé, se démenait le plus.
Et la mêlée devint générale. Les coups de poing, les coups de pied pleuvaient, en même temps que fusaient les injures. Et l’aubergiste nous poussait tous dehors, amis et ennemis, avec une douceur obstinée. Quand les derniers furent à proximité du seuil, il donna une poussée brusque – si bien que deux ou trois dégringolèrent, et ferma la porte en vitesse. Dans la rue, que balayait un vent glacial précurseur de neige, la lutte continuait acharnée, furieuse. On entendait:
«Tiens, attrape ça, bounhoumme!
– V’là pour toi, bouif!
– Cochon! il m’a cassé deux dents!
– Le nez me saigne, laisse-moi!
» me dit un maçon à qui je venais d’appliquer un formidable gnon.
Aubert serrait à l’étouffer un ouvrier maréchal qui, impuissant, le mordait au bras et à la figure; un charron vint délivrer le maréchal et, combinant leurs efforts, ils renversèrent mon grand copain. Lui,
fou de rage et de colère, sortit son 112couteau, en porta un coup sur la main de l’un, laboura la joue de l’autre. Il y eut des cris de fureur:
«Un bounhoumme qui se sert de son couteau!
– Oui, fit Aubert relevé, nu-tête
, les yeux hors de l’orbite, les dents grinçantes, la main levée brandissant le couteau saignant: si d’autres ont envie d’en avoir autant, qu’ils s’approchent!»
Le garde
-champêtre arrivait, et des curieux avec des lanternes.
«
Voyez, il y en a un qui saigne comme un bœuf!
– Tas de sauvages!
Ils ont l’air fin de s’abîmer comme ça
Des hommes
séparant ceux de nous qui luttaient encore nous retinrent éloignés car tellement nous étions furieux tous que nous continuions à nous invectiver et tentions encore de nous précipiter les uns sur les autres. Le garde-champêtre inscrivit nos noms sur son carnet. On soigna les blessés. Nos antagonistes furent emmenés par leurs parents ou leurs patrons. Le père du maréchal qui avait reçu le coup de couteau à la joue jeta, en s’éloignant:
«On va laisser les laboureux tranquilles; ils se battront ensemble s’ils veulent.
– Les laboureux vous valent bien!
» hurla Aubert.
Et il voulut courir sus à leur groupe. Notre aubergiste
et quelques voisins qui l’accompagnaient nous incitèrent à la modération. Je n’étais moi-même ni ivre, ni encoléré au point de ne plus rien comprendre. Je dis:
«C’est
assez, Gustave, il vaut mieux s’en aller…»
Et nous partîmes, en effet, pas très loin
d’ailleurs: car l’idée nous vint de boire un café froid, histoire de se calmer les sangs comme on dit. Quelques consommateurs qui se trouvaient là s’entretenaient de la rixe:
«Ils en sauront long: il y a des coups de couteau!
113Ça sera peut-être de la prison!
– Rien d’impossible.
»
Aubert, toujours très énervé, donnait de grands coups de poing sur la table, disant qu’il
se foutait de la justice:
«S’il faut aller en prison, on ira, voilà tout. Et ça ne m’empêchera pas de me battre encore quand on m’insultera. Ce que je ne veux pas, c’est passer pour feignant, non, jamais! les gas du bourg voulaient nous flanquer une trifouillée: – eh bien, c’est eux qui la tiennent… Ils ne pourront pas dire que les laboureux sont des lâches!»
Nous nous entendions tous pour
déclarer que nous ne regrettions rien, que, d’ailleurs, toutes les bonnes raisons étaient de notre côté. Au fond, nous n’en étions pas moins très inquiets.

Le lendemain, les gendarmes de Souvigny
faisant leur enquête, vinrent à la Billette pour m’interroger. Mes petits neveux, qui jouaient dans la cour, furent les premiers à les voir.
«Les gendarmes!» annoncèrent-ils d’un ton très effrayé.
Ils se réfugièrent
dans la grange où nous battions au fléau, mes frères et moi, se blottirent derrière un tas de paille et n’en bougèrent plus.
Mes parents ne furent qu’à demi surpris
: en raison de mes vêtements souillés, de ma figure meurtrie, j’avais dû avouer ma participation à une dispute.
Les gendarmes
me posèrent seulement quelques questions sommaires et me convoquèrent à la mairie pour le lendemain à midi.
A l’heure dite, nous nous trouvâmes réunis tous, artisans et campagnards, sur le lieu de la lutte. Le maréchal frappé par Aubert
portait un bandeau sur la joue; un autre avait le bras en écharpe; plusieurs boitaient; des gnons, des bleus, des 114meurtrissures se voyaient encore sur tous les visages, comme de convaincantes, sinon glorieuses cicatrices. Le maréchal des logis, chef de la brigade de Souvigny, avait pris l’affaire en mains. Ses traits accentués, son air froid, sa longue moustache noire lui donnaient un air rude en rapport avec ses fonctions. Il nous interrogea séparément, en commençant par les blessés. Un gendarme crayonnait à mesure les réponses sur. Ah! notre morgue du dimanche était loin! Nous nous regardions, amis et ennemis, sans haine, avec seulement le regret de cette bêtise aux si vilaines suites. Gustave Aubert, questionné plus longuement parce que seul à s’être servi d’un couteau, ne répondait que par monosyllabes – affolé, tremblant, pitoyable. Les plus malins lorsqu’ils ont un verre dans le nez sont souvent les plus lâches, les plus couards aux heures difficiles.
Je dois dire que ceux du bourg s’en tirèrent mieux que nous à l’interrogatoire parce que moins impressionnés, s’exprimant avec plus d’aisance. Il en fut de même à l’audience, la semaine suivante. Les campagnards, habitués en pleine nature, font toujours piètre figure en présence des gens de loi et de tous les «Messieurs» en général.
On peut croire qu’après cela j’eus de tristes jours à
la maison, avec des reproches à n’en plus finir sur les ennuis, les frais, le déshonneur que j’allais causer.
«Ce n’est pas une petite affaire, seigneur de Dieu, disait ma mère, tu vas peut-être aller en prison! Tu seras marqué sur le papier rouge! Qu’on est donc malheureux d’élever des enfants qui vous causent tant de mauvais sang.»
Mon père se lamentait presque autant; les autres
manifestaient aussi de l’inquiétude et, certes, je n’étais guère tranquille moi-même.
Quand M. Boutry eut connaissance de l’
aventure, il me fit souventes fois la morale, disant que c’était indigne d’un 115siècle de civilisation que de voir se battre ainsi, sans motif, des jeunes gens d’une même commune.
«Vous avez agi en vandales, en sauvages, en barbares!»
Il intervint néanmoins auprès du maréchal des logis, auprès du maire
. Voyant qu’il était impossible de nous éviter la correctionnelle, il s’occupa de nous chercher un avocat, le même pour tous les belligérants.
«Ce procès doit non seulement vous servir de leçon, mais être encore le prétexte d’une réconciliation générale et durable.»
Il n’était guère prophète, ce bon M. Boutry: soixante années ont passé depuis, et l’antagonisme
, pour être moins violent, subsiste toujours, à Saint-Menoux et ailleurs, entre les garçons du village et ceux des fermes.

Le jour de l’audience, nous nous rendîmes à Moulins à pied, en deux groupes: ceux du bourg les premiers, nous ensuiteintervalle. Il me souvient que je fus bien étonné en passant sur le pont de l’Allier. Je n’avais jamais vu que l’étroite Burge, de Bourbon, et les tout petits ruisseaux de nos prés, je n’imaginais pas qu’il pût y avoir des rivières aussi larges. Et ceux de mes compagnons qui venaient au chef-lieu pour la première fois partagèrent mon étonnement.
En ville, nous nous trouvâmes vite embarrassés. Nous allions lentement, regardant les
magasins, en badauds qui n’ont jamais rien vu. Il avait plu le jour précédent et le temps menaçait encore; nos sabots glissaient sur les trottoirs humides. J’avais conscience que, pour les gens de la ville, nous devions former un groupe ridicule. En effet, les employés de bureau, les demoiselles de magasin qui s’en allaient déjeuner nous jetaient des regards curieux, nuancés d’ironie.
Un homme chargeait sur un tombereau des tas de boue; 116je me hasardai à lui demander s’il connaissait l’endroit où l’on juge.
«Le Palais de justice? fit-il, un peu étonné, c’est rue de Paris, un grand bâtiment en briques rouges avec une cour au milieu. Vous en êtes encore loin; il vous faut aller d’abord jusqu’à la place d’Allier et là vous demanderez de nouveau.»
Il nous indiqua le chemin pour arriver à cette place d’Allier que nous ne fûmes pas longtemps à trouver. Comme nous cherchions
à qui nous adresser pour renseignements, nous avisâmes un autre groupe en contemplation devant l’entrée d’un grand bazar: c’étaient nos compatriotes ennemis, les gas du bourg. Ma foi, on était hors de son atmosphère habituelle; on n’était plus chez soi, on n’était plus soi: la rancune s’en trouva tout de suite atténuée. Ils se tournèrent de notre côté: nous échangeâmes des sourires.
«
Eh bien, on y va?»
Le petit cordonnier brun répondit:
«Nous vous attendions… Seulement, on commençait à craindre que vous n’ayez mangé le mot d’ordre.»
Nous nous dirigeâmes de compagnie vers le grand bâtiment
de briques rouges. On nous fit entrer dans une salle carrée, blanchie à la chaux et garnie de bancs, où il nous fallut attendre une bonne heure et demie en compagnie de six roulants et de trois braconniers. Notre tour vint enfin d’être appelés, après tous les autres, et nous pénétrâmes à la file dans la salle du tribunal. Dans le fond, sur une sorte d’estrade surélevée, les trois juges, en robe noire, étaient assis. Au mur, derrière eux, un grand Christ de plâtre dominait la scène. L’homme du milieu nous interrogea, – un gros rougeaud à figure rasée dont les yeux clignotaient sous le verre des lunettes. Nous avions tous des allures de bêtes prises au piège; nous répondîmes d’un ton si humble, si plaintif qu’il dut se demander si nous étions bien les mêmes fous furieux qui 117s’étaient tant cognés quinze jours auparavant. Après que l’interrogatoire fut terminé, un autre magistrat en robe, un jeune aux épais favoris noirs, qui siégeait sur une petite estrade placée à gauche de celle des juges et un peu en avant, flétrit notre abominable conduite – et conseilla au tribunal de ne pas hésiter à nous appliquer toutes les rigueurs du code: ce serait d’un excellent exemple contre la persistance de ces coutumes déplorables. Mais ce fut après le tour de notre avocat, un petit barbu qui avait l’air de se ficher du monde. Il traita de gaminerie sans conséquence notre lutte épique, assura que nous étions tous de laborieux travailleurs, d’excellents garçons dont le seul tort avait été de boire un verre de trop certain soir et supplia les trois hommes du fond de ne pas nous mettre en prison. Ceux-ci, après échange de quelques mots à voix basse, se rangèrent à son avis. Aubert, en raison des coups de couteau, écopa de vingt-cinq francs d’amende – peine réduite à seize francs pourSortis déjà plus rassurés, nous allâmes tous ensemble casser la croûte dans un caboulot de la place du Marché. Et ce fut l’étape du retour, qui se passa bien, sauf que plusieurs avaient les pieds écorchés et que tout le monde était très fatigué. Le petit cordonnier essaya pourtant, à deux ou trois reprises, de se payer nos têtes; mais ses amis n’eurent pas l’air de le soutenir et les rapports restèrent cordiaux entre les deux groupes réunis.
On fut bien content chez nous de ce que je
m’en tirais sans prison; mais le règlement de l’amende et des frais parut énorme et des échos reprocheurs me blessèrent longtemps.

Le tirage au sort
approchant, mes parents m’annoncèrent un beau jour que je n’avais pas à compter sur un remplaçant. Et de me détailler leurs raisons: le déménagement, la mort de ma grand’mère, causes de dépenses considérables; les sept 118enfants de mes frères constituaient une lourde charge pour la maisonnée; la canaillerie de Fauconnet avait causé bien du tort; je faisais depuis longtemps de grands frais d’auberge; enfin, ce maudit procès qui coûtait si cher! Il ne leur avait pas été possible de réunir les cinq cents francs nécessaires pour m’assurer au marchand d’hommes ou à la cagnotte mutuelle existant à Saint-Menoux[1]. Cette révélation m’abasourdit, car j’avais toujours espéré, malgré tout, jouir du même régime que mes frères. D’un ton coléreux, je dis carrément que si la chance me favorisait au tirage je ne resterais pas longtemps à la maison. Mes parents, un peu confus, admettant mon juste mécontentement, ne poussèrent pas plus avant.
Mon
numéro 68 me sauva; on ne prit que jusqu’à 59. Je passai encore à la Billette le reste de l’hiver et tout le printemps. Mais quand arriva l’époque de la Saint-Jean, j’annonçai de nouveau mon intention de me placer ailleurs.
«
Ce n’est pas vrai que tu veux t’en aller, Tiennon? fit ma mère très inquiète.
– Qu’irais-tu faire
autre part, du moment qu’il y a ici de quoi t’occuper? ajouta mon père.
– C’est bien que vous comptiez pouvoir vous passer de moi, puisque vous vouliez me laisser partir, répondis-je malignement. J’ai
travaillé pour rien durant toute ma jeunesse; il est temps que je songe à gagner de l’argent.»
Ma mère reprit:
«Ayant à t’entretenir sur ton gage, tu n’auras guère de reste, – peut- être moins pour t’amuser que nous te donnions ici.»
Tous me supplièrent de rester: mon parrain,
mon frère 119Louis, mes belles-sœurs, et jusqu’à cette pauvre innocente de Marinette qui m’aimait beaucoup. Les petits mêmes se cramponnaient à moi.
«Tonton, ne t’en va pas! Dis, je t’en prie, ne t’en va pas!»
Je faillis pleurer en dénouant l’étreinte de leurs petites menottes, mais demeurai inflexible.
A vrai dire,
en plus de l’injustice obligée de mes parents, la situation imposait mon départ. Nous devenions trop nombreux pour ne former qu’un seul groupe communautaire. Il convenait que je gagne ma vie ailleurs. Un peu plus tôt, un peu plus tard, autant valait commencer de suite.
J’allai donc à la foire de Souvigny
avec un épi de froment sur mon chapeau. Je m’engageai à l’année dans un domaine d’Autry, à Fontbonnet, pour la somme de quatre-vingt-dix francs. C’était, à l’époque, le prix des bons domestiques.
Le matin de
Saint-Jean, je fis un ballot de mes effets, je pris ma faucille et ma faux, et quittai pour jamais le toit familial, un peu ému d’avoir entendu sangloter ma mère et d’avoir vu couler des yeux de mon père de grosses larmes tristes.

[1] Dans les gros villages, les parents des conscrits versaient préalablement une somme convenue qui servait à l’achat de remplaçants à ceux que le sort désignait pour partir
.

XVI

Il est nécessaire de changer
pour apprécier justement les bons côtés de sa vie ancienne; dans la monotonie de l’existence journalière, on jouit inconsciemment des meilleures choses; elles semblent tellement naturelles qu’on ne conçoit pas qu’elles puissent ne plus être; seuls, les ennuis frappent qu’on s’imagine être moindres ailleurs. Le chang120ement de milieules avantages qu’on n’appréciait pas, et montre que les embêtements, sous une forme ou sous une autre, se retrouvent partout.
Je
n’eus pas de peine à constater cela les premières semaines de mon séjour à Fontbonnet et regrettai parfois d’avoir quitté ma famille. Je finis pourtant par m’habituer et même par me trouver mieux que chez nous, en raison de l’indépendance absolue dont je jouissais aux heures libres. Mais n’ayant pas la ressource de demander de l’argent pour sortir j’abandonnai les camarades. Rien de tel que le vide du gousset pour inciter à la sagesse!
J’employai
mes dimanches d’été à flânocher dans la campagne et dans la forêt: car le domaine côtoyait le point terminus de Gros-Bois. Il y avait par là une maison forestière où résidait un garde déjà vieux, le père Giraud, avec qui je ne tardai pas à me lier. J’eus l’occasion de lui rendre quelques services, comme de couper de l’herbe pour ses vaches dans les clairières de la forêt, de mettre en gerbes le carré de blé du bas de son jardin. Je trouvais toujours à m’occuper chez lui quelques heures chaque dimanche. Souvent, il offrait un verre de vin et je demeurais assez longtemps. Il m’entretenait beaucoup de son fils soldat en Afrique, parlait aussi de sa fille aînée mariée à un verrier de Souvigny. Une seconde fille animait la maison, Victoire, une brune aux yeux noirs, au teint bistré, à l’air froid comme sa mère. J’étais assez peu familier avec les deux femmes: Victoire me semblait être d’ailleurs d’une situation trop supérieure à la mienne pour que je tente de lever les yeux sur elle.

Par exemple, je
portais avec complaisance mes regards sur la servante de Fontbonnet, maigriote à l’air ingénu, aux dents fines et blanches, au sourire enchanteur. Elle s’appelait Suzanne, travaillait consciencieusement, n’avait pas mauvais 121caractère. J’aurais peut-être pu prendre à son endroit des idées pour le bon motif si elle eût été d’une famille honorable. Mais sa mère, bonne à tout faire chez un commerçant veuf, avait eu trois enfants et jamais de mari. La pauvre Suzanne rougissait jusqu’aux oreilles lorsqu’on faisait allusion à ses origines. Pour moi, qui n’étais domestique que par hasard et de ma propre volonté, c’eût été déchoir que d’épouser une servante: seules, les filles de métayers étaient de mon rang. A plus forte raison, ne pouvais-je prendre pour femme une bâtarde: pour le coup, ma mère aurait fait joli! Si donc je ne m’arrêtais pas à l’idée de mariage avec Suzanne, je rêvais fort d’en faire ma maîtresse… J’étais alors, il faut dire, dans un état d’esprit particulier que tous les garçons connaissent un moment, je crois bien.
A Saint-Menoux, Aubert et la plupart de
mes anciens camarades affirmaient mordre à volonté au fruit défendu. Ils citaient même les noms de leurs conquêtes: et, à beaucoup de celles qu’ils nommaient ainsi, on aurait donné le bon Dieu sans confession, tellement elles paraissaient réservées et sages. A chaque fois que la conversation était venue sur le tapis, je m’étais efforcé de prendre un ton enjoué, comme quelqu’un qui connaît ça depuis longtemps. En assaisonnant à point quelques phrases des autres et tout en posant au blasé on peut toujours faire illusion. Au résumé, entièrement naïf, j’avais un grand désir de ne l’être plus.
Je m’efforçai donc d’amadouer Suzanne en lui rendant des petits services d’ami, comme de lui éviter les plus mauvaises besognes aux champs
– et, à la maison, d’aller à sa place quérir l’eau et le bois quand il m’était possible. En raison de ces petites attentions, elletémoigner de l’intérêt. Je ne «marquais» pas trop mal, d’ailleurs. De taille moyenne, le visage ouvert, la parole assez facile, robuste dans l’ensemble, il était tout naturel que je plaise à la petite. Quoi 122qu’il en soit, le hasard nous ayant mis en présence dans l’étable, un soir, à la tombée de la nuit, je lui dis qu’elle me plaisait fort et me pris à l’embrasser avec autant d’effusion que j’avais fait pour la Thérèse deux ans et demie auparavant. Elle en parut si heureuse que je crus bien qu’elle allait défaillir dans mes bras. Mais les pas rapprochés du maître rôdant aux alentours firent se dénouer notre étreinte.
Peu de temps après,
un dimanche que nous étions seuls à la maison, je recommençai de lui conter fleurette et, après des préludes peut-être trop courts, je tentai de glisser ma main sous ses jupes. Surprise! d’un bond, une flamme étrange dans les yeux, de toute la force de son bras nerveux, deux fois de suite elle me souffleta… Puis, s’étant mise en défense derrière le dos d’une chaise, elle dit, la voix sifflante:
«Salaud, va! C’est pour ça que vous me flattiez; vous vouliez vous amuser de moi… J’ai autant d’honneur que n’importe laquelle, vous le saurez… Et si jamais vous vous ravisez de me toucher, je le dis tout de suite à la bourgeoise.
– Méchante!… Méchante!… fis-je bêtement,
non sans caresser d’un geste machinal ma joue cuisante.
– C’est bien votre faute si je vous ai fait mal, reprit-elle un peu radoucie. Ça vous apprendra à me respecter

Je sortis
assez penaud et n’essayai plus de revenir à l’assaut de cette vertu trop farouche. Un réveil de conscience me montra d’ailleurs combien ce serait de ma part une action mauvaise que de risquer par sot amour-propre, plus encore que pour quelques instants de satisfaction, de causer le malheur de sa vie. Je me sentis coupable et méprisable, et m’efforçai de regagner la confiance de la pauvrette en continuant mes prévenances anciennes sans jamais plus lui parler d’amour.

Peu de temps après, une nouvelle aventure galante devait 123tourner pareillement à mon désavantage. Il y avait dans un domaine voisin, à Giverny, une autre servante déjà vieille, aux allures indolentes et aux cheveux blond filasse, qui passait pour avoir eu beaucoup d’aventures. De la Billette même, j’avais entendu parler de cette Hélène aux mœurs faciles. Ici, c’était bien autre chose. Au travail, entre hommes, on s’entretenait tous les jours d’elle. Aux heures de fatigue, on rapportait pour s’égayer maintes histoires scabreuses dont elle avait été l’héroïne.
«Elle n’en refuse que deux, disait le maître, celui qui ne veut pas et celui qui ne peut pas.»
Je souhaitais fort la connaître mieux.
Un jour, comme nous étions en train de déjeuner, elle vint à Fontbonnet pour réclamer trois taureaux échappés du pâturage. Elle s’assit sans façon, causa de tout avec assurance et répondit du tac au tac aux blagues du maître et de ses garçons. Le hasard voulut qu’elle sortît en même temps que moi. Dehors, seul à seule, je lui servis quelques bêtises assez raides qui n’eurent pas l’air de la troubler le moins du monde: – je crois bien qu’au contraire ce fut moi qui rougis de ses reparties.
La connaissance me sembla suffisamment faite et, le diable me poussant, je m’en fus rôder le dimanche suivant autour de Giverny.
Dissimulé dans un carré de maïs voisin de la cour, je vis bientôt Hélène qui s’en revenait de traire. Elle porta à la maison sa cruche de lait et ressortit un moment après, ayant mis un bonnet blanc, un caraco propre, des sabots nouvellement noircis. Elle détacha les vaches, les démarra hors de la cour. Cinq minutes plus tard, les bâtiments n’étant plus en vue, je me trouvai comme par hasard sur son passage.
«
Tiens, vous êtes par là? fit-elle, l’air étonné.
– Oui, je me promène pour ma santé.
124Eh bien, si vous voulez venir m’aider à garder les vaches
?
– J’allais
vous le proposer.»
Nous dévalâmes côte à côte par
un chemin ombreux et solitaire jusqu’à un pré de bas-fond que bordait un petit taillis. Un peu ému de me trouver seul avec cette dispensatrice d’amour, je ruminais péniblement des phrases de circonstance plus ou moins stupides. Elle jouait avec sa trique, gaie, très à l’aise, faisant tous les frais de la conversation. Je fus ennuyé de voir à l’autre extrémité du pré une chaumière de journalier près de laquelle jouaient des enfants. Ma compagne, qui dut en avoir conscience, proposa:
«Voulez-vous que nous allions au
taillis cueillir des noisettes?
– Mais comment donc?»
Quand
nous y eûmes pénétré, bien que le cœur me battît fort, je devins entreprenant: passant mon bras autour de la taille d’Hélène, je lui dis qu’il ferait bon se coucher au-dessous de ces arceaux de verdure, sur le fin gazon. Elle répondit, ironique:
«Vous êtes fatigué? Je vous préviens que, moi, je ne suis pas venue ici pour me coucher.»
Puis ayant, par un demi-tour preste, échappé à mon étreinte, elle se mit à courber les branches de noisetier et à détacher les touffes de noisettes qu’elle glissait à mesure dans la poche de son tablier.

Cela m’étonnait qu’elle eût l’air de mettre des formes à une chose qui devait lui sembler très banale. Perplexe, je repoussai l’instant d’agir. A mon observation que les noisetiers se faisaient rares, elle répondit:
«
Allons dans le fond, nous en trouverons davantage…»
Elle glissait au travers des branches avec une agilité qui avait de quoi surprendre, étant donné ses
formes lourdes; 125j’avais de la peine à la suivre. Nous marchions depuis quelques instants dans la voie frayée qui coupait en deux le taillis quand nous nous trouvâmes en présence d’un homme à forte barbe noire, trapu, et jeune encore. Elle ne parut pas surprise: j’eus l’intuition d’être roulé. L’homme dit, mi-sérieux, mi-rieur:
«Tiens, vous avez donc pris un commis pour vous aider aux noisettes, Hélène?»
Je dus rougir
autant que la Suzanne de chez nous, mais essayai de m’en tirer par une bravade.
«
A deux, on fait toujours mieux, dis-je.
– Oui, mais à trois
on fait moins bien, blanc-bec!»
Et le voilà qui me tombe dessus à coups de poing en ricanant
.
«
Tiens, attrape ça… tiens… Et puis ça encore… C’est pour t’apprendre à venir rôder où tu n’as pas affaire, gamin!…»
Certes, en
toute autre circonstance, je ne me serais pas laissé rosser sans rien dire. Mais la surprise fut telle que je n’eus pas l’idée de me défendre. Sans demander mon reste, je détalai comme un lièvre, poursuivi jusqu’au bout du taillis par les quolibets des deux autres.
Et je jurai, mais trop tard, qu’on ne me reprendrait plus auprès des jupes de la grosse Hélène.

Les équipées amoureuses de ma jeunesse se réduisent à peu de chose, comme on voit, et je n’ai pas lieu d’en être bien fier. Mais ça ne m’a pas empêché de faire le malin plus tard, comme tous les autres, de parler d’un air entendu des bons tours de l’époque où j’étais garçon, d’affirmer même:
«Les femmes ne me manquaient pas, grand Dieu! Je n’avais que l’embarras du choix!»
Au vrai,
mon épouse légitime eut les prémices de ma virilité…

XVII

126Pour
au printemps suivant, je fus voir mon camarade de communion, Boulois, du Parizet. En suite de la mort de son jeune frère, il demeurait fils unique, était fier de sa belle situation, ses parents ayant quelques avances. Tout en causant, comme je parlais du père Giraud, le garde, il me demanda en souriant finement s’il n’avait pas une fille. Je répondis qu’il en avait même deux, dont l’une mariée et l’autre encore à prendre. Alors Boulois de m’avouer qu’un parent lui avait montré Victoire pour l’assemblée de Saint-Marc, à Souvigny, en lui disant qu’elle ferait bien son affaire. Il me questionna sur le caractère et les habitudes de la jeune fille. Et, quand je partis, il me chargea de la pressentir à seule fin de savoir si elle consentirait à se marier avec un garçon de la campagne.
«Si elle avait l’air de ne pas dire non, tu lui parlerais de moi conclut-il.
L’idée de cette mission délicate me tracassa tout au long de la semaine. Avec l’intention de la remplir en conscience, je me rendis le dimanche suivant à la maison forestière. Le hasard me favorisa: Victoire et sa mère étant rentrées de la messe du matin, le père Giraud se préparait pour celle de dix heures. Je partis avec lui, faisant le simulacre de m’en retourner à Fontbonnet, et m’efforçant à un air très naturel, pour reparaître une heure plus tard sachant le moment propice. Victoire en effet était seule à la maison, sa mère surveillant les vaches dans une clairière à quelque distance. Et moi 127d’aller tout de suite au but, disant que j’avais désiré la voir en dehors de la présence de ses parents pour lui demander si un paysan lui plairait comme mari. Le regard de ses grands yeux bruns se fit interrogateur et profond, mais elle ne répondait pas.
«C’est un de mes amis qui m’a chargé de vous poser cette question, ajoutai-je.
– Ah! c’est un de vos amis…
»
Je crus discerner dans ces mots
une nuance de désappointement. Un instant pensive encore, elle ajouta:
«
Eh bien, dame, il faudrait que je le voie, cet ami; sans le connaître, je ne peux rien dire.
– Il se fera connaître… Mais le métier ne vous déplairait pas trop?
– Pourquoi me déplairait-il? Ne suis-je pas paysanne aussi…
»
Là-dessus,
silence embarrassé. Victoire, assise au coin de la cheminée, tisonnait le feu et ne détournait plus les yeux de la flamme rose. J’étais, moi, adossé à une vieille commode de chêne, tout près de la porte d’entrée, tête basse, songeur et troublé. Le crépitement des branches qui flambaient, le tic tac de l’horloge, le chant d’un grillon dans le mur, le gloussement d’une poule dans la cour, tous ces bruits familiers prenaient une importance extraordinaire. Soudain, j’eus l’audace inouïe d’exprimer d’un seul jet l’idée qui me tarabustait depuis un instant.
«
Eh bien, non! Je ne veux pas mentir plus longtemps!… Ce n’est pas pour un autre que je suis venu. Vous plairait-il, Victoire, de m’accepter pour mari?»
Ses
yeux se baissèrent vers les larges pierres noires qui dallaient la pièce et je vis une légère coloration animer ses joues au teint bistré.
«
Vous ne me déplaisez pas; mais je ne peux vous donner 128de réponse définitive sans parler à mes parents. Allez dimanche à Autry où il y aura bal; je m’arrangerai pour y paraître et vous dirai si vous devez vous présenter ou non.»
Je balbutiai un «merci» et me retirai
tout aussitôt sans même avoir la pensée de me rapprocher d’elle, tellement j’étais troublé et tellement son air froid et sérieux continuait à m’en imposer.
Les jours d’après, je crus avoir rêvé… Était-il donc possible que j’aie trahi ainsi la confiance de Boulois, et demandé pour mon compte cette Victoire pour qui je ne ressentais nulle attirance particulière, – emballé seulement par sa situation de fille aisée! Que les grands événements de la vie tiennent donc à peu de chose! à une circonstance fortuite, à une disposition d’esprit passagère, à une minute d’audace, à un moment d’inconscience…
Victoire, qui avait de l’amour pour moi, dut bien manœuvrer, car elle
m’assura le dimanche au bal que je pouvais espérer malgré que ses parents faisaient beaucoup d’objections.
Quand je leur fis ma demande, le papa et la maman m’avouèrent tout net leur contrariété de ce que je n’aie pas un sou vaillant. Eux
donnaient à leur fille un lit, une armoire, un peu de linge et trois cents francs d’argent ce qui était beau pour l’époque.
«
Obtenez de votre père une somme au moins égale… Il vous doit bien cela, puisqu’il ne vous a pas racheté. A cette condition, nous consentirons au mariage, car nous vous connaissons comme bon travailleur et brave garçon.»
Cet
accueil favorable des parents m’étonna presque autant que celui de Victoire… J’en sus plus tard le pourquoi. Leur fils, le soldat d’Afrique, leur avait coûté beaucoup d’argent et causé mille désagréments au cours d’ de commis en rouennerie. Leur gendre, le verrier, buveur et brutal, ne leur procurait aucune satisfaction. Je bénéficiais de ces 129exemples amoindrissants pour le prestige des professions citadines.
Mon père
ayant touché de M. Boutry huit cents francs au compte de la troisième année, je n’eus pas trop de peine à obtenir la somme exigée. Je fus donc agréé définitivement… On fit la noce à la Saint-Martin de 1845, deux mois avant mes vingt-trois ans.
Ma femme demeura chez ses parents et je continuai mon service à Fontbonnet où j’étais
engagé pour une seconde année. Chaque soir, après journée faite, je rentrais à la maison forestière; chaque matin, au petit jour, je regagnais mon poste. Le dimanche, je continuais à faire les travaux, les corvées pénibles du beau-père, ce qui m’assurait les bonnes grâces de tous. Victoire se montrait aimable; je n’avais ni responsabilité, ni inquiétude; ce fut un des moments heureux de ma vie.

XVIII

Toutefois, cette situation ne pouvait durer longtemps. Dans le courant de l’année, j’appris qu’une
locature était vacante à Bourbon, tout près de la ville, en bordure d’un vaste communal granitique, pierreux et dénudé qu’on appelait les Craux. Ce terrain au gazon rêche, dans la partie inférieure d’un plateau fertile, aboutissait à des prairies humides au travers desquelles coulait un ruisseau bordé d’aulnes. Je visitai cette locature qui me parut assez nous convenir et la louai pour trois ans. Nous nous y installâmes pour la Saint-Martin suivante, juste un an après notre mariage.
Ah! nos pauvres six cents francs, comme ils furent vite 130employés! L’achat des deux vaches
de travail indispensables en usa la plus grande partie. Et, pour nous munir d’une charrette, d’une herse, des objets usuels de ménage, d’une provision de combustible et de quelques mesures de seigle, il fallut emprunter au père Giraud. Victoire, qui avait été habituée chez elle à un certain confort, souffrit plus que moi de nos débuts pénibles. Au surplus, son caractère froid et concentréelle ne montrait guère sa satisfaction, alors qu’elle savait bien quand même faire valoir ses plaintes; j’eus souvent l’occasion de lui dire qu’elle était portée en ce sens à une exagération fâcheuse. Elle geignait:
«
Il me faudrait une deuxième marmite… J’aurais besoin de vaisselle… Je ne peux pas faire sans baquet mes savonnages…»
On achetait, et il manquait toujours quelque chose. Elle ne tarda pas, d’ailleurs,
se trouvant enceinte, de se préoccuper des langes et du berceau. Je faisais de mon mieux pour l’encourager.
Nos
tête-à-tête des veillées d’hiver surtout furent monotones. J’eus de la peine à m’y faire, moi qui étais habitué à l’animation des maisonnées nombreuses. Une activité utile jamais interrompue m’évita cependant le supplice de l’ennui. Je façonnai un araire, puis une échelle, une brouette, et enfin plusieurs pluches ou râteaux à foin. Cela me conduisit jusqu’en mars.
Au petit jour et le soir vers quatre heures, Victoire s’en allait vendre en ville le lait frais tiré. Je lui portais sa cruche jusqu’à la place de l’
Église, au point même où j’avais tant souffert un jour de foire étant gamin. Elle s’en allait seule ensuite de porte en porte, pour servir les clients attitrés ou occasionnels. Au début, les vaches ayant pas mal de lait, elle faisait ses vingt-cinq ou trente sous par jour. Mais les froids entraînèrent une diminution sensible: elle n’arrivait plus à faire vingt sous, bien qu’elle vendît jusqu’à la dernière goutte, sans même 131en conserver un peu pour blanchir notre soupe. Et la tournée, à cause des doigts gourds et bleuis, cessait d’être amusante. Il y eut pis. Un matin de verglas, Victoire revint toute larmoyante et les poches quasi vides: elle avait glissé en descendant la rue pavée à la pente si raide et le lait – pour les deux tiers au moins – avait glissé aussi de la cruche renversée. Cet accident m’inquiéta par ses suites possibles, car elle en était à son septième mois de grossesse, si bien que je pris la résolution de faire moi-même la tournée. J’eus à essuyer les premiers jours force quolibets et railleries, car ce n’était pas la coutume de voir les hommes vendre le lait. Parfois, le soir, les gamins me suivaient en bande:
«
V’là le marchand de lait! V’là le marchand de lait! Par ici, Tiennon, par ici!»
Je compris qu’il était préférable de ne pas prendre au sérieux les plaisanteries des mauvais drôles
, non plus que celles des grands, d’ailleurs. Après une semaine, la chose parut naturelle à tous et les clientes me félicitèrent plus d’une fois de ce que j’étais le modèle des maris.
Mon rôle me procurait aussi quelques satisfactions: c’est ainsi que m’intéressait beaucoup, chaque matin, le réveil de la ville. A mon arrivée, il n’y avait d’activité apparente que dans les boutiques des maréchaux. Là, on voyait déjà le rougeoiment de la forge et les scintillements d’étincelles qui s’échappaient des fers blancs de chaleur façonnés sur l’enclume à grands coups de marteau. On travaillait aussi dans les fournils des boulangers, dans les ateliers des sabotiers, aux abattoirs des bouchers. Mais les boutiques restaient fermées. Les commerçants dormaient encore derrière leurs persiennes closes, de même que les fonctionnaires et les rentiers. Moi qui turbinais depuis deux heures et plus, grisé par l’action et l’air vif du matin, je cognais avec un malin plaisir aux portes et devantures. Bientôt apparaissaient les ménagères, boulottes ou trop 132maigres, ridées, ébouriffées, édentées, les seins tombants, les yeux gros avec des cernures bleues et de la cire dans les coins, toutes ridicules. Le négligé de leurs costumes accusait férocement leurs tares, leurs déformations. Beaucoup venaient pieds nus dans des pantoufles éculées, avec des jupes mal agrafées laissant voir la chemise, des camisoles de nuit pelucheuses, déchirées souvent, des serre-tête ignobles ou des bonnets crasseux. Elles proféraient dans un bâillement:
«Il fait bien froid ce matin, dites, Tiennon?
– Ma foi
oui, Madame; il a gelé rudement.
– Brrouou… Ce qu’il faisait bon au lit!
»
Je riais en dedans de
voir ainsi, au naturel, ces belles dames de la ville qu’on voyait dans le jour si bien peignées, si bien corsetées, si bien mistifrisées.
«Vrai, me disais-je, je ne me laisserai plus prendre aux apparences, oh non!»
Je devais pourtant m’y faire prendre terriblement, plus tard!
Sitôt rentré de ma tournée du matin, je quittais
ma blouse et mon pantalon propres et réendossais mes effets de travail; je rafraîchissais la litière des vaches et garnissais leur crèche; puis, ayant avalé une écuelle de soupe à l’oignon et trois pommes de terre sous la cendre, je m’en allais chez le père Viradon, un vieux locataire voisin, où, moyennant huit sous par jour, je battais au fléau de neuf heures à trois heures. Au retour, nouvelle soupe avec un quelconque mijotage de citrouille ou de haricots; puis c’était le pansage, la traite, la tournée en ville et maintes autres petites besognes qui m’occupaient jusqu’à sept heures; alors, je m’installais au coin du feu, à mes travaux d’outillage, et m’efforçais de prouver à ma femme que nos affaires marchaient bien, que nous n’aurions pas de peine à nous en tirer

En avril, quand survinrent les couches de Victoire, ce fut 133bien une autre affaire: il me fallut la soigner et me charger de toutes les besognes du ménage. J’avais
demandé à ma mère de venir pour quelques jours à cette occasion: c’était entendu ainsi. Mais une maladie de deux de mes petits neveux lui fut prétexte à ne pas tenir sa promesse. La mère Giraud, souffrante, ne put venir davantage. Il n’y eut donc, en dehors de la sage-femme, que la vieille voisine Viradon pour nous aider et nous conseiller un peu.
Or,
le travail de la terre donne à plein. Il fallait bêcher le jardin, faire les semis d’orge, d’avoine et de pommes de terre; on peut croire que je n’avais pas à rester les deux pieds dans le même sabot; j’en vins à perdre presque, si l’on peut dire, l’habitude de dormir et ce n’est pas au cours de l’été que je pus me rattraper.
Car
je fus travailler dans les domaines comme journalier. J’aurais bien eu assez de besogne chez nous, mais craignais, ne gagnant rien au dehors, de me trouver à court. Quand je rentrais vers dix heures du soir il m’arrivait souvent de me remettre à l’œuvre, au clair de lune, dans notre potager. Le voisin Viradon m’avait conseillé de faire du jardinage, parce que les légumes se vendent toujours bien à Bourbon durant la saison, quand la ville se peuple d’étrangers. Je restais donc souvent jusqu’à minuit à sarcler, biner, arroser. A trois heures, je repartais au travail. Victoire avait cessé momentanément les tournées de lait, – les vaches touchant à leur terme n’en donnaient plus, – mais elle put vendre quelques têtes de salade et quelques paniers de haricots dont le produit suffit aux besoins courants du ménage.
A la Saint-Martin
nous eûmes la satisfaction de payer sans délai le propriétaire et de rembourser au père Giraud la moitié de la somme qu’il nous avait avancée.

XIX

134Je manquais
beaucoup d’expérience pour de: c’est ainsi qu’avant de me mettre à mon compte je n’avais jamais semé. L’emploi de semeur dans les fermes était tenu d’ordinaire par le maître ou par son fils aîné – chez nous mon parrain avait succédé à mon père depuis quelques années. Je crois bien que cette coutume de ne pas varier les rôles existe encore un peu. Il y a toujours le bouvier, le jardinier, le semeur. Le bouvier ne s’occupe jamais du jardin; le jardinier ne sait guère labourer, ni soigner les bœufs. Et quand la séparation survient, l’un et l’autre se trouvent embarrassés.
Je semai donc la première fois inégalement et trop fort
, et ma récolte en fut compromise. De plus, les voisins qui eurent l’occasion de voir mon blé s’en gaussèrent. Il y avait de quoi, mais j’en souffris par amour-propre.
A vrai dire, les
bons semeurs n’obtinrent pas, cette année-là, de brillants résultats. A la suite d’une période hivernale de gels nocturnes et de soleils chauds suivie d’un printemps humide, la récolte de 1847 fut mauvaise entre toutes. Le froment atteignit huit francs le double et le seigle six francs. A la campagne, il y eut misère grande pour les pauvres gens; et c’était bien pis dans les villes, à Paris surtout.
Je savais cela par M. Perrier
, de la place de l’Église, un ancien maître d’école devenu agent d’assurances, qui était notre client pour le lait. M. Perrier lisait le journal et, chaque fois qu’il se passait quelque chose d’important, il en faisait part à ma femme avec mission de me le rapporter.
137C’est ainsi que j’eus connaissance de la révolution de février 1848. Cela me fit souvenir qu’au temps où j’étais pâtre dans la Breure du Garibier, j’avais entendu dire par les scieurs de long quelque chose d’analogue: Paris en révolution, un roi chassé et remplacé par un autre roi qui s’appelait Louis Philippe, le drapeau tricolore à la place du drapeau blanc.
Étant
allé le lendemain faire la tournée du lait, j’en parlai à M. Perrier qui m’expliqua qu’on venait précisément de mettre à la porte ce roi Louis-Philippe, et que nous avions maintenant la République. Il m’indiqua même la différence entre les deux formes de gouvernement.
A la campagne, on ne s’inquiète guère
de ces choses-là. Que ce soit Pierre ou Paul qui soit en tête, on n’en a pas moins à faire face aux mêmes besognes et à lutter contre des misères analogues. Pourtant ce changement de régime eut un certain retentissement.
Tout
de suite je sus gré à la République d’avoir supprimé l’impôt sur le sel. On le payait auparavant cinq et six sous la livre, on le ménageait presque autant que le beurre: après, il ne se vendit plus que deux sous. Je compris quelle canaillerie c’était de la part de l’ancien gouvernement de laisser subsister un impôt énorme sur une matière de première nécessité, dont le pauvre, pas plus que le riche, ne pouvait se passer.
Autre innovation sans doute heureuse: l’établissement du suffrage universel. Je savais que les ouvriers des villes faisaient grand cas de cela et j’ai compris plus tard leurs raisons. Mais à ce moment, je ne trouvais pas que le droit de vote fût une chose d’aussi grande importance que la suppression de l’impôt sur le sel.
Comme bien on pense, ces réformes ne faisaient pas plaisir aux riches. Les céréales
augmentant toujours, on accusait les gros bourgeois d’en accumuler des provisions considérables et de les faire jeter à la mer dans le but de provoquer la famine, 138en haine du gouvernement nouveau. A tort ou à raison, je ne sais…
Il y eut bientôt des élections pour nommer les députés. Je reçus plusieurs papiers à cette occasion, et m’en fus trouver M. Perrier
pour me les faire lire. Les candidats républicains parlaient de liberté, de justice, de bonheur du peuple et promettaient la création d’écoles et de routes, la diminution du temps de service, l’assistance aux infirmes et aux vieillards pauvres. Les conservateurs voulaient la France unie, grande et prospère dans l’ordre et la paix. Ils conseillaient de se méfier des utopistes révolutionnaires enclins à tout bouleverser, à faire table rase de nos traditions séculaires et à nous conduire aux abîmes. J’étais loin de comprendre le sens exact de toutes ces belles phrases. Mais il me parut cependant que les conservateurs usaient de grands mots assez vides de sens, alors que leurs concurrents émettaient quelques bonnées idées pratiques. Je à M. Perrier ma manière de voir: il m’approuva pleinement.
«
Dites-le bien à vos amis, à vos voisins: seuls, les républicains ont le désir d’améliorer votre situation. Les autres sont de gros bourgeois qui trouvent excellent l’ancien ordre de choses; contents de leur sort, le sort des autres leur importe peu.»
J’en fus fortifié dans
ma première impression. Mais l’avant-veille du scrutin, pendant que j’étais au travail, le curé vint à la maison. Citant à la bourgeoise plusieurs individus de mauvaise réputation, fainéants et ivrognes, qui criaient bien fort: «Vive la République» dans les rues de la ville les soirs de beuverie, il montra tous les républicains taillés sur ce modèle et conseilla de s’en défier.
«Si ceux
-là arrivent au pouvoir, il n’y aura de sécurité pour personne; ils prendront le bien des honnêtes gens et vivront en rentiers à la sueur du front des autres. Il faut voter pour les 139les conservateurs, représentants de l’ordre et des bons principes
«
Voilà, me dit Victoire, ce que M. le curé m’a chargée de te rapporter. A présent, fais-en ce que tu voudras.»
Je
savais qu’effectivement les pas grand’chose de la ville affichaient à tout propos leur amour de la République. Mais je réfléchis que les candidats ne devaient pas ressembler aux quelques criards et abrutis que nous voyions ici. D’ailleurs, M. Perrier, brave homme, intelligent et instruit, était républicain – ainsi que plusieurs autres bons vivants que je connaissais. Et l’illustre Fauconnet menait campagne en faveur des conservateurs. Je dis à ma femme:
«Écoute, en fait que de bien, nous n’avons guère que nos deux vaches – crois-tu que quelqu’un songe à nous les enlever? Et il n’y a pas que des braves gens pour soutenir les candidats du curé: Fauconnet, qui est probablement le plus voleur de Bourbon, les soutient aussi…
– Tu ne
saurais comparer M. Fauconnet aux abrutis et aux fainéants qui crient dans les rues?
– Oh non! je leur ferais injure, dis-je en riant; ils ne sont pas de sa taille!
»
Mais ceux-ci, de toute évidence,
faisaient grand tort aux «rouges». J’ai remarqué cent fois depuis que les pires ennemis des idées nouvelles sont les gens à réputation douteuse qui se mettent en vue sous couleur de les soutenir. Les meilleurs programmes se trouvent salis de ces contacts; en sont discrédités dans l’esprit de ceux qui, comme les neuf dixièmes des paysans, et moi-même, n’ont pas d’opinion bien nette et se basent un peu sur leur sympathie instinctive à l’égard des représentants de chaque tendance.
Toute la journée du samedi, je fus tiraillé de sentiments contraires
. Le dimanche je revins cependant à ma résolution 140première et mis dans la boîte le bulletin de la liste républicaine. Ce fut ma façon de remercier le gouvernement nouveau d’avoir mis le sel à deux sous.

Six
mois plus tard il y eut un autre vote pour nommer le président de la République. Et tant de personnages influents, propriétaires, gros fermiers, régisseurs et curés affirmant partout l’unique souci des «rouges» de favoriser les ouvriers des villes qu’on ne savait plus quoi penser. Les conversations entre cultivateurs le dimanche après la messe se portaient là-dessus.
«
Mon maître a dit que si un républicain était nommé président, le blé ne se vendrait que vingt sous la mesure…
– Le mien
de même. C’est la pure vérité, il paraît. Les républicains veulent que ceux des villes aient le pain pour rien.
– Ils feraient baisser la viande aussi, on peut en être sûr…
– On ne pourrait plus vivre en travaillant la terre…
»
Ces bruits
nous mettaient en défiance: comme les camarades, je votai pour Napoléon.

XX

Après un séjour de six années, mes parents avaient été obligés de quitter la Billette, les relations étant devenues impossibles avec M. et Madame Boutry. Ils s’en étaient allés à l’autre extrémité de la commune de Saint-Menoux, du côté de Montilly.
Mon père ne vécut pas longtemps dans cette nouvelle ferme. Au mois de janvier 1849, deux mois après
l’installation, l’un de mes neveux vint me prévenir qu’il était gravement malade. 141J’y fus le lendemain et le trouvai très amaigri, très abattu, avec une forte fièvre qui, sous sa barbe longue, colorait ses joues creuses.
«Mon pauvre garçon, je suis perdu, me dit-il. C’est égal, je suis bien aise de t’avoir revu avant de mourir…»
Il me regarda longuement avec des yeux mouillés; j’eus de la peine à m’empêcher de pleurer.
Il rendit l’âme en effet trois jours après, par une triste aube neigeuse.
Je le regrettai sincèrement
, car depuis que j’étais à même de l’apprécier avec ma pleine raison, je sentais en lui le pauvre brave homme martyr de la vie. Son frère avait vécu à ses dépens, ses maîtres l’avaient grugé, sa femme l’avait malmené. Ses rares moments de satisfaction étaient liés aux séances d’auberge, trop prolongées, où il se mettait dans son tort.
Ma sœur Catherine, mariée à
Gaussin et, depuis un an, placée à Paris avec son époux, ne put asssiter.

Une révolution dans la maisonnée ce deuil. Ma mère, à couteaux tirés avec Louis et sa femme, chercha à indisposer mon parrain contre eux, dans le but d’arriver à rendre inévitable la séparation des deux ménages. Cependant les deux aînés qui, à part quelques dissentiments passagers, s’entendaient assez bien, jugèrent préférable de rester ensemble tant que leurs enfants ne seraient pas élevés. Alors, la mère, toujours méchante et butée, décida de partir elle-même. Elle loua à l’entrée du bourg de Saint-Menoux, sur la route d’Autry, une pauvre bicoque et fut vivre selon la loi commune des femmes seules et sans ressources, glanant et gagnant quelque argent à laver les lessives, à toutes corvées désagréables et pénibles. Aussi longtemps qu’elle fut en état de travailler, elle laissa dormir dans un coin de son armoire les quelques centaines de francs qui constituaient sa fortune.
142La Marinette
demeura au domaine avec mes frères; ils la gardèrent un peu par charité, mais aussi parce qu’elle leur rendait service. La pauvre innocente, avec son culte des bêtes, s’acquittait très bien du rôle de bergère, moins le dénombrement des moutons, à la rentrée, qui n’était pas dans ses moyens. Elle savait filer et travailler aux champs. En somme, elle gagnait à peu près sa vie; ne quittant jamais la métairie elle coûtait peu comme entretien.

XXI

Victoire, enceinte une seconde fois, me donna une petite fille. Heureusement, les
affaires n’allaient pas trop mal. Le père Giraud était remboursé, je payais régulièrement mon fermage, j’avais quelques pièces de cent sous devant moi. Le succès me donnait du contentement, partant du courage. Je continuais, quand cela m’était possible, d’aller besogner hors de chez moi. J’avais trouvé pour la mauvaise saison un emploi stable et assuré; c’était à la carrière du Pied de Fourche, non loin de l’église, à l’est de la ville. J’y cassais de la pierre pour le compte d’un entrepreneur de routes. Étant à la tâche, je venais à ma convenance après le pansage du matin, et rentrais à temps pour celui du soir. Au printemps, j’apportais de quoi déjeuner et restais plus tard.
Nous étions parfois jusqu’à vingt casseurs à la file, travaillant chacun à l’abri d’une claie de paille,
à genoux sur un tabouret de chiffons. Notre chantier, à hauteur du vieux château dressé sur la colline d’en face, dominait complètement la partie centrale de la ville établie au milieu, dans la vallée étroite. Nos regards plongaient sur les toits de la grand’rue 143où les cheminées de toutes formes se dressaient comme une poussée de champignons, éjectant leurs fumées paisibles ou tourmentées par le vent – plus accentuées vers l’heure de midi. Cette grand’rue, de là-haut, nous semblait un précipice et nous étions tentés de plaindre ses habitants qui devaient manquer d’air. A vrai dire, si nous avions, nous, la faculté de respirer à l’aise, de nous sentir caressés par les souffles sains de la campagne et de la forêt, nous méritions bien d’être plaints aussi, car c’est un travail peu récréatif que de casser la pierre. Nos jambes, toujours inertes et pliées, s’ankylosaient; nos mains s’écorchaient au contact des petits manches de houx de nos masses. Souvent la lassitude nous gagnait et l’ennui…
Mon voisin de droite prisait et
souvent il me lançait sa tabatière où je prélevais de toutes petites pincées, histoire d’imiter les autres, de m’éclaircir le cerveau en éternuant. Mais, peu à peu, prenant goût au tabac, j’en vins à me procurer une «queue de rat» en écorce de cerisier et à la faire garnir. Victoire me disputait, disant que nous n’étions pas riches au point qu’il fût nécessaire que je m’entre de l’argent dans le nez, et puis, d’ailleurs, que c’était dégoûtant Mais ses observations furent impuissantes contre l’habitude déjà prisece travail à proximité de la ville m’entraînait à d’autres dépenses que je cachais soigneusement à ma femme. Pour me rendre au Pied de Fourche, il me fallait passer devant la porte de l’entrepreneur qui tenait un caboulot tout près. Quand, par hasard, il me voyait arriver le matin, il ne manquait pas de m’appeler.
«
Eh! Tiennon, viens donc «tuer le ver!…»
«Tuer le ver», c’était boire une goutte d’eau-de-vie. Il offrait sa tournée, je ne pouvais moins faire que d’offrir la mienne: au total deux gouttes avalées et quatre sous dépensés.
144Quand nous mangions, nouvelle attaque
: il se trouvait toujours quelqu’un pour proposer:
«
Sacré bon sang, que le pain est sec! Si l’on misait pour avoir un litre?»
En mettant trois sous chacun, ça nous faisait un litre à quatre. Ce verre de vin ne pouvait
sûrement que nous faire du bien; mais trois sous ça se connaît sur une journée de quinze à vingt sous!
Les jours de paie, il fallait encore boire. Je n’avais pas le courage de refuser
, dans la crainte de passer pour «chien» et de me faire remarquer, mais ces dépenses anormales m’inquiétaient – d’autant plus que Victoire, malgré mes précautions, s’en apercevait, et souvent m’en faisait reproche.
Je compris alors que c’est une vraie calamité pour les ouvriers des bourgs et des villes que d’avoir trop d’occasions. Quoique gagnant plus que nous, ils ne sont pas plus riches, car
ils en viennent à trouver naturel de dépenser tous les jours une petite somme à l’auberge ce qui va loin en fin de compte. Ils sont plus à plaindre qu’à blâmer. A leur place je n’eusse pas agi différemment. Mais je résolus de fuir la contagion, de chercher du travail ailleurs.

C’est ainsi que, dans l’hiver de 1850, je pris à défricher, du côté de
César[1], une portion d’un terrain broussailleux qu’on mettait en culture. Là, c’était la vraie campagne. Gagnant plutôt moins qu’à la carrière, j’avais finalement de meilleures semaines. Nul autre frais inutile que de puiser quelquefois dans ma «queue de rat…»
A ce chantier,
un jour de mars que le soleil brillait, déjà chaud, je mis au jour dans les racines de genêts une vipère qui s’éveillait de sa léthargie hivernale. Je n’avais plus, comme 145dans mon enfance, une crainte exagérée des reptiles; – l’ayant regardée un instant s’agiter, je hélai M. Raynaud, un boulanger de la ville qui se trouvait là en train de faire mettre en fagots des tas d’épines et de genévriers qu’il avait achetés pour son four.
«Venez voir une belle vipère, monsieur Raynaud, elle est déjà à moitié désengourdie.»
Le boulanger s’approcha:
«Diable, pas rien qu’à moitié; elle se tortille joliment…»
Après qu’il l’eut examinée à loisir, il reprit, d’un ton mi-sérieux, mi-narquois:
«Vous devriez la porter toute vivante au pharmacien: il vous la paierait au moins cent sous!
– Vous vous fichez de moi, monsieur Raynaud?
– Ma foi
non! Je vous assure que les pharmaciens s’en servent pour leurs drogues et qu’ils achètent toutes celles qu’on leur porte.»
Je ne pus me défendre de
regards questionneurs sur le groupe des bûcherons venus voir aussi.
«
Monsieur Raynaud a raison, dit l’un; je crois bien que ça s’achète, en effet.
– Moi, c’est la première fois que je l’entends dire, reprit un autre.
– Moi aussi, appuyai-je.
– Eh bien, essayez, reprit le boulanger; portez-la
lui vivante et vous verrez qu’il vous la paiera cent sous et peut-être plus.
– C’est qu’elle n’est pas commode à porter vivante…
»
Il avisa
le bidon qui contenait la soupe de mon repas de midi.
«
Mettez-la dans votre gamelle.
– C’est une idée: si j’étais certain de la vendre cent sous, je l’emporterais dedans, quitte à en acheter une neuve.
»
146Lors
M. Raynaud d’affirmer une troisième fois:
«Quand je vous dis que c’est la vérité!»
Il n’était pas encore l’heure du goûter;
en grande hâte pourtant j’avalai ma soupe, sans même prendre le temps de la faire chauffer; puis, à l’aide d’un bâton de noisetier fendu, je me saisis du reptile et le glissai non sans peine dans le bidon vide que je recouvris aussitôt de son couvercle. Le boulanger, les fagoteurs me regardaient faire en ricanant.
«
Mon vieux, vous paierez à boire, conclut en s’éloignant M. Raynaud, je vous ai fait gagner votre journée. Surtout, dites bien au pharmacien que vous venez de ma part.»
Tout joyeux de l’aubaine, je quittai le chantier plus tôt qu’à l’ordinaire et passai chez nous pour mettre des effets propres. Ma femme, à qui je contai l’aventure,
s’indigna de belle façon:
«
Sors-moi bien vite ça de la maison! Une «mauvaise bête»… Si elle allait soulever le couvercle, se glisser sous les meubles!…»
Après un court silence
:
– On t’a fait croire des bêtises, imbécile! Tu en seras pour la peine d’acheter un bidon neuf, encore vingt-cinq ou trente sous. Je ne veux plus revoir celui-ci, tu m’entends bien? Jette-le dans un fossé, fais-en ce que tu voudras, mais ne le rapporte pas

Je
commençais à craindre que la bourgeoise n’eût raison. J’affectais pourtant la certitude de revenir avec ma pièce de cent sous. Et, délibérément, je me rendis chez le pharmacien.
«
Bonsoir, monsieur Bardet.
– Bonsoir, mon ami, bonsoir. Qu’est-ce qu’il y a pour votre service?
– Monsieur Bardet, on m’a dit que vous achetiez les vipères vivantes;
c’est M. Raynaud, le boulanger, qui m’a dit ça j’en ai trouvé une au déchiffre et je vous l’apporte.
149Mais oui, je les achète: M. Raynaud ne vous a pas menti.
»
Il apporta un grand bocal bleu.
«Tenez, il y en a trois ici; la vôtre fera la quatrième. Et si vous en trouvez d’autres, apportez-les moi; je vous les prendrai toutes à cinq sous la pièce.»
Je
me sentis devenir blême.
«Combien, monsieur Bardet?
– Cinq sous.
– M. Raynaud m’avait dit cent sous…
»
Le pharmacien sourit dans sa barbe grise:
«Raynaud est un peu farceur, vous ne le saviez pas? C’est cent sous les vingt qu’il a voulu dire.
– Je me suis laissé jouer… Il va me falloir un autre bidon; j’aurai de la perte. Ah! bien, vous pouvez croire que je regrette de vous l’avoir apportée!
»
M. Bardet
paru ému de me voir si dépité.
«
Qu’est-ce que vous voulez, ça vous apprendra qu’il ne faut pas tout croire. Mais vous auriez tort de sacrifier votre bidon. Tenez, je vais vous donner une solution pour le désinfecter: une cuillerée de cette poudre blanche dans un litre d’eau bouillante. Vous le nettoierez avec ça et pourrez vous en servir en toute sécurité; il sera aussi propre qu’avant.»
La poudre valait trois sous; j’eus dix centimes à empocher. Mais j’avais compté sans Victoire qui jura que le bidon ne servirait plus, menaça de le briser elle-même au lieu de le nettoyer. Il me fallut retourner
le soir chez le quincailler où j’en achetai un du plus bas prix: vingt-cinq sous. Il était loin de valoir l’ancien.
J’ai souvent fait rire
les à mes dépens en racontant cette aventure que je me plus à agrémenter par la suite d’épisodes imaginaires pour la rendre plus comique 150encore. Mais j’en gardai rancune au boulanger Raynaud qui avait jugé bon, au surplus, de se payer à nouveau ma tête quand nous nous rencontrâmes.
«
Eh bien, Bertin, cette vipère?
– Eh bien, monsieur Raynaud, je ne suis pas
prêt de vous croire. Vous êtes un rude menteur!
– Quoi, le pharmacien n’en a pas voulu?
– Si, seulement au lieu de cent sous, c’est cinq sous qu’il me l’a payée.
– Cinq sous… Eh bien, oui, c’est le prix que je vous avais indiqué; vous aviez mal compris.
»
Et il s’éloigna en riant.

[1] Hameau de la commune de Bourbon ainsi nommé parce que César, lors de la conquête des Gaules, avait établi un camp dans ces parages.

XXII

De temps à autre, je revoyais Fauconnet dont les cheveux blanchissaient
alors que la figure glabre, à présent ridée et constamment grimaçante, avait une expression un peu diabolique. Quand il traversait les Craux, allant à Meillers, il s’arrêtait des fois pour me parler et je faisais l’aimable, malgré mon vieux levain de haine à son endroit.
Si bien
que, son domestique étant tombé malade, il me vint quérir un jour pour le remplacer. C’était après la moisson, en août. Assez peu pressé d’ouvrage, je ne crus pas devoir me dérober. Quand on est pauvre, il faut bien aller travailler là où l’on trouve, même chez les employeurs que l’on a de bonnes raisons de mépriser.
Je vis de près, dans l’intimité quotidienne, ce fermier enrichi
qui était à la veille de devenir gros propriétaire terrien. Il était chez lui grossier, maussade et grognon. Il promenait son désœuvrement de la cuisine à l’étable et au jardin, l’allure 151débraillée, fumant sa pipe, bâillant, ne se mêlant d’aucune besogne. J’ai pu me rendre compte, pendant mon séjour dans cette maison, que l’oisiveté n’est vraiment pas enviable. Le travail, souvent pénible, douloureux, accablant, mais toujoursintéressant, sinon passionnant, est encore contre l’ennui le meilleur des dérivatifs. Fauconnet s’ennuyait d’une façon atroce. Il était sans cesse en bisbille avec sa femme et la bonne, auxquelles il faisait, d’un ton rogue, des observations ou reproches plus ou moins déplacés. Des fois, il se versait de grandes rasades d’eau-de-vie, cherchant dans l’excitation de l’alcool un remède à sa mauvaise humeur, à son désœuvrement. Avec moi, il se montrait d’assez bonne composition; il lui arrivait de m’appeler le matin à la cuisine pour me faire boire la goutte. Par contre, aux repas, il ne me donnait jamais de vin, prétendant que les ouvriers ne doivent pas s’habituer à ça.
Il passait rarement sans sortir. Une fois en selle ou en voiture, fier de son cheval bien pansé et bon trotteur, de ses harnais brillants, il redevenait l’homme public, Fauconnet, le fermier riche, conscient de sa puissance, envié de tous, respecté des marchands, salué bas par les travailleurs. En dehors des foires et des tournées au chef-lieu il allait dans ses domaines pour donner des ordres, combiner les ventes prochaines ou serrer de près quelque jeune métayère point trop farouche qui, au maître, n’osait rien refuser
Je ne
le vis vraiment gai chez lui que le jour de l’ouverture de la chasse. Il offrait à déjeuner aux amis avec qui il avait battu la campagne le matin. Son fils aîné, le docteur, nouvellement établi à Bourbon, était aussi de la fête. Ce fut une ripaille à tout casser, une vraie débauche. J’étais chargé du service de la table que je fis assez maladroitement, en novice que rien n’a préparé à ça; mais ma maladresse même fut appréciée, puisqu’elle prêta aux convives l’occasion de rire. Or toute occasion de rire leur était précieuse. Après qu’ils eurent 152bu et mangé ferme, ils contèrent des histoires scabreuses, des récits d’orgie et d’amour de fraude. Ils parlaient aussi de leurs métayers dont ils raillaient la bêtise et la soumission, et de leurs propriétaires à qui ils se flattaient de faire avaler des bourdes . Je compris qu’ils se considéraient comme des gens très supérieurs, dominant le reste de l’humanité de tout le poids de leurs gros ventres, de toute la largeur de leurs faces rubicondes. Seul, le jeune docteur ne paraissait guère s’amuser. Il avait en ville, à côté de la source chaude, son logement particulier, et il fréquentait peu la maison paternelle. Ses deux frères de même n’y faisaient plus que de rares et courtes apparitions.
«Ils n’ont pas les habitudes du père; ce n’est plus le même genre», m’avait dit la servante.
J’en conclus qu’eux aussi, probablement, se jugeaient des hommes supérieurs, supérieurs à ce fermier campagnard qu’était leur père, et à ses amis
. Ainsi va le monde. Chacun a sa façon de voir et de concevoir. Chacun se croit bien fort sans imaginer qu’à côté on le tient pour un imbécile. Il y a là de quoi consoler ceux qui ne sont pas supérieurs du tout.

Quand le domestique fut en état de reprendre son service, comme il me restait la libre disposition de quelques jours, Fauconnet me retint pour battre à la machine dans ses domaines de Bourbon. C’était
dans la région le début des batteuses que les fermiers, après une assez longue période d’hésitation, venaient de se décider à adopter. Ils continuaient alors à fournir un tiers du personnel, comme au temps du fléau. Ils se sont libérés depuis de cette obligation trop coûteuse, laissant aux métayers toute la charge de la main-d’œuvre.
On commença
au domaine de la Chapelle, sur la route de Saint-Plaisir. Nous étions tous étonnés et un peu effrayés de nous voir au service de ce monstre dont les roues tournaient 153si vite. Mais les rôles étaient moins durs qu’à présent, car on travaillait à une allure très modérée et l’adaptation fut assez rapide.
Les
femmes, par contre, se trouvèrent embarrassées qui jamais ne s’étaient vues tant de monde à nourrir. Maintenant elles en ont pris l’habitude; elles achètent de grands paniers de viande qu’elles mettent en pot-au-feu, en daube, en ratatouilles diverses, sacrifient des lapins et même des poulets. Mais trop pauvres étaient les ménagères d’il y a cinquante ans pour songer à de telles frairies. Et pourtant la cuisine ordinaire leur semblait peu digne d’être servie à des étrangers. Les métayères de Fauconnet durent s’entendre entre elles – et voilà ce qui advint:
A la Chapelle, au repas du matin, on nous servit de la galette et du
tourton. Je me régalai de ces pâtisseries toutes fraîches et plus beurrées qu’il n’est d’usage. Mais au repas du milieu du jour, au «goûter» comme on dit, il n’y eut encore que de la galette et du tourton, et le soir il en fut de même. D’un repas à l’autre je trouvais ça moins bon; et tous nous mangions avec un moindre appétit. Je crus qu’il y aurait du nouveau le lendemain, qu’on nous ferait de la soupe, des haricots, quelque chose, quoi! Mais il fallut déchanter. En arrivant le matin, je remarquai que le feu flambait au four et je vis un nouveau stock de galettes et de tourtons qu’on se préparait à cuire. Aux trois repas de ce jour-là, on ne nous servit encore rien autre chose. La chaleur, la poussière nous assoiffant, il arriva que l’on prit en dégoût ces pâtisseries lourdes qui achevaient d’altérer. Les estomacs lassés se montraient rebelles. Pour mon compte, je partis le soir sans me mettre à table, et plusieurs autres de même. Changeant de ferme le jour d’après, nous espérions tous que l’obsession allait cesser. Mais point! Il y eut pâté le matin et galette à midi avec un simple accompagnement de brioche au lieu de tourton. C’en était 154trop: tout le monde réclama du lait, même de la veille et écrémé, du lait n’importe comment. La bourgeoise consentit à faire le tour de la table avec sa terrine, non sans laisser entendre qu’il ne lui semblait pas honorable de nous servir ce lait, nourriture commune. Il eut un tel succès pourtant qu’il en fallut trois terrines pour contenter tout le monde. Mais la métayère ne voulut pas en tirer de leçon: au repas suivant, la table se trouva garnie comme de coutume des inévitables galettes et des inévitables tourtons. Ne mangeant plus rien, me sentant près de tomber malade, je prévins Fauconnet qu’il ne m’était pas possible de suivre plus longtemps la machine.
Les aliments de chez nous
: la soupe à l’oignon, le pain de seigle et le fromage de vache, me semblèrent meilleurs après cette aventure

XXIII

Les coqs à l’engrais chantèrent un soir de décembre qu’il y avait de la neige et qu’il gelait ferme. C’était
en fin de veillée, vers neuf heures; nous nous préparions, comme on dit, à user les draps.
«
Qu’est-ce qu’ils veulent nous annoncer, ces sales bêtes, fit Victoire tout de suite troublée.
– Pas quelque chose de bon, sans doute
», appuyai-je, craintif pareillement.
Nous avions l’un et l’autre cette conviction
que c’était signe de malheur d’entendre chanter les coqs à partir du coucher du soleil et jusqu’à minuit période du silence et du repos.
Cette
infraction à la règle aurait dû cependant nous sembler naturelle de la part de ces pauvres poulets à l’engrais qui, ne sortant jamais d’un réduit enténébré, perdaient peu à peu le sentiment des heures. Mais nous n’en pensions pas tant, et 155nous étions troublés parce que nous avions vu, enfants, se troubler nos proches en pareille occurence. D’ailleurs, dans le grand calme de la nuit d’hiver, ces cocoricos éclatants avaient quelque chose de lugubre, d’autant qu’ils se multiplièrent: le coq des Viradon répondit aux nôtres, puis d’autres des chaumières proches, des fermes lointaines. Ce fut pendant une demi-heure un concert de modulations aiguës, comme aux heures qui précèdent l’aube.
Après que les chants eurent pris fin, Victoire donna le sein à notre petit
troisième, Charles, qui avait juste deux mois. Mais elle n’était guère rassurée et tremblait encore une fois couchée. Nous eûmes, cette nuit-là, un sommeil pénible et décidâmes que les malencontreux poulets seraient vendus au plus tôt.

Comme par hasard, les mois qui suivirent, toute sorte de malheurs
nous vinrent frapper. En prenant de l’âge, je me suis libéré d’une bonne partie des croyances superstitieuses de ma jeunesse; mais à cause de cela, j’ai toujours conservé la crainte des coqs qui chantent après le coucher du soleil.
J’avais
dans un coin de mon étable une réserve de pommes de terre. La meilleure de mes deux vaches s’étant détachée une nuit, avala goulûment un gros tubercule et s’étrangla. Je la découvris, le matin, étendue sur le dos, râlante; son ventre était ballonné; sa langue pendait; ses jambes s’agitaient en de brusques soubresauts. C’était la fin. Mesla pomme de terre restée dans l’œsophage demeurèrent aussi vains que les mouvements désespérés de la pauvre bête luttant contre la mort. Je n’eus que la ressource d’aller quérir un boucher qui m’en donna trente francs je comptais la vendre trois cents francs à la fin de l’hiver
Il me souvient que ma femme voulait acheter des habits pour notre
petite Jean, et pour moi un pantalon de droguet, une 156casquette, une blouse. Mais on dut repousser à des temps meilleurs ces dépenses anormales. Au surplus, il nous creva peu après un cochon qui pesait cent cinquante livres. Et nous eûmes des ennuis de la vache achetée en remplacement de notre pauvre étranglée.
A cause des enfants, Victoire avait cessé tout à fait de porter le lait en ville
et s’était mise à faire du beurre. Or, il n’y avait pas moyen de transformer en beurre la crème qui provenait de cette nouvelle vache. Nous passions à la remuer dans la baratte – ou «beurrier» – des heures et des heures; nous avions les bras moulus de faire monter et descendre le batillon: rien! Il m’arriva un soir de poursuivre cette manœuvre sans interruption, de six à onze heures; je pris une suée terrible, défonçai à demi la baratte, mais sans arriver à tirer du liquide aqueux les molécules espérées. Je racontai ça le lendemain au père Viradon qui conclut à un mauvais sort. Pareille mésaventure lui étant advenue dans sa jeunesse, un défaiseux de sorts lui avait donné les conseils suivants:
«Se rendre un peu avant minuit au carrefour de la place de l’
Église et poser là un petit pot neuf de six sous plein de cette mauvaise crème; tourner douze fois autour de ce pot quand sonneraient les douze coups de minuit, en traînant au bout d’une corde de six pieds de long les chaînes d’attache des vaches; au douzième tour, s’arrêter net, faire quatre fois le signe de la croix dans quatre directions opposées et partir en vitesse, abandonnant le pot et rapportant les chaînes.
«Couper à chaque bête un bouquet de poils de
l’oreille, un du garrot, un de la queue, les tremper dans l’abreuvoir tous les jours de la semaine sainte avant le lever du soleil, les porter à la messe le jour de Pâques et les faire brûler dans la cheminée sans être vu…»
«J’ai fait cela et la réussite a été complète, conclut Viradon. Mais le défaiseux a dû agir de son côté.»
157Je fus pris d’un fou rire malgré
mes embêtements en écoutant le bonhomme raconter d’un air convaincu les détails bizarres de ces diverses cérémonies: il me semblait le voir tourner autour de son pot, entendre la «fretintaille» des chaînes!…
Le défaiseux était mort; mais il avait laissé à son fils le secret de son talent
, et le vieux voisin me conseillait fort d’avoir recours à lui. Je refusai néanmoins, n’ayant pas foi en ces stupidités.
Ce fut au curé que Victoire alla conter nos peines. Il vint le lendemain, aspergea l’étable avec de l’eau bénite et nous dit de n’avoir nulle crainte des sorciers.
«Ça tient tout simplement à ce que votre vache a du lait de mauvaise qualité et peut-être aussi à son état de gestation avancée; améliorez sa nourriture, donnez-lui chaque jour un peu de sel dans une ration de farineux: vous verrez que ça ira mieux.»
Nous suivîmes les avis du curé
; il nous devint possible de faire du mauvais beurre qui s’améliora tout naturellement quand, à la belle saison, nos vaches allèrent pâturer sur les Craux et lorsqu’elles en furent au lait nouveau. Si l’on raisonnait avec sagesse on n’aurait pas souvent, je pense, l’occasion de croire aux sorts.

Vers la fin de l’hiver
nous eûmes une alerte plus grave encore; et il fallut bien cette fois-ci, en désespoir de cause, aller trouver un rebouteux.
Notre petit Charles fut pris soudain d’un
mal de gorge à caractère grave; il refusait de prendre le sein; sa respiration devint rauque, puis râlante. Victoire le porta d’abord à la sage-femme, puis au médecin, et ça n’avait pas l’air d’aller mieux, bien au contraire. Or, il y avait sur le chemin d’Agonges un homme qui «barrait» les maux de gorge d’enfants; on venait 158le trouver de toutes les communes du canton et même d’ailleurs: il sauvait, disait-on, les bébés désespérés par les docteurs. Au cours d’une veillée, l’état du petit parut tellement s’aggraver que nous décidâmes de le lui porter séance tenante.
Victoire l’emmitoufla dans un vieux châle au creux d’un oreiller et je le pris ainsi sur mon bras. Elle suivait en pleurant. Nos pas résonnaient lugubres dans le silence nocturne, sur les chemins durcis par le grand gel. Sur les dix heures, nous eûmes la satisfaction de frapper à la porte du guérisseur qui vint nous ouvrir en caleçon et bonnet de coton: c’était un petit homme déjà âgé, à cheveux grisonnants et figure ingrate. Il marmonna des prières en faisant des signes sur le corps de notre enfant, oignit son cou d’une sorte de pommade grise et lui souffla dans la bouche par trois fois. Un chaleil fumeux éclairait cette scène étrange. J’étais impressionné. Victoire pleurait toujours silencieusement. Après qu’il eut fini, l’homme nous assura:
«
Il ira mieux demain; mais, par exemple, il était temps de l’apporter, vous savez… Dès qu’il sera débarrassé, pour hâter sa guérison vous irez faire brûler un cierge devant l’autel de la Vierge.»
A notre demande de paiement, il dit:
«Je ne prends rien aux pauvres gens. Mais il y a là un tronc où chacun met ce qu’il veut.»
Il prit sur la cheminée une petite boîte carrée, en bois fumé, dont le couvercle était percé d’une fente
; j’y glissai vingt sous et nous repartîmes en hâte, inquiets des deux aînés que nous avions laissés dormant, dans la maison fermée.
Le guérisseur ne nous avait pas trompés. Vers le matin, le bébé vomit des matières aqueuses qui ressemblaient à des crachats durcis et, tout de suite soulagé, il prit le sein. Deux jours plus tard, il était tout à fait remis.
Je me suis souvent demandé, sans pouvoir répondre ni dans 159un sens ni dans l’autre, si cette guérison fut d’effet naturel ou si les simagrées du vieux y furent pour quelque chose. Je sais que nombre de gens, très sceptiques, très fortes têtes, ne craignent pas, encore aujourd’hui, d’avoir recours à ces
guérisseurs campagnards pour se faire barrer les dents, ou se faire dire la prière à l’occasion d’une entorse ou d’une foulure. Et d’aucuns prétendent qu’ils en ont du soulagement.
Ceci étant, un pauvre homme tout simple a bien le droit de rester perplexe, également éloigné de ceux qui affirment et de ceux qui se moquent. J’en suis encore là.

XXIV

Certain jour de foire
de Bourbon, pour le carnaval de 1853, mon beau-père m’ayant tiré à part sur la place de la Mairie, où je causais avec d’autres, me proposa d’entrer comme métayer dans un domaine de Franchesse, sa commune d’origine. Il connaissait particulièrement le régisseur, un ami d’enfance.
J’y songeais un peu, à prendre un domaine, car demeurant là
il me faudrait placer mes enfants dès qu’ils seraient en âge de pouvoir garder les bêtes: – éventualité malgré tout pénible. J’aurais pourtant préféré attendre encore quelques années, mais, après réflexion, il me parut plus sage de ne pas manquer cette occasion.
Le dimanche suivant, nous
fûmes donc, le père Giraud et moi, visiter cette ferme située entre Bourbon et Franchesse, à deux cents mètres du chemin qui reliait les deux communes. «La Creuserie» dépendait de la propriété de M. Gorlier, dit «de la Buffère», 160du nom d’un petit château voisin qu’il habitait pendant l’été. La propriété comprenait cinq autres fermes: Baluftière, Praulière, le Plat-Mizot, la Jarry d’en haut et la Jarry d’en bas, – une locature qui s’appelait les Fouinats, et la maison du régisseur à proximité du château.
M. Parent, le régisseur, était un homme de taille moyenne, avec une grosse tête encadrée d’un collier de barbe grisonnant; ses yeux saillants hors de l’orbite lui donnaient constamment l’air étonné; sa lèvre inférieure, grosse et lippue, tombait, découvrant ses dents avariées et laissant passer un continuel jet de salive. Il nous fit visiter les bâtiments du domaine qui étaient anciens et peu confortables; nous conduisit dans toutes les pièces de terre, dans tous les prés, et, quand nous fûmes rentrés chez lui, il dicta les conditions.
«
Il fallait deux mille francs de remboursement sur le cheptel, mais on se contenterait de la moitié: s’ajouteraient aux quatre cents francs de l’impôt colonique annuel; pour l’amortissement, on retiendrait une part sur les bénéfices. J’aurais à faire tous charrois commandés pour le château ou la propriété; ma femme donnerait, comme redevances, sur ses produits de basse-cour, six poulets, six chapons, vingt livres de beurre; les dindes et les oies se partageant par moitié selon la règle. Le maître se réservait pour chaque année le droit de modifier les conditions ou de nous donner congé, sous cette réserve que nous devions être prévenus au moins neuf mois à l’avance.»
M. Parent
nous entretint ensuite sur un ton de platitude exagérée du propriétaire qu’il appelait «M. de la Buffère», ou, plus communément, «M. Frédéric».
«
M. Frédéric ne veut pas que les métayers s’adressent directement à lui: c’est toujours à moi que vous devrez dire ou demander ce que vous jugerez nécessaire. M. Frédéric entend qu’on soit très respectueux, non seulement envers lui, mais 161aussi envers son personnel: c’est parce qu’ils ont mal répondu à mademoiselle Julie, la cuisinière, qu’il m’a fait donner congé aux colons actuels de la Creuserie. M. Frédéric ne veut pas qu’on touche au gibier: s’il prenait quelqu’un à tirer au fusil, à tendre des lacets, ce serait le départ certain. Quand il chasse, défense de rester là où on pourrait le gêner – même si cela entraîne une suspension de travail. Il faudra tâcher aussi que le beurre de votre redevance soit de bonne qualité et les poulets bien gras, de façon à contenter mademoiselle Julie.»
Sur une demande malicieuse
de mon beau-père, il avoua tout bas que mademoiselle Julie n’était pas seulement la cuisinière, mais encore la maîtresse de M. Frédéric, demeuré célibataire. C’est pourquoi il y avait grand intérêt à la ménager, son influence étant considérable.
Je ne savais trop que penser de M. Frédéric. Dans la bouche de son régisseur qui, pourtant, le disait très bon, il prenait
figure de potentat dont les moindres désirs devaient être obéis… Cela m’effrayait un peu.
Je demandai à M. Parent huit jours de réflexion
à dessein surtout de m’entretenir de l’affaire avec Victoire. Elle me crispa, s’ingéniant à jouer l’indifférence.
«Fais
comme tu voudras; moi, ça m’est bien égal.»
Sa mauvaise humeur d’être
encore enceinte la rendait inabordable. Un jour, que j’insistais plus que de coutume, elle eut pourtant une manière d’assentiment.
«
Dame, si ce domaine te plaît, prends-le, voilà tout…
– Mais toi,
te plaît-il que je le prenne?
– Oh! moi, que ce soit là ou ailleurs…
»
Je l’aurais battue…

Je me décidai néanmoins à donner une réponse favorable, et pour la Saint-Martin de 1853 nous nous installâmes à la Creuserie. Victoire, accouchée avant terme, quinze jours auparavant, d’un petit garçon mort-né, se trouvait bien fatiguée et 162affaiblie, dans les plus mauvaises conditions pour supporter le lourd tracas d’un déménagement. Sa mère, heureusement, put nous seconder à cette occasion.

XXV

Notre maison avait deux pièces d’égales
d’imensions qu’une porte intérieure reliait: la cuisine et la chambre. Leur sol était d’un niveau inférieur à celui de la cour sur laquelle elles s’ouvraient l’une et l’autre par de grosses portes ogivales, noircies par les intempéries et fortement bardées de fer. Dans la cuisine, une sorte de béton avait été fait jadis qui, peu à peu, sous l’effet des balayages, s’était dégradé; il n’en restait qu’une armée de cailloux pointus qui montraient leur nez d’un bout à l’autre de la pièce. Dans la chambre, rien ne masquait le sol primitif, affaissé au milieu, bossué sous les meubles, avec, un peu partout, des mamelons et des trous. Le plafond appareillait l’appartement un plancher bas, délabré que soutenaient de grosses solives très rapprochées, couvertes de moisissures blanches. Dans chaque pièce, une poutre énorme, taillée à la diable, était soutenue elle-même par un poteau vertical. Des grains de blé et d’avoine, s’échappant de la provision du grenier, passaient fréquemment entre les planches disjointes et les rats en faisaient des réserves sur les poutres. Le jour ne pénétrait que par d’étroites fenêtres à quatre petits carreaux; en hiver, lorsqu’il faisait sombre et que la température ne permettait pas de tenir ouvertes les portes extérieures, on avait peine à y voir en plein midi. Dans la cuisine ou salle commune se faisaient toutes les grosses 163besognes. Il y avait, à gauche de l’entrée, la maie à pétrir et, au-dessus, le tourtier avec ses arceaux de bois pour séparer les grosses miches de la fournée qu’on y plaçait côte à côte; à droite, une commode, un bahut à linge; au milieu, la grande et massive table de chêne que nous avions achetée d’occasion, flanquée de ses deux bancs sur lesquels nous prenions place aux heures des repas; au fond, l’horloge entre deux lits: le nôtre dans le coin le plus rapproché du foyer, comme il est d’usage, et, de l’autre côté, celui que partageaient la servante et notre petite Clémentine. A gauche, dans le mur du pignon, la cheminée saillait large et haute avec, au-dessus du foyer, le trou noir du four. La chambre était moins enfumée, plus propre: ma femme y avait fait placer son armoire et les lits neufs qu’il nous avait fallu acheter pour coucher le personnel.
La maison faisait face
aux neuf heures, mais le soleil n’en éclairait que bien plus tard le seuil, en raison du voisinage trop proche de la grange et des étables établies parallèlement sur le devant, à une quinzaine de mètres. Dans l’intervalle, les égouts formaient une sorte de mare stagnante et noirâtre où baignaient les balles de froment depuis les battages jusqu’au milieu de l’hiver. On mettait à proximité le fumier des moutons utilisé pour les fumures de printemps. Il y avait en outre, dans cet espace, une auge de bois longue et peu profonde dans laquelle mangeaient les cochons, et une vieille roue placée horizontalement sur trois poteaux pour le jucher nocturne des dindons. Le tombereau et les charrettes au repos s’y voyaient souvent, et aussi, tout au long des murs, de menus outils, des bâtons et aiguillons disséminés çà et là, des débris de paille et de bois, de la pierraille, des tuiles cassées.
La ferme
étant située sur la partie montante du vallon, à bonne altitude, nous avions, du haut de l’escalier du grenier, au pignon droit de la maison, une vue magnifique. Il s’étendait, ce vallon, sur une bonne partie des communes de Bour164bon, de Saint-Aubin et d’Ygrande, avec un aspect d’amphithéâtre géant. Aux parties supérieures de ses ondulations apparaissaient, entre les haies vives, des champs verts, roux ou grisâtres; d’autres se montraient à demi, juste de quoi laisser voir s’ils étaient en guéret, en chaume ou en pâture; et, dans les parties basses, il y avait des pièces entièrement dissimulées, des espaces importants dont on apercevait seulement le haut des arbres espacés de loin en loin dans les bouchures. A l’extrémité d’un grand pré tout en longueur s’étendait le losange mystérieux d’un taillis déjà vaste. Des lignes de peupliers géants s’apercevaient en quelques endroits. Et, de loin en loin, dans ces cultures, entre ces haies, entre ces arbres, émergeaient les bâtiments écrasés d’une chaumière ou d’une ferme: c’étaient Baluftière, Praulière et le Plat-Mizot, disposés en triangle tout près, la Jarry d’en haut et la Jarry d’en bas, un peu plus loin, puis d’autres dont je savais les noms, puis d’autres, très éloignées, dont je ne savais rien, et enfin, à l’autre extrémité du vallon, le tassement d’un chétif pâté de maisons qui était le petit bourg de Saint-Aubin. Par delà, on distinguait encore le grand ruban sombre de Gros-Bois; et, par les temps clairs, au delà, bien d’autres vallons, bien d’autres villages, bien au delà des distances connues, on apercevait, profilant leurs masses noires dans le bleu du ciel, une ligne de pics, qu’on disait appartenir aux montagnes d’Auvergne.
En arrière de notre maison,
une vallée étroite aux fertiles prairies précédait un coteau sur lequel se dressait le bourg de Franchesse, au minuscule clocher carré.
Les premiers jours de notre installation, ces paysages m’apparurent
tout ouatés de brouillards. Je les vis ensuite dans leur décor hivernal, alors que les cultures sont nues, lavées par les pluies ou pailletées de gel, et que les bouchures sont comme des bordures de deuil avec les fioritures de leurs arbres165squelettes – puis tout blancs sous la neige, déguisés comme pour une mascarade. Je les vis s’éveiller frissonnants aux brises attiédies d’avril, étaler peu à peu toutes leurs magnificences, fleurs blanches et verdures fraîches. Je les vis au grand soleil de l’été, alors que les moissons mettent leur note blonde dans les verdures accentuées, paraître anéantis comme quelqu’un qui a bien sommeil. Je les vis à l’époque où les feuilles prennent ces tons roux qui sont pour elles le temps des cheveux blancs – précédant de peu de jours leur contact avec la terre d’où tout vient et où tout retourne. Je les vis s’éclairer, gais et pimpants, aux heures des aubes douces etdans la pourpre des beaux soirs. Je les vis enfin, comme dans un décor de rêve, baignant dans le vague mystérieux des clartés lunaires. Et combien de fois, les contemplant, ne me suis-je pas dit:
«Il y a des gens qui voyagent, qui s’en vont bien loin par ambition, nécessité ou plaisir, pour satisfaire leurs goûts ou parce qu’on les y force; ils ont, ceux-là, la faculté de s’extasier devant des paysages variés. Mais combien d’autres ne voient jamais que les mêmes! Pour combien la vie ne tient-elle pas toute dans un vallon comme celui-ci, et même dans une seule des ondulations, dans un seul des replis de ce vallon! Combien de gens, au travers des âges, ont grandi, aimé, souffert, dans chacune des habitations qu’il m’est donné de voir d’ici, ou dans celles qui les ont précédées sur l’étendue de cette campagne fertile, sans être jamais allés jusqu’à l’un des points où le ciel s’abaisse!»
Cette pensée me consolait de ne rien connaître moi-même hors des deux cantons de Souvigny et de Bourbon. J’en vins à trouver du charme aux décors variés de mes paysages familiers
. J’éprouvais même une certaine fierté d’avoir la jouissance de cet horizon vaste et plaignais les habitants des parties basses.

XXVI

166M. Parent, le régisseur, venait nous voir souvent et se montrait prodigue d’avis. Mais ses conseils culturaux,
de médiocre intérêt d’ailleurs, ne tenaient pas la première place: il en revenait toujours aux habitudes de M. Frédéric et à la façon de nous conduire avec lui quand il serait là.
Vers l’époque de la Saint-Jean le propriétaire vint comme s’installer à son castel de la Buffère. Par un hasard sans doute calculé, il nous fit sa première visite le soir, alors que nous étions réunis à la cuisine pour le souper. M. Parent l’accompagnait. Tout de suite debout, invitant d’un geste les autres à faire de même, je sortis du banc et m’avançai au-devant des visiteurs. M. Gorlier me toisa.
«
C’est lui, le métayer? demanda-t-il à son régisseur.
– Oui, monsieur Frédéric, c’est lui.
– Il est bien jeune… La femme?
– C’est moi,
Monsieur, dit Victoire en s’approchant.
– Ah!… Vous n’avez pas l’air très robuste
?
– C’est qu’elle a trois enfants
tout jeunes», reprit M. Parent, d’une voix craintive.
M. Frédéric nous demanda notre âge, à ma femme et à moi, et nous questionna sur nos origines. Nous étions
fort troublés l’un et l’autre de nous voir en face de cet homme puissant et redoutable dont on nous avait tant rebattu les oreilles. Il s’en fâcha d’un ton amical.
«
N’ayez pas peur, diable, je ne mange personne… Parent m’a dit que vous étiez bons travailleurs et animés d’excellentes intentions. Continuez comme cela et nous nous entendrons sans peine. Obéir et travailler, c’est votre rôle; je ne vous 167demande pas autre chose. Par exemple, ne m’embêtez jamais pour les réparations: j’ai pour principe de n’en pas faire. Et maintenant, bonsoir; allez dormir, mes braves
Il parlait d’une voix lente en grasseyant un peu
avec un clignotement de ses petits yeux gris. Son teint coloré ressortait sous la barbe restée très noire comme la chevelure, bien qu’il eût dépassé la soixantaine j’ai su depuis que ce beau noir était factice: il se teignait. La physionomie, malgré les apparences de bonne santé, restait maussade et ennuyée. Ceux qui ont joui de tous les plaisirs ont rarement l’air heureux.
M. Gorlier revint souvent nous voir, soit à la maison, soit
aux champs. Jouant avec sa canne, il causait un instant du temps et des travaux, puis tournait le dos prestement. Jamais plus, d’ailleurs, il ne fut poli comme le premier soir. Ainsi que Fauconnet, il tutoyait tout le monde, et comme il n’avait pas la mémoire des noms, ou à dessein peut-être, il appliquait invariablement à chacun le qualificatif de «Chose».
«
Eh bien, Chose, es-tu satisfait de ce temps-là? Mère Chose, nous vous prendrons prochainement deux poulets de la redevance…»
Mademoiselle Julie, la cuisinière-maîtresse, une dondon déjà mûre
à la peau blanche et aux formes appétissantes, vint chercher un soir ces deux poulets-là, que Victoire engraissait à dessein depuis plusieurs semaines. Elle les soupesa, les palpa et daigna se déclarer satisfaite.
«
Il faudra toujours nous les donner comme ça, Victoire; ils semblent parfaits; le coq surtout est vraiment superbe.
– Oh! oui,
Mademoiselle, fis-je, je voudrais bien que ce soit mon ventre qui lui serve de cimetière.»
La grosse remarqua le mot.
«Comment avez-vous dit?» reprit-elle.
Je
craignis que cela ne lui ait déplu.
«Allons, répétez, voyons!
168Mademoiselle, j’ai dit qu’à ce
coq-là mon ventre servirait bien de cimetière. C’est une blague du pays que j’ai citée en manière de plaisanterie; il ne faut pas vous fâcher: je sais bien que les poulets ne sont pas faits pour moi…»
Mademoiselle Julie partit d’un franc éclat de rire
.
«
Je le retiendrai, ce mot-là, Tiennon, et je le servirai à d’autres qu’il amusera, soyez sûr. Jamais encore je ne l’avais entendu.»
Elle le rapporta sans tarder à M. Frédéric
quim’en parler:
«
Chose, tu as des expressions délicieuses. Je vais avoir prochainement mes amis Granval et Decaumont; nous viendrons ensemble et tu tâcheras de trouver des choses drôles comme celles que tu as dites à mademoiselle Julie, l’autre jour, à propos des coqs.»
Il tint parole.
Plusieurs fois, dans le courant du mois d’août, il vint le soir avec ces deux messieurs. Ils arrivaient fumant leurs pipes à l’heure où nous mangions la soupe, s’asseyaient à proximité de la table, nous disant à chaque fois:
«Causez selon votre habitude
, mes braves, ne faites pas attention à nous
Mais
, bien entendu, nous ne parlions que pour leur répondre quand ils nous interrogeaient directement. Les domestiques, qui couchaient dans la chambre, avaient la ressource de s’esquiver sitôt leur repas pris; pour moi, il me fallait leur servir de jouet jusqu’à dix et parfois onze heures. – Et ma femme et la servante aussi par ricochet. – Peu leur importait, à eux, de se coucher tard: ils avaient la faculté de se lever de même! Peu leur importait de me faire perdre mon sommeil, car il me fallait être debout le lendemain à quatre heures, comme de coutume. Oui, c’était bien pour que je leur serve de jouet qu’ils venaient flânocher dans notre maison. Ils ne me faisaient parler que pour rire de mon langage incorrect, de mes réponses 169naïves et maladroites. S’sortir une repartie particulièrement drôle, M. Decaumont tirait son carnet:
«Je note! je note! faisait-il. J’utiliserai ça pour des scènes champêtres dans mon prochain roman.»
Je
me hasardai à demander un jour à mademoiselle Julie pourquoi M. Decaumont écrivait ainsi les choses baroques que je débitais bien malgré moi. Elle me dit que grand homme, un homme célèbre qui s’occupait à faire des livres. Un grand homme! un homme célèbre! ce petit gros à figure de curé, avec des cheveux ridiculement longs qui lui tombaient sur les épaules!
«Ah! c’est fait comme ça, un homme célèbre?» énonçai-je en toute simplicité. Et mademoiselle Julie riant de bon cœur:
– Mon Dieu
oui, Tiennon; il est bien comme les autres, allez, malgré ses capacités. Avec ses grands cheveux et son air drôle, on le prendrait quasi pour un fou plutôt que pour un savant; et il s’amuse de tout comme un enfant.«
Eh bien, je ne trouvais pas très loyale la façon d’agir de ce faiseur de livres. Je lui en voulais
un peu d’inscrire mes réponses pour les publier, pour que d’autres bourgeois comme lui en puissent rire à leur tour. Était-ce donc de ma faute si je parlais de façon peu correcte? Je parlais comme on m’avait appris, voilà tout. Lui, qui était resté sans doute jusqu’à vingt ans dans les écoles, avait pu acquérir la science des belles phrases. Moi j’avais fait autre chose pendant ce temps-là. Et, à l’heure actuelle, j’employais ailleurs sans doute aussi utilement que lui mes facultés: car, de faire venir le pain, c’est bien aussi nécessaire que d’écrire des livres, je suppose! Ah! si je l’avais vu à l’œuvre avec moi, l’homme célèbre, à labourer, à faucher ou à battre, je crois bien qu’à mon tour j’aurais eu la place de rire! J’ai fait souvent ce souhait d’avoir sous ma direction, pendant quelques jours, au travail des champs, tous les malins qui se fichent des paysans.

XXVII

170Je n’étais pas le seul, d’ailleurs, à servir de cible aux risées du maître et de ses amis: mon voisin Primaud, de Baluftière, y contribuait pour une bonne part. Il faut dire que la physionomie de ce brave Primaud incitait de prime abord à la moquerie; il avait le nez camus, une grande bouche édentée qui s’ouvrait à tout propos pour un
rire bête et bruyant; avec ça une drôle de façon de regarder le ciel d’un œil quand on lui parlait. De plus, naïf comme pas un, coupant dans tous les ponts qu’on se donnait la peine de lui tendre. Enfin, il avait encore cette particularité d’aimer le lard à la folie. Or, M. Frédéric, sous un prétexte ou sous un autre, mandait souvent au château son métayer et lui faisait servir une énorme tranche de lard. Laissé seul à la cuisine, il se régalait, comme bien on pense. Après un bon quart d’heure, le bourgeois venait l’y rejoindre.
«
As-tu bien mangé, Primaud?
– Oh! oui, monsieur Frédéric!
– Mais un gros morceau de lard reste encore sur le plat
, il ne faut pas le laisser, voyons… Tiens, je sais que tu es de force à l’engloutir.»
Et il le lui mettait sur son assiette.
«C’est trop, monsieur Frédéric, j’ai le ventre plein, je ne peux plus…
– Allons, allons, Chose, tu plaisantes; c’est sans doute que tu as soif; Julie, donne-lui donc un verre de vin.
»
Pour s’en retourner, Primaud passait dans notre cour. Souvent il entrait à la maison ou venait me voir aux étables.
«Mon vieux Tiennon, je viens encore de faire un bon repas!
171Ah! tant mieux, répondais-je, c’est toujours ça d’attrapé
… Je parie que vous avez mangé du lard à volonté?
– Plus que j’ai voulu, mon vieux! Figurez-vous que M. Frédéric est venu et qu’il m’en a servi lui-même un gros morceau; de sa main, vous comprenez, je ne pouvais pas refuser, surtout qu’il m’a fait donner du vin.
»
Il faisait grand cas de cette attention délicate
. Jamais ne lui venait à l’idée qu’il pût y avoir là quelque chose de blessant pour sa dignité d’homme. Peut-être même considérait-il comme marques de gloire les traces cireuses que laissait de chaque côté de sa bouche le ruissellement graisseux du lard. Il rentrait chez lui enchanté.

Nous l’étions moins, les autres métayers et moi
. A son insu sans doute Primaud jouait le triste rôle de mouchard. M. Gorlier obtenait par lui tous les renseignements qu’il désirait sur les gens de ses domaines et sur les habitants de la commune. Trois ans auparavant, quand Badinguet avait fait une espèce de contre-révolution pour se faire nommer empereur, deux hommes de Franchesse avaient été expédiés à Cayenne de par la faute, disait-on, des bavardages inconscients du «mangeux de lard». Le bourgeois lui ayant fait entendre que ce serait un grand bien que de débarrasser le pays de ceux qui affichaient leurs préférences pour la République, le malheureux s’était empressé de lui signaler tous les «rouges» de sa connaissance. De la part de Primaud c’était bêtise et non méchanceté mais je ne trouvais pas M. Frédéric excusable d’employer de tels moyens pour se renseigner, d’user de son influence ensuite pour faire du mal aux gens de son pays.
Sitôt averti, je me défiai du voisin et ne lui dis plus que ce qu’il n’y avait nulle raison de tenir caché.
A cette époque déjà, on appelait Primaud
«le mangeux de lard». Il est mort depuis longtemps; mais le mot lui a sur172vécu, a tourné un peu à la légende, si bien qu’à Franchesse on dit toujours de quelqu’un qui aime bien le lard: «C’est un vrai Primaud!»

XXVIII

Ma vie était fatigante et laborieuse, mais j’y trouvais du charme.
Étant chef de ferme, je me sentais un peu roi. Les responsabilités me pesaient souvent, mais j’étais fier de m’asseoir au haut bout de la table, à côté de la miche dans laquelle je coupais de larges tranches au commencement de chaque repas; j’étais fier surtout d’avoir, au cercle de la veillée, la place du coin, la place d’honneur.
Bouvier chef, je participais au pansage de tous les animaux. A la belle saison, j’étais dès le petit jour au travail du moment: binage ou fauchaison – dans notre parler: marage ou fauchage. Cependant j’avais auparavant distribué un peu de son aux moutons, préparé le repas des cochons et j’étais passé voir mes bœufs au pâturage.
Je prenais la tête de l’équipe,
les autres, échelonnés derrière moi, réglant leur allure sur la mienne, et je puis dire sans vantardise qu’ils n’avaient pas à s’amuser pour me suivre.
J’avais eu la chance pourtant de tomber sur un bon valet, un garçon de vingt ans passés, prénommé Auguste nous disions Guste robuste et courageux qui besognait aussi dur que moi. Le second était un gamin d’une quinzaine d’années, mi-pâtre, mi-travailleur. J’engageais en plus un journalier pour l’été: ce fut, les premières années, un certain père Forichon, déjà âgé, ayant l’expérience de tous travaux, mais très bavard et un peu tason, c’est-à-dire un peu mou, un peu lent. Il avait toujours des histoires à raconter et je crus m’apercevoir qu’en 173cherchant à nous intéresser ainsi, il espérait faire ralentir l’allure de la besogne, pour prendre un peu de bon temps. Un jour, d’accord avec le Guste, je résolus d’aller plus vite encore que de coutume, de façon qu’il n’ait pas le loisir de parler. Quand nous eûmes ainsi fauché trois andains, le père Forichon crut le moment venu d’obtenir une trève.
«Si nous allions de ce train-là jusqu’à midi, fit-il, nous en abatterions un sacré morceau!
– Si le maître veut, nous allons essayer
», dit le Guste. Mais lui de reprendre:
«Une
fois, à Buchepot, chez les Nicolas, nous avons fauché comme ça trois jours de suite. C’était le grand Pierre qui allait en tête; il aiguise bien, l’animal, et dame, il filait…que son beau-frère n’arrivait plus à le suivre. Le grand s’étant permis de le plaisanter, les voilà pris à se fâcher; je crus même qu’ils allaient se battre. D’ailleurs ils s’en voulaient déjà depuis longtemps. J’étais bien au courant: voilà ce qui s’était passé…»
Il croyait que
j’allais m’appuyer un peu sur le manche de mon «dard». Mais sans prêter la moindre attention, je continuai de faucher du même train anormal. Et quand nous fûmes au bout, le Guste et moi, il se trouva un peu en retard.
«Sacrée misère! fit-il, j’ai attrapé un «masier[1] » qui a abîmé mon taillant. J’ai fauché une fois dans un pré où il y en avait tellement qu’on était obligé de battre les «dailles» au premier déjeuner…»
Il se retourna, parut étonné de voir que nous ne l’écoutions plus, que nous étions déjà loin.
D’un andain à l’autre son retard s’accentua. Il y avait un passage où, l’herbe étant très dure, il fallait aiguiser souvent, ce qui forçait à ralentir. A ce 174moment, Forichon croyait rejoindre; mais il arrivait juste à la portion défavorable quand nous retrouvions, nous, l’herbe tendre; nous filions vite pendant qu’il s’escrimait, impuissant à conserver son gain de distance.
La servante ayant apporté la soupe, il ne voulut pas venir manger sans avoir rattrapé son retard. Lorsqu’il arriva haletant, le visage ruisselant, la chemise détrempée,
nous nous levions pour repartir. Alors, dépité, furieux, il fit mine de renoncer à déjeuner pour venir prendre son andain en même temps que nous. Pour qu’il consentît à déjeuner, je fus obligé de lui dire que nous allions l’attendre, ce que nous fîmes en effet, bien que le Guste eût ardemment souhaité le contraire. Le pauvre Forichon bouda pendant huit jours au moins, sans être guéri de sa manie de rappeler des souvenirs. Vingt fois même il répéta, faisant allusion à l’incident:
«Ma «daille»
n’est pas de ces meilleures. Si j’avais encore eu celle que j’ai cassée il y a deux ans, vous ne m’auriez pas laissé, bien sûr.»

Mais les choses n’allaient
pas toujours de cette façon. Souventes fois je les sentais tous alliés: le Guste, Forichon, le gamin, la servante; leurs visages durs exprimaient le mécontentement, l’hostilité: j’étais le maître ennemi… Les jours de grande chaleur surtout, après le repas de midi, la fatigue, la fainéantise les gagnaient; ils auraient voulu faire la sieste. J’étais exténué, accablé autant qu’eux: moi aussi un peu. Mais je réagissais violemment, cherchant des mots pour les entraîner:
«Hardi! les gas! dépêchons-nous d’aller charger; le temps est à l’orage; notre foin pourrait bien mouiller.»
Ou bien
je les prenais par l’amour-propre.
«
Nous allons pourtant finir les derniers: ceux de Baluftière et ceux de Praulière sont plus avancés que nous; et si 177nous voulons arriver en même temps que ceux du Plat-Mizot, nous n’avons pas à rester les deux pieds dans le même sabot.»
Ils se levaient
à regret, proféraient pour se soulager de gros blasphèmes.
«
Bon Dieu de bon Dieu! ce n’est quand même pas faisable de travailler par des chaleurs pareilles; pas d’animaux qui résisteraient…»
Et Forichon:
«
Je veux faire un mauvais coup pour aller voir au bagne si c’est pire que là!»
Au chantier, je m’efforçais de les remonter en leur racontant quelques bêtises, des histoires salées dont rougissait la servante.
Eux de rire et d’en conter de plus fortes. Ainsi le temps passait et le travail se faisait. Être gai, familier, ne pas se ménager soi-même, c’est encore le meilleur moyen d’obtenir beaucoup des autres.
Il nous arrivait
, au cours de ces rudes séances de foin ou de moisson, par les après-midi torrides, d’apercevoir M. Frédéric et ses amis installés dans un bosquet du parc autour d’une petite table garnie de.
«
Ce qu’ils sont heureux, tout de même, ces cochons-là!» faisait le Guste qui, à distance, n’avait nul respect des hiérarchies.
Les autres formulaient aussi des phrases irrévérencieuses
que méprisait mon silence. Je tâchais même de les calmer quand ils allaient trop loin. Le pauvre «laboureux» placé entre l’enclume et le marteau doit savoir être diplomate à l’occasion.
Se démener sans trève de l’aube au soir, se hâter d’achever
un travail pour en recommencer bien vite un autre qui se trouve en retard, dormir cinq ou six heures seulement d’un sommeil léger coupé d’inquiétudes, c’est un régime qui n’engraisse pas, mais d’où l’ennui est banni. Ce régime, six mois chaque année, était le mien. Car, après la rentrée de récoltes 178venaient les fumures, les labours, les semailles qui sont temps de grande presse aussi et jusqu’aux environs de la Saint-Martin je continuais de me lever dès quatre heures du matin.
Les labours étaient particulièrement durs en raison de la situation du domaine sur la partie
remontante du vallon; dans nos champs en côte l’argile rouge dominait, mêlée de pierres. Cela rendait le travail pénible et pour le laboureur et pour les bœufs. Les pauvres bœufs se levaient bien à regret quand nous les allions quérir avant le jour dans le Grand Pré, leur pâture habituelle en septembre. Ils étaient presque toujours couchés sous le même chêne, masses blanches dans la brume de l’aurore commençante, et il fallait leur donner de grands coups d’aiguillon pour les mettre en mouvement.
«Allez! allez rossards!»
Ça les peinait beaucoup
et, vrai, ça me faisait aussi de la peine pour eux: le pâturage possédait une bonne source; l’ombre des bouchures était épaisse et fraîche – et l’herbe si tendre! Il m’en coûtait de les priver de ce paradis pour les coupler sous le joug, les obliger à tirer la charrue dedurant dans les guérets montueux. J’éprouvais parfois le besoin de m’en excuser auprès d’eux:
«C’est embêtant bien sûr, mais puisqu’il le faut… Moi aussi, mes vieux, je préférerais me reposer et pourtant j’en mets un coup. Allez-y donc de bon cœur!»
Ils avaient
du bon temps pendant les mois d’hiver, et ma tâche était moins rude aussi. Je ne me levais qu’à cinq heures; je me couchais à huit. Mais les inquiétudes, pour un chef de ferme, sont de toutes les saisons. A cette époque, la question du fourrage me préoccupait surtout. Il convenait de le ménager, le fourrage, – sans réduire trop la ration des bêtes à l’engrais, des vaches fraîches vélières, des génisses à vendre au printemps, non plus qu’aux bœufs de travail que j’aimais conserver en bon état. Je toisais souvent mon fenil, prenant 179des points de repère, sacrifiant telle partie pour jusqu’à telle époque, m’arrangeant à n’être jamais pris au dépourvu. Les mauvaises années, il me fallait mêler à la ration quotidienne une bonne dose de paille et encore avais-je grand’peine à m’en tirer… Je tremblais tout l’hiver, voyant comme ça diminuait vite, de la crainte d’être à la misère en fin de saison. Quand il faut acheter, pendant un mois seulement, du fourrage pour nourrir le cheptel, le bénéfice de l’année est bien compromis! Je me chargeais seul de la distribution à toutes les bêtes et, les jours de sortie, manquais rarement l’heure du pansage. Pour ce faire, je m’abstenais le plus possible d’aller à l’auberge, sachant qu’on court grand risque de se mettre en retard lorsqu’on est pris à causer avec les autres. Et puis, les souvenirs souvent évoqués des faiblesses de mon père, cette rixe de Saint-Menoux qui m’avait valu un procès, me donnaient de la débauche une crainte salutaire.
Ma seule passion était la prise. J’avais augmenté la dose primitive. Il me fallait déjà, lors de
notre installation à la Creuserie, mes cinq sous de tabac par semaine et j’en vins progressivement à monter jusqu’à dix sous. En labourant, quand j’arrivais au bout d’une raie, le temps d’examiner le sillon nouveau où j’allais m’engager afin d’en voir les courbes et malfaçons, machinalement, je tirais ma tabatière; en fauchant, après chaque andain, crac, une prise; en sarclant, quand je m’arrêtais un instant pour me redresser, souffler, ma main glissait à la recherche de la «queue-de-rat», sans même que ma volonté y fût pour quelque chose. Tristes jours que ceux où ma provision s’épuisait! Je n’osais pas, à cause de Victoire surtout, envoyer quelqu’un exprès au bourg de Franchesse pour quérir du tabac; mais le temps semblait long; il me prenait des envies de chercher chicane à tout le monde; je ne trouvais pas une bonne place.
Faiblesse
excusable, en somme, mais la satisfaction intime 180que j’éprouvais de mon œuvre était à coup sûr le meilleur de mes plaisirs, et le plus sain. Contempler mes prés reverdissants; suivre passionnément dans toutes ses phases la croissance de mes céréales, de mes pommes de terre; juger que mes cochons profitaient, que mes moutons prenaient de l’embonpoint, que mes vaches avaient de bons veaux; voir mes génisses se développer normalement, devenir belles; conserver mes bœufs en bon état en dépit de leurs fatigues, les tenir bien propres, bien tondus, la queue peignée, de façon à en être fier, quand j’allais, en compagnie des autres métayers, faire des charrois pour le château; engraisser convenablement ceux que je voulais vendre: mon bonheur était là. Il ne faut pas croire que je visais uniquement le résultat pratique, le bénéfice légitime qui m’en devait revenir: non! Une part de mes efforts tendait à cet orgueil de me pouvoir dire:
«Mes blés, mes avoines vont être remarqués. Quand je sortirai mes bêtes à la foire, elles auront des admirateurs. Ceux de Baluftière, ceux de Praulière, ceux du Plat-Mizot vont être jaloux de constater que mes bœufs sont plus gras que les leurs, et mes génisses meilleures.» Quand nous nous rencontrions avec les voisins, à l’aller ou au retour des champs, ou bien en taillant, l’hiver, les bouchures mitoyennes, nous parlions toujours de nos bêtes, et j’avais coutume de faire le modeste.
«
Oh! pas fameux, mes veaux, cette année… Mes moutons n’engraissent pas comme j’aurais cru… mes bœufs ont travaillé trop tard: je n’en ferai rien…»
Quelquefois, les mêmes voisins
s’en venaient passer la veillée avec nous et je les invitais, comme il est d’usage, à faire un tour aux étables. Alors je jouissais de leur surprise et j’étais sensible à leurs compliments. Quand nous menions peser ensemble, quelques jours avant la foire, les bœufs des six domaines, si des étrangers admiraient les miens parmi les 181autres, ma joie se faisait plus vive, pour atteindre au maximum si la chose se renouvelait au champ de foire. Et toujourséloges de façon à me faire valoir davantage:
«
Ce n’est pas qu’ils ont eu trop de repos, les pauvres bougres: jusqu’à la fin des semailles ils ont travaillé! Quant aux dépenses, il est difficile d’en faire moins: ils n’ont mangé que deux sacs de farine d’orge et trois cents livres de tourteaux.
– Allons, allons, vous ne les avez pas amenés ainsi avec rien!
» faisaient les autres, incrédules.
De fait, souvent, je mentais un peu…
Ainsi s’affirma dans la contrée ma réputation de bon bouvier. On m’avait rapporté ce propos de M. Parent, dans une auberge de Franchesse, en présence de deux ou trois gros bonnets:
«Le meilleur de mes laboureux, c’est Tiennon, de la Creuserie; il fait bien valoir et, pour les bêtes, c’est un soigneur comme il y en a peu…»
Hommage dont je n’étais pas médiocrement fier, dont le souvenir, au
cours des pansages surtout faisait se précipiter sous ma blouse graisseuse le tic tac ému de mon cœur. L’impression des généraux qu’on encense après une guerre heureuse n’est sans doute pas très différente. Et ma satisfaction, après tout, n’était-elle pas aussi légitime que la leur? Moins propre aussi à inspirer des remords ensuite – étant déterminée par mon seul effort et non par un sacrifice de vies humaines
Parfois, durant
des séances de travail aux champs, aux saisons intermédiaires surtout, quand il faisait bon dehors, quand la brise, caressante comme une femme amoureuse, apporte avec elle des senteurs de lointain, des aromes d’infini, des souffles sains dispensateurs de robustesse, je ressentais ceorgueil satisfait confinant au plein bonheur. Ce m’était une jouissance de vivre en contact avec le sol, avec 182l’air et le vent Je plaignais les boutiquiers, les artisans qui passent leur vie entre les quatre murs d’une même pièce, et les ouvriers d’industrie emprisonnés dans des ateliers malsains, et les mineurs qui travaillent si profond sous la terre. J’oubliais M. Gorlier, M. Parent; je me sentais le vrai roi de mon royaume et je trouvais la vie belle.

[1] Fourmilière.

XXIX
Victoire, souffrante, était changée, vieillie. L’estomac fonctionnait mal. Des migraines l’obligeaient à garder plusieurs jours de suite un mouchoir en bandeau autour de la tête – sous lequel s’amenuisait encore son visage tiré, miné, aux yeux toujours cernés. Cela n’était pas pour améliorer son caractère taciturne et plutôt difficile. Elle vivait dans un état d’agacement perpétuel, broyant du noir, s’exagérant le mauvais côté des choses. Et de se lamenter sans cesse sur les ennuis en perspective:
«
Il va falloir du pain vendredi; le même jour, nous aurons à battre le beurre et à plumer les oies; jamais nous n’en pourrons voir le bout!
Ou bien:
– Il devient indispensable de faire la lessive; nous n’avons plus de linge
propre. Et le mauvais temps continue toujours. Mon Dieu, que c’est ennuyeux!»
Elle se lamentait de même si l’un des enfants souffrait, si les récoltes s’annonçaient mal, si les couvées ne réussissaient pas, si le jardin manquait de légumes, si les vaches diminuaient de lait. Tout lui était sujet de
plaintes. Aux repas, elle ne se mettait jamais à table; elle s’occupait à cuisiner, à surveiller, à servir les petits.
«183Mais prends donc le temps de manger, voyons, bourgeoise! disais-je parfois.
– Oh! pour ce qu’il me faut!
»
Elle
se contentait, en effet, d’un peu de soupe claire qu’elle avalait en circulant. Par comparaison, j’avais quelque honte de mon appétit robuste. Les jours où «ça la tenait dans l’estomac» elle levait les gognes[1] tout à fait, disant que rien ne lui faisait envie. Je l’engageais à se préparer un peu de soupe meilleure, ou bien un œuf à la coque. Mais elle ne voulait rien savoir et s’en tenait au bouillon puisé dans la soupière commune.
Bien que la servante fût chargée de toutes les grosses besognes, Victoire n’en avait pas moins beaucoup à
faire. Les enfants, la basse-cour, les repas, une bonne part du ménage, sans compter, quand le lait donnait, la préparation du beurre et du fromage, il y avait là de quoi occuper une plus robuste qu’elle. Très économe, elle savait tirer le meilleur parti de toutes ses denrées qu’elle portait au marché de Bourbon chaque samedi. Elle rabrouait souvent la servante qui ne ménageait pas assez le savon, la lumière, le bois pour le feu. Certes, la pauvre fille n’avait pas toutes ses aises.
Il arriva même que notre maison fut un peu décriée
; on se plaignait de mon activité au travail; on disait la bourgeoise méchante et intéressée. Les domestiques, garçons et filles, y regardaient à deux fois pour se louer chez nous. Nous étions obligés de les payer au-dessus du cours normal.
Mais
Victoire se montrait une excellente mère; les petits avaient rarement à souffrir de sa mauvaise humeur. Elle se plaignait d’eux, les déclarant insupportables, assurant qu’ils achevaient de lui casser la tête, mais elle ne les battait jamais. Pour mon compte, je n’avais guère le loisir de m’occuper des enfants; 184c’est à peine si je trouvais quelques instants le dimanche pour les faire sauter sur mes genoux; mais je m’abstins toujours de les rudoyer. S’ils ne furent pas, en raison de notre vie laborieuse, cajolés, mignotés, au moins ne furent-ils jamais talochés comme d’aucuns… Et nous eûmes, ma femme et moi, la satisfaction de nous sentir aimés d’eux.

Quand quelques-uns de nos parents venaient nous
faire visite, Victoire s’efforçait à l’amabilité. En dehors de la fête patronale le fait se produisait assez rarement, car on ne considérait pas comme étranger le père Giraud qui, retraité à Franchesse, faisait chez nous de fréquentes apparitions. Le pauvre vieux nous arriva un jour bien attristé, venant d’être avisé par dépêche de la mort de son fils, le soldat d’Afrique, qu’une mauvaise fièvre avait tué quelques mois avant l’expiration de son deuxième congé, c’est-à-dire de sa rentrée en France avec une place.
Les enfants de mon parrain et ceux de mon frère vinrent à tour de rôle nous inviter à leurs noces.
On faisait à chaque fois, selon l’usage, quelques préparatifs pour les recevoir.
Au
je me rendais presque toujours seul à Saint-Menoux. Je buvais sec dans ces occasions-là et tenais bien ma place à table. Il m’arrivait, dans l’entraînement collectif, oubliant pour quelques heures mes soucis coutumiers, de me lancer tout à fait, de danser, de chanter comme les jeunes!
Une visite inattendue fut celle de
Gaussin et de sa femme, revenus faire un tour au pays après dix ans d’absence. Ils se présentèrent chez nous, avec leur petit garçon, un soir, à l’improviste, et rirent beaucoup de notre extrême surprise. J’eus de la peine à reconnaître la Catherine dans cette dame à chapeau qui parlait si bien; et son mari, avec sa figure rasée de larbin, ses beaux habits de drap, ne rappelait guère le Gaussin d’autrefois. Leur petit Georges était poli, vif, sociable, gentil comme tout; 185il n’eût demandé qu’à jouer aussitôt avec notre Jean, notre Charles et notre Clémentine; mais eux, trop peu habitués à voir des étrangers, demeurèrent à l’écart, un peu sournois et taciturnes malgré toutes nos exhortations. Je passai une bonne soirée à deviser avec ma sœur et mon beau-frère qui repartirent dans la journée du lendemain – n’ayant qu’un congé de quinze jours et tenant à voir tous les membres des deux familles, ils ne pouvaient rester longtemps dans chaque maison.
Deux ou trois fois vint aussi
le verrier de Souvigny qui avait épousé la sœur aînée de Victoire. C’était un homme entre deux âges, assez corpulent, visage joufflu, teint blême et moustache rousse. Il toussait, la poitrine usée doublement par son travail de souffleur et par l’alcool. Sa voix était rauque, caverneuse, désagréable et l’idée de la mort le hantait souvent.
«Dans notre métier, on est usé à quarante ans; bien rares ceux qui tiennent jusqu’à cinquante. Pour mon compte, j’irai bientôt tirer le pissenlit par la racine.»
Mais il
tenait à jouir de son reste. Il exigeait une bonne cuisine, de la viande et du vin tous les jours. Ce qui ne l’empêchait pas de dépenser beaucoup hors de chez lui: plusieurs gouttes le matin, l’apéritif le soir, de grosses bombes les jours de paie, les jours de fête. Aussi, bien qu’il se fît des mois de quatre-vingt-dix francs, les ressources n’abondaient-elles jamais. Il y avait des périodes où le boulanger, le boucher, l’épicier, ne voulaient plus rien donner à crédit: alors il entrait dans des colères épouvantables, cognait plus ou moins la femme et les gosses. La femme, bien plus vieillie encore que Victoire, les cheveux blanchis avant l’âge, avait une expression craintive et résignée. Les enfants: de petits maigriots, rusés et sournois, précocement vicieux.
Ma bourgeoise, à qui sa sœur avait fait souvent des confidences, n’ignorait rien des dessous du ménage
. Pour satisfaire 186l’irascible beau-frère, elle mettait, comme on dit, les petits plats dans les grands, – non point, certes, de bon cœur! Les visites du verrier m’ennuyaient aussi. Je ne comprenais rien aux questions politiques dont il m’entretenait, non plus qu’aux choses de son métier, et ses blagues à l’emporte-pièce ne m’amusaient pas. Lui affectait de mépriser la culture. Cela mettait de la gêne entre nous. J’éprouvais à son départ un vrai soulagement.
Les jours qui suivaient ces réceptions, Victoire se montrait plus grincheuse encore que de coutume
: c’était la rançon de ses efforts antérieurs d’amabilité. Nous gagnions tous à ce que les visites soient rares.

[1] Expression bourbonnaise s’appliquant aux personnes tristes, dégoûtées, malades.

XXX
Les tentations du diable, c

Mais
aurait dû m’en préserver. Cependant, la cinquième année de mon séjour à la Creuserie, il m’advint pourtant d’être infidèle à ma femme.
La chose arriva d’ailleurs tout à fait par hasard et, sous tous les rapports, je méritais de sérieuses circonstances atténuantes. Victoire, en raison de son état maladif, était bien détachée des plaisirs d’amour. Pour moi, robuste et de bonne santé, en dépit de la fatigue, des désirs naturels de rapprochement me venaient parfois. Mais je n’osais les manifester, sachant que je serais mal reçu. Cela n’en contribuait pas moins à refroidir nos relations. Pourtant, je ne me donnais pas la peine de chercher ailleurs.
A 189la maison même, j’aurais
pu sans doute trouver l’occasion avec nos servantes, dont quelques-unes n’eussent pas été, je pense, aussi farouches que la petite Suzanne, de Fontbonnet. Mais je savais que, dans ces conditions, la chose finit toujours par être découverte, qu’il en résulte des brouilles difficiles à raccommoder et que c’est d’un exemple déplorable pour les enfants.
Donc, vers
la mi-juillet, un orage ayant rafraîchi les terres, je profitai de la période d’accalmie entre foins et moissons pour aller herser l’un de mes guérets. Ce champ, assez éloigné de chez nous, se trouvait à droite du chemin allant de Bourbon à Franchesse, à proximité de la petite locaterie des Fouinats.
J’étais venu au hersage de grand matin,
avec l’intention de faire une longue attelée, si bien que Victoire m’envoya à déjeuner par la servante qui repartit tout aussitôt. J’arrêtai mes bœufs à l’ombre d’un vieux poirier, non loin de la chaumière dont j’apercevais les murs en pisé et le toit de paille, au sommet duquel croissaient des plantes vertes. Le journalier qui habitait là, un petit rougeaud bégayant, travaillait toujours au loin dans les fermes; la femme, une blonde assez appétissante, allait aussi en journée à l’occasion: ils n’avaient pas d’enfants. Or, ce matin de juillet, le soleil était chaud et la soupe un peu salée… Après avoir mangé, la soif me prit et l’idée me vint tout naturellement d’aller demander à boire à la Marianne, que je savais chez elle pour l’avoir entendu appeler ses poules. Mes bœufs au repos soufflaient et ruminaient tout à leur aise; je décrochai, par prudence, la chaîne qui les attelait à la herse et me hâtai vers la chaumière.
La Marianne, vêtue seulement d’un jupon court et d’une chemise, procédait à sa toilette. Elle avait ramené en avant
pour les peigner ses cheveux défaits, dans lesquels se jouait malignement un rayon de soleil; ils me semblèrent soyeux et attirants; ils la nimbaient d’une auréole comme on en voit 190aux saintes des images et des vitraux. Sa figure, quoique brunie par le hâle, avait des tons roses; ses épaules nues étaient rondes et pleines; sa nuque saillait, blanche et veloutée; et ses seins libres apparaissaient, rotondités tentatrices, au-dessus de l’échancrure de la chemise.
Je sentis dès l’abord courir une petite fièvre dans mon organisme.
«Bonjour, Marianne; je vous dérange?» fis-je en entrant.
Elle tourna à demi la tête:
«Ah, c’est vous, Tiennon! Vous me trouvez dans une drôle de tenue.
– Vous êtes chez vous: c’est bien le moins que vous ayez la liberté de vous mettre à l’aise… Je venais vous demander à boire.
– C’est bien facile.
»
Sans même prendre le temps de renouer ses cheveux, elle alla prendre sur le dressoir un grand pichet
de terre jaune qu’elle remplit au seau, derrière la porte, et me le tendit. Je la dissuadai de sortir un verre et bus à la régalade presque toute l’eau du pichet.
«Vous aviez donc bien soif, dit la Marianne en souriant dans sa toison défaite, à moins que vous ne la trouviez meilleure que celle de chez vous.
– C’est peut-être les deux, répondis-je. Vous savez
que le changement…»
J’ajoutai même quelques mots de sens plus accusé, si l’on peut dire
.
Elle
n’eut pas de mal à comprendre: ses joues se colorèrent, ses yeux s’animèrent, son sourire devint moqueur.
«Ça dépend… Il y a des choses qui ont toujours le même goût, fit-elle.
– Vous le savez par expérience?
» demandai-je malicieusement.
Et 191comme elle ne s’éloignait pas, je plongeai l’une de mes mains dans le flot d’or de ses cheveux dénoués, alors que l’autre allait se perdre dans la bâillure de la chemise, entre les mamelons tentateurs!
La Marianne n’eut aucune révolte; il me sembla même qu’elle provoquait mes caresses.
Et nous allâmes jusqu’au bout de la faute.
Je sortis passablement
troublé, m’attendant presque au regard ironique de la nature entière. Cependant mes bœufs, tranquilles à la même place, continuaient de ruminer sagement. Le soleil brillait comme avant. Les lignes vertes des bouchures, les champs de céréales, les pièces de pommes de terre n’avaient point changé d’aspect. Mon guéret conservait la même teinte rougeâtre d’argile lavée. Les cailles chantaient de même dans les blés jaunissants. Hirondelles, fauvettes et bergeronnettes voletaient autour de moi comme si rien d’anormal ne s’était passé. Et, rentrant à la maison, mon attelée faite, je ne constatai nul changement dans les façons d’être à mon égard de la bourgeoise, des enfants, des domestiques, non plus que de M. Parent, le régisseur, qui vint dans l’après-midi. Cela me fit concevoir une moindre gravité de l’acte irrémédiable.
Mes relations avec
cette femme se continuèrent pendant dix-huit mois, plus ou moins suivies, selon les circonstances. Nous avions tous deux le souci de ne pas nous faire remarquer, de sauver les apparences. Il fallait donc que j’aie des raisons d’aller seul du côté des Fouinats, soit pour un travail urgent, soit pour aller voir mes bêtes au pâturage. A de certaines périodes les prétextesétaient difficiles à trouver et je restais plusieurs semaines sans la voir. Mais, hélas! à la campagne tout est remarqué, et l’ le moindre indice provoque des clabauderies. Cette femme ne me demandait jamais d’argent et je ne lui en offrais pas, bien entendu. Seulement 192je lui permettais de conduire ses chèvres dans mes champs d’alentour, d’y prendre de l’herbe pour ses lapins, et je fermais les yeux volontairement quand ses volailles causaient quelques dégâts aux emblavures. Les domestiques, les voisins s’intriguèrent de cette tolérance; je dus être guetté; on vit que je faisais des haltes à la maison: cela fit jaser. La chose ayant été rapportée à M. Parent, il donna congé au ménage qui s’en fut habiter au delà du bourg de Franchesse, du côté de Limoise. Et ce fut la fin de nos amours, dont Victoire ne sut jamais rien, j’imagine… Son père, par contre, à qui ces bruits étaient parvenus, me tança d’importance à un moment où nous étions seul à seul – et j’accueillis ses reproches en toute humilité…

XXXI

De diverses façons, les progrès du siècle arrivaient jusqu’à nous
malgré que, chacun dans leur sphère d’action, M. Gorlier, M. Parent, ma femme, fissent tout leur possible pour se mettre en travers.
Les écoles commençaient à se peupler. Les commerçants du bourg
, les plus huppés des campagnards y envoyaient leurs enfants; il y avait aussi quelques places gratuites pour les pauvres, dont bénéficiaient surtout les petits des métayers du maire.
J’aurais bien voulu que mon Jean sût lire et écrire pour
être à même ensuite de tenir nos comptes. M. Frédéric étant conseiller municipal et ami du maire, je me crus autorisé à lui dire, un jour qu’il félicitait le petit sur sa bonne mine:
«
Monsieur Frédéric, il lui faudrait à présent quelques années d’école.»
Il 193tira coup sur coup trois bouffées de sa grande pipe en écume de mer
et répondit enfin:
«
L’école, l’école… Et pourquoi faire, sacrebleu? Tu n’y es pas allé, toi, à l’école: ça ne t’empêche pas de manger du pain. Mets donc ton gamin de bonne heure au travail; il s’en portera mieux et toi aussi!
– Pourtant, monsieur Frédéric, il y a des fois que ça rendrait bien service de savoir un peu lire, écrire et compter. Pour
qu’il soit moins bête que moi, je tâcherais de me priver de lui encore quelques années, au moins pendant l’hiver.
– Dis-moi un peu ce que tu aurais de plus si tu savais lire, écrire et compter? L’instruction, c’est bon pour ceux qui ont du temps à perdre. Mais toi, tu passes bien tes journées sans lire, n’est-ce pas? Tes enfants feront de même, voilà tout… D’ailleurs, tu dois savoir qu’une année d’école coûte au moins vingt-cinq francs. Si tu envoies ton aîné en classe, tu ne pourras guère te dispenser de faire la même chose pour les autres: il t’en faudra de l’argent!
– Monsieur Frédéric, j’avais pensé que vous pourriez peut-être m’obtenir pour lui une place gratuite.
– Une place gratuite! Le nombre en est très limité
, des places gratuites: il y a toujours dix demandes pour chacune. N’y compte pas, Chose, n’y compte pas… Et je te répète, qu’il vaut mieux mettre ton gars à garder les cochons que de l’envoyer à l’école.»
M. Frédéric bourrait sa pipe avec rage; sa voix, ses gestes accusaient de l’impatience.
Comprenant qu’il avait des griefs contre l’instruction, craignant de le mécontenter en insistant, je m’en tins à cette unique tentative. Et mes enfants n’allèrent pas en classe.

Pour les choses de la culture, je n’étais
pas de ceux qui aiment à se lancer dans les nouveautés, dans les frais, sans 194savoir ce que seront les résultats. Mais quand j’étais à même de me pouvoir convaincre de la supériorité d’un outil, je l’adoptais sans retard. C’est ainsi que, dès mon entrée à la Creuserie, je m’étais muni de deux bonnes charrues qui faisaient plus vite que l’araire du bien meilleur travail. J’aurais voulu décider le régisseur à faire chauler nos terres, sachant que tous ceux qui avaient expérimenté la chaux s’en déclaraient enchantés. Mais M. Parent, toujours craintif, faisait la grimace, objectant que ça entraînerait des frais trop considérables. Il s’en tenait au but essentiel de pouvoir verser au propriétaire une somme au moins équivalente à celle qu’il lui avait remise l’année d’avant. C’est qu’en effet, s’il y avait régression, M. Frédéric, sans admettre de raisons, témoignait deet de son dépit:
«
Bientôt les revenus de mes propriétés ne suffiront plus à payer l’impôt!…’’
Cependant nous nous entendions, les métayers des six domaines, pour revenir fréquemment sur cette question de la chaux; nous insistâmes si fort que M. Parent finit par en parler au maître qui
répondit de son air le plus bourru:
«Si j’avais voulu m’occuper moi-même de mes biens, il est clair que je ne vous aurais pas pris comme régisseur! Arrangez-vous à tirer des domaines tout ce qu’ils peuvent donner, de façon que les bénéfices aillent en augmentant. Il ne m’appartient pas de vous indiquer les meilleurs moyens d’y parvenir. Ceci est votre affaire et non la mienne.»
M. Parent restait donc perplexe, hésitant entre la crainte des débours à faire
tout de suite et le désir d’augmenter les rendements futurs. Mais la crainte l’emportait et nous en restions là.
Or,
le propriétaire étant venu nous voir à la maisson, il me demanda si la récolte s’annonçait bonne.
«Ni bonne, ni mauvaise, monsieur Frédéric; elle serait 195certainement bien meilleure si nous avions de la chaux.
– Ça donne de bons résultats, cette chaux?
questionna-t-il d’un air indifférent, tout en faisant des moulinets avec sa canne autour de la tête d’un gros chardon.
– Oh! oui, monsieur Frédéric. On rentre souvent dans ses frais dès la première
année; les récoltes d’avoine et de trèfle qui viennent après sont bien meilleures, laissent un bénéfice clair. Et les avantages ensuite semblent se continuer assez longtemps.»
Le propriétaire partit sans un mot
; il s’en alla chez Primaud, de Baluftière, chez Moulin, du Plat-Mizot, et, successivement, dans tous les domaines. S’étant ainsi convaincu de l’unanimité des avis, il donna immédiatement au régisseur l’ordre de nous satisfaire.
Trois jours après, M. Parent
nous annonça qu’il s’était entendu avec les charretiers de Bourbon pour faire mener de la chaux dans nos guérets.

Par économie aussi, Victoire était opposée à toute réforme dans les choses la concernant. En raison du perfectionnement des petits moulins du pays, il était devenu possible de faire séparer le son d’avec la farine. Beaucoup commençaient à user de cette amélioration il y en avait même qui, remplaçant le seigle par le froment, mangeaient du vrai pain de bourgeois. De ces derniers, par exemple, on parlait avec un peu d’ironie, disant qu’ils en faisaient trop et couraient aux abîmes.
Sans aller aussi loin d’un seul coup, tout en continuant
à mettre dans chaque sac deux mesures de froment et trois de seigle, j’aurais désiré faire sortir le son. A chaque envoi de grain au moulin, je faisais la même proposition que désapprouvait Victoire.
«Il faut déjà payer les domestiques assez cher, ce n’est pas la peine de les nourrir au pain blanc.»
196Pour
vaincre cette résistance obstinée, je m’avisai, d’accord, d’un stratagème qui réussit très bien. Donc en nous rapportant la provision, il s’excusa d’avoir retiré le son ainsi qu’il faisait à présent pour presque tout le monde. Je le tançai d’un ton de mauvaise humeur. Mais nous avions de la farine pour un trimestre. A la suite, Victoire elle-même n’osa pas proposer de revenir en arrière. A partir de ce moment, nous eûmes toujours du bon pain, d’autant que je baissai progressivement la proportion de seigle, jusqu’à arriver à la supprimer tout à fait quand la moyenne de nos récoltes de blé eut augmenté, du fait de l’adoption de la chaux.
Ce fut un beau jour
vraiment que celui où je vis trôner sur la table la miche réservée de mon enfance et que je taillai dans cette miche appétissante le pain de tout le monde. Les jeunes d’aujourd’hui trouvent médiocre notre pain de bon froment pour peu qu’il soit un peu dur. Ah! s’ils étaient remis pour quelque temps au pain noir et graveleux d’autrefois, ils apprendraient vite à l’apprécier mieux!

Je cite comme caractéristiques ces trois faits d’entrave aux idées nouvelles, mais il s’en produisit bien d’autres, de la part de M. Gorlier au point de vue de l’amélioration
générale, de la part de M. Parent pour les choses de la culture, de la part de ma femme pour celles de la cuisine

XXXII

Il est des années de grand désastre
qui jalonnent tristement la monotone existence de l’homme des champs. Ainsi en fut-il de 1861 pour ceux de ma génération. Et, pour, cette année fut deux fois maudite puisqu’il 197m’advint, en plus de ma part de la calamité collective, une catastrophe particulière.
Vers la fin du mois d’avril, mettant au joug pour la première fois deux jeunes taureaux, je fus, dans une minute de malheur, renversé par eux et piétiné. Résultat: une jambe cassée, deux côtes défoncées, sans compter les lésions et meurtrissures.
Le docteur Fauconnet
qui vint me raccommoder, après un martyre de presque deux heures, me banda la jambe avec des copes de bois, des bandes de toile et me condamna à quarante jours de lit.
Ce fut
atroce; des fourmillements passaient dans ma jambe malade; j’avais le corps moulu, brisé; la fièvre s’en mêla les deux premières semaines au point qu’on put craindre des complications graves provenant de quelque lésion interne…
Les voisines qui
, sous prétexte de me faire visite, jacassaient sans fin autour de mon lit, m’énervaient fort, – m’agaçaient tous les bruits du ménage: le pilonnement des sabots ferrés sur le cailloutis, le tintamarre des marmites, le heurt des assiettes et des cuillers, les conversations même. Aux mauvais jours, Victoire aussi s’énervait, pleurait.
Le
médecin, qu’elle envoya quérir à plusieurs reprises, ne venait qu’à son heure – tard dans l’après-midi ou le lendemain.
A la campagne on a bien le temps de mourir dix fois, comme on dit, avant que
d’être secouru. Et ce n’est pas l’un des moindres inconvénients de la vie paysanne, en notre pays de fermes isolées surtout.
Le docteur Fauconnet était d’autant moins exact
que, féru de politique, il passait journellement plusieurs heures au café. Républicain, il faisait une opposition acharnée aux gros bourgeois du pays comme au gouvernement de Badinguet. C’est par lui que juraient tous les «avancés» de Bourbon. Les 198soirs de beuverie, il s’en trouvait toujours quelques-uns pour aller crier devant sa porte: «Vive le docteur! Vive la République!» Cela l’enchantait, mais consternait son vieux père retiré dans son château d’Agonges. Quand je fus plus tranquille et en état de causer, M. Fauconnet m’entretint des sujets qui lui étaient chers. Il voulait l’impôt sur le capital, la suppression des armées permanentes et des prestations, l’instruction gratuite. Il me parlait de Victor Hugo, le grand exilé, et plaignait les victimes du coup d’État de 52. Puis il en arrivait à larder d’épigrammes le maire et les adjoints de Bourbon. Toutes les municipalités, assurément, font des bêtises; tous les maires pratiquent plus ou moins le favoritisme et il n’est pas difficile à quelqu’un d’un peu calé de leur faire de l’opposition. Mais bien que le docteur eût l’air de parler raison, je ne savais trop s’il convenait de le prendre au sérieux. Car ce grand tombeur de bourgeois vivait lui-même en bourgeois… Certes, il eût plus fait pour le peuple en allant voir ses malades régulièrement, en leur comptant ses visites moins cher qu’en pérorant chaque jour au café devant bocks frais ou liqueurs fines!
En tout cas, j’avais pour mon compte
d’autres sujets d’intérêt que les discours du docteur. Me voit-on cloué au lit juste au moment où commençaient les grands travaux, obligé de laisser toute initiative aux domestiques! Notre petit Jean, avec ses quatorze ans, ne pouvait encore prétendre à diriger. J’étais toujours à me demander comment les bêtes étaient soignées, si l’on faisait du bon travail, si on ne lambinait pas trop. A mesure que s’atténuait le mal, croissait mon inquiétude. Mais j’eus beau rager, m’énerver, il me fallut bien attendre.
Quelle joie presque enfantine à l’heure où, mon pansement défait, je pus me lever, circuler. Ma jambe demeurait encore faible, mais je n’étais pas du tout boiteux. De jour en jour, m’aidant d’une grosse canne de chêne, je m’éloignai 199davantage de la maison et fus heureux, visitant mes champs, de constater que les récoltes semblaient belles. Je pensais:
«Mon
accident nous a coûté cher, mais grâce à Dieu l’année s’annonce bonne, nous pourrons tout de même sortir avec honneur de cette mauvaise passe.»

Hélas! je comptais sans la grêle
qui, le 21 juin, nous vint ravager de façon atroce. On eut, au plein de ce jour d’été, une soudaine impression de nuit, tellement le ciel devint noir et livide. Les éclairs sans fin zébraient tous les points de l’horizon; et, après chaque zigzag de feu, tonnait la foudre en crescendo. Et les grêlons de s’abattre, gros comme des œufs de perdrix, puis comme des œufs de poule, défonçant les toitures et cassant les vitres. Puis la mitraille dégénéra en averse et notre maison fut inondée. Le sol étant plus bas que celui de la cour, par toutes les grandes pluies il entrait de l’eau par-dessous la porte. Mais cette fois il en pleuvait aussi du grenier par tous les interstices des planchers; il en tombait sur les ciels de lit, sur la table et sur l’armoire; elle ruisselait entre les cailloux pointus de la cuisine, et, dans la chambre, tous les trous du sol étaient autant de petites mares. Les femmes interrompirent leurs plaintes et gémissements pour mettre des draps sur les meubles – bien tard.
Quelle triste promenade quand on put s’aventurer dehors! Autour des bâtiments, les débris de vieilles tuiles moussues s’amoncelaient au long des murs. Du côté de l’ouest surtout, il y avait de grands trous dans la toiture qui laissaient voir les lattes grises du faîtage dont beaucoup même étaient brisées. La campagne apparaissait meurtrie, sous l’effeuillement prématuré des haies et des arbres. Les pétales d’églantine, les grappes d’acacia s’amalgamaient sur le sol parmi les brindilles, feuilles et. Parmi ces débris pitoyables, l’on trouvait en grand nombre des petits cadavres d’oisaux aux plumes 200hérissées. Les céréales n’avaient plus d’épis; leurs tiges plus ou moins brisées s’inclinaient, s’emmêlaient en un fouillis lamentable. Les foins, englués de boue, aplatis comme avec des maillets, étendaient sur les prés, comme un emplâtre sale, leur masse vaseuse. Les trèfles montraient l’envers de leurs feuilles criblées. Les pommes de terre avaient leurs fanes brisées. Les légumes du jardin n’existaient plus
Le vallon entier avait souffert autant: à Bourbon, à Saint-Aubin, à Ygrande, la ruine était partout complète.
Il n’y eut guère que
les ouvriers du bâtiment pour bénéficier de cette catastrophe. Demandés partout en même temps, maçons et couvreurs, pendant de longs mois, ne surent où donner de la tête. Les tuileries, dès le lendemain prises d’assaut, épuisèrent d’un coup leurs réserves. Et la fabrication courante n’étant pas en mesure de répondre à ces besoins anormaux, plus d’un propriétaire fut obligé d’avoir recours à l’ardoise pour faire recouvrir ses bâtiments éventrés. C’est ainsi que l’on voit encore, par-ci par-là, des toitures dont un côté est de tuiles et l’autre côté d’ardoises; les vieux comme moi savent tous que ce sont là des souvenirs de la grande grêle de 61.
Pour
recueillir les débris informes et sans valeur presque qui tenaient lieu de récoltes, il fallut bien plus de temps qu’à l’ordinaire. Le foin, souillé et poussiéreux, rendit les bêtes malades. Le peu de grain qu’on put tirer des céréales fut inutilisable autrement que pour faire de la mauvaise farine à cochons. La paille même, trop déchiquetée, fit piètre usage. On fut obligé de réduire à rien les litières. Il fallut acheter du grain pour semer et du grain pour vivre
Mes quatre sous d’économie sautèrent cette année-là; je fus même obligé de quémander une avance d’argent au régisseur pour pouvoir payer mes domestiques.

XXXIII

201En raison
du préjudice que lui causait la catastrophe, M. Gorlier passa tout l’automne et une partie de l’hiver à Franchesse. Il était d’une humeur impossible, sacrait à tout propos, et ne prenait même plus la peine de teindre sa barbe, dont les poils clairsemés étalaient leur blanc sale sur le cramoisi du visage.
Il partit néanmoins
courant janvier vers les pays du soleil où il mourut subitement, d’une attaque d’apoplexie, moins de quinze jours après. On prétendit que mademoiselle Julie s’était appropriée le magot du défunt. En tout caselle ne revint jamais plus.

La propriété
échut à un neveu, un certain M. Lavallée, officier d’infanterie dans une ville du Nord, qui, en suite de cette aubaine, donna sa démission et vint au cours de l’été s’installer à la Buffère avec sa famille.
Le dimanche qui suivit son arrivée, il nous convoqua au château, le régisseur et tous les métayers. Du château, je ne connaissais encore que la cuisine. Mais on nous fit entrer, ce jour-là, dans une belle pièce si bien cirée qu’on avait peine à se tenir debout. Le père Moulin, du Plat-Mizot, fut près de s’étaler par terre, et cela nous
mit en joie. Seulement nous n’osions éclater, de peur d’être inconvenants. Nous nous tenions non loin de la porte, debout et silencieux, lorgnant toutes les choses étonnantes qui s’offraient à notre regard. Il y avait des fauteuils et des canapés garnis d’une étoffe à fleurs bleues, 202avec des franges, qui semblaient étonnamment moelleux. Une petite table devant la cheminée était recouverte d’un tapis s’appareillant aux fauteuils et je vis, après un moment, que le papier des murs portait aussi des fleurs bleues semblables. Sur la cheminée, en marbre rose veiné de rouge, trônaient une belle pendule jaune sous globe et des flambeaux à six branches garnies de bougies roses. Ces objets se répétaient dans une grande glace à l’encadrement voilé de gaze prenant appui sur la cheminée. De chaque côté, dans des jardinières à fleurs peintes s’adaptant à de délicats guéridons, des plantes aux larges feuilles vertes, presque semblables à celles qui poussaient aux abords de la source de mon Grand Pré. L’un des angles était occupé par une étagère en joli bois découpé sur laquelle s’accumulaient des bibelots de toutes sortes: statuettes, petits vases et photographies. L’unique meuble, en plus de la table, était une sorte de gros coffre en bois d’un rouge tirant sur le noir dont je ne devinais pas l’usage: – je questionnai tout bas M. Parent qui m’apprit que c’était un piano. Cette belle pièce ne contenait, en somme, que de belles choses inutiles. Je songeai à notre cuisine noire au béton dégradé, à notre chambre avec ses monticules et ses trous, me demandant s’il était juste que les uns soient si bien et les autres si mal!
Nous étions là depuis
dix minutes à peu près quand parut M. Lavallée. C’était un homme d’une quarantaine d’années, plutôt petit, blond, mince et très remuant. Il nous fit asseoir sur les beaux fauteuils à fleurs bleues, prenant la peine de les aligner lui-même, face à la porte-fenêtre qui ouvrait sur le parc. M. Parent, et Primaud, le mangeux de lard, se partagèrent un canapé. Le propriétaire s’assit en face de nous et après un temps d’observation nous posa différentes questions sur nos familles, nos terres, notre manière d’exploiter. Il se dit déterminé à faire de la bonne culture, ajoutant qu’il comptait sur nous tous pour entrer dans ses vues.
«203Il faut que, d’ici quelques années, nous puissions briller dans les concours
M. Parent, très ému, approuvait en bredouillant, agitant sa grosse tête et roulant ses gros yeux
, la lèvre inférieure pendante plus encore qu’à l’ordinaire. Le maître dut juger, dès cette première entrevue, qu’il n’était pas homme à révolutionner la culture: peu de temps après il lui signifiait son congé.
Le successeur, M. Sébert,
jeune homme à figure fermée, plutôt rude, avait fait ses études dans une grande école d’agriculture. Il prit ses fonctions à la Saint-Martin, à l’époque même où le propriétaire quittait la Buffère pour aller passer l’hiver à Paris. Après examen de mon cheptel, il déclara du premier coup qu’il faudrait tout changer.
«
Soignez vos bœufs, nous les vendrons; nous vendrons aussi les vaches dès qu’elles auront leurs veaux, nous vendrons de même les génisses, les moutons, les cochons; et nous achèterons d’autres bœufs, d’autres vaches, d’autres moutons, d’autres cochons, – des bêtes sélectionnées, de bonne race.»
Dans les six domaines
il dit la même chose. Nous eussions compris qu’il sacrifiât les animaux inférieurs; mais nous trouvâmes étrange qu’il voulût tout faire vendre, les bons et les mauvais.
Chaque
semaine, cet hiver-là, il nous fallut circuler nuitamment sur les routes et nous geler pendant des heures sur quelque foirail. Nous allions jusqu’à Cérilly, Cosnes, et le Montet – à des vingt ou trente kilomètres. Randonnées fatigantes, ennuyeuses et coûteuses – car on ne pouvait revenir sans manger, et les aubergistes font payer cher leurs mauvaises ratatouilles. D’autre part le travail des champs ne se faisait pas, pendant qu’on voyageait ainsi!
Cependant
M. Sébert, quand il s’agissait d’acheter, ne taquinait guère:
«204Voici une bête convenable, disait-il, je veux l’avoir; les bonnes bêtes ne sont jamais trop chères.»
Furieux contre
, nous disions entre métayers:
«
Il est commode de se passer des fantaisies quand on roule sur l’argent des autres
Le
. A sa première visite il me demanda:
«Eh bien, êtes-vous content de votre nouveau régisseur, Bertin?
– Monsieur, il aime trop
les affaires; il ne fait que vendre et acheter: ça ne peut pas gagner.
– Si, vous
verrez. Il renouvelle vos cheptels en bêtes choisies. D’ici deux ou trois ans, vous tiendrez les concours et vous aurez des prix.»
Dans le temps que M. Lavallée resta
à la Buffère, M. Sébert s’en tint à nous faire vendre celles des bêtes nouvelles qui présentaient quelques défectuosités. Mais après son départ, l’histoire de l’année précédente recommença. Sans même donner de motifs, par caprice pur, nous semblait-il, il fit de nouveau tout changer.
Au printemps suivant, devant l’unanimité de nos plaintes, le bourgeois comprit enfin que son régisseur l’avait roulé
– qui, de par les stipulations de leur contrat, devait toucher, en plus de son traitement fixe, cinq pour cent sur les ventes et autant sur les achats. Cette clause expliquait assez pourquoi il avait vendu et acheté sans relâche. M. Lavallée voulut lui donner congé tout aussitôt; mais le sous-seing portant engagement pour six années, il demanda pour consentir à s’en aller une indemnité de trente mille francs, puis accepta de transiger à vingt mille. Le malin avait certainement économisé, au cours de ses deux années de gérance, une somme au moins égale, sinon supérieure. Il s’en fut en Algérie, devint là-bas 205un gros propriétaire vigneron sans doute très respecté – comme doit l’être en tous pays le possesseur d’une fortune honnêtement acquise.

Cette expérience coûteuse eut l’avantage de dégoûter le maître de ses projets de culture savante. Ça ne lui disait plus rien de devenir le
Monsieur qui a des prix dans les concours! Nous lui certifiâmes d’ailleurs que les récompenses n’allaient pas toujours aux plus méritants et que pour les lauréats même le résultat se soldait en tracas et en perte D’autre part, il commençait de moins se plaire à la Buffère, et sa femme s’y ennuyait ferme. Dès lors M. Lavallée n’eut plus d’autre ambition que de tirer de ses biens le plus d’argent possible. Il en garda personnellement la direction et s’adjoignit simplement, au titrechargé des comptes, un jeune homme de Franchesse, nommé Roubaud, qui savait lire et écrire. Nous eûmes, nous, les métayers, une liberté plus grande, et les choses n’en allèrent que mieux.

XXXIV

Les
deux enfants du maître, Ludovic et Mathilde, venaient souvent chez nous avec leur père, ou bien avec quelqu’un des domestiques. Ludovic était de l’âge de notre Charles; la petite avait trois ans de moins. Or, je fus bien étonné d’entendre un jour la cuisinière, et un autre jour le cocher, employer vis-à-vis de ces enfants les termes «Monsieur» et «Mademoiselle». Je m’informai auprès du cocher pour savoir s’il était obligé de leur parler ainsi. Il m’assura ne pouvoir s’en dispenser, ajoutant au surplus qu’il en allait de même à l’égard debourgeois, fussent-ils encore 206au berceau. Je transmis cela chez nous, disant qu’on devrait s’en souvenir le cas échéant. Tout le monde se mit à rire:
«A ces deux crapauds-là «Monsieur» et «Mademoiselle», c’est trop fort!» fit la servante.
Ils étaient en effet rudement insupportables,
le «Monsieur» et la «Demoiselle». En compagnie de leur père, ils se tenaient à peu près tranquilles; mais avec les domestiques, ils faisaient déjà le diable à quatre, et ce fut bien autre chose lorsqu’ils eurent pris l’habitude de venir seuls. A la maison ils furetaient partout, dérangeaient tout, faisaient choir avec des bâtons les paniers accrochés aux solives, montaient avec leurs souliers boueux sur les bancs et même sur la table cirée. Dehors ils effarouchaient la volaille, séparaient les poussins de leur mère, poursuivaient les canards jusqu’à les exténuer, si bien que deux en crevèrent un beau soir. Ils ouvrirent une fois les cabanes à lapins – une douzaine prirent la clef des champs et plusieurs furent perdus. Une autre fois, ils firent s’éparpiller les moutons qu’on eut mille peines à rassembler. Au jardin, ils couraient au travers des carrés, sur les semis frais et les légumes binés; ils secouaient des prunes encore vertes, détachaient des poires inutilisables. Bref, comme personne n’osait leur faire de remontrances, ils devenaient de vrais petits tyrans. La fillette surtout paraissait d’autant plus heureuse qu’elle nous voyait plus consternés de ses frasques. Je risquais parfois une timide observation:
«Mais voyons, mam’selle Mathilde, vous faites du mal; ce n’est pas gentil… »
Elle souriait malicieusement
:
«
» Et continuait de plus belle.
Contre cette raison, toute réplique était vaine.
Sans tarder ils voulurent prendre pour camarade de jeux notre petit Charles; et comme lui ne s’en souciait guère, nous le poussions à accepter, sa mère et moi:
«207Allons, va t’amuser avec monsieur Ludovic et mam’selle Mathilde, puisqu’ils sont assez aimables pour vouloir de toi.»
Mais le pauvre gamin faisait peu de cas de cet honneur. Jouer avec des camarades auxquels il fallait dire «
Monsieur» et «Mademoiselle» lui semblait une corvée bien plus qu’un plaisir.
L’expérience prouva bientôt qu’ils souhaitaient l’avoir surtout pour le traiter en esclave, le harceler au gré de leur fantaisie.
Ils l’emmenèrent
un jour dans le parc du château où M. Lavallée venait de faire édifier une balançoire à leur intention. Il dut les pousser l’un après l’autre, plus ou moins vite, selon leurs indications, et aussi longtemps qu’ils en eurent le désir. Puis ils le firent asseoir à son tour sur la planchette et le poussèrent tout de travers et violemment, riant bien fort parce qu’il avait peur. Cela l’effrayait, en effet: il craignait d’en arriver à heurter les poteaux; et, la tête chavirée, croyait voir en dessous le sol s’ouvrir. Il leur criait de cesser, d’une voix suppliante, mais eux,de pousser plus vite et plus mal. Quand il put descendre, pâle et tremblant, – tout «virou» comme on dit, il fut obligé de s’asseoir sur le gazon pour ne pas tomber.
«Ah! ce qu’il est poltron tout de même firent les petits bourgeois, enchantés.
Ils croquaient des bonbons. Ludovic, qui avait bon cœur
au fond, en offrit à Charles.
«
Prends donc, ça te remettra…»
Mais sa sœur intervint:
«Maman a défendu qu’on lui en donne… Tu sais bien qu’il n’est pas un petit garçon comme toi; lui et ses parents sont les «instruments» dont nous nous servons.»
Je ne pus me défendre
d’un malaise, d’un sentiment de 208colère et de révolte, quand mon pauvre gas me rapporta ces paroles. Non pas à l’égard de la méchante fillette, mais bien contre sa mère, qui lui inculquait ainsi le mépris des travailleurs. Je me pris à détester cette grande molle aux allures langoureuses et au regard hautain qui passait ses journées – au dire des domestiques à demi couchée sur un canapé, en longues flâneries coupées de petites séances de piano.
«Les instruments te valent bien, poupée! pensais-je; sans eux tu crèverais de misère avec toute ta fortune: car de quelle besogne utile es-tu capable?»
Une autre fois, les enfants
s’amusaient à l’équipage. Charles, faisant naturellement le cheval, était attaché par le haut des bras avec de longues ficelles dénommées guides dont Ludovic tenait les bouts par derrière – cependant que Mathilde, avec conviction, claquait un petit fouet qui était mieux qu’un jouet.
«
Hue! Hue donc!»
Le cheval faisait le rond comme dans un manège autour du conducteur qui ne bougeait guère. Vint un moment où, fatigué, il ne voulut
plus trotter. Mais cela ne faisait pas l’affaire de Mathilde.
«
Hue! Hue donc! Veux-tu courir!…»
Et comme il
ne mettait nulle hâte à obéir, elle le cingla d’un coup de fouet qui lui zébra la figure. Charles se mit à pleurer, silencieusement, pour ne pas faire d’éclat en raison de la proximité du château. Ludovic s’approcha, remué de ses larmes.
«
Elle t’a fait mal?
– Oui, monsieur Ludovic.
– Ce n’est rien: il faut tamponner ça avec de l’eau fraîche.
»
Il l’entraîna jusqu’à la cuisine
du château où la bonne, avec une serviette mouillée, mit de la fraîcheur sur le sillage rouge et brûlant de sa joue.
Mathilde regardait, sans pitié:
«209C’est bien fait: il ne voulait pas courir, le cheval.»
Il se trouva que
madame Lavallée vint à un moment donner des ordres pour le dîner; elle se fit mettre au courant, puis trancha:
«Mathilde, c’est très mal! Ludovic, il ne faut pas permettre à ta sœur d’agir ainsi.»
Et s
’adressant ensuite à Charles:
«Vois-tu, mon garçon, Mathilde est vive; quand tu joues avec elle, il ne faut pas la contrarier.»
Elle lui fit donner par la cuisinière un biscuit avec un peu de vin, puis les renvoya tous
les trois:
«
Allons, retournez jouer; et tâchez de ne plus vous battre.»
A la suite de cette aventure, Charles
évita le plus possible ses deux tyranneaux. Il s’en venait avec moi dans les champs; il se cachait pour leur échapper. Un jour, gardant les vaches dans un pré de bas-fond très humide, il s’était amusé à faire une «grelottière». (C’est une sorte de petit panier ovale qu’on tresse avec des joncs et dans lequel on met, avant de le boucher tout à fait, de menus cailloux qui font ensuite, lorsqu’on agite l’objet, un vague bruit de grelots.) Le frère et la sœur étant allés relancer mon gamin jusque là-bas, Mathilde eut envie de ce jouet rustique que Charles refusa de lui donner, car il lui en voulait toujours du coup de fouet. Et comme elle insistait, cherchait à le lui enlever, il la repoussa très en colère:
«
Tu m’embêtes, à la fin, tu l’auras pas… Et je veux plus te dire «Mademoiselle». Tu n’es qu’une ch’tite méchante gatte.»
Alors elle se
mit à geindre:
«Je le dirai à maman, oui! oui! oui!… Je lui dirai que tu m’as frappée, que tu m’as injuriée, vilain paysan… Et vous quitterez la ferme, tes parents et toi.»
210Elle
partit en bougonnant, furieuse de l’offense.
Ludovic, au bord
d’un mare voisine, s’occupait à lancer des pierres sur les grenouilles qu’il apercevait hors de l’eau. Après que sa sœur se fut éloignée, il revint auprès de Charles.
«
Tu sais qu’elle est capable, en effet, de le dire à maman; tu as eu tort.
– Ça m’est égal! Je
peux plus supporter ses taquineries. Je veux plus que vous veniez me trouver ni l’un ni l’autre: vous me prenez pour votre chien
Là-dessus il
rassembla les vaches et les ramena, le laissant à ses grenouilles.
M. Lavallée vint le soir même nous
entretenir de cet incident car Mathilde n’avait pas manqué de tout rapporter selon sa promesse. Le maître, d’ailleurs, parla sans acrimonie:
«
Décidément, nos enfants ne s’entendent pas. J’ai interdit aux miens de venir trouver Charles et je veillerai à ce qu’ils tiennent compte de mes ordres.»
Après une
semaine ils revinrent comme auparavant bien entendu, et les mêmes ennuis s’en suivirent. Leur départ pour Paris ne tarda plus guère, heureusement.
Je sus plus tard par le jardinier
qui le tenait de la cuisinière, que madame Lavallée avait été très mécontente de l’affront fait à sa fille. Pour un peu, elle eût exigé notre départ que la bonne petite demandait à hauts cris. Mais le mari avait refusé de prendre au tragique cette querelle d’enfants.

L’année
suivante, Charles, touchant à ses treize ans, commençait à s’occuper régulièrement ce me fut un prétexte pour dire aux petits bourgeois qu’il n’avait plus le temps de jouer avec eux, et je pus éviter le recommencement de la camaraderie tyrannique dont ils auraient continué à l’honorer sans aucun doute.

XXXV

211Ma mère
se faisait très vieille et n’était pas heureuse. Elle habitait toujours au bourg de Saint-Menoux la même bicoque et, bien que toute courbée par l’âge, elle continuait à autant que le lui permettaient ses rhumatismes. Mais, depuis plusieurs années, il lui devenait difficile à la mauvaise saison de quitter le coin du feu.
Aux environs de Noël, quand nous avions tué le cochon, je lui portais toujours un panier de lard frais avec un peu de boudin. Lors de ma visite habituelle, à la fin de l’année 65, je la trouvai alitée, souffrante et changée. Son rhumatisme l’immobilisait depuis des semaines, et personne ne s’occupait d’elle en dehors d’une autre vieille journalière, sa voisine, qui lui apportait ses provisions, lui aidait à faire son lit.
«Je vais pourtant finir là toute seule… On me trouvera morte un beau matin
Alors
elle se mit à déblatérer contre mes frères et leurs femmes, puis contre moi-même. Toute la rancune amoncelée en ce vieux cœur aigri s’épancha en paroles amères. Il ne lui restait plus rien des petites ressources qu’elle avait apportées en quittant la communauté: – elle prétendait que mes frères, à ce moment, l’avaient grugée. Soupçon né sans doute d’une suggestion de commère malveillante, grandi au cours de ses longues réflexions solitaires, mué en certitude. Elle tenait mes frères pour des garnements, ma belle-sœur Claudine pour une saleté. Elle répétait à satiété ces mots vengeurs:
«Les garnements! la saleté!»
Ses
longues mains sèches sorties des couvertures faisaient des gestes de menace, et parfois elle se soulevait toute en une 212furieuse exaltation. Cette attitude, sa physionomie plus sombre et plus dure que jamais, l’envol des mèches grises échappées du serre-tête noir lui donnaient un air de sorcière lançant l’anathème.
Je m’efforçai de la ramener à un plus juste sentiment des choses et
j’entrepris d’allumer du feu, car il faisait froid.
«
Ne fais pas tant brûler de bois; tu vois qu’il ne m’en reste plus guère me dit-elle alors.
Sa provision était maigre
, en effet: quelques morceaux épars au coin de la cheminée et deux ou trois brouettées de grosses bûches non fendues entre l’armoire et le lit. Elle reprit:
«Je l’ai tellement ménagé que j’ai laissé geler mes pommes de terre. D’ailleurs, la maison est glaciale; il vient du vent par la trappe du grenier.»
Les pommes de terre
en tas sous la maie débordaient au travers de la pièce. Celles de dessus étaient dures comme des cailloux, mais les autres n’avaient pas de mal: je le dis à ma mère pour la consoler.
Quand il y eut du feu, je
lui vins en aide pour se lever, mettre la soupe en train; je fendis le reste des grosses bûches et pus me procurer dans un domaine voisin deux bottes de paille tout de suite mises en place au grenier pour empêcher le froid de venir par la trappe.
En mangeant, la pauvre femme se montra d’un peu meilleure humeur; elle me parla de
Catherine, sa préférée, qui lui envoyait chaque année, à l’époque de la Saint-Martin, l’argent de son loyer. De plus elle lui avait apporté lors de son voyage au pays une grosse provision de bonnes choses: sucre, café, chocolat, même une bouteille de liqueur.
«Si je pouvais lui faire savoir comme je suis, gémit-elle, bien sûr elle m’enverrait un colis de friandises.»
Me rendant à son désir
, je fis écrire par le maître d’école une lettre pour la Catherine. Je commandai ensuite à un mar213chand une voiture de bois que je payai d’avance. Enfin, donnant une pièce à la vieille voisine, et sous promesse de dédommagement régulier, je la chargeai de veiller sur ma mère de façon suivie.
A la réflexion
cela m’apparut encore insuffisant et je voulus voir mes frères. Ils s’étaient quittés depuis déjà longtemps. Mon parrain, métayer à Autry, avait eu des malheurs sur ses bêtes, et deux de ses enfants avaient été longtemps malades. Louis, à Montilly, faisait bien ses affaires – ce dont la Claudine se montrait fière et un peu arrogante.
J’allai
donc le lendemain les relancer l’un après l’autre et leur exposer ce que je croyais être notre commun devoir au sujet de notre mère, mettant en avant ce que je venais de faire pour elle. Louis prit l’engagement de payer son pain. Mon parrain promit de l’entretenir de légumes et d’envoyer sa plus jeune fille pour avoir soin d’elle quand son rhumatisme la tiendrait alitée.
Je rentrai à la Creuserie le troisième jour,
assez content de moi. Grâce à mon initiative, la brave femme ne manqua pas du nécessaire au cours des trois années qui lui restaient à vivre. Et j’eus de ce fait la conscience plus tranquille.

XXXVI
Nos
enfants devenaient forts. J’étais très satisfait de notre aîné qui avait du goût et du courage au travail. Il labourait bien et commençait à me suppléer pour les pansages. Assez dépensier par exemple – tous les dimanches il se rendait, soit à Bourbon, soit à Franchesse, et ne rentrait 214que tard dans la nuit après un bon repas d’auberge. Ah! les rares pièces de quarante sous que me donnait mon père dans ma jeunesse ne l’auraient pas mené loin, lui, et je crois qu’il aurait fait joli s’il lui avait fallu s’en contenter! Différence des temps: les affaires allaient mieux; les gages des domestiques avaient doublé, triplé; l’argent circulait davantage. Aussi s’habillait-on moins grossièrement, ce qui était raisonnable. Mais peut-être avait-on moinsde délaisser les simples amusements d’autrefois: vijons, veillées, petits jeux avec des gages. L’auberge en venait à être le cadre obligé de tous les plaisirs.
Jean, notre second, passionné pour le billard, dansait peu et restait timide avec les filles. Nous avions à ce moment une servante déjà vieillotte et peu jolie –qui s’appelait Amélie, nous disions «la Mélie». C’est même un peu en raisonque nous la conservions malgré ses bien vilaines manières. Mais des servantes accortes dans une maison où il y a des jeunes gens, c’est trop scabreux ils ont toujours tendance à des rapprochements aux conséquences fâcheusesdes brouilles, gênantes aussi.
J’avais cru m’apercevoir que cette Mélie peu attirante faisait au Jean des yeux en coulisse, des yeux d’amoureuse. Lui, grand et brun, figure régulière, moustache déjà fournie, était beau garçon, et je ne le croyais pas assez bête pour répondre à ces avances.
Un soir d’hiver, au cours de la veillée, ils allèrent ensemble broyer les pommes de terre et préparer la pâtée des cochons
dans le hangar-buanderie adossé au pignon de la grange. L’idée me vint de savoir s’ils ne profitaient pas de ce tête-à-tête pour faire quelque bêtise. Étant sorti sans faire crier la porte, je traversai la cour et m’avançai tout doucement au long de la grange jusqu’auprès du mur de branchage qui clô217turait la cabane. La lanterne éclairait faiblement l’intérieur, tout plein de la buée chaude qui se dégageait des pommes de terre. Quand elles furent écrasées, je pus voir cependant mon imbécile de gas s’approcher de la servante, l’enlacer, frotter son museau contre le sien. Ça ne dura qu’un instant: ils se séparèrent pour continuer la séance. Lui s’en fut quérir de l’eau à la mare pendant qu’elle versait sur l’amas pâteux des pommes de terre une grande vanette ou «paillasse» de son et de farine; elle se mit ensuit à démêler le tout avec l’eau qu’il apporta. Ceci terminé, ils s’étreignirent à nouveau, se suçotèrent les lèvres encore un peu. Ça n’alla Quand je les vis décrocher la lanterne, je m’esquivai rapidement de façon à regagner la maison avant eux.
Je ne dis rien à Victoire que
l’incident eût navrée. Mais le lendemain, au lever, je ne pus me tenir d’attraper le Jean dans la grange et de lui passer une morale en règle.
«
Une vieille comme ça, et laide comme elle est, tu devrais avoir honte!… Ailleurs, fais ce que tu voudras, mais à la maison, tiens-toi tranquille, tu m’entends bien!»
Un peu plus tard, en
pansant les cochons, je menaçai la Mélie, toute confuse, de la ficher à la porte sans explication si jamais je m’apercevais d’autre chose. La leçon dut être profitable, car je ne les vis plus recommencer leurs micmacs.

Charles, au physique, me ressemblait, mais tenait plutôt de sa mère comme caractère. Un peu froid, un peu «en dessous» comme on dit, il avait toujours l’air d’avoir à se plaindre de quelque injustice, de nous vouloir du mal à tous. A l’aller et au retour du travail, il en arrière sous un prétexte quelconque pour ne pas se mêler au groupe commun. Quand il s’agissait le dimanche de partir à la messe, jamais non plus il n’était prêt comme tout le monde. Et quand il nous arrivait, l’hiver, d’aller passer la veillée à Baluftière, à Praulière ou au 218Plat-Mizot, lui restait le plus souvent à la maison, quitte à s’absenter seul le lendemain. Il semblait heureux d’agir en toutes choses au rebours des autres. Et pas obligeant pour deux sous! N’étant pas bouvier, il ne voulait en aucune circonstance s’occuper du pansage. Le dimanche, il lui arrivait de rester à la maison tout le jour et de disparaître juste l’heure de donner aux bêtes, malgré qu’il sût bien son frère parti et que je restais seul pour tout faire, car le petit domestique était souvent absent, lui aussi. Ce qui me mettait en rage plus que tout c’est que le «mâtin», si mal plaisant chez nous, se montrait volontiers causeur aimable avec les voisins.
Il ne me semblait pas pourtant que nous fissions de différence entre son frère et lui, et qu’il fût autorisé à nous taxer d’injustice. Dès qu’il eut seize ans, je lui
remis autant d’argent qu’à l’aîné pour ses menus plaisirs. Victoire leur achetait toujours en même temps des effets pareils. Je ne pouvais comprendre quels motifs le rendaient si grincheux. Il n’y avait sans doute pas de motifs, à vrai dire: c’était sa tournure d’esprit naturelle de voir les choses du mauvais côté, rien de plus. Peut-être ses embêtements d’enfance avec les petits bourgeois avaient-ils contribué à lui aigrir le caractère? Peut-être aussi éprouvait-il un semblant de jalousie de la petite suprématie qu’assurait au Jean son rôle de bouvier

Clémentine, la cadette,
souvent affectueuse et courageuse, parfois épineuse aussi, se montrait d’autant plus aimable que l’on était plus disposé à satisfaire ses caprices. Comme toutes les jeunes filles, elle avait la manie de se vouloir belle. Certes, on n’avait pas encore idée à cette époque du luxe d’à présent, mais on s’éloignait déjà beaucoup de la simplicité de ma jeunesse. Les bonnets à dentelle du moment coûtaient cher d’achat, et chers aussi de repassages fréquemment renouvelés. Et les robes commençaient à se compliquer. Voilà-t-il pas que 219les couturières de Bourbon qui se tenaient au courant des modes imaginèrent de faire adopter à leurs clientes les robes à crinoline qui vous les faisaient grosses comme des tonneaux!
Les filles de la ville en furent bientôt toutes
munies et celles de la campagne ne tardèrent pas à suivre le mouvement. Clémentine insista pour en avoir une; mais j’opposai comme sa mère un veto énergique.
«Ah, non
par exemple! Je ne veux pas te voir habillée comme une comédienne[1]! En voilà une idée de se rentrer dans un cercle!»
En vain tentais-je
de ridiculiser cette crinoline qui lui tenait au cœur. Cent fois elle en reparla et, devant la persistance de notre refus, elle fut malgracieuse pendant plusieurs semaines.
Nous lui permettions de fréquenter quelque peu les bals
de la journée; mais non de traîner la nuit aux fêtes ou assemblées – même en compagnie de ses frères ou de la servante. Victoire ayant eu cependant la faiblesse de l’accompagner deux ou trois fois le soir, la petite s’autorisait de ces précédents. Lorsqu’il y avait quelque bal en perspective, c’était quinze jours à l’avance le même refrain:
«
Dis, maman, nous irons…Et câline: – Je t’en prie, ma petite mère!
– Tu m’embêtes, va! Nous verrons quand ce sera le jour.
»
Le jour venu, neuf fois sur dix la maman n’était pas disposée
; – et l’enfant, frémissante et colère, refoulait ses larmes à grand’peine. Les jours suivants, d’une humeur impossible, elle faisait sa besogne en rechignant sans souffler mot. J’ai souvenance d’une fournée de pain gâchée au lendemain d’une veillée dansante au Plat-Mizot, où sa mère n’avait pu la conduire en raison d’une crise de névralgie. Elle se défendit 220de l’avoir fait exprès, mais sa nervosité bougonne y fut certainement pour quelque chose.
Assez souvent d’ailleurs nous avions le contraste d’une Clémentine laborieuse, aimante et douce. Ayant fait un temps d’apprentissage chez une couturière de Franchesse, elle était habile de ses mains, confectionnait et repassait nos chemises et nos blouses. Elle s’empressait à boucler nos cravates quand nous allions en route, à nous panser, à nous envelopper les doigts quand nous nous faisions des écorchures ou des coupures, – et quand, à la taille des bouchures, nous prenions des épines, à nous les enlever avec une épingle. Quelqu’un venait-il à tousser, elle était toujours la première à faire de la tisane, une infusion de tilleul, de guimauves ou de feuilles de ronce. A cause de tous les petits services qu’elle rendait ainsi, nous l’aimions bien. Charles même devenait plus expansif en compagnie de sa sœur – je les voyais parfois se parler en confidence et rire comme des enfants.
Par malheur, la pauvre
n’était pas d’un bien fort tempérament. Quand il nous fallait l’emmener dans les champs, l’été, bien qu’on s’efforçât de lui éviter les postes trop durs, elle devenait maigre que c’en était pitié.

[1] Se dit communément dans le sens de bohémienne.

XXXVII

Vint 70, la grande guerre, encore une de ces années qu’on n’oublie pas…
La moisson s’était faite de bonne heure; nous étions en
train de mettre en meule ou «plonjon» nos dernières gerbes quand vers dix heures du matin, le 20 juillet, M. Lavallée vint nous annoncer que le gouvernement de Badinguet 221avait déclaré la guerre à la Prusse. Et il me prit à part pour me dire que notre aîné serait appelé sans doute avant peu.
Vrai, cette confidence me glaça! Jean venait de finir ses vingt-trois ans; je l’avais racheté lors du tirage et il était en promesse avec la fille de Mathonat, de Praulière; on devait faire les demandes au premier dimanche d’août et la noce en septembre. Quoi, on aurait le toupet de l’emmener malgré l’argent que j’avais déboursé pour le sauver du service! Hélas! je ne fus pas longtemps perplexe: cinq ou six jours plus tard il recevait sa convocation, et, le 30 juillet, il dut se mettre en route!
J’ai toujours présents à la mémoire les épisodes de cette matinée dont le souvenir compte au nombre des plus douloureux de ma vie. Je nous revois silencieux autour de la table pour le dernier repas,
Jean tout prêt pour le départ. De sa visite à Praulière pour les adieux à sa promise, il était revenu tout pâle et les yeux rouges. Il s’efforçait cependant de ne pas pleurer, essayait même de manger; mais chaque bouchée paraissait lui déchirer la gorge. Je ne pouvais rien manger moi non plus; et Charles, et le domestique, étaient dans le même cas. Sur la maie, Victoire et Clémentine préparaient le petit ballot du conscrit quelques effets, quelques victuailles. On les entendait à chaque instant soupirer, sangloter.
«
Je te mets trois paires de bas, dit ma femme d’une voix étranglée. Je ne sais pas si tu pourras les entrer dans tes souliers de soldat!
– Oh! ils sont grands, les souliers qu’on donne
», répondit-il avec effort.
Je regardais machinalement la salière de bois
couleur jus de tabac accrochée au mur à proximité de la cheminée; des mouches circulaient sur le couvercle. Jean tapotait du manche de son couteau le bord d’un plat de grès qui contenait une omelette aux pommes de terre. Des souris s’agitant sur la 222poutre firent dégringoler du grain à demi moulu: l’omelette en fut saupoudrée. Un chat miaula, quémandeur, auquel le domestique jeta à même le sol une cuillerée de soupe. De la cour, le coq un beau sultan couleur feu – vola sur l’entrousse[1] fermée et, caquetant et gloussant, fit mine de vouloir descendre à l’intérieur pour ramasser les miettes. Mais Clémentine le chassa plutôt brutalement.
Victoire reprit de la même voix rauque et saccadée:
«
Je te mets un morceau de jambon, des œufs durs, quatre fromages de chèvre… Pas de pain, tu en achèteras en route.»
De la tête, il fit signe que oui, et le grand silence pénible recommença.
Quand le paquet fut noué
définitivement, Clémentine et sa mère s’assirent à côté de la maie, s’y accoudèrent, la tête dans les mains, sans plus se retenir de sangloter très fort. Nous restions à table, nous, les quatre hommes, tristes et embarrassés, en face des aliments presque intacts que personne ne touchait plus. Cela devint si pesant que je pris le parti de brusquer les choses. Jean devait se trouver à Bourbon avec cinq ou six autres partants qu’il connaissait. Et malgré que rien ne pressât, le rendez-vous étant pour midi, je crus bon de lui dire:
«
Allons, va, mon garçon, il faut t’en aller; tu ferais attendre tes compagnons…
– En effet, l’heure approche
», répondit-il.
Il se leva et tout le monde en fit autant. La servante rentrait de garder les moutons: c’était une petite de quinze ans que nous avions prise
aux lieu et place de la Mélie; il l’embrassa.
«
Au revoir, Francine.»
Il embrassa de même
en disant au revoir le domestique et son frère Charles – et ses yeux se gonflaient et ses cils s’humectaient.
«
Au revoir, petite sœur.
223Pas déjà!… Laisse-moi t’accompagner un bout de chemin…»
Clémentine et sa mère s’accrochèrent à
son brasplace derrière avec le paquet. Dans cet ordre l’on traversa la cour à pas lents pour gagner le chemin de Bourbon depuis plusieurs années transformé en route. Pas un mot ne fut échangé.
Un vent d’ouest assez fort soufflait, faisant se replier la feuillée des chênes et se tordre dans le haut les grands peupliers. Il avait plu les jours précédents et le soleil, trop pâle, n’annonçait pas encore le vrai beau temps. A Baluftière et plus loin, aux abords de deux ou trois autres fermes, des lessives séchaient, tachant de blanc les haies vertes que l’éloignement rendait sombres. On voyait dans les champs des bovins en train de paître; un merle siffla; une caille fit entendre quatre fois de suite son invite à la sagesse créancière: «Paie tes dettes!»
Après que nous eûmes fait une centaine de mètres sur la route, et comme nous arrivions
à un tournant:
«Allons, laissons-le aller!» -je d’un ton bref.
On s’arrêta, et les deux femmes
à tour de rôle d’étreindre le partant avec des larmes, avec des cris:
«
Oh! mon garçon, mon pauvre garçon, ils vont donc t’emmener, les scélérats! Je ne te reverrai plus, plus jamais…
– Jean, mon
bon frère, tu nous donneras de tes nouvelles. Ah! pourquoi faut-il que nous ne sachions pas écrire! Surtout ne te fais pas tuer, dis, mon Jean!…»
Lui, amolli tout à fait, pleurait à chaudes larmes aussi
; et je sentais venir la minute où j’allais en faire autant. Je repoussai Victoire et Clémentine; à mon tour j’embrassai le conscrit:
«
Allons, mon garçon, il te faut nous quitter. Espérons que ça ne sera pas pour longtemps.»
Et je
lui remis le petit ballot. Alors, brusquement, il se dégagea 224des chères étreintes et, après unadieu de la main, partit à grands pas sans retourner la tête. Cependant que j’entraînais les femmes qui avaient des velléités de le vouloir suivre…
«
Pauvre petit, je ne le verrai plus! je ne le verrai plus!» répétait Victoire obstinée.
Elle fut trois jours sans presque rien manger
– si bien que je craignis detomber malade. Pourtant, peu à peu, dans le train ordinaire des choses, son grand chagrin se mua en tristesse latente. Et Clémentine bientôt se reprit à sourire.
On se remit donc au travail comme si de rien n’était: on
leva les avoines, les machines à battre sifflèrent et grincèrent: on commença les fumures, les labours.
Il y eut pourtant un renouveau de chagrin au sujet de Jean, lorsqu’il nous apprit, par une courte lettre, qu’on l’envoyait en Algérie, de l’autre côté du grand ruisseau. Plus que jamais sa mère le crut perdu. Mais une autre lettre nous rassura un peu dans laquelle il disait une bonne traversée, n’être pas malheureux, et que ses camarades étaient tous des gens de par ici.
M. Lavallée,
parti pour Paris avec sa famille, avait, disait-on, repris son costume d’officier pour aller se battre.
Des événements de la guerre
on ne savait pas grand’chose, sinon que c’était loin d’aller bien pour la France. Roubaud, le garde régisseur, recevait un journal, et nous allions souvent le trouver pour avoir des nouvelles. Sa maison, le soir, était toujours pleine: – il venait du monde des six domaines de la propriété et même de tout un lointain voisinage. Dans les premiers jours de septembre, le journal annonça que Napoléon était prisonnier à la suite d’une grande bataille perdue. On avait à Paris jeté bas son gouvernement et proclamé la République.
Les jours suivants, l’affaire eut son contre-coup dans nos petits pays. A
Franchesse, le maire était remplacé par Henri Clostre, 225le marchand de nouveautés, un rouge. A Bourbon, le docteur Fauconnet ceignait une écharpe convoitée depuis si longtemps. Cependant les Prussiens s’avançaient sur Paris. Et l’on parlait d’une levée parmi les jeunes gens de dix-huit à vingt ans, – ce qui me touchait beaucoup, Charles et le domestique se trouvant en passe d’être appelés. De fait cela prit corps rapidement. Nos deux jeunes, convoqués peu après, partirent dans les premiers jours d’octobre. Ce fut une répétition lamentable de la scène qui avait marqué le départ de l’aîné – et nous restâmes désolés profondément.
Je
demeurai seul avec les femmes dans ce grand domaine de soixante hectares – jusqu’au jour où je pus raccrocher le vieux Forichon que j’engageai ensuite de semaine en semaine jusqu’à la fin. Si bien qu’avec l’aide de Clémentine et de Francine, souvent avec nous dans les champs, je pus tout de même faire mes emblavures, arracher les pommes de terre avant les premiers grands gels.
Les métayers des autres fermes étaient tous dans le même cas ou à peu près. Partout on voyait les femmes dans les champs s’employer
, s’exténuer à des travaux d’hommes.
A la guerre, les choses allaient de mal en pis. On disait
que les grands chefs étaient vendus aux Prussiens et que l’un d’eux, appelé Bazaine, leur avait livré une armée entière. Ils avançaient toujours, les Prussiens; ils assiégeaient Paris; ils se répandaient dans les départements. Le journal de Roubaud les annonça successivement en Bourgogne, en Nivernais, en Berri: partout ils semaient la désolation. Des bruits alarmants se répandaient, faisant croire à leur présence toute proche: – on les annonça successivement à Moulins, à Souvigny, au Veurdre. Fausses nouvelles qui contribuaient à grossir l’inquiétude anxieuse de tous. Des idées folles germaient dans les cervelles; les gens portaient dans les fossés ravineux, les chênes creux, tout ce qu’ils avaient de précieux; un vieil avare dissimula 226son argent sous des tas de fumier, dans un de ses champs; un autre proposait de conduire en Auvergne, pour les cacher sous un pont, toutes les jeunes filles du pays.

Dans certaines communes, on organisait des gardes nationales pour tenter d’opposer une résistance aux Prussiens au cas où ils se présenteraient.
C’est ainsi qu’à Bourbon le docteur Fauconnet réunit un stock de vieux fusils et convoqua deux fois la semaine, pour faire l’exercice, tous les hommes valides de dix-huit à soixante ans. Un vieux rat-de-cave, ancien sergent d’active, eut le commandement de la milice avec le titre de capitaine; deux ex-caporaux devinrent lieutenants; les anciens soldats furent chefs de sections ou d’escouades. Aux premières séances, il y eut bien une centaine de présents auxquels on apprit à marcher au pas et en ligne, à porter le fusil et à s’en servir. A l’issue de l’exercice, la petite troupe traversait la ville en bon ordre, entraînée par le garde champêtre tambourineur et le clairon des pompiers, et encadrée par une bande de gamins enthousiastes. Le docteur exultait; il offrit plusieurs fois du vin un litre pour trois et du pain blanc. Mais n’eut-il pas l’idée saugrenue de faire installer à la mairie, pour parer aux éventualités possibles, une garde permanente de dix hommes. Le sergent Colardon, menuisier, chef de poste, s’esquiva le premier parce qu’on vint le chercher pour faire un cercueil.
«Travail urgent!» expliqua-t-il avec raison.
Les autres ne tardèrent pas
à faire de même, sous différents prétextes, et la mairie après quelques heures fut abandonnée. Furieux, le docteur demanda au vieux capitaine de punir les coupables avec sévérité; mais le bonhomme lui rit au nez avouant, et le poste permanent ne fut pas renouvelé. A l’exercice, les répondants se faisaient d’ailleurs de plus en plus rares. De cinquante encore au quatrième appel 227ils dégringolèrent au cinquième jusqu’à dix-sept. A la huitième séance M. Fauconnet trouva le capitaine tout seul. Telle fut l’histoire de la garde nationale de Bourbon dont on s’amusa longtemps par la suite.

A la terreur que causait la perspective de l’arrivée des Prussiens, vinrent s’ajouter des fléaux malheureusement très réels.
Ce fut d’abord un froid précoce qui s’affirma de plus en plus rude. Puis une épidémie de petite vérole survint qui fit bien des victimes. Chez nos voisins de Praulière, le mal sévit si violemment qu’il causa, aux environs de Noël, la mort de Louise, la fiancée de notre Jean; sa jeune sœur, défigurée, pleura amèrement sa beauté perdue, regrettant de n’être pas morte aussi.
Dans le moment que les Mathonat étaient tous atteints, au point qu’il n’y en avait quasi aucun en état de
soigner les autres, Victoire et Clémentine parlèrent d’aller leur faire visite et d’offrir leur concours si besoin était. Or, cette mauvaise maladie passant pour très contagieuse, je ne tenais pas du tout à les laisser partir Je dis que nous avions bien assez de malheurs pour notre compte, qu’après tout les Mathonat ne nous étaient rien, et qu’ils avaient des parents peu éloignés dont c’était le devoir de les assister. Comme elles n’en voulaient point démordre, je me prétendis malade pour mon compte faisant le quetou[2], ne mangeant pas, simulant la fièvre. Je n’étais qu’un peu enrhumé, mal en train, et forçais la note, hypocritement. Elles s’apitoyèrent sur moi et ne furent à Praulière qu’après la mort de Louise, la maladie déjà en décroissance. Nous eûmes la chance de rester indemnes.

Comme pour donner un sens de punition divine à tous ces maux, le ciel souvent se tavelait de marbrures rouges,
ou bien, 228sur un côté de l’horizon, s’empourprait en entier, au point qu’on l’eût dit voilé d’un suaire de sang. Il ne s’agissait que de phénomènes atmosphériques sans importance auxquels on n’aurait nullement pris garde en temps ordinaire; mais en ces jours de deuil, de désastre et de misère, cela achevait de donner des idées lugubres. Le ciel rouge annonçait de meurtrières batailles; c’était le sang des morts et des blessés qui le teignait ainsi. La terreur allait croissant; on parlait de la fin du monde comme d’une chose très probable. D’ailleurs, chaque dimanche, au prône, le curé avivait ces idées de vengeance divine et d’horribles calamités; il avait l’air content du malheur universel, cet homme, se félicitant presque du visage angoissé de ses paroissiennes et de ce qu’elles avaient abandonné leur trop belles toilettes des dernières années.
«Votre orgueil a baissé, disait-il d’un air d’illuminé farouche, mais il baissera encore plus; votre humiliation deviendra pire!…»
Et devant l’imminence de fléaux accrus, tout le monde courbait
la tête, tristement.

De loin en loin nous arrivait quelque lettre de Jean ou de Charles. L’aîné, sous le soleil d’Afrique, continuait
à s’en tirer sans trop de misères. Mais Charles, qui était à l’armée de la Loire avec Bourbaki, souffrait beaucoup du froid et souvent de la faim. Il se disait mal vêtu et, pour faire des étapes bien longues dans la neige, chaussé de souliers à semelles de carton. Dans la Côte-d’Or, il prit part à un combat, faillit être prisonnier. Puis il échoua dans les montagnes du Jura où l’hiver était encore plus rigoureux que chez nous.
Quand le facteur apportait une lettre, Victoire et Clémentine couraient vite chez Roubaud pour la faire lire. Mais
lui avait souvent bien de la peine à la déchiffrer, car il était peu habitué à la lecture des manuscrits, – et c’était généralement sur une feuille de papier 229froissée et maculée qu’un camarade obligeant avait griffonné pour le Charles quelques lignes au crayon qui marquaient à peine. Chacune de ces lettres portait la marque des circonstances où elle avait été faite, comme celle du degré d’instruction de celui qui l’avait écrite. Il y en eut une longue certain jour qui donnait des détails si navrants que tout le monde pleura. Plusieurs, œuvres de mauvais fumistes, contenaient des plaisanteries grossières, jusqu’à des insultes.
Roubaud ne tenait pas à se charger des réponses, prétextant qu’il avait trop d’occupations, mais plutôt en raison de son manque d’habileté. Clémentine s’en allait trouver, au bourg de Franchesse, la fille de l’épicière qui savait écrire
. Un jour de la semaine, car le dimanche les clientes de l’épicerie venaient en grand nombre pour le même motif harceler cette jeune fille.
L’ignorance sembla dure pendant ces mois-là, parce qu’on en
fut gêné plus qu’à l’ordinaire.

A ce triste hiver succéda un printemps troublé. La guerre avec l’Allemagne avait pris fin, mais c’était la guerre encore
, – Paris en révolte luttant contre l’armée. Pendant que la nature, magnifiquement, s’épanouissait dans sa jeunesse annuelle, le sang coulait toujours!
Paris vaincu, les révoltés massacrés ou emprisonnés par centaines, par milliers, on nous rendit nos enfants. Tous revinrent, moins ceux des dernières classes qu’on gardait pour leur temps de service et Charles fut du nombre, – moins aussi, hélas! ceux qui étaient morts là-bas, et les disparus dont on ne savait rien. Aucune nouvelle n’était parvenue depuis novembre d’un hommeque nous connaissions un peu. Et le printemps ne le ramena pas. Trois ou quatre ans plus tard, sa jeune veuve convolait à nouveau. Mais voilà qu’on lui dit après que des soldats de 70 arrivaient toujours des prisonniers condamnés pour tentative d’évasion que l’on 230renvoyait seulement à l’expiration de leur peine. Alors cette pauvre femme vécut dans la terreur de voir revenir son premier époux. Il ne parut jamais. Mais une légende se forma tout de même à son sujet. Des gens prétendirent l’avoir rencontré à Bourbon, – et qu’il s’était déterminé à disparaître sans aller chez lui pour ne pas créer de difficultés à celle qui, l’ayant cru mort, se trouvait nantie d’un nouveau mari.

[1] Petite barrière à claires-voies qui ferme jusqu’à mi-hauteur l’embrasure des portes.
[2] Faire le quelou: être maussade et triste


XXXVIII

Notre Jean rentra dans les premiers jours de juin, à temps pour les foins.
Il me parut que son séjour en Algérie l’avait rendu un peu sans-souci. Dans la crainte qu’il en eût trop de peine, on s’était abstenu de lui annoncer la mort de sa promise. Il accueillit cette nouvelle avec une manière d’indifférence.
«
Pauvre petite Louise, je ne m’attendais pas à ça!»
Il n’en perdit ni un repas ni une sortie
. Et moins d’un an après son retour, pour le carnaval de 1872, il épousa une fille de Couzon qui s’appelait Rosalie.
Deux mois après, à Pâques, ce fut le tour de Clémentine qui s’unit à François Moulin, du Plat-Mizot, le sixième d’une famille de neuf.
Belle-fille et gendre vinrent tous deux s’installer à la Creuserie, ce qui nous permit de supprimer la servante et le domestique que nous prenions d’habitude. Seulement, cela faisait trois ménages réunis, et quand il y a trois ménages dans la même maison ça ne marche jamais longtemps sans anicroche.
Rosalie
, petite blonde sans beauté, le cou dans les épaules, la figure pointillée de taches de rousseur, était une intrépide, 231énergique et courageuse, parlant beaucoup, travaillant de même. Clémentine, moins robuste de son naturel, eut tout de suite une grossesse pénible qui la faisait langoureuse et sans appétit; elle se préparait quelques petites douceurs et s’abstenait de laver. Aussi, Rosalie ne tarda-t-elle guère de parler ironiquement des dames à qui ça fait mal de se mettre les mains dans l’eau fraîche, et qui sont obligées de soigner avec des chatteries leur petite santé.
Quand c’était jour de fournée, alternativement, l’une
s’occupait de la pâte et l’autre du four. Mais voilà que le pain ayant été mal réussi un jour que Rosalie avait pétri, elle dit que c’était par la faute de Clémentine qui avait allumé le four trop tard. A la suivante fournée, notre fille, à son tour, se plaignit de ce que sa belle-sœur avait chauffé sans mesure, ce qui faisait le pain trop «surpris», trop brun. D’un commun accord, elles décidèrent que la même ferait tout, de façon à éviter de mettre l’autre en cause. Cette combinaison favorisait Rosalie plus forte, malgré que Clémentine s’évertuât à un travail consciencieux.
Nous venions de nous
procurer, avec l’assentiment du maître, une bourrique et une petite voiture. Au mois d’août, l’inimitié s’accrut entre les deux jeunes ménages. Clémentine avait parlé la première de prendre l’attelage pour aller avec son mari à la fête patronale d’Ygrande, car Moulin avait un oncle dans cette commune. Mais voilà que Jean et sa femme voulurent aussi la bourrique et la voiture pour se rendre à Augy, où habitaitet où c’était le même jour la fête. Là-dessus discussion entre les deux femmes, Rosalie disant à ma fille qu’une malade, une bonne à rien, n’avait pas besoin de se promener. Moulin, survenant sur ces entrefaites, accusa sa belle-sœur d’être une sale bête. Ça tournait à la vraie dispute et Victoire s’en désolait. Mais je mis le holà en déclarant que Clémentine aurait l’équipage, puisqu’elle l’avait demandé la première. Furieuse de cette décision, 232la femme de Jean me tourna les yeux pendant plusieurs semaines. Et les deux belles-sœurs ne se parlèrent plus guère que pour se moquer l’une de l’autre, se dénigrer malignement.
D’autre part, Moulin
se rendait peu sympathique. Il avait la manie d’émettre des avis sur toutes choses – même de me donner des conseils pour le pansage des bestiaux, à moi qui passais pour l’un des bons soigneurs du pays. Ça ne m’allait pas du tout, et Jean ne tarda guère à lui laisser entendre qu’il nous ennuyait. Il en résulta une de ces tensions si fréquentes dans les communautés qui rendent pénible l’intimité quotidienne.

XXXIX

Victoire n’avait jamais pu
prendre son parti de l’absence de Charles. Il suffisait pour la chagriner d’un retard de nouvelles de quelques jours ou d’une allusion aux gardes nocturnes par les nuits froides, ou bien aux marches pénibles sous le soleil d’été – même d’un rêve où il lui était apparu souffreteux et malade, sur lequel brodait son imagination jusqu’à le supposer mourant au fond d’un hôpital, sans tendresse et sans soin. La libération approchait pourtant; mais des manœuvres d’armée tardives la firent reporter de la fin septembre au 20 octobre. La nervosité de Victoire allait croissant à mesure que diminuait le nombre des jours d’attente. Elle avait mis à l’engrais une dizaine de poulets dont elle voulait sacrifier le meilleur pour fêter le retour de l’enfant. Devant la grange, une treille, que j’avais plantée au début de notre installation à la Creuserie, était en plein rapport à cette époque et portait, cette année-là, des raisins dorés superbes. Un jour, en les regardant, la bourgeoise songea:
«233Tiens, lui qui les aimait tant… Si j’essayais de les conserver jusqu’à son retour!…»
Et de nous dire au repas qui suivit:
«Vous savez, je défends qu’on touche aux raisins de devant la grange; ils sont sacrés, ceux-là: je les conserve pour mon Charles.»
Tout le monde promit de les respecter;
seulement, Moulin fit observer qu’avant l’arrivée du soldat les insectes les auraient sans doute détruits en entier. Victoire put constater par elle-même que le gendre parlait d’or. Parce qu’ils étaient mieux exposés, plus sucrés que les autres, frelons et guêpes bourdonnaient alentour pendant toute la journée, pompant à l’envi le jus des plus belles graines. Des tiges restaient presque nues, ne portant plus que les enveloppes flasques et desséchées, et les seuls grains durs dédaignés. A ce jeu, le pauvre militaire risquait fort de ne pas goûter aux beaux raisins de la treille réservée. L’amour maternel rend les femmes ingénieuses. La bourgeoise chercha dans le tiroir aux chiffons: avec les morceaux d’une vieille toile assez usée pour ne pas empêcher la pénétration de l’air, assez résistante pour arrêter les insectes dévorateurs, elle confectionna des sachets garnis d’une coulisse vers le haut. Clémentine et Rosalie, qui n’étaient pas dans la confidence, la regardaient faire, très intriguées. Quand une trentaine furent bâtis, elle adossa une échelle au mur de la grange, grimpa jusqu’à hauteur des raisins, enferma les trente plus beaux dans les sachets protecteurs.

Vers le milieu d’octobre, la petite Marthe Sivat, une couturière du bourg, vint chercher des poulets pour la noce de sa sœur.
«Tiens, c’est des raisins que vous avez là-dedans? s’exclama-t-elle en levant les yeux vers la treille. Vous avez joliment bien su les conserver… Mais j’y songe: on m’a juste234ment chargé d’en acheter pour les desserts du soir; voulez-vous me les vendre, madame Bertin?
– Non, ma fille, non!
Quand même on m’en offrirait bien plus qu’ils ne valent je ne les vendrais pas; je les conserve pour mon Charles.
– Ah! il revient cette année, votre fils? Alors vous avez raison, il faut les lui garder
, nous trouverons bien autre chose comme dessert de noce.»
Et, toute rieuse, sautillante et légère, la petite Marthe s’en alla.

Quelques jours après, nous eûmes la visite d’une pauvre femme dont le mari était souffrant.

«Il se plaint
du ventre; il est fiévreux et sans appétit», nous. «Je lui faisais cuire des œufs, mais il ne veut plus en entendre parler. Je lui ai apporté hier un petit morceau de viande qu’il n’a pas mangé. Les raisins seuls lui font envie: je vous en achèterais bien quelques-uns.»
Victoire, attendrie, lui en remit trois, disant qu’elle les lui donnait pour son malade; mais elle ne se fit pas faute de répéter encore:
«Ils ne sont pas à vendre, voyez-vous… Mon Charles va rentrer du régiment, je les lui conserve.»

Les
Lavallée qui, au printemps, avaient marié mademoiselle Mathilde étaient demeurés à Paris jusqu’en août parce que M. Ludovic passait des examens. Puis ils s’étaient rendus en Savoie, le pays des ramoneurs, dans une station thermale dont les eaux devaient avoir cette vertu singulière de maigrir la femme et d’engraisser le mari. Ils avaient ensuite séjourné chez des amis – si bien qu’ils vinrent seulement courant octobre à la Buffère pour y passer l’arrière-saison.
237La veille du jour où Charles devait rentrer, nous eûmes leur première visite. Contre son habitude,
madame Lavallée accompagnait son mari. Ayant épaissi, elle était devenue plus nonchalante encore et marchait à tout petits pas, avec un continuel balancement de sa grosse personne: on eût dit l’une des vieilles tours de Bourbon en balade. Lui toujours vif et fluet, le visage anguleux accusant une grande mobilité d’expression.
Après les salamalecs obséquieux des premières minutes, j’emmenai M. Lavallée visiter les étables où
faire de menues réparations. Cependant que la dame, qui n’avait pas voulu s’asseoir à la maison, se promenait lentement dans la cour en compagnie de Victoire. Le hasard voulut qu’elle aperçût la treille et les petits sacs blancs, au travers desquels transparaissaient les belles grappes.
«
Quoi, Victoire, toujours des raisins! Savez-vous bien qu’ils deviennent rares: au château, nous n’en avons plus un seul… Ce sont pourtant les fruits que je préfère. Mais pourquoi avez-vous pris tant de précautions pour les garder jusqu’à présent
Victoire hésita
un instant – puis, avec un sourire contraint:
«Madame, c’était pour avoir le plaisir de vous les offrir!
– Oh! merci bien! Quelle délicate attention! Il faudra me les apporter dès ce soir.
Et
Victoire de crier:
– Rosalie, prenez vite
l’échelle de la grange, le petit panier; vous cueillerez ces raisins que vous porterez chez Madame.»
Cependant, à la soupe du soir notre bru
revint sur l’incident:
«Ce n’était pas la peine de si bien les conserver, les raisins; mon beau-frère n’en profitera guère…»
Pour une fois, Moulin fit chorus:
«238C’est malheureux, on est encore aussi esclave que dans l’ancien temps
Je restais silencieux, trop pénétré moi-même de la justesse de
ces observations. Il me semblait entendre encore les réponses catégoriques de Victoire à la petite Marthe Sivat comme à la pauvre femme dont le mari était malade:
«Non, non, je ne veux pas les vendre! Je les conserve pour mon Charles.»
Et il avait suffi d’un cri d’admiration de la
Dame pour qu’elle les lui offrît, très humblement…
«C’est bien vrai, pensai-je, que nous sommes encore esclaves.»
Victoire
avait sûrement un peu de remords de son acte; mais elle éprouvait, d’autre part, une certaine satisfaction d’avoir pu faire sa cour à la propriétaire, de l’avoir bien disposée en lui offrant un cadeau qui lui plût. Sous le coup de ces pensées multiples, elle répondit d’un ton conciliant:
«Ne parlez donc plus de ça: c’est pas ma faute, il fallait bien que je fasse plaisir à la patronne!».

XL

Après vingt ans de séjour à la Creuserie, je n’étais guère plus riche qu’au moment de mon installation; c’est tout juste si j’avais pu rembourser les mille francs
qu’il me restait devoir sur ma part de cheptel. Période prospère pourtant, durant laquelle certains, plus chanceux, avaient gagné beaucoup. Mais les hésitations de M. Parent, la grêle de 61 et les canailleries de Sébert m’avaient fait des débuts trop difficiles. Enfin, 239au moment où, remis à flot, je me croyais en passe de faire quelque chose – malgré que M. Lavallée eût augmenté de deux cents francs mes redevances annuelles ce nouveau désastre était survenu: la guerre!
Ayant bénéficié depuis d’une série de
bonnes récoltes, j’avais pu réaliser enfin quelques avances. Après la mort de mes beaux-parents, – à quelques mois d’intervalle durant l’hiver de 1874 je me trouvai en possession de quatre mille francs environ.
Or, ça m’
eut vite ennuyé de garder cet argent dans l’armoire: d’abord, il n’y faisait pas des petits, et puis je craignais les voleurs, car souvent, l’été, nous laissions la maison seule. Le notaire de Bourbon ne connaissant pour l’instant nul placement avantageux, j’en vins à songer à M. Cerbony.
M. Cerbony était l’un des grands brasseurs d’affaires de la région
fermier de trois domaines, marchand de grains, de vins, de graines et engrais, il cumulait tous les commerces ruraux. Jeune encore, de mine souriante, d’abord facile, c’était un homme très sympathique. Au contraire de la plupart des fermiers généraux qui sont arrogants et vaniteux, il donnait à tout le monde de vigoureuses poignées de main, parlait patois avec nous autres, les paysans, offrait souvent des tournées aux uns et aux autres. Il avait fait construire des magasins très bien conditionnés, sans parler d’une maison d’habitation à un étage, avec balcons et arabesques, qui attirait l’attention. Bref, il menait grand train, voyageait beaucoup, entretenait une maîtresse à Moulins disait-on et père de famille. Fréquemment aussi, il se rendait à Paris ou dans le Midi. On ne savait rien de ses origines, mais ilriche, et pour faire tout ce commerce par goût plus que par nécessité.
J’avais entendu dire que M. Cerbony prenait de l’argent
un peu comme un banquier, en donnant comme garantie un simple billet avec sa signature. 240Ayant confiance en lui, je m’en fus le trouver un dimanche matin, après la première messe, sous prétexte de lui vendre mon petit lot d’avoine. Le marché conclu, j’abordai l’autre affaire:
«Monsieur Cerbony, je dispose d’un peu d’argent que je voudrais placer, voulez-vous le prendre?
Mais sans doute… Quelle somme avez-vous? s’informa-t-il la bouche en cœur.
Dans les quatre mille francs, Monsieur.
– C’est
peu… Je pourrais occuper dix mille à la fin du mois. Voyez vos voisins, vos amis; faites-moi dix mille francs entre plusieurs.
– Monsieur Cerbony, je ne connais personne qui… Si, pourtant
: j’ai un voisin qui doit avoir dans les deux mille francs.»
C’était Dumont, de la Jarry
d’en bas; il m’avait dit ça un jour que nous coupions ensemble une bouchure mitoyenne.
«Alors, c’est entendu, vous m’apporterez ces six mille francs à la fin du mois; je m’arrangerai pour le reste. Je tiens à vous faire plaisir: vous êtes un bon client. Vous savez que je paie cinq comme tout le monde. Au revoir
J’allai trouver le soir même Dumont, de la Jarry, pour lui faire part de la combinaison
: à mon grand étonnement, il ne se montra pas enthousiaste.
«Cerbony, Cerbony, dit-il, oui, c’est un homme qui fait beaucoup d’affaires, mais il est étranger au pays et, en fin de compte, on ne sait pas s’il est vraiment riche… Si ça tournait mal?
– Mais, malheureux, il gagne de l’argent gros comme lui… Si j’avais son gain d’une année, je serais sûr de vivre tranquille le reste de mes jours.
– Taratata… S’il gagne beaucoup, il dépense de même, vous le savez comme moi. Tenez, Tiennon, je veux bien vous 241prêter mes deux mille francs, mais à condition de n’avoir affaire qu’à vous; nous irons chez le notaire qui
fera un billet… Je ne vous demande que quatre francs cinquante d’intérêts; Cerbony vous paiera cinq: vous aurez dix sous du cent pour vos peines.»
Je
fus sur le point, ma foi, de prendre l’argent de Dumont dans ces conditions. Mais Victoire et les garçons, moins aveuglés, m’en dissuadèrent.
A l’époque convenue, je portai donc
mes quatre mille francs au brasseur d’affaires, en expliquant tout confus que le voisin venait juste de prêter son argent ailleurs. Il regrettait beaucoup cette occasion manquée, ajoutai-je hypocritement.
Cerbony eut un mouvement de mauvaise humeur:
«Vous mériteriez que je vous envoie promener… Enfin, donnez tout de même ce que vous avez; mais c’est bien pour vous faire plaisir.»
Il appuya sur ces mots, et son visage s’éclaira du cordial sourire habituel pendant qu’il étalait mes pièces d’or et palpait mes billets
de banque. J’étais content qu’il se montrât d’aussi bonne composition. Hélas! mon enchantement dura peu.

Au
1er mars de l’année suivante, c’est-à-dire trois mois après, comme nous étions à charger du bois dans un de nos champs en bordure de la route, le facteur de Franchesse, arrivant de prendre son courrier à Bourbon, s’arrêta pour nous causer.
«
Vous ne savez pas la nouvelle?
Et quoi donc?
– Cerbony, le fameux Cerbony
a pris le pays par pointe il y a trois jours. Sa femme était partie au commencement de février avec beaucoup de colis. Depuis, lui n’avait cessé de faire des expéditions; les domestiques n’y comprenaient rien; la maison restait à peu près vide et le magasin aussi. Mardi, il s’est défilé de bonne heure allant sur Moulins et depuis n’a pas reparu. 242Mais hier est arrivée de Suisse une lettre de lui pour le maire annonçant qu’il ne reviendrait plus. On dit que ça va être un galimatias impossible; il devait à tout le monde!»
Sur le char où j’empilais toutes longues les branches des arbres élagués, j’eus
comme un éblouissement et faillit tomber, pris de vertige. Jean, qui s’en aperçut, me lança un regard inquiet, cependant qu’il s’efforçait de dissimuler son trouble pour répondre au facteur.
A Bourbon, où je me rendis le soir
même, tout le monde me confirma le désastre. Je ne voulus pas aller chez le notaire qui eût probablement ri de mon malheur, étant donné qu’il s’agissait d’argent placé en dehors de ses offices. Mais je m’en fus trouver le greffier du juge de paix qui était un homme de bon conseil, auquel tous les gens de la campagne avaient recours dans les cas difficiles, et lui exposai mon affaire en larmoyant presque. Tout en essayant de me réconforter, il déclara ne pouvoir m’être utile:
«Il n’y a rien à faire pour le moment; vous serez appelé comme les autres créanciers; vous n’aurez qu’à donner vos pièces au syndic.»

Chez nous, ce furent des lamentations sans fin de Victoire:
«Tant se donner de peine pour réserver quelques sous et tout perdre à la fois, mon Dieu, que c’est malheureux! Et partie de ce pauvre argent qui venait de mes parents! C’est une douleur de plus…»
Tout le monde était triste et bien ennuyé. Il n’y eut que Charles pour se montrer philosophe
, s’essayer à nous remonter.
«
Que voulez-vous, il n’y faut plus penser: c’est perdu et puis voilà! Ça ne changera rien à votre façon de vivre; vous travaillerez ni plus ni moins qu’avant…»
J
’avais d’autre part la consolation de savoir que les badauds 243de mon espèce étaient nombreux! Je me félicitais surtout d’avoir suivi les conseils de Victoire quant à l’argent de Dumont. Car c’était un principe chez l’honnête Cerbony de tirer le plus possible de ses victimes. Un pauvre vieux jardinier avait ainsi emprunté à une tierce personne plusieurs milliers de francs pour arriver à fournir au Monsieur la somme exigée. Dépouillé de ses économies, incapable de rembourser son prêteur, le vieillard, une nuit, du rocher où se dressent les tours du vieux château, se précipita dans l’étang qui fait suite. Les laveuses, au petit matin, découvrirent son cadavre que les remous avaient échoué sur la rive.
Je fus contraint à des démarches embêtantes, à plusieurs voyages à Moulins – nous nous étions associés, une demi-douzaine de créanciers, pour confier nos intérêts à un avoué. Après deux ans, quand tout fut réglé, on nous attribua cinq pour cent. J’avais bien dépensé en déplacements et frais divers l’équivalent des deux cents francs qui me revinrent…

XLI

Charles avait perdu au service ses façons
bizarres, il était à présent gentil et serviable envers tout le monde et s’exprimait bien mieux que nous. Les premiers temps, il riait même de ce que nous parlions mal.
«
Je trouve ça bête. Dès qu’on est en présence d’étrangers ou de gens au langage correct, on se trouve gêné, obligé à se taire ou à risquer de dire des bourdes qui les font se ficher de nous Je ne vois pas que ce soit une raison, parce qu’on est paysan, de parler en dépit du bon sens
Alors, la Rosalie:

– Ça 244serait drôle
si nous nous mettions à causer comme la dame du château… On se ferait vite remarquer; tout le monde dirait: «Entendez ceux-là, comme ils cherchent à faire des embarras!»
Oui, des imbéciles diraient cela. Eh bien, quoi, le mieux serait de mépriser leurs appréciations. Au fait, je ne demande pas qu’on adopte le genre de madame Lavallée, mais seulement qu’on écorche moins les mots, qu’on ne dise plus, par exemple, ol, pour il, nout’, pour notre, soué, pour lui, bounne, pour bonne, souère, pour soif, ch’tit, pour chétif, et ainsi de suite.«
Les
paroles de Charles étaient sans doute fort raisonnables; mais il ne put, bien entendu, nous habituer à changer de langage; lui, au contraire, en arriva peu à peu à reprendre quasi entièrement son parler d’autrefois. Il est difficile d’aller à l’encontre des habitudes de son milieu – l’essayer est même s’exposer à de gros ennuis.

XLII

Mon gendre et mes deux garçons étaient dans la force de l’âge; moi,
tenant encore ma place, nous pouvions aisément faire valoir le domaine. Mais la guerre subsistait entre les jeunes ménages, et Moulin fut obligé de partir. L’intervention de ses parents et la mienne auprès de M. Lavallée lui firent obtenir la petite locature des Fouinats qui se trouvait vacante, et Roubaud promit de l’employer au château, comme aide-jardinier et homme de peine.
Il nous fut bien pénible, à Victoire et à moi, de nous séparer de notre fille. Après cinq ans de mariage, elle se trouvait 245déjà enceinte pour la troisième fois, devenait de plus en plus maigriote, pâlotte, avec toujours un air découragé.
Le premier hiver, Clémentine, qui s’ennuyait
dans sa petite maison, venait souvent passer l’après-midi chez nous avec ses bébés et rapportait une bouteille de lait, parfois même un panier que lui garnissait sa mère avec des fromages, du beurre, quelques fruits, de la galette les jours de fournée. Cependant, en raison de son état, elle dut espacer puis interrompre ses visites. Ma femme cependant continuait de lui porter à domicile quelques provisions. Mais un beau jour, Rosalie intervintles vaches approchant d’être à terme, le lait abondait si peu que nous étions obligés de nous en priver. Elle saisit ce prétexte pour dire qu’elle en avait assez de travailler et de se tuer pour les autres, qu’elle allait partir à son tour si ça continuait ainsi. Victoire ayant répondu doucement que ça n’allait pas loin, quelques demi-livres de beurre, quelques fromages, un peu de lait, elle repartit d’un ton aigre que la vente de ces denrées suffirait à entretenir le ménage en épicerie et mercerie, et que c’était bien malheureux de voir la Clémentine en jouir à volonté à l’encontre de ceux qui avaient la peine de les préparer.
«Nous aurons beau travailler, si tout ce que nous entrons par la porte sort par la fenêtre, nous ne parviendrons pas même à joindre les deux bouts
Cette opposition méchante de Rosalie, qui se reproduisit à toute occasion
par la suite; attrista beaucoup ma femme; elle en gémissait quand nous étions seuls; nous nous en entretenions longuement la nuit. Pourtant nous donnions à nos enfants un salaire annuel: – donc pas de réelle communauté d’intérêts entraînant part maîtrise. Mais nous leur reconnaissions volontiers un certain droit de contrôle et de critique. Ils concouraient à la prospérité de la maisonnée familiale, ils collaboraient à une œuvre qu’ils devaient continuer pour leur compte plus tard. 246A ce titre ils avaient le droit, peut-être, de se considérer comme grugés en voyant partir sans profit les produits de l’exploitation. Au reste, notre Charles ne se fâchait point, lui; il approuvait même les libéralités faites à sa sœur. Mais l’aîné, stimulé par sa femme, appuyait ses observations.
Il fallut donc en arriver à ne plus faire de présents à Clémentine,
ouvertement du moins. Nous rusions. Je me chargeais souvent de lui porter, dissimulé sous ma blouse, quelque denrée, quelque victuaille. Mais les yeux inquisiteurs de Rosalie furetaient partout. Il était difficile à Victoire de disposer des moindres choses sans qu’elle s’en aperçût. Et les scènes aigres ou violentes se renouvelaient trop souvent.
Cependant
un événement de plus grande importance vint reléguer au second plan ces misères de notre intérieur.

XLIII

Je puis dire sans orgueil que le domaine avait pris de la valeur, et beaucoup, depuis que je le cultivais.
Sans plus ménager mes peines que s’il m’eût appartenu, ou que si j’eusse été assuré d’y passer toute ma vie, j’avais épierré des pièces entières, défriché des coins broussailleux, divisé des bouchures trop larges et creusé des mares dans les champs jusqu’alors dépourvus d’eau. Le jardinier du château ayant consenti à me donner quelques leçons de greffage, tous les arbres sauvageons des haies étaient devenus, par mes soins, producteurs de bons fruits. J’avais eu à cœur aussi de rendre très praticable le chemin qui nous reliait à la route et que M. Lavallée, pas plus que son oncle, n’avait consenti à faire réparer. Tous les champs venaient d’être chaulés pour la seconde 249fois et donnaient de belles récoltes; les prés produisaient le double grâce aux composts et aux engrais; et mon cheptel était quasi toujours le meilleur des six domaines. Les affaires continuant de n’aller pas trop mal, j’espérais me voir bientôt en possession d’une somme équivalente à celle que j’avais perdue.
Mais voilà que Roubaud, certain jour, vint tout penaud me dire:
«Le maître veut trois cents francs d’augmentation à dater de la Saint-Martin prochaine.»
Cette nouvelle m’abasourdit. J’avais accepté sans trop récriminer dix
ans auparavant une première augmentation de deux cents francs que justifiait un peu la hausse du bétail. Mais je ne voyais nul motif à cette surcharge nouvelle qui eût porté à neuf cents francs le chiffre de mon impôt colonique annuelle maître, outre la moitié des produits et indépendamment des redevances en nature, voulait encore neuf cents francs sur ma part. Les cours n’étaient pas supérieurs à ceux de l’autre décade. Les bénéfices n’augmentaientqu’en raison des frais faits en commun, en proportion aussi de nos peines et de nos sueurs.
Je fis serment, par Dieu et par le diable, de n’accepter aucune augmentation.
«
Réfléchissez, dit Roubaud; vous n’êtes pas forcé de donner aujourd’hui une réponse définitive.
– C’est tout réfléchi!» repartis-je.
Et je renouvelai le serment
: cette injustice me faisait trop mal au cœur!
Pourtant, après en avoir délibéré avec Victoire et les garçons, j’offris
un appoint de cent francs. Roubaud transmit ma réponse au bourgeois qui se trouvait à Paris. Mais lui, bien loin de vouloir transiger, signifia peu après que ceux des métayers non encore adhérents aux conditions nouvelles aient à se placer ailleurs. 250C’était le congé définitif pour ceux du Plat-Mizot, pour ceux de Praulière et pour nous.
Je n’aurais jamais cru que le maigre et remuant Lavallée cachât sous des dehors affables une telle dose de perfidie. Roubaud, plus tard, me rapporta de lui cette phrase:
«Les métayers sont comme les domestiques: avec le temps ils prennent trop de hardiesse; il est nécessaire de les changer de loin en loin.»

XLIV

Je fus alors comme brisé par une
grande lassitude physique et morale. A tout âge, il est des périodes de dépit où les misères journalières semblent plus cuisantes, où tout concourt à attrister, où l’on est las de la vie qu’on mène. Mais ces impressions, au temps du déclin, se font plus amères et plus douloureuses. Je touchais à cinquante-cinq ans; mon visage perdait ses derniers tons vermeils; les fils blancs se multipliaient dans ma barbe; il avait neigé fortement sur mes tempes; je n’avais plus aux travaux pénibles la même résistance.
Ah!
le coup était rude! J’avais passé dans cette ferme de la Creuserie vingt-cinq années de ma vie, les meilleures années de ma pleine maturité, et l’opinion m’identifiait à elle. Pour tous les voisins, pour tous ceux qui me connaissaient bien, n’étais-je pas «Tiennon, de la Creuserie» et pour les autres «le père Bertin, de la Creuserie». A tous, par effet de l’accoutumance, mon nom semblait inséparable de celui du domaine. Et n’étais-je pas lié moi-même à cette maison qui avait été si longtemps ma maison? – à cette grange où j’avais entassé une telle somme de fourrage? – à ces étables où j’avais soigné tant d’animaux? – à ces champs dont je connaissais les 251moindres veines de terrain, les parties d’argile rouge, d’argile noire ou d’argile jaune, les parties caillouteuses et pierreuses, comme celles en terre franche et profonde; à ces prés que j’avais vingt-cinq fois tondus? – à ces bouchures si souvent coupées, remises en état? – à ces arbres péniblement élagués sous lesquels j’avais trouvé un abri par les temps pluvieux, un coin d’ombre par les temps de chaleur? Oui, toutes les fibres de mon organisme tenaient à cette terre et à ce vieux logis d’où un Monsieur me chassait sans autre motif que la cupidité, parce qu’il était le maître!
Des choses alors me passèrent par la tête auxquelles
je n’avais point songé jusqu’alors. Je me pris à réfléchir sur la vie que je trouvais cruellement bête et triste pour les pauvres gens comme nous, voués aux travaux forcés perpétuels.
Voici venir les premiers
beaux jours: – vite semons les avoines, hersons les blés, labourons et bêchons.
Avril survient et la douceur;piaillent, les pêchers sont roses et les cerisiers blancs: – vite aux emblavures d’orge, de pommes de terre, vite au jardin!
Le
«beau mois de mai» est souvent pluvieux et maussade, mais les jeunes frondaisons vertes lui font toujours une parure agréable: – mettons la charrue dans les jachères, nettoyons les fossés, sarclons et binons!
Juin,
les haies piquées d’églantines, les acacias chargés de grappes blanches, des fleurs et des nids partout: – le réveil à trois heures du matin pour faucher, la besogne si dure sous le soleil qui monte, si terrible à midi, le plein effort jusqu’à neuf ou dix heures chaque soir.
Juillet avec ses jours de langueur chaude. Douceur des bonnes siestes sur les canapés moelleux des salons clos… Joie de l’ombre fraîche dans les parcs touffus, dans les prés où pointent les regains: – mais le moment n’est pas aux siestes… 252En grande hâte, achevons les foins; les céréales blondissent… Vite, coupons le seigle et le dépiquons, sa paille est nécessaire pour lier le blé qui nous appelle. Hardi! au froment! Abattons à grands coups les tiges sèches! Serrons les javelles brûlantes, piquantes de chardons ou d’arête-bœufs. Dressons en moyettes, puis en meules les gerbes lourdes! Accablé pour mon compte, je dois quand même entraîner les autres:
«Le travail dégourdit. De se remuer, ça donne de l’air. Hardi! les gas! Hardi!…»
Ou bien, en guise de variante:
«Dépêchons-nous de finir le froment. Par cette chaleur, l’avoine mûrit vite; nous allons être en retard.»
Août
non moins brûlant. Saison des vacances, saison du repos. – Les avoines sont terminées ou vont l’être. Voici les batteuses en action. On s’entr’aide entre voisins: c’est huit domaines que nous avons à battre. Lorsqu’on revient tout crasseux de poussière, la tête bourdonnante et le corps brisé, vite à l’œuvre interrompue! Attaquons la grosse pelote de fumier; découpons-la ennous alignerons pour le transport aux champs durant!
Septembre, les vacances encore, les promenades, les bonnes parties de chasse. – Tous nos guérets à mettre «à planches», nos pommes de terre à arracher, la grande tourmente, toujours.
Octobre et ses brumes: – Les
jours raccourcissent, allongeons-les… Une heure le matin, une heure le soir, c’est autant de gagné. Activons les semailles. Profitons du temps favorable; les pluies peuvent survenir. Hardi les gas!
Ouf! Voici
novembre enfin: c’est l’hiver et le calme. – Le calme mais non le repos. Il reste encore les chaumes à retourner, les prés à mettre en ordre, à râper, ébrancher, couper les bouchures. Voici d’ailleurs les animaux tous à l’étable. Debout à cinq heures quand même: allons dans la nuit au pansage, 253nous serons prêts plus tôt pour le travail des champs, – d’où nous rentrons faits comme la terre, crottés, carapacés jusqu’aux cuisses. La veillée convient très bien pour couper les racines fourragères des bœufs et des moutons gras, pour cuire les pommes de terre des cochons.
«Hardi! les gas! ne restons pas inactifs au coin du feu.»
Il ne
réchauffe guère, le feu; le bois est humide, la cheminée fume, nous serions capables de nous engourdir; l’action est salutaire!
La
neige seule nous vaut parfois des jours de demi-repos. C’est le moment de préparer des claies neuves pour les champs, des échelles, des râteaux à foin, de réparer l’outillage: on a mieux à faire l’été que de perdre du temps à ces babioles.
Eh! oui,
voilà bien l’année du cultivateur. A-t-il le droit de s’en plaindre? Non, peut-être. Les pauvres sont tous logés à la même enseigne et travaillent tous les jours que Dieu fait. Mais dans leurs boutiques, dans leurs usines ou ateliers, les villageois, les citadins n’ont pas à compter avec les éléments extérieurs – ou seulement très peu. Pour nous, c’est le temps qui joue le plus grand rôle et le temps se plaît à nous contrarier. Voici venir la pluie et la pluie ne s’arrête pas: les terrains se détrempent; remuer le sol est une folie; l’herbe croît dans les cultures qu’on ne peut nettoyer; les labours, les semailles restent en retard et se font mal Voici la sécheresse qui tient bon des semaines et des mois; toute végétation décline; il faut aller loin pour abreuver les bêtes – et, si l’on s’obstine à vouloir labourer, on éreinte les bœufs, on se tue soi-même, on risque à chaque minute de casser la charrue Une ondée survient, insignifiante, mais qui gâche au temps des foins le programme de la journée Voici un orage et l’on tremble de crainte Voici la neige qui dure plusieurs semaines, empêchant les travaux extérieurs, causant un retard difficile à rattraper Voici une période de gelées sans neige, 254avec du soleil le jour qui déracine les céréales d’hiver Voici qu’il fait trop beau à l’automne et que le gel ne vient pas anéantir les insectes qui font du mal aux blés naissants; mais il survient en mai, pour détériorer nos jeunes plantes, détruire les bourgeons de nos vignes… Pour une raison ou pour une autre, on a toujours des motifs de se lamenter.
Mais les récoltes ne sont pas tout
. Nous faisons de l’élevage; sept vaches chaque année nous donnent des veaux. Dès qu’approche pour chacune l’époque du vélage, il faut la veiller de jour et de nuit et, le moment venu, prendre soin de la mère et du nouveau-né – nous sommes les esclaves de nos bêtes. Et sur ces bêtes s’abattent toutes sortes de maladies: la diarrhée sur les veaux, la douve ou la phtisie sur les moutons, la paralysie sur les cochons, – la fièvre aphteuse parfois sur le cheptel entier. On va quérir vétérinaire ou guérisseur bâtard; on fait de son mieux d’après sa propre expérience: on soigne ces animaux comme on ferait pour des chrétiens. Et malgré tout il en crève…
A la foire où l’on vend, les prix sont en baisse comme par hasard, ou, simplement
, on se fait rouler par les marchands qui sont si malins! Achète-t-on au contraire: le manque d’habitude fait qu’on paie trop cher et qu’on réussit mal.
Fini
le battage, parce qu’on est ou que le mauvais état du grenier ne permet pas de le conserver, on sacrifie au cours du moment le petit lot de blé disponible. Les propriétaires et gros fermiers, qui ont des avances et des logis convenables, attendent davantage et bénéficient souvent d’une plus-value importante.
Et toujours il nous faut
demeurer là, vêtus d’habits rapetassés, crottés, semés de poils de bêtes – dans les mêmes vieilles maisons laides et sombres avec leurs entours d’ornières, de patouille et de fumier – prisonniers dans le même cadre. Il existe ailleurs des terrains différents des nôtres, plus accidentés ou plus plats; 255il y a des rivières bien plus larges que celle de Moulins; il y a des montagnes, il y a des mers… De tout cela nous ne verrons jamais rien!
Et
pas davantage les cités importantes, leurs monuments curieux, leurs promenades, leurs jardins publics; nous ne jouirons d’aucun des attraits ni des plaisirs qu’elles offrent. Ce n’est pas pour nous que leurs magasins se mettent en frais d’étalage; le pain blanc à croûte dorée n’est pas pour nous, non plus que les beaux quartiers de viande; – notre viande, à nous, c’est le cochon que nous mettons au saloir chaque année et dont un morceau, plus ou moins rance, s’utilise pour la potée quotidienne. Les charcutiers préparent bien, avec la viande de porc, de belles choses appétissantes: saucisson, fromage d’Italie recouvert de gelée, jambonneaux tentateurs; mais ces produits sont trop fins et trop chers pour nous. – De même les brioches parfumées, pâtés succulents, tartes et gâteaux tentateurs qui fleurent bon le dimanche aux devantures des pâtissiers. Ces gâteries ne risquent point, comme on dit, de faire jamais mal aux dents du pauvre monde des campagnes.

Il y a des choses dont nous devrions profiter pourtant:
nos produits de la basse-cour et de la laiterie, par exemple. Mais à nous la peine, aux autres la jouissance! On porte à peu près tout aux, comme aussi ce qu’on a de mieux en légumes et en fruits. Il faut bien qu’on leur attrape un peu d’argent – assez cher ils nous comptent ce que nous sommes forcés de leur demander: qu’il s’agisse de vêtements, chaussures et coiffures, – ou d’épicerie, ou de mercerie.
Et le
médecin, parce que nous sommes loin des centres, nous compte cher ses visites – comme le pharmacien ses remèdes et le curé ses prières. Quant au notaire, si nous avons besoin de ses services, il nous rabote une pièce de vingt francs à propos de rien. Tous ces gens-là, mon Dieu, c’est peut-être leur droit; 256ils ont besoin de gagner de l’argent pour vivre décemment, pour user des douceurs dont nous sommes sevrés, pour faire instruire leurs enfants. Le percepteur nous demande aussi des impôts toujours plus lourds, car le gouvernement veut permettre à ses fonctionnaires une existence honorable, une existence d’hommes – les producteurs restant seuls des mercenaires, des plébéiens, des croquants!
Par là-dessus
, nous avons affaire trop souvent à des imbéciles comme Parent, à des roublards comme Sébert, à des grippe-sous comme Lavallée. Et si nous parvenons quand même à quelques économies, nous les prêtons à des crapules comme Cerbony qui se sauvent avec!
N’empêche que nous sommes très heureux… M. Lavallée me disait un jour qu’un certain Virgile avait affirmé cela dans les temps anciens et que nous devions nous en rapporter à lui.

Pendant
des semaines, pendant des mois je fus hanté par ces pensées justes peut-être, mais décourageantes. Il n’est pas bon de trop réfléchir à son sort: ça ne change rien et ça rend malheureux davantage.

XLV

Je traitai avec un propriétaire de
Saint-Aubin, M. Noris, pour son domaine de Clermoux qui avait soixante-dix hectares.
M. Noris, grand vieillard à barbe et cheveux blancs,
gestes onctueux et voix nasillarde, s’intitulait «agriculteur», c’est-à-dire qu’il gérait lui-même ses deux fermes. Il habitait avec ses deux filles, à proximité du bourg de Saint-Aubin, une vieille maison à un étage dont un rideau de lierre masquait insuffisamment les lézardes des murs gris.
Type de
petit bourgeois local 257encroûté dans ses habitudes, féru de – et avaricieux en diable. Il lésinait sur tout, préférait nous laisser vendre des bêtes en mauvais état plutôt que de dépenser pour les mettre en meilleur point. Il ne fallait pas non plus lui parler d’engrais:
«
Non, non, vous m’embêtez avec vos phosphates et vos nitrates! Le fumier de ferme doit suffire…»
Et il secouait sa tête blanche de vieil
oiseau avec des gestes de terreur.
Rarement il se décidait à vendre la marchandise à la première foire. Il ne voulait pas démordre de son estimation préalable toujours trop élevée. Nous ramenions nos bêtes pour les conduire quelques jours après à une seconde foire où c’était de même. A la troisième on vendait, de guerre lasse, et souvent avec de la perte sur les prix de la première.
M. Noris
, d’autre part, se faisait tirer l’oreille pour les règlements de fin d’année. Les comptes de sa deuxième ferme n’avaient pas été mis à jour depuis quinze ans. Quand les métayers réclamaient de l’argent, il leur remettait d’un ton rogue une somme toujours inférieure à celle qu’ils demandaient. Une fois, mon prédécesseur à Clermoux ayant insisté sur le champ de foire de Bourbon pour obtenir cent écus, ce seigneur de village n’avait rien trouvé de mieux que de jeter, d’éparpiller à plaisir autour de lui une dizaine de pièces de cent sous tout en marmottant de sa voix nasillarde: «Tiens, en voilà de l’argent! Tiens, en voilà! Ramasse…» Et l’autre de les recueillir dans la boue, à la grande indignation des braves gens, à la grande joie des imbéciles.
Je tenais à éviter de telles scènes et à régler à. Une idée de Charles me parut digne d’être essayée.
Je m’en fus relancer
le maître chez lui en temps utile.
– Monsieur Noris, je
viens pour les comptes, j’ai absolument besoin d’argent.
258Vous n’en avez guère à
toucher, Bertin; les bénéfices n’ont pas été forts, cette année.
– Vous me devez, je crois, dans les douze cents francs,
Monsieur. (Je savais qu’en réalité ça n’allait pas à la moitié.)
– Jamais
de la vie, jamais de la vie…»
Et, tout sursautant, il se précipita sur son livre
:
«
Je vous dois cinq cent trente-six francs, ni plus ni moins.»
Feignant la surprise, puis la réflexion profonde, je
prétendis avoir oublié l’achat de moutons et tins bon pour avoir mon argent. Il me remit, tout maugréant, quatre billets de cent francs déclarant ne pouvoir davantage, faute de monnaie. Je fus obligé de retenir le reste au cours de l’hiver sur une vente de taureaux à moi soldée par le marchand – il fit la grimace, mais n’osa s’en fâcher.
Chaque année, par la suite, il fallut employer des ruses nouvelles pour arriver à se faire payer. Et le règlement n’allait pas toujours sans anicroche.
Nous avions une grosse poulinière baie pour le rapport. Ordinairement, les cultivateurs qui ont une poulinière s’en servent pour aller aux foires et faire leurs courses, et l’emploient aussi parfois aux travaux des champs. Mais la nôtre était exempte de toute corvée:
«
Le travail déforme les juments et leurs produits s’en ressentent», disait M. Noris.
Le vrai, c’est qu’il ne voulait pas que ses métayers aient
la faculté d’aller en voiture; cela lui semblait un luxe déplacé et tout à fait superflu. Il prenait chez lui les jeunes poulains sitôt sevrés et les faisait préparer pour les concours, les remontes; il nous les payait mal, bien qu’il en tirât toujours beaucoup d’argent.
En dépit de son
âge avancé, M. Noris gardait la passion de la chasse. Le gibier abondait sur le domaine, les lapins surtout. Il aimait, au cours de ses pérégrinations, les voir détaler 259dans les sillons à l’approche de son grand lévrier, mais n’en tuait pas beaucoup. Autour d’un bout deterres, ces rongeurs pullulaient mettant à mal nos emblavures – mais il était vain de s’en plaindre.
Les braconniers n’osaient guère s’aventurer par là, à cause du garde, un
sournois hirsute, qui veillait avec une vigilance outrancière. Il suffisait qu’un étranger flâneur traversât les mains dans les poches un coin de la propriété pour qu’il soit appréhendé par lui. Pas de procès dans ce cas-là, mais le prétendu délinquant devait se présenter au maître pour recevoir une semonce et verser cent sous. S’il y avait présomption de chasse, le procès suivait son cours. La découverte d’un lacet dans une bouchure mitoyenne coûta quatre-vingts francs à notre voisin Pinel qui labourait de l’autre côté. Le brave Pinel m’a toujours juré qu’il ignorait la présence de ce collet et que, pour son compte, il n’en tendait jamais.

Les républicains partageaient avec les braconniers la haine implacable de M. Noris. Il
souhaitait pour les uns et pour les autres des sanctions exemplaires, des supplices raffinés. Il eût voulu les voir tous en prison, aux travaux forcés, ou relégués dans les colonies lointaines. Comme la destruction d’une nichée de lapereaux, d’un nid de perdrix, ou bien un coup de fusil tiré dans ses terres le mettaient dans une exaspération furieuse, le mot seul de République l’agitait de grands frissons nerveux, lui faisait serrer les poings de rage impuissante. Souvent, à Bourbon, des gamins soudoyés par un farceur le suivaient en bande, criant: «Vive la République!» chantant des couplets de la Marseillaise, ou bien cornant à ses oreilles, en manière de mélopée:
«
Blique, blique, blique! Blique, blique, blique!»
A chaque
fois, il manquait en devenir fou.
En 1877, souffrant d’une bronchite qui avait failli l’emporter, 260on était venu lui annoncer les résultats d’une élection favorable aux républicains. Alors il s’était soulevé sur sa couche d’un brusque ressaut et, dans un murmure haletant, avait exhalé la haine profonde de son cœur:
«Les brigands!… Il n’y a donc plus de place… à… à Cayenne!…»
Pour retomber
sur l’oreiller, inerte, presque évanoui.
Quatre ans plus tard,
venant chez nous en temps de période électorale, il avisa des programmes et des journaux envoyés par le docteur Fauconnet, candidat républicain.
«Ne gardez pas ici ces papiers diaboliques. Au feu, les mauvais écrits! Au feu, les mauvaises feuilles! Vous attireriez le malheur sur votre famille en les conservant.»
J’objectai que personne ne savait lire.
«Leur présence seule est dangereuse reprit-il.
Et il les jeta lui-même dans
la flamme du foyer; puis annonça:
«
Le garde vous remettra le jour du vote, à la porte de la mairie, le bulletin à utiliser. Ne vous en préoccupez pas!…»
Les ouvriers, les commerçants, les fournisseurs
étaient choisis soigneusement en dehors des rouges. Et il nous obligeait à tenir au rancart aussi ceux qui affichaient des opinions jugées par lui subversives.
C’était sa façon de se venger de la République…

XLVI

Les deux demoiselles veillaient spécialement à
notre conduite religieuse. Il nous fut assez pénible
Selon
, j’allais à la messe aupa261ravant un dimanche sur deux à peu près. A chaque sortie dominicale, soit à Bourbon, soit à Franchesse, j’assistais à l’office, désapprouvant les fortes têtes qui passaient ce moment à l’auberge.
Mais j
’étais loin de prendre au pied de la lettre toutes les histoires des curés leurs théories sur le paradis et l’enfer, comme sur la confession et les jours maigres, je prenais ça pour des contes. Le vrai devoir de chacun me semble tenir dans cette ligne de conduite toute simple: bien travailler, se comporter honnêtement, ne chagriner personne, s’efforcer de rendre service quand on le peut, en particulier à ceux qui sont dans la misère et dans la peine En s’y conformant à peu près je ne puis croire qu’on ait quelque chose à craindre ni là, ni ailleursde la «vie éternelle» dont les curés parlent beaucoup sans en rien connaître, ils ne font point fi des plaisirs de la terre – spécialement de la bonne cuisine et du bon vin. Sans compter qu’ils passent pour bien aimer l’argent. Je me disais souventes fois que sur cette question du devenir de l’âme, les plus malins de la terre et le pape lui-même n’en doivent pas savoir beaucoup plus qu’un ignorant comme moi, attendu que personne n’est revenu de là-bas pour dire comment les choses s’y passent. Je pensais donc rarement à la mort, moins encore au «salut éternel», et j’avais délaissé complètement la confession depuis mon mariage. J’en connaissais plus d’un et plus d’une que ça ne rendait pas meilleurs d’être fidèles à cette loi de l’Église. Victoire se confessait, Rosalie aussi: elles agissaient exactement le lendemain comme la veille – restant l’une grincheuse et désabusée, l’autre pétulante, hargneuse, autoritaire
«
Alors, à quoi bon?» me disais-je.

Je croyais fermement par exemple, à l’existence d’un
être suprême qui dirigeait tout, réglait le cours des saisons, nous 262envoyait le soleil et la pluie, le gel et la grêle. Et comme notre travail, à nous cultivateurs, n’est propice que si la température veut bien le favoriser, je m’efforçais de complaire à ce maître des éléments qui tient entre ses mains une bonne part de nos intérêts. Pour cette raison, je ne manquais guère les cérémonies où le succès des cultures est en jeu, et continuais fidèlement les petites traditions pieuses qui se pratiquent à la campagne en diverses circonstances. J’allais toujours à la messe des Rameaux avec une grosse touffe de buis et mettais ensuite des branchettes derrière toutes les portes, à côté des petites croix d’osier qu’on fait bénir en mai, des aubépines des Rogations, des bouquets où sont assemblées les trois variétés d’herbe de saint Roch qui préservent les animaux des maladies. J’assistais à la procession de saint Marc qui se fait pour les biens de la terre et, quelques jours après, à la messe de saint Athanase, le préservateur de la grêle. J’aspergeais toujours d’eau bénite les fenils vides avant d’engranger les fourrages. En ouvrant l’entaille dans les champs de blé, je formais une croix avec la première javelle. J’en traçais d’autres sur le grain de semence au moment du vitriolage, sur chaque miche de pain avant de l’entamer, et enfin sur le dos des vaches avec leur premier lait, après le vêlage. Je ne trouvais pas drôle de voir allumer le cierge quand il tonnait fort. Je soulevais toujours mon chapeau devant les calvaires des routes, et faisais matin et soir un bout de prière. Il y avait sans doute dans tout cela bonne part d’habitude ces pratiques que j’avais toujours vu suivre me semblaient naturelles. Mais je ne pouvais admettre que manquer la messe un dimanche ou faire gras un vendredi soient des motifs à punition sans fin, pas plus qu’il ne me semblait juste d’attribuer au curé dans la confession le pouvoir d’absoudre tous les crimes.
Les garçons partageaient ces idées ou à peu près. Jean allait à la messe comme moi, assez régulièrement, tous les quinze jours. Charles, 263depuis son retour du régiment, n’y allait guère qu’une fois par mois, et encore! Ce fut lui surtout qui trouva dure l’obligation hebdomadaire.
«
Joli métier, faisait-il que d’être toujours fourré avec le curé!»
Un dimanche,
s’étant rendu à Bourbon dès le matin, il ne mit pas les pieds à l’église. Mais le lendemain, pendant que nous étions aux champs, les femmes eurent la visite de mesdemoiselles Yvonne et Valentine Noris.
«Victoire, dirent-elles, votre jeune fils a manqué la messe hier.
– Il est allé à Bourbon,
Mesdemoiselles, il a dû y assister là-bas.
– Nous n’en croyons rien… Charles doit venir chaque dimanche à la messe à Saint-Aubin
comme vous tous; il ira se promener ensuite à Bourbon ou ailleurs, s’il le juge à propos. Dites-lui bien qu’il ne saurait se soustraire à ce devoir dont nous faisons un ordre sans que la chose nous soit connue. Et s’il persistait à désobéir, vous en souffririez tous…»
Il fut forcé de s’exécuter, parbleu! Il dut même, comme moi, aller à confesse au temps de Pâques. C’était l’unique moyen d’être tranquille
;demoiselles nous faisaient épier, je crois, par leur garde et leurs domestiques.
Et les blasphèmes nous étaient sévèrement interdits. Or, Charles, dès que quelque chose ne lui allait pas, lâchait un «Bon Dieu» ou un «Tonnerre de Dieu» agrémenté de préambules divers. Je l’avais bien engagé à perdre cette habitude, tout au moins à s’en abstenir en présence des mouchards. Mais c’était difficile. Il s’échappa certain jour à lâcher un gros juron que le garde entendit. Les deux vieilles filles rappliquèrent sans tarder.
«
Victoire, votre fils continue de proférer des blasphèmes épouvantables, nous ne voulons pas de ça chez nous.»
264Elles allèrent jusqu’à me reprocher à moi-même de dire
de vilains mots pour m’avoir ouï employer dans une affirmation l’expression «Tonnerre m’enlève!» Ma foi, je leur répondis carrément que ce terme m’était aussi nécessaire que mes prises de tabac et que je ne pouvais promettre de l’éviter toujours. En effet, cela me venait aux lèvres inconsciemment, comme à Charles ses blasphèmes, d’ailleurs.

Eh bien, quoique toujours fourrées à l’église, au confessionnal, à la table sainte, quoique ayant une horreur exagérée des vilains mots, elles ne valaient tout de même pas cher, les deux vieilles toupies! Dures comme des roches et malicieuses autant que leur père.
L’hiver de 79-80 fut très
rude. On entendait la nuit craquer les arbres torturés par le gel. Moineaux, verdiers, roitelets et rouges-gorges se réfugiaient dans les étables et, sans chercher à réagir, se laissaient capturer. Tous les matins, on découvrait à proximité des bâtiments quelquesoiseaux inertes et roides, morts de froid. Les corbeaux croassant par bandes aux abords des fermes, se hasardaient, talonnés par la faim, à venir picorer sur le tas de fumier. C’était partout grande misère dans la nature.
Comme aussi hélas, chez tous les pauvres gens
. Des journaliers en chômage parcouraient la campagne pour chercher du bois mort. Certains eurent le tort de s’attaquer, la nuit, à des arbres entiers. Dans notre champ des Perches, un gros érable disparut ainsi. M. Noris et ses filles étant venus constater le larcin, il me fut donné d’entendre les objurgations furieuses de mademoiselle Yvonne adressées au garde:
«Il faudra faire
de fréquentes tournées nocturnes et, s’il vous arrive d’apercevoir quelqu’un de ces misérables, n’hésitez pas: tirez-lui dessus!… Vous en avez le droit.»
Voilà comment ces bigotes pratiquaient
le pardon des offenses. 267Quant à leur charité, elle s’exerçait surtout en vengeances mesquines, en basses perfidies à l’égard de ceux qui n’avaient pas la chance de leur plaire. Elles donnaient aux pauvres de la commune, aux passants du vendredi; – les autres jours, rien du tout. C’est nous, les pauvres «laboureux», qui nourrissions les traîneurs de bissacs!
Ah! malgré toutes
leurs simagrées, je ne donnerais pas cher de leur place en paradis, à ces deux numéros-là!

XLVII

La femme de mon parrain étant morte, je dus
recueillir ma sœur Marinette que la bru de la défunte ne se souciait pas du tout de garder.
«Tu ne l’as jamais eue, toi, me dit mon parrain; c’est bien ton tour; d’ailleurs, tu es le seul à pouvoir t’en charger.»
J’aurais
bien pu lui objecter qu’il ne m’avait jamais offert de la prendre alors que, plus jeune et plus raisonnable, elle était à même de rendre des services. Mais je gardai ces réflexions pour moi et consentis à l’arrangement sans protester.
A la maison, Victoire
et Rosalie, sur des tons différents, s’accordèrent à dire et redire que nous avions bien assez de tracas et de besogne déjà sans avoir à nous charger encore de cette malheureuse innocente. Le silence est remède souverain contre les scènes de ce genre. Mais au jour dit, je m’en fus chercher Marinette que les femmes subirent par la suite d’assez bonne grâce – je n’eus pas admis d’ailleurs qu’elles lui fissent des misères.
Par exemple, la pauvre fille ne pouvait être sympathique à personne.
Dénuée à présent de toute lueur de raison, elle prononçait 268des mots dépourvus de sens, se lamentait souvent en une sorte de mélopée plaintive et prolongée qui effrayait beaucoup les enfants, contrariait tout le monde; puis, soudain, sans motif, elle éclatait d’un rire strident et pénible. Elle ne se rendait utile d’aucune façon; depuis longtemps il était devenu impossible de lui confier les bêtes à garder.
Sa présence chez nous fit
sensation les premiers temps dans le voisinage; on parla dans tout Saint-Aubin de cette vieille fille innocente qui ne sortait jamais, qui criait souvent: elle était le mystère, l’ulcère de notre maisonnée.
Je ne regrettai
jamais ma décision cependant. Il faut accepter de bonne grâce les devoirs élémentaires, tant pénibles soient-ils. Or, mon parrain avait raison que j’étais le seul à pouvoir me charger d’elle. Bien que ma situation ne fût guère brillante, j’avais encore

Mon
parrain, lui, n’avait jamais pu mettre quatre sous l’un devant l’autre. Il était tombé à Autry, sur un mauvais domaine, dont les maîtres, riches autrefois, auraient voulu le paraître encore. Le «faire» de ces gens-là amusait toute la commune. Le mari, faible et quelconque, entraîné jadis à des spéculations malheureuses, était un peu cause de leur déchéance actuelle. Sa femme avait pris en main le gouvernement du ménage et lui faisait expier durement les fautes passées. L’on voyait rôdailler sans cesse dans le bourg d’Autry ce bourgeois veule et ennuyé, bâillant ses heures. Il allait de la boutique du menuisier à celle du maréchal, accostait les passants, s’accrochait au garde-champêtre en train de balayer la placette ou de coller des affiches le long du mur de l’église. Parfois, quelqu’un lui disait d’un ton ironique, sachant bien qu’il n’avait pas le sou:
«
Payez-vous une chopine, monsieur Gouin?
269Impossible, il faut que je rentre
, on m’attend…
Allons! venez tout de même, c’est moi qui la paie.»
Alors on ne l’attendait plus…
Tellement il aimait licher qu’il acceptait sans honte les libéralités méprisantes des tâcherons aux mains calleuses
Chez lui, toute satisfaction gourmande lui était refusée. Madame Gouin Agathe, disait-on communément avait toujours dans sa poche la clef de la cave comme celle du buffet aux liqueurs, et n’ouvrait ces sanctuaires qu’aux grandes occasions. Aux repas, une bouteille de vin figurait bien sur la table, mais elle restait intacte, à moins qu’il ne se présentât quelque importun… Sinon on ne la vidait que le dimanche.
Agathe lésinait de même sur les plus petites choses, comme les plus pauvres femmes de journaliers
– sur l’éclairage et le chauffage, sur le savon, le beurre, même sur le poivre et le sel. La servante n’avait point droit au pain blanc; elle partageait avec le chien la miche de troisième. D’ailleurs, la pauvre fille ne mangeait même pas à sa faim. Trois bonnes d’affilée sortirent de la maison rongées d’anémie.
Cependant les Gouin voulaient continuer de faire bonne figure dans le monde des hobereaux calés du pays. Ils allaient en visite dans plusieurs châteaux, y dînaient même quelquefois.
Quand il fallait rendre ces dîners, la maison était sens dessus dessous pendant quinze jours.
«Faire bien en dépensant peu, tel est le but à atteindre», disait Agathe ingénument.
Les
frais étaient lourds malgré tout et il y avait ensuite une période navrante. Pendant plusieurs semaines, les maîtres eux-mêmes se condamnaient à la soupe à l’oignon, au pain de troisième et ne vidaient la bouteille que quand le vin était en état d’accommoder la salade. Au cours d’une de ces mauvaises journées, M. Gouin étant allé chez mon parrain à l’heure du repas, 270on lui offrit de goûter aux poires sèches cuites dont il y avait un grand plat sur lequel il jetait des regards de convoitise il en mangea une demi-assiette.
De leur ancienne splendeur, une voiture d’aspect passable encore leur restait, une grande voiture à capote qu’
ils appelaient la victoria. Parfois l’idée venait à la dame de se rendre à Moulins pour des emplettes, ou encore de faire des visites, ou simplement, à la belle saison, de se promener. Alors elle envoyait la bonne prévenir mon parrain qu’il eût à amener la vieille poulinière de la ferme. A l’heure dite, il l’attelait à la victoria et, car il était tenu de faire le cocher. La cocasserie de l’équipage donnait lieu à des plaisanteries sans fin. Qu’on s’imagine cette vieille poulinière au poil rude, d’un blanc sale, souvent crottée de la boue des pacages, traînant lentement, lourdement, l’ancienne belle voiture; ce vieux campagnard en blouse et sabots maniant le fouet comme un bâton, qui se tenait écrasé sur son siège; et, dans le fond, étalés fièrement sur les coussins fanés, ce couple de bourgeois crève-la-faim!
L’on disait des Gouin qu’ils collectionnaient dans leur grenier les peaux des
métayers par eux écorchés. Bien rares, en effet, ceux qui restaient plus de deux ou trois ans sous leur coupe. Et, venus à l’ordinaire très pauvres, ils repartaient toujours plus gueux encore qu’ils n’étaient entrés.
Mon parrain
, certes, n’avait pas trouvé là le chemin de la fortune.
Faire fortune, c’est le rêve de tous les travailleurs. Mon frère Louis, un moment, crut l’avoir réalisé. En douze ans, de 1860 à 1872, il avait trouvé
le moyen de réserver une huitaine de mille francs. Alors le diable le tenta d’acheter à Montilly un petit bien de quinze mille. Et de s’installer chez lui, et de se monter d’un cheval, d’une voiture à ressorts, d’une peau de chèvre, et d’aller aux foires avec des allures de gros fermier! 271Sans compter sa partie de mouche à gros jeu tous les dimanches, et les bons repas avec des amis. On le nomma conseiller municipal et il en fut très fier. Quand nous nous rencontrions à Bourbon, il me regardait de haut comme gêné de s’entretenir avec moi.
Claudine, sa femme, plus orgueilleuse encore, portait des caracos à la mode, des bonnets à double rang de dentelle et une chaîne d’or au cou. Elle
s’offrait des douceurs, achetait beaucoup de café et le sucre par demi-pains. Victoire, qui ne pouvait la souffrir, me dit un jour:
«La Claudine fait la grosse madame, savoir si ça tiendra longtemps?»
Ça ne tint que cinq ou six ans. L’ancien propriétaire
avait pris hypothèque sur le bien pour la somme qui lui restait due. Louis payait en intérêts à cinq pour cent une somme quasi égale à la valeur d’affermage. Au surplus, ayant voulu faire des réparations, il s’était endetté par ailleurs et ne pouvait donc que se couler vite. Quand il eut conscience d’être sur une pente dangereuse, il essaya de lutter, revendit son équipage, se remit à travailler. Trop tard! le mal était irréparable. Son vendeur à qui étaient dues trois années d’intérêts, reprit possession de la locature en lui donnant juste de quoi se liquider auprès des autres créanciers.
Demeuré sans ressources à l’issue de cette aventure
, mon pauvre frère en fut réduit à se loger dans une chaumine assez misérable, à aller travailler de côté et d’autre comme journalier. Il mourut deux ans plus tard, d’une congestion, un jour de grand froid qu’il cassait de la pierre sur la route de Moulins.
Claudine, qui savait si bien faire la dame, fut obligée de se mettre à laver les lessives,
même à tendre la main aux aumônes des enterrements et services. Sa carrière s’acheva bien tristement.

XLVIII

272A Clermoux, à l’automne de 1880, nous eûmes la visite de Georges
Gaussin et de sa femme. Georges Gaussin était le fils de ma sœur Catherine. Il venait de se marier, profitait de cette circonstance pour refaire connaissance avec sa famille bourbonnaise; – car il n’était jamais revenu depuis l’époque où ses parents l’avaient amené tout gamin. Ma sœur et son mari, n’ayant que cet enfant, l’avaient tenu dans les pensions jusqu’à dix-huit ans. Parti au régiment avant l’heure comme volontaire d’un an, il occupait depuis sa libération un emploi de comptable dans une grande maison de commerce.
Georges et sa femme
avaient décidé de s’installer chez nous durant leur séjour, une de mes nièces d’Autry leur ayant écrit que c’était moi qui pouvais le mieux les recevoir. Quand nous parvint la lettre annonçant leur arrivée, Rosalie s’exclama:
«Des Parisiens! Ce qu’ils vont en faire des embarras! Ça va parler gras, mes amis…»
Victoire, très ennuyée,
se demandait où elle allait les faire coucher et quelle cuisine elle pourrait bien leur préparer. Après en avoir causé tous ensemble, nous décidâmes de donner à nos hôtes le lit de la chambre où couchaient Charles et mon filleul, le petit Tiennon, le fils de Jean et de Rosalie: eux prendraient à la cuisine le lit du pâtre qui consentit à s’accommoder d’un gîte au fenil avec des couvertures.
Le jour venu, Charles
attela à notre charrette que nous conservions toujours bien qu’elle nous fût inutile ici – la bourrique du cantonnier voisin et se rendit à la rencontre des 273Gaussin qui devaient débarquer à Bourbon par la diligence de Moulins, vers cinq heures du soir.
Ils arrivèrent chez nous un peu avant la nuit. J’étais en train de conduire les fumiers; d’un chemin
perpendiculaire je débouchai avec un char vide presque en face d’eux dans la grande rue, à deux cents mètres de la cour. Georges et sa femme, bras dessus, bras dessous, marchaient en avant; Charles tenait la bourrique par la bride; une grosse malle, deux valises, un carton à chapeaux encombraient la voiture.
Je criai:
Oh là! oh!» à mes bœufs qui s’arrêtèrent. Charles me présenta:
«C’est mon père.»
Les
jeunes époux eurent une même exclamation:
«Ah! c’est l’oncle! Bonsoir, mon oncle…»
Et
se précipitèrent pour m’embrasser.
«Pauvre oncle, nous sommes bien contents de vous voir!
– Moi aussi, mon neveu, moi aussi, ma nièce
…», répondis-je un peu gêné.
Ayant
laissé glisser ma gaule à toucher les bœufs, je me laissai embrasser.
«Je ne suis pas dans une jolie tenue pour vous recevoir m’excusai-je non sans confusion.
En effet, mes sabots presque usés, émoussés du bout,
où dansaient mes pieds nus, mon pantalon de toile grise déchiré aux genoux, ma chemise à carreaux bleus, même mon vieux chapeau de paille aux bords effrangés, ne constituaient pas un accoutrement bien convenable, – d’autant que tout cela se ressentait du contact du fumier. Enfin j’avais encore ce vendredi ma barbe du dimanche, hirsute et piquante. Quelle devait être sur mon compte l’impression de cette petite Parisienne mignonne et bien pomponnée dont les cheveux noirs fleuraient bon? De la toucher, cela me faisait l’effet d’une profanation. Elle portait une robe bleue , un grand chapeau 274de paille garni seulement d’une touffe de pâquerettes et de fines bottines vernies qui gémissaient à chaque pas.
«Elles sont trop délicates pour nos chemins, vos bottines, nièce.
– En effet, mon oncle. C’est qu’ils sont un peu cahoteux, vos chemins…
Ils auraient grand besoin d’être aplanis.»
Elle souriait doucement, et ce sourire
atténuait l’expression un peu sévère de son visage mince, aux joues pâles, aux grands yeux noirs trop profonds…
Georges, en dépit de ses trente ans, conservait une figure
un peu poupine d’adolescent que ne parvenait pas à viriliser le soupçon de moustache blonde et la barbiche clairsemée. Il était en pantalon fantaisie noir et blanc, jaquette noire et chapeau melon; une lavallière noire s’étalait dans l’échancrure du gilet, faisant valoir la blancheur du faux col rigide.
Je hélai les bœufs pour les faire repartir et
me tins à côté de Georges qui reprit le bras de sa femme. Il me donna des nouvelles de ses parents qui étaient toujours dans la même maison, au service d’une seule vieille dame de soixant-quinze ans. Ils ne voulaient pas la quitter, espérant qu’elle leur en tiendrait compte sur son testament.
«Alors, mon oncle, vous revenez des champs avec votre charrette, me dit Georges après un silence.
– Oui, Mons…»
(
Je faillis bien dire Monsieur: – dame, il était mis comme un bourgeois, le neveu!)
«
Oui, mon neveu, nous enfumer nos guérets pour labourer bientôt.
– Ah! oui, le fumier…
le fumier sorti des étables, produit de la fiente et de la litière?
C même», répondis-je avec un sourire un peu moqueur. – Cette question me semblait bête.
Alors la jeune femme de me questionner à son tour, si bien 275que je fus amené à lui dire que c’était là où nous allions semer le blé que je conduisais ce fumier.
«Ah! l’horreur! fit-elle avec un petit cri, le blé avec quoi l’on fait le pain, il vient comme ça, dans le fumier?
– Mêlé au sol, dit Charles, le fumier ne se voit plus.
Georges reprit:
– Cela t’étonne, Berthe? La terre s’épuiserait, vois-tu, si l’on cessait de lui fournir des matières fertilisantes.
– Votre charrette est-elle douce, mon oncle?
interrogea Berthe à nouveau; celle du cousin ne l’est guère; je suis montée un peu sur la route; j’ai eu mal au cœur d’avoir été trop secouée.»
Nous arrivions dans la cour. Victoire,
Jean, sa femme et le petit s’avancèrent à la rencontre des Parisiens: embrassade générale. Georges et Berthe embrassèrent même la Marinette à qui l’on avait fait mettre à dessein des effets propres; elle se laissa faire de mauvais cœur et, sans tarder, reprit sa plaintive mélopée coutumière qui parut impressionner péniblement notre jolie nièce.
Victoire s’était demandé avec inquiétude si
nos hôtes avaient coutume de faire maigre le vendredi. Et Rosalie, tranchante à son habitude:
«
Peuh! si vous croyez que ces gens des villes font attention à ça! Ils se fichent pas mal des jours défendus; ils n’ont pas de religion.»
La bourgeoise avait préparé à leur intention une soupe au lait, des haricots verts au beurre, un poulet rôti
et une salade à l’huile de noix. Ce repas était seulement pour eux faire de l’extra pour tout le monde eût été trop coûteux. Elle les servit sur une petite table, dans la chambre. Mais Berthe s’en fâcha:
«Ah! non par exemple, nous ne voulons pas dîner seuls; nous sommes venus pour être en famille.»
276Je lui dis que nous ne mangions, nous, qu’à huit heures
passé, lorsque, la nuit tout à fait venue, on ne pouvait plus besogner dehors.
«Par exemple, mon oncle, vous allez au moins rester nous tenir compagnie, vous et le petit cousin.»
Ce disant elle faisait
asseoir auprès d’elle le petit de Jean.
Victoire me dit, voyant qu’ils y tenaient:
«Eh bien oui, Tiennon, il te faut dîner avec le neveu et la nièce.»
Je m’en fus
donc changer de pantalon et de sabots, mettre une blouse propre et pris place à côté d’eux. Ils déclarèrent excellente la soupe au lait, se régalèrent des haricots choisis parmi les plus tendres auxquels Victoire n’avait pas ménagé le beurre. Par contre, ils ne firent pas grand mal au poulet – plus commun pour eux, peut-être, que le lait et les légumes frais. Je remarquai qu’ils semblaient aux petits soins l’un pour l’autre.
«Vois-tu, Georges… N’est-ce pas, Georges? faisait-elle à tout propos.
Et lui:
– Voyons, Berthe, tu vas te faire mal, ma chérie; tu abuses de ces haricots…
»
Il y avait, comme dessert, de grosses prunes noires.
«C’est mauvais, ces fruits-là! N’en mange pas trop, petite…»
Je
niaises ces façons de faire. A la campagne, si l’on se parlait comme ça entre époux, tout le monde en rirait. Au fond, peut-être bien qu’on s’aime autant qu’eux, mais on ne se prodigue point les mots tendres.
Quand
Victoire venait pour le service, Georges et Berthe se fâchaient encore doucement de ce qu’elle avait préparé deux dîners et lui défendaient de recommencer à l’avenir, disant que ça leur était bien égal de manger un peu plus tard. Charles 279avait apporté de Bourbon, sur l’ordre de sa mère, une couronne de pain blanc, car notre pain de ménage qui datait de huit jours était déjà dur ils eurent néanmoins la fantaisie d’en user.
«Nous voulons devenir tout à fait campagnards, mon oncle!»
Et, sans relâche, ils
sur ceci et cela, demandant combien nous avions de moutons, combien de vaches et comment on faisait pour traire.
«J’irai voir toutes les bêtes demain, fit Berthe. Voyons, vous vous levez de grand matin, à six heures?
– Oh! ma nièce, à six heures il y a déjà deux heures que nous
sommes en pleine activité.
– Vous vous levez à quatre heures!… Ah! par exemple!… Eh bien, nous, mon oncle, nous sommes des paresseux; Georges entre à neuf heures à son bureau; nous nous levons à huit, jamais avant. Mais ici nous serons debout à l’aube
, vous verrez…»
Quand le repas fut
terminé, il nous fallut revenir à la salle commune où les autres commençaient à manger. Après qu’ils eurent avalé la soupe, chacun émietta selon la coutume une tranche de pain dans son assiette de terre rouge et le trempa d’une grande louchée de lait écrémé. La Parisienne en fut très étonnée.
«
Mais alors c’est une autre soupe… Vous mangez deux soupes à votre dîner?»
Sans doute
comprit-elle alors que ce second dîner n’avait guère retardé la cuisinière.
Je leur proposai de faire un tour dehors à la fraîcheur, voyant que leur présence gênait les femmes pour la vaisselle. Jean et Charles s’étant joints à nous, nous fîmes ensemble le tour du pré de la maison.
La lune éclairait un peu, mais le ciel était sombre et la brise plutôt fraîche. Georges ayant senti fris280sonner sa femme, répétait à tout propos, bien qu’elle se défendît d’avoir froid:
«Tu risques de t’enrhumer, ma chérie, il ne faut pas nous attarder.»
Grâce à Charles, qui leur tenait tête assez bien, la conversation ne languit pas trop
. Mais, pour mon compte, je dis fort peu de chose, me sentant ridicule de parler si mal à côté d’eux qui parlaient si bien, et aussi parce que je n’osais leur poser de questions sur la ville, prévoyant qu’elles seraient pour le moins aussi naïves que les leurs sur la campagne.
Quand nous fûmes de retour à la maison, avant de leur souhaiter le bonsoir, Victoire demanda aux jeunes gens ce qu’ils prenaient le matin.
«Ne faites rien de spécial pour nous, ma tante, s’empressèrent-ils, nous mangerons la soupe de tout le monde.»
Ils ne se doutaient pas que le déjeuner
de huit heures était le plus important de nos repas, celui de la potée au lard. Bien entendu, la bourgeoise ne tint pas compte de leur réponse et leur prépara du café au lait.
Mais ils redirent tellement
le matin qu’ils ne voulaient plus faire table à part, qu’ils entendaient manger avec nous et comme nous au repas du milieu du jour, qu’il fallut bien leur donner satisfaction. Pour la circonstance on se mit à table à midi c’est-à-dire une grande heure plus tôt qu’à l’ordinaire – la jeune femme placée entre Charles et moi, son mari en face. Et il y avait un menu exceptionnel: du vin d’abord, puis une juteuse omelette aux œufs purs, des biftecks, du fromage à la crème saupoudré de sucre et les poires d’un espalier du jardin qu’on aurait vendues au moins vingt sous le quarteron au marché de Bourbon. Seulement, Victoire avait imaginé de mettre un plat à chaque bout de la table. Celui de l’extrémité opposée n’était conforme au nôtre: omelette aux pommes de terre, morceaux de lard grillé, fromage 281peu crémeux et pas du tout sucré; les poires seules étaient identiques, mais la bourgoise fit de vilains yeux au petit domestique qui s’avisa d’en prendre une.
«
Tu dois pourtant en trouver assez dans les champs, lui glissa-t-elle à mi-voix; les bâtardes ne manquent pas, à cette saison…»
Alors
, ceux de la maison comprirent que les belles poires étaient là seulement pour figurer, et personne dorénavant ne s’avisa d’y toucher.
Au repas du soir,
Victoire n’essaya même plus de sauver les apparences. Il y avait pour tout le monde soupe et lait froid comme de coutume, et pour les Parisiens potage au vermicelle avec une purée de pommes de terre et un morceau de veau rôti. Berthe, qui paraissait s’entendre à la préparation de ces petits plats fins, aidait Victoire de ses conseils.
Les jours suivants, nos hôtes acceptèrent sans
protestation d’être mieux traités que nous. Ils eurent, je crois, un étonnement considérable de ce que nous vivions mal; et pourtant, notre ordinaire était meilleur que de coutume.
«Il ne faut pas cependant que nous leur fassions trop pitié!» avais-je dit à ma femme.
Comme à Paris, Georges et Berthe faisaient la grasse matinée
. On fermait à leur intention les volets délabrés de la fenêtre; Jean et sa femme, qui couchaient dans la même pièce, faisaient le moins de bruit possible en se levant; et les jeunes époux restaient au lit jusqu’à sept heures et plus. Rosalie disait que de toute la journéeseul moment tranquille attendu qu’on ne les avait pas sur le dos.
Aussitôt levée, Berthe, en peignoir et pantoufles, courait de-ci de-là, avec des exclamations
, des étonnements de gamine. Elle faisait le tour du jardin, entrait au poulailler pour dénicher les œufs frais pondus, prenait plaisir à voir manger les petits canards et les petits poussins. Elle allait même dans 282l’étable à vaches au moment de la traite; mais il y avait entre les pavés mal joints des trous pleins de purin qu’elle ne parvenait qu’à grand’peine à éviter; une fois, elle y engagea l’une de ses pantoufles; des gouttes odorantes tavelèrent de taches brunes le bas de son peignoir clair; et, dans la préoccupation que lui causait cet accident, elle faillit être atteinte par le jet d’une vache qui fientait. Et puis elle avait peur des veaux, poussait des cris perçants lorsque, détachés, ils se précipitaient pour aller téter. Pour toutes ces raisons, elle hésita bientôt à franchir le seuil de cet endroit dangereux. Quand elle était fatiguée de courir au dehors, elle s’occupait à faire de la tapisserie, de la dentelle, petits travaux d’agrément qu’elle avait l’air de bien connaître.
Georges
, aprèset un «au revoir»! comme pour une longue absence, venait nous rejoindre aux champs, faisait quelques tours à la charrue, puis s’en allait flânocher au bord des mares pour capturer des grenouilles. En rentrant, il d’embrasser de nouveau sa Berthe qui lui demandait câline:
«
T’es-tu promené beaucoup? Et ta pêche? Voyons si tu as eu de la réussite, mon Geogeo.»
Elle
vérifiait alors le petit sac en filet dans lequel il apportait toujours quelques grenouilles. Personne ne sachant les préparer, le neveu était obligé de s’en occuper lui-même.
Rosalie disait:
«Je ne sais pas comment on peut manger de la saleté pareille; c’est race de crapauds!»
Les appréciations de Rosalie, ses mots dépourvus d’hypocrisie, amusaient beaucoup Georges et Berthe. Mais ils s’attristaient
quand la Marinette, les regardant fixement de ses grands yeux de bête, tendait dans leur direction son poing maigre, éclatait de son rire stupide, ou faisait entendre sa mélopée sans fin, lancinante et plaintive.
283Le dimanche, Charles
prit en location, à dessein de promener nos Parisiens, le cheval et la voiture à ressorts de l’épicier du bourg. Après une grande tournée en forêt, ils eurent la fantaisie de revoir Bourbon où ils s’attardèrent un peu. L’escalade des tours du vieux château les fatigua sans les amuser. Maisà la fontaine d’eau chaude et à son grand bassin – où les pauvres infirmes venaient jadis d’un lointain rayon se baigner sans honte, sous les regards de tous, la veille de la Sainte-Croix.
Ils
rentrèrent à la tombée du jour, enchantés de leur après-midi. Par contre, la journée du mardi, pluvieuse, se traîna monotone et triste. Georges, ne pouvant sortir, fuma cigarettes sur cigarettes, écrivit des lettres, après que le pâtre fut allé au bourg acheter de l’encre, car nous n’en avions pas. Sur le tard, la pluie ayant cessé, il manifesta l’intention de se risquer dehors, et Berthe voulut le suivre. Mais il y avait trop d’eau et de boue pour qu’elle pût sortir avec ses bottines; elle chaussa donc les sabots de dimanche de Rosalie; seulement les pieds lui tournèrent bientôt, car elle ne savait pas du tout les porter; elle fit cent mètres et puis revint, craignant de se faire une entorse. Et le soir, nerveuse, elle ne chercha pas à masquer son dépit.
Nos hôtes
demeurèrent jusqu’au samedi, huit jours pleins. Je ne sais trop, en somme, s’ils emportèrent un bon souvenir de leur séjour parmi nous, bien qu’ils aient eu la satisfaction de boire de grands bols de lait frais dont ils faisaient beaucoup de cas. Je pense que cela les ennuyait un peu de voir que l’on se mettait en frais pour leur cuisine. Et sans doute nous plaignaient-ils de travailler tant, d’avoir si peu d’agréments, d’être si en retard pour bien des choses. Ils durent perdre beaucoup de leurs illusions sur la campagne.
«Nièce, dis-je à Berthe le matin du départ, avouez que vous trouveriez le temps long s’il vous fallait rester ici toujours?
– C’est vrai, mon oncle; 284j’aurais de la peine à devenir fermière. Pour que
je me trouve bien il me faudrait une maison confortable, un jardin sablé avec des fleurs et des ombrages, et puis un cheval et une voiture pour me promener.
– Moi, dit Georges,
je passerais volontiers ici quelques mois d’étédisposer de mon temps pour pouvoir chasser, pêcher, courir les prés à ma guise, cultiver un jardin.»
Je songeai par devers moi:
«
Tous les gens des villes doivent être ainsi: ils ne voient de la campagne que les agréments qu’elle peut donner; ils rêvent des prairies et des arbres, des oiseaux et des fleurs, du laitage, des légumes et des fruits – mais ils ne se font pas la moindre idée des misères du paysan. Et nous sommes sans doute dans le même cas. Quand nous parlons des avantages de la ville et des plaisirs qu’elle offre, nous ne pensons pas à l’existence de l’ouvrier qui vit au jour le jour d’un travail souvent dur et ingrat.
Nos
jeunes gens s’étaient montrés fort gentils, somme toute, mais nous éprouvâmes une impression de soulagement identique un peu à celle que doivent éprouver les prisonniers qui se retrouvent à l’air libre. Leur présence, outre le dérangement inévitable, nous causait surtout une sorte de contrainte et de gêne. La cohabitation avec des gens qu’on sent différents de caractère et de mœurs est toujours pénible, même quand ils nous touchent de près. Où il n’y a pas communion d’idées règne le malaise.
Le pâtre fut seul à s’affliger du départ de nos hôtes. Je l’entendis qui
disait à la servante:
«J’aurais bien voulu qu’ils restent plus longtemps, les Parisiens: on mangeait mieux!…»

XLIX

285Nous avions grand souci de
notre pauvre Clémentine souffrante et miséreuse. Elle venait d’avoir un quatrième enfant, et Moulin s’étant brouillé avec le jardinier du château manquait de travail. Les ressources diminuées n’assuraient plus le nécessaire au ménage augmenté. Ils devaient deux sacs de blé à nos successeurs de la Creuserie, et des tissus au marchand du bourg, sans parler de leur loyer…
Notre fille
n’allait même plus à la messe à cause des enfants que leur père ne voulait pas garder, et parce qu’elle manquait d’effets convenables. Mais le pis était son état de santé toujours plus inquiétant. Elle s’affaiblissait. L’une des religieuses de Franchesse, qui vendait de la pharmacie et s’entendait un peu à connaître les maladies, la disait atteinte d’anémie chronique.
«
Il vous faudrait du repos, de la nourriture substantielle, du bon vin
Conseil d’une
assez cruelle ironie: peut-on se soigner avec quatre enfants sur les bras qui manquent d’habits et qu’on a la crainte de voir manquer de pain?
«Elle est maigre à faire pitié et faible à ne pouvoir se tenir debout», me dit Victoire en pleurant, un jour qu’elle rentrait de la voir, au mois d’octobre 1880.
A la Toussaint, je me rendis à mon tour aux Fouinats. Tout de suite j’eus le cœur serré par l’impression de misère du pauvre intérieur et par le déclin trop visible de Clémentine, qui, affaissée, vieillie, chétive et sans vigueur, donnait à téter à son petit dernier – lequel s’acharnait goulûment à tirer ses seins flasques. 286Elle sourit pourtant en me voyant entrer. Et dans le temps que je lui demandais des nouvelles de sa santé, le souvenir me revint d’une autre scène dont cette chaumière avait été le cadre certain matin d’été que j’étais venu demander à boire à sa locataire d’alors…
«Ça ne va pas trop bien, papa, me dit-elle. Il me faudrait des soins que je ne peux pas me donner.»
Son souffle était court; ses phrases se terminaient en une modulation affaiblie, imperceptible presque. Je
la réconfortai de mon mieux, lui remis quelque argent et proposai de lui envoyer le médecin, mais elle s’en défendit:
«Mais non, mais non, papa. La sœur m’a déjà donné du fortifiant: c’est tout ce qu’il faut…
Je ne suis pas assez malade pour avoir recours au médecin; puis c’est trop coûteux pour nous!»
C’est
un raisonnement qu’on tient bien souvent dans nos pays. On se fait de la tisane, on se traite soi-même. Le docteur n’est demandé que quand ça paraît tout à fait grave. Et de voir passer son équipage dans nos vieux chemins de campagne semble à beaucoup un indice de mort.
Ce fut, hélas! bien le cas pour Clémentine.
Peu de jours après ma visite elle en vint à ne plus pouvoir se lever. Alors son mari s’en fut quérir à Bourbon le docteur Picaud: – Fauconnet, conseiller général et député, avait cessé d’exercer. M. Picaud la jugea très malade, déclara qu’une jaunisse s’était greffée sur l’anémie et donna l’ordre de lui enlever tout de suite son bébé que recueillit une sœur de Moulin. L’un de ses frères prit l’aîné, déjà fort. Nous nous chargeâmes, nous, de la cadette, une petite fille de six ans, et du troisième, un gamin de quatre ans. Rosalie comme toujours fit un peu la grimace à l’arrivée de ces enfants, mais elle les eut vite pris en amitié et leur fut ensuite toute dévouée.
Victoire
demeura aux Fouinats pour soigner sa fille. Sans résultat, hélas! 287En quelques semaines la maladie empira de telle sorte que Clémentine mourut à la fin novembre, par un triste temps de givre et de brouillard. Elle avait trente et un ans.
Ce deuil eut pour conséquence de faire ajourner jusqu’au printemps
le mariage projeté entre Charles et Madeleine, la bonne des Noris.

L

Depuis que j’avais travaillé chez son père, depuis surtout qu’il
était venu à la Creuserie pour ma jambe fracturée, le docteur Fauconnet m’avait toujours fait bon visage. Quand il me rencontrait à Bourbon, à l’époque des vacances, il ne manquait pas de me parler de ce «vieux chouan de Noris» bon, disait-il, à envoyer au dépôt.
Conseiller général et député
, M. Fauconnet avait «le bras long» – qu’il s’agisse d’obtenir une faveur, de faire réformer un conscrit à la révision ou d’intervenir dans les affaires de justice. Aussi, durant les périodes des vacances, les quémandeurs affluaient-ils au château d’Agonges qu’il habitait depuis la mort de son père.
Mais l’ancien républicain intransigeant
qui faisait jadis à l’empire une opposition farouche était devenu le bon bourgeois de gouvernement ayant la crainte et le mépris des extrêmes, du côté rouge comme du côté blanc
Or, M. Noris étant mort, ses filles s’empressèrent d’affermer les deux domaines à un fermier général en vogue
qui nous donna congé. Cela me fut assez indifférent, car j’avais depuis longtemps déjà l’intention de laisser à notre Jean et à notre Charles la maîtrise en commun de l’exploitation et de me 288retirer, avec Victoire, dans une quelconque locature. Ce fut l’occasion de réaliser ce projet.
Je
tins cependant à venir en aide aux garçons pour trouver une nouvelle ferme. Sachant que le docteur en avait une disponible, je profitai de ses vacances du 1er janvier pour l’aller voir.
Accueil cordial comme je l’espérais:
avant son départ pour Paris. – A des conditionspeu différentes de celles qu’imposaient les autres gros propriétaires, ses ennemis politiques. Lui, à qui importait tant le bonheur du peuple, écorchait comme un vulgaire Gouin les pauvres gens qui cultivaient ses terres. Quelle grande marge il y a toujours entre les mots et les actes!
Pour moi, je pus louer
au Chat-Huant – ou «Chavant» de Saint-Aubin, un petit bien à trois vaches, de même importance à peu près que celui où j’avais débuté sur les Craux de Bourbon. Le fermage était élevé mais avec les revenus de mes petites économies pour lesquelles le notaire m’avait trouvé une hypothèque sérieuse je comptais pouvoir m’en tirer assez tranquillement.

LI
,une maison si étroite – et si peu de monde! Marguerite, la petite de la pauvre Clémentine, était restée avec ses oncles. Mais nous avions gardé son frère Francis qui débutait en classe et aussi la Marinette que je craignais de voir malheureuse ailleurs.
J
’avais plus de loisirs et moins d’inquiétude qu’à Clermoux, mais il est souvent bien ennuyeux de se trouver seul pour tout faire. 289Je dus me remettre ainsi à toutes les grosses besognes dont les garçons me déchargeaient quand nous étions ensemble. Je ne tardai guère d’être obligé de prendre quelquefois, l’été, un ouvrier pour m’aider.
Et j’eus souvent des heures lourdes de découragement et d’ennui. La bourgeoise aussi, d’ailleurs, toujours pareillement faiblarde et geignante.
Cependant notre
petit Francis nous tenait bien compagnie. Au cours des veillées d’hiver, son animation d’enfant mettait un rayon de joie dans notre triste intérieur de vieux; grâce à lui, la transition nous fut moins pénible.
C’était d’ailleurs une bonne nature: vif, remuant, éveillé, mais pointni têtu, ni désagréable. On le gâtait Victoire faisait à Monsieur de la soupe au lait parce qu’il n’aimait pas la soupe au lard; elle lui donnait de grandes tartines de beurre; et les rares fruits du jardin lui étaient réservés.
Bien souvent
, Francis me demandait des histoires; il se rappelait m’en avoir entendu raconter à sa sœur et à son cousin, et il voulait les connaître aussi.
Il s’agissait de ces vieux contes qu’on se transmet dans les fermes
de génération en génération. Je connaissais la Montagne verte, le Chien blanc, le Petit Poucet, le Sac d’or du Diable, et aussi la Bête à sept têtes. Après quelque résistance de forme j’acquiesçais d’assez bonne grâce.
«– Il était une fois une grosse
Bête à sept têtes qui voulait manger la fille du Roi. Le Roi fit dire par tout son royaume qu’il donnerait sa fille à qui tuerait la Bête – mais personne n’osait tenter l’aventure. Or, survint un jeune campagnard téméraire et courageux qui, se portant résolument dans la forêt, au-devant de la Bête à sept têtes, réussit à la tuer. Il mit dans sa poche les sept langues du monstre et s’en retourna 290chez lui pour prendre des nouvelles de sa mère qu’il avait laissée très malade. Cependant, un méchant bûcheron avait assisté de loin au meurtre de la Bête. Voyant que le bon jeune homme ne se rendait pas aussitôt au palais, il s’en vint couper les sept têtes qu’il porta au Roi, se donnant comme le triomphateur. Le Roi lui fit rendre de grands honneurs et dit à sa fille de fixer la date du mariage. Mais celle-ci, qui n’avait pas confiance au méchant bûcheron, trouva moyen, sous divers prétextes, d’ajourner la cérémonie. Une dernière mise en demeure de son père la fit pourtant se résigner, bien à contrecœur. Au jour choisi, comme se formait le cortège, le bon jeune homme revint de son village. En pénétrant dans la capitale, il fut étonné de voir qu’il y avait dans toutes les rues des arcs de verdure, des guirlandes de papier, et qu’à toutes les fenêtres claquaient au vent drapeaux et banderoles. Un enfant qu’il questionna lui apprit que la ville était pavoisée en l’honneur du mariage de la fille du roi avec le meurtrier de la Bête à sept têtes. Alors il courut jusqu’au palais, put joindre le souverain près de qui se tenaient les fiancés:
«– Cet homme
est un menteur, cria-t-il en, c’est moi qui ai tué la Bête à sept têtes.
«
L’homme des bois le prit de haut, rappelant qu’il avait apporté les sept têtes, et le Roi menaça de faire pendre le bon jeune homme. Mais lui, sans s’émouvoir:
– Il a pu, sire, vous apporter les têtes, mais non les langues que voici…
«
Et déficelant un paquet qu’il portait à la main, il en tira un bocal où, dans l’alcool, baignaient les sept langues. Le Roi envoyant quérir les têtes se convainquit que les langues manquaient en effet et que celles du bocal s’y adaptaient bien. Alors il fit pendre le méchant bûcheron et donna sa fille au bon jeune homme.»
Francis était tout oreilles; après celui-là, il en voulait un 291autre, et il me fallait
à chaque fois épuiser mon répertoire. Les monstres, les diables, les fées, défilaient à la douzaine, et aussi les princes et les princesses de rêve, – les princesses aux robes couleur d’argent, couleur d’or et couleur d’azur, qui avaient été d’abord. Il y avait des bergers à qui la fée, leur marraine, donnait le pouvoir d’abattre en une nuit des forêts entières et, le lendemain, d’édifier un palais magnifique, grâce à quoi ils devenaient des seigneurs de haute puissance.
Quand c’était fini
, le petit ne manquait pas de me demander plein d’explications que je trouvais plutôt embarrassantes. Il avait l’air de croire à ces bêtises; il voulait savoir le «pourquoi» et le «comment» de chaque épisode. J’aimais autant qu’il prît goût aux devinettes.
«
Voyons, petit, qu’est-ce qu’on jette blanc et qui retombe jaune?
Il réfléchissait:
– Peux pas trouver, grand-père…
– C’est un œuf, gros bête!
– Ah! oui… Demande-moi autre chose, dis.
– Je veux bien… Lattotétrouya, qu’est-ce que ça veut dire?
»
Il restait abasourdi
: j’étais obligé de lui expliquer en décomposant:
«Latte ôtée, trou il y a… Enlève une des lattes de l’entrousse, ça fera bien un trou… Autre chose: Qu’est-ce qui marche sans faire ombre?»
Il se rappelait,
ayant déjà entendu dire:
«
Le son des cloches, grand-père.
– Qu’est-ce qui fait
chaque matin le tour de la maison et va ensuite se cacher dans un petit coin?
– C’est le balai.
– Qu’est-ce qui a un œil au bout de la queue?
– La poêle à frire.
292Qu’est-ce qui ne veut ni boire, ni laisser boire?
– La ronce.
– Dans un grand champ noir sont de petites vaches rouges…
»
Il ne me laissait pas achever:
«Le four quand on le chauffe; les braises sont les petites vaches rouges.
– Il y en a quatre qui regardent le ciel, quatre qui abattent la rosée, quatre qui portent à déjeuner
; et tout ça ne fait qu’une. C’est quoi?»
Cette fois,
silence embarrassé.
«
Je ne sais pas, grand-père.
– C’est une vache, non pas une de celles du four, une vraie vache: ses cornes et ses oreilles regardent le ciel; ses quatre pieds abattent la rosée; ses quatre mamelles, qui sont pleines de lait, portent à déjeuner… Voilà…
– Autre chose, grand-père
.
Grain s’mouti
? Habit s’couti? Grain s’moudra!… Habit s’coudra!…
– Comprends pas…
– C’est pourtant facile: il s’agit d’un tailleur et d’un meunier qui se sont donné mutuellement de la besogne. Le tailleur demande au meunier si son grain se moud: «Grain se moud-il?» Le meunier riposte en lui demandant si son habit se coud: «Habit se coud-il?» Et ils s’empressent de répondre, l’un que le grain se moudra, l’autre que l’habit se coudra.
»
Quand Francis
en vint à s’escrimer sur des problèmes, je l’embarrassai beaucoup en lui demandant le nombre des moutons de la bergère.
«Trouve-moi
, petit, la solution de celui-ci: Un Monsieur passant à côté d’une bergère lui demande combien elle a de moutons. Elle répond: «Si j’en avais autant, plus la moitié 293d’autant, plus le quart d’autant, plus un, cela m’en ferait cent.» Combien en avait-elle?»
Il chercha
longtemps, mais en vain. Je fus obligé de lui dire le nombre des moutons: trente-six.
Quand je voulais le faire bien rire, je lui racontais les tours du père Bergeon. Ce père Bergeon, défunt depuis pas mal de lustres, avait laissé une solide réputation de farceur et de menteur. Et l’on citait encore ses hâbleries les plus énormes.
«
Allons, Francis, ouvre les oreilles…»
«Une
fois, Bergeon avait perdu sa truie. Trois jours entiers il la chercha; il battit tout le canton sans parvenir à la trouver et rentra chez lui bien désolé. Mais voilà qu’étant allé cueillir de l’oseille dans son jardin, il perçut un grognement qui semblait provenir d’une énorme citrouille située à l’extrémité d’un carré de haricots. Bien vite, il s’approcha: la truie était là dissimulée à l’intérieur du gros giraumon; elle y avait fait les petits – huit porcelets roses et blancs très vivaces – et il y avait encore de la place de reste!
«
Étant allé certain matin d’août dans son champ de pommes de terre, il avait été très intrigué de voir le sol se soulever par endroits. Il avait cru d’abord à des pérégrinations souterraines de taupes, mais pas du tout: ayant creusé avec sa marre pour se rendre compte, il vit que c’étaient les tubercules seuls qui, grossissant avec une rapidité inouïe, provoquaient ces soulèvements anormaux.’’
Notre père Bergeon avait braconné comme chacun, et ses récits de chasse étaient plus
extraordinaires encore.
«Un jour d’hiver, ayant tiré
des étourneaux sur un alisier, il en avait tué tant et tant qu’il avait dû les rapporter à pleins sacs, et qu’il en tombait encore de l’arbre après une semaine!
«Une autre fois, passant sur le bord d’un étang, il aperçut des canards sauvages qui s’ébattaient tranquillement à la surface de l’eau calme. Il eut l’idée
n’ayant pas son fusil – 294de leur lancer un bouchon attaché à une longue ficelle, dont il retint l’autre extrémité. Les canards sont voraces et digèrent vite: l’un se précipite sur le bouchon qu’il avale et relâche par derrière cinq minutes après; un autre aussitôt l’engloutit à son tour et ainsi, de bec en bec, le bouchon passa par le corps de vingt-quatre canards qui, à cause de la ficelle, se trouvèrent empalés. Le père Bergeon n’eut qu’à les tirer hors de l’eau et à les emporter.»

Cependant Francis
ne fut pas long à connaître aussi bien que moi mon répertoire de contes, devinettes et histoires drôles et je ne fus plus à même de l’intéresser. Lui, alors, se mit à me parler de ses choses d’école, des rois et des reines, de Jeanne d’Arc, de Bayard, de Richelieu, de Robespierre, de croisades, de guerres et de massacres. Il avait l’air de savoir tout ce qui s’était passé au long des siècles… Je ne lui prêtais, bien entendu, et n’étais plus d’âge à retenir tout ça… Lorsqu’il me demandait, ensuite, l’année d’une bataille, l’époque d’un règne ou les exploits d’un grand homme, je disais de grosses bêtises, confondant des faits qui s’étaient passés à mille ans d’intervalle. De même pour la géographie, je brouillais au hasard les noms des pays, des fleuves, des mers, des départements et des villes, – ce qui le faisait beaucoup rire.
J’étais parfois un peu dépité de me voir faire la leçon par ce mioche
, – mais bien heureux pourtant qu’il eût du goût pour son travail de classe. Quand j’allais aux foires de Bourbon, je de lui apporter un journal qu’il lisait tout haut le soir – j’avais plaisir à l’entendre, malgré qu’il y eût pas mal de choses que nous ne comprenions ni l’un ni l’autre. Seulement, la Marinette interrompait souvent la lecture par une scène de rire ou de lamentations, et cela ennuyait beaucoup le petit.
295Plus tard
, devenu grand, il acheta lui-même chaque dimanche chez le père Armand, le tailleur-buraliste de Saint-Aubin, une manière de journal avec des histoires et des gravures coloriées. On y voyait des têtes d’hommes célèbres, des généraux empanachés, des soldats avec le sac et le fusil, des accidents et des crimes. Et Francis de coller à tous les espaces libres des murailles celles de ces illustrations qu’il préférait.
C’était l’époque où il s’essayait au travail manuel. Là, je retrouvais ma supériorité et faisais de mon mieux pour le conseiller, le guider


LII

Un dimanche,
l’idée me vint de pousser jusqu’à Meillers, de revoir cette ferme du Garibier où je m’étais élevé, et que j’avais quittée depuis près de cinquante ans.
Le chemin d’arrivée longeant le coin de bois où croissaient les sapins à senteur résineuse
n’avait pas changé d’aspect. Dans la cour, deux chiens se précipitèrent en aboyant tout comme notre Médor autrefois quand venaient des étrangers. J’étais bien l’étranger en effet et pourtant, le lieu m’avait été si familier jadis!… L’ancienne grange basse et comme écrasée n’existait plus; il y avait à présent une grande bâtisse avec de hauts murs bien crépis, des portes peintes en brun et les tuiles de la couverture conservaient encore le rouge de leur teinte neuve. La maison, par contre, quoique très vieille déjà de mon temps, était encore debout, telle quelle, non restaurée. Les fermiers généraux tâchent naturellement d’obtenir des propriétaires un bon logement pour les bêtes dont ils ont la moitié, alors que le logement des métayers leur importe peu.
A l’usage des gens, on avait fait pourtant quelque chose de 296très utile: un puits tout près de la porte d’entrée. Dans la cour se maintenaient les mêmes plantes de jonc et la mare entourée de saules était restée pareille, sauf qu’on avait fait un glacis de pierres d’un côté pour que les bêtes puissent aller boire plus aisément. Les saules avaient beaucoup vieilli et laissaient échapper de leurs troncs branlants des débris pourris.
Je ne connaissais pas les habitants actuels de la ferme et n’avais nul motif d’aller jusqu’à la maison. Je
ne fis donc que passer en observant à droite et à gauche, et m’éloignai par le chemin de la Breure. C’était bien la même «rue creuse», resserrée par endroits, encaissée entre ses hautes bouchures dont septembre jaunissait les feuilles; les mêmes chênes trônaient sur les levées avec leurs racines débordantes et leurs ramures touffues, moins quelques-uns, coupés, dont les souches se voyaient encore. Des ornières trop profondes avaient été nivelées; l’eau, par ailleurs, en avait créé de nouvelles. Pas d’autre changement. Mais au bout ce n’était plus ma Breure familière défrichée, transformée en culture honnête, où, seules, quelques pierres grises continuant à montrer leur nez, rappelaient l’ancien état de choses. Je parcourus sans émotion ce terrain trop civilisé, me bornant à l’égratigner de loin en loin du bout de mon bâton ou de la pointe de mon sabot, pour juger de sa nature, voir s’il semblait être de bon rapport. Par exemple, je retrouvai l’horizon si souvent contemplé, la vallée fertile et, au delà, le coteau dénudé qui précédait la forêt de Messarges. Et tant me revenaient mes souvenirs de pâtre qu’un instant j’oubliai le reste de mon existence pour me retrouver le gamin d’autrefois, vierge d’impressions, qu’un rien amusait ou chagrinait. Illusion d’ailleurs fugitive comme un éclair
Je parcourus une partie des
champs du domaine demeurés pareils, moins beaucoup d’arbres abattus, quelques coins broussailleux défrichés. Je passai dans le pré de Suippière, à 297côté de la fontaine où nous prenions l’eau jadis: cette source était abandonnée; les bœufs au pâturage y venaient boire et faisaient avec leurs pieds déraper dans son lit la terre des bords. Encore un peu de temps et il n’y aurait plus là qu’un bourbier quelconque qu’on finirait par assainir avec un draînage. Je longeai un grand fossé marécageux, patrie des grenouilles vertes, où je venais autrefois cueillir des janettes au printemps; le même filet d’eau clair coulait au fond sur la même vase grise. Je suivis le chemin de Fontivier par où j’avais apporté sur mon dos Barret frappé à mort: cette évocation un instant m’attrista jusqu’à l’angoisse…
En fin de compte
, après une tournée de trois heures, je rejoignis par Suippière la petite route de Meillers.

Passé le bourg, comme j’allais reprendre à
la chaussée de l’étang, près du moulin, le chemin de Saint-Aubin, je me trouvai nez à nez avec mon camarade Boulois, du Parizet, qui s’en revenait de la messe. Ce pauvre Boulois m’en avait voulu ferme d’avoir abusé de sa confiance en épousant Victoire qu’il convoitait. Les jours de foire, quand le hasard nous mettait en présence, il me lançait des regards furibonds; pour moi, gêné un peu, je ne faisais pas semblant de le voir. Aussi cette rencontre inopinée nous stupéfia-t-elle l’un et l’autre. Boulois me regardait sans colère:
«
Tiens, te voilà par là! dit-il en s’arrêtant.
– Oui, j’ai voulu revoir mon ancien pays.
– Ah!
«
Un instant, il resta silencieux, visiblement embarrassé sur l’attitude à
prendre. Puis il me tendit la main:
«
Et comment ça va-t-il, mon vieux?
– Ça va tout doucement, merci… Et toi-même?
– Moi, ça va comme les vieux, une fois bien, une fois mal, plus souvent mal que bien… Tiennon, reprit-il après un court 298silence, je te pardonne la crasse que tu m’as faite. Il y a assez longtemps que je te boude; nous pouvons bien redevenir amis.
– C’était
mal de ma part, je l’ai bien compris, va… Mais tu sais que je n’avais aucune situation…
– Oui
, ce mariage t’a rendu un fier service; tu aurais peut-être été obligé sans cela de rester toute ta vie journalier, ce qui n’est pas gai, ma foi non! De mon côté, je me suis marié avec une autre dont je n’ai pas eu à me plaindre. N’en parlons donc plus…»
Et nous voilà pris
à causer, passant en revue les événements principaux de notre existence. Lui n’avait jamais quitté le Parizet. A la mort de son père, la direction du domaine lui échut naturellement. Il avait bien travaillé, élevé cinq enfants, fait de bonnes parties de cartes et bu quelques forts coups. Le propriétaire, un de ces riches vraiment méritant comme il s’en voit trop peu, le tenait en grande estime et venait de faire construire à son intention une chambre neuve où il comptait vieillir et mourir: son aîné, bien entendu, lui succéderait dans la ferme.
Nous avions
, certes, une foule de choses à nous dire, et pourtant, au bout d’un petit quart d’heure de conversation, nous nous trouvâmes pris de court. Dans le gouffre du passé où s’accumulent sans relâche nos sensations de l’heure présente, les plus récentes recouvrent indéfiniment les autres, qui avec le temps ne forment plus qu’un fatras informe où il est difficile de retrouver quelque chose de net.
Le moulin était au repos. Je me pris à regarder la haute cheminée de briques qui profilait dans le ciel clair son embouchure noircie. Boulois contemplait l’étang vaste que la brise légère agitait de remous paisibles
– et cependant cruels puisqu’ils semblaient disséquer, martyriser le soleil en train de s’y baigner. Tout à coup, interrompant notre commune rêverie:
«
299Tiennon, me dit-il, viens donc manger la soupe avec moi…»
Il y mit tant d’insistance
que je finis par accepter. Quand nous arrivâmes au Parizet, vers trois heures, il n’y avait que les femmes en train de râper des coings pour faire de la liqueur.
«Bourgeoise, j’amène mon camarade de communion; c’est un peu grâce à lui que je me suis marié avec toi: il faut lui en savoir gré… Nous avons faim; donne-nous à manger et à boire.
– C’est que je n’ai pas grand’chose; vous venez trop tard; il y a deux heures que nous avons mangé.
»
Elle apporta un reste de soupe grasse
qu’on avait tenue chaude, cuisina vite des œufs sur le plat et tira du buffet un fromage de chèvre intact. Boulois me versait à boire à toute minute et sa main tremblait d’émotion heureuse.
«Mais bois donc… Prends donc à manger… T’en souviens-tu du temps où nous allions au catéchisme?»à table longtemps: il fallut goûter des liqueurs de trois sortes. Les évocations du passé nous revenaient mieux et nous trouvions toujours quoi dire. Pour lui faire plaisir, je dus aller voir le jardin, puis les bêtes, si bien que je ne partis qu’à la nuit.
Chez nous,
Victoire, inquiète de ma longue absence, me fit une scène à l’arrivée, mais elle en fut pour ses frais. J’étais content de ma journée, heureux de cette réconciliation. Puis, d’avoir bu un petit coup, cela contribuait aussi à me donner des idées roses, si bien que je me sentais léger comme un jeune homme et disposé à la joie.

Les malheurs, hélas! suivent de près les bons jours. Dans le courant de la semaine
nous arriva une lettre de Paris, annonçant la mort de ma sœur Catherine. Elle était restée en fonc300tions jusqu’à la fin – disparaissant avant la vieille maîtresse dont elle escomptait une part de la succession

LIII

Le chemin de fer à voie étroite dont Fauconnet nous avait dotés passait juste au bout d’un de nos champs et traversait au ras du sol, à cent mètres de chez nous, notre chemin d’arrivée. Son établissement avait donné lieu à des récriminations sans nombre.
Des petits propriétaires expropriés, bien qu’ayant touché dix fois la valeur de leur terrain, gémissaient sur le grand dommage à eux causé. D’autres se plaignaient du tracé qui multipliait en vérité les courbes fantasques dont personne ne pouvait démontrer la nécessité. On disait que l’entrepreneur, certain d’un joli bénéfice, avait fait augmenter à dessein le nombre de kilomètres, que le docteur Fauconnet et les autres Messieurs du Conseil général, sciemment ou non, avaient comme à plaisir gaspillé l’argent des contribuables. Quand il y eut des élections, les adversaires des conseillers ne manquèrent pas de les attraper à ce propos. A leur place, ils n’auraient pas résolu davantage le difficile problème de contenter tout le monde. Mais il est de règle de critiquer ceux qui mènent la barque.
Malgré ses courbes
, et en dépit des criailleries diverses, le petit chemin de fer fonctionnait. Nous entendions chaque jour ses sifflements et trépidations et nous distrayions à le voir passer. Les premiers temps, nous craignions pour nos bêtes – le passage à niveau du chemin ne laissant pas que d’être dangereux. Sans compter qu’au pâturage elles pouvaient s’aviser de franchir la palissade, de descendre sur la voie. Nous pestions 301de compagnie contre ces inventions enragées destinées à enlever toute tranquillité au pauvre monde des campagnes. La bourgeoise, selon l’habitude, exagérait dans le mauvais sens, disant qu’on ne pourrait plus avoir de chèvres, de cochons ni de volailles. Par contraste je m’efforçais à l’optimisme. De fait, nous n’eûmes jamais d’écrasés qu’un trio d’oisons nigauds.
Mais c’est surtout à la Marinette que le train portait ombrage. Elle tressaillait
nerveusement au bruit, et quand il était à portée, le fixait obstinément de ses yeux vides, lui montrait le poing jusqu’à ce qu’il eût disparu – tout en précipitant son monologue inepte.
Je levais toujours la tête, moi aussi, pour voir défiler le convoi. Il y avait chaque jour deux trains de marchandise assez longs, formés en majeure partie de voitures découvertes garnies de chaux à l’aller et de charbon au retour. Mais bien plus encore s’allongeaient ces trains les jours de foire à Cosnes – en une succession de wagons fermés où s’entassaient cochons grognants ou bovins apeurés dont on apercevait les têtes inquiètes par les vasistas des portières. Les trains réguliers de voyageurs ne comprenaient d’habitude que deux ou trois voitures, souvent même une seule. Elle avait alors presque l’air d’un joujou, la petite machine au fourneau bas remorquant sa longue voiture brune, la promenant avec une sage lenteur au travers des champs, des prés et des bois. J’en vins à connaître tous les hommes à blouse bleue tachée de graisse et de charbon qui conduisaient les convois; et aussi les autres, ceux à casquette dorée et tunique noire à boutons jaunes qui se tenaient d’habitude sur l’une des plates-formes. J’en vins à connaître même une bonne partie des voyageurs au moins les habitués: petits bourgeois, gros fermiers, commerçants et curés. En dehors des jours de foire, on n’y voyait guère de paysans, ni d’ouvriers. Il faut avoir, pour se promener, des loisirs et des moyens.
«
302Ce sont des malins, pensais-je, des gens qui s’arrangent à bien passer leur temps aux dépens du producteur et qui, pardessus le marché, se fichent de lui…»
Souventes fois, en effet, quelques-uns,
la tête à la portière, semblaient avoir au passage des sourires d’ironie à l’adresse du vieux paysan laborieux que j’étais…

LIV

Quand
, mon bail de six années, j’hésitai beaucoup à le renouveler, en raison de mes soixante-sept ans dont je sentais le poids. Victoire, bien qu’un peu plus jeune, était plus caduque encore. Et notre Francis, qui touchait à ses treize ans, pouvait dorénavant se tirer d’affaire seul. Je me décidai néanmoins à unengagement d’égale durée – à cause surtout de la Marinette. Pouvais-je la ramener chez mes enfants, maintenant qu’ils étaient déshabitués de sa présence et qu’elle devenait de moins en moins supportable? Je formais des vœux pour que nous lui survivions, Victoire et moi; car jde lui assurer toujours le nécessaire, et Victoire la traitait bien malgré qu’elle se plaignît constamment d’avoir à la subir.
Il n’en devait pas aller ainsi
, hélas! Ma pauvre femme fut emportée brusquement l’été d’après, et j’eus le grand chagrin de me dire que c’était un peu par ma faute!
Le
voisin qui m’aidait d’habitude à rentrer mes gerbes se trouva être absent un jour où. Je fis venir Victoire, qui ne s’en souciait guère, pour entasser sur la voiture le peu de blé que nous avions lié la veille; elle eut très chaud, puis grelotta sous l’averse survenue avant que nous ne soyons à l’abri. 303La nuit, elle se mit à vomir du sang; deux jours après, elle était morte.

Je dus prendre à gages une veuve âgée et très
sourde qui n’était guère entendue à la laiterie, si bien qu’il me fallut les premiers temps m’occuper toujours avec elle de la fabrication du beurre et du fromage. Et la Marinette, qui ne pouvait la souffrir, lui joua cent tours désagréables: elle éteignait le feu, renversait la marmite, cachait les objets usuels du ménage – riant beaucoup ensuite de la voir embarrassée. A tel point que la bonne femme fut en passe de nous quitter, ne pouvant supporter ces ennuis. Il me fallut demeurer à la maison plusieurs jours d’affilée pour surveiller la pauvre innocente. Quand elle se disposait à faire quelque sottise, je lui serrais les poignets avec force, la menaçant un peu, la subjuguant surtout d’un regard dur. D’autre part, sachant qu’elle aimait beaucoup la salade de haricots, les beignets, je dis à la servante de préparer souvent l’un ou l’autre de ces mets vaincue et satisfaite, la Marinette cessa de la poursuivre de ses tracasseries.

De
nouvelles inquiétudes survinrent par ailleurs. Pour donner à mes enfants les droits de leur mère, je fus obligé de faire rentrer mon hypothèque. Je me revis gauche et gêné dans le bureau du notaire; j’affrontai les haussements d’épaules dédaigneux du premier clerc, grand bellâtre très pommadé, qui, lorsque je ne saisissais pas du premier coup ses explications, avait toujours l’air de vouloir lâcher ce qu’il pensait si fort:
«Quel imbécile tout de même!»
Après
que tout fut réglé, il me resta deux mille francs à peu près. Longtemps je conservai cet argent au fond du tiroir de l’armoire la clef du meuble restant cachée dans un trou du mur de l’étable. Quand la servante voulait ranger du linge, elle me la demandait d’un air maussade, en m’accusant d’être méfiant. 304De guerre lasse, je portai mes deux mille francs chez le banquier de Bourbon.
Et ma vie se poursuivit,
bien monotone, entre ces deux vieilles femmes dont l’une était sourde et l’autre idiote. Francis, placé dans une ferme du voisinage, venait quelquefois le dimanche et ses visites me donnaient toujours un peu de contentement. Mais elles devinrent de moins en moins fréquentes à mesure qu’il grandit, car il se mit à sortir davantage: la compagnie des jeunes garçons de son âge lui semblait plus attrayante que celle de son vieux grand-père et de son triste entourage.

Je pris le train un jour et me rendis à Saint-Menoux où était revenu mon parrain
qui avait quatre-vingt-un ans. Un chancre lui rongeait la figure. Cela avait commencé par une démangeaison au côté gauche du nez, passé du naturel au pourpre, puis une plaie s’était formée qui allait toujours s’élargissant. On n’entrevoyait plus, sous le linge et l’étoupe, qu’un étal de chair vive d’où suintait une eau rousse et l’œil allait être pris…
Le pauvre vieux
, torturé sans répit, avait de longues nuits sans sommeil. Et il souffrait au moral aussi, se sentant pour tous un objet de dégoût. Il ne devait plus se mettre à table; on lui trempait sa soupe dans une écuelle spéciale qui restait des semaines entières sans être lavée; on ne permettait plus à ses petits enfants de l’approcher… La servante ayant refusé un jour de savonner les linges de son pansement, sa belle-fille, en se mettant à ce travail rebuté, marmonnait assez haut pour qu’il entendît:
«
Mais il ne crèvera donc jamais, ce vieux dégoûtant!»
La gorge serrée, la voix sourde à la fois rageuse et pleurarde, il me rapportait cela:
«J
’ai souvent le désir de me tuer! Je songe à me pendre à un arbre, 305à une poutre de la grange, ou bien à me jeter à l’eau. Jusqu’ici j’ai eu le courage ou peut-être la lâcheté de ne pas le faire. Mais je ne réponds pas de l’avenir: la résignation a ses limites, misère de Dieu!…»
Et je ne trouvais rien pour
le remonter, comprenant trop que le désespoir ancré dans son cœur était aussi incurable que le chancre qui lui rongeait la figure.

LV

Après dix ans, mes enfants quittèrent le domaine
de M. Fauconnet, ne pouvant plus s’entendre avec lui. En vieillissant, le docteur devenait maniaque, grincheux, tyrannique. Il n’était plus député – trop âgé d’abord, puis son républicanisme avait paru trop déteint. Car l’ancien rouge sang de bœufun pâle rose, outrant le goût de l’ordre établi, la haine des «avancés». Il imitait quasi M. Noris dont il s’était tant moqué jadis: le cri de «Vive la sociale» le mettait dans une colère folle.
La dernière année que mes garçons furent chez lui
ils eurent la machine un jour de grande chaleur, si bien qu’un souffle de révolte passait sur les batteurs exténués. Le docteur étant venu vers trois heures de l’après-midi, au moment le plus pénible, un jeune domestique juché sur une meule lança pour le narguer un: «Vive la sociale!» farouche; et d’autres y répondirent. M. Fauconnet regarda les criards à tour de rôle avec l’intention de se fâcher. Voyant qu’ils étaient trop, que sa puissance était impuissante à réprimer cette irrévérence, il refréna sa colère, mais prenant à part Jean, il lui enjoignit de ne pas tolérer ce cri. C’est assez l’habitude des détenteurs d’autorité 306quand ils ne sont plus maîtres de la situation ils se déchargent sur leurs inférieurs qui n’en peuvent mais. Le docteur partit, laissant les travailleurs à leur misère et à leur malice.
Quand, le soir, on conduisit chez lui sa part de grain, il crut pouvoir se permettre une facile revanche en n’offrant pas un malheureux verre de vin à ceux des batteurs qui étaient venus avec le bouvier pour monter les sacs au grenier. Eux, bien entendu, s’en allèrent fort mécontents, non sans formuler des «Vive la sociale!» bien sentis. Et ils revinrent après souper dans la nuit chaude avec des camarades. Une heure durant, à bouche-que-veux-tu, ils proférèrent autour du château le cri prohibé qu’ils faisaient alterner avec celui, plus délictueux encore, de: «A bas les bourgeois!»

Mes garçons reprirent un domaine
à Bourbon, Puy-Brot en direction de Saint-Plaisir. Le maître, un certain Duverdon, fermier général jeune encore, longues moustaches châtain foncé, barrant un visage rude, l’air arrogant, narquois, passait pour très fort en affaires. A l’époque de la Saint-Martin, il faisait des expertises de cheptels dans un rayon d’au moins six lieues. Il innovait en matière de bail, une clause portant interdiction de vendre lait ou beurre sous peine d’une amende de cinquante francs –devant bénéficier de tout le lait des mères. Le reste à l’avenant. Duverdon, roublard nouveau jeu, enlevait aux métayers les quelques avantages qu’ils avaient conservés jusqu’alors.
«
Et vous avez accepté tout ça sans regimber? dis-je à Charles le jour qu’il m’annonça que le bail était signé.
– Que veux-tu, si nous n’avions pas accepté, nous,
plusieurs autres étaient prêts à le faire, et, dans la région, il nous eût été difficile de trouver un autre domaine vacant…»

LVI

307En 1893, le jour de Pâques, étant arrivé
au bourg un peu tôt pour la grand’messe, je me pris à causer sur la place, devant l’église, avec le père Daumier, un vieux de mon âge. Des jeunes filles nous frôlèrent, fraîches et jolies, en leurs élégantes toilettes neuves.
Je dis à Daumier:
«Si elles revenaient, les femmes d’autrefois, celles qui sont mortes il y a cinquante ans, j’imagine qu’elles seraient bien étonnées de voir ces toilettes-là?
– Elles se croiraient dans un autre monde, mon vieux. Dame, Saint-Aubin suit à présent la mode de Paris. Mais qui sait si on ne reculera pas après avoir tant avancé…
– Oh! non, allez! L’élan est donné, il se maintiendra
quoi qu’il arrive; les chapeaux à la bourbonnaise, comme les bonnets à dentelle, ne se reverront plus.
– Savoir si c’est un bien?
– Conséquence des temps, que voulez-vous! Ça fait aller le commerce.
»
Les cloches carillonnaient joyeusement l’appel à la messe.
C’était un beau jour de fête printanière: ciel clair, soleil rayonnant tempéré par des souffles de brise fraîche. Des merles sifflaient gaîment tout près, dans une grande prairie d’un vert tendre que les primevères nuançaient de jaune par endroits. Devant nous, les vieux ormeaux de la place laissaient éclater les bourgeons grossis. Les lointains carillons des cloches de Bourbon et des cloches d’Ygrande se mêlaient aux vibrations grêles des nôtres.
308Aux murs de l’église, aux troncs des ormeaux, de grandes affiches vertes, jaunes et rouges tiraient l’œil – que séparaient des banderoles longues, collées de biais:
«Voyez, fit Daumier, voyez s’il y en a! Ceux qui savent lire ont de quoi se distraire C’est qu’on va voter pour les députés bientôt: il paraît même qu’un des candidats va parler ici après la messe.
– Ah!
lequel donc?
– C’est Renaud, le socialiste.
»
Un de mes voisins vint nous rejoindre qui nous dit
que ce n’était pas Renaud, mais un de ses amis, son mandataire pour les petites communes.
«N’importe! Irons-nous l’entendre, Bertin? fit Daumier.
– Ma foi, si vous voulez

A la sortie de la messe, nous fûmes donc nous attabler à l’auberge où l’orateur devait faire sa réunion. La salle s’emplit en dix minutes et le bistrot
dut installer dehors des tables improvisées. Mais celui qu’on attendait n’arriva guère avant deux heures, sur une méchante bicyclette. Tous les regards se portèrent sur lui comme sur une bête curieuse. C’était un petit brun au teint maladif qui marchait les yeux baissés, l’air timide. Au fond de la salle, on lui réserva une table étroite derrière laquelle il se mit à parler dans le brouhaha des conversations persistantes. Ce fut d’abord pénible: il cherchait ses mots, embarrassé parfois. Mais après quelques minutes il prit de l’assurance; ses yeux brillèrent et sa voix s’affermit. Il peignit la misère des travailleurs à qui l’on ne sait que faire des promesses; il attaqua les bourgeois, les curé, qu’il accusait d’être complices pour berner le peuple.
A sa gauche un
quinquagénaire excité, plus qu’à demi soûl, se levait fréquemment, beuglant, la face congestionnée:
«C’est pas vrai; t’es un franc-maçon! A bas les francs-maçons!»
309A chaque interruption de l’ivrogne, des rires éclataient
au long des tablées; des clameurs se croisaient, auxquelles succédait un bourdonnement long à s’éteindre. L’orateur s’arrêtait un peu, s’efforçant à reconquérir l’attention quand le tumulte était en décroissance. Sa tirade finale, débitée avec force, d’une voix émue malgré tout, ramena le silence complet. Il dit ou à peu près:
«
Malheureux ouvriers des champs courbés sous le joug d’un travail sans fin et que tout le monde gruge, vous n’avez pas le droit de vous dire des hommes. Vous n’êtes que des esclaves! C’est en vain que nous avons eu quatre révolutions en moins d’un siècle: vous restez ignorants, raillés, misérables l La vraie révolution sera celle qui fera le peuple souverain. Travaillez à la mériter, mes amis. Votre bulletin de vote dira que vous voulez l’obtenir. Cessez de vous faire représenter par des bourgeois qui font leurs affaires avant tout. Monarchistes, bonapartistes, républicains, ils se chicanent pour la galerie, mais s’entendent tous pour vous mieux duper. Signifiez-leur que vous en avez assez d’eux. Faites-vous représenter par l’un des vôtres: votez tous pour le candidat socialiste, le citoyen Renaud! Puis, voyez à vous entendre, à vous grouper, à faire valoir vos droits. Ainsi vous serez forts. Et l’aube nouvelle finira par luire… Le jour viendra où, cultivateurs, vous aurez vos champs, comme les mineurs auront leurs mines et les ouvriers d’industrie leurs usines. Alors il n’y aura plus d’intermédiaires parasites, plus de maîtres ni de serfs, mais seulement la grande collectivité humaine mettant en rapport les richesses de la nature. A vous, camarades, de hâter la venue des temps nouveaux…
– C’est un partageux! dit à mi-voix
, à la tablée voisine, un assistant à barbe blanche.
Un autre
précisa:
– C’est un nommé Laronde; je connais son père qui est 310le cousin de mon beau-frère; il est laboureux à Couleuvre, son père; mais lui l’a laissé, étant trop
feignant sans doute pour travailler la terre.
– En tout cas, il a une bonne lame
!» fit un troisième.
Laronde avait cessé de parler; il épongeait son visage couvert de sueur. Des jeunes gens l’applaudissaient criant
«Vive la sociale! A bas les bourgeois!» Au milieu de la salle, debout et gesticulant, l’ivrogne déblatérait toujours contre les francs-maçons. Quelques métayers peureux filèrent, craignant de se compromettre dans cette assemblée révolutionnaire. Daumier semblait gêné:
«
On ne devrait pas tolérer de laisser parler des hommes comme ça. Ça ne peut que mettre la zizanie dans le monde en faisant croire des choses qui ne peuvent pas arriver.
– Qu’en savez-vous
si ça n’arrivera pas? repartis-je. Pensez donc à tous les changements qu nous avons vus dans le cours de notre vie, à tout le bien-être qu’il y a en plus maintenant.
– On n’en est ni plus heureux, ni plus riche; on a cela, on voudrait autre chose; et le bien-être ne fait pas devenir vieux.
– Devenir vieux
n’est pas tout; il faut bien accorder une part aux satisfactions de l’existence, que diable!»
Laronde traversa la salle, saluant à droite et à gauche en souriant.
Et, dévisagé par des groupes de femmes qui attendaient dehors pour le voir, il réenfourcha sa bécane, fila sur Ygrande où il devait parler dans la soirée.
Après qu’il fut parti, tout le monde se reprit à discuter sur ce qu’il avait dit, les uns l’approuvant, les autres le blâmant.
Un maître carrier, beau parleur, ayant entendu mes réponses à Daumier, s’approcha:
«Bien sûr, dit-il, on continuera d’aller de l’avant parce qu’on 311fera des découvertes nouvelles qui faciliteront le travail. Mais de la science seule il nous faut attendre le mieux. La politique est impuissante et nulle. Jamais les députés ne feront vraiment des lois pour le peuple. Les gros bourgeois qu’on dédaigne un peu dans les élections n’en conservent pas moins toute leur influence, croyez-le bien. Quant à Renaud, à Laronde et à leurs pareils, ce sont des ambitieux qui voudraient prendre la place des autres pour faire les bourgeois à leur tour. «Ote-toi de là que je m’y mette»: c’est toujours la même histoire. Les opposants, aussi longtemps qu’ils n’ont pas la responsabilité du pouvoir, se disent capables de faire monts et merveilles, – après quoi ils s’empressent d’imiter les autres. Que les socialistes arrivent en majorité, vous verrez le peu qu’ils réaliseront de leur programme. Alors surviendront de plus avancés qu’eux qui chercheront à les dégommer: c’est dans l’ordre. La politique, pure foutaise au fond!»
Plusieurs approuvèrent
bruyamment la diatribe de ce désabusé. Mais un commerçant, ami du député sortant, M. Gouget, répondit:
«
Il ne faut rien exagérer: la politique a son importance. Ne devons-nous pas à la République l’école gratuite et la diminution du temps de service! S’il y avait une majorité de bons républicains comme M. Gouget, nous aurions bientôt l’impôt sur le revenu qui frapperait les riches, et des retraites pour les vieux travailleurs, sans compter que l’État romprait d’avec l’Église; les curés cesseraient d’être fonctionnaires: ceux qui se servent d’eux les paieraient voilà tout. Ce programme est celui de M. Gouget qui l’a toujours soutenu de ses votes. Mais beaucoup lui retirent leur confiance sous prétexte qu’on ne voit jamais aboutir les réformes qu’il prône. Comme s’il était seul!»
Et
voilà-t-il pas que je me risquai à parler aussi! J’avais coutume de voter pour M. Gouget et gardais l’intention de lui être fidèle. 312Néanmoins, m’adressant au maître carrier, je m’affichai quasi socialiste:
«Écoutez, c’est bien difficile à arranger tout ça… Il y aura toujours des forts et des faibles, des malins et des grugés… Il s’en trouvera toujours pour vivre du travail des autres. Ceux qui font métier de politicailler sont souvent des ambitieux ou des farceurs. Mais n’ayant rien à craindre puisque nos rentes sont au bout de nos bras, nous pouvons nous risquer à voter pour des avancés quand ça ne seraitont tant fait!»
Alors le carrier:
«
Vous avez foi au partage, père Bertin; vous voudriez avoir votre locature sans payer fermage… Oui, mais si l’on vous envoyait à tel ou tel endroit il me citait de mauvais petits biens fâcheusement situés qu’est-ce que vous diriez? Le partage n’est pas commode à faire, allez!
– On ne peut pas changer des choses qui ont toujours existé, dit le père Daumier.
Non je ne suis pas partageux! C’est des bêtises de parler de ça. Mais je vois bien la commune propriétaire de ses terrains aux lieu et place de quelques Messieurs de Paris ou d’ailleurs. La commune louerait à de bonnes conditions aux paysans et utiliserait les revenus en améliorations et embellissements dont tout le monde profiterait, en secours aux vieillards et miséreux aussi. Est-ce que ça ne serait pas aussi bien et un peu mieux que ce qu’on voit à présent?
«Quant à votre objection,
père Daumier, elle ne tient pas debout, vous savez… Défunt ma grand’mère se rappelait du temps où les curés passaient dans les champs pour prendre la dîme, où les seigneurs avaient tous les droits. Il devait se trouver alors pas mal de gens pour croire et dire que ces choses-là ne pouvaient être supprimées. On y est arrivé cependant – s’étonnant ensuite qu’elles aient pu ternir si longtemps. 313Il en ira de même sans doute pour bon nombre de coutumes de notre époque. Pour parler de ce qui nous touche de près, croyez-vous que nous ne pourrions plus vivre si les fermiers généraux venaient à disparaître? Les jeunes qui, maintenant, savent lire et écrire sauraient bien conduire leur barque… Nous aurions des ventrus de moins à nourrir sans rien faire, et voilà tout!
Bien dit! fit le carrier en se levant pour aller rejoindre un client qui lui faisait signe.
– Bravo! père Tiennon. Vive la sociale!
» s’exclamèrent trois jeunes gens qui m’avaient entendu.
Et ils offrirent le café. Mais je me sentais un peu étourdi par le bruit de la salle, par la chaleur et la fumée. Je regardai la pendule
.
«
Non, mes amis, non: il est temps que j’aille panser mes vaches.
Daumier intervint:
– Allons, buvons le café avec ces jeunes
gens, vieux socio.
Merci! j’ai un peu le mal de tête et dirais sans doute des âneries… C’est toujours ce qui arrive quand on reste au café longtemps. Au revoir
Et leur ayant serré la main à tous
je partis, laissant le père Daumier qui prit une bonne «cuite». C’est la seule fois de ma vie qu’il m’arriva de tant causer politique.

Les élections furent vite oubliées, et les discussions et les rêves d’amélioration sociale auxquels elles avaient donné lieu, en présence du grand désastre qu’on eut à subir cette année-là
… Tout le printemps, tout l’été sans pluie; un soleil constant qui brûlait les plantes jusqu’aux racines; une récolte de foin dérisoire; une récolte de céréales médiocre; les pâtures desséchées; les mares vidées; la valeur des animaux réduite de moitié: quelle misère! Je fus obligé d’aller au bois râteler des 314feuilles sèches dont je fis une provision pour la litière, et d’acheter des fourrages du Midi qu’un négociant faisait venir à Saint-Aubin par wagons. Je compris cette année-là que le chemin de fer pouvait tout de même rendre des services aux paysans.

LVII

Au cours de ces grandes chaleurs de 1893 mon pauvre martyr de frère fut
pris enfin par cette mort qu’il avait tant souhaitée
A la fin de cette même année, ma vieille servante entra au service d’un curé
, espérant y être plus tranquille que chez nous. J’en engagai une autre, une grande bringue, bébête et méchante qui ronchonnait à tout propos, bousculait ma sœur à la moinde frasque. Plus tard, je découvris qu’elle prélevait la dîme sur la vente de mes denrées au marché de Saint-Hilaire, et qu’elle buvait à mes dépens des tasses de café et de vin sucré. Je la conservai quand même, préférant tout supporter que de changer encore et sachant que je n’arriverais jamais à trouver la ménagère idéale.
Nous fûmes
atteints par la grippel’influenza – la Marinette et moi, au cours de l’hiver tardif et rude de 1895. Madeleine, la femme de Charles, dut venir de Puy-Brot pour nous soigner. Cette maladie emporta la malheureuse innocente qui s’était affaiblie beaucoup depuis un certain temps. Et pour moi aussi, je crus que ç’allait être la fin, tellement je me sentais sans force, miné par la fièvre, épuisé par une toux caverneuse qui m’arrachait l’estomac. Je guéris pourtant, péniblement à vrai dire, après être resté traînard et courbaturé 317pendant plusieurs mois et ne retrouvant plus qu’une petite part de la vigueur que j’avais conservée jusque-là.
Alors j’aspirai au jour où, mon bail fini, je pourrais retourner avec mes enfants.

Durant cette période, mes idées
furent souvent lugubres. Je me voyais là tout seul, comme un vieil arbre oublié dans un taillis au milieu de la poussée des jeunes. Un à un ceux que j’avais connus s’en étaient tous allés Morte, ma grand’mère en châle brun et chapeau bourbonnais. Mort, l’oncle Toinot soldat sous le grand empereur et qui avait tué son Russe. Morts, mon père et ma mère, lui bon et faible, elle souvent dure et mauvaise pour avoir été trop malheureuse. Morts, le père et la mère Giraud, et leur fils le soldat d’Afrique, et leur gendre le verrier qui parlait toujours de tirer le pissenlit par la racine. Morts, mes deux frères et mes deux sœurs. Morte, Victoire, la bonne compagne de ma vie, dont les défauts ne m’apparaissaient à la fin que très peu sensibles, comme devaient lui apparaître les miens, sous l’effet de l’accoutumance. Morte, ma petite Clémentine, douce et mutine. Morte, ma nièce Berthe, délicate fleur de Paris, des suites d’une couche pénible. Morts, Fauconnet père et fils, Boutry, Gorlier, Parent, Lavallée, Noris. Morts, tous ceux qui avaient joué un rôle dans ma vie, y compris Thérèse, ma première amoureuse. Je les revoyais souvent ils défilaient de compagnie dans mes rêves de la nuit, dans mes souvenirs de la journée. La nuit ils revivaient pour moi; mais le jour, il me semblait à de certains moments marcher entre une rangée de spectres
Et pourtant, pas plus qu’autrefois, l’idée de la mort ne m’effrayait pour moi-même. Ah! mes premières émotions funèbres à la Billette, lors du décès de ma grand’mère!
Mon serrement de cœur à l’entrée de la grande boîte longue où on devait la mettre, et ma tristesse poignante, sincère, en entendant 318tomber les pelletées de terre sur le cercueil descendu dans la fosse! J’avais trop vu de scènes semblables depuis; et mon cœur à présent restait dur et fermé. A chaque nouveau convoi s’accroissait mon indifférence, au point que j’en étais effrayé moi-même. Et pourtant mon tour approchait d’être couché dans une caisse semblable, qu’on descendrait aussi, avec des câbles, au fond d’un trou béant, et sur laquelle on jetterait par pelletées le gros tas de terre resté au bord, comme la barrière infinie qui sépare la mort de la vie! Mais cette pensée même ne m’émouvait guère…
Je
m’intéressais d’ailleurs à toutes les floraisons d’énergie qui s’épanouissaient derrière moi. Mes fils étaient les hommes sérieux, les hommes vieillissants de l’heure actuelle. Mes petits-fils représentant l’avenir avaient l’air de croire que ça ne finirait jamais… Pourtant, l’enfance, derrière eux, gazouillait, croissait…

LVIII

Il y a
cinq ans déjà que je suis revenu avec mes enfants. Ils ne me sont pas mauvais. Rosalie même a pour moi des tendresses qui m’étonnent. Madeleine est toute dévouée, toute aimante et laisse gouverner sa belle-sœur. L’harmonie règne dans la maisonnée et j’en suis bien aise. Mais une séparation prochaine n’en est pas moins imminente: ils vont être trop nombreux pour demeurer ensemble.
C’est qu’il y a un troisième ménage. Mon filleul, le fils de Jean et de Rosalie, rentré du régiment depuis trois ans, s’est marié à la Saint-Martin dernière. J’ai une petite bru: j’aurai bientôt
sans doute un arrière-petit-fils. Et Charles a deux filles que voici d’âge à se marier aussi. Il devient urgent que mes 319deux garçons aient chacun leur ferme. Duverdon, qui tient à eux, a promis d’ailleurs de placer le sortant dans un autre de ses domaines.
Moi, je suis le vieux!
Je rends des petits services aux uns et aux autres. Les brus me disent:
«Père, si ça ne vous ennuyait pas, vous devriez bien…»
Et, pour les contenter,
je casse du bois pour la cuisine, je donne à manger aux lapins, je surveille les oies.
En été,
mes garçons aussi, les jours de presse, me demandent souvent de faire une chose ou l’autre. Et je conduis aux champs les vaches ou les moutons, je garde même les cochons tout comme il y a soixante-dix ans. Je finis comme j’ai commencé: la vieillesse et l’enfance ont des analogies… Quand on fait les foins, je fane encore et je râtelle. Et lorsqu’on charge, je prêche la prudence, les charrois moins gros conseils fort sages qu’on ne suit pas toujours. Les jeunes veulent oser, risquer le tout pour le tout, faire les malins. Mais funeste à la témérité est l’expérience que l’âge donne. Et je suis le vieux!
Mes forces, de plus en plus, vont déclinant; j’ai les membres raidis; on dirait que le sang n’y circule pas. L’hiver,
Rosalie met chaque soir dans mon lit une brique chaude enveloppée d’un chiffon, faute de quoi je ne pourrais ni me réchauffer ni dormir. Je me courbe en arc de cercle. En vain voudrais-je essayer de porter mon regard en avant comme autrefois non, c’est la pointe de mes sabots que j’en viens à regarder malgré tout! Le sol que j’ai tant remué me fascine à présent, semble se hausser vers moi avec un air de me dire qu’il aura bientôt son tour. Je vois gros et je tremble un peu; j’ai du mal à me raser sans entailles. Il m’arrive, quand je vais à la messe, de ne plus reconnaître des personnes que je connais très bien: – jusqu’à mon petit Francis que je ne remettais pas lorsqu’il est venu me voir au retour du service! Je suis dur d’oreilles en 320tout temps et très sourd par périodes, l’hiver surtout. Dans ces moments, il faut toujours que je fasse répéter plusieurs fois lorsqu’on s’adresse à moi; et, malgré cela, il m’arrive de mal comprendre, de répondre de travers, ce qui fait rire tout le monde à mes dépens. Quand j’ai mangé, si je reste assis, je m’endors, et la nuit, au contraire, les longues insomnies sont fréquentes. J’ai des absences de mémoire impossibles – conservant très bien le souvenir des épisodes saillants de ma jeunesse cependant que les choses de la veille m’échappent. Ma pensée, j’imagine, est à ce point fatiguée des événements qui l’ont préoccupée pendant trois quarts de siècle qu’elle n’a plus la force de se porter sur des sujets neufs. Le résultat est que j’aime trop parler de ces choses d’autrefois qui me reviennent et qui n’intéressent plus personnes, alors que j’ai sur les choses nouvelles des naïvetés qui font rire. Cela me rend un peu ridicule. Sur la physionomie de mes petits-enfants, je lis souvent cette phrase du langage d’aujourd’hui:
«Ce qu’il est rasant, tout de même, le vieux…»
Oui
, je suis le vieux! Il me faut bien de bonne grâce le reconnaître. Mes organes ont fait leur temps; ils aspirent au grand repos.

Et puis, vraiment, on voit des choses trop étonnantes.
A l’époque de ma jeunesse, tout le beau monde allait à cheval parce que les voitures ne pouvaient circuler dans les mauvais chemins. A présent, il circule des voitures qui n’ont pas besoin de chevaux… Dans un de nos champs qui borde la grand’route, j’ai gardé les cochons cet été. Et souvent il m’arrivait d’entendre soudain un bruit sourd, criard, qui très vite se rapprochait, s’accentuait – et l’automobile passait avec ses voyageurs accoutrés en sauvages, enlunettés comme des casseurs de pierres, laissant derrière elle un nuage de poussière et de fumée, une mauvaise odeur de pétrole.
321Un jour, la petite servante d’un domaine voisin conduisait
son troupeau de vaches dans une pâture dont les claies donnaient sur la route. Et voilà que survint à grand train, du côté de Bourbon, l’une de ces voitures devant laquelle se prirent à courir les bêtes. Le conducteur ayant corné, elles s’effrayèrent davantage. Deux s’engagèrent dans une rue transversale à gauche; deux autres, franchissant la bouchure, pénétrèrent dans un champ d’avoine cependant que les trois dernières continuaient leur course folle. Je rejoignis sur la route la pauvre gamine éplorée qui me dit les apercevoir au loin, fuyant toujours dans les mêmes conditions. J’envoyai vite prévenir ses maîtres. Un homme partit à la recherche des trois vaches coureuses il revint longtemps après, n’en ramenant que deux. L’autre étant crevée de fatigue au bord d’un fossé il l’avait fait enlever par un boucher d’Ygrande
Il me souvient d’avoir dit, en racontant la chose chez nous:
«On avait bien tort de se plaindre du chemin de fer; le chemin de fer a sa route à lui et ne passe qu’à de certaines heures: avec de la prudence, on peut l’éviter. Mais ces automobiles sont de vrais instruments du diable qui envahissent nos routes, nous inquiètent et nous font du mal.»
Je dis cela
, mais non sans penser après coup que je n’avais pas à me mettre en peine de ces choses. Homme d’une autre époque, aïeul à tête branlante, ce n’était pas à moi de formuler une opinion. Les jeunes s’habitueront au passage de ces véhicules nouveaux. Peut-être en voudront-ils plus encore aux riches de causer ainsi, par inconscience ou plaisir, du désagrément tous les jours, des accidents quelquefois. Au reste les animaux eux-mêmes s’habitueront…
Moi, que m’importe
? Je ne demande qu’une chose, c’est de rester jusqu’au bout à peu près valide. Aussi longtemps que je rendrai des services à mes enfants, ils me supporteront aisément. Ils me seront encore humains, sans doute, si j’en arrive à n’être bon à rien. 322Mais j’appréhende de leur être à charge, de devenir paralytique ou aveugle, ou de tomber dans l’enfance, ou encore de souffrir longtemps de quelque maladie de langueur. Cette idée me causerait trop de peine de savoir que je suis un vieil objet encombrant qu’on voudrait bien voir disparaître. Que la mort survienne: elle ne m’effraie pas! Je songe à elle sans amertume et sans crainte. La mort! la mort! mais non l’horrible déchéance venant troubler le labeur des jeunes, des bien portants, la vie ordinaire d’une maisonnée. Qu’elle me frappe à l’œuvre encore, afin qu’on puisse dire:
«Le père Tiennon a cassé sa pipe; il était bien vieux, bien usé; mais point à charge. Jusqu’au bout il a travaillé
Mais je redoute ceci comme oraison funèbre:
«Le père Bertin est mort. Pauvre vieux! dans l’état où il était, c’est un grand débarras pour lui et un grand bonheur pour sa famille.»
De la vie, je n’ai plus rien à espérer, mais j’ai encore à craindre. Que cette calamité dernière me soit évitée: c’est là mon unique souhait
.

Ygrande,
1901-1902.

FIN
1UNE LETTRE D’ÉMILE GUILLAUMIN

Ygrande, le 15 Janvier 1945.

Cher Monsieur,

Depuis
la publication initiale de la VIE D’UN SIMPLE chez STOCK en 1904, j’ai été amené à de légers remaniements de mon texte à l’occasion de plusieurs éditions ultérieures.
Autodidacte, sans l’ombre de culture
première, j’ai toujours été tiraillé entre le désir de conserver à cette œuvre les qualités de fraîcheur et de spontanéité du premier jet et le souci d’en corriger avec toute l’expérience de l’âge mûr les imperfections de forme.
J’accepte volontiers pourtant votre décision de reprendre le
texte de l’édition originale de 1904, à condition de pouvoir y apporter les quelques retouches de détail qui me paraissent indispensables.
En l’espoir que les bibliophiles auxquels vous vous adressez ratifieront votre choix, veuillez agréer, Cher Monsieur, l’expression de mes meilleurs sentiments.


AUX LECTEURS

5Le
père Tiennon est mon voisin: c’est un bon vieux tout courbé par l’âge, qui ne saurait marcher sans son gros bâton de noisetier. Il a un collier de barbe claire, très blanche, les yeux un peu rouges, une verrue au bord du nez; la peau de son visage est blanche aussi comme sa barbe, d’un blanc graveleux, dartreux. Il porte toujours, – sauf pendant les mois d’été, – une grosse blouse de cotonnade serrée à la taille par une ceinture de cuir, un gros pantalon d’étoffe bleue, une casquette de laine dont il rabat les bords sur ses oreilles, un foulard de coton mal noué, et des sabots de hêtre cerclés d’un lien de tôle.
Je rencontre souvent le père Tiennon dans
la grand’rue qui relie à la route nationale, la ferme où il vit et celle où j’habite, et, chaque fois, nous causons. Les vieillards aiment bien qu’on 6leur prête attention et, la plupart du temps, personne n’est disposé à le faire. Or, pour peu que j’aie des loisirs, je suis pour le père Tiennon un auditeur complaisant. Ayant vécu longtemps, il se souvient de beaucoup de choses et il les raconte de façon pittoresque, en émettant sur chacune des opinions personnelles, parfois fort justes, et souvent peu banales. Sans s’en apercevoir, il m’a conté toute sa vie par tranches; elle n’offre rien de bien saillant: c’est une pauvre vie monotone de paysan, semblable à beaucoup d’autres. Le père Tiennon a eu ses heures de joie; il a eu ses jours de peine; il a travaillé beaucoup; il a souffert des éléments et des hommes, et aussi de l’intraitable fatalité; il a été parfois roublard, égoïste et parfois bon, – comme vous, lecteurs, et comme moi-même…
Je me suis dit: «On connaît si peu les paysans; si je réunissais pour en faire un livre les récits du père Tiennon…»
Et, un beau jour, je lui ai fait part de mon idée. Il m’a regardé avec étonnement:
A quoi ça t’avancera-t-il, mon pauvre garçon?
A pas grand’chose, père Tiennon, à montrer aux messieurs de Moulins, de Paris et d’ailleurs ce qu’est au juste une vie de métayer, – ils ne le savent pas, allez! – et puis à leur prouver que tous les paysans ne sont pas aussi bêtes qu’ils le croient: car il y a dans votre façon de raconter, une dose de ce qu’ils appellent «philosophie» et dont ils font grand cas.
– Si
ça t’amuse, fais-le… Mais tu ne vas pas rapporter les choses comme je les dis: je parle trop mal; les messieurs de Paris ne comprendraient pas…
– C’est juste; je vais tâcher d’écrire
en français pour qu’ils comprennent sans effort; mais je ne ferai que traduire vos phrases, ce sera bien de vous quand même.
– Allons, c’est entendu: commence quand tu voudras.

Cela l’a occupé beaucoup, le
pauvre vieux; il est venu me trouver à plusieurs reprises pour me rapporter des choses qu’il 7avait oubliées, ou bien d’autres qu’il s’était juré de ne jamais dévoiler.
Puisque je raconte ma vie par ton intermédiaire, je dois tout dire, vois-tu, le bon et le mauvais. C’est une confession générale.
Il a donc
fait tout son possible pour me satisfaire. Mais peut-être n’ai-je pas été constamment fidèle à ma promesse; peut-être ai-je mis dans certaines pages plus de moi qu’il n’eût fallu… Cependant j’ai lu au père Tiennon, aussitôt écrit, chacun des chapitres chapitres; j’ai fait à mesure les retouches qu’il m’a indiquées, réparé les petits accrocs à la vérité, changé le sens des pensées que je n’avais pas bien saisies de prime abord.
Quand tout a été terminé, je lui ai fait de l’ensemble une nouvelle lecture; il a trouvé bien conforme à la vérité cette histoire de sa vie;
il s’est déclaré satisfait: lecteurs, puissiez-vous l’être aussi!

Émile GUILLAUMIN.


LA VIE D’UN SIMPLE

9CHAPITRE PREMIER. _ La Saint-Martin.

Je m’appelle Étienne Bertin, mais on m’a toujours nommé
Tiennon. C’est dans une ferme de la commune d’Agonges, tout près de Bourbon-l’Archambault, que j’ai vu le jour au mois d’octobre 1823. Mon père était métayer dans cette ferme, en communauté avec son frère aîné, mon oncle Antoine, dit Toinot. Mon père se nommait Gilbert et on l’appelait Bérot, car c’était la coutume, en ce temps-là, de déformer tous les noms.
Mon père et son frère ne s’entendaient pas très bien. Mon oncle Toinot avait été soldat sous Napoléon
: il avait fait la campagne de Russie et en était revenu avec les pieds gelés et des douleurs par tout le corps. Depuis, il avait pu se guérir à peu près; néanmoins, aux brusques changements de température, les douleurs revenaient, assez vives pour l’empêcher 10de travailler. D’ailleurs, même quand il ne souffrait pas, il préférait aller aux foires, porter les socs au maréchal, ou bien se promener dans les champs, son gouyard sur l’épaule, sous couleur de réparer les brèches des haies, que de s’atteler aux besognes suivies. Son séjour à l’armée l’avait déporté du travail, lui avait donné du goût pour la flânerie et pour la dépense; il fumait à outrance une pipe de terre très culottée; il lui fallait sa goutte d’eau-de-vie tous les matins et il ne pouvait aller à Bourbon sans s’attarder à l’auberge. Bref, il était de force à utiliser pour son seul agrément tous les bénéfices de l’exploitation.
Si je raconte ces choses, ce n’est pas que j’aie eu la connaissance de les pouvoir apprécier par moi-même, mais je les ai entendu rapporter bien souvent chez nous.
Donc mon père se décida à partir. A Meillers, sur la lisière de la forêt de Gros-Bois, il prit en métayage un domaine qui s’appelait le Garibier et qui était géré par un fermier de Bourbon, M. Fauconnet.
A l’époque du déménagement, il y eut des discussions pénibles au sujet du partage des outils, du mobilier, du linge et des ustensiles de ménage. Ma grand’mère venait avec nous, et cela compliquait encore les choses. Ma tante, qui était au plus mal avec elle, chicanait sur ce qu’elle devait emporter, lui arrachait des mains draps et serviettes. D’un caractère très calme, mon père cherchait à éviter les disputes
; mais ma mère, impétueuse et vive, se fâchait constamment avec mon oncle ou avec ma tante, parfois même avec tous les deux. Cela me faisait peur de les voir crier si fort et lever les poings d’un geste de menace, comme prêts à se frapper.
Le jour de
la Saint-Martin, on me hissa pour le trajet au faîte d’un char que conduisaient des bœufs mauriats, entre une cage à faire sécher les fromages dans laquelle on avait mis des poules, et une corbeille d’osier où était empilée 11de la vaisselle. Les chemins étaient partout défoncés et boueux, très mauvais. Des lambeaux de terre gluante se collaient aux roues, puis retombaient sur le sol avec un bruit mat. En traversant Bourbon, j’ouvris les yeux autant qu’il me fut possible pour bien voir les belles maisons de la ville et les hautes tours grises du vieux château. Je m’intéressai aussi aux évolutions d’une équipe d’ouvriers travaillant à l’empierrage de la grand’route de Moulins qu’on était en train de construire. Peut-être eus-je tort de trop regarder et de me fatiguer. Toujours est-il qu’après un moment, quand notre cortège eut regagné la pleine campagne, je m’endormis sans qu’on y prît garde, adossé à la cage à poules et bercé par le roulis continuel de la voiture. Mais un cahot trop brusque fit se renverser la cage qui dégringola jusqu’à terre où, bien entendu, je la suivis en grande vitesse. Cela me procura un réveil plutôt désagréable. Les volailles se mirent à piailler et moi à crier: on se précipita pour nous porter secours. Je fus très difficile à consoler, paraît-il, bien que je n’eusse aucun mal, la boue dans laquelle j’avais roulé ayant amorti ma chute. Je fis à pied le reste du trajet, moins une petite séance à califourchon sur le dos de mon frère Baptiste qui était mon parrain.
A l’arrivée,
ma mère me coucha dans un coin de la chambre à four, sur un amas de hardes, et je trouvai dans un nouveau sommeil, très paisible cette fois, le vrai remède à mes émotions de la route.
Je fus éveillé par ma sœur Catherine qui m’amena dans la grande pièce. Les meubles étaient tous en place le long des murs et l’horloge sonna les douze coups de minuit. Les bouviers du voisinage qui nous avaient remués, ayant fini de dîner, chantaient. Mon père leur offrit à boire avec insistance. Les verres se choquèrent bruyamment; il y eut du vin répandu qui souilla de rouge la blancheur de la nappe. Tout 12le monde semblait extraordinairement gai; de gros rires secouaient les visages animés. On me servit à manger un reste de viande, de la galette et de la brioche; puis un vieillard me fit faire des galopades sur ses genoux: j’eus ma part de la joie générale.
Mais le lendemain, j’entendis
ma mère dire à mon père d’un ton fâché que ça revenait joliment coûteux de faire la Saint-Martin. Et lui appuya:
Je crois bien… Heureusement que ce n’est pas une chose qu’on recommence souvent.
Ma mère conclut:
On serait vite épuisé s’il fallait recommencer souvent.
J’avais alors quatre ans: je puis donner comme étant
mes plus vieux souvenirs ces quelques épisodes du déménagement.

II
. _ Bergers.

Notre ferme possédait en bordure du bois toute une zone vierge encore des fouilles de l’araire où croissaient
seulement, en plus d’une herbe fine, des bruyères, des genêts, des ronces et des fougères, et où de grosses pierres grises saillaient du sol par endroits. Cette partie du domaine était dénommée la Breure et servait de pâture aux brebis quasi toute l’année. Les brebis étaient gardées par ma sœur Catherine qui avait dix ans, et je l’accompagnais très souvent. Aussi la Breure me fut-elle bientôt familière. On y rencontrait toutes sortes de bêtes: les oiseaux y 13pullulaient ainsi que les reptiles, et les animaux de la forêt y faisaient parfois des apparitions. Je vis un jour toute une famille de gros cochons noirs traverser au galop le bas de la pâture; je les montrai vite à ma sœur qui, occupée à tricoter, ne les remarquait pas: elle me dit que c’étaient des sangliers. Une autre fois, ce fut elle qui aperçut la première un couple de chevreuils occupés à brouter les petites branches vertes de la haie, comme faisaient nos chèvres; je courus dans leur direction et ils détalèrent prestement.
On prétendait que la forêt recélait aussi des loups. Un de nos agneaux, vers la fin de l’hiver, disparut au cours d’une séance de garde sans qu’il fût possible de découvrir le moindre indice capable de mettre sur sa trace. La Catherine, que je n’avais pas suivie ce jour-là, déclara qu’elle ne s’était aperçue de rien, que les brebis n’avaient pas eu peur. A tort ou à raison, on accusa de ce rapt mystérieux un loup. Ma sœur ne voulut plus aller seule à la Breure parce qu’elle s’effrayait à l’idée de voir réapparaître le méchant fauve. On m’obligea à l’accompagner constamment et je dois dire que nous n’étions pas plus rassurés l’un que l’autre; nous ne parlions que du loup et nous en faisions un monstre effrayant capable de tous les crimes. Cependant nous n’eûmes pas l’occasion de faire la différence entre un loup réel et celui de notre imagination: aucun ne se présenta et nul autre agneau ne fut enlevé.
Bien moins rares étaient les lapins: nous en voyions
tous les jours courir plusieurs. La plupart du temps notre chien Médor se mettait à leur poursuite et il lui arrivait parfois d’en saisir un. Mais il ne s’avisait pas de nous le montrer; il se dissimulait derrière la bouchure d’un champ voisin ou bien pénétrait dans le bois, pour s’en repaître sans risquer d’être dérangé; il revenait ensuite, tout penaud, nous trouver, avec du poil et du sang dans sa barbiche grise; il baissait la tête et remuait la queue, ayant l’air de demander pardon.
14A vrai dire, le pauvre chien
faisait tellement maigre chère à la maison qu’il était bien excusable de se montrer vorace quand le hasard lui fournissait un supplément de nourriture.
Maintenant on traite les chiens comme des personnes, on leur donne de la bonne soupe et du bon pain. Mais à cette époque on leur permettait seulement de barboter dans l’auge qui contenait la pâtée des cochons, laquelle pâtée était fort claire et peu riche en farine. Comme complément, on faisait sécher au four, à leur intention, une provision de ces âcres petites pommes que produisent les sauvageons des haies et qu’on appelle ici des croyes.
On les jugeait d’ailleurs capables de vivre de leur chasse. Quand Médor, au retour des champs, paraissait affamé, quand, à l’heure des repas, il rôdait autour de la table quémandant des croûtes, mon père
demandait à la Catherine:
Ol a donc pas rata?
Ce qui voulait dire:
Il n’a donc pas fait la chasse aux rats?
Ma sœur disait non. Alors mon père:
Voué un feignant: si ol avait évu faim, ol aurait ben rataC’est un fainéant: s’il avait eu faim, il aurait bien «raté».
Et il reprenait:
Enfin dounnes-y une croye.
La Catherine s’en allait dans la chambre à four attenante à la maison et qui servait de réduit aux débarras; elle prenait dans une vieille
boutasse poussiéreuse une ou deux de ces petites pommes recroquevillées et les offrait au pauvre Médor qui s’en allait les déchiqueter dans la cour, sur les plantes de jonc où il avait coutume de dormir. A ce régime, il était efflanqué et de poil rude, on peut le croire; il eût été facile de lui compter toutes les côtes.
15Notre nourriture, à nous, n’était guère plus fameuse, à la vérité. Nous mangions du pain
aussi noir que l’intérieur de la cheminée, et graveleux comme s’il eût contenu une bonne dose de gros sable de rivière; il était fait de seigle moulu brut; toute l’écorce restait mêlée à la farine; on prétendait que c’était plus nourrissant.

On faisait bien
moudre aussi quelques mesures de froment, mais c’était pour les beignets et pour les pâtisseries – tourtons et galettes – qu’on cuisait avec le pain. Cependant on pétrissait d’habitude, avec cette farine-là, une petite miche qui sentait bon, qui avait la croûte dorée et dont la mie était blanchâtre. Mais cette miche était réservée pour la soupe de ma petite sœur Marinette, la dernière venue, et pour ma grand’mère, les jours où sa maladie d’estomac la faisait trop souffrir. Parfois pourtant, quand elle était de bonne humeur, ma mère m’en taillait un petit morceau que je dévorais avec autant de plaisir que j’eusse pu faire du meilleur des gâteaux.
Mais cela n’arrivait pas souvent
, car la pauvre femme en était avare, de sa bonne miche de froment!

La soupe était notre pitance principale: soupe à l’oignon le matin et le soir
et, dans le jour, soupe aux pommes de terre, aux haricots ou à la citrouille, avec gros comme rien de beurre. Le lard était réservé pour l’été et pour les jours de fête. Avec cela, nous avions des beignets indigestes et pâteux d’où les dents s’arrachaient difficilement, des pommes de terre sous la cendre et des haricots cuits à l’eau, à peine blanchis d’un peu de lait. On se régalait, les jours de cuisson, parce qu’il y avait du tourton et de la galette; mais ces hors-d’œuvre étaient vite épuisés. Ah! les bonnes choses n’abondaient guère!

16III
. _ La Breure.

Ce fut comme pâtre dans la Breure que je commençai à me rendre utile. Le troisième été
d’après notre installation au Garibier, la Catherine, ayant dépassé ses douze ans, dut remplacer la servante que ma mère avait occupée jusqu’alors; elle abandonna donc les brebis pour s’occuper aux besognes d’intérieur et pour participer aux travaux des champs. A moi, qui allais avoir sept ans, on confia la garde du troupeau.
Avant cinq heures,
ma mère me tirait du lit et je partais, les yeux gros de sommeil. Une petite rue tortueuse et encaissée conduisait à la pâture. Il y avait, de chaque côté, des haies énormes sur de hautes levées, et des grands chênes dont les racines noires débordaient, dont la puissante ramure très feuillue voilait le ciel. A cause de cela, cette rue, qu’on dénommait la rue Creuse, était sombre et un peu mystérieuse; une crainte mal définie m’étreignait toujours en la parcourant. Il m’arrivait même d’appeler Médor, qui jappait en conscience après les brebis fraîchement tondues, pour l’obliger à marcher tout près de moi; et je mettais ma main sur son dos comme pour lui demander protection.
Quand j’étais rendu à la Breure, je respirais plus à l’aise. L’horizon s’élargissait. Vers le levant et vers le midi, la vue s’étendait, par delà une vallée fertile qu’on ne distinguait guère en raison des bouchures, jusqu’à un coteau dénudé, au gazon roussi, qui précédait le bois de Messarges. Quelques champs de culture se voyaient au nord. Au couchant, régnait 18la forêt peuplée là de grands sapins aux troncs suintants de résine qui m’envoyaient leur senteur âcre.
Mais la Breure elle-même était suffisamment vaste
, et magnifique quand il faisait beau, à l’heure matinale où j’y arrivais. La rosée étincelait aux rayons vainqueurs du soleil; elle diamantait les grands genêts dont la floraison vigoureuse nimbait d’or la verdure sombre; elle se suspendait aux fougères dentelées, aux touffes de pâquerettes blanches dédaignées des brebis; elle masquait d’une buée uniforme l’herbe fine et les bruyères grises étoilées de fleurettes roses. Et dans les haies du voisinage, ce n’étaient que trilles, vocalises, pépiements et roucoulements: tout le concert enchanteur des aurores d’été.
Pieds nus dans des sabots
à demi cassés, les jambes nues aussi jusqu’aux genoux, je sillonnais mon domaine en sifflotant à l’unisson des oiseaux. La rosée des bruyères entrait dans mes sabots; celle des genêts mouillait ma blouse de cretonne rayée, ma petite culotte de cotonnade, et dégoulinait sur mes jambes grêles qu’elle rendait très blanches. Mais ce bain journalier n’était pas désagréable, et le soleil avait vite fait d’en effacer les traces. Je craignais davantage les ronces: elles rampaient traîtreusement au ras du sol, dissimulées par les bruyères, et quand je marchais vite, sans faire attention ainsi qu’il m’arrivait souvent, je n’allais pas loin sans être arrêté par l’une de ces méchantes qui me griffait cruellement. J’avais toujours le bas des jambes ceinturé de piqûres, soit vives, soit à demi guéries.
J’
apportais dans ma poche, pour quand j’avais faim, un morceau de pain dur avec un peu de fromage et je mangeais, assis sur une de ces pierres grises qui montraient leur nez entre les plantes fleuries. A ce moment, un petit agneau à tête noire, très familier, ne manquait jamais de s’approcher, et je lui donnais quelques bouchées de mon pain. Mais les 19autres s’en aperçurent; un second prit l’habitude de venir aussi, puis un troisième, puis d’autres encore, si bien qu’ils auraient mangé sans peine toutes mes provisions si j’avais voulu les croire. Sans compter que, quand Médor n’était pas à la poursuite de quelque gibier, il venait aussi demander sa part; même il bousculait les pauvres agnelets, sans leur faire de mal d’ailleurs, afin d’être seul à me regarder de ses bons grands yeux suppliants. Je lui jetais au loin pour le faire s’écarter, de tout petits morceaux, et les bêleurs profitaient vite de cet instant pour venir happer dans ma main ce que je voulais bien leur distribuer.
Cela m’amusait,
comme aussi d’autres épisodes de moindre importance. Je regardais voler les tourterelles, détaler les lapins; je faisais le tour du terrain en suivant les bouchures pour trouver des nids; je saisissais dans l’herbe un grillon noir ou une sauterelle verte que je martyrisais sans pitié, ou je faisais marcher sur ma main une de ces petites bestioles au dos rouge tacheté de noir que les messieurs nomment les bêtes à bon Dieu et qu’on appelle ici des marivoles.

Marivole, vole
, vole;
Ton mari est à l’école,
Qui t’achète une belle robe


Je
lui chantais ce refrain que m’avait appris la Catherine, tout en la poussant du doigt. Et la pauvrette faisait bien, en effet, de s’envoler au plus vite; car je la mettais toujours en piteux état lorsqu’elle tardait d’obéir à l’injonction.
Mais, en dépit de tout cela,
je trouvais le temps bien long. J’avais ordre de ne rentrer qu’entre huit et neuf heures, quand les moutons, à cause de la chaleur, refusent de manger et se réunissent en un seul groupe compact dans quelque coin ombreux. Quand je rentrais trop tôt, j’étais fâché et 20même battu par ma mère qui ne riait jamais et donnait plus volontiers une taloche qu’une caresse. Je m’efforçais donc de rester jusqu’au moment prescrit. J’avais, pour ne pas me tromper, une remarque sûre: quand le grand chêne, à droite de la barrière d’accès, mettait en plein sur cette barrière la rayure noire de son ombre, je pouvais partir sans rien craindre: il était huit heures au moins.
Mais
, Dieu! que c’était dur d’attendre jusque-là! Et le soir, que c’était dur d’attendre la nuit tombante! Des fois, saisi par la peur et le chagrin, je me mettais à pleurer, à pleurer sans motif, longtemps. Un froufroutement subit dans le bois, la fuite d’une souris dans l’herbe, un cri d’oiseau non entendu encore, il n’en fallait pas davantage aux heures d’ennui pour faire jaillir mes larmes.

Il y avait trois semaines que j’allais seul à la Breure quand j’eus ma
première grande terreur. C’était au cours d’une soirée chaude: des bourdonnements endormeurs d’insectes passaient dans l’atmosphère calme et lourde. Je marchais, les yeux à demi clos, ayant sommeil, quand je vis au bord du fossé qui longeait le bois, un grand reptile noir, gros comme un manche de fourche et presque aussi long. Ça devait être une couleuvre. Mais, n’ayant jamais vu que quelques lézards et quelques orvets, ayant entendu parler des vipères comme de mauvaises bêtes particulièrement dangereuses, je crus avoir devant moi une énorme vipère noire. Je commençai par me sauver; puis je revins à petits pas prudents avec le désir de la voir encore, mais elle avait disparu.
Un quart d’heure après, ayant oublié déjà cet incident, j’étais assis à
une certaine distance, en train de taillader une branche de genêt avec mon petit couteau quand tout à coup j’aperçus la vipère noire qui rampait dans les bruyères, venant très vite de mon côté. Instinctivement je me pris à 21courir comme un fou dans la direction des moutons. Hélas! j’avais compté sans les ronces traînantes. Avant que j’aie parcouru vingt mètres, il s’en était trouvé une pour m’entraver et me faire tomber. J’étais tellement sanglotant et tremblant que je n’eus pas tout d’abord la force de bouger. Et voilà que je sentis un attouchement singulier sur mes jambes nues, puis au derrière de la tête quelque chose de frais m’effleura… Je crus que c’était la vipère noire qui, m’ayant poursuivi, rampait sur mon corps. Sous le coup de l’angoisse immense qui m’étreignait, je me levai d’un bond. Il n’y avait autour de moi nul agresseur reptilien ou autre, mais seulement deux êtres amis venus pour m’affirmer leur sympathie et me prodiguer leurs caresses: c’était le bon Médor qui m’avait léché les jambes et le petit agneau à tête noire qui avait posé son nez sur ma nuque. Grâce à la compagnie des deux pauvres bêtes, je me remis un peu de ma grosse émotion. Néanmoins, quand je rentrai comme de coutume à la nuit tombante, des larmes coulaient encore sur mon visage convulsé par les sanglots. Pour me consoler, ma mère me tailla une part de la miche de froment et me donna quelques poirés saint Jean qu’elle avait trouvées sous le poirier de la chènevière. En dépit de mon chagrin, je mangeai goulûment ces bonnes choses. Mais cela ne me réussit pas; j’eus, la nuit, un cauchemar épouvantable provenant d’une digestion pénible: il me fallut vomir.
Le lendemain,
on me laissa dormir; et, comme les foins étaient en passe d’être finis, ma grand’mère me remplaça auprès des moutons pour quelques jours.

Quand
le seigle fut mûr, et cela ne tarda guère, il me fallut repartir. Je n’étais pas entièrement revenu de ma frayeur ancienne et, voici qu’au lendemain de cette reprise, j’en eus une nouvelle, peut-être plus vive encore.
22Je m’occupais à faire un gros bouquet, mariant aux suaves parfums du chèvrefeuille, les couleurs vives des genêts d’or, des pâquerettes blanches et des bruyères roses, quand un jappement avertisseur de Médor me fit soudain lever la tête. Sortait du bois et s’avançait de mon côté un grand gaillard à barbe noire qui portait sur son épaule un tonnelet au bout d’un bâton.
J’étais sauvage et timide plus que de raison, car notre ferme était isolée et rarement j’avais l’occasion de voir des étrangers, sauf pourtant ceux des fermes voisines: les Simon, de Suippière, les Parnière, de la Bourdrie, et quelquefois les Lafont, de l’Errain. En voyant venir ce grand noir qui n’était ni de Suippière, ni de la Bourdrie, ni de l’Errain, je fus tout d’abord frappé de stupeur et ne bougeai pas. Il m’appela:
Petit! (il prononçait pequi). Eh! pequi, viens voir là!…
Mais voilà que me revinrent en mémoire les
histoires de malfaiteurs et de brigands que j’avais entendu raconter aux veillées d’hiver. Sans répondre ni attendre plus, je me pris à courir avec la résolution d’abandonner mon poste; je pus, cette fois, éviter les ronces et gagnai sans encombre la barrière d’accès, puis la rue Creuse. Je me dirigeai en hâte vers la maison. Cependant l’homme à barbe noire criait derrière moi:
Pourquoi te sauves-tu, pequi? je ne veux pas te faire de mal.
Il riait en me suivant
toujours et, marchant seulement de son pas normal, il me gagnait du chemin. Quand je me hasardais à jeter derrière moi un coup d’œil craintif, je le voyais qui approchait, qui approchait… Et lorsque enfin je débouchai dans la cour, il n’était plus qu’à quelques pas. N’importe, je me crus sauvé puisque j’allais pouvoir m’engouffrer dans la maison. Surprise! la porte était close! J’eus 23beau la secouer, elle ne céda pas, elle était fermée à clef. Trop las pour courir encore, je me blottis dans l’embrasure en poussant des cris comme si l’on m’égorgeait. L’homme des bois arrivait, il se fit très doux:
Pourquoi pleures-tu, mon pequi ami? Je ne suis pas méchant; au contraire, j’aime bien les pequis enfants.
Il se
mit à me tapoter les joues et, en dépit de mes larmes, je remarquai qu’il avait les mains racornies, la figure maigre et de bons yeux doux sous d’épais sourcils noirs. Il répéta sa phrase du début:
Je ne veux pas te faire de mal.
Et demanda:
Où sont donc tes parents?
Il n’avait pas l’accent du pays; il prononçait textuellement: «Où chont donc tes parents?» alors qu’un de par chez nous aurait dit: «
vou donc qu’ô sont?». Cette constatation m’intriguait beaucoup.
Je ne
lui répondais pas, comme bien on pense, je ne faisais que pleurer et crier de plus belle. Mais tout de même, j’étais étonné qu’il ne cherchât pas à me saisir, à m’emporter, et qu’il me parlât doucement avec des caresses. Nous restâmes un moment ainsi, lui très embarrassé, n’osant plus rien dire, moi suffoquant de peur.
Enfin
arriva ma grand’mère qui était allée conduire les vaches dans une pâture lointaine; elle se hâtait, mes cris d’effroi lui étant parvenus; pour la suivre, ma petite sœur Marinette, qu’elle tenait par la main, remuait plus que de raison ses jambes trop courtes. L’homme s’avança à sa rencontre, s’excusa de m’avoir fait peur involontairement et donna des explications. Il était un scieur de long auvergnat qui travaillait dans la forêt avec ceux de son équipe. Leur chantier était installé de la veille dans une vente toute voisine de notre Breure, et on l’avait délégué pour aller querir de 24l’eau. Ma grand’mère lui indiqua la fontaine qui était commune aux deux domaines du Garibier et de Suippière et qui se trouvait dans le pré des Simon, au delà de notre Chaumat. Il alla sans plus tarder y remplir son tonnelet, puis, au retour, entra à la maison pour remercier. J’allai me blottir entre l’armoire et le lit de mes parents, refusant obstinément de le regarder et plus encore de reprendre avec lui le chemin de la pâture ainsi qu’il me le proposait. Ma grand’mère eut de la peine ensuite à me décider à rejoindre le troupeau; elle n’y réussit qu’en me reconduisant jusqu’à moitié de la rue Creuse, en me faisant constater que l’Auvergnat n’était caché nulle part, qu’il avait réellement disparu.
Pourtant, cet homme-là finit par gagner ma confiance. Je le revis dès le lendemain
et, bien que sa présence me causât un mouvement instinctif de peur, je ne me sauvai pas. Même, voyant qu’il s’approchait de moi, je levai mon vieux chapeau pour le saluer. Alors il se mit encore à me parler doucement et me donna quelques jolies branches de fraisier, garnies de petites fraises, qu’il avait cueillies dans le bois à mon intention. Le jour d’après, quand je le vis apparaître avec son tonnelet, je courus à sa rencontre et l’accompagnai à travers la Breure, puis dans la rue Creuse jusqu’à mi-chemin de chez nous. Pendant toute une semaine il en fut ainsi.
Un matin, il me proposa de
m’emmener jusqu’à son chantier. Ma mère m’avait bien défendu de pénétrer dans la forêt à cause des mauvaises bêtes et je lui obéissais à peu près, surtout depuis l’histoire de la couleuvre. Néanmoins je consentis sans difficulté à suivre mon ami l’Auvergnat, d’autant plus qu’il m’avait promis de me trouver d’autres fraises et de me donner des copeaux dans lesquels je pourrais tailler à l’aise des petits bonshommes, des petits bœufs et des petits araires: c’était à cela que je passais maintenant le meilleur de mon temps.
25Il nous fallut traverser d’abord la zone des sapins; le sol était jonché de leurs fines aiguilles sèches auxquelles se mêlaient quelques pommes de l’année précédente dont les écailles s’ouvraient
, grimaçantes. Après, ce furent des chênes et des bouleaux de forte taille dont beaucoup étaient marqués d’un cercle rouge, ce qui annonçait leur exécution prochaine. Puis, vint un sous-bois très épais où la marche était difficile; pourtant, petit comme je l’étais, je me faufilais sans trop de peine dans les traces de mon compagnon qui, d’ailleurs, n’allait pas vite. Mais, à certain moment, il laissa revenir trop tôt une branche flexible qu’il avait écartée pour le passage: elle revint me fouetter le visage et me fit grand mal. En toute autre circonstance, j’eusse certainement pleuré, mais en compagnie de cet étranger, je refrénai mes larmes. Lui, ayant eu conscience de la chose, se retourna pour me demander si ça m’avait fait mal. Je dis non d’une voix presque naturelle: je fus stoïque.
Pour arriver jusqu’au chantier, il nous fallut bien vingt minutes. Trois hommes travaillaient là, au milieu d’un
abatis de chênes géants. Ils avaient de longues barbes et de longs cheveux, et manœuvraient, de leurs longs bras, de longues cognées. Des planches étaient débitées déjà, et des poutres et des solives. Sur un chevalet, une bille énorme était maintenue avec de grosses chaînes. Quatre bidons noirs trônaient côte à côte sur un reste de cendre grise. Une marmite, veuve de son couvercle, gisait à proximité de la cabane de refuge faite de branches et de mottes, dont le toit touchait le sol. Et le ciel projetait sa grande lumière, et le soleil dardait ses rayons vifs sur cet espace découvert, sur cet espace soustrait momentanément au grand mystère environnant. Des bergeronnettes, des hirondelles faisaient la chasse aux moucherons qui s’y ébattaient par essaims nombreux.
Les travailleurs interrompirent l’équarrissage
et, après avoir 26questionné leur confrère sur mon compte, ils déclarèrent en riant qu’ils feraient de moi un chieur de long; puis ils prirent chacun leur bidon et s’installèrent sur une bille pour manger.
Soupe de chieur, tu vois, pequi, me dit mon ami; il faut que la cuiller reste piquée dedans.
En effet, il planta au milieu la cuiller qui n’oscilla pas: c’était une pâtée épaisse sans aucune trace de bouillon. Il eut encore une phrase qui me fit rire et que je n’ai point oubliée:
Cha tient au corps au moins, chette choupe-là; elle est plus bonne que chelle de chez vous
Quand ils eurent tous les quatre vidé leur bidon de soupe, le plus vieux, qui avait la barbe grise, souleva des copeaux et
mit à découvert le couvercle de la marmite: un gros morceau de lard rance s’y trouvait, dont il fit le partage. Chacun prit sa portion sur une tranche de pain noir qui ne me parut pas valoir beaucoup mieux que le nôtre, bien qu’il vînt d’un boulanger de Bourbon. Et quand ils eurent mangé, ils se rafraîchirent à tour de rôle au tonnelet qu’ils tenaient suspendu à la force des bras, au-dessus de leur bouche ramenée à la position horizontale.
Après qu’il eut fini, le plus jeune déclara, en s’essuyant du revers de sa manche:
Le roi Louis-Philippe n’a peut-être pas déjeuné aussi bien que moi.
La veille au soir, à Bourbon
où il était allé chercher des outils en réparation, il avait entendu dire que Paris en révolte avait chassé l’ancien roi, que le drapeau blanc à fleurs de lis était remplacé par le drapeau aux trois couleurs, enfin que le nouveau souverain s’appelait Louis-Philippe.
Le chef de chantier, le scieur à barbe grise,
que le récit de son compagnon avait paru intéresser beaucoup, émit alors son opinion:
27Puisqu’on a tant fait que de changer, c’est le pequi Napoléon qu’on aurait dû faire venir.
– Oui, pour qu’il fasse tuer du monde et dévaster des pays comme faisait son père, dit un autre d’
une voix ironique.
– C’est une bonne République
que j’aurais voulue, moi, reprit le jeune, une bonne République pour embêter les curés et les bourgeois.
– Allons voir aux fraises, me dit mon ami.

Nous nous écartâmes un peu dans la clairière entre les géants étendus. Il me découvrit une fraisière encore inexplorée et je pus me régaler tout à l’aise. J’aimais mieux ça que d’entendre les autres parler du drapeau et du roi.
Ils reprirent le travail et je restai encore un moment pour les voir faire, m’intéressant surtout au mouvement continuel de la grande scie que manœuvraient, au sommet de la bille, le vieillard napoléonien
, au pied, le jeune homme républicain. Je me roulai dans la sciure et m’amusai à en remplir mes poches; puis je fis une provision de copeaux de choix enfin, timidement, je dis vouloir m’en aller.
Mon ami
eut l’obligeance de me reconduire jusqu’à la zone des sapins et, avant de me quitter, il posa sur chacune de mes joues son museau barbu.
J’arrivai sans encombre à la lisière du bois et fus heureux de revoir ma pâture avec ses bruyères roses et ses genêts d’or dont le grand soleil amortissait l’éclat. Instinctivement, je cherchais des yeux le troupeau
et ne pouvais l’apercevoir. Cela fut cause que je ne pris pas garde au fossé qui limitait notre terrain. Je roulai au fond sur un lit de broussailles d’où je me relevai tout meurtri, tout saignant, la blouse déchirée. Pour la deuxième fois de la matinée, je me montrai stoïque en ne pleurant pas. J’étais d’ailleurs bien trop préoccupé de mes moutons pour m’attendrir sur moi-même. Je me pris à courir à travers la Breure, comptant les découvrir 28en train de groumer dans quelque coin: mais nulle part je ne les vis. Alors je fis le tour des bouchures: c’était un moyen sage. Vers le bas, du côté de la vallée, entre un chêne têtard et une vigoureuse touffe de noisetiers, une brèche était ouverte, accédant à un champ de trèfle dont on avait fauché la première coupe et qu’on laissait repousser pour la graine. 29Je m’y précipitai et pus voir aussitôt brebis et agneaux en train de se bourrer de trèfle vert malgré la chaleur.
Mon premier acte fut de crier Médor qui m’avait abandonné dans la forêt pour suivre je ne sais quelle piste:
Médor ne vint pas. J’en fus réduit à essayer tout seul de les rassembler, de les pousser vers la haie; j’y parvins après mille peines, mais, au lieu de s’engager dans la brèche, ils se glissèrent de chaque côté, s’éparpillèrent à nouveau dans le trèfle. Une deuxième et une troisième tentative pour les ramener échouèrent de même.
Désespéré, je m’en fus tout pleurant vers la maison pour chercher du secours.
Je n’y trouvai que ma grand’mère en train de dorloter ma petite sœur Marinette qui, souffrante de coliques, geignait sans discontinuer. Le premier mot de la bonne femme en m’apercevant fut pour me dire que j’amenais les moutons trop tard. Quand je lui eus avoué, en sanglotant, qu’ils étaient dans le trèfle, elle leva les bras au ciel, avec une lamentation pitoyable:
Ah! là, là, là! Voué-tu possib’, mon Ghieu! Sainte Mère de Ghieu!… O vont tous gonfler!… O vont tous êt’ pardus!… Qui que j’ vons faire, mon Ghieu? Qui que j’ vons dev’nir?…
Elle prit la Marinette dans ses bras,
traversa la cour, monta sur le tertre qui dominait la grande mare entourée de saules et se mit à clamer d’une voix déchirante:
Ah! Bérot!… Aaah! Bérot!
Au quatrième appel, mon père répondit de même par un «
Aaah!» prolongé. Ma grand’mère lui cria alors de venir bien vite; puis, m’ayant ordonné de rester là pour prévenir mon père, elle se sauva par la rue Creuse dans la direction de la Breure, portant toujours la Marinette dans ses bras.
Mon père ne tarda pas d’arriver; il s’arrêta un instant tout 30essoufflé, m’interrogeant du regard
, et quand je l’eus renseigné, il eut un blasphème et repartit en courant.
Je le suivis de loin, très tourmenté et toujours pleurnichant. Quand j’arrivai à la pâture, les moutons
étaient sortis du trèfle; ils avaient des ventres qui leur montaient par-dessus les reins et s’en venaient d’un air las, la tête basse, les oreilles pendantes. Derrière, ma grand’mère et mon père se lamentaient de compagnie, disant qu’ils étaient tous gonflés, que pas un n’en réchapperait. Ma grand’mère proposait d’aller chercher, à Saint-Aubin, Fanchi Dumoussier qui savait la prière; mon père s’inquiétait surtout de faire prévenir, à Bourbon, M. Fauconnet, le maître, et de demander à Parnière, de la Bourdrie, qui s’y entendait un peu, de bien vouloir venir percer les plus malades.
Il y avait un moment déjà que je marchais en silence à côté d’eux quand ils s’avisèrent de me regarder. Délayé par les larmes, le sang de mes égratignures s’était écarté et j’avais, de ce fait, le visage entièrement souillé; sans compter que ma blouse était déchirée et ma culotte aussi. Ma grand’mère et mon père se méprirent sur les causes de ces avaries; ils crurent que j’avais, le premier, franchi la haie par fantaisie et qu’ainsi j’étais absolument cause de la frasque du troupeau. Pour me justifier de ce reproche, je leur racontai sans mentir l’emploi de ma matinée. Alors ils jurèrent beaucoup après ce «cochon d’Auvergnat» qui m’avait entraîné. Mais ma grand’mère ne m’en jugea pas moins très coupable et chargea mon père de me corriger comme je le méritais. Mon père, toujours pacifique, répondit que ça ne ramènerait rien et me laissa tranquille. Pourtant je n’en fus pas quitte à si bon compte. Quand nous fûmes de retour à la maison, ma mère, étant rentrée des champs, me donna plusieurs claques et une bonne fessée qui me firent sauver au fond de la chènevière, dans un grand fossé bordé d’ormeaux, où je boudai et pleurai 31tout mon soûl. Quand ce fut l’heure du repas, mon parrain vint me chercher pour manger; il ne parvint à me décider à le suivre qu’en me jurant que je ne serais plus ni battu ni fâché. Je lui demandai des nouvelles du troupeau. Il me répondit que Parnière, de la Bourdrie, avait percé les dix bêtes les plus malades et que deux brebis seulement, plus un petit, étaient crevés. On comptait que tout le reste aurait la vie sauve. Et, en effet, il n’en creva plus.
De cette affaire, mon ami l’Auvergnat paya les pots cassés. Quand il revint avec son tonnelet dans le cours de la soirée, ma grand’mère et
ma mère, l’ayant accosté, lui firent une scène violente, l’accusèrent d’être cause de ce grand malheur qui allait nous mettre tous sur la paille et lui défendirent de reprendre de l’eau à notre fontaine. Il fut d’abord tellement déconcerté qu’il ne trouva rien à dire. Ayant compris enfin ce qui était arrivé, ce qu’on lui reprochait, il baragouina beaucoup, tendit les bras avec de grands gestes comme pour prendre le ciel à témoin de sa complète innocence, puis, voyant au degré d’exaspération des deux femmes que nulle explication raisonnable n’était possible, il prit le sage parti de s’en aller querir l’eau à la source de Crozière, de l’autre côté de la Bourdrie, à trois bons quarts d’heure de son chantier. Et ce fut dorénavant toujours la même chose. Pour moi, je ne revis plus jamais le pauvre scieur.

En plus de ces événements extraordinaires, les
orages me causèrent de sérieux ennuis au cours de cet été. J’avais l’ordre de rentrer dès qu’il viendrait à tonner fort, parce qu’il est mauvais de laisser mouiller les moutons.
Or, un matin, je vis le temps s’assombrir progressivement du côté de Souvigny. Bientôt des éclairs en zigzag coururent dans ce noir et des grondements assez forts en partirent. Je fis rassembler le troupeau par Médor et le 32ramenai: il n’y avait pas plus d’une heure que j’étais là. Dans la rue Creuse, entendant moins le tonnerre, j’eus le pressentiment que je faisais une bêtise; pourtant je n’eus pas le courage de revenir sur ma détermination. Dès qu’elle me vit, ma mère me demanda d’une voix dure qu’est-ce qui m’avait pris de revenir si tôt; et comme je lui parlais de l’orage, elle se mit à rire et à hausser les épaules en me disant que je n’étais qu’un «bourri» de ne pas savoir encore que les orages ne sont jamais pour nous lorsqu’ils prennent naissance du côté du soleil levant. Pour bien me faire entrer cela dans la tête, elle me gratifia de deux claques et me fit repartir sans plus attendre.
«Qui a été pris, se méfie
.» Quand survint un autre orage, je jugeai prudent de ne pas m’emballer, bien qu’il se soit formé sur Bourbon. Sans broncher, je laissai donc passer tous les grondements précurseurs. Mais ils allaient augmentant; de grands éclairs rayaient le ciel de leurs tortils lumineux: l’orage gagnait sur Saint-Aubin. Bien que j’eusse très peur, je ne me décidai à partir qu’au moment où se mirent à tomber de grosses gouttes espacées. J’étais à peine dans la rue que la pluie augmenta soudain, tomba en une averse de déluge, parsemée de grêlons. Les moutons refusaient d’avancer; j’étais ruisselant, transpercé, meurtri et commençais à me faire bien du mauvais sang quand j’aperçus venir à mon secours, les épaules couvertes d’un sac vide, mon père. Il me demanda si je n’étais pas idiot à fond de ne pas rentrer par un temps pareil. A la maison, après qu’elle m’eut fait revêtir des habits secs, ma mère me tarabusta de nouveau.
Ayant été battu pour venir quand il ne fallait pas et battu pour ne pas venir quand il fallait, on comprendra combien
ensuite les ciels d’orage me rendaient perplexe, combien ils me semblaient gros de menaces.

33IV. _ Avec les cochons.

Quand je songe que je n’avais pas encore sept ans quand m’arrivaient ces aventures, quand je compare mon enfance à celle des petits d’aujourd’hui qu’on dorlote et qu’on choie, et qu’on n’oblige à aucun travail manuel avant douze ou treize ans, je ne puis m’empêcher de dire qu’ils ont joliment de la chance. En ai-je fait, moi, des séances de plein air pendant qu’eux font leurs séances d’école! Je restai berger pendant deux ans, ce qui me permit d’esquiver jusqu’à huit ans et demi les très mauvais jours: car on n’envoie pas les brebis dehors quand il pleut ou qu’il neige. Mais alors on me confia les cochons et c’en fut fini des journées de repos. Qu’il pleuve ou qu’il vente, que le soleil darde ou que la bise cingle, par la neige ou par le gel, il me fallait aller aux champs. Oh! ces terribles factions d’hiver alors que l’on est enduit de boue tout au long des jambes, que l’on a les pieds mouillés et que le froid étreint, quoi qu’on fasse, en une progression méchante! On ne peut pas s’asseoir, les haies dépouillées ne donnent plus d’abri, les doigts gourds et crevassés font mal, un tremblement convulsif agite le corps: oh! qu’on est malheureux!
Il y avait toujours deux truies mères qu’on appelait les
vieilles gamelles et deux bandes de petits, soit quinze ou vingt. Tout cela s’agitait, grognait, fouillait le sol. Quand les truies avaient des petits tout jeunes qui restaient à l’étable, elles devenaient particulièrement difficiles à garder, l’instinct de la maternité les poussant à aller au plus tôt les rejoindre. 34Elles perçaient au travers des haies avec une facilité étonnante et il fallait des ruses de stratège pour les empêcher de partir; il était d’ailleurs impossible de les faire rester bien longtemps. Mais enfin, quand je les échappais dans ces moments-là, j’avais la certitude qu’elles s’en iraient tout droit vers la maison. Il n’en était malheureusement plus ainsi quand les petits, devenus forts, les suivaient. En été, dès l’époque où jaunissent les orges, elles devenaient insupportables, étant maraudeuses à l’excès. Quand elles arrivaient à pénétrer dans un champ de céréales, elles y causaient des dégâts nombreux et il n’était pas commode de les y découvrir, – non plus que de les empêcher d’y retourner. Je reçus encore de bonnes taloches les rares fois où je ne sus pas préserver de leurs ravages les champs de grain. Après les céréales, venaient les fruits. Mes vieilles gamelles connaissaient, dans un rayon de plusieurs kilomètres, tous les poiriers sauvageons grands producteurs, et j’avais beau courir et me gendarmer, il ne m’était guère possible de les empêcher de faire chaque jour une grande promenade circulaire pour manger les fruits tombés. Les choses continuaient de même à l’époque des châtaignes, des faînes et des glands, et il fallait veiller ferme à cause des semailles nouvelles et des pommes de terre non encore arrachées. Le comble, c’était que toute la troupe ne se suivait pas: les familles se divisaient, chaque bande de petits suivant la mère en un endroit différent. D’autres fois, les jeunes, trop inexpérimentés, restaient en panne, les uns ici, les autres ailleurs, ne pouvant suivre les vieilles gamelles dans toutes leurs pérégrinations. Et pendant que je poursuivais les uns, les autres se sauvaient d’un autre côté: il en résultait qu’à certains jours de guigne, je ne pouvais arriver à les ramener tous ensemble à l’étable. Souvent il me fallait, à la tombée de la nuit, repartir au diable à la recherche des manquants.
35A tous les embêtements que les cochons me causaient aux champs, venait s’ajouter l’ennui d’entretenir en parfait état de propreté le domicile particulier de ces messieurs. Ils
étaient logés en trois cahutes exiguës adossées au pignon de la maison; ils y étaient toujours trop serrés, et, à cause des pavés disjoints, le nettoyage était difficile. Je faisais de mon mieux pourtant; mais ma mère, qui allait souvent passer l’inspection, ne trouvait jamais que ce fût suffisant; toujours elle me faisait des observations. Je me rappelle une fois où elle me battit parce que j’avais mis à des gorets nouveau-nés de la paille trop raide, ce qui leur avait fait tomber la queue presque à tous.
Ces petites misères ont suffi à me faire garder de ce temps-là d’assez mauvais souvenirs. Mais ce fut à une foire d’hiver à Bourbon, où j’étais allé avec mon père conduire une bande de
nourrains, que m’advint le plus triste épisode de ma carrière de porcher.

V
. _ La foire de Bourbon.

J’avais alors
neuf ans. On me désigna pour aller à la foire, parce que, mon parrain s’étant fait une entorse, mon frère Louis devait rester pour le pansage, et parce que ma sœur Catherine était très enrhumée. Je dois dire que cela ne me fit pas déplaisir, bien au contraire. Depuis que nous étions au Garibier, je n’avais jamais quitté le territoire du domaine, si ce n’est pour aller à la messe, à Meillers, les jours de grande fête, quatre ou cinq fois par an tout au plus. Or, d’avoir traversé Bourbon le jour du déménagement, 36il m’était resté un souvenir vague et confus, mais grandiose. C’était pour moi une ville immense avec de grandes maisons, de beaux magasins et des rues si nombreuses qu’il ne devait pas être facile de s’y reconnaître. Dame, j’étais rudement content d’aller revoir toutes ces choses étonnantes!
Pourtant, le matin, je trouvai fort désagréable de me lever
à trois heures. Mon père eut mille peines à me faire ouvrir les yeux, et, même levé, je ne me départais pas de ma somnolence inconsciente. Ma mère me fit endosser mes habits des grands jours, lesquels n’étaient guère luxueux puisqu’ils avaient servi à mes deux frères avant de m’échoir; puis elle voulut me faire manger la soupe, mais je n’avais pas faim, ayant trop sommeil. Ma tête s’appuyait sur mon bras, retombait sur la table, et du sable toujours me brouillait les yeux. Maman, prévoyant bien, qu’avant peu, je regretterais ma somnolence du matin, me mit dans la poche un morceau de pain avec quelques pommes:
Pour quand tu auras faim, petit!
Elle m’enveloppa le cou dans un gros cache-nez de laine et me couvrit les épaules d’un vieux châle gris effrangé.
– Que tu vas avoir froid! mon pauvre Tiennon, ça me fait de la peine de te voir partir par un temps pareil.
Elle me montrait, ce matin-là, une tendresse inaccoutumée
, la bonne femme; sa voix se faisait caressante et ses yeux étaient pleins d’une douceur attristée; je sentis dans sa plénitude son amour de mère, qui, sous sa dureté coutumière, ne transparaissait qu’à moitié.
A quatre heures,
on fit sortir de leur étable les cochons étonnés, on les démarra péniblement hors de la cour et, dans le grand gel de cette fin de nuit, le voyage commença. Au contact de la température hostile, je m’éveillai tout à fait. Alors, songeant qu’on allait à Bourbon, je retrouvai mon enthousiasme d’enfant, ma gaîté innocente, et me mis 37à frapper les cochons avec ma trique d’osier, ayant hâte d’arriver. Je me donnais tellement de mal que je n’eus pas très froid, et ce trajet du matin se passa sans trop d’ennuis ni de souffrance.
Vers les
sept heures et demie, nous fûmes installés au champ de foire, en bonne place, le long d’un mur. Mon père tirait d’un petit sac de toile bise, apporté exprès, des poignées de 38seigle qu’il jetait aux cochons pour leur faire prendre patience. Bientôt, néanmoins, ils se mirent à grogner à cause du froid; leurs corps recroquevillés tremblaient; leurs soies se hérissaient et il devint difficile de les faire tenir en place. J’avais bien froid, moi aussi. Succédant au mouvement de la marche, à la chaleur relative qui en résultait, le calme du foirail était vraiment cruel. Les frissons me gagnaient; je claquais des dents sans relâche; mes pieds s’engourdissaient, devenaient douloureux plus que de raison. En plus, j’avais faim; mais mes pauvres mains étaient tellement raidies que je n’arrivais même pas à sortir de ma poche les provisions que ma mère y avait mises; je n’y parvins qu’après les avoir réchauffées à la chaleur de mon corps, en les introduisant l’une après l’autre sur ma poitrine. Et le cinglement de l’air glacé m’obligea à m’interrompre de manger pour les réchauffer encore. Mon père avait de la peine à s’en tirer, lui aussi. Il battait la semelle constamment et frottait ses mains l’une dans l’autre, ou bien battait l’air avec de grands mouvements de bras.
Cependant la foire allait son train,
mais elle n’était guère importante. «C’est une foire morte», disaient les habitués. Autour de nous, d’autres nourrains et de tout petits laitons blancs grognaient d’avoir trop froid, comme les nôtres. Plus loin, des porcs gras, étendus sur le sol durci, se levaient avec une plainte encolérée quand un marchand les frappait de son fouet pour les examiner. A l’autre extrémité de l’enclos, il y avait des moutons qui paraissaient malheureux et malades à cause du givre qui mouillait leur toison. Les bovins se tenaient dans l’autre partie du champ de foire qu’un mur séparait de celle où nous étions; on ne les voyait pas, mais on entendait de temps à autre leurs beuglements ennuyés et plaintifs. Les gardiens des bêtes, tous campagnards en sabots de bois, pantalons d’étoffe bleue, grosses blouses et 39casquettes, avec des cols de chemise très hauts dans lesquels s’engonçaient leurs figures maigres, grelottaient de compagnie et se livraient, comme mon père, à des mimiques diverses pour vaincre le froid. Il y avait peu de monde en dehors de ceux-là: seulement quelques gros fermiers, en peaux de chèvre, et quelques marchands, en longs cabans gris ou bleus. Les uns et les autres circulaient sans relâche, ayant hâte de faire leurs affaires pour s’en aller déjeuner dans quelque salle d’auberge bien chauffée. Les oisifs, ceux qui vont aux foires, pour tuer le temps, étaient prudemment restés chez eux.
De temps à autre, M. Fauconnet, notre maître, passait à côté de nous. C’était un homme d’une quarantaine d’années, aux larges épaules, à la figure grimaçante et rasée; de bonne humeur, il souriait constamment d’un sourire bénin; mais quand quelque chose ne lui allait pas, son visage se plissait, devenait dur. Ce jour-là, justement, il était de fort méchante humeur parce que la foire ne valait rien et qu’il fallait vendre à bas prix ou ne pas vendre. Il se fâcha parce que trois des cochons étaient trop inférieurs; il dit qu’on aurait mieux fait de les laisser à la maison, attendu que la bande se trouvait dépareillée de leur présence et qu’il était quasi impossible de les faire partir avec les autres.
Cependant il se faisait tard: j’avais toujours froid et commençais à trouver le temps long. Mon père me proposa bien d’aller faire une tournée en ville pour me réchauffer; mais je refusai, ayant peur de m’égarer, et aussi parce que m’effrayaient tous ces gens inconnus que je voyais circuler.
Plusieurs tentatives de vente ayant échoué, nous nous
disposions à repartir lorsque, vers dix heures, les cochons furent achetés, après un long débat, par un marchand très loquace (sauf pourtant les trois petits dont il ne voulut pas). A vrai dire, M. Fauconnet n’essaya guère de les lui faire 40accepter. Il aima mieux lui vendre plus cher les autres et nous laisser ramener ceux-ci pour que nous les fassions grossir davantage. Les peines qui pouvaient en résulter pour nous lui importaient peu!
Sur
la route de Moulins, où nous devions faire au marchand la livraison des cochons vendus, il nous fallut attendre deux grandes heures. Je m’y ennuyai fort, d’autant plus qu’il continuait de faire très froid, le soleil n’ayant pu réussir à percer l’opacité de l’atmosphère hivernale. Quand l’acheteur parut, des gens de bonne volonté nous aidèrent à effectuer le triage des non-vendus, ce qui ne fut point chose commode. Après que les vendus furent livrés et soldés, en pièces d’or que mon père fit sonner une à une sur la chaussée humide, nous repartîmes à travers la ville avec les trois rebuts. J’eus une désillusion au cours de ce trajet: les maisons ne me semblèrent plus aussi belles; seuls quelques étalages de magasins me charmèrent. Il faut dire que nous ne suivîmes presque pas la grand’rue; nous prîmes à côté de la rivière de Burge, une rue montueuse et grossièrement pavée qui débouchait dans le haut quartier, sur la place de l’église: c’est de là que partait le chemin de Meillers.

Sur cette place de l’église, au carrefour de la route d’Autry, mon père me
laissa seul. Il voulait, selon l’usage, aller remettre sans plus tarder à M. Fauconnet l’argent de la livraison. J’étais bien un peu inquiet de le voir partir, mais il m’avait promis de n’être pas longtemps et de me rapporter du pain blanc et du chocolat pour mon goûter; de plus, il voulait demander à M. Vernier, un fermier de Meillers qu’il connaissait et qu’il comptait rencontrer chez M. Fauconnet, de me ramener en croupe sur son cheval. Ces promesses me faisaient oublier l’appréhension que j’avais de rester seul.
Je
jetai aux trois gorets le peu de grain qui restait au fond 41du sachet de toile. Mais, en dépit de cela, ils ne tardèrent pas à me causer du désagrément. L’un se sauva dans le chemin de Meillers qu’il reconnaissait sans nul doute, tandis qu’un autre redescendait en courant vers la ville. Fort à propos, un homme qui s’en retournait de la foire, m’aida à les rassembler. Ils furent tranquilles un moment, pas longtemps. Bientôt ils se remirent à courir de côté et d’autre en grognant et j’eus bien de la peine à ne pas les échapper. Aux rares instants où ils ne bougeaient pas, je portais obstinément mes regards sur l’entrée de la ruelle par où mon père s’en était allé, avec l’espoir, toujours déçu, de le voir réapparaître. Et, de plus en plus, j’étais pris par l’ennui, par le froid, par la faim.
Il y avait longtemps, longtemps que j’étais là
quand j’entendis sonner trois heures à l’horloge de la tour de la Sainte-Chapelle. Cette tour et les trois autres plus éloignées, qui sont les derniers vestiges de l’ancien château, je les devinais plus que je ne les voyais: assombries naturellement par les siècles, elles apparaissaient plus sombres encore sous le ciel gris, noyées et presque indistinctes dans la grande brume du soir givreux. Au-dessous, la ville formait une masse également informe et vague où rien ne tranchait et d’où ne venait aucun bruit: elle semblait anéantie par quelque invisible catastrophe. La place de l’église où j’étais, cadrait bien avec l’ensemble triste de tout: ils étaient tristes, ses grands arbres à la nudité voilée de paillettes blanches, et ses arbustes buissonneux, tout blancs aussi, et son carré de gazon nu qui craquait sous mes pas, et son bassin rectangulaire dont les glissades des gamins avaient meurtri la glace terne. Au fond, l’église, aux massives portes fermées, semblait hostile à la prière et à l’espoir. A droite, dans un jardin aux murs élevés, un château tout neuf, avec deux tours carrées, avait des allures de prison. En bordure du chemin de Meillers, face à l’église, une belle maison à un étage était lugubre 42aussi parce qu’à ses murs grimpaient de vilains reptiles noirs qui étaient sans doute, en été, de belles plantes vertes. Venait ensuite une rangée de basses chaumières que précédait une ligne uniforme d’étroits jardinets: maisons de journaliers probablement, sauf une, vers le milieu, dont le locataire était savetier, ainsi que l’attestait la grosse botte suspendue au-dessus de la porte. Au bas de la place, la maison d’angle de la rue pavée servait à la fois d’épicerie et d’auberge: des pains de savon s’apercevaient derrière les vitres de l’imposte; une branche de genévrier se balançait au mur.
Comme l’église, toutes ces habitations restaient closes; elles contenaient sans doute des foyers flambants, des poêles chauds auprès desquels les gens pouvaient se rire de l’hostilité du dehors. L’hostilité du dehors, j’étais tout seul à en souffrir
, avec mes trois cochons.
La grille qui clôturait le jardin du château s’ouvrit et livra passage à deux prêtres, lesquels s’inclinèrent profondément devant une dame encapuchonnée qui les avait accompagnés jusque-là. Ils passèrent tout à côté de moi, me jetèrent même un regard indifférent, et pénétrèrent dans la grande maison tapissée de reptiles noirs, qui, je le compris, devait être la leur.
Un moment après, ce fut la
porte d’une des chaumières qui cria sur ses gonds. Une grande femme ébouriffée parut dans l’embrasure et jeta dans son jardinet l’eau d’une casserole. En dépit des observations de cette femme, un gamin de mon âge à peu près, profita de cet instant pour s’esquiver: il se dirigea vers le bassin de la place où il se mit à patiner. Après cinq ou six glissades, il alla cogner à la porte du cordonnier en criant par trois fois le nom d’André. Un autre gamin plus petit finit par apparaître, et tous les deux glissèrent un long moment de compagnie, tantôt debout et se suivant, tantôt accroupis et se tenant par la main. Mais la 43grande femme ébouriffée, ayant de nouveau ouvert sa porte, leur enjoignit de rentrer, et cela d’un ton sévère qui les détermina à obéir sans retard. Je fus de nouveau seul sur la place.
De loin en loin,
quelques cultivateurs passaient; ils s’en allaient marchant vite, ayant hâte de regagner leur logis. S’en allaient aussi quelques fermiers à cheval, emmitouflés dans leurs manteaux et leurs cache-nez. L’un d’eux, perché sur un gros cheval blanc, s’arrêta en m’apercevant:
D’où donc es-tu, mon p’tit gas?
– De Meillers,
m’sieu, fis-je en balbutiant, les dents claquantes.
– Tu n’es pas le petit Bertin, du Garibier?
– Si,
m’sieu.
– Et ton père n’est pas
encore venu te rejoindre?
– Non,
m’sieu.
– Voilà qui est fort, par exemple!… Il se sera mis en noce, pardi!… Eh bien, mon garçon, je devais t’emmener; mais dans ces conditions,
impossible… Tu ne peux pas laisser tes cochons. Donne-toi du mouvement, surtout, ne te laisse pas engourdir par le froid.
Après ces
sentencieux conseils, le monsieur éperonna son cheval et disparut bientôt dans le brouillard. Je n’eus pas de peine à comprendre qu’il était M. Vernier, et je m’attristai profondément en songeant à ce qu’il m’avait dit au sujet de mon père:
– Voilà qui est fort, par exemple!… Il se sera mis en noce…
Cette chose, à laquelle je n’avais pas encore pensé, me
semblait maintenant très vraisemblable. Mon père sortait bien rarement et, lorsqu’il allait à la messe à Meillers, il rentrait d’habitude tout de suite après. Mais les jours de foire, il était parfois moins sage. Il m’était arrivé de me coucher avant qu’il ne soit rentré. Les lendemains de ces jours-là, il paraissait malade et ennuyé et ma mère avait, surtout à son 44égard, son air le plus brutal; elle le plaignait pourtant d’avoir la tête trop faible, pas assez d’énergie pour résister aux entraînements du hasard. Tous les anciens faits de ce genre me revinrent en mémoire et je ne doutais plus que son retard n’eût la cause supposée par M. Vernier.
Dès quatre heures, la nuit vint: elle tombait du grand ciel bas et noir; elle montait de la brume flottant au-dessus du sol,
qui s’était épaissie soudain. Je tremblais de froid, de faim et de peur. N’ayant rien mangé de la journée que mon croûton dur et mes pommes, je me sentais défaillir; des grondements remuaient mes entrailles et des voiles sombres passaient devant mes yeux. J’étais aussi exténué de fatigue; le faible poids de mon corps pesait lourdement sur mes jambes molles. Des regrets me venaient de ne pas m’être plus tôt hasardé à partir seul, bien que le chemin ne me fût guère familier. Mais à présent que s’enténébrait la campagne, j’aurais préféré geler sur place que de me mettre en route. Les cochons, comme moi fatigués, dormaient au fond du fossé; j’en profitai pour m’asseoir auprès d’eux, refoulant mon chagrin.
Un domestique à face rasée
sortit du château avec un panier vide, suivit à grands pas la ligne des arbres de la place et, par la rue pavée, disparut vers la ville; il en revint un moment après, le panier lourd de provisions, et portant sous le bras un pain long à croûte dorée pour lequel j’eus un regard d’envie.
Cinq heures: c’
était la nuit tout à fait. Je pus à peine distinguer une voiture de bohémiens s’éloignant de la ville par le chemin de chez nous. Deux hommes marchaient à côté du cheval qu’ils frappaient à grands coups de bâton. Derrière venaient trois adolescents de taille diverse, dont les loques dépenaillées pendaient, et qui discutaient fort en une langue inconnue. Et de l’intérieur du véhicule venaient des lamentations, des cris d’enfants battus, des voix de mégères 45qui se fâchaient. Ces gens-là n’avaient pas meilleure réputation qu’à présent; j’avais entendu dire qu’ils ne vivaient que de rapines et qu’ils volaient des enfants pour les torturer, en faire des mendigots exciteurs de pitié. Mon sang se glaça davantage et mon cœur se mit à battre plus que de raison. Mais les bohémiens passèrent sans me voir.
Ils ne me virent pas non plus, les deux couples d’amoureux qui
défilèrent peu après. Ils s’en venaient sans doute de danser dans quelque auberge. Les filles avaient mis leurs capes de travers en leur grande hâte de partir, vu l’heure tardive; les garçons les serraient par la taille en une étreinte amoureuse que le froid rendait bien excusable.
Le sacristain
avait sonné l’angélus du soir. Le presbytère, les chaumières avaient clos leurs volets et ne laissaient entrevoir que de minces filets de lumière. Il gelait ferme; la brume se dissipait en partie, et c’était maintenant comme un vague crépuscule qui faisait paraître bizarres tous les objets environnants. Je souffrais moins; mon estomac s’était tu; mais je devenais faible de plus en plus; des voiles sombres brouillaient mes yeux plus fréquemment, et dans mes oreilles tintaient des sons de cloches, comme si l’angélus eût sonné sans fin. Les cochons s’étaient éveillés et me donnaient à présent bien du mal à garder. Mais, en dépit de l’énergie qu’il me fallait dépenser pour les faire rester en place, le froid me gagnait les os.
Du côté de la ville, une grande clameur s’éleva… J’eus encore une peur atroce quand je vis apparaître, en un groupe affairé, les individus qui criaient ainsi. J’étais à ce moment en dehors de la place, à une petite distance sur le chemin de chez nous. Au carrefour, ils s’arrêtèrent et se séparèrent, après s’être fait des adieux bruyants: les uns prirent le chemin d’Autry, les autres vinrent de mon côté. J’eus un instant la pensée que mon père était peut-être de ceux-là. Mais quand ils 46furent plus près, je vis qu’ils étaient tous des jeunes gens. Ils étaient six. L’un, très grand, marchait en tête, faisant des moulinets avec son bâton; bras dessus, bras dessous, trois autres suivaient, titubant beaucoup; à une dizaine de mètres, venaient les deux derniers qui s’étaient attardés à allumer leurs pipes. Celui d’en avant chantait d’une voix forte, brusque et saccadée, un refrain d’ivrogne:

A boire, à boire, à
boire,
Nous
quitt’rons-nous sans boire?

A cette interrogation,
les trois du milieu répondirent par un «non» formidable. Et tous reprirent, chacun sur un ton différent, avec des gestes drôles:

Les gas d’
Bourbon sont pas si fous
De
se quitter sans boire un coup!

Ce
mot «coup» dégénérait en un «ououou» prolongé qui battait son plein quand ils passèrent auprès de moi. J’étais dans le fossé, adossé au tronc d’un petit chêne, à côté des cochons rendormis: les garçons ne soupçonnèrent pas ma présence.
A ce moment, une odeur
de cuisine m’arriva du château, une délicieuse odeur de viande en train de cuire dans le beurre grésillant. Cela réveilla les facultés de mon estomac vide. J’eus envie de franchir le mur, de crier, de hurler ma misère et ma faim, de demander une petite part de cette cuisine qui sentait si bon. Pour échapper à la tentation, je me rapprochai du presbytère. Mais là aussi, je perçus un bruit de cuillers et un parfum de soupe qui, pour être moins pénétrant que celui du château, n’en était pas moins suave. Je compris 47que partout dans les maisons chaudes, on faisait le repas du soir. Les bourgeois du château avaient la viande et le bon pain doré. Le curé et ses vicaires mangeaient la soupe au parfum suave et d’autres bonnes choses. Et dans toutes les chaumières, on mangeait aussi de la soupe qui ne sentait rien, mais qui était douce à l’estomac et qui remplissait le ventre.
Seul
restait sur le chemin, sous le givre et le gel, un petit paysan attifé d’un châle gris et qui gardait trois cochons rebutés; et ce petit paysan était là depuis cinq heures; et ce petit paysan n’avait mangé dans toute la journée qu’un morceau de pain et trois pommes: ce petit paysan, c’était moi! Ils m’avaient tous vu, ceux du château et ceux du presbytère, et les ménagères des chaumières, et leurs petits qui étaient de mon âge; ils m’avaient tous vu, mais pas un n’avait daigné me faire l’aumône d’une parole de sympathie, pas un n’avait songé que je pouvais souffrir, pas un n’avait la pensée de venir voir si j’étais encore là dans la nuit.
Sept heures sonnèrent à la Sainte-Chapelle; je
comptai tristement les coups de marteau frappant l’airain qui, dans le silence de cette place déserte, de ce nocturne cadre d’hiver, me semblèrent lugubres comme un glas. Je tombai, à partir de ce moment, dans une sorte de demi-sommeil, dans le terrible état léthargique de ceux qui meurent de froid. Je m’étais adossé de nouveau au tronc de l’arbre, dans le fossé, et mes yeux étaient clos à demi. Je vis pourtant se lever les cochons et j’eus la force de les suivre encore, machinalement. Mais je n’avais presque plus de sensations ni de pensées. Et cependant quelques souvenirs hantaient mon cerveau quasi mort: le Garibier, la Breure, la forêt, ma grand’mère, ma mère, mes frères et mes sœurs, le chien Médor même, ces champs, cette maison; ces êtres qui avaient tenu une place dans ma vie d’enfant, et qu’il me semblait avoir quittés depuis bien 49longtemps, y défilaient en images imprécises. Cela ne me donnait ni regret, ni attendrissement; cela tenait plutôt du rêve. Je n’étais d’ailleurs pas bien certain d’avoir vécu cette vie passée; j’avais en tout cas la conviction que je ne la vivrais plus. Je me sentais mourir, et la volonté me manquait pour résister à l’engourdissement final.

Il était près de neuf heures quand
je fus tiré de ma torpeur par un bruit de pas qu’il me sembla reconnaître. Je me frottai les yeux: je vis mon père qui arrivait. Il toussait, crachait, marchait un peu de travers; mais enfin, c’était lui! J’oubliai d’un coup le chagrin, les terreurs, les souffrances, tout le long martyre de cette journée, dans le grand bonheur de le retrouver. Exultant de joie, j’allai me jeter dans ses bras. Lui, tout d’abord interdit, dans l’habituel état d’hébétement qui suit l’orgie, parut étonné de ma présence ici. Enfin le souvenir lui revint: il me pressa dans ses bras en un débordant enthousiasme d’amour paternel, et m’appela son «pauvre petit ami». Les gens qui ont bu s’exagèrent toujours leurs impressions. Mon père pleura de m’avoir laissé seul toute la journée!
Il avait dans sa poche un croûton de pain, reste de son déjeuner d’auberge, un morceau de sucre, dernier vestige du café qui avait suivi le déjeuner: je croquai ces débris qui me donnèrent quelques forces. Il voulut absolument aller m’acheter d’autres provisions à l’épicerie-auberge du bas de la place; mais je refusai.
Maintenant que je l’avais retrouvé
, lui, mon protecteur et mon guide, je ne craignais plus rien; je me sentais la force de marcher jusque chez nous sans manger autre chose, et je me cramponnais à sa main en un engourdissement voulu, pour l’empêcher de s’éloigner.
Les cochons circulaient dans le chemin, paraissant, eux 50aussi, à demi anesthésiés.
Ils n’avaient, à coup sûr, pas voulu se sauver, car je n’avais pas dû faire jusqu’au bout, même inconsciemment, mon office de gardien.
Le retour fut long, silencieux, pénible. Mes yeux se fermaient
malgré moi, et mon père, dont je ne lâchais pas la main, me traînait presque. De plus, il avait à fouailler toujours les cochons qui lambinaient. A un moment donné, malade, il dut s’arrêter, s’accoter contre un mur de pierres sèches, le front dans la main, exhalant une écœurante senteur de vin; des hoquets de plus en plus rapprochés le secouèrent; il souffrait tellement que son visage était décomposé; il finit enfin par vomir et, soulagé, me reprit la main, et put repartir.
Il était onze
heures passées quand nous fûmes rendus. J’entrai de suite à la maison, laissant mon père s’occuper seul d’enfermer les cochons et de leur donner à manger. Au coin de l’âtre où s’éteignaient les dernières braises, ma mère veillait en tricotant. Toute la soirée, elle avait prêté l’oreille aux bruits du dehors, comptant toujours nous voir arriver, sentant grandir son inquiétude à mesure qu’avançait l’heure. Elle me demanda pourquoi nous nous étions tant attardés. Et quand je lui eus fait le récit de la journée, elle se prit à me plaindre, à me prodiguer des caresses, en même temps qu’elle foudroyait de son plus mauvais regard mon père qui venait d’entrer; puis elle sembla ignorer qu’il fût là, ne lui prêta aucune attention. Lui ne dit pas un mot non plus, il se coucha immédiatement. Je mangeai un reste de soupe, un œuf cuit sous la cendre. Ce régal me fit du bien; mais, tout de même, je ne pus guère dormir. Il me fallut plus d’une semaine pour me remettre de mes fatigues et du rhume qui fut la conséquence de ma trop longue faction. Mais il fallut à mon père et à ma mère bien plus de temps encore pour revenir à leurs relations normales.

51VI
. _ Le Catéchisme.

Vint le moment où je dus aller au catéchisme: ce fut mon premier contact avec la société. La société, pour la circonstance, était représentée par un vieux curé à la mine rose et aux cheveux blancs, et par cinq gamins, dont quatre étaient, pour le moins, aussi sauvages que moi. Seul, Jules Vassenat, le fils du buraliste-aubergiste,
était moins emprunté parce qu’il allait apprendre à lire à Noyant où il y avait une école. Elles étaient loin les unes des autres à ce moment, les écoles. Et les quasi-bourgeois seuls pouvaient y envoyer leurs enfants, car les annuités étaient chères.
Le catéchisme des garçons se faisait à huit heures du matin. Comme il y avait une bonne lieue du Garibier
au village, il me fallait partir de chez nous, l’hiver, avant qu’il fasse jour. Par les temps de gel je m’en tirais bien, sauf qu’il m’arrivait souvent de buter et même de tomber: car les chemins étaient cahoteux à l’excès. Mais par les temps humides, je m’enlisais dans la boue gluante; elle pénétrait dans mes sabots et crottait mes chausses de laine, si bien que j’étais très mal à l’aise à l’église pendant le cours des séances. De plus, le curé se fâchait quand j’arrivais avec des sabots trop sales. (A vrai dire, il ne ménageait pas davantage mes camarades, lesquels n’étaient guère plus favorisés que moi sous le rapport des chemins.) Il était d’un caractère très emporté. Quand 52nous répondions mal à ses questions, et aussi quand nous chuchotions et riions, il s’emballait tout à fait:
Sac à papier! jurait-il. Voleur de grain!
Et il nous donnait sur la tête de grands coups du plat de son livre. Mais ses colères
ne duraient pas longtemps; il en était vite arrivé à nous dire des goguenettes et à rire avec nous. Il avait d’ailleurs des attentions délicates qui rachetaient largement ses sévérités passagères. C’est ainsi qu’à l’occasion d’un mariage, il nous partagea la brioche bénite que les jeunes époux lui avaient offerte; il nous distribua des dragées au lendemain d’un baptême; et, le 31 décembre, il nous donna une orange à chacun, en nous priant de ne pas aller l’embêter le lendemain pour la bonne année. Au demeurant, c’était un brave homme, familier avec tout le monde, jovial et sans malice; il avait son franc-parler, même avec les riches; la puissance de l’argent le laissait froid; ce n’était pas un lèche-pieds comme j’en ai tant vu depuis.
Je ne pouvais guère rentrer du catéchisme avant dix heures, mais
j’arrivais souvent plus tard. Je m’étais lié avec un de mes camarades, Jean Boulois, du Parizet, qui s’en venait un bout de chemin avec moi et il nous arrivait de faire de bonnes parties.
Nous passions
sur la chaussée d’un étang très vaste, juste à côté du moulin, et nous nous arrêtions chaque fois pour voir tourner la grande roue motrice, pour entendre le grincement des meules et le tic tac du mécanisme. Nous trouvions amusant aussi de voir partir les garçons avec leurs gros chevaux portant à dos la farine des clients; ils ramenaient de même le grain à moudre. Les carrioles d’à présent étaient inconnues, en raison de l’absence de routes.
Jean Boulois, qui était ingénieux, avait toujours à me proposer des distractions nouvelles. Il m’entraîna le long d’un ruisseau où croissaient des plantes à grains rouges, 53lesquels grains nous servirent à faire des colliers. Il m’apprit à faire des pétards de sureau et des marlassières pour prendre les oiseaux en temps de neige. Nous cherchâmes des prunelles qui, gelées, sont mangeables. Ainsi, nos trajets de retour duraient longtemps: je finis par ne plus arriver qu’à onze heures au lieu de dix. Aux gronderies de la maman j’objectais que le curé nous gardait de plus en plus tard; elle concluait:
Allons, mange vite la soupe; tes cochons s’impatientent à l’étable; il y a deux heures qu’ils devraient être aux champs.
Je repartais alors dans la Breure ou dans quelque jachère pour une bien longue séance de garde
; la solitude me pesait plus qu’avant.
Un jour, je commis
l’imprudence de ne rentrer qu’à midi, cela donna l’éveil à ma mère. Le dimanche suivant, elle s’en fut trouver le curé qui lui dit que nous étions toujours libres à neuf heures. Naturellement, elle me tança d’importance et il me devint impossible de continuer à lambiner: si je n’étais pas rentré à dix heures et quart, dernière limite, j’étais sûr d’avoir les oreilles tirées.
En mai 1835, après ma deuxième année de catéchisme, le bon curé blanc me fit faire
mes Pâques. Etant camarade avec mon ami Boulois, j’allai après la messe, avec mon père, ma mère et mon parrain, déjeuner au Parizet. Ça passait pour être une bonne maison et, en effet, le repas était copieux: il y avait une soupe au jambon, du lapin, du poulet, il y avait de la miche de froment toute fraîche, de la galette et de la brioche; il y avait du vin (j’en bus bien un verre entier) et du café, boisson que je ne connaissais pas encore. J’abusai peut-être un peu de toutes ces bonnes choses, toujours est-il que je fus indisposé à la cérémonie du soir.
J’ai pu me convaincre
, depuis, qu’il est de règle dans la vie qu’au plaisir succède l’ennui… L’ennui est la rançon de la joie.

54VII
. _ Double noce à la ferme.

J’eus l’occasion de faire encore un
festin peu de temps après: mes deux frères se marièrent au mois de novembre de cette même année.
Mon frère
Baptiste, l’aîné, qui était mon parrain, touchait à ses vingt-cinq ans. Le Louis en avait vingt-deux. Pour les sauver du service, mon père les avait assurés à un marchand d’hommes avant le tirage au sort.
Le service militaire,
qui avait alors une durée de huit ans, semblait une calamité sans nom. Ma mère disait souvent, en parlant de mes frères, qu’elle préférerait les voir mourir que partir soldats. Cette crainte exagérée s’expliquait par plusieurs raisons. D’abord, le nombre des appelés était restreint, et, parmi ces victimes du hasard, tous ceux qui n’étaient pas sans ressources se faisaient remplacer. Puis les partants n’avaient pas la perspective de venir en permission chaque année. Ils gagnaient à pied leur garnison lointaine et ne reparaissaient généralement qu’à l’expiration de leur congé. (Les chemins de fer n’existant pas encore, les voyages étaient très coûteux et possibles seulement aux riches.) Enfin, tout le monde restant sédentaire, on n’avait pas la moindre notion de l’extérieur. Hors de la commune et du canton, au delà des distances connues, c’étaient des pays mystérieux qu’on s’imaginait dangereux et peuplés de barbares. Sans compter que le souvenir persistait des grandes guerres de l’Empire pendant lesquelles tant d’hommes étaient morts. Voilà pourquoi la 55conscription était pour les parents, dix ans d’avance, un sujet de transes continuelles.
En s’assurant avant le tirage, ça coûtait cinq cents francs à peu près, alors que si l’on s’exposait à être pris
, on ne s’en tirait pas, le cas échéant, à moins de mille ou onze cents francs. Ma mère avait donc accumulé patiemment gros sous et petites pièces dans le tiroir intérieur de son armoire. A force d’économie, rognant sur le sel, sur le beurre et sur tout, elle était arrivée à rassembler les cinq cents francs nécessaires à l’assurance préalable, pour l’époque du tirage au sort de chacun des aînés. Elle avait été bien fière de ce résultat qui lui donnait la certitude de les conserver auprès d’elle.

Mes frères épousaient les deux sœurs, les filles de Cognet, du Rondet.
Le Louis ne s’était décidé qu’au dernier moment à demander la Claudine Cognet, car il avait plus près de chez nous, une petite bonne amie avec laquelle il voulait bien se marier. Mais ma mère lui avait fait entendre qu’étant sans doute appelé à vivre toujours avec son frère, il valait bien mieux qu’ils aient les deux sœurs pour femmes, que ce serait dans leur maison une garantie de concorde. Et comme elle avait sur lui beaucoup d’ascendant, il finit par se ranger à son avis.
Comme j’étais trop jeune pour
servir de garçon, on me fit rester à la maison le jour de la noce avec ma grand’mère et la Marinette. J’allai même garder les cochons comme de coutume, mais les ramenai de bonne heure sachant bien que, dans le remue-ménage général, on ne s’en apercevrait pas. Le dîner se préparait sous la direction d’une cuisinière de Bourbon qu’aidaient ma mère, rentrée sitôt la fin de la cérémonie, la mère Simon, de Suippière, et la servante de la Bourdrie. Tout était sens dessus dessous. On avait monté les lits au grenier. Une grande table, faite avec des planches 56posées sur des tréteaux, coupait en deux, diagonalement, la pièce. Une hécatombe de volailles avait eu lieu la veille: j’en avais compté jusqu’à vingt, oies, canards et poulets, étalant sur un banc leur nudité saignante. D’autre part, le boucher de Bourbon avait amené dans sa voiture une provision de viande. Quand je revins des champs, tout cela mijotait dans la chambre à four. Je me régalai avec des abatis de volaille et de la brioche appétissante fleurant le beurre frais.
Ceux de la noce arrivèrent comme il faisait nuit. Ils avaient
passé la journée au bourg, chez Vassenat l’aubergiste, où un grand bal avait eu lieu. Car, la noce étant conséquente, il y avait deux musiciens: un vieux maigre qui manœuvrait avec conviction le tourniquet d’une vielle, un joufflu au nez cassé qui jouait de la musette. Le déjeuner du matin s’était fait hâtivement et de bonne heure au Rondet, avant le départ pour Meillers. Tout le monde avait grand’faim le soir, et le dîner commença presque aussitôt.
La grande table se trouvant être insuffisante, on
installa sur une petite table spéciale, au coin de la cheminée, les gamins dont j’étais. Il y avait les deux plus jeunes de l’oncle Toinot, trois ou quatre petits de la parenté de mes belles-sœurs et enfin des voisins: les deux gas de Suippière, le Claude, et la Thérèse de la Bourdrie. J’étais placé à côté de la Thérèse et j’admirais ses joues fraîches et les quelques mèches de ses cheveux blonds que n’emprisonnait pas son bonnet d’indienne. Je ne lui parlais guère, toutefois, car je continuais d’être peu hardi d’ordinaire, et cet envahissement d’étrangers m’intimidait plus encore. Mes compagnons de table n’étaient d’ailleurs pas plus loquaces que moi. Mais si nous restions quasi silencieux, nous n’en faisions pas moins honneur aux plats. Ma mère vint s’installer avec nous et s’occupa de nous surveiller, de nous servir, ce en quoi elle eut bien raison, car, sans elle, nous nous serions certainement trop bourrés.
57A la grande table, par contre, les conversations allaient s’animant. Tout le monde parlait fort.
Mais plus fort que tous s’exprimait l’oncle Toinot qui faisait son récit habituel de la guerre de Russie. Il plaça un épisode dramatique qu’il ne servait que dans les grandes occasions, il s’agissait d’un Russe qu’il avait tué:
C’était l’avant-veille de la Bérézina, un jour qu’il 58faisait rudement froid, sacré bon sang! J’étais en reconnaissance avec ma compagnie, sur les flancs de la colonne, au delà d’une légère ondulation qui se détachait en relief dans l’immense paysage plat. Et voilà qu’au moment où on ne s’attendait à rien, les Cosaques se mirent à nous canarder à faible portée. Avant que nous ayons eu le temps de nous mettre en état de défense, ils avaient tué ou blessé la bonne moitié de notre petite troupe; puis, nous voyant démoralisés, ils se précipitèrent sur nous avec des cris sauvages: étant nombreux, ils voulaient nous cerner. Alors, nous leur fîmes voir que nous étions des Français; nous nous défendîmes à la baïonnette avec une telle vigueur qu’ils ne purent réussir à nous entourer. Le chef russe avait une sale tête; j’aurais bien voulu lui mettre les tripes au vent. Mais comme je l’approchais, un furtif coup d’œil à gauche me permit de voir un grand diable en train de prendre ses mesures pour m’assommer d’un coup de crosse. Je n’eus que le temps d’éviter le choc en faisant un saut de côté. Et, avant que le Cosaque ait pu se reconnaître, je lui fichai un coup de tête dans le ventre, puis un croc-en-jambe qui le fit s’étendre dans la neige, puis, prestement, j’amenai la pointe de ma baïonnette en vue de sa poitrine… Alors le malheureux me fixa de ses deux grands yeux blancs pleins d’épouvante et de supplication :
«– Francis
bono!… Francis bono!…» disait-il.
«
Je compris que ça signifiait: «Bon Français» et qu’il me suppliait de ne pas le tuer. Mais je n’étais guère d’humeur à montrer de l’indulgence: il y avait huit jours qu’on ne mangeait rien que de rares morceaux de cheval mort, tout crus.
« – Oh!
ça, mon vieux cochon, tu peux te fouiller!… Tu ne m’aurais pas ménagé, toi, si je ne t’avais pas vu à temps; tu as voulu me tuer: je te tue…»
«Je
ne lui fis pas tout ce discours, vous pensez bien. Mais ces choses-là me passèrent par la tête en l’espace d’un éclair. 59Je lui fourrai ma baïonnette dans le ventre avec une telle force qu’elle le perça de part en part…»
Un
petit frisson d’horreur passa autour de la tablée, un instant silencieuse. Tous les regards se portèrent sur cet homme qui avait tué un homme. Lui jouissait de son triomphe. Il but deux verres de vin et, pour continuer d’attirer l’attention, se mit à chanter des chansons de l’armée, très croustillantes, qui émoustillèrent tout le monde. Ma grand’mère lui dit que ce n’était pas convenable de chanter cela à cause des enfants, Il est vrai qu’à la petite table, nous étions tout oreilles et que plus d’un couplet nous intriguait fort.
La porte extérieure s’ouvrit sous une poussée brusque. Une dizaine d’individus
bizarrement attifés entrèrent à la file et se mirent à crier, à sauter, à faire des contorsions et des grimaces. Presque tous étaient habillés en femmes ou bien en costumes hétéroclites, partie hommes et partie femmes. Ils avaient d’énormes nez postiches dans des figures enfarinées. Quelques-uns, avec du noir de charbon, s’étaient fait des moustaches et des rayures par tout le visage. Cinquante bouches poussèrent le même cri:
Les masques!… Les masques!…
C’était la coutume de cette époque: à tous les dîners de noce, les jeunes gens du voisinage se présentaient ainsi déguisés, sous le prétexte d’amuser les invités.
Ils continuaient à faire les fous, embrassant les filles qu’ils blanchissaient de farine et noircissaient de charbon. On leur offrit du vin et de la brioche.
Ils burent et mangèrent, puis se mirent à danser dans l’étroit espace libre: ils dansaient avec des entrechats formidables qui soulevaient leurs jupes, et ils poussaient des hurlements de bêtes.
Mais les convives commençaient
de s’ennuyer à table; les faits et gestes des masques leur donnaient envie de prendre de l’exercice, de se dégourdir les jambes. Tout le monde se 60leva; mon père alluma la lanterne et, à travers la cour boueuse, on le suivit jusqu’à la grange sur l’aire de laquelle un bal s’organisa. Dans un coin, avec des bottes de paille, une estrade rudimentaire fut édifiée sur laquelle prirent place le vieux maigre avec sa vielle et le joufflu, au nez cassé, avec sa musette. La lanterne fut accrochée au milieu, très haut, à un bâton piqué d’un côté dans le foin du fenil et de l’autre dans un tas de blé non battu. Elle donnait une faible clarté blafarde et, dans la demi-obscurité, les danseurs avaient l’air de spectres. Mais cela leur importait peu: masques et convives tournaient à qui mieux mieux ou bien s’agitaient en cadence dans les multiples figures de la bourrée. Adossés au tas de gerbes, les vieux regardaient en causant et, parfois même, faisaient «la leur». Nous, les gamins, nous courions à travers les danseurs, nous poursuivant et nous chamaillant. A un moment où nous étions sages, mon parrain et sa femme nous taquinèrent:
Il faut danser, les petits: c’est une bonne occasion pour apprendre.
Et comme nous baissions
tous la tête en rougissant, mon parrain reprit:
Allons, Tiennon, attrape la Thérèse et fais la tourner…
Il y mit de l’insistance
et, malgré notre confusion, il nous fallut partir. La tête nous vira bien un peu; nous nous cognions aux grands qui nous rejetaient à droite et à gauche; mais nous allâmes jusqu’au bout quand même et, quand ce fut fini, voyant les autres embrasser leurs danseuses, je mis deux gros baisers sur les joues roses de la Thérèse, ce dont mon parrain qui nous observait, me taquina fort. Mais ce premier essai m’ayant donné de l’audace, je me mêlai ensuite à presque toutes les danses.
La lanterne
, épuisée de combustible, s’éteignit soudain. Dans la grange enténébrée, ce furent des cris d’effroi et de 61gaîté, des bousculades et des rires. D’ironiques exclamations passaient:
Baptiste, gare ta femme!
– Louis, je te vole la Claudine!
– Pauvres jeunes mariés, où en sont-ils?

Il y avait des étreintes dans les coins; on entendait des
chuchotements, des bruits d’embrassades; il y eut des baisers anonymes, pris audacieusement, qui firent se fâcher les filles.
Mon parrain m’ordonna d’aller
à la maison chercher de la lumière. J’y trouvai les vieux qui, depuis un moment, avaient quitté le bal. Ils étaient attablés de nouveau en train de boire, de chanter et de s’empiffrer de gros morceaux de volaille rôtie. L’oncle Toinot, tout à fait ivre, dormait sur la table.
Quand l’aire fut éclairée à nouveau, les danses reprirent et le bal ne se termina qu’à deux heures du matin. Seulement les jeunes mariés s’en étaient allés plus tôt: en catamini ils avaient gagné dans la nuit Suippière où ils devaient coucher. Quelques-uns des invités reçurent aussi l’hospitalité chez les voisins. Les autres couchèrent chez nous: les femmes et les enfants au grenier, où chacun des lits avait été dédoublé par les soins de ma mère, les hommes au fenil, où on avait disposé à leur intention de vieilles couvertures et de vieux sacs.
Les jeunes garçons
ne se couchèrent pas. Quan ils eurent bu et mangé à satiété, ils se répandirent dans la cour et firent mille sottises. Ils démontèrent complètement l’araire et bousculèrent le char à bœufs dans l’abreuvoir; ils enlevèrent des jougs les liens de cuir et s’en servirent pour suspendre au sommet d’un poirier des bêches, des pioches, des marres, tous les outils qu’ils trouvèrent; ils y suspendirent aussi la brouette sur laquelle ils avaient préalablement lié Médor; le pauvre chien poussa des plaintes déchirantes qui réveillèrent les dormeurs, et mon père fut obligé de l’aller délivrer; il eut mille peines à y parvenir. Pendant ce temps, les autres continuaient 62leurs exploits, mettaient sur le chemin des mariés de grands bâtons fourchus, dont je ne compris pas à ce moment le sens. Ce fut ainsi qu’ils s’occupèrent jusqu’au jour.
Le cortège se reforma vers neuf heures pour aller chercher les mariés, et il y eut de beaux rires à leurs dépens quand on passa à proximité des emblèmes. Mais je ne
vis pas cela, car il m’avait fallu aller garder les cochons comme si de rien n’était. Quand je revins, le déjeuner s’achevait dans une gaîté un peu factice. La fatigue se lisait sur les figures tirées aux gros yeux somnolents. Il y eut encore une petite séance de bal dans la grange, puis ce fut, dans des embrassades sans fin, le départ des invités
Il fallut travailler
plusieurs jours ensuite pour remettre toutes choses en place.

VIII
. _ Initiation au métier.

Après ce double mariage, il se trouva que notre ménage fut très fort
surtout en femmes. Ma grand’mère, ma mère, la Catherine, mes deux belles-sœurs, cela faisait cinq femmes, toutes capables de travailler. Il y avait en plus ma petite sœur Marinette qui touchait à ses dix ans: mais la pauvre gamine était innocente. Elle s’était élevée chétive et malingre. Elle avait été très longue à se développer physiquement, n’avait marché qu’à deux ans, parlé qu’à trois, et encore lui restait-il un zézaiement qui lui faisait déformer beaucoup la plupart des mots, la rendait inapte à 63se faire comprendre des étrangers. On mettait cela sur le compte d’une mauvaise fièvre qu’elle avait eue étant toute petite, ou plutôt sur les convulsions provoquées par cette fièvre. Mais ces tares de l’organisme n’étaient rien en comparaison de celles du cerveau où nulle idée ne se faisait jour. La pauvrette avait de la peine à saisir les moindres choses. Sa physionomie restait fermée. Ses yeux étrangement fixes ne décelaient nulle lueur d’intelligence. Elle ne répondait que par monosyllabes et ne tenait guère de conversation qu’avec Médor et les chats avec lesquels elle se plaisait à jouer. Les reproches la laissaient indifférente, les événements les plus graves ne l’émeuvaient point, mais elle riait parfois sans motif, longuement. Sa compréhension était, à dix ans, et devait rester toujours celle d’un enfant en bas âge.

A dater de ce moment, bien que restant porcher en titre, je
commençai à me familiariser avec toutes les besognes. J’étais employé comme toucheur de bœufs – boiron comme on disait alors – surtout pendant le dernier mois d’hiver et les deux premiers mois de printemps. C’était l’époque où l’on mettait l’araire dans les jachères à ensemencer l’automne d’après, et, pour cette opération il fallait les quatre bœufs au même attelage.
Nous venions à neuf heures, après le pansage du matin
, mon parrain et moi, et nous restions jusqu’à trois ou quatre heures de l’après-midi. J’amenais les cochons qui s’occupaient à suivre le sillon ouvert pour manger les vers déterrés et restaient à peu près sages. Une longue gaule aiguillonnée me servait à diriger les bœufs qui s’appelaient Noiraud, Rougeaud, Blanchon et Mouton. Les deux premiers étaient de cette race d’Auvergne dont j’ai déjà parlé: il y en avait un couple au moins dans chaque ferme; car on prétendait que les bœufs 64blancs du pays n’étaient pas assez robustes pour faire tout le travail. Ils allaient bien, ayant l’expérience de l’âge. Mais les deux blancs, jeunes encore, avaient besoin d’être surveillés sans relâche. Je me fatiguais beaucoup à marcher sur la terre remuée, à cause surtout des petits cailloux qui pénétraient dans mes sabots et me faisaient mal aux pieds. Quand j’étais trop ennuyé de toucher, je demandais à mon parrain de me laisser un peu tenir le manche de l’araire, et il y consentait quelquefois. Ça me remuait fortement, mais ça m’intéressait.
Néanmoins,
malgré toute ma bonne volonté, le manque d’habitude et le manque de force ou bien un faux mouvement des bœufs, faisaient que je laissais quelquefois dévier l’outil. Alors mon parrain se fâchait: car il était assez emporté et très pointilleux sous le rapport du travail. Pourtant, la chose lui arrivait bien, à lui aussi, quand il tenait le manche, mais il prétendait que c’était ma faute parce que je conduisais mal les bœufs, et souvent il me giflait… Je compris à ce moment pourquoi, avec les meilleures raisons du monde, les faibles se trouvent avoir tort et combien il est triste de travailler sous la direction des autres.
Je comptais souvent le nombre des sillons labourés au cours de l’attelée
et je supputais approximativement, par comparaison au travail des jours précédents, à quel moment il serait temps de partir. Quand il approchait d’être l’heure, je ralentissais ostensiblement en arrivant à la haie dans laquelle s’ouvrait la barrière d’accès, et j’épiais à la dérobée la physionomie de mon parrain, comptant qu’il donnerait le signal attendu. Mais il restait muet, impénétrable, et je devais retourner les bœufs, faire un long tour encore, au bout duquel m’attendait souvent une nouvelle déception plus profonde de toute la croissance de mon espoir. D’ailleurs, la plupart du temps, mon parrain attendait pour partir qu’on appelât de la 65maison: car il n’avait pas de montre et, par les temps sans soleil, rien ne pouvait le régler que la quantité de travail accompli ou le degré de faim qu’accusait son estomac. A cause de l’éloignement des villages, nous entendions même rarement la sonnerie de l’angélus de midi qui aurait pu nous donner une vague indication, arrivant juste au milieu de la tâche quotidienne.

Quand il faisait beau
, les séances se passaient avec un minimum d’ennui; mais par les mauvais jours, vraiment ça n’en finissait plus. Il me souvient d’un mois de mars où nous labourions dans le champ des châtaigniers, le plus éloigné de nos champs. Il faisait toujours un grand vent de Souvigny, c’est-à-dire du plein nord, avec des averses froides, des giboulées de grésil et de la neige quelquefois. Cela traversait mes vêtements, m’enveloppait d’un suaire glacé et mes mains étaient d’un rouge pourpre tavelé de taches violettes. Un jour que les averses nous douchaient plus que de raison, j’eus des frissons qui n’étaient pas uniquement des frissons de froid. J’avais le front brûlant, les dents claquantes et l’estomac lourd. Je bâillais et, bien qu’il fût tard, je n’avais pas faim. Je dis à mon parrain que j’étais malade et que je voulais m’en aller. Mais il se fâcha, me traita de «grand feignant», m’obligea à continuer. A la dernière extrémité pourtant, une averse trop brusque nous ayant fait réfugier dans le creux d’un chêne, il se donna la peine de m’examiner; il constata que j’étais soudain très pâle et soudain très rouge, comprit que j’avais un accès de fièvre et consentit au départ. Mes jambes flageolaient, molles et fatiguées: j’eus de la peine à gagner la maison. On me fit tout de suite coucher, on me couvrit bien, et, le lendemain, à la suite d’une bonne suée, j’eus par tout le corps une éruption de petits boutons rouges.
66Cela me tint sédentaire pendant
une quinzaine. Quand je pus repartir dans les champs, la rougeole passée, avril rayonnait. Il y avait du soleil, de la verdure et des oiseaux. Les haies se paraient de jeunes feuilles et les cerisiers étalaient leur floraison blanche. La nature en joie semblait fêter ma guérison. Je trouvais du bonheur à circuler, à vivre.

L’hiver d’après mes quinze ans, ayant cessé tout à fait de garder les cochons, je dus agir en homme. On me mit à battre au fléau
et à participer au nettoyage des étables.
Les années
d’avant, quand j’allais aux champs dans la neige, j’enviais ceux qui restaient à la grange pour battre. Mais quand je dus le faire à mon tour, il me fallut convenir que ce n’était pas tout rose non plus, que, si l’on conservait les pieds secs, on se fatiguait joliment les bras et qu’on avalait par trop de poussière. Il faut noter que le battage n’était pas une petite affaire à cette époque où tout s’écossait au fléau. Cela durait depuis la Toussaint jusqu’au carnaval et même jusqu’à la mi-carême, sans interruption presque, sauf quelques journées chaque mois, quand la lune était bonne, pour tailler les haies et ébrancher les arbres. Dans la journée, on battait seulement entre les deux pansages; mais on se reprenait à la veillée. L’année de mon début se trouvant être une année d’abondante récolte, nous battions chaque soir jusqu’à dix heures à la lueur d’une lanterne. Je ne connais pas de besogne qui, plus que celle-ci, soit énervante, porte à la révolte. Manœuvrer le fléau constamment, du même train régulier, pour conserver l’harmonie obligée de la cadence, ne pouvoir un instant s’arrêter, ne pouvoir même disposer d’une de ses mains pour se moucher, pour enlever le grain de poussière qui vous fait démanger le cou: quand on est encore malhabile et non habitué à l’effort soutenu, c’est à devenir enragé! Je n’étais content que les jours où l’on vannait, quand je 67voyais le gros tas de mélange gris diminuer peu à peu, passer en entier dans le tarare, et que je plongeais mes mains avec délices dans le grain propre
Les séances de nettoyage des étables, le samedi matin, étaient bien dures aussi. C’est avec
le Louis que j’effectuais ce travail. Nous avions une grosse civière de chêne que je trouvais déjà lourde sans qu’elle fût chargée. Munis chacun d’un bigot, nous piquions violemment dans la couche épaisse de fumier chaud et nous entassions sur la civière des bigochées monstres.
Le
Louis excitait ma vanité:
Nous en mettons encore un peu, hein? Tu porteras bien, c’est là que nous allons voir si tu es un homme.
Comme je tenais
à me montrer homme, je consentais à laisser grossir le chargement tant et si bien qu’après, lorsqu’il me fallait soulever ce fardeau trop lourd, quelque chose me craquait dans les reins. Au début, néanmoins, je parvenais à m’en tirer; mais au bout d’un moment, je suffoquais de chaleur. Quelle que soit la température extérieure, ma chemisé se mouillait de sueur. Et mes nerfs fatigués se détendaient: la civière, dont je ne pouvais plus serrer suffisamment les poignées, m’échappait sur le parcours de l’étable au gros tas de fumier dans la cour. On avait beau ensuite modérer le chargement: à tout propos une nouvelle échappade survenait. Alors mon père ou mon parrain était obligé de venir me remplacer, et leurs railleries me faisaient mettre en rage.
J’ai remarqué
, depuis, que tous les débutants connaissent ces ennuis-là. Quand on commence à travailler, on a tout de suite le désir de faire aussi bien que les grands; mais on ne peut y parvenir, par manque de force, d’adresse et d’expérience. Les autres font sonner bien haut leur supériorité, conséquence de leur âge; et l’on souffre de ne pouvoir les égaler…

69IX
. _ Comportement du Maître.

Fauconnet venait chez nous tous les quinze jours à peu près, à cheval ou en voiture, selon l’état des chemins. Dès qu’il apparaissait, les femmes se précipitaient pour tenir sa monture; elles appelaient bien vite mon père qui s’empressait d’accourir, tant loin soit-il, pour lui montrer les récoltes et les bêtes, lui donner toutes explications désirables.
M. Fauconnet tutoyait tout le
inonde, jeunes et vieux, hommes et femmes. Dans ses moments de grosse jovialité, il allait jusqu’à décoiffer ma grand’mère qui portait ces chapeaux en trois parties, un cône et deux volutes renversés, dits «chapeaux à la bourbonnaise», que commençaient à dédaigner les jeunes.
Eh bien! tu te maintiens, petite mère? Mais oui, tu as encore bonne mine; tu vivras au moins jusqu’à quatre-vingt-dix ans. Avec ces chapeaux-là, toutes les femmes devenaient vieilles; elles font mal de les changer; les nouveaux sont malsains d’être trop plats; ils ne gardent pas du soleil.
A ma mère il disait:
Ta volaille marche, cette année, Jeannette? Je constate que les poulets ne manquent pas; j’en vois plein la cour. Surtout ne leur fais pas manger la farine des cochons et ne leur laisse pas gaspiller le grain dans les champs, ou bien gare!
70Il tapotait le ventre de mes belles-sœurs, leur demandant si
«ça n’allait pas venir» et, à l’époque où elles étaient enceintes, il constatait complaisamment que «ça viendrait bientôt». Il prenait par le menton ma sœur Catherine en lui disant qu’elle était gentille et qu’il la voulait engager comme bonne.
Et toi, brigand d’Auvergne, tu deviens aussi long qu’une grande perche, me disait-il.
Il m’appelait «brigand d’Auvergne» en souvenir du jour où j’avais laissé
pénétrer les moutons dans le trèfle pour m’être allé promener dans la forêt avec le scieur de long auvergnat.
Les mauvaises années, mon père lui adressait force plaintes et lui demandait une diminution
des charges. A quoi il répondait:
Tu te fais toujours du mauvais sang, Bérot: tu ne viendras pas vieux, mon ami! Une réduction… mais tu n’y penses pas! Quand tu ne gagnes rien, moi je ne gagne rien non plus, vieux farceur. Et quand ça va bien, est-ce que je t’augmente?
Lorsqu’il s’agissait, à
l’époque de la Saint-Martin, de régler les comptes de l’année, on s’efforçait de se rappeler à quelle foire on avait vendu des bêtes et quel prix elles avaient atteint. Mais personne ne sachant faire un chiffre, il était bien difficile de se remémorer tout cela de tête, et plus difficile encore de faire les totaux, de déterminer quelle somme exacte restait comme bénéfice. Attentifs, graves, les yeux brillants, mon père, ma mère et mes frères comptaient de compagnie:
A une foire de Bourbon, dans l’hiver, sept cochons à vingt-trois francs…
– Ça fait cent soixante et un francs
, disait le Louis, très habile.
Ma mère ne s’en rapportait pas à lui du premier coup:
Tu dis cent soixante et un… Est-ce bien ça? Voyons: sept fois vingt-trois… prenons d’abord sept pièces de vingt 71francs qui font… qui font… les cinq font cent, les deux quarante, cent quarante francs; il reste sept pièces de trois francs qui font vingt et un; cent quarante et vingt et un font bien cent soixante et un. C’est ça. Après?
Mon père
avait eu le temps de songer; il reprenait:
Nous en avons vendu d’autres le mercredi des Cendres, au Montet. Il y en avait cinq. C’étaient des gros: nous les vendions trente-huit francs dix sous, je crois bien.
Alors on se remettait à décomposer:
Cinq pièces de trente francs, cinq pièces de huit francs, cinq pièces de dix sous…
C’était comme cela pendant
des soirs et des soirs. Lorsqu’on arrivait à la fin, on ne se souvenait plus des totaux précédemment faits et il fallait tout recommencer. C’était à désespérer de pouvoir aboutir. On finissait pourtant par se mettre d’accord sur un chiffre sans être bien certain, d’ailleurs, qu’il soit le véritable.
Quand
M. Fauconnet arrivait pour compter, il avait vite tranché toutes les questions, lui. Il disait, son papier à la main:
Les achats se montent à tant, les ventes à tant; il te revient tant, Bérot…
Les mauvaises années, cette somme était
nulle; il y avait même retard. Des fois, elle se montait à deux ou trois cents francs, jamais au delà. Souvent mon père avait espéré mieux: il se hasardait à dire:
– Mais, monsieur, je pensais d’avoir
à toucher plus que ça.
Alors le
visage du maître prenait de suite son mauvais plissement:
Comment, plus que ça? Est-ce que tu me prends pour un voleur, Bérot? S’il en est ainsi, je vais te prier de chercher un autre maître qui ne te vole pas.
Mon père s’empressait de bredouiller
, très humblement:
72Je ne veux pas dire cela, monsieur Fauconnet, bien sûr que non!
– A la bonne heure, parce que, tu sais, les
laboureux ne manquent pas: après toi, un autre.
Pourtant, quand
la différence était trop considérable, Fauconnet daignait expliquer qu’il avait reporté au compte prochain les ventes du mois d’octobre. Cela lui permettait de ne donner, selon la coutume, qu’une somme insignifiante; et lui laissait pour l’année entière la jouissance de cet argent qu’il aurait dû nous partager de suite. Mais, bien entendu, il fallait accepter de bonne grâce cette combinaison illégale, sous peine d’être mis à la porte.

X
. _ Premières escapades.

L’argent, comme
on le pense, était rare à la maison, et, jusqu’à dix-sept ans, je n’eus jamais même une pauvre pièce de vingt sous dans ma poche. Pourtant, les jours de sortie, il me prenait des envies d’aller à l’auberge, de voir du nouveau. Nous allions à la messe à tour de rôle, car il n’y avait que deux garnitures d’habits propres pour nous quatre. Mes frères avaient bien leurs habits de noce, mais ils les réservaient pour les jours de grande fête et pour les cérémonies possibles. La garniture d’effets de drap du mariage durait la vie d’un homme et lui servait encore de toilette funèbre. Mon père et mon frère Louis allaient au bourg de compagnie; le dimanche suivant, c’était le tour de mon parrain et le mien.
73Or, je voyais que mes camarades de catéchisme commençaient à aller boire bouteille chez Vassenat, et
cela m’ennuyait de n’avoir pas d’argent pour les accompagner. Le second dimanche avant le carnaval, il était de tradition pour les jeunes de bien s’amuser. Etant dans ma dix-huitième année, j’osai, ce jour-là, demander un peu d’argent. Mon père eut un soubresaut et gémit:
Qu’en veux-tu faire? Si jeune que ça, mon Dieu!
Ma mère, intervenant, déclara qu’il n’y aurait plus moyen de suffire si je voulais me mettre déjà à
«manger de l’argent». Je finis pourtant par obtenir quarante sous.
Là-dessus, je
partis content comme un roi, levant la tête plus que de coutume et faisant bouffer ma blouse avec orgueil. Après la messe, au lieu de m’esquiver, j’abordai franchement Boulois, du Parizet, et j’offris de payer un litre. Il y avait déjà longtemps qu’il allait chez Vassenat, lui, et il connaissait tous les habitués: il eut vite raccroché quelques intimes et nous nous trouvâmes bientôt cinq ou six attablés ensemble. N’ayant pas l’habitude du lieu, je restai d’abord tout penaud. Même avec ceux de mon groupe je n’osais rien dire. Je les 74entendais avec étonnement rappeler d’anciennes débauches et passer une revue des filles du pays en faisant sur chacune des commentaires désobligeants ou ironiques.
A la suite de la salle d’auberge, il y avait une salle de danse où préludèrent bientôt le vieux maigre avec sa vielle, et le joufflu au nez cassé avec sa musette. Je
fus bientôt là avec les camarades. Les filles entraient par une porte latérale donnant sur une ruelle. Par-dessus leurs grosses robes de bure, elles avaient de petits châles gris ou bruns croisant sur la poitrine et tombant en pointe derrière le dos. Leurs bonnets blancs étaient recouverts de chapeaux de paille ronds, sans bords, garnis de velours noir, avec des brides qui flottaient sur leurs épaules. Thérèse Parnière était là. C’était à présent une belle fille de seize ans, toujours blonde et fraîche, très développée. Comme j’étais plus familier avec elle qu’avec aucune autre, je la demandai pour danser, ce à quoi elle consentit: elle fut quasi ma cavalière pendant toute la durée du bal. Entre les danses, je rejoignais Boulois et les autres; nous regagnions, dans la salle d’auberge, la petite table où s’alignaient nos litres; nous buvions une rasade en devisant gaîment et nous repartions aux premiers accords de la vielle.
Il en fut ainsi jusqu’à cinq heures du soir, heure où s’esquivèrent les dernières filles. Alors, comme nous avions très faim, nous demandâmes du pain et du fromage. Ces provisions furent dévorées en un clin d’œil, à peine le temps de vider deux nouveaux litres. On s’offrit ensuite le café, puis la goutte. C’était la première fois que je buvais tant: je me trouvais un peu gris. Je voyais comme en un rêve l’agitation de la salle, les groupes qui, autour des tables, riaient et chantaient, et mes compagnons, très gais aussi, qui avaient leur part dans le vacarme de l’ensemble. Quand on se leva pour partir, je ne me sentis pas bien stable. Dehors, Boulois me prit 75par le bras, sans quoi Je me serais certainement étalé dans quelque fossé. Pourtant l’air me fit du bien et, quand nous fûmes à proximité du Parizet, j’avais repris mon aplomb; mon camarade put rentrer chez lui, me laissant seul. Je fis sans encombre le reste du chemin. Chez nous, je trouvai tout le monde couché, bien qu’il ne fût pas encore huit heures.
– Eh bien
, quoi, on dort déjà? fis-je en pénétrant dans la cuisine enténébrée.
Je butai dans le
banc qui fit un grand bruit et me mis à pester et monologuer. Les deux mioches de mon parrain et les trois de mon frère Louis s’éveillèrent en criant. Ma mère se leva ainsi que ma belle-sœur Claudine, je voulus les embrasser.
Il est soûl! firent-elles de compagnie.
La mère me
prépara à manger en gémissant, parce que j’avais dépensé si bêtement ce pauvre argent qui donne tant de peine à être gagné. La Claudine donna le sein à son petit dernier qui pleurait, puis elle le remit dans son berceau et, tout en le berçant, chanta pour le faire dormir:

Dodo, le petit, dodo…
Le petit mignon voudrait bien dormir
:
Son petit sommeil ne peut pas venir.
Dodo, le petit, dodo


Mais ni les reproches de
maman, ni ses regrets, ni la mélopée de ma belle-sœur, ni les cris de son enfant n’eurent le don de m’émouvoir. Je fis le boucan plus que de raison et tins tout le monde éveillé par ma verve et mes façons de pantin jusqu’à plus de neuf heures. Après quoi, m’étant couché, je dormis profondément jusqu’au matin. Au travail, le lendemain, mes frères se moquèrent de moi à cause de ma triste mine et parce que je fus obligé d’aller boire dans les fossés, tellement j’avais la bouche chaude.
76Je n’eus pas l’occasion de recommencer de
sitôt. A Pâques, on me donna vingt sous seulement. Il me fallut attendre la fête patronale, en juin, pour attraper une autre pièce de quarante sous.

Heureusement, on savait à cette époque s’amuser sans argent; on organisait
fréquemment des parties de plaisir qui ne coûtaient rien: c’étaient, à la belle saison, des bals champêtres qu’on appelait les vijons et, en hiver, les veillées.
Pour les
vijons, on choisissait autant que possible un carrefour ombreux et gazonné à souhait: au jour dit, toutes les jeunes filles, tous les jeunes gens 77de la contrée s’y réunissaient. Il venait même des gens mariés, et aussi des vieillards, des enfants: tous ceux, en un mot, qui disposaient d’un moment de loisir. Quand on pouvait avoir un berlironneur quelconque, on dansait agréablement autant qu’on en avait envie: les vieux même faisaient leur bourrée. S’il n’y avait pas de musiciens, les plus dévoués chantaient ou sifflotaient des airs, et ça marchait tout de même. En plus des danses, on avait la ressource des petits jeux. On formait un grand cercle au milieu duquel s’agitait une victime aux yeux bandés, qui n’était délivrée qu’après avoir deviné qui lui faisait face, qui lui frappait dans la main, ou autre chose dans le même genre. On faisait donner des gages, ce qui permettait d’embrasser les filles. Enfin, pour les hommes sérieux à qui ces plaisirs-là semblaient trop enfantins, il y avait un jeu de quilles où s’organisaient de longues parties.
Les amoureux, par contre, ne pouvaient guère s’isoler, il y avait trop de monde; la chose eût été aussitôt remarquée et commentée avec malveillance. A ces réunions de grand jour il ne se passait rien que de normal.
Les veillées d’hiver donnaient souvent plus de liberté.
Elles participaient du même principe que les vijons. On se réunissait un dimanche dans un domaine et le dimanche suivant dans un autre pour danser, jouer, se distraire entre jeunes. Quelquefois, quand ceux de la maison voulaient faire bien les choses, ils offraient une poêlée de châtaignes, ce qui achevait agréablement la soirée. Et quand on s’en allait vers minuit, on avait parfois la chance de servir de guide, dans l’obscurité, à l’élue de son cœur, ce qui était tout à fait charmant.

Ce fut dans cette circonstance que j’en arrivai à
faire des aveux à Thérèse Parnière, ma voisine de la Bourdrie. Depuis 78ma première sortie chez Vassenat, pour ne pas dire depuis la noce de mes frères, je me sentais attiré vers elle. Aux vijons et aux veillées, j’étais son danseur attitré, et, par des pressions de main, des regards tendres, je lui montrais assez mes sentiments. Mais quand il m’arrivait de la rencontrer en dehors de ces réunions, je ne trouvais rien à lui dire que des paroles banales sur la température et le mauvais état des chemins; et pourtant Dieu sait si le cœur me battait fort!

Ce dimanche-là, il y avait veillée à Suippière et je m’y étais rendu seul de chez nous
(la Catherine, souffrante, n’avait pas voulu m’accompagner et mes frères ne sortaient plus que très rarement). De la Bourdrie, il n’y avait que la Thérèse et son frère Bastien.
Je prévoyais bien qu’à l’heure du départ, Bastien voudrait accompagner la plus jeune des Lafont, de l’Errain, qui était sa bonne amie de longue date. Comme je ne me gênais pas avec lui, je lui dis en confidence qu’il serait embarrassé à cause de sa sœur.
Eh bien, reconduis-la donc, me dit-il.
Je lui avouai que ce serait mon plus cher désir. Il se mit à rire et reprit:
Tu n’as qu’à lui demander, badaud, elle sera bien contente.
En dansant
une polka, je m’armai de toupet et dis à Thérèse:
Veux-tu de moi pour conducteur, ce soir?
– Mais oui, si tu veux, fit-elle sans hésiter. Autant toi qu’un autre.

Selon l’usage, la veillée se termina vers minuit. Tous les
étrangers sortirent ensemble, et, dans la cour, la séparation eut lieu par maisonnée ou par groupements sympathiques. 79Je rejoignis Thérèse qui, à dessein, avait quitté son frère de quelques pas, et nous pénétrâmes dans un grand champ qu’il fallait traverser pour gagner la Bourdrie. Il faisait très noir. Le vent d’ouest soufflait violemment par rafales intermittentes. La bruine, qui n’avait cessé de tomber dans la journée, avait rendu le sol glissant. Nous allions avec précaution, nous tenant par le bras, essayant mutuellement de nous éviter une chute complète quand nos sabots dérapaient.
Je gardais le silence, très ému par la nouveauté de la scène. Thérèse dit:
Il ne fait pas bon s’en aller; il fait aussi noir que dans le cul d’un four.
– Oh bien
! quand on est deux… fis-je timidement.
Et, sur sa joue fraîche, je posai mes lèvres d’un geste brusque.
Je ne pouvais, en raison des ténèbres, observer sa physionomie, mais il me sembla que mon audace ne l’avait point trop surprise. Pourtant, comme je faisais mine de vouloir m’arrêter:
Finis donc, va, grand bête! dit-elle d’un ton plus condescendant que fâché.
Je lâchai son bras, recueillis sa main dans ma main droite et, du bras gauche, lui enlaçai la taille:
Il y a bien longtemps, Thérèse, que je souhaitais une occasion comme ça pour te proposer de devenir ton bon ami.
– Tu en seras bien avancé… Tu ne veux pas te marier encore, je pense?
– Peut-être sans bien tarder, va…

Je serrai
plus fort sa taille et pressai sa main davantage; puis, d’un mouvement énergique, je l’arrêtai:
Tu voudras, dis?
– Quoi?
– Te marier avec moi?

80Et, grisé
, sans lui donner le temps de me répondre, je l’embrassai de nouveau, longuement. Mes lèvres cherchèrent ses lèvres…
Elle avait renversé la tête d’un geste instinctif: je la sentis tressaillir.
Finis, je t’en prie, reprit-elle d’une voix plus faible, quasi suppliante.
Mais elle ne put éviter ma caresse
: nos lèvres se scellèrent en un baiser délicieux. Tout près, avec un air de nous narguer, une chouette se mit à pousser une série de hululements gutturaux. Nous reprîmes notre marche à pas plus vifs, troublés beaucoup tous les deux, de cette première manifestation d’amour et péniblement impressionnés par les cris de mauvais augure de l’oiseau nocturne.
La bruine s’était remise à tomber, dense et froide. Elle humectait la cape de bure de ma compagne; elle dégoulinait sur ma grosse blouse de cotonnade
qu’elle était impuissante à pénétrer: et sur nos mains unies, chaudes de fièvre, elle mettait son contact glacé

Le champ traversé, il nous fallut, par un échalier, franchir la
bouchure qui le séparait du pré de la Bourdrie. Il faisait tellement noir que nous eûmes de la peine à trouver l’échalier. Je le passai le premier et, comme le pré était en contre-bas, je reçus Thérèse dans mes bras, au pied du pieu crochu qui servait d’accès pour monter et d’échelon pour descendre. Je voulus m’autoriser de ce service pour en faire le prétexte d’une nouvelle étreinte, mais elle se dégagea si vite que je n’eus même pas le temps de l’embrasser.
Tout au long du pré humide nous allâmes très sagement, presque silencieusement. Il nous fallut ensuite parcourir un 81bout de très mauvais chemin; nous fûmes obligés de passer à la file sur un sentier fait de grosses pierres placées en ligne, assez éloignées l’une de l’autre. Pour faire le brave, et bien que le sentier ne me fût guère familier, je voulus aller le premier. Ma témérité fut punie: bien qu’avançant avec précaution, je manquai l’une des pierres et m’enfonçai dans une flaque d’eau jusqu’à mi-jambe. Des gouttes de cette eau boueuse allèrent souiller les vêtements et la figure de ma compagne. Je me tirai de là tout penaud, le pantalon ruisselant, imprégné de boue, pendant qu’elle riait de l’aventure. Dans la cour, je la repris néanmoins par la taille et, avant de la quitter, je la pressai tout contre moi en une étreinte passionnée, lui redonnai, sans qu’elle s’en fâchât, un long baiser d’amant…
Je regagnai, fiévreux, le Garibier. Une exubérance de vie me soulevait. Par cette nuit d’hiver sombre, venteuse et pluvieuse, j’avais du ciel bleu plein le cœur…

Donc, à partir de cette soirée,
Thérèse devint ma bonne amie attitrée. Je n’eus pas crainte d’afficher mes préférences pour elle aux autres veillées de cet hiver-là, aux vijons de l’été suivant, non plus qu’au bal de l’auberge Vassenat, les jours de fête. J’allais même la trouver dans les pâtures, les dimanches où il n’y avait pas rassemblement, et nous passions de longues heures seul à seul le long des grosses haies parfumées et discrètes, complices des amoureux. Pourtant elle ne devint pas ma maîtresse. Nos relations se bornèrent à des mignardises innocentes, à des baisers nombreux et à des rééditions de nos effusions de lèvres du premier soir. Jeunes et naïfs tous deux, la timidité, la pudeur, la crainte des suites nous empêchèrent d’aller jusqu’à la consommation de l’amour. J’avais d’ailleurs absolument l’intention d’en faire ma femme.

82XI. _ Vous êtes un voleur!

J’avais
dix-neuf ans quand il me fallut quitter cette ferme du Garibier où s’était écoulée ma jeunesse.
Ce fut à la suite d’une scène violente avec mes parents que M. Fauconnet leur donna congé. Mon père proposait de vendre l’une des truies avec ses petits, parce qu’il n’y avait guère de nourriture cette année-là. Mais le maître déclara qu’il valait mieux garder la mère et laisser grossir les petits.
Nous achèterons du son, fit-il.
Ce mot mit le feu aux poudres, car on avait cru s’apercevoir qu’au règlement de la dernière Saint-Martin, il avait compté beaucoup plus de son qu’il n’y en avait eu d’acheté en réalité. De plus, on avait trouvé dérisoire le prix de deux bœufs gras vendus en dehors de la présence de mon père. A différentes reprises, ma mère avait juré qu’il n’emporterait pas cela en terre. Elle profita donc de ce qu’il parlait de son, pour lui dire qu’il n’aurait pas à porter aux dépenses celui qu’il se proposait d’acheter, attendu qu’il était payé depuis l’année dernière. Là-dessus, Fauconnet lui ayant demandé de s’expliquer, elle reprit carrément qu’il en avait compté au moins mille livres de trop.
– Dites tout de suite que vous me prenez pour un voleur! fit-il, selon sa coutume.
Mon père sortit de sa passivité ordinaire:
Eh bien! oui, là, vous êtes un voleur!
Il lui parla
des bœufs gras et rappela plusieurs choses anciennes qui l’avaient frappé, mais de quoi il n’avait jamais 83osé l’entretenir de peur de le mécontenter. Il répéta, appuyé par ma mère:
Oui, oui, vous êtes un voleur! Si vous aviez agi honnêtement, j’aurais peut-être trois ou quatre mille francs devant moi alors que je n’ai pas seulement un sou. Oui, oui, vous êtes un voleur!
Fauconnet, malgré son toupet,
blémit. Son visage glabre eut des plissements très accentués, une grimace diabolique. Furieux, avec un geste de menace, il dit:
Vous viendrez raconter cela devant les juges, mes agneaux! Je vais vous attaquer pour insultes et atteinte à l’honneur; vous ne savez pas ce qui vous pend au nez, soyez sûrs… En attendant, Bérot, cherche un autre domaine, vieux malin!
Il sortit
, alla seul prendre son cheval dans l’étable, et, en partant, il cria de nouveau:
Vous saurez comment je m’appelle, n’ayez crainte.
En osant cela, mes parents savaient
aller au-devant d’un congé immédiat: cette conséquence prévue les laissa donc indifférents. Mais la menace d’un procès les effraya beaucoup, et leur appréhension à ce sujet était partagée par tous. Devant les juges, avec les meilleures raisons, les malheureux se trouvent avoir tort; c’est une vérité fort connue. Qu’arriverait-il! On ne pourrait qu’affirmer ce qu’on savait être la vérité, alors que le maître montrerait des papiers, présenterait des comptes qui auraient l’air d’être justes, il aurait gain de cause. Ma grand’mère gémissait:
Les hommes de loi vont tout nous prendre; ils feront vendre aux enchères le mobilier et les instruments. Ah! mon Ghieu!…
Terreurs vaines
pourtant: Fauconnet se garda de porter plainte. Au fond, malgré la supériorité de sa situation, lui aussi avait peut-être peur des juges. Il se borna à nous faire 84jusqu’à la Saint-Martin toutes les misères possibles, exigeant que les conditions du bail fussent suivies à la lettre, nous empêchant de faire pâturer les trèfles, de façon à nous forcer à acheter du foin et à laisser un cheptel en mauvais état. Tellement il trouva moyen de nous faire tort qu’à notre sortie, mon père fut redevable d’une somme qu’il ne put fournir. Le maître alors s’empressa de faire mettre une saisie sur la récolte en terre qu’il garda toute. C’est à lui seul que profita notre travail de la dernière année.
Quand je le vis par la suite mettre ses fils dans les
plus grandes écoles, au point de faire de l’aîné un médecin, du second un avocat et du troisième un officier; quand je le vis plus tard acheter à Agonges un château et quatre fermes, vieillir et mourir dans la peau d’un gros propriétaire terrien, possesseur d’un demi-million tout au moins, et considéré en conséquence, je compris combien l’épithète de «voleur» lui avait été justement appliquée. C’est bien en spéculant sur l’ignorance de ses sous-ordres qu’il put édifier cette fortune, car il l’édifia tout entière. De ses ascendants, il n’avait rien eu: son père était garde de propriété et son grand-père, métayer comme nous.

XII
. _ Vivre si près…

Après bien des démarches, mon père finit par trouver
une autre ferme. Cette ferme, qui s’appelait la Billette, était située à proximité du bourg de Saint-Menoux, au bas d’une grande côte, tout près de la route de Bourbon. Elle venait d’être achetée par un pharmacien de Moulins, un certain M. Boutry, lequel, ayant remis son 86fonds, vint s’y installer en même temps que nous: car il y avait une maison de maître, une grande maison carrée dans un jardin spacieux, qu’un mur séparait de notre cour.

A plusieurs points de vue,
nous étions mieux placés qu’au Garibier. Les bâtiments n’étaient qu’à deux cents mètres de la grand’route que bordaient plusieurs de nos champs. Nous voyions passer des cavaliers, des piétons, des voitures; cela nous changeait de notre vallon sauvage de là-bas où jamais nous n’avions l’occasion de voir d’étrangers. Le logement était passable et il n’y avait pas à se plaindre des terres. Mais ce qui nous sembla bientôt gênant, puis insupportable, ce fut la quasi-cohabitation avec le maître, sa présence constante.

M. Boutry n’était pas un mauvais homme et je mettrais ma main au feu
que lui ne profita pas de notre ignorance pour nous gruger sur les comptes. Seulement, méticuleux et tatillon, il avait le tort, ne connaissant rien des choses de la culture, de prendre au sérieux son rôle de propriétaire-gérant. Il aurait voulu nous faire accepter en bloc les théories qu’il puisait dans ses livres d’agriculture. Ces théories avaient peut-être du bon, mais à coup sûr mêlé de beaucoup d’absurdités; puis elles étaient si contraires aux façons habituelles de faire que, bien souvent, lorsqu’il les développait, nous lui éclations de rire au nez. D’ailleurs, son physique même et ses gestes prêtaient à rire. Petit, vif et remuant, crâne chauve et barbe courte, il venait en sautillant nous relancer dans les étables ou dans les champs. Et timidement, poliment, il faisait ses observations:
Voyez, il serait préférable de labourer à telle époque et de telle façon.
Ou bien: Vous mettez trop peu de semence.
87Ou bien encore: Il faut donner telle ration à vos bœufs.
Certain jour
il vint nous trouver, mon parrain et moi, alors que nous étions en train de labourer une jachère. Il pouvait être neuf heures du matin, c’était à la fin d’avril; le soleil chauffait dur. M. Boutry dit, très affairé:
Baptiste, Baptiste, quand il fait chaud comme cela, il ne faut pas garder les bœufs trop longtemps, trois heures au maximum. Si l’on prolonge au delà de cette limite, il peut en résulter des accidents fort graves. J’ai lu cela hier dans un traité d’agriculture très bien fait.
Il passa sur le dos des
bœufs sa petite main d’apothicaire fine et blanche:
Voyez, ils sont déjà en sueur; leurs flancs battent; de la mousse écumeuse sort de leur bouche; ils en viendraient à tirer la langue… Il va falloir les dételer, Baptiste.
Mon parrain haussa les épaules
:
– Nous en aurions pour longtemps à faire notre
ouvrage, monsieur, si nous ne les gardions que trois heures chaque attelée. Par les temps de chaleur, bien sûr que leurs flancs battent et qu’ils tirent la langue, mais ça ne leur fait pas de mal, allez…
Il s’exprimait d’un ton rude, en notre langage incorrect de la campagne
et cela contrastait avec l’affabilité du maître et son pur français.
– C’est une erreur, il peut en résulter des accidents fort graves, vous dis-je… Ne les gardez pas trop longtemps.
– Oh! pas plus tard que midi
, vous pouvez être tranquille, fit mon parrain narquois.
– Comme les autres jours
, ajoutai-je malignement.
M. Boutry
vit bien qu’on se fichait de lui. Il partit très mécontent.
Vieux serin, va! t’as pas fini de nous embêter, monologua mon parrain en le voyant s’éloigner. Qu’on est 89malheureux d’avoir toujours ce vieux cruchon sur le dos!
La politesse, la déférence nous faisaient bien défaut, comme on voit. Pourtant, au Garibier, avant la rupture, nous savions nous montrer empressés à l’égard de Fauconnet. Mais Fauconnet ne venait que deux fois par mois;
il connaissait la vie rurale; il avait comme gérant, des capacités incontestables; enfin il savait parler en maître. Tandis que Boutry, exprimant d’un air de prière les idées de ses livres, nous semblait ridicule; et puis, dame, il était toujours là…

De par les conditions du bail, nous étions astreints à accomplir pour le service particulier du maître une foule de petites besognes: car il n’avait pas de domestique mâle. Nous devions soigner son cheval, nettoyer sa voiture, atteler et dételer quand il allait en route, puis faire son jardin et casser du bois. Il eût voulu, je pense, que nous prévenions ses désirs, que nous nous prêtions au moins de bonne grâce à l’accomplissement de ces diverses corvées. Et, certes, avec son caractère, nous eussions gagné d’agir ainsi, de demander chaque matin, par exemple, si Monsieur allait en route dans la journée et à quelle heure, s’il y avait quelque chose à faire au jardin et ainsi de suite. Mais au lieu de cela, mon père, qui se chargeait ordinairement du pansage du cheval et des autres travaux, ne cessait de dire.au bourgeois qu’il était très ennuyeux de passer du temps chez lui alors qu’on avait tant à faire ailleurs: il ignorait absolument l’art de la dissimulation, si nécessaire dans la vie. Au printemps surtout, quand il lui fallait bêcher le jardin, il était toujours furieux, parce qu’à cette époque l’ouvrage abondait chez nous. Et pis encore au moment de la rentrée des récoltes: il avait alors des réponses affairées quand M. Boutry venait lui commander quelque chose:
Oh! m’sieu, ça va-t-y nous r’tarder! J’ voulions faire ça ou ça (finir de rentrer le foin d’un pré, terminer le liage d’un 90champ de blé ou édifier une meule). J’aurions déjà peiné d’en voir le bout.
Presque toujours ma mère
ou bien mes frères renchérissaient. Alors le maître:
Mais il n’y en a pas pour longtemps, mes amis. C’est l’affaire d’un tout petit moment… Vous m’aurez vite fait ça, mon brave Bérot.
Pus longtemps qu’ou pensez, allez, m’sieu… Ça va bien nous embrouiller, j’ vous en réponds! reprenait mon père.
Ces doléances ennuyaient
M. Boutry. Il n’osait plus venir nous déranger, sauf les cas d’absolue nécessité; et alors il se faisait très humble, courbant le dos, tel un chien battu à la suite d’une frasque, comme s’il eût demandé service à des indifférents.
Du côté des femmes, les choses allèrent bientôt plus mal encore. Madame Boutry, maigre pimbêche sur le retour, était loin d’être aussi accommodante que son mari.
C’était d’un ton sec et dédaigneux qu’elle disait à ma mère:
Jeannette, vous m’enverrez quelqu’un demain pour la lessive.
Ou bien:
– Je compte sur Catherine dimanche pour aider la bonne; j’aurai du monde.
Cela n’admettait pas de réplique.
De plus, elle était méfiante à l’excès. Les volailles, les fruits, étant de moitié au même titre que le reste, elle comptait fréquemment les poussins et venait souvent chez nous à l’heure des repas pour voir s’il ne se trouvait pas sur la table des fruits non partagés. Les jours de marché elle se trouvait toujours là, comme par hasard, à l’heure où partait ma mère et, du regard, inspectait les paniers, craignant sans doute qu’ils ne contiennent des denrées soustraites à la communauté. Bref, elle passait une partie de son temps à fureter et à épier, toujours 91empressée de connaître le pourquoi et le comment des moindres choses. Ma mère et mes belles-sœurs ne tardèrent pas à ronchonner beaucoup à cause de cela.
Un jour,
Madame Boutry ayant fait observer à la Claudine que des prunes avaient dû être soustraites au gros prunier de la rue, celle-ci, qui n’était pas toujours commode, lui fit une réponse un peu vive:
– Ma foi! que voulez-vous que je vous dise?… j’ai autre chose à faire que de rester là pour les garder.
Un autre jour
que deux poulets avaient disparu, probablement pris par la buse, la propriétaire observa:
Je trouve que cela arrive souvent: vous devriez les veiller mieux.
– Nous louerons une servante pour ça!
répondit ma belle-sœur ironiquement.
Et la dame fut très froissée.
M. Boutry et sa femme
avaient enfin une commune manie que personne chez nous ne pouvait souffrir: ils étaient toujours à nous donner des conseils d’hygiène. S’ils nous voyaient en sueur à la suite d’une séance de travail pénible:
Ne restez pas ainsi, disaient-ils. Allez tout de suite vous changer. Massez-vous les uns les autres pour que la circulation du sang ne se ralentisse pas trop vite. Surtout, évitez les courants d’air.
Tout cela était excellent,
sans doute, mais, en été, on a autre chose à faire que de se changer et de se masser réciproquement chaque fois qu’on est en sueur! Et puis, il faudrait recommencer trop souvent ces deux opérations!
Quand les gamins couraient dehors
, tête nue, comme il arrivait fréquemment, les maîtres s’empressaient encore d’intervenir:
Mais faites donc attention: ces enfants vont prendre mal! Ne les laissez jamais au soleil, la tête découverte.
92Ils n’
auraient pas voulu non plus les voir sortir au crépuscule, ni par les temps humides, en raison de la faiblesse de leurs poumons. En un mot, ils conseillaient tout un tas de prescriptions bonnes pour les enfants des riches, qui ne s’en portent pas mieux d’ailleurs, mais auxquelles les petits des travailleurs n’ont pas l’habitude d’être astreints.
Et quand quelqu’un, petit ou grand, souffrait d’une indisposition quelconque, le monsieur et la dame insistaient
ensemble pour lui faire prendre des médicaments et pour qu’on aille querir le médecin.
Ils se figurent pourtant que leurs remèdes empêchent de mourir, disait mon père. C’est de la blague: plus on s’en fourre dans le corps, plus mal on se porte. Quant aux médecins, s’il fallait recourir à eux chaque fois qu’on sent du mal, on ne pourrait pas suffire; car s’ils ne connaissent rien aux maladies les trois quarts du temps, ils s’entendent toujours à raboter l’argent… On voit bien que le «bourgeois» était pharmacien: ça s’accorde ensemble, les marchands de drogues et les médecins, pour rouler le pauvre monde.
De même, ma mère disait
, quand elle venait de subir un cours d’hygiène:
En voilà des embarras! Si l’on voulait les croire, il faudrait se fourrer dans une boîte à coton. Faut avoir des moyens pour ça: ils n’ont pas l’air de s’en douter.
Et plus
fort encore pestaient mes belles-sœurs quand elles recevaient des observations au sujet de leurs mioches.

Pour ces différentes raisons, il y eut bientôt des tiraillements dans nos
relations avec les maîtres. Une véritable brouille survint même entre la dame et la femme de mon frère Louis. Pourtant, au point de vue des intérêts généraux, ça marchait bien. M. Boutry n’allait guère aux foires: en tout cas, il laissait une grande liberté à mon père pour les ventes 93et les achats. Dès le premier compte, il y eut à toucher un joli bénéfice, ce qui nous permit de subsister en dépit de la saisie de notre part de récolte au Garibier.

XIII
. _ Les fantômes.

Les premiers mois de notre installation à la Billette, j’étais resté fidèle à Thérèse Parnière et,
en dépit de l’éloignement (dix kilomètres au moins par les coursières), j’allais la voir presque tous les dimanches. J’accomplissais ces trajets par monts et par vaux, à travers les cultures et les prés, suivant quelquefois un bout de l’impossible rue Creuse et circulant même en un coin de la forêt.
A vingt minutes à peu près de la Bourdrie
, j’avais à traverser un terrain vague assez vaste et très humide auquel accédaient plusieurs chemins. Vers le milieu, il n’y avait, pour passer, qu’un étroit sentier, le terrain coupé par une grande mare d’eau verdâtre où croissaient des roseaux et qu’entouraient des ormes bizarrement penchés. Deux rangées de vieux chênes jamais élagués s’alignaient tout près. Et la forêt était à cinq minutes. Ce lieu désert, un peu mystérieux, était dénommé le «rendez-vous des sorciers». Certes, il n’était pas agréable de passer là tout seul en pleine nuit: les cris des hiboux y semblaient plus lugubres et le bruit du vent dans les feuilles avait une insistance particulière, une sonorité inquiétante. Sans avoir précisément peur, ce n’était pas sans une certaine appréhension que je m’engageais dans cet espace.
J’étais passé plusieurs fois déjà sans rien observer d’anormal. Mais, certaine nuit
sans lune, comme j’arrivais à quelque 94dix mètres du bord de la mare, surgit soudain d’entre les ormes une forme blanche qui se mit à faire des cabrioles… Puis une autre survint, et une troisième qui en fit de même. Un frisson de terreur me parcourut tout entier, mais je ne perdis pas mon sang-froid. J’étais muni d’un solide gourdin d’épine; je l’assurai dans ma main et continuai d’avancer, bien résolu à en user contre les fantômes s’ils tentaient de me barrer le passage. Après avoir gambadé quelques instants en silence, ils se campèrent tous trois de front dans le sentier et se mirent à pousser, simultanément d’abord, puis alternativement, d’horribles cris gutturaux. Ils étaient effrayants: les linceuls blancs qui les drapaient masquaient leurs formes; on ne leur voyait ni tête ni jambes; seulement ils agitaient, tout blancs aussi, des bras d’une longueur démesurée. Quand je fus à cinq pas d’eux:
Attendez-moi, les gas! fis-je avec une énergie dont je ne me serais pas cru capable.
Au lieu
de se détourner, ils m’entourèrent en continuant leurs cris, tendant vers moi leurs grands bras menaçants. D’un geste désespéré, mon gourdin fendit l’air, s’abattit sur le travers d’un des trois êtres qui s’affaissa avec un long cri plaintif, très humain cette fois. Sans demander leur reste, les autres détalèrent prestement au travers d’un champ.
A mes pieds, le fantôme à présent gémissait, râlait, de façon lamentable. Il proféra entre deux plaintes:
Tu m’as tué, cochon, tu m’as tué!…
Je déroulai les
serviettes et le drap qui masquaient le malheureux et je reconnus le petit Barret, de Fontivier, un garçon de deux ans plus jeune que moi avec qui j’étais en très bons termes. Je lui demandai où je l’avais frappé.
C’est dans les reins, gémit-il. Tu m’as cassé les reins, je ne peux pas me remuer.
Ses compagnons étaient les deux Simon, de Suippière, 95des amis d’enfance avec lesquels j’étais
brouillé depuis un certain temps. Je les appelai l’un après l’autre, mais ils ne me répondirent pas. Barret eut un spasme; il vomit du sang, je crus qu’il allait passer. J’avais bien envie de m’en aller, de le laisser crever tout seul, là, dans la nuit, non pour me venger cruellement, mais plutôt par égoïsme, parce que je prévoyais d’avoir grand’peine à le secourir. Je fouillai mes poches et pus y découvrir quelques allumettes. A la lueur de l’une d’elles, je distinguai ses traits décomposés, ses yeux suppliants, le sang rouge qui sortait encore de sa bouche. Une grande pitié me prit et un chagrin immense. Je descendis jusqu’à l’extrême bord de la mare dans laquelle je mouillai l’une des serviettes qui avaient servi à lui envelopper les bras; j’humectai son front, ses tempes, le creux de ses mains; je nettoyai sa bouche. Il parut se remettre un peu.
– Conduis-moi, je t’en prie, dit-il. Ne me laisse pas tout seul, là
– Tu n’aurais pourtant que ce que tu mérites!
fis-je d’un ton de justicier.
– Oh! Tiennon, tu t’es bien assez vengé… Je te jure que je n’avais pas l’intention de te faire du mal. Je voulais seulement te faire peur pour que tu ne reviennes plus voir la Thérèse
. Depuis quelque temps je l’aimais à n’en plus dormir. Mais tu peux être tranquille à présent, va: c’est toi qui l’auras, je suis foutu!
Je m’efforçai de le rassurer sur son état; puis
, avec de grandes précautions, je le mis sur ses jambes. Il chancelait beaucoup; pourtant, appuyé sur moi, il put se tenir et faire quelques pas; mais un faux mouvement provenant du heurt de son pied contre un caillou le fit crier de douleur.
Asseyons-nous; je ne peux pas aller plus loin, dit-il en sanglotant.
Nous
n’avions pas parcouru dix mètres.
96Je me baissai, le fis s’appuyer
sur mon dos, sa tête sur ma nuque, ses bras m’étreignant, ses mains se nouant sur le haut de mon estomac. Puis, m’étant relevé doucement, mes mains passées sous ses cuisses pour l’empêcher de glisser, je me mis à marcher avec précaution, tout courbé. Mais j’eus beau faire: les secousses inévitables de la marche lui causaient des souffrances tellement intolérables qu’il gémissait à fendre l’âme. Je l’emportai quand même, sans paraître faire attention à ses plaintes qui, tantôt s’affaiblissaient, tantôt redevenaient déchirantes. Vint un moment où l’étreinte de son bras parut mollir, où son corps pesa davantage d’être inerte. Je le crus mort. Comme j’étais exténué, je le déposai à terre lentement; il ne remua pas. Je courus retremper la serviette dans un trou de fossé et lui bassinai de nouveau le visage, les mains, les poignets: il rouvrit les yeux, se remit à geindre sans me rien dire. Dès que je fus un peu reposé, je le repris dans les mêmes conditions que la première fois, et la marche lugubre recommença. Barret eut des hoquets qui me semblèrent marquer son agonie. Le drap blanc que j’avais passé en travers, sur mon cou, se marbra de rouge à proximité de sa bouche; le sang venait de nouveau. Je me félicitai intérieurement de ce que le linceul préservait mes effets, empêchait ma blouse de recevoir des traces de sang qui n’eussent pas manqué, le lendemain, chez nous, de me valoir un interrogatoire embarrassant. Je m’efforçai de marcher plus vite, tellement anxieux et énervé que je ne sentais plus le poids de mon fardeau. Ma force était comme décuplée. Et mon cœur, un moment amolli, était redevenu de marbre; j’entendais distraitement et sans en être affecté, les lamentations diverses de ma victime, indiquant le degré de torture qu’elle subissait.
Après une grande heure
de marche, j’arrivai dans la cour de Fontivier. Les chiens eurent des abois furieux et vinrent en grognant me flairer; craignant qu’ils ne donnent l’éveil 97aux gens, je m’efforçai de les amadouer par des paroles douces. Je suivis le mur de l’unique corps de bâtiment de la ferme et parvins à la porte de la maison où je posai le malheureux qui geignait toujours de façon lamentable; je le couchai dans l’embrasure sur son suaire de fantôme. Puis, ayant donné deux grands coups de pied dans la porte, je me sauvai par un sentier de chèvres, qui, en arrière des bâtiments, dévalait brusquement à travers les cultures. Les chiens me poursuivirent un peu avec des jappements toujours fâchés, mais je fus bientôt hors de leur atteinte. Et quand, dans le silence de la nuit, j’entendis les crissements du verrou qu’on tirait, de la porte qu’on ouvrait, puis les exclamations que provoquait la lugubre découverte, je n’avais plus à craindre d’être rejoint.
Le pauvre Barret ne s’était
malheureusement pas trompé: il avait son affaire. Mon bâton d’épine avait dû lui casser quelque chose dans la colonne vertébrale. Il traînailla plusieurs mois, souffrit affreusement, puis mourut. Jamais, au cours de son agonie, il ne voulut parler du drame dont il était victime. Quand on lui demandait qui l’avait frappé, il répondait invariablement:
C’est quelqu’un qui en avait le droit; c’est bien fait pour moi…
Et il défendit absolument à
ses parents de porter plainte.
Les deux
complices de la victime n’avaient pas à faire de confidences qui eussent provoqué la confession de leur triste rôle. J’avais moi-même tout intérêt à ne rien dire. Les parents de Barret, s’ils eurent des doutes, s’abstinrent de les divulguer. La justice ne fut donc pas informée, et, après les mille suppositions du début, on ne parla plus de cet événement qui resta pour tout le monde, mystérieux et inexplicable.
Ayant agi en état de légitime défense, ou presque, je n’avais rien à regretter. Mais c’est tout de même ennuyeux de se dire 98qu’on a causé la mort d’un homme
, dans ces conditions-là du moins, car il y a des cas où c’est, paraît-il, une action très méritoire: mon oncle Toinot était si fier d’avoir tué un Russe! Souvent l’image du malheureux et les détails de cette triste nuit sont revenus assaillir ma pensée. Je ne dirai pas que ce souvenir a empoisonné ma vie, non, certes! Mais il m’a causé bien des embêtements intimes.
Après l’événement, je ne tardai pas à rompre avec la Thérèse. Ses parents
me mirent en demeure de l’épouser tout de suite ou de ne plus la fréquenter. Ils avaient entendu dire que, mon père ne pouvant pas m’assurer, je serais soldat si le sort m’était défavorable. Cela les effrayait. Leur ultimatum était un congé, car ils savaient bien que je ne voulais pas me marier sans être fixé à cet égard. Bref, je ne revins plus.
Six mois après,
elle devint la femme de l’aîné des Simon, l’un des lâches qui accompagnaient le petit Barret au «rendez-vous des sorciers». La noce eut lieu la semaine même où on l’enterra. La vie a de bien cruelles ironies…

XIV
. _ Deux vides.

Il se passa chez nous, pendant
le cours de notre première année de séjour à la Billette, deux événements familiaux très graves: la mort de ma grand’mère et le départ de ma sœur Catherine.
Ma grand’mère avait plus de quatre-vingts ans. Un jour de mai, en gardant les oisons, elle fut prise
d’une attaque. Inquiet de ne pas la voir rentrer à l’heure du repas, mon père 99alla à sa recherche, la trouva affalée sur le bord d’un fossé, le côté gauche inerte, la langue pâteuse. On la transporta sur son lit d’où elle ne put plus bouger. Elle resta six mois ainsi, souffrant beaucoup et donnant pas mal de peine. Elle articulait obstinément des sons incompréhensibles qui devaient être des phrases, et se mettait en colère parce que nous ne pouvions saisir sa pensée. Il fallait presque toujours quelqu’un à côté d’elle pour la contenter à demi, la faire manger et boire lorsqu’elle en avait envie, et ainsi de suite.
Bien souvent
, j’entendais prononcer à ma mère ou à l’une de mes belles-sœurs des phrases comme celle-ci:
Savoir si ça va durer longtemps?
A quoi une autre répondait:
– Ça n’est pas à souhaiter!
Je n’aimais ni ne détestais
la vieille femme; elle m’était plutôt indifférente. Mais j’étais quand même peiné de ces dialogues où perçait le désir de sa mort. Quand nous étions à table, je portais machinalement mes yeux sur son lit: une angoisse m’étreignait de la contempler immobile, le teint cireux sous sa vieille coiffe, ou bien remuant les lèvres pour des articulations qui n’étaient pas des mots. Souvent j’abrégeais le repas, emportant un morceau de pain pour manger dehors, parce qu’en sa présence ça me devenait impossible.
Je trouve qu’un des
avantages des fortunés est d’avoir des appartements composés d’une série de pièces, celle où l’on mange étant distincte de celle où l’on couche, chaque ménage ayant sa chambre propre et, conséquemment, son intimité distincte. Au moins, ils peuvent être malades tranquillement. Tandis que dans l’unique pièce des maisonnées pauvres, tous les spectacles sont mêlés, la misère de chacun s’étalant aux yeux de tous sans possibilité contraire.
C’est ainsi qu’à côté de ma grand’mère
mourante, mes petits neveux clamaient leur joie d’être au monde, l’assommaient 100de leurs jeux bruyants, de leurs cris. La vie allait son train coutumier. Qu’importait la vieille femme paralysée!
Elle mourut à l’entrée de l’hiver, à la suite d’une seconde attaque, après une journée seulement de souffrances plus vives. Aussitôt qu’elle
fut morte, on arrêta l’horloge et on jeta dehors l’eau qui était dans le seau parce que l’âme de la défunte avait dû s’y baigner avant de s’élever vers les régions célestes. Comme je n’avais encore jamais vu de deuil chez nous, cet événement me causa une très vive impression. Terreur de la mort vue de près, sentiment complexe où se mêlaient la curiosité, la pitié, le dégoût. Je contemplai longuement, à plusieurs reprises, dans sa rigidité dernière, cette créature qui était mêlée à mes premiers souvenirs, que j’avais toujours vue évoluer dans le rayon familier de mon existence. Cette mort ne changea rien aux coutumes journalières de la maisonnée; les mêmes besognes furent exécutées; les repas eurent lieu aux mêmes heures, en face de ce lit dont les rideaux fermés masquaient un cadavre. Seule mettait une note de mystère la bougie qui brûlait à proximité, sur une petite table, à côté du bol d’eau bénite où trempait une branche de buis. On s’abstint pourtant de faire l’attelée quotidienne de labour. Mon frère Louis s’en fut à Agonges prévenir l’oncle Toinot et sa famille. Mon parrain s’occupa d’aller déclarer le décès au secrétaire de mairie, commander le cercueil de fixer avec le curé l’heure de l’enterrement. Je fus chargé, moi, d’aller dans le voisinage demander des porteurs. Quand il fut rentré du bourg, mon parrain travailla à la mise au point d’un araire neuf et il me fallut l’aider. La besogne terminée, il me dit, l’air satisfait:
Il y a combien de temps que je voulais en voir le bout de cet araire! J’avais bien besoin d’une journée comme ça…
Vrai, ce
sentiment de calme égoïsme me peina. On s’attendrit aisément quand on est jeune; plus tard, quand j’eus l’âge 102qu’avait mon parrain à ce moment, je devins bien aussi pratique que lui.
Le lendemain,
ce fut l’enterrement. Nous étions une trentaine à suivre, dans l’épais brouillard froid, le char à bœufs qui portait la bière. A l’entrée du bourg, on la déposa sur deux chaises empruntées dans une maison voisine. Il fallut attendre là un grand quart d’heure, car le curé n’arrivait pas. Il parut enfin, récita quelques prières latines et l’on se mit en route vers l’église, la bière portée maintenant par quatre hommes, avec des bâtons qu’ils passaient dans une serviette suspendue à leur cou. Ce fut de la même manière qu’on se rendit de l’église au cimetière après la cérémonie. Au bord de la fosse, au moment de l’aspersion finale, j’eus la surprise de voir pleurer et sangloter bien fort ma mère et mes belles-sœurs. Ce grand chagrin, ostensiblement étalé, m’étonna, étant donné qu’elles avaient manifesté si souvent la crainte de voir la disparue «durer trop longtemps». Je compris que ces sanglots ne survenaient que pour la forme, parce qu’il était d’usage d’en faire entendre à ce moment. Pour moi, au moment de la descente du cercueil dans la fosse, j’eus un moment d’émotion intense et versai en silence quelques larmes très sincères.
Quand tout fut terminé, les parents d’Agonges vinrent
chez nous. On avait fait quelques préparatifs, acheté du vin et un morceau de viande pour la soupe; ma mère ajouta une omelette. Le repas dura deux heures et, vers la fin, la conversation s’anima; je crois même que l’oncle Toinot redit une fois de plus dans quelles conditions il avait tué son Russe. Je fis cette réflexion que tous les rassemblements se terminaient à peu près de la même manière, qu’ils aient lieu à l’occasion d’un mariage, d’un baptême, d’un enterrement ou d’un autre événement de moindre importance. Pourvu qu’il y ait un repas avec de l’extra, un repas donnant l’occasion 103de rester longtemps à table, on en arrivait fatalement à émettre des souvenirs où chacun se donnait le beau rôle et en tournait d’autres en ridicule, à raconter des histoires comiques ou osées: en somme, des mensonges, des médisances, des sottises…
De ce repas funèbre, seules
les chansons furent bannies.

Ce fut peu de temps après la mort de ma grand’mère que ma sœur Catherine nous quitta pour aller servir, à Moulins, chez une parente de Madame Boutry.
La Catherine avait alors vingt-quatre ans. De physionomie sympathique, elle avait plu tout de suite à la dame qui la
faisait aller chez elle fréquemment pour aider la bonne. Ma sœur prit goût à ce qu’elle faisait et voyait faire dans cette maison; elle adopta bientôt les manières polies et soumises qu’il faut pour servir les riches; elle en vint même à prendre une certaine familiarité respectueuse avec les Boutry qui lui témoignaient de la sympathie. Elle aimait un garçon de Meillers, nommé Grassin, alors au service, auquel elle avait juré d’être fidèle. Depuis cinq ans déjà elle tenait sa promesse; sortait peu, et ne se laissait aucunement courtiser. Grassin lui écrivait trois fois par an: au premier janvier, dans le cours du printemps, à la fin de l’été. La Catherine attendait avec impatience ces lettres qui, cependant, lui causaient beaucoup d’ennui: car elle ne savait à qui s’adresser pour les faire lire, ni pour faire écrire les réponses. Elle économisait sur ses effets pour obtenir de ma mère l’argent nécessaire au libellé, à l’expédition de ses missives. Or, après quelques mois, elle avait fait aux propriétaires l’aveu de son roman et ils se chargeaient de la correspondance. Puis, voyant qu’elle mettait de la bonne volonté à leur être agréable, qu’elle avait des dispositions pour le service, M. et Madame Boutry eurent cette pensée de la caser en ville. Grassin étant brosseur d’un officier, ils pourraient, une fois mariés, se placer 104ensemble et gagner beaucoup. La Catherine s’habitua progressivement à cette idée qui, de prime abord, l’avait effrayée, à cause de la part d’inconnu qu’elle contenait. Elle s’y habitua d’autant mieux qu’elle voyait mes belles-sœurs lui tourner le dos parce qu’elle délaissait le travail de la ferme pour celui des maîtres. De plus, Grassin, consulté par M. Boutry, se montra enthousiaste du projet. Elle accepta donc et partit pour Moulins dans le courant de décembre, malgré l’opposition de mes parents.

XV
. _ Grande décision.

J’eus, à dater de ce moment, passablement d’inquiétudes pour mon compte.
Le bourg de Saint-Menoux assez important, possédait au moins cinq auberges, dont l’une avait un billard et une autre un jeu de boules; on dansait à deux endroits les grands jours. Or, depuis que j’avais cessé de voir Thérèse, je sortais à peu près régulièrement un dimanche sur deux et, chaque fois, j’insistais auprès de mes parents pour obtenir une pièce de quarante sous. Ils ne se dispensaient jamais de me faire une morale que j’écoutais tête baissée, sans répondre, sinon pour affirmer que j’entendais être récompensé de mon travail. Des fois, ils ne me donnaient que vingt sous et même rien du tout; alors, furieux, je parlais d’aller me louer ailleurs.
Nous étions cinq ou six garçons de la classe prochaine
, à nous fréquenter et nous avions tous pris goût au jeu: nous 105faisions de longues parties de quilles ou de neuf trous. Il nous arrivait, les jours de gain, de boire force litres, de nous soûler et de rentrer tard. Dans ces moments, il ne faisait pas bon venir nous chercher noise: nous n’étions pas d’accès facile ni d’humeur à plaisanter. Ce fut ainsi qu’un beau dimanche nous nous prîmes de dispute avec «ceux du bourg». «Ceux du bourg», c’étaient les jeunes ouvriers des différents corps d’état: forgerons, tailleurs, menuisiers, maçons, etc. Il y avait entre eux et nous un vieux levain de haine chronique. Ils nous appelaient dédaigneusement les laboureux. Nous les dénommions, nous, les faiseux d’embarras, parce qu’ils avaient toujours l’air de se ficher du monde, qu’ils s’exprimaient en meilleur français, et qu’ils sortaient souvent en veste de drap, sans blouse. Ils avaient leur auberge attitrée comme nous avions la nôtre, et on ne s’aventurait guère les uns chez les autres sans qu’une dispute s’en suivît. Ce jour-là, trois du bourg, ayant bu du vin blanc le matin, se trouvèrent éméchés tout de suite après la messe. Ils vinrent pour jouer avec nous au jeu de neuf trous. L’un de notre groupe dit:
– Nous ne jouons pas avec les bourgeois, nous autres!
– Eh bien,
firent-ils, nous voulons jouer avec les bounhoummes, nous; aussi bien qu’eux, nous avons de l’argent pour mettre nos enjeux.
J’étais
à jeun et restais un peu timide avec ces gas-là, qui, même sans avoir bu, avaient plus de blague que nous. Je dis néanmoins:
Il ne faut pas que ça vous embête: les bounhoummes, les laboureux ont autant d’argent que vous pouvez en avoir.
J’avais bien trente sous!
Un de mes intimes, un grand, nommé Aubert, qui n’avait pas froid aux yeux, leur lança je ne sais plus quelle injure cinglante. Ils ripostèrent. Finalement, on en arriva à «s’engueuler» 106ferme de part et d’autre; et, comme nous étions de beaucoup les plus nombreux, nous les chassâmes de la cour où était le jeu. La partie recommença après leur départ et notre groupe fut favorisé: Aubert gagna, moi aussi, un autre encore. Naturellement, nous nous mîmes à faire la noce. Vers huit heures du soir, quand nous eûmes mangé, le diable nous tenta d’aller dans l’auberge où ceux du bourg étaient réunis autour du billard. Notre entrée fit sensation. Il y eut un moment de silence pendant lequel nous nous observâmes mutuellement. Enfin, l’un de ceux que nous avions expulsés le matin, un petit cordonnier brun, prononça d’une voix forte:
Les porchers ne sont pas admis ici!
– Répète voir,
feignant, répète voir que j’ sons des porchers! riposta Aubert en roulant des yeux furieux.
– Oui, oui, reprit l’autre,
vous êtes des porchers, des pantes, des tas de sacrés bounhoummes!
Un de ses camarades, mettant la main devant son nez,
lança:
Misère! ça sent la bouse de vache!
Et un troisième:
– Pas étonnant; ils se lavent les jambes une fois par an; ils gardent une couche de bouse l’hiver pour se tenir chaud!
La partie de billard interrompue, ils étaient dix à présent à nous
regarder, à nous huer. Nous nous efforcions de faire bonne figure en leur renvoyant leurs insultes grossies le plus possible. Aubert, fier de sa force, rageait:
Venez donc le dire dehors, sacrés feignants que vous êtes, bourgeois manqués, arsouilles!
L’aubergiste intervint,
nous supplia de ne pas nous battre, puis nous invita à sortir, nous, campagnards, derniers arrivants. Mais cela ne faisait pas notre affaire.
107Nous avons le droit d’être là aussi bien qu’eux, je suppose! dit l’un de nous que nous approuvâmes tous.
Cependant, avec
des ménagements, le bistro nous poussait dehors peu à peu. Les autres s’avancèrent:
A la porte! firent-ils. A la porte!
Et, sans nous frapper, ils nous bousculèrent…
Ah, c’est comme ça! fit Aubert. Eh bien, vous allez voir!
En même temps il assenait
un grand coup de poing sur la tête du petit cordonnier brun qui, dans le clan opposé, se démenait le plus.
Ce fut le signal d’une mêlée générale. Les coups de poing, les coups de pied pleuvaient, en même temps que continuaient les insultes. Et l’aubergiste nous poussait tous dehors, amis et ennemis, avec une douceur obstinée. Quand les derniers furent à proximité du seuil, il ferma la porte si brusquement que deux ou trois dégringolèrent. Dans la rue, que balayait un vent mouillé, glacial, précurseur de neige, la lutte continuait furieusement; on entendait:
Tiens, attrape ça, bounhoumme!
– V’là pour toi, bouif!
– Cochon! il m’a cassé deux dents!
– Le nez me saigne, laisse-moi!
me dit un maçon à qui je venais d’appliquer un formidable «gnon».
Aubert serrait à l’étouffer un ouvrier maréchal qui, impuissant, le mordait au bras et à la figure; un charron vint délivrer le maréchal et, combinant leurs efforts, ils renversèrent mon grand copain. Lui,
au paroxysme de la colère, sortit son couteau, en porta un coup sur la main de l’un, laboura la joue de l’autre. Il y eut des cris de fureur:
Un bounhoumme qui se sert de son couteau!
– Oui, fit Aubert relevé, nu-tête
, la blouse rejetée en arrière, les yeux hors de l’orbite, les dents grinçantes, la main 108levée brandissant le couteau saignant: si d’autres ont envie d’en avoir autant, qu’ils s’approchent!
Le garde
champêtre arrivait, et des curieux avec des lanternes:
Voyez, il y en a un qui saigne comme un bœuf!
– Tas de sauvages!
Est-il possible de s’abîmer comme ça!
Des hommes
séparèrent ceux de nous qui luttaient encore et nous retinrent éloignés: car tellement furieux tous, nous continuions à nous invectiver, voulions à nouveau nous précipiter les uns sur les autres. Le garde champêtre inscrivit nos noms. On soigna les blessés. Nos antagonistes furent tous emmenés par leurs parents ou leurs patrons. Le père du maréchal qui avait reçu le coup de couteau à la joue cria, en s’éloignant:
On va laisser les laboureux tranquilles; ils se battront ensemble, s’ils veulent.
– Les laboureux vous valent bien!
hurla Aubert.
Et il voulut courir sus à leur groupe. Notre aubergiste
habituel et quelques autres personnes qui l’accompagnaient nous prêchèrent la modération. Je n’étais pas ivre ni encoléré au point de ne plus rien comprendre. J’appuyai donc:
– C’est bien
assez, Aubert, il vaut mieux s’en aller.
Et nous partîmes, en effet, pas très loin
à vrai dire: car l’idée nous vint d’entrer chez notre aubergiste pour boire un café froid, histoire de calmer notre excitation. Les quelques consommateurs qui se trouvaient là s’entretenaient de la rixe:
Ils en sauront long: il y a des coups de couteau.
– Ça sera peut-être de la prison!
– Rien d’impossible.

Aubert, toujours très énervé, donnait de grands coups de poing sur la table, disant qu’il
«se foutait» de la justice:
S’il faut aller en prison, on ira, voilà tout. Et ça ne 109m’empêchera pas de me battre encore quand on m’insultera. Ce que je ne veux pas, c’est passer pour feignant, non, jamais! Les gas du bourg voulaient nous flanquer une «trifouillée»: eh bien! c’est eux qui la tiennent… Ils ne pourront pas dire que les laboureux sont des lâches!
Et tous de
déclarer que nous ne regrettions rien, que, d’ailleurs, toutes les bonnes raisons étaient de notre côté. Au fond, nous n’en étions pas moins très inquiets.

Le lendemain, les gendarmes de Souvigny
vinrent à la Billette pour m’interroger. Mes petits neveux, qui jouaient dans la cour, furent les premiers à les voir.
Les gendarmes! annoncèrent-ils d’un ton d’effroi, les gendarmes!
Ils vinrent se réfugier
dans la grange où nous battions au fléau, mes frères et moi; ils se blottirent derrière un tas de paille et n’en bougèrent plus.
Mes parents ne furent qu’à demi surpris
, car ils avaient vu le matin mes vêtements souillés, ma figure noire de coups, et j’avais dû avouer que je m’étais trouvé mêlé à une dispute.
Les gendarmes
s’en tinrent à quelques questions sommaires, m’enjoignirent de me rendre au bourg de Saint-Menoux, le lendemain à midi.

A l’heure dite, nous nous trouvâmes réunis tous, artisans et campagnards, sur le lieu de la lutte. Le maréchal frappé par Aubert
avait un bandeau sur la joue; un autre avait le bras en écharpe; plusieurs boitaient; des «gnons», des bleus, des meurtrissures se voyaient encore sur tous les visages, comme de convaincantes, sinon glorieuses cicatrices. Deux gendarmes arrivèrent bientôt, dont l’un avait des galons blancs sur le bras: c’était le maréchal des logis, chef de la brigade 110de Souvigny. Ce fut lui qui mena l’enquête. Ses traits accentués, son air froid, sa longue moustache noire et sa barbiche le faisaient paraître sérieux et méchant. Il se fit expliquer par l’aubergiste dans quelles conditions la rixe s’était engagée, questionna le garde champêtre; enfin il nous interrogea séparément, en commençant par les blessés. Sur un grand carnet il crayonnait à mesure les réponses. Ah! notre morgue du dimanche était loin! Nous nous regardions, amis et ennemis, sans haine; nos yeux baissés, nos physionomies atterrées disaient seulement combien nous regrettions cette bêtise aux si vilaines suites. Je remarquai qu’Aubert était le plus pitoyable de tous. Comme il était le seul à s’être servi d’un couteau, le maréchal des logis l’interrogea plus longuement; mais le malheureux, affalé, livide, tremblait si fort qu’il se trouvait dans l’impossibilité de répondre autrement que par monosyllabes. Les plus malins, lorsqu’ils ont un verre dans le nez, sont presque toujours les plus lâches, les plus couards aux heures difficiles.
Je dois avouer que ceux du bourg firent meilleure impression que nous, à l’interrogatoire: ils s’exprimaient mieux, avec plus de facilité, étaient moins impressionnés. Il en fut de même au jour du jugement. Les campagnards, habitués à travailler solitairement en pleine nature, font toujours mauvaise figure en présence de gens qui ne sont pas de leur milieu.
On peut croire qu’après cela j’eus de tristes jours à
passer chez nous. Ce furent des reproches à n’en plus finir sur les ennuis, les frais, le déshonneur que j’allais causer.
Ce n’est pas une petite affaire, Seigneur de Dieu, disait ma mère, tu vas peut-être faire de la prison! Tu seras marqué sur le papier rouge! Qu’on est donc malheureux d’avoir des enfants qui vous fassent faire tant de bile!
Mon père se lamentait presque autant; les autres
montraient 111aussi de l’inquiétude, et, certes, je n’étais guère tranquille moi-même.
Quand M. Boutry eut connaissance de l’
affaire, il vint chaque jour me faire la morale, disant que c’était indigne d’un siècle de civilisation de voir se battre ainsi, sans motif, des jeunes gens d’une même commune.
Vous avez agi en sauvages, en barbares! concluait-il.
Il intervint néanmoins auprès du maréchal des logis, auprès du maire
; puis, voyant qu’il était impossible de nous éviter le tribunal, il s’occupa de nous chercher un avocat, le même pour tous les belligérants.
Ce procès, me dit-il un jour, doit non seulement vous servir de leçon, mais encore être le prétexte d’une réconciliation générale et durable.
Il n’était guère prophète, ce bon M. Boutry: soixante années ont passé depuis, et l’antagonisme
dure encore, à Saint-Menoux et ailleurs, entre les garçons du village et ceux des fermes.
Le jour du jugement, nous nous rendîmes à Moulins à pied, en deux groupes, à une demi-heure d’intervalle: ceux du bourg les premiers, nous ensuite. Il me souvient que je fus bien étonné en passant sur le pont de l’Allier. Je n’avais jamais vu que l’étroite Burge de Bourbon et les tout petits ruisseaux de nos prés: il ne me semblait pas qu’il pût y avoir des rivières aussi larges. Ceux de mes compagnons qui venaient au chef-lieu pour la première fois partagèrent, d’ailleurs, mon étonnement.
En ville, nous nous trouvâmes vite embarrassés. Nous allions lentement, regardant les
étalages, en badauds qui n’ont jamais rien vu. Il avait plu le jour précédent et le temps menaçait encore; nos sabots glissaient sur les trottoirs humides. J’avais conscience que, pour les gens de la ville, nous devions former un groupe ridicule. En effet, les employés de bureau 112et les demoiselles de magasin qui s’en revenaient de travailler nous jetaient des regards curieux, nuancés d’ironie.
Un homme chargeait sur un tombereau des tas de boue; je me hasardai à lui demander s’il connaissait l’endroit où l’on juge.
113Le tribunal? fit-il, un peu étonné, c’est rue de Paris, un grand bâtiment en briques rouges avec une cour au milieu. Vous en êtes encore loin; il vous faut aller d’abord jusqu’à la place d’Allier et là vous demanderez de nouveau.
Il nous indiqua le chemin pour arriver à cette place d’Allier que nous ne fûmes pas longtemps à trouver. Comme nous cherchions
quelqu’un à qui nous adresser pour le renseignement définitif, nous aperçûmes un autre groupe en contemplation devant l’entrée d’un grand bazar: c’étaient nos compatriotes ennemis, les gas du bourg. Ma foi, on était hors de notre atmosphère habituelle, on n’était plus chez soi; on n’était plus soi; la rancune persistante s’en trouva très atténuée. Ils se tournèrent de notre côté: nous échangeâmes des sourires:
Eh bien, on y va?
Le petit cordonnier brun répondit:
Nous vous attendions… Seulement, on commençait à craindre que vous n’ayez mangé le mot d’ordre.
Nous nous dirigeâmes de compagnie vers le grand bâtiment
en briques rouges. On nous fit entrer dans une salle carrée, blanchie à la chaux et garnie de bancs, où il nous fallut attendre une grande heure et demie en compagnie de six «roulants» et de trois braconniers. Notre tour vint enfin, après tous les autres, et nous pénétrâmes à la file dans la salle du tribunal. Dans le fond, sur une sorte d’estrade élevée, trois hommes, en robe noire, étaient assis. Au mur, derrière eux, un grand Christ de plâtre trônait, les dominant. L’homme du milieu nous interrogea; c’était un gros rougeaud à figure rasée dont les yeux clignotaient derrière des lunettes. Nous avions tous des allures de bêtes prises au piège; nous lui répondîmes d’un ton si humblement plaintif qu’il dut se demander si nous étions bien les mêmes fous furieux qui s’étaient tant cognés, quinze jours auparavant. Après que 114l’interrogatoire fut terminé, se dressa un autre homme en robe, un jeune avec des favoris noirs, qui siégeait sur une petite estrade placée à gauche de celle des juges et un peu en avant; il flétrit notre abominable conduite, prétendit que nous étions des crapules, des brigands, – il traita même Aubert d’assassin – et conseilla au tribunal de ne pas hésiter à nous appliquer toutes les rigueurs du Code: ce serait d’un excellent exemple. Mais ce fut après, le tour de notre avocat, un petit barbu qui avait l’air de se ficher du monde. Il traita de gaminerie sans conséquence notre lutte épique, dit que nous étions tous d’excellents garçons, d’inoffensifs petits jeunes gens dont le seul tort avait été de boire un verre de trop, certain jour, et il supplia les trois hommes du fond de ne pas nous mettre en prison. Il eut gain de cause: en raison des coups de couteau, Aubert fut condamné à vingt-cinq francs d’amende, tous les autres à seize francs.
Etant sortis
, nous allâmes manger tous ensemble dans un caboulot de la place du Marché: Après quoi nous nous mîmes en route pour l’étape de retour, qui se passa bien, mais plusieurs avaient les pieds écorchés et tout le monde était très fatigué. Le petit cordonnier essaya pourtant, à différentes reprises, de se payer nos têtes; mais ses amis n’eurent pas l’air de le soutenir et les rapports restèrent cordiaux entre les deux groupes réunis.
On fut bien content chez nous de ce que je
n’avais pas de prison; néanmoins, la solde de l’amende et des frais parut énorme.

Le tirage au sort
approchait: mes parents m’appelèrent à part, un beau jour, pour m’annoncer que je n’avais pas à compter sur un remplaçant. Ils me détaillèrent leurs raisons: le déménagement, la mort de ma grand’mère, causes de dépenses considérables; mes frères avaient sept enfants à 115eux deux, ce qui augmentait les charges de la maisonnée; la canaillerie de Fauconnet avait causé bien du tort; je faisais depuis longtemps de grands frais d’auberge, et, enfin, ce maudit procès était survenu qui coûtait cher. A cause de tout cela, il ne leur avait pas été possible de réunir les cinq cents francs nécessaires pour m’assurer au marchand d’hommes ou à la cagnotte mutuelle qui existait à Saint-Menoux. Cette révélation m’abasourdit, car j’avais toujours compté, malgré tout, jouir du même régime que mes frères. J’eus une explosion de fureur et dis carrément que, si la chance me favorisait au tirage, je ne resterais pas longtemps à la maison. Mes parents, tout confus, ne cherchèrent pas à modérer mon mécontentement.
J’eus le
numéro 68 et fus sauvé: on ne prit que jusqu’à 59. Je passai encore à la Billette le reste de l’hiver et tout le printemps. Mais, quand arriva l’époque de la Saint-Jean, j’annonçai officiellement mon intention de me placer au dehors.
Ce n’est pas vrai que tu veux t’en aller, Tiennon? fit ma mère très inquiète.
– Qu’irais-tu faire
ailleurs, du moment qu’il y a ici de quoi t’occuper? ajouta mon père.
– C’est bien que vous comptiez pouvoir vous passer de moi, puisque vous vouliez me laisser partir, répondis-je malignement. J’ai
passé toute ma jeunesse à travailler pour rien: il est temps que je travaille pour gagner de l’argent.
Ma mère reprit:
– Quand il te faudra t’entretenir sur ton gage, je t’assure que tu n’auras guère de reste. Tu n’auras même pas autant pour t’amuser que nous te donnions ici.
Tous me supplièrent de rester: mon parrain,
le Louis, mes belles-sœurs et jusqu’à cette pauvre innocente de Marinette qui m’aimait beaucoup. Les petits même se cramponnaient à moi.
116Tonton, ne t’en va pas! Dis, ne t’en va pas, je t’en prie!
Je faillis pleurer en dénouant l’étreinte de leurs petites menottes, mais demeurai inflexible.
A vrai dire,
il y avait pour me faire partir un motif autre que l’injustice obligée de mes parents. Je comprenais que bientôt, quand les petits auraient grandi, nous serions trop nombreux pour ne former qu’une maisonnée. Forcément, il faudrait alors que je gagne ma vie ailleurs. Je préférais commencer plus jeune.
J’allai donc à la foire de Souvigny
, avec un épi de froment sur mon chapeau. Je me louai à l’année dans un domaine d’Autry, à Fontbonnet, pour la somme de quatre-vingt-dix francs. C’était, à l’époque, le prix des bons domestiques.
Le matin de
la Saint-Jean, je fis un ballot de mes effets, pris ma faucille et ma faux, et quittai pour jamais le toit familial, un peu ému d’avoir entendu sangloter ma mère et d’avoir vu mon père pleurer silencieusement.

XVI
. _ Leçons méritées.

Il est nécessaire de changer
de vie pour apprécier justement les bons côtés de sa vie ancienne; car, dans la monotonie de l’existence journalière, on jouit inconsciemment des meilleures choses; elles semblent tellement naturelles qu’on ne conçoit pas qu’elles puissent ne plus être; seuls, les ennuis frappent parce qu’on se figure qu’ils n’existent pas partout. Le changement de milieu, en supprimant les bonnes choses qu’on n’appréciait pas, fait 117ressortir leur importance; il montre que les embêtements se retrouvent toujours: c’est à peine s’ils changent de forme.
Je
constatai cela, les premières semaines de mon séjour à Fontbonnet; il y eut des instants où je regrettai d’avoir quitté ma famille. Je finis pourtant par m’habituer tout à fait et même par me trouver mieux que chez nous, en raison de l’indépendance absolue dont je jouissais aux heures libres. Pourtant, je n’avais pas la ressource de demander de l’argent pour sortir. Je cessai complètement d’aller au bourg de Saint-Menoux, ce qui put sembler naturel à mes anciens amis, étant donné que je n’habitais plus la commune. Mais je n’allai pas davantage au bourg d’Autry, dont je dépendais. J’évitai même les vijons, dans la crainte de trouver des gens qui voudraient me faire jouer. Ayant la poche vide, j’étais forcément sage.
Je passai
mes dimanches d’été à rôder dans la campagne et dans la forêt: car le domaine côtoyait le point terminus de Gros-Bois. Il y avait par là une maison forestière où résidait un garde déjà vieux, le père Giraud, avec qui je ne tardai pas à me lier. J’eus l’occasion de lui rendre différents services, de l’aider à couper de l’herbe pour ses vaches dans les clairières de la forêt, à moissonner le carré de blé qu’il avait au bas de son jardin. Je trouvais toujours chez lui à m’occuper quelques heures chaque dimanche. La plupart du temps, il offrait un verre de vin, le travail fait, je demeurais avec lui une bonne partie de la journée. Le père Giraud avait un fils soldat en Afrique dont il me parlait souvent, une fille mariée à un verrier de Souvigny, et enfin une seconde fille non mariée, encore avec lui. Mademoiselle Victoire était une brune aux yeux noirs, au teint bistre, à l’air froid comme sa mère. J’étais peu familier avec les deux femmes: la fille du garde me semblait être d’ailleurs d’une situation trop supérieure à la mienne pour que je tente de lever les yeux sur elle.
118Par exemple, je
les levais beaucoup, les yeux, sur la servante qui était avec moi à Fontbonnet. C’était une maigriote à l’air ingénu, qui avait les plus belles dents du monde et le sourire le plus enchanteur. Elle s’appelait Suzanne, travaillait bien et n’avait pas mauvais caractère. J’aurais peut-être pu prendre à son endroit des idées pour le bon motif si elle eût été d’une famille honorable. Mais elle était bâtarde. Sa mère, bonne à tout faire, disait-on, chez un vieux rentier infirme, n’avait jamais eu de mari, ce qui ne l’empêchait pas d’avoir deux autres enfants. La pauvre Suzanne devenait pourpre quand on l’entretenait de cela. Pour moi, qui n’étais domestique que par hasard et de ma propre volonté, c’eût été déchoir déjà que de me marier avec une servante: seules, les filles de métayers étaient de mon rang. A plus forte raison, ne pouvais-je épouser une bâtarde: pour le coup, ma mère aurait fait joli! Si donc je ne m’arrêtais pas à l’idée du mariage avec Suzanne, je rêvais d’en faire ma maîtresse… Pour mon excuse, je peux dire que j’étais alors dans un état d’esprit particulier que tous les garçons connaissent un moment, je crois bien.

A Saint-Menoux, Aubert et la plupart de
ceux avec qui j’avais fait de bonnes parties l’année d’avant, affirmaient mordre à volonté au fruit défendu. Ils citaient même les filles qu’ils avaient eues: et, à beaucoup de celles qu’ils nommaient ainsi, on aurait donné le bon Dieu sans confession, tellement elles n’en avaient pas l’air. Chaque fois que ce chapitre était venu sur le tapis, je m’étais efforcé de prendre part à la conversation d’un ton enjoué, comme quelqu’un qui connaît ça depuis longtemps; pour parler sur un sujet qu’on ne connaît pas, il suffit de savoir assaisonner et servir à point quelques phrases des autres, tout en posant au blasé: ça prend toujours. En somme, j’étais entièrement naïf et j’avais un grand désir de ne l’être plus.
119Je m’efforçai donc d’amadouer Suzanne en lui rendant des petits services d’ami, comme de lui éviter les plus mauvaises besognes aux champs
, et à la maison d’aller à sa place querir l’eau et le bois quand il m’était possible. Elle ne tarda guère à me regarder avec tendresse, rien qu’à cause de ces petites attentions. Je ne représentais pas trop mal, d’ailleurs. J’étais de taille moyenne, plutôt trapu et vigoureux; le visage un peu allongé, au nez fort, au front couvert, empreint de virilité et d’énergie. Il était tout naturel que je plaise à la petite. Quoi qu’il en soit, le hasard nous ayant fait rencontrer dans l’étable des vaches, un soir, à la tombée de la nuit, je lui susurrai qu’elle était jolie, que je l’aimais, et je l’embrassai avec autant d’effusion que j’avais embrassé Thérèse, deux ans et demi auparavant. Elle en parut si heureuse que je crus bien qu’elle allait défaillir dans mes bras. Je m’en tins là, craignant l’arrivée du maître qui rôdait aux alentours.
Mais
un dimanche que nous étions seuls à la maison, je recommençai de lui conter fleurette et, après des préludes peut-être trop courts, je voulus glisser ma main sous ses jupes. Elle fut debout d’un bond; une flamme étrange passa dans ses yeux et, de toute la force de son petit bras nerveux, deux fois de suite elle me souffleta… Puis, s’étant mise en défense derrière le dos d’une chaise, elle dit d’une voix sifflante:
Salaud, va! C’est pour ça que vous me flattiez; vous vouliez vous amuser de moi… J’ai autant d’honneur que n’importe laquelle, vous le saurez… Et si jamais vous vous ravisez de me toucher, je le dis tout de suite à la bourgeoise. Vous avez compris?
– Méchante!… Méchante!… fis-je bêtement,
frottant ma joue rouge et cuisante.
– C’est bien votre faute si je vous ai fait mal, reprit-elle un peu radoucie. Ça vous apprendra à me respecter
.
Je sortis
tout penaud et n’essayai plus de revenir à l’assaut 120de cette vertu trop farouche. J’eus d’ailleurs, à la suite de sa défense énergique, un réveil de conscience qui me montra combien ce serait de ma part une action mauvaise de risquer par sot amour-propre plus encore que pour quelques problématiques instants de satisfaction, de causer le malheur de sa vie. Je me sentis coupable et méprisable, et m’efforçai de mériter mon pardon en continuant de me montrer prévenant envers Suzanne sans jamais plus lui parler d’amour.

A quelque temps de là, j’eus une nouvelle aventure galante qui tourna encore à mon désavantage. Il y avait dans un domaine voisin, à Giverny, une autre servante déjà vieille, aux allures indolentes et aux cheveux blond filasse, qu’on appelait la grosse Hélène. De la Billette même, j’avais entendu parler de cette fille qui passait pour très légère de mœurs. Ici, c’était bien autre chose. Au travail, entre hommes, on s’entretenait tous les jours d’elle. On rapportait aux heures de fatigue, pour retrouver la gaîté, toutes les histoires scabreuses dont elle avait été l’héroïne.
– Elle n’en refuse que deux, disait le maître, celui qui ne veut pas et celui qui ne peut pas.
Je souhaitais fort la connaître mieux.
Or, un jour, comme nous étions en train de déjeuner, elle vint à Fontbonnet pour réclamer trois taureaux échappés du pâturage, égarés depuis. Elle s’assit, point gênée, causa de tout avec assurance, répondit carrément aux blagues du maître et de ses garçons. Elle sortit en même temps que moi. Dehors, je pus lui parler seul à seul et j’en profitai pour lui servir quelques bêtises assez raides qui n’eurent pas l’air de la troubler le moins du monde; je crois bien qu’au contraire ce fut moi qui rougis de ses reparties.
La connaissance me sembla suffisamment faite et, le diable me poussant, je m’en fus rôder le dimanche suivant autour de 121Giverny.
Je me dissimulai dans un carré de maïs voisin de la cour et ne tardai pas à voir Hélène qui s’en revenait de traire. Elle porta à la maison sa cruche de lait et ressortit, un moment après, transformée, ayant mis un bonnet blanc, un caraco propre, des sabots nouvellement noircis. Elle regagna l’étable pour détacher les vaches qu’elle démarra hors de la cour. Cinq minutes plus tard, les bâtiments n’étant plus en vue, je me trouvai comme par hasard sur son passage, dans le chemin.
Tiens, vous êtes par là? fit-elle, l’air étonné.
– Oui, je me promène pour ma santé.
– Eh bien, si vous voulez venir m’aider à garder les vaches
.
– Je voulais
vous le proposer.
Nous dévalâmes côte à côte par
une rue ombreuse et solitaire jusqu’à un pré de bas-fond que bordait un petit taillis. J’étais un peu ému de me voir seul avec cette dispensatrice d’amour et ruminais péniblement des phrases de circonstance qui ne me satisfaisaient point. Elle jouait avec sa trique, gaie, très à l’aise, faisant tous les frais de la conversation. Je fus ennuyé de voir qu’il y avait à l’autre extrémité du pré une chaumière de journalier auprès de laquelle jouaient des enfants. Mais ma compagne proposa, comme devinant ma pensée:
– Tenez, si vous voulez, nous allons entrer dans le
taillis cueillir des noisettes.
Je m’empressai d’accepter, et, quand
nous y eûmes pénétré, bien que le cœur me battît fort, je devins entreprenant: passant mon bras autour de la taille d’Hélène, j’observai qu’il ferait bon se coucher au-dessous de ces arceaux de verdure, sur le fin gazon. Elle répondit, ironique:
Vous êtes fatigué? Je vous préviens que, moi, je ne suis pas venue ici pour me coucher.
122Puis ayant, par un demi-tour preste, échappé à mon étreinte, elle se mit à courber les branches de noisetier et à détacher les touffes de noisettes qu’elle glissait à mesure dans la poche de son tablier.

Je commençais à devenir perplexe.
Cela m’étonnait qu’elle eût l’air de mettre des formes à une chose qui devait lui sembler très banale. J’avais la volonté d’agir, mais repoussais d’instant en instant le début de l’action.
– Les
noisetiers se font rares, dis-je fort platement.
Allons dans le fond, nous en trouverons davantage.
Elle glissait au travers des branches avec une agilité qui avait de quoi surprendre, étant donné ses
façons pesantes; j’avais de la peine à la suivre. Nous marchions depuis quelques instants dans la voie frayée qui coupait en deux le taillis, quand nous nous trouvâmes en face d’un homme à forte barbe noire, très grand et jeune encore. Elle ne parut pas surprise: j’eus l’intuition que j’étais joué. L’homme dit, mi-sérieux, mi-rieur:
Tiens, vous avez donc pris un commis pour vous aider aux noisettes, Hélène?
Je dus rougir
comme une ingénue de quinze ans, comme rougissait la Suzanne de chez nous; néanmoins, j’essayai de m’en tirer par une bravade:
A deux, on fait toujours mieux, dis-je.
– Oui, mais à trois
, on fait moins bien, blanc bec!
Et le voilà qui me tombe dessus à coups de poing en ricanant
:
Tiens, attrape ça… tiens… Et puis ça encore… C’est pour t’apprendre à venir rôder où tu n’as pas affaire, gamin!
En
toute autre circonstance, je ne me serais certainement pas laissé rosser sans rien dire. Mais la surprise fit que je n’eus pas l’idée de me défendre. Sans demander mon reste, 123je détalai comme un lièvre, poursuivi jusqu’au bout du taillis par les quolibets des deux autres.
Et je jurai, mais trop tard, qu’on ne me reprendrait plus auprès des jupes de la grosse Hélène.

Mes équipées amoureuses de jeunesse se réduisent à peu de chose, comme on voit, et je n’ai pas le droit d’en être bien fier. Mais ça ne m’a pas empêché de faire le malin plus tard, comme tous les autres, de parler d’un air entendu de mes bons tours à l’époque où j’étais garçon, de dire même:
Les femmes ne me manquaient pas, grand Dieu! Je n’avais que l’embarras du choix!
A la vérité, ce fut
mon épouse légitime qui eut les prémices de ma virilité…

XVII
. _ Abus de confiance.

Au
printemps suivant, je m’en fus, pour la fête de Meillers, voir mon camarade de communion, Boulois, du Parizet. Son jeune frère étant mort, il restait fils unique, était fier de sa belle situation, car ses parents avaient quelques avances. Tout en causant, comme j’en étais venu à parler du père Giraud, le garde, il me demanda en souriant finement s’il n’avait pas une fille. Je répondis qu’il en avait même deux, dont l’une mariée et l’autre encore à prendre. Alors Boulois m’avoua qu’un parent lui avait montré Victoire, certain dimanche à Souvigny, en lui disant 124qu’elle ferait bien son affaire. Il me questionna sur le caractère et les habitudes de la jeune fille, puis à l’heure de mon départ, me chargea de la pressentir à l’occasion, afin de savoir si elle consentirait à se marier avec un garçon de la campagne.
Si elle a l’air de dire oui, tu lui parleras de moi, conclut-il.
Je réfléchis beaucoup à cela toute la semaine. Pour plusieurs raisons, cette mission délicate m’ennuyait. Néanmoins, dans l’intention de la remplir, je me rendis le dimanche suivant à la maison forestière. Le hasard me favorisa; Victoire et sa mère étaient allées à la messe du matin et, sitôt leur rentrée, le père Giraud partit pour celle de dix heures. Je sortis avec lui, faisant le simulacre de m’en retourner à Fontbonnet, m’efforçant à un air très naturel. Mais je revins une heure plus tard. Victoire se trouvait seule à la maison, sa mère paissant les vaches dans une clairière lointaine. Après quelque préambule embarrassé, je lui confiai que j’avais désiré la voir en dehors de la présence de ses parents pour lui demander si un paysan lui plairait comme mari. Elle fixa un instant sur les miens ses grands yeux noirs; interrogateur et profond, son regard me fouillait l’âme, mais elle ne répondait pas.
C’est un de mes amis qui m’a chargé de vous poser cette question, ajoutai-je.
– Ah! c’est un de vos amis…

Je crus discerner dans ces mots
, après lesquels elle redevint pensive un instant, une nuance de désappointement qui me frappa.
Eh bien, dame, il faudrait que je le voie, cet ami; sans le connaître je ne peux rien vous dire.
– Il se fera connaître… Mais le métier ne vous déplairait pas trop?
– Pourquoi me déplairait-il? Ne suis-je pas paysanne aussi…

Il y eut un moment de
silence pénible. Victoire, assise au 126coin de la cheminée, tisonnait le feu et ne détournait plus les yeux de la flamme rose. J’étais adossé à une vieille commode de chêne, tout près de la porte d’entrée, tressaillant à tous bruits qui frappaient mes oreilles: crépitement des branches qui flambaient, tic tac de l’horloge, chant d’un grillon dans le mur, gloussement d’une poule dans la cour. J’avais le cerveau troublé, une idée très osée, diabolique même m’était venue au cours de la semaine Et j’eus l’audace inouïe de l’exprimer tout d’un trait:
Eh bien, non! Je ne veux pas mentir plus longtemps!… Ce n’est pas pour un autre, c’est pour moi que je parle en ce moment, Victoire. M’accepteriez-vous pour époux?
Elle se leva d’un bond, se tourna à demi de mon côté; ses
yeux se baissèrent vers les larges pierres noires qui dallaient la pièce et je vis une légère coloration animer ses joues au teint bistre:
Vous ne me déplaisez pas; mais je ne puis vous donner de réponse définitive sans parler à mes parents. Allez dimanche au bal à Autry; je m’arrangerai pour y paraître et vous dirai si vous devez vous présenter ou non.
Je balbutiai un «merci» et me retirai
sans même chercher à me rapprocher d’elle, tellement j’étais troublé, tellement son air froid et sérieux continuait de m’en imposer.

Les jours suivants, je crus avoir rêvé… Il ne me semblait pas possible que j’aie trahi ainsi la confiance de Boulois, que j’aie demandé pour mon compte cette Victoire pour laquelle je ne ressentais d’autre attirance que celle qui résultait de sa situation de fille aisée! Et pourtant, c’était fait! Que les grands événements de la vie tiennent donc à peu de chose! à une pensée qui se fait jour par hasard, à une disposition d’esprit passagère, à une minute d’audace, à un moment d’absence de conscience ou de réflexion…
127Victoire, qui avait de l’amour pour moi, dut bien manœuvrer, car elle
me dit le dimanche au bal que j’avais des chances, bien que ses parents fissent beaucoup d’objections. Ils lui donnaient un lit, une armoire, un peu de linge et trois cents francs d’argent, ce qui était beau pour l’époque. Naturellement, ça les ennuyait que je n’aie rien du tout: ils me le déclarèrent tout net quand j’allai à la maison leur faire ma demande:
Obtenez de votre père une somme au moins égale à celle de Victoire; il vous doit bien cela, puisqu’il ne vous a pas racheté. A cette condition, nous consentirons au mariage, car nous vous connaissons comme bon travailleur et brave garçon.
Le bon
accueil des parents m’étonna presque autant que celui de la fille. J’en sus plus tard le pourquoi. Leur fils, le soldat d’Afrique, avait eu une jeunesse orageuse; il leur avait coûté beaucoup d’argent et causé beaucoup de désagréments, alors qu’il était à Moulins, commis en rouennerie. D’un autre côté, leur gendre, le verrier, ne leur procurait aucune satisfaction: buveur invétéré, il lui arrivait de battre sa femme: le ménage n’était pas heureux. Je bénéficiais de ces exemples qui avaient amoindri aux yeux des Giraud le prestige des emplois dans le commerce et l’industrie.
Mon père
s’était remis à flot; il avait touché de M. Boutry huit cents francs au compte de la deuxième année; je n’eus pas trop de peine à obtenir les trois cents francs exigés. Je fus donc agréé définitivement, et la noce eut lieu à la Saint-Martin de 1845; j’avais tout juste vingt-deux ans.
Ma femme demeura chez ses parents et je continuai mon service à Fontbonnet où j’étais
loué pour une seconde année. Chaque soir, après la journée faite, je rentrais à la maison forestière; chaque matin, au petit jour, je regagnais mon poste. Le dimanche, je continuais de faire les travaux, les 129corvées pénibles du beau-père, ce qui me faisait bien voir à la maison. Victoire se montrait aimable, je n’avais ni responsabilité, ni inquiétude: ce fut un des moments heureux de ma vie.

XVIII
. _ Responsabilités.

Toutefois, cette situation ne pouvait durer longtemps. Dans le courant de l’année, j’appris qu’une
locature était vacante à Bourbon, tout près de la ville, en bordure des Craux. On appelait ainsi un communal granitique et pierreux où croissait au ras du sol une herbe dure, de teinte noirâtre. Les Craux, sur la partie descendante d’un plateau fertile, aboutissaient à des prairies humides au travers desquelles coulait un ruisseau bordé d’aulnes. Je visitai cette propriété qui ne me déplut pas et la louai pour trois ans. Nous allâmes nous y installer pour la Saint-Martin suivante, juste un an après notre mariage.
Ah! nos pauvres six cents francs, comme ils furent vite employés! L’achat des deux vaches
qui nous étaient nécessaires en usa la plus grande partie. Et, pour nous munir d’une charrette, d’une herse, des objets de ménage indispensables, d’une provision de combustible et de quelques mesures de seigle, il fallut emprunter au père Giraud. Victoire, qui avait été habituée chez elle à un certain confort, souffrit plus que moi de nos débuts pénibles. En raison de son caractère 130froid et concentré, elle ne montrait guère sa satisfaction, mais savait bien quand même faire valoir ses plaintes; j’eus souvent l’occasion de lui dire qu’elle était portée en ce sens à une exagération fâcheuse. Elle monologuait en geignant:
Il me faudrait bien une deuxième marmite… J’aurais besoin de vaisselle… Je ne peux pas faire mes savonnages sans baquet…
On achetait, et il manquait toujours quelque chose. Elle ne tarda pas, d’ailleurs,
à se préoccuper des langes et du berceau, car elle était enceinte. Bien que n’étant guère tranquille moi-même, je m’efforçais de la réconforter.
C’est surtout nos
tête-à-tête des veillées d’hiver qui furent gros d’inquiétudes et tristement monotones. J’eus de la peine à m’y faire, moi qui étais habitué à l’animation des maisonnées nombreuses. J’évitai pourtant, grâce à une activité jamais interrompue, de me laisser gagner par l’ennui. Je façonnai un tas d’objets utiles: mon araire d’abord, puis une échelle, une brouette, enfin plusieurs râteaux pour les fenaisons. J’en eus pour tout l’hiver.
Au petit jour et le soir vers quatre heures, Victoire s’en allait vendre en ville le lait frais tiré. Je lui portais sa cruche jusqu’à la place de l’
église, au point même où j’avais tant souffert, un jour de foire, étant gamin. Elle s’en allait seule ensuite de porte en porte, pour servir les clients attitrés ou occasionnels. Au début, les vaches ayant pas mal de lait, elle faisait ses vingt-cinq ou trente sous par jour. Mais quand vinrent les grands froids, il y eut diminution sensible; elle n’arriva plus à faire vingt sous, bien qu’elle le vendît jusqu’à la dernière goutte, sans même en conserver un peu pour blanchir notre soupe. Et pour faire la distribution, ça cessait d’être amusant. Le froid cinglait, raidissait, bleuissait la main qui tenait l’anse de la cruche; les doigts gourds refusaient tout service. Ma femme avait le droit de se plaindre et en 131usait, on peut le croire. Quand il y avait de la neige ou du verglas, c’était pis encore; la corvée devenait très pénible et j’eus la preuve qu’elle pouvait aussi être dangereuse. En effet, un matin de verglas, Victoire revint baignée de larmes et les poches quasi vides: elle avait glissé en descendant la rue pavée, et le lait qui restait, les deux tiers au moins, s’était échappé en entier de la cruche renversée. Cet accident m’inquiéta, car elle en était à son septième mois de grossesse, et je craignais qu’elle ne se soit fait mal. Je pris alors la résolution de faire moi-même la tournée du lait. J’eus à essuyer force quolibets, force railleries, de la part des gens de la ville, car ce n’était pas la coutume de voir les hommes se mettre à cela. Le soir, les gamins me suivaient en bandes:
V’là le marchand de lait! V’là le marchand de lait! Donne-nous du lait, Tiennon! Par ici, Tiennon, par ici!
Je compris qu’il était préférable de ne pas prendre au sérieux les plaisanteries des mauvais drôles
et de rire des quolibets des grands. Ma placidité fit qu’au bout de huit jours, tous me laissèrent tranquille. Mes clientes me félicitèrent, au contraire, de ce que j’étais le modèle des maris.
D’ailleurs, mon rôle me valait aussi quelques satisfactions: c’est ainsi que m’intéressait beaucoup, chaque matin, le réveil de la ville. A mon arrivée, il n’y avait d’activité apparente que dans les boutiques des maréchaux. Là, on voyait déjà le rougeoiement de la forge et les scintillements des étincelles qui s’échappaient des fers blancs de chaleur, façonnés sur l’enclume à grands coups de marteau. On travaillait aussi à l’abattoir, dans les fournils de boulangers et les ateliers de sabotiers. Mais les boutiques restaient fermées. La plupart des commerçants dormaient encore derrière leurs persiennes closes, de même que les fonctionnaires et les rentiers. Moi qui «turbinais» depuis deux heures et plus, grisé par l’action et l’air vif du matin, je cognais dans les devantures avec 132un plaisir réel. Après un moment, apparaissaient les ménagères, boulottes ou trop maigres, ridées, ébouriffées, édentées, les seins tombants, les yeux gros avec des cernures bleues et de la cire dans les coins, toutes ridicules. Le négligé de leur costume accusait férocement leurs tares, leurs laideurs, leurs déformations. Beaucoup venaient pieds nus dans des pantoufles éculées, avec des jupes mal agrafées laissant voir la chemise, des camisoles de nuit pelucheuses, déchirées souvent, des serre-tête ignobles ou des bonnets crasseux. Elles proféraient dans un bâillement:
Il fait bien froid ce matin, dites, Tiennon?
– Ma foi
, oui, madame; il a gelé rudement.
– Brrouou… Ce qu’il faisait bon au lit!

Je riais en dedans de
contempler ainsi, au naturel, ces belles dames de la ville, ces belles boutiquières, qu’on voyait dans le jour si bien peignées, si bien corsetées, si bien mistifrisées.
Vrai, me disais-je, je ne me laisserai plus prendre aux apparences, oh non!
Je devais pourtant m’y faire prendre terriblement, plus tard!
Sitôt rentré de ma tournée du matin, je quittais
la blouse et le pantalon de sortie, réendossais mes effets de travail; je donnais une dernière fourchée aux vaches, égalisais leur litière; puis, ayant mangé une écuelle de soupe à l’oignon et trois pommes de terre sous la cendre, je m’en allais chez le père Viradon, un vieux locataire voisin, où, moyennant huit sous par jour, je battais au fléau de neuf heures à trois heures. A la suite de cette séance, je mangeais une autre soupe quelconque avec un mijotage de citrouille ou de haricots; puis c’était le pansage, puis la tournée en ville et vingt autres besognes qui me gardaient jusqu’à sept heures; à ce moment, je m’installais au coin du feu, à mes travaux d’outillage, et 133je m’efforçais de prouver à ma femme que nos affaires marchaient bien et que nous n’aurions pas de peine à nous en tirer.

En avril, quand survinrent les couches de Victoire, ce fut bien une autre affaire: il me fallut la soigner et me charger de toutes les besognes du ménage. J’avais
vu mes parents 134le mois précédent et demandé à ma mère de venir pour quelques jours quand l’événement se produirait. C’était ainsi convenu. Mais une maladie de deux de mes petits neveux lui fut prétexte à ne pas tenir sa promesse. La mère Giraud d’ailleurs souffrante ne pouvait guère s’absenter à cause de ses vaches. Il n’y eut donc, en dehors de la sage-femme, que la vieille voisine Viradon pour nous aider quelque peu et nous donner des conseils expérimentés.
Comme, en même temps,
le travail de la terre donnait à plein, comme il fallait bêcher le jardin, faire les semis d’orge, d’avoine et de pommes de terre, on peut croire que je n’avais pas à rester les deux pieds dans le même sabot; j’en vins à perdre presque l’habitude de dormir, et ce n’est pas aux mois suivants que je pus la reprendre.
Car
durant l’été, j’allai travailler dans les domaines comme journalier. J’aurais bien eu assez de besogne dans ma locature, mais craignais que les recettes ne soient insuffisantes si je ne gagnais rien au dehors. Quand je rentrais vers dix heures du soir, il y avait toujours quelque chose de pressant à faire chez nous, et je me remettais à l’œuvre au clair de lune. Le voisin Viradon m’avait conseillé de faire du jardinage, parce que les légumes se vendaient bien au moment de la saison, quand la ville se peuplait d’étrangers. Je restais donc souvent jusqu’à une heure du matin à planter, sarcler, arroser. A trois heures, je repartais au travail. Victoire avait cessé momentanément de faire les tournées de lait, – les vaches touchant à leur terme n’en donnaient plus, – mais elle put vendre quelques têtes de salade, quelques paniers de haricots dont le produit suffit aux besoins courants du ménage.
A la Saint-Martin
, nous eûmes la satisfaction de payer sans délai le propriétaire et de rembourser au père Giraud la moitié de la somme qu’il nous avait avancée.

135XIX
. _ Hésitations civiques.

Il y avait
certains travaux pour lesquels l’expérience me manquait beaucoup: ainsi, avant de me mettre à mon compte, je n’avais jamais semé. Dans les fermes, l’emploi de semeur était toujours affecté au maître ou à son fils aîné; à la Billette, mon parrain remplacait le père depuis un certain temps. Je crois bien que cette coutume de ne pas varier les rôles existe encore un peu. Il y a toujours le bouvier, le jardinier, le semeur. Le bouvier ne s’occupe jamais du jardin; le jardinier ne sait guère labourer, ni soigner les bœufs. Et quand la séparation survient, l’un et l’autre se trouvent embarrassés.
Je semai donc la première fois inégalement et trop fort
; ma récolte en fut compromise. De plus, les voisins plus ou moins ouvertement se moquèrent; cela me fut pénible, bien que je reconnusse qu’il y avait de quoi.
A vrai dire, les
meilleurs semeurs n’obtinrent pas, cette année-là, de brillants résultats. A la suite d’une période de gel nocturne et de soleil chaud, puis d’un printemps humide, la récolte de 1847 fut mauvaise entre toutes. Le froment se vendit huit francs le double et le seigle six francs. A la campagne, tous les pauvres gens étaient bien malheureux; et dans les villes, à Paris surtout, c’était encore bien pis.
Je savais cela par M. Perrier
, un ancien maître d’école devenu agent d’assurance, qui habitait tout près de la place 136de l’église et qui était notre client pour le lait. M. Perrier lisait le journal, et chaque fois qu’il se passait quelque chose d’important, il ne manquait pas de le dire à ma femme en la chargeant de me le rapporter.
La misère des ouvriers de la capitale les fit se révolter peu après, au mois de février 1848. Victoire m’annonça cette nouvelle un beau jour, de la part de M. Perrier. Alors, je me rappelai qu’au temps où j’étais pâtre dans la Breure du Garibier, j’avais entendu dire par les scieurs de long quelque chose d’analogue: Paris en révolution, un roi chassé et remplacé par un autre qui s’appelait Louis-Philippe, le drapeau tricolore à la place du drapeau blanc, etc. Etant allé le lendemain faire la tournée du lait, je rapportai à M. Perrier ces souvenirs. Il me dit qu’on venait précisément de mettre à la porte à son tour ce même roi Louis-Philippe, qu’au lieu d’un roi, nous avions maintenant la République; et il se donna la peine de m’expliquer la différence.
A la campagne, on ne s’inquiète guère
d’habitude des affaires du gouvernement. Que ce soit Pierre ou Paul qui soit à la tête, on n’en a pas moins à faire, aux mêmes époques, les mêmes besognes. Pourtant, ce changement de régime eut un retentissement certain.
La République fit d’ailleurs une bonne chose dont je lui sus gré tout
de suite, et bien d’autres avec moi: ce fut d’enlever l’impôt sur le sel. On le payait auparavant cinq et six sous la livre, on le ménageait presque autant que le beurre; après, il ne se vendit plus que deux sous. Je compris que c’était fort mal de la part de l’ancien gouvernement de laisser subsister un gros impôt sur une matière de première nécessité, et dont le pauvre, pas plus que le riche, ne pouvait se passer.
Une autre innovation dont tout le monde s’aperçut, ce fut l’établissement du suffrage universel. Je savais que les ouvriers 137des villes faisaient de cela une grande affaire et j’ai compris plus tard qu’ils avaient raison. Mais, à ce moment, je ne trouvais pas que le droit de vote fût une chose d’importance aussi grande que la suppression de l’impôt sur le sel.
Comme bien on pense, ces réformes ne faisaient pas plaisir aux riches. Les céréales
augmentaient toujours: on disait que les gros bourgeois en avaient accumulé des approvisionnements considérables qu’ils faisaient jeter à la mer, dans le but de provoquer la famine, en haine du gouvernement nouveau.
Il y eut bientôt des élections pour nommer les députés. Je reçus plusieurs papiers à cette occasion, et m’en fus trouver M. Perrier
, le priant de me les lire et de m’en expliquer l’usage. Très familier selon sa coutume, il s’empressa de me satisfaire. Dans leur programme, les candidats républicains parlaient de liberté, de justice, de bonheur du peuple, et promettaient des réformes nombreuses: la création d’écoles et de routes, la diminution du temps de service, l’assistance aux infirmes et aux vieillards pauvres. Les conservateurs voulaient la France unie, grande et forte, la paix, l’ordre, la prospérité; ils conseillaient de se méfier des utopistes révolutionnaires qui méditaient de tout bouleverser, de faire table rase des traditions séculaires de notre chère patrie et, conséquemment, de nous conduire à l’abîme.
J’étais loin de comprendre le sens exact de toutes ces belles phrases. Mais il me sembla néanmoins que les conservateurs tentaient d’éblouir les électeurs par de grands mots qui ne signifiaient pas grand’chose, alors que les républicains émettaient quelques bonnes idées pratiques. Je dis à M. Perrier ce que je pensais, et il m’engagea en effet à voter pour ces derniers.
Dites-le bien à vos amis, à vos voisins, conclut-il, seuls les républicains ont le désir de voir améliorer votre 138situation. Les autres sont de gros bourgeois qui trouvent excellent l’ancien ordre de choses; ils ont lieu d’être contents de leur sort, et croyez que le sort des autres leur importe peu.
J’étais donc décidé à suivre
ma première impression que venait corroborer l’opinion de M. Perrier. Mais l’avant-veille du scrutin, pendant que j’étais au travail le curé venu nous faire visite, mit en garde ma bourgeoise contre les républicains, «des canailles presque tous». Il lui cita plusieurs individus de mauvaise réputation, fainéants et ivrognes, qui criaient bien fort: «Vive la République!» dans les rues de la ville, les soirs où ils avaient bu:
– Si ces gens
-là arrivent au pouvoir, il n’y aura de sécurité pour personne; ils prendront le bien des braves gens et vivront en rentiers à la sueur du front des autres. Tous les électeurs honnêtes voteront pour ceux qui représentent les bons principes, c’est-à-dire pour les conservateurs.
Victoire me conta cela le soir même.
Voilà, fit-elle, ce que M. le curé m’a chargée de te rapporter. A présent, fais-en ce que tu voudras.
C’était de quoi me mettre bien en peine, car je
savais qu’effectivement tous les «pas grand’chose» de la ville affichaient à tout propos leur républicanisme. Mais je réfléchis que les candidats à la députation ne devaient pas ressembler aux quelques criards et soûlots que nous voyions ici. D’ailleurs, M. Perrier, excellent homme, intelligent et instruit, était républicain. D’autres bons vivants aussi que je connaissais. Et puis, j’avais appris que l’illustre Fauconnet menait une campagne acharnée en faveur des conservateurs. Je dis à ma femme:
– Ecoute, en fait de bien, nous n’avons guère que nos deux vaches, je ne pense pas qu’on vienne nous les enlever Et il n’y a pas que des braves gens pour soutenir les candidats 139du curé: Fauconnet, qui est certainement le plus voleur de Bourbon, les soutient aussi…
– Tu ne
veux pas comparer M. Fauconnet aux abrutis et aux fainéants qui crient dans les rues?
– Oh non! je leur ferais injure, dis-je en riant; ils ne sont pas de sa taille!

Au fond, je reconnaissais néanmoins que ces semi-voyous
faisaient grand tort aux candidats républicains. J’ai remarqué cent fois, depuis, que les pires ennemis de ceux qui représentent aux élections les idées de progrès, sont les gens à réputation douteuse qui se mettent en vue sous couleur de les soutenir. Les meilleurs programmes, les meilleurs candidats se trouvent salis de ces contacts; un certain discrédit rejaillit sur eux dans l’esprit au moins de ceux qui, comme les neuf dixièmes des paysans, et moi-même, fondent leur opinion sur leur degré de sympathie à l’égard de ceux qui se font les apôtres des diverses idées dans le pays.
Toute la journée du samedi, je fus tiraillé de sentiments contraires
; mais le dimanche, revenant à ma résolution première, je mis dans l’urne le bulletin de la liste républicaine. Ce fut ma façon de remercier le gouvernement nouveau d’avoir mis le sel à deux sous.
Par exemple, quand on nous fit revoter six mois plus tard pour nommer le président de la République, je n’agis pas selon les mêmes principes. Tous les personnages influents, les propriétaires, les régisseurs, les gros fermiers, les curés, s’étaient chargés de dire et de répéter partout que les campagnards devaient porter leurs suffrages sur Napoléon, attendu que les autres ne s’occuperaient que des ouvriers des villes. On causait de cela dans tous les groupes de cultivateurs qui se formaient le dimanche après la messe, sur la place de l’église ou sur celle de la mairie:
Mon maître affirme que si un républicain était nommé 140président, le blé ne se vendrait que vingt sous la mesure…
– Le mien
m’a dit la même chose, reprenait un autre. Les républicains veulent que ceux des villes aient le pain pour rien.
– Ils feraient baisser la viande aussi, on peut en être sûr…
– On ne pourrait plus vivre en travaillant la terre…

Ces bruits
avaient pris de l’ampleur et nous influençaient: comme les camarades paysans, je votai pour Napoléon.

XX
. _ Chez les miens.

Après un séjour de six années, mes parents avaient été obligés de quitter la Billette, les relations étant devenues impossibles avec M. et Madame Boutry. Ils s’en étaient allés à l’autre extrémité de la commune de Saint-Menoux, du côté de Montilly.
Mon père ne vécut pas longtemps dans cette nouvelle ferme. Au mois de janvier 1849, deux mois après
qu’il y fut entré, on vint me dire qu’il était gravement malade. J’allai le voir dès le lendemain et le trouvai très amaigri, très abattu, avec une forte fièvre qui, sous sa barbe longue, colorait ses joues creuses.
Mon pauvre garçon, je suis perdu, me dit-il. C’est égal, je suis bien aise de t’avoir revu avant de mourir…
Il me regarda longuement avec des yeux mouillés; j’eus de la peine à m’empêcher de pleurer.
Le malheureux ne se trompait pas: il mourut trois jours après, par une aube neigeuse et triste.
141Je le regrettai sincèrement
. Depuis que j’étais à même de l’apprécier sans passion, avec ma pleine raison, j’avais compris qu’il était un très brave homme à qui la vie n’avait pas été tendre: son frère avait vécu à ses dépens, ses maîtres l’avaient grugé, sa femme l’avait malmené. C’est seulement dans ses rares séances prolongées d’auberge qu’il avait trouvé quelque satisfaction.
Ma sœur Catherine, mariée à
Grassin, ne put assister à l’enterrement, car elle était, depuis un an, placée à Paris avec son époux.

A la suite de ce deuil, il y eut encore une révolution dans la maisonnée. Ma mère, depuis quelque temps à couteaux tirés avec le Louis et sa femme, tenta d’indisposer mon parrain contre eux, dans le but d’arriver à rendre inévitable la séparation des deux ménages. Mais, sauf quelques dissentiments passagers, mes deux aînés s’entendaient assez bien; ils jugèrent pouvoir s’en tirer encore mieux à rester ensemble tant que leurs enfants ne seraient pas élevés. Alors, toujours intransigeante et méchante, ma mère déclara qu’elle-même partirait.
Elle loua en effet, à l’entrée du bourg de Saint-Menoux, sur la route d’Autry, une pauvre chaumière dans laquelle elle se retira pour y vivre la vie des femmes seules et sans ressources: glaner, laver les lessives, faire toutes les corvées désagréables et pénibles qui se présentaient. Tant qu’elle fut en état de travailler, elle laissa dormir dans un coin de son armoire les quelques centaines de francs qui constituaient son avoir.
La Marinette
resta au domaine avec mes frères; ils la gardèrent un peu par charité, mais aussi parce qu’elle leur rendait service. La pauvre innocente avait un culte pour les moutons et s’acquittait très bien du rôle de bergère, sauf le dénombrement, à la rentrée, qu’elle n’était pas en état de faire. 142Elle savait filer, était apte à certains travaux des champs. En somme, elle gagnait bien à peu près sa vie. Comme vêture, il lui fallait peu de chose, car elle ne sortait jamais des limites territoriales de la métairie.

XXI
. _ Chantiers.

Victoire, enceinte une seconde fois, me donna une petite fille. Heureusement, les
affaire!! n’allaient pas trop mal. Le père Giraud était intégralement remboursé, je payais régulièrement mon fermage et j’avais quelques pièces de cent sous devant moi. Mais ce succès ne m’empêchait pas de travailler, bien loin de là; au contraire, il me donnait du contentement et, partant, du courage. Je continuais, quand cela m’était possible, d’aller besogner hors de ma locature. J’avais trouvé pour la mauvaise saison un emploi stable et assuré; c’était à la carrière du Pied-de-Fourche, derrière l’église, à l’est de la ville: j’y cassais de la pierre pour le compte d’un entrepreneur qui faisait des routes. J’étais à la tâche, ce qui me permettait de venir à ma convenance, quand j’avais fini mon pansage du matin, et de rentrer à temps pour celui du soir. Au printemps, j’apportais à manger et restais plus tard.
Nous étions parfois jusqu’à vingt casseurs à la file, travaillant chacun à l’abri d’une claie de paille,
agenouillés sur un tabouret de chiffons. De notre chantier, nous dominions toute la ville; seules, les vieilles tours du château, sur la colline opposée, nous faisaient pendant; les toits des plus 143hautes maisons étaient plus bas que nous; la grand’rue surtout nous semblait être un précipice et nous étions tentés de plaindre ses habitants qui devaient manquer d’air. A vrai dire, si nous avions, nous, la faculté de respirer à l’aise, de nous sentir caressés par les souffles sains de la campagne et de la forêt, nous méritions bien d’être plaints aussi, car c’est un travail peu récréatif que de casser la pierre. D’être toujours inertes et pliées, nos jambes s’ankylosaient, et nos mains s’écorchaient au contact des trop petits manches de houx de nos masses. Souvent la lassitude nous gagnait, et l’ennui…
Mon voisin de droite prisait et
, quand nous nous trouvions rapprochés, il me lançait sa tabatière dans laquelle je prenais de toutes petites pincées, histoire de faire comme les autres, de m’éclaircir le cerveau en éternuant. Mais, peu à peu, je pris goût au tabac, j’en vins à me procurer une «queue de rat» que je fis garnir; Victoire se fâcha, disant que nous n’étions pas riches au point qu’il soit nécessaire que je m’entre de l’argent dans le nez, et puis, d’ailleurs, que c’était dégoûtant. Mais ses observations furent vaines: ma passion naissante était déjà trop forte.
Et le tabac n’était pas tout. Ce
travail à proximité de la ville m’entraînait à d’autres dépenses que je cachais soigneusement à ma femme. Pour me rendre au chantier, il me fallait passer devant la porte de l’entrepreneur qui tenait un caboulot tout près. Quand, par hasard, il me voyait arriver le matin, il ne manquait pas de m’appeler:
Eh! Tiennon, viens donc «tuer le ver».
«Tuer le ver», c’était boire une goutte d’eau-de-vie. Il offrait sa tournée, je ne pouvais moins faire que d’offrir la mienne: au total deux gouttes avalées et quatre sous dépensés.
Quand nous mangions, nouvelle attaque
; il y avait toujours un de mes compagnons qui disait:
144Sacré bon sang, que le pain est sec! Si l’on misait pour avoir un litre?
En mettant trois sous chacun, ça nous faisait un litre à quatre. Ce verre de vin ne pouvait
que nous faire du bien, c’est certain; mais trois sous, ça se connaît sur une journée de quinze à vingt sous!
Les jours de paie, il fallait encore boire. Je 145n’avais pas le courage de refuser
dans la crainte de passer pour «chien», de me faire remarquer, mais ces dépenses anormales m’inquiétaient; de plus, Victoire, en dépit de mes précautions, avait fini par avoir vent de la chose et ne me ménageait pas les reproches.
Je compris alors que c’est une vraie calamité pour les ouvriers des bourgs et des villes que d’avoir trop d’occasions. Quoique gagnant plus que nous, ils ne sont pas plus riches, car
, insensiblement, ils en viennent à trouver naturel de dépenser tous les jours une petite somme à l’auberge, ce qui va loin en fin de compte. Ils sont plus à plaindre qu’à blâmer. Je sentais qu’à leur place, je n’eusse pas agi différemment. Mais je résolus de fuir la contagion, de chercher du travail ailleurs.

C’est ainsi que, dans l’hiver de 1850, je pris à défricher, du côté de
César, une portion d’un champ broussailleux qu’on mettait en culture. Là, c’était la vraie campagne; je gagnais peut-être un peu moins qu’à la carrière, mais j’avais finalement plus de bénéfice, ma seule débauche étant de puiser quelquefois dans la tabatière.
A ce chantier,
il m’arriva d’être dupe de ma crédulité. Un jour de mars le soleil brillait, très chaud déjà, je trouvai dans des racines de genêts, une vipère qui s’éveillait de sa léthargie hivernale. Je n’avais plus, comme étant gamin, une crainte exagérée des reptiles; je la regardai donc un instant s’agiter, puis je hélai M. Raynaud, un boulanger de la ville, qui se trouvait là en train de faire mettre en fagots des débris d’épines et de genévriers qu’il avait achetés pour son four.
Venez voir une belle vipère, monsieur Raynaud, elle est déjà à moitié désengourdie.
Le boulanger s’approcha:
146Diable! pas rien qu’à moitié; elle se tortille joliment…
Après qu’il l’eut examinée à loisir, il reprit, d’un ton mi-sérieux, mi-narquois:
Vous devriez la porter toute vivante au pharmacien il vous la paierait au moins cent sous.
– Vous vous fichez de moi, monsieur Raynaud?
– Ma foi
, non! Je vous assure que les pharmaciens s’en servent pour leurs drogues et qu’ils achètent toutes celles qu’on leur porte.
Les fagoteurs s’étaient approchés: je jetais des
regards questionneurs sur leur groupe.
Monsieur Raynaud a raison, dit l’un; je crois bien que ça s’achète, en effet.
– Moi, c’est la première fois que je l’entends dire, reprit un autre.
– Moi aussi, appuyai-je.
– Eh bien, essayez, reprit le boulanger; portez-la
-lui vivante et vous verrez qu’il vous la paiera cent sous et peut-être plus.
– C’est qu’elle n’est pas commode à porter vivante…

Il jeta un regard circulaire aux alentours, vit
le bidon qui contenait la soupe de mon goûter.
Mettez-la donc dans votre gamelle.
– C’est une idée: si j’étais certain de la vendre cent sous, je l’emporterais dedans, quitte à en acheter une neuve.

Pour achever de me décider,
M. Raynaud affirma une troisième fois:
Quand je vous dis que c’est la vérité!
Il n’était pas encore l’heure du goûter;
néanmoins, je mangeai ma soupe à la hâte, sans même prendre le temps de la faire chauffer; puis, à l’aide d’un bâton de noisetier fendu, je saisis le reptile et le glissai, non sans peine, dans le bidon vide que je recouvris aussitôt de son 147couvercle. Le boulanger, les fagoteurs me regardaient faire en ricanant:
Mon vieux, vous paierez à boire, dit en s’éloignant M. Raynaud, je vous ai fait gagner votre journée. Surtout, dites bien au pharmacien que vous venez de ma part.
Tout joyeux de l’aubaine, je quittai le chantier plus tôt qu’à l’ordinaire et passai chez nous pour mettre des effets propres. Ma femme, à qui je contai l’aventure,
se mit à pousser de hauts cris:
Sors-moi bien vite ça de la maison! Une mauvaise bête…; si elle allait soulever le couvercle, se glisser sous les meubles!…
Elle ajouta
:
– On t’a fait croire des bêtises, imbécile! Tu en seras pour la peine d’acheter un bidon neuf, encore vingt-cinq ou trente sous. Je ne veux plus revoir celui-ci, tu m’entends bien? Jette-le dans un fossé, fais-en ce que tu voudras, mais ne le rapporte pas
!

Mon nez s’allongeait, je
commençais à craindre que la bourgeoise n’eût raison. J’affectais pourtant l’absolue certitude de revenir avec ma pièce de cent sous. Et, délibérément, je me rendis chez le pharmacien:
Bonsoir, monsieur Bardet.
– Bonsoir, mon ami, bonsoir. Qu’est-ce qu’il y a pour votre service?
– Monsieur Bardet, on m’a dit que vous achetiez les vipères vivantes;
c’est M. Raynaud, le boulanger, qui m’a dit ça; j’en ai trouvé une au déchiffre et je vous l’apporte.
– Mais oui, je les achète: M. Raynaud ne vous a pas menti.

Il apporta un grand bocal bleu.
Tenez, il y en a trois ici; la vôtre, que je vais mettre avec, fera la quatrième. Et si vous en trouvez d’autres, 148apportez-les-moi; je vous les prendrai toutes à cinq sous la pièce.
J’eus un mouvement involontaire et
me sentis devenir blême.
Combien, monsieur Bardet?
– Cinq sous.
– M. Raynaud m’avait dit cent sous…

Le pharmacien sourit dans sa barbe grise:
Raynaud est un peu farceur, vous ne le saviez donc pas? C’est cent sous les vingt, qu’il a voulu dire.
– Je me suis laissé jouer… Il va me falloir un autre bidon; j’aurai de la perte. Ah! bien, vous pouvez croire que je regrette de vous l’avoir apportée!

M. Bardet
parut ému de me voir si dépité:
Qu’est-ce que vous voulez, ça vous apprendra qu’il ne faut pas tout croire. Mais ne vous faites pas d’illusions: votre bidon n’est pas sale. Tenez, je vais vous donner une solution pour le désinfecter, un peu de cette poudre blanche que vous ferez dissoudre dans un litre d’eau bouillante. Après l’avoir nettoyé avec ce liquide, vous pourrez vous en servir en toute sécurité; il sera aussi propre qu’avant.
La poudre valait trois sous; j’eus dix centimes à empocher. Mais j’avais compté sans Victoire qui jura que le bidon ne servirait plus, menaça de le briser elle-même au lieu de le nettoyer. Il me fallut retourner
en ville, le soir, chez le quincaillier où j’en achetai un du plus bas prix: vingt-cinq sous. Il était loin de valoir l’ancien.
J’ai souvent fait rire
le monde à mes dépens, en racontant cette aventure que j’agrémentais par la suite d’épisodes fantaisistes destinés à la rendre plus comique encore. Mais j’en voulus ferme au boulanger Raynaud, d’autant plus qu’il jugea bon de se payer de nouveau ma tête quand nous nous retrouvâmes:
Eh bien, Bertin, cette vipère?
149Eh bien, monsieur Raynaud, je ne suis pas
près de vous croire. Vous êtes un rude menteur!
– Quoi, le pharmacien n’en a pas voulu?
– Si, seulement au lieu de cent sous, c’est cinq sous qu’il me l’a payée.
– Cinq sous… Eh bien, oui, c’est le prix que je vous avais indiqué; vous aviez mal compris.

Et il s’éloigna en riant.

150XXII. _ La machine à battre.

De temps à autre, je revoyais Fauconnet dont les cheveux blanchissaient
et dont la figure glabre, à présent ridée et constamment grimaçante, avait une expression de plus en plus diabolique. Quand il traversait les Craux, allant à Meillers, il lui arrivait de s’arrêter pour me parler, et je faisais l’aimable en dépit du mépris qu’il m’inspirait.
Il arriva
que, son domestique étant tombé malade, il vint me chercher pour le remplacer. C’était après les moissons, en août: j’acceptai n’ayant pas grand’chose à faire dans ma locature. Quand on est pauvre il faut bien aller travailler là où l’on trouve, même chez les employeurs que l’on considère comme des canailles.
Je vis de près, dans l’intimité quotidienne, ce fermier enrichi
près de devenir gros propriétaire terrien. Chez lui, il était grossier, original, maussade et grognon. Il promenait son désœuvrement de la cuisine à l’étable et de l’étable au jardin, l’allure débraillée, fumant sa pipe, bâillant, ne se mêlant d’aucune besogne. J’ai pu apprécier, pendant mon séjour dans cette maison, les tristes côtés de l’existence oisive, au fond si peu enviable. Le travail est souvent pénible, accablant, parfois douloureux, mais il est toujours passionnant et demeure, contre l’ennui le meilleur des dérivatifs. Fauconnet s’ennuyait de façon atroce. Toujours en bisbille, au surplus avec sa femme et la bonne, auxquelles il faisait, d’un ton rogue, des observations ou des reproches injustifiés. 151Des fois, il se versait de grandes rasades d’eau-de-vie, cherchant dans l’excitation de l’alcool un remède à sa mauvaise humeur, à son désœuvrement. Avec moi, il se montrait d’assez bonne composition; il lui arrivait de m’appeler le matin à la cuisine pour me faire boire la goutte. Par contre, aux repas, il ne me donnait jamais de vin, prétendant que les ouvriers ne doivent pas s’habituer à ça.
Prenant le large, il se transfigurait, exigeait que ses chevaux fussent soigneusement pansés, les voitures toujours très propres et que les harnais brillent. Une fois en selle ou en voiture, il devenait l’homme public, Fauconnet le fermier riche, conscient de sa puissance. Il s’en allait aux foires où il se sentait regardé, envié, respecté des marchands, salué bas par les travailleurs. Ou bien en tournée dans ses domaines pour donner des ordres, combiner les ventes prochaines, voire serrer de près quelque jeune métayère point trop farouche qui, au maître, n’osait rien refuser, quoiqu’il fût vieux et plus que laid. Jamais il ne passait la journée entière sans sortir.
Une seule fois, je
le vis chez lui très gai: le dimanche de l’ouverture de la chasse. Il avait invité à déjeuner cinq ou six de ses amis avec lesquels il avait chassé le matin, sans compter son fils aîné, le docteur, qui venait de s’établir à Bourbon. Ce fut une ripaille à tout casser, une vraie débauche. J’étais chargé du service de la table que je fis assez maladroitement, car c’était pour moi une nouveauté; mais ma maladresse même fut utile, puisqu’elle prêta aux convives l’occasion de rire. Or, ils ne cherchaient que cela, les occasions de rire. Après qu’ils eurent bu et mangé ferme, ils racontèrent à l’infini des histoires scabreuses, des récits d’orgie et d’amour de fraude. Ils parlaient aussi de leurs métayers dont ils raillaient la bêtise et la soumission, de leurs propriétaires à qui ils se flattaient de faire avaler d’invraisemblables 152bourdes. Je compris qu’ils se considéraient comme des gens très supérieurs, dominant le reste de l’humanité de toute la pesanteur de leurs gros ventres, de toute la largeur de leurs faces rubicondes. Seul, le jeune docteur ne paraissait guère s’amuser. Il avait en ville, à côté de l’établissement thermal, son logement particulier, fréquentait peu la maison paternelle. Ses deux frères n’y faisaient plus, de leur côté, que de rares et courtes apparitions.
Ils n’ont pas les habitudes du père; ce n’est plus le même genre, m’avait dit la servante.
J’en conclus qu’eux aussi, probablement, se jugeaient des hommes supérieurs, supérieurs à ce fermier campagnard qu’était leur père, et à ses amis
qu’ils méprisaient beaucoup 153sans nul doute. Il n’est pas d’hommes tellement supérieurs qu’ils ne soient à l’abri du qualificatif «d’imbéciles» que leur appliquent d’autres hommes plus supérieurs encore. De quoi consoler en somme ceux qui ne sont pas supérieurs du tout.

Quand le domestique fut en état de reprendre son service, comme il me restait la libre disposition de quelques jours, Fauconnet me retint pour battre à la machine dans ses domaines de Bourbon. C’était
, dans la région, le début des machines à battre; les fermiers, après une assez longue période d’hésitation, venaient enfin de se décider à les adopter. Ils continuaient à fournir un tiers du personnel comme au temps du fléau. Ils se sont libérés depuis de cette obligation trop coûteuse et laissent à présent aux métayers toute la charge de la main-d’œuvre.
On commença
de battre au domaine de la Chapelle, sur la route de Saint-Plaisir. Nous étions tous bien novices et un peu effrayés de travailler autour de ce monstre dont les roues tournaient si vite. Mais les rôles étaient moins durs qu’à présent, en raison de l’allure très modérée qu’observaient les mécaniciens: on ne fut pas long à se familiariser.
Les
plus embarrassées furent les femmes qui jamais ne s’étaient vu tant de monde à nourrir. Maintenant elles en ont pris l’habitude; elles font ample provision de viande, cuisent dans de grandes marmites la soupe pour tout le monde, et, dans d’énormes terrines, des ratatouilles à proportion. Mais trop pauvres étaient les ménagères d’il y a cinquante ans pour songer à cela. Et pourtant la cuisine ordinaire leur semblait peu digne d’être servie à des étrangers; elles durent se concerter, celles au moins des trois domaines dont Fauconnet était le maître, et voici ce qui advint:
A la Chapelle, au repas du matin, on nous servit de la galette 154et du
tourton. J’ai toujours bien aimé nos pâtisseries de campagne; celles-ci étaient fraîches et meilleures qu’il n’est d’usage: ce fut un vrai régal. Mais au repas du milieu du jour, il n’y eut encore que de la galette et du tourton, et le soir il en fut de même. D’un repas à l’autre, je trouvais ça moins bon; mon appétit diminuait, et tous mes compagnons étaient dans le même cas. Je crus qu’il y aurait du nouveau le lendemain, qu’on nous ferait de la soupe, des haricots, quelque chose, quoi! Mais il fallut déchanter. En arrivant le matin, je remarquai que le feu flambait au four et je vis un nouveau stock de galettes et de tourtons qu’on se préparait à cuire. Aux trois repas de ce jour-là, on ne nous servit encore rien autre chose. En raison de la chaleur et de la poussière, on était toujours assoiffé et il arriva que l’on prit en dégoût ces pâtisseries lourdes qui achevaient d’altérer. Les estomacs lassés se montraient rebelles. Je ne mangeai presque rien au goûter; je partis le soir sans me mettre à table, et bien d’autres firent comme moi. Comme nous changions de ferme le jour d’après, je crus que l’obsession allait cesser: il n’en fut rien! Les pâtisseries régnaient de plus belle; il y eut pâté le matin et galette à midi. C’était trop: tout le monde réclama du lait, même vieux, même écrémé, du lait n’importe comment. La bourgeoise consentit à faire le tour de la table avec sa terrine, mais on la sentait mal à l’aise; cela lui semblait peu décent de nous servir ce lait, nourriture commune. Il eut tellement de succès pourtant qu’il en fallut trois terrines pour contenter tout le monde. Mais la métayère ne voulut pas en tirer de leçon: au repas suivant, la table se trouva garnie comme de coutume des inévitables galettes, des inévitables tourtons. Je ne mangeai plus rien du tout, me sentais devenir malade. Je fus donc trouver Fauconnet pour lui dire qu’il ne m’était pas possible de suivre plus longtemps la machine.
155Les aliments de chez nous
, la soupe à l’oignon, le pain de seigle et le fromage de vache, me semblèrent meilleurs après cette aventure.

XXIII
. _ Les mauvais signes.

Les coqs à l’engrais chantèrent un soir de décembre qu’il y avait de la neige et qu’il gelait ferme. C’était
à la fin de la veillée, vers neuf heures; nous nous préparions au coucher.
Qu’est-ce qu’ils veulent nous annoncer, ces sales bêtes? s’inquiéta Victoire qui tremblait de tous ses membres.
– Pas quelque chose de bon, sans doute
, répondis-je d’une voix brusque où perçait la crainte.
Nous avions l’un et l’autre cette conviction
qu’il était signe de malheur d’entendre chanter les coqs à partir du coucher du soleil jusqu’à minuit: cette période est celle du repos; ils doivent être silencieux.
A la réflexion, cette
infraction à la règle aurait dû nous sembler naturelle de la part de ces pauvres poulets à l’engrais qui, ne sortant jamais d’une étable enténébrée, perdaient peu à peu le sentiment des heures. Mais nous n’en pensions pas tant; nous étions troublés parce que nous avions vu, dans notre enfance, se troubler nos proches en pareille occurrence. D’ailleurs, dans le grand silence de la soirée d’hiver, ces cocoricos éclatants avaient un air lugubre, d’autant plus 156qu’ils se multiplièrent: le coq des Viradon répondit aux nôtres, puis d’autres des chaumières proches, et ce fut pendant une demi-heure un concert de modulations aiguës, comme aux heures qui précèdent l’aube matinale.
Après que les chants eurent pris fin, Victoire donna le sein à notre petit
Charles, car nous avions un troisième enfant depuis deux mois, mais elle ne cessait pas de trembler; elle tremblait encore quand elle se mit au lit. Nous eûmes, cette nuit-là, un sommeil troublé et il fut décidé que les malencontreux poulets seraient vendus au plus tôt.
Comme par hasard, les mois qui suivirent, toute sorte de malheurs
vinrent nous frapper. En prenant de l’âge, je me suis libéré d’une bonne partie des croyances superstitieuses de ma jeunesse; mais à cause de cela, j’ai toujours conservé la crainte des coqs qui chantent après le coucher du soleil.
J’avais
, dans un coin de mon étable, une réserve de pommes de terre. La meilleure de mes deux vaches s’étant détachée une nuit, avala goulûment un gros tubercule et s’étrangla. Je la découvris, le matin, étendue sur le dos, râlante; son ventre était ballonné; sa langue pendait; ses jambes s’agitaient en de brusques soubresauts d’agonie. La pomme de terre, restée dans l’œsophage, lui bouchait la respiration et mes tentatives pour la faire descendre furent vaines, comme étaient vains les mouvements désespérés de la pauvre bête qui ne voulait pas mourir. Je n’eus que la ressource d’aller prévenir un boucher, qui m’en donna trente francs: je comptais la vendre trois cents francs à la fin de l’hiver.
Il me souvient que ma femme voulait acheter des habits pour notre
petit Jean et me faire faire un paletot neuf et une blouse. Mais on dut repousser à des temps meilleurs ces dépenses anormales, d’autant plus que ce ne fut pas le bout de nos peines. Peu après, il me creva un cochon qui pesait au moins cent cinquante livres. Puis, la vache que j’achetai 157pour remplacer ma pauvre bête étranglée me causa des ennuis.
A cause des enfants, Victoire avait cessé tout à fait de porter le lait en ville
: elle s’était mise à faire du beurre. Or, il n’y avait pas moyen de transformer en beurre la crème qui provenait de cette nouvelle vache. Nous passions à la 158remuer dans la baratte, des heures et des heures; nous avions les bras moulus de faire monter et descendre le batillon: rien. Il m’arriva un soir d’y mettre de la colère: sans interruption, de six heures à minuit, je manœuvrai le batillon dans le liquide aqueux; je parvins à m’exténuer, à mouiller ma chemise, à défoncer la baratte, mais non à faire du beurre. Je racontai ça, le lendemain, au père Viradon qui me dit que c’était un sort. Pareille mésaventure lui étant advenue dans sa jeunesse, il était allé trouver un défaiseux de sorts qui lui avait donné les conseils suivants:
«Se rendre un peu avant minuit au carrefour de la place de l’
église et poser là un petit pot neuf, de six sous, plein de cette mauvaise crème; tourner douze fois autour de ce pot quand sonneraient les douze coups de minuit, en traînant, au bout d’une corde de six pieds de long, les chaînes d’attache des vaches; au douzième tour, s’arrêter net, faire quatre fois le signe de la croix dans quatre directions opposées et partir au grand galop, abandonnant le pot et rapportant les chaînes.
«Couper à chaque bête un bouquet de poils de
la tête, un du garrot, un de la queue, les tremper dans l’abreuvoir tous les jours de la semaine sainte avant le lever du soleil, les porter à la messe le jour de Pâques et les faire brûler dans la cheminée sans être vu…»
J’ai fait cela et la réussite a été complète, conclut Viradon. Mais le défaiseux a dû agir de son côté.
En dépit de
mes embêtements, j’étais secoué d’un fou rire en écoutant le bonhomme raconter, d’un air convaincu, les détails bizarres des cérémonies qu’on lui avait fait accomplir. Il me semblait le voir tourner autour de son pot, en traînant ses chaînes qui «fretintaillaient»!…
Le défaiseux était mort; mais il avait laissé à son fils le secret de son talent
: le vieux voisin me conseillait fort 159d’avoir recours à lui. Je refusai néanmoins, n’ayant pas foi en ces stupidités.
Ce fut au curé que Victoire alla conter nos peines. Il vint le lendemain, aspergea l’étable avec de l’eau bénite et nous dit de n’avoir nulle crainte des sorciers.
Ça tient tout simplement à ce que votre vache a du lait de mauvaise qualité, et à ce qu’elle est dans un état de gestation avancée; améliorez sa nourriture, donnez-lui chaque jour un peu de sel dans une ration de farineux et vous vous en trouverez bien.
Nous suivîmes les avis du curé
et il nous fut possible de faire du mauvais beurre qui s’améliora tout naturellement quand, à la belle saison, nos vaches allèrent pâturer sur les Craux et lorsqu’elles furent au lait nouveau. Si l’on se rendait bien compte de tout, on n’aurait pas souvent, je pense, l’occasion de croire aux sorts.

Vers la fin de l’hiver
, pour clôturer cette série de malheurs, nous eûmes une alerte plus grave encore; et cette fois-ci, il fallut bien, en désespoir de cause, aller trouver un rebouteux.
Notre petit Charles fut pris soudain d’un
gros mal de gorge; il refusait de prendre le sein; sa respiration devint rauque, puis râlante. Victoire le porta d’abord à la sage-femme, puis au médecin, et ça n’avait pas l’air d’aller mieux, bien au contraire. Or, il y avait sur le chemin d’Agonges un homme qui barrait les maux de gorge aux enfants; on venait le trouver de toutes les communes du canton et même d’ailleurs: il sauvait les bébés désespérés par les docteurs. Au cours d’une veillée, l’état du petit parut tellement s’aggraver que nous décidâmes de le lui porter séance tenante.
Ce fut un bien triste voyage. Je portais dans mes bras le petit malade, sur un oreiller recouvert d’un vieux châle; Victoire suivait en pleurant; nos pas résonnaient, lugubres 160dans le silence nocturne, sur le sol des rues que séchait le grand gel. Vers les dix heures, nous eûmes la satisfaction de frapper à la porte du guérisseur qui vint nous ouvrir en caleçon et bonnet de coton: c’était un petit homme déjà âgé, la figure insignifiante. Il marmonna des prières en faisant des signes sur tout le corps de notre enfant, oignit son cou d’une sorte de pommade grise et lui souffla dans la bouche par trois fois. Un mauvais quinquet fumeux éclairait cette scène étrange. J’étais impressionné. Victoire pleurait toujours silencieusement. Après qu’il eut fini, l’homme déclara:
Il ira mieux demain; mais, par exemple, il était temps de l’amener, vous savez… Dès le mieux affirmé, vous irez faire brûler un cierge devant l’autel de la Sainte Vierge.
A notre demande de paiement, il dit:
Je ne prends rien aux pauvres gens: néanmoins, j’ai là un tronc où chacun met ce qu’il veut.
Il prit sur la cheminée une petite boîte carrée, en bois fumé, dont le couvercle était percé d’une fente
: j’y glissai vingt sous et nous repartîmes en hâte, inquiets des deux aînés que nous avions laissés endormis, dans la maison fermée.
Le guérisseur ne nous avait pas trompés. Vers le matin, le bébé vomit des matières aqueuses qui ressemblaient à des crachats durcis et, tout de suite soulagé, il prit le sein. Deux jours plus tard, il était tout à fait remis.
Je me suis souvent demandé, sans pouvoir répondre ni dans un sens ni dans l’autre, si cette guérison fut d’effet naturel ou si les simagrées du vieux y furent pour quelque chose. Je sais que nombre de gens, très sceptiques, très fortes têtes, ne craignent pas, encore aujourd’hui, d’avoir recours à ces
guérisons campagnardes pour se faire «barrer les dents», ou «faire la prière» à l’occasion d’une entorse ou d’une foulure. Et beaucoup constatent qu’ils en ont du soulagement.
161Devant ces exemples, il est permis de rester perplexe, également éloigné de ceux qui affirment et de ceux qui se moquent. J’en suis encore là.

XXIV
. _ Monsieur Parent.

Certain jour de foire
à Bourbon, pour le carnaval de 1853, mon beau-père me tira à part sur la place de la mairie, où je causais avec d’autres, pour me dire qu’il était à même de me faire entrer comme métayer dans un domaine de Franchesse, sa commune d’origine: il connaissait particulièrement le régisseur, un ami d’enfance.
J’y songeais un peu, à prendre un domaine, car demeurant là
, il me faudrait placer mes enfants dès qu’ils seraient en âge de pouvoir garder les bêtes; cette éventualité m’était pénible. J’aurais pourtant préféré attendre encore quelques années, mais, après réflexion, il me parut sage de ne pas rater l’occasion offerte.
Le dimanche suivant, nous
nous en fûmes donc, le père Giraud et moi, voir la ferme de la Creuserie. Elle se situait entre Bourbon et Franchesse, à deux cents mètres du chemin qui reliait les deux communes, dépendait de la propriété de M. Gorlier, dit de la Buffère, du nom d’un château tout voisin qu’il habitait pendant l’été. La propriété comprenait cinq autres fermes: Baluftière, Praulière, le Plat-Mizot, la Jarry-d’en-Haut et la Jarry-d’en-Bas, – une locature qui s’appelait les Fouinats, et la maison du régisseur à proximité du château.
162Le régisseur s’appelait M. Parent. C’était un homme de taille moyenne, dont la trop grosse tête s’encadrait d’un collier de barbe grisonnante; ses yeux saillaient hors de l’orbite, ce qui lui donnait constamment l’air étonné; sa lèvre inférieure, grosse et lippue, tombait, découvrant ses dents avariées et laissant passer un jet continuel de salive. Tout de suite, il me dit qu’en considération de mon beau-père il m’agréait comme métayer, bien que je sois seul pour travailler, ce qui n’était guère avantageux. Il nous fit visiter les bâtiments du domaine, plutôt anciens et peu confortables; il nous conduisit dans toutes les pièces de terre, dans tous les prés, et, quand nous fûmes rentrés chez lui, dicta les conditions:
Il fallait deux mille francs de remboursement sur le cheptel, mais on se contenterait de la moitié: on ajouterait aux quatre cents francs de l’impôt colonique annuel les intérêts à cinq pour cent du reste; pour l’amortissement, on ferait une retenue sur les bénéfices. J’aurais à faire tous charrois qui me seraient commandés pour le château ou la propriété; ma femme serait tenue de donner, comme redevances, six poulets, six chapons, vingt livres de beurre; les dindes et les oies se partageaient par moitié. Le maître gardait le droit de modifier les conditions ou de nous mettre à la porte chaque année, sous cette réserve que nous devions être prévenus au moins neuf mois d’avance.

M. Parent
se mit ensuite à parler du propriétaire, qu’il appelait M. de la Buffère, ou plus communément M. Frédéric, pour lequel il semblait avoir un culte exagéré:
M. Frédéric ne veut pas que les métayers s’adressent directement à lui; c’est toujours à moi que vous devrez dire ou demander ce que vous croirez nécessaire. M. Frédéric entend qu’on soit très respectueux, non seulement envers lui, 163mais aussi envers son personnel: c’est parce qu’ils ont mal répondu à mademoiselle Julie, la cuisinière, qu’il m’a fait donner congé aux colons actuels de la Creuserie. M. Frédéric ne veut pas qu’on touche au gibier: s’il prenait quelqu’un à tendre des lacets ou à tirer, ce serait le départ certain. Quand il chasse, il ne veut pas qu’on reste là où on pourrait le gêner: il faut suspendre le travail si c’est nécessaire. Il faudra tâcher aussi que le beurre de votre redevance soit de bonne qualité et les poulets bien gras, de façon à contenter mademoiselle Julie.
Sur interrogation
de mon beau-père, il nous avoua tout bas que mademoiselle Julie n’était pas seulement la cuisinière, mais encore la maîtresse de M. Frédéric, célibataire endurci. Il y avait donc urgence à la ménager, car son influence sur lui était considérable.
Je ne savais trop que penser de M. Frédéric. Dans la bouche de son régisseur qui, pourtant, le disait très bon, il prenait
des airs d’impossible potentat dont les moindres désirs devaient être suivis. Cela m’effrayait un peu.

Je demandai à M. Parent huit jours de réflexion
, qu’il m’accorda. J’employai ce temps à essayer de connaître l’opinion de Victoire, ce qui n’était pas chose facile, car elle s’ingéniait à ne pas donner d’avis:
– Oh! fais
comme tu voudras, disait-elle de son air le plus froid, le plus indifférent, le plus lassé; moi, ça m’est bien égal.
Elle était très fâchée de se trouver
encore enceinte: ça la rendait inabordable. Un jour que j’insistais plus que de coutume elle eut pourtant un semblant d’assentiment:
Dame, si ce domaine te plaît, prends-le, voilà tout…
– Mais toi,
est-ce que ça te plaît que je le prenne?
– Oh! moi, que ce soit là ou ailleurs…

164Je l’aurais battue…
Je me décidai néanmoins à donner une réponse favorable et pour la Saint-Martin de 1853, nous nous installâmes à la Creuserie.

XXV
. _ Paysage.

Notre maison avait deux pièces d’égales
dimensions qu’une porte intérieure reliait: la cuisine et la chambre. Leur niveau était plus bas que celui de la cour sur laquelle elles ouvraient l’une et l’autre par de grosses portes ogivales, noircies par les intempéries et fortement bardées de fer. Dans la cuisine, une sorte de béton avait été fait jadis; mais cela s’était dégradé et il n’y avait plus qu’une armée de cailloux pointus qui montraient leur nez d’un bout à l’autre de la pièce; en balayant, on arrachait de plus en plus le gravier qui les liait; mais eux restaient là, invincibles. Dans la chambre, régnait au naturel le sol primitif, affaissé au milieu, bossué sous les meubles, avec, un peu partout, des mamelons et des trous. Le plafond appareillait l’appartement: c’était un plancher bas et délabré que soutenaient de grosses solives très rapprochées, couvertes de moisissures blanches, s’appuyant au milieu dans chaque pièce, sur une énorme poutre mal taillée soutenue elle-même par un poteau vertical. Des grains de blé, des grains d’avoine, s’échappant de la provision du grenier, passaient fréquemment entre les planches disjointes et les rats en faisaient des réserves sur les poutres. Le jour ne pénétrait que par d’étroites fenêtres à quatre petits carreaux; en hiver, lorsqu’il faisait sombre et que la température ne permettait pas 165de tenir ouvertes les portes extérieures, on avait peine à y voir en plein midi. La cuisine était la salle commune et l’on y faisait toutes les grosses besognes. Il y avait, à gauche de l’entrée, la maie à pétrir et, au-dessus, le tourtier avec ses arceaux de bois pour séparer les grosses miches de la fournée qu’on y plaçait côte à côte; il y avait, à droite, un bahut pour le linge sale, puis un autre coffre, puis une commode; au milieu trônait la grande et massive table de chêne que nous avions achetée d’occasion, flanquée de ses deux bancs sur lesquels nous prenions place aux heures des repas; il y avait enfin, dans le fond, une horloge entre deux lits: le nôtre dans le coin le plus rapproché du foyer, comme il est d’usage, et, de l’autre côté, celui de la servante. A gauche, dans le mur du pignon, la cheminée de pierre saillait large et haute; au-dessus du foyer, la bouche du four mettait son trou noir. La chambre était moins enfumée, plus propre: ma femme y avait fait placer son armoire et les lits neufs qu’il nous avait fallu acheter pour coucher le personnel.
La maison faisait face
«aux neuf heures», mais le soleil n’en éclairait que bien plus tard le seuil, en raison du voisinage trop proche de la grange et des étables établies parallèlement sur le devant, à une quinzaine de mètres tout au plus. Dans l’intervalle qui séparait les deux corps de bâtiment, les étables envoyaient leurs égouts qui formaient une sorte de mare stagnante et noirâtre où baignaient les balles de froment, depuis les battages jusqu’au milieu de l’hiver. On mettait à proximité le fumier des moutons qu’on utilisait pour les fumures de printemps. Il y avait en outre, dans cet espace, une auge de bois longue et peu profonde dans laquelle mangeaient les cochons, une vieille roue placée horizontalement sur trois poteaux pour le jucher nocturne des dindons. Le tombereau et les charrettes au repos s’y voyaient souvent, et aussi, tout au long des murs, de menus 166outils, des bâtons, des aiguillons; puis disséminés çà et là des débris de paille et de bois, des pierres, des tuiles cassées.
La ferme
était située sur la partie montante du vallon, quasi au point le plus élevé, ce qui nous donnait, du sommet de l’escalier du grenier, au pignon droit de la maison, une vue magnifique. Il s’étendait, ce vallon, sur une bonne partie des communes de Bourbon, de Saint-Aubin et d’Ygrande, avec l’aspect d’un amphithéâtre géant. Aux parties supérieures de ses ondulations légères, apparaissaient distinctement, entre les haies vives qui les cerclaient, des champs verts, roux ou grisâtres; d’autres se montraient à demi, juste assez pour laisser voir s’ils étaient en guéret, en chaume ou en pâture; et, dans les parties basses, il y avait des pièces entièrement dissimulées, des espaces importants dont on ne voyait que les arbres des clôtures, lesquels avaient l’air d’être très rapprochés, de se joindre presque. A l’extrémité d’un grand pré, un taillis mettait son petit carré mystérieux. Des lignes de peupliers géants s’apercevaient en quelques endroits. Et, de loin en loin, dans ces cultures, entre ces haies, entre ces arbres, émergeaient les bâtiments écrasés d’une chaumière ou d’une ferme: Baluftière, Praulière et le Plat-Mizot, disposées en triangle tout près; la Jarry-d’en-Haut et la Jarry-d’en-Bas un peu plus loin, puis d’autres dont je savais les noms, puis d’autres, très éloignées, dont je ne savais rien, enfin, à l’autre extrémité du vallon, un chétif pâté de maisons: le petit bourg de Saint-Aubin. Par delà, on distinguait encore le grand ruban sombre que formait la forêt de Gros-Bois, et, par les temps clairs, au delà de bien d’autres vallons, de bien d’autres villages, bien au delà des distances connues, on apercevait, profilant leurs masses noires dans le bleu du ciel, une ligne de pics, qu’on disait appartenir aux montagnes d’Auvergne.
En arrière de notre maison,
c’était une vallée étroite 167de belles prairies se succédaient à perte de vue, puis un coteau qui nous dominait et sur lequel se voyait le bourg de Franchesse, avec son minuscule clocher carré.

Les premiers jours de notre installation, ces paysages m’apparurent
ouatés de brouillard; je les vis ensuite dans leur décor hivernal, alors que les cultures sont nues, lavées par les pluies ou pailletées de gel, alors que les haies sont comme des bordures de deuil autour des grands arbres squelettiques; je les vis tout blancs sous la neige, déguisés comme pour une mascarade; je les vis s’éveiller, frissonnant aux brises attiédies d’avril, étaler peu à peu toutes leurs magnificences, toutes les blancheurs de leurs fleurs, toutes les verdures de leurs plantes; je les vis au grand soleil de l’été, alors que les moissons mettent leur note blonde dans les verdures accentuées, paraître anéantis comme quelqu’un qui a bien sommeil; je les vis à l’époque où les feuilles prennent ces tons roux qui sont pour elles le temps des cheveux blancs et qui précèdent de peu de jours leur mort paisible, leur contact avec la terre d’où tout vient et où tout retourne; je les vis tout gais, tout pimpants, aux heures des aubes douces; je les vis se draper dans la pourpre royale des beaux couchants, puis s’enténébrer lentement et comme à regret; je les vis enfin, comme dans un décor de rêve, baignant dans le vague mystérieux des clartés lunaires. Et combien de fois, les contemplant, ne me suis-je pas dit:
Il y a des gens qui voyagent, qui s’en vont bien loin par ambition, nécessité ou plaisir, pour satisfaire leurs goûts ou parce qu’on les y force; ils ont, ceux-là, la faculté de s’extasier devant des paysages variés. Mais combien d’autres ne voient jamais que les mêmes! Pour combien, la vie ne tient-elle pas toute dans un vallon comme celui-ci, même dans une seule des ondulations, dans un seul des replis de 168ce vallon! Combien de gens, à travers les âges, ont grandi, aimé, souffert, dans chacune des habitations qu’il m’est donné de voir d’ici, ou dans celles qui les ont précédées sur l’étendue de cette campagne fertile! Combien ne sont même jamais allés jusqu’à l’un des points où le ciel s’abaisse!
Cette pensée me consolait de ne rien connaître moi-même hors des deux cantons de Souvigny et de Bourbon. J’en vins à trouver du charme aux décors variés de mes paysages 169familiers
; j’éprouvais même une certaine fierté d’avoir la jouissance de cet horizon vaste et je plaignais les habitants des parties basses.

XXVI
. _ L’Esprit des autres.

M. Parent, le régisseur, venait nous voir souvent et se montrait prodigue d’avis. Mais ses conseils culturaux,
d’ailleurs assez peu intéressants, ne tenaient pas la première place: il en revenait toujours aux coutumes de M. Frédéric et à la façon de nous conduire envers lui quand il serait là.
Ce fut en juin que le propriétaire vint s’installer à la Buffère. Par un hasard sans doute calculé, il nous fit sa première visite le soir, alors que nous étions réunis à la cuisine pour le souper: M. Parent l’accompagnait. Je me levai et fis signe à tout le monde d’en faire autant, puis je sortis du banc, m’avançai au-devant des visiteurs. M. Gorlier me toisa:
C’est lui, le métayer? demanda-t-il à son régisseur.
– Oui, monsieur Frédéric, c’est lui.
– Il est bien jeune… La femme?
– C’est moi,
monsieur, dit Victoire en s’approchant.
– Ah!… Vous n’avez pas l’air très robuste
.
– C’est qu’elle a trois enfants
, reprit M. Parent, d’une voix craintive. (Le quatrième, né avant terme, n’avait pas vécu.)
M. Frédéric nous demanda notre âge, à ma femme et à moi, et nous questionna sur nos origines. Nous étions
troublés l’un et l’autre de nous voir en face de cet homme puissant 170et redoutable dont on nous avait tant rebattu les oreilles. Il le comprit et s’en fâcha d’un ton amical:
N’ayez pas peur, diable, je ne mange personne… Parent m’a dit que vous étiez animés d’excellentes intentions et que vous travailliez bien. Continuez comme cela et nous nous entendrons sans peine. Obéir et travailler, c’est votre rôle; je ne vous demande pas autre chose. Par exemple, ne m’embêtez jamais pour les réparations: j’ai pour principe de n’en point faire. Et maintenant, bonsoir; allez dormir, mes braves.
Il parlait d’une voix lente en grasseyant un peu
; ses petits yeux gris clignotaient sans cesse; il avait le teint coloré d’un gros rouge presque violet, portait toute sa barbe, d’ailleurs courte et rare, mais qui restait très noire comme sa chevelure, bien qu’il eût dépassé la soixantaine (j’ai su depuis que ce beau noir était factice: il se teignait). Sa physionomie, malgré toutes apparences de bonne santé, restait maussade et ennuyée. Ceux qui ont joui de tous les plaisirs ont rarement l’air heureux.
M. Gorlier revint souvent nous voir, soit à la maison, soit
dans les champs. Il venait, jouant avec sa canne, causait un instant du temps et des travaux, puis disparaissait. Jamais plus, d’ailleurs, il ne fut poli comme le premier soir. Ainsi que Fauconnet, il tutoyait tout le monde et, comme il n’avait pas la mémoire des noms, ou à dessein peut-être, il appliquait invariablement à son interlocuteur le qualificatif de «Chose».
Eh bien, Chose, es-tu satisfait de ce temps-là? Mère Chose, nous vous prendrons prochainement deux des poulets de la redevance…
Mademoiselle Julie, la cuisinière-maîtresse, une dondon déjà mûre
, à la peau blanche et aux formes appétissantes, vint chercher un soir ces deux poulets-là, que Victoire engraissait à dessein depuis plusieurs semaines. Elle les soupesa, les palpa et daigna se déclarer satisfaite:
171Il faudra toujours nous les donner comme ça, Victoire; ils semblent parfaits; voilà un coq magnifique.
– Oh! oui,
mademoiselle, fis-je, je voudrais bien que ce soit mon ventre qui lui serve de cimetière.
La grosse remarqua le mot.
Comment avez-vous dit? reprit-elle.
Je
blémis, craignant que cela ne lui ait déplu.
Allons, répétez, voyons!
– Mademoiselle, j’ai dit qu’à ce
jo-là mon ventre servirait bien de cimetière. C’est une blague du pays que j’ai citée en manière de plaisanterie; il ne faut pas vous en fâcher, je sais bien que les poulets ne sont pas faits pour moi…
Mademoiselle Julie partit d’un franc éclat de rire
:
Je le retiendrai, ce mot-là, Tiennon, et je le servirai à d’autres qu’il amusera, soyez-en sûr. Jamais encore je ne l’avais entendu.
Elle le rapporta sans tarder à M. Frédéric
, qui me dit, dès qu’il eut l’occasion de me voir:
Chose, tu as des expressions délicieuses. Je vais recevoir prochainement mes amis Granval et Decaumont; je les amènerai à la Creuserie et tu tâcheras de trouver des choses drôles comme celles que tu as dites à Mademoiselle Julie, l’autre jour, à propos des coqs.
Plusieurs fois, dans le courant du mois d’août, il vint le soir avec ces deux messieurs; ils arrivaient en fumant leurs pipes à l’heure où nous mangions la soupe du soir; ils s’asseyaient et nous regardaient:
– Causez
, mes braves, ne faites pas attention à nous!
Mais
bien entendu, nous ne parlions que pour leur répondre quand ils nous interrogeaient directement. Les domestiques, qui couchaient dans la chambre, avaient la ressource de s’esquiver dès qu’ils avaient mangé; pour moi, il me fallait leur servir de jouet jusqu’à dix et quelquefois onze heures. 172Peu leur importait, à eux, de se coucher tard: ils avaient la faculté de se lever de même. Peu leur importait de me faire perdre mon sommeil, car il me fallait être debout le lendemain à quatre heures, comme de coutume. Ils ne me faisaient parler que pour rire de mon langage incorrect, de mes réponses naïves et maladroites. A l’énoncé de quelque formule qui lui semblait particulièrement drôle, M. Decaumont tirait son carnet:
Je note, je note, faisait-il. J’utiliserai ça pour des scènes champêtres dans mon prochain roman.
Mademoiselle Julie étant venue un jour, je
me hasardai à lui demander pourquoi M. Decaumont écrivait ainsi les choses baroques que je débitais bien malgré moi. Elle me dit qu’il s’occupait à faire des livres, qu’il était célèbre. Un grand homme! un homme célèbre! ce petit gros à figure de curé, avec des cheveux ridiculement longs qui lui tombaient sur les épaules!
Ah! c’est fait comme ça, un homme célèbre? repartis-je un peu abasourdi.
Et Mademoiselle
Julie de répondre en riant:
– Mon Dieu
, oui, Tiennon; il est bien comme les autres, allez, malgré ses capacités. Avec ses grands cheveux, on le prendrait plutôt pour un fou que pour un savant et il s’amuse de tout, comme un enfant.
Eh bien, je ne trouvais pas très loyale la façon d’agir de ce faiseur de livres. Je lui en voulais
d’inscrire mes réponses pour les publier, pour que d’autres bourgeois comme lui en puissent rire à leur tour. Etait-ce donc ma faute si je parlais de façon peu correcte? Je parlais comme on m’avait appris, voilà tout. Lui, qui était resté sans doute jusqu’à vingt ans dans les écoles, avait pu apprendre à tourner les belles phrases. Moi j’avais fait autre chose pendant ce temps-là. Et j’employais ailleurs aussi utilement que lui mes facultés: car, de 173faire venir le pain, c’est bien aussi nécessaire que d’écrire des livres, je suppose. Ah! si je l’avais vu à l’œuvre avec moi, l’homme célèbre, à labourer, à faucher ou à battre, je crois qu’à mon tour j’aurais eu la place de rire. J’ai fait souvent ce souhait d’avoir sous ma direction, pendant quelques jours, au travail des champs, tous les malins qui se fichent des paysans.

XXVII
. _ Le mangeux d’ lard.

Je n’étais pas le seul, d’ailleurs, à servir de cible aux risées du maître et de ses amis: mon voisin Primaud, de Baluftière, y contribuait pour une bonne part. Il faut dire que la physionomie de ce brave Primaud incitait de prime abord à la moquerie; il avait le nez camus, une grande bouche édentée qui s’ouvrait à tout propos pour un
gros rire bêtement bruyant; puis une drôle de façon de regarder le ciel, d’un œil, quand on lui parlait. Avec cela, naïf comme pas un, coupant dans tous les ponts qu’on se donnait la peine de lui tendre. Enfin, il avait encore cette particularité d’aimer le lard à la folie. Or, cette particularité, M. Frédéric la connaissait. Chaque dimanche presque, sous un prétexte ou sous un autre, il mandait au château son métayer et lui faisait servir une énorme tranche de lard. On le laissait seul à la cuisine et il se régalait, comme bien on pense. Après un bon quart d’heure, le bourgeois venait le rejoindre:
As-tu bien mangé, Primaud?
– Oh! oui, monsieur Frédéric!
174Mais un gros morceau de lard reste encore sur le plat
; il ne faut pas le laisser, voyons… Tiens, je sais que tu es de force à l’engloutir.
Et il le lui mettait sur son assiette.
C’est trop, monsieur Frédéric, j’ai le ventre plein, je ne peux plus…
– Allons, allons, Chose, tu plaisantes; c’est sans doute que tu as soif; Julie, donne-lui donc un verre de vin.

Pour s’en retourner, Primaud passait dans notre cour. Souvent il entrait à la maison ou venait me voir aux étables.
Tiennon, me disait-il, je viens encore de faire un bon repas.
– Ah! tant mieux, répondais-je, c’est toujours ça d’attrapé
; je parie que vous avez mangé du lard à volonté?
– Plus que j’ai voulu, mon vieux! Figurez-vous que M. Frédéric est venu et qu’il m’en a servi lui-même un gros morceau; de sa main, vous comprenez, je ne pouvais pas refuser, surtout qu’il m’a fait donner du vin.

Il s’honorait beaucoup de ce témoignage flatteur
. Jamais ne lui venait l’idée qu’il pût y avoir là quelque chose de blessant pour sa dignité d’homme. Peut-être même considérait-il comme preuves d’évidence et marques de gloire les traces cireuses que laissait, de chaque côté de sa bouche, le ruissellement graisseux du lard. Il rentrait chez lui enchanté.
Seulement, cette débauche hebdomadaire de mon collègue favorisé cachait un but assez malhonnête. A son insu, sans doute, Primaud jouait le triste rôle de mouchard. M. Gorlier obtenait par lui tous les renseignements qu’il désirait avoir sur les gens de ses domaines et sur les habitants de la commune. Trois ans auparavant, quand Napoléon (qu’on appelait à présent Badinguet), avait fait une espèce de contre-révolution afin de se faire nommer empereur, deux hommes de Franchesse avaient été expédiés à Cayenne à cause, disait-on, 175des bavardages inconscients du mangeur de lard. Le bourgeois lui avait fait entendre que ce serait un grand bien que de débarrasser le pays de ceux qui affichaient leurs préférences pour la République, et le malheureux s’était empressé de lui signaler tous ceux qu’il connaissait pour être des ch’tits républicains. On pouvait excuser Primaud parce que c’était de sa part bêtise et non méchanceté, mais je ne trouvais pas que M. Frédéric fût excusable d’employer de tels moyens pour se renseigner, non plus que d’user de son influence ensuite pour faire du mal aux gens de son pays.
Ayant été averti, je me défiai du voisin et ne lui dis plus que ce qu’il y avait nulle raison de tenir caché.
A cette époque déjà, on appelait Primaud
le mangeux de lard. Il est mort depuis longtemps; mais le sobriquet lui a survécu et une sorte de légende s’est attachée à son nom. A Franchesse, on dit encore à présent de quelqu’un qui aime bien le lard: «C’est un vrai Primaud!»

XXVIII
. _ Les peines et les joies.

Ma vie était fatigante et laborieuse, mais j’y trouvais du charme.
Etant chef de ferme, je me sentais un peu roi. Mes responsabilités m’inquiétaient, mais j’étais fier de m’asseoir au haut bout de la table, à côté de la miche dans laquelle je coupais de larges tranches au commencement de chaque repas; j’étais fier surtout d’avoir, au cercle de la veillée, la place du coin, la place d’honneur.
176J’étais bouvier en chef et participais au pansage de tous les animaux. En été, je ne manquais pas d’être dès le petit jour au binage ou à la fauchaison: cependant j’avais toujours, auparavant, donné un peu de son aux moutons, préparé le repas des cochons et j’étais passé voir les bœufs au pâturage. Souvent debout une heure avant les domestiques ça ne m’empêchait pas, au chantier, de payer de ma personne, d’aller aussi vite que possible. J’avais, comme il se doit, la direction du travail; les autres, échelonnés derrière moi, étaient forcés de régler leur allure sur la mienne, et je puis dire sans me vanter qu’ils n’avaient pas à s’amuser pour me suivre.

Par
chance j’étais tombé sur un bon valet, un garçon de vingt ans passés, dénommé Auguste: nous disions Guste; robuste et courageux, il besognait aussi dur que moi. Le second était un gamin d’une quinzaine d’années, mi-pâtre, mi-travailleur. J’engageais, en plus, un journalier pour l’été: ce fut, les premières années, un certain père Faure, bonhomme déjà âgé, de solide expérience mais bavard et un peu tason. Il avait toujours des histoires à raconter et je crus m’apercevoir qu’en cherchant à nous intéresser ainsi, il poursuivait ce but de faire ralentir l’allure de la besogne, pour prendre un peu de bon temps. Un jour, d’accord avec le Guste, je résolus d’aller plus vite encore que de coutume, de façon à ce qu’il n’ait pas le loisir de parler. Quand nous eûmes ainsi fauché trois andains, le père Faure cru le moment venu d’obtenir une trève.
Si nous allions de ce train-là jusqu’à midi, fit-il, nous en abattrions un sacré morceau!
– Si le maître veut, nous allons essayer
, dit le Guste.
Le père Faure de poursuivre:
– Une
fois, à Buchepot, chez les Nicolas, nous avons 177fauché comme ça trois jours de suite. C’était le grand Pierre qui allait en tête; il aiguise bien, l’animal, et dame, il filait…; son beau-frère n’arrivait plus à le suivre. Le grand s’étant permis de le plaisanter, ils se fâchèrent; je crus même qu’ils allaient se battre. Au surplus ils s’en voulaient déjà d’avance; moi, j’étais bien au courant de la chose: voilà ce qui s’était passé…
Il croyait que
j’allais m’appuyer un peu sur le manche de ma faux, comme je faisais quelquefois, pour apprendre 178ce qui s’était passé entre le grand Pierre et son beau-frère; mais, au lieu de cela, je continuai de faucher du même train anormal; et quand nous fûmes au bout, le Guste et moi, il se trouva un peu en retard.
Sacrée misère! fit-il, j’ai attrapé une fourmilière qui a abîmé mon taillant. J’ai fauché une fois dans un pré où il y en avait tellement qu’on était obligé de battre les faux au premier déjeuner…
Il se retourna, parut étonné de voir que nous ne l’écoutions plus, que nous étions déjà loin.
Après, d’andain en andain, son retard s’accentua. Il y avait une zone où, l’herbe étant très dure, il fallait aiguiser souvent, ce qui forçait à ralentir. A ces moments-là, Faure croyait rejoindre; mais il arrivait juste à la portion défavorable quand nous retrouvions, nous, l’herbe tendre; nous filions vite pendant qu’il s’escrimait, impuissant à conserver son gain de distance.
La servante ayant apporté la soupe, il ne voulut pas venir manger sans avoir rattrapé son retard. Lorsqu’il arriva haletant, le visage ruisselant, la chemise détrempée,
notre repas était pris: nous nous levions pour repartir. Alors, furieux, il fit mine de ne pas vouloir manger, de revenir prendre son andain en même temps que nous. Pour le faire consentir à déjeuner, je fus obligé de lui dire que nous allions l’attendre, ce que nous fîmes en effet, bien que le Guste eût ardemment souhaité le contraire. Le pauvre père Faure bouda pendant huit jours au moins, mais il ne fut pas guéri de sa manie de rappeler ses souvenirs: vingt fois même il répéta, faisant allusion à l’incident dont il avait été victime:
– Ma faux
n’est pas de ces meilleures: si j’avais eu celle que j’ai cassée il y a deux ans, vous ne m’auriez pas laissé, bien sûr.
Ce n’était
pas toujours que j’avais pour moi le domestique. 179Il y avait des moments pénibles où je les sentais tous alliés: le Guste, le père Faure, le gamin, la servante; leurs visages durs exprimaient le mécontentement, l’hostilité; leurs regards se faisaient haineux, je me sentais l’ennemi. Cela se produisait surtout les jours de grande chaleur.
Après
le repas de midi, la fatigue, la fainéantise les gagnaient; ils auraient voulu faire la sieste. Moi aussi, j’aurais aimé me reposer: j’étais exténué, accablé autant qu’eux. Mais je réagissais violemment et cherchais des mots pour les entraîner:
Hardi! les gas! dépêchons-nous d’aller charger; le temps est à l’orage: notre foin pourrait bien mouiller.
Des fois,
je les prenais par l’amour-propre:
Nous allons pourtant finir les derniers: ceux de Baluftière et ceux de Praulière sont plus avancés que nous; et si nous voulons arriver en même temps que ceux du Plat-Mizot, il faut nous remuer.
Ils se levaient
, proféraient pour se soulager de gros blasphèmes:
Bon Dieu de bon Dieu! ce n’est quand même pas faisable de travailler par des chaleurs pareilles; il n’y a pas d’animaux qui résisteraient.
Faure disait:
Je veux faire un mauvais coup pour aller voir au bagne si c’est pire que là!
Au chantier, je m’efforçais de les remonter en leur racontant quelques bêtises, des histoires salées dont rougissait la servante.
Ils riaient, ils en disaient de plus fortes; le temps passait et le travail se faisait. Etre gai, ne pas se ménager soi-même, c’est encore le meilleur moyen d’obtenir beaucoup des autres.
Il nous arrivait
au cours de ces rudes séances de fenaison ou de moisson, par les soirées brûlantes, d’apercevoir 180M. Frédéric et ses amis installés à boire la bière autour d’une petite table placée exprès dans le parc, au milieu d’un bosquet de grands arbres.
Ce qu’ils sont heureux, tout de même, ces cochons-là! faisait le Guste qui, en dehors de leur présence immédiate, n’avait nul respect.
Les autres formulaient aussi des phrases irrévérencieuses
. Pour moi, je gardais le silence ou m’efforçais de. les calmer quand ils allaient trop loin. Il vaut toujours mieux ne rien dire de ceux sous la domination desquels on est placé. Le pauvre doit savoir s’en tenir à la seule pensée.
Finir
un travail pour en commencer bien vite un autre qui est en retard, faire des journées de dix-huit heures, dormir cinq ou six heures seulement d’un sommeil léger coupé d’inquiétudes, c’est un régime qui n’engraisse pas, mais d’où l’ennui est banni. Ce régime-là, six mois chaque année, je le suivais à la lettre. Car, après la rentrée des récoltes, c’étaient les fumures, les labours, les semailles et, jusqu’aux environs de la Saint-Martin, je continuais de me lever dès quatre heures du matin.
Les labours étaient particulièrement durs en raison de la situation du domaine sur la partie
montante du vallon; presque tous les champs étaient en côte; l’argile y dominait mêlé de pierres. Tout cela rendait le travail pénible et pour le laboureur et pour les bœufs. Les pauvres bœufs se levaient bien à regret quand nous allions les chercher avant le jour, dans le grand pré qui était leur pâture habituelle en septembre. Ils étaient presque toujours couchés sous le même chêne, masses blanches dans la brume de l’aurore commençante, et il fallait leur donner de grands coups d’aiguillon pour les faire se mettre en mouvement.
– Allez, les rosses! Allez, mes gros!
Ça les peinait beaucoup
de partir et, vrai, ça me faisait 181aussi quelque chose pour eux: le pâturage était bon, possédait une grande mare alimentée par une source d’eau très claire, l’ombre des haies était épaisse et fraîche. Il m’en coûtait de les priver de cet éden pour leur faire passer de longues heures pénibles à tirer la charrue dans les guérets montueux. J’éprouvais parfois le besoin de m’en excuser auprès d’eux:
C’est embêtant, bien sûr, mais puisqu’il le faut… Moi aussi, mes vieux; je préférerais me reposer et pourtant je n’arrête pas de travailler. Allez-y donc de bon cœur!
Ils avaient
meilleur temps pendant les mois d’hiver, et ma tâche était moins rude aussi: je ne me levais qu’à cinq heures et me couchais à huit. Mais les inquiétudes, pour un chef de ferme, sont de toutes les saisons. A cette époque, la question du fourrage m’occupait surtout. Il n’en fallait pas trop faire consommer, et, pourtant, il était indispensable de ne pas le ménager aux bêtes à l’engrais, d’en donner une ration suffisante aux vaches fraîches vélières, aux génisses à vendre au printemps, aux bœufs de travail que j’aimais maintenir en bon état. Je toisais souvent mon fenil, prenant des points de repère, sacrifiant telle partie pour jusqu’à telle époque: et j’arrivais ainsi à n’être jamais pris au dépourvu. Mais les mauvaises années, il me fallait mêler à la ration quotidienne une bonne dose de paille: encore avais-je grand’peine à m’en tirer; je tremblais tout l’hiver, voyant comme ça diminuait vite, de la crainte d’être à la misère en fin de saison. C’est que, quand il faut acheter, pendant un mois seulement, du fourrage pour nourrir vingt-cinq bovins, plus un cheval, des moutons, le bénéfice de l’année est bien compromis! Je me chargeais seul de la distribution à tout le cheptel et, les jours de sortie, je manquais rarement l’heure du pansage. Je m’abstenais le plus possible d’aller à l’auberge, sachant bien que le temps passe sans qu’on s’en 182aperçoive, et qu’on court grand risque de se mettre en retard lorsqu’on est pris à bavarder avec les autres. Et puis, le souvenir des faiblesses de mon père et le souvenir de la bataille de Saint-Menoux, qui m’avait valu un procès, me hantaient souvent, et me donnaient de la débauche une crainte salutaire.
Ma seule passion était la prise. J’avais augmenté la dose primitive. Il me fallait déjà, lors de
mon installation à la Creuserie, pour cinq sous de tabac par semaine et j’en vins progressivement à monter jusqu’à dix sous: j’en suis encore là. En labourant, quand j’arrivais au bout d’un sillon, je m’arrêtais un instant pour examiner celui où j’allais m’engager, afin d’en atténuer les courbes, de les supprimer si possible, et alors, machinalement, je tirais ma tabatière; en fauchant, après chaque andain, crac, une prise; en sarclant, quand je m’arrêtais un instant pour souffler, ma main glissait dans la poche à la recherche de la queue-de-rat, sans même que ma volonté y fût pour quelque chose. Les plus mauvais jours étaient ceux où ma provision s’épuisait. Ce qui arrivait assez souvent le samedi. Je n’osais pas, à cause de Victoire surtout, envoyer quelqu’un exprès au bourg de Franchesse pour acheter du tabac, mais le temps me semblait long, j’étais mal à l’aise, il me prenait des envies de chercher chicane à tout le monde

C’était, en somme, une faiblesse
excusable, mais la satisfaction intime que j’éprouvais de mon œuvre était à coup sûr le meilleur de mes plaisirs, et le plus sain. Contempler mes prés reverdissants; suivre passionnément dans toutes ses phases la croissance des céréales et des pommes de terre; voir que les cochons profitaient, que les moutons prenaient de l’embonpoint, que les vaches avaient de bons veaux, que les génisses se développaient normalement; conserver mes 183bœufs en bon état en dépit de leurs fatigues, les tenir bien propres, bien tondus, la queue peignée, de façon à être fier d’eux quand j’allais, en compagnie des autres métayers, faire des charrois pour le château; engraisser convenablement ceux que je voulais vendre: ma part de bonheur était là. Il ne faut pas croire que je visais uniquement le résultat pécuniaire, le bénéfice légitime escompté de ma part de récolte ou de la vente des animaux, non! Une grosse part de mes efforts tendait à cette ambition désintéressée de pouvoir me dire:
Mes blés, mes avoines vont être remarqués. Quand je sortirai des bêtes à la foire, on va les admirer parce qu’elles sont belles. Ceux de Baluftière, ceux de Praulière, ceux du Plat-Mizot vont être jaloux de constater que mes bœufs sont plus gras que les leurs, et mes génisses meilleures.
Quand nous nous rencontrions avec les voisins, à l’aller ou au retour des champs, ou bien quand nous réparions, l’hiver, les haies mitoyennes, nous parlions toujours de nos bêtes, et j’avais coutume de faire le modeste:
Oh! pas fameux, mes veaux, cette année… Mes moutons n’engraissent pas comme j’aurais cru… Mes bœufs ont travaillé trop tard: je n’en ferai rien…
Quelquefois, les mêmes voisins
venaient peu de temps après passer une veillée et je les invitais, comme il est d’usage, à faire un tour aux étables. Alors je jouissais de leur surprise, et leurs compliments m’étaient sensibles. Quand nous menions ensemble au pesage, quelques jours avant la foire, les bœufs des six domaines, si des étrangers admiraient les miens parmi les autres, ma joie augmentait encore. De même au champ de foire, le jour de la vente. Pour me faire valoir davantage, je répondais aux complimenteurs:
Ce n’est pas qu’ils ont eu trop de repos, les pauvres bougres! jusqu’à la fin des semailles ils ont travaillé. Quant 184aux dépenses, il est difficile d’en faire moins: ils n’ont mangé que deux sacs de farine d’orge et trois cents livres de tourteaux.
– Allons, allons, vous ne les avez pas amenés ainsi avec rien!
faisaient les autres, incrédules.
De fait, souvent, je mentais un peu…
Je me fis ainsi dans la contrée une réputation de bon bouvier. On m’avait rapporté ce propos tenu par M. Parent dans une auberge de Franchesse, en présence de deux ou trois gros bonnets:
Le meilleur de mes laboureux, c’est Tiennon, de la Creuserie; il fait bien valoir et, pour les bêtes, c’est un soigneur comme il y en a peu…
Cette phrase, un peu grisante, me revenait souvent en mémoire. Au
cours des pansages surtout, il m’arrivait de sentir sous ma blouse graisseuse le tic tac ému de mon cœur. C’est une impression de ce genre que doivent ressentir les généraux lorsqu’ils ont gagné des batailles. Et, ma foi, il me semble que ma satisfaction était légitime autant que la leur, et moins propre à inspirer des remords ensuite, car mon succès, à moi, n’exigeait nul sacrifice de vies humaines.

D’autres fois, c’était dans les champs, au cours
des séances de travail, que je ressentais cette passagère plénitude de bonheur. Aux saisons intermédiaires, surtout quand il faisait bon dehors, quand la brise, caressante comme une femme amoureuse, apportait avec elle des senteurs de lointain, des aromes d’infini, des souffles sains dispensateurs de robustesse, d’être cultivateur, de vivre en contact avec le sol, avec l’air et le vent, un orgueilleux contentement me venait. Je plaignais les boutiquiers, les artisans qui passent leur vie entre les quatre murs d’une même pièce, et les ouvriers d’industrie emprisonnés dans des ateliers où il fait chaud, où l’air est 185vicié, et les mineurs qui travaillent au profond de la terre. J’oubliais M. Gorlier, M. Parent; je me sentais le vrai roi de mon royaume et je trouvais la vie belle.

XXIX. _ En famille.

La mise au monde de notre quatrième enfant, – ce petit né avant terme et mort aussitôt, – avait beaucoup fatigué Victoire. Elle souffrait souvent, était changée, vieillie, la figure plus mince, les joues plus creuses; sa pâleur bistrée s’était encore accentuée et ses grands yeux noirs se nimbaient d’une large cernure bleue. Elle était prise fréquemment, et parfois simultanément, de coliques d’estomac et de névralgies douloureuses qui l’obligeaient à garder plusieurs jours de suite un mouchoir autour de la figure. Cela n’était pas pour améliorer son caractère froid et plutôt difficile. Elle vivait dans un état d’agacement perpétuel, broyait du noir, s’exagérait le mauvais côté des choses. Toujours elle développait avec un rire amer, un grand luxe de détails, tous les ennuis qu’elle prévoyait:
Il va falloir du pain samedi; le même jour, nous aurons à battre le beurre et à plumer les oies; jamais nous n’en pourrons voir le bout!
Ou bien:
– Il devient indispensable de faire la lessive; nous n’avons plus de linge
. Et le mauvais temps continue toujours. Mon Dieu, que c’est ennuyeux!
186Elle se lamentait de même si l’un des enfants souffrait, si les récoltes s’annonçaient mal, si les couvées ne réussissaient pas, si le jardin manquait de légumes, si les vaches diminuaient de lait. Tout lui était sujet de
plainte. Aux repas, elle se mettait rarement à table; elle s’occupait à préparer, à servir, à surveiller les petits.
Mais prends donc le temps de manger, voyons, bourgeoise, disais-je parfois.
– Oh! pour ce qu’il me faut!
répondait-elle.
Elle
ne prenait, en effet, qu’un peu de soupe claire qu’elle avalait souvent en circulant. J’avais honte, moi qui jouissais d’un appétit robuste, de mes deux assiettées de soupe épaisse. Les jours où elle souffrait de l’estomac, elle levait les gognes tout à fait, disant que rien ne lui faisait envie. Je l’engageais à se préparer un peu de soupe meilleure, ou bien à se faire cuire un œuf. Mais elle ne voulait rien savoir et prenait seulement pour se soutenir une tasse de bouillon dans la soupière commune.

Bien que la servante fût chargée de toutes les grosses besognes, Victoire n’en avait pas moins beaucoup à
faire; les enfants, la basse-cour, les repas, une bonne part du ménage, sans compter, quand le lait donnait, la préparation du beurre et du fromage, il y avait là de quoi occuper une plus robuste qu’elle. Elle savait très bien tirer parti de toutes ses denrées qu’elle portait en deux grands paniers au marché de Bourbon, le samedi. Très économe aussi, rabrouant la servante quand celle-ci était trop prodigue en savon, en lumière, en bois pour le feu. Certes, la pauvre fille n’avait pas toutes ses aises.
Il arriva même que notre maison fut un peu décriée
: on me disait trop intrépide au travail, la bourgeoise méchante et intéressée. Pour ces motifs, les domestiques et les servantes 187y regardaient à deux fois avant de se louer chez nous. Nous étions obligés de les payer au prix fort.
Heureusement,
Victoire restait une excellente mère; les petits avaient rarement à souffrir de sa mauvaise humeur. Elle se plaignait d’eux, les déclarait insupportables, disait, en ses jours de souffrance, qu’ils achevaient de lui casser la tête, mais elle ne les battait jamais. Pour mon compte, je n’avais que bien rarement le loisir de m’occuper des enfants: c’est à peine si je trouvais quelques instants, le dimanche, pour les faire sauter sur mes genoux; mais je puis dire en toute sincérité que je ne fus pas non plus un père brutal. S’ils ne furent pas, en raison de notre vie laborieuse, mangés de caresses, cajolés, mignotés comme d’aucuns, au moins ne furent-ils jamais talochés. Et nous eûmes, ma femme et moi, la satisfaction de nous sentir aimés d’eux.

Quand quelques-uns de nos parents venaient nous
voir, Victoire s’efforçait de faire l’aimable. En dehors de la fête patronale, le fait se produisait assez rarement, car on ne considérait pas comme étranger le père Giraud qui, ayant pris sa retraite, était revenu habiter Franchesse et nous faisait de fréquentes visites. Le pauvre vieux eut la douleur de nous apprendre un jour la mort de son fils, le soldat d’Afrique, qu’une mauvaise fièvre avait tué quelques mois avant l’expiration de son deuxième congé, époque à laquelle il comptait rentrer en France, avec une place.
Les enfants de mon parrain et ceux de mon frère vinrent à tour de rôle nous inviter à leurs noces.
A l’ordinaire prévenus de leur arrivée, l’on faisait quelques préparatifs pour les recevoir: car il est d’usage de bien traiter les inviteurs. Quand je n’étais pas trop pressé par le travail, je me rendais à Saint-Menoux pour le mariage. Une fois entraîné, je buvais assez ferme. Oubliant momentanément mes soucis 188coutumiers; je me montrais gai, chantais et dansais comme les jeunes. Victoire, aimant peu sortir, ne m’accompagnait jamais. Nous ne pouvions guère, d’ailleurs, laisser les domestiques seuls à la maison.

Une visite inattendue fut celle de
Grassin et de sa femme, revenus faire un tour au pays après dix ans d’absence. Ils se présentèrent chez nous, avec leur petit garçon, un soir, à la nuit tombante, et rirent beaucoup de notre extrême surprise. J’eus de la peine à reconnaître la Catherine dans cette 189dame à chapeau, qui parlait si bien; et son mari, avec sa figure rasée de larbin et ses beaux habits de drap, ne rappelait guère le Grassin d’autrefois. Leur petit Georges était poli, vif, enjoué et gentil comme tout; il n’eût demandé qu’à s’amuser avec le Jean, le Charles et la Clémentine; mais eux, trop peu habitués à voir des étrangers, restèrent taciturnes, l’évitèrent plutôt, en dépit de nos efforts. Je passai une bonne soirée à deviser avec ma sœur et mon beau-frère. Ils repartirent dans la journée du lendemain; ils n’avaient qu’un congé de quinze jours et, tenant à voir tous les membres de leurs deux familles, ils ne pouvaient rester longtemps dans chaque maison.
Deux ou trois fois vint aussi
, avec sa famille, le verrier de Souvigny qui avait épousé la sœur aînée de Victoire. C’était un homme entre deux âges, gros et grand, au visage joufflu quoique blême, avec une abondante moustache rousse. Il toussait, la poitrine usée doublement par son travail de souffleur et par l’alcool. Il n’avait guère que des pensées de révolte et de mort. L’idée de la mort le hantait souvent.
Dans notre métier, grommelait-il d’une voix rauque, on est usé à quarante ans; rares sont ceux qui vivent jusqu’à cinquante. Pour mon compte, je ne tarderai pas à aller tirer le pissenlit par la racine.
Mais il
voulait jouir de son reste, exigeait une bonne cuisine, de la viande et du vin tous les jours. Ce qui ne l’empêchait pas de dépenser beaucoup hors de chez lui: deux ou trois gouttes le matin, l’apéritif le soir, de grandes débauches les jours de paye, les jours de fête. Aussi, bien qu’il se fît des mois de quatre-vingt-dix francs, les ressources n’abondaient-elles jamais. Parfois le boulanger, le boucher, l’épicier, ne voulaient plus rien donner à crédit. Il entrait alors dans des colères épouvantables, cognait la femme et les gosses. La femme, bien plus vieillie encore que Victoire, les cheveux 190blanchis avant l’âge, avait une pitoyable expression de terreur résignée. Les enfants: de petits maigriots, rusés et sournois, précocement vicieux.
Ma bourgeoise, à qui sa sœur avait fait souvent des confidences, n’ignorait rien des dessous du ménage
; elle craignait son beau-frère et, lorsqu’il venait, mettant comme on dit les petits plats dans les grands, elle se donnait tout plein de mal pour le satisfaire. Les visites du verrier m’ennuyaient aussi. Je ne comprenais rien aux questions politiques dont il m’entretenait, non plus qu’aux choses de son métier, et ses blagues sarcastiques ne m’amusaient pas. Lui ne s’intéressait aucunement à la culture qu’il affectait de mépriser. D’où une gêne sourde entre nous; j’éprouvais un vrai soulagement de le voir s’en aller.
Les jours qui suivaient ces réceptions, Victoire se montrait plus grincheuse encore que de coutume
, comme pour racheter ses efforts antérieurs d’amabilité. A ce point de vue, il était heureux que les visites soient rares.

XXX. _ La Chair est faible.

La troisième année de mon séjour à la Creuserie, je trouvai moyen d’être infidèle à ma femme.
– Oh! par exemple, va-t-on s’écrier, avec une vie si bien remplie, comment pouviez-vous trouver le temps de songer aux intrigues amoureuses? C’est bon pour les riches qui, ne sachant comment tuer leurs loisirs, courent 191de-ci de-là, au gré de leurs caprices, avec l’espoir de trouver de l’imprévu.
Eh bien, la
chose arriva pourtant, tout à fait par hasard, il est vrai… Sous tous les rapports, j’avais droit, me semble-t-il à de sérieuses circonstances atténuantes.
Victoire, en raison de son état maladif, était bien détachée des plaisirs d’amour. Moi, robuste, plein de vigueur et de santé, j’éprouvais parfois, en dépit de mes fatigues, le besoin de faire acte de mâle. Mais n’osais guère m’approcher d’elle, sachant que je serais mal reçu, que ma tentative la rendrait encore plus plaintive et grincheuse, accentuerait son état d’agacement. Cela n’en contribuait pas moins à refroidir nos relations. Néanmoins, je ne me donnais pas la peine de chercher ailleurs.
A la maison même, j’aurais
bien pu trouver l’occasion avec nos servantes, dont quelques-unes n’eussent pas été, je pense, aussi farouches que la petite Suzanne, de Fontbonnet. Mais j’avais trop le respect de mon intérieur pour en arriver là: je savais que, dans ces conditions, la chose finit toujours par être découverte, qu’il en résulte des brouilles difficiles à raccommoder et que c’est d’un exemple déplorable pour les enfants.

Ainsi qu’il arrive souvent, ma première faute se produisit un jour où je n’y pensais pas du tout. C’était à
la mi-juillet; on venait de terminer la rentrée des foins et les blés n’étaient pas encore mûrs. Un orage ayant donné de l’eau, la veille, je profitai de cette période d’accalmie pour aller herser l’un de mes guérets. Le champ se trouvait assez loin de chez nous, à droite de la route qui reliait Bourbon et Franchesse, à proximité de la petite locature des Fouinats.
J’étais venu au hersage de grand matin,
et, comme j’avais 192dit vouloir faire une longue attelée, Victoire m’envoya à déjeuner par la servante. Je mangeai la soupe à l’ombre d’un vieux poirier, non loin de la chaumière dont j’apercevais les murs en pisé et le toit de paille, au sommet duquel croissaient des plantes vertes. Le journalier qui habitait là, un petit rougeaud bégayant, travaillait constamment dans les fermes; la femme, une blonde assez appétissante dénommée Marianne, allait aussi en journée à l’occasion: ils n’avaient pas d’enfant. Or, ce matin de juillet était chaud et la soupe se trouva plutôt salée; quand j’eus mangé, la soif me prit et je n’avais pas d’eau. Tout naturellement l’idée me vint d’aller demander à boire à la Marianne, que je savais chez elle pour l’avoir entendue appeler ses poules. Mes bœufs au repos soufflaient et ruminaient tout à leur aise; je décrochai, par mesure de prudence, la chaîne qui les attelait à la herse, et me hâtai vers la chaumière.
La Marianne, vêtue seulement d’un jupon court et d’une chemise, procédait à sa toilette. Elle avait ramené en avant
, pour les peigner, ses cheveux défaits, dans lesquels se jouait malignement un rayon de soleil matinal; ils me semblèrent soyeux et attirants; ils la nimbaient d’une auréole d’or. Sa figure, quoique brunie par le hâle, avait des tons roses; ses épaules nues étaient rondes et pleines; sa nuque saillait, blanche et veloutée, et ses seins libres apparaissaient, rotondités tentatrices, au-dessus de l’échancrure de la chemise.
Bref, elle me sembla belle et je sentis dès l’abord courir une petite fièvre dans mon organisme.
Bonjour, Marianne, je vous dérange? fis-je en entrant.
Elle tourna à demi la tête:
– Ah! c’est vous, Tiennon Vous me trouvez dans une drôle de tenue.
– Vous êtes chez vous: c’est bien le moins que vous ayez 193la liberté de vous mettre à l’aise… Je venais vous demander à boire.
– C’est bien facile.

Sans même prendre le temps de renouer ses cheveux, elle alla prendre sur le dressoir un grand pichet
en terre jaune qu’elle remplit au seau, derrière la porte, et me le tendit. Elle voulut aller chercher un verre, mais je refusai et bus «à la coquelette» presque toute l’eau du pichet.
Vous aviez donc bien soif, dit la Marianne en souriant dans sa toison défaite, à moins que vous ne la trouviez meilleure que celle de chez vous.
– C’est peut-être les deux, répondis-je. Vous savez
bien que le changement augmente le désir.
La phrase que J’employai n’était pas aussi correcte que celle-ci, mais le sens était le même
.
Elle
comprit mon allusion: ses joues se colorèrent, ses yeux s’animèrent et son sourire se fit moqueur.
Ça dépend… Il y a des choses qui ont toujours le même goût, fit-elle.
– Vous le savez par expérience?
demandai je malicieusement.
Et comme elle ne s’éloignait pas, je plongeai l’une de mes mains dans le flot d’or de ses cheveux dénoués, alors que l’autre allait se perdre dans la bâillure de la chemise, entre les mamelons tentateurs!
La Marianne n’eut aucune révolte; il me sembla même qu’elle provoquait mes caresses.
Tant et si bien qu’avant de sortir de la chaumière, je goûtai dans ses bras cet oubli éphémère de tout, cet instant de bonheur surhumain que l’on trouve dans l’accomplissement de l’amour.
J’étais, en sortant, fort
troublé: il me semblait que tout, au dehors, allait clamer ma faute. Je fus quasi étonné de retrouver mes bœufs bien tranquilles à la même place, de 194constater que le soleil brillait comme auparavant, que les lignes vertes des haies, les carrés de culture conservaient le même aspect, que mon guéret avait la même teinte rougeâtre d’argile lavée, que les cailles chantaient de même dans les blés jaunissants, que les hirondelles et les bergeronnettes voletaient autour de moi comme si rien d’anormal n’avait eu lieu. Et, rentrant à la maison, mon attelée faite, j’éprouvai grande satisfaction de ne constater nul changement dans les façons habituelles de ma femme, des enfants, des domestiques, non plus que de M. Parent, le régisseur, qui vint dans l’après-midi. Cela me tranquillisant me fit ramener la faute à de plus justes proportions.
Mes relations avec
la Marianne se continuèrent pendant dix-huit mois, plus ou moins suivies selon les circonstances. Nous avions tous deux le souci de ne pas nous faire remarquer, de sauver les apparences. Il fallait donc que j’aie des motifs plausibles d’aller seul du côté des Fouinats, soit pour un travail quelconque, soit pour aller voir mes bêtes au pâturage. Il y avait des périodes où, les bons prétextes difficiles à trouver, je restais plusieurs semaines sans la voir.
Hélas!
on a beau être prudent, à la campagne tout est remarqué, tout se découvre. Ma maîtresse ne me demandait jamais d’argent et je ne lui en offrais pas, bien entendu. Mais je lui permettais de conduire ses chèvres dans mes champs d’alentour, d’y prendre de l’herbe pour ses lapins, et je fermais les yeux volontairement quand ses volailles causaient quelques dégâts aux emblavures. Les domestiques, les voisins s’intriguèrent de cette tolérance; on me guetta; l’on s’aperçut que je faisais des haltes à la maison: cela fit jaser. La chose ayant été rapportée à M. Parent, il donna congé à la Marianne qui s’en fut habiter au delà du bourg de Franchesse, sur la route de Limoise: nos amours frauduleuses n’allèrent pas plus loin.
195Le père Giraud, un jour
me tança d’importance à propos de cette affaire. Mais Victoire, fort heureusement, n’en connut jamais rien.

XXXI
. _ Vers le progrès.

De diverses façons, les progrès du siècle arrivaient jusqu’à nous
. Ils avaient pourtant des ennemis outranciers: chacun dans leur sphère d’action, Monsieur Gorlier, le propriétaire, M. Parent, le régisseur, et Victoire ma femme, faisaient leur possible pour retarder l’essor général.
Les écoles commençaient à se peupler. Les commerçants du bourg
et les plus huppés des campagnards y envoyaient leurs enfants; il y avait aussi quelques places gratuites pour les pauvres, dont bénéficiaient surtout les petits des métayers du maire.
J’aurais bien voulu que mon Jean sût lire et écrire pour
qu’il soit capable de tenir nos comptes. M. Frédéric était conseiller municipal et ami du maire; il me parut sage de lui en parler. Donc, un jour qu’étant venu chez nous, il félicitait le petit Jean sur sa bonne mine, je risquai timidement:
Monsieur Frédéric, il lui faudrait à présent quelques années d’école.
Il tira coup sur coup trois bouffées de sa grande pipe en écume de mer
, qu’il retira ensuite de sa bouche:
L’école, l’école… Et pour quoi faire, sacrebleu? Tu n’y es pas allé, toi, à l’école; ça ne t’empêche pas de travailler 196et de manger du pain. Mets donc ton gamin de bonne heure au travail; il s’en portera mieux et toi aussi.
– Pourtant, monsieur Frédéric, il y a des fois que ça rendrait bien service de savoir un peu lire, écrire et compter. Pour
qu’il apprenne cela, pour qu’il soit moins bête que moi, je tâcherais de me priver de lui encore quelques années, au moins pendant l’hiver.
– Dis-moi un peu ce que tu aurais de plus si tu savais lire, écrire et compter? L’instruction, c’est bon pour ceux qui ont du temps à perdre. Mais toi, tu passes bien tes journées sans lire, n’est-ce pas? Tes enfants feront de même, voilà tout… D’ailleurs, tu dois savoir qu’une année d’école coûte au moins vingt-cinq francs. Si tu envoies ton aîné en classe, tu ne pourras guère te dispenser de faire la même chose pour les autres: il t’en faudra de l’argent!
– Monsieur Frédéric, j’avais pensé que vous pourriez peut-être m’obtenir pour lui une place gratuite.
– Une place gratuite! Le nombre en est très limité
des places gratuites: il y a toujours dix demandes pour chacune. N’y compte pas, Chose, n’y compte pas… Et je te conseille encore de mettre ton gas à garder les cochons, ça vaudra mieux que de l’envoyer à l’école.
M. Frédéric bourrait sa pipe avec rage; sa voix, ses gestes accusaient de l’impatience.
Je compris qu’il tenait à laisser se perpétuer l’ignorance chez les descendants de ses métayers. Je m’en tins là, craignant de le mécontenter en insistant. Et mes enfants n’allèrent pas en classe.
Pour les choses de la culture, je n’étais
certes pas de ceux qui aiment se lancer dans les nouveautés, dans les frais, sans savoir ce que seront les résultats. Mais quand j’avais pu me convaincre de la supériorité d’un outil, je l’adoptais sans retard. Dès mon entrée à la Creuserie, je m’étais muni de deux bonnes charrues qui faisaient plus vite que l’araire 197du bien meilleur travail et d’une herse aux dents de fer. J’aurais voulu que le régisseur fît à l’égard des engrais, ce que je faisais pour l’outillage; je tenais surtout à lui faire adopter la chaux, sachant que tous ceux qui en avaient fait l’expérience s’en déclaraient enchantés. Mais M. Parent, 198craintif, faisait la grimace, disant que ça entraînerait des frais trop considérables. Il n’avait qu’un but: arriver à verser au propriétaire une somme au moins équivalente à celle qu’il lui avait donnée l’année d’avant. C’est que si, pour une raison ou pour une autre, ses revenus venaient à baisser, M. Frédéric faisait la moue avec des plaintes:
Bientôt les revenus de mes propriétés ne suffiront plus à payer l’impôt!
Cependant nous nous entendions, les métayers des six domaines, pour revenir fréquemment sur cette question de la chaux; nous insistâmes si fort que M. Parent finit par en parler au maître qui
lui répondit de son air le plus bourru:
Si j’avais voulu m’occuper moi-même de la gérance de mes biens, il est clair que je ne vous aurais pas pris comme régisseur. Arrangez-vous à tirer des domaines tout ce qu’ils peuvent donner, de façon à ce que les bénéfices aillent en augmentant. Ce n’est pas à moi de vous indiquer les moyens…
M. Parent restait donc perplexe, hésitant entre la crainte des débours à faire
de suite et le désir d’augmenter les bénéfices futurs. Mais la crainte l’emportait sur l’espoir de mieux.
Or,
le propriétaire vint un jour nous voir à la moisson et, comme il était «bien luné», il me demanda si la récolte s’annonçait bonne.
Ni bonne, ni mauvaise, monsieur Frédéric, répondis-je; elle serait certainement bien meilleure si nous avions mis de la chaux.
– Ça donne de bons résultats, cette chaux?
me demanda-t-il d’un air indifférent, tout en faisant des moulinets avec sa canne autour de la tête d’un gros chardon.
– Oh! oui, monsieur Frédéric. On rentre souvent dans ses frais dès la première
récolte; il y a ensuite plus-value considérable sur les récoltes d’avoine et de trèfle qui suivent 199le blé, et cela est bénéfice clair; de plus, on dit que les terres s’en ressentent pendant quinze ou vingt ans.
Le propriétaire partit sans un mot
chez Primaud, de Baluftière, chez Moulin, du Plat-Mizot et, successivement, dans tous les domaines il posa la même question: s’étant convaincu de l’unanimité des avis, il donna de suite au régisseur l’ordre de nous satisfaire.
Trois jours après, M. Parent
vint nous annoncer qu’il allai.t s’occuper de trouver des charretiers pour faire amener de la chaux dans nos guérets.

C’était aussi par raison d’économie que Victoire était opposée à toute réforme dans les choses de son ressort. En raison du perfectionnement des petits moulins du pays, il était devenu possible de faire séparer le son d’avec la farine. Beaucoup commençaient à user de cette amélioration: il y en avait même qui remplaçaient le seigle par le froment, qui mangeaient du vrai pain de bourgeois. De ces derniers, par exemple, on parlait avec un peu d’ironie, disant que ça ne tiendrait pas, qu’ils couraient à l’abîme.
Sans aller aussi loin d’un seul coup, tout en continuant
de mettre dans chaque sac deux mesures de froment et trois de seigle, j’étais bien décidé à faire sortir le son. Quand j’envoyais moudre du grain, je faisais à chaque fois la même proposition à laquelle s’opposait Victoire.
Il faut déjà payer les domestiques assez cher, ce n’est pas la peine de les nourrir au pain blanc.
Désespérant de
vaincre la résistance de la bourgeoise, je m’avisai d’un stratagème qui réussit très bien: je m’entendis avec le meunier pour le retrait du son, tout en le prévenant d’avoir à dire, en nous ramenant la provision, que la chose avait été faite par mégarde. Victoire elle-même n’osa pas proposer de revenir en arrière. A partir de ce 200moment, nous eûmes toujours du bon pain, d’autant plus que je baissai progressivement la proportion de seigle, jusqu’à arriver à la supprimer tout à fait quand la moyenne de nos récoltes de blé eut augmenté, du fait de l’adoption de la chaux.
Ce fut un beau jour
pour moi, le jour où je vis trôner sur la table la miche réservée de mon enfance et que je taillai dans cette miche appétissante le pain de tout le monde. Les jeunes d’aujourd’hui trouvent médiocre notre pain de bon froment pour peu qu’il soit un peu dur. Ah! s’ils en étaient privés, remis pour quelque temps au pain noir et graveleux d’autrefois, ils apprendraient vite à l’apprécier!

Je cite comme caractéristiques ces trois faits d’entrave aux idées nouvelles, mais il s’en produisit bien d’autres, de la part de M. Gorlier au point de vue de l’amélioration
intellectuelle, de la part de M. Parent pour les choses de la culture, et de la part de ma femme pour celles de la cuisine.

XXXII
. _ Mauvais jours.

Il est des années de grand désastre
que les cultivateurs ne sauraient oublier, qui sont comme de tristes jalons au long de leur monotone existence. Ainsi en fut-il de 1861 dans la contrée, pour ceux de ma génération. Année pour moi deux fois maudite, car j’eus à subir, en plus de ma part de la calamité collective, une catastrophe particulière.
201Au printemps, dans les derniers jours d’avril, mettant au joug deux jeunes taureaux, je fus, dans une minute de malheur, renversé par eux et piétiné. Résultat: une jambe cassée, deux côtes défoncées, sans compter des lésions et des meurtrissures.
Le docteur Fauconnet
vint me raccommoder: il me martyrisa pendant deux heures, me banda la jambe avec des copes de bois, des bandes de toile et m’ordonna de ne pas bouger du lit pendant quarante jours.
Je souffris de façon
atroce; des fourmillements douloureux passaient dans ma jambe malade; j’avais le corps moulu, brisé; la fièvre s’en mêla les deux premières semaines, au point qu’on put craindre que des complications graves, provenant des lésions internes, ne soient survenues.
Les voisines qui
venaient me voir me questionnaient et jacassaient à l’envi autour de mon lit; elles m’énervaient plutôt, comme aussi tous les bruits du ménage: le balayage et le frottage, le tintamarre des marmites, à l’heure des repas, le remuement des assiettes et des cuillers, même le bruit des bouches happant la soupe. Je voyais souvent Victoire pleurer; le médecin, qu’elle envoyait chercher, ne tenait pas toujours sa promesse de venir de suite: pendant ces longues heures d’attente, augmentait son chagrin.
C’est
un des mauvais côtés de la vie des terriens que d’être ainsi éloignés de tout secours. La souffrance étreint, terrasse un être cher, et le médecin n’arrive pas, et l’on se désole dans l’impuissance où l’on est de le soulager: une terrible angoisse règne sur la maisonnée.
Le docteur Fauconnet était d’autant moins exact
qu’il s’occupait de politique et passait journellement plusieurs heures au café. Républicain, il faisait une opposition acharnée aux gros bourgeois du pays et au gouvernement de Badinguet. C’est par lui que juraient tous les avancés de Bourbon; les 202soirs de beuverie, il s’en trouvait toujours quelques-uns pour crier devant sa porte: «Vive le docteur! Vive la République!» Cela l’enchantait et cela consternait son vieux père retiré dans son château d’Agonges. Dès que je fus en état de le comprendre, après la grande crise du début, M. Fauconnet m’entretint des sujets qui lui étaient chers. Il voulait l’impôt sur le capital, la suppression des armées permanentes et des prestations, l’instruction gratuite. Il me parlait aussi de Victor Hugo, le grand exilé, et plaignait les victimes du coup d’Etat. Il en arrivait à prendre à partie la municipalité de Bourbon, à larder d’épigrammes le maire et les adjoints. Toutes les municipalités, assurément, font des bêtises; tous les maires usent plus ou moins de favoritisme et il n’est pas difficile à quelqu’un d’un peu calé de leur faire de l’opposition. Mais au fond, et bien que le docteur eût l’air de parler raisonnablement, je ne savais trop s’il devait être pris au sérieux. Car ce grand tombeur de bourgeois vivait lui-même en bourgeois; certes, il aurait plus fait pour le peuple, en allant voir ses malades régulièrement, en leur comptant ses visites moins cher qu’en pérorant chaque jour au café, tout en buvant force bocks.
En tout cas, j’avais pour mon compte
, outre mes souffrances, d’autres sujets d’intérêt que les discours du docteur. Me voit-on cloué au lit juste au moment où commençaient les grands travaux, obligé de laisser diriger tout par les domestiques! Mon Jean, qui n’avait que quatorze ans, ne pouvait encore faire acte de maître. J’étais toujours à me demander comment les bêtes étaient soignées, si l’on faisait du bon travail, si on ne lambinait pas trop. A mesure que s’atténuait le mal, croissait mon inquiétude. Mais j’eus beau rager, m’énerver, il me fallut bien attendre.
J’éprouvai une véritable joie d’enfant le jour où, mon pansement défait, je pus me lever, circuler. Ma jambe restait 203faible, mais je n’étais pas du tout boiteux. De jour en jour, m’aidant d’une béquille, je pus m’éloigner davantage de la maison. Je visitai tous mes champs et fus heureux de constater que les récoltes semblaient belles.
– L’année sera bonne,
pensais-je; ça nous permettra de nous rattraper sans trop de peine des grandes dépenses causées par mon accident.

Hélas! je comptais sans la grêle
! Le 21 juin, elle vint nous ravager de façon atroce. On eut, au beau milieu d’un plein jour d’été, une soudaine impression de nuit, tellement le ciel devint noir. A chaque instant, l’illumination sinistre des éclairs trouait ces ténèbres; et après chaque zigzag de feu, tonnait la foudre en crescendo. Et les grêlons de se mettre à tomber, gros comme des œufs de perdrix, puis comme des œufs de poule, défonçant les toitures et cassant les vitres. La mitraille enfin dégénéra en averse et notre maison fut inondée. Parce que le sol était plus bas que celui de la cour, à toutes les grandes pluies, il entrait de l’eau par-dessous la porte. Mais cette fois, il en venait aussi du grenier par tous les interstices des planches; elle tombait sur les ciels de lit, sur la table et sur l’armoire; elle ruisselait entre les cailloux pointus de la cuisine, et, dans la chambre, les trous du sol en étaient pleins. Les femmes, qui se lamentaient sans mesure, mirent des draps sur les meubles, mais trop tard.

La pluie ayant cessé, il y eut à faire dehors une bien
triste constatation. Autour des bâtiments, les débris des vieilles tuiles moussues s’amoncelaient le long des murs. Du côté de l’ouest surtout, il y avait de grands trous dans la toiture, laissant voir les lattes grises du faîtage, dont beaucoup même étaient brisées. La campagne apparaissait meurtrie sous l’effeuillement prématuré des haies et des arbres. Toutes 204les brindilles sèches s’étaient détachées, et aussi de menues branches vertes, des pétales d’églantine, des grappes d’acacia. Et parmi tous ces débris pitoyables, on trouvait en grand nombre des petits cadavres d’oiseaux aux plumes hérissées. Les céréales n’avaient plus d’épis; leurs tiges étaient couchées au ras du sol, ou bien à demi penchées, en des attitudes de souffrance. Les foins, aplatis comme avec des maillets, formaient le long des prés une seule nappe salie. Les trèfles montraient à l’envers leurs feuilles criblées. Les pommes de terre avaient leurs fanes brisées. Les légumes du jardin n’existaient plus qu’à l’état de souvenir.
Le vallon entier avait souffert autant: à Bourbon, à Saint-Aubin, à Ygrande, la ruine était partout complète.
Il n’y eut guère que
ceux du bâtiment pour se réjouir de cette catastrophe. Demandés partout en même temps, maçons et couvreurs, pendant de longs mois, ne surent où donner de la tête. Aux tuileries, ce fut dès le lendemain une continuité de chars venant à la provision, épuisant d’un coup les réserves. Et la fabrication courante n’étant pas en mesure de répondre à ces besoins anormaux, plus d’un propriétaire fut obligé d’avoir recours à l’ardoise pour faire recouvrir ses bâtiments éventrés: c’est ainsi que l’on voit encore, par-ci par-là, des toitures dont un côté est de tuiles et l’autre côté, d’ardoises; les vieux comme moi savent tous que ce sont là des souvenirs de la grande grêle de 1861.
Pour
ramasser les débris informes qui tenaient lieu de récolte, il fallut bien plus de temps qu’à l’ordinaire. Et c’était presque sans valeur. Le foin, souillé et poussiéreux, rendit les bêtes malades. Le peu de grain qu’on put tirer des céréales fut inutilisable autrement que pour faire de la mauvaise farine à cochons. La paille même, trop hachée, ne put se ramasser convenablement. On fut obligé de réduire les litières. Il fallut acheter du grain pour semer et du grain 205pour vivre. Mes quatre sous d’économies sautèrent cette année-là; je fus même obligé de me faire avancer de l’argent par le régisseur pour pouvoir payer les domestiques.

XXXIII
. _ Commerce intéressé.

En raison
de la grande diminution de ses ressources et des frais d’indispensables réparations que lui causa la grêle, M. Gorlier passa tout l’automne et une partie de l’hiver à la Buffère. Il était d’une humeur impossible, sacrait et jurait sans cesse, ne prenait même plus la peine de teindre sa barbe, dont les poils clairsemés étalaient leur blanc sale sur le cramoisi du visage.
Il partit néanmoins
vers la fin de janvier, en compagnie de mademoiselle Julie, avec l’intention de séjourner à Nice, un pays où il y a du soleil tout l’hiver et où de grandes fêtes ont lieu au temps du carnaval. Ni l’un ni l’autre ne devaient revoir la Buffère: M. Gorlier mourut subitement, d’une attaque d’apoplexie, une dizaine de jours après son arrivée, et sa maîtresse, craignant sans doute de se rencontrer avec les héritiers, ne revint jamais. A tort ou à raison, on prétendit qu’elle s’était approprié la bourse de voyage du défunt.
La propriété
passa à un certain M. Lavallée, officier d’infanterie en garnison dans une ville du Nord, dont la femme était la nièce du maître défunt. A la suite de cette aubaine, M. Lavallée donna sa démission et vint, dans le courant de l’été, s’installer à la Buffère avec sa famille.
206Le dimanche qui suivit son arrivée, il nous convoqua au château, le régisseur et tous les métayers. Du château, je ne connaissais encore que la cuisine. Mais on nous fit entrer, ce jour-là, dans une belle pièce si bien cirée qu’on avait peine à se tenir debout. Le père Moulin, du Plat-Mizot, fut près de s’étaler par terre, et cela nous
fit bien rire. Seulement nous n’osions éclater de peur d’être inconvenants. Nous nous tenions non loin de la porte, debout et silencieux, promenant de longs regards étonnés sur toutes les jolies choses à l’entour. Il y avait des fauteuils et des canapés garnis d’une étoffe à fleurs bleues, avec franges pendantes, qui semblaient étonnamment moelleux. Une petite table devant la cheminée était recouverte d’un tapis qui s’appareillait aux fauteuils et je remarquai, après un moment, que le papier des murs portait aussi des fleurs bleues semblables. Sur la cheminée en marbre rose veiné de rouge, trônaient une belle pendule jaune sous globe et des flambeaux à six branches dont chacune était garnie d’une bougie rose. Ces objets se répétaient dans une grande glace à l’encadrement voilé de gaze prenant appui sur la cheminée. De chaque côté, dans des jardinières à fleurs peintes, supportées par de délicats guéridons, se dressaient des plantes aux larges feuilles vertes, semblables à celles dont se recouvrait en été la fosse de mon grand pré. Sur une étagère en joli bois découpé, occupant l’un des angles, se voyaient des bibelots de toute sorte: statuettes, petits vases et photographies. L’unique meuble, en plus de la table, était un gros objet en bois d’un rouge tirant sur le noir dont je ne devinais pas l’usage; par M. Parent, mon voisin, je sus que c’était un piano. Cette belle pièce ne contenait, en somme, que de belles choses inutiles; pas le moindre objet qui réponde à un besoin réel. Je songeai à notre cuisine noire au béton dégradé, à notre chambre avec ses trous, et me demandai s’il était juste que les uns soient si bien et les autres si mal.
207Il y avait
dix minutes à peu près que nous étions là quand M. Lavallée parut. C’était un homme d’une quarantaine d’années, plutôt petit, blond, mince et très remuant. En dépit de nos protestations, il nous fit asseoir sur les beaux fauteuils à fleurs bleues qu’il prit la peine de mettre en rang lui-même, face à la porte-fenêtre qui ouvrait sur le parc. M. Parent, et Primaud, le mangeux de lard, se partagèrent un canapé. Le propriétaire s’assit en face de nous, observa beaucoup nos physionomies, puis nous interrogea successivement en commençant par M. Parent. Il entendait, dit-il ensuite, faire de la bonne culture et comptait sur nous tous pour entrer dans ses vues.
Il faut que d’ici quelques années, nous puissions briller dans les concours, conclut-il.
M. Parent, très ému, approuvait en bredouillant, agitant sa grosse tête et roulant ses gros yeux
; sa lèvre inférieure pendait plus qu’à l’ordinaire et laissait passer un jet exagéré de salive. Le maître dut juger, dès cette première entrevue, qu’il n’était pas homme à révolutionner la culture, à perfectionner le cheptel: aussi lui donna-t-il congé peu de temps après.

Il le remplaça par un grand
jeune homme à figure sombre, au regard énigmatique, ancien élève d’une grande école d’agriculture. M. Sébert entra en fonctions à la Saint-Martin, à l’époque même où le propriétaire quittait la Buffère pour passer l’hiver à Paris. Etant venu examiner mon cheptel, il déclara du premier coup qu’il faudrait tout changer:
Soignez vos bœufs, nous les vendrons; les vaches aussi dès qu’elles auront leurs veaux; de même les génisses, les moutons, les cochons; et nous achèterons d’autres bœufs, d’autres vaches, d’autres moutons, d’autres cochons.
Dans les six domaines
, il dit la même chose; nous trouvâmes 209cela d’autant plus bizarre qu’il ne sacrifiait pas seulement les bêtes inférieures, il voulait liquider sans raison plausible.

Il ne se passa pas de
semaine, cet hiver-là, qu’il ne nous faille circuler la moitié d’une nuit sur les routes et nous geler pendant des heures sur un foirail. On allait régulièrement aux foires de Bourbon, d’Ygrande, de Cérilly, de Lurcy, et bien souvent à celles de Souvigny, Cosnes, Cressanges, le Montet. C’était très fatigant, très ennuyeux et, à force de se répéter, l’occasion de dépenses considérables: car on ne pouvait revenir sans manger, et les aubergistes font payer cher leurs mauvaises ratatouilles. Et le travail des champs demeurait en souffrance durant qu’on voyageait ainsi.
Quand le
propriétaire revint en avril, tous les cheptels étaient changés et n’en valaient pas mieux. Seulement, nous étions endettés de plusieurs milliers de francs, car M. Sébert, quand il s’agissait d’acheter, ne taquinait guère:
– Voilà une bête convenable, je veux l’avoir; les bonnes bêtes ne sont jamais trop chères.
Il est commode de se passer des fantaisies quand on roule sur l’argent des autres, disions-nous entre métayers.
Nous étions tous furieux après
cet original qui nous ruinait
A sa première visite, M. Lavallée me demanda:
Eh bien, êtes-vous content de votre nouveau régisseur, Bertin?
– Monsieur, il aime trop
faire des affaires; il ne fait que vendre et acheter: ça ne peut pas gagner.
– Si, vous
venez. Il renouvelle vos cheptels en bêtes de choix. D’ici deux ou trois ans, vous irez aux concours et vous obtiendrez des prix.
Durant l’été, le propriétaire résidant
à la Buffère, M. Sébert nous laissa tranquilles à peu près, se bornant à nous faire 210vendre celles des bêtes nouvelles qui présentaient quelque défectuosité. Mais après que M. Lavallée fut reparti, l’histoire de l’année précédente recommença. Sans même donner de motif, par caprice pur, nous semblait-il, il allait de nouveau tout changer.
Au printemps suivant, devant l’unanimité de nos plaintes, le bourgeois comprit enfin que son régisseur l’avait roulé
. Dans le sous-seing entre eux passé, il était stipulé que Sébert toucherait, en plus de son traitement fixe, cinq pour cent sur les ventes et autant sur les achats. Cette clause expliquait tout: l’amélioration des cheptels avait été le dernier des soucis du régisseur; c’était uniquement pour gagner gros qu’il avait vendu et acheté sans relâche. M. Lavallée voulut lui donner congé tout aussitôt; mais le sous-seing portant engagement pour six années, il demanda pour consentir à s’en aller, une indemnité de trente mille francs, puis transigea, accepta les vingt mille que lui offrit le propriétaire. Le malin avait certainement économisé, au cours de ses deux années de gérance, une somme au moins égale, sinon supérieure. Par la suite, il devint, en Algérie, gros propriétaire vigneron, y fut très respecté sans doute: ne convient-il pas qu’on respecte le possesseur d’une fortune honnêtement acquise?

Cette expérience coûteuse eut l’avantage de dégoûter le maître de ses projets de culture savante. Ça ne lui disait plus rien de devenir le
monsieur qui a des prix dans les concours. D’ailleurs, nous lui certifiâmes tous que les récompenses n’allaient pas toujours aux plus méritants et que les lauréats même avaient toujours de la perte. D’autre part, il commençait à moins se plaire à la Buffère, et sa femme s’y ennuyait ferme. Pour ces divers motifs, M. Lavallée n’eut plus d’autre ambition que celle de tirer de ses biens le plus d’argent possible. Il en garda personnellement la direction et prit tout 211simplement pour le représenter, un jeune homme de Franchesse, nommé Roubaud, fils d’un petit propriétaire voisin du bourg. Roubaud savait lire et écrire; il cumula les fonctions de garde particulier et de régisseur; il fut, d’ailleurs, moins un gérant qu’un simple teneur de comptes. Nous eûmes, nous, les métayers, une liberté plus grande et les choses n’en allèrent que mieux.

XXXIV
. _ Ces jeunes tyranneaux.

M. Lavallée avait
deux enfants, un garçon et une fille, Ludovic et Mathilde. Ils venaient souvent chez nous avec leur père ou bien avec quelqu’un des domestiques. Ludovic était de l’âge de mon Charles; la petite avait trois ans de moins. Or, je fus bien étonné d’entendre un jour la cuisinière, un autre jour le cocher employer envers ces gamins les termes «monsieur» et «mademoiselle». Je pris à part le cocher et lui demandai s’il était indispensable de leur donner ces qualificatifs qui me semblaient ridicules. Il m’expliqua qu’on les appliquait dès le berceau à tous les petits riches, qu’il fallait bien se soumettre à la règle pour faire plaisir aux parents. Je dis cela chez nous, j’ordonnai qu’on s’en souvînt le cas échéant. Tout le monde se mit à rire:
A ces deux crapauds-là «monsieur» et «mademoiselle», c’est trop fort! fit la servante.
Ils étaient en effet rudement insupportables,
le «monsieur» et la «demoiselle». En compagnie de leur père, ils se tenaient 212à peu près tranquilles; mais avec les domestiques ils faisaient déjà le diable à quatre, et ce fut bien autre chose lorsqu’ils eurent pris l’habitude de venir seuls. A la maison, ils furetaient partout, dérangeaient tout, faisaient tomber avec des bâtons les paniers accrochés à la poutre, montaient avec leurs souliers boueux sur les bancs, même sur la table cirée. Dehors, ils effarouchaient les volailles, séparaient les poussins de leur mère, poursuivaient les canards jusqu’à les faire tomber haletants, si bien que deux en crevèrent, certain jour. Ils ouvrirent une fois les cabanes de planches qui servaient de clapier, et les lapins prirent la clef des champs; plusieurs furent perdus. Une autre fois, ils firent s’éparpiller les moutons qu’on eut mille peines à rassembler. Au jardin, ils couraient à travers les carrés, sur les semis frais et les légumes binés; ils secouaient des prunes encore vertes, détachaient des poires inutilisables. Bref, personne n’osant rien leur dire, ils devenaient de vrais petits tyrans. La fillette surtout paraissait d’autant plus heureuse qu’elle nous voyait plus consternés de ses frasques. J’osais parfois une timide observation:
Mais voyons, mam’selle Mathilde, vous faites du mal; ce n’est pas gentil…
Elle souriait malicieusement
et continuait de plus belle:
Ça m’amuse, moi, là…
Contre cette raison, toute réplique était vaine.
Mais ce fut surtout notre Charles qui eut à se plaindre des enfants du maître. Tout de suite, ils voulurent le prendre pour camarade de jeu; et comme lui ne s’en souciait guère, nous insistions, sa mère et moi:
Allons, Charles, veux-tu bien aller t’amuser avec monsieur Ludovic et mam’selle Mathilde, puisqu’ils sont assez aimables pour vouloir de toi.
Mais le pauvre gamin faisait peu de cas de cet honneur. 213Jouer avec des camarades auxquels il fallait dire «
monsieur» et «mademoiselle» lui semblait une corvée bien plus qu’un plaisir.
D’ailleurs, l’expérience prouva bientôt qu’ils avaient souhaité sa compagnie, non pour en faire un compagnon d’égal à égal, mais bien pour le traiter en esclave.
Ils l’emmenèrent
, un jour, dans le parc du château où M. Lavallée venait de faire édifier une balançoire à leur intention. Il dut les pousser l’un après l’autre, plus ou moins vite, selon leurs indications, et aussi longtemps qu’ils en eurent la fantaisie. Puis les deux tyranneaux le firent asseoir à son tour sur la planchette et le poussèrent tout de travers et violemment, riant bien fort parce qu’il avait peur. Il s’en fallait de peu, en effet, qu’il n’aille heurter les poteaux et, la tête chavirée, il croyait voir en-dessous le sol s’ouvrir. Mais plus il leur criait de cesser, d’une voix suppliante, plus Ludovic et Mathilde poussaient vite et mal. Quand Charles put descendre, pâle comme un linge, il chancelait, tremblait, et dut s’asseoir sur le gazon pour ne pas tomber.
Ah! ce qu’il est poltron tout de même, firent les petits bourgeois, enchantés.
Ils croquaient des bonbons. Ludovic, qui avait bon cœur
parfois, en offrit à Charles:
Prends donc, ça te remettra…
Mais sa sœur intervint:
Maman a défendu qu’on lui en donne parce que ça lui fausserait le goût… Tu sais bien qu’il n’est pas un petit garçon comme toi; lui et ses parents sont les instruments dont nous nous servons.
Je ne pus me défendre
d’un sentiment de colère et de révolte quand mon pauvre gas me rapporta ces paroles, non pas à l’égard de la fillette méchante, mais contre sa mère 214qui lui inculquait ainsi le mépris des travailleurs. Je me pris à haïr cette grande molle aux allures langoureuses et au regard hautain, qui passait ses journées, disaient les domestiques, à demi couchée sur un canapé, en longues flâneries coupées de petites séances de piano.
– Les «instruments» te valent bien, poupée, pensai-je par devers moi; sans eux tu crèverais de misère avec toute ta fortune: car de quelle besogne utile es-tu capable?

Une autre fois, les enfants
jouèrent à l’équipage. Charles, désigné pour faire le cheval, était attaché par le haut des bras avec des longues ficelles dénommées guides; Ludovic en tenait les bouts par derrière, et Mathilde, avec conviction, faisait claquer un petit fouet:
Hue! Hue donc!
Le cheval faisait le rond comme dans un manège autour du conducteur qui ne bougeait guère. Vint un moment où, fatigué, il ne voulut
qu’aller au pas. Mais cela ne faisait pas l’affaire de Mathilde:
Hue! Hue donc! Veux-tu courir!…
Et comme il
renâclait à obéir, elle le cingla d’un grand coup qui lui zébra la figure. Charles se mit à pleurer, silencieusement d’ailleurs, ne voulant pas faire d’éclat en raison de la proximité du château. Ludovic s’approcha, remué de ses larmes:
Elle t’a fait mal?
– Oui, monsieur Ludovic.
– Ce n’est rien: il faut tamponner ça avec de l’eau fraîche.

Il l’entraîna jusqu’à la cuisine
où la bonne, avec une serviette mouillée, mit de la fraîcheur sur le sillage rouge qui lui brûlait la face.
Mathilde regardait, sans pitié:
C’est bien fait: il ne voulait pas courir, le cheval.
215Par hasard,
madame Lavallée vint à ce moment donner des ordres pour le dîner; elle se fit mettre au courant, puis trancha:
Mathilde, c’est très mal. Ludovic, il ne faut pas permettre à ta sœur d’agir ainsi.
S
’adressant ensuite à Charles:
Vois-tu mon garçon, Mathilde est vive: quand tu joues avec elle, il ne faut pas la contrarier.
Elle lui fit donner par la cuisinière un biscuit avec un peu de vin, puis les renvoya tous
trois de compagnie:
Allons, retournez jouer, et tâchez de mieux vous entendre.

A la suite de cette aventure, Charles
fit des difficultés pour retourner avec ses deux tyrans. Il s’en venait avec moi dans les champs, se cachait pour leur échapper. Un jour, ils allèrent le relancer dans un pré de bas-fond, très humide, où il gardait les vaches. A leur arrivée, il s’amusait à faire une grelottière. C’est une sorte de petit panier ovale qu’on tresse avec des joncs, dans lequel on met deux ou trois cailloux menus avant de le boucher tout à fait, – les cailloux font ensuite, lorsqu’on agite l’objet, un vague bruit de grelots. Mathilde voulut absolument posséder ce jouet rustique que mon gamin refusa de lui donner, car il lui en voulait toujours du coup de fouet. Comme elle insistait, se suspendant à ses vêtements, il la repoussa carrément:
Tu m’embêtes, à la fin, tu ne l’auras pas…; et je ne veux plus te dire «mademoiselle». Tu n’es qu’une ch’tite méchante gatte.
Alors elle se
prit à geindre:
Je le dirai à maman, oui, oui, oui… Je lui dirai que tu m’as frappée, que tu m’as insultée, vilain paysan… Et vous partirez de la ferme, tes parents et toi.
216Elle
s’en alla en bougonnant, furieuse de l’offense.
Ludovic, au bord
de la mare voisine, s’occupait à lancer des pierres sur les grenouilles qu’il apercevait hors de l’eau. Après que sa sœur se fut éloignée, il se rapprocha de Charles:
Tu sais qu’elle est capable, en effet, de conter l’affaire à maman; tu as eu tort.
– Ça m’est égal! Je
ne peux plus supporter qu’elle soit toujours à me taquiner. Je ne veux plus que vous veniez me trouver, ni l’un ni l’autre: vous me prenez pour votre chien.
Il
rassembla les vaches et les ramena, le laissant à ses grenouilles.
M. Lavallée vint le soir même nous
rapporter cet incident, car Mathilde avait bel et bien parlé.
Décidément, nos enfants ne s’entendent pas. J’ai interdit aux miens de venir trouver Charles et je veillerai à ce qu’ils obéissent.
Une
semaine s’écoula sans qu’on les vît, puis ils revinrent comme auparavant. Fort heureusement, le départ pour Paris ne tarda plus beaucoup.

Je sus plus tard par le jardinier
, qui le tenait de la cuisinière, que madame Lavallée avait été très mécontente de l’affront fait à sa fille. Pour un peu, elle eût exigé notre départ que la bonne petite demandait à hauts cris. Mais le mari avait refusé de prendre au tragique cette querelle d’enfants.
L’année
d’après, Charles touchant à ses treize ans, commençait à s’occuper régulièrement: ce me fut un prétexte pour dire aux petits bourgeois qu’il n’avait plus le temps de jouer avec eux, ainsi fut évité le recommencement de la camaraderie tyrannique dont ils auraient continué à l’honorer, sans nul doute.

218XXXV
. _ La misère et le devoir.

Ma mère
très vieillie et malheureuse, habitait toujours au bourg de Saint-Menoux la même bicoque et, bien qu’elle fût toute courbée par l’âge, elle continuait d’aller en journée autant que le lui permettait son état de santé. Mais, depuis plusieurs années, il lui devenait difficile, en hiver, de quitter le coin du feu.
J’allais la voir tous les ans aux environs de Noël, quand nous avions tué le cochon, et lui portais pour ses étrennes un panier de lard frais avec un peu de boudin. En 1865, lors de ma visite habituelle, j’eus froid au cœur, en arrivant, de la trouver alitée, de voir l’expression navrée de sa figure vieillie. Un rhumatisme aigu l’immobilisait depuis six semaines, et personne ne s’occupait de la soigner, en dehors d’une autre vieille journalière du voisinage qui lui apportait ses provisions, et l’aidait à faire son lit.
Je vais pourtant finir là, toute seule… On me trouvera un beau matin morte de chagrin, de souffrance, de froid et de misère!
Après quoi, me regardant d’un air sombre,
elle se prit à déblatérer contre mes frères et leurs femmes, puis contre moi-même. Toute la rancune amoncelée en ce vieux cœur aigri s’épancha en paroles amères. Il ne lui restait plus rien des petites ressources qu’elle avait emportées en quittant la communauté; elle prétendait que mes frères, à ce moment, 219l’avaient grugée. Ce soupçon né sans doute d’une suggestion de commère malveillante, avait grandi au cours de ses longues réflexions solitaires, mué en certitude. Elle tenait mes frères pour des garnements, ma belle-sœur Claudine pour une saleté, et répétait à satiété ces mots vengeurs:
Les garnements! la saleté!
De ses
longues mains sèches sorties des couvertures, elle faisait des gestes de menace, et parfois se soulevait toute en une furieuse exaltation: sa physionomie parcheminée, aux os saillants, était plus dure que jamais et les mèches grises qui s’échappaient de son serre-tête noir lui donnaient un air de sorcière lançant l’anathème.
Je m’efforçai de la ramener à un plus juste sentiment des choses et
je m’occupai d’allumer du feu, car il faisait très froid.
Ne fais pas brûler tant de bois; tu vois qu’il ne m’en reste plus guère, me dit-elle alors.
Sa provision était maigre
en effet: quelques morceaux épars au coin de la cheminée et deux ou trois brouettées de grosses bûches non fendues entre l’armoire et le lit. Elle reprit:
Je l’ai tellement ménagé que j’ai laissé geler mes pommes de terre. D’ailleurs, la maison est glaciale; il vient du vent par la trappe du grenier.
Les pommes de terre
, entassées sous la maie, débordaient à travers la pièce. Celles de dessus étaient dures comme des cailloux, mais, pour celles de l’intérieur, je pus lui donner l’assurance qu’elles n’avaient pas de mal.
Quand il y eut du feu, je
l’aidai à se lever et à mettre la soupe en train, puis je fendis le reste des grosses bûches et me procurai, dans un domaine voisin, deux bottes de paille pour empêcher le froid de venir par la trappe du grenier.
220En mangeant, la pauvre femme se montra d’un peu meilleure humeur; elle me parla de
la Catherine, sa préférée, qui, chaque année, à l’époque de la Saint-Martin, lui envoyait l’argent de son loyer; de plus, à son dernier voyage, elle lui avait apporté toute une provision de bonnes choses: du sucre, du café, du chocolat, même une bouteille de liqueur.
-– Si je pouvais lui faire savoir comme je suis, gémit la pauvre femelle, bien sûr elle m’enverrait un colis de friandises.
Incontinent
, je fis écrire par le maître d’école une lettre pour la Catherine. Je commandai au marchand de bois deux cordes payées d’avance. J’entrai enfin, au retour, chez la vieille journalière secourable, et, sous promesse de dédommagement, la chargeai de veiller sur elle de façon suivie.
A la réflexion
je me dis que c’était encore insuffisant. Avant de m’en retourner, je voulus parler à mes frères. Ils n’habitaient plus ensemble depuis déjà longtemps. Mon parrain, métayer à Autry, avait eu des épidémies sur ses bêtes et deux de ses enfants longtemps malades. Le Louis, à Montilly, faisait bien ses affaires: la Claudine s’en montrait fière et un peu arrogante.
Je m’en fus
donc le lendemain les voir l’un après l’autre, leur exposai qu’il était de notre devoir de coopérer de compagnie au soutien de la mère et leur dis ce que j’avais fait pour elle. Le Louis prit l’engagement de payer son pain. Mon parrain promit de l’entretenir de légumes et d’envoyer sa plus jeune fille pour avoir soin d’elle quand son rhumatisme la tiendrait alitée.

Je rentrai à la Creuserie le troisième jour,
bien content d’avoir pu obtenir ce résultat. En effet, grâce à mon initiative, notre mère fut assurée du nécessaire jusqu’à sa mort, qui survint trois ans plus tard.

221XXXVI. _ Nos enfants.

Nos
enfants devenaient forts. J’étais très satisfait de mon aîné qui témoignait de courage tranquille et de goût au travail. Il labourait bien, commençait à me suppléer pour les pansages. Assez dépensier par exemple. Tous les dimanches, il se rendait, soit à Bourbon, soit à Franchesse, et ne rentrait que tard dans la nuit après avoir fait un bon repas d’auberge. Ah! les rares pièces de quarante sous que me donnait mon père dans ma jeunesse ne l’auraient pas mené loin, lui, et je crois qu’il aurait fait joli s’il lui avait fallu s’en contenter. Il est vrai que les temps n’étaient plus les mêmes; les affaires allaient mieux; les salaires des domestiques avaient doublé et redoublé; l’argent circulait davantage. Cela était cause qu’on s’habillait moins grossièrement et qu’on trouvait ridicules les amusements qui ne coûtaient rien, vijons, veillées, jeux avec des gages. L’auberge commençait d’être le cadre obligé de tous les plaisirs.
Le Jean était passionné pour le billard; il dansait peu, restait timide avec les filles. Nous avions à ce moment une servante qui s’appelait Amélie, nous disions «la Mélie»; à figure hommasse, large bouche et dents cariées, point belle, elle avait, depuis plusieurs années coiffé sainte Catherine. C’est même parce qu’elle était laide et vieille que nous la conservions, malgré ses bien vilaines manières. Mais des servantes jeunes dans une maison où il y a des jeunes gens, c’est bien scabreux: ils ont toujours tendance à avoir des relations 222trop intimes, à moins qu’ils ne soient brouillés; le premier cas entraîne fatalement des amours aux suites souvent fâcheuses; le second provoque une guerre perpétuelle, un besoin de se faire réciproquement quantité de petites misères; et cela nuit à la bonne exécution des besognes journalières. J’avais cru m’apercevoir, à différentes reprises, que la Mélie, en dépit de son âge et de son physique désagréable, faisait au Jean des yeux en coulisse, des yeux d’amoureuse. Lui était grand et brun, la figure régulière ombrée d’une moustache déjà forte: beau garçon, en somme, et je ne croyais pas qu’il fût assez bête pour répondre à ces avances.
Un soir d’hiver, au cours de la veillée, ils allèrent ensemble broyer les pommes de terre et préparer la pâtée des cochons
. Les pommes de terre cuisaient dans une méchante cabane faite de branches sèches et couverte de genêts, adossée au mur de la grange; il y avait, à proximité du fourneau, une grande auge de pierre pour les écraser. Après un moment, l’idée me vint de savoir s’ils ne profitaient pas de ce tête-à-tête pour faire quelque bêtise. Ayant ouvert la porte avec précaution, je traversai la cour et m’avançai tout doucement le long de la grange jusqu’auprès du mur de branchages qui clôturait la cabane. La lanterne éclairait faiblement l’intérieur, tout plein de la buée chaude qui se dégageait des pommes de terre. Quand elles furent broyées, je pus voir néanmoins mon imbécile de gas s’approcher de la servante, l’enlacer et frotter son museau contre le sien. Ça ne dura qu’un instant: ils se lâchèrent pour continuer la séance. Il alla avec des seaux querir de l’eau à la mare pendant qu’elle versait sur l’amas pâteux des pommes de terre une grande paillasse de son et de farine; elle se mit ensuite à délayer le tout avec l’eau qu’il apporta. Cette dernière besogne terminée, ils s’étreignirent à nouveau, se suçotèrent les lèvres encore un peu. Enfin, ils décrochèrent la lanterne, se 223disposant à rentrer; alors je m’esquivai en hâte et regagnai la maison avant eux.
Je ne dis rien à Victoire que
cela eût rendue furieuse. Mais le lendemain, au lever, je passai au Jean, dans la grange, une morale en règle:
Une vieille comme ça, et laide comme elle est, tu devrais avoir honte!… Ailleurs, fais ce que tu voudras, mais à la maison, tiens-toi tranquille, tu m’entends bien!
Un peu plus tard, en
donnant aux cochons, je menaçai la Mélie de la ficher à la porte sans explication si jamais je m’apercevais d’autre chose. Je crois que la leçon porta ses fruits, car je ne les vis plus recommencer leurs micmacs.
Charles était tout l’opposé de son frère; au physique, il me ressemblait, mais tenait plutôt de sa mère pour le caractère. Un tantinet sournois, il semblait toujours avoir à se plaindre de quelque injustice, et nous vouloir du mal à tous. A l’aller et au retour du travail, il restait en arrière sous un prétexte quelconque pour ne pas se mêler au groupe commun. Le dimanche, pour la messe, jamais non plus il ne partait avec tout le monde. Et quand il nous arrivait, l’hiver, d’aller veiller à Baluftière, à Praulière ou au Plat-Mizot, lui, souvent, restait à la maison ce soir-là et partait tout seul le lendemain. Il paraissait heureux d’agir en toute chose au rebours des autres. Et pas obligeant pour deux sous! N’étant pas bouvier, il ne voulait en aucune circonstance s’occuper du pansage. Le dimanche, il lui arrivait de rester à la maison tout le jour et de disparaître juste à l’heure du soin des bêtes. Comme le Jean rentrait toujours tard, c’est sur moi seul que retombait toute la besogne des jours de repos, car le domestique était souvent absent, lui aussi. Chose bizarre et qui me faisait l’en blâmer davantage, Charles, si malplaisant chez nous, se montrait volontiers causeur aimable avec les voisins.
224Il ne me semblait pas pourtant que nous fissions de différence entre son frère et lui, et qu’il fût autorisé à nous taxer d’injustice. Dès qu’il eut seize ans, je lui
donnai autant d’argent qu’à l’aîné pour ses menus plaisirs. Victoire leur achetait toujours en même temps des effets pareils. Impossible donc de comprendre quels motifs le rendaient si grincheux. Il n’y avait sans doute pas, à vrai dire, de motifs particuliers: sa tournure naturelle d’esprit lui faisait voir les choses du mauvais côté, rien de plus. Les embêtements anciens avec les petits bourgeois avaient peut-être contribué à lui aigrir le caractère de cette façon. Plus tard, j’ai supposé qu’il était un peu jaloux de la petite suprématie qu’assurait au Jean son rôle de bouvier.

Clémentine, la cadette,
tenait aussi comme caractère le milieu entre nos trois enfants. Il y avait des jours où elle était affectueuse et courageuse plus encore que le Jean, et d’autres, par contre, où elle était épineuse autant que le Charles, sinon davantage. D’autant plus aimable que l’on se montrait plus disposé à satisfaire ses caprices. Comme toutes les jeunes filles, elle avait la manie de faire de la toilette. Certes, on n’avait pas encore idée à cette époque du luxe d’à présent, mais on s’éloignait déjà beaucoup de la simplicité de ma jeunesse. C’était le règne des bonnets à dentelle assez coûteux d’achat et qu’il fallait à tout moment faire repasser. Et les robes commençaient à se compliquer: voilà-t-il pas que les couturières de Bourbon, se tenant au courant de la mode, imaginèrent de faire adopter à leurs clientes les robes à crinoline qui vous les faisaient grosses comme des tonneaux!
Les filles de la ville en furent bientôt toutes
pourvues et celles de la campagne ne tardèrent pas à en vouloir aussi. Clémentine insista pour en avoir une; mais je soutins sa mère pour opposer un refus énergique:
225Ah! non,
par exemple! Je ne veux pas te voir habillée comme une comédienne! En voilà une idée de se rentrer dans un cercle!
C’est en vain, d’ailleurs, que j’essayais
de ridiculiser cette crinoline qui lui tenait à cœur: cent fois elle revint à la rescousse, et, devant la persistance de notre refus, elle bouda pendant plusieurs semaines.
Nous lui permettions de fréquenter quelque peu les bals
, de la journée, mais lui refusions d’ordinaire l’autorisation d’aller danser la nuit aux fêtes ou aux veillées, même en compagnie de ses frères ou de la servante. De loin en loin Victoire, lorsqu’elle n’allait pas trop mal, consentait cependant à l’y conduire elle-même. Aussi, lorsqu’il y avait un bal nocturne en perspective, Clémentine, quinze jours d’avance, l’importunait-elle:
Dis, maman, nous irons…
Et câline:
– Je t’en prie, ma petite mère!
– Tu m’embêtes, va! Nous verrons quand ce sera le jour.

Le jour venu, neuf fois sur dix la maman n’était pas disposée
, et la petite allait se coucher furieuse, refoulant ses larmes à grand’peine. Les jours suivants, elle était d’une humeur impossible, ne soufflait mot, faisait sa besogne en rechignant. J’ai souvenance d’une fournée de pain qu’elle gâcha au lendemain d’une veillée dansante au Plat-Mizot, où sa mère n’avait pu la conduire en raison d’une crise de névralgie. Clémentine se défendit d’avoir fait exprès de mal travailler la pâte, mais j’ai la certitude que sa mauvaise humeur y fut pour quelque chose.
Pourtant, aux bons jours, elle travaillait fort bien, se montrait très aimante et très douce. Sa mère l’avait envoyée quelque temps en apprentissage chez une couturière de Franchesse; aussi était-ce toujours elle qui s’occupait de 226confectionner et repasser nos chemises et nos blouses. Elle s’empressait à boucler nos cravates quand nous allions en route, à nous panser, à nous envelopper les doigts quand nous nous faisions des écorchures ou des coupures, et, quand nous prenions des épines, à nous les enlever. Toujours la première enfin à faire aux enrhumés de la tisane, quelque infusion de tilleul, de guimauve, de violettes ou de feuilles de ronce. A cause des petits services qu’elle rendait ainsi, nous l’aimions. Charles même devenait plus expansif en compagnie de sa sœur: je le voyais parfois lui parler en confidence et ils riaient tous les deux.
Par malheur, la pauvre
petite n’était pas d’un tempérament robuste. Quand il nous fallait l’emmener dans les champs, l’été, bien qu’on s’efforçât de lui éviter les postes trop durs, elle devenait maigre que c’en était pitié.

XXXVII. _ L’année terrible.

Vint 70, la grande guerre, encore une de ces années qu’on n’oublie pas…
La moisson s’était faite de bonne heure; nous étions en
train d’édifier la deuxième et dernière meule quand, le 20 juillet, vers dix heures du matin, M. Lavallée vint nous annoncer que le gouvernement de Badinguet avait déclaré la guerre à la Prusse. Et il me prit à part pour me dire que notre Jean serait appelé sans doute avant peu.
On peut croire que cette confidence me fit plaisir! Le garçon venait de finir ses vingt-trois ans; je l’avais racheté lors du tirage et il était en promesse avec la fille de Mathonat, 227de Praulière; les accordailles étaient fixées au premier dimanche d’août; fin septembre devait se conclure le mariage. Quoi! on aurait le toupet de nous le prendre malgré l’argent que j’avais déboursé pour le sauver du service Hélas! je ne fus pas long à être fixé: cinq ou six jours plus tard, arrivait sa convocation et, le 30 juillet, il dut partir.
J’ai toujours présents à la mémoire les épisodes de cette matinée dont le souvenir compte au nombre des plus douloureux de ma vie. Je nous revois silencieux autour de la table pour le dernier repas,
le Jean tout prêt pour le départ. De Praulière, où il était allé faire ses adieux à sa promise, il était revenu tout pâle et les yeux rouges. Il s’efforçait pourtant à ne point pleurer, s’essayait même à manger; mais les bouchées paraissaient lui déchirer la gorge. Je ne pouvais quasi rien manger, moi non plus, et Charles et le domestique étaient dans le même cas. Sur la maie, Victoire et Clémentine préparaient le petit ballot du conscrit, quelques effets, quelques victuailles. On les entendait à chaque instant pousser de grands soupirs, manière de sanglots étouffés.
Je te mets trois paires de bas, dit ma femme d’une voix étranglée, si changée que tout le monde tressaillit. Je ne sais pas si tu pourras les entrer dans tes souliers de soldat, continua-t-elle.
– Oh! ils sont grands, les souliers qu’on donne
; répondit-il avec effort.
Je regardais machinalement la salière de bois
, couleur jus de tabac, accrochée au mur à proximité de la cheminée; des mouches circulaient sur le couvercle. Le Jean tapotait du manche de son couteau le bord d’un plat de grès contenant une omelette aux pommes de terre. Des rats s’agitaient sur la poutre; ils firent dégringoler du grain à demi moulu, l’omelette en fut saupoudrée. Un chat miaula, auquel le domestique donna à même le sol une cuillerée de soupe. De 228la cour, le coq vola sur l’entrousse fermée: c’était un beau sultan, couleur feu à large crête vermeille; il caqueta, gloussa, fit mine de vouloir descendre à l’intérieur, comme il faisait souvent, pour ramasser les miettes. Mais Clémentine le chassa brutalement. Victoire reprit:
Je te mets un morceau de jambon, deux œufs durs, trois fromages de chèvre…
Les sons sortaient rauques de sa gorge oppressée, à peine distincts; elle continua pourtant:
Pas de pain, tu en achèteras en route.
De la tête, il fit signe que oui, et le grand silence pénible recommença.
Quand le paquet fut noué
, Clémentine et sa mère s’assirent à côté de la maie, s’y accoudèrent, la tête dans les mains, et se prirent à sangloter très fort. Nous restions, nous, les quatre hommes, autour de la table, tristes et embarrassés, en face des aliments 229presque intacts que personne ne touchait plus. Cela devint si lugubre que je pris le parti de brusquer les choses. Jean devait se trouver à Bourbon avec cinq ou six autres partants qu’il connaissait. Le rendez-vous était pour midi, et neuf heures venaient seulement de sonner. Je dis néanmoins:
Allons, va, mon garçon, il faut t’en aller; tu ferais attendre tes compagnons…
– En effet, l’heure approche
, répondit-il.
Il se leva et tout le monde en fit autant. La servante rentrait de garder les moutons: c’était une petite de quinze ans que nous avions prise
au lieu et place de la Mélie; il l’embrassa:
Au revoir, Francine.
Il embrassa de même
, en disant au revoir, le domestique et son frère Charles; de grosses larmes roulaient au bord de son nez.
Il passa à la Clémentine:
Au revoir, petite sœur.
Je vais t’accompagner un bout de chemin, fit-elle.
Elle prit le paquet sous
son bras gauche, enlaça du droit l’un des bras de son frère; Victoire se suspendit à l’autre, je marchai à côté d’elle. Dans cet ordre l’on traversa la cour et l’on gagna le chemin de Bourbon, depuis plusieurs années transformé en route. Pas un mot ne fut échangé.

Le soleil brillait, pâlot comme un soleil d’hiver; un
vent d’ouest assez fort soufflait, faisant se replier la feuillée des chênes et se tordre dans le haut les grands peupliers: il avait plu les jours précédents et ce n’était pas encore le vrai beau temps. A Baluftière et plus loin, aux abords de deux ou trois autres fermes, des lessives séchaient, tachant de blanc les haies vertes que l’éloignement rendait sombres. On voyait dans nombre de champs des bovins en train de paître; un 230merle siffla; une caille fit entendre son cri quatre fois de suite.
Après que nous eûmes fait une centaine de mètres sur la route, et comme nous arrivions
au premier tournant:
Allons, laissons-le! dis-je brusquement, comme pour un ordre appelant l’obéissance immédiate.
On s’arrêta, et les deux femmes
laissèrent éclater tout leur chagrin. L’une après l’autre, comme des amantes passionnées, elles étreignirent le partant:
Oh! mon garçon, mon pauvre garçon, ils vont donc t’emmener, les scélérats! Je ne te reverrai plus, plus jamais…
– Jean, mon
Jean, dis, mon frère, tu nous donneras de tes nouvelles. Ah! pourquoi faut-il que nous ne sachions pas écrire! Surtout ne te fais pas tuer, dis, mon Jean!…
Lui, amolli tout à fait, pleurait à chaudes larmes aussi
, et je sentais venir la minute où j’allais en faire autant. Je repoussai ma femme et ma fille; j’embrassai le Jean à mon tour:
Allons, mon garçon, il te faut nous quitter: espérons que ça ne sera pas pour longtemps.
Je pris le ballot que Clémentine avait déposé sur un tas de pierres et le
lui remis. Alors, brusquement, il se dégagea des chères étreintes et partit à grands pas sans retourner la tête. Il me fallut entraîner Victoire et Clémentine qui, sans moi, l’auraient suivi, je crois bien…
Pauvre petit, je ne le verrai plus! je ne le verrai plus! répétait Victoire obstinée.
Elle fut trois jours sans presque rien manger
: je craignis qu’elle ne tombât tout à fait malade.

Pourtant, peu à peu, dans le train ordinaire des choses, son grand chagrin s’atténua pour faire place à une tristesse latente. Et Clémentine bientôt se reprit à sourire.
On se remit donc au travail comme si de rien n’était: on
231fit la moisson des avoines; les machines à battre sifflèrent et grincèrent; on commença les fumures, les labours.
Il y eut néanmoins une nouvelle crise de chagrin au sujet de Jean, lorsqu’il nous apprit, par une courte lettre, qu’on l’envoyait en Algérie, de l’autre côté du «grand ruisseau». Plus que jamais sa mère le crut perdu. Mais dans une autre lettre, il annonçait une bonne traversée, qu’il se portait bien, n’était pas malheureux, et que ses compagnons étaient tous des gens de par ici: cela nous rassura quelque peu.
M. Lavallée,
reparti pour Paris avec sa famille, avait, disait-on, repris son costume d’officier pour aller se battre.
Des événements de la guerre
, on ne savait pas grand’chose, sinon que c’était loin d’aller bien pour la France. Roubaud, le garde-régisseur, recevait un journal, et nous allions souvent le trouver pour avoir des nouvelles. Sa maison, le soir, était toujours pleine: des six domaines de la propriété, il lui venait des auditeurs, et d’ailleurs aussi, tous rongés d’inquiétude. Dans les premiers jours de septembre, le journal annonça que Napoléon était prisonnier à la suite d’une grande bataille perdue, son gouvernement jeté bas, et qu’on avait proclamé la République à Paris. Le dimanche suivant, j’appris au bourg de Franchesse la mise à pied du maire qu’on avait remplacé par Clostre, le marchand de nouveautés, un rouge. A Bourbon, c’est au docteur Fauconnet qu’échut la mairie. Ces changements me laissaient assez indifférent, mais j’appris quelques jours plus tard que le gouvernement nouveau voulait tenter l’impossible pour repousser les Prussiens qui s’avançaient sur Paris. Pour commencer, il se proposait de faire une levée parmi les jeunes gens de dix-huit à vingt ans. Cela me touchait beaucoup, puisque Charles et le domestique se trouvaient en passe d’être appelés. Ils furent, en effet, convoqués peu après pour tirer au sort et passer la revision du même coup. Ils partirent dans les premiers jours d’octobre. 232Cet événement fit se renouveler la scène qui avait marqué le départ de l’aîné; une profonde désolation en fut la suite.
Je
n’étais plus que seul d’homme! Seul d’homme dans un grand domaine, et c’était l’époque des multiples travaux d’automne, de l’arrachage des pommes de terre, des labours, des semailles! J’eus pourtant la chance de pouvoir raccrocher le père Faure qui demeura de semaine en semaine jusqu’à la fin. Avec l’aide de Clémentine et de Francine qui vinrent toucher les bœufs à tour de rôle, je pus tout de même faire mes emblavures.
Les métayers des autres fermes étaient tous dans le même cas ou à peu près. Partout on voyait les femmes dans les champs s’employer
à des travaux d’hommes.
A la guerre, les choses allaient de mal en pis. On disait
tous les grands chefs vendus aux Prussiens et que l’un d’eux, nommé Bazaine, leur avait livré une armée entière. Ils s’avançaient toujours, les Prussiens; ils assiégeaient Paris, se répandaient dans les départements. Le journal de Roubaud les annonça successivement en Bourgogne, en Nivernais, en Berri: partout ils semaient la désolation, pillaient les maisons, violentaient les femmes, incendiaient les maisons. On commençait d’être très effrayé, d’autant que des bruits alarmants couraient, faisant croire leur présence toute proche: Moulins, Souvigny, le Veurdre. Nouvelles sans fondement, mais qui n’en contribuaient pas moins à redoubler l’anxiété. Les idées les plus folles germaient dans les cervelles; des gens dissimulaient dans les fossés ravineux, dans les chênes creux, tout ce qu’ils avaient de précieux; un vieillard maniaque plaça son argent sous des tas de fumier, dans un de ses champs; un autre proposait de conduire en Auvergne, pour les cacher sous un pont, toutes les jeunes filles du pays.
Dans certaines communes, on organisait des gardes nationales pour tenter d’opposer une résistance aux Prussiens 233au cas où ils se présenteraient.
A Franchesse, on ne connut pas ça. Mais à Bourbon, le docteur Fauconnet forma une garde des plus sérieuses. Il réunit un stock de vieux fusils, convoqua deux fois par semaine, pour faire l’exercice, tous les hommes valides de dix-huit à soixante ans. Un vieux rat de cave en retraite, qui avait été sergent pendant son congé, eut le commandement de la milice avec le titre de capitaine; on lui adjoignit comme lieutenants deux ex-caporaux; les anciens soldats furent chefs de section ou chefs d’escouade Aux deux premières séances, il y eut bien une centaine de présents auxquels on apprit à marcher au pas et en ligne, à porter le fusil et à s’en servir. A l’issue du deuxième exercice, la petite troupe traversa la ville en bon ordre, entraînée par le garde champêtre tambourineur et le clairon des pompiers, encadrée par une bande de gamins enthousiasmés. Le docteur exultait; il offrit du vin (un litre pour trois) et du pain blanc. Mais il eut la malencontreuse idée de faire installer à la mairie, pour parer aux éventualités possibles, une garde permanente de dix hommes. Installée le lendemain, la garde permanente ne dura que trois heures. Le sergent Colardon, menuisier, chef de poste, déserta le premier parce qu’on vint le chercher pour faire un cercueil.
Travail urgent! expliqua-t-il avec raison.
Les autres ne tardèrent pas
de s’esquiver à leur tour, sous différents prétextes, et la mairie fut abandonnée. Furieux, le docteur alla trouver le vieux rat de cave capitaine et lui demanda de punir sévèrement les coupables; mais le bonhomme lui rit au nez et le poste permanent ne fut pas renouvelé. A l’exercice, les répondants se firent d’ailleurs de plus en plus rares. Dès la troisième séance, il n’y en eut plus que cinquante; à la quatrième, vingt; à la cinquième, huit, et à la sixième, il ne vint que M. Fauconnet et le capitaine. Telle fut l’histoire de la garde nationale de Bourbon.
234A la terreur que causait la perspective de l’arrivée des Prussiens, vinrent s’ajouter des fléaux malheureusement très réels.
Le froid, d’abord, qui commença de bonne heure et devint de plus en plus rude. Puis survint une épidémie de petite vérole qui fit de nombreuses victimes. Chez nos voisins de Praulière, le mal sévit si violemment qu’il causa, aux environs de Noël, la mort de Louise, la fiancée de notre Jean; sa jeune sœur fut défigurée et pleura amèrement sa beauté perdue, regrettant de n’être pas morte aussi.
Dans le moment que les Mathonat étaient tous atteints, au point qu’il n’y en avait quasi aucun en état de
soulager les autres, Victoire et Clémentine manifestèrent l’intention d’aller les voir, de les soigner si besoin était. Or, cette mauvaise maladie passait pour très contagieuse et je ne tenais pas du tout à les laisser partir. Je dis que nous avions bien assez de malheur pour notre compte, qu’après tout, les Mathonat ne nous étaient rien, qu’ils avaient des parents peu éloignés dont c’était l’affaire de leur rendre service. Comme elles voulaient persister malgré mes avis, je forçai la note à propos d’un rhume simple, me pris à faire le quetou, ne mangeant pas, simulant la fièvre. Je pus ainsi, en les apitoyant sur moi, faire ajourner leur visite. Elles n’allèrent à Praulière qu’après la mort de Louise, quand la maladie fut en décroissance. Et nous eûmes la chance de rester indemnes.

Comme pour donner un sens de punition divine à tous ces maux, le ciel souvent se tavelait de marbrures rouges,
devenait même parfois, sur un côté de l’horizon, d’une uniforme teinte pourpre, au point qu’on l’eût dit voilé d’un suaire de sang. Il ne s’agissait que de phénomènes atmosphériques sans importance auxquels on n’aurait nullement pris garde en temps ordinaire, mais qui, en ces jours de deuil, de désastre et de misère, achevaient de donner des idées lugubres. 235Le ciel rouge annonçait de meurtrières batailles; c’était le sang des morts et des blessés qui le teignait ainsi. La terreur allait croissant, on parlait de la fin du monde comme d’une chose très probable. D’ailleurs, chaque dimanche, le curé avivait ces idées de vengeance divine et d’horribles calamités; il avait l’air content du malheur universel, cet homme; il terrorisait ses auditeurs, outrant l’énormité de leurs fautes qui causaient d’aussi épouvantables fléaux; il se félicitait de voir le visage angoissé des femmes et de l’abandon de leurs trop belles toilettes des dernières années.
Votre orgueil a baissé, clamait-il, mais il baissera encore plus; votre humiliation deviendra pire!…
Les femmes pleuraient et les hommes baissaient
la tête, tristement.

De loin en loin nous arrivait quelque lettre de Jean ou de Charles. L’aîné, sous le soleil d’Afrique, continuait
de n’être pas malheureux. Mais Charles, à l’armée de la Loire avec Bourbaki, souffrait beaucoup du froid et souvent de la faim. Il se disait mal vêtu et, pour faire des étapes bien longues dans la neige, chaussé de souliers à semelle de carton. Dans la Côte-d’Or, il prit part à un combat, vit de près les Prussiens. Puis il fut refoulé avec son régiment, alla dans les montagnes du Jura où l’hiver était encore plus rigoureux que chez nous.
Quand le facteur apportait une lettre, Victoire et Clémentine couraient vite chez Roubaud pour la faire lire. Mais
le régisseur, assez peu qualifié, avait souvent de la peine à la déchiffrer; d’ordinaire c’était sur une feuille de papier froissée et maculée qu’un camarade obligeant avait griffonné pour le Charles quelques lignes au crayon, qui marquaient à peine. Chacune de ces lettres portait la marque des circonstances où elle avait été écrite, comme celle du degré d’instruction 236de son auteur. Il y en eut une longue, certain jour, qui donnait des détails si navrants que tout le monde pleura. Plusieurs, œuvres de mauvais fumistes, contenaient des plaisanteries grossières et jusqu’à des insultes.
Roubaud ne tenait pas à se charger des réponses, prétextant qu’il avait trop d’occupations, mais plutôt en raison de son manque d’habileté. Clémentine s’en allait trouver, au bourg de Franchesse, la fille de l’épicière qui savait écrire
; un jour de semaine plutôt, car, le dimanche, les clients de l’épicerie venaient en grand nombre pour le même motif relancer cette jeune fille.
L’ignorance sembla dure pendant ces mois-là, parce qu’on en
eut conscience plus qu’à l’ordinaire.

A ce triste hiver succéda un printemps troublé. La guerre avec l’Allemagne avait pris fin, mais c’était la guerre encore
: Paris en révolte luttait contre l’armée. Pendant que la nature, magnifiquement, s’épanouissait dans sa jeunesse annuelle, du sang français coulait toujours!
Vint l’heure où, Paris vaincu, les révoltés massacrés, par centaines, par milliers, l’on nous rendit nos enfants. Ils revinrent tous, moins ceux des dernières classes qu’on gardait pour leur temps de service (et Charles fut du nombre), moins aussi, hélas! ceux qui étaient morts, et les disparus dont on ne savait rien. Le mari d’une petite jeune femme de Saint-Plaisir comptait parmi ces derniers. Aucune nouvelle officielle de sa mort, mais, depuis novembre, il avait cessé d’écrire et il ne reparut pas. Trois ou quatre ans plus tard, la petite veuve se remaria. Mais voilà qu’après, il lui fut rapporté que des soldats de 1870 arrivaient toujours; des prisonniers, c’étaient de ceux que, condamnés pour tentative d’évasion, l’on renvoyait seulement à l’expiration de leur peine. Alors cette pauvre femme vécut dans la terreur 237constante de voir apparaître son premier époux. Il ne revint jamais. Néanmoins il se forma une légende à son sujet. Des gens prétendirent l’avoir vu à Bourbon, qu’il s’était déterminé à disparaître à jamais, pour ne pas créer de difficultés à son ancienne femme, nantie d’un nouveau mari.

XXXVIII
. _ Trois ménages.

Notre Jean rentra dans les premiers jours de juin, à temps pour les foins.
Les épisodes de son séjour en Algérie l’avaient rendu un peu sans-souci. Dans la crainte qu’il en eût trop de peine, on s’était abstenu de lui annoncer la mort de sa fiancée. Mais il accueillit cette triste nouvelle aussi doucement que possible.
Pauvre petite Louise, je ne m’attendais pas à ça! dit-il simplement.
Il n’en perdit ni un repas ni une sortie
, et, moins d’un an après son retour, pour le carnaval de 1872, il épousa une fille de Couzon qui s’appelait Rosalie.
Deux mois après, à Pâques, ce fut le tour de Clémentine qui s’unit à François Moulin, du Plat-Mizot, le sixième d’une famille de neuf.
La bru et le gendre vinrent tous deux s’installer à la Creuserie, ce qui nous permit de supprimer la servante et le domestique que nous engagions d’habitude. Seulement, cela faisait trois ménages réunis, et quand il y a trois ménages dans la même maison, ça ne marche jamais longtemps sans anicroche.
Rosalie
n’était pas belle: ses cheveux, d’un blond vif, confinaient au roux; elle avait le cou dans les épaules, et 238des taches de rousseur tout plein la figure. Mais c’était une intrépide, énergique et courageuse, parlant beaucoup, travaillant de même. Clémentine beaucoup moins robuste, devint en plus tout de suite enceinte et fut prise d’une espèce de langueur qui lui rendait toute besogne très pénible; elle se faisait de la tisane, du lait sucré, quelques petites douceurs, et s’abstenait de laver. Aussi, Rosalie ne tarda-t-elle guère à parler ironiquement des dames à qui ça fait mal de se mettre les mains dans l’eau fraîche, et qui sont obligées de soigner, avec des chatteries, leur petite santé.
Quand c’était jour de fournée, alternativement, l’une
pétrissait et l’autre s’occupait du four. Mais voilà que le pain fut mal réussi un jour que Rosalie avait pétri: elle dit que c’était la faute de Clémentine: le four allumé trop tard. La fois d’après, ma fille, à son tour, déclara que si le pain avait la croûte brunie, la responsabilité en incombait à sa belle-sœur qui avait chauffé sans mesure. D’un commun accord, elles en arrivèrent à décider que la même ferait tout, de façon à ce qu’elle n’ait plus la faculté de mettre l’autre en cause, au sujet des défectuosités du travail. Avec cette combinaison, Rosalie s’en tirait très bien, mieux assurément que Clémentine qui, pourtant, se faisait violence pour pétrir de façon convenable.
Nous venions de nous
monter, avec l’assentiment du maître, d’une bourrique et d’une petite voiture. Au mois d’août, l’inimitié s’accrut de ce fait entre les deux jeunes ménages. Clémentine avait parlé la première de prendre l’attelage pour aller en compagnie de son mari à la fête patronale d’Ygrande, car Moulin avait un oncle dans cette commune. Mais voilà que le Jean et sa femme voulurent aussi la bourrique et la voiture pour se rendre à Augy, où c’était le même jour la fête: un frère de Rosalie habitait là. Les deux femmes se disputèrent un peu; ma bru dit à ma fille qu’une malade, 239une bonne à rien, n’avait pas besoin de se promener; Moulin, survenant, accusa Rosalie d’être une sale bête. La discussion s’envenimait, menaçait de durer longtemps. Victoire s’en désolait. Je mis le holà en déclarant que Clémentine aurait l’équipage, puisqu’elle l’avait demandé la première. La femme de Jean, furieuse de ma décision, me tourna les yeux pendant plusieurs semaines. A dater de ce jour, les deux belles-sœurs ne se parlèrent plus que pour se moquer l’une de l’autre, se dénigrer malignement.
D’autre part, Moulin
avait la manie d’émettre des avis sur toute chose; il se mêlait même de me donner des conseils pour le pansage des bestiaux, à moi qui passais pour l’un des bons soigneurs du pays. On peut croire que cela ne m’allait guère, et le Jean ne tarda pas à lui laisser entendre qu’il nous ennuyait. Il en résulta, entre lui et nous, une de ces tensions qui rendent pénible l’intimité quotidienne.

XXXIX
. _ Les beaux raisins.

Victoire n’avait jamais pu
s’habituer tout à fait à l’absence de Charles. Il suffisait, pour la chagriner, d’un retard de quelques jours sur la date prévue pour la réception d’une lettre, d’une phrase de cette lettre faisant allusion aux gardes nocturnes par les nuits froides, ou aux marches pénibles sous le soleil d’été, ou bien d’un rien: seulement la lancinante pensée de le savoir si loin, – il était en Bretagne, – d’un rêve même où il lui apparaissait souffreteux et malade, mourant peut-être au fond d’un hôpital, sans tendresse et sans soin. La libération approchait pourtant; mais il y eut une déception dernière: les 240grandes manœuvres tardives la firent reporter de la fin septembre à la fin octobre. La nervosité de Victoire et ses craintes croissaient à mesure que diminuait le nombre des jours d’attente. Elle avait mis à l’engrais ses meilleurs poulets; elle voulait en sacrifier un pour fêter le retour de l’enfant. Devant la grange, une treille, que j’avais plantée au début de notre installation à la Creuserie, était en plein rapport à cette époque; bien exposée, elle portait, cette année-là, des raisins dorés superbes. Un jour, en les contemplant, la bourgeoise songea:
Tiens, lui qui les aimait tant… Si j’essayais de les conserver jusqu’à son retour!…
Et de nous dire au repas qui suivit:
Vous savez, je défends qu’on touche aux raisins de la treille de devant la grange; ils sont sacrés, ceux-là: je les conserve pour mon Charles.
Tout le monde promit de les respecter;
Moulin fit observer cependant qu’avant l’arrivée du soldat, les insectes les auraient sans doute détruits tout entiers. Victoire, attentive, put constater par elle-même que le gendre avait dit vrai. Parce qu’ils étaient plus sucrés que les autres, aussi longtemps que le soleil brillait à l’horizon, frelons et guêpes bourdonnaient alentour, pompant à l’envi le jus des plus belles grappes. Des tiges restaient presque nues, ne portant plus que les enveloppes flasques et desséchées, et les seuls grains durs dédaignés. Il devenait urgent de remédier à cet état de choses, faute de quoi le pauvre militaire risquait fort de ne pas goûter aux beaux raisins de la treille réservée. L’amour maternel rend les femmes ingénieuses: la mienne chercha dans le tiroir aux chiffons, et, avec les morceaux d’une vieille toile assez usée pour ne pas empêcher la pénétration de l’air, assez résistante pour arrêter les insectes rapaces, elle confectionna des sachets garnis d’une coulisse vers le haut. Clémentine et 241Rosalie, qui n’étaient pas dans la confidence, la regardaient faire, très intriguées. Quand une trentaine furent bâtis, elle adossa elle-même une échelle au mur de la grange, grimpa jusqu’à la hauteur des raisins et enferma les trente plus beaux dans les sachets protecteurs.

Vers le milieu d’octobre, la petite Marthe Sivat, une couturière du bourg, vint chercher des poulets pour la noce de sa sœur.
Tiens, c’est des raisins que vous avez là-dedans? s’exclama-t-elle en levant les yeux vers la treille. Vous avez joliment bien su les conserver… Mais j’y songe, on m’a justement chargée d’en acheter pour les desserts du soir: voulez-vous me les vendre, madame Bertin?
La bourgeoise ne voulut rien savoir:

– Non, ma fille, non!
Si j’ai pris tant de peine pour les garder jusqu’à présent, c’est que j’en ai besoin; et quand même on m’en offrirait bien plus qu’ils ne valent, je ne les vendrais pas: je les conserve pour mon Charles.
– Ah! il revient cette année, votre fils? Alors vous avez raison, il faut les lui garder
; nous trouverons bien autre chose comme dessert de noce.
Et, toute rieuse, sautillante et légère, la petite Marthe s’en alla.

Quelques jours après, nous eûmes la visite d’une pauvre femme dont le mari était souffrant.
Il se plaignait constamment du ventre; il avait la fièvre et point d’appétit.
Je lui faisais cuire des œufs, expliqua-t-elle, mais à présent il ne veut plus en entendre parler. Je lui ai apporté hier un petit morceau de viande, qu’il n’a pas mangé. Les raisins seuls lui font envie: je vous en achèterais bien quelques-uns.
242Victoire, attendrie, lui en remit trois, disant qu’elle les lui donnait pour son malade; mais elle ne se fit pas faute de répéter encore:
Ils ne sont pas à vendre, voyez-vous: c’est pour mon Charles rentrant du régiment que je les conserve.

De toute l’année, les
Lavallée n’avaient pas paru. Ils avaient marié Mathilde, au printemps, et jusqu’en août étaient demeurés dans la capitale, M. Ludovic ayant à passer des examens. A ce moment, ils s’étaient rendus en Savoie, le pays des ramoneurs, dans une station thermale dont les eaux devaient avoir cette vertu singulière de maigrir la femme et d’engraisser le mari. Ils avaient ensuite séjourné chez des amis, et c’est seulement dans la dernière dizaine d’octobre qu’ils vinrent à la Buffère pour y passer l’arrière-saison.
La veille du jour où Charles devait rentrer, nous eûmes leur première visite. Contre son habitude,
Madame Lavallée accompagnait son mari, orgueilleuse tout autant qu’autrefois, mais plus nonchalante encore d’avoir épaissi en vieillissant: elle marchait à tout petits pas, avec un continuel balancement de sa grosse personne: on eût dit l’une des vieilles tours de Bourbon en balade. Lui, toujours vif et fluet, avait le ventre collé aux reins et sa redingote dansait sur son dos; son visage anguleux accusait une grande mobilité d’expression.
Après les salamalecs obséquieux des premières minutes, j’emmenai M. Lavallée visiter les étables où
s’imposaient de menues réparations, cependant que la dame, qui n’avait pas voulu s’asseoir à la maison, se promenait lentement dans la cour en compagnie de Victoire. Le hasard voulut qu’elle aperçût la treille et les petits sacs blancs, au travers desquels transparaissaient les belles grappes:
Quoi, Victoire, toujours des raisins! Savez-vous bien 243qu’ils deviennent rares: au château, nous n’en avons plus un seul, et pourtant ce sont les fruits que je préfère. Mais dites-moi donc pourquoi vous avez pris tant de précautions pour les garder jusqu’à présent.
Ma femme eut
un instant d’hésitation, puis avec un sourire contraint:
Madame, c’était pour avoir le plaisir de vous les offrir.
– Oh! merci bien! Quelle délicate attention! Il faudra me les apporter dès ce soir.
Et
la pauvre de crier:
– Rosalie, prenez vite
le petit panier, l’échelle de la grange; vous cueillerez ces raisins et vous les porterez chez Madame.
La bru obéit, mais au souper, elle
revint sur l’incident:
Ce n’était pas la peine de si bien les conserver, les raisins; mon beau-frère n’en profitera guère…
Pour une fois, Moulin fit chorus:
C’est malheureux, on est encore aussi esclave que dans l’ancien temps.
Je gardais le silence estimant
ces observations méritées. Il me semblait entendre encore les réponses catégoriques de Victoire à la petite Marthe Sivat et à la pauvre femme dont le mari était malade:
Non, non, je ne veux pas les vendre! Je les conserve pour mon Charles.
Et il avait suffi d’un cri d’admiration de la
dame pour qu’elle les lui offrît, très humblement…
C’est bien vrai, pensais-je, que nous sommes encore esclaves.
Victoire
ressentait sûrement quelque remords de cette action qui semblait démentir ses témoignages passés d’amour maternel; mais elle éprouvait, d’autre part, un certain orgueil d’avoir pu faire sa cour à la propriétaire, de l’avoir bien disposée en notre faveur en lui offrant un cadeau qui lui 244plût; et sous le coup de ses pensées multiples, elle répondit d’un ton conciliant:
Ne parlez donc plus de ça: ce n’est pas ma faute; il fallait bien que je fasse plaisir à notre dame!

XL
. _ Un homme d’affaires.

Après vingt ans de séjour à la Creuserie, je n’étais guère plus riche qu’au moment de mon installation; c’est tout juste si j’avais pu rembourser les mille francs
que je redevais sur ma part de cheptel. Période favorable cependant durant laquelle certains, plus chanceux, avaient gagné beaucoup. Mais les hésitations de M. Parent ne m’avaient pas permis des bénéfices pendant les cinq ou six premières années; puis j’avais été mis à bas tout à fait par la grêle de 1861, les canailleries de Sébert; et, au moment où, remis à flot, je me croyais en passe de faire quelque chose (en dépit des conditions draconiennes de M. Lavallée, mes redevances annuelles augmentées de deux cents francs), était survenu ce nouveau désastre: la guerre.
Depuis, grâce à une suite de
bonnes récoltes, j’avais pu réaliser enfin quelques avances; et, après la mort de mes beaux-parents, survenue à un mois d’intervalle dans l’hiver de 1874, je me trouvai en possession de quatre mille francs environ.
Or, ça m’
eût vite ennuyé de garder cet argent dans l’armoire: d’abord, il n’y faisait pas des petits, et puis je craignais les voleurs, car souvent, l’été, nous laissions la maison seule. Le 245notaire de Bourbon, ne connaissant pour l’instant nul placement avantageux, j’en vins à songer à M. Cerbony.

M. Cerbony était l’un des grands brasseurs d’affaires de la région
: fermier de trois domaines, marchand de grain, marchand de vin, d’engrais et de graines: il cumulait tous les commerces ruraux. Jeune encore et de mine souriante, c’était un homme très sympathique. Au contraire de la plupart des fermiers généraux qui sont arrogants et vaniteux, il était simple, jovial, donnait à tout le monde de vigoureuses poignées de main, parlait patois avec nous autres, les paysans. Aux foires, il offrait de nombreuses tournées, et son entrée dans un café représentait pour les patrons une véritable aubaine. Il avait fait construire en plus de vastes magasins une maison à un étage, avec balcons et arabesques, d’un gracieux effet. Il menait grand train, voyageait beaucoup, allant chaque semaine à Moulins – où, bien qu’il fût marié, il entretenait une maîtresse – puis encore à Nevers, à Paris, dans le Midi. On ne connaissait pas ses origines, mais on le disait très riche, et qu’il faisait tout ce commerce par goût plus que par nécessité.
J’avais entendu dire que M. Cerbony prenait de l’argent
à la manière d’un banquier, en donnant comme garantie un simple billet avec sa signature. Ayant pleine confiance, je m’en fus le trouver un dimanche matin, après la première messe, sous prétexte de lui vendre mon petit lot d’avoine. Le marché conclu, j’abordai l’autre affaire:
Monsieur Cerbony, je dispose d’un peu d’argent que je voudrais placer: voulez-vous le prendre?
Combien avez-vous? me demanda-t-il la bouche en cœur.
Je puis vous remettre quatre mille francs, monsieur.
– C’est
trop peu… Je pourrais occuper dix mille à la 246fin du mois. Voyez vos voisins, vos amis; faites-moi dix mille francs entre plusieurs.
– Monsieur Cerbony, je ne connais personne qui… Si, pourtant
, j’ai un voisin qui doit avoir dans les deux mille francs.
C’était Dumont, de la Jarry
-d’en-Bas; il m’avait dit ça un jour que nous taillions ensemble une bouchure mitoyenne.
– Eh bien c’est entendu, vous m’apporterez ces six mille francs à la fin du mois; je serai obligé de demander le reste ailleurs, mais tant pis!… Il faut bien vous faire plaisir: vous êtes un client. Ah! j’oubliais de vous dire que je paie cinq comme tout le monde. Au revoir.
J’allai trouver le soir même Dumont, de la Jarry, pour lui faire part de la combinaison
; à mon grand étonnement, il ne se montra pas enthousiaste.
Cerbony, Cerbony, dit-il, oui, c’est un homme qui fait gros d’affaires, mais en fin de compte, on ne sait pas s’il est riche; si ça tournait mal?
– Mais, malheureux, il gagne de l’argent gros comme lui… Si j’avais son gain d’une année, je serais sûr de vivre tranquille le reste de mes jours.
– Taratata… S’il gagne beaucoup, il dépense de même, vous le savez comme moi. Tenez, Tiennon, je veux bien vous prêter mes deux mille francs, mais à condition de n’avoir affaire qu’à vous; nous irons chez le notaire qui
établira un billet…; je ne vous demande que quatre francs cinquante d’intérêts; Cerbony vous paiera cinq: vous aurez dix sous pour cent pour vos peines.
Ma foi! je
fus sur le point de prendre l’argent de Dumont dans ces conditions. Mais Victoire et Jean m’en dissuadèrent.
A l’époque convenue, je portai donc
, tout penaud, mes quatre mille francs au brasseur d’affaires, en lui expliquant que le voisin venait juste de prêter son argent ailleurs quand 247j’étais allé le voir, qu’il regrettait beaucoup. Cerbony eut un mouvement de mauvaise humeur:
Vous mériteriez que je vous envoie promener… Enfin, donnez tout de même ce que vous avez, mais c’est bien pour vous faire plaisir.
Il appuya sur ces mots, et son visage s’éclaira du cordial sourire habituel pendant qu’il étalait mes pièces d’or et palpait mes billets
. J’étais enchanté qu’il se montrât d’aussi bonne composition. Hélas! mon enchantement dura peu

C’est fin novembre que cela se passait; le
1er mars de l’année suivante, c’est-à-dire trois mois après, comme nous étions à charger du bois dans un de nos champs en bordure de la route, le facteur de Franchesse, arrivant de Bourbon où il allait chaque matin prendre le courrier, s’arrêta pour nous causer:
Vous ne savez pas la nouvelle?
Eh! quoi donc?
– Cerbony, le fameux Cerbony
, «a pris le pays par pointe» il y a trois jours. Sa femme était partie au commencement de février avec beaucoup de colis. Depuis, lui n’avait cessé de faire des expéditions; les domestiques n’y comprenaient rien; la maison restait à peu près vide et le magasin aussi. Mardi, de bonne heure, prétextant un voyage à Moulins, il a pris le large et n’a pas reparu. Mais hier, est arrivée de Suisse une lettre de lui pour le maire, annonçant qu’il ne reviendrait plus. On dit que ça va être un galimatias impossible: il devait à tout le monde!
Sur le char où j’empilais toutes longues les branches des arbres élagués, j’eus
un éblouissement passager, une sorte de vertige qui me fit chanceler. Le Jean s’en aperçut et me lança un regard inquiet, cependant qu’il s’efforçait de dissimuler son trouble pour répondre au facteur.
248A Bourbon, où je me rendis le soir
-même, tout le monde me confirma le désastre. Je ne voulus pas aller chez le notaire qui eût probablement ri de mon malheur, étant donné qu’il s’agissait d’argent placé en dehors de ses offices. Mais je m’en fus trouver le greffier du juge de paix, homme de bon conseil, auquel tous les gens de la campagne avaient recours dans les cas difficiles, et lui exposai mon affaire en larmoyant presque. Il parut remué de me voir si navré, essaya de me réconforter, mais déclara ne pouvoir m’être utile:
– D’ailleurs, il n’y a rien à faire pour le moment; vous serez appelé comme les autres créanciers; vous n’aurez qu’à donner vos pièces au syndic.
Chez nous, ce furent des lamentations sans fin de Victoire:
Tant se donner de peine pour réserver quelques sous et tout perdre à la fois, mon Dieu! que c’est malheureux! Et ce pauvre argent qui venait de mes parents! Mon Dieu! Mon Dieu!
Tout le monde était triste et bien ennuyé. Il n’y eut que Charles pour se montrer philosophe
et nous remonter:
Que voulez-vous, il n’y faut plus penser: c’est perdu, c’est perdu, quoi! D’ailleurs, ça ne changera rien à votre façon de vivre; vous auriez travaillé tout autant si cela n’était pas survenu…
Dans mon malheur, j
’avais pourtant la consolation de me dire que les badauds de mon espèce étaient nombreux! Je me félicitais surtout d’avoir suivi les conseils de Victoire quant à l’argent de Dumont. Car l’honnête Cerbony avait cette coutume de tirer de ses victimes le maximum du possible. Un pauvre vieux jardinier avait ainsi emprunté à une tierce personne plusieurs milliers de francs pour arriver à fournir au monsieur la somme exigée. Dépouillé de ses économies, incapable de rembourser son prêteur, le vieillard monta une nuit sur le rocher où se dressent les tours du 249vieux château, d’où il se précipita dans l’étang qui le baigne. Les lavandières, au petit matin, aperçurent un paquet suspect flottant à la surface de l’eau: son cadavre que les remous bientôt ramenèrent sur la rive.
Il me fallut faire des démarches embêtantes, aller plusieurs fois à Moulins, m’associer avec d’autres victimes pour consulter un avoué. Après deux ans, quand tout fut réglé, on nous donna cinq pour cent; je touchai donc deux cents francs. J’avais bien dépensé en frais divers l’équivalent de cette somme.

XLI
. _ Langage.

Charles avait perdu au service ses façons
sournoises, il était à présent gentil envers tout le monde, suffisamment expressif, et s’exprimait bien mieux que nous. Les premiers temps, il riait même de ce que nous causions trop mal:
Je trouve ça bête de parler ainsi. Dès qu’on est en présence de gens au langage plus correct, on se trouve gêné; le silence s’impose, ou bien l’on dit fort mal des bourdes qui les font se ficher de nous. Je ne vois pas que ce soit une raison, parce qu’on est paysan, de s’exprimer en dépit du bon sens
– Ça serait drôle
, s’esclaffa Rosalie, si nous nous mettions à causer comme la dame du château… On se ferait vite remarquer; tout le monde dirait: «Entendez ceux-là, comme ils cherchent à faire des embarras!»
Des imbéciles sans doute diraient cela, mais pourquoi ne 250pas mépriser les appréciations des imbéciles? Au fait, je ne demande pas qu’on adopte le genre de Madame Lavallée, mais seulement qu’on écorche moins les mots, qu’on ne dise plus, par exemple, ol pour il, nout’ pour notre, soué pour lui, voué pour c’est, bounne pour bonne, souère pour soif, adret pour adroit, ch’tit pour chétif, et ainsi de suite.
Sans doute, les
paroles de Charles étaient fort raisonnables; mais il ne put, bien entendu, nous habituer à changer de langage; ce fut lui, au contraire, qui en arriva peu à peu à reprendre quasi entièrement son parler d’autrefois.
Il est difficile d’aller à l’encontre des habitudes de son pays, de son milieu: l’essayer est même s’exposer à de gros ennuis.

XLII
. _ Tiraillements.

Mon gendre et mes deux garçons étaient dans la force de l’âge; moi,
je tenais encore ma place; à nous quatre, nous pouvions aisément faire valoir le domaine. Mais cela ne dura que deux ans; la guerre subsistait entre les jeunes ménages, et Moulin fut obligé de partir. Grâce à l’intermédiaire de ses parents, à mon appui propre, il put louer la petite locature des Fouinats, et Roubaud, le régisseur, promit de l’employer le plus souvent possible au château, comme aide-jardinier et homme de peine.
Malgré tout, il nous fut bien pénible, à Victoire et à moi, de nous séparer de notre fille. Nous avions la crainte qu’elle ne soit malheureuse. A sa cinquième année de mariage seulement, elle se trouvait enceinte pour la troisième fois, 251devenait de plus en plus maigriote et pâlotte, conservait toujours un air découragé.
Le premier hiver, Clémentine, qui s’ennuyait
seule avec les mioches dans sa petite maison, venait souvent passer l’après-midi chez nous. Chaque fois, sa mère lui donnait un bidon de lait, et, de temps à autre, lui garnissait un panier avec des fromages, du beurre, quelques fruits, ou bien de la galette, les jours de fournée. Cependant la pauvre enfant ne tarda guère, en raison de son état, à espacer ses visites, pour en arriver, après ses couches, à les supprimer tout à fait. Ma femme alors lui portait à domicile quelques provisions. Mais un beau jour, Rosalie protesta. Les vaches approchant d’être à terme, le lait abondait si peu que nous étions obligés de nous en priver. La bourgeoise voulant quand même en porter un bidon à sa fille, la bru saisit ce prétexte pour dire qu’elle en avait assez de travailler et de se tuer pour les autres, qu’elle allait partir à son tour si ça continuait de marcher de cette façon. Victoire ayant répondu doucement que ça n’allait pas loin, quelques demi-livres de beurre, quelques fromages, un peu de lait, elle repartit d’un ton aigre que ça suffirait pour entretenir le ménage en épicerie et mercerie, et que c’était bien malheureux de voir la Clémentine jouir à volonté de ces denrées dont se privaient ceux qui avaient la peine de les préparer.
Nous aurons beau travailler, si tout ce que nous entrons par la porte sort par la fenêtre, nous ne parviendrons pas même à joindre les deux bouts.
Cette opposition méchante de Rosalie, qui se reproduisit à toute occasion
, attrista beaucoup ma femme; elle en gémissait quand nous étions seuls; nous nous en entretenions longuement la nuit. Pourtant nous donnions à nos enfants un gage annuel; n’étant pas en communauté ils n’avaient nulle part de maîtrise. Mais nous leur reconnaissions néanmoins 252un certain droit de contrôle et de critique. Ils concouraient à la prospérité de la maisonnée familiale; collaboraient à une œuvre qu’ils devraient continuer pour leur compte plus tard. En dépit de la rétribution annuelle qu’ils tiraient de leur travail, nous admettions un peu qu’ils puissent se considérer comme grugés en voyant partir sans profit les produits de l’exploitation. Il est juste de dire que Charles ne se fâchait pas, il approuvait même les libéralités faites à sa sœur. Mais l’aîné, stimulé par sa femme, appuyait ses observations.
Il fallut donc en arriver à ne plus faire de présents à Clémentine,
ouvertement du moins. Nous rusions. Je me chargeais souvent de lui porter, dissimulés sous ma blouse, des petits paquets de denrées ou de victuailles. Mais les yeux inquisiteurs de Rosalie furetaient partout. Il était bien difficile à Victoire de disposer des moindres choses en dehors d’elle. Et les scènes plus violentes se renouvelaient quand elle découvrait quelque don fait à son insu.
Mais
un événement de plus grande importance vint reléguer au second plan ces misères de notre intérieur.

XLIII
. _ A la porte…

Je puis dire sans orgueil que le domaine avait pris de la valeur, et beaucoup, depuis que je le cultivais.
Je n’y avais pas plus ménagé mes peines que s’il m’eût appartenu, ou que si l’on m’eût donné la certitude d’y passer toute ma vie. J’avais épierré des pièces entières, défriché des coins broussailleux, divisé des haies trop larges et creusé des mares dans les pâtures qui en étaient 254dépourvues. Le jardinier du château ayant consenti à me donner quelques leçons de greffage, tous les arbres sauvageons des haies étaient devenus, par mes soins, producteurs de bons fruits. J’étais aussi parvenu à rendre très praticable, en y amenant maints tombereaux de pierraille tirée de nos champs, le chemin qui nous reliait à la route. Je n’avais jamais reculé devant les dépenses: tous les champs venaient d’être chaulés pour la seconde fois et donnaient de belles récoltes; les prés produisaient le double, grâce au compost et aux engrais; et mon cheptel était quasi toujours le meilleur des six domaines. Les affaires continuant de n’aller pas trop mal, j’espérais me voir avant qu’il soit longtemps en possession d’une somme équivalente à celle que j’avais perdue.
Mais voilà que Roubaud, certain jour, vint tout penaud me dire:
Le maître veut trois cents francs d’augmentation à dater de la Saint-Martin prochaine.
Je fus abasourdi. Dix
ans auparavant, j’avais accepté l’augmentation de deux cents francs alors imposée et que justifiait un peu la hausse du bétail. Mais je ne voyais, cette fois-ci, nul motif plausible à cette augmentation nouvelle qui eût porté à neuf cents francs le chiffre de mon impôt colonique annuel, indépendamment des redevances en nature. Les cours des bestiaux n’étaient pas supérieurs à ceux pratiqués dix ans plus tôt. Les produits de la ferme augmentaient, uniquement en raison des frais faits en commun et en raison aussi de nos peines et de nos sueurs.
Je jurai par Dieu et par le diable que je ne consentirais pas à un sou d’augmentation. Roubaud me dit:
Réfléchissez; vous n’êtes pas forcé de donner aujourd’hui une réponse définitive.
Ce me fut prétexte à renouveler mes serments: cette injustice me faisait trop mal au cœur.
255Pourtant, après en avoir délibéré avec Victoire et les garçons, j’offris
cent francs, puis cent cinquante francs. Comme s’il eût craint d’affronter de près notre mécontentement, le propriétaire restait à Paris. Au bout d’un mois, il ordonna à Roubaud, qui lui transmettait nos réponses, d’annoncer à ceux des métayers qui n’avaient pas encore adhéré aux conditions nouvelles, qu’ils eussent à se pourvoir d’une autre métairie. C’était le congé définitif pour ceux du Plat-Mizot, pour ceux de Praulière et pour nous.

Je n’aurais jamais cru que le maigre et remuant Lavallée cachât sous des dehors affables une telle dose de perfidie. Roubaud, plus tard, me rapporta de lui cette phrase:
Les métayers sont comme les domestiques: avec le temps, ils prennent trop de hardiesse; il est nécessaire de les changer de loin en loin.

XLIV
. _ Bilan cruel.

Une
grande lassitude physique et morale m’envahit alors. A tous les âges, il est, pour chacun, des périodes de dépit où les misères journalières semblent plus cuisantes, où tout concourt à vous attrister, où l’on est las de la vie qu’on mène. Mais ces impressions, au temps du déclin, se font plus amères et plus douloureuses. Je touchais à cinquante-cinq ans; mon visage perdait ses derniers tons vermeils; les fils blancs se multipliaient dans ma barbe; il avait neigé fortement sur mes tempes; – enfin, 256les travaux pénibles commençaient à me sembler durs: signe trop certain de déchéance.
A vrai dire,
le coup était rude! J’avais passé dans cette ferme de la Creuserie vingt-cinq années de ma vie, celles de la pleine maturité, et l’opinion m’identifiait à elle. Pour les voisins, pour tous ceux qui me connaissaient bien, n’étais-je pas «Tiennon, de la Creuserie» et pour les autres «le père Bertin, de la Creuserie»? A tous, ma personne semblait inséparable du domaine; il paraissait impossible de disjoindre nos deux noms liés par l’accoutumance. Et n’étais-je pas lié moi-même en effet à chacune des parties de ce domaine? à cette maison qui avait été si longtemps ma maison; à cette grange où j’avais entassé une telle somme de fourrage; à ces étables où j’avais soigné tant d’animaux; à ces champs dont je connaissais les moindres veines de terrain, les parties d’argile rouge, d’argile noire ou d’argile jaune, les parties caillouteuses et pierreuses, comme celles en terre franche et profonde; à ces prés que j’avais vingt-cinq fois tondus; à ces bouchures que j’avais taillées et entretenues, à ces arbres plusieurs fois élagués, sous lesquels je m’étais mis à l’abri par les temps pluvieux, à l’ombre par les temps de chaleur. Oui, j’étais lié puissamment, lié par toutes les fibres de mon organisme à cette terre d’où un monsieur me chassait sans motif, parce qu’il était le maître!

Des choses alors me passèrent par la tête auxquelles
jamais auparavant je n’avais songé. Je me pris à réfléchir sur la vie, que je trouvais cruellement bête et triste pour les pauvres gens comme nous. Jamais de plaisir, le travail, le travail, toujours le travail! L’hiver s’atténue, les beaux jours reviennent: il faut vite en profiter pour semer les avoines, herser les blés, bêcher. Avril survient et la douceur; les pêchers sont roses et les cerisiers blancs, les bourgeons s’ouvrent, les 257oiseaux chantent: tout cela est bien beau pour ceux qui ont la faculté d’en jouir; mais pour nous, ça signifie seulement qu’il faut se hâter de labourer, de planter les pommes de terre. Vient mai, le fameux «beau mois de mai», souvent pluvieux et maussade, mais à qui les jeunes frondaisons vertes font toujours une parure agréable: il faut briser les jachères, curer les fossés, biner. Juin, avec ses beaux soleils; les haies sont piquées d’églantines, les acacias chargés de grappes blanches qui embaument; il y a des fleurs et des nids partout: mais nous, la belle saison, nous vaut le lever dès trois heures du matin pour faucher, le travail sans arrêt jusqu’à neuf ou dix heures chaque soir. Juillet, avec ses jours de langueur chaude: qu’il fait bon n’avoir rien à faire, rester nonchalamment étendu sur les canapés moelleux des salons clos, ou siroter des boissons fraîches sous la tonnelle d’un parc, ou s’étendre sur le gazon des prés, dans l’ombre épaisse des arbres touffus! Les riches font bien de venir habiter leurs maisons de campagne à cette époque. Mais pour nous, ce n’est pas le moment de faire la sieste. En grande hâte, il faut en finir avec le foin: le seigle mûrit. Le seigle coupé, il est urgent de le battre, car sa paille est nécessaire pour lier le blé qui nous appelle. Hardi! au froment! Abattons à grands coups les tiges sèches! Serrons les javelles brûlantes! Edifions en meules les gerbes lourdes! Il fait tellement chaud qu’on n’en peut plus. Moi, le maître, je dois quand même entraîner les autres:
Le travail dégourdit. De se remuer, ça donne de l’air. Hardi! les gas! Hardi!…
Ou bien, en guise de variante:
Dépêchons-nous de finir le froment. Par cette chaleur, l’avoine mûrit vite; nous allons être en retard.
Août
bat son plein, et l’on cuit de plus belle. La moisson est finie: bouvier, vite à tes bœufs, il faut conduire les fumiers 258pendant que les chemins sont secs. Au chargement, les autres! taillez par rangées dans le gros tas de la cour, de petits cubes égaux que vous alignerez symétriquement sur les voitures. C’est embêtant, les machines travaillent: il faut aller chez les voisins pour aider au battage. Lorsqu’on en revient tout crasseux de poussière, la tête bourdonnante, les membres lassés, vite à l’œuvre interrompue, à l’épandage des fumiers, au labour! Septembre: les jours raccourcissent, allongeons-les; le travail presse, les pommes de terre doivent être arrachées; continuons de nous lever à quatre heures. Hardi! les gas!… Octobre et les semailles: l’eau peut survenir, profitons de ce qu’il fait bon, continuons de nous lever matin. Hardi! les gas!… Ouf! voici novembre enfin, c’est la saison d’hiver, la saison du calme. La saison du calme, mais non celle du repos: il y a encore des besognes en masse, des labours de chaumes, des rigoles à creuser dans les prés, des ronces à extirper, des bouchures à tailler, des arbres à ébrancher; il y a surtout les animaux qui ont réintégré l’étable et qu’il faut soigner. Debout à cinq heures quand même! Allons dans la nuit au pansage, nous serons prêts plus tôt pour le travail des champs. Et, tout le jour, allons patauger dans la boue, crottés jusqu’aux cuisses et les pieds mouillés. La veillée convient très bien pour couper la ration de racines fourragères des bœufs et des moutons, pour cuire les pommes de terre des cochons.
Hardi! les gas! ne restons pas inactifs au coin du feu.
Il ne
chauffe guère, le feu; le bois est humide, la cheminée fume. Mais précisément parce qu’il ne chauffe guère, on serait disposé à trembler si l’on ne travaillait pas; l’action est salutaire. Quand la neige tombe, par exemple, nous avons des vacances, oh! des demi-vacances seulement, car les deux pansages quotidiens n’en sont pas supprimés; et puis, il 259faut bien confectionner des barrières pour les champs, des râteaux pour les fenaisons, emmancher les outils qui en ont besoin: on a mieux à faire, l’été, que de s’amuser à ces petites choses.

Eh! oui,
c’est cela, l’année du cultivateur. A-t-il le droit de s’en plaindre? Non, peut-être. Tous les pauvres sont logés à la même enseigne, et travaillent tous les jours que Dieu fait. Mais dans leurs boutiques, dans leurs usines, les villageois, les citadins n’ont pas à compter avec les éléments extérieurs – pas du tout ou seulement très peu. Pour nous, c’est le temps qui joue le plus grand rôle et le temps se plaît à nous contrarier. Voici venir la pluie, et la pluie ne s’arrête pas; les terrains s’abreuvent; remuer le sol est une folie; l’herbe croît dans les cultures qu’on ne peut biner; les labours, les semailles restent en retard et se font mal. Voici la sécheresse, et la sécheresse n’en finit plus; la végétation décline; il faut parfois aller au diable pour abreuver les bêtes, l’eau manquant dans les fossés ou mares du domaine; – et, si l’on s’obstine à vouloir labourer, on éreinte les bœufs, on se tue soi-même, on risque à chaque minute de casser la charrue. Une ondée survient, insignifiante, mais qui suffit à empêcher de charger le foin, de lier le blé, qui jette la perturbation dans le programme d’une journée. Voici un orage, et l’on tremble dans la crainte. Voici la neige qui dure plusieurs semaines, empêchant les travaux extérieurs, causant un retard difficile à rattraper. Voici une période de gelées sans neige, avec du soleil le jour, qui déracine les céréales d’hiver. Voici qu’il fait trop beau à l’automne et que le gel ne vient pas tuer les insectes qui font du mal aux blés naissants, mais il survient en mai, pour détériorer nos jeunes plantes et détruire les bourgeons de nos vignes.
A toutes les époques de l’année, pour
une raison ou pour 260une autre, on a des motifs d’inquiétude, des raisons de se lamenter!
Mais les récoltes ne sont pas tout
: il y a les animaux. Nous faisons de l’élevage; sept vaches chaque année nous donnent des veaux. Dès qu’approche pour chacune l’époque du vêlage, il faut la veiller, se lever plusieurs fois chaque nuit pour être prêt, le moment venu, d’aider la nature, si besoin est, de prendre soin ensuite de la mère et du nouveau-né. Voici les jeunes veaux pris de diarrhée, qui maigrissent et crèvent. Voici qu’une affection pulmonaire s’abat sur nos moutons, détruisant la moitié du troupeau, obligeant à vendre le reste à bas prix. Voici que les cochons toussent, ont l’arrière-train raidi, ne mangent plus: il faut les traiter, couper à grand’peine les pustules empoisonnées qu’ils ont sur la langue, et, malgré tout, il en crève. Survient une épidémie de fièvre aphteuse: tous les animaux sont malades ou boiteux pendant des semaines; les bœufs de travail impropres à tout service; le lait des vaches inutilisable. Et le nombre de victimes est élevé parfois.
Des bêtes à vendre; on tombe sur une mauvaise foire, il faut les céder pour bien moins qu’elles ne valent. D’autres fois
, on se fait rouler par des marchands trop malins. Achète-t-on, au contraire? on paie cher des bêtes qui se trouvent avoir des défauts, des germes de maladie.
De suite après
le battage, on vend à bas prix le peu de grain qu’on a en trop, parce que le mauvais état du grenier ne permet pas de le garder, ou parce qu’on se trouve à court d’argent. Les riches, propriétaires et gros fermiers, qui ont des avances et des logis convenables, attendent plus tard, et bénéficient souvent d’une hausse importante.

Et toujours il nous faut
être là, dans les mêmes mauvais chemins, porter toujours de vieux habits rapiécés, crottés, 261auxquels adhèrent des poils de bêtes, habiter toujours les mêmes vieilles maisons laides et sombres qu’on ne veut pas faire réparer. Il existe ailleurs des terrains qui ne sont pas comme les nôtres, qui sont ou beaucoup plus plats, ou beaucoup plus accidentés; il y a des rivières bien plus larges que celle de Moulins; il y a des montagnes, il y a des mers, mais de tout cela nous ne voyons rien, liés que nous sommes à notre coin de terre. Nous ne connaissons pas davantage les belles cités avec leurs monuments curieux, leurs promenades, leurs jardins publics, et nous ne jouissons d’aucun des plaisirs qu’elles offrent. Il y a dans les villes, même dans les petites, même à Bourbon, de bien jolies boutiques; seulement, ce n’est pas pour nous qu’elles étalent leur magnificence. Oh! la bonne odeur du pain frais, du pain blanc à croûte dorée que font tous les jours les boulangers! Mais il n’est pas pour nous, ce pain-là. Ce n’est pas pour nous que les bouchers accrochent, bien en vue, des animaux entiers; notre viande, à nous, c’est le porc mis au saloir chaque année et dont un morceau, plus ou moins rance, sert de base à la potée quotidienne. Avec les porcs, les charcutiers préparent de belles choses bien appétissantes qu’achètent les citadins aisés: du saucisson, du fromage d’Italie recouvert de gelée, des jambonneaux tentateurs; mais ces produits sont trop fins et trop chers pour nous. Cela fleure joliment bon, le dimanche, quand on passe devant les pâtisseries; mais les friandises qu’elles contiennent, brioches parfumées, pâtés succulents, tartes qui font venir l’eau à la bouche, ne font jamais mal aux dents du pauvre monde des campagnes.

Il y a des choses dont nous devrions profiter pourtant:
les produits de la basse-cour et de la laiterie, par exemple. Mais bah! à nous la peine, aux autres la jouissance! On ne consomme de ces denrées qu’une infime partie; on porte 262quasi tout à ceux des villes, et de même ce qu’on a de mieux en légumes et en fruits. Il faut bien qu’on leur attrape un peu d’argent, car ils nous vendent cher ce que nous sommes forcés de leur demander: leurs étoffes, leurs sabots, leurs coiffures, leur épicerie, leur mercerie. Le médecin, parce que nous sommes loin des centres, nous compte cher ses visites; le pharmacien nous vend cher ses remèdes; le curé nous vend cher ses prières; et le notaire, quand nous avons besoin de lui, nous soutire une pièce de vingt francs à propos de rien. Tous ces gens-là, mon Dieu, c’est peut-être leur droit: ils ont besoin de gagner de l’argent pour vivre mieux que nous, pour se procurer les douceurs qui nous manquent, car, pour rien au monde, ils ne voudraient consentir à partager notre médiocrité. Et si le percepteur nous demande aussi des impôts sans cesse plus lourds, c’est que le gouvernement veut donner à ses fonctionnaires les moyens de vivre de façon honorable, et non de la vie mercenaire des producteurs.
Comme complément
, nous avons affaire à des maîtres qui nous exploitent, à des voleurs comme Fauconnet, à des imbéciles comme Parent, à des roublards comme Sébert, à des cyniques comme Lavallée. Et s’il nous arrive de faire quand même quelques économies, nous les prêtons à des crapules comme Cerbony, qui se sauvent avec!
N’empêche que nous sommes très heureux… M. Lavallée me disait un jour qu’un certain Virgile avait affirmé cela dans les temps anciens et que nous devions nous en rapporter à lui.


Pendant
plusieurs semaines, pendant plusieurs mois peut-être, ces pensées justes, mais décourageantes, hantèrent mon esprit. Il n’est pas bon de trop réfléchir à son sort: ça ne change rien et ça rend malheureux davantage.

263XLV
. _ Un original.

Je pris à
Saint-Aubin, toujours sur les confins de Bourbon, le grand domaine de Clermoux, de soixante-dix hectares, – propriété d’une famille de petits bourgeois campagnards, composée d’un monsieur âgé, long, sec et blanc, aux gestes onctueux, à la voix nasillarde, et de ses deux demoiselles, vieilles filles de plus de quarante ans, à physionomie revêche, très bigotes.
Il nous fallut consentir à un tas de choses qui ne les regardaient guère, comme par exemple de ne pas blasphémer, d’assister à la messe chaque dimanche et d’aller à confesse, les hommes une fois l’an au moins, les femmes deux fois.
M. Noris
s’intitulait agriculteur: il avait passé en somme sa vie à ne rien faire, car on ne saurait appeler travail la gérance de deux domaines. Il habitait, à proximité du bourg de Saint-Aubin, une grande vieille maison très simple dont un rideau de lierre masquait mal les lézardes des murs gris. Vrai type du petit bourgeois local encroûté dans ses habitudes A Moulins, sa seule capitale, il faisait partie d’une société dite «des Intérêts culturaux», entièrement composée de petits bourgeois comme lui. Ladite société s’efforçait de jouer un rôle en organisant des concours annuels pour lesquels elle sollicitait des subventions du gouvernement, en adressant d’autre part des pétitions aux Chambres pour leur demander d’imposer les produits agricoles étrangers.
M. Noris,
avaricieux en diable, lésinait sur toutes dépenses, 265préférait nous laisser vendre des bêtes en mauvais état plutôt que d’acheter des tourteaux ou des farineux pour les amener à meilleur point. Et il ne fallait pas davantage parler d’acheter des engrais.
Non, non, pas de phosphate! le fumier de ferme doit suffire!
Et de secouer sa vieille tête d’
oiseau avec des gestes de terreur. Pour un membre de la société des Intérêts culturaux, ce n’était pas un raisonnement bien fort…
Le
même sentiment d’avarice têtue le rendait bien mauvais vendeur. Rarement nos bêtes se liquidaient à la première foire. Il ne voulait pas démordre de son estimation préalable toujours trop élevée. Nous ramenions bovins ou cochons pour les conduire quelques jours après à une seconde foire d’où, parfois, nous les ramenions encore. A la troisième, on vendait, de guerre lasse, souvent avec de la perte sur les prix offerts primitivement.
M. Noris
avait bien d’autres manies ennuyeuses: ainsi n’étant jamais disposé aux règlements de fin d’année. Le compte des métayers de l’autre domaine n’avait pas été mis à jour depuis quinze ans. Quand les pauvres gens avaient trop besoin d’argent, il leur donnait d’un ton rogue une somme toujours plus basse que celle raisonnablement espérée. Une fois, mon prédécesseur à Clermoux lui ayant demandé avec insistance, sur le champ de foire de Bourbon, une somme dont il avait besoin, ce seigneur de village n’avait rien trouvé de mieux que de jeter, d’éparpiller à plaisir autour de lui une dizaine de pièces de cent sous, tout en glapissant de sa voix nasillarde:
Tiens, en voilà de l’argent! Tiens, en voilà! Ramasse…
Et l’autre avait été obligé de les recueillir dans la boue, à la grande indignation des braves gens, à la grande joie des imbéciles.

266Je ne
tenais pas du tout à ce que nos comptes restent en retard indéfiniment, Charles eut une idée:
– Il te faut voir
le maître et lui demander plus qu’il ne nous doit, me dit-il.
Effectivement, j’allai le trouver
chez lui une huitaine après la Saint-Martin.
– Monsieur Noris, je
voudrais qu’on règle, j’ai absolument besoin d’argent.
– Vous n’en avez guère à
prendre, Bertin; les bénéfices n’ont pas été forts, cette année.
– Vous me devez, je crois, dans les douze cents francs,
monsieur; (je savais que c’était le double au moins du chiffre réel).
– Jam ais
de la vie, jamais de la vie!…
Et, tout sursautant, il se précipita sur son livre
de comptes:
Je vous dois cinq cent trente-six francs, ni plus ni moins.
Je feignis d’être très surpris,
prétendis avoir oublié un achat de moutons et, finalement, j’insistai pour avoir mon argent. Tout en maugréant, il me remit quatre cents francs et déclara ne pouvoir, faute de monnaie, me donner le reste. Mais dans le courant de l’année, ayant touché le solde d’une vente de taureaux, je retins les cent trente-six francs qui m’étaient dus; il fit la grimace, sans oser se fâcher.
Tous les ans, pour le décider à régler, des ruses nouvelles étaient indispensables. Et comme il inscrivait assez irrégulièrement ses comptes, il y avait quasi toujours des anicroches.
M. Noris aimait les chevaux jusqu’à la passion.
Nous avions une grosse poulinière baie qui donnait un petit, chaque année. Ordinairement, les cultivateurs assortis d’une poulinière s’en servent pour aller aux foires, pour faire leurs courses, et l’emploient aussi à de certains jours aux travaux 267des champs. Mais, de par les ordres du maître, la nôtre était exempte de toute corvée; il disait:
Le travail déforme les juments, et leurs produits s’en ressentent.
Plutôt tenait-il que
la faculté d’aller en voiture était, pour les métayers, un luxe déplacé, tout à fait superflu.
Il prenait chez lui les jeunes poulains d’un an et les faisait préparer pour les concours hippiques, les remontes; il nous les payait au plus bas, bien qu’il en tirât toujours beaucoup d’argent.
En dépit de son
grand âge, il gardait aussi le goût de la chasse. Le gibier abondait, les lapins surtout: autour d’un minuscule taillis enclavé dans nos cultures, ils pullulaient au point de détruire à moitié nos céréales les plus proches. Mais il était inutile de s’en plaindre: M. Noris aimait, au cours de ses pérégrinations, les voir détaler dans les sillons à l’approche de son grand lévrier, mais il n’en tuait pas beaucoup.
D’autre part, son garde
sournois, hirsute et brutal, choisi à dessein, veillait avec une vigilance outrancière Il suffisait qu’un étranger flâneur traversât, les mains dans les poches, un coin de la propriété pour qu’il risquât d’être appréhendé, invité pour le moins à se présenter sans délai devant le maître. Après une semonce en règle, le bourgeois exigeait le versement d’une petite somme et les choses en restaient là, manière de chantage. Quand il y avait la moindre présomption de braconnage, un procès était dressé, suivait son cours. L’un de nos voisins en eut un qui lui coûta quatre-vingts francs parce que le garde, certain jour, découvrit un lacet dans la bouchure qui séparait d’un de nos champs le champ où il labourait. Le pauvre homme m’a bien juré cent fois par la suite, qu’il ignorait jusqu’à la présence de ce piège dans la haie mitoyenne et que, pour son compte, il n’en tendait jamais.
268Les républicains partageaient avec les braconniers la haine implacable de M. Noris. Il
eût voulu les voir tous en prison, aux travaux forcés, relégués dans des colonies lointaines. La destruction d’une nichée de lapereaux, d’un nid de perdrix, ou bien un coup de fusil tiré dans ses terres, le mettaient dans une exaspération furieuse. Pareillement le mot seul de République l’agitait de grands frissons nerveux, lui faisait serrer les poings de rage impuissante. A Bourbon, les gamins le suivaient en bande, criant: «Vive la République!», chantant des couplets de la Marseillaise, ou bien cornant à ses oreilles, comme une mélopée sans fin:
Blique, blique, blique! Blique, blique, blique!
Chaque
fois, il croyait en devenir fou, hésitait maintenant à traverser la ville en dehors des heures de classe. En 1877, alors qu’il souffrait encore d’une bronchite grave, on était venu lui annoncer les résultats d’une élection favorable aux républicains. Alors se soulevant sur sa couche, d’un brusque sursaut, il avait exhalé dans un murmure haletant, la haine profonde de son cœur:
Les brigands!… Il n’y a donc plus de place… à… Cayenne!…
Puis était retombé
sur l’oreiller, inerte, évanoui.
Quatre ans plus tard,
venu chez nous en temps de période électorale, il vit le programme et les journaux envoyés par le docteur Fauconnet, candidat républicain.
Ne gardez pas ici ces papiers diaboliques. Au feu, les mauvais écrits! Au feu, les mauvaises feuilles! Vous attireriez le malheur sur vous en les conservant.
J’objectai que personne ne savait lire.
Leur présence seule est dangereuse, reprit-il.
Et il les jeta lui-même dans
le foyer; puis, en manière de conclusion:
Le garde vous remettra le jour du vote, à la porte de 269la mairie, les bulletins à mettre dans l’urne, vous m’entendez?…
Les ouvriers, les commerçants, les fournisseurs
de toute sorte étaient choisis soigneusement en dehors des «rouges». Et il nous obligeait à faire comme lui, à tenir au rancart ceux qui affichaient des opinions subversives.
C’était sa façon de se venger de la République…

XLVI
. _ Mon Credo.

Les deux demoiselles veillaient spécialement à
l’exécution des clauses concernant la religion. Il nous fut assez pénible à tous de nous y conformer.
En
ce qui me concerne, j’allais à la messe auparavant un dimanche sur deux à peu près, c’est-à-dire que j’avais conservé la coutume de ma jeunesse. Quand je me rendais le dimanche à Bourbon ou à Franchesse, je ne manquais guère d’aller à la messe, et n’approuvais point ceux qui passaient à l’auberge le temps de la cérémonie. J’étais loin cependant de prendre au pied de la lettre toutes les histoires des curés: leurs théories sur le paradis et l’enfer, sur la confession et les jours maigres, je prenais tout ça un peu pour des contes. Le vrai devoir de chacun n’est-il pas contenu dans cette ligne de conduite toute simple: travailler honnêtement, ne causer de chagrin à personne, rendre service quand on le peut, en particulier à ceux qui sont dans la misère et dans la peine, plus malheureux qu’on ne l’est soi-même. Ce programme, que les meilleurs n’appliquent pas 270toujours, vaut tous les sermons. En s’y conformant à peu près, je ne crois pas qu’on puisse avoir quelque chose à craindre, ni là ni ailleurs. Pour ce qui est de la «vie éternelle» qui doit suivre celle-ci, ils en parlent beaucoup sans en rien savoir, les curés. J’avais remarqué comme tout le monde qu’en l’attente des joies célestes, ils ne font point fi des plaisirs de la terre; qu’ils ne dédaignent pas le bon vin, la cuisine de choix et s’entendent à soutirer l’argent des fidèles. Quant à leurs discours, qu’ils les prononcent par conviction ou par métier: c’est leur affaire. Je me reconnaissais un complet ignorant, non sans me dire pourtant que sur cette question du «devenir de l’âme», les plus malins de la terre, et le pape lui-même, n’en devaient pas savoir plus que moi, attendu que personne encore n’est revenu de là-bas pour dire comment les choses s’y passent. Je pensais donc rarement à la mort, moins encore au salut éternel, et j’avais délaissé complètement la confession depuis mon mariage. J’en connaissais plus d’un et plus d’une demeurés fidèles à ce devoir religieux, que ça ne rendait pas meilleurs. Victoire se confessait, Rosalie aussi: elles agissaient absolument le lendemain comme la veille, ma femme toujours froide et grincheuse, la bru hargneuse, turbulente, autoritaire.
Alors, à quoi bon? me disais-je.
Je croyais fermement par exemple, à l’existence d’un
Etre suprême qui dirigeait tout, réglait le cours des saisons, nous envoyait le soleil et la pluie, le gel et la grêle. Et comme notre travail, à nous cultivateurs, n’est propice que si la température veut bien le favoriser, je m’efforçais de plaire à ce maître des éléments qui tient entre ses mains une bonne part de nos intérêts. Pour cette raison, je ne manquais guère les cérémonies où le succès des cultures est en jeu, et continuais toutes les petites traditions pieuses qui se pratiquent à la campagne en de nombreuses circonstances. J’allais toujours 271à la messe des Rameaux avec une grosse touffe de buis dont je plaçais ensuite des fragments derrière toutes les portes. Avec aussi les petites croix d’osier qu’on fait bénir en mai, les aubépines des Rogations et les bouquets où sont assemblées les trois variétés d’herbes de saint Roch, qui empêchent aux animaux la maladie. J’assistais à la procession de saint Marc pour les biens de la terre et, quelques jours après, à la messe de saint Athanase, le préservateur de la grêle. J’aspergeais toujours d’eau bénite les fenils vides avant d’engranger les fourrages. En ouvrant l’entaille dans les champs de blé, je faisais la croix avec la première javelle, et pareillement sur le grain de semence au moment du vitriolage, sur chaque miche de pain avant de l’entamer, et enfin sur le dos des vaches avec leur premier lait, après le vêlage. Je trouvais bien qu’on allumât le cierge quand il tonnait fort. Je soulevais toujours mon chapeau devant les calvaires des routes et faisais, matin et soir, un bout de prière. Autant par habitude que par conviction: ces pratiques, que j’avais toujours vu suivre, me semblaient naturelles. Mais je ne pouvais admettre que manquer la messe un dimanche ou faire gras un vendredi soient des motifs à punition sans fin, pas plus qu’il ne me semblait juste d’attribuer au curé, dans la confession, le pouvoir d’absoudre tous les crimes.
Sur ces choses, mes garçons partageaient, en apparence du moins, ma façon de voir. Le Jean allait à la messe comme moi, à peu près régulièrement tous les quinze jours. Le Charles, depuis son retour du régiment, n’y allait guère qu’une fois par mois, et encore! Ce fut lui surtout qui trouva dure l’obligation de l’assistance régulière:
Joli métier, maugréait-il, s’il faut être continuellement fourré avec le curé!
Un dimanche,
parti à Bourbon dès le matin, il ne mit pas les pieds à l’église. Mais le lendemain, pendant que 272nous étions aux champs, les femmes eurent la visite de mesdemoiselles Yvonne et Valentine Noris.
Victoire, votre jeune fils a manqué la messe hier.
– Il est allé à Bourbon,
mesdemoiselles, il a dû y assister là-bas.
– Nous n’en croyons rien… Charles doit venir chaque dimanche à la messe à Saint-Aubin
, comme vous tous; il ira se promener ensuite au canton ou ailleurs, s’il le juge à propos, mais la messe d’abord. Dites-lui bien qu’il ne saurait se soustraire à ce devoir dont nous faisons un ordre, sans que la chose nous soit connue, car notre contrôle est établi de façon sérieuse. Et s’il persistait à désobéir, vous en souffririez tous…
Il fut forcé de s’exécuter, parbleu! Il dut même, comme moi, aller à confesse au temps de Pâques. C’était l’unique moyen d’être tranquille
, car rien n’échappait à ces donzelles; je crois qu’elles nous faisaient épier par leur garde et leurs domestiques.
Les blasphèmes, comme bien on pense, nous étaient sévèrement interdits. Or, Charles, au régiment, avait pris l’habitude, dès que quelque chose ne lui allait pas, de s’en prendre au bon Dieu ou au diable, avec des préambules divers plus ou moins tonitruants. Je l’avais bien engagé à se retenir, tout au moins en présence des mouchards. Mais cela lui était difficile. Un jour, il s’échappa à lâcher un gros juron que le garde entendit. Les deux vieilles filles rappliquèrent sans tarder:
Victoire, votre fils continue de mal parler, de blasphémer; nous ne voulons pas de ça chez nous.
Elles allèrent jusqu’à me reprocher à moi-même de dire
aussi de vilains mots pour m’avoir entendu employer, dans une affirmation, un «Tonnerre m’enlève!» bien appuyé. Ma foi, je leur répondis carrément que ce terme m’était 273aussi nécessaire que mes prises de tabac et que je ne pouvais m’engager à ne plus m’en servir. Ces deux mots, en effet, me venaient aux lèvres inconsciemment, tout comme à Charles ses blasphèmes, d’ailleurs.

Eh bien, quoique toujours fourrées à l’église, au confessionnal, à la table sainte, quoique ayant une horreur exagérée des vilains mots, elles ne valaient tout de même pas cher, les deux vieilles toupies! Dures comme des roches et malicieuses autant que leur père.
L’hiver de 79-80 fut très
rigoureux, très long. On entendait, la nuit, craquer les arbres torturés par le gel. Les moineaux, les roitelets, les rouges-gorges, cherchant refuge dans les étables, se laissaient capturer sans réagir. Tous les matins, l’on découvrait quelques-uns de ces pauvres petits oiseaux gelés, à proximité des bâtiments. Les sinistres corbeaux croassaient par bandes aux abords des fermes, se hasardaient, talonnés par la faim, à venir picorer sur le tas de fumier, furtivement. Chez les pauvres gens, la misère était grande. Des journaliers chômeurs s’avisèrent de parcourir la campagne pour chercher du bois mort. Certains eurent le tort de s’attaquer à des arbres entiers. Dans un de nos champs, un gros érable disparut. M. Noris et ses filles vinrent constater le larcin, je pus entendre mademoiselle Yvonne dire au garde:
– Faites donc
de fréquentes tournées, même la nuit, et, s’il vous arrive d’apercevoir quelqu’un de ces misérables, n’hésitez pas: tirez lui dessus!… vous en avez le droit.
Voilà comment ces bigotes pratiquaient
la charité, vertu que tenait pour essentielle le Christ humanitaire, le Christ de douceur et de pardon. Leur charité, à elles, s’exerçait surtout en basses vengeances, en coups perfides contre ceux qui n’avaient pas la chance de leur plaire. Elles bornaient 274leurs largesses à un sou par quinzaine aux pauvres de la commune, à quelques croûtes sèches aux passants du vendredi: les autres jours, rien du tout
Si le paradis existait vraiment, elles auraient de la peine à s’y faire admettre, en dépit de
leurs simagrées, mesdemoiselles Yvonne et Valentine…

XLVII
. _ Tenir un rang.

La femme de mon parrain étant morte, je dus
prendre ma sœur Marinette que la bru de la défunte se refusait à garder.
Tu ne l’as jamais eue, toi, me dit mon parrain; c’est bien ton tour assurément: tu es le seul d’ailleurs, à pouvoir t’en charger.
J’aurais
pu lui objecter qu’il ne m’avait jamais offert de la prendre alors que, plus jeune et plus raisonnable, elle était à même de rendre des services. Mais je préférai consentir à l’arrangement de bonne grâce, sans protestations inutiles.
A la maison, Victoire
, d’un ton plaintif, et Rosalie, d’un ton plus coléreux, multiplièrent les jérémiades, déclarant que nous avions pourtant assez de tracas et de besogne déjà. Je laissai passer l’orage en répondant le moins possible. Le silence est toujours un bon moyen d’abréger la durée, d’atténuer l’importance des scènes de ce genre. Mais, au jour dit, je m’en fus chercher la Marinette, que ma femme et ma bru subirent d’assez bonne grâce, par la suite: je n’eusse pas admis d’ailleurs qu’elles lui fissent des misères.
Par exemple, la pauvre fille ne pouvait être sympathique à 275personne.
Le cerveau plus affaibli, sans nulle trace de raison, elle ne parlait que pour dire des choses dépourvues de sens, mais se lamentait souvent en une sorte de mélopée plaintive et prolongée qui contrariait tout le monde et même effrayait les enfants; puis, soudain, sans motif, elle se prenait à rire d’un rire strident et pénible. Elle ne se rendait utile en aucune façon; on ne pouvait même plus depuis longtemps déjà, lui confier les moutons.
Sa présence chez nous fit
quelque bruit, aux premiers mois, dans le voisinage; on parla beaucoup de cette vieille fille innocente qui ne sortait jamais, qui criait souvent: elle était le mystère, l’ulcère de notre maisonnée.
Je ne regrettai
pas pourtant de l’avoir prise. Mon parrain n’exagérait point en disant que j’étais le seul à pouvoir m’en charger, car j’avais, sans doute, plus de ressources que mes deux aînés, bien que ma situation ne fût guère brillante.

Ce bon
parrain, lui, n’avait jamais pu mettre quatre sous l’un devant l’autre. Le mauvais domaine qu’il exploitait à Autry, appartenait à des gens, riches autrefois, qui auraient voulu le paraître encore. Leur vie, assez lamentable, était comique à voir de près, et, dans toute la commune, on riait d’eux. Le mari, un gros bonasse, ayant fait la noce jadis, s’était laissé entraîner à des spéculations malheureuses, d’où leur situation précaire du moment. Sa femme avait pris en main le gouvernement du ménage; elle détenait l’argent, ne lui donnait pas même de quoi aller au café une fois la semaine. Veule et ennuyé, il ne savait comment tuer les heures de la journée, allait de la boutique du menuisier à celle du maréchal, accostait les passants, aidait le garde champêtre à coller les affiches le long du mur de l’église. Parfois, quelqu’un lui disait d’un ton d’ironie, sachant qu’en sa poche il logeait le diable:
276Payez-vous une chopine, monsieur Gouin?
– Impossible, il faut que je rentre
: on m’attend…
Ah! venez tout de même: c’est moi qui la paie.
Alors on ne l’attendait plus…
Il acceptait sans honte, aimant beaucoup licher, les libéralités méprisantes des tâcherons aux mains calleuses. Chez lui, toute satisfaction gourmande lui était refusée. Madame Gouin, Agathe ainsi que tout le monde la nommait communément, avait toujours dans sa poche la clef de la cave, celle du buffet aux liqueurs, et n’ouvrait ces sanctuaires qu’aux grandes occasions. Aux repas, une bouteille de vin figurait bien sur la table, mais à titre honorifique seulement et pour le cas où il surviendrait quelqu’un, sinon on ne la vidait que le dimanche.
Agathe lésinait de même sur les plus petites choses, comme les plus pauvres femmes de journaliers
: sur l’éclairage et le chauffage, sur le savon, sur le beurre, même sur le poivre et le sel. La servante n’avait pas droit au pain blanc; elle partageait avec le chien la miche de troisième. D’ailleurs, la pauvre fille ne mangeait même pas à sa faim. Trois bonnes, d’affilée, sortirent de la maison, rongées d’anémie.
Cependant les Gouin voulaient continuer de faire bonne figure dans le monde des hobereaux calés du pays. Ils allaient en visite dans plusieurs châteaux, y dînaient même quelquefois.

Quand il fallait rendre ces dîners, la maison était sens dessus dessous pendant quinze jours. L’on s’arrangeait, pour ne pas avoir l’air de déchoir, à préparer un repas convenable, mais les frais étaient lourds et il y avait ensuite une période navrante pendant plusieurs semaines, les maîtres eux-mêmes se condamnaient à la soupe à l’oignon, au pain de troisième et ne vidaient plus la bouteille que quand le vin était en état d’accommoder la salade. Au cours d’une de ces mauvaises journées, M. Gouin étant allé chez mon parrain à l’heure du 277repas, on lui offrit de goûter aux poires sèches cuites sur lesquelles il jetait des regards de convoitise: il en mangea une bonne demi-assiettée.
De leur ancienne splendeur, une voiture d’aspect passable encore leur restait, une grande voiture à capote qu’
Agathe appelait la victoria. De temps en temps, l’idée lui venait de se rendre à Moulins pour des emplettes, ou de faire des visites, ou simplement, à la belle saison, une courte promenade aux alentours. Prévenu en temps utile, mon parrain préparait la vieille poulinière de la ferme. A l’heure dite, il l’attelait à la victoria et, tenu de faire le cocher, grimpait sur le siège. L’équipage, d’un haut comique, donnait lieu à des plaisanteries sans fin. Qu’on imagine cette vieille poulinière au poil rude, d’un blanc sale, souvent crottée de la boue des pacages, traînant lentement, lourdement, l’ancienne belle voiture; ce vieux campagnard en blouse et sabots improvisé cocher, affalé sur son siège et maniant gauchement le fouet; enfin, dans le fond, étalé fièrement sur les coussins fanés, ce couple de bourgeois crève-la-faim
On peut croire que les Gouin, bouffis de vanité, préférant se rendre malheureux que de changer extérieurement leur genre de vie, pressuraient de la belle façon les
métayers de leur unique domaine. Bien rares ceux qui restaient plus de deux ou trois ans sous leur coupe. Très pauvres d’ordinaire à leur arrivée, ils repartaient toujours plus dénués encore. Ces propriétaires-là, disait-on plaisamment, collectionnaient dans leur grenier les peaux des nombreux métayers qu’ils avaient écorchés…
Mon parrain
était donc bien loin d’être en pas.se de faire fortune.

Faire fortune, c’est le rêve de tous les travailleurs. Mon frère Louis, un moment, crut l’avoir réalisé. En douze ans, 278de 1860 à 1872, il avait trouvé
moyen de réserver une huitaine de mille francs. Une petite locature de cinq hectares s’étant trouvée à vendre à Montilly, il devint acquéreur au prix de quinze mille francs. Là-dessus, il se monte d’un cheval, d’une voiture à ressorts, d’une belle peau de chèvre, et fréquente les foires avec des allures de gros fermier. Il fait sa partie au café, le dimanche, et souvent invite des amis à festoyer chez lui. On le nomme conseiller municipal: il s’en montre fier. Quand nous nous rencontrions à Bourbon, il me regardait de haut, comme gêné de ma présence, et semblait faire effort pour s’entretenir avec moi.
Claudine, sa femme, plus orgueilleuse encore, portait des caracos à la mode, des bonnets à double rang de dentelle et une chaîne d’or au cou. Elle
achetait beaucoup de café, s’offrait du sucre par demi-pains. Victoire, qui ne pouvait la souffrir, me dit un jour:
La Claudine fait la grosse madame, savoir si ça tiendra longtemps?
Ça ne tint que cinq ou six ans. L’ancien propriétaire
n’ayant été payé qu’à moitié, avait pris hypothèque pour le reste. Le Louis lui payait les intérêts à cinq pour cent, lui donnait ainsi annuellement une somme presque égale à la valeur locative du bien. De plus, ayant voulu faire des réparations, il s’était endetté par ailleurs. Quand il eut conscience d’être sur une pente dangereuse, il essaya pourtant de lutter, revendit son équipage, alla moins au café, se remit à travailler d’arrache-pied. Trop tard pour remonter le courant. Le vendeur à qui étaient dues trois années d’intérêts, reprit possession de sa locature, lui donnant juste de quoi désintéresser les autres créanciers. Resté sans ressource aucune, mon pauvre frère en fut réduit à se loger dans une cahute misérable, à travailler de côté et d’autre comme journalier. Il mourut deux ans plus tard, d’une congestion, 279un jour de grand froid où il cassait de la pierre sur la route de Moulins.
Claudine, qui savait si bien faire la dame, fut obligée de se mettre à laver les lessives,
ramasser des épis, de se glisser même dans les queues pour les aumônes, les jours d’enterrement. Ainsi s’acheva bien tristement sa carrière.

XLVIII
. _ Nos Parisiens.

A Clermoux, à l’automne de 1880, nous eûmes la visite de Georges
Grassin et de sa femme. Georges Grassin, c’était le fils de ma sœur Catherine. Il venait de se marier et profitait de cette circonstance pour refaire connaissance avec sa famille bourbonnaise, car il n’était jamais revenu depuis l’époque où ses parents l’avaient amené tout gamin. Ma sœur et son mari, n’ayant que cet enfant, l’avaient tenu dans les pensions jusqu’à dix-huit ans. Parti au régiment pour un an après son succès au «bac», il occupait depuis, un emploi de comptable dans une grande maison de commerce.
Georges et sa femme
venaient directement chez nous avec l’intention d’y séjourner, l’une de mes nièces d’Autry leur ayant écrit que c’était moi qui pouvais le mieux les recevoir. Quand nous parvint la lettre annonçant leur arrivée, Rosalie s’exclama:
Des Parisiens! Ce qu’ils vont en faire des embarras! Ça va parler gras, mes amis…
Victoire, très ennuyée,
de se demander comment les coucher, comment les nourrir. 280Après en avoir discuté, il fut décidé que nous donnerions à nos hôtes le lit de la chambre où couchaient Charles et mon filleul, le petit Tiennon, le fils de Jean et de Rosalie; eux prendraient à la cuisine le lit du pâtre qui consentit à s’accommoder d’un gîte au fenil avec des couvertures.

Le jour venu, Charles
emprunta la bourrique d’un cantonnier du voisinage, l’attela à notre charrette que nous conservions toujours, bien qu’elle nous fût inutile ici, et il se rendit à la rencontre des Grassin qui devaient débarquer à Bourbon par la diligence de Moulins, vers cinq heures du soir.
Ils arrivèrent chez nous un peu avant la nuit. J’étais en train de conduire les fumiers; d’un chemin
transversal, je débouchai avec un char vide presque en face d’eux dans la grand’rue, à deux cents mètres de la cour. Georges et sa femme, bras dessus, bras dessous, marchaient en avant; Charles tenait la bourrique par la bride; sur la voiture s’entassaient les bagages: une grosse malle, deux valises, un carton à chapeau.
Je criai:
«Cho-là!» à mes bœufs qui s’arrêtèrent. Charles me présenta:
C’est mon père.
Les deux
jeunes époux eurent une même exclamation:
Ah! c’est l’oncle! Bonsoir, mon oncle…
Ils
se précipitèrent pour m’embrasser.
Pauvre oncle, nous sommes bien contents de vous voir.
– Moi aussi, mon neveu, moi aussi, ma nièce
, balbutiais-je.
J’avais
laissé tomber l’aiguillon que je tenais à la main et me laissais embrasser.
Je ne suis pas dans une jolie tenue pour vous recevoir, m’excusai-je avec un peu de confusion.
281En effet, mes sabots presque usés, émoussés du bout,
étaient enduits de fumier et les diverses pièces de mon accoutrement, le pantalon de toile grise déchiré aux genoux, la chemise à carreaux bleus, même le vieux chapeau de paille aux bords effrangés, en avaient aussi leur part; mes pieds nus dans mes sabots, mes mains aux gros doigts calleux, portaient également de larges plaques séchées. Enfin, on était au vendredi et j’avais ma barbe du dimanche, hirsute et piquante. Quelle fâcheuse impression sans doute pour cette élégante petite Parisienne, toute frêle et mignonne, dont les cheveux noirs fleuraient bon De la toucher, cela me faisait l’effet d’une profanation.
Elle portait une robe bleue à volants avec des revers en dentelle, un grand chapeau de paille garni seulement d’une touffe de pâquerettes et de fines bottines vernies qui gémissaient à chaque pas.
Elles sont trop délicates pour nos chemins, vos bottines, nièce.
– En effet, mon oncle. C’est qu’ils sont un peu cahoteux, vos chemins…
ils auraient grand besoin d’être aplanis.
Elle souriait doucement, et ce sourire
corrigeait ce qu’avait d’un peu trop sérieux l’expression ordinaire de son visage mince, aux joues pâles, aux grands yeux noirs trop profonds…
Georges, en dépit de ses trente ans, conservait une figure
poupine d’adolescent que ne parvenaient pas à viriliser le soupçon de moustache blonde et la barbiche clairsemée. Il était en pantalon fantaisie noir et blanc, en jaquette noire et chapeau melon; un col immaculé cerclait son cou mince aux tons laiteux, une large lavallière bleue à dessins blancs s’étalait sur son gilet.
Je hélai les bœufs pour les faire repartir et
marchai à côté de Georges qui reprit le bras de sa femme. Il me donna 282des nouvelles de ses parents toujours dans la même maison au service d’une seule vieille dame de soixante-quinze ans. Ils ne voulaient pas la quitter, comptant qu’elle les coucherait pour une petite part sur son testament.
Alors, mon oncle, vous revenez des champs avec votre charrette, me dit Georges ensuite, après un silence.
Un peu distrait, je commençai:
– Oui, mons…
Je faillis bien dire monsieur: dame! il était mis comme un bourgeois, le neveu.
Oui, mon neveu, je suis en train de conduire le fumier dans nos guérets.
– Ah! oui, le fumier…

Il parut réfléchir.
– C’est
le fumier de vos bêtes, le produit de la fiente et de la litière?
Oui, répondis-je avec un sourire un peu moqueur: cette question me semblait bête.
Sa femme me demanda d’autres explications qui m’amenèrent à lui dire que c’était là où nous allions semer le blé qu’allait être enterré ce fumier.
Ah! l’horreur! fit-elle avec un petit cri, le blé avec quoi l’on fait le pain, il vient comme ça, dans le fumier?
– Mêlé au sol, dit Charles, le fumier ne se voit plus.
Georges reprit:
– Cela t’étonne, Berthe? La terre s’épuiserait, vois-tu, si l’on cessait de lui fournir des matières fertilisantes.
– Votre charrette est-elle douce, mon oncle?
me demanda Berthe; celle de mon cousin ne l’est guère; je suis montée un peu sur la route: j’ai eu mal au cœur d’avoir été trop secouée.
Nous arrivions dans la cour. Victoire,
le Jean, sa femme et le petit s’avancèrent à la rencontre des Parisiens: il y eut 283embrassade générale. Georges et sa femme embrassèrent même la Marinette à qui on avait fait mettre à dessein des effets propres; elle se laissa faire de mauvais cœur, puis se mit à pousser sa plaintive mélopée coutumière qui parut impressionner Berthe péniblement.
Victoire s’était demandé avec inquiétude si
le neveu et la nièce avaient coutume de faire maigre le vendredi. D’où un éclat de Rosalie:
Peuh! si vous croyez que ces gens des villes font attention à ça! Ils se fichent pas mal des jours défendus; ils n’ont pas de religion.
La bourgeoise avait préparé à leur intention une soupe au lait, des haricots verts au beurre, un poulet rôti
, une salade à l’huile de noix. Repas en principe pour eux seuls: faire de l’extra pour tout le monde eût été trop coûteux. Elle les servit sur une petite table, dans la chambre. Mais Berthe se fâcha:
– Comment, et vous? Ah! non, nous ne voulons pas dîner seuls; nous sommes venus pour être en famille.
Je lui dis que nous ne mangions, nous, qu’à huit heures
passées, la nuit tout à fait venue, alors qu’on ne pouvait plus besogner dehors.
Par exemple, mon oncle, vous allez au moins rester nous tenir compagnie, vous et le petit cousin.
Et elle fit
asseoir auprès d’elle le petit de Jean.
Victoire me dit, voyant qu’ils y tenaient:
Eh bien! oui, Tiennon, il te faut dîner avec le neveu et la nièce.
Je m’en fus
changer de pantalon et de sabots, mis une blouse propre et pris place à côté d’eux. Ils mangèrent de bon appétit, déclarèrent excellente la soupe au lait et se régalèrent des haricots bien tendres auxquels Victoire n’avait pas ménagé le beurre. Par contre, ils ne firent que peu de mal au 284poulet – plus commun pour eux peut-être que le lait et les légumes frais.
Je remarquai qu’ils semblaient aux petits soins l’un pour l’autre.
Vois-tu, Georges… N’est-ce pas, Georges? faisait-elle à tout propos.
Et lui:
– Voyons, Berthe, tu vas te faire mal, ma chérie; tu abuses de ces haricots…

Il y avait, comme dessert, de grosses prunes noires.
C’est mauvais, ces fruits-là! N’en mange pas trop, petite…
Un peu
niaises, à mon avis, ces façons de faire. A la campagne, si l’on se parlait comme ça entre époux, tout le monde s’en amuserait. Au fond, l’on s’aime bien autant qu’eux, mais on ne se prodigue jamais de mots tendres.
De temps en temps, quand
Victoire venait pour le service, Georges et Berthe lui reprochaient encore doucement d’avoir préparé deux dîners et lui défendaient de recommencer à l’avenir: ça leur était bien égal de manger un peu plus tard.
Charles avait apporté de Bourbon, sur l’ordre de sa mère, une couronne de pain blanc notre pain de ménage datant de huit jours, était déjà dur: ils eurent néanmoins la fantaisie d’en user.
Nous voulons devenir tout à fait campagnards, mon oncle! disaient-ils.
Et de me questionner
sur ceci et sur cela, de me demander combien nous avions de moutons, combien de vaches et comment on faisait pour traire.
J’irai voir toutes les bêtes demain, fit Berthe. Voyons, vous vous levez de bon matin, à six heures?
– Oh! ma nièce, à six heures il y a déjà deux heures que nous
travaillons.
285Vous vous levez à quatre heures!… Ah! par exemple!… Eh bien, nous, mon oncle, nous sommes des paresseux; Georges entre à neuf heures à son bureau; nous nous levons à huit, jamais avant. Mais ici nous serons debout à l’aube
comme vous tous.
Le repas
terminé, il nous fallut revenir à la salle commune, car il n’y avait pas de porte communiquant directement avec l’extérieur. Les autres venaient de se mettre à table. Après qu’ils eurent avalé la soupe, ils émiettèrent, selon la coutume, du pain dans les grandes assiettes de terre rouge et le trempèrent d’une grande louchée de lait froid. La Parisienne s’en étonna:
Mais alors, c’est une autre soupe… Vous mangez deux soupes à votre dîner?
Elle
comprit à ce moment sans doute que ce second dîner n’avait guère retardé la cuisinière.
Je leur proposai de faire un tour dehors à la fraîcheur, voyant que leur présence gênait les femmes pour la vaisselle. Jean et Charles s’étant joints à nous, nous fîmes ensemble le tour du pré de la maison.
Promenade plutôt monotone; un peu de lune, mais le ciel était sombre et la brise plutôt fraîche. Georges, ayant senti frissonner sa femme, répétait à tout propos, bien qu’elle se défendît d’avoir froid:
– Tu vas t’enrhumer, ma chérie, j’en suis sûr: il ne faut pas nous attarder.
Grâce à Charles, qui leur tenait tête assez bien, la conversation ne languit pas trop
; mais, pour mon compte, je dis fort peu de chose, me sentant ridicule de parler si mal à côté d’eux qui parlaient si bien, et aussi parce que je n’osais leur poser des questions sur la ville, prévoyant qu’elles seraient pour le moins aussi naïves que les leurs sur la campagne.
Quand nous fûmes de retour à la maison, avant de leur 286souhaiter le bonsoir, Victoire demanda aux jeunes gens ce qu’ils prenaient le matin.
Ne faites rien de spécial pour nous, ma tante, dirent-ils à la fois, nous mangerons la soupe de tout le monde.

Ils ne se doutaient pas que le déjeuner
du matin était le plus important de nos repas, celui de la potée au lard. Bien entendu, Victoire ne tint pas compte de leur avis et leur prépara du café au lait.
Mais ils redirent tellement
, le matin, qu’ils ne voulaient plus faire table à part, qu’ils entendaient manger avec nous et comme nous au repas du milieu du jour, qu’il fallut bien tenter de les satisfaire. Pour la circonstance, on se mit à table à midi, c’est-à-dire une grande heure plus tôt qu’à l’ordinaire.
Il
y avait un menu exceptionnel: du vin d’abord, puis une juteuse omelette aux œufs purs, des biftecks, du fromage à la crème saupoudré de sucre et des poires d’un espalier du jardin, qu’on aurait vendues au moins vingt sous le quarteron au marché de Bourbon. Seulement, Rosalie avait imaginé de mettre un plat à chaque bout de la table: celui de l’autre extrémité n’étant conforme au nôtre qu’en apparence: omelette aux pommes de terre, biftecks de lard grillé; fromage peu crémeux et non sucré; les poires seules étaient identiques, mais la bourgeoise fit de vilains yeux au pâtre qui s’avisa d’en prendre une:
Tu dois pourtant en trouver assez dans les champs, glissa-t-elle à mi-voix; les bâtardes ne manquent pas, à cette saison…
Alors
ceux de la maison comprirent le rôle somptuaire des belles poires et personne ne se permit plus d’y toucher.
Au repas du soir,
on n’essaya même plus de sauver les apparences. Il y eut pour tout le monde soupe et lait 287comme de coutume, et les Parisiens bénéficièrent d’un potage au vermicelle avec une purée de pommes de terre et un morceau de veau rôti. Berthe, qui paraissait s’entendre à merveille à la préparation de ces petits plats fins, aidait Victoire de ses conseils.
Les jours suivants, nos hôtes acceptèrent sans
récrimination d’être mieux traités que nous. Ils eurent, je crois, un étonnement considérable de voir que nous vivions aussi mal; et pourtant, notre ordinaire était meilleur que de coutume.
Il ne faut pas cependant que nous leur fassions trop pitié! avais-je dit à ma femme.

Comme à Paris, Georges et Berthe faisaient la grasse matinée
, on fermait à leur intention les vieux volets délabrés de la fenêtre, qui d’habitude restaient constamment ouverts; le Jean et sa femme, qui couchaient dans la même pièce, faisaient le moins de bruit possible en se levant, et les jeunes époux ne se montraient qu’entre sept et huit heures.
– C’est le seul bon moment
de toute la journée, disait Rosalie. Au moins on ne les a pas sur le dos.
Aussitôt levée, Berthe, en peignoir et pantoufles, courait de-ci de-là, avec des exclamations
et des étonnements de gamine. Elle faisait le tour du jardin, entrait au poulailler pour dénicher les œufs frais pondus, prenait plaisir à voir manger les petits canards et les petits poussins. Elle allait même dans l’étable à vaches au moment de la traite; mais il y avait entre les pavés mal joints des trous pleins de purin, qu’elle ne parvenait qu’à grand’peine à éviter; une fois, elle enfonça dans le plus accusé de ces trous l’une de ses pantoufles; des gouttes odorantes tavelèrent de taches brunes le bas de son peignoir clair; et, dans la préoccupation que lui causait cet accident, elle faillit être atteinte par le jet d’une vache qui fientait. Elle avait aussi peur des veaux, 288poussait des cris perçants lorsqu’on les détachait pour aller téter. Par la suite elle hésita à franchir le seuil de cet endroit dangereux. Quand elle était fatiguée de courir au dehors, elle s’occupait à faire de la tapisserie, de la dentelle, petits travaux d’agrément qu’elle avait l’air de bien connaître.
Georges
venait nous rejoindre dans les champs; il nous accompagnait un moment à la charrue, puis s’en allait au bord des mares pour pêcher des grenouilles. Le jeune homme ne partait pas de la maison sans mettre un baiser au front de sa femme en lui disant au revoir. Au retour, il l’embrassait encore; elle, câline, lui demandait:
T’es-tu promené beaucoup? Et ta pêche? Voyons si tu as eu de la réussite, mon Geogeo.
Elle
lui prenait des mains le petit sac en filet dans lequel il apportait toujours quelques grenouilles. Personne ne sachant les préparer, le neveu était obligé de s’en occuper lui-même.
Rosalie disait:
Je ne sais pas comment on peut manger de la saleté pareille; c’est race de crapauds!
Les appréciations de Rosalie, ses mots dépourvus d’hypocrisie, amusaient beaucoup Georges et Berthe. Mais ils s’attristaient
soudain quand la Marinette, les regardant fixement de ses grands yeux de bête, tendait dans leur direction son poing maigre et riait de son rire stupide, ou bien quand elle faisait entendre sa mélopée sans fin, lancinante et plaintive.

Le dimanche, Charles
loua le cheval et la voiture à ressorts de l’épicier du bourg et conduisit à Bourbon les Parisiens. Ils visitèrent le vieux château, se fatiguèrent à grimper jusqu’au sommet de chacune des tours, au point de regretter leur fantaisie, car à leur dire, ils n’avaient vu partout que des pierres entassées. La fontaine d’eau chaude les amusa davantage; 290ils s’intéressèrent aussi aux travaux du nouvel établissement thermal. Une halte à la terrasse d’un café donnant sur la grand’rue leur permit de voir le défilé des malades: soldats de toutes armes, hommes et femmes de diverses conditions quasi tous claudicants, à qui une saison devait rendre leurs bonnes jambes d’autrefois, exemptes de douleurs. Ils revinrent par la forêt, rentrèrent à la tombée du jour, enchantés de leur promenade.
Mais il plut le
mardi, et la journée se traîna bien monotone. Georges, ne pouvant sortir, fuma cigarette sur cigarette, écrivit des lettres, après que le pâtre fut allé au bourg acheter de l’encre, car nous n’en avions pas. La pluie ayant cessé dans l’après-midi, il manifesta l’intention de se risquer dehors, et Berthe voulut le suivre. Mais il y avait trop d’eau et de boue pour qu’elle pût sortir avec ses bottines; elle mit donc les sabots des dimanches de Rosalie; les pieds lui tournèrent bientôt, car elle ne savait pas du tout les porter; elle fit cent mètres et puis revint, craignant une entorse. De tout le soir, elle n’eut plus un sourire, fut nerveuse et chagrine, avec ses yeux trop brillants.

Ils
demeurèrent jusqu’au samedi, huit jours pleins. Je ne sais s’ils emportèrent un bon souvenir de leur séjour parmi nous, bien qu’ils aient eu la satisfaction de boire de grands bols de lait frais dont ils faisaient grand cas. A coup sûr, cela les ennuyait un peu de voir que l’on faisait des frais pour leur cuisine. Ils nous plaignaient aussi, je pense, de travailler tant, d’avoir si peu d’agréments, d’être si en retard pour bien des choses. Ils durent perdre beaucoup de leurs illusions sur la campagne.
Nièce, dis-je à Berthe le matin du départ, avouez que vous trouveriez le temps long s’il vous fallait rester ici toujours?
291C’est vrai, mon oncle; j’aurais de la peine à devenir fermière. Pour que
la vie rurale me plaise, il faudrait que je sois dans les mêmes conditions que vos propriétaires: une maison confortable, un jardin sablé avec des fleurs et des ombrages, un cheval et une voiture pour me promener.
– Moi, dit Georges,
j’aimerais bien la campagne pendant six mois, l’été, pour pouvoir chasser, pêcher, courir les prés à ma guise, cultiver un jardin.
Je fis cette réflexion sans la formuler:
Tous les gens des villes sont ainsi: ils ne voient de la campagne que les agréments qu’elle peut donner; ils s’en font une idée riante à cause de l’air pur, des prairies, des arbres, des oiseaux, des fleurs, du bon lait, du bon beurre, des légumes et des fruits frais. Mais ils ne se font pas la moindre idée des misères du paysan. Et nous sommes dans le même cas. Quand nous parlons des avantages de la ville et des plaisirs qu’elle offre, nous ne nous doutons pas de ce que peut être en ville la vie de l’ouvrier dont le travail est l’unique ressource.
Quand les
jeunes gens furent partis, nous éprouvâmes tous, je crois bien, une sensation de soulagement identique un peu à celle que doivent ressentir les prisonniers qui se retrouvent à l’air libre. Leur présence d’abord nous causait du dérangement, car malgré tout l’on s’attardait à table, on délaissait le travail pour leur tenir compagnie; puis aussi cela causait une sorte de contrainte et de gêne. La cohabitation avec des gens qu’on sent différents de caractère et de mœurs est toujours pénible, même quand ils nous touchent de près. Où il n’y a pas communion d’idées règne le malaise.
Le pâtre fut seul à s’affliger du départ de nos hôtes. Je l’entendis qui
confiait, le soir, à la servante:
J’aurais bien voulu qu’ils restent plus longtemps, les Parisiens: on mangeait mieux

292XLIX
. _ Le malheur sur nous.

Quand Victoire allait voir Clémentine à Franchesse, elle revenait toujours bien désolée, car
notre pauvre fille était. malheureuse. Elle venait d’avoir un quatrième enfant et Moulin, s’étant brouillé avec le jardinier du château, manquait de travail. Les ressources diminuées n’assuraient plus le nécessaire au ménage augmenté. Le loyer était en retard; deux sacs de grain dus à nos successeurs de la Creuserie, et des habits au marchand du bourg.
La pauvre Clémentine pleurait en racontant à sa mère toutes ses misères. Elle ne sortait jamais,
n’allait même plus à la messe à cause des enfants que leur père ne voulait pas garder. Mais le pis était son état de santé toujours plus déficient. L’une des religieuses de Franchesse, qui vendait de la pharmacie et s’entendait un peu à connaître les maladies, la disait atteinte d’anémie chronique. Et de la conseiller:
Il vous faudrait du repos, de la nourriture substantielle, du bon vin
Conseil d’une
cruelle ironie: pouvait-elle songer à dépenser pour elle, avec quatre enfants sur les bras, qui manquaient d’habits, et qu’elle craignait de voir manquer de pain?
Elle est maigre à faire pitié et faible à ne pouvoir se tenir debout, me dit Victoire en pleurant, un jour qu’elle rentrait de la voir, au mois d’octobre 1880.
293Pour la Toussaint, quelques jours après, je me rendis à mon tour aux Fouinats. Quel serrement de cœur dès l’entrée devant l’impression de misère du logis qui me rappelait trop l’aspect de celui de ma mère, aux derniers moments de sa vie. Clémentine vieillie, l’air épuisé, d’une pâleur de mort, donnait à téter à son petit dernier qui s’acharnait goulûment à tirer ses seins flasques. Elle sourit pourtant en me voyant entrer. En même temps que je lui demandais des nouvelles de sa santé, me revint le souvenir d’une autre scène dont cette chaumière avait été témoin, certain matin d’été que j’étais venu demander à boire à sa locataire d’alors…
– Ça ne va pas trop bien, papa, me dit-elle. Il me faudrait des bons soins que je ne peux pas me donner.
Son souffle était court; ses phrases se terminaient en une modulation affaiblie, imperceptible presque. Je
passai avec elle le reste de la journée; lui remis vingt francs au départ, proposant en outre de lui envoyer le médecin, mais elle refusa:
Je ne suis pas assez malade pour voir le médecin; et puis c’est trop coûteux pour nous!
C’est
une vieille habitude à la campagne, de n’avoir recours au médecin que quand on se sent très malade. Si le cas ne paraît point si grave, on se fait de la tisane, on se traite soi-même. La voiture du docteur dans les rues de fermes boueuses et cahoteuses est troublante par son luxe et présente un sens macabre. Ceux qui la voient passer s’émeuvent, renseignent les voisins:
– Le médecin est allé à tel endroit, voir telle personne.
Et tous ne sont pas loin de croire que ladite personne est perdue
.
Ce fut, hélas! bien le cas pour Clémentine.
La deuxième semaine après ma visite, elle en vint à ne plus pouvoir se lever. Son mari envoya chercher d’urgence à Bourbon le 294docteur Picaud (Fauconnet, conseiller général et député, avait cessé d’exercer). M. Picaud la trouva très malade, déclara qu’une jaunisse s’était greffée sur l’anémie, donna l’ordre de lui enlever tout de suite son bébé, qu’une sœur de Moulin recueillit pour l’élever au biberon; l’un de ses frères prit l’aîné, déjà fort. Nous eûmes la double charge, nous, de la cadette, une petite fille de six ans et du troisième, un gamin de quatre ans. Rosalie fit un peu la grimace à l’arrivée de ces enfants, mais, pleine de cœur au fond, elle les adopta vite et leur fut ensuite toute dévouée.
Victoire
installée au chevet de Clémentine, dut bientôt se rendre à l’évidence: le mal, en dépit de tous ses soins, gagnait de jour en jour. La pauvre enfant mourut le 25 novembre au matin, par un temps de grand brouillard: elle avait trente et un ans.

Ce deuil eut pour conséquence de faire ajourner jusqu’au printemps
, le mariage projeté entre Charles et Madeleine, la bonne des Noris.

L
. _ Monsieur le Député.

Depuis que j’avais travaillé chez son père, depuis surtout qu’il
m’avait remis la jambe et soigné, le docteur Fauconnet m’avait toujours reconnu. Quand il me rencontrait à Bourbon, à l’époque des vacances, il ne manquait pas de me parler de ce «vieux chouan de Noris» bon, disait-il, à envoyer au dépôt.
Conseiller général et député
depuis plusieurs années, 295M. Fauconnet était à présent l’homme influent de la région. Pendant les vacances, les quémandeurs assiégeaient le château d’Agonges qu’il habitait depuis la mort de son père, car il rendait toute sorte de services, comme de faire obtenir des places, réformer les jeunes gens et même d’arrêter des procès.
Mais l’ancien républicain intransigeant
, si farouche dans son opposition à l’Empire, était devenu le bon bourgeois du Gouvernement, ayant la crainte et le mépris des extrêmes, du côté rouge comme du côté blanc. Sa marotte du moment était la création d’un chemin de fer à voie étroite, de Moulins à Cosnes-sur-l’Œil par Bourbon, Saint-Aubin et la région minière de Saint-Hilaire et Buxières.
Or, M. Noris étant mort, ses filles s’empressèrent d’affermer les deux domaines à un fermier général en vogue
, lequel amena des métayers d’ailleurs et nous donna congé. Cela me fut personnellement assez indifférent. Nous avions depuis longtemps déjà, Victoire et moi, l’intention de laisser à Jean et à Charles la maîtrise du domaine en commun et de louer pour nous quelque modeste locature. Cette circonstance nous fournissait l’occasion de réaliser notre projet.
Je
ne voulus pas néanmoins que mon appui fît défaut aux garçons, pour les aider à se replacer. Donc profitant de ce que le docteur Fauconnet était en vacances du 1er janvier, je m’en fus le trouver, lui demander pour eux l’un des domaines qu’il avait hérités de son père et que je savais libre. Il me reçut bien et l’affaire se conclut avant son départ pour Paris. Les conditions, par exemple, n’étaient pas meilleures que celles des autres gros propriétaires, ses ennemis politiques. Lui qui prétendait vouloir le bonheur du peuple, écorchait, comme un vulgaire Gouin, les métayers exploitant ses fermes. Ce qui ne donnait guère de poids à ses affirmations. Quelle grande marge toujours entre les mots et les actes!
296Pour moi, je pus louer
, au Chat-Huant ou Chavant, à Saint-Aubin, une locature de même importance à peu près que celle que j’avais occupée jadis sur les Craux, de Bourbon. Malgré le prix élevé du fermage, grâce aux revenus de mes petites économies, pour lesquelles le notaire m’avait trouvé une hypothèque sérieuse, je comptais pouvoir , joindre les deux bouts sans trop de peine.
Marguerite, la petite de la pauvre Clémentine, demeura avec ses oncles; nous prîmes, nous, son frère Francis qui commençait d’aller en classe, et aussi la Marinette que je craignais de voir malheureuse ailleurs.
Cela nous parut drôle
à Victoire et à moi, de nous retrouver dans des bâtiments si étroits et j’eus de la peine à me réhabituer au travail solitaire dans ces champs et ces prés de si faible étendue. Certes, j’avais plus de loisirs et moins d’inquiétudes que dans le domaine; mais, pour tout faire, je dus me remettre à labourer, faucher, remuer les gerbes, toutes grosses besognes dont mes garçons se chargeaient quand nous étions ensemble. Il me fallut engager quelquefois, l’été, un ouvrier pour m’aider.

LI. _ Petits jeux.

En dehors
des heures de classe, le petit Francis nous tenait bien compagnie. Au cours des veillées d’hiver, l’animation de sa jeunesse mettait un rayon de joie dans notre triste intérieur de vieux; grâce à lui, un peu du bruit et du mouvement des maisonnées nombreuses subsistait encore; la transition nous en fut moins pénible.
297Bonne nature d’ailleurs: bien que vif, remuant, très éveillé, il était obéissant, point désagréable. On le gâtait: Victoire faisait à Monsieur de la soupe au lait parce qu’il n’appréciait pas la soupe au lard, elle le régalait de grandes tartines de beurre, lui réservant encore les rares fruits du jardin.
Souvent
, Francis me demandait des histoires; il se rappelait m’en avoir entendu raconter à sa sœur et à son cousin et voulait les connaître aussi.
Il s’agissait de ces vieux contes qu’on se transmet dans les fermes
, de génération en génération: la Montagne verte, le Chien blanc, le Petit Poucet, le Sac d’or du Diable, et aussi la Bête à sept têtes. Après m’être un peu fait prier par taquinerie, je commençais mon récit:
«– Il était une fois une grosse
bête à sept têtes qui voulait manger la fille du roi. Le roi fit dire par tout son royaume qu’il donnerait sa fille à qui tuerait la bête, mais personne n’osait tenter l’aventure. Or, voici venir de loin un jeune campagnard téméraire et courageux qui se porte résolument dans la forêt, au-devant de la bête à sept têtes, et réussit à la tuer. Il met dans sa poche les sept langues du monstre et retourne à son village où il avait laissé sa mère très malade: il ne voulait pas se présenter au palais pour épouser la fille du roi sans être rassuré de ce côté.
«
Cependant, un méchant bûcheron avait assisté de loin au meurtre de la bête: voyant que le bon jeune homme ne se rend pas de suite au palais, il s’en vient couper les sept têtes du monstre, qu’il porte au roi, se donnant comme le triomphateur. Le roi lui fait rendre de grands honneurs et enjoint à sa fille de fixer la date du mariage. Mais celle-ci, qui n’a pas confiance au méchant bûcheron, trouve moyen, sous des prétextes divers, d’ajourner la cérémonie.
«Elle dut pourtant, devant l’insistance
de son père, se décider enfin.
«298Le
jour du mariage, au moment où se formait le cortège, le bon jeune homme revint de son village. Entrant dans la capitale, il fut étonné de voir qu’il y avait dans toutes les rues, des arcs de verdure, des guirlandes fleuries, et qu’à toutes les fenêtres claquaient au vent drapeaux et banderoles. Il demanda pourquoi la ville était en fête; on lui répondit que c’était en l’honneur du mariage de la fille du roi avec le meurtrier de la bête à sept têtes. Alors il court jusqu’au palais, se présente au souverain près de qui se tenaient les fiancés et désignant le bûcheron:
«– Cet homme
, sire, est un menteur, c’est moi qui ai tué la bête à sept têtes.
«
Le bûcheron le prit de haut, rappelant qu’il avait apporté les sept têtes, et le roi menaça de faire pendre le bon jeune homme. Mais lui, sans s’émouvoir:
«
– Il a pu, sire, vous apporter les têtes, mais non les langues, car les langues, les voici…
«
Il défit un paquet qu’il tenait à la main, en tira un bocal où, dans l’alcool, mijotaient les sept langues de la bête. Le roi envoya chercher les têtes, put s’assurer qu’elles n’avaient plus de langues, et que celles du bocal étaient bien les vraies langues. Alors il fit pendre le méchant bûcheron et donna sa fille au bon jeune homme.»
Francis était tout oreilles; après celui-là, il en voulait un autre, et il me fallait
chaque fois épuiser mon répertoire. Les monstres, les diables, les fées défilaient à la douzaine, et défilaient aussi des rois et des princesses de rêve, des princesses anciennes gardeuses de dindons, vêtues maintenant de belles robes couleur d’argent, couleur d’or et couleur d’azur. Puis des bergers aux dons fantastiques abattaient en une nuit des forêts entières, construisaient le lendemain un palais magnifique, ce qui leur valait de devenir princes.
A la fin
, le petit me demandait sur chaque épisode des 299explications plutôt embarrassantes; il avait l’air de croire que tout cela était arrivé. J’en vins à penser qu’il était peut-être mauvais de lui raconter ces sornettes auxquelles il semblait attacher trop d’importance. J’aimais autant qu’il prît goût aux devinettes:
Voyons, petit, qu’est-ce qu’on jette blanc et qui retombe jaune?
Il réfléchissait:
– Peux pas trouver, grand-père…
– C’est un œuf, gros bête!
– Ah! oui… Demande-moi autre chose, dis.
– Je veux bien… Lattotétrouya, qu’est-ce que ça veut dire?

Silence embarrassé
: j’étais obligé de lui expliquer en décomposant:
Latte ôtée, trou il y a… Enlève une des lattes de l’entrousse, ça fera bien un trou… Autre chose Qu’est-ce qui marche sans faire ombre?
Il se rappelait,
l’ayant déjà entendu dire.
Le son des cloches, grand-père.
– Qu’est-ce qui fait
, chaque matin, le tour de la maison et va ensuite se cacher dans un petit coin?
– C’est le balai.
– Qu’est-ce qui a un œil au bout de la queue?
– La poêle à frire.
– Qu’est-ce qui ne veut ni boire, ni laisser boire?
– La ronce.
– Dans un grand champ noir sont de petites vaches rouges…

Il ne me laissait pas achever:
Le four quand on le chauffe; les braises sont les petites vaches rouges.
– Il y en a quatre qui regardent le ciel, quatre qui abattent 301la rosée, quatre qui portent à déjeuner
, et tout ça ne fait qu’une. C’est quoi?
Nouveau
silence prolongé.
Je ne sais pas, grand-père.
– C’est une vache, non pas une de celles du four, une vraie vache: ses cornes et ses oreilles regardent le ciel; ses quatre pieds abattent la rosée; ses quatre mamelles, qui sont pleines de lait, portent à déjeuner… Voilà…
– Autre chose, grand-père
,
– Grain s’ moud-il
? Habit s’ coud-il? Grain s’ moudra!… Habit s’ coudra!…
– Comprends pas…
– C’est pourtant facile: il s’agit d’un tailleur et d’un meunier qui se sont donné mutuellement de la besogne. Le tailleur demande au meunier si son grain se moud: «Grain se moud-il?» Le meunier riposte en lui demandant si son habit se coud: «Habit se coud-il?» Et ils s’empressent de répondre, l’un que le grain se moudra, l’autre que l’habit se coudra.

Quand Francis
commença de faire des problèmes, je l’embarrassai beaucoup en lui demandant le nombre des moutons de la bergère:
– Voyons
, petit, si tu vas pouvoir trouver la solution de ce problème-là. Ecoute bien: Un monsieur passant à côté d’une bergère lui demande combien elle a de moutons. Elle répond: «Si j’en avais autant, plus la moitié d’autant, plus le quart d’autant, plus un, cela m’en ferait cent.» Combien en avait-elle?
Après avoir cherché
longtemps, il avoua son impuissance et je fus obligé de lui dire que le nombre des moutons était de trente-six.
Les jours où je voulais le faire bien rire, je lui racontais les tours du père Gorgeon. Le père Gorgeon, mort depuis longtemps, avait laissé une solide réputation de farceur et de menteur. 302Et l’on citait encore les plus risquées de ses hâbleries.
Allons, Francis, ouvre les oreilles…
«Une
fois, le père Gorgeon avait perdu sa truie. Trois jours entiers il battit le canton sans parvenir à la retrouver et rentra chez lui bien désolé. Mais voilà qu’étant allé cueillir de l’oseille dans son jardin, il perçut un grognement qui semblait provenir d’une énorme citrouille s’étalant à l’extrémité d’un carré de haricots. Il s’approche vite: la truie était là, dissimulée à l’intérieur du gros giraumon avec une nichée de huit porcelets roses et blancs très vivaces. Et il y avait encore de la place de reste!
«
Un matin d’août, circulant dans son champ de pommes de terre, il avait été très intrigué de voir le sol se soulever par endroits. Il crut d’abord aux pérégrinations d’une taupe active, mais creusant avec sa marre pour se rendre compte, il constata que les soulèvements provenaient des seuls tubercules en train de grossir avec une rapidité phénoménale.»
Plus
extraordinaires encore les incidents se rapportant à la chasse:
«Un jour d’hiver, ayant tiré
en enhurnant des étourneaux sur un alisier, il en mit à mal un tel nombre qu’il dut venir les chercher à pleins sacs. Pendant toute une semaine, des oiseaux morts dégringolèrent de l’arbre.
«Une autre fois, passant sur le bord d’un étang, il aperçut des canards sauvages qui s’ébattaient tranquillement à la surface de l’eau calme. Il eut l’idée
, n’ayant pas de fusil, de leur lancer un bouchon attaché à une longue ficelle, dont il retint l’autre extrémité. Les canards sont voraces et digèrent vite: l’un se précipite sur le bouchon qu’il avale et relâche par derrière, cinq minutes après; un autre aussitôt l’engloutit à son tour et ainsi, de bec en bec, le bouchon passa par le corps de vingt-quatre canards qui, à cause de la ficelle, se trouvèrent empalés. 303Le vieux malin n’eut qu’à les tirer hors de l’eau et à les emporter.»

Cependant Francis
finit par connaître aussi bien que moi toutes ces balivernes et je ne fus plus à même de l’intéresser. Lui, alors, se mit à me raconter les choses qu’on lui enseignait à l’école. Il me parlait des rois et des reines, de Jeanne d’Arc, de Bayard et de Richelieu, de croisades, de guerres et de massacres. Il avait l’air de savoir tout ce qui s’était passé au long des siècles. Je n’étais plus d’âge à retenir ça et n’y prêtais qu’une attention distraite. Après, quand le petit me demandait en quelle année telle bataille, à quelle époque le règne de tel roi, et quels exploits au compte d’un grand homme, je disais de grosses bêtises, confondant des choses qui s’étaient passées à mille ans d’intervalle. De même pour la géographie, il me parlait des montagnes, des fleuves, des mers, des départements et des villes: quand, après, ces noms me revenaient en tête, je les attribuais, au hasard, toujours de travers, faisant d’une montagne un fleuve et d’une mer un pays. Ce n’est pas à soixante-cinq ans que l’on peut se mettre en tête tant de choses nouvelles.
J’étais parfois un peu dépité de me voir faire la leçon par ce mioche
; mais bien heureux pourtant qu’il eût du goût pour son travail de classe. Quand j’allais aux foires de Bourbon, je lui apportais toujours un journal qu’il lisait à voix haute le soir pour son plaisir et pour le mien, malgré qu’il y eût bien des choses que nous ne comprenions ni l’un ni l’autre. Malheureusement, la Marinette interrompait souvent la lecture par une scène de rire ou de lamentation, au grand désappointement de l’enfant…
Plus tard
, il acheta lui-même, chaque semaine, chez le père Armand, le tailleur-buraliste de Saint-Aubin, une manière de journal avec des histoires et des gravures coloriées; on 304y voyait des têtes d’hommes célèbres, des généraux empanachés, des soldats avec le sac et le fusil, des accidents et des crimes. Francis placarda au-dessus de la cheminée toute une série de ces illustrations.
C’était l’époque où il s’essayait au travail manuel. Là, je retrouvais ma supériorité et faisais de mon mieux pour le conseiller, le guider
.

LII
. _ Évocations.

Un dimanche,
j’eus l’idée de me rendre à Meillers, de revoir cette ferme du Garibier où j’avais été élevé, et que j’avais quittée depuis près de cinquante ans.
Le chemin d’arrivée longeant le coin de bois où croissaient les sapins à senteur résineuse
, n’avait pas changé d’aspect. Quand je débouchai dans la cour, deux chiens se précipitèrent au-devant de moi en aboyant, ainsi que notre Médor autrefois, quand venaient des étrangers. J’étais bien l’étranger en effet, et pourtant le lieu m’avait été si familier jadis!… L’ancienne grange basse et comme écrasée n’existait plus; il y avait à présent une grande bâtisse avec de hauts murs bien crépis, et les tuiles de la couverture conservaient encore un peu de leur teinte neuve. La maison, par contre, quoique très vieille déjà de mon temps, était encore debout, telle quelle, non restaurée. Les fermiers généraux s’efforcent naturellement d’obtenir des propriétaires un beau logement pour les bêtes dont ils ont la moitié, alors que le logement des métayers leur importe peu. A l’usage des gens, on avait fait pourtant quelque chose de très utile: 305un puits tout près de la porte d’entrée. Il y avait toujours les mêmes plantes de jonc dans la cour et la mare entourée de saules était restée pareille, sauf l’avantage d’un glacis de pierres en avant pour que les bêtes puissent aller boire plus aisément. Les saules vieillis laissaient échapper de leurs troncs branlants des débris pourris. Deux ou trois manquaient.
Je ne connaissais pas les habitants actuels de la ferme et n’avais nul motif d’aller jusqu’à la maison. Je
traversai donc la cour lentement, jetant de longs regards à droite et à gauche, puis m’éloignai par le chemin de la Breure. Bien le même aussi, ce chemin; toujours resserré par endroits, toujours encaissé entre ses hautes bouchures dont septembre jaunissait les feuilles; les mêmes chênes trônaient sur les levées avec leurs racines débordantes et leurs ramures touffues, moins quelques-uns, coupés, dont les souches se voyaient encore. Des ornières trop profondes avaient été nivelées; l’eau, par ailleurs, en avait créé de nouvelles: pas d’autre changement. Mais au bout de la rue Creuse, je ne retrouvai plus ma Breure familière; plus de fougères, de bruyères, de genêts, de ronces: elle était transformée en un honnête champ de culture où seules quelques pierres grises, continuant à montrer leur nez, rappelaient l’ancien état de choses. Je parcourus sans émotion ce terrain trop civilisé, me bornant à égratigner de loin en loin sa surface, du bout de mon bâton ou de la pointe de mon sabot, pour juger de sa nature et s’il semblait être de bon rapport. Par exemple, je reconnus l’horizon si souvent contemplé, la vallée fertile et, plus loin, le coteau dénudé qui précédait la forêt de Messarges. Les souvenirs de l’époque où j’étais pâtre m’assaillirent en foule; un instant j’oubliai le reste de mon existence; je crus être encore le gamin d’autrefois, vierge d’impressions, qu’un rien amusait ou chagrinait. Illusion d’ailleurs fugitive comme un éclair.
306Je parcourus une partie des
cultures du domaine que je retrouvai pareilles, moins quelques arbres abattus et quelques coins broussailleux défrichés. Je passai dans le pré de Suippière, à côté de la fontaine où nous prenions l’eau jadis: elle était abandonnée; les bœufs au pâturage y venaient boire et faisaient, avec leurs pieds, déraper dans son lit la terre des bords. Je longeai un grand fossé marécageux, patrie des grenouilles vertes, où je venais autrefois cueillir des janettes au printemps; le même filet d’eau claire coulait au fond, sur la même vase grise. Je suivis le chemin de Fontivier par où j’avais porté sur mon dos Barret frappé à mort: un instant, ce souvenir m’attrista. Enfin, après une tournée de trois heures, je rejoignis par Suippière la petite route de Meillers.

Passé le bourg, comme j’allais reprendre à
côté du moulin le chemin de Saint-Aubin, je me trouvai nez à nez avec mon camarade Boulois, du Parizet, qui s’en revenait de la messe. Le pauvre Boulois m’en avait voulu ferme d’avoir abusé de sa confiance en épousant Victoire qu’il convoitait. Les jours de foire, quand le hasard nous mettait face à face, il me lançait des regards furibonds, et moi, gêné un peu, cherchais à l’éviter. Aussi bien cette rencontre inopinée nous stupéfia-t-elle l’un et l’autre. Boulois leva sur moi, comme de coutume, des yeux encolérés; mais cette flamme mauvaise ne subsista pas:
Tiens, te voilà par là, dit-il en s’arrêtant.
– Oui, j’ai voulu revoir mon ancien pays.
– Ah!

Un instant, il resta silencieux, visiblement embarrassé sur l’attitude à
prendre. Enfin, il me tendit la main, s’enquit, la voix émue:
Et comment ça va-t-il, mon vieux?
– Ça va tout doucement, merci… Et toi-même?
307Moi, ça va comme les vieux, une fois bien, une fois mal, plus souvent mal que bien… Tiennon, reprit-il après un court silence, je te pardonne la crasse que tu m’as faite. Il y a assez longtemps que je te boude; nous pouvons bien redevenir amis.
– C’était
fort mal de ma part, je l’ai bien compris, va… Seulement, tu sais que je n’avais aucune situation…
– Oui
, en te permettant de prendre un domaine, ce mariage t’a rendu un fier service; tu aurais peut-être été obligé sans cela de rester toute ta vie journalier, ce qui n’est pas gai, ma foi, non! De mon côté, je me suis marié avec une autre dont je n’ai pas eu à me plaindre. N’en parlons donc plus.

Nous restâmes
un moment à causer, passant en revue les principaux événements de notre vie. Lui n’avait jamais quitté le Parizet; à la mort de son père, la direction du domaine lui échut naturellement. Il avait bien travaillé, élevé cinq enfants, fait de bonnes parties de cartes et bu quelques forts coups. Le propriétaire, un de ces bons riches comme il s’en voit trop peu, le tenait en grande estime et venait de faire construire à son intention une chambre neuve où il comptait vieillir et mourir: son aîné, bien entendu, prenant la ferme à son compte.
Nous avions
certes, une foule de choses à nous dire, et pourtant, au bout d’un petit quart d’heure de conversation, nous nous trouvâmes embarrassés. Le passé est un gouffre où s’accumulent sans relâche nos sensations de l’heure présente; les dernières recouvrent d’une couche sans cesse plus épaisse les autres, qui finissent par ne plus former qu’un amas informe où il est difficile de retrouver quelque chose de net.
Le moulin était au repos. Je me pris à regarder la haute cheminée de briques qui profilait dans le ciel clair son embouchure noircie. Boulois contemplait l’étang vaste que la brise légère agitait de remous paisibles
et où le soleil mettait des reflets de métal en fusion. 308Il rompit soudain la rêverie dans laquelle nous étions plongés l’un et l’autre.
Tiennon, me dit-il, viens donc manger la soupe avec moi…
Il insista si fort
que je finis par accepter. Quand nous arrivâmes au Parizet, vers trois heures, il n’y avait que les femmes en train de râper des coings pour faire de la liqueur.
Bourgeoise, annonça Boulois, j’amène mon camarade de communion; c’est un peu grâce à lui que je me suis marié avec toi, tu le sais: il faut lui en savoir gré… Nous avons faim; donne-nous à manger et à boire.
C’était une grosse femme courte qu’un asthme gênait; elle eut un sourire bonasse:

– C’est que je n’ai pas grand’chose; vous venez trop tard; il y a deux heures que nous avons mangé.

Elle apporta un reste de soupe grasse
tenue chaude sur la cendre du foyer, prépara des œufs sur le plat et tira du buffet un fromage de chèvre intact. Boulois me versait à boire à toute minute et sa main tremblait d’émotion heureuse.
Mais bois donc… Prends donc à manger… T’en souviens-tu du temps où nous allions au catéchisme?
Notre repas se prolongea
longtemps: il fallut goûter des liqueurs de trois sortes. Les évocations du passé nous revenaient mieux et nous en arrivâmes à causer ferme. Pour lui faire plaisir, je dus ensuite aller voir le jardin, les bêtes, si bien que je ne partis guère avant la nuit et ne rentrai chez nous qu’après huit heures. Victoire s’inquiétait de ma longue absence; elle voulut me faire une scène, mais j’accueillis ses mots durs avec le sourire. J’étais satisfait de ma journée, content de cette réconciliation; – puis, d’avoir bu un petit coup, contribuait aussi à me donner des idées roses, si bien que je me sentais léger comme un jeune homme et disposé à la joie.
309Les malheurs, hélas! suivent de près les bons jours. Dans le courant de la semaine
, nous arriva une lettre de Paris, annonçant la mort de ma sœur Catherine. Elle était restée en fonctions jusqu’à la fin: avant la vieille maîtresse dont elle escomptait une part de succession, la mort l’avait frappée

LIII
. _ Le Tacot.

Le chemin de fer à voie étroite dont Fauconnet nous avait dotés passait juste au bout d’un de nos champs et traversait au ras du sol, à cent mètres de chez nous, notre chemin d’arrivée. Son établissement avait donné lieu à des récriminations sans nombre.
Certains petits propriétaires expropriés, bien qu’ayant touché dix fois la valeur de leur terrain, gémissaient sans fin sur le grand dommage à eux causé. D’autres se plaignaient du tracé aux courbes fantasques – courbes dont personne ne pouvait démontrer la nécessité. On disait que l’entrepreneur, certain d’un joli bénéfice, avait fait augmenter à dessein le nombre des kilomètres; que le docteur Fauconnet et les autres messieurs du Conseil général s’étaient par lui laissé rouler, qu’il y avait eu gaspillage évident de l’argent des contribuables. Aux élections qui suivirent, les adversaires des conseillers ne manquèrent pas de les attraper à ce propos. A leur place auraient-ils évité toute bêtise? Seraient-ils parvenus à contenter tout le monde? Assurément non! Mais en période électorale tous les moyens sont bons. Il est de règle de critiquer ce qui a été fait.
310Malgré ses courbes
et en dépit des criailleries des uns et des autres, le chemin de fer marchait: huit ou dix fois par jour, j’entendais ses sifflements, ses trépidations, et le voyais défiler. Les premiers temps, nous avions bien peur pour nos bêtes, les autres riverains et moi-même; nous craignions qu’étant au pâturage, elles ne franchissent la palissade qui clôturait la voie, et surtout que le passage à niveau, dans la rue, ne soit très dangereux. Et nous pestions de compagnie contre ces «inventions enragées» destinées à enlever toute tranquillité au pauvre monde des campagnes. Néanmoins, porté plutôt à m’accommoder des choses, je m’efforçais d’amenuiser les exagérations de Victoire, prétendant que nous ne pourrions plus avoir de chèvres, de cochons, ni de volailles, les bêtes ne pouvant manquer d’aller se faire tuer. De fait, nous n’eûmes jamais à déplorer que la mort d’un trio d’oisons nigauds.
Mais c’est surtout à la Marinette que le train portait ombrage. Elle tressaillait
à l’entendre, et quand il était à portée, elle le fixait obstinément de ses yeux vides, lui montrant le poing jusqu’à ce qu’il eût disparu, précipitant son monologue inepte.
Quand je travaillais à proximité, je levais toujours la tête, moi aussi, pour voir défiler le convoi. Il y avait chaque jour deux trains de marchandises assez longs, formés en majeure partie de voitures découvertes garnies de chaux à l’aller et de charbon au retour. Mais bien davantage s’allongeaient ces trains, les jours de foire de Cosnes: c’était alors une succession de wagons fermés contenant des cochons grognants ou des bestiaux trop serrés, dont on apercevait les têtes inquiètes par les vasistas des portières. Les trains réguliers de voyageurs ne comprenaient d’habitude que deux ou trois voitures, souvent même une seule. Et cela avait presque l’air d’un joujou: cette petite machine, au fourneau bas, remorquant sa longue voiture brune, la promenant avec une sage lenteur à travers les champs, les prés et les bois. 311J’en vins à connaître tous les hommes à blouse bleue tachée de graisse et de charbon, chauffeurs et mécaniciens, qui conduisaient les convois; et aussi les autres, ceux à casquette dorée et tunique noire à boutons jaunes qui se tenaient d’habitude sur l’une des plates-formes. J’en vins à connaître même une bonne partie des voyageurs, au moins les habitués: quelques bourgeois, gros fermiers, commerçants, fonctionnaires et curés. En dehors des jours de foire, on n’y voyait jamais de paysans ni d’ouvriers; ceux-là n’ont ni les loisirs ni les moyens de se promener dans un train.
Ce sont des malins, pensais-je, des gens qui s’arrangent à bien passer leur temps aux dépens du producteur et qui, par-dessus le marché, se fichent de lui…
Souventes fois, en effet, quelques-uns,
regardant par la portière, semblaient avoir, au passage, des sourires d’ironie à l’adresse du vieux paysan laborieux que j’étais…

LIV
. Tristes fins de vie.

J’avais un
bail de six années; quand il expira, en 1890, j’hésitai beaucoup à le renouveler en raison de mes soixante-sept ans dont je sentais le poids. Victoire, bien qu’un peu plus jeune, était plus caduque encore. Et notre Francis, qui touchait à ses treize ans, pouvait dorénavant se tirer d’affaire seul. Je le plaçai, en effet, à la Saint-Jean suivante. A cause de la Marinette, je consentis cependant à poursuivre un nouveau bail. Pouvais-je la ramener chez mes enfants, maintenant qu’ils étaient déshabitués de sa présence et qu’elle devenait de moins en moins 312supportable? Sa mort était souhaitable peut-être, mais on ne pouvait cependant la tuer, la malheureuse! Je formais des vœux pour que nous lui survivions, Victoire et moi, afin qu’elle fût toujours assurée du nécessaire et bien traitée.
Il n’en devait pas aller ainsi
! Ma pauvre femme fut emportée brusquement, l’été d’après, et j’eus le grand chagrin de me dire que j’étais un peu cause de sa mort.
Quand je n’avais pas d’ouvrier, un
voisin m’aidait d’habitude à rentrer mes gerbes. Un jour que la pluie menaçait, cet homme se trouva être absent. Je mobilisai Victoire, qui ne s’en souciait guère, pour entasser sur la voiture les quelques gerbes que nous avions liées la veille; elle eut chaud, puis fut trempée d’eau, une grosse averse survenue avant que nous n’ayons pu rentrer. La nuit, elle se prit à vomir du sang; deux jours après, elle était morte.
J’engageai une femme veuve, déjà vieille et fort sourde, qui prit la direction de mon intérieur. Elle n’était guère entendue à la laiterie et il me fallut, les premiers temps, m’occuper presque autant qu’elle de la fabrication du beurre et du fromage. Et la Marinette qui ne pouvait la souffrir, prit plaisir à lui jouer cent tours désagréables; elle retirait du feu la marmite et la renversait, ou bien cachait en son absence les objets usuels du ménage, puis riait ensuite de la voir embarrassée. La bonne femme parla de nous quitter si cela continuait ainsi. Je fus obligé de demeurer à la maison plusieurs jours pour surveiller la pauvre idiote. Quand elle se disposait à faire quelque sottise, je lui serrais les poignets, la fixais avec des yeux de menace et pus arriver par cette façon de terreur, à obtenir une sagesse relative. D’autre part, sachant qu’elle aimait beaucoup la salade de haricots et aussi les beignets, je dis à la servante de préparer souvent l’un ou l’autre de ces mets: vaincue et satisfaite, la Marinette cessa de la poursuivre de sa haine.
313Mais de
nouvelles inquiétudes surgirent par ailleurs. Pour donner à mes enfants «les droits de leur mère», je fus obligé de faire rentrer mon hypothèque. D’où plusieurs voyages à Bourbon, qui me ramenèrent gauche et gêné dans le bureau du notaire. J’affrontai les haussements d’épaules dédaigneux du premier clerc, un grand bellâtre toujours pommadé, qui, lorsque je ne saisissais pas du premier coup ses explications, avait toujours l’air de vouloir lâcher ce qu’il pensait si fort:
Quel imbécile tout de même!
Je gardai longtemps à la maison les deux mille francs qui me restèrent, après
que tout fut réglé. Ils étaient dans le tiroir de l’armoire, la clef du meuble elle-même cachée dans un trou du mur de l’étable. Quand la servante voulait ranger du linge, elle me la demandait d’un air maussade, en m’accusant d’être méfiant. De guerre lasse, je portai mes deux mille francs chez le banquier de Bourbon.
Et ma vie se poursuivit,
monotone, entre ces deux vieilles femmes dont l’une était sourde et l’autre idiote. Francis placé a dehors venait quelquefois le dimanche et ses visites me donnaient toujours un peu de contentement. Mais elles devinrent de moins en moins fréquentes à mesure qu’il grandit, car il se mit à sortir davantage: la compagnie des jeunes garçons de son âge lui semblait plus attrayante que celle de son vieux grand-père et de son triste entourage.
Je pris le train un jour et me rendis à Saint-Menoux où était revenu mon parrain
maintenant plus qu’octogénaire. Un chancre lui rongeait la figure. C’avait été d’abord une démangeaison au côté gauche du nez à laquelle il n’avait guère pris garde; un cercle rouge violâtre avait suivi; puis un trou s’était creusé peu à peu qui allait toujours s’élargissant. Le jour où je lui fis cette visite, il retira le linge et l’étoupe qui cachaient la plaie: elle m’apparut, cette plaie, toute sanguinolente et repoussante, vraiment horrible; un 314étal de chair vive d’où dégoulinait de l’eau rousse, et l’œil allait être pris…
Le pauvre vieux
souffrait sans répit; passait de longues, d’affreuses nuits sans sommeil. Il souffrait au moral aussi, se sentant pour tous un objet de dégoût. Il ne prenait plus place à table; on lui trempait sa soupe dans une écuelle spéciale rarement lavée; on ne permettait plus à ses petits-enfants de l’approcher; la servante refusant de savonner les linges ayant servi à lui envelopper la figure, il avait entendu sa bru dire, un jour qu’elle se mettait à ce travail rebuté:
Mais il ne crèvera donc jamais, ce vieux dégoûtant!
– Oh! j
’ai souvent le désir de me tuer! me confia-t-il. Je songe à me pendre à un arbre, à une poutre de la grange, ou bien à me jeter à l’eau. Jusqu’ici, le courage m’a manqué, mais ça viendra sans doute: la résignation a ses limites, misère de Dieu!… C’est que je puis durer encore longtemps, j’ai l’estomac solide et bon appétit…
J’aurais voulu m’efforcer de
le remonter, mais ne trouvais rien à lui dire; le désespoir ancré dans son cœur n’était-il pas aussi incurable que le chancre qui lui rongeait la figure!

LV
. _ La roue tourne.

Après dix ans, mes enfants quittèrent le domaine
d’Agonges, ne pouvant plus s’entendre avec M. Fauconnet. En vieillissant, le docteur devenait maniaque, grincheux, tyrannique. Il n’était plus député, très âgé d’abord, puis son républicanisme avait paru trop déteint. Car l’ancien rouge sang-de-bœuf tournait au rose pâle. 315Outrant le goût de l’ordre et vouant aux socialistes une haine implacable au point d’imiter quasi M. Noris dont il s’était tant moqué jadis, le cri de: «Vive la sociale!» le mettait dans une colère folle.

La dernière année que mes garçons furent chez lui
, ils eurent la machine, un jour de grande chaleur et, sur les batteurs exténués, soufflait un vent de révolte. Le docteur étant venu les voir vers trois heures de l’après-midi, au moment le plus pénible, un jeune domestique juché sur une meule lança pour le narguer un farouche: «Vive la sociale!» et d’autres y répondirent. M. Fauconnet regarda les criards à tour de rôle, avec l’intention de se fâcher. Mais voyant qu’ils étaient trop, que sa puissance était impuissante à réprimer cette irrévérence à son adresse, il refréna sa colère, s’en fut seulement trouver mon Jean auquel il enjoignit de ne pas tolérer ce cri. C’est ainsi qu’agissent souvent les détenteurs d’autorité quand ils ne sont plus maîtres de la situation. Ils chargent leurs inférieurs de faire exécuter les volontés qu’eux, les puissants, les respectés, ne peuvent faire prévaloir. Le docteur partit là-dessus, laissant les travailleurs à leur misère et à leur malice.
M. Fauconnet se dit néanmoins sans doute, par devers lui, qu’il aurait bien son tour. Quand, le soir, on conduisit chez lui sa part de grain, il n’offrit pas un malheureux verre de vin à ceux des batteurs venus avec le bouvier pour monter les sacs au grenier. Eux, bien entendu, s’en allèrent fort mécontents non sans formuler des cris répétés de: «Vive la sociale!» très appuyés. Et ils revinrent avec des camarades, après souper, dans la nuit chaude, proférant à bouche-que-veux-tu autour du château le cri prohibé qu’ils faisaient alterner avec celui, plus délictueux encore, de: «A bas les bourgeois!»

316Mes garçons reprirent un domaine
sur le territoire de Bourbon, à Puy-Brot, entre la route d’Ygrande et celle de Saint-Plaisir. Le maître, un certain M. Duverdon, était un fermier général jeune encore, à longues moustaches châtain clair, très entreprenant, assez arrogant. Il passait pour connaisseur en affaires, demandé pour les expertises de Saint-Martin dans un rayon d’au moins six lieues. Les conditions du bail, draconiennes au possible, stipulaient entre autres choses que les vaches nourricières ne devaient être traites sous aucun prétexte: conséquemment, les femmes ne devaient vendre ni lait, ni beurre sous peine d’encourir une amende de cinquante francs. Le reste à l’avenant. Duverdon, roublard nouveau jeu, enlevait aux métayers les quelques avantages conservés par eux jusqu’ici, les réduisait au rôle de machines à travail.
Et vous avez accepté tout cela sans regimber? dis-je à Charles le jour qu’il m’annonça que le bail était signé.
– Que veux-tu, si nous n’avions pas accepté, nous,
dix autres étaient prêts à le faire, et, dans la région, il nous eût été difficile de trouver un autre domaine vacant…

LVI
. _ Fièvre électorale.

En 1893, le jour de Pâques, étant arrivé
d’avance au bourg pour la grand’messe, je me pris à causer sur la place, devant l’église, avec le père Daumier, un vieux de mon âge. Des jeunes filles nous frôlèrent, fraîches et jolies, en leurs élégantes toilettes neuves.
Je dis à Daumier:
Si elles revenaient, les femmes d’autrefois, celles qui 318sont mortes il y a cinquante ans, croyez-vous qu’elles ne seraient pas étonnées de voir ces toilettes-là?
– Elles se croiraient dans un autre monde, mon vieux. Dame, Saint-Aubin suit à présent la mode de Paris. Mais qui sait si on ne reculera pas après avoir tant avancé…
– Oh! non, allez! L’élan est donné, il se maintiendra
, quoi qu’il arrive; les chapeaux à la bourbonnaise, comme les bonnets à dentelle, ne se reverront plus.
– Savoir si c’est un bien?
– Conséquence des temps, que voulez-vous! Ça fait aller le commerce.


Les cloches carillonnaient joyeusement l’appel à la messe.
Belle fête printanière en vérité: ciel clair, soleil rayonnant, tempéré par des souffles de brise fraîche. Des merles sifflaient gaîment tout près, dans une grande prairie d’un vert tendre que les primevères nuançaient de jaune par endroits. Devant nous, les vieux ormeaux de la place laissaient éclater leurs bourgeons grossis. Les lointains carillons des cloches de Bourbon et des cloches d’Ygrande se mêlaient aux vibrations grêles des nôtres.
De grandes affiches vertes, jaunes et rouges, tapissaient le mur de l’église, le tronc des ormeaux, séparées par des banderoles longues, collées de biais:
Voyez, fit Daumier, voyez s’il y en a! Ceux qui savent lire ont de quoi se distraire. C’est qu’on va voter pour les députés bientôt: il paraît même qu’un des candidats va parler ici après la messe.
– Ah!
et lequel donc?
– C’est Renaud, le socialiste.

Un de mes voisins vint nous rejoindre qui nous dit
de ne pas compter sur Renaud: mais un de ses amis parcourait en son nom les petites communes.
319N’importe; irons-nous l’entendre, Bertin? fit Daumier
– Ma foi, si vous voulez


A la sortie de la messe, nous fûmes donc nous attabler à l’auberge où l’orateur devait faire sa réunion. La salle s’emplit en dix minutes et le bistrot
fut obligé d’installer dehors des tables improvisées. Celui qu’on attendait n’arriva guère avant deux heures, sur une mauvaise bicyclette. A son entrée, tous les regards se portèrent comme sur une bête curieuse. Petit brun au teint maladif, il marchait, les yeux baissés, l’air timide. Au fond de la salle, on lui réserva une table étroite derrière laquelle il se mit à parler dans le brouhaha des conversations persistantes. Ce fut d’abord pénible: il cherchait ses mots, s’embrouillait dans ses phrases; puis, il prit de l’assurance, ses yeux brillèrent et sa voix s’affermit. Il peignit la misère des travailleurs à qui on promet toujours et pour lesquels on ne fait jamais rien; il attaqua les bourgeois, les curés, qu’il accusait d’être complices pour berner le peuple.
A sa gauche un
bonhomme soûl se levait fréquemment et criait, la face congestionnée:
C’est pas vrai; t’es un franc-maçon. A bas les francs-maçons!

A chaque interruption de l’ivrogne, des rires éclataient
le long des tablées, des rumeurs aussi suivies d’un bourdonnement long à s’éteindre. L’orateur s’arrêtait un peu, puis s’efforçait de reconquérir l’attention. Sa tirade finale, débitée d’une voix forte, chaleureuse, ramena le silence complet:
Malheureux ouvriers que le labeur étreint, que la misère guette, travailleurs de la campagne que tout le monde gruge, pouvez-vous dire que vous êtes des hommes? Non, vous, êtes des esclaves. Nous avons eu quatre révolutions en 320moins d’un siècle: aucune n’a vraiment affranchi le peuple; il reste malheureux et ignorant; on le raille en vivant de lui. La vraie révolution fera le peuple souverain. Travaillez à la mériter, mes amis! Votre bulletin de vote dira que vous voulez l’obtenir. Cessez de vous faire représenter par des bourgeois qui font leurs affaires, non les vôtres. Ils font semblant parfois de s’entre-déchirer: au fond, monarchistes, bonapartistes, républicains s’entendent tous pour vous mieux duper. Montrez que vous en avez assez d’eux; faites vous représenter par l’un des vôtres: votez tous pour le candidat socialiste, le citoyen Renaud! Puis, après le vote, continuez d’agir. Groupez-vous, associez-vous: c’est le moyen, étant faibles, de devenir forts. Et l’aube nouvelle finira par luire. Viendra le jour où vous cesserez de travailler pour les capitalistes exploiteurs: cultivateurs, vous aurez vos champs, comme les mineurs auront les mines et les industriels les usines. Alors plus de propriétaires oisifs, ni d’intermédiaires parasites, plus de maîtres ni de serfs; il n’y aura que la grande collectivité humaine mettant en rapport les richesses de la nature. A vous, camarades, de hâter la venue des temps nouveaux…
– C’est un partageux! dit à mi-voix
un homme à côté de moi.
Un autre
reprit:
– C’est un nommé Laronde; je connais son père qui est le cousin de mon beau-frère; il est laboureux à Couleuvre, son père; mais lui l’a laissé, étant trop
«feignant» sans doute pour travailler la terre.
– En tout cas, il a une bonne lame
, dit un troisième.

Laronde avait cessé de parler; il épongeait son visage couvert de sueur. Des jeunes gens l’applaudissaient criant
: «Vive la sociale! A bas les bourgeois!» Au milieu de la salle, 321debout et gesticulant, l’ivrogne déblatérait toujours contre les francs-maçons. Quelques métayers peureux filèrent, craignant de se compromettre dans cette assemblée révolutionnaire. Daumier me dit:
On ne devrait pas tolérer de pareils discours: ça met la zizanie dans le monde en faisant croire des choses qui ne peuvent pas arriver.
– Qu’en savez-vous
, si ça n’arrivera pas? répondis-je de but en blanc. Pensez donc à tous les changements que nous avons vus dans le cours de notre vie, à tout le bien-être qu’il y a en plus maintenant.
– On n’en est ni plus heureux, ni plus riche; on a cela, on voudrait autre chose; et le bien-être ne fait pas devenir vieux.
– Devenir vieux
, ce n’est pas tout; il faut accorder une part aux satisfactions de l’existence, que diable!
Laronde traversa la salle, saluant à droite et à gauche en souriant.
Il sortit et réenfourcha sa bécane, dévisagé par de nombreuses femmes qui étaient venues aux abords de l’auberge pour tâcher de le voir. Il fila sur Ygrande où il devait parler au cours de l’après-midi.

Après qu’il fut parti, tout le monde se reprit à discuter sur ce qu’il avait dit, les uns l’approuvant, les autres le blâmant.
Un maître carrier, beau parleur, ayant entendu mes réponses à Daumier, s’approcha:
Bien sûr, dit-il, on continuera d’aller de l’avant parce qu’on fera des découvertes nouvelles qui changeront bien des choses et simplifieront le mode de travail. Mais de la science seule il faut attendre le mieux. La politique est impuissante et nulle. Jamais les députés ne feront vraiment des lois pour le peuple. Les gros bourgeois qu’on dédaigne un 322peu dans les élections, n’en conservent pas moins toute leur influence, croyez-le bien. Quant à Renaud, à Laronde et à leurs pareils, ce sont des ambitieux qui voudraient prendre la place des autres pour faire les bourgeois à leur tour. «Ote-toi de là que je m’y mette»: c’est toujours la même histoire. Les opposants, dans le temps qu’ils n’ont aucune responsabilité, se disent capables de faire monts et merveilles; devenus les maîtres, ils ne font pas mieux que leurs devanciers. Que les socialistes arrivent en majorité à la Chambre, vous les verrez abandonner les trois quarts de leur programme. Alors surgiront de plus socialistes qu’eux qui chercherornt à les dégommer: c’est dans l’ordre. Oh! la politique!

Plusieurs approuvèrent
d’un signe de tête et d’autres assez bruyamment la diatribe de ce désabusé. Mais un commerçant protesta, qui en tenait pour le député sortant, M. Gouget:
Il ne faut pas exagérer, la politique a son importance. Ne devons-nous pas à la République l’école gratuite et la diminution du temps de service? S’il y avait une majorité de bons républicains comme M. Gouget, nous aurions bientôt l’impôt progressif qui diminuerait les charges des contribuables pauvres; une caisse de retraites pour assurer le nécessaire aux vieux travailleurs; il y aurait un statut de l’école libre. A propos, demandez donc aux métayers s’ils ont le droit d’envoyer leurs enfants aux écoles laïques. Enfin, l’Etat romprait avec l’Eglise; les curés cesseraient d’être des fonctionnaires: ceux qui se servent d’eux les paieraient. Ce programme a été de tout temps celui des vrais républicains et M. Gouget l’a toujours soutenu de ses votes; malheureusement, la majorité jusqu’ici demeure hostile. Et beaucoup d’électeurs ignorants retirent leur confiance à M. Gouget sous prétexte qu’il est incapable de faire aboutir les réformes qu’il prône. Comme s’il était seul!
323Et ne
voilà-t-il pas que je me risquai à parler aussi, en suite de l’ami du député sortant. J’avais coutume de voter pour M. Gouget, j’entendais lui rester fidèle. Cependant, m’adressant au maître carrier, je m’affichai socialiste:
– Vous avez peut-être raison: nous avons le droit d’être sceptiques, de dire aux politiciens qui quémandent nos suffrages: «Ça ne prend plus, allez! Nous en avons trop vu. La politique, c’est de la blague. Les politiciens: des farceurs, des fumistes ou des ambitieux. Il y aura toujours des jouisseurs et des martyrs du travail, toujours des grugés, toujours des mécontents.» Oui, nous pouvons nous montrer incrédules, mais, au jour de l’élection, pourquoi ne voterions-nous pas pour les socialistes, ne serait-ce que pour embêter les bourgeois qui nous en font tant? Les bourgeois ont horreur du socialisme parce qu’ils craignent pour leur tranquillité, pour leurs biens, pour leurs rentes; mais nous n’avons rien à craindre, nous, toutes nos rentes étant au bout de nos bras: nous pouvons toujours voir.
Vous avez foi au partage, père Bertin; vous voudriez avoir votre locature sans payer de fermage… Oui, mais si l’on vous envoyait à tel ou tel endroit (il me citait de mauvais petits biens fâcheusement situés), qu’est-ce que vous diriez? Ça ne serait pas commode à faire, allez, et les partageurs en verraient de dures. Mais la propriété individuelle n’est pas encore morte, allez!
– On ne peut pas changer des choses qui ont toujours existé, dit le père Daumier.
Comme vous j’estime le partage impossible et, crois d’ailleurs, qu’on n’en parle guère. Plutôt l’on parle de la mise en commun de tout, sans doute pas bien commode non plus. Pour arriver au vrai mieux, il faudrait les hommes individuellement meilleurs, presque parfaits, ce qui n’est pas près d’arriver… Je vois assez cependant la commune 324propriétaire de ses terrains, louant à de bonnes conditions aux paysans, employant les revenus en améliorations dont tout le monde profiterait… En tout cas, ce qui se passe à présent est bien révoltant, il faut en convenir. Vous trouvez ça juste de voir le même individu posséder une commune entière alors que tant d’autres ont peine à tirer d’un travail mercenaire leur pain de chaque jour? Vous trouvez naturel de voir des vieillards sans ressources, mourir parfois de faim et de misère, pendant que les oisifs fêtards gaspillent l’argent de façon stupide, dépensent, en une soirée dit-on, de quoi nourrir plusieurs familles pauvres pendant toute une année?…

«Quant à votre objection,
continuai-je en me tournant vers le père Daumier, permettez-moi de vous dire qu’elle est joliment bête. Défunt ma grand’mère se rappelait le temps où les curés passaient dans les champs pour prendre la dîme, où les seigneurs avaient toute sorte de privilèges et de droits exorbitants. A ce moment, il se trouvait sans doute des gens pour prétendre que ces choses-là, ayant toujours existé, ne se pouvaient supprimer. On y est arrivé pourtant; et maintenant, il ne nous semble pas qu’elles aient pu exister. Peut-être aussi qu’un bon nombre de coutumes et de lois du jour sont appelées à disparaître avant qu’il soit longtemps. Et nos descendants s’étonneront qu’on les ait conservées jusqu’ici. Pour parler de ce qui nous touche de près, pensez-vous que les choses en iraient plus mal s’il n’y avait plus de fermiers généraux, si chaque exploitant dirigeait lui-même son domaine? Cela serait très possible maintenant que les jeunes savent lire et écrire. Et nous aurions des ventrus de moins à nourrir sans rien faire
Bien dit, fit le carrier en se levant pour aller rejoindre un client qui lui faisait signe.
– Bravo! père Tiennon. 325Vive la sociale!
s’exclamèrent trois jeunes gens qui m’avaient entendu.

Et ils offrirent le café. Mais je me sentais un peu étourdi par le bruit de la salle, par la chaleur et la fumée. Je regardai la pendule
:
Non, mes amis, non: il est temps que j’aille panser mes vaches.
Daumier intervint:
– Allons, buvons le café avec ces jeunes
gas, vieux socio.
Non, sérieusement, j’ai un peu le mal de tête, ça ne me ferait pas de bien. D’ailleurs, je n’ai que trop parlé déjà. J’en arriverais maintenant à me répéter ou à sortir des âneries: c’est toujours ce qui arrive quand on reste au café longtemps. Au revoir.

Et
je partis, laissant le père Daumier qui prit sa cuite. C’est la seule fois de ma vie qu’il m’arriva de tant causer politique.

Les élections furent vite oubliées, et les discussions et les rêves d’amélioration sociale auxquels elles avaient donné lieu, en présence du grand désastre qu’on eut à subir cette année-là
: tout le printemps, tout l’été sans pluie; un soleil constant qui brûlait les plantes jusqu’en leurs racines; une récolte de foin dérisoire; une récolte de céréales très médiocre; les pâtures desséchées; les mares vidées; les animaux se vendant pour rien: quelle misère! Je fus obligé d’aller au bois râteler des feuilles sèches dont j’amassai une provision pour la litière, et d’acheter des fourrages du Midi qu’un négociant faisait venir à Saint-Aubin par wagons; je compris, cette année-là, que le chemin de fer pouvait rendre des services, même aux paysans.

LVII
. _ Moisson de la mort.

326Au cours de ces grandes chaleurs de 1893 mon pauvre martyr de frère fut
délivré enfin par cette mort depuis si longtemps souhaitée.
A la fin de cette même année, ma vieille servante entra au service d’un curé
espérant être plus tranquille que chez nous. La Marinette, disait-elle, lui en faisait trop voir.
J’en engageai
une autre, une grande bringue à la voix masculine, méchante et sans raison, qui ronchonnait à journée faite et bousculait ma sœur à la moindre frasque. Plus tard, je découvris qu’elle prélevait la dîme sur la vente de mes denrées au marché de Saint-Hilaire, et qu’elle buvait à mes dépens des tasses de café et de vin sucré. Je la gardai quand même, préférant tout supporter que de changer encore et sachant que je n’arriverais jamais à trouver la ménagère idéale.
Nous fûmes
pris par la grippe, la Marinette et moi, au cours de l’hiver tardif et rude de 1895, et Madeleine, la femme de Charles, fut obligée de venir de Puy-Brot pour nous soigner. Cette attaque d’influenza emporta la malheureuse innocente d’ailleurs très affaiblie depuis un certain temps. Je fus bien heureux de lui survivre. Mais, pour moi aussi, je crus que ç’a allait être la fin, tellement je me sentais sans force, miné par la fièvre, épuisé par une toux caverneuse qui m’arrachait l’estomac. Je guéris pourtant, péniblement à vrai dire, après être resté traînard et courbaturé pendant plusieurs mois, 327et ne retrouvant plus qu’une petite part de la vigueur que j’avais conservée jusque-là.
Alors j’aspirai au jour où, mon bail fini, je pourrais retourner avec mes enfants.

Durant cette période, mes idées
tournèrent souvent au lugubre. Je me voyais rester là tout seul, comme un vieil arbre oublié dans un taillis, au milieu de la poussée des jeunes. Un à un, ceux que j’avais connus s’en étaient tous allés. Morte, ma grand’mère en châle brun et chapeau bourbonnais. Mort, l’oncle Toinot qui avait servi sous le grand empereur et tué un Russe. Morts, mon père et ma mère, lui bon et faible, elle souvent mauvaise et brutale d’avoir été trop malheureuse. Morts, le père et la mère Giraud, et leur fils le soldat d’Afrique, et leur gendre le verrier qui parlait toujours de tirer le pissenlit par la racine Morts, mes deux frères et mes deux sœurs. Morte, Victoire, la bonne compagne de ma vie, dont les défauts ne m’apparaissaient à la fin que très peu sensibles, comme devaient lui apparaître les miens, sous l’effet de l’accoutumance. Morte, ma petite Clémentine, douce et mutine. Morte, Berthe, la délicate fleur de Paris, des suites d’une couche pénible. Morts, Fauconnet père et fils, Boutry, Gorlier, Parent, Lavallée, Noris. Morts, tous ceux qui avaient joué un rôle dans ma vie, y compris Thérèse, ma première amoureuse. Je les revoyais souvent: ils défilaient de compagnie dans mes rêves de la nuit, dans mes souvenirs de la journée. La nuit, ils revivaient pour moi; mais le jour, il me semblait parfois marcher entre une double rangée de spectres.
Et pourtant, pas plus qu’autrefois, l’idée de la mort ne m’effrayait pour moi-même. Ah! mes premières émotions funèbres à la Billette, lors du décès de ma grand’mère!
mon serrement de cœur à l’entrée de la grande boîte longue où 329on devait la mettre, et ma tristesse poignante, sincère, en entendant tomber les pelletées de terre sur le cercueil descendu dans la fosse! J’avais trop vu de scènes semblables depuis, et mon cœur à présent restait dur et fermé. A chaque nouveau convoi s’accroissait mon indifférence. Et pourtant mon tour approchait d’être couché dans une caisse semblable qu’on descendrait aussi, avec des câbles, au fond d’un trou béant et sur laquelle on jetterait par pelletées le gros tas de terre resté au bord, comme la barrière infinie qui sépare la mort de la vie! Mais cette pensée même ne me faisait point ému.
D’ailleurs,
en dehors de ces minutes d’évocations attristantes, je m’intéressais à toutes les floraisons d’énergie qui s’épanouissaient derrière moi. Mes fils étaient les hommes sérieux, les hommes vieillissants de l’heure actuelle. Mes petits-fils représentaient l’avenir; ils avaient l’air de croire que ça ne finirait jamais… Pourtant, l’enfance, derrière eux, gazouillait, croissait…

LVIII
. _ Je suis le Vieux!

Il y a
déjà cinq ans passés que je suis revenu avec mes enfants. Ils ne me sont pas mauvais. Rosalie même a pour moi des tendresses qui m’étonnent. Madeleine est toute dévouée, tout aimante et laisse gouverner sa belle-sœur. L’harmonie règne dans la maisonnée et j’en suis bien aise. Mais une séparation prochaine n’est pas moins imminente; ils vont être trop nombreux pour rester ensemble.
330C’est qu’il y a un troisième ménage. Mon filleul, le fils de Jean et de Rosalie, rentré du régiment depuis trois ans, s’est marié à la Saint-Martin dernière. J’ai une petite bru: j’aurai bientôt
, je pense, un arrière-petit-fils. Et Charles a deux filles qui sont d’âge à se marier aussi. Il devient urgent que mes garçons aient chacun leur ferme. Duverdon, qui tient à eux, a promis d’ailleurs de placer le sortant dans un autre de ses domaines.
Moi, je suis le vieux!
Je rends des petits services aux uns et aux autres. Les brus me disent:
– Mon père, si ça ne vous ennuyait pas, vous devriez bien…
Et, pour les contenter,
j’alimente de bois la cuisine, Je donne à manger aux lapins, je surveille les oies.
En été,
les garçons aussi me prient souvent aux jours de presse de faire une chose ou l’autre. Et je conduis aux champs les vaches ou les moutons, je garde même les cochons tout comme il y a soixante-dix ans. Je finis par où j’ai commencé: la vieillesse et l’enfance ont des analogies… Quand on fait les foins, je fane encore et je râtelle. Et lorsqu’on charge, je prêche la prudence, les charrois moins gros; je donne des conseils qu’on ne suit pas toujours. Les jeunes veulent oser, risquer, faire les malins. Mais funeste à la témérité est l’expérience que l’âge donne. Et je suis le vieux!
Mes forces, de plus en plus, vont déclinant; j’ai les membres raidis; on dirait que le sang n’y circule pas. L’hiver,
j’ai toujours les pieds froids: Rosalie met chaque soir dans mon lit une brique chaude enveloppée d’un chiffon, faute de quoi je ne pourrais ni me réchauffer ni dormir. Je me courbe en arc de cercle; c’est en vain que j’essaie, d’un redressement passager, de porter mon regard en avant comme autrefois; 331non, c’est à la pointe de mes sabots qu’il revient toujours; le sol, que j’ai tant remué, me fascine, me semble se hausser vers moi, avec un air de dire qu’il aura bientôt son tour. Je vois gros et tremblote un peu; j’ai du mal à me raser sans entailles; il m’arrive, quand je vais à la messe, de ne plus pouvoir mettre un nom sur des personnes que je connais très bien. Jusqu’à mon petit Francis que je ne remettais pas lorsqu’il est venu me voir au retour du service! Je suis un peu dur d’oreille en tout temps et très sourd par périodes, l’hiver surtout. Impossible alors de suivre la conversation: lorsqu’on s’adresse à moi, j’ai beau faire répéter, il m’arrive de mal comprendre, de répondre de travers, ce qui fait rire tout le monde à mes dépens. Après le repas, si je reste assis, me voici tout de suite somnolent et la nuit, au contraire, les longues insomnies sont fréquentes. J’ai des absences de mémoire impossibles: je conserve très bien le souvenir des épisodes saillants de ma jeunesse, et les choses de la veille m’échappent. Ma pensée, j’imagine, tellement fatiguée des événements qui l’ont préoccupée depuis trois quarts de siècle, se trouve impuissante à se porter sur des sujets neufs. Le résultat est que j’aime trop parler de ces choses d’autrefois qui n’intéressent plus personne, et que j’ai sur les nouvelles des naïvetés qui font rire. Cela me rend un peu ridicule. Sur la physionomie de mes petits-enfants, je lis souvent cette phrase du langage d’aujourd’hui:
Ce qu’il est rasant, tout de même, le vieux!…
Eh! oui
, je suis le vieux! Il faut bien que je le reconnaisse de bonne grâce. Mes organes ont fait leur temps; ils aspirent au grand repos.

Et puis, vraiment, on voit des choses trop étonnantes.
Dans ma jeunesse, tout le monde allait à cheval parce que les voitures ne pouvaient circuler dans les mauvais chemins. 332A présent, il circule des voitures qui n’ont pas besoin de chevaux… Dans un de nos champs qui borde la grand’route, j’ai gardé les cochons cet été. Souvent il m’arrivait d’entendre un bruit criard et disgracieux dans le lointain, qui très vite se rapprochait: l’automobile passait, rapide, conduisant des hommes à lunettes de casseur de pierres, bizarrement vêtus de casquettes et de vestes en toile cirée; l’automobile passait, soulevant un nuage de poussière, de fumée, laissant en arrière une mauvaise odeur de pétrole.

Un jour, la petite servante d’un domaine voisin conduisait
un troupeau de vaches dans une pâture dont les barrières donnaient sur la route. Et voilà que survint à grand train, venant du côté de Bourbon, une de ces voitures, devant laquelle se prirent à courir les vaches. Le conducteur corna: le beuglement de la sirène domina par trois fois le halètement du mécanisme. Les bêtes s’en effrayèrent davantage. Deux bientôt prirent une rue latérale à gauche; deux autres, franchissant la bouchure, pénétrèrent dans un champ d’avoine; cependant que les trois dernières continuaient leur course folle. Je rejoignis sur la route la pauvre gamine éplorée qui me dit les apercevoir encore à l’extrémité d’une longue côte, à deux kilomètres au moins, fuyant toujours dans les mêmes conditions, je l’envoyai vite prévenir ses maîtres. Un homme partit à la recherche des trois vaches coureuses; il revint longtemps après, n’en ramenant que deux: l’autre était crevée de fatigue au bord d’un fossé; il avait dû querir un boucher d’Ygrande pour la faire enlever.
Il me souvient d’avoir dit, en racontant la chose chez nous:
– Ah! on avait bien tort de se plaindre du chemin de fer; le chemin de fer a sa route à lui et il ne passe qu’à certaines heures: avec de la prudence, on peut l’éviter. Mais ces automobiles sont de vrais instruments du diable, qui 333envahissent nos routes, passent n’importe quand sans crainte de nous faire du mal.
Je dis cela
non sans penser après que je n’avais pas à me mettre en peine de ces choses. Homme d’une autre époque, aïeul à tête branlante, ce n’était pas à moi d’émettre une opinion. Les jeunes s’habitueront au passage de ces véhicules nouveaux, mais ils en voudront plus encore aux riches de causer ainsi, par inconscience ou par plaisir, du désagrément tous les jours, des accidents quelquefois. Au reste, les animaux eux-mêmes s’habitueront…
Moi, que m’importe
! Je ne demande qu’une chose, c’est de rester jusqu’au bout à peu près valide. Tant que je rendrai des services à mes enfants, ils me supporteront aisément. Ils me seront encore humains, je n’en doute pas, si j’en arrive à n’être plus bon à rien. Mais j’appréhende de leur être à charge, de devenir paralytique ou aveugle, ou de tomber dans l’enfance, ou encore de souffrir longtemps de quelque maladie de langueur. Cette idée me causerait trop de peine de savoir que je suis un vieil objet encombrant qu’on voudrait bien voir disparaître… Je me rappelle ceux que j’ai vus ainsi, ma grand’mère il y a longtemps, et plus récemment mon pauvre parrain: c’est trop triste. Que la mort survienne: elle ne m’effraie pas. Je songe à elle sans amertume et sans crainte. La mort! la mort! mais non l’horrible déchéance venant troubler le labeur des jeunes, des bien portants, la vie ordinaire d’une maisonnée. Qu’elle me frappe à l’œuvre encore, afin qu’on puisse dire:
Le père Tiennon a cassé sa pipe; il était bien vieux, bien usé, mais point à charge: jusqu’au bout il a travaillé
Mais je redoute ceci comme oraison funèbre:
Le père Bertin est mort: pauvre vieux! Dans l’état où il était, c’est un grand débarras pour lui et un grand bonheur pour sa famille.
334De la vie, je n’ai plus rien à espérer, mais j’ai encore à craindre. Que cette calamité dernière me soit évitée: c’est là mon unique souhait


YGRANDE, (Allier)
1901-1902.
Fermer
Stock (1943)
Les Éditions nationales (1945)