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Auteur Émile Guillaumin
Œuvre La Vie d’un simple (1904-1945)
Comparaisons
Notice
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Interlignage
Contraste
Style typographique
  1. ,
  2. ,
  3. ,
  4. ....
  5. A pas grand’chose, père Tiennon,
  6. ,
  7. tous
  8. et
  9. Si
  10. , fais-le....
  11. ....
  12. ; il
  13. à
  14. , aussitôt écrit, chacun des
  15. -
  16. ,
  17. tous les matins et il ne pouvait aller à Bourbon sans s’attarder à l
  18. . Bref
  19. il prit en métayage
  20. et qui était
  21. ,
  22. puis
  23. bien
  24. grande
  25. Cela me procura un réveil plutôt désagréable. les
  26. bien
  27. . Tout le monde semblait extraordinairement gai; de gros rires secouaient les visages animés
  28. des
  29. des
  30. des
  31. les brebis étaient gardées par ma
  32. ; je les montrai vite à ma sœur qui, occupée à tricoter, ne les remarquait pas: elle me dit que c’étaient
  33. elle qui aperçut la première
  34. On prétendait que la
  35. indice capable de mettre sur sa
  36. . La Catherine, que je n’avais pas suivie ce jour-là, déclara qu’elle ne s’était aperçue de rien, que les brebis n’avaient pas eu peur
  37. bien
  38. faisait tellement maigre chère à la maison qu’il
  39. laquelle
  40. restait
  41. .¶ On faisait bien
  42. on pétrissait d
  43. et dont la mie était blanchâtre. Mais cette miche était
  44. nous avions
  45. , et qui n’est qu’une déformation
  46. ,
  47. d’
  48. ,
  49. toujours
  50. même
  51. comme
  52. Quand j’étais rendu à
  53. L’horizon s’élargissait.
  54. ,
  55. , la Breure était
  56. et les
  57. étoilées de fleurettes roses. Et dans les haies du voisinage, ce n’étaient que
  58. aussi
  59. de cotonnade, et
  60. , et, quand
  61. , sans faire attention, ainsi qu’il m’arrivait
  62. -
  63. , pour quand j’avais faim,
  64. les autres s’en aperçurent;
  65. il
  66. ,
  67. ,
  68. en
  69. robe…¶ ¶ Je
  70. , que m’avait
  71. au moins
  72. , Dieu, que c’était dur d’
  73. que c’était dur d’
  74. me prenaient, et
  75. . . . . . . . . . . . . . . . . . .¶ Il y avait trois semaines que j’allais seul à la Breure quand j’eus ma
  76. calme et
  77. genèt
  78. petit
  79. quand, tout à coup,
  80. comme un fou
  81. c’était
  82. qui,
  83. qui m’étreignait
  84. c’était
  85. qui
  86. qui
  87. Grâce à la compagnie des deux pauvres bêtes, je
  88. sur mon visage
  89. me donna
  90. chenevière. En dépit de mon chagrin, je mangeai goulûment ces bonnes choses. Mais cela ne me réussit pas; j’eus, la nuit, un cauchemar épouvantable provenant d’une digestion pénible: il me fallut vomir
  91. fut mûr, – et cela ne tarda guère, –
  92. ancienne, et voici qu’au lendemain de cette reprise j
  93. était isolée et
  94. tout
  95. et ne bougeai pas
  96. avec la résolution d’abandonner mon poste; je pus, cette fois, éviter les ronces et je gagnai sans encombre
  97. était close! J’eus beau la secouer, elle ne céda pas, elle était
  98. était
  99. et
  100. il
  101. il
  102. de me trouver
  103. ,
  104. très
  105. , à un moment donné,
  106. ,
  107. ,
  108. ,
  109. sur cet espace
  110. leur confrère
  111. que le récit de son compagnon avait paru intéresser beaucoup, émit alors
  112. puis
  113. je ne les vis
  114. Je n’y trouvai que ma
  115. de coliques
  116. eut un blasphème et
  117. étaient
  118. ; ils avaient des ventres qui leur montaient par dessus les reins et ils
  119. la
  120. que
  121. s’était écarté et j’avais, de ce fait,
  122. entièrement
  123. était déchirée,
  124. aussi
  125. ,
  126. de ce reproche
  127. Quand nous fûmes de retour à
  128. étant
  129. fâché. Je lui demandai des nouvelles du troupeau
  130. , plus un petit,
  131. que nulle
  132. dorénavant toujours la même chose. Pour moi, je ne
  133. le pauvre scieur.¶ . . . . . . . . . . . . . . . . . .¶ En plus de ces événements extraordinaires, les
  134. au cours de
  135. je vis
  136. assez forts
  137. que je faisais
  138. bien
  139. cela
  140. attendre
  141. une
  142. rendaient perplexe, combien ils me
  143. , elles devenaient insupportables, étant maraudeuses
  144. . Quand
  145. , elles y causaient des dégâts nombreux et
  146. y
  147. ; de plus, il était quasi impossible de les empêcher d’y retourner
  148. venaient
  149. et j’avais beau courir et me gendarmer, il
  150. de faire chaque jour une grande
  151. , et
  152. à cause des
  153. Le comble était que toute la troupe ne se suivait pas.
  154. , ne pouvant suivre les «vieilles gamelles» dans toutes leurs pérégrinations. Et pendant que je poursuivais les uns, les autres se sauvaient d’un autre côté: il en résultait qu’à
  155. , le nettoyage était difficile
  156. inspection
  157. . On me désigna pour aller à la foire parce que, mon
  158. , mais grandiose. C’était pour moi
  159. Dame, j
  160. ouvrir les yeux; et, même levé, je ne me départissais pas de ma somnolence inconsciente. Ma mère me fit endosser
  161. ,
  162. je n’avais pas faim, ayant trop sommeil. Ma tête
  163. mon bras, retombait sur la table, et
  164. ; sa voix se faisait caressante et ses yeux étaient pleins d’
  165. ; on les démarra péniblement
  166. voyage commença. Au contact de la température hostile, je m’éveillai tout à fait. Alors, songeant qu’on allait à Bourbon, je retrouvai mon enthousiasme d’enfant, ma gaîté innocente, et je me mis à frapper les cochons avec ma branche d’osier, ayant hâte d’arriver. Je me donnai tellement de mal que je n’eus pas très froid; et ce
  167. ,
  168. ,
  169. et à la chaleur relative qui en résultait,
  170. plus que de raison. En plus, j’avais faim
  171. que ma mère y avait mises; je n’y parvins qu’après les avoir réchauffées
  172. , en les introduisant l’une après l’autre sur ma poitrine
  173. battait l’air
  174. de tout
  175. qui
  176. ; on ne les
  177. de temps à autre
  178. ,
  179. ,
  180. s’en
  181. et rasée
  182. attendu
  183. Cependant il se faisait tard: j’avais
  184. pour me réchauffer;
  185. aussi parce que m’effrayaient
  186. par un
  187. aima mieux lui vendre plus cher les autres et nous laisser ramener ceux-ci pour que nous les fassions grossir davantage. Les
  188. ,
  189. . Je m’y ennuyai fort, d’autant plus qu’il continuait de faire très froid, le soleil n’ayant pu réussir à percer l’opacité de l’atmosphère hivernale. Quand l’acheteur parut
  190. fit
  191. ,
  192. . J’eus une désillusion au cours de ce trajet: les maisons ne me semblèrent plus aussi belles; seuls quelques étalages de magasins me charmèrent. Il faut dire que nous ne suivîmes presque pas la grande rue; nous prîmes
  193. ,
  194. .¶ . . . . . . . . . . . . . . . . .
  195. me
  196. faire
  197. connaissait, et qu’il
  198. ,
  199. ,
  200. je les devinais plus que je ne les voyais:
  201. elles
  202. l’ensemble triste de tout. Ils étaient tristes, ses grands
  203. et
  204. La
  205. s’ouvrit et livra passage à
  206. grande
  207. En dépit des observations de cette femme, un
  208. de nouveau
  209. et cela
  210. sévère
  211. encore
  212. sortait bien rarement, et
  213. il
  214. . Tous les anciens faits de ce genre me revinrent en mémoire et je ne doutai plus que son retard n’eut la cause supposée par M. Vernier
  215. venaient
  216. qu’ils ne vivaient que de rapines et qu’ils
  217. amoureuse
  218. tous
  219. mon estomac s’était tu; mais je devenais faible de plus en plus, et
  220. à présent
  221. l
  222. Du côté de la ville, une grande clameur s’éleva… J’eus encore une peur atroce quand je vis apparaître
  223. place, à une petite distance sur le chemin de chez nous. Au carrefour, ils s’arrêtèrent et se séparèrent, après s’être fait des adieux bruyants: les uns prirent le chemin d’Autry, les autres vinrent de mon côté. J’eus un instant la pensée que mon père était peut-être de ceux-là. Mais quand ils furent plus près, je vis qu’ils étaient tous des jeunes gens. Ils étaient six
  224. , on mangeait aussi
  225. aussi de la soupe qui ne sentait rien, mais qui était
  226. et qui remplissait le ventre.
  227. cette place déserte, de ce
  228. . Je tombai, à partir de ce moment, dans une sorte de demi-sommeil, dans le terrible état léthargique de ceux qui meurent de froid. Je m’étais adossé de nouveau au tronc de l’arbre,
  229. – y défilaient en images imprécises
  230. me manquait
  231. .....¶ . . . . . . . . . . . . . . . . . .¶ Il était bien près de neuf heures quand
  232. tout d’abord, resta interdit: il était
  233. et
  234. sans manger autre chose; et je me cramponnais à sa main en un engourdissement voulu, pour l’empêcher de s’éloigner
  235. malgré moi,
  236. contre un mur
  237. ;
  238. enfin
  239. , soulagé, me reprit la main,
  240. toujours
  241. ,
  242. seuls
  243. étaient
  244. je m’enlisais dans
  245. et
  246. quand j’arrivais avec des sabots trop sales. (
  247. lesquels n’étaient
  248. tout à fait:¶ –
  249. qui
  250. ;
  251. il nous donna
  252. Au
  253. , c’était un brave homme
  254. , et il nous arrivait de faire de bonnes parties
  255. nous
  256. grande
  257. pour
  258. -
  259. Jean Boulois, qui était
  260. ,
  261. il y avait
  262. ,
  263. ,
  264. boisson
  265. dans la vie qu’au
  266. peu de temps après: mes deux frères se marièrent
  267. Le
  268. Cette crainte exagérée s’expliquait par plusieurs raisons. D’abord, le nombre des appelés était restreint; et, parmi ces victimes du hasard, tous ceux
  269. sans ressources se faisaient remplacer. Puis
  270. -
  271. pendant lesquelles
  272. , un sujet de transes continuelles
  273. , le cas échéant,
  274. dans le tiroir intérieur de son armoire. A
  275. pour l’époque du tirage au sort de chacun des aînés les cinq cents
  276. Le
  277. bien mieux
  278. je
  279. et de bonne heure
  280. , les gamins dont j’étais
  281. petits
  282. et
  283. Je ne lui parlais guère, toutefois, car je continuais d’être peu hardi d’ordinaire, et
  284. avec ma compagnie, sur les flancs
  285. . Et, avant que le Cosaque ait pu se reconnaître,
  286. bono!… disait-il.»¶ «Je compris que ça signifiait ‘‘Bon français’’ et qu’il me
  287. : il y
  288. ,
  289. :¶ – «Oh!
  290. !…
  291. fis pas tout ce discours, vous pensez bien. Mais ces choses-là me passèrent par la tête en l’espace d’un éclair. Je lui fourrai
  292. de chanter cela à cause des enfants. Il est vrai qu’à la petite table nous étions tout oreilles et que plus d’un couplet nous intriguait fort
  293. des
  294. . Presque tous étaient habillés en femmes, ou bien en
  295. : ils dansaient
  296. et ils poussaient
  297. ; les faits et gestes des masques leur donnaient envie de prendre de l’exercice, de se dégourdir les jambes. Tout le monde se leva; mon
  298. fut
  299. à un bâton piqué d’un côté dans le foin du fenil et de l’autre dans un tas de blé non battu. Elle
  300. faible
  301. bien
  302. nous
  303. tous
  304. ,
  305. ,
  306. qui nous observait
  307. ,
  308. ,
  309. des bêches, des pioches, des «mares», tous les outils
  310. trouvèrent; ils y
  311. poussa des plaintes déchirantes qui réveillèrent les dormeurs, et
  312. Elle
  313. . Elle avait été très longue à se développer physiquement, n’avait marché qu’à deux ans, parlé qu’à trois: et encore lui restait-il un zézaiement
  314. déformer beaucoup la plupart des mots, la rendait inapte à se faire comprendre des étrangers.
  315. Sa physionomie restait fermée. Ses yeux étrangement fixes ne décelaient nulle lueur d’intelligence.
  316. était, à dix ans, et
  317. . . . . . . . . . . . . . . . . . .¶ A dater de ce moment, bien que restant porcher en titre, je
  318. J’étais employé comme toucheur de bœufs –
  319. comme
  320. – surtout pendant le dernier mois
  321. au même attelage
  322. nous
  323. les cochons qui s’occupaient à suivre le sillon ouvert pour manger les vers déterrés et restaient
  324. ; car on prétendait que
  325. )
  326. , et il y consentait quelquefois. Ça me remuait fortement, mais ça m’intéressait. Néanmoins,
  327. se fâchait: car il était
  328. Quand il approchait d’être l’heure, je ralentissais ostensiblement en
  329. souvent
  330. vague
  331. .¶ Quand il faisait beau
  332. j’eus des frissons qui n’étaient pas uniquement
  333. les dents claquantes et
  334. tard, je n’avais pas faim. Je dis
  335. .¶ . . . . . . . . . . . . . . . . .
  336. pour battre
  337. n’était pas une petite affaire
  338. . Cela
  339. constamment
  340. un instant s’arrêter; ne pouvoir même
  341. je voyais
  342. le
  343. Le
  344. après, lorsqu’il me fallait soulever ce fardeau trop lourd, il
  345. .
  346. ne peut y parvenir, car on
  347. Dès qu’il apparaissait, les
  348. et elles
  349. ,
  350. les
  351. malsains d’être
  352. en
  353. l’époque de
  354. elles avaient atteint
  355. bien
  356. difficile
  357. le
  358. ; il
  359. toutes
  360. , jamais au delà
  361. lui permettait de ne donner, selon la coutume, qu’une somme insignifiante; et cela
  362. ,
  363. ,
  364. ,
  365. avaient bien
  366. noce, mais ils les
  367. )
  368. ,
  369. ,
  370. ,
  371. levant
  372. qu’il allait
  373. il
  374. présent un
  375. Ces provisions furent dévorées en un clin d’œil, à peine le
  376. , sans quoi je me serais certainement étalé dans quelque fossé. Pourtant l’air me fit du bien et,
  377. , bien qu’il ne fût pas encore huit heures:¶ – Eh bien
  378. fis-je en pénétrant
  379. .¶ Je butai dans le
  380. . . . . . . . . . . . . . . . . . .¶
  381. fréquemment des parties de plaisir qui ne coûtaient rien: c’étaient,
  382. ,
  383. et, au jour dit, toutes les jeunes filles, tous les jeunes gens de la contrée s’y
  384. et aussi
  385. ; il y avait
  386. restaient donc très honnêtes: il ne s’y passait jamais rien d’anormal
  387. elle m’inspirait
  388. )
  389. la
  390. qui était
  391. ,
  392. de quelques pas
  393. de nous éviter une chute complète
  394. Je ne pouvais, en raison des ténèbres, observer sa physionomie, mais il
  395. Je lâchai son bras, reccueillis sa main dans ma main droite et, du
  396. .¶ –
  397. me
  398. qu’elle était impuissante à pénétrer:
  399. en faire le prétexte d’une
  400. Il nous fallut ensuite parcourir un
  401. placées en ligne et
  402. d’eau
  403. . Des gouttes de cette eau boueuse allèrent souiller les vêtements et la figure de ma compagne. Je
  404. Donc, à partir de cette soirée,
  405. . Pourtant elle ne devint pas ma maîtresse
  406. nombreux et à des rééditions de nos
  407. absolument
  408. XI¶ J’avais
  409. quand
  410. que M. Fauconnet
  411. De plus, on avait trouvé absolument dérisoire le prix des
  412. qu’il avait
  413. lui
  414. oui,
  415. , une grimace horrible
  416. dans l’étable, et
  417. il
  418. à ce sujet
  419. ce qu’on savait être
  420. plus
  421. au point de
  422. ,
  423. ,
  424. ,
  425. ,
  426. ,
  427. était située à proximité du bourg de Saint-Menoux, au bas d’une grande côte, tout près de la route de Bourbon. Elle
  428. y
  429. placés
  430. était passable et il n’y avait pas à se plaindre
  431. il était
  432. , – ne connaissant rien des choses de la culture, –
  433. avait acheté des
  434. et il
  435. y
  436. avaient
  437. ,
  438. -
  439. à accomplir
  440. puis
  441. diverses
  442. Et c’était encore pis au
  443. alors
  444. courbant le dos, – tel un chien battu à la suite d’une frasque, –
  445. C’était d
  446. qu’
  447. De plus, elle était
  448. ,
  449. toujours
  450. et, du regard, inspectait les paniers
  451. que
  452. : ils étaient toujours à
  453. trop vite
  454. ces deux opérations
  455. les
  456. ,
  457. ,
  458. il
  459. il
  460. : en tout cas il
  461. à mon père
  462. il n’y avait pour passer qu’un étroit sentier, le terrain étant coupé par une grande
  463. y semblaient
  464. et le
  465. avait une insistance particulière, une sonorité inquiétante
  466. comme j’arrivais à quelques dix mètres du bord de la mare, surgit
  467. qui firent de même. Un frisson de
  468. parcourut tout entier, mais je ne perdis pas mon sang-froid. J’étais muni d’un solide
  469. ,
  470. , les
  471. au travers d’un champ.¶ A mes pieds, le fantôme à présent gémissait, râlait, de façon lamentable. Et il proféra entre deux plaintes:¶ –
  472. je
  473. de m’en aller,
  474. Je fouillai mes poches et pus y découvrir quelques allumettes. A
  475. du tout
  476. n’
  477. , sa tête sur ma nuque, ses bras m’étreignant, ses mains se nouant sur le haut de mon estomac. Puis, m’étant relevé
  478. , mes mains passées sur ses cuisses pour l’empêcher de glisser, je me mis à marcher avec précaution
  479. j’eus beau faire:
  480. de la marche
  481. me
  482. drap blanc que j’avais passé en travers sur mon cou se marbra de rouge à proximité de sa bouche; le
  483. intérieurement
  484. , empêchait ma blouse de recevoir des traces de sang qui n’eussent pas manqué le lendemain, chez nous, de me valoir un interrogatoire embarrassant. Je m’efforçai de marcher plus vite, tellement anxieux et énervé que je ne sentais plus le poids de mon fardeau. Ma force était comme décuplée. Et mon cœur, un moment amolli, était redevenu de marbre; j’entendais distraitement et sans en être affecté les modulations diverses de ma victime, indiquant le degré de torture qu’elle subissait
  485. de chèvre
  486. brusquement
  487. j’entendis les crissements du verrou qu’on tirait et de la porte qu’on ouvrait, puis
  488. malheureusement
  489. : il avait son affaire
  490. donc
  491. ,
  492. ,
  493. sont revenus assaillir ma pensée
  494. et que
  495. Cela les effrayait. Et leur
  496. de
  497. le cours de
  498. et
  499. ; elle m’était
  500. ,
  501. qui était mêlée à mes premiers souvenirs,
  502. ; les mêmes besognes furent exécutées
  503. prévenir
  504. me
  505. à ce moment
  506. ce fut l’enterrement. Nous
  507. ,
  508. ,
  509. on la descendit et
  510. manière qu’on se rendit de l’église au cimetière
  511. j’eus
  512. voir
  513. . Ce grand chagrin, ostensiblement étalé, m’étonna
  514. très
  515. . . . . . . . . . . . . . . . . . .¶ Ce fut peu
  516. déjà
  517. La
  518. Elle économisait sur ses effets
  519. ma mère l’argent nécessaire au libellé et à l’expédition de ses missives.
  520. et ils
  521. ,
  522. ,
  523. qu’elle contenait
  524. dans le
  525. J’eus, à dater de ce moment, passablement d’inquiétudes pour mon compte.
  526. ; il
  527. et
  528. m’étais débauché. Je
  529. . Quand ils faisaient droit à ma demande,
  530. tous
  531. de nous soûler et
  532. il ne faisait pas bon venir nous chercher noise:
  533. accès facile, ni d’
  534. qu’ils
  535. souvent
  536. , nous; aussi bien qu’eux
  537. vous êtes
  538. était
  539. ne pas nous battre, puis nous invita à
  540. ,
  541. la
  542. , la blouse
  543. et
  544. tellement
  545. tous
  546. habituel
  547. d’entrer chez notre aubergiste pour
  548. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  549. -
  550. . Deux gendarmes arrivèrent bientôt, dont l’un avait des galons blancs sur le bras: c’était le
  551. il
  552. ; nos yeux baissés, nos physionomies atterrées disaient
  553. le maréchal-des-logis l’interrogea plus longuement; mais le malheureux, affalé, livide, tremblait si fort qu’il se trouvait dans l’impossibilité de répondre autrement
  554. concluait-il.
  555. , me dit-il un jour,
  556. être
  557. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  558. intervalle
  559. , d’ailleurs,
  560. quelqu’un
  561. persistante
  562. lui
  563. se leva
  564. , prétendit que nous étions des crapules, des brigands, – il traita même Aubert d’assassin,
  565. d
  566. , d’inoffensifs petits jeunes gens
  567. manger
  568. pour m’annoncer
  569. et,
  570. était survenu
  571. ,
  572. ,
  573. ,
  574. à travailler pour rien:
  575. je t’assure que
  576. je
  577. ,
  578. -
  579. de vie
  580. car,
  581. leur importance, et il
  582. il y eut des instants où je
  583. tout à fait
  584. qu’il avait au
  585. chez lui
  586. dont il me
  587. ¶ . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  588. qui était avec moi à
  589. . C’était une
  590. le plus
  591. elle était bâtarde. Sa
  592. , disait-on,
  593. eu
  594. , ce qui ne l’empêchait pas d’avoir deux autres enfants
  595. enfants
  596. Pour mon excuse, je peux dire que j
  597. eues
  598. part à la conversation d’
  599. de me regarder avec tendresse, rien qu’à cause
  600. plutôt trapu; mon organisme décelait la vigueur; et mon
  601. des vaches
  602. ;
  603. petit
  604. Vous avez compris?
  605. rouge et
  606. J’eus d’ailleurs, à la suite de sa défense énergique, un
  607. qui
  608. problématiques
  609. très légère de mœurs
  610. et égarés
  611. je pus lui parler
  612. que je connusse, lesquelles
  613. transformée,
  614. qu’il y avait
  615. ¶ Je commençais à devenir perplexe.
  616. certainement
  617. . . . . . . . . . . . . . . . . . .¶ Mes
  618. qui
  619. Son
  620. et il
  621. car
  622. fit subir ensuite un véritable interrogatoire ayant pour but de le fixer
  623. en question
  624. Je réfléchis beaucoup à cela toute la semaine. Pour plusieurs raisons,
  625. et, dès qu’elles furent rentrées
  626. d’avoir
  627. , son regard me fouillait l’âme
  628. , après lesquels elle redevint pensive un instant,
  629. vous
  630. -
  631. , c’est pour moi
  632. au bal
  633. je
  634. ! Et pourtant, c’était fait!
  635. Ils lui
  636. – Naturellement, ça les ennuyait que je n’aie rien du tout: ils me le déclarèrent tout net quand j’allai à la maison leur faire ma demande.¶ –
  637. avait eu
  638. ; il
  639. et
  640. eut lieu
  641. )
  642. allâmes
  643. pour
  644. indispensables
  645. bien
  646. gros d’inquiétudes et tristement
  647. J’évitai pourtant, grâce à une
  648. puis
  649. quand vinrent les grands
  650. le
  651. amusant. Le froid cinglait, raidissait, bleuissait la main qui tenait l’anse de la cruche; les doigts gourds refusaient tout service; ma femme avait le droit de se plaindre et en usait, on peut le croire. Quand il y avait de la neige ou bien du verglas, c’était pis encore; la corvée devenait très pénible et j’eus la preuve qu’elle pouvait aussi être dangereuse. En effet, un
  652. -
  653. du lait
  654. , de la part des gens de la ville
  655. Donne-nous du lait, Tiennon!
  656. abattoirs, dans les
  657. et
  658. dans les devantures
  659. devantures
  660. , leurs laideurs
  661. , ces belles boutiquières,
  662. avec un
  663. je
  664. .¶ . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  665. J’étais allé voir mes parents le mois précédent et j’
  666. un
  667. quelque peu
  668. de faire
  669. ,
  670. ,
  671. Dans les fermes, l
  672. , il paraît que c’était encore pis
  673. de le dire
  674. -
  675. à son tour ce même
  676. fut connu de tous et fit
  677. et
  678. que
  679. et
  680. s’aperçut, ce fut
  681. une grande affaire
  682. ,
  683. ,
  684. je
  685. lire et de m’en expliquer l’usage. Très familier selon sa coutume, il s’empressa de me satisfaire. Dans leur programme, les
  686. des réformes nombreuses:
  687. qu’ils voulaient
  688. de notre chère patrie et, – conséquemment, – de
  689. ils ont lieu d’être
  690. et croyez que
  691. que venait corroborer l’opinion de M. Perrier
  692. que
  693. étaient des canailles. Il lui cita
  694. ,
  695. , avait dit en terminant le curé
  696. ils
  697. , c’est-à-dire pour les conservateurs.¶ Victoire me raconta cela le soir même.¶ –
  698. tous
  699. à la députation
  700. étaient républicains aussi. Et puis, j’avais appris que
  701. une
  702. acharnée
  703. de ceux qui représentent aux élections les
  704. ,
  705. au moins
  706. Par exemple, quand on nous fit revoter six
  707. les
  708. qui se formaient
  709. sans passion,
  710. C’est seulement dans ses
  711. .¶ . . . . . . . . . . . . . . . . . .¶ A la suite de ce deuil, il y eut encore une
  712. qui était depuis quelque temps
  713. le
  714. mes deux aînés
  715. intransigeante et
  716. les
  717. bien
  718. des limites territoriales de
  719. intégralement
  720. ne m’enpêchait pas de travailler, bien loin de là; au contraire, il me
  721. ,
  722. qui faisait des
  723. ,
  724. être
  725. nos jambes
  726. et
  727. trop
  728. ,
  729. , c’est certain
  730. ; de plus, Victorine, en dépit de
  731. , insensiblement,
  732. Je sentais qu’à
  733. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  734. mais
  735. il m’arriva d’être dupe de ma crédulité. Un jour
  736. puis
  737. ,
  738. à la hâte
  739. ,
  740. ,
  741. d’avoir l’absolue
  742. , que je vais mettre avec,
  743. -
  744. donc
  745. n’est pas sale
  746. , un peu
  747. que
  748. en ville
  749. dit-on, eut son camp, au moment
  750. , original
  751. de l’étable
  752. qui
  753. il est
  754. et, à cause de cela, il
  755. des
  756. il devenait
  757. . Il s’en allait aux foires où il se sentait regardé
  758. , quoi qu’il fût vieux et plus que laid. Jamais il ne passait, sans sortir,
  759. ¶ Une seule fois, je
  760. bourdes
  761. , de leur côté,
  762. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  763. ,
  764. ,
  765. enfin
  766. les
  767. (
  768. )
  769. de battre
  770. bien
  771. se familiariser
  772. plus
  773. furent les femmes
  774. ; je puis donc dire que je me régalai
  775. diminuait, et tous mes compagnons étaient dans le même cas
  776. En raison de la
  777. . C’
  778. qui était une
  779. et lui dis
  780. la
  781. plus
  782. matinale
  783. Charles, – car nous avions un
  784. ¶ . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  785. nous
  786. ,
  787. ,
  788. ,
  789. la
  790. furent vaines, comme étaient vains
  791. ,
  792. nos peines. Peu après, il me creva
  793. au moins
  794. me causa des ennuis
  795. il était allé trouver
  796. qui
  797. ,
  798. ,
  799. , j’étais secoué d’un fou rire
  800. ,
  801. ,
  802. qu’on lui avait fait accomplir. Il
  803. qui fretintaillaient
  804. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  805. , pour clôturer cette série de malheurs,
  806. , il fallut bien
  807. grand
  808. tout
  809. il
  810. nous en
  811. . Elle
  812. tout
  813. Le
  814. s’appelait M. Parent. C’
  815. très
  816. Tout de suite il me dit qu’en considération de mon beau-père il m’agréerait comme métayer, bien que je sois seul pour travailler, ce qui n’était guère avantageux.
  817. il
  818. ; et,
  819. les
  820. qui me seraient
  821. et
  822. ,
  823. , et pour lequel il semblait avoir un culte exagéré.¶ –
  824. ou à tirer
  825. si c’est nécessaire
  826. nous
  827. car
  828. , disait-elle de son air le plus froid, le plus indifférent, le plus lassé:
  829. : ça
  830. est-ce que ça
  831. ,
  832. ; en balayant, on arrachait de plus en plus le gravier qui les liait; mais eux restaient là, invincibles
  833. énorme
  834. il y avait,
  835. un bahut pour le linge sale, puis un autre bahut, puis
  836. trônait
  837. il y avait enfin, dans le
  838. de
  839. de pierre
  840. mettait son trou noir
  841. tout au plus
  842. qui séparait les deux corps de bâtiment, les étables envoyaient leurs
  843. qui
  844. des
  845. ;
  846. étaient dissiminés çà et là
  847. légères
  848. distinctement
  849. qui les cerclaient
  850. ;
  851. que formait la forêt
  852. c’était
  853. qui nous dominait et
  854. qui sont des
  855. leur mort paisible,
  856. ; je les vis se draper
  857. royale
  858. et comme à regret; je
  859. je
  860. assez peu intéressants
  861. (Le quatrième, né avant terme, n’avait pas vécu.)
  862. le vit, et
  863. et que vous travailliez bien
  864. ;
  865. qui était courte et rare, mais qui restait
  866. qu’elle décelait
  867. des
  868. en
  869. -en
  870. , car il me dit, dès qu’il eut l’occasion de me voir:¶ –
  871. en
  872. , nous disaient-ils chaque fois.
  873. nous n’en faisions rien
  874. , comme je le dis,
  875. Quand je disais quelque chose qui lui semblait
  876. lui
  877. , et qu’il était célèbre
  878. -
  879. cette particularité,
  880. la connaissait. Chaque dimanche presque
  881. il
  882. , me disait-il
  883. il
  884. preuves d’évidence et
  885. ,
  886. ,
  887. ,
  888. ,
  889. avoir
  890. Napoléon, – qu’on appelait à présent
  891. , –
  892. et
  893. parce que
  894. de sa part
  895. fût
  896. non plus que
  897. ,
  898. d’être
  899. à la
  900. toujours,
  901. à ce
  902. ;
  903. de la chose
  904. entre le grand Pierre et son beau-frère; mais, au lieu de cela
  905. ,
  906. notre repas était terminé:
  907. Moi aussi,
  908. : j
  909. : il n’y a
  910. ;
  911. placée exprès dans le parc, au milieu d’un bosquet de grands arbres.¶ –
  912. Il vaut toujours mieux ne rien dire de ceux sous la domination desquels on est placé.
  913. ,
  914. de dix-huit heures
  915. -là
  916. et,
  917. ,
  918. étaient
  919. ;
  920. faire se
  921. de partir
  922. était bon; il
  923. d’eau très claire
  924. .
  925. c’était
  926. d’en donner une ration suffisante aux
  927. de vingt-cinq bêtes
  928. je
  929. Je
  930. bien que le temps passe sans qu’on s’en aperçoive, et
  931. ,
  932. me hantaient souvent, et
  933. : j’en suis encore là
  934. ,
  935. dans ma poche
  936. . Cela arrivait souvent le samedi.
  937. me
  938. ; j’étais mal à l’aise
  939. de ma part de récolte ou de la vente des animaux
  940. qu’ils m’adressaient m’étaient sensibles
  941. complimenteurs:¶ –
  942. ,
  943. ,
  944. sentir
  945. -
  946. de ce genre que doivent ressentir les
  947. , un orgueilleux contentement me venait; et je
  948. La mise au monde de notre quatrième enfant, – ce petit né avant terme et mort aussitôt, – avait beaucoup fatigué
  949. Sa figure avait minci; ses joues s’étaient creusées; sa pâleur bistrée s’était accentuée et ses grands yeux noirs s’étaient nimbés d’une large cernure bleue. Elle était prise fréquemment, et parfois simultanément, de coliques d
  950. figure
  951. de préparer les victuailles et de les
  952. elle ne prenait qu
  953. J
  954. , de mes deux assiettées de soupe épaisse
  955. en deux
  956. était
  957. , mangés de caresses
  958. .
  959. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  960. .
  961. et nous
  962. était généralement prévenu de leur arrivée et on
  963. pour le mariage. Une fois entraîné, je
  964. aimant peu sortir, ne m’accompagnait jamais.
  965. , avec sa famille,
  966. était
  967. , disait-il de sa
  968. désagréable
  969. lui étaient nécessaires
  970. pitoyable
  971. étaient
  972. et, lorsqu’il venait
  973. ne s’intéressait aucunement à la culture, qu’il
  974. de le voir s’en aller
  975. je trouvai moyen
  976. – Oh! par exemple, va-t-on s’écrier, avec
  977. , comment pouviez-vous trouver le temps de songer aux intrigues amoureuses? C
  978. , il est vrai… Et je crois que
  979. , plein de vigueur
  980. , en dépit de mes fatigues, le besoin de faire acte de mâle
  981. , que ma tentative la rendrait plus encore plaintive et grincheuse, accentuerait son état d’agacement. Or donc je me tenais coi, refoulant mon désir; mais cela
  982. j’avais trop le respect de mon intérieur pour en arriver là:
  983. Ainsi qu’il arrive souvent, ma première faute se produisit un jour où je n’y pensais pas du tout. C’était un peu après
  984. ; on venait de terminer la rentrée des foins et celle des seigles, et les blés n’étaient pas encore mûrs. Un
  985. se trouvait
  986. qui se nommait Marianne
  987. , l’idée me vint
  988. mesure de
  989. matinal
  990. d’or
  991. Bref, elle me sembla belle, et je
  992. , mais je refusai
  993. bien
  994. , avant de sortir de la chaumière, je goûtai dans ses bras cet oubli éphémère de tout, cet instant de bonheur surhumain que l’on trouve dans l’accomplissement de l’amour.¶ J’étais troublé beaucoup quand je sortis: il me semblait que tout, au dehors, allait clamer ma
  995. :
  996. :
  997. me prit à part un jour et
  998. de l’affaire.¶ ¶ [1] En faisant couler de haut, dans la bouche, l’eau du vase.
  999. le propriétaire,
  1000. le régisseur, et
  1001. étant venu chez nous,
  1002. Jean
  1003. travailler et de
  1004. qu’il apprenne cela, pour
  1005. , ça vaudra mieux
  1006. .
  1007. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  1008. certes
  1009. )
  1010. fît, à l’égard des engrais, ce que je faisais pour l’outillage; je tenais surtout à lui
  1011. en
  1012. lui
  1013. de la gérance
  1014. à ce
  1015. , répondis-je
  1016. mis
  1017. récolte; il y a ensuite plus-value considérable sur
  1018. ajouter
  1019. ¶ . . . . . . . . . . . . . . . . . .¶ C’était aussi par raison d’
  1020. qui
  1021. , que ça ne tiendrait pas, qu’ils
  1022. Victoire
  1023. , disait-elle
  1024. : j’ordonnai au meunier de retirer le son tout en le prévenant d’avoir à dire,
  1025. en
  1026. privés,
  1027. comme il le mérite!¶ . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  1028. et
  1029. , 1861 est de celles-là
  1030. des
  1031. douloureux
  1032. que
  1033. ,
  1034. ; elles m’énervaient, et
  1035. aussi
  1036. le comprendre, après la grande crise du début
  1037. aussi
  1038. à prendre à partie la municipalité de Bourbon,
  1039. au fond, et
  1040. , outre mes souffrances,
  1041. et fus heureux
  1042. ¶ – L’année sera bonne,
  1043. -je; ça nous permettra de nous rattraper sans trop de peine des grandes dépenses causées par mon
  1044. ils se mirent à tomber,
  1045. ensuite
  1046. en
  1047. une bien triste constatation.
  1048. Toutes les brindilles sèches s’étaient détachées et aussi de
  1049. vertes, des
  1050. tous
  1051. demi penchées, en des attitudes de souffrance.
  1052. à
  1053. qu’à l’état de souvenir.
  1054. ce fut
  1055. . Et pourtant, c’était
  1056. tout l’hiver et où de grandes fêtes ont lieu au temps du Carnaval. Ni l’un ni l’autre ne devaient revoir la Buffère: M. Gorlier
  1057. son arrivée là-bas, et sa maîtresse, –
  1058. – ne revint jamais. A tort ou à raison, on
  1059. en garnison
  1060. dont la femme était la nièce du maître défunt. A la
  1061. M. Lavallée
  1062. ,
  1063. au contraire
  1064. et
  1065. se trouvaient
  1066. ; je ne vis pas le moindre objet qui réponde à un besoin réel
  1067. parut
  1068. En dépit de nos protestations, il
  1069. et laissait passer un jet exagéré de salive
  1070. et à perfectionner les cheptels: aussi lui donna-t-il congé
  1071. toutes
  1072. et
  1073. .
  1074. ;
  1075. de Lurcy, et bien souvent à celles de Souvigny, de
  1076. , tous les cheptels étaient changés et n’en valaient pas mieux. Seulement, nous étions endettés de plusieurs milliers de francs, car
  1077. , disions-nous entre métayers.¶ Nous étions tous furieux après
  1078. fut reparti
  1079. tout: l’amélioration des cheptels avait été le dernier des soucis de Sébert; c’était uniquement pour faire sa poche qu’
  1080. mille francs que lui offrit le propriétaire
  1081. où il
  1082. ?¶ . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  1083. celle
  1084. le fils d’un petit propriétaire voisin du bourg. Roubaud
  1085. ; il cumula les fonctions
  1086. et de régisseur; il fut, d’ailleurs, moins un gérant qu’un simple teneur de comptes,
  1087. à part le
  1088. à
  1089. riches, et qu’il fallait bien se soumettre à la règle pour faire plaisir aux parents. Je dis cela
  1090. et
  1091. qu’on s’en souvînt
  1092. ,
  1093. de planches qui servaient de clapier, et les
  1094. ¶ –
  1095. qui eut à se plaindre des enfants du maître. Tout de suite
  1096. le
  1097. Charles, veux-tu bien aller
  1098. D’ailleurs, l
  1099. s’
  1100. parce que ça lui fausserait le goût
  1101. que j’en voulus
  1102. ,
  1103. en
  1104. en pleine figure
  1105. : il pleura
  1106. où il gardait les vaches. Avant leur arrivée
  1107. ne
  1108. , dit-il
  1109. sans qu’on les vit, puis
  1110. ,
  1111. par mon gamin
  1112. d’aller en journée quand son état de santé
  1113. tous les ans aux
  1114. et
  1115. morte de chagrin, de souffrance, de froid et de misère!¶ Après qu’elle m’eut dit cela en me regardant d’un air sombre, ma mère
  1116. ne lui avaient pas donné assez, qu’ils
  1117. avait
  1118. en elle
  1119. :
  1120. très
  1121. il n’y avait que
  1122. et
  1123. acheter
  1124. la
  1125. la Catherine lui envoyait
  1126. du
  1127. J’allai ensuite chez un marchand de bois auquel je
  1128. C’était beaucoup:
  1129. :
  1130. Le
  1131. , il avait le défaut de dépenser beaucoup d’argent. Tous
  1132. ; elle avait une
  1133. les
  1134. ; elle était laide et avait, depuis plusieurs années, coiffé sainte Catherine
  1135. ; le second provoque une guerre perpétuelle, un besoin de se faire réciproquement un tas de petites misères, et cela nuit à la bonne exécution des besognes journalières.
  1136. désagréable,
  1137. avec une
  1138. qu’ornait une
  1139. en somme,
  1140. qu’il fût
  1141. ; il y avait, à proximité du fourneau, une grande auge de pierre pour les écraser. Après un moment, l’idée
  1142. avec précaution
  1143. se disposant à rentrer; alors
  1144. Je crois que la
  1145. était tout l’opposé de son frère;
  1146. il
  1147. ne nous accompagnait pas: il
  1148. à
  1149. Chose bizarre et
  1150. , de motifs particuliers
  1151. naturelle
  1152. . ¶ . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  1153. tenait aussi comme caractère le milieu entre nos trois enfants. Il y avait des jours où elle était
  1154. plus encore que le Jean, et d’autres, par contre, où elle était
  1155. aller
  1156. ,
  1157. ,
  1158. Néanmoins,
  1159. elle était
  1160. de mal travailler sa pâte
  1161. y fut
  1162. très
  1163. très
  1164. , quand quelqu’un toussait
  1165. , de violettes
  1166. petite
  1167. Vanette faite de paille de seigle tressée avec des ronces.¶ [2]
  1168. étaient fixées
  1169. quasi
  1170. ,
  1171. , si changée que tout le monde tressaillit
  1172. , continua-t-elle.
  1173. Le
  1174. ; ils
  1175. à large crête vermeille; il caqueta, gloussa
  1176. ,
  1177. ,
  1178. ¶ Les sons sortaient rauques de sa gorge oppressée, à peine distincts; elle continua pourtant:¶ –
  1179. , autour de la table
  1180. Le
  1181. Le
  1182. sous son bras gauche et enlaça du droit l’un des bras de son frère; Victoire se suspendit à l’autre; je marchai à côté d’elle. Ce fut dans
  1183. que
  1184. qui était
  1185. Le soleil brillait, pâlot comme un soleil d’hiver; un
  1186. son cri
  1187. .
  1188. ! dis-je brusquement, comme pour un ordre appelant l’obéissance immédiate
  1189. bien
  1190. que Clémentine avait déposé sur un tas de pierres et le lui remis
  1191. :
  1192. qu’elle ne tombât tout à fait
  1193. : cela nous rassura quelque peu
  1194. était à bas, qu’on avait
  1195. avait été remercié et qu’on l’avait
  1196. qui
  1197. puisque
  1198. pour tirer au sort et passer la révision du même coup, et ils
  1199. , et
  1200. des multiples travaux d’automne, de l’arrachage des pommes de terre, des labours, des semailles! J’eus pourtant la chance de pouvoir
  1201. tous
  1202. sur leur passage, pillaient les maisons, violentaient les femmes, mettaient le feu à tout propos. On commençait d’être très effrayé, d’autant plus que des
  1203. forma une garde des plus sérieuses. Il
  1204. on lui adjoignit comme lieutenants
  1205. chefs
  1206. deux
  1207. -
  1208. ,
  1209. Installée le lendemain, la garde permanente ne dura que trois heures.
  1210. et lui demanda
  1211. sévèrement
  1212. , il n’y en eut plus que cinquante, à la quatrième, vingt, à la cinquième, huit, et à la sixième, il ne vint que
  1213. survint
  1214. violemment,
  1215. qui soit
  1216. , craignant qu’elles ne reviennent prises.
  1217. quand
  1218. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  1219. avaient le
  1220. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  1221. ,
  1222. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  1223. fut
  1224. . Ils revinrent tous
  1225. ,
  1226. était dans ce cas. Nulle
  1227. de sa mort
  1228. , mais,
  1229. après,
  1230. constante
  1231. qui, avec le temps, se transformèrent en légende
  1232. .
  1233. triste
  1234. ,
  1235. était bien
  1236. langueur qui lui rendait toute besogne très
  1237. ,
  1238. s’occupait
  1239. et
  1240. qu’en incombait toute la responsabilité, attendu qu’elle
  1241. ,
  1242. violence pour pétrir de façon convenable
  1243. d’
  1244. d’
  1245. cela fut cause que
  1246. le
  1247. manifestèrent l’intention de se rendre à Augy,
  1248. , et
  1249. ; ils
  1250. La
  1251. fut absolument furieuse de ma décision: elle m’en
  1252. , à dater de ce jour,
  1253. ; il se mêlait
  1254. On peut croire que cela
  1255. , entre lui et nous,
  1256. sur la date prévue pour la réception d’une lettre, d’une phrase de cette lettre faisant
  1257. , ou bien d’un rien: seulement la lancinante pensée de le savoir si loin, – il était en Bretagne, – l’envahissement d’une vision sombre dans laquelle
  1258. il y eut une déception dernière: des grandes
  1259. en
  1260. la treille qui est
  1261. veilla et
  1262. , tant que le soleil brillait à l’horizon
  1263. Il devenait urgent de remédier à cet état de choses, faute de quoi
  1264. elle-même
  1265. la
  1266. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  1267. ¶ La bourgeoise ne voulut rien savoir.
  1268. Si j’ai pris tant de peine pour les garder jusqu’à présent, c’est que j’en ai besoin; et quand
  1269. ¶ . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  1270. à présent
  1271. viens
  1272. qui
  1273. ¶ . . . . . . . . . . . . . . . . . .¶ De toute l’année, les
  1274. ,
  1275. ils étaient restés dans la capitale
  1276. qu’ils vinrent
  1277. ; elle était tout aussi orgueilleuse qu’autrefois; mais, ayant
  1278. ; son visage aux expressions variées était devenu anguleux d’être trop sec
  1279. ce sont
  1280. dites-moi donc
  1281. le petit panier, puis vous sortirez l
  1282. étaient méritées
  1283. cette action qui semblait démentir toutes ses manifestations passées d’amour maternel
  1284. notre faveur en
  1285. ne m’avaient pas permis de faire de bénéfices pendant les cinq ou six premières années; puis j’avais été mis à bas tout à fait par
  1286. ; et
  1287. , – était survenu
  1288. ,
  1289. restait
  1290. , auquel je m’adressai,
  1291. il était avec cela
  1292. et marchand
  1293. des graines;
  1294. était simple et jovial,
  1295. et
  1296. ; il allait chaque semaine à Moulins où, bien qu’il fut marié, il
  1297. ,
  1298. Nevers, à
  1299. trop
  1300. francs
  1301. , tout penaud,
  1302. quand j’étais allé le voir; j’ajoutai hypocritement qu’il
  1303. .
  1304. …¶ . . . . . . . . . . . . . . . . . .¶ C’est fin novembre que cela se passait: le
  1305. ,
  1306. surtout
  1307. je
  1308. – D’ailleurs, ajouta-t-il, il
  1309. avait cette coutume
  1310. le plus qu’il lui était possible
  1311. d’où il
  1312. ; je touchai donc deux cents francs
  1313. suffisamment expressif, et il
  1314. , disait-il, de parler ainsi
  1315. , dit
  1316. .
  1317. qui
  1318. des imbéciles
  1319. voué, pour c’est,
  1320. ce fut
  1321. qui
  1322. ; à nous quatre
  1323. ça ne dura que deux ans ainsi, car
  1324. , le régisseur,
  1325. le plus souvent possible
  1326. Malgré cela, il
  1327. . Et sa santé continuait de nous donner de l’inquiétude; elle
  1328. beaucoup toute seule avec ses mioches
  1329. ou bien
  1330. la pauvre enfant ne tarda guère, ayant trop de travail, d’espacer ses visites: et même,
  1331. et
  1332. La bourgeoise voulant quand même en porter un bidon à sa fille, la bru
  1333. , ajouta-t-elle
  1334. ,
  1335. bien
  1336. Je n’avais jamais reculé devant les frais: tous
  1337. qu’il lui avait plu de m’imposer et
  1338. , cette fois-ci,
  1339. plausible
  1340. des bestiaux
  1341. longuement
  1342. qu’ils
  1343. d’un logement
  1344. Une
  1345. , pour chacun,
  1346. vous
  1347. mes
  1348. ; il paraissait impossible de disjoindre nos deux noms liés par l’accoutumance
  1349. en effet à chacune des parties de ce domaine?:
  1350. et
  1351. jamais auparavant
  1352. ,
  1353. ,
  1354. chantent; tout cela est bien beau pour ceux qui ont la faculté d’en jouir: mais pour nous, ça signifie seulement qu’il faut se hâter de labourer, de planter les
  1355. à qui
  1356. sont
  1357. sont
  1358. qui embaument; il y a
  1359. sous la tonnelle d’un parc, ou bien s’étendre sur le gazon des prés, dans
  1360. . Au chargement, les autres: taillez par rangées dans le gros tas de la cour de
  1361. : les
  1362. des besognes en masse, des labours de
  1363. et qu’il faut soigner
  1364. et les pieds mouillés
  1365. faire
  1366. , nous avons des vacances, oh!
  1367. petites choses.¶ . . . . . . . . . . . . . . . . .
  1368. c
  1369. ,
  1370. ,
  1371. , – pas du tout,
  1372. , car l’eau manque dans les mares;
  1373. ,
  1374. la
  1375. de la grêle.
  1376. voilà qu’
  1377. au sujet de la température défavorable à nos travaux, à nos récoltes
  1378. : nous avons des animaux
  1379. et
  1380. ensuite
  1381. sont pris de
  1382. toussent, ont l’arrière-train raidi, ne mangent plus: il faut les traiter, couper à grand’peine les pustules empoisonnées qu’ils ont sur la langue, et
  1383. : tous les animaux sont malades ou boîteux pendant des semaines; les bœufs de travail sont impropres à tout service; le lait des vaches est inutilisable.¶ On a des bêtes à vendre; on tombe sur une mauvaise foire; il faut les céder pour bien moins qu’elles ne valent. D’autres fois
  1384. ,
  1385. on vend à bas prix le peu de grains que l’on a en trop,
  1386. , trop mauvais,
  1387. . Les riches,
  1388. .¶ . . . . . . . . . . . . . . . . .
  1389. qui sont ou beaucoup plus plats, ou beaucoup
  1390. Il y a dans les villes, même dans les petites, même à Bourbon, de bien jolies boutiques; seulement, ce
  1391. que font tous les jours les boulangers! Mais il
  1392. ce pain-là
  1393. pour nous
  1394. bien
  1395. qu’achètent les messieurs de la ville: du
  1396. du
  1397. des
  1398. quand on passe devant les pâtisseries; mais les friandises qu’elles contiennent, –
  1399. bah!
  1400. ;
  1401. nous vend cher
  1402. nous vend cher
  1403. que cela avait été affirmé par
  1404. à la
  1405. et de ses deux demoiselles, vieilles filles de plus de quarante ans, à physionomie revêche, très bigotes.¶ Il nous fallut consentir à un tas de choses qui ne les regardaient guère, comme par exemple de ne pas blasphémer, d’assister à la messe chaque dimanche et d’aller à confesse, les hommes une fois l’an au moins, et les femmes deux fois.¶ M. Noris était
  1406. grande
  1407. : il avait toujours habité la campagne, et Moulins était sa seule capitale. A Moulins, il faisait partie d’une société dite des lntérêts culturaux, entièrement composée de bourgeois comme lui qui, tous, s’intitulaient agriculteurs. La dite société s’efforçait de jouer un rôle considérable en organisant des concours pour lesquels elle sollicitait des subventions du gouvernement, – dont elle était pourtant l’acharnée ennemie, – et en adressant des pétitions aux Chambres pour leur demander d’imposer les produits agricoles étrangers.¶ M. Noris était pingre; je ne fus pas long à m’en apercevoir
  1408. acheter des
  1409. bien fort…¶ Le
  1410. avarice têtue était cause qu’il vendait rarement
  1411. ce prix qu’il s’était fixé à lui-même
  1412. ,
  1413. avait été obligé
  1414. ne
  1415. et lui demander plus qu’il ne nous doit, me dit-il.¶ Effectivement, j’allai le trouver
  1416. il me remit
  1417. , me donner le reste
  1418. chasse.
  1419. , de par les ordres du maître,
  1420. ,
  1421. pour eux
  1422. hippiques,
  1423. : autour d’un minuscule
  1424. cultures, ils pullulaient au point de détruire à moitié nos céréales les plus proches
  1425. inutile de se plaindre des méfaits des rongeurs: M. Noris ne leur donnait jamais tort
  1426. un être
  1427. et brutal qu’il avait choisi à dessein et
  1428. ,
  1429. ,
  1430. il ne dressait pas procès-verbal; il se bornait à enjoindre au
  1431. sans délai devant le maître. Le
  1432. ou dix francs, et les choses en restaient là: ce n’en était pas moins un véritable chantage. Quand
  1433. la moindre
  1434. jusqu’à
  1435. Les
  1436. n’étaient pas les seuls à encourir
  1437. Noris: les républicains étaient dans le même cas
  1438. ,
  1439. A
  1440. . On racontait qu’en
  1441. ;
  1442. ,
  1443. il
  1444. de toute sorte
  1445. faire comme lui, à
  1446. ,
  1447. j’avais conservé
  1448. . Quand je me rendais le dimanche
  1449. cérémonie. J’étais loin de croire néanmoins à
  1450. tout
  1451. Il me semblait, – et mon opinion n’a pas varié, – que le
  1452. ,
  1453. ,
  1454. . Pour ce qui est de la fameuse vie éternelle qui doit suivre celle-ci, ils en
  1455. savoir, les curés
  1456. des fidèles. Quant à leurs discours, ils y croient ou ils n’y croient pas: c’est leur affaire. Je me reconnaissais un complet ignorant; mais je
  1457. encore
  1458. ni l’une, ni l’autre n’en étaient plus douces. Ma femme restait toujours froide et grincheuse, ma bru hargneuse et turbulente;
  1459. .¶ –
  1460. j’en
  1461. -
  1462. et encore
  1463. que pour contenter Dieu:
  1464. Le
  1465. ; mais la messe d’abord
  1466. , car notre contrôle est établi de façon sérieuse
  1467. avaient dit vrai: rien ne leur échappait; je crois qu’elles
  1468. Mais cela n’était pas tout:
  1469. au régiment, avait pris l’habitude de blasphémer. Dès
  1470. il
  1471. ou
  1472. aussi
  1473. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  1474. petits
  1475. . Les sinistres
  1476. . Les
  1477. et
  1478. Mlle
  1479. la charité, vertu essentielle du Christ humanitaire, du Christ de douceur et de
  1480. basses
  1481. et
  1482. ,
  1483. assurément:
  1484. consentir de bonne grâce à amener chez nous ma pauvre sœur.¶ Quand j’annonçai cette nouvelle à la maison, Victoire, d’un ton plaintif, et Rosalie, d’un ton colère, formulèrent alternativement une kyrielle
  1485. pour déclarer
  1486. n’
  1487. pourtant pas besoin d’elle, ayant
  1488. )
  1489. la
  1490. , je dois le reconnaître:
  1491. ; mais elle
  1492. et
  1493. , bien
  1494. .¶ . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  1495. , on riait d’eux
  1496. , en tout cas, l’en rendait absolument responsable; elle
  1497. de la journée
  1498. à
  1499. , ce bourgeois, tellement
  1500. ,
  1501. ,
  1502. elle
  1503. à titre honorifique seulement;
  1504. sur
  1505. ils
  1506. plus
  1507. L
  1508. était vraiment comique et
  1509. et maniait gauchement le fouet
  1510. qui consentaient à venir, et
  1511. Un des clichés du pays était de dire que ces propriétaires-là collectionnaient dans leur grenier les peaux des nombreux métayers qu’ils avaient écorchés.
  1512. .¶ . . . . . . . . . . . . . . . . .
  1513. pendant
  1514. à festoyer chez lui
  1515. était encore
  1516. de la locaterie qui n’avait été soldé qu’à moitié,
  1517. et lui donnait ainsi annuellement
  1518. pourtant
  1519. alla moins au café,
  1520. emprunta la Bourrique d’un cantonnier du voisinage, l’
  1521. ,
  1522. sur la voiture étaient les bagages:
  1523. , la première expansion passée
  1524. , et j’avais
  1525. ,
  1526. , un visage allongé, au nez
  1527. en
  1528. un col immaculé cerclait son cou mince, aux tons laiteux, et une large
  1529. ensuite,
  1530. Un peu distrait, je commençai:¶
  1531. (Il parut réfléchir). C’est
  1532. Sa
  1533. le
  1534. il y eut
  1535. Berthe
  1536. ¶ –
  1537. avait déclaré Rosalie.
  1538. )
  1539. – Comment, et vous?
  1540. était
  1541. mangèrent de bon appétit, mais plutôt peu. Pourtant, ils
  1542. et ils
  1543. et
  1544. bien
  1545. du
  1546. promenade fut monotone; la
  1547. ,
  1548. j’en suis sûr:
  1549. auquel nous mangions d’habitude
  1550. aux étrangers contenait des aliments qui n’étaient conformes aux autres
  1551. était
  1552. les biftecks étaient des
  1553. plus
  1554. eurent un
  1555. à merveille
  1556. aussi
  1557. qui restaient d’habitude constamment ouverts; le
  1558. mais il en avait vite assez; alors il
  1559. soudain
  1560. bien quand elle
  1561. loua
  1562. , mais, s’étant fatigués énormément à grimper jusqu’au sommet de chacune, ils regrettèrent leur fantaisie
  1563. établissement thermal. Ils firent ensuite une halte à la terrasse d’un café donnant sur la grande rue d’où ils virent le défilé des malades: soldats de toutes armes, hommes et femmes de toutes conditions, quasi tous claudicants, à qui une saison devait rendre leurs bonnes jambes d’autrefois, exemptes de douleurs. Ils revinrent par la forêt et
  1564. s’ennuya ferme; il
  1565. La
  1566. dans l’après-midi
  1567. elle n’eut plus un sourire, et ses grands yeux brillèrent dans son visage sévère avec une intensité où perçait
  1568. dans
  1569. s’en font une idée riante à cause de l’air pur,
  1570. de l’ouvrier campagnard, du
  1571. , car il y avait toujours des moments où l’on était forcé de s’attarder à table, de délaisser le travail pour leur tenir compagnie; elle
  1572. le soir
  1573. ,
  1574. , quelques jours après
  1575. dès l’entrée
  1576. me
  1577. le souvenir
  1578. bons
  1579. refusa.¶ –
  1580. et
  1581. ¶ On a cette coutume à la campagne de n’avoir recours au médecin que quand on se sent très malade. Si le cas ne paraît pas trop grave, on
  1582. )
  1583. qui était
  1584. depuis plusieurs années
  1585. , car on le savait capable de rendre toute sorte de services: il arrêtait les procès, faisait avoir des places et réformer les jeunes gens
  1586. . Il s’occupait beaucoup de la création d’un chemin de fer à voie étroite qui, de Moulins, devait gagner Cosnes-sur-l’Œil par Bourbon, Saint-Aubin et la région minière de Saint-Hilaire et de Buxières.
  1587. , lequel amena des métayers d’ailleurs et
  1588. personnellement
  1589. d’affermer une petite locaterie pour m’y
  1590. Fauconnet était en
  1591. métayers, – car j’avais appris qu’allait être disponible l’un des deux domaines qu’il avait hérités de son père. Il y consentit et,
  1592. ,
  1593. ; il était pingre autant qu’eux
  1594. ,
  1595. ,
  1596. ,
  1597. ,
  1598. Je fus bien étrange – et Victoire également – dans ces bâtiments étroits; et j’eus de la peine à me réhabituer
  1599. dans ces champs et dans ces prés minuscules.
  1600. , j’étais fort ennuyé d’être
  1601. de classe, le
  1602. un peu du bruit et du mouvement des maisonnées nombreuses subsistait encore;
  1603. en
  1604. : il ne voulait pas se présenter au palais pour épouser la fille du roi sans être rassuré quant à la santé de sa mère
  1605. du monstre
  1606. divers
  1607. quel heureux événement
  1608. de la Bête
  1609. ,
  1610. qui avaient de belles
  1611. construisaient
  1612. en vins à penser qu’il était peut-être mauvais de lui raconter ces blagues auxquelles il semblait attacher plus d’importance qu’il n’eût fallu. J’
  1613. si tu vas pouvoir trouver
  1614. et je
  1615. que
  1616. était de
  1617. ,
  1618. ,
  1619. en enhurnant
  1620. .
  1621. ,
  1622. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  1623. de
  1624. d’
  1625. ,
  1626. Pour
  1627. ; et ensuite, quand des noms me revenaient en tête, je les attribuais au hasard, toujours de travers, faisant d’une montagne un fleuve et d’une mer un pays. Ce n’est pas à soixante-cinq ans que l’on peut se mettre en tête des choses nouvelles.¶ Il y avait des instants où j’étais
  1628. j’étais fier de lui et bien heureux
  1629. un
  1630. qui contenait
  1631. j’eus
  1632. au devant de moi
  1633. ,
  1634. dans la cour
  1635. beaucoup: l’un manquait; les autres
  1636. ; on l’avait
  1637. ; les fougères, les bruyères, les genêts, les ronces avaient été extirpées; elle était
  1638. sa surface,
  1639. -
  1640. Les
  1641. qu’une illusion
  1642. côté
  1643. ¶ Je m’arrêtai aussi:
  1644. très
  1645. , en te permettant de prendre un domaine
  1646. En conséquence, n
  1647. événements
  1648. dangereux de remuer et
  1649. et où
  1650. dans laquelle nous étions plongés l’un et l’autre.¶ –
  1651. , dit Boulois
  1652. , tu le sais
  1653. ¶ C’était une grosse femme courte qu’un asthme gênait; elle eut un sourire bonasse:
  1654. ensuite
  1655. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  1656. :
  1657. , la mort l’avait frappée…¶
  1658. . On prétendait
  1659. gaspillé
  1660. pour le Conseil Général
  1661. (
  1662. ? Assurément non! Mais en période électorale tous les moyens sont bons.)
  1663. toutes
  1664. ses
  1665. nous avions bien peur pour nos bêtes, les autres riverains et moi-même;
  1666. , dans la rue, ne soit très dangereux. Et nous
  1667. ,
  1668. elle
  1669. à n’en plus finir
  1670. – chauffeurs et mécaniciens –
  1671. de Moulins, toujours les mêmes ou à peu près: quelques
  1672. quelques
  1673. des
  1674. il y avait des fois où
  1675. leurs têtes colorées d’oisifs trop bien nourris
  1676. ; quand il
  1677. , à refaire un nouveau bail
  1678. Sa mort était à souhaiter, mais on ne pouvait cependant pas la tuer, la malheureuse!
  1679. bien arrêtée
  1680. de blé. Un jour que
  1681. il
  1682. , qui prit la direction de mon intérieur. Elle
  1683. ,
  1684. ,
  1685. Mais le pis fut que
  1686. en son absence
  1687. beaucoup
  1688. La
  1689. de
  1690. , et, pour cela
  1691. dus aller plusieurs fois à Bourbon; je
  1692. un
  1693. ¶ Je gardai longtemps à la maison les deux mille francs qui me restèrent, après
  1694. , et je cachais
  1695. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  1696. à laquelle il n’avait guère pris garde; ensuite un cercle s’était formé à la naissance du cartilage
  1697. qui cachaient la plaie, et elle m’apparut, cette plaie, toute sanguinolente et repoussante, horrible; son nez n’était plus
  1698. On lui avait fait comprendre qu’il
  1699. -
  1700. :¶ –
  1701. ,
  1702. solide, je mange bien…¶ J’aurais voulu m’efforcer de
  1703. : on l’avait trouvé
  1704. ,
  1705. et,
  1706. , soufflait un vent de révolte
  1707. ,
  1708. à son adresse
  1709. les
  1710. de faire exécuter les volontés qu’eux, les puissants, les respectés, ne
  1711. , qui continuait d’être nargué,
  1712. , celle-ci ayant atténué l’autre momentanément.¶ M. Fauconnet dut se dire néanmoins qu’il aurait bien son tour.
  1713. n’offrit
  1714. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  1715. à
  1716. à
  1717. encourir
  1718. était à
  1719. d’avance
  1720. ne
  1721. s’étalaient
  1722. ,
  1723. et
  1724. , répondis-je.¶ . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  1725. était pas là. Il
  1726. à
  1727. petite
  1728. , se redressa
  1729. pouvez-vous dire que vous êtes des hommes? Non,
  1730. en
  1731. sans relâche
  1732. ; faites voir que c’est à vous d’imposer vos volontés; faites
  1733. vous cesserez de travailler pour les capitalistes exploiteurs qui font à vos dépens des orgies infâmes:
  1734. de propriétaires oisifs, ni
  1735. ,
  1736. , ce
  1737. dévisagé par de nombreuses femmes, qui étaient venues aux abords de l’auberge pour le voir. Il s’en allait à
  1738. à la Chambre
  1739. !
  1740. sourirent et
  1741. ; les hommes noirs, les femmes en cornettes n’auraient plus le droit d’abêtir l’enfance dans leurs écoles que les gros propriétaires pourvoient d’élèves. (Demandez aux métayers s’ils ont le droit d’envoyer leurs enfants aux écoles laïques.) Enfin, l’Etat
  1742. toute relation
  1743. des
  1744. a été de tout temps celui de tous les vrais républicains: il
  1745. ; malheureusement, la majorité est restée jusqu’ici hostile à ces principes. Et
  1746. d’électeurs, qui ne comprennent rien,
  1747. à M. Gouget
  1748. , simultanément avec l’ami du député sortant.
  1749. était
  1750. – Vous avez peut-être raison: il est certain que nous avons le droit d’être sceptiques, le droit de dire aux politiciens qui quémandent nos suffrages: «Ça ne prend plus, allez! Nous en avons trop vu. La politique
  1751. ,
  1752. font tant. Les bourgeois ont horreur du socialisme parce qu’ils craignent pour leur tranquillité, pour leurs biens, pour leurs rentes; mais nous n’avons
  1753. de
  1754. ,
  1755. , et les partageurs auraient du mal à sauver leurs yeux. Mais la propriété individuelle n’est pas près d’être morte.
  1756. aussi
  1757. que vous avez l’air de le croire, dis-je, répondant au carrier. Le partage est impossible et, d’ailleurs, je crois qu’on n’en parle guère. On parle de la mise en commun de tout qui ne serait sans doute pas bien plus commode, car pour que la société basée sur ce principe soit vraiment belle et bonne, il faudrait que les hommes soient individuellement meilleurs qu’ils ne sont, presque parfaits, ce qui n’est pas près d’arriver
  1758. continuai-je en me tournant vers le
  1759. , ayant toujours existé, ne se
  1760. et de lois du jour soient appelées à disparaître avant qu’il soit longtemps. Et nos descendants s’étonneront peut-être qu’on les ait conservées jusqu’ici
  1761. que les jeunes
  1762. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  1763. très
  1764. grillées,
  1765. toutes
  1766. ,
  1767. ,
  1768. , même
  1769. . A la suite de l’attouchement de quelque mouche sale, la plaie de sa face s’était tuméfiée, était devenue bleuâtre, et ce furent les convulsions horribles du tétanos qui le conduisirent
  1770. Je fus bien heureux de lui survivre. Mais,
  1771. bien
  1772. . . . . . . . . . . . . . . . . . .¶ Pendant
  1773. , vieil arbre échappé à la cognée du bûcheron funèbre sous les coups de laquelle étaient tombés un à un
  1774. .
  1775. la
  1776. dans une caisse
  1777. , en dehors de ces minutes d’évocations débilitantes et mauvaises, je m’intéressais
  1778. ; ils
  1779. autre, surtout les jours où le temps presse
  1780. y
  1781. ; les extrêmes souvent se ressemblent.
  1782. ; j’engage à faire
  1783. ; je donne des
  1784. j’ai toujours les pieds froids:
  1785. pour me narguer,
  1786. un peu
  1787. je ne peux pas me mettre au courant de la conversation;
  1788. Il semble que ma
  1789. que je le reconnaisse
  1790. quasi chaque jour
  1791. : l’automobile passait, soulevant
  1792. ,
  1793. allait à fond de train, bien plus vite que notre économique
  1794. corna: le beuglement de la sirène domina par trois fois le halètement du mécanisme. Cela acheva d’effrayer les vaches qui
  1795. ;
  1796. encore à l’extrémité d’une longue côte, à deux kilomètres au moins
  1797. pour la faire enlever.
  1798. il
  1799. .
  1800. Je suis de plus en plus difficile à émouvoir.
  1801. Je me rappelle ceux que j’ai vus ainsi, ma grand’mère il y a longtemps, et récemment mon pauvre parrain: c’est trop triste.
  1802. que je lui fais parfois l’honneur de songer à elle
  1803. pour une carcasse finie
  1. à
  2. Mais
  3. Fais-le donc si
  4. tâcher d’
  5. souvent, par acquit de conscience,
  6. »
  7. les
  8. -
  9. au réveil, sa
  10. ou de Mauriac[1]
  11. qui, s’élevant un peu dans le mouvement de rotation,
  12. Les
  13. à cause de
  14. ce réveil désagréable. Et cela me valut de faire
  15. causaient bruyamment, riaient et
  16. inconnu
  17. »
  18. sont liés à
  19. Ma
  20. était la bergère
  21. : –
  22. , au dire de ma sœur
  23. La
  24. avec elle
  25. détaler
  26. ,
  27. »
  28. »
  29. , du pain couleur de suie
  30. , disait-on, de laisser
  31. était réservée
  32. l
  33. était de pétrir
  34. .
  35. . On dit aussi «une trasse»
  36. me
  37. A
  38. en présence du large horizon
  39. par beau temps
  40. , et
  41. des clairières. Cependant que des bouchures, des buissons et de la forêt s’élevaient sans fin des
  42. ;
  43. l’
  44. de
  45. robe…¶ S
  46. le meilleur parti: elle risquait fort à demeurer d’être mise
  47. parfois
  48. dans cette même solitude
  49. ,
  50. Ma
  51. ne survint pourtant qu’après plusieurs semaines
  52. soudain
  53. «
  54. »
  55. genêt quand je revis
  56. Je
  57. chènevière. Je n
  58. pas moins une nuit agitée avec délire et cauchemars: – mes parents durent se lever à
  59. pour me calmer
  60. mûr,
  61. ,
  62. ,
  63. du côté de
  64. est
  65. , va
  66. »
  67. »
  68. des semblants
  69. , la «loge»,
  70. leur camarade
  71. »
  72. »
  73. »
  74. avait
  75. »
  76. rien
  77. Ma
  78. était seule,
  79. chétive et
  80. »
  81. avec un juron de dépit
  82. le ventre ballonné, la
  83. du fossé, délayé
  84. présentaient de trop visibles accrocs
  85. ,
  86. A
  87. attrapé
  88. . Il alla
  89. dorénavant
  90. Je ne le
  91. .¶ Les
  92. -là, des
  93. d’
  94. cette vérité élémentaire
  95. impressionnants
  96. doublement
  97. ,
  98. , ruser avec elles
  99. plus
  100. ,
  101. parfois
  102. ,
  103. . Il
  104. leur
  105. quotidienne
  106. . En cette période d’arrière-saison
  107. cependant protéger les
  108. parfois
  109. . A
  110. la
  111. d’autre part
  112. d’
  113. J
  114. non!
  115. la table. Prévoyant
  116. bourra mes poches d’
  117. »
  118. bien
  119. »
  120. ;
  121. – puis s’en retourna nous ayant souhaité bonne vente…¶
  122. pour le père et pour moi
  123. long
  124. , somme toute,
  125. ! Puis
  126. qui crie famine
  127. avant que de pouvoir
  128. ,
  129. , fait le geste de s’étreindre
  130. cochons –
  131. ou
  132. les
  133. rasée, un peu
  134. sans franchise
  135. ,
  136. entente finale sauf pour
  137. se soucie peu des
  138. d’attente sur
  139. »
  140. a la précaution de faire
  141. municipale –
  142. la tristesse générale.
  143. Voici s’ouvrir la
  144. ;
  145. Son
  146. sur le bassin
  147. ,
  148. à nouveau
  149. ,
  150. dire que ces gens à
  151. mais
  152. la dépense d
  153. Des jeunes gens
  154. ville
  155. ,
  156. aussi les petites gens des
  157. dont
  158. !
  159. ce
  160. … Accroupi
  161. …¶ Et voilà que
  162. , mon pauvre père,
  163. l’estomac vide
  164. ,
  165. , à une clôture
  166. ;
  167. tout
  168. toujours
  169. en
  170. «
  171. »
  172. .
  173. à fond quand nous n’étions pas sages ou quand
  174. »
  175. par les jeunes époux; qu’
  176. nous gratifia
  177. d’
  178. Brave homme au
  179. non loin du village
  180. L’
  181. Boulois
  182. de corail,
  183. une fois
  184. , faisait-elle
  185. ,
  186. de
  187. de
  188. et mal à l’aise encore durant la nuit
  189. souvent
  190. la noce de mes deux frères.¶
  191. C’est que
  192. ,
  193. les mille
  194. heureuse et fière.¶
  195. des parfums tentants
  196. ,
  197. Mais
  198. qu’à l’ordinaire je
  199. faisais guère d’avances
  200. pour
  201. un petit bois de sapins sur la gauche
  202. ravin, des
  203. ;
  204. bono!…»
  205. quand on en pouvait attraper, on se foutait bien de la pitié! Je n’eus qu’une pensée féroce: «Oh
  206. trop heureux d’accaparer l’attention pour tenir compte de ses avis
  207. »
  208. . Mon
  209. »
  210. »
  211. comme un sonneur, le front
  212. . Si lamentablement gémit
  213. que
  214. la «soupe frite». Tout cela entrait dans les traditions du moment, un peu modifiées depuis quant aux détails – le fond restant le même
  215. , gênée dans son développement au physique aussi bien qu’au moral. Elle zézéyait, difficile à comprendre. Et
  216. Je
  217. alors
  218. En fin
  219. ou
  220. d’ailleurs les cochons qui, s’occupant à chercher des vers dans le sillon en cours, demeuraient
  221. ,
  222. , disait-on,
  223. . Hélas!
  224. ,
  225. , me le reprenait vite, non sans me qualifier de «bon à rien»
  226. En
  227. ,
  228. .¶ Par beau temps
  229. seulement dus au
  230. vieux
  231. chanteurs
  232. ,
  233. l’
  234. de la trémie
  235. d’une belle couleur d’or
  236. ou «bayard»
  237. il
  238. lorsqu’on soulevait…
  239. Les
  240. ,
  241. »
  242. »
  243. ,
  244. »
  245. à
  246. »
  247. ?
  248. »
  249. »
  250. souvent, par oubli des premiers chiffres,
  251. »
  252. tout
  253. «pour le cas où la campagne future serait moins satisfaisante», expliquait-il
  254. fantaisiste autant qu’
  255. noces. Cette
  256. – dimanche des garçons[1] –
  257. »
  258. les camarades
  259. -
  260. ,
  261. plus
  262. vides
  263. Le
  264. et tout fut englouti
  265. ; – et
  266. dès huit heures –. Je bute dans un
  267. C’est pas une vie… Pas sommeil, moi!»¶
  268. où se
  269. dans l’après-midi du dimanche jeunes filles et jeunes garçons
  270. :
  271. depuis leur mariage
  272. »
  273. Vrai, on aurait quasi peur…
  274. »,
  275. Il
  276. »
  277. Du
  278. , ma main libre emprisonnant les siennes.¶ «
  279. »
  280. ,
  281. une
  282. Un
  283. l’
  284. . Je
  285. ainsi
  286. prétexte à
  287. pourtant
  288. , aux
  289. bien arrêtée
  290. [1 ]Il y avait auparavant «le dimanche des vieux», «le jeudi des vieilles» et à la suit «le jeudi des filles».¶ ¶ XI¶ A
  291. ,
  292. »
  293. Puis,
  294. »
  295. ’’
  296. »
  297. et
  298. -
  299. à la sortie
  300. mieux
  301. Saint-Menoux, en direction de Bourbon
  302. presque
  303. à un étage
  304. ni
  305. du
  306. furent toujours sincères
  307. . Or ces
  308. ,
  309. »
  310. »
  311. »
  312. notre
  313. à
  314. »
  315. , le père,
  316. Au
  317. »
  318. »
  319. – un air de chien battu…¶
  320. D
  321. »
  322. Et
  323. ,
  324. »
  325. , nouvelle algarade à propos de
  326. de
  327. à tout propos
  328. »
  329. n’allaient donc pas sans tiraillements
  330. , qui
  331. ,
  332. à mon père
  333. ,
  334. cheminant
  335. grand
  336. une
  337. y semblait plus mystérieux et
  338. je vis
  339. surgir
  340. … La
  341. des dents. Cependant j
  342. mon bon
  343. noire
  344. sans
  345. …¶ «
  346. » proféra le fantôme entre deux gémissements.
  347. Mais à
  348. »
  349. et marchai
  350. , avec bien des précautions pour savoir où appuyaient mes pieds
  351. .¶ Il
  352. . Anxieux, les nerfs tendus à l’extrême,
  353. à présent malgré ma charge lourde, et le noir et les obstacles du mauvais chemin – sans plus m’affecter des gémissements du malheureux
  354. me parvinrent
  355. »
  356. renoncer à
  357. , je cessai mes visites
  358. ,
  359. Leur
  360. de congestion – «
  361. » disions-nous
  362. »
  363. pas pour
  364. ,
  365. ,
  366. pour
  367. un peu
  368. alors
  369. nous
  370. façon,
  371. de
  372. , – ce qui ne fut pas sans me causer une surprise profonde
  373. les
  374. qui brouillèrent mes yeux
  375. déjeuner
  376. me vint
  377. ¶ Peu
  378. , mais approuvée par son fiancé enthousiaste
  379. , s’étendait en longueur et
  380. : –
  381. «
  382. »
  383. et fort éméchés
  384. ,
  385. ou les bounhoummes
  386. parce
  387. des gas
  388. ;
  389. »
  390. »
  391. »
  392. prêcha le calme,
  393. cependant
  394. »
  395. , et ferma la porte en vitesse
  396. acharnée,
  397. »
  398. »
  399. »
  400. sur son carnet
  401. »
  402. »
  403. de
  404. se
  405. »
  406. »
  407. faisant leur enquête,
  408. de
  409. ,
  410. sur
  411. , avec
  412. ne répondait
  413. – affolé, tremblant, pitoyable
  414. que
  415. en vandales,
  416. »
  417. »
  418. intervalle
  419. ,
  420. ,
  421. .
  422. »
  423. »
  424. d’être appelés
  425. contre la persistance de ces coutumes déplorables
  426. de laborieux travailleurs, d
  427. Sortis déjà plus rassurés
  428. casser la croûte
  429. ;
  430. »
  431. »
  432. je t’en prie,
  433. couler des yeux de
  434. ,
  435. les avantages
  436. et
  437. , sous une forme ou sous une autre,
  438. parfois
  439. du
  440. chez lui
  441. ,
  442. assez
  443. de
  444. ,
  445. sa
  446. fort
  447. J
  448. , il faut dire,
  449. , elle
  450. à me témoigner de l’intérêt
  451. le
  452. ,
  453. Un
  454. d’ailleurs
  455. avoir eu beaucoup d’aventures
  456. »
  457. qui
  458. »
  459. , qui dut en avoir conscience,
  460. -
  461. »
  462. ¶ Les
  463. ma
  464. au
  465. En suite de la mort de son
  466. ,
  467. questionna
  468. L’idée de
  469. en conscience
  470. à
  471. en effet
  472. ,
  473. où il y aura bal
  474. »
  475. tout aussitôt
  476. !
  477. ¶ Quand je leur fis ma demande, le papa et la maman m’avouèrent tout net leur contrariété de ce que je n’aie pas un sou vaillant. Eux
  478. à leur fille
  479. ¶ «
  480. favorable
  481. de
  482. ,
  483. , buveur et brutal,
  484. usuels
  485. »
  486. se trouvant enceinte,
  487. Une
  488. utile
  489. pluches ou
  490. les
  491. amusante. Il y eut pis. Un
  492. à la pente si raide
  493. par ses suites possibles
  494. les premiers jours
  495. »
  496. des boulangers,
  497. , aux abattoirs des bouchers
  498. malin
  499. »
  500. »
  501. petites
  502. …¶
  503. J’
  504. , si l’on peut dire,
  505. , de me trouver à court
  506. , dans notre potager
  507. beaucoup d’expérience pour de
  508. L
  509. , mais j’en souffris par amour-propre
  510. hivernale
  511. , de la place de l’Église
  512. en faisait part
  513. ce
  514. et à lutter contre des misères analogues
  515. eut
  516. c’était
  517. sans doute heureuse:
  518. grand cas
  519. A tort ou à raison, je ne sais…
  520. faire lire. Les
  521. et à
  522. taillés sur ce modèle et conseilla de s’en défier.¶ «Si ceux
  523. .»¶ «
  524. . Et
  525. des
  526. en sont discrédités
  527. n’ont pas d’opinion bien nette et se
  528. cependant
  529. ¶ Six
  530. il y eut un autre vote
  531. Ȧ
  532. »
  533. Ses
  534. moments de satisfaction étaient liés aux
  535. d’auberge, trop
  536. ce deuil
  537. la mère,
  538. des moutons
  539. elle coûtait peu comme entretien
  540. me
  541. de
  542. dressé
  543. »
  544. sûrement
  545. ,
  546. malgré
  547. A
  548. un jour
  549. »
  550. »
  551. »
  552. me
  553. »
  554. «
  555. ,
  556. la
  557. »
  558. :
  559. une cuillerée
  560. »
  561. »
  562. lors
  563. bien que
  564. ,
  565. intéressant, sinon
  566. ,
  567. fier de son cheval bien pansé et bon trotteur, de ses harnais brillants, il redevenait
  568. ,
  569. de tous
  570. …¶ Je ne
  571. vraiment gai
  572. , était aussi de la fête
  573. leur était précieuse
  574. de même
  575. »
  576. alors
  577. femmes, par contre, se trouvèrent
  578. , au «goûter» comme on dit,
  579. nous mangions avec un moindre
  580. La
  581. avec un simple accompagnement de brioche au lieu de tourton. C’en
  582. ,
  583. cependant
  584. nous
  585. la
  586. – ou «beurrier» –
  587. : il
  588. en
  589. il fallut bien
  590. à caractère grave
  591. «
  592. »
  593. , disait-on,
  594. .
  595. »
  596. »
  597. petit
  598. M. Parent, le
  599. ,
  600. s’ajouteraient
  601. ;
  602. , sur ses produits de basse-cour
  603. selon la règle
  604. pour chaque année
  605. »
  606. .¶ «
  607. ;
  608. -il
  609. »
  610. ,
  611. . Victoire, accouchée avant terme, quinze jours auparavant, d’un petit garçon mort-né, se trouvait bien fatiguée et affaiblie, dans les plus mauvaises conditions pour supporter le lourd tracas d’un déménagement. Sa mère, heureusement, put nous seconder à cette occasion
  612. s’
  613. à la diable, était
  614. , un bahut à linge
  615. ,
  616. au
  617. que partageaient
  618. et notre petite Clémentine
  619. , les
  620. – disséminés çà et là,
  621. -
  622. tout en longueur s’étendait le losange mystérieux d’
  623. le tassement d’
  624. ,
  625. tout
  626. ,
  627. et
  628. de médiocre intérêt
  629. comme chaque année
  630. son castel de
  631. tout jeunes»
  632. bons travailleurs et
  633. avec un clignotement de
  634. restée
  635. il
  636. -
  637. »
  638. »
  639. qui
  640. m’en parler:¶ «
  641. »
  642. – Et ma femme et la servante aussi par ricochet. –
  643. S’
  644. sortir une repartie
  645. un jour à mademoiselle Julie
  646. , un homme célèbre
  647. et son air drôle
  648. plutôt
  649. «
  650. un peu
  651. de
  652. souvent
  653. »
  654. »
  655. «Mon vieux
  656. »
  657. M.
  658. travail du moment:
  659. j’étais
  660. »
  661. Tant et si bien que
  662. »
  663. »
  664. à l’autre
  665. dépité,
  666. encore
  667. J
  668. : moi aussi
  669. un peu
  670. à regret
  671. ;
  672. . Ainsi
  673. garnie de
  674. .¶ «
  675. »
  676. des hiérarchies
  677. «laboureux» placé entre l’enclume et le marteau
  678. qui sont temps de grande presse aussi et
  679. les
  680. – et l’herbe si tendre!
  681. de
  682. durant
  683. des
  684. Pour ce faire, je
  685. «
  686. »
  687. !
  688. , en somme
  689. en
  690. ,
  691. »
  692. s’en
  693. éloges de façon à
  694. ,
  695. ,
  696. faisait se précipiter
  697. des
  698. aussi
  699. surtout
  700. orgueil satisfait confinant au plein bonheur. Ce m’était une jouissance
  701. … Je
  702. L
  703. en bandeau
  704. tête – sous lequel s’amenuisait encore son visage tiré, miné, aux yeux toujours cernés
  705. propre
  706. »
  707. , à servir
  708. d
  709. Par comparaison, j
  710. puisé
  711. -
  712. comme d’aucuns…
  713. ,
  714. chez nous
  715. bien attristé, venant d’être avisé par dépêche de
  716. à chaque fois, selon l’usage,
  717. presque toujours seul
  718. . Je
  719. :
  720. , comme on dit,
  721. la culture
  722. à son départ
  723. aurait dû m’en préserver. Cependant, la cinquième année
  724. il m’advint pourtant
  725. La
  726. et
  727. bien
  728. bonne
  729. . Cela
  730. Donc, vers
  731. , un
  732. entre foins et moissons
  733. l’
  734. ,
  735. se trouvait
  736. si bien que
  737. , le soleil
  738. comme on en voit aux saintes des images et des vitraux
  739. -
  740. Je
  741. »
  742. »
  743. »
  744. nous allâmes jusqu’au bout de la
  745. troublé
  746. troublé, m’attendant presque au regard ironique de la
  747. la nature entière. Cependant
  748. , le moindre indice provoque des clabauderies. Cette femme
  749. . Et ce fut la fin de
  750. , j’imagine… Son père, par contre
  751. ,
  752. »
  753. ,
  754. ,
  755. »
  756. , je m’en tins à cette unique tentative.
  757. à
  758. à
  759. et de son dépit:¶ «
  760. ’’
  761. meilleurs
  762. tout
  763. année;
  764. ,
  765. de Bourbon
  766. ¶ ¶ Par
  767. et
  768. , d’accord avec le meunier,
  769. . Donc
  770. mieux!¶
  771. qui
  772. ,
  773. fort, – et pareillement m’agaçaient
  774. que d’être secouru
  775. l’
  776. «
  777. »
  778. plus tranquille et
  779. causer
  780. de Bourbon
  781. ,
  782. Je
  783. :¶ «Mon
  784. de s’abattre
  785. -
  786. !
  787. ,
  788. Les
  789. les brindilles, feuilles et
  790. . Parmi
  791. , englués de boue
  792. de
  793. et
  794. à rien
  795. où il
  796. . On
  797. En tout cas,
  798. elle ne revint jamais plus.¶
  799. qui, en
  800. ,
  801. presque
  802. Il
  803. :
  804. grande
  805. , – des bêtes sélectionnées, de bonne race.»
  806. . Nous eussions compris qu’il sacrifiât les animaux inférieurs; mais
  807. , nous disions entre métayers:¶ «
  808. !Ȧ Le
  809. .
  810. son départ
  811. assez pourquoi
  812. mille
  813. là-bas un
  814. pour
  815. chargé des comptes,
  816. qui
  817. .
  818. bourgeois, fussent-ils encore au
  819. . Je transmis cela
  820. , disant qu’on devrait s’en souvenir
  821. »
  822. ,
  823. à
  824. – une douzaine
  825. »
  826. » Et
  827. va
  828. »
  829. L
  830. ,
  831. plus
  832. »
  833. «
  834. »
  835. d’
  836. »
  837. claquait
  838. »
  839. ,
  840. »
  841. »
  842. »
  843. ,
  844. «
  845. »
  846. qui
  847. Le frère et la sœur étant allés relancer mon gamin jusque là-bas,
  848. »
  849. »
  850. les mêmes ennuis s’en suivirent. Leur
  851. à
  852. autant que
  853. à la fin de l’année 65,
  854. morte
  855. !Ȧ Alors elle
  856. . Cette attitude,
  857. »
  858. pour la consoler
  859. Je
  860. régulier
  861. A
  862. ,
  863. – ce dont
  864. et du courage
  865. – tous
  866. tard
  867. -on
  868. petits
  869. déjà vieillotte et peu jolie –
  870. des brouilles, gênantes aussi.¶
  871. ,
  872. le
  873. . L’idée
  874. »
  875. , toute confuse,
  876. La
  877. ,
  878. de partir
  879. le plus souvent
  880. petit
  881. Ce
  882. -ils
  883. …¶
  884. souvent
  885. , parfois
  886. se
  887. sans souffler mot
  888. avec une épingle. Quelqu’un venait-il à tousser
  889. , le 20 juillet
  890. ,
  891. on devait faire
  892. sa visite à
  893. tout pâle et
  894. cependant
  895. !
  896. quémandeur,
  897. plutôt
  898. saccadée:¶ «
  899. »
  900. à table
  901. Et malgré que rien ne pressât, le
  902. »
  903. »
  904. . Dans
  905. Un
  906. son invite à la sagesse créancière: «Paie tes dettes!»
  907. aller!»
  908. -je d’un ton bref
  909. »
  910. »
  911. – si bien que
  912. de
  913. tomber
  914. toujours
  915. – il venait du monde
  916. et
  917. était
  918. Henri
  919. ,
  920. de soixante hectares – jusqu’au jour où je pus
  921. ensuite
  922. , arracher les pommes de terre avant les premiers grands gels
  923. , s’exténuer
  924. . Des
  925. devinrent lieutenants
  926. »
  927. après quelques heures
  928. avec sévérité
  929. avouant
  930. ,
  931. tout seul
  932. survint
  933. n’en
  934. au prône,
  935. de ses paroissiennes
  936. d’un air d’illuminé farouche
  937. ou emprisonnés
  938. là-bas
  939. que nous connaissions un peu. Et le printemps ne le ramena
  940. après
  941. ,
  942. qui la faisait langoureuse et sans appétit
  943. par
  944. , ce qui faisait le pain trop «surpris», trop brun
  945. favorisait
  946. Augy,
  947. et
  948. . Là-dessus discussion entre les
  949. ,
  950. sur ces entrefaites
  951. Furieuse de cette décision, la
  952. me
  953. guère
  954. Ça
  955. si fréquentes dans les communautés
  956. nouvelles de
  957. ou d’une
  958. bien
  959. – même d’un rêve où
  960. sur lequel brodait son imagination jusqu’à le supposer
  961. des
  962. d’armée
  963. mieux exposés,
  964. pendant toute la journée
  965. A ce jeu,
  966. Quand
  967. »
  968. »
  969. lui
  970. »¶ ¶ Les
  971. mademoiselle
  972. qu’ils vinrent
  973. . Ayant
  974. dans
  975. »
  976. Et
  977. l
  978. le petit panier;
  979. »
  980. »
  981. »
  982. son acte
  983. ,
  984. m’avaient fait des débuts trop difficiles. Enfin
  985. était survenu
  986. nous laissions
  987. l’
  988. ,
  989. , d’abord facile
  990. très bien conditionnés, sans parler d’
  991. d’habitation
  992. ,
  993. à Moulins
  994. marié et père de famille. Fréquemment
  995. bon
  996. il est étranger au pays et,
  997. ,
  998. , ma foi,
  999. tout confus
  1000. . Il
  1001. , ajoutai-je hypocritement.¶
  1002. »
  1003. .¶ ¶ Au
  1004. à Bourbon
  1005. »
  1006. comme
  1007. «Il
  1008. Ȧ
  1009. c’était un principe chez
  1010. le plus possible
  1011. déplacements et
  1012. d’étrangers ou
  1013. Ȧ Alors, la Rosalie:
  1014. sans doute
  1015. . Il est difficile d’aller à l’encontre des habitudes de son milieu – l’essayer est même s’exposer à de gros ennuis
  1016. qui se trouvait vacante
  1017. Il
  1018. ,
  1019. après-midi chez nous avec ses bébés et rapportait une bouteille
  1020. ,
  1021. Elle
  1022. en
  1023. par la suite;
  1024. d’eau
  1025. Tous
  1026. -
  1027. le maître, outre la moitié des produits et
  1028. , voulait encore neuf cents francs sur ma part
  1029. , dit Roubaud
  1030. un appoint de
  1031. »
  1032. Je fus alors comme brisé par une
  1033. de celui
  1034. tenaient
  1035. et à ce vieux logis
  1036. piaillent,
  1037. : – vite aux emblavures d’orge, de
  1038. lui
  1039. ,
  1040. »
  1041. »
  1042. et le corps brisé
  1043. , les vacances encore, les promenades, les bonnes parties de chasse. – Tous nos guérets à mettre «à planches», nos pommes de terre à arracher, la grande tourmente, toujours.¶ Octobre et ses brumes: – Les
  1044. les
  1045. , carapacés
  1046. »
  1047. échelles, des
  1048. babioles
  1049. voilà bien
  1050. tous
  1051. et travaillent
  1052. ou ateliers
  1053. toujours
  1054. , – la
  1055. parfois sur le cheptel entier. On va quérir vétérinaire ou guérisseur bâtard; on fait de son mieux d’après sa propre expérience: on soigne ces animaux comme on ferait pour des chrétiens. Et
  1056. le manque d’habitude fait qu’
  1057. ou que le mauvais état du
  1058. ou plus plats
  1059. des attraits ni
  1060. Ce
  1061. bien, avec la viande de porc,
  1062. :
  1063. aux devantures des pâtissiers. Ces gâteries ne risquent point, comme on dit, de faire
  1064. – comme
  1065. à
  1066. qu’
  1067. peut-être
  1068. s’intitulait «
  1069. »
  1070. avec ses deux filles
  1071. à un étage
  1072. encroûté dans ses habitudes, féru de
  1073. – et avaricieux en diable
  1074. son
  1075. tirer l’oreille pour les règlements de
  1076. comme il se doit. Une idée de
  1077. »
  1078. davantage
  1079. ,
  1080. sur le domaine
  1081. terres, ces rongeurs pullulaient mettant à mal nos emblavures – mais il
  1082. vain de s’en plaindre.¶ Les braconniers n’osaient guère s’aventurer par là, à cause du garde, un sournois
  1083. ,
  1084. mais le
  1085. au
  1086. . S’
  1087. de chasse
  1088. ¶ Les républicains partageaient avec les
  1089. Noris
  1090. ou
  1091. Souvent, à
  1092. soudoyés par un farceur
  1093. . Alors
  1094. à
  1095. presque
  1096. »
  1097. aussi
  1098. ¶ Selon
  1099. . A chaque sortie dominicale, soit
  1100. de prendre au pied
  1101. lettre
  1102. Le
  1103. bien
  1104. , se comporter
  1105. s’efforcer de
  1106. connaître,
  1107. . Je
  1108. »
  1109. d’être fidèles à cette loi de l’Église
  1110. – restant l’une grincheuse et désabusée, l’autre pétulante, hargneuse, autoritaire…¶ «
  1111. »
  1112. ,
  1113. ,
  1114. »
  1115. , je crois,
  1116. Et
  1117. dès
  1118. certain jour
  1119. »
  1120. misère dans la nature.¶ Comme aussi hélas, chez tous les pauvres gens. Des
  1121. ainsi
  1122. les objurgations furieuses de mademoiselle
  1123. »
  1124. le
  1125. ;
  1126. »
  1127. sur des tons différents, s’accordèrent à
  1128. redire
  1129. bien
  1130. par la suite
  1131. ,
  1132. ,
  1133. ,
  1134. …¶
  1135. ,
  1136. en train de balayer la placette ou de
  1137. »
  1138. qu’il
  1139. »
  1140. malgré tout
  1141. -
  1142. La cocasserie de l
  1143. ,
  1144. encore
  1145. »
  1146. des enterrements et services
  1147. sa libération
  1148. »
  1149. encombraient la voiture
  1150. et bien pomponnée
  1151. »
  1152. un peu poupine
  1153. une
  1154. même»
  1155. Alors la jeune
  1156. à nouveau
  1157. »
  1158. l’
  1159. notre jolie nièce
  1160. Et Rosalie, tranchante à son habitude:¶ «
  1161. »
  1162. «
  1163. »
  1164. »
  1165. donc
  1166. propre
  1167. ,
  1168. , peut-être,
  1169. »
  1170. peut-être bien qu’
  1171. une tranche de
  1172. en
  1173. »
  1174. »
  1175. de
  1176. – la jeune femme placée entre Charles et moi, son mari en face
  1177. n’était
  1178. lui
  1179. »
  1180. dorénavant
  1181. froid
  1182. pour
  1183. ;
  1184. ,
  1185. , après
  1186. et un «au revoir»! comme pour une longue absence,
  1187. puis
  1188. flânocher
  1189. d’embrasser de nouveau sa Berthe qui lui
  1190. lui demandait
  1191. »
  1192. »
  1193. prit en location, à dessein de promener nos Parisiens,
  1194. fantaisie de revoir
  1195. Sur le tard, la
  1196. ,
  1197. nerveuse, elle ne chercha pas à masquer
  1198. à ma guise
  1199. rêvent
  1200. du
  1201. sans doute
  1202. inévitable,
  1203. notre pauvre
  1204. ,
  1205. , et parce qu’elle manquait d’effets convenables
  1206. »
  1207. , qui, affaissée,
  1208. le souvenir me
  1209. »
  1210. s’en défendit:¶ «Mais non, mais non, papa. La sœur m’a déjà donné du fortifiant: c’est tout ce qu’il faut…
  1211. »¶ C’est
  1212. qu’on tient bien souvent dans nos pays. On
  1213. comme toujours
  1214. triste
  1215. qui
  1216. notre
  1217. notre
  1218. de me
  1219. en avait une disponible, je
  1220. je l’espérais:
  1221. m’en tirer assez
  1222. ¶ LI¶ Cela nous parut drôle, à Victoire et à moi, de nous retrouver dans une maison si étroite – et si peu de monde!
  1223. les
  1224. lourdes de découragement et d’ennui. La bourgeoise aussi, d’ailleurs, toujours pareillement faiblarde et geignante.¶ Cependant notre
  1225. -
  1226. le bûcheron
  1227. manquaient en effet
  1228. ,
  1229. à
  1230. aux
  1231. ,
  1232. »
  1233. »
  1234. »
  1235. :
  1236. solide
  1237. »
  1238. après une semaine!
  1239. . De même pour
  1240. , –
  1241. ¶ J’étais parfois
  1242. de lui apporter
  1243. -
  1244. une manière de
  1245. Et
  1246. qu’il préférait
  1247. comme
  1248. des portes peintes en brun
  1249. beaucoup
  1250. et
  1251. ,
  1252. ,
  1253. l’
  1254. Et tant me revenaient mes
  1255. . Encore un peu de temps et il n’y aurait plus là qu’un bourbier quelconque qu’on finirait par assainir avec un draînage
  1256. cette évocation
  1257. la chaussée de l’étang, près
  1258. ,
  1259. «
  1260. N
  1261. donc
  1262. événements
  1263. trop
  1264. du passé
  1265. – et cependant cruels puisqu’ils semblaient disséquer, martyriser
  1266. :¶ «
  1267. que
  1268. »
  1269. »
  1270. à l’arrivée
  1271. – disparaissant
  1272. la
  1273. …¶
  1274. ,
  1275. gaspillé
  1276. ils n’
  1277. . Mais
  1278. de critiquer ceux qui mènent la barque.
  1279. du chemin ne laissant pas que d’être dangereux. Sans compter qu’au
  1280. : petits
  1281. , mon
  1282. engagement d’égale durée –
  1283. surtout
  1284. qui
  1285. . Je fis
  1286. qui
  1287. Et
  1288. A tel point que la
  1289. , ne pouvant supporter ces ennuis. Il me fallut demeurer à
  1290. d’affilée
  1291. ,
  1292. »¶ Après
  1293. restant cachée
  1294. bien
  1295. , placé dans une ferme du voisinage,
  1296. au côté
  1297. ,
  1298. Il
  1299. un jour
  1300. , marmonnait assez haut pour qu’il entendît:¶ «
  1301. , si bien qu’un souffle de révolte passait
  1302. ne
  1303. qui n’en
  1304. crut pouvoir se permettre une facile revanche en n’offrant
  1305. -
  1306. , ils proférèrent autour du château
  1307. devant bénéficier de tout le lait des mères
  1308. à
  1309. conservés jusqu’alors.¶ «
  1310. un peu tôt
  1311. ,
  1312. »
  1313. ,
  1314. tiraient l’œil –
  1315. »
  1316. sur une méchante
  1317. avec force,
  1318. ils se chicanent pour la galerie, mais
  1319. en
  1320. . Faites
  1321. ,
  1322. fila sur
  1323. de
  1324. , pure foutaise au fond!»
  1325. l’État
  1326. d’
  1327. voilà tout
  1328. . Mais
  1329. lui
  1330. !
  1331. quasi
  1332. «Écoutez
  1333. … Il s’en trouvera
  1334. ont tant fait!»¶ Alors le carrier:¶ «
  1335. !
  1336. ! C’est des bêtises de parler de ça
  1337. profiterait, en secours aux
  1338. ne
  1339. de notre époque
  1340. ,
  1341. signe
  1342. »
  1343. tout de même
  1344. fut pris
  1345. l
  1346. Et
  1347. ¶ Durant
  1348. . Un à un
  1349. s’en étaient tous allés…
  1350. dure et
  1351. à la fin
  1352. ma nièce
  1353. ,
  1354. »
  1355. autre
  1356. ,
  1357. fort sages
  1358. Ma
  1359. me
  1360. le reconnaître
  1361. beau
  1362. ,
  1363. de fumée,
  1364. servante
  1365. devant
  1366. ayant corné, elles s’effrayèrent davantage. Deux s’engagèrent dans
  1367. – cependant que
  1368. au loin
  1369. de
  1370. -ils
  1371. ,
  1372. . Au reste les animaux eux-mêmes s’habitueront…
  1373. »
  1374. »
  1. la grande rue → le chemin de terre
  2. et, la plupart du temps, personne n’est disposé à le faire. → ; – ils ont de ce côté maints déboires…
  3. et il les raconte → qu’il évoque
  4. en émettant sur chacune → risquant
  5. Sans s’en apercevoir, il m’a → Ainsi m’a-t-il
  6. joie → joies
  7. a été parfois canaille et parfois bon, – comme → lui est arrivé d’être égoïste et de ne valoir pas cher; il lui est arrivé d’être humain et bon – ain…
  8. comme → qu’à
  9. Et, un → Un
  10. regardé avec étonnement.¶ – → répondu avec un sourire étonné: ¶ «
  11. , – et → ! –
  12. ne sont pas aussi → sont moins
  13. ce qu’ils appellent → cette
  14. : → ;
  15. ; les → … Les
  16. en français pour → de façon
  17. je ne ferai que traduire vos phrases, ce sera → en respectant votre pensée de telle sorte que le récit soit
  18. ¶ Cela l’a occupé beaucoup, le → «¶ Le
  19. – → «
  20. fait tout son possible pour → eu à cœur de
  21. Mais peut-être n’ai-je pas été constamment fidèle à ma promesse → Et j’ai tenté d’en faire autant pour lui
  22. dans certaines pages → quand même de-ci, de-là
  23. ; j’ai fait → un à un, procédant
  24. les → aux
  25. a indiquées, réparé → indiquait, réparant
  26. changé → changeant
  27. il s’est déclaré satisfait → il a paru content
  28. EMILE → Émile
  29. Etienne → Étienne
  30. et on l’appelait → , dont on faisait
  31. : → ;
  32. et → ,
  33. l’avait déporté → , le déportant
  34. ; il fumait à outrance une → . Avec sa rasade
  35. très culottée; il lui fallait sa goutte → toujours allumée, ses frais d
  36. .¶ → …¶
  37. Donc → Décidé à la rupture
  38. se décida à partir. A → prit en métayage, à
  39. qui s’appelait → appelé
  40. ; mais ma mère → . Maman au contraire
  41. se fâchait constamment avec mon oncle ou avec ma tante, parfois même avec tous les deux → soutenait ma grand’mère sans cesse aux prises avec les autres
  42. me faisait peur → m’effrayait
  43. . → …
  44. que conduisaient des → attelé de deux gros
  45. mauriats[1] → rouge foncé,
  46. dans laquelle on avait mis des → , pour l’instant garnie de
  47. et → ,
  48. Je → Et je
  49. aussi aux évolutions → à la besogne
  50. Peut-être eus-je tort de trop regarder et de me fatiguer? → Cela n’allait pas sans fatigue.
  51. prit → prît
  52. la → le
  53. Mais → Seulement
  54. : on se précipita pour nous porter secours. Je fus très difficile → . Je n’avais
  55. – la boue dans laquelle j’avais roulé → , la patouille, tapis doux et mol,
  56. Je fis → Mais je fus long
  57. ma mère me coucha → maman me fit étendre
  58. Je fus éveillé par → Longtemps après,
  59. qui m’amena → me vint quérir pour m’amener
  60. remués, → déménagés,
  61. se choquèrent bruyamment → choqués tintaient
  62. ma mère → maman
  63. fâché → navré
  64. – → «
  65. – → «
  66. ¶ J’avais alors quatre ans: je puis donner comme → »¶ J’approchais d’avoir cinq ans:
  67. Bœufs rouge foncé → On disait communément «des bœufs mauriats»
  68. seulement, en plus d’une herbe fine, des → à profusion
  69. était → ,
  70. » et → »,
  71. qui avait → , alors sur ses
  72. ainsi que → comme
  73. haie → bouchure[2]
  74. de → d’en
  75. le → la
  76. On m’obligea à l’accompagner → Je fus dès lors
  77. réel et celui de notre imagination: aucun ne se présenta et nul autre agenau ne fut enlevé → en chair et en os et le monstre que nous imaginions
  78. courir plusieurs. La plupart du temps → . Souvent
  79. bouchure[2] → bouchure
  80. était fort claire et → toujours fort
  81. demandait à → questionnait
  82. .¶ – → :¶ «
  83. – → «
  84. ¶ Ma sœur disait non. Alors mon père:¶ – → »¶ Et sur la réponse négative de ma sœur:¶ «
  85. ). → .)»
  86. – → «
  87. boutasse poussièreuse → boutasse poussiéreuse
  88. eut → eût
  89. aussi noir que l’intérieur de la cheminée, → de seigle moulu brut
  90. ; il était fait → . C’était
  91. ; toute → plus nourrissant
  92. ; on prétendait que c’était → .¶ La farine des
  93. , mais c’était → qu’on faisait
  94. qui sentait bon, qui avait la → ou ribate d’odeur agréable – mie blanche et
  95. Parfois pourtant, quand elle était de bonne humeur, ma mère → Maman, à de certains jours,
  96. Mais cela n’arrivait pas souvent → Régal d’ailleurs bien rare
  97. parce qu’il y avait du tourton → à cause du tourton
  98. Terme bourbonnais → Déformation
  99. abandonna → lâcha
  100. s’occuper aux → les
  101. pour participer aux → les
  102. A moi, qui allais → J’allais
  103. ma mère → maman
  104. Une petite rue tortueuse et encaissée → Un petit chemin tortueux et encaissé
  105. , des haies → des bouchures
  106. et de grands → avec une ligne de
  107. dont les → têtards et d’ormeaux aux
  108. débordaient, dont la puissante → débordantes, à la
  109. voilait le ciel. A cause de cela, → . Cela faisait
  110. rue – qu’on dénommait «la rue Creuse» – était sombre → «rue creuse» toujours assombrie
  111. ; une → – si bien qu’une
  112. après → derrière
  113. et vers → , vers
  114. qu’on ne distinguait guère en raison des bouchures → de grande importance
  115. à un → au
  116. Et, au → Au
  117. ; et, quand il faisait beau, → – et
  118. étincelait aux rayons vainqueurs → , sous la caresse
  119. ; elle → ,
  120. ; elle → , aux
  121. : → ,
  122. à demi cassés, les → plus ou moins fendillés et informes,
  123. siflottant → sifflotant
  124. bruyères entrait dans mes sabots; celle des genêts → arbustes
  125. de cretonne rayée, ma petite → et ma
  126. grêles qu’elle rendait très blanches → grêles
  127. : elles rampaient → rampant
  128. dissimulées par les → sous le couvert des
  129. , je n’allais pas loin sans être → j’étais
  130. par → , griffé cruellement par quelqu’
  131. qui me griffait cruellement. J’avais → ; j’avais
  132. ceinturonné → ceinturé
  133. apportais → emportais
  134. mangeais assis → cassais la croûte
  135. , et je lui donnais → pour attraper
  136. , si bien qu’ils → – ils
  137. , quand Médor → Médor, s’il
  138. une foule → aussi beaucoup
  139. m’amusaient aussi; je → . Je
  140. haies → bouchures
  141. je faisais marcher → , plaçant
  142. dieu → Dieu
  143. .»¶ ¶ Marivole → » je
  144. ce → le
  145. , tout en la poussant du doigt. Et → :¶ \Marivole
  146. faisait bien, en effet, de s → , vole vole;¶ Ton mari est à l’école,¶ Qui t’achète une belle
  147. ; car je la mettais toujours → était bien pour
  148. lorsqu’elle tardait d’obéir à l’injonction.¶ Mais, en dépit de tout cela, → …¶ Tout de même
  149. refusent de manger et se réunissent en un seul groupe compact → se mettent à groumer, c’est-à-dire se tassent, tête baissée,
  150. Quand je rentrais → Rentrant
  151. fâché → grondé
  152. m’efforçais donc de rester → restais donc
  153. prescrit. J’avais, pour ne pas me tromper, une remarque sûre: quand le chêne qui était → où l’ombre du frêne,
  154. la barrière d’accès mettait en plein sur cette barrière la rayure noire de son ombre, je pouvai… → l’entrée, s’allongeant perpendiculairement sur la claie, annonçait
  155. ! Et → et,
  156. ! Des fois, la → , quel dur calvaire! Parfois, pris de
  157. le → de
  158. . → …
  159. soirée chaude: → chaude après-midi où
  160. passaient → bruissaient
  161. Je marchais, → Déambulant
  162. à demi-clos, ayant sommeil, quand je vis, → ensommeillés
  163. . Ça devait être → , – sans doute
  164. et → ,
  165. crus avoir devant moi → me crus en présence d’
  166. Je commençai par me sauver; puis je → Je battis en retraite d’abord, puis
  167. ; mais → :
  168. une certaine → quelque
  169. j’aperçus → une branche de
  170. ! → ,
  171. J’étais tellement → Affolé,
  172. que → ,
  173. sentis → sens
  174. nues, puis → nues, et
  175. effleura → effleure
  176. poursuivi, rampait → rejoint s’étirait
  177. et → ,
  178. . Néanmoins, quand je → , mais
  179. comme de coutume → tout de même,
  180. des → avec des traces de
  181. coulaient → , un visage
  182. me consoler, ma mère me tailla une part → le coup, maman m’octroya une tranche
  183. on me laissa → j’eus licence de longuement
  184. . . . . . . . . . . . . . . . . . .¶ Quand → Après quoi,
  185. . Je n’étais pas entièrement revenu de ma → – au-devant d’
  186. Je m’occupais à faire un gros → J’assemblais en
  187. , mariant, aux suaves parfums → avec
  188. , les couleurs vives des genêts d’or → odorant, des branches fleuries de genêt
  189. ¶ J’étais sauvage et timide plus que de raison, car → ¶ De par l’isolement de
  190. – → «
  191. ¶ Mais voilà que me revinrent en mémoire les → »¶ Je songe aux
  192. que j’avais entendu raconter → entendues
  193. pris → prends
  194. d’accès, puis → . Et me voici dans
  195. Creuse. Je me dirigeais en hâte → creuse trottant toujours
  196. criait → de crier
  197. – → «
  198. ¶ Il riait en me suivant → »¶ Il me suit
  199. gagnait du chemin → gagne de vitesse
  200. hasardais → hasarde
  201. voyais qui approchait, qui approchait… Et lorsqu’ → vois qui approche… Et lorsque
  202. débouchai → débouche
  203. n’était plus qu’à quelques pas → est vraiment sur mes talons
  204. crus → crois
  205. puisque j’allais pouvoir m’engouffrer dans → de par mon refuge à
  206. . → !
  207. en → ,
  208. – → «
  209. mit → prend
  210. remarquai → remarque
  211. avait → a
  212. répéta → répète
  213. – → «
  214. ¶ Et il dit encore:¶ – → »¶ Et me demande:¶ «
  215. Alors → alors
  216. – → : «
  217. .. → …»
  218. lui répondais pas. comme bien on pense, je ne faisais que → réponds pas, bien entendu, mais continue à
  219. Mais tout → Tout
  220. arriva → arrive
  221. hâtait → hâte
  222. remuait → remue
  223. avança → avance
  224. s’excusa → s’excuse
  225. et donna → , donne
  226. qui travaillait → travaillant
  227. toute voisine → très proche
  228. et → ,
  229. auvergnat → Auvergnat
  230. peur → frayeur
  231. garnies de petites fraises qu’il avait cueillies → avec leurs fruits vermeils coupés
  232. m’amener → le suivre
  233. mauvaises bêtes → mauvaises bêtes
  234. sans difficulté à suivre mon ami l’auvergnat, d’autant plus qu’il m’avait → tout de suite, l’Auvergnat m’ayant
  235. de me donner → aussi
  236. lequels → lesquels
  237. tailler → découper
  238. , de petits bœufs et de petits araires → et des outils variés
  239. ce qui annonçait → annonçant
  240. elle revint me fouetter → elle me fouetta
  241. En toute autre circonstance j’eus certainement pleuré, mais en compagnie de cet étranger je refr… → J’eus le courage de n’en rien laisser paraître. On a son amour-propre en présence des étrangers!
  242. chanier → chantier
  243. abatis → abattis
  244. – → «
  245. – → «
  246. mit à découvert → enleva
  247. Et quand → Quand
  248. ramenée à la position horizontale → renversée et l’on entendait l’eau glouglouter dans leur gorge
  249. – → «
  250. – → «
  251. une voix → un ton
  252. . → !
  253. le sciage → l’amas de sciure
  254. et, enfin, je dis → enfin,
  255. que je voulais m’en aller → , je manifestai l’intention de m’en retourner
  256. eut l’obligeance de me → prit la peine de me
  257. et ne pouvais l’apercevoir. → , sans rien voir, hélas!
  258. . Je → et que je
  259. ‘‘groumer’ → «groumer»
  260. me mis à faire → fis
  261. : c’était un moyen sage. Vers → et j’avisai vers
  262. était ouverte; elle accédait → accédant
  263. Médor ne vint pas. J’en fus réduit à essayer → pas de Médor. J’essayai
  264. ; j’ → ,
  265. et → ,
  266. le → Le
  267. j’amenais → je ramenais
  268. :¶ – \Ah! → :¶ «\Ah
  269. Ghieu → Dieu
  270. Ghieu → Dieu
  271. ’ pardus → perdus
  272. Ghieu → Dieu
  273. ¶ Elle prit la Marinette dans ses bras, → »¶ Elle
  274. clamer → brailler
  275. – → «
  276. !… Aaah → … Aah
  277. Aaah → Aah
  278. et → ,
  279. et → ,
  280. savait la prière; mon → savait la prière. Mon
  281. il parlait d’aller → voulait
  282. Il y avait → Depuis
  283. Délayé → Le sang des
  284. le sang de mes → me faisait
  285. ; sans compter que → et
  286. méprirent → méprenant
  287. ; ils → ,
  288. absolument cause → le seul coupable
  289. racontai → contai
  290. Mais ma → La
  291. jugea → jugeant
  292. et chargea → engageait
  293. de → à
  294. comme je le méritais. Mon père → ferme. Lui
  295. me donna → m’administra
  296. bordée → bordé
  297. répondit → dit
  298. que tout → pouvoir sauver
  299. aurait la vie sauve. Et , en effet, il n’en creva plus → . Une troisième mourut cependant et un petit par surcroît
  300. auvergnat → Auvergnat
  301. ma mère, l’ayant accosté, lui firent une scène violente, l’accusèrent → maman se prirent à l’invectiver, l’accusant
  302. défendirent → défendant
  303. Il fut d’abord tellement → Le pauvre homme, assez
  304. qu’il ne trouvait rien à dire. Ayant compris enfin ce qui était arrivé et ce qu’on lui repro… → , s’excusa très humblement
  305. , puis, voyant au degré d’exaspération des deux → – et s’éloigna, jugeant toute
  306. raisonnable n’était possible, il prit le sage parti de s’en aller → inutile devant la fureur exaspérée de ces
  307. Crozière, de l’autre côté de la Bourdrie → Fontibier, au delà de Suippière
  308. de → aussi,
  309. assombrir progressivement → assombrit sérieusement
  310. fis rassembler le troupeau par Médor et le ramenai: il n’y avait pas plus d’une → décidai de rallier la maison, après une petite
  311. que j’étais là → de garde
  312. ; pourtant je n’eus pas → , mais non point
  313. revenir sur ma détermination. Dès qu’elle me vit, ma mère me demanda → retourner. A l’arrivée, maman me demande
  314. qui → qu’
  315. avait → a
  316. parlais → parle
  317. mit à rire et → met
  318. en → ,
  319. me fit → m’obligea à
  320. ils allaient augmentant; de grands → le fracas allait crescendo; des
  321. la rue → le chemin creux
  322. J → j
  323. à mon secours → mon père
  324. , mon père → en guise de pèlerine
  325. je n → j
  326. pas idiot à fond de → devenu fou pour
  327. ensuite → par la suite
  328. applique → appliquent
  329. Quand je songe que je n’avais pas encore → Songeant qu’à moins de
  330. quand m’arrivaient → m’advenaient
  331. quand je compare → comparant
  332. manuel → sérieux
  333. Je restai → Du temps que j’étais
  334. pendant deux ans, ce qui me permit d’esquiver, jusqu’à huit ans et demi, → , j’esquivais
  335. alors → quand j’atteignis
  336. des journées de repos → de cet avantage
  337. haies → bouchures
  338. convulsif agite le corps → inconscient vous agite
  339. vieilles gamelles» et deux bandes de petits, soit quinze ou vingt → vieilles gamelles» et des laitons ou nourrains, plus ou moins, selon les circonstances ou la réus…
  340. qui restaient → demeurés
  341. aller → les rejoindre
  342. tôt → vite
  343. haies → bouchures
  344. des ruses de stratège → veiller ferme
  345. Mais enfin, quand je les échappais → Au moins
  346. , j’avais la certitude qu’elles s’en iraient → s’en allaient-elles
  347. Il n’en était malheureusement plus ainsi → Mais non plus
  348. En été, dès l’époque où jaunissent → Maraudeuses
  349. bonne → bonnes
  350. les rares fois où → quand
  351. champs de grain. → blés ou
  352. «vieilles gamelles» → bêtes
  353. de les → d’
  354. des → les
  355. en un endroit différent. D’autres fois, → en des endroits différents. Ou bien
  356. ramener tous ensemble à l’étable → rassembler tous
  357. étaient logés en trois cahutes exiguës adossées → logeaient toujours à l’étroit en des réduits adossés
  358. ; ils y étaient toujours trop serrés, et, → , d’un nettoyage difficile
  359. ma → la grand’
  360. allait → avait la manie d’inspecter partout
  361. suffisant: toujours elle me faisait → assez propre et poussait les autres
  362. me rappelle d’une fois où elle me battit, parce que j’avais → fus giflé certain jour par maman pour avoir
  363. leur avait fait → risquait, paraît-il, de leur faire
  364. presque à tous.¶ → …¶
  365. ou → où
  366. J’avais alors → Mon
  367. l’ → une
  368. rester → le suppléer
  369. pansage, et parce que → soin des bêtes;
  370. Je dois dire que cela → Ainsi en arriva-t-on à me désigner pour cette foire, ce qui
  371. de grande → de
  372. un → le
  373. grandes → hautes
  374. rudement → fort
  375. à → vers
  376. Mon père eut mille peines → Maman, non sans me secouer ferme, m’attifa de
  377. ; puis elle → et
  378. . Ma mère prévoyant bien → ; ma tête trop lourde s’inclinait sur mon épaule ou
  379. me mit dans la poche → , la bonne femme
  380. avec → et de
  381. – → «
  382. – Que tu → «Tu
  383. ; je sentis → passait dans son regard et
  384. plénitude → voix; j’eus conscience de
  385. qui, sous → que
  386. , ne transparaissait qu’à moitié → dissimulait trop
  387. on fit sortir de leur étable les cochons → elle nous aida à démarrer
  388. et → les nourrains
  389. du matin → par les chemins pétrifiés, biscornus – qui
  390. fûmes → voici
  391. tirait → tire
  392. jetait → jette
  393. mirent → mettent
  394. corps recroquevillés tremblaient; leurs soies se hérissaient, et il devint → poils se hérissent; il devient
  395. J’avais → ¶ J’ai
  396. au mouvement → à l’activité
  397. du → de ce
  398. était → est
  399. gagnaient et → gagnent;
  400. claquaient sans relâche → claquent;
  401. engourdissaient, devenaient → engourdissent, si
  402. étaient → sont
  403. raidies que je ne pouvais même arriver à → raides qu’il me faut les réchauffer
  404. obligea → oblige
  405. avait → a
  406. battait → bat
  407. et frottait ses → , se frotte les
  408. l’une dans l’autre → avec rage
  409. ; mais elle n’était guère → , assez peu
  410. . «C’est une → d’ailleurs. «Une
  411. », → ,»
  412. des porcs gras, étendus → les «cent kilos» protégés par leur graisse, digéraient affalés
  413. il y avait des → les
  414. à cause du → sous le
  415. Les → On ne
  416. se tenaient → assemblés
  417. et → ,
  418. des bêtes, tous campagnards → , paysans
  419. Il y avait peu → Peu
  420. et → ,
  421. . Les → qui
  422. faire → terminer
  423. De temps à autre, → Voici de loin en loin passer
  424. , passait à côté de nous. C’était → . C’est
  425. souriait constamment → sourit volontiers
  426. ne lui allait pas, → lui déplaît
  427. plissait, devenait → plisse et devient
  428. Ce jour-là, justement, il était de fort méchante humeur parce que la foire ne valait rien et qu  → Il est furieux aujourd’hui, à cause de la nécessité de
  429. ou ne pas → si l’on veut
  430. se fâcha → bougonne
  431. étaient → sont
  432. ; il dit → , disant
  433. trouvait → trouve
  434. et qu’il était quasi-impossible de les faire partir avec → .¶ J’ai
  435. je commençais → commence
  436. proposa → propose
  437. refusai, ayant peur → crains
  438. que je voyais circuler → qui circulent m’effraient un peu
  439. disposions → disposons
  440. vers → sur les
  441. les cochons furent achetés, après un long → M. Fauconnet revient en compagnie d’un
  442. , sauf pourtant → . Long
  443. dont il ne voulut pas. A vrai dire, M. Fauconnet n’essaya guère de → que le marchand dédaigne. Et le maître n’insiste pas trop pour
  444. pouvaient en résulter → résultent
  445. lui importaient peu!¶ Sur → d’avoir à les ramener. Deux
  446. devions faire au marchand → devons opérer
  447. , il nous fallut attendre deux → . Station longue et sans charme malgré le froid moins rude en ce milieu de jour.¶ Le moment venu
  448. nous aidèrent → , qui attendaient comme nous pour livrer leurs bêtes, nous aident
  449. des non-vendus, ce qui ne fut point chose commode → de nos «
  450. que les vendus furent livrés et soldés, → le règlement
  451. repartîmes au travers de → retraversons
  452. avec les trois → , prenant
  453. laissa seul. Il voulait → laisse seul pour
  454. sans plus tarder → aussitôt
  455. M. Fauconnet → notre maître
  456. me faisaient oublier l’appréhension que j’avais de rester seul → m’incitaient à la patience résignée
  457. jetai → jette
  458. restait → reste
  459. Mais, en dépit de cela, ils ne tardèrent → Ils s’y intéressent peu et ne tardent
  460. sauva → sauve
  461. reconnaissait → reconnaît
  462. redescendait → redescend
  463. m’aida à → me vient en aide pour
  464. furent → sont
  465. Bientôt ils se remirent → Les voici bientôt pris
  466. eus bien de la peine → ai mille peines
  467. ne bougeaient pas, je portais → sont sages, je porte
  468. était allé → est allé,
  469. j’étais pris → je suis torturé
  470. les → la patine des
  471. formait une masse également informe et vague où rien ne tranchait et d’où ne venait aucun bruit… → silencieuse, invisible presque,
  472. quelque invisible → l’effet d’une mystérieuse
  473. La place de l’église où j’étais → Et cette place, avec ses
  474. à la nudité voilée → squelettiques,
  475. , tout blancs aussi, et → chargés
  476. mes pas, et → les pas,
  477. semblait → paraissait
  478. un → un petit
  479. avec → flanqué de
  480. avait des allures → prenait dans la grisaille un air rébarbatif et hargneux
  481. était lugubre aussi parce qu’à ses murs grimpaient → montrait une façade inquiétante de par l’assaut
  482. qui étaient → rosiers et glycines bien jolis
  483. , en été, de belles plantes vertes. – Venait ensuite une rangée de basses → à la belle saison. Des
  484. que précédait → basses accolées, précédées d’
  485. : maisons de → , contrastaient avec ces immeubles cossus. Maisons de pauvres, –
  486. probablement, sauf → , vieillards ou veuves – moins
  487. Au bas → Côté
  488. place → ville
  489. clôturait le → accède au
  490. , lesquels s’inclinèrent → en sortent, qui s’inclinent
  491. une → la
  492. avait → a
  493. passèrent tout à côté de moi, me jetèrent même → me jettent en passant
  494. pénétrèrent → pénètrent
  495. tapissée de → aux
  496. qui, je le compris, devait être la leur.¶ Un moment après, ce fut la → – le presbytère sans doute. La
  497. qui cria → crie
  498. parut → paraît
  499. et jeta → , jette
  500. profita → profite
  501. : il se dirigea vers le bassin de la place où il se mit → et se mettre
  502. alla → va
  503. Un autre gamin → Cet André,
  504. les deux glissèrent → deux glissent
  505. enjoignit de → enjoint de
  506. détermina à obéir sans retard. Je fus de nouveau seul → détermine à ne pas se le faire répéter. Et me voici seul encore
  507. quelques → des
  508. S → Et s
  509. qui avait → juché sur
  510. arrêta en m’aperçevant:¶ – → arrête en m’apercevant:¶ «
  511. m → M
  512. m → M
  513. m → M
  514. amener → emmener
  515. impossible → rien à faire
  516. par le froid. → !»
  517. sentencieux → judicieux
  518. le monsieur éperonna → M. Vernier éperonne
  519. et disparut → , disparaît
  520. Je n’eus pas de peine à comprendre qu’il était M. Vernier, et je m’attristai profondément … → Et je reste navré de
  521. avait → a
  522. – Voilà → «\Voilà
  523. noce…¶ → noce\…»¶
  524. semblait maintenant → semble à présent
  525. il était parfois → , il lui arrivait d’être
  526. . Il m’était arrivé de me coucher → et souvent j’étais couché
  527. qu’il ne soit rentré. Les lendemains de ces jours-là → son retour. Le lendemain
  528. malade et → mal en train,
  529. et ma mère avait, surtout à son égard, son air le plus brutal; elle le plaignait pourtant → , maussade, et maman le disputait tout en le plaignant
  530. flottante → flottant
  531. qui s’était → , soudain
  532. soudain. Je tremblais → . Je tremble
  533. sentais → sens
  534. ; des → . Des
  535. remuaient → remuent
  536. et → ,
  537. passaient devant mes yeux. J’étais aussi exténué de fatigue → me brouillent les yeux
  538. pesait → pèse
  539. Des regrets me venaient → Un regret me vient
  540. dormaient → dorment
  541. profitai → profite
  542. sortit → sort
  543. suivit → suit
  544. disparut → disparaît
  545. ; il en revint un → – d’où il revient un
  546. était → est
  547. Je pus à peine → A peine puis-je
  548. marchaient à côté du → encadrent le malheureux
  549. frappaient à grand → frappent à grands
  550. de tailles diverses, dont les loques dépenaillées pendaient, et qui discutaient fort → loqueteux à souhait baragouinent
  551. . Et → , cependant que
  552. , venaient → s’élèvent
  553. qui se fâchaient. Ces gens-là n’avaient pas meilleure → exaspérées. J
  554. qu’à présent; j → équivoque
  555. et → ,
  556. Mon sang se glaça → Et mon sang de se glacer
  557. se mit → de se mettre
  558. les bohémiens passèrent sans → le groupe défila sans paraître
  559. Et ils → Ils
  560. défilèrent → suivirent
  561. avait sonné l’Angelus → sonna l’angélus
  562. chaumières avaient → chaumines ayant
  563. et → ,
  564. paraître → mystérieux et
  565. Angelus eut → angélus eût
  566. . → …¶
  567. s’étaient → ,
  568. et → à nouveau,
  569. qu’il me fallait dépenser pour les faire rester en place → nécessitée par leurs allées et venues
  570. affairé, les individus qui criaient ainsi. J’étais à ce moment en dehors → bruyant, montaient
  571. de → des
  572. ; bras → . Bras
  573. beaucoup; à une dizaine de mètres, venaient → et se bousculant;
  574. à → pour
  575. pipes. → pipes, gambadaient à dix mètres.
  576. A → \A
  577. boire, ¶ Nous → boire\,¶ \Nous
  578. boire → boire\
  579. A cette interrogation, → Interrogation à laquelle
  580. non → Non!
  581. Les → \Les
  582. fous¶ De → fous\¶ \De
  583. coup → coup\
  584. mot coup dégénérait → dernier mot se prolongeait au bis
  585. ououou» prolongé → ouou» long à s’éteindre
  586. passèrent auprès de moi. J’étais dans le fossé, adossé au tronc d’un petit chêne, à côt… → me dépassèrent sans soupçonner
  587. .¶ A ce moment, une odeur → dans l’ombre noire du grand mur, au plus creux du fossé.¶ Quel bon parfum
  588. arriva → arrive
  589. réveilla → réveille
  590. J’eus → Il me prend
  591. cette cuisine qui sentait si bon → ces bonnes choses
  592. rapprochai → rapproche
  593. perçus → perçois
  594. et → ,
  595. du château → de l’orgueilleuse bâtisse neuve
  596. Je compris que → Eh oui!
  597. on faisait le → sonnait l’heure du
  598. Les → Ils dînaient, les
  599. du château avaient la viande et le bon pain doré. Le curé et ses vicaires mangeaient → et les prêtres et aussi
  600. au parfum suave et d’autres bonnes choses. Et dans toutes les → , pour être sans odeur, devait quand même être si
  601. ; et ce → – un
  602. était là depuis → morfondu par une faction solitaire de
  603. ; et ce petit paysan → et qui
  604. chaumières, → chaumines
  605. : mais pas un n’avait daigné → , mais sans daigner
  606. ; pas un n’avait songé → , sans supposer
  607. ; → . Et
  608. . → …
  609. comptai → compte
  610. marteau → timbre
  611. semblèrent → semblent
  612. et → je sens
  613. étaient clos à demi. Je vis pourtant se lever les cochons, et j’eus la force de les suivre enco… → se fermer, une invincible somnolence m’envahir. Les
  614. , ni de pensées. Et cependant quelques → s’atténuent et la pensée. Quelques
  615. hantaient → pourtant hantent
  616. : le Garibier, la Breure, la forêt, ma grand’mère, ma mère, mes frères et mes sœurs, → . Ils se rapportent à ceux de chez nous, y compris
  617. même, ces champs, cette maison, ces êtres qui avaient → – à la forêt, à la Breure, aux êtres, aux lieux qui ont
  618. semblait → semble
  619. bien → si
  620. donnait → donne
  621. tenait → tient
  622. n’étais d’ailleurs pas → ne suis plus
  623. j’avais en tout cas → j’ai
  624. vivrais → vivrai
  625. me sentais mourir, et la → glisse vers la mort et suis sans force et sans
  626. qu’il me sembla reconnaître. Je me frottai les yeux: je vis mon père qui → connus. Mon père
  627. . Il toussait, crachait, marchait → , toussant, crachant, marchant
  628. enfin, → réellement
  629. ; et, exultant → . Exultant
  630. et il semblait → , parut tout d’abord
  631. Enfin → Puis
  632. : il me pressa dans ses bras → et il m’étreignit à son tour
  633. , et m’appela son «pauvre petit ami». Les gens qui ont bu s’exagèrent → selon l’habitude chère aux ivrognes d’exagérer
  634. Mon père → Il
  635. voulut absolument → voulait
  636. mais je refusai. Maintenant que je l’avais retrouvé → je m’y opposai. Puisqu’il était là
  637. ; je → et
  638. la force → le courage
  639. Ils n’avaient → C’était
  640. pas voulu se sauver: → la seule explication de leur sagesse,
  641. et → ,
  642. De plus, → Puis
  643. Et, à → Enfin,
  644. donné, malade, → vint où
  645. une écœurante senteur de vin, → de pierres sèches
  646. souffrait tellement, que son visage était décomposé → devait souffrir atrocement
  647. .¶ Il était onze → un peu soulagé.¶ ¶ Onze
  648. seul d’enfermer les → des
  649. et de leur donner à manger. Au → . Au
  650. ma mère → maman
  651. Et quand → Quand
  652. et à me prodiguer des caresses → , à me dorloter
  653. ; puis elle sembla → . Puis elle parut
  654. qu’il fût là → sa présence
  655. Lui ne dit pas un mot non plus; → D’ailleurs,
  656. immédiatement → sans un mot
  657. et → ,
  658. fit du bien → réconforta
  659. . → …¶
  660. mes fatigues et du → cette journée et du gros
  661. qui → gagné pendant
  662. ma mère → maman
  663. était → semblait
  664. parce qu’il → – qui
  665. apprendre à lire → en classe quelquefois
  666. où il y avait une école. Elles → , le gros bourg le plus proche. Les écoles
  667. les écoles. Et les → et seuls les
  668. au village → à l’église
  669. et même de tomber: car → dans
  670. à l’excès. → et même de m’étaler…
  671. gluante; elle pénétrait → pénétrant
  672. , si bien que j’étais → , ce qui me rendait
  673. à l’église pendant le cours des séances. De plus, → durant la séance. Sans compter que de me voir si «patouillé»
  674. ) Il était d’un → D’un
  675. . Quand → , il s’emballait
  676. mal → de travers
  677. , et aussi quand nous chuchottions et riions → : ¶ «
  678. ne duraient pas longtemps; → passées,
  679. était vite arrivé → arrivait
  680. goguenettes»[1] → goguenettes[1] »
  681. Il avait d’ailleurs des → Telles
  682. que les jeunes époux lui avaient → à lui
  683. ; il avait → , ayant
  684. ; la puissance de l’argent le laissait froid; ce n’était pas un → . Nullement un
  685. j’arrivais → il était
  686. . Je m’étais lié → – en raison de mes parties
  687. de mes camamrades → camarade
  688. étang très vaste → grand étang
  689. et → ,
  690. ramenaient → rapportaient
  691. Les carrioles d’à présent étaient inconnues, → Nulle carriole encore
  692. plantes à grains rouges, lesquels → arbustes dont les fruits, semblables à des
  693. marlassières → merlassières
  694. ; et, comme ma mère se fâchait, je lui racontais → et contais à maman
  695. ; elle concluait:¶ – → .¶ «
  696. . → !»
  697. .¶ Un jour, je commis → …¶ Mais n’eus-je pas
  698. : cela donna l’éveil à ma mère → certain jour? Cela mit tout le monde en éveil
  699. elle → maman
  700. Naturellement, elle → Elle
  701. : si je n’étais pas rentré à → . Passé
  702. avoir les oreilles tirées. → être attrapé…
  703. mes Pâques. Etant → la communion. Étant
  704. j’allai → je fus
  705. avec → en compagnie de
  706. Ça passait pour être une bonne maison, et, en effet, le repas était → Maison aisée, repas
  707. J’abusai peut-être → Je dus abuser
  708. qu’ → que tout
  709. succède l’ennui… L’ennui est la → se paie – d’une
  710. de la joie. → parfois très amère.
  711. J’eus l’occasion de faire encore un → Nouveau
  712. .¶ Mon frère → à l’occasion de
  713. qui avait alors → alors d’
  714. Ma mère → Maman
  715. n’avaient pas la perspective de venir en permission chaque année. Ils → , assez rares, victimes du sort et de la misère,
  716. . (Les chemins de fer n’existant pas encore, les voyages étaient très coûteux et possibles seu… → , après un nombre infini de déplacements et d’aventures. Or dans nos campagnes
  717. Hors de la commune et → Au delà des limites
  718. morts. Voilà pourquoi → restés! Pour toutes ces raisons l’idée de
  719. était pour → tarabustait
  720. , dix ans d → de longues années à l
  721. Ma mère avait donc accumulé → Maman, à
  722. elle → accumulant
  723. . Elle avait été bien fière de ce résultat qui lui donnait la certitude de les conserver auprè… → de ses deux aînés. Résultat dont
  724. ma → notre
  725. il → mieux
  726. aient → eussent
  727. , que → :
  728. le ménage → la communauté
  729. obtenir qu’il acquiesçât à ses → le ranger à son
  730. servir de garçon → faire partie du cortège
  731. ma mère → maman
  732. avec des → de
  733. Une hécatombe de → Les
  734. avait eu lieu → sacrifiées
  735. ; j’en avais compté jusqu’à vingt,– oies, canards et poulets, – étalant sur un banc leur … → , les viandes apportées par
  736. avait amené dans sa voiture une provision de viande. Quand je revins des champs, tout cela mijotai… → cuisaient dans les marmites ou rôtissaient au four,
  737. abatis de volailles → abattis
  738. passé la journée au bourg → dansé tout l’après-midi
  739. où un grand bal avait eu lieu. Car, la noce étant conséquente, il y avait → entraînés par les
  740. s’était fait → pris
  741. . Tout le monde avait grand’faim le soir, et → , paraissait à tous vraiment lointain. Si bien que
  742. presqu’ → presque
  743. installa sur → en dressa
  744. table spéciale → pour les enfants
  745. et enfin → , puis
  746. Claude → Bastien
  747. J’étais placé → Placé
  748. intimidait → intimidant
  749. Mais si → Si
  750. par → pas
  751. Ma mère → Maman
  752. et → ,
  753. Mais → Et
  754. faisait son récit habituel de la → plaçait son drame de
  755. de Russie. Il plaça un épisode dramatique qu’il ne servait que dans les → réservé aux
  756. qu’il avait tué:¶ – → par lui «occis».¶ «
  757. J’étais → Voilà qu’on nous envoie une vingtaine
  758. , au delà d’une légère ondulation qui se détachait en relief dans l’immense paysage plat. E… → . On ne voyait rien,
  759. , les → – quand tout à coup,
  760. se mirent à nous canarder à faible portée. Avant que nous n’ayons eu le temps de nous mettre e… → surgissent, en veux-tu, en voilà, qui nous canardent en criant comme des
  761. : étant nombreux, ils voulaient → et tâchent à
  762. . → …
  763. leur fîmes voir que nous étions des Français; nous nous défendîmes à → faisons jouer
  764. avec une telle vigueur qu’ils ne purent réussir à nous entourer. → – et pas pour de rire, je vous en réponds!
  765. russe → de ces salauds
  766. ; → ,
  767. bien voulu → aimé
  768. . → …
  769. l’approchais, un furtif coup d’œil à gauche me permit de voir → le z’yeutais, je m’avise qu’
  770. diable en train de prendre ses mesures pour m’assommer d’un coup de → gargan avec une barbe à poux me guettait aussi,
  771. . Je n’eus que le temps d’éviter → levée… J’évite
  772. en faisant → par
  773. fichai → fiche
  774. , puis un croc en jambe qui le fit s’étendre → si violent qu’il brancholle et s’abat
  775. , puis, prestement, j’amenai la pointe de → . Alors, voyant
  776. en vue de → viser
  777. … Alors le malheureux me fixa → , il me regarde
  778. pleins d’épouvante et de supplication: ¶ – «Francis → épouvantés que je n’oublierai jamais:¶ «\Francis
  779. de ne pas le tuer. Mais je n’étais guère d’humeur à montrer de l’ → -il.¶ «Ça voulait dire «Bon français» et le regard ajoutait: «Ne me tue pas!…»¶ «Mais av…
  780. huit jours qu’on ne mangeait rien que de rares → par ce froid du diable et rien à bouffer que des
  781. te → «chialler».
  782. ; tu as voulu me tuer: je te tue…»¶ Je → .» Et v’lan!
  783. dans le ventre avec une telle force qu’elle le perça de part en part…¶ Un petit → le traverse comme un pain de beurre!»¶ Un
  784. passa → courut
  785. . → !
  786. continuer d’attirer → retenir
  787. croustillantes, qui émoustillèrent tout le monde. Ma → malhonnêtes, qui faisaient rougir les filles, déchaînaient de gros rires et nous intriguaient, nous,…
  788. dit que ce n’était → reprocha de n’être
  789. bizarrement → drôlement
  790. sauter, à faire des → gesticuler, multipliant
  791. → , des
  792. Cinquante → La même exclamation sortit de cinquante
  793. poussèrent le même cri: ¶ – → :¶ «
  794. … Les → … Voilà les
  795. Ils burent et mangèrent, puis → Après qu’ils eurent bu et mangé, ils
  796. bêtes → sauvages
  797. de → à
  798. et, → ;
  799. on → tout le monde
  800. , sur l’aire de laquelle → où vite
  801. organisa → improvisa
  802. avec des → sur un entassement de
  803. une estrade rudimentaire fut édifiée sur laquelle prirent place → s’installèrent
  804. blafarde → bien pauvre
  805. l’air → un air inquiétant
  806. Mais cela → Peu
  807. peu → d’ailleurs
  808. et → ,
  809. – → «
  810. en rougissant → sans répondre
  811. ¶ – → ¶ «
  812. tourna bieu → vira bien
  813. nous cognions aux → donnions dans les
  814. et → ,
  815. . D’ → – coupés
  816. exclamations passaient.¶ – → .¶ «
  817. ¶ Il y avait des étreintes dans les coins; on entendait des → »¶ La première surprise passée, les
  818. des → les
  819. ; il y eut → se multiplièrent;
  820. , pris audacieusement, qui firent se fâcher les filles.¶ Mon parrain m’ordonna d’aller → autant qu’audacieux provoquaient des cris effarouchés, des fuites éperdues, des supplications, des s…
  821. chercher → quérir
  822. J’y trouvai les → Les
  823. . Ils → y
  824. en train de boire et de chanter, et de s’empiffrer de gros morceaux → , buvant, chantant, s’empiffrant
  825. Quand l’aire fut → La grange
  826. et le bal ne se termina qu → , se continuèrent jusqu
  827. s’en étaient allés → avaient filé
  828. ils s’en étaient allés dans la nuit à → en douceur, pour gagner
  829. couchèrent → restèrent
  830. , – où chacun → – où maman avait établi
  831. avait été dédoublé par les soins de ma mère, – → de fortune –,
  832. et de vieux sacs → , des sacs usagés
  833. ne se couchèrent pas. Quand ils eurent → voulurent rester debout par bravade. Ayant
  834. . Ils démontèrent complètement → – comme de cacher les outils, de démonter
  835. et bousculèrent → , de bousculer
  836. ; ils enlevèrent → , d’enlever
  837. s’en servirent pour suspendre au sommet → de s’en servir pour lier Médor sur la brouette
  838. aussi la brouette sur laquelle ils avaient préalablement lié Médor; ( → aux branches hautes
  839. fut obligé de l’aller délivrer; il eut mille peines à y parvenir). Pendant ce temps, les autre… → dut se lever pour le libérer, non sans peine. Cependant que les héros clôturaient
  840. , mettaient sur → en plaçant sur
  841. Ce fut ainsi qu’ils s’occupèrent jusqu’au jour → Au jour, rentrés à la maison, ils harcelèrent ma mère déjà levée
  842. emblêmes → emblèmes
  843. vis pas cela, car il m’avait fallu → fus pas témoin de la scène, ayant dû
  844. séance de bal → sauterie
  845. ; puis ce fut, dans des embrassades sans fin, le départ des → – courte et sans entrain d’ailleurs, mise à part la ronde finale du «torchon».¶ Et les
  846. …¶ Il fallut travailler → se retirèrent avant la nuit emportant des restes de galette et de brioche offerts par maman.¶ Il y…
  847. ensuite → durant,
  848. eu étant → eue
  849. petite, ou plutôt sur les convulsions provoquées par cette fièvre. Mais ces tares de l’organis… → jeunette, – à la suite de quoi elle
  850. . La pauvrette → en son cerveau – même elle
  851. monosyllables et ne tenait → monosyllabes, ne tenant
  852. émeuvaient → émouvaient
  853. les deux premiers mois de → au commencement du
  854. . C’était l’époque où on mettait l’araire dans → , voire jusqu’en mai alors qu’on labourait
  855. l’automne d’après, et, pour cette opération, il fallait les quatre → en octobre, je devins toucheur de
  856. Noiraud → \Noiraud
  857. Blanchon et Mouton → Blanchon et Mouton\
  858. étaient de → appartenaient à
  859. déjà parlé: ( → parlé déjà: –
  860. étaient → étant
  861. allaient → se comportaient
  862. ayant → les Mauriats, ayant la force et
  863. surveillés sans relâche. Je me fatiguais beaucoup à marcher sur la → tenus de près. La marche était fatigante sur cette
  864. qui pénétraient dans → dont
  865. et me faisaient mal aux pieds → s’emplissaient vite
  866. j’étais trop ennuyé de → je m’ennuyais trop à
  867. un peu tenir → tenir un peu
  868. faisaient que e → étaient cause que je
  869. prétendait que c’était de ma faute parce → prétextait alors
  870. souvent → parfois
  871. gifflait… Je → giflait… Ainsi
  872. à ce moment pourquoi, → -je qu’
  873. se trouvent avoir → ont toujours
  874. combien → qu’
  875. et je supputais approximativement → supputant
  876. à quel moment il serait temps → quand viendrait l’heure
  877. haie → bouchure
  878. d’accès, et → ou «claie» du champ,
  879. mon parrain, comptant qu’il donnerait le signal attendu. Mais il ne disait rien; il restait → l’aîné – presque toujours
  880. la plupart du temps → le plus souvent
  881. quantité de travail accompli → besogne accomplie
  882. Angelus → angélus
  883. par les → aux
  884. Il faisait toujours un grand vent → Le vent assez fort tirait
  885. plein Nord, → nord-est. Et il passait des bourrasques
  886. Cela traversait → Ces fouaillées-là traversaient
  887. enveloppait → enveloppaient
  888. et → ;
  889. étaient d’un rouge pourpre tavelé de taches violettes → se teintaient de violet
  890. les averses nous douchaient → nous étions douchés
  891. de → me secouèrent
  892. . Je bâillais et → et de continuelles envies de bâiller. Je me plaignis
  893. que j’étais malade et que je voulais → , parlant de
  894. se fâcha, me traita de «grand feignant», m’obligea à continuer. A la dernière extrémité … → n’y voulut pas consentir. Cependant
  895. trop brusque → plus violente
  896. fait réfugier → immobilisés un instant
  897. il se donna → il prit
  898. ; il constata que j’étais → . Me voyant
  899. très rouge, comprit que j’avais un accès de → d’un rouge anormal: «Va-t’en bien vite, me dit-il, tu as la
  900. et consentit au départ. → !»¶
  901. : → ;
  902. ; on me couvrit bien; et, le → .¶ Le
  903. j’eus → j’avais
  904. ¶ Cela me tient sédentaire pendant → Il me souvient que maman me recommandait sans cesse de rester bien couvert sous peine des pires cata…
  905. . Quand → , quand
  906. et → ,
  907. haies → bouchures
  908. étalaient leur → s’épanouissaient en une délicieuse
  909. et → ,
  910. d’avant → précédentes
  911. ceux qui restaient à la → les batteurs en
  912. le faire → faire le métier
  913. fus forcé de convenir → m’aperçus
  914. Il faut noter que le → ¶ Le
  915. Carnaval, et même → carnaval, voire même
  916. Mi-Carême → mi-carême
  917. tailler les haies et → couper les bouchures,
  918. L’année de mon → Mon
  919. se trouvant être → coïncidant avec
  920. besogne qui, plus que celle-ci, soit → begogne plus
  921. , porte à la révolte → que celle-ci
  922. de ses mains → seconde
  923. : → –
  924. étais content → avais de plaisir
  925. où l’on vannait → de vannage
  926. diminuer → diminuant
  927. , passer → s’engouffrait
  928. le → l’amas de
  929. la → le
  930. bigot»[1] → bigot[1] »
  931. violemment → avec force
  932. ma vanité:¶ – → mon amour-propre:¶ «
  933. ¶ Comme je tenais → »¶ Tenant
  934. néanmoins, je parvenais à m’en tirer; mais au bout d’ → je m’en tirais pourtant vaille que vaille. Mais après
  935. je suffoquais de chaleur. Quelle que soit la température extérieure, ma chemise se mouillait de s… → j’étais en nage et suffoquant. Mes
  936. se détendaient: la civière, – dont je ne pouvais → , détendus ne pouvaient
  937. suffisamment → assez
  938. , – → du «bayard» qui
  939. au gros tas → à la pelote
  940. , → –
  941. , était obligé de venir → – venait
  942. et ils me raillaient, ce qui me faisait mettre en rage → non sans une pointe ironique. Et je m’éclipsais, mécontent, froissé, rageur
  943. : → ;
  944. ne pouvoir les égaler…¶ → leurs railleries sans
  945. soit-il, → fût-il
  946. renversés → renversées
  947. – → «
  948. – → «
  949. : ou bien gare! → !»
  950. – → «
  951. pénétrer → pénétré
  952. – → «
  953. viendras pas vieux → feras pas de vieux os
  954. – → «
  955. dans l’ → en
  956. – → «
  957. , → :
  958. çà → juste
  959. avait → ayant
  960. – → «
  961. Mercredi → mercredi
  962. : nous les vendions → … à
  963. – → «
  964. ¶ C’était comme cela pendant → »¶ Cela durait
  965. arrivait à la fin, on ne souvenait plus des totaux précédemment faits et → touchait au but
  966. C’était à → De quoi
  967. de pouvoir → d’
  968. . → jamais…
  969. sur un chiffre sans → sans
  970. qu’il soit le véritable.¶ Quand → du résultat admis.¶
  971. arrivait pour compter, il → , au jour du règlement,
  972. – → «
  973. nulle → insignifiante
  974. avait même retard. Des fois elle se montait à → eut même déficit à deux ou trois reprises. On ne touchait jamais plus de
  975. avait → , ayant
  976. : il se hasardait à dire:¶ – Mais, monsieur, je pensais d’avoir → , risquait une observation:¶ «Monsieur, je croyais pourtant avoir
  977. plus que çà?¶ Alors le → davantage…»¶ Le
  978. son → un
  979. pissement:¶ – → plissement:¶ «
  980. , plus que çà → davantage
  981. ¶ Mon père s’empressait de bredouiller → »¶ Et le pauvre homme, alors
  982. – → «
  983. ¶ Pourtant, quand → »¶ Si
  984. était → s’accusait
  985. qu’il avait reporté → un report
  986. les → des
  987. de suite → aussitôt
  988. il → le désir
  989. des envies d’aller à → d’entrer à
  990. grande fête et → fête,
  991. . (La → ,
  992. d’effets de drap du mariage durait → -là, utilisée toute
  993. d’un homme et lui → aux grandes occasions,
  994. au tour de → notre tour à
  995. au mien → à moi
  996. d’ → à
  997. cela → ça
  998. Etant → Étant
  999. – → «
  1000. partis → pars
  1001. plus que de coutume → haute
  1002. abordai → aborde
  1003. et j’offris → offrant
  1004. y avait déjà → allait depuis
  1005. : il eut vite raccroché quelques intimes et nous nous trouvâmes → . Nous nous trouvons
  1006. restai → reste
  1007. tout → un peu
  1008. . Même avec ceux de mon groupe je n’osais rien dire. Je les entendais → , – entendant
  1009. une → en
  1010. des → les
  1011. me transportai là avec mes camarades → m’y rends avec les autres
  1012. avaient → portaient
  1013. croisant → croisés
  1014. blancs étaient recouverts de → de lingerie blanche disparaissaient sous des
  1015. qui flottaient sur leurs épaules → flottantes
  1016. Comme j’étais plus familier → Familier
  1017. demandai → demande
  1018. , ce à quoi elle consentit: elle fut quasi → – elle ne dit pas non –. Je tiens ma place, me lance comme un ancien. Et Thérèse reste
  1019. , je rejoignais → je rejoins
  1020. regagnions → regagnons
  1021. alignaient → alignent
  1022. buvions → buvons
  1023. nous repartions → repartons
  1024. Il en fut ainsi jusqu’à → Vers
  1025. du soir, heure où → , quand
  1026. . Alors, comme nous avions → , nous nous trouvons avoir
  1027. , nous demandâmes → et demandons
  1028. offrit ensuite → offre
  1029. C’était la première fois que je buvais → Jamais je n’avais bu
  1030. : je me trouvai un peu gris. Je voyais → . Je vois
  1031. riaient et chantaient, et mes compagnons, très gais aussi, qui avaient leur part dans le vacarme de… → lèvent leurs verres et «font du potin». Lorsqu’on se lève enfin
  1032. sentis que je n’étais → ne me sens
  1033. Dehors, → Mais
  1034. me prit → a la bonne idée de me saisir
  1035. fûmes → nous quittons,
  1036. j’avais repris mon aplomb; mon camarade put rentrer chez lui, me laissant seul. Je fis sans encom… → je puis me tirer d’affaire seul, l’air m’ayant remis d’aplomb.¶
  1037. je trouvai → , je pénètre avec fracas
  1038. fit un → s’affale à
  1039. je me mis à pester et → me prends
  1040. . → :¶ «Eh ben
  1041. mioches → petits
  1042. éveillèrent → éveillent
  1043. Ma mère se leva → Maman se lève
  1044. voulus → cherche à
  1045. – → «
  1046. saoûl! firent → soûl!» déclarent
  1047. Ma → La
  1048. prépara → prépare
  1049. avais → ai
  1050. donna → donne
  1051. qui pleurait, puis elle le remit → , puis le remet
  1052. chanta pour le faire endormir:¶ ¶ «Dodo → chante pour l’apaiser:¶ «\Dodo
  1053. : → ,
  1054. dodo…»¶ → dodo\…»
  1055. son enfant, n’eurent le don de → l’enfant ne peuvent
  1056. fis le boucan → fais le pantin
  1057. tins → tiens
  1058. par ma verve et mes façons de pantin jusqu’à plus de neuf heures → pendant une grande heure
  1059. dormis → dors
  1060. moquèrent de moi → gaussèrent
  1061. que je fus obligé d’ → qu’il me fallut
  1062. dans les fossés → au fossé
  1063. sitôt → si tôt
  1064. me donna → m’octroya
  1065. les → des
  1066. et → ,
  1067. : → –
  1068. avaient à dépenser un moment → se trouvaient
  1069. mucisiens → musiciens
  1070. ; → ,
  1071. avec malveillance. Ces → sans bienveillance. Tout se passait sagement à ces
  1072. du → de
  1073. Elles avaient lieu d’après le même principe que les vijons. On se réunissait → On prenait rendez-vous
  1074. un → tel
  1075. un → tel
  1076. , ce qui achevait agréablement la → en fin de
  1077. Et quand on s’en allait vers → Au départ, sur les
  1078. . . . . . . . . . . . . . . . . . .¶ Ce fut dans cette circonstance que j’en ar… → Ainsi m’arriva-t-il de
  1079. des aveux à → avec
  1080. Boudrie → Bourdrie
  1081. , et, → ; –
  1082. quels → mes
  1083. paroles banales → banalités
  1084. (la → –
  1085. Comme je ne me gênais pas avec lui, je lui dis → Je me permis de lui dire
  1086. – → «
  1087. , me dit → !», s’empressa-t
  1088. – → «
  1089. ¶ En dansant → »¶ Ainsi encouragé, comme nous dansions
  1090. je m’armai de toupet et dis → , je glissai en douce
  1091. – → «
  1092. étrangers → invités
  1093. , la division eut lieu par maisonnée → on se divisa par maisonnées
  1094. avait quitté → s’éloignait de
  1095. Il faisait très noir → Nuit profonde
  1096. Ouest → ouest
  1097. nous tenant par le bras et essayant → bras enlacés, nous retenant
  1098. – → «
  1099. m → l
  1100. – → «
  1101. , → je
  1102. çà → ça
  1103. ¶ Je serrai → »¶ Enserrant
  1104. sa → et sa
  1105. pressai sa main davantage; puis → ses mains
  1106. énergique, je l’arrêtai:¶ – → brusque je l’obligeai quand même à faire halte:¶ «
  1107. ¶ Et, grisé → »¶ Et, fou de désir
  1108. – → «
  1109. sceillèrent → scellèrent
  1110. se mit à pousser une série de huhulements gutturaux → poussa des hululements lugubres
  1111. reprîmes notre marche → repartîmes
  1112. … → .
  1113. l’ → cet
  1114. le premier → d’abord
  1115. voulus → pensais
  1116. et → ,
  1117. ; nous fûmes obligés de → ensuite où il nous fallut
  1118. un sentier fait → une rangée
  1119. Ma témérité fut punie: → Las!
  1120. et imprégné de boue, pendant qu’elle → , la jambe transie, cependant que ma compagne, sans souci des flaques qui l’avaient éclaboussée,
  1121. , je la repris néanmoins par la taille et, avant → nous nous rapprochâmes, bien entendu. Avant
  1122. quelle → qu’elle
  1123. haies → bouchures
  1124. complices → complice
  1125. à des → aux
  1126. Ce fut → M. Fauconnet,
  1127. déclara qu’il valait mieux → était d’avis de la
  1128. la mère et → et de
  1129. – → «
  1130. Ce mot mit le feu aux poudres, car on → Mot fatal! On
  1131. qu’au → que le
  1132. , il avait compté → comportait
  1133. . A différentes reprises ma → semblaient d’un bon marché dérisoire. Ma
  1134. qu’il → souvent que Fauconnet
  1135. Fauconnet lui ayant demandé → le maître lui demandant
  1136. reprit → l’accusa
  1137. qu’il en avait → d’en avoir
  1138. – Dites tout de suite que → «Ainsi
  1139. – → «
  1140. ¶ Il lui parla → »¶ Et de parler
  1141. rappela plusieurs → de citer d’autres
  1142. qui l’avaient frappé, mais de quoi il n’avait jamais osé l’entretenir de peur de le méconte… → en s’efforçant à des preuves
  1143. ma mère:¶ – → maman:¶ «
  1144. seulement un → le
  1145. blémit → blêmit
  1146. avec un geste de menace, il dit:¶ – → il se prit à menacer:¶ «
  1147. attaquer pour insultes → poursuivre pour injures
  1148. , alla seul prendre → en vitesse, attela seul
  1149. – → «
  1150. n’ayez pas peur.¶ . . . . . . . . . . . . . . . . . . → attendez un peu.»
  1151. immédiat → certain
  1152. qui auraient l’air d’être justes: et il → bien en règle – qu’importerait la seule bonne foi maladroitement exprimée? – Il
  1153. :¶ – → sans cesse:¶ «
  1154. ¶ Ces terreurs étaient → »¶ Terreurs
  1155. pourtant → cependant
  1156. ne porta aucunement → se garda de porter
  1157. ( → –
  1158. ). Il se borna → . Il s’en tint
  1159. acheter du → un achat de
  1160. trouva moyen de nous faire tellement tort qu’à notre sortie → agit de telle sorte que
  1161. put → avait pu
  1162. , car il l’édifia tout entière. De ses ascendants, Il n’avait rien eu: son père était → . Car il était d’origine pauvre, fils d’un
  1163. de propriété et son grand-père → particulier, petit-fils d’un
  1164. une ferme → un autre «endroit» comme on dit
  1165. qui s’appelait → dénommée
  1166. , lequel → . Et celui-ci
  1167. remis son fond → cédé son fonds
  1168. : car il y avait une → dans la
  1169. , → –
  1170. maison → bâtisse
  1171. A plusieurs points de vue, → Sous bien des rapports
  1172. où jamais nous n’avions l’occasion de voir d’étrangers. Le → . Rien à dire du
  1173. puis → presque
  1174. quasi-cohabitation avec le → présence constante
  1175. , sa →
  1176. que lui ne profita pas de notre ignorance pour nous gruger sur → qu’avec lui
  1177. . Il → par nature, il
  1178. . Ces → dans les
  1179. du bon, mais elles contenaient aussi beaucoup d’absurdités; et elles → sages par certains côtés,
  1180. – → «
  1181. étions en train de labourer → labourions
  1182. neuf → dix
  1183. ; c’était à la fin d’avril et il faisait chaud; → au mois de mai: le soleil tapait fort.
  1184. – → «
  1185. bœufs → bêtes
  1186. – → «
  1187. – Nous en aurions pour longtemps à faire notre → «Nous ne verrions
  1188. monsieur → Monsieur
  1189. mais çà ne leur fait pas de mal, allez… → ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Nous aussi, nous avons chaud.»
  1190. – C’est → «C’est
  1191. , → !
  1192. , → !
  1193. , → !»
  1194. malignement → malicieusement
  1195. vit bien → comprenant
  1196. fichait de lui. Il → moquait
  1197. – → «
  1198. Qu’on est malheureux → Que c’est rasant
  1199. cruchon → birbe
  1200. il connaissait → puis, connaissant
  1201. ; il avait → , il témoignait
  1202. des → de
  1203. ; enfin → . Enfin
  1204. maître une foule → bourgeois à pas mal
  1205. voulu → aimé
  1206. d’agir → à faire
  1207. de → à
  1208. , qui se chargeait ordinairement du pansage du cheval et des autres travaux, ne cessait de dire au b… → lui répétait sans cesse
  1209. du temps → de longues heures
  1210. : il → . Il
  1211. quand il lui fallait bêcher le → le bêchage du
  1212. , il était toujours furieux, → «le mettait en rogne»
  1213. : → aussi
  1214. venait lui commander → lui demandait
  1215. Oh m → «Oh M
  1216. çà ou çà → ça ou ça
  1217. ou → ,
  1218. – → «
  1219. Pus → Plus
  1220. m → M
  1221. M. Boutry → l’ex-pharmacien
  1222. sauf → fors
  1223. eut → eût
  1224. Mme → Madame
  1225. ma mère:¶ – → maman:¶ «
  1226. voir s’il ne se trouvait pas sur → inspecter
  1227. des fruits non partagés → d’un regard soupçonneux
  1228. à l’heure où partait → au départ de
  1229. qu’ils → que les paniers
  1230. une partie → grosse part
  1231. et → ,
  1232. Mme Boutry → madame Bourtry
  1233. de la rue → du bas de la cour
  1234. – → «
  1235. j → J
  1236. avaient disparu → disparus
  1237. pris → enlevés
  1238. , la propriétaire observa:¶ – → :¶ «
  1239. çà! → ça!»
  1240. Et → Réponse dont
  1241. froissée.¶ M. Boutry et sa femme → vexée.¶ Elle et son mari
  1242. enfin une → encore la
  1243. – → «
  1244. disaient → intervenaient
  1245. .¶ Tout cela était excellent → !»¶ Excellents avis
  1246. ! → .
  1247. il faudrait → ces opérations seraient à
  1248. d’intervenir:¶ – → :¶ «
  1249. auraient → eussent
  1250. sortir → dehors
  1251. En un mot, ils conseillaient tout un tas de → Bref des
  1252. pas l’habitude → point coutume
  1253. astreints → soumis
  1254. Monsieur → monsieur
  1255. Dame → dame
  1256. prendre des médicaments → avaler quelque drogue
  1257. – → «
  1258. de la blague → des bêtises
  1259. Tant qu’ → Quant
  1260. sent du mal, on ne → ressent quelque chose, comment
  1261. pas → -on
  1262. ; car → ? Car
  1263. les trois quarts du temps → souvent
  1264. çà → ça
  1265. drogues → purges
  1266. ¶ De même, ma mère disait → »¶ Et maman
  1267. – → «
  1268. çà → ça
  1269. ¶ Et plus → »¶ Plus
  1270. pestaient → ronchonnaient
  1271. mioches.¶ Pour ces différentes raisons, il y eut bientôt des tiraillements dans nos → petits.¶ Nos
  1272. Dame → dame
  1273. subsister → joindre les deux bouts
  1274. en dépit de l’éloignement, – dix kilomètres au moins par → malgré la distance,
  1275. J’accomplissais ces trajets → Je prenais
  1276. et circulant même en → , empruntant même
  1277. assez vaste et très humide auquel accédaient plusieurs rues. Vers → , sourceux et spongieux, traversé d’un seul sentier potable qui contournait vers
  1278. où croissaient des roseaux et qu’entouraient des ormes bizarrement penchés → entourée d’ormeaux têtards
  1279. régnaient tout auprès. Et → se prolongeaient à la suite en direction de
  1280. était à cinq minutes. Ce lieu désert et un peu mystérieux était dénommé le \rendez-vous des … → toute proche.¶ Certes
  1281. pas → guère
  1282. là tout seul en pleine nuit: → seul, la nuit, en cet endroit – d’ailleurs appelé le «rendez-vous des sorciers». Le
  1283. précisément peur, ce n’était pas → peur je ne m’engageais pas là
  1284. que je m’engageais dans cet espace.¶ J’étais passé plusieurs fois déjà sans rien voir d’… → .¶ Lors, m’en revenant de veiller chez ma belle par une nuit de fin d’hiver
  1285. ormes → arbres
  1286. Puis une → Une
  1287. survint, et → suivit, puis
  1288. ; je l → faisait claquer
  1289. et continuai d’avancer → gourdin d’épine
  1290. tentaient de me barrer le passage. Après avoir gambadé → voulaient m’embêter.¶ Ayant sautillé
  1291. campèrent tous trois → plantèrent
  1292. et se mirent à pousser, simultanément d’abord, puis alternativement, d’horribles cris gutturau… → , se prirent à crier, à hurler sans fin. Les
  1293. – → «
  1294. fis → » menaçai
  1295. dont je ne me serais pas cru capable.¶ Au lieu → un peu forcée.¶ Loin
  1296. en continuant leurs cris → , criant de plus belle
  1297. désespéré, → furieux
  1298. Sans → Et les
  1299. serviettes et le drap qui masquaient → défroques dont s’était affublé
  1300. étais très bien. Je lui demandai où je l’avais frappé.¶ – → avais toujours eu de bons rapports.¶ «
  1301. me remuer. → remuer!»
  1302. brouillé → en froid
  1303. , mais ils ne me répondirent pas. → – en vain…
  1304. ; il → et
  1305. , → :
  1306. pas pour me venger cruellement, mais plutôt → par vengeance, mais
  1307. , parce que je prévoyais que j’allais avoir grand’peine à → et faute de savoir comment
  1308. de l’une d’elles → d’une allumette
  1309. grande pitié me prit et → pitié infinie en même temps qu’
  1310. immense → profond m’envahirent
  1311. lui envelopper les bras; j → sa toilette de fantôme. J
  1312. – Conduis → «Reconduis
  1313. dit → supplia-t
  1314. me laisse pas tout seul là → m’abandonne pas
  1315. , fis → ! repartis
  1316. . Depuis quelque temps je l → que j
  1317. n’en plus dormir → en perdre la raison
  1318. ¶ Je m’efforçai de le rassurer sur son état; puis → »¶ L’ayant rassuré de mon mieux
  1319. Il chancelait beaucoup; pourtant, appuyé → Appuyé
  1320. – → «
  1321. pas parcouru → bien fait
  1322. .¶ Je me baissai, le fis s’appuyer → !¶ Je l’établis à califourchon
  1323. tellement intolérables qu’ → accrues et
  1324. l’emportai → continuais
  1325. sans paraître faire attention à ses plaintes qui, tantôt s’affaiblissaient, et, tantôt redeven… → m’efforçant à l’indifférence.¶
  1326. Je le crus mort. Comme j’étais exténué, je le déposai à terre lentement; il ne remua pas. J… → Exténué pour mon compte, je l’étendis sur le sol: il semblait ne plus remuer. Je fus
  1327. la serviette dans un trou de → le chiffon dans le creux d’un
  1328. lui → le
  1329. le visage, les mains, les poignets: il rouvrit les yeux, se remit à geindre sans me → : il geignit sans plus
  1330. Dès que je fus un peu reposé, je → ¶ Je
  1331. dans les mêmes conditions que → comme
  1332. , et la marche lugubre recommença. Barret → et continuai d’avancer
  1333. préservait → du fantôme-martyr préservât
  1334. heure de marche, j’arrivai dans → heure je parvins à
  1335. . Les → et, tâchant d’apaiser les
  1336. eurent des abois furieux et vinrent en grognant me flairer; craignant qu’ils ne donnent l’éveil… → qui aboyaient bruyamment, je déposai le moribond à quelques pas du seuil
  1337. où je posai le malheureux qui geignait toujours de façon lamentable; je le couchai dans l’embras… → , étendu sur les défroques de sa mascarade.¶ Deux
  1338. , → et
  1339. un → un étroit
  1340. que provoquait → provoquées par
  1341. son → sa lente
  1342. voulut parler du drame dont il était victime → consentit à s’expliquer sur le drame
  1343. , il répondait invariablement:¶ – → :¶ «
  1344. défendit absolument à → supplia
  1345. complices de la victime n’avaient pas à faire → comparses s’abstinrent
  1346. s’abstinrent de → hésitèrent à
  1347. , – dans ces conditions-là, du moins car il y a des cas → – fors le cas
  1348. – souvent l’image du malheureux et → Souvent me sont revenus à la pensée
  1349. : non, certes! Mais → , mais
  1350. causé bien des embêtements intimes → longtemps harcelé, troublé
  1351. me mirent → m’ayant mis
  1352. ne pourrait pas → n’ayant pas les moyens de
  1353. , si le sort m’était → en cas de sort
  1354. était un congé, car ils savaient bien que je ne voulais pas me marier sans être fixé à cet éga… → était une manière de congé
  1355. elle → Thérèse
  1356. alla → allant
  1357. put plus bouger. Elle resta six mois → bougea plus.¶ Six mois elle fut
  1358. saisir sa pensée → la comprendre
  1359. et → ou
  1360. – → «
  1361. – Ça → «Ce
  1362. ¶ Je n’aimais ni ne détestais → »¶ Encore
  1363. indifférente. Mais → dure à mon enfance, une affection bien profonde,
  1364. mes yeux → mon regard
  1365. et → :
  1366. vieille coiffe → coiffe antique
  1367. qui n’étaient pas des mots → informes et pénibles
  1368. çà → ça
  1369. composés d’une série de → de plusieurs
  1370. celle → celles
  1371. distincte → particulière
  1372. Et c’est → C’est
  1373. . Qu’importait → , indifférente à l’agonie de
  1374. fut morte → eut passé
  1375. et → ,
  1376. qui était dans le seau → du seau de la «bassie»
  1377. Comme je n’avais → N’ayant
  1378. me causa une très vive impression. C’était la terreur → m’impressionna très fort. Terreur
  1379. à plusieurs → à diverses
  1380. Cette → ¶ Au reste, cette
  1381. fermés → tirés
  1382. alla → fut prévenir,
  1383. s’occupa d’aller → alla
  1384. au secrétaire de → à la
  1385. de fixer → s’entendre
  1386. demander → recruter
  1387. Sa → La
  1388. – → «
  1389. combien de temps que je voulais en voir le bout de cet araire → assez longtemps qu’il était en chantier
  1390. çà…¶ Vrai, ce → ça…»¶ Ce
  1391. de calme → de tranquille
  1392. quand j’eus → même à
  1393. , car le curé n’arrivait pas. Il parut enfin → . Le curé enfin venu – avec un enfant de chœur portant la croix
  1394. latines et → . Et
  1395. la bière portée → le cercueil porté
  1396. Ce fut de → De
  1397. . Au bord de la fosse → , l’on parvint au cimetière. Là
  1398. qu’elles avaient manifesté → leur crainte
  1399. la crainte → manifestée
  1400. , j’eus un moment d’émotion intense et je versai en silence → eurent au moins le mérite d’être
  1401. deux heures → longtemps
  1402. Je fis cette → Cette
  1403. d’un → de tel
  1404. longtemps → des heures
  1405. en somme, des mensonges, des → hâbleries, grivoiseries,
  1406. des bêtises → mensonges et sottises
  1407. que → ,
  1408. pour → donc pour
  1409. Mme → madame
  1410. Dame → dame
  1411. faisait aller chez elle → demandait
  1412. étaient bons → témoignaient de la bonté
  1413. un nommé Grassin → André Gaussin
  1414. et auquel → , à qui
  1415. et → ,
  1416. aucunement courtirer. Grassin → courtiser par personne. Gaussin
  1417. par an → l’an
  1418. causaient → valaient
  1419. ennui → ennuis
  1420. elle avait fait aux → les
  1421. l’aveu → mis au fait
  1422. la correspondance. Puis, voyant qu’elle mettait de la bonne volonté à leur être agréable et → tout. Et jugeant
  1423. M. et Mme Boutry → ils
  1424. Grassin étant brosseur d’un officier, ils → Gaussin, servant comme ordonnance, se trouvait dressé déjà. Ils
  1425. La → ¶
  1426. , à cause de la part d → par crainte de l
  1427. qu’elle voyait mes → que les
  1428. tourner les yeux parce qu’elle délaissait → reprochaient de délaisser
  1429. De plus, Grassin, consulté par M. Boutry, se montra enthousiaste du projet. Elle accepta donc et → C’est ainsi qu’elle
  1430. de décembre, malgré → novembre – passant outre à
  1431. était → , assez
  1432. au moins cinq → une demi-douzaine d’
  1433. avait un → avec
  1434. un → avec
  1435. boules; on → quilles – sans compter que l’on
  1436. les → aux
  1437. que j’avais cessé de voir → ma rupture avec
  1438. à peu près → assez
  1439. et, chaque fois, je demandais → , non sans demander
  1440. se dispensaient → me l’accordaient
  1441. de → sans
  1442. baissée, sans répondre; ou bien je disais carrément que j’entendais être récompensé de mon t… → basse, nerveux et agacé. Parfois
  1443. et → ou
  1444. d’aller me louer → de les laisser en plan, de me placer
  1445. : nous → . Nous
  1446. à plaisanter. Ce fut ainsi qu’un beau dimanche nous nous prîmes de dispute avec → accommodante, surtout à l’égard de
  1447. parce qu’ils avaient toujours l’ → à cause de leur
  1448. , et on → . On
  1449. jour → dimanche
  1450. trouvèrent être éméchés → trouvaient déjà en train tout
  1451. avec nous au jeu de neuf → aux neufs
  1452. – Nous ne jouons pas avec les → «Pas de
  1453. , nous autres → avec nous
  1454. firent-ils, nous voulons → fit l’un d’eux, ça nous plaît à nous de
  1455. mettre nos enjeux.¶ J’étais → les mises.»¶ Étant
  1456. et je restais → , je me sentais
  1457. gas-là, → gaillards
  1458. – → «
  1459. Un → L’un
  1460. un grand, nommé → le grand Gustave
  1461. Naturellement, nous nous mîmes à faire la → Ce fut une occasion de
  1462. quand nous eûmes mangé → ayant bien dîné
  1463. prononça → lança
  1464. – → «
  1465. feignant, → feignant!
  1466. dit → riposta
  1467. bounhoummes! → bounhoummes!»
  1468. lança:¶ – → beugla:¶ «
  1469. – → «
  1470. : → ,
  1471. regarder → entourer
  1472. rageait:¶ – → ragait:¶ «
  1473. arsouilles! → arsouilles!»
  1474. – → «
  1475. , je suppose! dit l’un de nous que nous approuvâmes tous.¶ Cependant, avec → . Pourquoi sortir?»¶ Avec
  1476. avançèrent:¶ – → avancèrent:¶ «
  1477. ! firent-ils. → les bounhoummes!
  1478. il → ils
  1479. – → «
  1480. çà → ça
  1481. ¶ En même temps il assénait → »¶ Tout aussitôt il asséna
  1482. Ce fut le signal d’une mêlée → Et la mêlée devint
  1483. continuaient les insultes → fusaient les injures
  1484. ferma la porte si brusquement → donna une poussée brusque – si bien
  1485. : on → . On
  1486. – → «
  1487. bounhoumme! → bounhoumme!
  1488. au paroxysme de la → fou de rage et de
  1489. – → «
  1490. – → «
  1491. Est-ce possible → Ils ont l’air fin
  1492. séparèrent → séparant
  1493. : car → – car tellement
  1494. que nous voulions de nouveau → tentions encore de
  1495. prit → inscrivit
  1496. cria → jeta
  1497. – → «
  1498. autres personnes → voisins
  1499. prêchèrent → incitèrent à
  1500. – C’est bien → «C’est
  1501. Aubert → Gustave
  1502. , à vrai dire → d’ailleurs
  1503. notre excitation. Les quelques → les sangs comme on dit. Quelques
  1504. – → «
  1505. . → !
  1506. – → «
  1507. Les → les
  1508. – → «
  1509. firent → » annoncèrent
  1510. d’effroi, les gendarmes!¶ Ils vinrent se réfugier → très effrayé.¶ Ils se réfugièrent
  1511. ; ils → ,
  1512. , car ils avaient vu le matin → : en raison de
  1513. noire de coups; et → meurtrie,
  1514. que je m’étais trouvé mêlé → ma participation
  1515. m’interrogèrent sommairement et m’enjoignirent de me rendre au bourg de Saint-Menoux → me posèrent seulement quelques questions sommaires et me convoquèrent à la mairie pour
  1516. avait → portait
  1517. , → . Le
  1518. -des- → des
  1519. . Ce fut lui qui mena l’enquête → , avait pris l’affaire en mains
  1520. et sa barbiche le faisaient paraître sérieux et méchant. Il se fit expliquer par l’aubergiste … → lui donnaient un air rude en rapport avec ses fonctions. Il
  1521. Sur → Un gendarme
  1522. combien nous regrettions → le regret de
  1523. auv → aux
  1524. Je remarquai qu’Aubert était le plus pitoyable de tous. Comme il était le → Gustave Aubert, questionné plus longuement parce que
  1525. presque toujours → souvent
  1526. firent meilleure impression → s’en tirèrent mieux
  1527. : ils s’exprimaient mieux et avec plus de facilité, étaient → parce que
  1528. . Et il → , s’exprimant avec plus d’aisance. Il
  1529. au jour du jugement. → à l’audience, la semaine suivante.
  1530. à travailler solitairement → au travail solitaire
  1531. mauvaise → piètre
  1532. de gens qui ne sont pas de leur milieu → des gens de loi et de tous les «Messieurs» en général
  1533. passer chez nous. Ce furent → la maison, avec
  1534. – → «
  1535. Seigneur → seigneur
  1536. faire de la → aller en
  1537. rouge! → rouge!
  1538. avoir → élever
  1539. fassent faire → causent
  1540. bile. → mauvais sang.»
  1541. montraient → manifestaient
  1542. ; → –
  1543. affaire, il vint chaque jour me faire → aventure, il me fit souventes fois
  1544. – → «
  1545. et → ,
  1546. ; puis, voyant → . Voyant
  1547. le tribunal → la correctionnelle
  1548. – → «
  1549. il doit → être
  1550. dure encore → , pour être moins violent, subsiste toujours
  1551. du jugement → de l’audience
  1552. : il ne me semblait → , je n’imaginais
  1553. Ceux → Et ceux
  1554. étalages → magasins
  1555. et → ,
  1556. revenaient de travailler → allaient déjeuner
  1557. – Le tribunal → «Le Palais de justice
  1558. nous renseigner de nouveau → renseignements
  1559. aperçûmes → avisâmes
  1560. , → ;
  1561. ; → ,
  1562. ; → :
  1563. très → tout de suite
  1564. – → «
  1565. ¶ → »¶
  1566. – → «
  1567. seulement → Seulement
  1568. grande → bonne
  1569. élevée, → surélevée, les
  1570. hommes → juges
  1571. trônait, les dominant → dominait la scène
  1572. ; c’était → , –
  1573. derrière → sous le verre
  1574. humblement → humble, si
  1575. homme → magistrat
  1576. avec des → aux épais
  1577. ; il → ,
  1578. Code → code
  1579. dit que → assura que
  1580. jour, et il → soir et
  1581. Il eut gain de cause: → Ceux-ci, après échange de quelques mots à voix basse, se rangèrent à son avis. Aubert,
  1582. Aubert fut condamné à → écopa de
  1583. ; tous les autres → – peine réduite
  1584. .¶ Etant sortis → pour
  1585. , après quoi nous nous mîmes en route pour → . Et ce fut
  1586. de → du
  1587. différentes → deux ou trois
  1588. n’avais pas de → m’en tirais sans
  1589. néanmoins, la solde → mais le règlement
  1590. .¶ . . . . . . . . . . . . . . . . . . → et des échos reprocheurs me blessèrent longtemps.¶
  1591. approchait: → approchant,
  1592. appelèrent à part → annoncèrent
  1593. Ils me détaillèrent → Et de me détailler
  1594. ; → :
  1595. avaient causé des → , causes de
  1596. mes frères avaient → les
  1597. à eux deux, ce qui augmentait les charges de → de mes frères constituaient une lourde charge pour
  1598. cher. A cause de tout cela, il → si cher! Il
  1599. qui existait → existant
  1600. compté → espéré
  1601. J’eus une explosion de fureur et → D’un ton coléreux,
  1602. tout → un peu
  1603. ne cherchèrent pas à modérer mon → admettant mon juste
  1604. .¶ J’eus le → , ne poussèrent pas plus avant.¶ Mon
  1605. ; et fus sauvé → me sauva;
  1606. officiellement que j’allais me louer.¶ – → de nouveau mon intention de me placer ailleurs.¶ «
  1607. ailleurs → autre part
  1608. passé → travaillé pour rien durant
  1609. travaille pour → songe à
  1610. – Quand il te faudra → «Ayant à
  1611. . Tu n’auras pas autant → , – peut- être moins
  1612. le → mon frère
  1613. – → «
  1614. , je t’en prie! → !»
  1615. il y avait pour me faire partir un motif autre que → en plus de
  1616. . Je comprenais que bientôt, quand les petits auraient grandi, nous serions → , la situation imposait mon départ. Nous devenions
  1617. une maisonnée. Forcément, il faudrait alors → un seul groupe communautaire. Il convenait
  1618. Je préférais → Un peu plus tôt, un peu plus tard, autant valait
  1619. plus jeune → de suite
  1620. me louai → m’engageai
  1621. pleurer silencieusement → de grosses larmes tristes
  1622. acheter des → l’achat de
  1623. parce qu’on se figure qu’ils n’existent pas partout → qu’on s’imagine être moindres ailleurs
  1624. , en supprimant les bonnes choses → fait ressortir
  1625. toujours: c’est à → partout.¶ Je n’eus pas de
  1626. s’ils changent de forme.¶ Je constatai → à constater
  1627. Pourtant, je n’avais → Mais n’ayant
  1628. . Je cessai complètement d’aller au bourg de Saint-Menoux, ce qui put sembler naturel à mes anc… → j’abandonnai les camarades. Rien de tel que le vide du gousset pour inciter à la sagesse!¶ J’emplo…
  1629. rôder → flânocher
  1630. différents → quelques
  1631. de l’aider à → comme de
  1632. et à moissonner → , de mettre en gerbes
  1633. La plupart du temps → Souvent, le travail fait
  1634. quand le travail était fait et je restais avec lui une bonne partie de la journée. Le père Girau… → et je demeurais assez longtemps. Il m’entretenait beaucoup de son
  1635. souvent, une fille → aussi de sa fille aînée
  1636. , et enfin une → . Une
  1637. non mariée, encore avec lui. Mlle → animait la maison,
  1638. était → ,
  1639. la fille du garde → Victoire
  1640. les levais beaucoup, les yeux, → portais avec complaisance mes regards
  1641. qui avait les plus belles → , aux
  1642. du monde et le → fines et blanches, au
  1643. bien et → consciencieusement,
  1644. vieux rentier infirme, n’avait → commerçant veuf, avait eu trois enfants et
  1645. devenait pourpre quand on l’entretenait de cela → rougissait jusqu’aux oreilles lorsqu’on faisait allusion à ses origines
  1646. déjà que de me marier avec → que d’épouser
  1647. épouser → prendre pour femme
  1648. du → de
  1649. ceux avec qui j’avais fait de bonnes parties l’année d’avant, → mes anciens camarades
  1650. filles → noms de leurs conquêtes
  1651. n’en avaient pas l’air. Chaque → paraissaient réservées et sages. A chaque
  1652. ce chapitre → la conversation
  1653. venu → venue
  1654. çà → ça
  1655. ; (pour parler sur un sujet qu’on ne connaît pas, il suffit de savoir assaisonner et servir → . En assaisonnant
  1656. , → et
  1657. : ça prend → on peut
  1658. ). En somme, j’étais → faire illusion. Au résumé,
  1659. et → ,
  1660. et → – et,
  1661. Elle → En raison
  1662. représentais → «marquais»
  1663. J’étais de → De
  1664. un peu allongé, au nez fort, au front couvert, était empreint de virilité et d’énergie. Il → ouvert, la parole assez facile, robuste dans l’ensemble, il
  1665. fait rencontrer → mis en présence
  1666. était jolie, que je l’aimais, et je l’embrassai → me plaisait fort et me pris à l’embrasser
  1667. embrassé → fait pour la
  1668. demi → demie
  1669. Je m’en tins là, craignant l’arrivée → Mais les pas rapprochés
  1670. qui rôdait → rôdant
  1671. .¶ Mais → firent se dénouer notre étreinte.¶ Peu de temps après,
  1672. voulus → tentai de
  1673. Elle fut debout → Surprise!
  1674. passa dans ses yeux et → dans les yeux
  1675. d’une → , la
  1676. – → «
  1677. frottant → non sans caresser d’un geste machinal
  1678. . → !»
  1679. tout → assez
  1680. mériter mon pardon → regagner la confiance de la pauvrette
  1681. de me montrer prévenant envers Suzanne → mes prévenances anciennes
  1682. ¶ . . . . . . . . . . . . . . . . . .¶ A quelque → ¶ ¶ Peu de
  1683. de là, j’eus → après,
  1684. qui tourna encore → devait tourner pareillement
  1685. Toveny → Giverny
  1686. bond → blond
  1687. qu’on appelait la grosse Hélène → qui passait pour
  1688. fille → Hélène aux mœurs faciles
  1689. On rapportait, aux → Aux
  1690. pour retrouver la gaîté, toutes les → on rapportait pour s’égayer maintes
  1691. – → «
  1692. Or, un jour → Un jour
  1693. , point gêneuse → sans façon
  1694. carrément → du tac au tac
  1695. Elle sortit → Le hasard voulut qu’elle sortît
  1696. et j’en profitai pour lui servir → , je lui servis
  1697. choisies parmi les plus → assez
  1698. ; → : –
  1699. réparties → reparties
  1700. Toveny. Je me dissimulai → Giverny. Dissimulé
  1701. et ne tardai pas à voir → , je vis bientôt
  1702. caracot → caraco
  1703. retourna à l’étable pour détacher → détacha
  1704. qu’elle → , les
  1705. trouvais → trouvai
  1706. , dans le chemin. ¶ – → .¶ «
  1707. Je voulais → J’allais
  1708. une rue ombreuse → un chemin ombreux
  1709. J’étais un → Un
  1710. voir → trouver
  1711. et → ,
  1712. que je ne parvenais pas à rendre viables → plus ou moins stupides
  1713. auprès → près
  1714. Mais ma → Ma
  1715. , comme devinant ma pensée:¶ – Tenez, si vous voulez, nous allons entrer dans le → :¶ «Voulez-vous que nous allions au
  1716. .¶ Je m’empressai d’accepter, et, quand → ?¶ – Mais comment donc?»¶ Quand
  1717. battit → battît
  1718. me fis → devins
  1719. déclarai → dis
  1720. – → «
  1721. J’avais la volonté d’agir, mais je repoussais d → Perplexe, je repoussai l
  1722. en instant le début de l’action. J’observai → d’agir. A mon observation
  1723. .¶ – → , elle répondit:¶ «
  1724. , dit-elle. → …»
  1725. façons pesantes → formes lourdes
  1726. face → présence
  1727. très grand → trapu, vigoureux
  1728. que j’étais joué → d’être roulé
  1729. – → «
  1730. ¶ Je rougis comme une ingénue de quinze ans, comme rougissait → »¶ Je dus rougir autant que
  1731. ; néanmoins, j’ → , mais
  1732. – → «
  1733. bec! → -bec!»
  1734. – → «
  1735. ¶ En → »¶ Certes, en
  1736. je fus tellement surpris → la surprise fut telle
  1737. le droit → lieu
  1738. de mes → des
  1739. de dire → d’affirmer
  1740. – → «
  1741. ¶ A la vérité, ce fut → »¶ Au vrai,
  1742. Au → Pour
  1743. m’en fus, pour → fus
  1744. étant mort, il restait → , il demeurait
  1745. avaient → ayant
  1746. j’en étais venu à parler → je parlais
  1747. m’avoua → de m’avouer
  1748. une foire de → l’assemblée de Saint-Marc, à
  1749. afin → à seule fin
  1750. – → «
  1751. a → avait
  1752. dire que oui → ne pas dire non
  1753. parleras → parlerais
  1754. , → !»
  1755. m’ennuyait. Néanmoins, dans → me tracassa tout au long de la semaine. Avec
  1756. ; → :
  1757. étaient allées à → étant rentrées de
  1758. partit → se préparait pour
  1759. . Mais je revins → , pour reparaître
  1760. : c’était la → sachant le
  1761. , car → .
  1762. ayant conduit pâturer → surveillant
  1763. . Après quelques préambules embarrassés, je lui dis → à quelque distance. Et moi d’aller tout de suite au but, disant
  1764. Elle fixa un instant sur les miens → Le regard de
  1765. noirs; → bruns se fit
  1766. – → «
  1767. ¶ → »¶
  1768. qui me frappa.¶ – → . Un instant pensive encore, elle ajouta:¶ «
  1769. ¶ Il y eut un moment de → »¶ Là-dessus,
  1770. pénible → embarrassé
  1771. ; et les sons qui frappaient mes oreilles avaient le don de me faire tressaillir: c’étaient le → , tête basse, songeur et troublé. Le
  1772. bruits très → ces bruits
  1773. , par conséquent. Mais j’avais le cerveau troublé, une idée qui m’était venue dans la semai… → prenaient une importance extraordinaire. Soudain,
  1774. de l → d
  1775. tout d’un trait.¶ – → d’un seul jet l’idée qui me tarabustait depuis un instant.¶ «
  1776. parle en ce moment → suis venu. Vous plairait-il
  1777. . M’accepteriez-vous pour époux?¶ Elle se leva d’un bond, se tourna à demi de mon côté; se… → , de m’accepter pour mari?»¶ Ses
  1778. – → «
  1779. chercher à → avoir la pensée de
  1780. Il ne me semblait pas → Était-il donc
  1781. que j’aie → et
  1782. laquelle → qui
  1783. d’autre → nulle
  1784. que celle qui résultait de → particulière, – emballé seulement par
  1785. : → !
  1786. pensée qui se fait jour par hasard → circonstance fortuite
  1787. absence de conscience ou de réflexion → inconscience
  1788. me dit → m’assura
  1789. j’avais des chances, → je pouvais espérer
  1790. à celle de Victoire; il → … Il
  1791. ¶ Le bon → »¶ Cet
  1792. la fille. → Victoire…
  1793. beaucoup de → mille
  1794. , alors qu’il était à Moulins → au cours d’
  1795. D’un autre côté, leur → Leur
  1796. ; il buvait fréquemment et il lui arrivait de battre sa femme: le ménage n’était pas heureux. … → . Je bénéficiais
  1797. qui avaient amoindri aux yeux des Giraud → amoindrissants pour
  1798. industrielles et commerciales → citadines
  1799. s’était remis à flot; il avait → ayant
  1800. deuxième → troisième
  1801. les trois cents francs exigés → la somme exigée
  1802. , et → … On fit
  1803. ; j’avais tout juste → , deux mois avant mes
  1804. deux → trois
  1805. resta avec → demeura chez
  1806. loué → engagé
  1807. , et → ;
  1808. de → à
  1809. me faisait bien voir à la maison → m’assurait les bonnes grâces de tous
  1810. des Craux. (On appelait ainsi un → d’un vaste
  1811. et → ,
  1812. , où croissait au ras du sol une herbe dure, de teinte noirâtre. Les Craux formaient → et dénudé qu’on appelait les Craux. Ce terrain au gazon rêche, dans
  1813. descendante → inférieure
  1814. et aboutissaient à une vallée, → , aboutissait
  1815. plût → parut assez nous convenir
  1816. installer → installâmes pour
  1817. de → des
  1818. qui nous étaient nécessaires → de travail indispensables
  1819. confortable → confort
  1820. Il est vrai que → Au surplus,
  1821. disait en geignant:¶ – → geignait:¶ «
  1822. : car elle était enceinte. Bien que n’étant guère tranquille moi-même, je m’efforçais de l… → . Je faisais de mon mieux pour l’encourager.¶ Nos tête-à-
  1823. qui → surtout
  1824. , de me laisser gagner par → m’évita cependant le supplice de
  1825. tas d’objets utiles: mon araire d’abord → araire
  1826. pour la fenaisons. J’en eux pour tout l’hiver → à foin. Cela me conduisit jusqu’en mars
  1827. Eglise → Église
  1828. oû → où
  1829. , il y eut → entraînèrent une
  1830. ; elle ne put plus arriver → : elle n’arrivait plus
  1831. De plus, pour faire la distribution, ça → Et la tournée, à cause des doigts gourds et bleuis,
  1832. baignée de larmes → toute larmoyante
  1833. qui restait, – → – pour
  1834. , – s’était échappé en entier → – avait glissé aussi
  1835. et je craignais qu’elle ne se soit fait mal. Je pris alors → si bien que je pris
  1836. , force → et
  1837. faire cela. Le → vendre le lait. Parfois, le
  1838. – → «
  1839. et de rire des quolibets → , non plus que celles
  1840. . C’était un moyen sage. Au bout de huit jours, tous me laissèrent tranquille. Mes → , d’ailleurs. Après une semaine, la chose parut naturelle à tous et les
  1841. , au contraire, → plus d’une fois
  1842. D’ailleurs, mon → Mon
  1843. valait → procurait
  1844. ds → de
  1845. La pluplart des → Les
  1846. turbinais → turbinais
  1847. réel. Après un moment → aux portes et devantures. Bientôt
  1848. – → «
  1849. madame → Madame
  1850. contempler → voir
  1851. – → «
  1852. donnais une dernière fourchée aux → rafraîchissais la litière des
  1853. faisais leur litière → garnissais leur crèche
  1854. mangé → avalé
  1855. A la suite de cette séance, je mangeais une autre soupe → Au retour, nouvelle soupe avec un
  1856. ; puis → , la traite,
  1857. vingt → maintes
  1858. me gardaient → m’occupaient
  1859. à ce moment → alors
  1860. et → ,
  1861. quand l’événement se produirait. Elle avait consenti; mais → à cette occasion: c’était entendu ainsi. Mais
  1862. était → ,
  1863. et ne pouvait guère s’absenter à cause de ses vaches → , ne put venir davantage
  1864. donner des conseils expérimentés.¶ Comme, en même temps, → conseiller un peu.¶ Or,
  1865. donnait, comme il → donne à plein. Il
  1866. , → ;
  1867. , → –
  1868. la reprendre.¶ Au cours de l’été, j’allai → me rattraper.¶ Car je fus
  1869. dans ma locaterie, mais je → chez nous, mais
  1870. que les recettes ne soient insuffisantes si je ne gagnais → , ne gagnant
  1871. y avait toujours quelque chose de pressant à faire chez nous, et je me remettais → m’arrivait souvent de me remettre
  1872. au → , au
  1873. vendaient bien au moment de → vendent toujours bien à Bourbon durant
  1874. pleuplait → peuple
  1875. une heure du matin → minuit
  1876. et à → , biner,
  1877. Il y avait → Je manquais beaucoup
  1878. pour lesquels l’expérience me manquait beaucoup: ainsi, → : c’est ainsi qu’
  1879. était toujours affecté au → dans les fermes était tenu d’ordinaire par le
  1880. à → par
  1881. ; (à la Billette, → – chez nous
  1882. en était titulaire → avait succédé à mon père
  1883. un certain temps) → quelques années
  1884. se fichèrent de moi; cela me fut pénible, malgré que je constatais qu’il → s’en gaussèrent. Il
  1885. meilleurs → bons
  1886. , puis → suivie
  1887. se vendit → atteignit
  1888. tous → il y eut misère grande pour
  1889. étaient bien malheureux; et → ; et c’était bien pis
  1890. assurance, qui habitait tout près de la place de l’Eglise et → assurances,
  1891. en la chargeant → avec mission
  1892. La misère des ouvriers → C’est ainsi que j’eus connaissance
  1893. capitale les fit se révolter peu après, au mois → révolution
  1894. Victoire m’annonça cette nouvelle un beau jour, de la part de M. Perrier. Alors, je me rappelai → Cela me fit souvenir
  1895. , etc. Etant → .¶ Étant
  1896. je rapportai → j’en parlai
  1897. ces souvenirs. Il me dit → qui m’expliqua
  1898. qu’au lieu d’un roi, → que
  1899. ; et il se donna la peine de m’expliquer → . Il m’indiqua même
  1900. qu’il y avait. → entre les deux formes de gouvernement.
  1901. d’habitude des affaires du gouvernement. → de ces choses-là.
  1902. , aux mêmes époques, les → face aux
  1903. bruit.¶ La République fit d’ailleurs une bonne chose dont je lui → retentissement.¶ Tout de suite je
  1904. tout de suite, et bien d’autres avec moi: ce fut d’enlever → à la République d’avoir supprimé
  1905. que c’était une → quelle
  1906. Une autre → Autre
  1907. qu’ils avaient raison → leurs raisons
  1908. augmentaient → augmentant
  1909. : on disait que → , on accusait
  1910. en avaient accumulé des approvisionnements → d’en accumuler des provisions
  1911. qu’ils faisaient → et de les faire
  1912. dans → à
  1913. , le priant de → pour
  1914. parlaient surtout de → voulaient
  1915. forte; ils voulaient → prospère dans l’ordre et
  1916. , l’ordre, la prospérité; ils → . Ils
  1917. qui méditaient de tout → enclins à tout
  1918. de → à
  1919. des → de nos
  1920. sembla néanmoins → parut cependant
  1921. tentaient d’éblouir les électeurs par → usaient
  1922. qui ne signifiaient rien → assez vides de sens
  1923. les républicains → leurs concurrents
  1924. bonnes → bonnées
  1925. dis → confiai
  1926. ce que je pensais et il m’engagea en effet à voter pour ces derniers.¶ – → ma manière de voir: il m’approuva pleinement.¶ «
  1927. , conclut-il, il n’y a que → : seuls,
  1928. qui aient → ont
  1929. de voir → d’
  1930. ¶ J’étais donc décidé à suivre → »¶ J’en fus fortifié dans
  1931. vint chez nous et raconta à ma → vint à la maison. Citant à la
  1932. vive → Vive
  1933. où ils avaient bu → de beuverie, il montra
  1934. ces gens → tous les républicains
  1935. braves → honnêtes
  1936. Tous les électeurs honnêtes voteront pour ceux qui représentent les → Il faut voter pour les les conservateurs, représentants de l’ordre et des
  1937. fit-elle → me dit Victoire
  1938. chargé → chargée
  1939. ¶ Cela me mit bien en peine, car je → »¶ Je
  1940. républicanisme → amour de la République
  1941. soulauds → abrutis
  1942. cet excellent → brave
  1943. . Bien d’ → – ainsi que plusieurs
  1944. – Ecoute → «Écoute
  1945. , je ne pense pas qu’on vienne → – crois-tu que quelqu’un songe à
  1946. … → ?
  1947. certainement → probablement
  1948. veux pas → saurais
  1949. ¶ Au fond, je reconnaissais néanmoins que ces voyous → »¶ Mais ceux-ci, de toute évidence,
  1950. candidats républicains → «rouges»
  1951. plus terribles → pires
  1952. de progrès → nouvelles
  1953. un certain discrédit rejaillit sur eux → les meilleurs candidats
  1954. leur opinion sur le degré de → un peu sur leur
  1955. qu’ils éprouvent pour ceux qui se font les apôtres des diverses idées dans le pays → instinctive à l’égard des représentants de chaque tendance
  1956. ; mais le → . Le
  1957. : je → et
  1958. l’urne → la boîte
  1959. , je n’agis pas selon les mêmes principes. Tous les → . Et tant de
  1960. les → gros fermiers,
  1961. , les gros fermiers, les curés, s’étaient chargés de dire et de répéter → et curés affirmant
  1962. que les campagnards devaient porter leurs suffrages sur Napoléon, attendu que les autres ne s’occ… → l’unique souci des «rouges» de favoriser les
  1963. . On causait de cela dans tous les groupes de → qu’on ne savait plus quoi penser. Les conversations entre
  1964. , sur la place de l’Eglise, ou sur celle de la mairie.¶ – → se portaient là-dessus.¶ «
  1965. m’a dit la même chose, reprenait un autre → de même. C’est la pure vérité, il paraît
  1966. avaient pris de l’ampleur et nous influençaient → nous mettaient en défiance
  1967. mes confrères → les camarades
  1968. Mme Bourtry → Madame Boutry
  1969. qu’il y fut entré, on → l’installation, l’un de mes neveux
  1970. dire → prévenir
  1971. allai le voir dès → y fus
  1972. – → «
  1973. Le malheureux ne se trompait pas: il mourut → Il rendit l’âme en effet
  1974. j’avais compris qu’il était un très → je sentais en lui le pauvre
  1975. à qui → martyr de
  1976. n’avait pas été tendre: son → . Son
  1977. d’auberge qu’il avait trouvé quelques satisfactions → , où il se mettait dans son tort
  1978. Grassin → Gaussin et
  1979. assister → asssiter
  1980. ; car elle était → .¶ ¶ Une
  1981. Mais, sauf → Cependant les deux aînés qui, à part
  1982. ; ils → ,
  1983. qu’ils s’en tireraient encore mieux à → préférable de
  1984. , ma mère déclara qu’elle partirait. Et, en effet, elle → et butée, décida de partir elle-même. Elle
  1985. chaumière dans laquelle elle se retira pour y → bicoque et fut
  1986. la vie → selon la loi commune
  1987. : glaner, → , glanant et gagnant quelque argent à
  1988. faire → à
  1989. qui se présentaient. Tant → . Aussi longtemps
  1990. son avoir → sa fortune
  1991. resta → demeura
  1992. en effet, avait un → avec son
  1993. pour les moutons et → des bêtes,
  1994. qu’elle → qui
  1995. en état de faire → dans ses moyens
  1996. était apte à certains travaux des → travailler aux
  1997. . Comme habits, il lui fallait peu de chose, car elle ne sortait → ; ne quittant
  1998. et → ,
  1999. Mais ce → Le
  2000. ma locaterie → chez moi
  2001. derrière → non loin de
  2002. ; j → . J
  2003. J’étais → Étant
  2004. , ce qui me permettait de venir → , je venais
  2005. , quand j’avais fini mon → après le
  2006. de rentrer → rentrais
  2007. à manger → de quoi déjeuner
  2008. agenouillés → à genoux
  2009. De notre → Notre
  2010. nous dominions toute la ville: (seules, les vieilles tours du → à hauteur du vieux
  2011. opposée, nous faisaient pendant); → d’en face, dominait complètement la partie centrale de la ville établie au milieu, dans la vallée ét…
  2012. des plus hautes maisons étaient plus bas que nous; la grande rue surtout → de la grand’rue où les cheminées de toutes formes se dressaient comme une poussée de champignons, éj…
  2013. D’être → Nos jambes,
  2014. , quand nous nous trouvions rapprochés, → souvent
  2015. dans laquelle je prenais → où je prélevais
  2016. de faire comme → d’imiter
  2017. je pris → prenant
  2018. et → ,
  2019. queue de rat que je fis → «queue de rat» en écorce de cerisier et à la faire
  2020. ; → .
  2021. se fâcha → me disputait
  2022. soit → fût
  2023. . → …
  2024. vaines: ma passion naissante était déjà trop forte.¶ Et le tabac n’était pas tout. Ce → impuissantes contre l’habitude déjà prise.¶ D’ailleurs, ce
  2025. chantier → Pied de Fourche
  2026. :¶ – → .¶ «
  2027. »…¶ → !…»¶
  2028. c’était → au total
  2029. bues → avalées
  2030. y avait → se trouvait
  2031. un de mes compagnons qui disait:¶ – → quelqu’un pour proposer:¶ «
  2032. avait fini par avoir vent de la chose et je m’apercevais que c’était loin de lui aller → s’en apercevait, et souvent m’en faisait reproche
  2033. , → –
  2034. champ → terrain
  2035. ; je gagnais peut-être un peu → . Gagnant plutôt
  2036. plus de bénéfice, car ma seule débauche était de → de meilleures semaines. Nul autre frais inutile que de
  2037. tabatière. → «queue de rat…»
  2038. très chaud déjà, je trouvai dans des → déjà chaud, je mis au jour dans les
  2039. étant gamin → dans mon enfance
  2040. je la regardai donc → – l’ayant regardée
  2041. débris → tas
  2042. – → «
  2043. , l’examina.¶ – → :¶ «
  2044. contemplée → examinée
  2045. – → «
  2046. . → !
  2047. ¶ Les fagoteurs s’étaient approchés: je jetais des → »¶ Je ne pus me défendre de
  2048. leur → le
  2049. .¶ – → des bûcherons venus voir aussi.¶ «
  2050. fis → appuyai
  2051. ¶ Il jeta un regard circulaire aux alentours, vit → »¶ Il avisa
  2052. goûter.¶ – → repas de midi.¶ «
  2053. là donc → la
  2054. ¶ Pour achever de me décider, → »¶ Lors
  2055. affirma → d’affirmer
  2056. .¶ – → :¶ «
  2057. néanmoins, je mangeai → en grande hâte pourtant j’avalai
  2058. le → du
  2059. – → «
  2060. dit → conclut
  2061. se mit à pousser les hauts cris.¶ – → s’indigna de belle façon:¶ «
  2062. …; si → »… Si
  2063. ¶ Elle ajouta → »¶ Après un court silence
  2064. ¶ Mon nez s’allongeait: je → »¶ Je
  2065. – → «
  2066. çà: → ça
  2067. – → «
  2068. ¶ J’eus un mouvement involontaire et → »¶ Je
  2069. – → «
  2070. ¶ → »¶
  2071. – → «
  2072. … → »
  2073. parut → paru
  2074. – → «
  2075. ne vous faites pas d’illusions: → vous auriez tort de sacrifier
  2076. Après l’avoir nettoyé avec ce liquide vous → Vous le nettoierez avec ça et
  2077. le monde → les
  2078. inexistants destinés à → imaginaires pour
  2079. voulus ferme → gardai rancune
  2080. , d’autant plus qu’il jugea bon → qui avait jugé bon, au surplus,
  2081. de → à
  2082. il me retrouva.¶ – → nous nous rencontrâmes.¶ «
  2083. sur le plateau où il est bâti → avait établi un camp dans ces parages
  2084. et dont → alors que
  2085. hideuse → un peu diabolique
  2086. lui arrivait de s’arrêter → s’arrêtait des fois
  2087. : → –
  2088. en dépit du mépris qu’il m’inspirait.¶ Il arriva qu’une fois → , malgré mon vieux levain de haine à son endroit
  2089. vint me chercher → me vint quérir un jour
  2090. les moissons → la moisson
  2091. ; je n’avais pas grand’chose à faire dans ma locature: j’acceptai → . Assez peu pressé d’ouvrage, je ne crus pas devoir me dérober
  2092. considère comme des canailles → a de bonnes raisons de mépriser
  2093. Chez lui, il était → Il était chez lui
  2094. apprécier → me rendre compte
  2095. les tristes côtés de → que
  2096. est → ,
  2097. toujours → sans cesse
  2098. injustifiés → plus ou moins déplacés
  2099. ¶ Il se transfigurait lorsqu’il allait en route. Il était fier de ses chevaux qui marchaient vi… → ¶ Il passait rarement sans sortir
  2100. Ou bien il s’en → En dehors des foires et des tournées au chef-lieu il
  2101. quelques jeunes métayères → quelque jeune métayère
  2102. farouches → farouche
  2103. osaient → osait
  2104. très gai: ce fut le dimanche → que le jour
  2105. avait invité → offrait
  2106. cinq ou six de ses → aux
  2107. lesquels → qui
  2108. chassé → battu la campagne
  2109. , sans compter son → . Son
  2110. qui venait de s’établir → nouvellement établi
  2111. car c’était pour moi une nouveauté → en novice que rien n’a préparé à ça
  2112. utile → appréciée
  2113. , ils ne cherchaient que cela: les occasions → toute occasion
  2114. se racontèrent mutuellement → contèrent
  2115. d’ → des bourdes
  2116. toute la pesanteur → tout le poids
  2117. l’établissement thermal → la source chaude
  2118. – → «
  2119. , qu’ils méprisaient beaucoup sans nul doute. Il n’est pas d’hommes tellement supérieurs qu… → . Ainsi va le monde. Chacun a sa façon de voir et de concevoir. Chacun se croit bien fort sans im…
  2120. garda → retint
  2121. machines à battre; → batteuses que
  2122. et laissent à présent → , laissant
  2123. bien novices → étonnés
  2124. travailler autour → nous voir au service
  2125. en raison de l’ → car on travaillait à une
  2126. qu’observaient les mécaniciens: on → et l’adaptation fut assez rapide
  2127. des masses → de
  2128. , font, dans de grandes marmites, la soupe pour tout le monde, et, dans d’énormes terrines, des → qu’elles mettent en pot-au-feu, en daube, en
  2129. à proportion → diverses, sacrifient des lapins et même des poulets
  2130. cela → de telles frairies
  2131. ; elles → . Les métayères de Fauconnet
  2132. se concerter, – celles au moins des trois domaines dont Fauconnet était le maître, → s’entendre entre elles
  2133. J’ai toujours bien aimé nos → Je me régalai de ces
  2134. de campagne; celles-ci étaient → toutes
  2135. meilleures → plus beurrées
  2136. mon → et tous
  2137. stok → stock
  2138. et de → ,
  2139. , on était toujours assoiffé et → nous assoiffant,
  2140. Je ne mangeai presque rien au goûter; → Pour mon compte,
  2141. bien d’ → plusieurs
  2142. firent comme moi. Comme nous changions → de même. Changeant
  2143. je crus → nous espérions tous
  2144. : il n’en fut rien! Les pâtisseries régnaient de plus belle; il y eût → . Mais point! Il y eut
  2145. vieux, même écrêmé → de la veille et écrémé
  2146. mais il était facile de voir qu’elle n’était pas à l’aise; cela → non sans laisser entendre qu’il
  2147. tellement de → un tel
  2148. Je ne mangeais → Ne mangeant
  2149. du tout; je sentis que j’allais → , me sentant près de
  2150. tout à fait. Alors j’allai trouver → , je prévins
  2151. , → :
  2152. à la → en
  2153. je me disposais à me coucher.¶ – → nous nous préparions, comme on dit, à user les draps.¶ «
  2154. dit → fit
  2155. qui tremblait de tous ses membres → tout de suite troublée
  2156. , répondis-je d’une voix brusque où perçait la crainte → », appuyai-je, craintif pareillement
  2157. qu’il était → que c’était
  2158. : cette → –
  2159. est celle → du silence et
  2160. ; ils doivent être silencieux.¶ A la réflexion, cette → .¶ Cette
  2161. une étable enténébrée → un réduit enténébré
  2162. dans notre enfance → enfants
  2163. occurrence → occurence
  2164. silence → calme
  2165. soirée → nuit
  2166. un air → quelque chose de
  2167. et ce → des fermes lointaines. Ce
  2168. enfant depuis → , Charles, qui avait juste
  2169. , – mais elle ne cessait pas de trembler; elle → . Mais elle n’était guère rassurée et
  2170. quand elle se mit au lit → une fois couchée
  2171. troublé et il fut décidé → pénible et décidâmes
  2172. d’agonie. La → . C’était la fin. Mes
  2173. , lui bouchait la respiration et mes → demeurèrent aussi vains que
  2174. qui ne voulait pas mourir → luttant contre la mort
  2175. prévenir → quérir
  2176. : → –
  2177. . → …
  2178. petit Jean et me faire faire un paletot neuf et → petite Jean, et pour moi un pantalon de droguet, une casquette,
  2179. , d’autant plus que ce ne fut → . Au surplus, il nous creva peu après
  2180. Puis, → Et nous eûmes des ennuis de
  2181. que j’achetai pour remplacer ma → achetée en remplacement de notre
  2182. : elle → et
  2183. crême → crème
  2184. . → !
  2185. d’y mettre de la colère: → de poursuivre cette manœuvre
  2186. heures à minuit, je manœuvrai le batillon dans le liquide aqueux; je parvins à m’exténuer, Ã… → à onze heures; je pris une suée terrible, défonçai à demi
  2187. non à faire du beurre → sans arriver à tirer du liquide aqueux les molécules espérées
  2188. me dit que c’était un → conclut à un mauvais
  2189. Eglise → Église
  2190. au grand galop → en vitesse
  2191. la tête → l’oreille
  2192. – → «
  2193. ¶ En dépit de → »¶ Je fus pris d’un fou rire malgré
  2194. des → de ces diverses
  2195. en traînant ses → entendre la «fretintaille» des
  2196. – → «
  2197. , conclut-il, et à ce qu’elle est dans un → et peut-être aussi à son
  2198. et vous vous en trouverez bien.¶ → : vous verrez que ça ira mieux.»¶
  2199. et → ;
  2200. fut → devint
  2201. se rendait bien compte de tout → raisonnait avec sagesse
  2202. Ce fut un bien triste voyage. Je portais dans mes bras le petit malade, sur → Victoire l’emmitoufla dans un vieux châle au creux d’
  2203. recouvert d’un vieux châle; Victoire → et je le pris ainsi sur mon bras. Elle
  2204. ; nos → . Nos
  2205. le sol des rues que séchait → les chemins durcis par
  2206. vieux, la → âgé, à cheveux grisonnants et
  2207. insignifiante → ingrate
  2208. mauvais quinquet → chaleil
  2209. déclara:¶ – → nous assura:¶ «
  2210. amener → apporter
  2211. ira mieux → sera débarrassé, pour hâter sa guérison
  2212. – → «
  2213. : néanmoins, j’ai → . Mais il y a
  2214. un fente: → une fente;
  2215. geus → gens
  2216. guérisons campagnardes → guérisseurs campagnards
  2217. se faire faire → se faire dire
  2218. beaucoup constatent → d’aucuns prétendent
  2219. Devant ces exemples, il est permis → Ceci étant, un pauvre homme tout simple a bien le droit
  2220. éloignés → éloigné
  2221. me tira → m’ayant tiré
  2222. pour me dire qu’il était à même de me faire → me proposa d’
  2223. : il → . Il
  2224. qui était son → , un
  2225. je comprenais qu’en restant → demeurant
  2226. louer → placer
  2227. ; et cette → : –
  2228. m’était → malgré tout
  2229. je jugeai → il me parut
  2230. rater → manquer
  2231. voir la ferme en question. Elle était → visiter cette ferme
  2232. , et s’appelait «la → . «La
  2233. locaterie → locature
  2234. , qu’encadrait → encadrée d’
  2235. grisonnante → grisonnant
  2236. saillaient → saillants
  2237. , ce qui lui donnait → lui donnaient
  2238. et → ,
  2239. on ajouterait → les intérêts à cinq pour cent du reste
  2240. on ferait une retenue → on retiendrait une part
  2241. serait tenue de donner → donnerait
  2242. étaient à → se partageant par
  2243. mettre à la porte chaque année → donner congé
  2244. d → à l
  2245. se mit → nous entretint
  2246. à parler → sur un ton de platitude exagérée
  2247. ; → :
  2248. croirez → jugerez
  2249. Mlle → mademoiselle
  2250. tendre → tirer au fusil, à tendre
  2251. il ne veut pas qu’on reste → défense de rester
  2252. : il faut suspendre le → – même si cela entraîne une suspension de
  2253. Mlle → mademoiselle
  2254. ¶ Sur l’interrogation → »¶ Sur une demande malicieuse
  2255. Mlle → mademoiselle
  2256. qui était → demeuré
  2257. urgence → grand intérêt
  2258. sur lui était → étant
  2259. des airs d’impossible → figure de
  2260. qu’il m’accorda. J’employai ce temps à essayer de connaître l’opinion de → à dessein surtout de m’entretenir de l’affaire avec
  2261. , ce qui n’était pas chose facile, car elle s’ingéniait à ne pas donner d’avis.¶ – Oh! … → . Elle me crispa, s’ingéniant à jouer l’indifférence.¶ «Fais
  2262. ¶ Elle était très en colère → »¶ Sa mauvaise humeur
  2263. un semblant → une manière
  2264. – → «
  2265. dimensions → d’imensions
  2266. plus bas que → d’un niveau inférieur à
  2267. ; mais cela → qui, peu à peu, sous l’effet des balayages,
  2268. et il n’y avait plus → ; il n’en restait
  2269. régnait au naturel → rien ne masquait
  2270. : c’était → –
  2271. et → ,
  2272. , et, dans → . Dans
  2273. mal → énorme,
  2274. La → Dans la
  2275. était la → ou
  2276. et on y faisait → se faisaient
  2277. une → l’
  2278. ; → avec,
  2279. la bouche → le trou noir
  2280. et → ,
  2281. qui étaient placées → établies
  2282. à elle, en avant → sur le devant
  2283. qu’on utilisait → utilisé
  2284. des pierres → de la pierraille
  2285. était → étant
  2286. quasi au point le plus élevé, ce qui nous donnait du sommet → à bonne altitude, nous avions, du haut
  2287. assez pour → de quoi
  2288. on ne voyait que les → on apercevait seulement le haut des
  2289. des clôtures, lesquels avaient l’air d’être très rapprochés, de se joindre presque → espacés de loin en loin dans les bouchures
  2290. mettait son petit carré mystérieux → déjà vaste
  2291. Jary → Jarry
  2292. Jary → Jarry
  2293. éloignés → éloignées
  2294. où de belles → aux fertiles
  2295. se succédaient à perte de vue, puis → précédait
  2296. voyait → dressait
  2297. avec son → au
  2298. ; je → . Je
  2299. alors → et
  2300. haies → bouchures
  2301. autour des grands → avec les fioritures de leurs
  2302. ; je les vis → – puis
  2303. ; je → . Je
  2304. toutes les blancheurs de leurs fleurs, toutes les → fleurs blanches et
  2305. de leurs plantes; je → fraîches. Je
  2306. ; je → . Je
  2307. et qui précèdent → – précédant
  2308. ; je → . Je
  2309. tout gais, tout → s’éclairer, gais et
  2310. couchants, puis → soirs. Je
  2311. là, dans moins encore: → ci, et même
  2312. ! Combien ne sont même → , sans être
  2313. ; j → . J
  2314. coutumes → habitudes
  2315. envers → avec
  2316. Ce fut en juin que → Vers l’époque de la Saint-Jean
  2317. Je me levai et fis signe à tout le monde d’en → Tout de suite debout, invitant d’un geste les autres à
  2318. autant, puis → de même,
  2319. M → M.
  2320. – → «
  2321. monsieur → Monsieur
  2322. très → fort
  2323. rabattu → rebattu
  2324. – → «
  2325. . → !»
  2326. clignotaient constamment; il avait le → . Son
  2327. d’un gros rouge presque violet; il portait toute sa → ressortait sous la
  2328. ; ( → –
  2329. ). Sa → . La
  2330. dans les → aux
  2331. Il venait, jouant → Jouant
  2332. disparaissait → tournait le dos prestement
  2333. et, → , et
  2334. son interlocuteur → chacun
  2335. .¶ – → .¶ «
  2336. ¶ Mlle → »¶ Mademoiselle
  2337. – → «
  2338. voilà un coq magnifique → le coq surtout est vraiment superbe
  2339. mademoiselle → Mademoiselle
  2340. – → «
  2341. blémis, craignant que → craignis que
  2342. – → «
  2343. jo → coq
  2344. ¶ Mlle → »¶ Mademoiselle
  2345. – → «
  2346. dire. → .»
  2347. vais recevoir → vais avoir
  2348. je te les amènerai → nous viendrons ensemble
  2349. Mlle → mademoiselle
  2350. ; ils → . Ils
  2351. soupions; ils → mangions la soupe,
  2352. et nous regardaient.¶ – Causez → à proximité de la table, nous disant à chaque fois:¶ «Causez selon votre habitude
  2353. ; → ,
  2354. dès qu’ils avaient mangé; mais → sitôt leur repas pris; pour
  2355. quelquefois → parfois
  2356. . → !
  2357. Et → Oui,
  2358. s’installer dans ma → flânocher dans notre
  2359. – → «
  2360. , → !
  2361. , → !
  2362. ¶ Mlle Julie étant venue un jour, je → »¶ Je
  2363. .¶ – → !¶ «
  2364. dis-je.¶ Mlle → » énonçai-je en toute simplicité. Et mademoiselle
  2365. se mit à rire. → riant de bon cœur:
  2366. plutôt → quasi
  2367. Etait → Était
  2368. apprendre à tourner les → acquérir la science des
  2369. Mais moi → Moi
  2370. et bien → sans doute
  2371. . → !
  2372. . → !
  2373. gros rire bêtement → rire bête et
  2374. et il avait → avec ça
  2375. Avec cela → De plus
  2376. On le laissait → Laissé
  2377. et → ,
  2378. le → l’y
  2379. – → «
  2380. ; → ,
  2381. – → «
  2382. . → !
  2383. ; je → … Je
  2384. ¶ Il s’honorait beaucoup de ce témoignage flatteur → »¶ Il faisait grand cas de cette attention délicate
  2385. Seulement, cette débauche hebdomadaire de mon collègue favorisé cachait un but malpropre → ¶ Nous l’étions moins, les autres métayers et moi
  2386. afin de → pour
  2387. mangeur → «mangeux
  2388. avait → ayant
  2389. tout ceux qu’il connaissait pour être des ch’tits républicains. On pouvait excuser → tous les «rouges» de sa connaissance. De la part de
  2390. : → –
  2391. Dès que je fus → Sitôt
  2392. mangueuxmangeux
  2393. sobriquet → mot
  2394. et une sorte de → , a tourné un peu à la
  2395. s’est attachée à son nom. A → , si bien qu’à
  2396. encore à présent → toujours
  2397. Etant → Étant
  2398. Mes → Les
  2399. m’inquiétaient → me pesaient souvent
  2400. J’étais bouvier en chef et → Bouvier chef,
  2401. , En été, je → . A la belle saison, j’étais
  2402. : et cependant → – dans notre parler: marage ou fauchage. Cependant
  2403. , donné → distribué
  2404. déjeuner → repas
  2405. les → mes
  2406. J’étais souvent debout une heure avant les domestiques et ça ne m’enpêchait pas, au chantier,… → ¶ Je prenais la tête de l’équipe,
  2407. étaient forcés de régler → réglant
  2408. me vanter → vantardise
  2409. nommé → prénommé
  2410. : → –
  2411. ; il était → –
  2412. , → et
  2413. et → qui
  2414. Faure, un bonhomme déjà vieux qui avait de → Forichon, déjà âgé, ayant
  2415. et dont l’ouvrage était bon, mais qui était → de tous travaux, mais
  2416. tason[1]. → tason, c’est-à-dire un
  2417. poursuivait ce but de → espérait
  2418. Faure dut se dire qu’il était temps → Forichon crut le moment venu
  2419. – → «
  2420. . → !
  2421. ¶ Le père Faure reprit:¶ – Une → Mais lui de reprendre:¶ «Une
  2422. ils se fâchèrent → les voilà pris à se fâcher
  2423. Il faut dire qu’ → D’ailleurs
  2424. d’avance; moi j → depuis longtemps. J
  2425. ma faux, comme j’avais coutume de le faire, → mon «dard». Mais sans prêter la moindre attention
  2426. ; et → . Et
  2427. – → «
  2428. une fourmilière → un «masier[1] »
  2429. faux → «dailles»
  2430. Après, d’andain en → D’un
  2431. une zone → un passage
  2432. ces moments-là, Faure → ce moment, Forichon
  2433. ne pas vouloir manger, de revenir → renoncer à déjeuner pour venir
  2434. le faire consentir → qu’il consentît
  2435. père Faure → Forichon
  2436. mais il ne fut pas → sans être
  2437. : vingt → . Vingt
  2438. dont il avait été victime:¶ – Ma faux → :¶ «Ma «daille»
  2439. : si → . Si
  2440. ¶ . . . . . . . . . . . . . . . . . .¶ Ce n’était → »¶ ¶ Mais les choses n’allaient
  2441. que j’avais pour moi le domestique. Il y avait des moments pénibles où → de cette façon. Souventes fois
  2442. le père Faure → Forichon
  2443. ; leurs regards se faisaient haineux: je me sentais l’ → : j’étais le maître
  2444. . Cela se produisait surtout les → … Les
  2445. . Après → surtout, après
  2446. il → ils
  2447. et cherchais → , cherchant
  2448. – → «
  2449. : → ;
  2450. ¶ Des fois, → »¶ Ou bien
  2451. – → «
  2452. il faut nous remuer. → nous n’avons pas à rester les deux pieds dans le même sabot.»
  2453. :¶ – → .¶ «
  2454. , → !
  2455. .¶ Faure disait:¶ – → …»¶ Et Forichon:¶ «
  2456. . → !»
  2457. Ils riaient, ils en disaient → Eux de rire et d’en conter
  2458. Etre gai → Être gai, familier
  2459. fenaison → foin
  2460. soirées brûlantes → après-midi torrides
  2461. à boire la bière → dans un bosquet du parc
  2462. en dehors de leur présence immédiate → à distance
  2463. ; mais moi je gardais le → que méprisait mon
  2464. , ou bien je m’efforçais → . Je tâchais même
  2465. s’en tenir à la seule pensée.¶ Finir → être diplomate à l’occasion.¶ Se démener sans trève de l’aube au soir, se hâter d’achever
  2466. est → se trouve
  2467. je le suivais à la lettre → , était le mien
  2468. , c’étaient → venaient
  2469. montante → remontante
  2470. presque tous les → dans nos
  2471. y → rouge
  2472. mêlé → , mêlée
  2473. Tout cela → Cela
  2474. les chercher → quérir
  2475. grand pré qui était → Grand Pré,
  2476. – Allez, les rosses! Allez, mes gros! → «Allez! allez rossards!»
  2477. quelque chose → de la peine
  2478. grande mare qu’alimentait une → bonne
  2479. haies → bouchures
  2480. cet Eden pour leur faire passer de longues heures pénibles → ce paradis pour les coupler sous le joug, les obliger
  2481. – → «
  2482. ; je préfèrerais → , je préférerais
  2483. je travaille → j’en mets un coup
  2484. . → !»
  2485. : je → . Je
  2486. qui m’occupait → me préoccupait
  2487. n’en fallait pas trop faire manger, et, pourtant, il était indispensable de ne pas le → convenait de le
  2488. aux bêtes → , le fourrage, – sans réduire trop la ration des bêtes
  2489. aux → des
  2490. et aussi → , non plus qu’
  2491. je n → j
  2492. pas voir maigrir → conserver en bon état
  2493. et j’arrivais ainsi → m’arrangeant
  2494. Mais, les → Les
  2495. j’avais → avais-je
  2496. ; je → … Je
  2497. C’est que, quand → Quand
  2498. un → le
  2499. tout le cheptel → toutes les bêtes
  2500. le souvenir → les souvenirs souvent évoqués
  2501. et le souvenir de la bataille → , cette rixe
  2502. mon → notre
  2503. pour → mes
  2504. un sillon, je m’arrêtais un instant pour → une raie, le temps d’
  2505. , pour les atténuer ou les supprimer si possible, et, alors → et malfaçons
  2506. soit → fût
  2507. Les plus mauvais → Tristes
  2508. étaient → que
  2509. qnelqu → quelqu
  2510. m’acheter → quérir
  2511. , → ;
  2512. de → une
  2513. C’était, en somme, une faiblesse → Faiblesse
  2514. et → ,
  2515. voir → juger
  2516. d’eux → ,
  2517. ma part de → mon
  2518. pécuniaire → pratique
  2519. devait me → m’en devait
  2520. portion → part
  2521. cette ambition désintéressée → cet orgueil
  2522. – → «
  2523. on va les admirer parce qu’elles sont belles → elles auront des admirateurs
  2524. bœuf → bœufs
  2525. ¶ → »
  2526. quand nous réparions → en taillant
  2527. haies → bouchures
  2528. – → «
  2529. Mes → mes
  2530. veiller peu de temps après → passer la veillée avec nous
  2531. , et les → et j’étais sensible à leurs
  2532. augmentait encore. Elle devenait intense s’il en était de même au → se faisait plus vive, pour atteindre au maximum si la chose se renouvelait au
  2533. , pour → toujours
  2534. , → :¶ «
  2535. . Tant qu’ → ! Quant
  2536. , → !»
  2537. Je me fis ainsi → Ainsi s’affirma
  2538. une → ma
  2539. tenu par → de
  2540. – → «
  2541. ¶ Cette phrase, qui me revenait souvent en mémoire, me grisait. Au → »¶ Hommage dont je n’étais pas médiocrement fier, dont le souvenir, au
  2542. C’est une → L’
  2543. lorsqu’ils ont gagné des batailles. Et, ma foi, il me semble que → qu’on encense après une guerre heureuse n’est sans doute pas très différente. Et
  2544. était → , après tout, n’était-elle pas
  2545. , et moins → ? Moins
  2546. : car mon succès, à moi, n’exigeait nul → – étant déterminée par mon seul effort et non par un
  2547. .¶ D’autres fois, c’était dans les champs, au cours → …¶ Parfois, durant
  2548. , que je ressentais cette passagère plénitude de bonheur. C’était surtout → aux champs,
  2549. apportait → apporte
  2550. . D’être cultivateur, → , je ressentais ce
  2551. où il fait chaud, où l’air est vicié → malsains
  2552. sous → si profond sous la
  2553. Un → Fourmilière.
  2554. . Et puis, elle souffrait souvent; aussi était-elle → , souffrante, était
  2555. et de névralgies douloureuses qui → fonctionnait mal. Des migraines
  2556. froid → taciturne
  2557. broyait → broyant
  2558. de plus en plus, s’exagérait → , s’exagérant
  2559. toujours elle développait avec un rire amer et un grand luxe de détails tous → de se lamenter sans cesse sur
  2560. qu’elle prévoyait…¶ – → en perspective:¶ «
  2561. samedi → vendredi
  2562. . → !
  2563. enfant → enfants
  2564. et → ,
  2565. Elle → elle
  2566. servir, ou bien de → à cuisiner, à
  2567. – → «
  2568. , → !
  2569. répondait-elle.¶ En → »¶ Elle se contentait, en
  2570. honte, moi qui jouissais d’un → quelque honte de mon
  2571. elle souffrait de → «ça la tenait dans
  2572. , → »
  2573. à se faire cuire un œuf → un œuf à la coque
  2574. prenait seulement pour se soutenir une tasse de → s’en tenait au
  2575. faire; les → faire. Les
  2576. Elle → Très économe, elle
  2577. très bien tirer → tirer le meilleur
  2578. était aussi très économe et s’entendait à rabrouer → rabrouait souvent
  2579. quand celle-ci était trop prodigue en → qui ne ménageait pas assez le
  2580. en → la
  2581. en → le
  2582. : on disait que j’étais trop rapide → ; on se plaignait de mon activité
  2583. et que → ; on disait
  2584. Pour ces motifs, les → Les
  2585. et les servantes → , garçons et filles,
  2586. Heureusement, → Mais
  2587. restait → se montrait
  2588. déclarait → déclarant
  2589. disait, en ses jours de souffrance, → assurant
  2590. que bien rarement → guère
  2591. : → ;
  2592. puis dire en toute sincérité que je ne fus pas non plus un père brutal → m’abstins toujours de les rudoyer
  2593. voir → faire visite
  2594. de faire l’aimable → à l’amabilité
  2595. ayant pris sa retraite, était revenu habiter → retraité à
  2596. visites → apparitions
  2597. eut la douleur de nous apprendre → nous arriva
  2598. époque à laquelle il comptait rentrer → c’est-à-dire de sa rentrée
  2599. : l’usage veut que l’on fasse faire bombance aux inviteurs. Quand je n’étais pas trop pressÃ… → .¶ Au jour du mariage
  2600. ferme; et le bon picolo se déteignant sur mon cerveau où il mettait un nuage rose, j’oubliais mo… → sec dans ces occasions-là et tenais bien ma place à table. Il m’arrivait, dans l’entraînement colle…
  2601. ; j’étais gai, je chantais, je dansais → , de me lancer tout à fait, de danser, de chanter
  2602. ; → !
  2603. Grassin → Gaussin
  2604. la nuit tombante → l’improviste
  2605. et → ,
  2606. Grassin → Gaussin
  2607. enjoué et → sociable,
  2608. : → ;
  2609. s’amuser avec le → jouer aussitôt avec notre
  2610. le → notre
  2611. la → notre
  2612. restèrent → demeurèrent à l’écart, un peu sournois et
  2613. et l’évitèrent, en dépit de nos efforts → malgré toutes nos exhortations
  2614. . Ils → qui
  2615. , car ils n’avaient → – n’ayant
  2616. , comme ils tenaient → tenant
  2617. de leurs → des
  2618. gros et grand, au → assez corpulent,
  2619. quoique blême, avec une abondante → , teint blême et
  2620. : sa → , la
  2621. Il n’avait guère que des pensées de révolte et de mort. L’idée → Sa voix était rauque, caverneuse, désagréable et l’idée
  2622. – → «
  2623. rares sont → bien rares
  2624. vivent → tiennent
  2625. je ne tarderai pas d’aller → j’irai bientôt
  2626. ¶ Cette perspective était cause qu’il voulait → »¶ Mais il tenait à
  2627. ; deux ou trois → : plusieurs
  2628. grandes débauches → grosses bombes
  2629. fois → périodes
  2630. ; ces jours-là, → : alors
  2631. et → ,
  2632. furieusement → plus ou moins
  2633. de terreur → craintive et
  2634. ; elle craignait son → . Pour satisfaire l’irascible
  2635. se donnait tout plein de mal pour le satisfaire. → – non point, certes, de bon cœur!
  2636. sarcastiques → à l’emporte-pièce
  2637. ; j → . J
  2638. , comme pour racheter → : c’était la rançon de
  2639. A ce point de vue, il était heureux → Nous gagnions tous à ce
  2640. La troisième année → Les tentations du diable, c
  2641. ci de → -ci de-
  2642. Eh bien, la → Mais
  2643. tout de même, → d’ailleurs
  2644. . → ,
  2645. sexuels autant qu’une créature peut l’être. Moi → d’amour. Pour moi
  2646. j’éprouvais → en dépit de la fatigue, des désirs naturels de rapprochement me venaient
  2647. m’approcher d’elle → les manifester
  2648. Néanmoins → Pourtant
  2649. bien pu → pu sans doute
  2650. donné de l’eau la veille → rafraîchi les terres
  2651. cette → la
  2652. champs de guéret → guérets
  2653. loin → éloigné
  2654. de la rue qui reliait → du chemin allant de
  2655. et → à
  2656. et → ,
  2657. et, comme j’avais dit vouloir → avec l’intention de
  2658. . Je mangeai la soupe → qui repartit tout aussitôt. J’arrêtai mes bœufs
  2659. qui bégayait → bégayant
  2660. constamment → toujours au loin
  2661. se trouva trop salée; quand j’eus → un peu salée… Après avoir
  2662. , et je n’avais pas d’eau. Tout → et l’idée me vint tout
  2663. , et je → et
  2664. du → de
  2665. , → ;
  2666. – → «
  2667. – → «
  2668. … → !
  2669. Elle voulut aller chercher → Je la dissuadai de sortir
  2670. coquelette[1] → régalade
  2671. – → «
  2672. augmente le désir.¶ (La phrase que j’employai n’était pas aussi correcte que celle-ci, mais … → …»¶ J’ajoutai même quelques mots de sens plus accusé, si l’on peut dire.
  2673. comprit bien mon allusion → n’eut pas de mal à comprendre
  2674. et → ,
  2675. se fit → devint
  2676. – → «
  2677. Je fus quasi étonné de retrouver → ¶ Je sortis passablement
  2678. bien → ,
  2679. de constater que le → continuaient de ruminer sagement. Le
  2680. auparavant, que les → avant. Les
  2681. haies et les carrés de culture conservaient le même aspect, que mon champ de → bouchures, les champs de céréales, les pièces de pommes de terre n’avaient point changé d’aspect. M…
  2682. avait → conservait
  2683. lavé, que les → lavée. Les
  2684. , que les hirondelles et les → . Hirondelles, fauvettes et
  2685. n’avait eu lieu. Et, en → ne s’était passé. Et,
  2686. j’éprouvai une grande satisfaction de ne constater → je ne constatai
  2687. ma femme → la bourgeoise
  2688. tranquillisa et me fit ramener → fit concevoir une moindre gravité de
  2689. à de plus justes proportions → irrémédiable
  2690. la Marianne → cette femme
  2691. motifs plausibles → raisons
  2692. quelconque → urgent
  2693. Il y avait des moments où les bons → A de certaines périodes les
  2694. Hélas! → Mais, hélas!
  2695. tout se découvre. Ma maîtresse → et l’
  2696. Mais → Seulement
  2697. on me guetta → je dus être guetté
  2698. et → :
  2699. à la Marianne → au ménage
  2700. sur la route → du côté
  2701. frauduleuses en restèrent là.¶ Le père Giraud → , dont Victoire
  2702. . Mais Victoire, fort heureusement, → à un moment où nous étions seul à seul – et j’accueillis ses reproches en toute humilité…
  2703. . Ils avaient pourtant des ennemis outranciers: → malgré que,
  2704. faisaient → fissent tout
  2705. retarder l’essor général → se mettre en travers
  2706. et → ,
  2707. qu’il soit capable → être à même ensuite
  2708. était → étant
  2709. ; → ,
  2710. dis qu’il serait peut-être sage de lui en parler. Donc → crus autorisé à lui dire
  2711. , je risquai timidement:¶ – → :¶ «
  2712. qu’il retira ensuite de sa bouche:¶ – → et répondit enfin:¶ «
  2713. . → !
  2714. Eh bien, tes → Tes
  2715. dis encore de → répète, qu’il vaut mieux
  2716. gas → gars
  2717. Je compris → Comprenant
  2718. tenait à laisser se perpétuer l’ignorance chez les descendants de ses métayers. Je m’en tins… → avait des griefs contre l’instruction
  2719. avais été → étais
  2720. (Dès → C’est ainsi que, dès
  2721. que → décider
  2722. adopter la chaux → chauler nos terres
  2723. fait l’expérience → expérimenté la chaux
  2724. devenait de plus en plus → , toujours
  2725. et il → ,
  2726. disant → objectant
  2727. n’avait qu’un but: arriver à donner → s’en tenait au but essentiel de pouvoir verser
  2728. avait donnée → avait remise
  2729. que, si, pour une raison ou pour une autre, ses revenus venaient à baisser → qu’en effet, s’il y avait régression
  2730. faisait la moue avec des plaintes.¶ – → , sans admettre de raisons, témoignait de
  2731. – → «
  2732. . → !
  2733. Ce n’est pas à moi → Il ne m’appartient pas
  2734. arriver à ce résultat. → y parvenir. Ceci est votre affaire et non la mienne.»
  2735. bénéfices → rendements
  2736. il ne faisait rien. → nous en restions là.¶
  2737. vint un jour → étant venu
  2738. moisson et, comme il était bien luné → maisson
  2739. – → «
  2740. me demanda → questionna
  2741. suivent le blé, et cela est → viennent après sont bien meilleures, laissent un
  2742. clair; de plus, on dit que les terres s’en ressentent pendant quinze ou vingt ans. → clair. Et les avantages ensuite semblent se continuer assez longtemps.»
  2743. ; il posa partout la même question et, s’étant → . S’étant ainsi
  2744. vint nous annoncer → nous annonça
  2745. allait s’occuper de trouver des → s’était entendu avec les
  2746. amener → mener
  2747. que → aussi,
  2748. de son ressort → la concernant
  2749. d’ → à
  2750. , et → –
  2751. remplaçaient → , remplaçant
  2752. ; on disait → , disant
  2753. de → à
  2754. étais bien décidé à → aurais désiré
  2755. Chaque fois que j’envoyais du → A chaque envoi de
  2756. moudre → au moulin
  2757. .¶ – → Victoire.¶ «
  2758. ¶ Désespérant de → »¶ Pour
  2759. la → cette
  2760. de la bourgeoise → obstinée
  2761. ramenant → rapportant
  2762. que la chose avait été faite par mégarde. → il s’excusa d’avoir retiré le son ainsi qu’il faisait à présent pour presque tout le monde. Je le t…
  2763. Et, à → A
  2764. plus → meilleur
  2765. eût → eut
  2766. pour moi que le jour → vraiment que celui
  2767. alors → vite
  2768. intellectuelle → générale
  2769. .¶ → …¶
  2770. que les cultivateurs ne sauraient oublier, qui sont comme de tristes jalons au long de leur → qui jalonnent tristement la
  2771. . Dans la contrée, → de l’homme des champs. Ainsi en fut-il de 1861
  2772. moi → ce qui me concerne
  2773. , car j’eus à subir → puisqu’il m’advint
  2774. Au printemps, dans les derniers jours → Vers la fin du mois
  2775. en dressant des → mettant au joug pour la première fois deux
  2776. des → les
  2777. : il me martyrisa pendant → , après un martyre de presque
  2778. et → ,
  2779. m’ordonna de ne pas bouger du lit pendant → me condamna à
  2780. .¶ Je souffris de façon → de lit.¶ Ce fut
  2781. pût → put
  2782. des lésions internes, ne soient survenues. → de quelque lésion interne…
  2783. venaient me voir me questionnaient et → , sous prétexte de me faire visite,
  2784. à l’envi → sans fin
  2785. balayage et le frottage → pilonnement des sabots ferrés sur le cailloutis
  2786. et, à l’heure des repas, le remuement → , le heurt
  2787. même l’action des bouches happant la soupe. Je voyais souvent → les conversations même. Aux mauvais jours,
  2788. pleurer; le → aussi s’énervait, pleurait.¶ Le
  2789. envoyait chercher, promettait de venir de suite et → envoya quérir à plusieurs reprises,
  2790. souvent que → qu’à son heure – tard dans l’après-midi ou
  2791. : pendant ces → .¶ A la campagne on a bien le temps de mourir dix fois, comme on dit, avant que
  2792. d’attente, augmentait son chagrin.¶ C’est → . Et ce n’est pas
  2793. mauvais côtés → moindres inconvénients
  2794. des terriens que d’être ainsi éloignés de tout secours. La souffrance étreint, terrasse un ê… → paysanne, en notre pays de fermes isolées surtout
  2795. qu’il s’occupait → que, féru
  2796. et → , il
  2797. Il était républicain et → Républicain, il
  2798. et → comme
  2799. ; les soirs → . Les soirs
  2800. et cela → mais
  2801. Dès que → Quand
  2802. Etat → État de 52
  2803. usent → pratiquent
  2804. de → le
  2805. eut → eût
  2806. raisonnablement → raison
  2807. devait être pris au sèrieux → convenait de le prendre au sérieux
  2808. : certes, il aurait → … Certes, il eût
  2809. et → ,
  2810. , tout en buvant force bocks. → devant bocks frais ou liqueurs fines!
  2811. tout diriger par les → toute initiative aux
  2812. (Mon → Notre petit
  2813. qui n’avait que → avec ses
  2814. faire acte de maître.) → prétendre à diriger.
  2815. et → ,
  2816. J’éprouvai une véritable joie d’enfant le jour → Quelle joie presque enfantine à l’heure
  2817. restait → demeurait encore
  2818. béquille, je pus m’éloigner → grosse canne de chêne, je m’éloignai
  2819. . J’allai voir tous → et fus heureux, visitant
  2820. .¶ . . . . . . . . . . . . . . . . . . → nous a coûté cher, mais grâce à Dieu l’année s’annonce bonne, nous pourrons tout de même sortir avec…
  2821. ! Le → qui, le
  2822. elle vint nous → nous vint
  2823. beau milieu du plein → plein de ce
  2824. . A chaque instant, l’illumination sinistre des → et livide. Les
  2825. trouait ces ténèbres → sans fin zébraient tous les points de l’horizon
  2826. zig-zag → zigzag
  2827. La → Puis la
  2828. Par ce que le sol était → Le sol étant
  2829. planches → planchers
  2830. il en → elle
  2831. emplis → autant de petites mares
  2832. , qui se lamentaient, mirent → interrompirent leurs plaintes et gémissements pour mettre
  2833. , – trop → – bien
  2834. Quand la pluie eut cessé, il y eut à faire → Quelle triste promenade quand on put s’aventurer
  2835. des → de
  2836. Ouest → ouest
  2837. des → les
  2838. . Et → s’amalgamaient sur le sol
  2839. on → l’on
  2840. oiseaux → oisaux
  2841. étaient couchées au ras du sol → plus ou moins brisées s’inclinaient, s’emmêlaient en un fouillis lamentable.
  2842. formaient au long des prés une seule nappe salie → étendaient sur les prés, comme un emplâtre sale, leur masse vaseuse
  2843. couvreurs et les tuiliers pour se réjouir → ouvriers du bâtiment pour bénéficier
  2844. Aux → Les
  2845. une continuité de chars venant à la provision, épuisant → prises d’assaut, épuisèrent
  2846. les → leurs
  2847. : c → . C
  2848. par ci par là → , par-ci par-là,
  2849. ramasser → recueillir
  2850. hachée, ne se put ramasser convenablement → déchiquetée, fit piètre usage
  2851. . → …¶
  2852. me faire avancer de l → quémander une avance d
  2853. par le → au
  2854. de la grande diminution de ressources et des frais d’indispensables réparations → du préjudice
  2855. causa la grêle → causait la catastrophe
  2856. la Buffère → Franchesse
  2857. et jurait sans relâche → à tout propos
  2858. vers la fin de → courant
  2859. , en compagnie de Mlle Julie; ils allèrent à Nice, un pays où il fait → vers les pays
  2860. une dizaine de → moins de quinze
  2861. qu’elle → que mademoiselle Julie
  2862. la bourse de voyage → le magot
  2863. passa à → échut à un neveu,
  2864. , dans le courant → au cours
  2865. fit bien rire → mit en joie
  2866. et nous avions de longs regards étonnés pour → lorgnant
  2867. jolies choses que nous étions à même de contempler → choses étonnantes qui s’offraient à notre regard
  2868. qui s’appareillait → s’appareillant
  2869. au bout d’ → après
  2870. dont chacune était garnie d’une bougie rose → garnies de bougies roses
  2871. qui appuyait → prenant appui
  2872. supportées par → s’adaptant à
  2873. croissaient dans la fosse → poussaient aux abords de la source
  2874. grand pré → Grand Pré
  2875. se voyaient → s’accumulaient
  2876. un gros objet → une sorte de gros coffre
  2877. me dit → m’apprit
  2878. trous, et me demandai → monticules et ses trous, me demandant
  2879. .¶ Il y avait → !¶ Nous étions là depuis
  2880. que nous étions là quand → quand parut
  2881. qu’il prit → , prenant
  2882. mettre en rang → les aligner
  2883. , observa beaucoup nos physionomies, puis nous interrogea successivement en commençant par M. Pare… → et après un temps d’observation nous posa différentes questions sur nos familles, nos terres, notre …
  2884. et → , ajoutant
  2885. – → «
  2886. , conclut-il. → !»
  2887. ; sa → , la
  2888. pendait plus → pendante plus encore
  2889. .¶ . . . . . . . . . . . . . . . . . .¶ Il le remplaça par un grand → il lui signifiait son congé.¶ Le successeur, M. Sébert,
  2890. sombre qui s’appelait M. Sébert et qui → fermée, plutôt rude,
  2891. , à Rennes, en Bretagne. M. Sébert entra en → . Il prit ses
  2892. Etant venu examiner → Après examen de
  2893. – → «
  2894. ; → ,
  2895. et → ,
  2896. cela d’autant plus bizarre → étrange
  2897. ne sacrifiait pas seulement les bêtes inférieures: il les voulait toutes → voulût tout
  2898. bonnes et mauvaises.¶ Il ne se passa pas de → les bons et les mauvais.¶ Chaque
  2899. qu’il ne nous faille → il nous fallut
  2900. la moitié d’une nuit → nuitamment
  2901. un → quelque
  2902. On allait régulièrement aux foires de Bourbon, d’Ygrande, de → Nous allions jusqu’à
  2903. de Cressanges et du → et le
  2904. . C’était très fatigant, très ennuyeux et, à force de se répéter, cela occasionnait des dé… → – à des vingt ou trente kilomètres. Randonnées fatigantes, ennuyeuses et coûteuses –
  2905. Et → D’autre part
  2906. Quand le → Cependant
  2907. – Voilà → «Voici
  2908. ¶ – → »¶ Furieux contre
  2909. …¶ → propriétaire revint en avril
  2910. , M. Lavallée → il
  2911. – → «
  2912. faire des → les
  2913. de choix → choisies
  2914. irez aux → tiendrez les
  2915. obtiendrez → aurez
  2916. ¶ Tout → »¶ Dans
  2917. que le propriétaire → que M. Lavallée
  2918. nous laissa à peu près tranquilles; il se borna → s’en tint
  2919. rechanger → changer
  2920. . Dans le sous-seing qu’ils avaient passé, il était stipulé que ce dernier toucherait → – qui, de par les stipulations de leur contrat, devait toucher
  2921. transigea et daigna accepter les → accepta de transiger à
  2922. supérieuré → supérieure
  2923. alla se fixer → fut
  2924. et où il fut → sans doute
  2925. sans nul doute: ne convient-il pas qu’on respecte → – comme doit l’être en tous pays
  2926. . D’ailleurs, nous → ! Nous
  2927. tous → d’ailleurs
  2928. étaient données à la faveur plus¶ qu’au mérite → n’allaient pas toujours aux plus méritants
  2929. avaient toujours de la → le résultat se soldait en tracas et en
  2930. . → …
  2931. Pour ces divers motifs, → Dès lors
  2932. nous déclara qu’il en gardait → en garda
  2933. il prit tout → s’adjoignit
  2934. pour le représenter → , au titre
  2935. M. Lavallée avait → Les
  2936. , un garçon et une fille: → du maître,
  2937. . Ils → ,
  2938. mon → notre
  2939. vis ces gamins → vis de ces enfants
  2940. monsieur → Monsieur
  2941. mademoiselle» → Mademoiselle». Je m’informai auprès du
  2942. et lui demandai → pour savoir
  2943. indispensable → obligé
  2944. appliquer ces qualificatifs qui me semblaient ridicules → parler ainsi
  2945. expliqua → assura ne pouvoir s’en dispenser, ajoutant au surplus
  2946. était d’usage de les décerner dès le → en allait de même à l’égard de
  2947. – → «
  2948. monsieur → Monsieur
  2949. mademoiselle → Mademoiselle
  2950. tomber → choir
  2951. à la poutre → aux solives
  2952. les volailles → la volaille
  2953. faire tomber haletants → exténuer
  2954. , certain jour → un beau soir
  2955. ; → et
  2956. rien leur dire → leur faire de remontrances
  2957. J’osais → Je risquais
  2958. – → «
  2959. et → :¶ «
  2960. Mais ce fut surtout → Sans tarder
  2961. forçâmes d’ → poussions à
  2962. – → «
  2963. monsieur → Monsieur
  2964. mademoiselle → Mademoiselle
  2965. avaient souhaité sa compagnie non pour en faire un commensal sans conditions, mais bien → souhaitaient l’avoir surtout
  2966. martyriser → harceler au gré de leur fantaisie
  2967. la fantaisie → le désir
  2968. les deux tyranneaux le → ils le
  2969. , de voir qu’il s’en fallait de peu qu’il n’aille → : il craignait d’en arriver à
  2970. lui tournait; il → chavirée,
  2971. Mais plus il → Il
  2972. plus Ludovic et Mathilde poussaient → mais eux, par taquinerie, de pousser plus
  2973. Charles → il
  2974. il était pâle → pâle et tremblant, – tout «virou»
  2975. un linge, il chancelait, tremblait, et → on dit,
  2976. – → «
  2977. , → !»
  2978. parfois → au fond
  2979. – → «
  2980. – → «
  2981. ¶ J’éprouvai un grand → »¶ Je ne pus me défendre d’un
  2982. Ce ne fut pas assurément à la vicieuse → Non pas à l’égard de la méchante
  2983. à → contre
  2984. haïr → détester
  2985. , – disaient les → – au dire des
  2986. – Les instruments → «Les instruments
  2987. , → !
  2988. jouèrent → s’amusaient
  2989. bien entendu, faisait → faisant naturellement
  2990. ; il → ,
  2991. dans → par
  2992. ; → dont
  2993. , et → – cependant que
  2994. – → «
  2995. qu’aller au pas → plus trotter
  2996. – → «
  2997. …¶ → …»¶
  2998. n’avait pas l’air de vouloir obéir → ne mettait nulle hâte à obéir
  2999. fit un sillage rouge → lui zébra la figure
  3000. ne voulant → pour ne
  3001. à cause → en raison
  3002. – → «
  3003. qui lui brûlait la face → et brûlant de sa joue
  3004. – → «
  3005. ¶ Par hasard, Mme → »¶ Il se trouva que madame
  3006. ce → un
  3007. déclara:¶ – → trancha:¶ «
  3008. . → !
  3009. ¶ Elle s’adressa → »¶ Et s’adressant
  3010. – → «
  3011. trois de compagnie.¶ – → les trois:¶ «
  3012. fit des difficultés pour retourner avec → évita le plus possible
  3013. tyrans → tyranneaux
  3014. ils allèrent le relancer → gardant les vaches
  3015. deux ou trois cailloux menus avant → , avant
  3016. -à-fait: les → à fait, de menus
  3017. voulut absolument posséder → eut envie de
  3018. mon gamin → Charles
  3019. se suspendant à ses vêtements → cherchait à le lui enlever
  3020. en disant:¶ – → très en colère:¶ «
  3021. ; et je ne → Et je
  3022. mademoiselle» → Mademoiselle»
  3023. – → «
  3024. , oui, oui → ! oui! oui!
  3025. insultée → injuriée
  3026. partirez de → quitterez
  3027. s’en alla → partit
  3028. de la → d’un
  3029. se rapprocha → revint auprès
  3030. – → «
  3031. qu’elle le dise. Je ne → ! Je
  3032. qu’elle soit toujours à me taquiner. Je ne → ses taquineries. Je
  3033. .¶ Et → !»¶ Là-dessus
  3034. rapporter → entretenir de
  3035. , → –
  3036. avait mis sa menace à exécution.¶ – → n’avait pas manqué de tout rapporter selon sa promesse. Le maître, d’ailleurs, parla sans acrimonie…
  3037. ¶ Il se passa peut-être → »¶ Après
  3038. . Fort heureusement, le → bien entendu, et
  3039. pas à survenir → plus guère, heureusement
  3040. Mme → madame
  3041. d’après → suivante
  3042. : → –
  3043. nul → aucun
  3044. chaumière → bicoque
  3045. qu’elle fût → que
  3046. permettait → permettaient ses rhumatismes
  3047. elle souffrait les hivers d’un rhumatisme qui la tenaillait tantôt à la tête, tantôt à l’es… → il lui devenait difficile à la mauvaise saison de
  3048. son foyer.¶ J’allais → le coin du feu.¶ Aux
  3049. pour ses étrennes → toujours
  3050. En 1865, quand je lui fis → Lors de
  3051. couchée et cela me fit froid au cœur en arrivant de voir l’expression navrée de sa figure vieil… → alitée, souffrante et changée. Son
  3052. , devenu aigu, la tenait clouée au lit → l’immobilisait
  3053. six → des
  3054. de la soigner, sinon → d’elle en dehors d’
  3055. du voisinage → , sa voisine,
  3056. son eau et son pain, et l’ → ses provisions, lui
  3057. – → «
  3058. mourir seule là → finir là toute seule
  3059. et → : –
  3060. Cette idée, née → Soupçon né
  3061. ; le soupçon s’était changé → , mué
  3062. : elle considérait → . Elle tenait
  3063. comme → pour
  3064. et ma → , ma
  3065. comme → pour
  3066. -là:¶ – → vengeurs:¶ «
  3067. ¶ De ses → »¶ Ses
  3068. , elle faisait → faisaient
  3069. parcheminée, aux os saillants, était → plus sombre et
  3070. et les → , l’envol des
  3071. qui s’échappaient de son → échappées du
  3072. calmer, de lui prouver qu’elle exagérait, puis je m’occupai → ramener à un plus juste sentiment des choses et j’entrepris
  3073. ¶ – → ¶ «
  3074. , dit ma mère → !» me dit-elle alors
  3075. – → «
  3076. étaient → en tas
  3077. celles de l’intérieur n’étaient pas gelées, et → les autres n’avaient pas de mal:
  3078. l’aidai à → lui vins en aide pour
  3079. et à → ,
  3080. , puis → ;
  3081. m’en allai → pus me procurer
  3082. que je montai → tout de suite mises en place
  3083. ma mère → la pauvre femme
  3084. . Chaque année → , qui lui envoyait chaque année
  3085. ; de plus, lorsqu’elle était venue, → . De plus
  3086. toute une → lors de son voyage au pays une grosse
  3087. du café, du → café,
  3088. – → «
  3089. la pauvre femme → -elle
  3090. ¶ Prenant note de ce → »¶ Me rendant à son
  3091. me rendis chez l’instituteur et lui fis faire → fis écrire par le maître d’école
  3092. pour ma mère → ensuite à un marchand
  3093. J’entrai enfin, au retour, chez → Enfin, donnant une pièce à
  3094. journalière qui la secourait, et, → voisine, et
  3095. elle → ma mère
  3096. me fit comprendre que ce n’était pas → cela m’apparut
  3097. assez. Avant de m’en retourner, → insuffisant et
  3098. parler à → voir
  3099. n’habitaient plus ensemble → s’étaient quittés
  3100. était → , métayer
  3101. : il → ,
  3102. Le Louis, qui était → Louis,
  3103. s’en → se
  3104. voir → relancer
  3105. ; je leur exposai qu’il était → et leur exposer ce que je croyais être notre commun devoir au sujet
  3106. devoir de coopérer de compagnie au soutien de la mère et leur dis ce que j’avais fait → mère, mettant en avant ce que je venais de faire
  3107. bien → assez
  3108. En effet, grâce → Grâce
  3109. ma mère fut assurée → la brave femme ne manqua pas
  3110. jusqu’à sa mort, qui survint → au cours des
  3111. ans plus tard → années qui lui restaient à vivre. Et j’eus de ce fait la conscience plus tranquille
  3112. mon → notre
  3113. était courageux et montrait → avait
  3114. Par → Assez dépensier par
  3115. , il se → il se
  3116. avoir fait un → un
  3117. . Il est vrai que les temps n’étaient plus les mêmes; → ! Différence des temps:
  3118. salaires → gages
  3119. et redoublé → , triplé
  3120. Cela était cause qu’on → Aussi
  3121. et qu’on trouvait ridicules les → , ce qui était raisonnable. Mais peut-être avait-on moins raison de délaisser les simples
  3122. qui ne coûtaient rien → d’autrefois
  3123. commençait d’ → en venait à
  3124. Le Jean était → Jean, notre second,
  3125. ; il → ,
  3126. d’homme, une → hommasse,
  3127. parce qu’elle était laide et vieille → un peu en raison
  3128. gardions, car elle avait de → conservions malgré ses
  3129. jeunes → accortes
  3130. : → –
  3131. avoir des relations trop intimes, à moins qu’ils ne soient brouillés; le premier cas entraîne f… → des rapprochements aux conséquences
  3132. à différentes reprises que la Mélie, en dépit → que cette Mélie peu attirante
  3133. était → ,
  3134. forte: → fournie, était
  3135. . Les pommes de terre cuisaient dans une méchante cabane faite de branches sèches et couverte de … → dans le hangar-buanderie adossé au pignon
  3136. à → -à-
  3137. Ayant ouvert → Étant sorti sans faire crier
  3138. broyées → écrasées
  3139. néanmoins → cependant
  3140. et → ,
  3141. lâchèrent → séparèrent
  3142. Il alla avec des seaux → Lui s’en fut
  3143. paillasse[1] → vanette ou «paillasse»
  3144. ensuite → ensuit
  3145. Quand cette dernière besogne fut terminée → Ceci terminé
  3146. de → à
  3147. Enfin, ils décrochèrent → Ça n’alla pas plus loin. Quand je les vis décrocher
  3148. en hâte et regagnai → rapidement de façon à regagner
  3149. cela eut rendue furieuse → l’incident eût navrée
  3150. j’attrapai → je ne pus me tenir d’attraper
  3151. lui passai → de lui passer
  3152. – → «
  3153. : → ,
  3154. porta ses fruits → dut être profitable
  3155. mics-macs.¶ . . . . . . . . . . . . . . . . . . → micmacs.¶
  3156. il → ,
  3157. Il était → Un peu froid,
  3158. sournois; → «en dessous» comme on dit,
  3159. restait → demeurait
  3160. allait → s’agissait
  3161. ne partait avec → n’était prêt comme
  3162. veiller → passer la veillée
  3163. plat → Plat
  3164. ce soir-là et partait tout → , quitte à s’absenter
  3165. du soin des bêtes. Comme le Jean rentrait toujours tard, c’est sur moi seul que tombait toute la… → de donner aux bêtes, malgré qu’il sût bien son frère parti et que je restais seul pour tout faire
  3166. faisait lui en vouloir davantage, Charles → mettait en rage plus que tout c’est que le «mâtin»
  3167. fassions → fissions
  3168. fut → fût
  3169. donnai → remis
  3170. peut-être pas → sans doute pas de motifs
  3171. qui lui faisait → naturelle de
  3172. Je crois que les → Peut-être ses
  3173. qu’il avait eus → d’enfance
  3174. de cette façon. Et, plus tard, j’ai supposé qu’il était un peu jaloux → ? Peut-être aussi éprouvait-il un semblant de jalousie
  3175. autant que le Charles, sinon plus. Elle était → aussi, se montrait
  3176. meilleure → plus aimable
  3177. se montrait → était
  3178. C’était le règne des → Les
  3179. qui → du moment
  3180. et qu’il fallait à tout moment faire repasser → , et chers aussi de repassages fréquemment renouvelés
  3181. : voilà → . Voilà
  3182. en vouloir aussi. → suivre le mouvement.
  3183. je soutins → j’opposai comme
  3184. pour opposer un refus → un veto
  3185. – → «
  3186. comédienne![2]. → comédienne[1]!
  3187. ?¶ Mais c’est en vain que j’essayais → !»¶ En vain tentais-je
  3188. : cent → . Cent
  3189. revint à la rescousse, → en reparla
  3190. bouda → fut malgracieuse
  3191. , mais nous lui refusions généralement l’autorisation d’aller danser → ; mais non de traîner
  3192. aux veillées → assemblées
  3193. consentait parfois à l’y conduire elle-même, lorsqu’elle n’était pas souffrante. Aussi, lo… → ayant eu cependant la faiblesse de l’accompagner deux ou trois fois le soir, la petite s’autorisait …
  3194. un bal nocturne → quelque bal
  3195. Clémentine, → c’était
  3196. d → à l
  3197. , la taquinait-elle:¶ – → le même refrain:¶ «
  3198. ¶ Quand c’était le jour → »¶ Le jour venu
  3199. et la petite allait se coucher furieuse, refoulant → – et l’enfant, frémissante et colère, refoulait
  3200. ne disait pas un mot, → elle
  3201. qu’elle gâcha → gâchée
  3202. Clémentine → Elle
  3203. d’avoir → de l’avoir
  3204. j’ai la certitude que → sa nervosité bougonne y fut certainement
  3205. Pourtant, quand rien ne la contrariait, elle travaillait fort bien, et → Assez souvent d’ailleurs nous avions le contraste d’une Clémentine laborieuse,
  3206. Sa mère l’avait envoyée quelque → Ayant fait un
  3207. en → d’
  3208. ; aussi était-ce toujours elle qui s’occupait de confectionner → , elle était habile de ses mains, confectionnait et repassait
  3209. et de les repasser. De plus, elle → . Elle
  3210. et, quand → – et quand, à la taille des bouchures,
  3211. elle était bien aimée → nous l’aimions bien
  3212. : je le → – je les
  3213. lui → se
  3214. ils riaient tous les deux → rire comme des enfants
  3215. amener → emmener
  3216. efforcât → efforçât
  3217. d’édifier la deuxième et dernière → de mettre en
  3218. quand, le 20 juillet, → ou «plonjon» nos dernières gerbes quand
  3219. le Jean → notre aîné
  3220. ¶ On peut croire que → ¶ Vrai,
  3221. fit plaisir! Le → glaça!
  3222. ; fin → et la noce en
  3223. devait se conclure le mariage. Je me demandais si → . Quoi,
  3224. . → !
  3225. à être fixé → perplexe
  3226. reçut → recevait
  3227. partir. → se mettre en route!
  3228. alors que le Jean était vêtu de ses habits de → Jean tout prêt pour le
  3229. , où il était allé faire ses → pour les
  3230. ; pourtant il → . Il
  3231. : il → ,
  3232. les bouchées qu’il avalait paraissaient → chaque bouchée paraissait
  3233. pousser de grands soupirs qui étaient des sanglots étouffés.¶ – → soupirer, sangloter.¶ «
  3234. ; → »,
  3235. rats s’agitaient → souris s’agitant
  3236. donna → jeta
  3237. : c’était → et, caquetant et gloussant
  3238. :¶ – → de la même
  3239. deux → des
  3240. sur laquelle elles s’ → , s’y
  3241. et se mirent à → sans plus se retenir de
  3242. lugubre → pesant
  3243. était → étant
  3244. et neuf heures venaient seulement de sonner. Je dis néanmoins:¶ – → je crus bon de lui dire:¶ «
  3245. au → aux
  3246. – → «
  3247. : de grosses larmes roulaient au bord de son nez.¶ Il passa à la Clémentine:¶ – → – et ses yeux se gonflaient et ses cils s’humectaient.¶ «
  3248. Je vais → Pas déjà!… Laisse-moi
  3249. , fit-elle.¶ Elle prit → …»¶ Clémentine et sa mère s’accrochèrent à son bras. Je pris place derrière avec
  3250. , que l’on gagna → à pas lents pour gagner
  3251. : il → . Il
  3252. ce n’était → le soleil, trop pâle, n’annonçait
  3253. nombre de → les
  3254. – → «
  3255. laissèrent éclater tout leur chagrin. L’une après l’autre, comme des amantes passionnées, e… → à tour de rôle d’étreindre
  3256. .¶ – → avec des larmes, avec des cris:¶ «
  3257. amener → emmener
  3258. Jean, dis, mon → bon
  3259. ma femme et ma fille; → Victoire et Clémentine; à mon tour
  3260. Jean à mon tour.¶ – → conscrit:¶ «
  3261. : espérons → . Espérons
  3262. ¶ Je pris le → »¶ Et je lui remis le petit
  3263. qui l’accaparaient et → et, après un dernier adieu de la main,
  3264. Il me fallut entraîner Victoire et Clémentine qui, sans moi, l’auraient suivi, je crois bien…… → Cependant que j’entraînais les femmes qui avaient des velléités de le vouloir suivre…¶ «
  3265. s’atténua pour faire place à une → se mua en
  3266. fit la moisson des → leva les
  3267. ; → ,
  3268. ; → :
  3269. néanmoins une nouvelle crise → pourtant un renouveau
  3270. du → de
  3271. parvint, → rassura un peu
  3272. annonçait que la → disait avoir fait une bonne
  3273. avait été bonne, qu’il se portait bien, n’était → , n’être
  3274. compagnons → camarades
  3275. était reparti → , parti
  3276. ; il → ,
  3277. il lui venait des auditeurs, et il en venait d’ailleurs aussi, tellement l’inquiétude était vi… → et même de tout un lointain voisinage
  3278. , et que → . On avait à Paris jeté bas
  3279. à Paris. Le dimanche suivant, j’appris au bourg de → .¶ Les jours suivants, l’affaire eut son contre-coup dans nos petits pays. A
  3280. que → ,
  3281. était maire. Ces changements m’eussent laissé assez indifférent si on ne m’eut appris quelqu… → ceignait une écharpe convoitée depuis si longtemps. Cependant
  3282. Pour commencer, il se proposait de faire → Et l’on parlait d’
  3283. . Cela → , – ce qui
  3284. trouvaient → trouvant
  3285. Ils furent, en effet → De fait cela prit corps rapidement. Nos deux jeunes
  3286. Cet événement donna lieu à → Ce fut
  3287. ; une profonde désolation en fut la suite → – et nous restâmes désolés profondément
  3288. n’étais plus que seul d’homme! seul d’homme dans un → demeurai seul avec les femmes dans ce
  3289. père Faure → vieux Forichon
  3290. Avec → Si bien qu’avec
  3291. qui vinrent toucher les bœufs constamment → , souvent avec nous dans les champs
  3292. nommé → appelé
  3293. avait été assez crapule pour leur livrer → leur avait livré
  3294. Et ils s’ → Ils
  3295. il → ils
  3296. couraient → se répandaient
  3297. ils étaient → – on les annonça successivement
  3298. Pour fausses qu’elles fussent, ces → Fausses
  3299. n’en → qui
  3300. pas moins à redoubler l’anxiété dans laquelle on vivait. Les → à grossir l’inquiétude anxieuse de tous. Des
  3301. les plus folles → folles
  3302. des → les
  3303. vieillard maniaque → vieil avare
  3304. A Franchesse, on ne connut pas ça. Mais → C’est ainsi qu’
  3305. stok → stock
  3306. chaque → la
  3307. qui avait été → ancien
  3308. pendant son congé → d’active
  3309. du deuxième → de l’
  3310. traversa → traversait
  3311. enthousiasmés → enthousiastes
  3312. du vin, → plusieurs fois du vin
  3313. il eut la malencontreuse idée → n’eut-il pas l’idée saugrenue
  3314. déserta → s’esquiva
  3315. – → «
  3316. de s’esquiver à leur tour → à faire de même
  3317. alla trouver le vieux rat-de-cave → demanda au vieux
  3318. firent → faisaient
  3319. Dès la troisième → De cinquante encore au quatrième appel ils dégringolèrent au cinquième jusqu’à dix-sept. A la huiti…
  3320. et → trouva
  3321. .¶ . . . . . . . . . . . . . . . . . . → dont on s’amusa longtemps par la suite.¶
  3322. le → un
  3323. qui commença de bonne heure et devint → précoce qui s’affirma
  3324. de nombreuses → bien des
  3325. mon → notre
  3326. fut → ,
  3327. et → ,
  3328. soulager → soigner
  3329. manifestèrent l’intention → parlèrent
  3330. les voir et de les soigner → leur faire visite et d’offrir leur concours
  3331. passait pour être → passant pour très
  3332. et → ,
  3333. malheur → malheurs
  3334. l’affaire de leur rendre service → le devoir de les assister
  3335. persister malgré mes avis, j’imaginai de dire que j’étais → point démordre, je me prétendis
  3336. et me mis à faire → pour mon compte faisant
  3337. pus ainsi, en les apitoyant → n’étais qu’un peu enrhumé, mal en train, et forçais la note, hypocritement. Elles s’apitoyèrent
  3338. , faire ajourner leur visite. Elles n’allèrent → et ne furent
  3339. fut → déjà
  3340. Et nous → Nous
  3341. devenait même parfois → ou bien
  3342. d’une uniforme teinte pourpre → s’empourprait en entier
  3343. eut → eût
  3344. ; il écrasait ses auditeurs en leur montrant l’énormité de leurs vices qui causaient d’aussi … → , se félicitant presque du
  3345. leurs → leur
  3346. – → «
  3347. ¶ Les femmes pleuraient et les hommes baissaient → »¶ Et devant l’imminence de fléaux accrus, tout le monde courbait
  3348. de n’être pas malheureux → à s’en tirer sans trop de misères
  3349. fain → faim
  3350. assista → prit part
  3351. vit de près les Prussiens → faillit être prisonnier
  3352. s’en alla → échoua
  3353. le régisseur → lui
  3354. expert, – surtout pour → habitué à
  3355. la plupart du temps → généralement
  3356. ; elle était obligée d’y aller exprès → . Un jour de
  3357. , les clients → les clientes
  3358. relancer → harceler
  3359. eut conscience → fut gêné
  3360. : → , –
  3361. luttait → luttant
  3362. du sang français → le sang
  3363. et nos guerriers → on nous rendit nos enfants. Tous
  3364. Le mari d’une petite jeune femme → Aucune
  3365. , il avait cessé d’écrire et il ne reparut → d’un homme
  3366. la petite femme se remaria → sa jeune veuve convolait à nouveau
  3367. ; c’étaient de ceux qui, emmenés en captivité, avaient été → – des prisonniers
  3368. à plusieurs années de forteresse pour avoir voulu s’évader; on les → pour tentative d’évasion que l’on
  3369. détention → peine –
  3370. Il ne revint → Il ne parut
  3371. Néanmoins, des bruits coururent → Mais une légende se forma tout de même
  3372. vu → rencontré
  3373. et assurèrent → – et
  3374. se montrer → aller chez lui
  3375. son ancienne femme, → celle qui, l’ayant cru mort, se trouvait
  3376. bouche → ferme
  3377. quetou → quelou
  3378. Mon → Notre
  3379. Les épisodes de → Il me parut que
  3380. avaient → avait
  3381. fiancée → promise
  3382. , en arrivant, aussi doucement que possible.¶ – → avec une manière d’indifférence.¶ «
  3383. dit-il simplement.¶ Mais il → »¶ Il
  3384. La bru et le → Belle-fille et
  3385. n’était pas belle: ses cheveux, d’un blond vif, confinaient au roux; elle avait → , petite blonde sans beauté,
  3386. et des → , la figure pointillée de
  3387. tout plein la figure. Mais c’était → , était
  3388. , d’autant plus qu’elle devint → de son naturel, eut
  3389. enceinte et fut prise → une grossesse
  3390. faisait de la tisane, du lait sucré, → préparait
  3391. pétrissait → s’occupait de la pâte
  3392. fut mal → ayant été mal
  3393. La fois d’après, ma → A la suivante fournée, notre
  3394. déclara que si le pain avait la croûte brunie, c’était à → se plaignit de ce que
  3395. en arrivèrent à décider → décidèrent
  3396. ce qu’elle n’ait plus la faculté → éviter
  3397. , au sujet des défectuosités du travail. Avec cette → . Cette
  3398. s’en tirait très bien, mieux assurément → plus forte, malgré
  3399. qui, pourtant → s’évertuât à un travail consciencieux
  3400. monter → procurer
  3401. en compagnie de → avec
  3402. . Les → pour se rendre à
  3403. se disputèrent un peu; ma bru dit → , Rosalie disant
  3404. ; → .
  3405. Rosalie → sa belle-sœur
  3406. La discussion s’envenimait et menaçait de durer longtemps. → Ça tournait à la vraie dispute et
  3407. était désolée → s’en désolait
  3408. un autre côté → autre part
  3409. n’avait pas le don de se faire aimer → se rendait peu sympathique
  3410. un → l’un
  3411. guère, et le → pas du tout, et
  3412. pas de → guère à
  3413. s’habituer tout à fait à → prendre son parti de
  3414. apparaissait → était apparu
  3415. peut-être au → au
  3416. à la fin → au 20
  3417. et ses craintes croissaient → allait croissant
  3418. ses meilleurs → une dizaine de
  3419. ; → dont
  3420. un → le meilleur
  3421. ; bien exposée, elle avait → et portait
  3422. contemplant → regardant
  3423. – → «
  3424. ¶ Au → »¶ Et de nous dire au
  3425. , elle nous dit:¶ – → :¶ «
  3426. ¶ → »¶
  3427. tout entiers → en entier
  3428. avait dit vrai → parlait d’or
  3429. : la mienne → . La bourgeoise
  3430. , et, → :
  3431. rapaces → dévorateurs
  3432. et → ,
  3433. – → «
  3434. : → ;
  3435. vint → nous eûmes la visite d’
  3436. malade. Il se plaignait constamment → souffrant.¶ «Il se plaint
  3437. avait la fièvre et point d’appêtit.¶ – Ces jours-ci, → est fiévreux et sans appétit», nous
  3438. , je → . «Je
  3439. , il ne l → qu’il n
  3440. acheter → achèterais bien
  3441. – → «
  3442. : c’est pour mon → … Mon
  3443. que → ,
  3444. n’avaient pas paru. Ils → qui, au printemps,
  3445. au printemps, → étaient demeurés
  3446. A ce moment, → Puis
  3447. au → le
  3448. , et c’est → – si bien qu’ils
  3449. dans la dernière dizaine d’ → courant
  3450. Ce fut la → La
  3451. qu’ils nous firent → , nous eûmes
  3452. Mme → madame
  3453. ; elle → et
  3454. était → restait
  3455. ; il avait le ventre collé aux reins → , le visage anguleux accusant une grande mobilité d’expression –
  3456. d’effectuer → de faire
  3457. Pendant ce temps, → Cependant que
  3458. sillonnait → se promenait
  3459. raisins.¶ – → belles grappes.¶ «
  3460. , et → … Ce sont
  3461. vous avez → avez-vous
  3462. eut → hésita
  3463. d’hésitation, puis elle dit:¶ – → – puis, avec un sourire contraint:¶ «
  3464. . → !
  3465. cria → de crier
  3466. et vous les → que vous
  3467. madame.¶ La bru obéit, mais au souper, elle dit ironiquement:¶ – → Madame.»¶ Cependant, à la soupe du soir notre bru revint sur l’incident:¶ «
  3468. – → «
  3469. . → !»
  3470. comprenant combien → trop pénétré moi-même de la justesse de
  3471. et → comme
  3472. – → «
  3473. dame → Dame
  3474. – → «
  3475. pensais → pensai
  3476. un certain orgueil → une certaine satisfaction
  3477. ; et, sous → . Sous
  3478. ses → ces
  3479. – → «
  3480. ce n → c
  3481. ; → ,
  3482. notre dame! → la patronne!».
  3483. me liquider des → rembourser les
  3484. que je redevais → qu’il me restait devoir
  3485. Ç’avait été → Période prospère
  3486. une période pendant → , durant
  3487. , – et cela en dépit des conditions draconiennes de → – malgré que
  3488. qui avait → eût
  3489. .¶ Depuis, grâce à une suite de → !¶ Ayant bénéficié depuis d’une série de
  3490. ; et, après → . Après
  3491. survenue à un → à quelques
  3492. dans → durant
  3493. les → des
  3494. : → –
  3495. et vendait aussi des → de graines et
  3496. et → ,
  3497. mains et → main,
  3498. . Aux foires, il payait de nombreuses → , offrait souvent des
  3499. , et son entrée dans un café était considérée à juste titre par le tenancier comme une vérita… → aux uns et aux autres
  3500. de vastes → des
  3501. faisait de l’effet. Il → attirait l’attention. Bref, il
  3502. ; fréquemment → , bien qu’il fût
  3503. connaissait pas → savait rien de
  3504. on le disait → il passait pour
  3505. et en prétendait qu’il faisait → et pour faire
  3506. Comme j’avais → Ayant
  3507. L’ayant trouvé seul, je lui déclarai timidement:¶ – → Le marché conclu, j’abordai l’autre affaire:¶ «
  3508. : → ,
  3509. .¶ – Combien → ?¶ – Mais sans doute… Quelle somme
  3510. me demanda-t-il de sa voix bien timbrée → s’informa-t-il la bouche en cœur
  3511. Je puis vous remettre → Dans les
  3512. monsieur → Monsieur
  3513. ¶ ( → »¶
  3514. Jary → Jarry
  3515. taillions → coupions
  3516. haie → bouchure
  3517. )¶ – Eh bien → ¶ «Alors
  3518. serai obligé de demander → m’arrangerai pour
  3519. ailleurs, mais tant pis… Il faut bien → . Je tiens à
  3520. Ah! j’oubliais de vous dire → Vous savez
  3521. . → !»
  3522. Jary → Jarry
  3523. ; → :
  3524. – → «
  3525. riche: si → vraiment riche… Si
  3526. ; je → Je
  3527. pour → du
  3528. ¶ J’étais tellement aveuglé que je → »¶ Je
  3529. le Jean → les garçons, moins aveuglés,
  3530. en lui → en
  3531. – → «
  3532. : → ;
  3533. enchanté → content
  3534. qui arrivait de Bourbon où il allait chaque matin chercher → arrivant de prendre
  3535. – → «
  3536. il a prétexté un voyage à → il s’est défilé de bonne heure allant sur
  3537. ; il devait rentrer le soir; il → et depuis
  3538. passager, puis une sorte → et faillit tomber, pris
  3539. qui me fit chanceler. Le Jean → . Jean, qui
  3540. et → ,
  3541. , narquois, eut → eût
  3542. pleurant → larmoyant
  3543. Il parut remué de me voir si navré; il essaya → Tout en essayant
  3544. mais → il
  3545. qu’il ne pouvait nullement → ne pouvoir
  3546. – → «
  3547. Et → Et partie de
  3548. Mon Dieu! Mon Dieu! → C’est une douleur de plus…»
  3549. et → , s’essayer à
  3550. – → «
  3551. , c’est perdu, quoi! D’ailleurs, ça → et puis voilà! Ça
  3552. vous auriez travaillé tout autant si cela n’était pas survenu…¶ Dans mon malheur, j → vous travaillerez ni plus ni moins qu’avant…»¶ J
  3553. pourtant → d’autre part
  3554. me dire que je n’étais pas seul à m’être laissé prendre: → savoir que
  3555. monsieur une → Monsieur la
  3556. qu’il exigeait → exigée
  3557. et → ,
  3558. monta → ,
  3559. sur le → , du
  3560. le baigne → fait suite
  3561. lavandières → laveuses
  3562. aperçurent un paquet suspect flottant à la surface de l’eau: c’était → découvrirent
  3563. .¶ Il me fallut faire → que les remous avaient échoué sur la rive.¶ Je fus contraint à
  3564. aller → à
  3565. fois → voyages
  3566. , m’associer avec d’autres victimes pour consulter → – nous nous étions associés, une demi-douzaine de créanciers, pour confier nos intérêts à
  3567. donna → attribua
  3568. de cette somme.¶ → des deux cents francs qui me revinrent…¶
  3569. sournoises; → bizarres,
  3570. envers → et serviable envers
  3571. causions trop → parlions
  3572. – → «
  3573. ; on ne peut rien dire, ou bien l’on dit fort mal → , obligé à se taire ou à risquer de dire
  3574. . → …
  3575. s’exprimer → parler
  3576. Ce sont → Oui,
  3577. , reprenait Charles, et, quand on se sent un peu intelligent, on doit → . Eh bien, quoi, le mieux serait de
  3578. les → leurs
  3579. Mme → madame
  3580. ; je voudrais → , mais
  3581. adret, pour adroit, ch’it → – ch’tit
  3582. ¶ Sans doute, les → «¶ Les
  3583. je tenais → tenant
  3584. Grâce à l’intermédiaire → L’intervention
  3585. au mien, il put louer → la mienne auprès de M. Lavallée lui firent obtenir
  3586. locaterie → locature
  3587. Nous avions la crainte qu’elle ne soit malheureuse. Elle n’était qu’à sa cinquième année → Après cinq ans
  3588. et → , elle
  3589. et → ,
  3590. et conservait → avec
  3591. Les premiers temps → Le premier hiver
  3592. régulièrement tous les deux jours nous voir. Chaque fois, sa mère lui donnait un bidon → souvent passer l’
  3593. ; et, de temps à autre, elle → , parfois même un panier que
  3594. un panier → sa mère
  3595. finit par les supprimer tout à fait. Alors ce fut ma → dut espacer puis interrompre ses visites. Ma
  3596. qui alla la voir et qui lui porta → cependant continuait de lui porter
  3597. approchaient → approchant
  3598. de marcher de cette façon → ainsi
  3599. répartit → repartit
  3600. c’était suffisant pour → la vente de ces denrées suffirait à
  3601. de ces denrées dont se privaient ceux → à l’encontre de ceux
  3602. – → «
  3603. nous suffire. → joindre les deux bouts!»
  3604. gage → salaire
  3605. ; ils n’étaient pas en → : – donc pas de réelle
  3606. et n’avaient nulle part de → d’intérêts entraînant part
  3607. néanmoins → volontiers
  3608. ; → ,
  3609. ; et, en dépit de la rétribution annuelle qu’ils tiraient de leur travail, nous admettions un pe… → . A ce titre ils avaient le droit, peut-être, de se
  3610. Il est juste de dire que → Au reste, notre
  3611. pas → point, lui
  3612. dissimulés → dissimulé
  3613. de petits paquets de denrées ou de victuailles → quelque denrée, quelque victuaille
  3614. faire disparaître les → disposer des
  3615. en dehors d’elle: et c’étaient des → sans qu’elle s’en aperçût. Et les
  3616. de plus en plus → aigres ou
  3617. quand elle découvrait quelque don fait à son insu.¶ Mais → se renouvelaient trop souvent.¶ Cependant
  3618. plus important → de plus grande importance
  3619. Je n’y avais pas plus ménagé → Sans plus ménager
  3620. l’on m’eut donné la certitude → j’eusse été assuré
  3621. . J → , j
  3622. haies → bouchures
  3623. qui en étaient → jusqu’alors
  3624. étais → avais eu à cœur
  3625. parvenu à → de
  3626. voulu → consenti à
  3627. avant qu’il soit longtemps en → bientôt en
  3628. – → «
  3629. ¶ Je fus abasourdi. Dix → »¶ Cette nouvelle m’abasourdit. J’avais accepté sans trop récriminer dix
  3630. , j’avais accepté l’ → une première
  3631. augmentation → surcharge
  3632. eut → eût
  3633. , et cela → –
  3634. qu’on pratiquait dix ans plus tôt. Si les produits de la ferme → de l’autre décade. Les bénéfices n’
  3635. , c’était uniquement en → qu’en
  3636. et parce que je l’avais, moi cultivant, améliorée de mes → , en proportion aussi de nos peines et de nos
  3637. Je jurai mes grands dieux que j’aimais mieux que → Je fis serment, par Dieu et par
  3638. m’emporte que de consentir à un sou d’ → , de n’accepter aucune
  3639. Roubaud me dit:¶ – → ¶ «
  3640. Je repartis que c’était → – C’est
  3641. , et → !» repartis-je.¶ Et je
  3642. mes serments → le serment
  3643. . → !
  3644. , puis cent cinquante francs. Comme s’il eut craint d’affronter de près notre mécontentement,… → . Roubaud transmit ma réponse au bourgeois qui se trouvait
  3645. Au bout d’un mois, il ordonna à Roubaud, qui lui transmettait nos réponses, d’annoncer à → Mais lui, bien loin de vouloir transiger, signifia peu après que
  3646. qui n’avaient pas → non
  3647. adhéré entièrement → adhérents
  3648. pourvoir → placer
  3649. – → «
  3650. m’envahit alors. A tous les âges → . A tout âge
  3651. vers l’âge → au temps
  3652. et → ;
  3653. enfin, les → je n’avais plus aux
  3654. commençaient à me sembler durs; mes muscles faiblissaient: c’était le prodrome de la déchéanc… → la même résistance.¶ Ah!
  3655. .» → ».
  3656. ma personne → par effet de l’accoutumance, mon nom
  3657. ; → ? –
  3658. ; → ? –
  3659. ; → ? –
  3660. ; → ? –
  3661. haies que j’avais taillées, → bouchures si souvent coupées, remises en état? –
  3662. que j’avais → péniblement
  3663. je m’étais mis à l’abri → j’avais trouvé un abri
  3664. à l → un coin d
  3665. . Oui, j’étais lié puissamment, lié par → ? Oui,
  3666. monsieur → Monsieur
  3667. motif → autre motif que la cupidité,
  3668. songé → point songé jusqu’alors
  3669. . Jamais de plaisir: le travail! le travail! toujours le travail! L’hiver s’atténue, les → , voués aux travaux forcés perpétuels.¶ Voici venir les premiers
  3670. reviennent: il faut vite en profiter pour semer → : – vite semons
  3671. herser → hersons
  3672. bécher. → labourons et bêchons.¶
  3673. . Vient mai, le fameux \beau → , vite au jardin!¶ Le «beau
  3674. Mai\, → mai» est
  3675. il faut briser → – mettons la charrue dans
  3676. curer → nettoyons
  3677. biner. C’est juin, avec ses beaux soleils; → sarclons et binons!¶ Juin,
  3678. mais nous, la belle saison, ça nous dit qu’il faut se lever dès → – le réveil à
  3679. et qu’il faut travailler sans arrêt → la besogne si dure sous le soleil qui monte, si terrible à midi, le plein effort
  3680. C’est juillet, → ¶ Juillet
  3681. : qu’il fait bon n’avoir rien à faire, rester nonchalamment étendu → . Douceur des bonnes siestes
  3682. , ou bien siroter des → … Joie de
  3683. épaisse des arbres → fraîche dans les parcs
  3684. . Les riches font bien de venir habiter leurs maisons de campagne à cette époque. Mais pour nous… → , dans les prés où pointent les regains: – mais
  3685. de faire des → n’est pas aux
  3686. . → …
  3687. il faut finir le foin: → achevons les foins; les céréales blondissent… Vite, coupons
  3688. mûrit. Le seigle est coupé: il faut se dépêcher de le battre, car → et le dépiquons,
  3689. ! Edifions en → , piquantes de chardons ou d’arête-bœufs. Dressons en moyettes, puis en
  3690. Il fait tellement chaud qu’on n’en peut plus. Mais moi, le maître → Accablé pour mon compte
  3691. – → «
  3692. – → «
  3693. bat son plein, et l’on cuit de plus belle. La moisson est finie: bouvier → non moins brûlant. Saison des vacances, saison du repos. – Les avoines sont terminées ou vont l’êt…
  3694. tes bœufs, il faut conduire les fumiers pendant → l’œuvre interrompue! Attaquons la grosse pelote de fumier; découpons-la en
  3695. vous alignerez → nous alignerons
  3696. . C’est embêtant, les machines travaillent: il faut aller chez les voisins pour aider au battage… → pour le transport aux champs durant
  3697. , les membres lassés, vite à l’œuvre interrompue, à l’épandage des fumiers, au labour! → que les chemins sont secs
  3698. ; le travail presse, les pommes de terre sont bonnes à extraire; continuons de nous lever à quatre… → … Une heure le matin, une heure le soir, c’est autant de gagné. Activons
  3699. : l’eau peut → . Profitons du temps favorable; les pluies peuvent
  3700. ; profitons de ce qu’il fait bon; continuons de nous lever matin. Hardi! les gas!… Ouf! voici → . Hardi les gas!¶ Ouf! Voici
  3701. la saison d’hiver, la saison du → l’hiver et le
  3702. C’est la saison du calme, → – Le calme
  3703. celle du repos: il y a → le repos. Il reste
  3704. , des rigoles à creuser dans → à retourner,
  3705. , des ronces à extirper, des bouchures à tailler, des arbres à → à mettre en ordre, à râper,
  3706. ; il y a surtout → , couper les bouchures. Voici d’ailleurs
  3707. qui ont réintégré → tous à
  3708. . Et, tout le jour, allons patauger dans la boue → , – d’où nous rentrons faits comme la terre
  3709. la ration de → les
  3710. – → «
  3711. chauffe → réchauffe
  3712. . Mais précisément parce qu’il ne chauffe guère, on serait disposé à trembler si on ne trava… → , nous serions capables de nous engourdir
  3713. . Quand la → !¶ La
  3714. tombe, → seule nous vaut parfois des jours
  3715. vacances seulement, car les deux pansages quotidiens n’en sont pas supprimés; et puis, il faut bi… → repos. C’est le moment de préparer des claies neuves
  3716. pour les fenaisons, emmancher les outils qui en ont besoin → à foin, de réparer l’outillage
  3717. , l’été, → l’été
  3718. s’amuser → perdre du temps
  3719. doit → droit
  3720. Tous les → Les
  3721. ouvriers travaillent sans relâche → jours que Dieu fait
  3722. Voilà → Voici venir
  3723. , → –
  3724. ; → :
  3725. s’abreuvent → se détrempent
  3726. biner → nettoyer
  3727. . Voilà la sécheresse, et → … Voici
  3728. n’en finit plus; la → qui tient bon des semaines et des mois; toute
  3729. parfois aller bien → aller
  3730. . → …
  3731. suffit à empêcher de charger du foin, de lier du blé, qui suffit à jeter la perturbation dans → gâche au temps des foins
  3732. d’une → de la
  3733. . → …
  3734. . → …
  3735. des → une période de
  3736. , et cela → qui
  3737. . → …
  3738. pour tuer → anéantir
  3739. et → ,
  3740. . A toutes les époques de l’année, pour → … Pour
  3741. vêlage → vélage
  3742. , se lever plusieurs fois chaque nuit pour l’aller voir, de façon à pouvoir aider la nature → de jour et de nuit et,
  3743. : ce sont nécessités du métier. Voici que → – nous sommes les esclaves de nos bêtes. Et sur ces bêtes s’abattent toutes sortes de maladies: la
  3744. , maigrissent et crèvent. Voici qu’une affection pulmonaire s’abat sur nos → sur les veaux, la douve ou la phtisie sur les
  3745. détruisant la moitié du troupeau, obligeant à vendre le reste à bas prix. Voici que → la paralysie sur
  3746. . Survient une épidémie de → …¶ A la foire où l’on vend, les prix sont en baisse comme par hasard, ou, simplement
  3747. des → les
  3748. trop → qui sont si
  3749. . → !
  3750. cher des bêtes qui se trouvent avoir des défauts.¶ De suite après → trop cher et qu’on réussit mal.¶ Fini
  3751. que le → qu’on est
  3752. garder, ou bien parce qu’on se trouve → conserver, on sacrifie au cours du moment le petit lot de blé disponible. Les
  3753. plus tard, → davantage
  3754. hausse → plus-value
  3755. faut être là, dans les mêmes mauvais chemins, porter toujours de vieux → faut demeurer là, vêtus d’
  3756. rapiécés → rapetassés
  3757. auxquels adhèrent des → semés de
  3758. , habiter toujours → – dans
  3759. qu’on ne veut pas faire réparer → avec leurs entours d’ornières, de patouille et de fumier – prisonniers dans le même cadre
  3760. qui ne sont pas comme les → différents des
  3761. ; mais de → … De
  3762. voyons rien: nous sommes attachés au coin de terre que nous cultivons. Et nous ne voyons → verrons jamais rien!¶ Et
  3763. belles villes avec → cités importantes,
  3764. , et → ;
  3765. jouissons → jouirons
  3766. qu’elles étalent leur magnificence. Oh! la bonne odeur du pain frais, du → que leurs magasins se mettent en frais d’étalage; le
  3767. bouchers accrochent, bien en vue, des animaux entiers; → beaux quartiers de viande; –
  3768. porc → cochon
  3769. fait → s’utilise pour
  3770. Avec les porcs, les → Les
  3771. Cela fleure joliment → – De même les
  3772. qui font venir l’eau à la bouche, – ne font → et gâteaux tentateurs qui fleurent
  3773. les → nos
  3774. ne consomme de ces denrées qu’une infime partie; on porte quasi → porte à peu près
  3775. des villes et on leur porte de même → de la ville, comme aussi
  3776. , car → – assez cher
  3777. vendent cher → comptent
  3778. leurs étoffes, leurs sabots, leurs → qu’il s’agisse de vêtements, chaussures et
  3779. leur → – ou d’
  3780. leur → ou de
  3781. Le → ¶ Et le
  3782. ; → et
  3783. ; et le → . Quant au
  3784. quand → si
  3785. lui, → ses services, il
  3786. mieux que nous → décemment
  3787. se procurer les → user des
  3788. qui nous manquent: car → dont nous sommes sevrés
  3789. rien au monde, ils ne voudraient consentir à partager notre médiocrité. Et si le → faire instruire leurs enfants. Le
  3790. c’est que → car
  3791. donner → permettre
  3792. les moyens de vivre de façon → une existence
  3793. et non de la vie mercenaire des → une existence d’hommes – les
  3794. .¶ Comme complément → restant seuls des mercenaires, des plébéiens, des croquants!¶ Par là-dessus
  3795. à des maîtres qui nous exploitent, à des voleurs comme Fauconnet, → trop souvent
  3796. canailles → grippe-sous
  3797. s’il nous arrive de faire → si nous parvenons
  3798. il y a bien longtemps, → avait affirmé cela dans les temps anciens
  3799. partager l’avis de cet homme → nous en rapporter à lui
  3800. plusieurs → des
  3801. plusieurs mois peut-être, → des mois je fus hanté par
  3802. , hantèrent mon esprit. Cela rend toujours malheureux → . Il n’est pas bon
  3803. j’en fis, pendant cette période, la triste expérience → – ça ne change rien et ça rend malheureux davantage
  3804. pris à → traitai avec un propriétaire de
  3805. toujours sur les confins de Bourbon, le grand → M. Noris, pour son
  3806. Clermorin → Clermoux
  3807. Il était la propriété d’une famille de petits bourgeois campagnards composée d’un monsieur Ã… → ¶ M. Noris, grand vieillard à barbe et cheveux blancs,
  3808. avait passé sa vie à ne rien faire, car on ne saurait appeler «travail» la gérance de deux do… → gérait lui-même ses deux fermes
  3809. mal → insuffisamment
  3810. Ce nouveau maître était le type du → ¶ Type de
  3811. les dépenses → tout
  3812. d’acheter des tourteaux ou des farineux → de dépenser
  3813. faire progresser. Et il → mettre en meilleur point. Il
  3814. jamais → pas non plus
  3815. .¶ – → :¶ «
  3816. pas de phosphate! le → vous m’embêtez avec vos phosphates et vos nitrates! Le
  3817. , disait-il. → …»
  3818. vieille tête d’ → tête blanche de vieil
  3819. Pour un membre de la société des Intérêts culturaux, ce n’était pas → ¶ Rarement il se décidait à vendre
  3820. faisait une → ne voulait pas démordre de
  3821. élevée et → élevée
  3822. d’où, parfois, nous les ramenions encore → où c’était de même
  3823. , le maître → on
  3824. qu’on nous avait offerts primitivement → de la première
  3825. avait bien d’autres → , d’autre part
  3826. . C’est ainsi qu’il n’était jamais disposé à régler les comptes, en → , se faisait
  3827. Le compte des métayers de l’autre domaine n’avait → Les comptes de sa deuxième ferme n’avaient
  3828. pauvres gens avaient trop besoin d → métayers réclamaient de l
  3829. donnait → remettait
  3830. plus basse que → inférieure à
  3831. Clermorin lui ayant demandé avec insistance, → Clermoux ayant insisté
  3832. , une somme dont il avait besoin, le digne propriétaire → pour obtenir cent écus, ce seigneur de village
  3833. disant → marmottant
  3834. ¶ – → «
  3835. ¶ → »
  3836. et → ,
  3837. pas du tout à ce que nos comptes restent en retard indéfiniment: → à éviter de telles scènes et à régler à
  3838. eut une idée.¶ – Il te faut voir → me parut digne d’être essayée.¶ Je m’en fus relancer
  3839. une huitaine après → en temps utile
  3840. voudrais qu’on règle → viens pour les comptes
  3841. prendre → toucher
  3842. monsieur; (je → Monsieur. (Je
  3843. que c’était le double au moins du chiffre réel).¶ → qu’en réalité ça n’allait pas à la moitié.)¶
  3844. de comptes.¶ – → :¶ «
  3845. ¶ Je feignis d’être très surpris, puis → »¶ Feignant la surprise, puis la réflexion profonde,
  3846. un → l’
  3847. , finalement, j’insistai → tins bon
  3848. Tout en → Il me remit, tout
  3849. cents → billets de cent
  3850. et déclara → déclarant
  3851. me payer moi-même dans le courant de l’année: ayant touché la solde d’ → retenir le reste au cours de l’hiver sur
  3852. , je retins les cent trente-six francs qui m’étaient dus; → à moi soldée par le marchand –
  3853. Tous les ans, pour le décider à régler, → Chaque année, par la suite, il fallut employer
  3854. étaient indispensables. Et comme il inscrivait assez irrégulièrement ses comptes, il y avait qua… → pour arriver à se faire payer. Et le règlement n’allait pas
  3855. des anicroches.¶ M. Noris avait le culte des chevaux et → sans anicroche.¶
  3856. qui donnait un petit chaque année → pour le rapport
  3857. il disait:¶ – → ¶ «
  3858. .¶ Mais la vraie raison était → », disait M. Noris.¶ Le vrai, c’est
  3859. dès qu’ils avaient un an → sitôt sevrés
  3860. ne nous → nous
  3861. pas cher → mal
  3862. grand âge, le propriétaire faisait quotidiennement, à l’automne, sa tournée de → âge avancé, M. Noris gardait
  3863. ses deux grands lévriers, et il → son grand lévrier, mais
  3864. D’autre part, son garde → Autour d’un bout de
  3865. individu → étranger flâneur
  3866. A vrai dire, → Pas de procès
  3867. d’avoir à → devait
  3868. lui passait → pour recevoir
  3869. , lui faisait donner → et verser
  3870. Un métayer de nos voisins en eut un qui lui → La découverte d’un lacet dans une bouchure mitoyenne
  3871. parce que le garde, certain jour, découvrit un lacet dans la bouchure qui séparait d’un de nos c… → à notre voisin Pinel qui
  3872. . Le pauvre homme m’a bien juré cent fois par la suite → de l’autre côté. Le brave Pinel m’a toujours juré
  3873. piège dans la haie mitoyenne → collet
  3874. peines → sanctions
  3875. eut → eût
  3876. des → les
  3877. La → Comme la
  3878. ; → ,
  3879. les → des
  3880. comme une → en manière de
  3881. sans fin:¶ – → :¶ «
  3882. ¶ Chaque → »¶ A chaque
  3883. ; il n’osait plus traverser la ville → .¶ En
  3884. alors qu’il souffrait → souffrant
  3885. – → «
  3886. ¶ Et il était retombé → »¶ Pour retomber
  3887. Une fois, quatre → Quatre
  3888. il vint → venant
  3889. . Il vit → , il avisa
  3890. – → «
  3891. vous → votre famille
  3892. – → «
  3893. , → !»
  3894. le → la flamme du
  3895. il conclut:¶ – → annonça:¶ «
  3896. les bulletins à mettre dans l’urne, vous m’entendez?… → le bulletin à utiliser. Ne vous en préoccupez pas!…»
  3897. rouges → rouges
  3898. républicaines, à ne rien dépenser chez eux → jugées par lui subversives
  3899. l’exécution des clauses concernant la religion → notre conduite religieuse
  3900. à tous de nous y conformer.¶ En ce qui me concerne → de les satisfaire.
  3901. ou → , soit
  3902. je ne manquais guère d’aller à la messe, et je n’approuvrais pas ceux qui allaient passer → , j’assistais à l’office, désapprouvant les fortes têtes qui passaient ce moment
  3903. le temps → .¶ Mais j’étais loin de
  3904. : → –
  3905. Paradis et l’Enfer, → paradis et l’enfer, comme
  3906. était contenu → me semble tenir
  3907. causer de chagrin à → chagriner
  3908. en a la possibilité, → le peut, en particulier
  3909. plus malheureux qu’on ne l’est soi-même. Ce programme, que les meilleurs n’appliquent pas to… → dans la misère et dans la peine…
  3910. crois pas → puis croire
  3911. puisse avoir → ait
  3912. des joies célestes → de la «vie éternelle» dont les curés
  3913. aucunement → point
  3914. ; ils boivent de bon vin, ne dédaignent pas la → – spécialement de la bonne
  3915. de choix et s’entendent à soutirer → et du bon vin. Sans compter qu’ils passent pour bien aimer
  3916. pourtant → souventes fois
  3917. devaient → doivent
  3918. plus que moi → beaucoup plus qu’un ignorant comme moi
  3919. et jamais au → , moins encore au «
  3920. qui étaient fidèles à cet usage et → plus d’un et plus d’une
  3921. et → ,
  3922. absolument → exactement
  3923. Etre → être
  3924. plaire → complaire
  3925. j’étais le continuateur fidèle de toutes → continuais fidèlement
  3926. de nombreuses → diverses
  3927. fragments → branchettes
  3928. . Derrière les portes, je mettais aussi les → , à côté des
  3929. les → des
  3930. et les → , des
  3931. Saint- → saint
  3932. empêchent aux → préservent les
  3933. la maladie → des maladies
  3934. aprês → après
  3935. Saint- → saint
  3936. faisais la → formais une
  3937. , et je la faisais aussi → . J’en traçais d’autres
  3938. . Et je → , et
  3939. faut dire que j’agissais ainsi autant par → y avait sans doute dans tout cela bonne part d’
  3940. Sur ces choses, mes → Les
  3941. , en apparence du moins, ma façon de voir. Le → ces idées ou à peu près.
  3942. à peu près → assez
  3943. d’y assister toujours.¶ – → hebdomadaire.¶ «
  3944. , s’il faut être continuellement → que d’être toujours
  3945. . → !»
  3946. il se rendit → s’étant rendu
  3947. et → , il
  3948. Melles → mesdemoiselles
  3949. – → «
  3950. mesdemoiselles → Mesdemoiselles
  3951. car ces → car les
  3952. , à se retenir → à s’en abstenir
  3953. cela lui → c’
  3954. et, un jour, il → . Il
  3955. – → «
  3956. mal parler, de blasphémer; → proférer des blasphèmes épouvantables,
  3957. entendu → ouï
  3958. m’engager à ne plus m’en servir → promettre de l’éviter toujours
  3959. ces deux mots me venaient → cela me venait
  3960. tout comme → – comme à
  3961. Elles étaient dures → Dures
  3962. un grand hiver. Un froid intense régna pendant deux mois → très rude
  3963. Les moineaux, les → Moineaux, verdiers,
  3964. , les → et
  3965. où il était facile de les prendre, tellement ils étaient épuisés; tous → et, sans chercher à réagir, se laissaient capturer. Tous
  3966. gelés → inertes et roides, morts de froid. Les
  3967. croassaient → croassant
  3968. , furtivement. Chez les pauvres gens la misère était → . C’était partout
  3969. qui chômaient, s’avisèrent de parcourir → en chômage parcouraient
  3970. un de nos champs → notre champ des Perches
  3971. vinrent → étant venus
  3972. dire → adressées
  3973. – → «
  3974. vous → Vous
  3975. . Leur → des offenses. Quant à leur
  3976. à elles, → elle
  3977. , en coups perfides contre → mesquines, en basses perfidies à l’égard de
  3978. C’est juste si elles → Elles
  3979. : → ; –
  3980. …¶ Si le Paradis existait vraiment, elles auraient de la peine à s’y faire admettre, en dépit… → . C’est nous, les pauvres «laboureux», qui nourrissions les traîneurs de bissacs!¶ Ah! malgré tou…
  3981. Mlles Yvonne et Valentine…¶ → je ne donnerais pas cher de leur place en paradis, à ces deux numéros-là!¶
  3982. prendre → recueillir
  3983. – → «
  3984. préférai ne rien → gardai ces réflexions pour moi et consentis à l’arrangement sans protester.¶ A la maison, Victoire…
  3985. besognes déjà. Je laissai passer l’orage en répondant le moins possible. ( → besogne déjà sans avoir à nous charger encore de cette malheureuse innocente.
  3986. toujours le meilleur moyen d’abréger la durée et d’atténuer l’importance des → remède souverain contre les
  3987. , que ma femme et ma bru → que les femmes
  3988. enduré → admis
  3989. Son cerveau s’était tellement affaibli qu’il n’y restait nulle trace → Dénuée à présent de toute lueur
  3990. . Elle continuait à ne guère parler, et ne le faisait que pour dire des choses dépourvues → , elle prononçait des mots dépourvus
  3991. se mettait à rire → éclatait
  3992. moutons → bêtes à garder
  3993. du bruit → sensation
  3994. beaucoup → dans tout Saint-Aubin
  3995. pas pourtant de l’avoir prise. En disant → jamais ma décision cependant. Il faut accepter de bonne grâce les devoirs élémentaires, tant pénibl…
  3996. , mon parrain était dans le vrai, car → . Bien
  3997. fùt → fût
  3998. maintenant → tombé
  3999. dans → sur
  4000. La vie → Le «faire»
  4001. était comique à voir de près, et, dans → amusait
  4002. un gros bonasse, ayant fait la noce jadis et s’étant laissé entraîner → faible et quelconque, entraîné jadis
  4003. précaire situation du moment → déchéance actuelle
  4004. ; elle détenait l’argent et ne lui donnait pas même de quoi aller au café une fois la semaine.… → et lui faisait expier durement les fautes passées. L’on voyait rôdailler sans cesse
  4005. qui ne savait comment tuer les → , bâillant ses
  4006. et aidait le → , s’accrochait au
  4007. les → des
  4008. d’ironie → ironique
  4009. qu’en sa poche il logeait le diable:¶ – → bien qu’il n’avait pas le sou:¶ «
  4010. : → ,
  4011. Ah → Allons
  4012. : → ,
  4013. Il → Tellement
  4014. – Mme Gouin, → Madame Gouin
  4015. ainsi que tout le monde la nommait → , disait-on
  4016. et → comme
  4017. à l’heure psychologique; autrement, → … Sinon
  4018. : sur → – sur
  4019. pas → point
  4020. anémiques de la boîte.¶ Le comble était que les Goin → de la maison rongées d’anémie.¶ Cependant les Gouin
  4021. – → «
  4022. , ne guère dépenser, voilà → en dépensant peu, tel est
  4023. .¶ L’on faisait bien pour ne pas avoir l’air de déchoir; mais les → ingénument.¶ Les
  4024. : pendant → . Pendant
  4025. et → ,
  4026. sur lesquelles → dont il y avait un grand plat sur lequel
  4027. : → –
  4028. Agathe appelait → ils appelaient
  4029. De temps en temps, → Parfois
  4030. lui venait → venait à la dame
  4031. bien → encore
  4032. eut → eût
  4033. se figure → s’imagine
  4034. improvisé cocher → maniant le fouet comme un bâton
  4035. étalé → étalés
  4036. .¶ On peut croire que les Gouin, bouffis de vanité, préférant se rendre malheureux que de chang… → !¶ L’on disait des Gouin qu’ils collectionnaient dans leur grenier les peaux des
  4037. de leur unique domaine. Rares étaient → par eux écorchés. Bien rares, en effet,
  4038. C’étaient généralement des gens → Et, venus à l’ordinaire
  4039. était donc bien loin d’être en passe de faire → , certes, n’avait pas trouvé là le chemin de la
  4040. l’avait tenté de vouloir être propriétaire. Une jolie petite locaterie de cinq hectares s’é… → le tenta d’acheter
  4041. , il l’avait achetée pour → un petit bien de
  4042. francs. Là-dessus, il s’était monté → . Et de s’installer chez lui, et de se monter
  4043. et → ,
  4044. et il allait → et d’aller
  4045. . Il faisait la → ! Sans compter sa partie de
  4046. au sou → à gros jeu
  4047. et, souvent, invitait → , et les bons repas avec
  4048. : → et
  4049. et semblait faire un effort pénible pour condescendre à → comme gêné de
  4050. que lui; elle avait grossi; elle → encore,
  4051. On avait remarqué qu’elle → Elle s’offrait des douceurs,
  4052. du → le
  4053. pas la sentir → la souffrir
  4054. – → «
  4055. Madame → madame
  4056. pour le reste. Le Louis lui → sur le bien pour la somme qui lui restait due. Louis
  4057. les → en
  4058. presque → quasi
  4059. locative du bien. De plus → d’affermage. Au surplus
  4060. ; il → et
  4061. : il → ,
  4062. ; mais le mal était fait, → . Trop tard!
  4063. L’ancien propriétaire, → Son vendeur
  4064. il devait → étaient dues
  4065. sa locaterie → la locature
  4066. désintéresser les → se liquider auprès des
  4067. Resté → ¶ Demeuré
  4068. aucune → à l’issue de cette aventure
  4069. chaumière → chaumine assez
  4070. et → ,
  4071. un → une
  4072. et à aller → , même à tendre la main
  4073. Clermorin → Clermoux
  4074. Grassin → Gaussin
  4075. Grassin, c’ → Gaussin
  4076. et il → ,
  4077. Bachelier, il était alors parti → Parti
  4078. pour un an, et → avant l’heure comme volontaire d’un an,
  4079. venaient directement → avaient décidé de s’installer
  4080. avec l’intention d’y faire leur principal → durant leur
  4081. – → «
  4082. quels aliments → quelle cuisine
  4083. On discuta et, finalement, il fut décidé que nous donnerions → Après en avoir causé tous ensemble, nous décidâmes de donner
  4084. , et il → – la bourrique du cantonnier voisin et
  4085. Grassin → Gaussin
  4086. : d’une rue transversale → ; d’un chemin perpendiculaire
  4087. «Cho-là → : Oh là! oh
  4088. dit:¶ – → me présenta:¶ «
  4089. ¶ Les deux → »¶ Les
  4090. – → «
  4091. ¶ Ils → »¶ Et
  4092. – → «
  4093. . → !
  4094. , balbutiais-je.¶ J’avais → …», répondis-je un peu gêné.¶ Ayant
  4095. tomber l’aiguillon que je tenais à la main et → glisser ma gaule à toucher les bœufs,
  4096. laissais → laissai
  4097. – → «
  4098. , dis-je avec un peu de → !» m’excusai-je non sans
  4099. étaient enduits de fumier et les diverses pièces de mon accoutrement, – ma culotte → où dansaient mes pieds nus, mon pantalon
  4100. déchirée → déchiré
  4101. – en avaient aussi leur part; mes pieds, qui étaient nus dans mes sabots, mes mains aux gros doig… → ne constituaient pas un accoutrement bien convenable, – d’autant que tout cela se ressentait du cont…
  4102. , on était au → j’avais encore ce
  4103. Je me demandais quelle → Quelle devait être sur mon compte l’
  4104. je devais faire sur cette élégante → de cette
  4105. parisienne, toute frêle et → Parisienne
  4106. . → ?
  4107. avait → portait
  4108. à volants avec des revers en dentelle → très simple
  4109. – → «
  4110. ; ils → Ils
  4111. corrigeait ce qu’avait d’ → atténuait l’expression
  4112. trop sérieux l’expression ordinaire → sévère
  4113. vieillir → viriliser
  4114. couleur blond roux et les rares poils de même nuance taillés en pointe au menton → blonde et la barbiche clairsemée
  4115. bleue à dessins blancs → noire
  4116. sur son gilet → dans l’échancrure du gilet, faisant valoir la blancheur du faux col rigide
  4117. mis à marcher → tins
  4118. soixante → soixant
  4119. comptant → espérant
  4120. les coucherait pour une petite part → leur en tiendrait compte
  4121. – → «
  4122. mons… → Mons…»
  4123. monsieur: → Monsieur: –
  4124. .)¶ – → !)¶ «
  4125. je suis en train de rouler le fumier → nous en sommes à fumer nos guérets pour labourer bientôt
  4126. de vos bêtes, le → sorti des étables,
  4127. Oui → C
  4128. : cette → . – Cette
  4129. me demanda d’autres explications qui m’amenèrent → de me questionner à son tour, si bien que je fus amené
  4130. – → «
  4131. , → ,
  4132. , me demanda → ? interrogea
  4133. de mon → du
  4134. : → ;
  4135. sa femme → Berthe
  4136. , puis se mit à pousser → et, sans tarder, reprit
  4137. demandée → demandé
  4138. le neveu et la nièce → nos hôtes
  4139. . (Faire → – faire
  4140. serait devenu → eût été
  4141. se → s’en
  4142. quand → lorsque,
  4143. et qu’ → ,
  4144. – → «
  4145. ¶ Et elle fit → »¶ Ce disant elle faisait
  4146. – → «
  4147. je mis → mettre
  4148. qui étaient → choisis parmi les plus
  4149. que peu de → pas grand
  4150. : cela était → –
  4151. – → «
  4152. Faisait → faisait
  4153. – → «
  4154. ¶ → »¶
  4155. jamais de → point les
  4156. De temps en temps, quand → Quand
  4157. attendu → disant
  4158. : → –
  4159. – → «
  4160. , disaient-ils. → !»
  4161. tout, me demandaient → ceci et cela, demandant
  4162. – → «
  4163. bon → grand
  4164. travaillons → sommes en pleine activité
  4165. allons nous lever de grand matin. → serons debout à l’aube, vous verrez…»
  4166. retourner à la cuisine, car il n’y avait pas de porte communiquant directement avec l’extérieu… → revenir à la salle commune où les
  4167. mangeaient → commençaient à manger
  4168. ils émiettèrent → chacun émietta
  4169. les grandes assiettes → son assiette
  4170. trempèrent avec du lait froid → trempa d’une grande louchée de lait écrémé
  4171. de cela.¶ – → .¶ «
  4172. ¶ Elle → »¶ Sans doute
  4173. à ce moment sans doute → -elle alors
  4174. défendit → défendît
  4175. – Tu vas → «Tu risques de
  4176. ; mais → . Mais
  4177. d’abord parce que je me sentais → me sentant
  4178. – → «
  4179. dirent-ils à la fois → s’empressèrent-ils
  4180. repas du matin → déjeuner de huit heures
  4181. : elle → et
  4182. que l’on se vit dans l’obligation → qu’il fallut bien leur donner satisfaction.
  4183. , → –
  4184. tas de choses exceptionnelles → menu exceptionnel
  4185. des → les
  4186. : celui → . Celui
  4187. , et encore!; l’ → conforme au nôtre:
  4188. ; le → ,
  4189. n’avait guère de crème → peu crémeux
  4190. de sucre → sucré
  4191. bourgeoise → bourgoise
  4192. pâtre → petit domestique
  4193. – → «
  4194. Il y eut pour → Il y avait pour
  4195. récrimination → protestation
  4196. voir → ce
  4197. – → «
  4198. , → !»
  4199. vieux volets → volets
  4200. de tranquillité, → tranquille
  4201. Dès qu’elle était → Aussitôt
  4202. ci de → -ci de-
  4203. et → ,
  4204. enfonça dans un de ces trous → y engagea
  4205. Elle → Et puis elle
  4206. aussi peur → peur
  4207. ; elle → ,
  4208. lorsqu’on les détachait et qu’ils traversaient l’étable très vite, allant têter → lorsque, détachés, ils se précipitaient pour aller téter
  4209. ces différentes → toutes ces
  4210. ne tarda pas de ne plus vouloir → hésita bientôt à
  4211. dans les → aux
  4212. ; il y nous accompagnait un moment → , faisait quelques tours
  4213. pêcher → capturer
  4214. Le jeune homme ne partait pas de la maison sans mettre → En rentrant, il
  4215. en lui disant au revoir. Au retour, il l’embrassait encore; elle, → ne manquait pas
  4216. , lui demandait:¶ – → :¶ «
  4217. lui ôtait des mains → vérifiait alors
  4218. – → «
  4219. et riait → , éclatait
  4220. et conduisit à → . Après une grande tournée en forêt, ils eurent la fantaisie
  4221. les Parisiens. Ils voulurent visiter les → où ils s’attardèrent un peu. L’escalade des
  4222. fantaisie et déclarèrent n’avoir vu, en fait de choses intéressantes, que des pierres entassée… → les fatigua sans les amuser. Mais ils s’intéressèrent à la
  4223. les amusa davantage, et aussi les travaux du → et à son grand bassin – où les pauvres infirmes venaient jadis d’un lointain rayon se baigner sans h…
  4224. promenade.¶ Mais il plut le → après-midi. Par contre, la journée du
  4225. et la journée se passa tristement → pluvieuse, se traîna monotone et triste
  4226. et → ,
  4227. elle mit → elle chaussa
  4228. des dimanches → de dimanche
  4229. De tout → Et
  4230. : elle fut nerveuse et chagrine.¶ Georges et Berthe restèrent → .¶ Nos hôtes demeurèrent
  4231. crois → pense
  4232. faisait des → se mettait en
  4233. Ils → Et sans doute
  4234. aussi, je pense, → -ils
  4235. bêtes → en retard pour bien des choses
  4236. – → «
  4237. dites → avouez
  4238. la vie rurale me plaise, il faudrait que je sois dans les mêmes conditions que vos propriétaires: → je me trouve bien
  4239. j’aimerais bien la campagne pendant six mois, l’été, → je passerais volontiers ici quelques mois d’été, à condition de disposer de mon temps
  4240. ¶ Je fis cette réflexion que je n’osai formuler:¶ – → »¶ Je songeai par devers moi:¶ «
  4241. sont → doivent être
  4242. , → et
  4243. , → et
  4244. bon lait, du bon beurre → laitage
  4245. frais. Mais → – mais
  4246. nous doutons pas de ce que peut être en ville la vie → pensons pas à l’existence
  4247. dont le → qui vit au jour le jour d’un
  4248. est l’unique ressource.¶ Quand les → souvent dur et ingrat.¶ Nos
  4249. furent partis, j’éprouvai, – et → s’étaient montrés fort gentils, somme toute, mais
  4250. tous, je crois bien, – une sensation → une impression
  4251. d’abord nous causait du → , outre le
  4252. – → «
  4253. …¶ → !…»¶
  4254. Quand Victoire allait voir → Nous avions grand souci de notre
  4255. à Franchesse, elle revenait toujours bien désolée, car notre pauvre fille était malheureuse → souffrante et miséreuse
  4256. , qui s’était → s’étant
  4257. Le loyer était en retard; → Ils devaient
  4258. grain étaient dus → blé
  4259. habits → tissus
  4260. .¶ La pauvre Clémentine pleurait en racontant à sa mère toutes ses misères. Elle ne sortait j… → , sans parler de leur loyer…¶ Notre fille
  4261. l’ → son
  4262. sa santé: → santé
  4263. souffrante, elle → plus inquiétant. Elle
  4264. progressivement; l’une → . L’une
  4265. lui avait dit qu’elle était prise → la disait atteinte
  4266. – → «
  4267. , lui avait-elle dit.¶ Cela lui avait fait l’effet d’une → !»¶ Conseil d’une assez
  4268. , à elle qui avait → : peut-on se soigner avec
  4269. , quatre enfants qui manquaient → qui manquent
  4270. elle avait → on a
  4271. .¶ – → ?¶ «
  4272. Pour → A
  4273. J’eus → Tout de suite j’eus
  4274. qui régnait dans la chaumière et qui me rappelait l’aspect du logis de ma mère, aux derniers mo… → du pauvre intérieur et par le déclin trop visible de
  4275. l’air épuisé, d’une pâleur de mort → chétive et sans vigueur
  4276. qui → – lequel
  4277. goulument → goulûment
  4278. En même → Et dans le
  4279. témoin → le cadre
  4280. – Ça → «Ça
  4281. passai avec elle le reste de la journée; en partant, je → la réconfortai de mon mieux,
  4282. vingt francs → quelque argent
  4283. avoir le → avoir recours au
  4284. La voiture du → Le
  4285. dans les rues de fermes boueuses et cahoteuses a un luxe qui trouble et un sens macabre. Ceux qui l… → n’est demandé que quand ça paraît tout à fait grave. Et de voir
  4286. en sont émus; ils disent:¶ – Le médecin est allé à tel endroit, voir telle personne.¶ Et il… → son équipage dans nos vieux chemins de campagne semble à beaucoup un indice de mort
  4287. Quelques → Peu de
  4288. envoya chercher → s’en fut quérir
  4289. ( → –
  4290. trouva → jugea
  4291. . Il fut pris par → que recueillit
  4292. qui l’éleva au biberon; → . L’
  4293. s’installa → demeura
  4294. , au chevet de Clémentine, mais tous ses soins furent inutiles. L’état de la pauvre enfant → pour soigner sa fille. Sans résultat, hélas! En quelques semaines la maladie
  4295. jour en jour et, le 25 → telle sorte que Clémentine mourut à la fin
  4296. grand → givre et de
  4297. , elle mourut: elle → . Elle
  4298. ¶ Cet événement → ¶ Ce deuil
  4299. m’avait remis la → était venu à la Creuserie pour ma
  4300. et soigné → fracturée
  4301. reconnu → fait bon visage
  4302. était à présent l’homme influent de la région. Pendant les → avait «le bras long» – qu’il s’agisse d’obtenir une faveur, de faire réformer un conscrit à la rév…
  4303. assiégeaient le → affluaient-ils au
  4304. il n’était plus le → l’ancien
  4305. : il était → était devenu
  4306. avec la mère. Cette circonstance me fut un motif de mettre à exécution mon → , avec Victoire, dans une quelconque locature. Ce fut l’occasion de réaliser ce
  4307. ne voulus pas néanmoins que mon appui fît défaut → tins cependant à
  4308. les aider à se replacer. Je → trouver une nouvelle ferme. Sachant
  4309. ce → ses
  4310. trouver et lui demander de les agréer → voir.¶ Accueil cordial
  4311. Les → – A des
  4312. , par exemple, n’étaient pas meilleures que → d’ailleurs très peu différentes de
  4313. des → qu’imposaient les
  4314. qui prétendait vouloir → à qui importait tant
  4315. évoluaient dans sa sphère. Ce n’était pas pour donner du poids à ses affirmations. → cultivaient ses terres. Quelle grande marge il y a toujours entre les mots et les actes!
  4316. louai, toujours dans Saint-Aubin, → pus louer
  4317. , une locaterie de la même grandeur → – ou «Chavant» de Saint-Aubin, un petit bien à trois vaches, de même importance
  4318. celle que → celui où
  4319. occupée jadis → débuté
  4320. Je payais bien cher, → Le fermage était élevé
  4321. resta → était restée
  4322. : nous prîmes avec nous → . Mais nous avions gardé
  4323. commençait d’aller → débutait
  4324. ; et nous primes → – et
  4325. inquiétudes que dans le domaine; mais, → inquiétude qu’à Clermoux, mais il est souvent bien ennuyeux de se trouver
  4326. Il me fallut → Je dus
  4327. à faucher, à remuer les gerbes, → ainsi à
  4328. que mes → dont les
  4329. ne me laissaient plus effectuer → me déchargeaient
  4330. ¶ LI¶ En dehors → Et j’eus souvent
  4331. l’ → son
  4332. de sa jeunesse → d’enfant
  4333. bien que vif et très → vif, remuant,
  4334. il était obéissant, point → mais point coléreux, ni têtu, ni
  4335. : → –
  4336. talonnait pour me faire dire → demandait
  4337. apprendre.¶ Je savais quelques-uns → connaître aussi.¶ Il s’agissait
  4338. la → \la
  4339. Diable → Diable\
  4340. la → \la
  4341. têtes → têtes\
  4342. m’être un peu fait prier, je commençais:¶ – → quelque résistance de forme j’acquiesçais d’assez bonne grâce.¶ «–
  4343. bête: → Bête –
  4344. vint de loin → survint
  4345. se porta → , se portant
  4346. et eut la chance de → réussit à
  4347. de sa victime et → du monstre et s’en
  4348. à son village où → chez lui pour prendre des nouvelles de sa mère qu’
  4349. laissé sa mère → laissée très
  4350. : voyant → . Voyant
  4351. de suite → aussitôt
  4352. l’exterminateur → le triomphateur
  4353. enjoignit → dit
  4354. des → divers
  4355. Elle dut → Une dernière mise en demeure de son père la fit
  4356. finir par choisir un jour, car son père se fâchait. Ce jour-là même, au moment où → se résigner, bien à contrecœur. Au jour choisi, comme
  4357. et → ,
  4358. banderolles. Il demanda → banderoles. Un enfant qu’il questionna lui apprit que
  4359. en fête, et on lui répondit que c’était → pavoisée
  4360. put s’approcher du Roi et de sa fille, auprès desquels était le bûcheron → put joindre le souverain près de qui se tenaient les fiancés
  4361. fit-il en le → cria-t-il en
  4362. Le bûcheron → L’homme des bois
  4363. ¶ «– → ¶ –
  4364. , car les langues, les → que
  4365. il tira de sa poche, où elles étaient pliées dans un mouchoir, → déficelant un paquet qu’il portait à la main, il en tira un bocal où, dans l’alcool, baignaient
  4366. envoya chercher → envoyant quérir
  4367. et put s’assurer qu’elles n’avaient plus de → se convainquit que les
  4368. qu’il avait devant lui étaient bien les vraies langues → du bocal s’y adaptaient bien
  4369. défilaient aussi des rois et des → aussi les princes et les
  4370. des → – les
  4371. et qui n’en devenaient pas moins → qui avaient été d’abord
  4372. ; comme contraste, il → . Il
  4373. doués de dons surnaturels qui abattaient → à qui la fée, leur marraine, donnait le pouvoir d’abattre
  4374. prêts → forêts
  4375. des → , d’édifier un
  4376. magnifiques, ce qui leur valait de devenir princes → magnifique, grâce à quoi ils devenaient des seigneurs de haute puissance
  4377. j’avais fini → c’était fini
  4378. me demandait des → ne manquait pas de me demander plein d’
  4379. ; il → . Il
  4380. que tout cela était arrivé, et → à ces bêtises;
  4381. prit → prît
  4382. – → «
  4383. ¶ Il ne trouvait pas encore, et → »¶ Il restait abasourdi:
  4384. – → «
  4385. Ote → Enlève
  4386. l’entrousse → l’entrousse
  4387. .¶ – → :¶ «
  4388. – → «
  4389. Qui c’est? → C’est quoi?»
  4390. – → «
  4391. Grain s’moud-il → \Grain s’mouti
  4392. coud-il → couti
  4393. coudra → coudra\
  4394. commença de faire → en vint à s’escrimer sur
  4395. – Voyons → «Trouve-moi
  4396. ce problème-là. Ecoute bien: Un monsieur → celui-ci: Un Monsieur
  4397. ¶ Après avoir cherché → »¶ Il chercha
  4398. il avoua → mais en vain. Je
  4399. Les jours où → Quand
  4400. Gorgeon. Le père Gorgeon, mort → Bergeon. Ce père Bergeon, défunt
  4401. longtemps → pas mal de lustres
  4402. émérite. Plusieurs de ses récits, passés en légende, couraient le pays.¶ – → . Et l’on citait encore ses hâbleries les plus énormes.¶ «
  4403. le père Gorgeon → Bergeon
  4404. Etant → Étant
  4405. »¶ Le père Gorgeon → ’’¶ Notre père Bergeon
  4406. été braconnier → braconné comme chacun
  4407. tellement tué → tué tant et tant
  4408. été obligé de les venir chercher → dû les rapporter
  4409. . Pendant toute une semaine, des oiseaux morts étaient tombés → , et qu’il en tombait encore
  4410. de fusil, → son fusil
  4411. précipita → précipite
  4412. avala et relâcha → avale et relâche
  4413. Gorgeon → Bergeon
  4414. tarda guère de → fut pas long à
  4415. ma cellection → mon répertoire
  4416. raconter les → parler de ses
  4417. qu’on lui enseignait à l’école. Il me parlait → d’école,
  4418. D → d
  4419. et → ,
  4420. , de → , de Robespierre, de
  4421. morts. Je ne → … Je ne lui
  4422. à toutes ces choses; et quand, après, il → et n’étais plus d’âge à retenir tout ça… Lorsqu’il
  4423. en quelle année avait eu lieu telle → , ensuite, l’année d’une
  4424. à quelle → l’
  4425. avait régné tel roi, et quels avaient été → d’un règne ou
  4426. de tel → d’un
  4427. choses → faits
  4428. passées → passés
  4429. c’était la même chose. Il me parlait des montagnes → je brouillais au hasard les noms des pays
  4430. ; et → , – mais bien heureux
  4431. lui apportais toujours → ne manquais pas
  4432. ; il le → qu’il
  4433. et je prenais → – j’avais
  4434. eut bien des → eût pas mal de
  4435. Malheureusement → Seulement
  4436. lamentation → lamentations
  4437. Quand il fut plus → Plus tard, devenu
  4438. se mit à acheter → acheta lui-même
  4439. semaine → dimanche
  4440. qui racontait → avec
  4441. ; on → . On
  4442. colla au-dessus de la cheminée toute une série → de coller à tous les espaces libres des murailles celles
  4443. ; j’étais à même de le remontrer et cela me faisait plaisir → et faisais de mon mieux pour le conseiller, le guider
  4444. de me rendre â → me vint de pousser jusqu’à
  4445. croissaiant → croissaient
  4446. Quand je débouchai dans → Dans
  4447. Castor → notre Médor
  4448. : → –
  4449. belle grange → grande bâtisse
  4450. un peu → le rouge
  4451. beau → bon
  4452. Il y avait toujours → Dans la cour se maintenaient
  4453. traversai donc la cour lentement, en jetant de longs regards sur tout, puis je → ne fis donc que passer en observant à droite et à gauche, et
  4454. Bien le même aussi, ce chemin; toujours resserré → C’était bien la même «rue creuse», resserrée
  4455. toujours encaissé → encaissée
  4456. régnaient → trônaient
  4457. ; c’étaient les seuls changements qu’accusait la rue Creuse → . Pas d’autre changement
  4458. je ne retrouvai → ce n’était
  4459. un → culture
  4460. champ de culture où → , où,
  4461. , qui continuaient → continuant
  4462. qui n’était plus lui → trop civilisé
  4463. voir quelle était → juger de
  4464. et → , voir
  4465. je revis → je retrouvai
  4466. l’époque où j’étais pâtre m’assaillirent en foule; → pâtre qu’
  4467. ; je crus être encore → pour me retrouver
  4468. , qu’un rien → ou
  4469. Ce ne fut → Illusion
  4470. . → …
  4471. cultures → champs
  4472. que je retrouvai pareilles → demeurés pareils
  4473. quelques → beaucoup d’
  4474. et → ,
  4475. Suippières → Suippière
  4476. elle → cette source
  4477. , ce souvenir m’angoissa. Enfin → m’attrista jusqu’à l’angoisse…¶ En fin de compte
  4478. Suippières → Suippière
  4479. . . . . . . . . . . . . . . . . . .¶ Comme → ¶ Passé le bourg, comme
  4480. Depuis mon mariage nous étions grands ennemis, → Ce pauvre
  4481. ayant → avait
  4482. face à face → en présence
  4483. et, moi → ; pour moi, gêné un peu
  4484. leva sur moi, comme de coutume, des yeux encolérés; mais cette flamme mauvaise ne subsista pas.¶… → me regardait sans colère:¶ «
  4485. , → !
  4486. Enfin, → Puis
  4487. et dit, la voix émue:¶ – → :¶ «
  4488. revenir → redevenir
  4489. Seulement, → Mais
  4490. ¶ Nous restâmes un moment → »¶ Et nous voilà pris
  4491. vie → existence
  4492. : à → . A
  4493. était advenue → échut naturellement
  4494. comme on → vraiment méritant comme il s’
  4495. embarrassés. Le passé est un → pris de court. Dans le
  4496. : les dernières ensevelies → , les plus récentes
  4497. d’une couche sans cesse plus épaisse → indéfiniment
  4498. finissent par ne plus former → avec le temps ne forment plus
  4499. amas → fatras
  4500. mettait des reflets de métal en fusion. Il rompit soudain la → en train de s’y baigner. Tout à coup, interrompant notre commune
  4501. ¶ Je refusai d’abord, mais devant son → »¶ Il y mit tant d’
  4502. – → «
  4503. ; elle fit → , cuisina vite
  4504. – → «
  4505. en arrivâmes à causer ferme → trouvions toujours quoi dire
  4506. Il était plus de huit heures quand je rentrai chez nous et → ¶ Chez nous,
  4507. s’inquiétait → , inquiète
  4508. ; elle → ,
  4509. il ne lui fut pas possible de me faire fâcher → elle en fut pour ses frais
  4510. satisfait → content
  4511. content → heureux
  4512. : et puis → . Puis
  4513. anssi → aussi
  4514. tout porté → disposé
  4515. Certains → Des
  4516. sans relâche du → sur le
  4517. criaient seulement après le → se plaignaient du
  4518. qu’ils trouvaient idiot. La voie faisait, → qui multipliait
  4519. , des → les
  4520. en masse et → fantasques
  4521. des → de
  4522. Général s’étaient laissé rouler, qu’ils → général, sciemment ou non,
  4523. -ils évité toute bêtise? Seraient-ils parvenus à → pas résolu davantage le difficile problème de
  4524. auxquelles il avait donné lieu, le → diverses, le petit
  4525. marchait: huit ou dix fois par jour j’entendais → fonctionnait. Nous entendions chaque jour
  4526. , et je le voyais → et nous distrayions à le voir
  4527. qu’étant au → pour nos bêtes –
  4528. ne franchissent → pouvaient s’aviser de franchir
  4529. qui clôturait → , de descendre sur
  4530. , et aussi que → . Nous
  4531. Néanmoins, mon rôle ayant toujours été de paraître optimiste, je m’efforçais de faire entend… → La bourgeoise, selon l’habitude,
  4532. lorsqu’elle disait → dans le mauvais sens, disant
  4533. , parce que tout cela ne manquerait pas d’aller se faire tuer → . Par contraste je m’efforçais à l’optimisme
  4534. à déplorer que la mort de deux oies → d’écrasés qu’un trio d’oisons nigauds
  4535. faisait peur. De l’entendre, cela lui donnait un tressaillement convulsif → portait ombrage. Elle tressaillait nerveusement au bruit
  4536. ; elle disait que c’était le diable, et ce lui était un motif continuel à discours abracadabran… → – tout en précipitant son monologue inepte.¶ Je
  4537. de → à
  4538. : c’était alors → – en
  4539. contenant des → où s’entassaient
  4540. des bestiaux trop serrés, → bovins apeurés
  4541. Et cela avait → Elle avait alors
  4542. : cette → , la
  4543. . C’étaient des → – au moins les
  4544. , des → et
  4545. jamais → guère
  4546. ; ceux-là n’ont ni les → . Il faut avoir, pour se promener, des
  4547. ni les → et des
  4548. de se promener dans le train.¶ – → .¶ «
  4549. par dessus → pardessus
  4550. ¶ En → »¶ Souventes fois, en
  4551. mettant → la tête
  4552. J’avais un → Quand
  4553. . J’avais → , en raison de mes
  4554. et j’étais très affaibli → dont je sentais le poids
  4555. ayant trois ans de moins → un peu plus jeune
  4556. que moi. → . Et notre
  4557. se louer et faire pour lui. (Je le plaçai, en effet, à la Saint-Jean suivante.) Néanmoins, je f… → dorénavant se tirer d’affaire seul. Je me décidai néanmoins à un
  4558. lui était bonne, bien que se plaignant → la traitait bien malgré qu’elle se plaignît
  4559. Mais cela ne → Il n’en
  4560. se réaliser → aller ainsi
  4561. j’étais → c’était
  4562. cause de sa mort.¶ Quand je n’avais pas d’ouvrier, un → par ma faute!¶ Le
  4563. ; je fus obligé de faire → un jour où
  4564. quelques gerbes → le peu de blé
  4565. liées → lié
  4566. fut trempée d’eau, la pluie étant → grelotta sous l’averse
  4567. n’ayons pu rentrer → ne soyons à l’abri
  4568. Je louai une femme veuve, déjà vieille et fort → ¶ Je dus prendre à gages une veuve âgée et très
  4569. et → , si bien qu’
  4570. presque autant qu’ → toujours avec
  4571. prit plaisir à lui être désagréable; elle retirait du feu la marmite et la → , qui ne pouvait la souffrir, lui joua cent tours désagréables: elle éteignait le feu,
  4572. , ou bien → la marmite,
  4573. , puis riait → – riant beaucoup
  4574. me prévint qu’elle allait s’en retourner si ça continuait. Je fus obligé de ne plus → fut en passe de nous
  4575. idiote → innocente
  4576. , je la fixais avec des yeux de menace et j’arrivai, en la terrorisant de cette façon, à obtenir… → avec force, la menaçant un peu, la subjuguant surtout d’un regard dur
  4577. et → ,
  4578. : → –
  4579. sa haine.¶ Je ne tardai pas d’avoir par ailleurs de → ses tracasseries.¶ ¶ De
  4580. . Il me fallut → survinrent par ailleurs. Pour
  4581. toujours → très
  4582. – → «
  4583. . Ils étaient dans le → , il me resta deux mille francs à peu près. Longtemps je conservai cet argent au fond du
  4584. ; puis un trou → , passé du naturel au pourpre, puis une plaie
  4585. creusé peu à peu → formée
  4586. , lui faisant un masque de hideur. Le jour où je lui fis cette visite, il retira → . On n’entrevoyait plus, sous
  4587. dégoulinait de l’ → suintait une
  4588. , → –
  4589. souffrait, souffrait → , torturé
  4590. ; il n’avait plus une heure de calme; il passait de → , avait de
  4591. car il se sentait → se sentant
  4592. ; la → … La
  4593. avait → ayant
  4594. ayant servi à lui envelopper la figure; et il avait entendu sa bru dire, un jour qu’elle se metta… → de son pansement, sa belle-fille, en se mettant
  4595. ¶ – Oh! me dit-il après m’avoir raconté tout cela, que j → »¶ La gorge serrée, la voix sourde à la fois rageuse et pleurarde, il me rapportait cela:¶ «J
  4596. de repousser cette idée, mais → ou peut-être la lâcheté de ne pas le faire. Mais
  4597. dis pas qu’il en sera toujours ainsi → réponds pas de l’avenir
  4598. Et ça peut durer encore longtemps comme ça: → »¶ Et je ne trouvais rien pour
  4599. mais je ne trouvais rien à lui dire, tellement je comprenais → comprenant trop
  4600. et → d’abord, puis
  4601. -de- → de
  4602. . Il était pour → , outrant le goût de
  4603. et la propriété, et vouait aux socialistes une → établi, la
  4604. implacable → des «avancés»
  4605. le rendait pourpre et le faisait se fâcher → le mettait dans une colère folle
  4606. les voir vers → vers
  4607. » bien formulé → !» farouche
  4608. Mais voyant → Voyant
  4609. s’en fut seulement trouver le Jean auquel il → mais prenant à part Jean, il lui
  4610. ainsi qu’agissent généralement tous les → assez l’habitude des
  4611. : ils chargent → ils se déchargent sur
  4612. faire prévaloir → mais
  4613. en poussant des cris répétés de: → , non sans formuler des
  4614. sociale» → sociale!» bien sentis
  4615. : ils firent le tour du château pendant une → avec des camarades. Une
  4616. presque en proférant → durant,
  4617. , entre la route d’Ygrande et celle → en direction
  4618. M. Duranthon, était un → Duverdon,
  4619. -clair → foncé, barrant un visage rude
  4620. . Il → , narquois,
  4621. et il était renommé pour les → . A l’époque de la Saint-Martin, il faisait des
  4622. Saint-Martin. Dans les conditions, draconniennes au possible, il fit mettre → cheptels dans un rayon d’au moins six lieues. Il innovait en matière de bail,
  4623. stipulant que les vaches nourricières ne devaient être traites sous aucun prétexte: conséquemmen… → portant interdiction de
  4624. ni lait, ni → lait ou
  4625. Duranthon → Duverdon
  4626. leurs dernières libertés, les réduisait au rôle de machines à travail.¶ – → les quelques avantages
  4627. cela → ça
  4628. dix → plusieurs
  4629. ¶ → »¶
  4630. – Si elle → «Si elles
  4631. croyez-vous → j’imagine
  4632. pas → bien
  4633. Le temps était clair et le ciel serein; un → C’était un beau jour de fête printanière: ciel clair,
  4634. printanier brillait, → rayonnant
  4635. une → des souffles de
  4636. gaiment → gaîment
  4637. leurs → les
  4638. banderolles → banderoles
  4639. – → «
  4640. . → …
  4641. parait → paraît
  4642. qui faisait en son nom → , son mandataire pour
  4643. – → «
  4644. ; irons → ! Irons
  4645. allâmes → fûmes donc
  4646. bistro fut obligé d’ → bistrot dut
  4647. seulement vers → guère avant
  4648. Lorsqu’il entra, tous → Tous
  4649. Il parla → Ce fut
  4650. lentement, comme avec peine, cherchant → pénible: il cherchait
  4651. ; puis, ayant conquis l’attention, → , embarrassé parfois. Mais après quelques minutes
  4652. on promet toujours et pour lesquels on ne fait jamais rien → l’on ne sait que faire des promesses
  4653. curés → curé
  4654. bonhomme soûl → quinquagénaire excité, plus qu’à demi soûl,
  4655. et criait → , beuglant
  4656. – → «
  4657. : à → ! A
  4658. . → !»
  4659. : → ;
  4660. puis s’efforçait de → s’efforçant à
  4661. conclusion → tirade finale
  4662. forte, mais émue → émue malgré tout
  4663. :¶ – → ou à peu près:¶ «
  4664. que le labeur étreint, que la misère guette, travailleurs de la campagne → des champs courbés sous le joug d’un travail sans fin et
  4665. : vous êtes → de vous dire des hommes. Vous n’êtes que
  4666. . Nous → ! C’est en vain que nous
  4667. aucune n’a vraiment affranchi le peuple; il reste malheureux, il reste ignorant; on le raille en v… → vous restez ignorants, raillés, misérables l
  4668. , non les vôtres. Ils font semblant de s’entre-déchirer, mais ce n’est pas sérieux: monarchi… → avant tout. Monarchistes
  4669. Prolétaires, montrez → Signifiez-leur
  4670. après le vote, continuez d’agir. Pour → voyez à vous entendre, à vous grouper, à
  4671. , groupez-vous, associez-vous: c’est le moyen, étant faibles, de devenir → . Ainsi vous serez
  4672. ; un → … Le
  4673. industriels → ouvriers d’industrie
  4674. ; il n’y aura que → , mais seulement
  4675. un homme à côté de moi → , à la tablée voisine, un assistant à barbe blanche
  4676. reprit → précisa
  4677. , dit → !» fit
  4678. en criant: → criant
  4679. me dit:¶ – → semblait gêné:¶ «
  4680. Ça ne fait → Ça ne peut
  4681. , répondis → ? repartis
  4682. que → qu
  4683. songer un peu → accorder une part
  4684. dont on peut jouir pendant que la vie dure: et elles sont plus nombreuses qu’autrefois, ces satisf… → de l’existence, que diable!»
  4685. Il sortit et → Et, dévisagé par des groupes de femmes qui attendaient dehors pour le voir, il
  4686. – → «
  4687. changeront indéfiniment et simplifieront le mode de → faciliteront le
  4688. est capable de nous maintenir dans cette voie de l’amélioration que tout le monde souhaite → il nous faut attendre le mieux
  4689. Et tant qu’ → Quant
  4690. ceux qui → aussi longtemps qu’ils
  4691. et, lorsqu’ils sont les maîtres, → – après quoi
  4692. leurs devanciers → les autres
  4693. à avoir la → en
  4694. s’ils n’abandonnent pas aussitôt les trois quarts → le peu qu’ils réaliseront
  4695. surgiront → surviendront
  4696. socialistes → avancés
  4697. Oh! la → La
  4698. d’un signe de tête → bruyamment
  4699. – Il faut que → «Il ne faut rien exagérer:
  4700. vienne en aide à la science par des réformes sages. Croyez-vous que ce n’est → a son importance. Ne devons-nous
  4701. que nous devons les écoles → l’école gratuite
  4702. . → !
  4703. progressif qui diminuerait les charges des contribuables pauvres; nous aurions une caisse de Retrait… → sur le revenu qui frapperait les riches, et des retraites pour les
  4704. Eglise → Église
  4705. il est incapable de faire → on ne voit jamais
  4706. ¶ Je m’étais mis → »¶ Et voilà-t-il pas que je me risquai
  4707. mon → gardais l’
  4708. de la blague. Les politiciens sont tous des farceurs, des fumistes ou des ambitieux. → bien difficile à arranger tout ça…
  4709. jouisseurs → forts
  4710. martyrs du travail, toujours → faibles, des malins et
  4711. des mécontents.» Oui, nous pouvons nous montrer très incrédules, mais au jour de l’élection… → pour vivre du travail des autres. Ceux qui font métier de politicailler sont souvent des ambitieux …
  4712. , nous, toutes → puisque
  4713. étant → sont
  4714. : → ,
  4715. toujours voir.¶ – → nous risquer à voter pour des avancés quand ça ne serait
  4716. locaterie → locature
  4717. mauvaises locateries très mal situées, → mauvais petits biens fâcheusement situés
  4718. Ça ne serait → Le partage n’est
  4719. Je → Non je
  4720. on parle aussi de → je vois bien
  4721. et cela me semble être d’une réalisation plus aisée, et cela me semble souhaitable. En tout ca… → aux lieu et place de quelques Messieurs de Paris ou d’ailleurs. La
  4722. entière alors que tant d’autres ont peine à tirer d’un travail mercenaire leur pain de chaque … → louerait à de bonnes conditions aux paysans et utiliserait les revenus en améliorations et embelliss…
  4723. mourir de faim et de misère, pendant que les oisifs fêtards gaspillent l’argent de façon inouï… → et miséreux aussi. Est-ce que ça ne serait pas aussi bien et un peu mieux que ce qu’on voit à prése…
  4724. permettez-moi de vous dire qu’elle est joliment bête. → elle ne tient pas debout, vous savez…
  4725. toute sorte de privilèges et de → tous les
  4726. exhorbitants. A ce moment, il se trouvait sans doute des → . Il devait se trouver alors pas mal de
  4727. prétendre → croire et dire
  4728. supprimer. On les a → être
  4729. pourtant; et maintenant, il ne nous semble pas → . On y est arrivé cependant – s’étonnant ensuite
  4730. exister. Il se peut qu’un → ternir si longtemps. Il en ira de même sans doute pour
  4731. pensez → croyez
  4732. les choses en iraient plus mal s’il n’y avait plus de → nous ne pourrions plus vivre si les
  4733. , si chaque exploitant était fermier de son domaine? Cela serait très possible → venaient à disparaître? Les jeunes qui,
  4734. . Et nous → sauraient bien conduire leur barque… Nous
  4735. …¶ → , et voilà tout!¶
  4736. , → !
  4737. deux de ses ouvriers qu’il voulait solder → un client
  4738. – → «
  4739. . → :
  4740. gas → gens
  4741. Non, sérieusement, → Merci!
  4742. , ça ne me ferait pas de bien. D’ailleurs, j’ai bien assez causé. Jusqu’à présent, j’a… → et dirais sans doute des âneries… C
  4743. .¶ Et → !»¶ Et leur ayant serré la main à tous
  4744. se grisa abominablement → prit une bonne «cuite»
  4745. auxquelles → auxquels
  4746. : tout → … Tout
  4747. en leurs → aux
  4748. les → la valeur des
  4749. tombés à rien: tel en fut le bilan. → réduite de moitié: quelle misère!
  4750. ; je → . Je
  4751. mourut mon → mon
  4752. à cet anéantissement de la → par cette
  4753. souhaité.¶ → souhaitée…¶
  4754. me quitta pour aller → entra
  4755. . La Marinette, disait-elle, lui en faisait trop voir → , espérant y être plus tranquille que chez nous
  4756. louai → engagai
  4757. à la voix masculine, → bringue, bébête et
  4758. et sans raison, qui m’assommait de la répétition constante des mêmes clichés, se fâchait → qui ronchonnait
  4759. et → ,
  4760. quand elle faisait des frasques → à la moinde frasque
  4761. gardai → conservai
  4762. pris d → atteints par la grippe –
  4763. , → –
  4764. , et → .
  4765. fut obligée de → dut
  4766. attaque d’influenza → maladie
  4767. la Marinette → la malheureuse innocente
  4768. horrible → caverneuse
  4769. ; je ne retrouvai plus, d’ailleurs, → et ne retrouvant plus
  4770. moitié → part
  4771. pensais que je restais → me voyais
  4772. qui avait servi → soldat
  4773. un → son
  4774. et brutale, d’ → pour
  4775. : → –
  4776. parfois → à de certains moments
  4777. . → …
  4778. mon → Mon
  4779. augmentait → s’accroissait
  4780. ; je songeais vaguement que bientôt ce serait moi qu’on clouerait → d’être couché
  4781. émeuvait pas.¶ D → émouvait guère…¶ Je m’intéressais d
  4782. représentaient → représentant
  4783. Il y a déjà → Il y a
  4784. passés → déjà
  4785. Malgré cela, → Mais
  4786. est → n’en est pas moins
  4787. ; → :
  4788. rester → demeurer
  4789. , je pense, → sans doute
  4790. qui sont bonnes à → que voici d’âge à se
  4791. Duranthon → Duverdon
  4792. – Mon père → «Père
  4793. j’alimente de bois → je casse du bois pour
  4794. me prient → , les jours de presse, me demandent
  4795. ratèle → râtelle
  4796. ils resteraient glacés toute la nuit → je ne pourrais ni me réchauffer ni dormir
  4797. ; c’est en vain que j’essaie de hausser ma taille, → en arc de cercle. En vain voudrais-je essayer
  4798. : → –
  4799. ; le sol, → ! Le sol
  4800. , paraît m’avoir fasciné; il me → me fascine à présent,
  4801. qu’il se hausse → se hausser
  4802. je me fais des → j’ai du mal à me raser sans
  4803. au visage en me rasant; il → . Il
  4804. je ne puis souvent pas dormir → les longues insomnies sont fréquentes
  4805. : je conserve → – conservant
  4806. , et → cependant que
  4807. soit tellement → , j’imagine, est à ce point
  4808. occupée au long de ma carrière → préoccupée pendant trois quarts de siècle
  4809. se trouve impuissante à s’intéresser à ceux qui se produisent maintenant → n’a plus la force de se porter sur des sujets neufs
  4810. personne, et → personnes, alors
  4811. – → «
  4812. ¶ Oh! oui → »¶ Oui
  4813. Dans → A l’époque de
  4814. Là, → Et souvent
  4815. criard et disgracieux qni s’accentuait → sourd, criard, qui très vite se rapprochait
  4816. …, → –
  4817. rapide, conduisant des hommes bizarrement vêtus de casquettes et de vestes en toile cirée, et port… → avec ses voyageurs accoutrés en sauvages, enlunettés comme des casseurs
  4818. une → la
  4819. un → son
  4820. un pré → une pâture
  4821. barrières → claies
  4822. , venant → survint à grand train,
  4823. survint → l’
  4824. comme des folles. Il y en eut deux qui, bientôt, prirent → les bêtes
  4825. latérale → transversale
  4826. continuèrent de courir → continuaient leur course folle
  4827. devant l’automobile qui filait du même train rapide. Après que je l’eus aidée à rassembler … → dans les mêmes conditions. J
  4828. la petite → vite
  4829. ; → –
  4830. : l → . L
  4831. était → étant
  4832. ; il était allé quérir → il l’avait fait enlever par
  4833. – Ah! on → «On
  4834. vraiment les → de vrais
  4835. , envahissant → qui envahissent
  4836. passant n’importe quand → nous inquiètent
  4837. faisant → font
  4838. ¶ J’ai dit cela sur le coup; mais → »¶ Je dis cela, mais non sans penser
  4839. j’ai pensé → coup
  4840. est → était
  4841. d’émettre → de formuler
  4842. là-dessus. → .
  4843. du progrès; ils → nouveaux. Peut-être
  4844. Tant → Aussi longtemps
  4845. je n’en doute pas → sans doute
  4846. ; c’est → ! Je songe à elle
  4847. – → «
  4848. il s’occupait cependant: jusqu → point à charge. Jusqu
  4849. que mon → je redoute ceci comme
  4850. ne soit pas celle-ci:¶ – → :¶ «
  4851. : pauvre → . Pauvre
  4852. Ygrande (Allier) → ¶ Ygrande,
  4853. FIN → ¶ FIN¶
  1. plusieurs reprises
  2. d’eau-de-vie
  3. à consoler, paraît-il,
  4. que je n’eusse
  5. mes plus vieux souvenirs
  6. de la race de Salers
  7. de seigle moulu brut
  8. plus nourrissant
  9. moudre aussi
  10. locale du mot «bruyère»
  11. magnifique
  12. bruyères grises
  13. je marchais vite
  14. , vole vole;¶ Ton mari est à l’école,¶ Qui t’achète une belle
  15. la pauvrette
  16. une branche de
  17. j’aperçus
  18. ’en eus
  19. une nouvelle
  20. égratignures
  21. femmes
  22. Et ce fut
  23. ennuis
  24. cet été
  25. les rejoindre
  26. les orges
  27. veiller ferme
  28. souvent passer l’
  29. neuf ans
  30. à me faire
  31. s’appuyait sur
  32. , la bonne femme
  33. étonnés
  34. , sans compter que
  35. à la chaleur de mon corps
  36. voyait pas
  37. uns et les autres
  38. les autres.¶
  39. débat,
  40. grandes heures
  41. rebuts
  42. , selon l’usage,
  43. cadrait bien avec
  44. de paillettes blanches,
  45. ’avais entendu dire
  46. chaumières
  47. de pierres sèches
  48. exhalant
  49. fut la conséquence de
  50. , il s’emballait
  51. il est de règle
  52. qui n’étaient pas
  53. patiemment gros sous et petites pièces
  54. indulgence
  55. fouiller
  56. ne lui
  57. costumes hétéroclites, partie hommes et partie femmes
  58. d’un poirier
  59. s’était élevée chétive et malingre
  60. qui lui faisait
  61. «boiron»
  62. on disait alors
  63. . J’amenais
  64. à peu près sages
  65. , arrivant juste au milieu de la tâche quotidienne
  66. , bien qu’il fût
  67. leurs habits de
  68. . C’était à
  69. tout le monde couché
  70. , quoi, on dort déjà?
  71. présence constante
  72. livres d’agriculture
  73. les coursières,
  74. bruit du vent dans les feuilles
  75. gourdin d’épine
  76. et continuai d’avancer
  77. demander leur reste
  78. la surprise de
  79. ma mère et mes belles-sœurs
  80. quelques larmes
  81. pour obtenir de
  82. rejetée en arrière
  83. sur tous les visages
  84. un grand carnet
  85. , à une demi-heure d’
  86. fait ressortir
  87. qu’ils avaient
  88. ne tarda guère
  89. qui passait pour
  90. la fête de Meillers,
  91. pour se rendre à
  92. une jeunesse orageuse
  93. ne manquait pas
  94. dont tout le monde
  95. tous les républicains
  96. .¶ Si
  97. les meilleurs candidats
  98. , depuis un an, placée à Paris avec son époux
  99. vous ferez dissoudre
  100. la journée entière.
  101. ne fut pas long à
  102. tentatives pour
  103. faire descendre
  104. pas le bout de
  105. les intérêts à cinq pour cent du reste
  106. s’enténébrer lentement
  107. ne manquais pas
  108. pour apprendre ce qui s’était passé
  109. j’aurais aimé me reposer
  110. faire des journées
  111. je répondais aux
  112. il m’arrivait de
  113. peu mou, un peu lent.
  114. grands paniers
  115. d’autant plus que Victoire,
  116. voix rauque et
  117. de mon séjour à la Creuserie,
  118. d’être infidèle à ma femme.¶
  119. une vie si bien remplie
  120. on a beau être prudent
  121. ne sut jamais rien
  122. longues heures
  123. menues branches
  124. , ou bien à
  125. sans valeur presque
  126. craignant sans doute de se rencontrer avec les héritiers,
  127. propriétaire revint en avril
  128. cet original qui nous ruinait
  129. que M. Lavallée
  130. de garde particulier
  131. . Je pris
  132. tous les petits
  133. ordonnai
  134. Ça m’amuse, moi, là…
  135. notre petit Charles
  136. faisait claquer
  137. la voir
  138. qui s’appelait Amélie, nous disions «la Mélie»
  139. de son âge et de son physique
  140. sa mauvaise humeur
  141. elle se montrait
  142. . Enfin
  143. un beau sultan couleur feu
  144. comme il faisait souvent
  145. c’était l’époque
  146. que les femmes
  147. de Saint-Plaisir
  148. d’une espèce de
  149. , se faisait
  150. où c’était le même jour la fête
  151. où habitait un frère de Rosalie
  152. bien entendu, et
  153. Rosalie,
  154. les bourgeons s’ouvrent, les oiseaux
  155. boissons fraîches
  156. que les chemins sont secs
  157. revient tout crasseux de poussière, la tête bourdonnante
  158. par exemple
  159. ’est cela
  160. les jeunes veaux
  161. fièvre aphteuse
  162. à court d’argent
  163. . Et ce n’est pas
  164. bon le dimanche
  165. très simple
  166. un raisonnement
  167. même sentiment d’
  168. ne voulait pas démordre de
  169. manies ennuyeuses
  170. la Saint-Martin
  171. la passion de la
  172. taillis enclavé dans nos
  173. . Mais il était
  174. en dehors des heures de classe
  175. c’est-à-dire que
  176. la coutume de ma jeunesse
  177. venir en aide
  178. parlent beaucoup sans en rien
  179. à proximité des bâtiments
  180. d’exclamations
  181. contrariait tout le monde
  182. j’avais encore plus de ressources que mes deux aînés
  183. il aimait licher
  184. de les satisfaire.
  185. un baiser au front de sa femme
  186. nouvel
  187. que le docteur
  188. joindre les deux bouts
  189. au travail solitaire
  190. à de certains moments
  191. à l’occasion de
  192. son impuissance
  193. ce qui le faisait beaucoup rire.
  194. le passage à niveau
  195. expira, en 1890
  196. la pluie menaçait
  197. j’ai l’estomac
  198. que pour embêter les bourgeois qui nous en
  199. laissant derrière elle
  200. . Le conducteur
  201. , par inconscience ou plaisir
Table des matières
AUX LECTEURS
vLe père Tiennon est mon voisin: c’est un bon vieux tout courbé par l’âge qui ne saurait marcher sans son gros bâton de noisetier. Il a un collier de barbe claire, très blanche, les yeux un peu rouges, une verrue au bord du nez; la peau de son visage est blanche aussi comme sa barbe, d’un blanc graveleux, dartreux. Il porte toujours
, – sauf pendant les mois d’été, – une grosse blouse de cotonnade serrée à la taille par une ceinture de cuir, un gros pantalon d’étoffe bleue, une casquette de laine dont il rabat les bords sur ses oreilles, un foulard de coton mal noué, et des sabots de hêtre cerclés d’un lien de tôle.
Je rencontre souvent le père Tiennon dans
la grande rue qui relie à la route nationale la ferme où il vit et celle où j’habite, et, chaque fois, nous causons. Les vieillards aiment bien qu’on leur prête attention et, la plupart du temps, personne n’est disposé à le faire. Or, pour peu que j’aie des loisirs, je suis pour le père Tiennon un auditeur complaisant. Ayant vécu longtemps, il se souvient de beaucoup vide choses et il les raconte de façon pittoresque, en émettant sur chacune des opinions personnelles, parfois fort justes, et souvent peu banales. Sans s’en apercevoir, il m’a conté toute sa vie par tranches; elle n’offre rien de bien saillant: c’est une pauvre vie monotone de paysan, semblable à beaucoup d’autres. Le père Tiennon a eu ses heures de joie; il a eu ses jours de peine; il a travaillé beaucoup; il a souffert des éléments et des hommes, et aussi de l’intraitable fatalité; il a été parfois canaille et parfois bon, – comme vous, lecteurs, et comme moi-même....
Je me suis dit: «On connaît si peu les paysans; si je réunissais pour en faire un livre les récits du père Tiennon…»
Et, un beau jour, je lui ai fait part de mon idée. Il m’a regardé avec étonnement.
A quoi ça t’avancera-t-il, mon pauvre garçon?
A pas grand’chose, père Tiennon, à montrer aux messieurs de Moulins, de Paris et d’ailleurs ce qu’est au juste une vie de métayer, – ils ne le savent pas, allez, – et puis à leur prouver que tous les paysans ne sont pas aussi bêtes qu’ils le croient: car il y a dans votre façon de raconter une dose de ce qu’ils appellent «philosophie» et dont ils font grand cas.
Si ça t’amuse, fais-le.... Mais tu ne vas pas rapporter les choses comme je les dis: je parle trop mal; les messieurs de Paris ne comprendraient pas....
– C’est juste; je vais
écrire en français pour viiqu’ils comprennent sans effort; mais je ne ferai que traduire vos phrases, ce sera bien de vous quand même.
– Allons, c’est entendu: commence quand tu voudras.

Cela l’a occupé beaucoup, le
pauvre vieux; il est venu me trouver à pour me rapporter des choses qu’il avait oubliées, ou bien d’autres qu’il s’était juré de ne jamais dévoiler.
Puisque je raconte ma vie par ton intermédiaire, je dois tout dire, vois-tu, le bon et le mauvais. C’est une confession générale.
Il a donc
fait tout son possible pour me satisfaire. Mais peut-être n’ai-je pas été constamment fidèle à ma promesse; peut-être ai-je mis dans certaines pages plus de moi qu’il n’eût fallu… Cependant j’ai lu au père Tiennon, aussitôt écrit, chacun des chapitres; j’ai fait à mesure les retouches qu’il m’a indiquées, réparé les petits accrocs à la vérité, changé le sens des pensées que je n’avais pas bien saisies de prime-abord.
Quand tout a été terminé, je lui ai fait de l’ensemble une nouvelle lecture; il a trouvé bien conforme à la vérité cette histoire de sa vie;
il s’est déclaré satisfait: lecteurs, puissiez-vous l’être aussi!
EMILE GUILLAUMIN.

I
1Je m’appelle
Etienne Bertin, mais on m’a toujours nommé «Tiennon». C’est dans une ferme de la commune d’Agonges, tout près de Bourbon l’Archambault, que j’ai vu le jour au mois d’octobre 1823. Mon père était métayer dans cette ferme en communauté avec son frère aîné, mon oncle Antoine, dit «Toinot». Mon père se nommait Gilbert et on l’appelait «Bérot», car c’était la coutume, en ce temps-là, de déformer tous les noms.
Mon père et son frère ne s’entendaient pas très bien. Mon oncle Toinot avait été soldat sous Napoléon
: il avait fait la campagne de Russie et en était revenu avec les pieds gelés et des douleurs par tout le corps. Depuis, il avait pu se guérir à peu près; néanmoins, aux brusques changements de température, les douleurs revenaient, assez vives pour l’empêcher de travailler. D’ailleurs, même quand il ne souffrait pas, il préférait aller aux foires, porter les socs au maréchal, ou bien se promener dans les champs, son «gouyard» sur l’épaule, sous couleur de réparer les brèches des haies, que de s’atteler aux besognes suivies. Son séjour à l’armée l’avait déporté du travail, lui avait donné du 2goût pour la flânerie et pour la dépense; il fumait à outrance une pipe de terre très culottée; il lui fallait sa gouttetous les matins et il ne pouvait aller à Bourbon sans s’attarder à l’auberge. Bref, il était de force à utiliser pour son seul agrément tous les bénéfices de l’exploitation.
Si je raconte ces choses, ce n’est pas que j’aie eu la connaissance de les pouvoir apprécier par moi-même, mais je les ai entendu rapporter bien souvent chez nous.
Donc, mon père se décida à partir. A Meillers, sur la lisière de la forêt de Gros-Bois, il prit en métayage un domaine qui s’appelait le Garibier, et qui était géré par un fermier de Bourbon, M. Fauconnet.
A l’époque du déménagement, il y eut des discussions pénibles au sujet du partage des outils, du mobilier, du linge et des ustensiles de ménage. Ma grand’mère venait avec nous, et cela compliquait encore les choses. Ma tante, qui était au plus mal avec elle, chicanait sur ce qu’elle devait emporter, lui arrachait des mains draps et serviettes. D’un caractère très calme, mon père cherchait à éviter les disputes
; mais ma mère, impétueuse et vive, se fâchait constamment avec mon oncle ou avec ma tante, parfois même avec tous les deux. Cela me faisait peur de les voir crier si fort et lever les poings d’un geste de menace, comme prêts à se frapper.
Le jour de Saint-Martin, on me hissa pour le trajet au faîte d’un char
que conduisaient des bœufs mauriats[1], entre une cage à faire sécher les fromages dans laquelle on avait mis des poules, et une corbeille d’osier où était empilée de la vaisselle. Les chemins étaient partout défoncés et boueux, très mauvais. Des 3lambeaux de terre gluante se collaient aux roues, puis retombaient sur le sol avec un bruit mat. En traversant Bourbon, j’ouvris les yeux autant qu’il me fut possible pour bien voir les belles maisons de la ville et les hautes tours grises du vieux château. Je m’intéressai aussi aux évolutions d’une équipe d’ouvriers travaillant à l’empierrage de la grande route de Moulins qu’on était en train de construire. Peut-être eus-je tort de trop regarder et de me fatiguer? Toujours est-il qu’après un moment, quand notre cortège eut regagné la pleine campagne, je m’endormis sans qu’on y prit garde, adossé à la cage à poules et bercé par la roulis continuel de la voiture. Mais un cahot trop brusque fit se renverser la cage qui dégringola jusqu’à terre où, bien entendu, je la suivis en grande vitesse. Cela me procura un réveil plutôt désagréable. les volailles se mirent à piailler et moi à crier: on se précipita pour nous porter secours. Je fus très difficilebienaucun mal – la boue dans laquelle j’avais roulé ayant amorti ma chute. Je fis à pied le reste du trajet, moins une petite séance à califourchon sur le dos de mon frère Baptiste qui était mon parrain.
A l’arrivée,
ma mère me coucha dans un coin de la chambre à four, sur un amas de hardes, et je trouvai dans un nouveau sommeil, très paisible cette fois, le vrai remède à mes émotions de la route.
Je fus éveillé par ma sœur Catherine qui m’amena dans la grande pièce. Les meubles étaient tous en place au long des murs et l’horloge sonna les douze coups de minuit. Les bouviers du voisinage qui nous avaient remués, ayant fini de dîner, chantaient. Mon père leur offrit à boire avec insistance. Les verres se choquèrent bruyamment; il y eut du vin répandu qui souilla de rouge la blancheur de la nappe. Tout le monde sem4blait extraordinairement gai; de gros rires secouaient les visages animés. On me servit à manger un reste de viande, de la galette et de la brioche; puis un vieillard me fit faire des galopades sur ses genoux: j’eus ma part de la joie générale.
Mais le lendemain, j’entendis
ma mère dire à mon père d’un ton fâché que ça revenait joliment coûteux de faire la Saint-Martin. Et lui appuya:
Je crois bien… Heureusement que ce n’est pas une chose qu’on recommence souvent.
Ma mère conclut:
On serait vite épuisé, s’il fallait recommencer souvent…
J’avais alors quatre ans: je puis donner comme
ces quelques épisodes du déménagement.

[1]
Bœufs rouge foncé.

II
Notre ferme possédait en bordure du bois toute une zone vierge encore des fouilles de l’araire où croissaient
seulement, en plus d’une herbe fine, des bruyères, des genêts, des ronces et des fougères, et où de grosses pierres grises saillaient du sol par endroits. Cette partie du domaine était dénommée «la Breure[1]» et servait de pâture aux brebis quasi toute l’année. les brebis étaient gardées par ma sœur Catherine qui avait dix ans, et je l’accompagnais très souvent. Aussi, la 5Breure me fut-elle bientôt familière. On y rencontrait toute sorte de bêtes; les oiseaux y pullulaient ainsi que les reptiles, et les animaux de la forêt y faisaient parfois des apparitions. Je vis un jour toute une famille de gros cochons noirs traverser au galop le bas de la pâture; je les montrai vite à ma sœur qui, occupée à tricoter, ne les remarquait pas: elle me dit que c’étaient des sangliers. Une autre fois, ce fut elle qui aperçut la première un couple de chevreuils occupés à brouter les petites branches vertes de la haie, comme faisaient nos chèvres; je courus dans leur direction et ils détalèrent prestement.
On prétendait que la forêt recélait aussi des loups. Un de nos agneaux, vers la fin de l’hiver, disparut au cours d’une séance de garde sans qu’il fût possible de découvrir le moindre indice capable de mettre sur sa trace. La Catherine, que je n’avais pas suivie ce jour-là, déclara qu’elle ne s’était aperçue de rien, que les brebis n’avaient pas eu peur. A tort ou à raison, on accusa de ce rapt mystérieux un loup. Ma sœur ne voulut plus aller seule à la Breure parce qu’elle s’effrayait à l’idée de voir réapparaître le méchant fauve. On m’obligea à l’accompagner constamment et je dois dire que nous n’étions pas plus rassurés l’un que l’autre; nous ne parlions que du loup et nous en faisions un monstre effrayant capable de tous les crimes. Cependant nous n’eûmes pas l’occasion de faire la différence entre un loup réel et celui de notre imagination: aucun ne se présenta et nul autre agenau ne fut enlevé.
Bien moins rares étaient les lapins: nous en voyions
tous les jours courir plusieurs. La plupart du temps notre chien Médor se mettait à leur poursuite et il lui arrivait parfois d’en saisir un. Mais il ne s’avisait pas de nous le montrer; il se dissimulait derrière la bouchure[2] 6d’un champ voisin, ou bien pénétrait dans le bois pour s’en repaître sans risquer d’être dérangé; il revenait ensuite, tout penaud, nous trouver, avec du poil et du sang dans sa barbiche grise; il baissait la tête et remuait la queue ayant l’air de demander pardon.
A vrai dire, le pauvre chien
faisait tellement maigre chère à la maison qu’il était bien excusable de se montrer vorace quand le hasard lui fournissait un supplément de nourriture. Maintenant on traite les chiens comme des personnes; on leur donne de la bonne soupe et du bon pain. Mais à cette époque on leur permettait seulement de barboter dans l’auge qui contenait la pâtée des cochons, laquelle pâtée était fort claire et peu riche en farine. Comme complément, on faisait sécher au four à leur intention une provision de ces âcres petites pommes que produisent les sauvageons des haies et qu’on appelle ici des croyes.
On les jugeait d’ailleurs capables de vivre de leur chasse. Quand Médor, au retour des champs, paraissait affamé, quand, à l’heure des repas, il rôdait autour de la table quémandant des croûtes, mon père
demandait à la Catherine.
Ol a donc pas rata?
Ce qui voulait dire:
Il n’a donc pas fait la chasse aux rats?
Ma sœur disait non. Alors mon père:
Voué un feignant: si ol avait évu faim, ol aurait ben rata… (C’est un fainéant: s’il avait eu faim il aurait bien raté).
Et il reprenait:
Enfin dounnes-y une croye.
7La Catherine s’en allait dans la chambre à four attenante à la maison et qui servait de réduit aux débarras; elle prenait dans une vieille
boutasse poussièreuse une ou deux de ces petites pommes recroquevillées et les offrait au pauvre Médor qui s’en allait les déchiqueter dans la cour, sur les plantes de jonc où il avait coutume de dormir. A ce régime, il était efflanqué et de poil rude, on peut le croire; il eut été facile de lui compter toutes les côtes.
Notre nourriture, à nous, n’était guère plus fameuse, à la vérité. Nous mangions du pain
aussi noir que l’intérieur de la cheminée, et graveleux comme s’il eût contenu une bonne dose de gros sable de rivière; il était fait ; toute l’écorce restait mêlée à la farine; on prétendait que c’était.
On faisait bien
quelques mesures de froment, mais c’était pour les beignets et pour les pâtisseries – tourtons et galettes – qu’on cuisait avec le pain. Cependant on pétrissait d’habitude avec cette farine-là une petite miche qui sentait bon, qui avait la croûte dorée et dont la mie était blanchâtre. Mais cette miche était réservée pour la soupe de ma petite sœur Marinette, la dernière venue, et pour ma grand’mère, les jours où sa maladie d’estomac la faisait trop souffrir. Parfois pourtant, quand elle était de bonne humeur, ma mère m’en taillait un petit morceau que je dévorais avec autant de plaisir que j’eusse pu faire du meilleur des gâteaux. Mais cela n’arrivait pas souvent, car la pauvre femme en était avare de sa bonne miche de froment!
La soupe était notre pitance principale: soupe à l’oignon le matin et le soir, et, dans le jour, soupe aux pommes de terre, aux haricots ou à la citrouille, avec gros comme rien de beurre. Le lard était réservé pour 8l’été et pour les jours de fête. Avec cela,
nous avions des beignets indigestes et pâteux d’où les dents s’arrachaient difficilement, des pommes de terre sous la cendre et des haricots cuits à l’eau, à peine blanchis d’un peu de lait. On se régalait les jours de cuisson parce qu’il y avait du tourton et de la galette; mais ces hors-d’œuvre étaient vite épuisés. Ah! les bonnes choses n’abondaient guère!

[1]
Terme bourbonnais s’appliquant à la plupart des terrains incultes, et qui n’est qu’une déformation,
[2] Synonyme de haie, ce terme est toujours employé dans le langage commun
.

III
Ce fut comme pâtre dans la Breure que je commençai à me rendre utile. Le troisième été
d’après notre installation au Garibier, la Catherine, ayant dépassé ses douze ans, dut remplacer la servante que ma mère avait occupée jusqu’alors; elle abandonna donc les brebis pour s’occuper aux besognes d’intérieur et pour participer aux travaux des champs. A moi, qui allais avoir sept ans, on confia la garde du troupeau.
Avant cinq heures,
ma mère me tirait du lit et je partais, les yeux gros de sommeil. Une petite rue tortueuse et encaissée conduisait à la pâture. Il y avait, de chaque côté, des haies énormes sur de hautes levées, et de grands chênes dont les racines noires débordaient, dont la puissante ramure très feuillue voilait le ciel. A cause de cela, cette rue – qu’on dénommait «la rue Creuse» – était sombre et un peu mystérieuse; une crainte mal définie m’étreignait toujours en la parcourant. Il m’arrivait même d’appeler Médor, qui jappait en conscience après les brebis fraîchement tondues, pour l’obliger à marcher tout près de moi; et 9je mettais ma main sur son dos comme pour lui demander protection.
Quand j’étais rendu à la Breure, je respirais plus à l’aise. L’horizon s’élargissait. Vers le levant et vers le midi la vue s’étendait, par delà une vallée fertile qu’on ne distinguait guère en raison des bouchures, jusqu’à un coteau dénudé, au gazon roussi, qui précédait le bois de Messarges. Quelques champs de culture se voyaient au nord. Et, au couchant, régnait la forêt, peuplée là de grands sapins aux troncs suintants de résine qui m’envoyaient leur senteur âcre.
Mais la Breure elle-même était suffisamment vaste
; et, quand il faisait beau, à l’heure matinale où j’y arrivais, la Breure était. La rosée étincelait aux rayons vainqueurs du soleil; elle diamantait les grands genêts dont la floraison vigoureuse nimbait d’or la verdure sombre; elle se suspendait aux fougères dentelées, aux touffes de pâquerettes blanches dédaignées des brebis; elle masquait d’une buée uniforme l’herbe fine et les étoilées de fleurettes roses. Et dans les haies du voisinage, ce n’étaient que trilles, vocalises, pépiements et roucoulements: tout le concert enchanteur des aurores d’été.
Pieds nus dans des sabots
à demi cassés, les jambes nues aussi jusqu’aux genoux, je sillonnais mon domaine en siflottant, à l’unisson des oiseaux. La rosée des bruyères entrait dans mes sabots; celle des genêts mouillait ma blouse de cretonne rayée, ma petite culotte de cotonnade, et dégoulinait sur mes jambes grêles qu’elle rendait très blanches. Mais ce bain journalier ne m’était pas défavorable, et le soleil avait vite fait d’en effacer les traces. Je craignais davantage les ronces: elles rampaient traîtreusement au ras du sol, dissimulées par les bruyères, et, quand, sans faire attention, ainsi qu’il m’arrivait souvent, je 10n’allais pas loin sans être arrêté par une de ces méchantes qui me griffait cruellement. J’avais toujours le bas des jambes ceinturonné de piqûres, soit vives, soit à demi-guéries.
J’
apportais dans ma poche, pour quand j’avais faim, un morceau de pain dur avec un peu de fromage et je mangeais assis sur une de ces pierres grises qui montraient leur nez entre les plantes fleuries. A ce moment, un petit agneau à tête noire, très familier, ne manquait jamais de s’approcher, et je lui donnais quelques bouchées de mon pain. Mais les autres s’en aperçurent; un second prit l’habitude de venir aussi, puis un troisième, puis d’autres encore, si bien qu’ils auraient mangé sans peine toutes mes provisions, si j’avais voulu les croire. Sans compter que, quand Médor n’était pas à la poursuite de quelque gibier, il venait aussi demander sa part; même il bousculait les pauvres agnelets, – sans leur faire de mal, d’ailleurs,– afin d’être seul à me regarder de ses bons grands yeux suppliants. Je lui jetais au loin, pour le faire s’écarter, de tout petits morceaux, et les bêleurs profitaient vite de cet instant pour venir happer dans ma main ce que je voulais bien leur distribuer.
Cela m’amusait, et
une foule d’autres épisodes de moindre importance m’amusaient aussi; je regardais voler les tourterelles, détaler les lapins; je faisais le tour du terrain, en suivant les haies, pour trouver des nids; je saisissais dans l’herbe un grillon noir ou une sauterelle verte que je martyrisais sans pitié; ou bien je faisais marcher sur ma main une de ces petites bestioles au dos rouge tacheté de noir que les messieurs nomment «les bêtes à bon dieu» et qu’on appelle ici des «marivoles

11Marivole
robe…

Je
lui chantais ce refrain, que m’avait appris la Catherine, tout en la poussant du doigt. Etfaisait bien, en effet, de s’envoler au plus vite; car je la mettais toujours en piteux état lorsqu’elle tardait d’obéir à l’injonction.
Mais, en dépit de tout cela,
je trouvais le temps bien long. J’avais ordre de ne rentrer qu’entre huit et neuf heures, quand les moutons, à cause de la chaleur, refusent de manger et se réunissent en un seul groupe compact dans quelque coin ombreux. Quand je rentrais trop tôt, j’étais fâché et même battu par ma mère qui ne riait jamais et donnait plus volontiers une taloche qu’une caresse. Je m’efforçais donc de rester jusqu’au moment prescrit. J’avais, pour ne pas me tromper, une remarque sûre: quand le chêne qui était à droite de la barrière d’accès mettait en plein sur cette barrière la rayure noire de son ombre, je pouvais partir sans rien craindre; il était huit heures au moins.
Mais
, Dieu, que c’était dur d’attendre jusque-là! Et le soir, que c’était dur d’attendre la nuit tombante! Des fois, la peur et le chagrin me prenaient, et je me mettais à pleurer, à pleurer sans motif, longtemps. Un froufroutement subit dans le bois, la fuite d’une souris dans l’herbe, un cri d’oiseau non entendu encore, il n’en fallait pas davantage aux heures d’ennui pour faire jaillir mes larmes.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il y avait trois semaines que j’allais seul à la Breure quand j’eus ma
première grande terreur. C’était au cours d’une soirée chaude: des bourdonnements endormeurs d’insectes passaient dans l’atmosphère calme 12et lourde. Je marchais, les yeux à demi-clos, ayant sommeil, quand je vis, au bord du fossé qui longeait le bois, un grand reptile noir gros comme un manche de fourche et presque aussi long. Ça devait être une couleuvre. Mais, n’ayant jamais vu que quelques lézards et quelques orvets et ayant entendu parler des vipères comme de mauvaises bêtes particulièrement dangereuses, je crus avoir devant moi une énorme vipère noire. Je commençai par me sauver; puis je revins à petits pas prudents avec le désir de la voir encore; mais elle avait disparu.
Un quart d’heure après, ayant oublié déjà cet incident, j’étais assis à
une certaine distance, en train de taillader genèt avec mon petit couteau quand, tout à coup, la vipère noire qui rampait dans les bruyères, venant de mon côté très vite. Instinctivement, je me pris à courir comme un fou dans la direction des moutons. Hélas! j’avais compté sans les ronces traînantes. Avant que j’aie parcouru vingt mètres, il s’en était trouvé une pour m’entraver et me faire tomber. J’étais tellement sanglotant et tremblant que je n’eus pas tout d’abord la force de bouger. Et voilà que je sentis un attouchement singulier sur mes jambes nues, puis qu’au derrière de la tête quelque chose de frais m’effleura… Je crus que c’était la vipère noire qui, m’ayant poursuivi, rampait sur mon corps. Sous le coup de l’angoisse immense qui m’étreignait, je me levai d’un bond. Il n’y avait autour de moi nul agresseur reptilien ou autre, mais seulement deux êtres amis venus pour m’affirmer leur sympathie et me prodiguer leurs caresses: c’était le bon Médor qui m’avait léché les jambes et le petit agneau à tête noire qui avait posé son nez sur ma nuque. Grâce à la compagnie des deux pauvres bêtes, je me remis un peu de ma grosse émotion. Néanmoins, quand je rentrai comme 13de coutume à la nuit tombante, des larmes coulaient encore sur mon visage convulsé par les sanglots. Pour me consoler, ma mère me tailla une part de la miche de froment et me donna quelques poires Saint-Jean qu’elle avait trouvées sous le poirier de la chenevière. En dépit de mon chagrin, je mangeai goulûment ces bonnes choses. Mais cela ne me réussit pas; j’eus, la nuit, un cauchemar épouvantable provenant d’une digestion pénible: il me fallut vomir.
Le lendemain,
on me laissa dormir; et, comme les foins étaient en passe d’être finis, ma grand’mère me remplaça auprès des moutons pour quelques jours.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quand
le seigle fut mûr, – et cela ne tarda guère, – il me fallut repartir. Je n’étais pas entièrement revenu de ma frayeur ancienne, et voici qu’au lendemain de cette reprise j, peut-être plus vive encore.
Je m’occupais à faire un gros bouquet, mariant, aux suaves parfums du chèvre-feuille, les couleurs vives des genêts d’or, des pâquerettes blanches et des bruyères roses, quand un jappement avertisseur de Médor me fit soudain lever la tête. Sortait du bois et s’avançait de mon côté un grand gaillard à barbe noire qui portait sur son épaule un tonnelet au bout d’un bâton.
J’étais sauvage et timide plus que de raison, car
notre ferme était isolée et il était rare que j’aie l’occasion de voir des étrangers, sauf pourtant ceux des fermes voisines: les Simon, de Suippière, les Parnière, de la Bourdrie, et, quelquefois, les Lafont, de l’Errain. En voyant venir ce grand noir qui n’était ni de Suippière, ni de la Bourdrie, ni de l’Errain, je fus tout d’abord frappé de stupeur et ne bougeai pas. Il m’appela:
Petit! (il prononçait pequi). Eh pequi, viens voir là!…
14Mais voilà que me revinrent en mémoire les
histoires de malfaiteurs et de brigands que j’avais entendu raconter aux veillées d’hiver. Sans répondre ni attendre plus, je me pris à courir avec la résolution d’abandonner mon poste; je pus, cette fois, éviter les ronces et je gagnai sans encombre la barrière d’accès, puis la rue Creuse. Je me dirigeais en hâte vers la maison. Cependant l’homme à barbe noire criait derrière moi:
Pourquoi te sauves-tu, pequi, je ne veux pas te faire de mal.
Il riait en me suivant
toujours, et, rien qu’en marchant de son pas normal, il me gagnait du chemin. Quand je me hasardais à jeter derrière moi un coup d’œil craintif, je le voyais qui approchait, qui approchait… Et lorsqu’enfin je débouchai dans la cour il n’était plus qu’à quelques pas. N’importe, je me crus sauvé, puisque j’allais pouvoir m’engouffrer dans la maison. Surprise! la porte était close! J’eus beau la secouer, elle ne céda pas, elle était fermée à clef. Trop las pour courir encore, je me blottis dans l’embrasure en poussant des cris comme si l’on m’égorgeait. L’homme des bois arrivait: il se fit très doux:
Pourquoi pleures-tu, mon pequi ami? Je ne suis pas méchant; au contraire, j’aime bien les pequis enfants.
Il se
mit à me tapoter les joues, et, en dépit de mes larmes, je remarquai qu’il avait les mains racornies, la figure maigre, et de bons yeux doux sous d’épais sourcils noirs. Il répéta sa phrase du début:
Je ne veux pas te faire de mal…
Et il dit encore:
Où sont donc tes parents?
Il n’avait pas l’accent du pays; il prononçait textuellement:
«Où chont donc tes parents?» Alors qu’un 15de par chez nous aurait ditLà voù donc qu’ô sont?.. Cette constatation m’intriguait beaucoup.
Je ne
lui répondais pas. comme bien on pense, je ne faisais que pleurer et crier de plus belle. Mais tout de même j’étais étonné qu’il ne cherchât pas à me saisir, à m’emporter, et qu’il me parlât doucement avec des caresses. Nous restâmes un moment ainsi, lui très embarrassé, n’osant plus rien dire, moi suffoquant de peur.
Enfin,
arriva ma grand’mère qui était allée conduire les vaches dans une pâture lointaine; elle se hâtait, mes cris d’effroi lui étant parvenus; pour la suivre, ma petite sœur Marinette, qu’elle tenait par la main, remuait plus que de raison ses jambes trop courtes. L’homme s’avança à sa rencontre, s’excusa de m’avoir fait peur involontairement et donna des explications. Il était un scieur de long auvergnat qui travaillait dans la forêt avec ceux de son équipe. Leur chantier était installé de la veille dans une vente toute voisine de notre Breure, et on l’avait délégué pour aller quérir de l’eau. Ma grand’mère lui indiqua la fontaine qui était commune aux deux domaines du Garibier et de Suippière et qui se trouvait dans le pré des Simon, au delà de notre Chaumat. Il alla sans plus tarder y remplir son tonnelet, et, au retour, il entra à la maison pour remercier. J’allai me blottir entre l’armoire et le lit de mes parents, refusant obstinément de le regarder et plus encore de reprendre avec lui le chemin de la pâture ainsi qu’il me le proposait. Ma grand’mère eut de la peine ensuite à me décider à rejoindre le troupeau; elle n’y réussit qu’en me reconduisant jusqu’à moitié de la rue Creuse et en me faisant constater que l’auvergnat n’était caché nulle part, qu’il avait réellement disparu.
Pourtant, cet homme-là finit par gagner ma confiance. Je le revis dès le lendemain, et, bien que sa présence me causât un mouvement instinctif de
peur, je 16ne me sauvai pas. Même, voyant qu’il s’approchait de moi, je levai mon vieux chapeau pour le saluer. Alors il se mit encore à me parler doucement et il me donna quelques jolies branches de fraisier garnies de petites fraises qu’il avait cueillies dans le bois à mon intention. Le jour d’après, quand je le vis apparaître avec son tonnelet, je courus à sa rencontre et l’accompagnai au travers de la Breure, puis dans la rue Creuse jusqu’à mi-chemin de chez nous. Et pendant toute une semaine il en fut ainsi.
Un matin, il me proposa de
m’amener jusqu’à son chantier. Ma mère m’avait bien défendu de pénétrer dans la forêt à cause des mauvaises bêtes et je lui obéissais à peu près, surtout depuis l’histoire de la couleuvre[1]. Néanmoins, je consentis sans difficulté à suivre mon ami l’auvergnat, d’autant plus qu’il m’avait promis de me trouver d’autres fraises et de me donner des copeaux dans lequels je pourrais tailler à l’aise de petits bonshommes, de petits bœufs et de petits araires: c’était à cela que je passais maintenant le meilleur de mon temps.
Il nous fallut traverser d’abord la zone des sapins; le sol était jonché de leurs fines aiguilles sèches auxquelles se mêlaient quelques pommes de l’année précédente dont les écailles s’ouvraient
, grimaçantes. Après, ce furent des chênes et des bouleaux de forte taille dont beaucoup étaient marqués d’un cercle rouge, ce qui annonçait leur exécution prochaine. Puis vint un sous-bois très épais où la marche était difficile; pourtant, petit comme je l’étais, je me faufilais sans trop de peine dans les traces de mon compagnon qui, d’ailleurs, n’allait pas vite. Mais, à un moment donné, il laissa revenir 17trop tôt une branche flexible qu’il avait écartée pour le passage: elle revint me fouetter le visage et me fit grand mal. En toute autre circonstance j’eus certainement pleuré, mais en compagnie de cet étranger je refrénai mes larmes. Lui, ayant eu conscience de la chose, se retourna pour me demander si ça m’avait fait mal. Je dis non d’une voix presque naturelle: je fus stoïque.
Pour arriver jusqu’au
chanier, il nous fallut bien vingt minutes. Trois hommes travaillaient là, au milieu d’un abatis de chênes géants. Ils avaient de longues barbes et de longs cheveux, et ils manœuvraient, de leurs longs bras, de longues cognées. Des planches étaient débitées déjà, et des poutres et des solives. Sur un chevalet, une bille énorme était maintenue avec de grosses chaînes. Quatre bidons noirs trônaient côte à côte sur un reste de cendre grise. Une marmite, veuve de son couvercle, gisait à proximité de la cabane de refuge faite de branches et de mottes, dont le toit touchait le sol. Et le ciel projetait sa grande lumière, et le soleil dardait ses rayons vifs, sur cet espace découvert, sur cet espace soustrait momentanément au grand mystère environnant. Des bergeronnettes, des hirondelles faisaient la chasse aux moucherons qui s’y ébattaient par essaims nombreux.
Les travailleurs interrompirent l’équarrissage, et, après avoir questionné
leur confrère sur mon compte, ils déclarèrent en riant qu’ils feraient de moi un chieur de long; puis ils prirent chacun leur bidon et s’installèrent sur une bille pour manger.
Soupe de chieur, tu vois, pequi, me dit mon ami; il faut que la cuiller reste piquée dedans.
En effet, il planta au milieu la cuiller qui n’oscilla pas: c’était une pâtée épaisse sans aucune trace de bouillon. Il eut encore une phrase qui me fit rire et que je n’ai point oubliée:
18Cha tient au corps au moins, chette choupe-là; elle est plus bonne que chelle de chez vous
Quand ils eurent tous les quatre vidé leur bidon de soupe, le plus vieux, qui avait la barbe grise, souleva des copeaux et
mit à découvert le couvercle de la marmite; un gros morceau de lard rance s’y trouvait, dont il fit le partage. Chacun prit sa portion sur une tranche de pain noir qui ne me parut pas valoir beaucoup mieux que le nôtre, bien qu’il vînt d’un boulanger de Bourbon. Et quand ils eurent mangé, ils se rafraîchirent à tour de rôle au tonnelet, qu’ils tenaient suspendu à la force des bras au-dessus de leur bouche ramenée à la position horizontale.
Après qu’il eut fini, le plus jeune déclara, en s’essuyant du revers de sa manche:
Le roi Louis-Philippe n’a peut-être pas déjeuné aussi bien que moi.
La veille au soir, à Bourbon, où il était allé chercher des outils en réparation, il avait entendu dire que Paris en révolte avait chassé l’ancien roi, que le drapeau blanc à fleur de lis était remplacé par le drapeau aux trois couleurs, et enfin que le nouveau souverain s’appelait Louis-Philippe.
Le chef de chantier, le scieur à barbe grise,
que le récit de son compagnon avait paru intéresser beaucoup, émit alors son opinion.
Puisqu’on a tant fait que de changer, c’est le pequi Napoléon qu’on aurait dû faire venir.
– Oui, pour qu’il fasse tuer du monde et dévaster des pays comme faisait son père, dit un autre d’
une voix ironique.
– C’est une bonne République, que j’aurais voulu, moi, reprit le jeune, une bonne République pour embêter les curés et les bourgeois
.
– Allons voir aux fraises, me dit mon ami.

19Nous nous écartâmes un peu dans la clairière entre les géants étendus. Il me découvrit une fraisière encore inexplorée et je pus me régaler tout à l’aise. J’aimais mieux ça que d’entendre les autres parler du drapeau et du roi.
Ils reprirent le travail et je restai encore un moment pour les voir faire, m’intéressant surtout au mouvement continuel de la grande scie que manœuvraient, au sommet de la bille, le vieillard napoléonien et, au pied, le jeune homme républicain. Je me roulai dans
le sciage et m’amusai à en remplir mes poches; puis je fis une provision de copeaux de choix; et, enfin, je dis timidement que je voulais m’en aller.
Mon ami
eut l’obligeance de me reconduire jusqu’à la zone des sapins et, avant de me quitter, il posa sur chacune de mes joues son museau barbu.
J’arrivai sans encombre à la lisière du bois et fus heureux de revoir ma pâture avec ses bruyères roses et ses genêts d’or dont le grand soleil amortissait l’éclat. Instinctivement, je cherchais des yeux le troupeau
et ne pouvais l’apercevoir. Cela fut cause que je ne pris pas garde au fossé qui limitait notre terrain. Je roulai au fond sur un lit de broussailles d’où je me relevai tout meurtri, tout saignant, la blouse déchirée. Pour la deuxième fois de la matinée, je me montrai stoïque en ne pleurant pas. J’étais d’ailleurs bien trop préoccupé de mes moutons pour m’attendrir sur moi-même. Je me pris à courir au travers de la Breure, comptant les découvrir en train de ‘‘groumer’ dans quelque coin: mais nulle part je ne les vis. Alors je me mis à faire le tour des bouchures: c’était un moyen sage. Vers le bas, du côté de la vallée, entre un chêne têtard et une vigoureuse touffe de noisetiers, une brèche était ouverte; elle accédait à un champ de trèfle dont on avait fauché la première coupe et qu’on laissait repousser pour la 20graine. Je m’y précipitai et pus voir aussitôt brebis et agneaux en train de se bourrer de trèfle vert, malgré la chaleur.
Mon premier acte fut de crier Médor qui m’avait abandonné dans la forêt pour suivre je ne sais quelle piste:
Médor ne vint pas. J’en fus réduit à essayer tout seul de les rassembler et de les pousser vers la haie; j’y parvins après mille peines; mais au lieu de s’engager dans la brèche, ils se glissèrent de chaque côté et s’éparpillèrent de nouveau dans le trèfle. Une deuxième et une troisième tentative pour les ramener échouèrent de même.
Désespéré, je m’en fus tout pleurant vers la maison pour chercher du secours.
Je n’y trouvai que ma grand’mère en train de dorloter ma petite sœur Marinette qui, souffrante de coliques, geignait sans discontinuer. le premier mot de la bonne femme en m’apercevant fut pour me dire que j’amenais les moutons trop tard. Quand je lui eus avoué, en sanglotant, qu’ils étaient dans le trèfle, elle leva les bras au ciel, avec une lamentation pitoyable :
Ah!
là, là, là! Voué-tu possib’ mon Ghieu! Sainte Mère de Ghieu!… O vont tous gonfler!… O vont tous êt’ pardus!… Qui que j’vons faire, mon Ghieu? Qui que j’vons dev’nir?…
Elle prit la Marinette dans ses bras,
traversa la cour, monta sur le tertre qui dominait la grande mare entourée de saules et se mit à clamer d’une voix déchirante:
Ah! Bérot!… Aaah! Bérot!
Au quatrième appel, mon père répondit de même par un «
Aaah!» prolongé. Ma grand’mère lui cria alors de venir bien vite; puis, m’ayant ordonné de rester là pour prévenir mon père, elle se sauva par la rue Creuse dans la direction de la Breure, portant toujours la Marinette dans ses bras.
21Mon père ne tarda pas d’arriver; il s’arrêta un instant tout essoufflé, m’interrogeant du regard; et quand je l’eus renseigné, il
eut un blasphème et repartit en courant.
Je le suivis de loin, très tourmenté et toujours pleurnichant. Quand j’arrivai à la pâture, les moutons
étaient sortis du trèfle; ils avaient des ventres qui leur montaient par dessus les reins et ils s’en venaient d’un air las, la tête basse et les oreilles pendantes. Derrière, ma grand’mère et mon père se lamentaient de compagnie, disant qu’ils étaient tous gonflés et que pas un n’en réchapperait. Ma grand’mère proposait d’aller chercher, à Saint-Aubin, Fanchi Dumoussier qui savait la prière; mon père s’inquiétait surtout de faire prévenir, à Bourbon, M. Fauconnet, le maître, et il parlait d’aller demander à Parnière, de la Bourdrie, qui s’y entendait un peu, de bien vouloir venir percer les plus malades.
Il y avait un moment déjà que je marchais en silence à côté d’eux quand ils s’avisèrent de me regarder. Délayé par les larmes, le sang de mess’était écarté et j’avais, de ce fait, le visage entièrement souillé; sans compter que ma blouse était déchirée, et ma culotte aussi. Ma grand’mère et mon père se méprirent sur les causes de ces avaries; ils crurent que j’avais, le premier, franchi la haie par fantaisie et qu’ainsi, j’étais absolument cause de la frasque du troupeau. Pour me justifier de ce reproche je leur racontai sans mentir l’emploi de ma matinée. Alors ils jurèrent beaucoup après ce «cochon d’Auvergnat» qui m’avait entraîné. Mais ma grand’mère ne m’en jugea pas moins très coupable et chargea mon père de me corriger comme je le méritais. Mon père, toujours pacifique, répondit que ça ne ramènerait rien et me laissa tranquille. Pourtant je n’en fus pas quitte à si bon compte. Quand nous fûmes de retour à la maison, ma mère, étant ren22trée des champs, me donna plusieurs claques et une bonne fessée qui me firent sauver au fond de la chènevière, dans un grand fossé bordée d’ormeaux, où je boudai et pleurai tout mon soûl. Quand ce fut l’heure du repas, mon parrain vint me chercher pour manger; il ne parvint à me décider à le suivre qu’en me jurant que je ne serais plus ni battu, ni fâché. Je lui demandai des nouvelles du troupeau. Il me répondit que Parnière, de la Bourdrie, avait percé les dix bêtes les plus malades et que deux brebis seulement, plus un petit, étaient crevées. On comptait que tout le resteaurait la vie sauve. Et , en effet, il n’en creva plus.
De cette affaire, mon ami l’
auvergnat paya les pots cassés. Quand il revint avec son tonnelet dans le cours de la soirée, ma grand’mère et ma mère, l’ayant accosté, lui firent une scène violente, l’accusèrent d’être cause de ce grand malheur qui allait nous mettre tous sur la paille et lui défendirent de reprendre de l’eau à notre fontaine. Il fut d’abord tellement déconcerté qu’il ne trouvait rien à dire. Ayant compris enfin ce qui était arrivé et ce qu’on lui reprochait, il baragouina beaucoup, tendit les bras avec de grands gestes comme pour prendre le ciel à témoin de sa complète innocence, puis, voyant au degré d’exaspération des deux que nulle explication raisonnable n’était possible, il prit le sage parti de s’en aller quérir l’eau à la source de Crozière, de l’autre côté de la Bourdrie, à trois bons quarts d’heure de son chantier. dorénavant toujours la même chose. Pour moi, je ne revis plus jamais le pauvre scieur.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
En plus de ces événements extraordinaires, les
orages me causèrent de sérieux au cours de. J’avais l’ordre de rentrer dès qu’il viendrait à tonner fort, parce qu’il est mauvais de laisser mouiller les moutons. 23Or, un matin, je vis le temps s’assombrir progressivement du côté de Souvigny. Bientôt des éclairs en zigzag coururent dans ce noir et des grondements assez forts en partirent. Je fis rassembler le troupeau par Médor et le ramenai: il n’y avait pas plus d’une heure que j’étais là. Dans la rue Creuse, entendant moins le tonnerre, j’eus le pressentiment que je faisais une bêtise; pourtant je n’eus pas le courage de revenir sur ma détermination. Dès qu’elle me vit, ma mère me demanda d’une voix dure qui est-ce qui m’avait pris de revenir si tôt; et comme je lui parlais de l’orage, elle se mit à rire et à hausser les épaules en me disant que je n’étais qu’un «bourri» de ne pas savoir encore que les orages ne sont jamais pour nous lorsqu’ils prennent naissance du côté du soleil levant. Pour bien me faire entrer cela dans la tête, elle me gratifia de deux claques et me fit repartir sans attendre plus.
«Qui a été pris, se méfie…» Quand survint un autre orage, je jugeai prudent de ne pas m’emballer, bien qu’il se soit formé sur Bourbon. Sans broncher, je laissai donc passer tous les grondements précurseurs. Mais
ils allaient augmentant; de grands éclairs rayaient le ciel de leurs tortils lumineux: l’orage gagnait sur Saint-Aubin. Bien que j’eusse très peur, je ne me décidai à partir qu’au moment où se mirent à tomber de grosses gouttes espacées. J’étais à peine dans la rue que la pluie augmenta soudain, tomba en une averse de déluge, parsemée de grêlons. Les moutons refusaient d’avancer; j’étais ruisselant, transpercé, meurtri et commençais à me faire bien du mauvais sang quand J’aperçus venir à mon secours, les épaules couvertes d’un sac vide, mon père. Il me demanda si je n’étais pas idiot à fond de ne pas rentrer par un temps pareil. A la maison, après qu’elle m’eut fait revêtir des habits secs, ma mère me tarabusta de nouveau.
24Ayant été battu pour venir quand il ne fallait pas et battu pour ne pas venir quand il fallait, on comprendra combien
ensuite les ciels d’orage me rendaient perplexe, combien ils me semblaient gros de menaces.

[1] Dans les campagnes bourbonnaises
la dénomination «mauvaises bêtes» s’applique surtout aux reptiles.

IV
Quand je songe que je n’avais pas encore sept ans quand m’arrivaient ces aventures, quand je compare mon enfance à celle des petits d’aujourd’hui qu’on dorlote et qu’on choie, et qu’on n’oblige à aucun travail manuel avant douze ou treize ans, je ne puis m’empêcher de dire qu’ils ont joliment de la chance. En ai-je fait, moi, des séances de plein air pendant qu’eux font leurs séances d’école! Je restai berger pendant deux ans, ce qui me permit d’esquiver, jusqu’à huit ans et demi, les très mauvais jours: car on n’envoie pas les brebis dehors quand il pleut ou neige. Mais alors on me confia les cochons et c’en fut fini des journées de repos. Qu’il pleuve ou vente, que le soleil darde ou que la bise cingle, par la neige ou par le gel, il me fallait aller aux champs. Oh! ces terribles factions d’hiver, alors que l’on est enduit de boue tout au long des jambes, que l’on a les pieds mouillés et que le froid étreint, quoi qu’on fasse, en une progression méchante! On ne peut pas s’asseoir; les haies dépouillées ne donnent plus d’abri; les doigts gourds et crevassés font mal; un tremblement convulsif agite le corps: oh! qu’on est malheureux!
Il y avait toujours deux truies mères qu’on appelait les «
vieilles gamelles» et deux bandes de petits, soit quinze ou vingt. Tout cela s’agitait, grognait, fouillait le sol. Quand les truies avaient des petits tout jeunes qui restaient à l’étable, elles devenaient particulièrement difficiles à garder, l’instinct de la maternité les poussant à aller au plus tôt . Elles perçaient au travers des haies avec une facilité étonnante et il fallait des ruses de stratège pour les empêcher de partir; il était d’ailleurs impossible de les faire rester bien longtemps. Mais enfin, quand je les échappais dans ces moments-là, j’avais la certitude qu’elles s’en iraient tout droit vers la maison. Il n’en était malheureusement plus ainsi quand les petits, devenus forts, les suivaient. En été, dès l’époque où jaunissent, elles devenaient insupportables, étant maraudeuses à l’excès. Quand elles arrivaient à pénétrer dans un champ de céréales, elles y causaient des dégâts nombreux et il n’était pas commode de les y découvrir; de plus, il était quasi impossible de les empêcher d’y retourner. Je reçus encore de bonne taloches les rares fois où je ne sus pas préserver de leurs ravages les champs de grain. Après les céréales venaient les fruits. Mes «vieilles gamelles» connaissaient, dans un rayon de plusieurs kilomètres, tous les poiriers sauvageons grands producteurs et j’avais beau courir et me gendarmer, il ne m’était guère possible de les empêcher de faire chaque jour une grande promenade circulaire pour manger les fruits tombés. Les choses continuaient de même à l’époque des châtaignes, des faînes et des glands, et il fallait à cause des semailles nouvelles et des pommes de terre non encore arrachées. Le comble était que toute la troupe ne se suivait pas. Les familles se divisaient, chaque bande de petits suivant la mère en un endroit différent. D’autres fois, les jeunes, trop inexpérimentés, restaient en 26panne, les uns ici, les autres ailleurs, ne pouvant suivre les «vieilles gamelles» dans toutes leurs pérégrinations. Et pendant que je poursuivais les uns, les autres se sauvaient d’un autre côté: il en résultait qu’à certains jours de guigne je ne pouvais arriver à les ramener tous ensemble à l’étable. Souvent il me fallait, à la tombée de nuit, repartir au diable à la recherche des manquants.
A tous les embêtements que les cochons me causaient aux champs, venait s’ajouter l’ennui d’entretenir en parfait état de propreté le domicile particulier de ces messieurs. Ils
étaient logés en trois cahutes exiguës adossées au pignon de la maison; ils y étaient toujours trop serrés, et, à cause des pavés disjoints, le nettoyage était difficile. Je faisais de mon mieux pourtant; mais ma mère, qui allait inspection, ne trouvait jamais que ce fût suffisant: toujours elle me faisait des observations. Je me rappelle d’une fois où elle me battit, parce que j’avais mis à des gorets nouveau-nés de la paille trop raide, ce qui leur avait fait tomber la queue presque à tous.
Ces petites misères ont suffi à me faire garder de ce temps-là d’assez mauvais souvenirs. Mais ce fut à une foire d’hiver à Bourbon,
ou j’étais allé avec mon père conduire une bande de nourrains, que m’advint le plus triste épisode de ma carrière de porcher.

V
J’avais alors. On me désigna pour aller à la foire parce que, mon parrain s’étant fait l’entorse, mon 27frère Louis devait rester pour le pansage, et parce que ma sœur Catherine était très enrhumée. Je dois dire que cela ne me fit pas déplaisir, bien au contraire. Depuis que nous étions au Garibier, je n’avais jamais quitté le territoire du domaine, si ce n’est pour aller à la messe, à Meillers, les jours de grande fête, quatre ou cinq fois par an tout au plus. Or, d’avoir traversé Bourbon le jour du déménagement, il m’était resté un souvenir vague et confus, mais grandiose. C’était pour moi une ville immense avec de grandes maisons, de beaux magasins et des rues si nombreuses qu’il ne devait pas être facile de s’y reconnaître. Dame, j’étais rudement content d’aller revoir toutes ces choses étonnantes!
Pourtant, le matin, je trouvai fort désagréable de me lever
à trois heures. Mon père eut mille peines ouvrir les yeux; et, même levé, je ne me départissais pas de ma somnolence inconsciente. Ma mère me fit endosser mes habits des grands jours, – lesquels n’étaient guère luxueux, puisqu’ils avaient servi à mes deux frères avant de m’échoir –; puis elle voulut me faire manger la soupe. Mais je n’avais pas faim, ayant trop sommeil. Ma têtemon bras, retombait sur la table, et du sable toujours me brouillait les yeux. Ma mère prévoyant bien qu’avant peu je regretterais ma somnolence du matin me mit dans la poche un morceau de pain avec quelques pommes:
Pour quand tu auras faim, petit!
Elle m’enveloppa le cou dans un gros cache-nez de laine et me couvrit les épaules d’un vieux châle gris effrangé.
– Que tu vas avoir froid, mon pauvre Tiennon, ça me fait de la peine de te voir partir par un temps pareil.
Elle me montrait, ce matin-là, une tendresse inac28coutumée
; sa voix se faisait caressante et ses yeux étaient pleins d’une douceur attristée; je sentis dans sa plénitude son amour de mère qui, sous sa dureté coutumière, ne transparaissait qu’à moitié.
A quatre heures,
on fit sortir de leur étable les cochons; on les démarra péniblement hors de la cour et, dans le grand gel de cette fin de nuit, le voyage commença. Au contact de la température hostile, je m’éveillai tout à fait. Alors, songeant qu’on allait à Bourbon, je retrouvai mon enthousiasme d’enfant, ma gaîté innocente, et je me mis à frapper les cochons avec ma branche d’osier, ayant hâte d’arriver. Je me donnai tellement de mal que je n’eus pas très froid; et ce trajet du matin se passa sans trop d’ennui ni de souffrance.
Sur les sept heures et demie, nous fûmes installés au champ de foire, en bonne place, le long d’un mur. Mon père tirait d’un petit sac de toile bise, apporté exprès, des poignées de seigle, qu’il jetait aux cochons pour leur faire prendre patience. Bientôt, néanmoins, ils se mirent à grogner à cause du froid; leurs corps recroquevillés tremblaient; leurs soies se hérissaient, et il devint difficile de les faire tenir en place. J’avais bien froid, moi aussi. Succédant au mouvement de la marche et à la chaleur relative qui en résultait, le calme du foirail était vraiment cruel. Les frissons me gagnaient et mes dents claquaient sans relâche mes pieds s’engourdissaient, devenaient douloureux plus que de raison. En plus, j’avais faim; mais mes pauvres mains étaient tellement raidies que je ne pouvais même arriver à sortir de ma poche les provisions que ma mère y avait mises; je n’y parvins qu’après les avoir réchauffées, en les introduisant l’une après l’autre sur ma poitrine. Et le 29cinglement de l’air glacé m’obligea à m’interrompre de manger pour les réchauffer encore. Mon père avait de la peine à s’en tirer, lui aussi. Il battait la semelle constamment et frottait ses mains l’une dans l’autre, ou bien battait l’air avec de grands mouvements de bras.
Cependant la foire allait son train
; mais elle n’était guère importante. «C’est une foire morte», disaient les habitués. Autour de nous, d’autres nourrains et de tout petits laitons blancs grognaient d’avoir trop froid, comme les nôtres. Plus loin, des porcs gras, étendus sur le sol durci, se levaient avec une plainte encolérée quand un marchand les frappait de son fouet pour les examiner. A l’autre extrémité de l’enclos, il y avait des moutons qui paraissaient malheureux et malades à cause du givre qui mouillait leur toison. Les bovins se tenaient dans l’autre partie du champ de foire qu’un mur séparait de celle où nous étions; on ne les, mais on entendait de temps à autre leurs beuglements ennuyés et plaintifs. Les gardiens des bêtes, tous campagnards en sabots de bois, pantalons d’étoffe bleue, grosses blouses et casquettes, – avec des cols de chemises très hauts dans lesquels s’engonçaient leurs figures maigres, – grelottaient de compagnie et se livraient, comme mon père, à des mimiques diverses pour vaincre le froid. Il y avait peu de monde en dehors de ceux-là: seulement quelques gros fermiers en peaux de chèvre et quelques marchands en longs cabans gris ou bleus. Les circulaient sans relâche, ayant hâte de faire leurs affaires pour s’en aller déjeuner dans quelque salle d’auberge bien chauffée. Les oisifs, ceux qui vont aux foires pour tuer le temps, étaient prudemment restés chez eux.
De temps à autre, M. Fauconnet, notre maître, passait à côté de nous. C’était un homme d’une quaran30taine d’années, aux larges épaules, à la figure grimaçante et rasée; de bonne humeur, il souriait constamment d’un sourire bénin; mais quand quelque chose ne lui allait pas, son visage se plissait, devenait dur. Ce jour-là, justement, il était de fort méchante humeur parce que la foire ne valait rien et qu’il fallait vendre à bas prix ou ne pas vendre. Il se fâcha parce que trois des cochons étaient trop inférieurs; il dit qu’on aurait mieux fait de les laisser à la maison, attendu que la bande se trouvait dépareillée de leur présence et qu’il était quasi-impossible de les faire partir avecCependant il se faisait tard: j’avais toujours froid et je commençais à trouver le temps long. Mon père me proposa bien d’aller faire une tournée en ville pour me réchauffer; mais je refusai, ayant peur de m’égarer, et aussi parce que m’effrayaient tous ces gens inconnus que je voyais circuler.
Plusieurs tentatives de vente ayant échoué, nous nous
disposions à repartir lorsque, vers dix heures, les cochons furent achetés, après un long par un marchand très loquace, sauf pourtant les trois petits dont il ne voulut pas. A vrai dire, M. Fauconnet n’essaya guère de les lui faire accepter. Il aima mieux lui vendre plus cher les autres et nous laisser ramener ceux-ci pour que nous les fassions grossir davantage. Les peines qui pouvaient en résulter pour nous lui importaient peu!
Sur
la route de Moulins, où nous devions faire au marchand la livraison des cochons vendus, il nous fallut attendre deux. Je m’y ennuyai fort, d’autant plus qu’il continuait de faire très froid, le soleil n’ayant pu réussir à percer l’opacité de l’atmosphère hivernale. Quand l’acheteur parut, des gens de bonne volonté nous aidèrent à effectuer le triage des 31non-vendus, ce qui ne fut point chose commode. Après que les vendus furent livrés et soldés, – en pièces d’or que mon père fit sonner une à une sur la chaussée humide, – nous repartîmes au travers de la ville avec les trois . J’eus une désillusion au cours de ce trajet: les maisons ne me semblèrent plus aussi belles; seuls quelques étalages de magasins me charmèrent. Il faut dire que nous ne suivîmes presque pas la grande rue; nous prîmes à côté de la rivière de Burge, une rue montueuse et grossièrement pavée qui débouchait dans le haut quartier, sur la place de l’église: c’est de là que partait le chemin de Meillers.
. . . . . . . . . . . . . . . . .
.
Sur cette place de l’église, au carrefour de la route d’Autry, mon père me
laissa seul. Il voulait aller remettre sans plus tarder à M. Fauconnet l’argent de la livraison. J’étais bien un peu inquiet de le voir partir; mais il m’avait promis de n’être pas longtemps et de me rapporter du pain blanc et du chocolat pour faire mon goûter; de plus, il voulait demander à M. Vernier, un fermier de Meillers qu’il connaissait, et qu’il comptait rencontrer chez M. Fauconnet, de me ramener en croupe sur son cheval. Ces promesses me faisaient oublier l’appréhension que j’avais de rester seul.
Je
jetai aux trois gorets le peu de grain qui restait au fond du sachet de toile. Mais, en dépit de cela, ils ne tardèrent pas à me causer du désagrément. L’un se sauva dans le chemin de Meillers qu’il reconnaissait sans nul doute, tandis qu’un autre redescendait en courant vers la ville. Fort à propos, un homme qui s’en retournait de la foire m’aida à les rassembler. Ils furent tranquilles un moment, pas longtemps. Bientôt ils se remirent à courir de côté et d’autre en grognant, et j’eus bien de la peine à ne pas les échapper. Aux 32rares instants où ils ne bougeaient pas, je portais obstinément mes regards sur l’entrée de la ruelle par où mon père s’en était allé avec l’espoir, toujours déçu, de le voir réapparaître. Et, de plus en plus, j’étais pris par l’ennui, par le froid, par la faim.
Il y avait longtemps, longtemps que j’étais là, quand j’entendis sonner trois heures à l’horloge
de la tour de la Sainte-Chapelle. Cette tour et les trois autres, plus éloignées, qui sont les derniers vestiges de l’ancien château, je les devinais plus que je ne les voyais: assombries naturellement par les siècles, elles apparaissaient plus sombres encore sous le ciel gris, noyées et presque indistinctes dans la grande brume du soir givreux. Au-dessous, la ville formait une masse également informe et vague où rien ne tranchait et d’où ne venait aucun bruit: elle semblait anéantie par quelque invisible catastrophe. La place de l’église où j’étaisl’ensemble triste de tout. Ils étaient tristes, ses grands arbres à la nudité voilée et ses arbustes buissonneux, tout blancs aussi, et son carré de gazon nu qui craquait sous mes pas, et son bassin rectangulaire dont les glissades des gamins avaient meurtri la glace terne, Au fond, l’église, aux massives portes fermées, semblait hostile à la prière et à l’espoir. A droite, dans un jardin aux murs élevés, un château tout neuf, avec deux tours carrées, avait des allures de prison. En bordure du chemin de Meillers, face à l’église, une belle maison à un étage était lugubre aussi parce qu’à ses murs grimpaient de vilains reptiles noirs – qui étaient sans doute, en été, de belles plantes vertes. – Venait ensuite une rangée de basses chaumières que précédait une ligne uniforme d’étroits jardinets: maisons de journaliers probablement, sauf une, vers le milieu, dont le locataire était savetier, ainsi que l’attestait la grosse botte suspendue au-des33sus de la porte. Au bas de la place, la maison d’angle de la rue pavée servait à la fois d’épicerie et d’auberge: des pains de savon s’apercevaient derrière les vitres de l’imposte; une branche de genévrier se balançait au mur.
Comme l’église, toutes ces habitations restaient closes; elles contenaient sans doute des foyers flambants, des poêles chauds auprès desquels les gens pouvaient se rire de l’hostilité du dehors. L’hostilité du dehors, j’étais tout seul à en souffrir avec mes trois cochons.
La grille qui clôturait le jardin du château s’ouvrit et livra passage à deux prêtres, lesquels s’inclinèrent profondément devant une dame encapuchonnée qui les avait accompagnés jusque-là. Ils passèrent tout à côté de moi, me jetèrent même un regard indifférent, et pénétrèrent dans la grande maison tapissée de reptiles noirs qui, je le compris, devait être la leur.
Un moment après, ce fut la
porte d’une des chaumières qui cria sur ses gonds. Une grande femme ébouriffée parut dans l’embrasure et jeta dans son jardinet l’eau d’une casserole. En dépit des observations de cette femme, un gamin, de mon âge à peu près, profita de cet instant pour s’esquiver: il se dirigea vers le bassin de la place où il se mit à patiner. Après cinq ou six glissades, il alla cogner à la porte du cordonnier en criant par trois fois le nom d’André. Un autre gamin plus petit finit par apparaître, et tous les deux glissèrent un long moment de compagnie, tantôt debout et se suivant, tantôt accroupis et se tenant par la main. Mais la grande femme ébouriffée, ayant de nouveau ouvert sa porte, leur enjoignit de rentrer, et cela d’un ton sévère qui les détermina à obéir sans retard. Je fus de nouveau seul sur la place.
De loin en loin,
quelques cultivateurs passaient; ils s’en allaient marchant vite, ayant hâte de regagner leur 34logis. S’en allaient aussi quelques fermiers à cheval, emmitouflés dans leurs manteaux et leurs cache-nez. L’un d’eux, qui avait un gros cheval blanc, s’arrêta en m’aperçevant:
D’où donc es-tu, mon p’tit gas?
– De Meillers,
m’sieu, fis-je en balbutiant, les dents claquantes.
– Tu n’es pas le petit Bertin, du Garibier?
– Si,
m’sieu.
– Et ton père n’est pas
encore venu te rejoindre?
– Non,
m’sieu.
– Voilà qui est fort, par exemple!… Il se sera mis en noce, pardi!… Eh bien, mon garçon, je devais t’
amener; mais dans ces conditions, impossible… tu ne peux pas laisser tes cochons. Donne-toi du mouvement, surtout, ne te laisse pas engourdir par le froid.
Après ces
sentencieux conseils, le monsieur éperonna son cheval et disparut bientôt dans le brouillard. Je n’eus pas de peine à comprendre qu’il était M. Vernier, et je m’attristai profondément en songeant à ce qu’il m’avait dit au sujet de mon père:
– Voilà qui est fort, par exemple!… Il se sera mis en noce…
Cette chose, à laquelle je n’avais pas encore pensé, me
semblait maintenant très vraisemblable. Mon père sortait bien rarement, et, lorsqu’il allait à la messe à Meillers, il rentrait d’habitude tout de suite après. Mais les jours de foire il était parfois moins sage. Il m’était arrivé de me coucher avant qu’il ne soit rentré. Les lendemains de ces jours-là, il paraissait malade et ennuyé et ma mère avait, surtout à son égard, son air le plus brutal; elle le plaignait pourtant d’avoir la tête trop faible, pas assez d’énergie pour résister aux entraînements du hasard. Tous les anciens faits de ce genre me revinrent en mémoire et je ne doutai plus 35que son retard n’eut la cause supposée par M. Vernier.
Dès quatre heures, la nuit vint: elle tombait du grand ciel bas et noir; elle montait de la brume
flottante au-dessus du sol qui s’était épaissie soudain. Je tremblais de froid, de faim et de peur. N’ayant rien mangé de la journée que mon croûton dur et mes pommes, je me sentais défaillir; des grondements remuaient mes entrailles et des voiles sombres passaient devant mes yeux. J’étais aussi exténué de fatigue; le faible poids de mon corps pesait lourdement sur mes jambes molles. Des regrets me venaient de ne pas m’être plus tôt hasardé à partir seul, bien que le chemin ne me fût guère familier. Mais à présent que s’enténébrait la campagne, j’aurais préféré geler sur place que de me mettre en route. Les cochons, comme moi fatigués, dormaient au fond du fossé; j’en profitai pour m’asseoir auprès d’eux, refoulant mon chagrin.
Un domestique à face rasée
sortit du château avec un panier vide, suivit à grands pas la ligne des arbres de la place et, par la rue pavée, disparut vers la ville; il en revint un moment après, le panier lourd de provisions, et portant sous le bras un pain long à croûte dorée pour lequel j’eus un regard d’envie.
Cinq heures: c’
était la nuit tout à fait. Je pus à peine distinguer une voiture de bohémiens s’éloignant de la ville par le chemin de chez nous. Deux hommes marchaient à côté du cheval qu’ils frappaient à grand coups de bâton. Derrière venaient trois adolescents de tailles diverses, dont les loques dépenaillées pendaient, et qui discutaient fort en une langue inconnue. Et de l’intérieur du véhicule, venaient des lamentations, des cris d’enfants battus, des voix de mégères qui se fâchaient. Ces gens-là n’avaient pas meilleure réputation qu’à présent; jqu’ils ne vivaient que de 36rapines et qu’ils volaient des enfants pour les torturer et en faire des mendigots exciteurs de pitié. Mon sang se glaça davantage et mon cœur se mit à battre plus que de raison. Mais les bohémiens passèrent sans me voir.
Et ils ne me virent pas non plus, les deux couples d’amoureux qui défilèrent peu après. Ils s’en venaient sans doute de danser dans quelque auberge. Les filles avaient mis leurs capes de travers en leur grande hâte de partir, vu l’heure tardive; les garçons les serraient par la taille en une étreinte amoureuse que le froid rendait bien excusable.
Le sacristain
avait sonné l’Angelus du soir. Le presbytère, les chaumières avaient clos leurs volets et ne laissaient entrevoir que de minces filets de lumière. Il gelait ferme; la brume se dissipait en partie, et c’était maintenant comme un vague crépuscule qui faisait paraître bizarres tous les objets environnants. Je souffrais moins; mon estomac s’était tu; mais je devenais faible de plus en plus, et des voiles sombres brouillaient mes yeux plus fréquemment, et dans mes oreilles tintaient des sons de cloches, comme si l’Angelus eut sonné sans fin. Les cochons s’étaient éveillés et me donnaient à présent bien du mal à garder. Mais, en dépit de l’énergie qu’il me fallait dépenser pour les faire rester en place, le froid me gagnait les os.
Du côté de la ville, une grande clameur s’éleva… J’eus encore une peur atroce quand je vis apparaître, en un groupe affairé, les individus qui criaient ainsi. J’étais à ce moment en dehors de la place, à une petite distance sur le chemin de chez nous. Au carrefour, ils s’arrêtèrent et se séparèrent, après s’être fait des adieux bruyants: les uns prirent le chemin d’Autry, les autres vinrent de mon côté. J’eus un instant la pensée que mon père était peut-être de ceux-là. Mais quand ils 37furent plus près, je vis qu’ils étaient tous des jeunes gens. Ils étaient six. L’un, très grand, marchait en tête, faisant de moulinets avec son bâton; bras dessus, bras dessous, trois autres suivaient, titubant beaucoup; à une dizaine de mètres, venaient les deux derniers qui s’étaient attardés à allumer leurs pipes. Celui d’en avant chantait d’une voix forte, brusque et saccadée, un refrain d’ivrogne:

A boire, à boire, à boire,
Nous
quitt’rons-nous sans boire!

A cette interrogation, les trois du milieu répondirent par un «non» formidable. Et tous reprirent, chacun sur un ton différent, avec des gestes drôles:

Les gas d’Bourbon sont pas si fous
De
se quitter sans boire un coup!

Ce
mot coup dégénérait en un «ououou» prolongé qui battait son plein quand ils passèrent auprès de moi. J’étais dans le fossé, adossé au tronc d’un petit chêne, à côté des cochons rendormis: les garçons ne soupçonnèrent pas ma présence.
A ce moment, une odeur
de cuisine m’arriva du château, une délicieuse odeur de viande en train de cuire dans le beurre grésillant. Cela réveilla les facultés de mon estomac vide. J’eus envie de franchir le mur, de crier, de hurler ma misère et ma faim, de demander une petite part de cette cuisine qui sentait si bon. Pour échapper à la tentation, je me rapprochai du presbytère. Mais là aussi, je perçus un bruit de cuillers et un parfum de soupe qui, pour être moins pénétrant que celui du château, n’en était pas moins suave. Je compris que partout dans les maisons chaudes on faisait le repas du soir. Les bourgeois du château avaient la viande et le bon pain 38doré. Le curé et ses vicaires mangeaient la soupe au parfum suave et d’autres bonnes choses. Et dans toutes les, on mangeait aussi de la soupe qui ne sentait rien, mais qui était douce à l’estomac et qui remplissait le ventre. Seul, restait sur le chemin, sous le givre et le gel, un petit paysan attifé d’un châle gris qui gardait trois cochons rebutés; et ce petit paysan était là depuis cinq heures; et ce petit paysan n’avait mangé dans toute la journée qu’un morceau de pain et trois pommes; et ce petit paysan, c’était moi! Ils m’avaient tous vu, ceux du château et ceux du presbytère, et les ménagères des chaumières, et leurs petits qui étaient de mon âge; ils m’avaient tous vu: mais pas un n’avait daigné me faire l’aumône d’une parole de sympathie; pas un n’avait songé que je pouvais souffrir; pas un n’avait la pensée de venir voir si j’étais encore là dans la nuit.
Sept heures sonnèrent à la Sainte-Chapelle; je
comptai tristement les coups de marteau frappant l’airain qui, dans le silence de cette place déserte, de ce nocturne cadre d’hiver, me semblèrent lugubres comme un glas. Je tombai, à partir de ce moment, dans une sorte de demi-sommeil, dans le terrible état léthargique de ceux qui meurent de froid. Je m’étais adossé de nouveau au tronc de l’arbre, dans le fossé, et mes yeux étaient clos à demi. Je vis pourtant se lever les cochons, et j’eus la force de les suivre encore, machinalement. Mais je n’avais presque plus de sensations, ni de pensées. Et cependant quelques souvenirs hantaient mon cerveau quasi mort: le Garibier, la Breure, la forêt, ma grand’mère, ma mère, mes frères et mes sœurs, le chien Médor même, ces champs, cette maison, ces êtres qui avaient tenu une place dans ma vie d’enfant, et qu’il me semblait avoir quittés depuis bien longtemps – y défilaient en images imprécises. Cela ne me donnait ni regret, 39ni attendrissement; cela tenait plutôt du rêve. Je n’étais d’ailleurs pas bien certain d’avoir vécu cette vie passée; j’avais en tout cas la conviction que je ne la vivrais plus. Je me sentais mourir, et la volonté me manquait pour résister à l’engourdissement final.....
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il était bien près de neuf heures quand
je fus tiré de ma torpeur par un bruit de pas qu’il me sembla reconnaître. Je me frottai les yeux: je vis mon père qui arrivait. Il toussait, crachait, marchait un peu de travers; mais enfin, c’était lui! J’oubliai d’un coup le chagrin, les terreurs, les souffrances, tout le long martyre de cette journée, dans le grand bonheur de le retrouver; et, exultant de joie, j’allai me jeter dans ses bras. Lui, tout d’abord, resta interdit: il était dans l’habituel état d’hébétement qui suit l’orgie et il semblait étonné de ma présence ici. Enfin le souvenir lui revint: il me pressa dans ses bras, en un débordant enthousiasme d’amour paternel, et m’appela son «pauvre petit ami». Les gens qui ont bu s’exagèrent toujours leurs impressions. Mon père pleura de m’avoir laissé toute la journée seul! Il avait dans sa poche un croûton de pain, reste de son déjeuner d’auberge, et un morceau de sucre, dernier vestige du café qui avait suivi le déjeuner: je croquai ces débris qui me donnèrent quelques forces. Il voulut absolument aller m’acheter d’autres provisions à l’épicerie-auberge du bas de la place; mais je refusai. Maintenant que je l’avais retrouvé, lui, mon protecteur et mon guide, je ne craignais plus rien; je me sentais la force de marcher jusque chez nous sans manger autre chose; et je me cramponnais à sa main en un engourdissement voulu, pour l’empêcher de s’éloigner.
Les cochons circulaient dans le chemin
paraissant, eux aussi, à demi anesthésiés. Ils n’avaient, à coup sûr, pas voulu se sauver: car je n’avais pas dû faire jusqu’au 40bout, même inconsciemment, mon office de gardien.
Le retour fut long, silencieux
et pénible. Mes yeux se fermaient malgré moi, et mon père, dont je ne lâchais pas la main, me traînait presque. De plus, il avait à fouailler toujours les cochons qui lambinaient. Et, à un moment donné, malade, il dut s’arrêter, s’accoter contre un mur, le front dans la main;une écœurante senteur de vin, des hoquets de plus en plus rapprochés le secouèrent; il souffrait tellement, que son visage était décomposé; il finit enfin par vomir et, soulagé, me reprit la main, put repartir.
Il était onze
heures passé quand nous fûmes rendus. J’entrai de suite à la maison, laissant mon père s’occuper seul d’enfermer les cochons et de leur donner à manger. Au coin de l’âtre où s’éteignaient les dernières braises, ma mère veillait en tricotant. Toute la soirée elle avait prêté l’oreille aux bruits du dehors, comptant toujours nous voir arriver, sentant grandir son inquiétude à mesure qu’avançait l’heure. Elle me demanda pourquoi nous nous étions tant attardés. Et quand je lui eus fait le récit de la journée, elle se prit à me plaindre et à me prodiguer des caresses, en même temps qu’elle foudroyait de son plus mauvais regard mon père qui venait d’entrer; puis elle sembla ignorer qu’il fût là, ne lui prêta aucune attention. Lui ne dit pas un mot non plus; il se coucha immédiatement. Je mangeai un reste de soupe et un œuf cuit sous la cendre. Ce régal me fit du bien; mais tout de même, je ne pus guère dormir. Il me fallut plus d’une semaine pour me remettre de mes fatigues et du rhume qui ma trop longue faction. Mais il fallut à mon père et à ma mère bien plus de temps encore pour revenir à leurs relations normales.

VI
41Vint le moment où je dus aller au catéchisme: ce fut mon premier contact avec la société. La société, pour la circonstance, était représentée par un vieux curé à la mine rose et aux cheveux blancs, et par cinq gamins, dont quatre étaient, pour le moins, aussi sauvages que moi. Seul, Jules Vassenat, le fils du buraliste-aubergiste,
était moins emprunté parce qu’il allait apprendre à lire à Noyant où il y avait une école. Elles étaient loin les unes des autres à ce moment, les écoles. Et les quasi-bourgeois seuls pouvaient y envoyer leurs enfants; car les annuités étaient chères.
Le catéchisme des garçons se faisait à huit heures du matin. Comme il y avait une bonne lieue du Garibier
au village, il me fallait partir de chez nous l’hiver avant qu’il fasse jour. Par les temps de gel je m’en tirais bien, sauf qu’il m’arrivait souvent de buter et même de tomber: car les chemins étaient cahoteux à l’excès. Mais par les temps humides, je m’enlisais dans la boue gluante; elle pénétrait dans mes sabots et crottait mes chausses de laine, si bien que j’étais très mal à l’aise à l’église pendant le cours des séances. De plus, le curé se fâchait quand j’arrivais avec des sabots trop sales. (A vrai dire, il ne ménageait pas davantage mes camarades, lesquels n’étaient guère plus favorisés que moi sous le rapport des chemins.) Il était d’un caractère très emportant. Quand nous répondions mal à ses questions, et aussi quand nous chuchottions et riionstout à fait:
42Sac à papier! jurait-il. Voleur de grain!
Et il nous donnait sur la tête de grands coups du plat de son livre. Mais ses colères
ne duraient pas longtemps; il en était vite arrivé à nous dire des «goguenettes»[1] et à rire avec nous. Il avait d’ailleurs des attentions délicates qui rachetaient largement ses sévérités passagères. C’est ainsi qu’à l’occasion d’un mariage il nous partagea la brioche bénite que les jeunes époux lui avaient offerte; il nous distribua des dragées au lendemain d’un baptême; et, le 31 décembre, il nous donna une orange chacun, en nous priant de ne pas aller l’embêter le lendemain pour la bonne année. Au demeurant, c’était un brave homme, familier avec tout le monde, jovial et sans malice; il avait son franc-parler, même avec les riches; la puissance de l’argent le laissait froid; ce n’était pas un léche-pieds comme j’en ai tant vu depuis.
Je ne pouvais guère rentrer du catéchisme avant dix heures, mais
j’arrivais souvent plus tard. Je m’étais lié avec un de mes camamrades, Jean Boulois, du Parizet, qui s’en venait un bout de chemin avec moi, et il nous arrivait de faire de bonnes parties.
Nous passions
sur la chaussée d’un étang très vaste, juste à côté du moulin, et nous nous arrêtions chaque fois pour voir tourner la grande roue motrice, pour entendre le grincement des meules et le tic-tac du mécanisme. Nous trouvions amusant aussi de voir partir les garçons avec leurs gros chevaux portant à dos la farine des clients; ils ramenaient de même le grain à moudre. Les carrioles d’à présent étaient inconnues, en raison de l’absence de routes.
Jean Boulois, qui était ingénieux, avait toujours à me proposer des distractions nouvelles. Il m’entraîna le 43long d’un ruisseau où croissaient des plantes à grains rouges, lesquels grains nous servirent à faire des colliers. Il m’apprit à faire des pétards de sureau et des «marlassières» pour prendre les oiseaux en temps de neige. Nous cherchâmes des prunelles qui, gelées, sont mangeables. Ainsi, nos trajets de retour duraient longtemps: je finis par ne plus arriver qu’à onze heures au lieu de dix; et, comme ma mère se fâchait, je lui racontais que le curé nous gardait de plus en plus tard; elle concluait:
Allons, mange vite la soupe; tes cochons s’impatientent à l’étable; il y a deux heures qu’ils devraient être aux champs.
Je repartais alors dans la Breure ou dans quelque jachère pour une bien longue séance de garde: la solitude me pesait plus qu’avant
.
Un jour, je commis
l’imprudence de ne rentrer qu’à midi: cela donna l’éveil à ma mère. Le dimanche suivant, elle s’en fut trouver le curé qui lui dit que nous étions toujours libres à neuf heures. Naturellement, elle me tança d’importance et il me devint impossible de continuer à lambiner: si je n’étais pas rentré à dix heures et quart dernière limite, j’étais sûr d’avoir les oreilles tirées.
En mai 1835, après ma deuxième année de catéchisme, le bon curé blanc me fit faire
mes Pâques. Etant camarade avec mon ami Boulois, j’allai après la messe, avec mon père, ma mère et mon parrain, déjeuner au Parizet. Ça passait pour être une bonne maison, et, en effet, le repas était copieux: il y avait une soupe au jambon, du lapin, du poulet, il y avait de la miche de froment toute fraîche, de la galette et de la brioche; il y avait du vin, – j’en bus bien un verre entier, – et du café, boisson que je ne connaissais pas encore. J’abusai peut-être un peu de toutes ces bonnes choses; toujours 44est-il que je fus indisposé à la cérémonie du soir.
J’ai pu me convaincre
, depuis, qu’dans la vie qu’au plaisir succède l’ennui… L’ennui est la rançon de la joie.

[1] Anecdotes. Bons mots.

VII
J’eus l’occasion de faire encore un festin peu de temps après: mes deux frères se marièrent au mois de novembre de cette même année.
Mon frère
Baptiste, l’aîné, qui était mon parrain, touchait à ses vingt-cinq ans. Le Louis en avait vingt-deux. Pour les sauver du service, mon père les avait assurés à un marchand d’hommes avant le tirage au sort.
Le service militaire,
qui avait alors une durée de huit ans, semblait une calamité sans nom. Ma mère disait souvent, en parlant de mes frères, qu’elle préférerait les voir mourir que partir soldats. Cette crainte exagérée s’expliquait par plusieurs raisons. D’abord, le nombre des appelés était restreint; et, parmi ces victimes du hasard, tous ceuxsans ressources se faisaient remplacer. Puis les partants n’avaient pas la perspective de venir en permission chaque année. Ils gagnaient à pied leur garnison lointaine et ne reparaissaient généralement qu’à l’expiration de leur congé. (Les chemins de fer n’existant pas encore, les voyages étaient très coûteux et possibles seulement aux riches.) Enfin, tout le monde restant sédentaire, on n’avait pas la moindre notion de l’extérieur. Hors de la commune et du canton, au-delà des distances connues, c’étaient des pays mystérieux qu’on s’imaginait dangereux et peuplés 45de barbares. Sans compter que le souvenir persistait des grandes guerres de l’Empire pendant lesquelles tant d’hommes étaient morts. Voilà pourquoi la conscription était pour les parents, dix ans d’avance, un sujet de transes continuelles.
En s’assurant avant le tirage, ça coûtait cinq cents francs à peu près, alors que si l’on s’exposait à être pris on ne s’en tirait pas
, le cas échéant, à moins de mille ou onze cents francs. Ma mère avait donc accumulé dans le tiroir intérieur de son armoire. A force d’économie, rognant sur le sel, sur le beurre et sur tout, elle était arrivée à rassembler pour l’époque du tirage au sort de chacun des aînés les cinq cents francs nécessaires à l’assurance préalable. Elle avait été bien fière de ce résultat qui lui donnait la certitude de les conserver auprès d’elle.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mes frères épousaient les deux sœurs, les filles de Cognet, du Rondet.
Le Louis ne s’était décidé qu’au dernier moment à demander la Claudine Cognet, car il avait plus près de chez nous une petite bonne amie avec laquelle il voulait bien se marier. Mais ma mère lui avait fait entendre qu’étant sans doute appelé à vivre toujours avec son frère, il valait bien mieux qu’ils aient les deux sœurs pour femmes, que ce serait dans le ménage une garantie de concorde. Et comme elle avait sur lui beaucoup d’ascendant, elle finit par obtenir qu’il acquiesçât à ses avis.
Comme j’étais trop jeune pour
servir de garçon, on me fit rester à la maison le jour de la noce avec ma grand’mère et la Marinette. J’allai même garder les cochons comme de coutume, mais je les ramenai de bonne heure sachant bien que, dans le remue-ménage général, on ne s’en apercevrait pas. Le dîner se préparait sous la direction d’une cuisinière de Bour46bon qu’aidaient ma mère, rentrée sitôt la fin de la cérémonie, la mère Simon, de Suippière, et la servante de la Bourdrie. Tout était sens dessus dessous. On avait monté les lits au grenier. Une grande table faite avec des planches posées sur des tréteaux coupait en deux, diagonalement, la pièce. Une hécatombe de volailles avait eu lieu la veille; j’en avais compté jusqu’à vingt,– oies, canards et poulets, – étalant sur un banc leur nudité saignante. D’autre part, le boucher de Bourbon avait amené dans sa voiture une provision de viande. Quand je revins des champs, tout cela mijotait dans la chambre à four. Je me régalai avec des abatis de volailles et de la brioche appétissante fleurant le beurre frais.
Ceux de la noce arrivèrent comme il faisait nuit. Ils avaient
passé la journée au bourg, chez Vassenat l’aubergiste, où un grand bal avait eu lieu. Car, la noce étant conséquente, il y avait deux musiciens: un vieux maigre qui manœuvrait avec conviction le tourniquet d’une vielle, et un joufflu au nez cassé qui jouait de la musette. Le déjeuner du matin s’était fait hâtivement et de bonne heure au Rondet, avant le départ pour Meillers. Tout le monde avait grand’faim le soir, et le dîner commença presqu’aussitôt.
La grande table se trouvant être insuffisante, on
installa sur une petite table spéciale, au coin de la cheminée, les gamins dont j’étais. Il y avait les deux plus jeunes enfants de l’oncle Toinot, trois ou quatre petits de la parenté de mes belles-sœurs et enfin des voisins: les deux gas de Suippière, le Claude et la Thérèse de la Bourdrie. J’étais placé à côté de la Thérèse et j’admirais ses joues fraîches et les quelques mèches de ses cheveux blonds que n’emprisonnait pas son bonnet d’indienne. Je ne lui parlais guère, toutefois, car je continuais d’être peu hardi d’ordinaire, et cet envahissement d’étrangers m’intimidait plus encore. Mes compagnons 47de table n’étaient d’ailleurs pas plus loquaces que moi. Mais si nous restions quasi silencieux, nous n’en faisions par moins honneur aux plats. Ma mère vint s’installer avec nous et s’occupa de nous surveiller, de nous servir, ce en quoi elle eut bien raison, car, sans elle, nous nous serions certainement trop bourrés.
A la grande table, par contre, les conversations allaient s’animant. Tout le monde parlait fort.
Mais plus fort que tous s’exprimait l’oncle Toinot qui faisait son récit habituel de la guerre de Russie. Il plaça un épisode dramatique qu’il ne servait que dans les grandes occasions: il s’agissait d’un Russe qu’il avait tué:
C’était l’avant-veille de la Bérésina, un jour qu’il faisait rudement froid, sacré bon sang! J’étais en reconnaissance avec ma compagnie, sur les flancs de la colonne, au delà d’une légère ondulation qui se détachait en relief dans l’immense paysage plat. Et voilà qu’au moment où on ne s’attendait à rien, les Cosaques se mirent à nous canarder à faible portée. Avant que nous n’ayons eu le temps de nous mettre en état de défense, ils avaient tué ou blessé la bonne moitié de notre petite troupe; puis, nous voyant démoralisés, ils se précipitèrent sur nous avec des cris sauvages: étant nombreux, ils voulaient nous cerner. Alors, nous leur fîmes voir que nous étions des Français; nous nous défendîmes à la baïonnette avec une telle vigueur qu’ils ne purent réussir à nous entourer. Le chef russe avait une sale tête; j’aurais bien voulu lui mettre les tripes au vent. Mais comme je l’approchais, un furtif coup d’œil à gauche me permit de voir un grand diable en train de prendre ses mesures pour m’assommer d’un coup de crosse. Je n’eus que le temps d’éviter le choc en faisant un saut de côté. Et, avant que le Cosaque ait pu se reconnaître, je lui fichai un coup de tête dans le ventre, puis un croc en jambe qui le fit s’étendre dans 48la neige, puis, prestement, j’amenai la pointe de ma baïonnette en vue de sa poitrine… Alors le malheureux me fixa de ses deux grands yeux blancs pleins d’épouvante et de supplication:
– «Francis
bono!… Francis bono!… disait-il.»
«Je compris que ça signifiait ‘‘Bon français’’ et qu’il me
suppliait de ne pas le tuer. Mais je n’étais guère d’humeur à montrer de l’: il y avait huit jours qu’on ne mangeait rien que de rares morceaux de cheval mort, tout crus:
– «Oh!
ça, mon vieux cochon, tu peux te!… Tu ne m’aurais pas ménagé, toi, si je ne t’avais pas vu à temps; tu as voulu me tuer: je te tue…»
Je
fis pas tout ce discours, vous pensez bien. Mais ces choses-là me passèrent par la tête en l’espace d’un éclair. Je lui fourrai ma baïonnette dans le ventre avec une telle force qu’elle le perça de part en part…
Un petit
frisson d’horreur passa autour de la tablée, un instant silencieuse. Tous les regards se portèrent sur cet homme qui avait tué un homme. Lui jouissait de son triomphe. Il but deux verres de vin et, pour continuer d’attirer l’attention, se mit à chanter des chansons de l’armée, très croustillantes, qui émoustillèrent tout le monde. Ma grand’mère lui dit que ce n’était pas convenable de chanter cela à cause des enfants. Il est vrai qu’à la petite table nous étions tout oreilles et que plus d’un couplet nous intriguait fort.
La porte extérieure s’ouvrit sous une poussée brusque. Une dizaine d’individus
bizarrement attifés entrèrent à la file et se mirent à crier, à sauter, à faire des contorsions et des grimaces. Presque tous étaient habillés en femmes, ou bien en. Ils avaient d’énormes nez postiches dans des figures enfarinées. Quelques-uns, avec du noir de 49charbon, s’étaient fait des moustaches et des rayures par tout le visage. Cinquante bouches poussèrent le même cri:
Les masques!… Les masques!…
C’était la coutume de cette époque: à tous les dîners de noce, les jeunes gens du voisinage se présentaient ainsi déguisés, sous le prétexte d’amuser les invités.
Ils continuaient à faire les fous, embrassant les filles qu’ils blanchissaient de farine et noircissaient de charbon. On leur offrit du vin et de la brioche.
Ils burent et mangèrent, puis se mirent à danser dans l’étroit espace libre: ils dansaient avec des entrechats formidables qui soulevaient leurs jupes, et ils poussaient des hurlements de bêtes.
Mais les convives commençaient
de s’ennuyer à table; les faits et gestes des masques leur donnaient envie de prendre de l’exercice, de se dégourdir les jambes. Tout le monde se leva; mon père alluma la lanterne et, au travers de la cour boueuse, on le suivit jusqu’à la grange, sur l’aire de laquelle un bal s’organisa. Dans un coin, avec des bottes de paille, une estrade rudimentaire fut édifiée sur laquelle prirent place le vieux maigre avec sa vielle et le joufflu au nez cassé avec sa musette. La lanterne fut accrochée au milieu, très haut, à un bâton piqué d’un côté dans le foin du fenil et de l’autre dans un tas de blé non battu. Elle donnait une faible clarté blafarde et, dans la demi-obscurité, les danseurs avaient l’air de spectres. Mais cela leur importait peu: masques et convives tournaient à qui mieux mieux ou bien s’agitaient en cadence dans les multiples figures de la bourrée. Adossés au tas de gerbes, les vieux regardaient en causant et parfois même faisaient la leur. Nous, les gamins, nous courions au travers des danseurs, nous poursuivant et nous chamaillant. A un moment où nous étions sages, mon parrain et sa femme nous taquinèrent.
50Il faut danser, les petits: c’est une bonne occasion pour apprendre.
Et comme nous baissions
tous la tête en rougissant, mon parrain reprit:
Allons, Tiennon, attrape la Thérèse et fais-la tourner…
Il y mit de l’insistance, et
, malgré notre confusion, il nous fallut partir. La tête nous tourna bieu un peu; nous nous cognions aux grands qui nous rejetaient à droite et à gauche; mais nous allâmes jusqu’au bout quand même, et quand ce fut fini, voyant les autres embrasser leurs danseuses, je mis deux gros baisers sur les joues roses de la Thérèse, ce dont mon parrain qui nous observait me taquina fort. Mais ce premier essai m’avait donné de l’audace et je me mêlai ensuite à presque toutes les danses.
La lanterne ayant usé son combustible s’éteignit soudain, et
, dans la grange enténébrée, ce furent des cris d’effroi et de gaîté, des bousculades et des rires. D’ironiques exclamations passaient.
Baptiste, gare ta femme!
– Louis, je te vole la Claudine!
– Pauvres jeunes mariés, où en sont-ils?

Il y avait des étreintes dans les coins; on entendait des
chuchotements, des bruits d’embrassade; il y eut des baisers anonymes, pris audacieusement, qui firent se fâcher les filles.
Mon parrain m’ordonna d’aller
à la maison chercher de la lumière. J’y trouvai les vieux qui, depuis un moment, avaient quitté le bal. Ils étaient attablés de nouveau en train de boire et de chanter, et de s’empiffrer de gros morceaux de volaille rôtie. L’oncle Toinot, tout à fait ivre, dormait sur la table.
Quand l’aire fut éclairée à nouveau, les danses repri51rent et le bal ne se termina qu’à deux heures du matin. Seulement les jeunes mariés s’en étaient allés plus tôt, ils s’en étaient allés dans la nuit à Suippière où ils devaient coucher. Quelques-uns des invités reçurent aussi l’hospitalité chez les voisins. Les autres couchèrent chez nous: les femmes et les enfants au grenier, – où chacun des lits avait été dédoublé par les soins de ma mère, – les hommes au fenil, où on avait disposé à leur intention de vieilles couvertures et de vieux sacs.
Les jeunes garçons
ne se couchèrent pas. Quand ils eurent bu et mangé à satiété, ils se répandirent dans la cour et firent mille sottises. Ils démontèrent complètement l’araire et bousculèrent le char à bœufs dans l’abreuvoir; ils enlevèrent des jougs les liens de cuir et s’en servirent pour suspendre au sommet des bêches, des pioches, des «mares», tous les outils qu’ils trouvèrent; ils y suspendirent aussi la brouette sur laquelle ils avaient préalablement lié Médor; (le pauvre chien poussa des plaintes déchirantes qui réveillèrent les dormeurs, et mon père fut obligé de l’aller délivrer; il eut mille peines à y parvenir). Pendant ce temps, les autres continuaient leurs exploits, mettaient sur le chemin des mariés de grands bâtons fourchus, dont je ne compris pas à ce moment le sens. Ce fut ainsi qu’ils s’occupèrent jusqu’au jour.
Le cortège se reforma vers neuf heures pour aller chercher les mariés, et il y eut de beaux rires à leurs dépens quand on passa à proximité des
emblêmes. Mais je ne vis pas cela, car il m’avait fallu aller garder les cochons comme si de rien n’était. Quand je revins, le déjeuner s’achevait dans une gaîté un peu factice. La fatigue se lisait sur les figures tirées aux gros yeux somnolents. Il y eut encore une petite séance de bal dans la grange; puis ce fut, dans des embrassades sans fin, le départ des invités
52Il fallut travailler
plusieurs jours ensuite pour remettre toutes choses en place.

VIII
Après ce double mariage, il se trouva que notre ménage fut très fort, surtout en femmes. Ma grand’mère, ma mère, la Catherine, mes deux belles-sœurs, cela les faisait cinq, toutes capables de travailler. Il y avait en plus ma petite sœur Marinette qui touchait à ses dix ans: mais la pauvre gamine était innocente.
Elle. Elle avait été très longue à se développer physiquement, n’avait marché qu’à deux ans, parlé qu’à trois: et encore lui restait-il un zézaiementdéformer beaucoup la plupart des mots, la rendait inapte à se faire comprendre des étrangers. On mettait cela sur le compte d’une mauvaise fièvre qu’elle avait eu étant toute petite, ou plutôt sur les convulsions provoquées par cette fièvre. Mais ces tares de l’organisme n’étaient rien en comparaison de celles du cerveau où nulle idée ne se faisait jour. La pauvrette avait de la peine à saisir les moindres choses. Sa physionomie restait fermée. Ses yeux étrangement fixes ne décelaient nulle lueur d’intelligence. Elle ne répondait que par monosyllables et ne tenait guère de conversation qu’avec Médor et les chats avec lesquels elle se plaisait à jouer. Les reproches la laissaient indifférente; les événements les plus graves ne l’émeuvaient point; mais elle riait parfois sans motif, longuement. Sa compréhension était, à dix ans, et devait rester toujours celle d’un enfant en bas âge.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
53A dater de ce moment, bien que restant porcher en titre, je
commençai à me familiariser avec toutes les besognes. J’étais employé comme toucheur de bœufs – comme– surtout pendant le dernier mois d’hiver et les deux premiers mois de printemps. C’était l’époque où on mettait l’araire dans les jachères à ensemencer l’automne d’après, et, pour cette opération, il fallait les quatre bœufs au même attelage.
Nous venions à neuf heures, après le pansage du matin – mon parrain et moi – et
nous restions jusqu’à trois ou quatre heures de l’après-midiles cochons qui s’occupaient à suivre le sillon ouvert pour manger les vers déterrés et restaient. Une longue gaule aiguillonnée me servait à diriger les bœufs qui s’appelaient Noiraud, Rougeaud, Blanchon et Mouton. Les deux premiers étaient de cette race d’Auvergne dont j’ai déjà parlé: (il y en avait un couple au moins dans chaque ferme; car on prétendait que les bœufs blancs du pays n’étaient pas assez robustes pour faire tout le travail). Ils allaient bien, ayant l’expérience de l’âge. Mais les deux blancs, jeunes encore, avaient besoin d’être surveillés sans relâche. Je me fatiguais beaucoup à marcher sur la terre remuée, à cause surtout des petits cailloux qui pénétraient dans mes sabots et me faisaient mal aux pieds. Quand j’étais trop ennuyé de toucher, je demandais à mon parrain de me laisser un peu tenir le manche de l’araire, et il y consentait quelquefois. Ça me remuait fortement, mais ça m’intéressait. Néanmoins, malgré toute ma bonne volonté, le manque d’habitude et le manque de force, ou bien un faux mouvement des bœufs, faisaient que e laissais quelquefois dévier l’outil. Alors mon parrain se fâchait: car il était assez emportant et très pointilleux sous le rapport du travail. Pourtant, la chose lui 54arrivait bien, à lui aussi, quand il tenait le manche; mais il prétendait que c’était de ma faute parce que je conduisais mal les bœufs, et souvent il me gifflait… Je compris à ce moment pourquoi, avec les meilleures raisons du monde, les faibles se trouvent avoir tort, et combien il est triste de travailler sous la direction des autres.
Je comptais souvent le nombre des sillons labourés au cours de l’attelée,
et je supputais approximativement, par comparaison au travail des jours précédents, à quel moment il serait temps de partir. Quand il approchait d’être l’heure, je ralentissais ostensiblement en arrivant à la haie dans laquelle s’ouvrait la barrière d’accès, et j’épiais à la dérobée la physionomie de mon parrain, comptant qu’il donnerait le signal attendu. Mais il ne disait rien; il restait impénétrable, et je devais retourner les bœufs, faire un long tour encore, au bout duquel m’attendait souvent une nouvelle déception plus profonde de toute la croissance de mon espoir. D’ailleurs, la plupart du temps, mon parrain attendait pour partir qu’on appelât de la maison: car il n’avait pas de montre et, par les temps sans soleil, rien ne pouvait le régler que la quantité de travail accompli ou le degré de faim qu’accusait son estomac. A cause de l’éloignement des villages, nous entendions même rarement la sonnerie de l’Angelus de midi qui aurait pu nous donner une vague indication.
Quand il faisait beau
, les séances se passaient avec un minimum d’ennui; mais par les mauvais jours, vraiment ça n’en finissait plus. Il me souvient d’un mois de mars où nous labourions dans le champ des châtaigniers, le plus éloigné de nos champs. Il faisait toujours un grand vent de Souvigny, c’est-à-dire du plein Nord, avec des averses froides, des giboulées de grésil 55et de la neige quelquefois. Cela traversait mes vêtements, m’enveloppait d’un suaire glacé et mes mains étaient d’un rouge pourpre tavelé de taches violettes. Un jour que les averses nous douchaient plus que de raison, j’eus des frissons qui n’étaient pas uniquement des frissons de froid. J’avais le front brûlant, les dents claquantes et l’estomac lourd. Je bâillais ettard, je n’avais pas faim. Je dis à mon parrain que j’étais malade et que je voulais m’en aller. Mais il se fâcha, me traita de «grand feignant», m’obligea à continuer. A la dernière extrémité pourtant, une averse trop brusque nous ayant fait réfugier dans le creux d’un chêne, il se donna la peine de m’examiner; il constata que j’étais soudain très pâle et soudain très rouge, comprit que j’avais un accès de fièvre et consentit au départ. Mes jambes flageolaient, molles et fatiguées: j’eus de la peine à gagner la maison. On me fit tout de suite coucher; on me couvrit bien; et, le lendemain, à la suite d’une bonne suée, j’eus par tout le corps une éruption de petits boutons rouges.
Cela me tient sédentaire pendant
une quinzaine. Quand je pus repartir dans les champs, la rougeole passée, avril rayonnait. Il y avait du soleil, de la verdure et des oiseaux. Les haies se paraient de jeunes feuilles et les cerisiers étalaient leur floraison blanche. La nature en joie semblait fêter ma guérison. Je trouvai du bonheur à circuler, à vivre.
. . . . . . . . . . . . . . . . .
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L’hiver d’après mes quinze ans, ayant cessé tout à fait de garder les cochons, je dus agir en homme. On me mit à battre au fléau
et à participer au nettoyage des étables.
Les années
d’avant, quand j’allais au champ dans la neige, j’enviais ceux qui restaient à la grange pour battre. Mais quand je dus le faire à mon tour, je fus 56forcé de convenir que ce n’était pas tout rose non plus, que, si l’on conservait les pieds secs, on se fatiguait joliment les bras et qu’on avalait par trop de poussière. Il faut noter que le battage n’était pas une petite affaire à cette époque où tout s’écossait au fléau. Cela durait depuis la Toussaint jusqu’au Carnaval, et même jusqu’à la Mi-Carême, sans interruption presque, sauf quelques journées chaque mois, quand la lune était bonne, pour tailler les haies et ébrancher les arbres. Dans la journée, on battait seulement entre les deux pansages; mais on se reprenait à la veillée. L’année de mon début se trouvant être une année d’abondante récolte, nous battions chaque soir jusqu’à dix heures à la lueur d’une lanterne. Je ne connais pas de besogne qui, plus que celle-ci, soit énervante, porte à la révolte. Manœuvrer le fléau constamment, du même train régulier, pour conserver l’harmonie obligée de la cadence; ne pouvoir un instant s’arrêter; ne pouvoir même disposer d’une de ses mains pour se moucher, pour enlever le grain de poussière qui vous fait démanger le cou: quand on est encore malhabile et non habitué à l’effort soutenu, c’est à devenir enragé! Je n’étais content que les jours où l’on vannait, quand je voyais le gros tas de mélange gris diminuer peu à peu, passer en entier dans le tarare, et que je plongeais mes mains avec délices dans le grain propre
Les séances de nettoyage des étables,
la samedi matin, étaient bien dures aussi. C’est avec le Louis que j’effectuais ce travail. Nous avions une grosse civière de chêne que je trouvais déjà lourde sans qu’elle fût chargée. Munis chacun d’un «bigot»[1], nous piquions violemment dans la couche épaisse de fumier chaud et 57nous entassions sur la civière des «bigochées» monstres. Le Louis excitait ma vanité:
Nous en mettons encore un peu, hein? Tu porteras bien; c’est là que nous allons voir si tu es un homme.
Comme je tenais
à me montrer homme, je consentais à laisser grossir le chargement tant et si bien qu’après, lorsqu’il me fallait soulever ce fardeau trop lourd, il m’en craquait dans les reins. Au début, néanmoins, je parvenais à m’en tirer; mais au bout d’un moment, je suffoquais de chaleur. Quelle que soit la température extérieure, ma chemise se mouillait de sueur. Et mes nerfs fatigués se détendaient: la civière, – dont je ne pouvais plus serrer suffisamment les poignées, – m’échappait dans le parcours de l’étable au gros tas de fumier de la cour. On avait beau ensuite modérer le chargement: à tout propos une nouvelle échappade survenait. Alors mon père, ou mon parrain, était obligé de venir me remplacer, et ils me raillaient, ce qui me faisait mettre en rage.
J’ai remarqué depuis que tous les débutants connaissent ces ennuis-là. Quand on commence à travailler, on a tout de suite le désir de faire aussi bien que les grands; mais on
ne peut y parvenir, car on manque de force, d’adresse et d’expérience. Les autres font sonner bien haut leur supériorité, conséquence de leur âge: et l’on souffre de ne pouvoir les égaler…

[1] Fourche recourbée en forme de crochet.

IX
M. Fauconnet venait chez nous tous les quinze jours à peu près, à cheval ou en voiture, selon l’état des 58chemins.
Dès qu’il apparaissait, les femmes se précipitaient pour tenir sa monture et elles appelaient bien vite mon père qui s’empressait d’accourir, – tant loin soit-il, – pour lui montrer les récoltes et les bêtes, lui donner toutes les explications désirables.
M. Fauconnet tutoyait tout le monde, jeunes et vieux, hommes et femmes. Dans ses moments de grosse jovialité, il allait jusqu’à décoiffer ma grand’mère qui portait ces chapeaux en trois parties – un cône et deux volutes
renversés – dits «chapeaux à la bourbonnaise» que commençaient à dédaigner les jeunes.
Eh bien, tu te maintiens, petite mère? Mais oui, tu as encore bonne mine; tu vivras au moins jusqu’à quatre-vingt-dix ans. Avec ces chapeaux-là, toutes les femmes devenaient vieilles; elles font mal de les changer; les nouveaux sont malsains d’être trop plats; ils ne gardent pas du soleil.
A ma mère il disait:
Ta volaille marche, cette année, Jeannette? Je constate que les poulets ne manquent pas; j’en vois plein la cour. Surtout ne leur fais pas manger la farine des cochons et ne leur laisse pas gaspiller le grain dans les champs: ou bien gare!
Il tapotait le ventre de mes belles-sœurs, leur demandant si ça n’allait pas venir: et, à l’époque où elles étaient enceintes, il constatait complaisamment que ça viendrait bientôt. Il prenait par le menton ma sœur Catherine
en lui disant qu’elle était gentille et qu’il la voulait engager comme bonne.
Et toi, brigand d’Auvergne, tu deviens aussi long qu’une grande perche, me disait-il.
Il m’appelait «brigand d’Auvergne» en souvenir du jour où j’avais laissé
pénétrer les moutons dans le trèfle pour m’être allé promener dans la forêt avec le scieur de long auvergnat.
59Les mauvaises années, mon père lui adressait force plaintes et lui demandait une diminution de charges. A quoi il répondait:
Tu te fais toujours du mauvais sang, Bérot: tu ne viendras pas vieux, mon ami! Une réduction… Mais tu n’y penses pas! Quand tu ne gagnes rien, moi je ne gagne rien non plus, vieux farceur. Et quand ça va bien est-ce que je t’augmente?
Lorsqu’il s’agissait, à
l’époque de la Saint-Martin, de régler les comptes de l’année, on s’efforçait de se rappeler à quelle foire on avait vendu des bêtes et quel prix elles avaient atteint. Mais personne ne sachant faire un chiffre, il était bien difficile de se remémorer tout cela de tête, et plus difficile encore de faire les totaux, de déterminer quelle somme exacte restait comme bénéfice. Attentifs, graves, les yeux brillants, mon père, ma mère et mes frères comptaient de compagnie:
A une foire de Bourbon, dans l’hiver, sept cochons à vingt-trois francs…
– Ça fait cent soixante et un francs
, disait le Louis, très habile.
Ma mère ne s’en rapportait pas à lui du premier coup:
Tu dis cent soixante et un… Est-ce bien ça… Voyons: sept fois vingt-trois… prenons d’abord sept pièces de vingt francs qui font… qui font… les cinq font cent, les deux quarante, cent quarante francs; il reste sept pièces de trois francs qui font vingt et un; cent quarante et vingt et un font bien cent soixante et un. C’est çà. Après?
Mon père
avait eu le temps de songer; il reprenait:
Nous en avons vendu d’autres le Mercredi des Cendres, au Montet. Il y en avait cinq. C’étaient des gros: nous les vendions trente-huit francs dix sous, je crois bien.
60Alors on se remettait à décomposer:
Cinq pièces de trente francs, cinq pièces de huit francs, cinq pièces de dix sous…
C’était comme cela pendant
des soirs et des soirs. Lorsqu’on arrivait à la fin, on ne souvenait plus des totaux précédemment faits et il fallait tout recommencer. C’était à désespérer de pouvoir aboutir. On finissait pourtant par se mettre d’accord sur un chiffre sans être bien certain, d’ailleurs, qu’il soit le véritable.
Quand
M. Fauconnet arrivait pour compter, il avait vite tranché toutes les questions, lui. Il disait, son papier à la main:
Les achats se montent à tant, les ventes à tant; il te revient tant, Bérot…
Les mauvaises années, cette somme était
nulle; il y avait même retard. Des fois elle se montait à deux ou trois cents francs, jamais au delà. Souvent mon père avait espéré mieux: il se hasardait à dire:
– Mais, monsieur, je pensais d’avoir
à toucher plus que çà?
Alors le
visage du maître prenait de suite son mauvais pissement:
Comment, plus que çà? Est-ce que tu me prends pour un voleur, Bérot? S’il en est ainsi je vais te prier de chercher un autre maître qui ne te vole pas.
Mon père s’empressait de bredouiller
, très humblement:
Je ne veux pas dire cela, monsieur Fauconnet, bien sûr que non!
– A la bonne heure, parce que, tu sais, les laboureux ne manquent pas: après toi, un autre.

Pourtant, quand
la différence était trop considérable, Fauconnet daignait expliquer qu’il avait reporté au compte prochain les ventes du mois d’octobre. Cela lui 61permettait de ne donner, selon la coutume, qu’une somme insignifiante; et cela lui laissait pour l’année entière la jouissance de cet argent qu’il aurait dû nous partager de suite. Mais, bien entendu, il fallait accepter de bonne grâce cette combinaison illégale, sous peine d’être mis à la porte…

X
L’argent, comme bien on pense, était rare à la maison
, et, jusqu’à dix-sept ans, je n’eus jamais même une pauvre pièce de vingt sous dans ma poche. Pourtant, les jours de sortie, il me prenait des envies d’aller à l’auberge, de voir du nouveau. Nous allions à la messe à tour de rôle, car il n’y avait que deux garnitures d’habits propres pour nous quatre. Mes frères avaient biennoce, mais ils les réservaient pour les jours de grande fête et pour les cérémonies possibles. (La garniture d’effets de drap du mariage durait la vie d’un homme et lui servait encore de toilette funèbre.) Mon père et mon frère Louis allaient au bourg de compagnie; le dimanche suivant, c’était au tour de mon parrain et au mien.
Or, je voyais que mes camarades de catéchisme commençaient
d’aller boire bouteille chez Vassenat, et cela m’ennuyait de n’avoir pas d’argent pour les accompagner. Le second dimanche avant le carnaval, il était de tradition pour les jeunes de bien s’amuser. Etant dans ma dix-huitième année, j’osai, ce jour-là, demander un peu d’argent. Mon père eut un soubresaut et gémit:
62Qu’en veux-tu faire? Si jeune que ça, mon Dieu!
Ma mère, intervenant, déclara qu’il n’y aurait plus moyen de suffire si je voulais me mettre déjà à manger de l’argent. Je finis pourtant par obtenir quarante sous.
Là-dessus, je
partis content comme un roi, levant la tête plus que de coutume et faisant bouffer ma blouse avec orgueil. Après la messe, au lieu de m’esquiver, j’abordai franchement Boulois, du Parizet, et j’offris de payer un litre. Il y avait déjà longtemps qu’il allait chez Vassenat, lui, et il connaissait tous les habitués: il eut vite raccroché quelques intimes et nous nous trouvâmes bientôt cinq ou six attablés ensemble. N’ayant pas l’habitude du lieu, je restai d’abord tout penaud. Même avec ceux de mon groupe je n’osais rien dire. Je les entendais avec étonnement rappeler d’anciennes débauches et passer une revue des filles du pays en faisant sur chacune des commentaires désobligeants ou ironiques.
A la suite de la salle d’auberge, il y avait une salle de danse où préludèrent bientôt le vieux maigre avec sa vielle, et le joufflu au nez cassé avec sa musette. Je
me transportai là avec mes camarades. Les filles entraient par une porte latérale donnant sur une ruelle. Par dessus leurs grosses robes de bure, elles avaient de petits châles gris ou bruns croisant sur la poitrine et tombant en pointe derrière le dos. Leurs bonnets blancs étaient recouverts de chapeaux de paille ronds, sans bords, garnis de velours noir, avec des brides qui flottaient sur leurs épaules. Thérèse Parnière était làprésent un belle fille de seize ans, toujours blonde et fraîche, très développée. Comme j’étais plus familier avec elle qu’avec aucune autre, je la demandai pour danser, ce à quoi elle consentit: elle fut quasi ma cavalière pendant toute la durée du bal. Entre les 63danses, je rejoignais Boulois et les autres; nous regagnions dans la salle d’auberge la petite table où s’alignaient nos litres; nous buvions une rasade en devisant gaîment, et nous repartions aux premiers accords de la vielle.
Il en fut ainsi jusqu’à cinq heures du soir, heure où s’esquivèrent les dernières filles. Alors, comme nous avions très faim, nous demandâmes du pain et du fromage. Ces provisions furent dévorées en un clin d’œil, à peine le temps de vider deux nouveaux litres. On s’offrit ensuite le café, puis la goutte. C’était la première fois que je buvais autant: je me trouvai un peu gris. Je voyais comme en un rêve l’agitation de la salle, les groupes qui, autour des tables, riaient et chantaient, et mes compagnons, très gais aussi, qui avaient leur part dans le vacarme de l’ensemble. Quand on se leva pour partir, je sentis que je n’étais pas bien stable. Dehors, Boulois me prit par le bras, sans quoi je me serais certainement étalé dans quelque fossé. Pourtant l’air me fit du bien et, quand nous fûmes à proximité du Parizet, j’avais repris mon aplomb; mon camarade put rentrer chez lui, me laissant seul. Je fis sans encombre le reste du chemin. Chez nous je trouvai, bien qu’il ne fût pas encore huit heures:
– Eh bien
fis-je en pénétrant dans la cuisine enténébrée.
Je butai dans le
banc qui fit un grand bruit et je me mis à pester et à monologuer. Les deux mioches de mon parrain et les trois de mon frère Louis s’éveillèrent en criant. Ma mère se leva ainsi que ma belle-sœur Claudine: je voulus les embrasser.
Il est saoûl! firent-elles de compagnie.
Ma mère me prépara à manger en gémissant, parce que j’avais dépensé si bêtement ce pauvre argent qui 64donne tant de peine à gagner. La Claudine donna le sein à son petit dernier qui pleurait, puis elle le remit dans son berceau et, tout en le berçant, chanta pour le faire endormir:

«Dodo
, le petit, dodo…
Le petit mignon voudrait bien dormir
:
Son petit sommeil ne peut pas venir.
Dodo, le petit,
dodo…»

Mais ni les reproches de ma mère, ni ses regrets, ni la mélopée de ma belle-sœur, ni les cris de
son enfant, n’eurent le don de m’émouvoir. Je fis le boucan plus que de raison et tins tout le monde éveillé par ma verve et mes façons de pantin jusqu’à plus de neuf heures. Après quoi, m’étant couché, je dormis profondément jusqu’au matin. Au travail, le lendemain, mes frères se moquèrent de moi à cause de ma triste mine et parce que je fus obligé d’aller boire dans les fossés, tellement j’avais la bouche chaude.
Je n’eus pas l’occasion de recommencer de
sitôt. A Pâques, on me donna vingt sous seulement. Il me fallut attendre la fête patronale, en juin, pour rattraper une autre pièce de quarante sous.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Heureusement, on savait à cette époque s’amuser sans argent; on organisait fréquemment des parties de plaisir qui ne coûtaient rien: c’étaient, à la belle saison, des bals champêtres qu’on appelait les «vijons» et, en hiver, les veillées.
Pour les vijons, on choisissait autant que possible un carrefour ombreux et gazonné à souhait
et, au jour dit, toutes les jeunes filles, tous les jeunes gens de la contrée s’y réunissaient. Il venait même des gens mariés, et aussi des vieillards et des enfants: tous ceux, en un 65mot, qui avaient à dépenser un moment de loisir. Quand on pouvait avoir un «berlironneur» quelconque, on dansait agréablement autant qu’on en avait envie: les vieux même faisaient leur bourrée. S’il n’y avait pas de mucisiens, les plus dévoués chantaient ou sifflotaient des airs; et ça marchait tout de même. En plus des danses on avait la ressource des petits jeux. On formait un grand cercle au milieu duquel s’agitait une victime aux yeux bandés qui n’était délivrée qu’après avoir deviné qui lui faisait face, qui lui frappait dans la main, ou autre chose dans le même genre. On faisait donner des gages, ce qui permettait d’embrasser les filles. Enfin, pour les hommes sérieux à qui ces plaisirs-là semblaient trop enfantins, il y avait un jeu de quilles où s’organisaient de longues parties.
Les amoureux, par exemple, ne pouvaient guère s’isoler; il y avait trop de monde; la chose eût été aussitôt remarquée et commentée avec malveillance. Ces réunions du grand jour restaient donc très honnêtes: il ne s’y passait jamais rien d’anormal.
Les veillées d’hiver donnaient souvent plus de liberté.
Elles avaient lieu d’après le même principe que les vijons. On se réunissait un dimanche dans un domaine et le dimanche suivant dans un autre. On y dansait, on y jouait, on y riait. Quelquefois, quand ceux de la maison voulaient bien faire les choses, ils offraient une poêlée de châtaignes, ce qui achevait agréablement la soirée. Et quand on s’en allait vers minuit, on avait parfois la chance de servir de guide, dans l’obscurité, à l’élue de son cœur, ce qui était tout à fait charmant.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ce fut dans cette circonstance que j’en arrivai à
faire des aveux à Thérèse Parnière, ma voisine de la Boudrie. Depuis ma première sortie chez Vassenat, pour ne pas dire depuis la noce de mes frères, je me sen66tais attiré vers elle. Aux vijons et aux veillées, j’étais son danseur attitré, et, par des pressions de mains et des regards tendres, je lui montrais assez quels sentiments elle m’inspirait. Mais quand il m’arrivait de la rencontrer en dehors de ces réunions, je ne trouvais rien à lui dire que des paroles banales sur la température et le mauvais état des chemins; et pourtant Dieu sait si le cœur me battait fort!
Ce dimanche-là, il y avait veillée à Suippière et je m’y étais rendu seul de chez nous:
(la Catherine, souffrante, n’avait pas voulu m’accompagner et mes frères ne sortaient plus que très rarement.) De la Bourdrie, il n’y avait que la Thérèse et son frère Bastien. Je prévoyais bien qu’à l’heure du départ Bastien voudrait accompagner la plus jeune des Lafont, de l’Errain, qui était sa bonne amie de longue date. Comme je ne me gênais pas avec lui, je lui dis en confidence qu’il serait embarrassé à cause de sa sœur.
Eh bien, reconduis-la donc, me dit-il.
Je lui avouai que ce serait mon plus cher désir. Il se mit à rire et reprit:
Tu n’as qu’à lui demander, badaud, elle sera bien contente.
En dansant
une polka je m’armai de toupet et dis à Thérèse:
Veux-tu de moi pour conducteur, ce soir?
– Mais oui, si tu veux, fit-elle sans hésiter. Autant toi qu’un autre.

Selon l’usage, la veillée se termina vers minuit. Tous les
étrangers sortirent ensemble, et, dans la cour, la division eut lieu par maisonnée ou par groupements sympathiques. Je rejoignis Thérèse qui, à dessein, avait quitté son frère de quelques pas, et nous pénétrâmes dans un grand champ qu’il fallait traverser pour gagner la Bourdrie. Il faisait très noir. Le vent d’Ouest souf67flait violemment par rafales intermittentes. La bruine, qui n’avait cessé de tomber dans la journée, avait rendu le sol glissant. Nous allions avec précaution, nous tenant par le bras et essayant mutuellement de nous éviter une chute complète quand nos sabots dérapaient.
Je gardais le silence, très ému par la nouveauté de la scène. Thérèse dit:
Il ne fait pas bon s’en aller; il fait aussi noir que dans le cul d’un four.
– Oh bien, quand on est deux…
fis-je timidement.
Et, sur sa joue fraîche, je posai mes lèvres d’un geste brusque.
Je ne pouvais, en raison des ténèbres, observer sa physionomie, mais il me sembla que mon audace ne l’avait point trop surprise. Pourtant, comme je faisais mine de vouloir m’arrêter:
Finis donc, va, grand bête! dit-elle d’un ton plus condescendant que fâché.
Je lâchai son bras, reccueillis sa main dans ma main droite et, du bras gauche, lui enlaçai la taille.
Il y a bien longtemps, Thérèse, que je souhaitais une occasion comme çà pour te proposer de devenir ton bon ami…
– Tu en seras bien avancé… Tu ne veux pas te marier encore, je pense?
– Peut-être sans bien tarder, va…

Je serrai
plus fort sa taille et pressai sa main davantage; puis, d’un mouvement énergique, je l’arrêtai:
Tu voudras, dis?
– Quoi?
– Te marier avec moi?

Et, grisé
, sans lui donner le temps de me répondre, je l’embrassai de nouveau, longuement. Mes lèvres cherchèrent ses lèvres…
68Elle avait renversé la tête d’un geste instinctif: je la sentis tressaillir.
Finis, je t’en prie, reprit-elle d’une voix plus faible, quasi suppliante.
Mais elle ne put éviter ma caresse; nos lèvres se
sceillèrent en un baiser délicieux. Tout près, avec un air de nous narguer, une chouette se mit à pousser une série de huhulements gutturaux. Nous reprîmes notre marche à pas plus vifs, troublés beaucoup tous les deux de cette première manifestation d’amour et péniblement impressionnés par les cris de mauvais augure de l’oiseau nocturne.
La bruine s’était remise à tomber, dense et froide. Elle humectait la cape de bure de ma compagne; elle dégoulinait sur ma grosse blouse de cotonnade
qu’elle était impuissante à pénétrer: et sur nos mains unies, chaudes de fièvre, elle mettait son contact glacé
Le champ traversé, il nous fallut, par un échalier, franchir la bouchure qui le séparait du pré de la Bourdrie. Il faisait tellement noir que nous eûmes de la peine à trouver
l’échalier. Je le passai le premier et, comme le pré était en contre-bas, je reçus Thérèse dans mes bras au pied du pieu crochu qui servait d’accès pour monter et d’échelon pour descendre. Je voulus m’autoriser de ce service pour en faire le prétexte d’une nouvelle étreinte, mais elle se dégagea si vite que je n’eus même pas le temps de l’embrasser. Tout au long du pré humide nous allâmes très sagement et presque silencieusement. Il nous fallut ensuite parcourir un bout de très mauvais chemin; nous fûmes obligés de passer à la file sur un sentier fait de grosses pierres placées en ligne et assez éloignées l’une de l’autre. Pour faire le brave, et malgré que le sentier ne me fût guère familier, je voulus aller le premier. Ma témérité fut punie: bien qu’avançant avec précaution, je manquai 69une des pierres et m’enfonçai dans une flaque d’eau jusqu’à mi-jambe. Des gouttes de cette eau boueuse allèrent souiller les vêtements et la figure de ma compagne. Je me tirai de là tout penaud, le pantalon ruisselant et imprégné de boue, pendant qu’elle riait de l’aventure. Dans la cour, je la repris néanmoins par la taille et, avant de la quitter, je la pressai tout contre moi en une étreinte passionnée, et lui redonnai, sans quelle s’en fâchât, un long baiser d’amant…
Je regagnai, fiévreux, le Garibier. Une exubérance de vie me soulevait. Par cette nuit d’hiver sombre, venteuse et pluvieuse, j’avais du ciel bleu plein le cœur…
Donc, à partir de cette soirée, Thérèse devint ma bonne amie attitrée. Je n’eus pas crainte d’afficher mes préférences pour elle aux autres veillées de cet hiver-là, aux vijons de l’été suivant, non plus qu’au bal de l’auberge Vassenat, les jours de fête. J’allais même la trouver dans les pâtures, les dimanches où il n’y avait pas assemblement, et nous passions de longues heures seul à seule au long des grosses haies parfumées et discrètes, complices des amoureux. Pourtant elle ne devint pas ma maîtresse. Nos relations se bornèrent à des mignardises innocentes, à des baisers nombreux et à des rééditions de nos effusions de lèvres du premier soir. Jeunes et naïfs tous deux, la timidité, la pudeur, la crainte des suites nous empêchèrent d’aller jusqu’à la consommation de l’amour. J’avais d’ailleurs absolument l’intention d’en faire ma femme.

XI
70J’avais
dix-neuf ans quand il me fallut quitter cette ferme du Garibier où s’était écoulée ma jeunesse.
Ce fut à la suite d’une scène violente avec mes parents que M. Fauconnet leur donna congé. Mon père proposait de vendre une des truies avec ses petits, parce qu’il n’y avait guère de nourriture cette année-là. Mais le maître déclara qu’il valait mieux garder la mère et laisser grossir les petits.
Nous achèterons du son, fit-il.
Ce mot mit le feu aux poudres, car on avait cru s’apercevoir qu’au règlement de la dernière Saint-Martin, il avait compté beaucoup plus de son qu’il n’y en avait eu d’acheté en réalité. De plus, on avait trouvé absolument dérisoire le prix des deux bœufs gras qu’il avait vendus en dehors de la présence de mon père. A différentes reprises ma mère avait juré qu’il n’emporterait pas cela en terre. Elle profita donc de ce qu’il parlait de son pour lui dire qu’il n’aurait pas à porter aux dépenses celui qu’il se proposait d’acheter, attendu qu’il était payé depuis l’année dernière. Là-dessus, Fauconnet lui ayant demandé de s’expliquer, elle reprit carrément qu’il en avait compté au moins mille livres de trop.
– Dites tout de suite que vous me prenez pour un voleur! fit-il, selon sa coutume.
Mon père sortit de sa passivité ordinaire:
Eh bien! oui, là, vous êtes un voleur!
Il lui parla
des bœufs gras et rappela plusieurs 71choses anciennes qui l’avaient frappé, mais de quoi il n’avait jamais osé l’entretenir de peur de le mécontenter. Il répéta, appuyé par ma mère:
Oui, oui, vous êtes un voleur! Si vous aviez agi honnêtement j’aurais peut-être trois ou quatre mille francs devant moi alors que je n’ai pas seulement un sou. Oui, oui, vous êtes un voleur!
Fauconnet, malgré son toupet,
blémit. Son visage glabre eut des plissements très accentués, une grimace horrible. Furieux, avec un geste de menace, il dit:
Vous viendrez raconter cela devant les juges, mes agneaux! Je vais vous attaquer pour insultes et atteintes à l’honneur; vous ne savez pas ce qui vous pend au nez, soyez sûrs… En attendant, Bérot, cherche un autre domaine, vieux malin!
Il sortit
, alla seul prendre son cheval dans l’étable, et, en partant, il cria de nouveau:
Vous saurez comment je m’appelle, n’ayez pas peur.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .

En osant cela, mes parents savaient qu’ils allaient au
devant d’un congé immédiat: cette conséquence prévue les laissa donc indifférents. Mais la menace d’un procès les effraya beaucoup, et leur appréhension à ce sujet était partagée par tous. Devant les juges, avec les meilleures raisons, les malheureux se trouvent avoir tort; c’était une vérité déjà connue. Qu’arriverait-il! On ne pourrait qu’affirmer ce qu’on savait être la vérité, alors que le maître montrerait des papiers, présenterait des comptes qui auraient l’air d’être justes: et il aurait gain de cause. Ma grand’mère gémissait:
Les hommes de loi vont tout nous prendre; ils feront vendre aux enchères le mobilier et les instruments. Ah! mon Dieu!…
Ces terreurs étaient
vaines pourtant: Fauconnet ne 72porta aucunement plainte: (au fond, malgré la supériorité de sa situation, lui aussi avait peut-être peur des juges). Il se borna à nous faire, jusqu’à la Saint-Martin, toutes les misères possibles, exigeant que les conditions du bail fussent suivies à la lettre, nous empêchant de faire pâturer les trèfles, de façon à nous forcer à acheter du foin et à laisser un cheptel en mauvais état. Il trouva moyen de nous faire tellement tort qu’à notre sortie mon père fut redevable d’une somme qu’il ne put fournir. Le maître alors s’empressa de faire mettre une saisie sur la récolte en terre qu’il garda toute. C’est à lui seul que profita notre travail de la dernière année.
Quand je le vis par la suite mettre ses fils dans les
plus grandes écoles, au point de faire de l’aîné, un médecin, du second, un avocat, et du troisième, un officier; quand je le vis plus tard acheter à Agonges un château et quatre fermes, vieillir et mourir dans la peau d’un gros propriétaire terrien, – possesseur d’un demi-million tout au moins, et considéré en conséquence, – je compris combien l’épithète de «voleur» lui avait été justement appliquée. C’est bien en spéculant sur l’ignorance de ses sous-ordres qu’il put édifier cette fortune, car il l’édifia tout entière. De ses ascendants, Il n’avait rien eu: son père était garde de propriété et son grand-père métayer comme nous.

XII
Après bien des démarches, mon père finit par trouver
une ferme. Cette ferme, qui s’appelait «la Billette», 73était située à proximité du bourg de Saint-Menoux, au bas d’une grande côte, tout près de la route de Bourbon. Elle venait d’être achetée par un pharmacien de Moulins, un certain M. Boutry, lequel, ayant remis son fond, vint s’y installer en même temps que nous: car il y avait une maison de maître, une grande maison carrée dans un jardin spacieux, qu’un mur séparait de notre cour.
A plusieurs points de vue, nous étions mieux placés qu’au Garibier. Les bâtiments n’étaient qu’à deux cents mètres de la grande route que bordaient plusieurs de nos champs. Nous voyions passer des cavaliers, des piétons, des voitures; cela nous changeait de notre vallon sauvage de là-bas où jamais nous n’avions l’occasion de voir d’étrangers. Le logement était passable et il n’y avait pas à se plaindre des terres. Mais ce qui nous sembla bientôt gênant, puis insupportable, ce fut la quasi-cohabitation avec le maître, sa .
M. Boutry n’était pas un mauvais homme et je mettrais ma main au feu
que lui ne profita pas de notre ignorance pour nous gruger sur les comptes. Seulement, il était méticuleux et tatillon. Il avait le tort, – ne connaissant rien des choses de la culture, – de prendre au sérieux son rôle de propriétaire gérant. Il avait acheté des et il aurait voulu nous faire accepter en bloc les théories qu’il y puisait. Ces théories avaient peut-être du bon, mais elles contenaient aussi beaucoup d’absurdités; et elles étaient si contraires aux habituelles façons de faire que, bien souvent, lorsqu’il les développait, nous lui éclations de rire au nez. D’ailleurs, son physique même et ses gestes prêtaient à rire. Petit, vif et remuant, crâne chauve et barbe courte, il venait en sautillant nous relancer dans les étables ou dans les champs. Et timidement, poliment, il faisait ses observations:
74Voyez, il serait préférable de labourer à telle époque et de telle façon. Ou bien: – Vous mettez trop peu de semence. Ou bien encore: – Il faut donner telle ration à vos bœufs.
Je me rappelle d’un jour où il vint nous trouver, mon parrain et moi, alors que nous
étions en train de labourer une jachère. Il pouvait être neuf heures du matin; c’était à la fin d’avril et il faisait chaud; M. Boutry dit, très affairé:
Baptiste, Baptiste, quand il fait chaud comme cela il ne faut pas garder les bœufs trop longtemps, trois heures au maximum. Si l’on prolonge au-delà de cette limite, il peut en résulter des accidents fort graves. J’ai lu cela hier dans un traité d’agriculture très bien fait.
Il passa sur le dos des
bœufs sa petite main d’apothicaire fine et blanche.
Voyez, ils sont déjà en sueur; leurs flancs battent; de la mousse écumeuse sort de leur bouche; ils en viendraient à tirer la langue… Il va falloir les dételer, Baptiste.
Mon parrain haussa les épaules.
– Nous en aurions pour longtemps à faire notre ouvrage, monsieur, si nous ne les gardions que trois heures chaque attelée. Par les temps de chaleur, bien sûr que leurs flancs battent et qu’ils tirent la langue, mais çà ne leur fait pas de mal, allez…
Il s’exprimait d’un ton rude, en notre langage incorrect de la campagne, et cela contrastait avec l’affabilité du maître et son pur français.
– C’est une erreur: il peut en résulter des accidents fort graves, vous dis-je… Ne les gardez pas trop longtemps.
– Oh! pas plus tard que midi
, vous pouvez être tranquille, fit mon parrain narquois.
75Comme les autres jours
, ajoutai-je malignement.
M. Boutry
vit bien qu’on se fichait de lui. Il partit très mécontent.
Vieux serin, va! t’as pas fini de nous embêter, monologua mon parrain en le voyant s’éloigner. Qu’on est malheureux d’avoir toujours ce vieux cruchon sur le dos!
La politesse, la déférence nous faisaient bien défaut, comme on voit. Pourtant, au Garibier, avant la rupture, nous savions nous montrer empressés à l’égard de Fauconnet. Mais Fauconnet ne venait que deux fois par mois;
il connaissait la vie rurale; il avait comme gérant des capacités incontestables; enfin il savait parler en maître. Tandis que Boutry, exprimant d’un air de prière les idées de ses livres, nous semblait ridicule; et puis, dame, il était toujours là…
De par les conditions du bail, nous étions astreints
à accomplir pour le service particulier du maître une foule de petites besognes: car il n’avait pas de domestique mâle. Nous devions soigner son cheval, nettoyer sa voiture, atteler et dételer quand il allait en route, puis faire son jardin et casser son bois. Il eût voulu, je pense, que nous prévenions ses désirs, que nous nous prêtions au moins de bonne grâce à l’accomplissement de ces diverses corvées. Et, certes, avec son caractère, nous eussions gagné d’agir ainsi, de demander chaque matin, par exemple, si Monsieur allait en route dans la journée et à quelle heure, s’il y avait quelque chose à faire au jardin et ainsi de suite. Mais, au lieu de cela, mon père, qui se chargeait ordinairement du pansage du cheval et des autres travaux, ne cessait de dire au bourgeois qu’il était très ennuyeux de passer du temps chez lui alors qu’on avait tant à faire ailleurs: il ignorait absolument l’art de la dissimulation, si nécessaire dans la vie. 76Au printemps surtout, quand il lui fallait bêcher le jardin, il était toujours furieux, parce qu’à cette époque l’ouvrage abondait chez nous. Et c’était encore pis au moment de la rentrée des récoltes: il avait alors des réponses affairées quand M. Boutry venait lui commander quelque chose:
Oh m’sieu, ça va t’y nous r’tarder! J’voulions faire çà ou çà – finir de rentrer le foin d’un pré, terminer le liage d’un champ de blé ou édifier une meule. – J’aurions déjà peiné d’en voir le bout.
Presque toujours ma mère renchérissait, ou bien mes frères. Alors le maître:
Mais il n’y en a pas pour longtemps, mes amis. C’est l’affaire d’un tout petit moment… Vous m’aurez vite fait ça, mon brave Bérot.
Pus longtemps qu’ou pensez, allez, m’sieu… Ça va bien nous embrouiller, j’vous en réponds, reprenait mon père.
Ces doléances ennuyaient
M. Boutry. Il n’osait plus venir nous déranger, sauf les cas d’absolue nécessité; et alors il se faisait très humble, courbant le dos, – tel un chien battu à la suite d’une frasque, – comme s’il eut demandé service à des indifférents.
Du côté des femmes, les choses allèrent bientôt plus mal encore.
Mme Boutry, maigre pimbêche sur le retour, était loin d’être aussi accommodante que son mari. C’était d’un ton sec et dédaigneux qu’elle disait à ma mère:
Jeannette, vous m’enverrez quelqu’un demain pour la lessive. Ou bien: – Je compte sur Catherine dimanche pour aider la bonne; j’aurai du monde.
Cela n’admettait pas de réplique.
De plus, elle était méfiante à l’excès. Les volailles, les fruits, étant à moitié au même titre que le reste, elle comptait fréquemment les poussins et venait souvent 77chez nous à l’heure des repas pour voir s’il ne se trouvait pas sur la table des fruits non partagés. Les jours de marché elle se trouvait toujours là comme par hasard à l’heure où partait ma mère et, du regard, inspectait les paniers, craignant sans doute qu’ils ne contiennent des denrées soustraites à la communauté. Bref, elle passait une partie de son temps à fureter et à épier, toujours empressée de connaître le pourquoi et le comment des moindres choses. Ma mère et mes belles-sœurs ne tardèrent pas à ronchonner beaucoup à cause de cela.
Un jour,
Mme Boutry ayant fait observer à la Claudine que des prunes avaient dû être soustraites au gros prunier de la rue, celle-ci, qui n’était pas toujours commode, lui fit une réponse un peu vive:
Ma foi, que voulez-vous que je vous dise… j’ai autre chose à faire que de rester là pour les garder.
Un autre jour
que deux poulets avaient disparu, probablement pris par la buse, la propriétaire observa:
Je trouve que cela arrive souvent: vous devriez les veiller mieux.
– Nous louerons une servante pour
çà! répondit ma belle-sœur ironiquement.
Et la dame fut très froissée.
M. Boutry et sa femme
avaient enfin une commune manie que personne chez nous ne pouvait souffrir: ils étaient toujours à nous donner des conseils d’hygiène. S’ils nous voyaient en sueur à la suite d’une séance de travail pénible:
Ne restez pas ainsi, disaient-ils. Allez tout de suite vous changer. Massez-vous les uns les autres pour que la circulation du sang ne se ralentisse pas trop vite. Surtout, évitez les courants d’air.
78Tout cela était excellent
sans doute, mais en été on a autre chose à faire que de se changer et de se masser réciproquement chaque fois qu’on est en sueur! Et puis, il faudrait recommencer trop souvent ces deux opérations!
Quand les gamins couraient dehors tête nue, comme il arrivait fréquemment, les maîtres s’empressaient encore
d’intervenir:
Mais faites donc attention: ces enfants vont prendre mal! Ne les laissez jamais au soleil la tête découverte.
Ils n’
auraient pas voulu non plus les voir sortir au crépuscule, ni par les temps humides, en raison de la faiblesse de leurs poumons. En un mot, ils conseillaient tout un tas de prescriptions bonnes pour les enfants des riches, – qui ne s’en portent pas mieux d’ailleurs, – mais auxquelles les petits des travailleurs n’ont pas l’habitude d’être astreints.
Et quand quelqu’un, petit ou grand, souffrait d’une indisposition quelconque, le
Monsieur et la Dame insistaient de compagnie pour lui faire prendre des médicaments et pour qu’on aille quérir le médecin.
Ils se figurent pourtant que leurs remèdes empêchent de mourir, disait mon père. C’est de la blague: plus on s’en fourre dans le corps, plus mal on se porte. Tant qu’aux médecins, s’il fallait recourir à eux chaque fois qu’on sent du mal, on ne pourrait pas suffire; car s’ils ne connaissent rien aux maladies les trois quarts du temps, ils s’entendent toujours à raboter l’argent… On voit bien que le «bourgeois» était pharmacien: çà s’accorde ensemble, les marchands de drogues et les médecins, pour rouler le pauvre monde.
De même, ma mère disait
, quand elle venait de subir un cours d’hygiène:
79En voilà des embarras! Si l’on voulait les croire, il faudrait se fourrer dans une boîte à coton. Mais il faut avoir des moyens pour çà: ils n’ont pas l’air de s’en douter.
Et plus
fort encore pestaient mes belles-sœurs quand elles recevaient des observations au sujet de leurs mioches.
Pour ces différentes raisons, il y eut bientôt des tiraillements dans nos
relations avec les maîtres. Une véritable brouille survint même entre la Dame et la femme de mon frère Louis. Pourtant, au point de vue des intérêts généraux, ça marchait bien. M. Boutry n’allait guère aux foires: en tout cas il laissait une grande liberté à mon père pour les ventes et les achats. Dès le premier compte il y eut à toucher un joli bénéfice, ce qui nous permit de subsister en dépit de la saisie de notre part de récolte au Garibier.

XIII
Les premiers mois de notre installation à la Billette
j’étais resté fidèle à Thérèse Parnière et, en dépit de l’éloignement, – dix kilomètres au moins par j’allais la voir presque tous les dimanches. J’accomplissais ces trajets par monts et par vaux, au travers des cultures et des prés, suivant quelquefois un bout d’impossible rue creuse et circulant même en un coin de la forêt.
A vingt minutes à peu près de la Bourdrie j’avais à traverser un
terrain vague assez vaste et très humide auquel accédaient plusieurs rues. Vers le milieu il n’y 80avait pour passer qu’un étroit sentier, le terrain étant coupé par une grande mare à l’eau verdâtre où croissaient des roseaux et qu’entouraient des ormes bizarrement penchés. Deux rangées de vieux chênes jamais élagués régnaient tout auprès. Et la forêt était à cinq minutes. Ce lieu désert et un peu mystérieux était dénommé le rendez-vous des sorciers, et, certes, il n’était pas agréable de passer là tout seul en pleine nuit: les cris des hiboux y semblaient plus lugubres et leavait une insistance particulière, une sonorité inquiétante. Sans avoir précisément peur, ce n’était pas sans une certaine appréhension que je m’engageais dans cet espace.
J’étais passé plusieurs fois déjà sans rien voir d’anormal. Mais, certaine nuit
sans lune, comme j’arrivais à quelques dix mètres du bord de la mare, surgit soudain d’entre les ormes une forme blanche qui se mit à faire des cabrioles… Puis une autre survint, et une troisième qui firent de même. Un frisson de terreur me parcourut tout entier, mais je ne perdis pas mon sang-froid. J’étais muni d’un solide; je l’assurai dans ma main, bien résolu à en user contre les fantômes s’ils tentaient de me barrer le passage. Après avoir gambadé quelques instants en silence, ils se campèrent tous trois de front dans le sentier et se mirent à pousser, simultanément d’abord, puis alternativement, d’horribles cris gutturaux. Ils étaient effrayants: les linceuls blancs qui les drapaient masquaient leurs formes; on ne leur voyait ni tête ni jambes; seulement ils agitaient, tout blancs aussi, des bras d’une longueur démesurée. Quand je fus à cinq pas d’eux:
Attendez-moi, les gas! fis-je avec une énergie dont je ne me serais pas cru capable.
Au lieu
de se détourner, ils m’entourèrent en con81tinuant leurs cris, tendant vers moi leurs grands bras menaçants. D’un geste désespéré, mon gourdin fendit l’air, s’abattit sur le travers d’un des trois êtres qui s’affaissa avec un long cri plaintif – très humain cette fois. Sans, les autres détalèrent prestement au travers d’un champ.
A mes pieds, le fantôme à présent gémissait, râlait, de façon lamentable. Et il proféra entre deux plaintes:
Tu m’as tué, cochon, tu m’as tué!…
Je déroulai les
serviettes et le drap qui masquaient le malheureux et je reconnus le petit Barret, de Fontivier, un garçon de deux ans plus jeune que moi avec qui j’étais très bien. Je lui demandai où je l’avais frappé.
C’est dans les reins, gémit-il. Tu m’as cassé les reins, je ne peux pas me remuer.
Ses compagnons étaient les deux Simon, de Suippière, des amis d’enfance avec lesquels j’étais
brouillé depuis un certain temps. Je les appelai l’un après l’autre, mais ils ne me répondirent pas. Barret eut un spasme; il vomit du sang, je crus qu’il allait passer. J’avais bien envie de m’en aller, de le laisser crever tout seul là, dans la nuit, non pas pour me venger cruellement, mais plutôt par égoïsme, parce que je prévoyais que j’allais avoir grand’peine à le secourir. Je fouillai mes poches et pus y découvrir quelques allumettes. A la lueur de l’une d’elles, je distinguai ses traits décomposés, ses yeux suppliants, le sang rouge qui sortait encore de sa bouche. Une grande pitié me prit et un chagrin immense. Je descendis jusqu’à l’extrême bord de la mare dans laquelle je mouillai l’une des serviettes qui avaient servi à lui envelopper les bras; j’humectai son front, ses tempes, le creux de ses mains; je nettoyai sa bouche. Il parut se remettre un peu.
82Conduis-moi, je t’en prie, dit-il. Ne me laisse pas tout seul là
– Tu n’aurais pourtant que ce que tu mérites
, fis-je d’un ton de justicier.
– Oh! Tiennon, tu t’es bien assez vengé… Je te jure que je n’avais pas
du tout l’intention de te faire du mal. Je voulais seulement te faire peur pour que tu ne reviennes plus voir la Thérèse. Depuis quelque temps je l’aimais à n’en plus dormir. Mais tu peux être tranquille à présent, va: c’est toi qui l’auras; je suis foutu!
Je m’efforçai de le rassurer sur son état; puis
, avec de grandes précautions, je le mis sur ses jambes. Il chancelait beaucoup; pourtant, appuyé sur moi, il put se tenir et faire quelques pas; mais un faux mouvement provenant du heurt de son pied contre un caillou le fit crier de douleur.
Asseyons-nous; je ne peux pas aller plus loin, dit-il en sanglotant.
Nous
n’avions pas parcouru dix mètres.
Je me baissai, le fis s’appuyer
sur mon dos, sa tête sur ma nuque, ses bras m’étreignant, ses mains se nouant sur le haut de mon estomac. Puis, m’étant relevé doucement, mes mains passées sur ses cuisses pour l’empêcher de glisser, je me mis à marcher avec précaution, tout courbé. Mais j’eus beau faire: les secousses inévitables de la marche lui causaient des souffrances tellement intolérables qu’il gémissait à fendre l’âme. Je l’emportai quand même, sans paraître faire attention à ses plaintes qui, tantôt s’affaiblissaient, et, tantôt redevenaient déchirantes. Vint un moment où l’étreinte de son bras parut mollir, où son corps pesa davantage d’être inerte. Je le crus mort. Comme j’étais exténué, je le déposai à terre lentement; il ne remua pas. Je courus retremper la serviette dans un trou de 83fossé et lui bassinai de nouveau le visage, les mains, les poignets: il rouvrit les yeux, se remit à geindre sans me rien dire. Dès que je fus un peu reposé, je le repris dans les mêmes conditions que la première fois, et la marche lugubre recommença. Barret eut des hoquets qui me semblèrent marquer son agonie. Le drap blanc que j’avais passé en travers sur mon cou se marbra de rouge à proximité de sa bouche; le sang venait de nouveau. Je me félicitai intérieurement de ce que le linceul préservait mes effets, empêchait ma blouse de recevoir des traces de sang qui n’eussent pas manqué le lendemain, chez nous, de me valoir un interrogatoire embarrassant. Je m’efforçai de marcher plus vite, tellement anxieux et énervé que je ne sentais plus le poids de mon fardeau. Ma force était comme décuplée. Et mon cœur, un moment amolli, était redevenu de marbre; j’entendais distraitement et sans en être affecté les modulations diverses de ma victime, indiquant le degré de torture qu’elle subissait.
Après une grande
heure de marche, j’arrivai dans la cour de Fontivier. Les chiens eurent des abois furieux et vinrent en grognant me flairer; craignant qu’ils ne donnent l’éveil aux gens, je m’efforçai de les amadouer par des paroles douces. Je suivis le mur de l’unique corps de bâtiment de la ferme et parvins à la porte de la maison où je posai le malheureux qui geignait toujours de façon lamentable; je le couchai dans l’embrasure sur son suaire de fantôme. Puis, ayant donné deux grands coups de pied dans la porte, je me sauvai par un sentier de chèvre qui, en arrière des bâtiments, dévalait brusquement au travers des cultures. Les chiens me poursuivirent un peu avec des jappements toujours fâchés, mais je fus bientôt hors de leur atteinte. Et quand, dans le silence de la nuit, j’entendis les crissements du verrou qu’on tirait et de la porte qu’on ouvrait, puis 84les exclamations que provoquait la lugubre découverte, je n’avais plus à craindre d’être rejoint.
Le pauvre Barret ne s’était
malheureusement pas trompé: il avait son affaire. Mon bâton d’épine avait dû lui casser quelque chose dans la colonne vertébrale. Il traînailla plusieurs mois, souffrit affreusement, puis mourut. Jamais, au cours de son agonie, il ne voulut parler du drame dont il était victime. Quand on lui demandait qui l’avait frappé, il répondait invariablement:
C’est quelqu’un qui en avait le droit; c’est bien fait pour moi… Et il défendit absolument à ses parents de porter plainte.
Les deux
complices de la victime n’avaient pas à faire de confidences qui eussent provoqué la confession de leur triste rôle. J’avais moi-même tout intérêt à ne rien dire. Les parents de Barret, s’ils eurent des doutes, s’abstinrent de les divulguer. La justice ne fut donc pas informée, et, après les mille suppositions du début, on ne parla plus de cet événement qui resta pour tout le monde mystérieux et inexplicable.
Ayant agi en état de légitime défense, ou presque, je n’avais rien à regretter. Mais c’est tout de même ennuyeux de se dire qu’on a causé la mort d’un homme
, – dans ces conditions-là, du moins car il y a des cas où c’est, paraît-il, une action très méritoire: mon oncle Toinot était si fier d’avoir tué un Russe! – souvent l’image du malheureux et les détails de cette triste nuit sont revenus assaillir ma pensée. Je ne dirai pas que ce souvenir a empoisonné ma vie: non, certes! Mais il m’a causé bien des embêtements intimes.
Après l’événement, je ne tardai pas à rompre avec la Thérèse. Ses parents
me mirent en demeure de l’épouser tout de suite ou de ne plus la fréquenter. Ils avaient entendu dire que mon père ne pourrait pas m’assurer 85et que je serais soldat, si le sort m’était défavorable. Cela les effrayait. Et leur ultimatum était un congé, car ils savaient bien que je ne voulais pas me marier sans être fixé à cet égard. Bref, je ne revins plus.
Six mois après,
elle devint la femme de l’aîné des Simon, de l’un des lâches qui accompagnaient le petit Barret au rendez-vous des sorciers. La noce eut lieu la semaine même où on l’enterra. La vie a de bien cruelles ironies…

XIV
Il se passa chez nous, pendant
le cours de notre première année de séjour à la Billette, deux événements familiaux très graves: la mort de ma grand’mère et le départ de ma sœur Catherine.
Ma grand’mère avait plus de quatre-vingts ans. Un jour de mai, en gardant les oisons, elle fut prise
d’une attaque. Inquiet de ne pas la voir rentrer à l’heure du repas, mon père alla à sa recherche et la trouva affalée sur le bord d’un fossé, le côté gauche inerte, la langue pâteuse. On la transporta sur son lit d’où elle ne put plus bouger. Elle resta six mois ainsi, souffrant beaucoup et donnant pas mal de peine. Elle articulait obstinément des sons incompréhensibles qui devaient être des phrases et se mettait en colère parce que nous ne pouvions saisir sa pensée. Il fallait presque toujours quelqu’un à côté d’elle pour la contenter à demi, la faire manger et boire lorsqu’elle en avait envie, et ainsi de suite.
Bien souvent j’entendais prononcer à ma mère ou à 86l’une de mes belles-sœurs des phrases comme celle-ci:
Savoir si ça va durer longtemps?
A quoi une autre répondait:
– Ça n’est pas à souhaiter.
Je n’aimais ni ne détestais
la vieille femme; elle m’était plutôt indifférente. Mais j’étais quand même peiné de ces dialogues où perçait le désir de sa mort. Quand nous étions à table, je portais machinalement mes yeux sur son lit et une angoisse m’étreignait de la contempler immobile et le teint cireux sous sa vieille coiffe, ou bien remuant les lèvres pour des articulations qui n’étaient pas des mots. Souvent j’abrégeais le repas, emportant un morceau de pain pour manger dehors, parce qu’en sa présence çà me devenait impossible.
Je trouve qu’un des bons avantages des fortunés
, est d’avoir des appartements composés d’une série de pièces, celle où l’on mange étant distincte de celle où l’on couche, chaque ménage ayant sa chambre propre et, conséquemment, son intimité distincte. Au moins, ils peuvent être malades tranquillement. Tandis que dans l’unique pièce des maisonnées pauvres, c’est tous les spectacles mêlés, la misère de chacun s’étalant aux yeux de tous sans possibilité contraire.
Et c’est ainsi qu’à côté de ma grand’mère se mourant, mes petits neveux clamaient leur joie d’être au monde, l’assommaient de leurs jeux bruyants, de leurs cris. La vie allait son train coutumier. Qu’importait la vieille femme paralysée!
Elle mourut à l’entrée de l’hiver, à la suite d’une seconde attaque, après une journée seulement de souffrances plus vives. Aussitôt qu’elle
fut morte, on arrêta l’horloge et on jeta dehors l’eau qui était dans le seau parce que l’âme de la défunte avait dû s’y baigner avant de s’élever vers les régions célestes. Comme je 87n’avais encore jamais vu de deuil chez nous, cet événement me causa une très vive impression. C’était la terreur de la mort vue de près, sentiment complexe où se mêlaient la curiosité, la pitié, le dégoût. Je contemplai longuement, à plusieurs reprises, dans sa rigidité dernière, cette créature qui était mêlée à mes premiers souvenirs, que j’avais toujours vue évoluer dans le rayon familier de mon existence. Cette mort ne changea rien aux coutumes journalières de la maisonnée; les mêmes besognes furent exécutées; les repas eurent lieu aux mêmes heures, en face de ce lit dont les rideaux fermés masquaient un cadavre. Seule, mettait une note de mystère la bougie qui brûlait à proximité, sur une petite table, à côté du bol d’eau bénite où trempait une branche de buis. On s’abstint pourtant de faire l’attelée quotidienne de labour. Mon frère Louis s’en alla à Agonges prévenir l’oncle Toinot et sa famille. Mon parrain s’occupa d’aller déclarer le décès au secrétaire de mairie et de fixer avec le curé l’heure de l’enterrement. Je fus chargé, moi, d’aller dans le voisinage demander des porteurs. Quand il fut rentré du bourg, mon parrain travailla à la mise au point d’un araire neuf, et il me fallut l’aider. Sa besogne terminée, il me dit, l’air satisfait:
Il y a combien de temps que je voulais en voir le bout de cet araire! J’avais bien besoin d’une journée comme çà…
Vrai, ce
sentiment de calme égoïsme me peina. On s’attendrit aisément quand on est jeune; plus tard, quand j’eus l’âge qu’avait mon parrain à ce moment, je devins bien aussi pratique que lui.
Le lendemain,
ce fut l’enterrement. Nous étions une trentaine à suivre, dans l’épais brouillard froid, le char à bœufs qui portait la bière. A l’entrée du bourg on la descendit et on la déposa sur deux chaises em88pruntées dans une maison voisine. Il fallut attendre là un grand quart d’heure, car le curé n’arrivait pas. Il parut enfin, récita quelques prières latines et l’on se mit en route vers l’église, la bière portée maintenant par quatre hommes, avec des bâtons qu’ils passaient dans une serviette suspendue à leur cou. Ce fut de la même manière qu’on se rendit de l’église au cimetière après la cérémonie. Au bord de la fosse, au moment de l’aspersion finale, j’eusvoir pleurer et sangloter bien fort. Ce grand chagrin, ostensiblement étalé, m’étonna, étant donné qu’elles avaient manifesté si souvent la crainte de voir la disparue durer trop longtemps. Je compris que ces sanglots ne survenaient que pour la forme, parce qu’il était d’usage d’en faire entendre à ce moment. Pour moi, au moment de la descente du cercueil dans la fosse, j’eus un moment d’émotion intense et je versai en silencetrès sincères.
Quand tout fut terminé, les parents d’Agonges vinrent
chez nous. On avait fait quelques préparatifs, acheté du vin et un morceau de viande pour la soupe; ma mère ajouta une omelette. Le repas dura deux heures et, vers la fin, la conversation s’anima; je crois même que l’oncle Toinot redit une fois de plus dans quelles conditions il avait tué son Russe. Je fis cette réflexion que tous les rassemblements se terminaient à peu près de la même manière, qu’ils aient lieu à l’occasion d’un mariage, d’un baptême, d’un enterrement ou d’un autre événement de moindre importance. Pourvu qu’il y ait un repas avec de l’extra, un repas donnant l’occasion de rester longtemps à table, on en arrivait fatalement à émettre des souvenirs où chacun se donnait le beau rôle et en tournait d’autres en ridicule, à raconter des histoires comiques ou 89osées: en somme, des mensonges, des médisances, des bêtises
De ce repas funèbre, seules, les chansons furent bannies.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ce fut peu
de temps après la mort de ma grand’mère que ma sœur Catherine nous quitta pour aller servir, à Moulins, chez une parente de Mme Boutry.
La Catherine avait alors vingt-quatre ans. De physionomie sympathique, elle avait plu tout de suite à la
Dame qui la faisait aller chez elle fréquemment pour aider la bonne. Ma sœur prit goût à ce qu’elle faisait et voyait faire dans cette maison; elle adopta bientôt les manières polies et soumises qu’il faut pour servir les riches; elle en vint même à prendre une certaine familiarité respectueuse avec les Boutry qui lui étaient bons. Elle aimait un garçon de Meillers, un nommé Grassin, qui était au service et auquel elle avait juré d’être fidèle. Depuis cinq ans déjà elle tenait sa promesse, sortait peu et ne se laissait aucunement courtirer. Grassin lui écrivait trois fois par an: au premier janvier, dans le cours du printemps, à la fin de l’été. La Catherine attendait avec impatience ces lettres qui, cependant, lui causaient beaucoup d’ennui: car elle ne savait à qui s’adresser pour les faire lire, ni pour faire écrire les réponses. Elle économisait sur ses effetsma mère l’argent nécessaire au libellé et à l’expédition de ses missives. Or, après quelques mois, elle avait fait aux propriétaires l’aveu de son roman et ils s’étaient chargés de la correspondance. Puis, voyant qu’elle mettait de la bonne volonté à leur être agréable et qu’elle avait des dispositions pour le service, M. et Mme Boutry eurent cette pensée de la caser en ville. Grassin étant brosseur d’un officier, ils 90pourraient, une fois mariés, se placer ensemble et gagner beaucoup. La Catherine s’habitua progressivement à cette idée qui, de prime abord, l’avait effrayée, à cause de la part d’inconnu qu’elle contenait. Elle s’y habitua d’autant mieux qu’elle voyait mes belles-sœurs lui tourner les yeux parce qu’elle délaissait le travail de la ferme pour celui des maîtres. De plus, Grassin, consulté par M. Boutry, se montra enthousiaste du projet. Elle accepta donc et partit pour Moulins dans le courant de décembre, malgré l’opposition de mes parents.

XV
J’eus, à dater de ce moment, passablement d’inquiétudes pour mon compte. Le bourg de Saint-Menoux était important; il possédait au moins cinq auberges, dont l’une avait un billard, et une autre un jeu de boules; on dansait à deux endroits les grands jours. Or, depuis que j’avais cessé de voir Thérèse, je m’étais débauché. Je sortais à peu près régulièrement un dimanche sur deux et, chaque fois, je demandais à mes parents une pièce de quarante sous. Quand ils faisaient droit à ma demande, ils ne se dispensaient jamais de me faire une morale que j’écoutais tête baissée, sans répondre; ou bien je disais carrément que j’entendais être récompensé de mon travail. Des fois, ils ne me donnaient que vingt sous et même rien du tout; alors, furieux, je parlais d’aller me louer ailleurs.
Nous étions cinq ou six garçons de la classe pro91chaine à nous fréquenter et nous avions
tous pris goût au jeu: nous faisions de longues parties de quilles ou de neuf trous. Il nous arrivait, les jours de gain, de boire force litres, de nous soûler et de rentrer tard. Dans ces moments il ne faisait pas bon venir nous chercher noise: nous n’étions pas d’accès facile, ni d’humeur à plaisanter. Ce fut ainsi qu’un beau dimanche nous nous prîmes de dispute avec ceux du bourg. Ceux du bourg, c’étaient les jeunes ouvriers des différents corps d’état: forgerons, tailleurs, menuisiers, maçons, etc. Il y avait entre eux et nous un vieux levain de haine chronique. Ils nous appelaient dédaigneusement les laboureux. Nous les dénommions, nous, les faiseux d’embarras, parce qu’ils avaient toujours l’air de se ficher du monde, qu’ils s’exprimaient en meilleur français, et qu’ils sortaient souvent en veste de drap, sans blouse. Ils avaient leur auberge attitrée comme nous avions la nôtre, et on ne s’aventurait guère les uns chez les autres sans qu’une dispute s’en suivît. Ce jour-là, trois du bourg, ayant bu du vin blanc le matin, se trouvèrent être éméchés de suite après la messe. Ils vinrent pour jouer avec nous au jeu de neuf trous. L’un de notre groupe dit:
– Nous ne jouons pas avec les bourgeois, nous autres!
– Eh bien,
firent-ils, nous voulons jouer avec les bounhoummes, nous; aussi bien qu’eux nous avons de l’argent pour mettre nos enjeux.
J’étais
à jeun et je restais un peu timide avec ces gas-là, qui, même sans avoir bu, avaient plus de blague que nous. Je dis néanmoins:
Il ne faut pas que ça vous embête: les bounhoummes, les laboureux ont autant d’argent que vous pouvez en avoir.
J’avais bien trente sous!
92Un de mes intimes, un grand, nommé Aubert, qui n’avait pas froid aux yeux, leur lança je ne sais plus quelle injure cinglante. Ils ripostèrent. Finalement, on en arriva à s’engueuler ferme de part et d’autre; et, comme nous étions de beaucoup les plus nombreux, nous les chassâmes de la cour où était le jeu. La partie recommença après leur départ et notre groupe fut favorisé: Aubert gagna, moi aussi, un autre encore. Naturellement, nous nous mîmes à faire la noce. Vers huit heures du soir, quand nous eûmes mangé, le diable nous tenta d’aller dans l’auberge où ceux du bourg étaient réunis autour du billard. Notre entrée fit sensation. Il y eut un moment de silence pendant lequel nous nous observâmes mutuellement. Enfin, l’un de ceux que nous avions expulsés le matin, un petit cordonnier brun, prononça d’une voix forte:
Les porchers ne sont pas admis ici!
– Répète voir,
feignant, répète voir que j’sons des porchers! dit Aubert en roulant des yeux furieux.
– Oui, oui, reprit l’autre,
vous êtes des porchers, des pantes, des tas de sacrés bounhoummes!
Un de ses camarades, mettant la main devant son nez,
lança:
Misère! ça sent la bouse de vache!
Et un troisième:
Ce n’est pas étonnant; ils se lavent les jambes une fois par an; ils gardent une couche de bouse l’hiver pour se tenir chaud!
La partie de billard
était interrompue: ils étaient dix à présent à nous regarder, à nous huer. Nous nous efforcions de faire bonne figure en leur renvoyant leurs insultes grossies le plus possible. Aubert, qui était fier de sa force, rageait:
Venez donc le dire dehors, sacrés feignants que vous êtes, bourgeois manqués, arsouilles!
93L’aubergiste intervint,
nous supplia de ne pas nous battre, puis nous invita à sortir, nous, campagnards, derniers arrivants. Mais cela ne faisait pas notre affaire.
Nous avons le droit d’être là aussi bien qu’eux, je suppose! dit l’un de nous que nous approuvâmes tous.
Cependant, avec
des ménagements, le bistro nous poussait dehors peu à peu. Les autres s’avançèrent:
A la porte! firent-ils. A la porte!
Et, sans nous frapper,
il nous bousculèrent…
Ah, c’est comme çà! fit Aubert. Eh bien, vous allez voir!
En même temps il assénait
un grand coup de poing sur la tête du petit cordonnier brun qui, dans le clan opposé, se démenait le plus.
Ce fut le signal d’une mêlée générale. Les coups de poing, les coups de pied pleuvaient, en même temps que continuaient les insultes. Et l’aubergiste nous poussait tous dehors, amis et ennemis, avec une douceur obstinée. Quand les derniers furent à proximité du seuil, il ferma la porte si brusquement que deux ou trois dégringolèrent. Dans la rue, que balayait un vent glacial précurseur de la neige, la lutte continuait furieuse: on entendait:
Tiens, attrape ça, bounhoumme!
– V’là pour toi, bouif!
– Cochon! il m’a cassé deux dents!
– Le nez me saigne, laisse-moi!
me dit un maçon à qui je venais d’appliquer un formidable gnon.
Aubert serrait à l’étouffer un ouvrier maréchal qui, impuissant, le mordait au bras et à la figure; un charron vint délivrer le maréchal et, combinant leurs efforts, ils renversèrent mon grand copain. Lui,
au paroxysme de la colère, sortit son couteau, en porta un 94coup sur la main de l’un, laboura la joue de l’autre. Il y eut des cris de fureur:
Un bounhoumme qui se sert de son couteau!
– Oui, fit Aubert relevé, nu-tête
, la blouse, les yeux hors de l’orbite, les dents grinçantes, la main levée brandissant le couteau saignant: si d’autres ont envie d’en avoir autant, qu’ils s’approchent!
Le garde-champêtre arrivait, et des curieux avec des lanternes.
Voyez, il y en a un qui saigne comme un bœuf!
– Tas de sauvages!
Est-ce possible de s’abîmer comme ça.
Des hommes
séparèrent ceux de nous qui luttaient encore et nous retinrent éloignés: car nous étions tellement furieux tous que nous continuions à nous invectiver et que nous voulions de nouveau nous précipiter les uns sur les autres. Le garde-champêtre prit nos noms. On soigna les blessés. Nos antagonistes furent tous emmenés par leurs parents ou leurs patrons. Le père du maréchal qui avait reçu le coup de couteau à la joue cria, en s’éloignant:
On va laisser les laboureux tranquilles; ils se battront ensemble s’ils veulent.
– Les laboureux vous valent bien!
hurla Aubert.
Et il voulut courir sus à leur groupe. Notre aubergiste
habituel et quelques autres personnes qui l’accompagnaient nous prêchèrent la modération. Je n’étais moi-même ni ivre, ni encoléré au point de ne plus rien comprendre. Je dis:
– C’est bien assez, Aubert, il vaut mieux s’en aller…
Et nous partîmes, en effet, pas très loin
, à vrai dire: car l’idée nous vint d’entrer chez notre aubergiste pour boire un café froid, histoire de calmer notre excitation. 95Les quelques consommateurs qui se trouvaient là s’entretenaient de la rixe:
Ils en sauront long: il y a des coups de couteau.
– Ça sera peut-être de la prison!
– Rien d’impossible.

Aubert, toujours très énervé, donnait de grands coups de poing sur la table, disant qu’il se foutait de la justice:
S’il faut aller en prison, on ira, voilà tout. Et ça ne m’empêchera pas de me battre encore quand on m’insultera. Ce que je ne veux pas, c’est passer pour feignant, non, jamais! Les gas du bourg voulaient nous flanquer une trifouillée: eh bien, c’est eux qui la tiennent… Ils ne pourront pas dire que les laboureux sont des lâches!
Nous nous entendions tous pour déclarer que nous ne regrettions rien, que, d’ailleurs, toutes les bonnes raisons étaient de notre côté. Au fond, nous n’en étions pas moins très inquiets.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le lendemain, les gendarmes de Souvigny
vinrent à la Billette pour m’interroger. Mes petits neveux, qui jouaient dans la cour, furent les premiers à les voir.
Les gendarmes! firent-ils d’un ton d’effroi, les gendarmes!
Ils vinrent se réfugier
dans la grange où nous battions au fléau, mes frères et moi; ils se blottirent derrière un tas de paille et n’en bougèrent plus.
Mes parents ne furent qu’à demi
-surpris, car ils avaient vu le matin mes vêtements souillés, ma figure noire de coups; et j’avais dû avouer que je m’étais trouvé mêlé à une dispute.
Les gendarmes
m’interrogèrent sommairement et m’enjoignirent de me rendre au bourg de Saint-Menoux le lendemain à midi.
96A l’heure dite, nous nous trouvâmes réunis tous, artisans et campagnards, sur le lieu de la lutte. Le maréchal frappé par Aubert
avait un bandeau sur la joue; un autre avait le bras en écharpe; plusieurs boitaient; des gnons, des bleus, des meurtrissures se voyaient encore comme de convaincantes, sinon glorieuses cicatrices, . Deux gendarmes arrivèrent bientôt, dont l’un avait des galons blancs sur le bras: c’était le maréchal-des-logis, chef de la brigade de Souvigny. Ce fut lui qui mena l’enquête. Ses traits accentués, son air froid, sa longue moustache noire et sa barbiche le faisaient paraître sérieux et méchant. Il se fit expliquer par l’aubergiste dans quelles conditions la rixe s’était engagée; puis il questionna le garde-champêtre; puis enfin il nous interrogea séparément, en commençant par les blessés. Sur il crayonnait à mesure les réponses. Ah! notre morgue du dimanche était loin! Nous nous regardions, amis et ennemis, sans haine; nos yeux baissés, nos physionomies atterrées disaient seulement combien nous regrettions cette bêtise auv si vilaines suites. Je remarquai qu’Aubert était le plus pitoyable de tous. Comme il était le seul à s’être servi d’un couteau, le maréchal-des-logis l’interrogea plus longuement; mais le malheureux, affalé, livide, tremblait si fort qu’il se trouvait dans l’impossibilité de répondre autrement que par monosyllabes. Les plus malins lorsqu’ils ont un verre dans le nez sont presque toujours les plus lâches, les plus couards aux heures difficiles.
Je dois dire que ceux du bourg
firent meilleure impression que nous à l’interrogatoire: ils s’exprimaient mieux et avec plus de facilité, étaient moins impressionnés. Et il en fut de même au jour du jugement. Les campagnards, habitués à travailler solitairement en pleine nature, font toujours mauvaise figure en 97présence de gens qui ne sont pas de leur milieu.
On peut croire qu’après cela j’eus de tristes jours à
passer chez nous. Ce furent des reproches à n’en plus finir sur les ennuis, les frais, le déshonneur que j’allais causer.
Ce n’est pas une petite affaire, Seigneur de Dieu, disait ma mère, tu vas peut-être faire de la prison! Tu seras marqué sur le papier rouge! Qu’on est donc malheureux d’avoir des enfants qui vous fassent faire tant de bile.
Mon père se lamentait presque autant; les autres
montraient aussi de l’inquiétude; et, certes, je n’étais guère tranquille moi-même.
Quand M. Boutry eut connaissance de l’
affaire, il vint chaque jour me faire la morale, disant que c’était indigne d’un siècle de civilisation de voir se battre ainsi, sans motif, des jeunes gens d’une même commune.
Vous avez agi en sauvages, en barbares! concluait-il.
Il intervint néanmoins auprès du maréchal des logis
et auprès du maire; puis, voyant qu’il était impossible de nous éviter le tribunal, il s’occupa de nous chercher un avocat, le même pour tous les belligérants.
Ce procès, me dit-il un jour, doit non seulement vous servir de leçon, mais il doit encore être le prétexte d’une réconciliation générale et durable.
Il n’était guère prophète, ce bon M. Boutry: soixante années ont passé depuis, et l’antagonisme
dure encore, à Saint-Menoux et ailleurs, entre les garçons du village et ceux des fermes.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le jour
du jugement, nous nous rendîmes à Moulins à pied, en deux groupesintervalle: ceux du bourg les premiers, nous ensuite. Il 98me souvient que je fus bien étonné en passant sur le pont de l’Allier. Je n’avais jamais vu que l’étroite Burge de Bourbon et les tout petits ruisseaux de nos prés: il ne me semblait pas qu’il pût y avoir des rivières aussi larges. Ceux de mes compagnons qui venaient au chef-lieu pour la première fois partagèrent, d’ailleurs, mon étonnement
En ville, nous nous trouvâmes vite embarrassés. Nous allions lentement, regardant les
étalages, en badauds qui n’ont jamais rien vu. Il avait plu le jour précédent et le temps menaçait encore; nos sabots glissaient sur les trottoirs humides. J’avais conscience que, pour les gens de la ville, nous devions former un groupe ridicule. En effet, les employés de bureau et les demoiselles de magasin qui s’en revenaient de travailler nous jetaient des regards curieux, nuancés d’ironie.
Un homme chargeait sur un tombereau des tas de boue; je me hasardai à lui demander s’il connaissait l’endroit où l’on juge.
– Le tribunal? fit-il, un peu étonné, c’est rue de Paris, un grand bâtiment en briques rouges avec une cour au milieu. Vous en êtes encore loin; il vous faut aller d’abord jusqu’à la place d’Allier et là vous demanderez de nouveau.
Il nous indiqua le chemin pour arriver à cette place d’Allier que nous ne fûmes pas longtemps à trouver. Comme nous cherchions
quelqu’un à qui nous adresser pour nous renseigner de nouveau, nous aperçûmes un autre groupe en contemplation devant l’entrée d’un grand bazar: c’étaient nos compatriotes ennemis, les gas du bourg. Ma foi, on était hors de son atmosphère habituelle, on n’était plus chez soi; on n’était plus soi; la rancune persistante s’en trouva très atténuée. Ils se tournèrent de notre côté: nous échangeâmes des sourires.
99Eh bien, on y va?
Le petit cordonnier brun répondit:
Nous vous attendions… seulement, on commençait à craindre que vous n’ayez mangé le mot d’ordre.
Nous nous dirigeâmes de compagnie vers le grand bâtiment de briques rouges. On nous fit entrer dans une salle carrée, blanchie à la chaux et garnie de bancs, où il nous fallut attendre une
grande heure et demie en compagnie de six roulants et de trois braconniers. Notre tour vint enfin, après tous les autres, et nous pénétrâmes à la file dans la salle du tribunal. Dans le fond, sur une sorte d’estrade élevée, trois hommes, en robe noire, étaient assis. Au mur, derrière eux, un grand Christ de plâtre trônait, les dominant. L’homme du milieu nous interrogea; c’était un gros rougeaud à figure rasée dont les yeux clignotaient derrière des lunettes. Nous avions tous des allures de bêtes prises au piège; nous lui répondîmes d’un ton si humblement plaintif qu’il dut se demander si nous étions bien les mêmes fous furieux qui s’étaient tant cognés quinze jours auparavant. Après que l’interrogatoire fut terminé, se leva un autre homme en robe, un jeune avec des favoris noirs, qui siégeait sur une petite estrade placée à gauche de celle des juges et un peu en avant; il flétrit notre abominable conduite, prétendit que nous étions des crapules, des brigands, – il traita même Aubert d’assassin, – et conseilla au tribunal de ne pas hésiter à nous appliquer toutes les rigueurs du Code: ce serait d’un excellent exemple. Mais ce fut après le tour de notre avocat, un petit barbu qui avait l’air de se ficher du monde. Il traita de gaminerie sans conséquence notre lutte épique, dit que nous étions tous d’excellents garçons, d’inoffensifs petits jeunes gens dont le seul tort avait été de boire un verre de trop certain jour, et il supplia les trois hommes du fond 100de ne pas nous mettre en prison. Il eut gain de cause: en raison des coups de couteau, Aubert fut condamné à vingt-cinq francs d’amende; tous les autres à seize francs.
Etant sortis
, nous allâmes manger tous ensemble dans un caboulot de la place du Marché, après quoi nous nous mîmes en route pour l’étape de retour, qui se passa bien, sauf que plusieurs avaient les pieds écorchés et que tout le monde était très fatigué. Le petit cordonnier essaya pourtant, à différentes reprises, de se payer nos têtes; mais ses amis n’eurent pas l’air de le soutenir et les rapports restèrent cordiaux entre les deux groupes réunis.
On fut bien content chez nous de
ce que je n’avais pas de prison; néanmoins, la solde de l’amende et des frais parut énorme.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le tirage au sort
approchait: mes parents m’appelèrent à part un beau jour pour m’annoncer que je n’avais pas à compter sur un remplaçant. Ils me détaillèrent leurs raisons; le déménagement, la mort de ma grand’mère avaient causé des dépenses considérables; mes frères avaient sept enfants à eux deux, ce qui augmentait les charges de la maisonnée; la canaillerie de Fauconnet avait causé bien du tort; je faisais depuis longtemps de grands frais d’auberge; et, enfin, ce maudit procès était survenu qui coûtait cher. A cause de tout cela, il ne leur avait pas été possible de réunir les cinq cents francs nécessaires pour m’assurer au marchand d’hommes ou à la cagnotte mutuelle qui existait à Saint-Menoux[1]. Cette révélation m’abasourdit, car j’avais toujours compté, malgré tout, jouir 101du même régime que mes frères. J’eus une explosion de fureur et je dis carrément que, si la chance me favorisait au tirage, je ne resterais pas longtemps à la maison. Mes parents, tout confus, ne cherchèrent pas à modérer mon mécontentement.
J’eus le
numéro 68; et fus sauvé on ne prit que jusqu’à 59. Je passai encore à la Billette le reste de l’hiver et tout le printemps. Mais, quand arriva l’époque de la Saint-Jean, j’annonçai officiellement que j’allais me louer.
Ce n’est pas vrai que tu veux t’en aller, Tiennon? fit ma mère très inquiète.
– Qu’irais-tu faire
ailleurs, du moment qu’il y a ici de quoi t’occuper? ajouta mon père.
– C’est bien que vous comptiez pouvoir vous passer de moi, puisque vous vouliez me laisser partir, répondis-je malignement. J’ai
passé toute ma jeunesse à travailler pour rien: il est temps que je travaille pour gagner de l’argent.
Ma mère reprit:
– Quand il te faudra t’entretenir sur ton gage, je t’assure que tu n’auras guère de reste. Tu n’auras pas autant pour t’amuser que nous te donnions ici.
Tous me supplièrent de rester: mon parrain,
le Louis, mes belles-sœurs, et jusqu’à cette pauvre innocente de Marinette qui m’aimait beaucoup. Les petits mêmes se cramponnaient à moi.
Tonton, ne t’en va pas! Dis, ne t’en va pas, je t’en prie!
Je faillis pleurer en dénouant l’étreinte de leurs petites menottes, mais
je demeurai inflexible.
A vrai dire,
il y avait pour me faire partir un motif autre que l’injustice obligée de mes parents. Je comprenais que bientôt, quand les petits auraient grandi, nous serions trop nombreux pour ne former qu’une 102maisonnée. Forcément, il faudrait alors que je gagne ma vie ailleurs. Je préférais commencer plus jeune.
J’allai donc à la foire de Souvigny
, avec un épi de froment sur mon chapeau. Je me louai à l’année dans un domaine d’Autry, à Fontbonnet, pour la somme de quatre-vingt-dix-francs. C’était, à l’époque, le prix des bons domestiques.
Le matin de Saint-Jean, je fis un ballot de mes effets, je pris ma faucille et ma faux, et quittai pour jamais le toit familial, un peu ému d’avoir entendu sangloter ma mère et d’avoir vu
mon père pleurer silencieusement.

[1] Dans les gros villages
les parents des conscrits versaient préalablement une somme convenue qui servait à acheter des remplaçants à ceux que le sort désignait pour partir.

XVI
Il est nécessaire de changer
de vie pour apprécier justement les bons côtés de sa vie ancienne; car, dans la monotonie de l’existence journalière, on jouit inconsciemment des meilleures choses; elles semblent tellement naturelles qu’on ne conçoit pas qu’elles puissent ne plus être; seuls, les ennuis frappent parce qu’on se figure qu’ils n’existent pas partout. Le changement de milieu, en supprimant les bonnes choses qu’on n’appréciait pas,leur importance, et il montre que les embêtements se retrouvent toujours: c’est à peine s’ils changent de forme.
Je constatai
cela les premières semaines de mon séjour à Fontbonnet et il y eut des instants où je regrettai d’avoir quitté ma famille. Je finis pourtant par m’habituer tout à fait et même par me trouver mieux 103que chez nous, en raison de l’indépendance absolue dont je jouissais aux heures libres. Pourtant, je n’avais pas la ressource de demander de l’argent pour sortir. Je cessai complètement d’aller au bourg de Saint-Menoux, ce qui put sembler naturel à mes anciens amis, étant donné que je n’habitais plus la commune. Mais je n’allai pas davantage au bourg d’Autry, dont je dépendais. J’évitai même les vijons, dans la crainte de trouver des gens qui me voudraient faire jouer. Ayant la poche vide, j’étais forcément sage.
Je passai
mes dimanches d’été à rôder dans la campagne et dans la forêt: car le domaine côtoyait le point terminus de Gros-Bois. Il y avait par là une maison forestière où résidait un garde déjà vieux, le père Giraud, avec qui je ne tardai pas à me lier. J’eus l’occasion de lui rendre différents services, de l’aider à couper de l’herbe pour ses vaches dans les clairières de la forêt et à moissonner le carré de blé qu’il avait au bas de son jardin. Je trouvais toujours chez lui à m’occuper quelques heures chaque dimanche. La plupart du temps, il offrait un verre de vin quand le travail était fait et je restais avec lui une bonne partie de la journée. Le père Giraud avait un fils soldat en Afrique dont il me parlait souvent, une fille mariée à un verrier de Souvigny, et enfin une seconde fille non mariée, encore avec lui. Mlle Victoire était une brune aux yeux noirs, au teint bistré, à l’air froid comme sa mère. J’étais peu familier avec les deux femmes: la fille du garde me semblait être d’ailleurs d’une situation trop supérieure à la mienne pour que je tente de lever les yeux sur elle.
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Par exemple, je
les levais beaucoup, les yeux, sur la servante qui était avec moi à Fontbonnet. C’était une maigriote à l’air ingénu qui avait les plus belles dents 104du monde et le sourire le plus enchanteur. Elle s’appelait Suzanne, travaillait bien et n’avait pas mauvais caractère. J’aurais peut-être pu prendre à son endroit des idées pour le bon motif si elle eût été d’une famille honorable. Mais elle était bâtarde. Sa mère, bonne à tout faire, disait-on, chez un vieux rentier infirme, n’avait jamais eu de mari, ce qui ne l’empêchait pas d’avoir deux autres enfants. La pauvre Suzanne devenait pourpre quand on l’entretenait de cela. Pour moi, qui n’étais domestique que par hasard et de ma propre volonté, c’eût été déchoir déjà que de me marier avec une servante: seules, les filles de métayers étaient de mon rang. A plus forte raison, ne pouvais-je épouser une bâtarde: pour le coup, ma mère aurait fait joli! Si donc je ne m’arrêtais pas à l’idée du mariage avec Suzanne, je rêvais d’en faire ma maîtresse… Pour mon excuse, je peux dire que j’étais alors dans un état d’esprit particulier que tous les garçons connaissent un moment, je crois bien.
A Saint-Menoux, Aubert et la plupart de
ceux avec qui j’avais fait de bonnes parties l’année d’avant, affirmaient mordre à volonté au fruit défendu. Ils citaient même les filleseues: et, à beaucoup de celles qu’ils nommaient ainsi, on aurait donné le bon Dieu sans confession, tellement elles n’en avaient pas l’air. Chaque fois que ce chapitre était venu sur le tapis, je m’étais efforcé de prendre part à la conversation d’un ton enjoué, comme quelqu’un qui connaît çà depuis longtemps; (pour parler sur un sujet qu’on ne connaît pas, il suffit de savoir assaisonner et servir à point quelques phrases des autres, tout en posant au blasé: ça prend toujours). En somme, j’étais entièrement naïf et j’avais un grand désir de ne l’être plus.
Je m’efforçai donc d’amadouer Suzanne en lui ren105dant des petits services d’ami, comme de lui éviter les plus mauvaises besognes aux champs
et à la maison, d’aller à sa place quérir l’eau et le bois quand il m’était possible. Ellede me regarder avec tendresse, rien qu’à cause de ces petites attentions. Je ne représentais pas trop mal, d’ailleurs. J’étais de taille moyenne, plutôt trapu; mon organisme décelait la vigueur; et mon visage un peu allongé, au nez fort, au front couvert, était empreint de virilité et d’énergie. Il était tout naturel que je plaise à la petite. Quoi qu’il en soit, le hasard nous ayant fait rencontrer dans l’étable des vaches, un soir, à la tombée de la nuit, je lui dis qu’elle était jolie, que je l’aimais, et je l’embrassai avec autant d’effusion que j’avais embrassé Thérèse deux ans et demi auparavant. Elle en parut si heureuse que je crus bien qu’elle allait défaillir dans mes bras. Je m’en tins là, craignant l’arrivée du maître qui rôdait aux alentours.
Mais
un dimanche que nous étions seuls à la maison, je recommençai de lui conter fleurette et, après des préludes peut-être trop courts, je voulus glisser ma main sous ses jupes. Elle fut debout d’un bond; une flamme étrange passa dans ses yeux et, de toute la force de son petit bras nerveux, deux fois de suite elle me souffleta… Puis, s’étant mise en défense derrière le dos d’une chaise, elle dit d’une voix sifflante:
Salaud, va! C’est pour ça que vous me flattiez; vous vouliez vous amuser de moi… J’ai autant d’honneur que n’importe laquelle, vous le saurez… Et si jamais vous vous ravisez de me toucher, je le dis tout de suite à la bourgeoise. Vous avez compris?
– Méchante!… Méchante!… fis-je bêtement,
frottant ma joue rouge et cuisante.
– C’est bien votre faute si je vous ai fait mal, reprit-elle un peu radoucie. Ça vous apprendra à me respecter
.
106Je sortis
tout penaud et n’essayai plus de revenir à l’assaut de cette vertu trop farouche. J’eus d’ailleurs, à la suite de sa défense énergique, un réveil de conscience qui me montra combien ce serait de ma part une action mauvaise que de risquer par sot amour-propre, plus encore que pour quelques problématiques instants de satisfaction, de causer le malheur de sa vie. Je me sentis coupable et méprisable, et m’efforçai de mériter mon pardon en continuant de me montrer prévenant envers Suzanne sans jamais plus lui parler d’amour.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
A quelque
temps de là, j’eus une nouvelle aventure galante qui tourna encore à mon désavantage. Il y avait dans un domaine voisin, à Toveny, une autre servante déjà vieille, aux allures indolentes et aux cheveux bond filasse, qu’on appelait la grosse Hélène. De la Billette même, j’avais entendu parler de cette filletrès légère de mœurs. Ici, c’était bien autre chose. Au travail, entre hommes, on s’entretenait tous les jours d’elle. On rapportait, aux heures de fatigue, pour retrouver la gaîté, toutes les histoires scabreuses dont elle avait été l’héroïne.
Elle n’en refuse que deux, disait le maître, celui qui ne veut pas et celui qui ne peut pas.
Je souhaitais fort la connaître mieux.
Or, un jour, comme nous étions en train de déjeuner, elle vint à Fontbonnet pour réclamer trois taureaux échappés du pâturage et égarés. Elle s’assit, point gêneuse, causa de tout avec assurance et répondit carrément aux blagues du maître et de ses garçons. Elle sortit en même temps que moi. Dehors, je pus lui parler seul à seule et j’en profitai pour lui servir quelques bêtises choisies parmi les plus raides que je connusse, lesquelles n’eurent pas l’air de la troubler le moins du 107monde; je crois bien qu’au contraire ce fut moi qui rougis de ses réparties.
La connaissance me sembla suffisamment faite et, le diable me poussant, je m’en fus rôder le dimanche suivant autour de
Toveny. Je me dissimulai dans un carré de maïs voisin de la cour et ne tardai pas à voir Hélène qui s’en revenait de traire. Elle porta à la maison sa cruche de lait et ressortit un moment après, transformée, ayant mis un bonnet blanc, un caracot propre, des sabots nouvellement noircis. Elle retourna à l’étable pour détacher les vaches qu’elle démarra hors de la cour. Cinq minutes plus tard, les bâtiments n’étant plus en vue, je me trouvais comme par hasard sur son passage, dans le chemin.
Tiens, vous êtes par là? fit-elle, l’air étonné.
– Oui, je me promène pour ma santé.
– Eh bien, si vous voulez venir m’aider à garder les vaches?
Je voulais vous le proposer.
Nous dévalâmes côte à côte par
une rue ombreuse et solitaire jusqu’à un pré de bas-fond que bordait un petit taillis. J’étais un peu ému de me voir seul avec cette dispensatrice d’amour et je ruminais péniblement des phrases de circonstance que je ne parvenais pas à rendre viables. Elle jouait avec sa trique, gaie, très à l’aise, faisant tous les frais de la conversation. Je fus ennuyé de voir qu’il y avait à l’autre extrémité du pré une chaumière de journalier auprès de laquelle jouaient des enfants. Mais ma compagne proposa, comme devinant ma pensée:
– Tenez, si vous voulez, nous allons entrer dans le
taillis cueillir des noisettes.
Je m’empressai d’accepter, et, quand
nous y eûmes pénétré, bien que le cœur me battit fort, je me fis entreprenant: passant mon bras autour de la taille d’Hé108lène, je lui déclarai qu’il ferait bon se coucher au dessous de ces arceaux de verdure, sur le fin gazon. Elle répondit, ironique:
Vous êtes fatigué? Je vous préviens que, moi, je ne suis pas venue ici pour me coucher.
Puis ayant, par un demi-tour preste, échappé à mon étreinte, elle se mit à courber les branches de noisetier et à détacher les touffes de noisettes qu’elle glissait à mesure dans la poche de son tablier.

Je commençais à devenir perplexe.
Cela m’étonnait qu’elle eût l’air de mettre des formes à une chose qui devait lui sembler très banale. J’avais la volonté d’agir, mais je repoussais d’instant en instant le début de l’action. J’observai que les noisetiers se faisaient rares.
Allons dans le fond, nous en trouverons davantage, dit-elle.
Elle glissait au travers des branches avec une agilité qui avait de quoi surprendre, étant donné ses
façons pesantes; j’avais de la peine à la suivre. Nous marchions depuis quelques instants dans la voie frayée qui coupait en deux le taillis quand nous nous trouvâmes en face d’un homme à forte barbe noire, très grand et jeune encore. Elle ne parut pas surprise: j’eus l’intuition que j’étais joué. L’homme dit, mi-sérieux, mi-rieur:
Tiens, vous avez donc pris un commis pour vous aider aux noisettes, Hélène?
Je rougis comme une ingénue de quinze ans, comme rougissait
la Suzanne de chez nous; néanmoins, j’essayai de m’en tirer par une bravade.
A deux, on fait toujours mieux, dis-je.
– Oui, mais à trois on fait moins bien, blanc
bec!
Et le voilà qui me tombe dessus à coups de poing en ricanant.
Tiens, attrape ça… tiens… Et puis ça encore… 109C’est pour t’apprendre à venir rôder où tu n’as pas affaire, gamin!…
En
toute autre circonstance, je ne me serais certainement pas laissé rosser sans rien dire. Mais je fus tellement surpris que je n’eus pas l’idée de me défendre. Sans demander mon reste, je détalai comme un lièvre, poursuivi jusqu’au bout du taillis par les quolibets des deux autres.
Et je jurai, mais trop tard, qu’on ne me reprendrait plus auprès des jupes de la grosse Hélène.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mes
équipées amoureuses de jeunesse se réduisent à peu de chose, comme on voit, et je n’ai pas le droit d’en être bien fier. Mais ça ne m’a pas empêché de faire le malin plus tard, comme tous les autres, de parler d’un air entendu de mes bons tours de l’époque où j’étais garçon, de dire même:
Les femmes ne me manquaient pas, grand Dieu! Je n’avais que l’embarras du choix!
A la vérité, ce fut
mon épouse légitime qui eut les prémices de ma virilité…

XVII
Au printemps suivant, je m’en fus, pour voir mon camarade de communion, Boulois, du Parizet. Son jeune frère étant mort, il restait fils unique, et il était fier de sa belle situation, car ses parents avaient quelques avances. Tout en causant, comme j’en étais venu à parler du père Giraud, le garde, il me demanda en souriant finement s’il n’avait 110pas une fille. Je répondis qu’il en avait même deux, dont l’une mariée et l’autre encore à prendre. Alors Boulois m’avoua qu’un parent lui avait montré Victoire pour une foire de Souvigny en lui disant qu’elle ferait bien son affaire. Il me fit subir ensuite un véritable interrogatoire ayant pour but de le fixer sur le caractère et les habitudes de la jeune fille en question. Et, quand je partis, il me chargea de la pressentir afin de savoir si elle consentirait à se marier avec un garçon de la campagne.
Si elle a l’air de dire que oui, tu lui parleras de moi, conclut-il.
Je réfléchis beaucoup à cela toute la semaine. Pour plusieurs raisons, cette mission délicate m’ennuyait. Néanmoins, dans l’intention de la remplir, je me rendis le dimanche suivant à la maison forestière. Le hasard me favorisa; Victoire et sa mère étaient allées à la messe du matin et, dès qu’elles furent rentrées, le père Giraud partit celle de dix heures. Je partis avec lui, faisant le simulacre de m’en retourner à Fontbonnet, et m’efforçant d’avoir un air très naturel. Mais je revins une heure plus tard: c’était la moment propice, car Victoire était seule à la maison, sa mère ayant conduit pâturer les vaches dans une clairière. Après quelques préambules embarrassés, je lui dis que j’avais désiré la voir en dehors de la présence de ses parents pour lui demander si un paysan lui plairait comme mari. Elle fixa un instant sur les miens ses grands yeux noirs; interrogateur et profond, son regard me fouillait l’âme, mais elle ne répondait pas.
C’est un de mes amis qui m’a chargé de vous poser cette question, ajoutai-je.
– Ah! c’est un de vos amis…

Je crus discerner dans ces mots
, après lesquels elle 111redevint pensive un instant, une nuance de désappointement qui me frappa.
Eh bien, dame, il faudrait que je le voie, cet ami; sans le connaître je ne peux rien vous dire.
– Il se fera connaître… Mais le métier ne vous déplairait pas trop?
– Pourquoi me déplairait-il? Ne suis-je pas paysanne aussi…

Il y eut un moment de
silence pénible. Victoire, assise au coin de la cheminée, tisonnait le feu et ne détournait plus les yeux de la flamme rose. J’étais, moi, adossé à une vieille commode de chêne, tout près de la porte d’entrée; et les sons qui frappaient mes oreilles avaient le don de me faire tressaillir: c’étaient le crépitement des branches qui flambaient, le tic-tac de l’horloge, le chant d’un grillon dans le mur, le gloussement d’une poule dans la cour, tous bruits très familiers, par conséquent. Mais j’avais le cerveau troublé, une idée qui m’était venue dans la semaine s’y agitait avec intensité. Et j’eus l’audace inouïe de l’exprimer tout d’un trait.
Eh bien, non! Je ne veux pas mentir plus longtemps!… Ce n’est pas pour un autre, c’est pour moi que je parle en ce moment, Victoire. M’accepteriez-vous pour époux?
Elle se leva d’un bond, se tourna à demi de mon côté; ses
yeux se baissèrent vers les larges pierres noires qui dallaient la pièce et je vis une légère coloration animer ses joues au teint bistré.
Vous ne me déplaisez pas; mais je ne peux vous donner de réponse définitive sans parler à mes parents. Allez dimanche au bal à Autry; je m’arrangerai pour y paraître et je vous dirai si vous devez vous présenter ou non.
Je balbutiai un «merci» et me retirai
sans même 112chercher à me rapprocher d’elle, tellement j’étais troublé et tellement son air froid et sérieux continuait à m’en imposer.
Les jours d’après, je crus avoir rêvé…
Il ne me semblait pas possible que j’aie trahi ainsi la confiance de Boulois, que j’aie demandé pour mon compte cette Victoire pour laquelle je ne ressentais d’autre attirance que celle qui résultait de sa situation de fille aisée! Et pourtant, c’était fait! Que les grands événements de la vie tiennent donc à peu de chose: à une pensée qui se fait jour par hasard, à une disposition d’esprit passagère, à une minute d’audace, à un moment d’absence de conscience ou de réflexion
Victoire, qui avait de l’amour pour moi, dut bien manœuvrer, car elle
me dit le dimanche au bal que j’avais des chances, malgré que ses parents faisaient beaucoup d’objections. Ils lui donnaient un lit, une armoire, un peu de linge et trois cents francs d’argent – ce qui était beau pour l’époque. – Naturellement, ça les ennuyait que je n’aie rien du tout: ils me le déclarèrent tout net quand j’allai à la maison leur faire ma demande.
Obtenez de votre père une somme au moins égale à celle de Victoire; il vous doit bien cela, puisqu’il ne vous a pas racheté. A cette condition, nous consentirons au mariage, car nous vous connaissons comme bon travailleur et brave garçon.
Le bon
accueil des parents m’étonna presque autant que celui de la fille. J’en sus plus tard le pourquoi. Leur fils, le soldat d’Afrique, avait eu ; il leur avait coûté beaucoup d’argent et causé beaucoup de désagréments, alors qu’il était à Moulins commis en rouennerie. D’un autre côté, leur gendre le verrier ne leur procurait aucune satisfaction; il buvait fréquemment et il lui arrivait de battre sa femme: le 113ménage n’était pas heureux. Je bénéficiai de ces exemples qui avaient amoindri aux yeux des Giraud le prestige des professions industrielles et commerciales.
Mon père
s’était remis à flot; il avait touché de M. Boutry huit cents francs au compte de la deuxième année, et je n’eus pas trop de peine à obtenir les trois cents francs exigés. Je fus donc agréé définitivement, et la noce eut lieu à la Saint-Martin de 1845; j’avais tout juste vingt-deux ans.
Ma femme
resta avec ses parents et je continuai mon service à Fontbonnet où j’étais loué pour une seconde année. Chaque soir, après journée faite, je rentrais à la maison forestière, et chaque matin, au petit jour, je regagnais mon poste. Le dimanche, je continuais de faire les travaux, les corvées pénibles du beau-père, ce qui me faisait bien voir à la maison. Victoire se montrait aimable; je n’avais ni responsabilité, ni inquiétude; ce fut un des moments heureux de ma vie.

XVIII
Toutefois, cette situation ne pouvait durer longtemps. Dans le courant de l’année, j’appris qu’une locature était vacante à Bourbon, tout près de la ville, en bordure
des Craux. (On appelait ainsi un communal granitique et pierreux, où croissait au ras du sol une herbe dure, de teinte noirâtre. Les Craux formaient la partie descendante d’un plateau fertile et aboutissaient à une vallée, à des prairies humides au travers desquelles coulait un ruisseau bordé d’aulnes). Je visitai cette locature qui me plût et la 114louai pour trois ans. Nous allâmes nous y installer la Saint-Martin suivante, juste un an après pour notre mariage.
Ah! nos pauvres six cents francs, comme ils furent vite employés! L’achat
de deux vaches qui nous étaient nécessaires en usa la plus grande partie. Et, pour nous munir d’une charrette, d’une herse, des objets de ménage indispensables, d’une provision de combustible et de quelques mesures de seigle, il fallut emprunter au père Giraud. Victoire, qui avait été habituée chez elle à un certain confortable, souffrit plus que moi de nos débuts pénibles. Il est vrai que son caractère froid et concentré était cause qu’elle ne montrait guère sa satisfaction, alors qu’elle savait bien quand même faire valoir ses plaintes; j’eus souvent l’occasion de lui dire qu’elle était portée en ce sens à une exagération fâcheuse. Elle disait en geignant:
Il me faudrait bien une deuxième marmite… J’aurais besoin de vaisselle… Je ne peux pas faire sans baquet mes savonnages…
On achetait, et il manquait toujours quelque chose. Elle ne tarda pas, d’ailleurs,
de se préoccuper des langes et du berceau: car elle était enceinte. Bien que n’étant guère tranquille moi-même, je m’efforçais de la réconforter.
C’est surtout nos tête à
tête des veillées d’hiver qui furent gros d’inquiétudes et tristement monotones. J’eus de la peine à m’y faire, moi qui étais habitué à l’animation des maisonnées nombreuses. J’évitai pourtant, grâce à une activité jamais interrompue, de me laisser gagner par l’ennui. Je façonnai un tas d’objets utiles: mon araire d’abord, puis une échelle, puis une brouette, et enfin plusieurs râteaux pour la fenaisons. J’en eux pour tout l’hiver.
Au petit jour et le soir vers quatre heures, Victoire 115s’en allait vendre en ville le lait frais tiré. Je lui portais sa cruche jusqu’à la place de l’
Eglise, au point même j’avais tant souffert un jour de foire étant gamin. Elle s’en allait seule ensuite de porte en porte, pour servir les clients attitrés ou occasionnels. Au début, les vaches ayant pas mal de lait, elle faisait ses vingt-cinq ou trente sous par jour. Mais quand vinrent les grands froids, il y eut diminution sensible; elle ne put plus arriver à faire vingt sous, bien qu’elle le vendît jusqu’à la dernière goutte, sans même en conserver un peu pour blanchir notre soupe. De plus, pour faire la distribution, ça cessait d’être amusant. Le froid cinglait, raidissait, bleuissait la main qui tenait l’anse de la cruche; les doigts gourds refusaient tout service; ma femme avait le droit de se plaindre et en usait, on peut le croire. Quand il y avait de la neige ou bien du verglas, c’était pis encore; la corvée devenait très pénible et j’eus la preuve qu’elle pouvait aussi être dangereuse. En effet, un matin de verglas, Victoire revint baignée de larmes et les poches quasi-vides: elle avait glissé en descendant la rue pavée et le lait qui restait, – les deux tiers au moins, – s’était échappé en entier de la cruche renversée. Cet accident m’inquiéta, car elle en était à son septième mois de grossesse, et je craignais qu’elle ne se soit fait mal. Je pris alors la résolution de faire moi-même la tournée du lait. J’eus à essuyer force quolibets, force railleries, de la part des gens de la ville, car ce n’était pas la coutume de voir les hommes faire cela. Le soir, les gamins me suivaient en bande:
V’là le marchand de lait! V’là le marchand de lait! Donne-nous du lait, Tiennon! Par ici, Tiennon, par ici!
Je compris qu’il était préférable de ne pas prendre au sérieux les plaisanteries des mauvais drôles
et de 116rire des quolibets des grands. C’était un moyen sage. Au bout de huit jours, tous me laissèrent tranquille. Mes clientes me félicitèrent, au contraire, de ce que j’étais le modèle des maris.
D’ailleurs, mon rôle me valait aussi quelques satisfactions: c’est ainsi que m’intéressait beaucoup, chaque matin, le réveil de la ville. A mon arrivée, il n’y avait d’activité apparente que dans les boutiques des maréchaux. Là, on voyait déjà le rougeoiment de la forge et les scintillements d’étincelles qui s’échappaient des fers blancs de chaleur façonnés sur l’enclume à grands coups ds marteau. On travaillait aussi dans les abattoirs, dans les fournils et dans les ateliers des sabotiers. Mais les boutiques restaient fermées. La pluplart des commerçants dormaient encore derrière leurs persiennes closes, de même que les fonctionnaires et les rentiers. Moi qui turbinais depuis deux heures et plus, grisé par l’action et l’air vif du matin, je cognais dans les devantures avec un plaisir réel. Après un moment apparaissaient les ménagères, boulottes ou trop maigres, ridées, ébouriffées, édentées, les seins tombants, les yeux gros avec des cernures bleues et de la cire dans les coins, toutes ridicules. Le négligé de leurs costumes accusait férocement leurs tares, leurs laideurs, leurs déformations. Beaucoup venaient pieds nus dans des pantoufles éculées, avec des jupes mal agrafées laissant voir la chemise, des camisoles de nuit pelucheuses, déchirées souvent, des serre-tête ignobles ou des bonnets crasseux. Elles proféraient dans un bâillement:
Il fait bien froid ce matin, dites, Tiennon?
– Ma foi oui,
madame; il a gelé rudement.
– Brrouou… Ce qu’il faisait bon au lit!

Je riais en dedans de
contempler ainsi, au naturel, ces belles dames de la ville, ces belles boutiquières, 117qu’on voyait dans le jour si bien peignées, si bien corsetées, si bien mistifrisées.
Vrai, me disais-je, je ne me laisserai plus prendre aux apparences, oh non!
Je devais pourtant m’y faire prendre terriblement, plus tard!
Sitôt rentré de ma tournée du matin, je quittais ma blouse et mon pantalon propres et réendossais mes effets de travail; je
donnais une dernière fourchée aux vaches et faisais leur litière; puis, ayant mangé une écuelle de soupe à l’oignon et trois pommes de terre sous la cendre, je m’en allais chez le père Viradon, un vieux locataire voisin, où, moyennant huit sous par jour, je battais au fléau de neuf heures à trois heures. A la suite de cette séance, je mangeais une autre soupe quelconque avec un mijotage de citrouille ou de haricots; puis c’était le pansage; puis la tournée en ville et vingt autres besognes qui me gardaient jusqu’à sept heures; à ce moment, je m’installais au coin du feu, à mes travaux d’outillage, et je m’efforçais de prouver à ma femme que nos affaires marchaient bien et que nous n’aurions pas de peine à nous en tirer.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .

En avril, quand survinrent les couches de Victoire, ce fut bien une autre affaire: il me fallut la soigner et me charger de toutes les besognes du ménage.
J’étais allé voir mes parents le mois précédent et j’avais demandé à ma mère de venir pour quelques jours quand l’événement se produirait. Elle avait consenti; mais une maladie de deux de mes petits neveux lui fut un prétexte à ne pas tenir sa promesse. La mère Giraud était souffrante et ne pouvait guère s’absenter à cause de ses vaches. Il n’y eut donc, en dehors de la sage-femme, que la vieille voisine Viradon pour nous aider quelque peu et nous donner des conseils expérimentés.
118Comme, en même temps,
le travail de la terre donnait, comme il fallait bêcher le jardin, faire les semis d’orge, d’avoine et de pommes de terre, on peut croire que je n’avais pas à rester les deux pieds dans le même sabot; j’en vins à perdre presque l’habitude de dormir, et ce n’est pas au cours de l’été que je pus la reprendre.
Au cours de l’été, j’allai
travailler dans les domaines comme journalier. J’aurais bien eu assez de besogne dans ma locaterie, mais je craignais que les recettes ne soient insuffisantes si je ne gagnais rien au dehors. Quand je rentrais vers dix heures du soir il y avait toujours quelque chose de pressant à faire chez nous, et je me remettais à l’œuvre au clair de lune. Le voisin Viradon m’avait conseillé de faire du jardinage, parce que les légumes se vendaient bien au moment de la saison, quand la ville se pleuplait d’étrangers. Je restais donc souvent jusqu’à une heure du matin à sarcler et à arroser. A trois heures, je repartais au travail. Victoire avait cessé momentanément de faire les tournées de lait, – les vaches touchant à leur terme n’en donnaient plus, – mais elle put vendre quelques têtes de salade et quelques paniers de haricots dont le produit suffit aux besoins courants du ménage.
A la Saint-Martin
, nous eûmes la satisfaction de payer sans délai le propriétaire et de rembourser au père Giraud la moitié de la somme qu’il nous avait avancée.

XIX
119Il y avait certains travaux pour lesquels l’expérience me manquait beaucoup: ainsi, avant de me mettre à mon compte, je n’avais jamais semé. Dans les fermes, l’emploi de semeur était toujours affecté au maître ou à son fils aîné; (à la Billette, mon parrain en était titulaire depuis un certain temps). Je crois bien que cette coutume de ne pas varier les rôles existe encore un peu. Il y a toujours le bouvier, le jardinier, le semeur. Le bouvier ne s’occupe jamais du jardin; le jardinier ne sait guère labourer, ni soigner les bœufs. Et quand la séparation survient, l’un et l’autre se trouvent embarrassés.
Je semai donc la première fois inégalement et trop fort, et ma récolte en fut compromise. De plus, les voisins qui eurent l’occasion de voir mon blé
se fichèrent de moi; cela me fut pénible, malgré que je constatais qu’il y avait de quoi.
A vrai dire, les
meilleurs semeurs n’obtinrent pas, cette année-là, de brillants résultats. A la suite d’une période de gels nocturnes et de soleils chauds, puis d’un printemps humide, la récolte de 1847 fut mauvaise entre toutes. Le froment se vendit huit francs le double et le seigle six francs. A la campagne, tous les pauvres gens étaient bien malheureux; et dans les villes, à Paris surtout, il paraît que c’était encore pis.
Je savais cela par M. Perrier
, un ancien maître d’école devenu agent d’assurance, qui habitait tout 120près de la place de l’Eglise et qui était notre client pour le lait. M. Perrier lisait le journal et, chaque fois qu’il se passait quelque chose d’important, il de le dire à ma femme en la chargeant de me le rapporter.
La misère des ouvriers de la capitale les fit se révolter peu après, au mois de février 1848. Victoire m’annonça cette nouvelle un beau jour, de la part de M. Perrier. Alors, je me rappelai qu’au temps où j’étais pâtre dans la Breure du Garibier, j’avais entendu dire par les scieurs de long quelque chose d’analogue: Paris en révolution, un roi chassé et remplacé par un autre roi qui s’appelait Louis-Philippe, le drapeau tricolore à la place du drapeau blanc, etc. Etant allé le lendemain faire la tournée du lait, je rapportai à M. Perrier ces souvenirs. Il me dit qu’on venait précisément de mettre à la porte à son tour ce même roi Louis-Philippe, et qu’au lieu d’un roi, nous avions maintenant la République; et il se donna la peine de m’expliquer la différence qu’il y avait.
A la campagne, on ne s’inquiète guère
d’habitude des affaires du gouvernement. Que ce soit Pierre ou Paul qui soit en tête, on n’en a pas moins à faire, aux mêmes époques, les mêmes besognes. Pourtant ce changement de régime fut connu de tous et fit un certain bruit.
La République fit d’ailleurs une bonne chose dont je lui
sus gré tout de suite, et bien d’autres avec moi: ce fut d’enlever l’impôt sur le sel. On le payait auparavant cinq et six sous la livre, et on le ménageait presque autant que le beurre: après, il ne se vendit plus que deux sous. Je compris que c’était une canaillerie de la part de l’ancien gouvernement que de laisser subsister un impôt énorme sur une matière de première nécessité, et dont le pauvre, pas plus que le riche, ne pouvait se passer.
121Une autre innovations’aperçut, ce fut l’établissement du suffrage universel. Je savais que les ouvriers des villes faisaient de cela une grande affaire et j’ai compris plus tard qu’ils avaient raison. Mais, à ce moment, je ne trouvais pas que le droit de vote fût une chose d’aussi grande importance que la suppression de l’impôt sur le sel.
Comme bien on pense, ces réformes ne faisaient pas plaisir aux riches. Les céréales
augmentaient toujours: on disait que les gros bourgeois en avaient accumulé des approvisionnements considérables qu’ils faisaient jeter dans la mer, dans le but de provoquer la famine, en haine du gouvernement nouveau.
Il y eut bientôt des élections pour nommer les députés. Je reçus plusieurs papiers à cette occasion, et
je m’en fus trouver M. Perrier, le priant de me les lire et de m’en expliquer l’usage. Très familier selon sa coutume, il s’empressa de me satisfaire. Dans leur programme, les candidats républicains parlaient de liberté, de justice, de bonheur du peuple et promettaient des réformes nombreuses: la création d’écoles et de routes, la diminution du temps de service, l’assistance aux infirmes et aux vieillards pauvres. Les conservateurs parlaient surtout de la France qu’ils voulaient unie, grande et forte; ils voulaient la paix, l’ordre, la prospérité; ils conseillaient de se méfier des utopistes révolutionnaires qui méditaient de tout bouleverser, de faire table rase des traditions séculaires de notre chère patrie et, – conséquemment, – de nous conduire aux abîmes. J’étais loin de comprendre le sens exact de toutes ces belles phrases. Mais il me sembla néanmoins que les conservateurs tentaient d’éblouir les électeurs par de grands mots qui ne signifiaient rien, alors que les républicains émettaient quelques bonnes idées pratiques. Je dis à M. Perrier ce que je pensais et 122il m’engagea en effet à voter pour ces derniers.
Dites-le bien à vos amis, à vos voisins, conclut-il, il n’y a que les républicains qui aient le désir de voir améliorer votre situation. Les autres sont de gros bourgeois qui trouvent excellent l’ancien ordre de choses; ils ont lieu d’être contents de leur sort, et croyez que le sort des autres leur importe peu.
J’étais donc décidé à suivre
ma première impression que venait corroborer l’opinion de M. Perrier. Mais l’avant-veille du scrutin, pendant que j’étais au travail, le curé vint chez nous et raconta à ma bourgeoise queétaient des canailles. Il lui cita plusieurs individus de mauvaise réputation, fainéants et ivrognes, qui criaient bien fort: «vive la République» dans les rues de la ville, les soirs où ils avaient buces gens-là arrivent au pouvoir, avait dit en terminant le curé, il n’y aura de sécurité pour personne; ils prendront le bien des braves gens et ils vivront en rentiers à la sueur du front des autres. Tous les électeurs honnêtes voteront pour ceux qui représentent les bons principes, c’est-à-dire pour les conservateurs.
Victoire me raconta cela le soir même.
Voilà, fit-elle, ce que M. le curé m’a chargé de te rapporter. A présent, fais-en ce que tu voudras.
Cela me mit bien en peine, car je
savais qu’effectivement tous les pas grand’chose de la ville affichaient à tout propos leur républicanisme. Mais je réfléchis que les candidats à la députation ne devaient pas ressembler aux quelques criards et soulauds que nous voyions ici. D’ailleurs, M. Perrier, cet excellent homme, intelligent et instruit, était républicain. Bien d’autres bons vivants que je connaissais étaient républicains aussi. Et puis, j’avais appris que l’illustre Fauconnet menait 123une campagne acharnée en faveur des conservateurs. Je dis à ma femme:
– Ecoute, en fait que de bien, nous n’avons guère que nos deux vaches, je ne pense pas qu’on vienne nous les enlever Et il n’y a pas que des braves gens pour soutenir les candidats du curé: Fauconnet, qui est certainement le plus voleur de Bourbon, les soutient aussi…
– Tu ne
veux pas comparer M. Fauconnet aux abrutis et aux fainéants qui crient dans les rues?
– Oh non! je leur ferais injure, dis-je en riant; ils ne sont pas de sa taille!

Au fond, je reconnaissais néanmoins que ces voyous
faisaient grand tort aux candidats républicains. J’ai remarqué cent fois depuis que les plus terribles ennemis de ceux qui représentent aux élections les idées de progrès sont les gens à réputation douteuse qui se mettent en vue sous couleur de les soutenir. Les meilleurs programmes, se trouvent salis de ces contacts; un certain discrédit rejaillit sur eux dans l’esprit au moins de ceux qui, comme les neuf dixièmes des paysans, et moi-même, basent leur opinion sur le degré de sympathie qu’ils éprouvent pour ceux qui se font les apôtres des diverses idées dans le pays.
Toute la journée du samedi, je fus tiraillé de sentiments contraires
; mais le dimanche je revins à ma résolution première: je mis dans l’urne le bulletin de la liste républicaine. Ce fut ma façon de remercier le gouvernement nouveau d’avoir mis le sel à deux sous.
Par exemple, quand on nous fit revoter six mois plus tard pour nommer le président de la République, je n’agis pas selon les mêmes principes. Tous les personnages influents, les propriétaires, les régisseurs, les gros fermiers, les curés, s’étaient chargés de dire et de répéter partout que les campagnards devaient porter leurs 124suffrages sur Napoléon, attendu que les autres ne s’occuperaient que des ouvriers des villes. On causait de cela dans tous les groupes de cultivateurs qui se formaient le dimanche après la messe, sur la place de l’Eglise, ou sur celle de la mairie.
Mon maître a dit que si un républicain était nommé président, le blé ne se vendrait que vingt sous la mesure…
– Le mien
m’a dit la même chose, reprenait un autre. Les républicains veulent que ceux des villes aient le pain pour rien.
– Ils feraient baisser la viande aussi, on peut en être sûr…
– On ne pourrait plus vivre en travaillant la terre…
Ces bruits avaient pris de l’ampleur et nous influençaient: comme mes confrères, je votai pour Napoléon.

XX
Après un séjour de six années, mes parents avaient été obligés de quitter la Billette, les relations étant devenues impossibles avec M. et
Mme Bourtry. Ils s’en étaient allés à l’autre extrémité de la commune de Saint-Menoux, du côté de Montilly.
Mon père ne vécut pas longtemps dans cette nouvelle ferme. Au mois de janvier 1849, deux mois après
qu’il y fut entré, on vint me dire qu’il était gravement malade. J’allai le voir dès le lendemain et le trouvai très amaigri, très abattu, avec une forte fièvre qui, sous sa barbe longue, colorait ses joues creuses.
Mon pauvre garçon, je suis perdu, me dit-il. C’est 125égal, je suis bien aise de t’avoir revu avant de mourir…
Il me regarda longuement avec des yeux mouillés; j’eus de la peine à m’empêcher de pleurer.
Le malheureux ne se trompait pas: il mourut trois jours après, par une triste aube neigeuse.
Je le regrettai sincèrement, car depuis que j’étais à même de l’apprécier
sans passion, avec ma pleine raison, j’avais compris qu’il était un très brave homme à qui la vie n’avait pas été tendre: son frère avait vécu à ses dépens, ses maîtres l’avaient grugé, sa femme l’avait malmené. C’est seulement dans ses rares séances prolongées d’auberge qu’il avait trouvé quelques satisfactions.
Ma sœur Catherine, mariée à
Grassin, ne put assister à l’enterrement; car elle était.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
A la suite de ce deuil, il y eut encore une
révolution dans la maisonnée. Ma mère, qui était depuis quelque temps à couteaux tirés avec le Louis et sa femme, chercha à indisposer mon parrain contre eux, dans le but d’arriver à rendre inévitable la séparation des deux ménages. Mais, sauf quelques dissentiments passagers, mes deux aînés s’entendaient assez bien; ils jugèrent qu’ils s’en tireraient encore mieux à rester ensemble tant que leurs enfants ne seraient pas élevés. Alors, toujours intransigeante et méchante, ma mère déclara qu’elle partirait. Et, en effet, elle loua à l’entrée du bourg de Saint-Menoux, sur la route d’Autry, une pauvre chaumière dans laquelle elle se retira pour y vivre la vie des femmes seules et sans ressources: glaner, laver les lessives, faire toutes les corvées désagréables et pénibles qui se présentaient. Tant qu’elle fut en état de travailler, elle laissa dormir dans un coin de son ar126moire les quelques centaines de francs qui constituaient son avoir.
La Marinette
resta au domaine avec mes frères; ils la gardèrent un peu par charité, mais aussi parce qu’elle leur rendait service. La pauvre innocente, en effet, avait un culte pour les moutons et s’acquittait très bien du rôle de bergère, moins le dénombrement, à la rentrée, qu’elle n’était pas en état de faire. Elle savait filer et était apte à certains travaux des champs. En somme, elle gagnait bien à peu près sa vie. Comme habits, il lui fallait peu de chose, car elle ne sortait jamais des limites territoriales de la métairie.

XXI
Victoire, enceinte une seconde fois, me donna une petite fille. Heureusement, les affaires n’allaient pas trop mal. Le père Giraud était
intégralement remboursé, je payais régulièrement mon fermage et j’avais quelques pièces de cent sous devant moi. Mais ce succès ne m’enpêchait pas de travailler, bien loin de là; au contraire, il me donnait du contentement, partant, du courage. Je continuais, quand cela m’était possible, d’aller besogner hors de ma locaterie. J’avais trouvé pour la mauvaise saison un emploi stable et assuré; c’était à la carrière du Pied de Fourche, derrière l’église, à l’est de la ville; j’y cassais de la pierre pour le compte d’un entrepreneur qui faisait des routes. J’étais à la tâche, ce qui me permettait de venir à ma convenance, quand j’avais fini mon pansage du matin, et de rentrer à temps pour celui 127du soir. Au printemps, j’apportais à manger et restais plus tard.
Nous étions parfois jusqu’à vingt casseurs à la file, travaillant chacun à l’abri d’une claie de paille,
agenouillés sur un tabouret de chiffons. De notre chantier, nous dominions toute la ville: (seules, les vieilles tours du château, sur la colline opposée, nous faisaient pendant); les toits des plus hautes maisons étaient plus bas que nous; la grande rue surtout nous semblait être un précipice et nous étions tentés de plaindre ses habitants qui devaient manquer d’air. A vrai dire, si nous avions, nous, la faculté de respirer à l’aise, de nous sentir caressés par les souffles sains de la campagne et de la forêt, nous méritions bien d’être plaints aussi, car c’est un travail peu récréatif que de casser la pierre. D’être toujours inertes et pliées, nos jambes s’ankylosaient; et nos mains s’écorchaient au contact des trop petits manches de houx de nos masses. Souvent la lassitude nous gagnait, et l’ennui…
Mon voisin de droite prisait et
, quand nous nous trouvions rapprochés, il me lançait sa tabatière dans laquelle je prenais de toutes petites pincées, histoire de faire comme les autres, de m’éclaircir le cerveau en éternuant. Mais, peu à peu, je pris goût au tabac et j’en vins à me procurer une queue de rat que je fis garnir; Victoire se fâcha, disant que nous n’étions pas riches au point qu’il soit nécessaire que je m’entre de l’argent dans le nez, et puis, d’ailleurs, que c’était dégoûtant. Mais ses observations furent vaines: ma passion naissante était déjà trop forte.
Et le tabac n’était pas tout. Ce
travail à proximité de la ville m’entraînait à d’autres dépenses que je cachais soigneusement à ma femme. Pour me rendre au chantier, il me fallait passer devant la porte de l’entrepreneur qui tenait un caboulot tout près. Quand, par hasard, 128il me voyait arriver le matin, il ne manquait pas de m’appeler:
Eh! Tiennon, viens donc «tuer le ver»…
«Tuer le ver», c’était boire une goutte d’eau-de-vie. Il offrait sa tournée, je ne pouvais moins faire que d’offrir la mienne:
c’était deux gouttes bues et quatre sous dépensés.
Quand nous mangions, nouvelle attaque: il
y avait toujours un de mes compagnons qui disait:
Sacré bon sang, que le pain est sec! Si l’on misait pour avoir un litre?
En mettant trois sous chacun, ça nous faisait un litre à quatre. Ce verre de vin ne pouvait
que nous faire du bien, c’est certain; mais trois sous ça se connaît sur une journée de quinze à vingt sous!
Les jours de paie, il fallait encore boire. Je n’avais pas le courage de refuser
dans la crainte de passer pour «chien» et de me faire remarquer, mais ces dépenses anormales m’inquiétaient; de plus, Victorine, en dépit de mes précautions, avait fini par avoir vent de la chose et je m’apercevais que c’était loin de lui aller.
Je compris alors que c’est une vraie calamité pour les ouvriers des bourgs et des villes que d’avoir trop d’occasions. Quoique gagnant plus que nous, ils ne sont pas plus riches, car
, insensiblement, ils en viennent à trouver naturel de dépenser tous les jours une petite somme à l’auberge, ce qui va loin en fin de compte. Ils sont plus à plaindre qu’à blâmer. Je sentais qu’à leur place je n’eusse pas agi différemment. Mais je résolus de fuir la contagion, de chercher du travail ailleurs.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
C’est ainsi que, dans l’hiver de 1850, je pris à défricher, du côté de César[1], une portion d’un
champ 129broussailleux qu’on mettait en culture. Là, c’était la vraie campagne; je gagnais peut-être un peu moins qu’à la carrière, mais j’avais finalement plus de bénéfice, car ma seule débauche était de puiser quelquefois dans ma tabatière.
A ce chantier,
il m’arriva d’être dupe de ma crédulité. Un jour de mars que le soleil brillait, très chaud déjà, je trouvai dans des racines de genêts une vipère qui s’éveillait de sa léthargie hivernale. Je n’avais plus, comme étant gamin, une crainte exagérée des reptiles; je la regardai donc un instant s’agiter, puis je hélai M. Raynaud, un boulanger de la ville, qui se trouvait là en train de faire mettre en fagots des débris d’épines et de genévriers qu’il avait achetés pour son four.
Venez voir une belle vipère, monsieur Raynaud, elle est déjà à moitié désengourdie.
Le boulanger s’approcha
, l’examina.
Diable, pas rien qu’à moitié; elle se tortille joliment…
Après qu’il l’eut
contemplée à loisir, il reprit, d’un ton mi-sérieux, mi-narquois:
Vous devriez la porter toute vivante au pharmacien: il vous la paierait au moins cent sous.
– Vous vous fichez de moi, monsieur Raynaud?
– Ma foi non! Je vous assure que les pharmaciens s’en servent pour leurs drogues et qu’ils achètent toutes celles qu’on leur porte.

Les fagoteurs s’étaient approchés: je jetais des
regards questionneurs sur leur groupe.
Monsieur Raynaud a raison, dit l’un; je crois bien que ça s’achète, en effet.
130Moi, c’est la première fois que je l’entends dire, reprit un autre.
– Moi aussi,
fis-je.
– Eh bien, essayez, reprit le boulanger; portez-la lui vivante et vous verrez qu’il vous la paiera cent sous et peut-être plus.
– C’est qu’elle n’est pas commode à porter vivante…

Il jeta un regard circulaire aux alentours, vit
le bidon qui contenait la soupe de mon goûter.
Mettez-là donc dans votre gamelle.
– C’est une idée: si j’étais certain de la vendre cent sous, je l’emporterais dedans, quitte à en acheter une neuve.

Pour achever de me décider,
M. Raynaud affirma une troisième fois.
Quand je vous dis que c’est la vérité!
Il n’était pas encore l’heure du goûter;
néanmoins, je mangeai ma soupe à la hâte, sans même prendre le temps de la faire chauffer; puis, à l’aide d’un bâton de noisetier fendu, je saisis le reptile et le glissai, non sans peine, dans le bidon vide que je recouvris aussitôt de son couvercle. Le boulanger, les fagoteurs me regardaient faire en ricanant.
Mon vieux, vous paierez à boire, dit en s’éloignant M. Raynaud, je vous ai fait gagner votre journée. Surtout, dites bien au pharmacien que vous venez de ma part.
Tout joyeux de l’aubaine, je quittai le chantier plus tôt qu’à l’ordinaire et passai chez nous pour mettre des effets propres. Ma femme, à qui je contai l’aventure,
se mit à pousser les hauts cris.
Sors-moi bien vite ça de la maison! Une mauvaise bête…; si elle allait soulever le couvercle, se glisser sous les meubles!…
Elle ajouta
:
131On t’a fait croire des bêtises, imbécile! Tu en seras pour la peine d’acheter un bidon neuf, encore vingt-cinq ou trente sous. Je ne veux plus revoir celui-ci
tu m’entends bien? Jette-le dans un fossé, fais-en ce que tu voudras, mais ne le rapporte pas.
Mon nez s’allongeait: je
commençais à craindre que la bourgeoise n’eût raison. J’affectais pourtant d’avoir l’absolue certitude de revenir avec ma pièce de cent sous. Et, délibérément, je me rendis chez le pharmacien.
Bonsoir, monsieur Bardet.
– Bonsoir, mon ami, bonsoir. Qu’est-ce qu’il y a pour votre service?
– Monsieur Bardet, on m’a dit que vous achetiez les vipères vivantes; – c’est M. Raynaud, le boulanger, qui m’a dit
çà: – j’en ai trouvé une au déchiffre et je vous l’apporte.
– Mais oui, je les achète: M. Raynaud ne vous a pas menti.

Il apporta un grand bocal bleu.
Tenez, il y en a trois ici; la vôtre, que je vais mettre avec, fera la quatrième. Et si vous en trouvez d’autres, apportez-les-moi; je vous les prendrai toutes à cinq sous la pièce.
J’eus un mouvement involontaire et
me sentis devenir blême.
Combien, monsieur Bardet?
– Cinq sous.
– M. Raynaud m’avait dit cent sous…

Le pharmacien sourit dans sa barbe grise:
Raynaud est un peu farceur, vous ne le saviez donc pas? C’est cent sous les vingt qu’il a voulu dire.
– Je me suis laissé jouer… Il va me falloir un autre bidon; j’aurai de la perte. Ah! bien, vous pouvez croire que je regrette de vous l’avoir apportée!

132M. Bardet
parut ému de me voir si dépité.
Qu’est-ce que vous voulez, ça vous apprendra qu’il ne faut pas tout croire. Mais ne vous faites pas d’illusions: votre bidon n’est pas sale. Tenez, je vais vous donner une solution pour le désinfecter, un peu de cette poudre blanche que dans un litre d’eau bouillante. Après l’avoir nettoyé avec ce liquide vous pourrez vous en servir en toute sécurité; il sera aussi propre qu’avant.
La poudre valait trois sous; j’eus dix centimes à empocher. Mais j’avais compté sans Victoire qui jura que le bidon ne servirait plus, menaça de le briser elle-même au lieu de le nettoyer. Il me fallut retourner
en ville le soir chez le quincailler où j’en achetai un du plus bas prix: vingt-cinq sous. Il était loin de valoir l’ancien.
J’ai souvent fait rire
le monde à mes dépens en racontant cette aventure que je me plus à agrémenter par la suite d’épisodes inexistants destinés à la rendre plus comique encore. Mais j’en voulus ferme au boulanger Raynaud, d’autant plus qu’il jugea bon de se payer de nouveau ma tête quand il me retrouva.
Eh bien, Bertin, cette vipère?
– Eh bien, monsieur Raynaud, je ne suis pas prêt de vous croire. Vous êtes un rude menteur!
– Quoi, le pharmacien n’en a pas voulu?
– Si, seulement au lieu de cent sous, c’est cinq sous qu’il me l’a payée.
– Cinq sous… Eh bien, oui, c’est le prix que je vous avais indiqué; vous aviez mal compris.

Et il s’éloigna en riant.

[1] Hameau de la commune de Bourbon ainsi nommé parce que César,
dit-on, eut son camp, au moment de la conquête des Gaules, sur le plateau où il est bâti.

XXII
133De temps à autre, je revoyais Fauconnet dont les cheveux blanchissaient
et dont la figure glabre, à présent ridée et constamment grimaçante, avait une expression hideuse. Quand il traversait les Craux, allant à Meillers, il lui arrivait de s’arrêter pour me parler: et je faisais l’aimable en dépit du mépris qu’il m’inspirait.
Il arriva qu’une fois
, son domestique étant tombé malade, il vint me chercher pour le remplacer. C’était après les moissons, en août; je n’avais pas grand’chose à faire dans ma locature: j’acceptai. Quand on est pauvre il faut bien aller travailler où l’on trouve, même chez les employeurs que l’on considère comme des canailles.
Je vis de près, dans l’intimité quotidienne, ce fermier enrichi qui était à la veille de devenir gros propriétaire terrien.
Chez lui, il était grossier, original, maussade et grognon. Il promenait son désœuvrement de la cuisine à l’étable et de l’étable au jardin, l’allure débraillée, fumant sa pipe, bâillant, ne se mêlant d’aucune besogne. J’ai pu apprécier, pendant mon séjour dans cette maison, les tristes côtés de l’oisiveté qui n’est vraiment pas enviable. Le travail est souvent pénible, douloureux, accablant, mais il est toujours passionnant et, à cause de cela, il est encore contre l’ennui le meilleur des dérivatifs. Fauconnet s’ennuyait d’une façon atroce. Il était toujours en bisbille avec sa femme et la bonne, auxquelles il faisait, d’un ton rogue, des observations 134ou des reproches injustifiés. Des fois, il se versait de grandes rasades d’eau-de-vie, cherchant dans l’excitation de l’alcool un remède à sa mauvaise humeur, à son désœuvrement. Avec moi, il se montrait d’assez bonne composition; il lui arrivait de m’appeler le matin à la cuisine pour me faire boire la goutte. Par contre, aux repas, il ne me donnait jamais de vin, prétendant que les ouvriers ne doivent pas s’habituer à ça.
Il se transfigurait lorsqu’il allait en route. Il était fier de ses chevaux qui marchaient vite; il exigeait qu’ils fussent soigneusement pansés, que les voitures soient toujours très propres et que les harnais brillent.
Une fois en selle ou en voiture, il devenait l’homme public, Fauconnet le fermier riche, conscient de sa puissance. Il s’en allait aux foires où il se sentait regardé, envié, respecté des marchands, salué bas par les travailleurs. Ou bien il s’en allait dans ses domaines pour donner des ordres, combiner les ventes prochaines ou serrer de près quelques jeunes métayères point trop farouches qui, au maître, n’osaient rien refuser, quoi qu’il fût vieux et plus que laid. Jamais il ne passait, sans sortir,
Une seule fois, je
le vis chez lui très gai: ce fut le dimanche de l’ouverture de la chasse. Il avait invité à déjeuner cinq ou six de ses amis avec lesquels il avait chassé le matin, sans compter son fils aîné, le docteur, qui venait de s’établir à Bourbon. Ce fut une ripaille à tout casser, une vraie débauche. J’étais chargé du service de la table que je fis assez maladroitement, car c’était pour moi une nouveauté; mais ma maladresse même fut utile, puisqu’elle prêta aux convives l’occasion de rire. Or, ils ne cherchaient que cela: les occasions de rire. Après qu’ils eurent bu et mangé ferme, ils se racontèrent mutuellement des histoires scabreuses, 135des récits d’orgie et d’amour de fraude. Ils parlaient aussi de leurs métayers dont ils raillaient la bêtise et la soumission, et de leurs propriétaires à qui ils se flattaient de faire avaler d’invraisemblables bourdes. Je compris qu’ils se considéraient comme des gens très supérieurs, dominant le reste de l’humanité de toute la pesanteur de leurs gros ventres, de toute la largeur de leurs faces rubicondes. Seul, le jeune docteur ne paraissait guère s’amuser. Il avait en ville, à côté de l’établissement thermal, son logement particulier, et il fréquentait peu la maison paternelle. Ses deux frères n’y faisaient plus, de leur côté, que de rares et courtes apparitions.
Ils n’ont pas les habitudes du père; ce n’est plus le même genre, m’avait dit la servante.
J’en conclus qu’eux aussi, probablement, se jugeaient des hommes supérieurs, supérieurs à ce fermier campagnard qu’était leur père, et à ses amis
, qu’ils méprisaient beaucoup sans nul doute. Il n’est pas d’hommes tellement supérieurs qu’ils ne soient à l’abri de la qualification «d’imbéciles» que leur appliquent d’autres hommes plus supérieurs encore. Il y a là de quoi consoler ceux qui ne sont pas supérieurs du tout.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quand le domestique fut en état de reprendre son service, comme il me restait la libre disposition de quelques jours, Fauconnet me
garda pour battre à la machine dans ses domaines de Bourbon. C’était, dans la région, le début des machines à battre; les fermiers, après une assez longue période d’hésitation, venaient enfin de se décider à les adopter. Ils continuaient à fournir un tiers du personnel, comme au temps du fléau. (Ils se sont libérés depuis de cette obligation trop coûteuse et laissent à présent aux métayers toute la charge de la main-d’œuvre.)
136On commença
de battre au domaine de la Chapelle, sur la route de Saint-Plaisir. Nous étions tous bien novices et un peu effrayés de travailler autour de ce monstre dont les roues tournaient si vite. Mais les rôles étaient bien moins durs qu’à présent, en raison de l’allure très modérée qu’observaient les mécaniciens: onse familiariser.
Les
plus embarrassées furent les femmes qui jamais ne s’étaient vues tant de monde à nourrir. Maintenant elles en ont pris l’habitude; elles achètent des masses de viande, font, dans de grandes marmites, la soupe pour tout le monde, et, dans d’énormes terrines, des ratatouilles à proportion. Mais trop pauvres étaient les ménagères d’il y a cinquante ans pour songer à cela. Et pourtant la cuisine ordinaire leur semblait peu digne d’être servie à des étrangers; elles durent se concerter, – celles au moins des trois domaines dont Fauconnet était le maître, – et voilà ce qui advint:
A la Chapelle, au repas du matin, on nous servit de la galette et du tourton.
J’ai toujours bien aimé nos pâtisseries de campagne; celles-ci étaient fraîches et meilleures qu’il n’est d’usage; je puis donc dire que je me régalai. Mais au repas du milieu du jour il n’y eut encore que de la galette et du tourton, et le soir il en fut de même. D’un repas à l’autre je trouvais ça moins bon; mon appétit diminuait, et tous mes compagnons étaient dans le même cas. Je crus qu’il y aurait du nouveau le lendemain, qu’on nous ferait de la soupe, des haricots, quelque chose, quoi! Mais il fallut déchanter. En arrivant le matin, je remarquai que le feu flambait au four et je vis un nouveau stok de galettes et de tourtons qu’on se préparait à cuire. Aux trois repas de ce jour-là, on ne nous servit encore rien autre chose. En raison de la chaleur et de la poussière, 137on était toujours assoiffé et il arriva que l’on prit en dégoût ces pâtisseries lourdes qui achevaient d’altérer. Les estomacs lassés se montraient rebelles. Je ne mangeai presque rien au goûter; je partis le soir sans me mettre à table, et bien d’autres firent comme moi. Comme nous changions de ferme le jour d’après, je crus que l’obsession allait cesser: il n’en fut rien! Les pâtisseries régnaient de plus belle; il y eût pâté le matin et galette à midi. C’était trop: tout le monde réclama du lait, même vieux, même écrêmé, du lait n’importe comment. La bourgeoise consentit à faire le tour de la table avec sa terrine, mais il était facile de voir qu’elle n’était pas à l’aise; cela ne lui semblait pas honorable de nous servir ce lait qui était une nourriture commune. Il eut tellement de succès pourtant qu’il en fallut trois terrines pour contenter tout le monde. Mais la métayère ne voulut pas en tirer de leçon: au repas suivant, la table se trouva garnie comme de coutume des inévitables galettes et des inévitables tourtons. Je ne mangeais plus rien du tout; je sentis que j’allais tomber malade tout à fait. Alors j’allai trouver Fauconnet et lui dis qu’il ne m’était pas possible de suivre plus longtemps la machine.
Les aliments de chez nous
, la soupe à l’oignon, le pain de seigle et le fromage de vache, me semblèrent meilleurs après cette aventure…

XXIII
Les coqs à l’engrais chantèrent un soir de décembre qu’il y avait de la neige et qu’il gelait ferme. C’était
à la 138fin de la veillée, vers neuf heures; je me disposais à me coucher.
Qu’est-ce qu’ils veulent nous annoncer, ces sales bêtes, dit Victoire qui tremblait de tous ses membres.
– Pas quelque chose de bon, sans doute
, répondis-je d’une voix brusque où perçait la crainte.
Nous avions l’un et l’autre cette conviction
qu’il était signe de malheur d’entendre chanter les coqs à partir du coucher du soleil et jusqu’à minuit: cette période est celle du repos; ils doivent être silencieux.
A la réflexion, cette
infraction à la règle aurait dû nous sembler naturelle de la part de ces pauvres poulets à l’engrais qui, ne sortant jamais d’une étable enténébrée, perdaient peu à peu le sentiment des heures. Mais nous n’en pensions pas tant, et nous étions troublés parce que nous avions vu, dans notre enfance, se troubler nos proches en pareille occurrence. D’ailleurs, dans le grand silence de la soirée d’hiver, ces cocoricos éclatants avaient un air lugubre, d’autant plus qu’ils se multiplièrent: le coq des Viradon répondit aux nôtres, puis d’autres des chaumières proches, et ce fut pendant une demi-heure un concert de modulations aiguës, comme aux heures qui précèdent l’aube matinale.
Après que les chants eurent pris fin, Victoire donna le sein à notre petit
Charles, – car nous avions un troisième enfant depuis deux mois, – mais elle ne cessait pas de trembler; elle tremblait encore quand elle se mit au lit. Nous eûmes, cette nuit-là, un sommeil troublé et il fut décidé que les malencontreux poulets seraient vendus au plus tôt.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Comme par hasard, les mois qui suivirent, toute sorte de malheurs
vinrent nous frapper. En prenant de l’âge, je me suis libéré d’une bonne partie des 139croyances superstitieuses de ma jeunesse; mais à cause de cela, j’ai toujours conservé la crainte des coqs qui chantent après le coucher du soleil.
J’avais
, dans un coin de mon étable, une réserve de pommes de terre. La meilleure de mes deux vaches s’étant détachée une nuit, avala goulûment un gros tubercule et s’étrangla. Je la découvris, le matin, étendue sur le dos, râlante; son ventre était ballonné; sa langue pendait; ses jambes s’agitaient en de brusques soubresauts d’agonie. La pomme de terre, restée dans l’œsophage, lui bouchait la respiration et mesla furent vaines, comme étaient vains les mouvements désespérés de la pauvre bête qui ne voulait pas mourir. Je n’eus que la ressource d’aller prévenir un boucher, qui m’en donna trente francs: je comptais la vendre trois cents francs à la fin de l’hiver.
Il me souvient que ma femme voulait acheter des habits pour notre
petit Jean et me faire faire un paletot neuf et une blouse. Mais on dut repousser à des temps meilleurs ces dépenses anormales, d’autant plus que ce ne futnos peines. Peu après, il me creva un cochon qui pesait au moins cent cinquante livres. Puis, la vache que j’achetai pour remplacer ma pauvre étranglée me causa des ennuis.
A cause des enfants, Victoire avait cessé tout à fait de porter le lait en ville
: elle s’était mise à faire du beurre. Or, il n’y avait pas moyen de transformer en beurre la crême qui provenait de cette nouvelle vache. Nous passions à la remuer dans la baratte des heures et des heures; nous avions les bras moulus de faire monter et descendre le batillon: rien. Il m’arriva un soir d’y mettre de la colère: sans interruption, de six heures à minuit, je manœuvrai le batillon dans le liquide aqueux; je parvins à m’exténuer, à mouiller 140ma chemise, à défoncer la baratte, mais non à faire du beurre. Je racontai ça le lendemain au père Viradon qui me dit que c’était un sort. Pareille mésaventure lui étant advenue dans sa jeunesse, il était allé trouver un défaiseux de sorts qui lui avait donné les conseils suivants:
«Se rendre un peu avant minuit au carrefour de la place de l’
Eglise et poser là un petit pot neuf de six sous plein de cette mauvaise crème; tourner douze fois autour de ce pot quand sonneraient les douze coups de minuit, en traînant, au bout d’une corde de six pieds de long, les chaînes d’attache des vaches; au douzième tour, s’arrêter net, faire quatre fois le signe de la croix dans quatre directions opposées et partir au grand galop, abandonnant le pot et rapportant les chaînes.
«Couper à chaque bête un bouquet de poils de
la tête, un du garrot, un de la queue, les tremper dans l’abreuvoir tous les jours de la semaine sainte avant le lever du soleil, les porter à la messe le jour de Pâques et les faire brûler dans la cheminée sans être vu…»
J’ai fait cela et la réussite a été complète, conclut Viradon. Mais le défaiseux a dû agir de son côté.
En dépit de
mes embêtements, j’étais secoué d’un fou rire en écoutant le bonhomme raconter, d’un air convaincu, les détails bizarres des cérémonies qu’on lui avait fait accomplir. Il me semblait le voir tourner autour de son pot, en traînant ses chaînes qui fretintaillaient!…
Le défaiseux était mort; mais il avait laissé à son fils le secret de son talent, et le vieux voisin me conseillait fort d’avoir recours à lui. Je refusai néanmoins, n’ayant pas foi en ces stupidités.
Ce fut au curé que Victoire alla conter nos peines. Il vint le lendemain, aspergea l’étable avec de l’eau bénite et nous dit de n’avoir nulle crainte des sorciers.
141Ça tient tout simplement à ce que votre vache a du lait de mauvaise qualité, conclut-il, et à ce qu’elle est dans un état de gestation avancée; améliorez sa nourriture, donnez-lui chaque jour un peu de sel dans une ration de farineux et vous vous en trouverez bien.
Nous suivîmes les avis du curé
et il nous fut possible de faire du mauvais beurre qui s’améliora tout naturellement quand, à la belle saison, nos vaches allèrent pâturer sur les Craux et lorsqu’elles furent au lait nouveau. Si l’on se rendait bien compte de tout on n’aurait pas souvent, je pense, l’occasion de croire aux sorts.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Vers la fin de l’hiver
, pour clôturer cette série de malheurs, nous eûmes une alerte plus grave encore; et cette fois-ci, il fallut bien, en désespoir de cause, aller trouver un rebouteux.
Notre petit Charles fut pris soudain d’un
grand mal de gorge; il refusait de prendre le sein; sa respiration devint rauque, puis râlante. Victoire le porta d’abord à la sage-femme, puis au médecin, et ça n’avait pas l’air d’aller mieux, bien au contraire. Or, il y avait sur le chemin d’Agonges un homme qui barrait les maux de gorge d’enfants; on venait le trouver de toutes les communes du canton et même d’ailleurs: il sauvait les bébés désespérés par les docteurs. Au cours d’une veillée, l’état du petit parut tellement s’aggraver que nous décidâmes de le lui porter séance tenante.
Ce fut un bien triste voyage. Je portais dans mes bras le petit malade, sur un oreiller recouvert d’un vieux châle; Victoire suivait en pleurant; nos pas résonnaient lugubres dans le silence nocturne, sur le sol des rues que séchait le grand gel. Sur les dix heures, nous eûmes la satisfaction de frapper à la porte du 142guérisseur qui vint nous ouvrir en caleçon et bonnet de coton: c’était un petit homme déjà vieux, la figure insignifiante. Il marmonna des prières en faisant des signes sur tout le corps de notre enfant, il oignit son cou d’une sorte de pommade grise et lui souffla dans la bouche par trois fois. Un mauvais quinquet fumeux éclairait cette scène étrange. J’étais impressionné Victoire pleurait toujours silencieusement. Après qu’il eut fini, l’homme déclara:
Il ira mieux demain; mais, par exemple, il était temps de l’amener, vous savez… Dès qu’il ira mieux vous irez faire brûler un cierge devant l’autel de la Vierge.
A notre demande de paiement, il dit:
Je ne prends rien aux pauvres gens: néanmoins, j’ai là un tronc où chacun met ce qu’il veut.
Il prit sur la cheminée une petite boîte carrée, en bois fumé, dont le couvercle était percé d’
un fente: j’y glissai vingt sous et nous repartîmes en hâte, inquiets des deux aînés que nous avions laissés dormant, dans la maison fermée.
Le guérisseur ne nous avait pas trompés. Vers le matin, le bébé vomit des matières aqueuses qui ressemblaient à des crachats durcis et, tout de suite soulagé, il prit le sein. Deux jours plus tard, il était tout à fait remis.
Je me suis souvent demandé, sans pouvoir répondre ni dans un sens ni dans l’autre, si cette guérison fut d’effet naturel ou si les simagrées du vieux y furent pour quelque chose. Je sais que nombre de
geus, très sceptiques, très fortes têtes, ne craignent pas, encore aujourd’hui, d’avoir recours à ces guérisons campagnardes pour se faire barrer les dents, ou se faire faire la prière à l’occasion d’une entorse ou d’une foulure. Et beaucoup constatent qu’ils en ont du soulagement.
143Devant ces exemples, il est permis de rester perplexe, également éloignés de ceux qui affirment et de ceux qui se moquent. J’en suis encore là.

XXIV
Certain jour de foire de Bourbon, pour le carnaval de 1853, mon beau-père
me tira à part sur la place de la Mairie, où je causais avec d’autres, pour me dire qu’il était à même de me faire entrer comme métayer dans un domaine de Franchesse, sa commune d’origine: il connaissait particulièrement le régisseur qui était son ami d’enfance.
J’y songeais un peu, à prendre un domaine, car
je comprenais qu’en restant là il me faudrait louer mes enfants dès qu’ils seraient en âge de pouvoir garder les bêtes; et cette éventualité m’était pénible. J’aurais pourtant préféré attendre encore quelques années, mais, après réflexion, je jugeai plus sage de ne pas rater cette occasion.
Le dimanche suivant, nous
nous en fûmes donc, le père Giraud et moi, voir la ferme en question. Elle était située entre Bourbon et Franchesse, à deux cents mètres du chemin qui reliait les deux communes, et s’appelait «la Creuserie». Elle dépendait de la propriété de M. Gorlier, dit «de la Buffère», du nom d’un château tout voisin qu’il habitait pendant l’été. La propriété comprenait cinq autres fermes: Baluftière, Praulière, le Plat-Mizot, la Jarry d’en haut et la Jarry d’en bas, – une locaterie qui s’appelait les Fouinats, et la maison du régisseur à proximité du château.
144Le régisseur s’appelait M. Parent. C’était un homme de taille moyenne, avec une très grosse tête, qu’encadrait un collier de barbe grisonnante; ses yeux saillaient hors de l’orbite, ce qui lui donnait constamment l’air étonné; sa lèvre inférieure, grosse et lippue, tombait, découvrant ses dents avariées et laissant passer un continuel jet de salive. Tout de suite il me dit qu’en considération de mon beau-père il m’agréerait comme métayer, bien que je sois seul pour travailler, ce qui n’était guère avantageux. Il nous fit visiter les bâtiments du domaine qui étaient anciens et peu confortables; il nous conduisit dans toutes les pièces de terre et dans tous les prés, et, quand nous fûmes rentrés chez lui, il dicta les conditions.
«Il fallait deux mille francs de remboursement sur le cheptel, mais on se contenterait de la moitié:
on ajouterait aux quatre cents francs de l’impôt colonique annuel; et, pour l’amortissement, on ferait une retenue sur les bénéfices. J’aurais à faire tous les charrois qui me seraient commandés pour le château ou la propriété; et ma femme serait tenue de donner, comme redevances, six poulets, six chapons, vingt livres de beurre; les dindes et les oies étaient à moitié. Le maître se réservait le droit de modifier les conditions ou de nous mettre à la porte chaque année, sous cette réserve que nous devions être prévenus au moins neuf mois d’avance.
M. Parent
se mit ensuite à parler du propriétaire, qu’il appelait «M. de la Buffère», ou, plus communément, «M. Frédéric», et pour lequel il semblait avoir un culte exagéré.
M. Frédéric ne veut pas que les métayers s’adressent directement à lui; c’est toujours à moi que vous devrez dire ou demander ce que vous croirez145cessaire. M. Frédéric entend qu’on soit très respectueux, non seulement envers lui, mais aussi envers son personnel: c’est parce qu’ils ont mal répondu à Mlle Julie, la cuisinière, qu’il m’a fait donner congé aux colons actuels de la Creuserie. M. Frédéric ne veut pas qu’on touche au gibier: s’il prenait quelqu’un à tendre des lacets ou à tirer, ce serait le départ certain. Quand il chasse, il ne veut pas qu’on reste là où on pourrait le gêner: il faut suspendre le travail si c’est nécessaire. Il faudra tâcher aussi que le beurre de votre redevance soit de bonne qualité et les poulets bien gras, de façon à contenter Mlle Julie.
Sur l’interrogation
de mon beau-père, il nous avoua tout bas que Mlle Julie n’était pas seulement la cuisinière, mais encore la maîtresse de M. Frédéric, qui était célibataire. C’est pourquoi il y avait urgence à la ménager, car son influence sur lui était considérable.
Je ne savais trop que penser de M. Frédéric. Dans la bouche de son régisseur qui, pourtant, le disait très bon, il prenait
des airs d’impossible potentat dont les moindres désirs devaient être obéis… Cela m’effrayait un peu.
Je demandai à M. Parent huit jours de réflexion
qu’il m’accorda. J’employai ce temps à essayer de connaître l’opinion de Victoire, ce qui n’était pas chose facile, car elle s’ingéniait à ne pas donner d’avis.
– Oh! fais
comme tu voudras, disait-elle de son air le plus froid, le plus indifférent, le plus lassé: moi, ça m’est bien égal.
Elle était très en colère
d’être encore enceinte: ça la rendait inabordable. Un jour, que j’insistais plus que de coutume, elle eut pourtant un semblant d’assentiment.
Dame, si ce domaine te plaît, prends-le, voilà tout…
– Mais toi,
est-ce que ça te plaît que je le prenne?
146Oh! moi, que ce soit là ou ailleurs…

Je l’aurais battue…
Je me décidai néanmoins à donner une réponse favorable et pour la Saint-Martin de 1853, nous nous installâmes à la Creuserie.

XXV
Notre maison avait deux pièces d’égales
dimensions qu’une porte intérieure reliait: la cuisine et la chambre. Leur sol était plus bas que celui de la cour sur laquelle elles ouvraient l’une et l’autre par de grosses portes ogivales, noircies par les intempéries et fortement bardées de fer. Dans la cuisine, une sorte de béton avait été fait jadis; mais cela s’était dégradé et il n’y avait plus qu’une armée de cailloux pointus qui montraient leur nez d’un bout à l’autre de la pièce; en balayant, on arrachait de plus en plus le gravier qui les liait; mais eux restaient là, invincibles. Dans la chambre, régnait au naturel le sol primitif, affaissé au milieu, bossué sous les meubles, avec, un peu partout, des mamelons et des trous. Le plafond appareillait l’appartement: c’était un plancher bas et délabré que soutenaient de grosses solives très rapprochées, couvertes de moisissures blanches, et, dans chaque pièce, une énorme poutre mal taillée soutenue elle-même par un poteau vertical. Des grains de blé et d’avoine, s’échappant de la provision du grenier, passaient fréquemment entre les planches disjointes et les rats en faisaient des réserves sur les poutres. Le jour ne pénétrait que par d’étroites fenêtres à quatre petits carreaux; en hiver, lorsqu’il faisait sombre et que la température ne permettait pas de 147tenir ouvertes les portes extérieures, on avait peine à y voir en plein midi. La cuisine était la salle commune et on y faisait toutes les grosses besognes. Il y avait, à gauche de l’entrée, la maie à pétrir et, au-dessus, le tourtier avec ses arceaux de bois pour séparer les grosses miches de la fournée qu’on y plaçait côte à côte; il y avait, à droite, un bahut pour le linge sale, puis un autre bahut, puis une commode; au milieu trônait la grande et massive table de chêne que nous avions achetée d’occasion, flanquée de ses deux bancs sur lesquels nous prenions place aux heures des repas; il y avait enfin, dans le fond, une horloge entre deux lits: le nôtre dans le coin le plus rapproché du foyer, comme il est d’usage, et, de l’autre côté, celui de la servante. A gauche, dans le mur du pignon, la cheminée de pierre saillait large et haute; au-dessus du foyer, la bouche du four mettait son trou noir. La chambre était moins enfumée et plus propre: ma femme y avait fait placer son armoire et les lits neufs qu’il nous avait fallu acheter pour coucher le personnel.
La maison faisait face aux neuf heures, mais le soleil n’en éclairait que bien plus tard le seuil, en raison du voisinage trop proche de la grange et des étables
qui étaient placées parallèlement à elle, en avant, à une quinzaine de mètres tout au plus. Dans l’intervalle qui séparait les deux corps de bâtiment, les étables envoyaient leurs égouts qui formaient une sorte de mare stagnante et noirâtre où baignaient les balles de froment depuis les battages jusqu’au milieu de l’hiver. On mettait à proximité le fumier des moutons qu’on utilisait pour les fumures de printemps. Il y avait en outre, dans cet espace, une auge de bois longue et peu profonde dans laquelle mangeaient les cochons, et une vieille roue placée horizontalement sur trois poteaux pour le jucher nocturne des dindons. Le tombereau et 148les charrettes au repos s’y voyaient souvent, et aussi, tout au long des murs, de menus outils, des bâtons et des aiguillons; des débris de paille et de bois, des pierres, des tuiles cassées étaient dissiminés çà et là.
La ferme
était située sur la partie montante du vallon, quasi au point le plus élevé, ce qui nous donnait du sommet de l’escalier du grenier, au pignon droit de la maison, une vue magnifique. Il s’étendait, ce vallon, sur une bonne partie des communes de Bourbon, de Saint Aubin et d’Ygrande, avec un aspect d’amphithéâtre géant. Aux parties supérieures de ses ondulations légères apparaissaient distinctement, entre les haies vives qui les cerclaient, des champs verts, roux ou grisâtres; d’autres se montraient à demi, juste assez pour laisser voir s’ils étaient en guéret, en chaume ou en pâture; et, dans les parties basses, il y avait des pièces entièrement dissimulées, des espaces importants dont on ne voyait que les arbres des clôtures, lesquels avaient l’air d’être très rapprochés, de se joindre presque. A l’extrémité d’un grand pré; un taillis mettait son petit carré mystérieux. Des lignes de peupliers géants s’apercevaient en quelques endroits. Et, de loin en loin, dans ces cultures, entre ces haies, entre ces arbres, émergeaient les bâtiments écrasés d’une chaumière ou d’une ferme: c’étaient Baluftière, Praulière et le Plat-Mizot, disposés en triangle tout près, la Jary d’en haut et la Jary d’en bas, un peu plus loin, puis d’autres dont je savais les noms, puis d’autres, très éloignés, dont je ne savais rien, et enfin, à l’autre extrémité du vallon, un chétif pâté de maisons qui était le petit bourg de Saint-Aubin. Par delà, on distinguait encore le grand ruban sombre que formait la forêt de Gros-Bois; et, par les temps clairs, au delà bien d’autres vallons, bien d’autres villages, bien au delà des distances connues, on apercevait, profilant leurs masses noires dans le bleu du 149ciel, une ligne de pics, qu’on disait appartenir aux montagnes d’Auvergne.
En arrière de notre maison,
c’était une vallée étroite où de belles prairies se succédaient à perte de vue, puis un coteau qui nous dominait et sur lequel se voyait le bourg de Franchesse, avec son minuscule clocher carré.
Les premiers jours de notre installation, ces paysages m’apparurent
ouatés de brouillards; je les vis ensuite dans leur décor hivernal, alors que les cultures sont nues, lavées par les pluies ou pailletées de gel, alors que les haies sont comme des bordures de deuil autour des grands arbres qui sont des squelettes; je les vis tout blancs sous la neige, déguisés comme pour une mascarade; je les vis s’éveiller frissonnants aux brises attiédies d’avril, étaler peu à peu toutes leurs magnificences, toutes les blancheurs de leurs fleurs, toutes les verdures de leurs plantes; je les vis au grand soleil de l’été, alors que les moissons mettent leur note blonde dans les verdures accentuées, paraître anéantis comme quelqu’un qui a bien sommeil; je les vis à l’époque où les feuilles prennent ces tons roux qui sont pour elles le temps des cheveux blancs et qui précèdent de peu de jours leur mort paisible, leur contact avec la terre d’où tout vient et où tout retourne; je les vis tout gais, tout pimpants aux heures des aubes douces; je les vis se draper dans la pourpre royale des beaux couchants, puiset comme à regret; je les vis enfin, comme dans un décor de rêve, baignant dans le vague mystérieux des clartés lunaires. Et combien de fois, les contemplant, ne me suis-je pas dit:
«Il y a des gens qui voyagent, qui s’en vont bien loin par ambition, nécessité ou plaisir, pour satisfaire leurs goûts ou parce qu’on les y force; ils ont, ceux-là, 150la faculté de s’extasier devant des paysages variés. Mais combien d’autres ne voient jamais que les mêmes! Pour combien la vie ne tient-elle pas toute dans un vallon comme celui-
là, dans moins encore: dans une seule des ondulations, dans un seul des replis de ce vallon! Combien de gens, au travers des âges, ont grandi, aimé, souffert, dans chacune des habitations qu’il m’est donné de voir d’ici, ou dans celles qui les ont précédées sur l’étendue de cette campagne fertile! Combien ne sont même jamais allés jusqu’à l’un des points où le ciel s’abaisse!»
Cette pensée me consolait de ne rien connaître moi-même hors des deux cantons de Souvigny et de Bourbon. J’en vins à trouver du charme aux décors variés de mes paysages familiers
; j’éprouvais même une certaine fierté d’avoir la jouissance de cet horizon vaste et je plaignais les habitants des parties basses.

XXVI
M. Parent, le régisseur, venait nous voir souvent et se montrait prodigue d’avis. Mais ses conseils culturaux,
d’ailleurs assez peu intéressants, ne tenaient pas la première place: il en revenait toujours aux coutumes de M. Frédéric et à la façon de nous conduire envers lui quand il serait là.
Ce fut en juin que le propriétaire vint s’installer à la Buffère. Par un hasard sans doute calculé, il nous fit sa première visite le soir, alors que nous étions réunis à la cuisine pour le souper. M. Parent l’accompagnait. Je me levai et fis signe à tout le monde d’en faire 151autant, puis je sortis du banc et m’avançai au-devant des visiteurs. M Gorlier me toisa.
C’est lui, le métayer? demanda-t-il à son régisseur.
– Oui, monsieur Frédéric, c’est lui.
– Il est bien jeune… La femme?
– C’est moi,
monsieur, dit Victoire en s’approchant.
– Ah!… Vous n’avez pas l’air très robuste?
– C’est qu’elle a trois enfants
, reprit M. Parent, d’une voix craintive. (Le quatrième, né avant terme, n’avait pas vécu.)
M. Frédéric nous demanda notre âge, à ma femme et à moi, et nous questionna sur nos origines. Nous étions
très troublés l’un et l’autre de nous voir en face de cet homme puissant et redoutable dont on nous avait tant rabattu les oreilles. Il le vit, et s’en fâcha d’un ton amical.
N’ayez pas peur, diable, je ne mange personne… Parent m’a dit que vous étiez animés d’excellentes intentions et que vous travailliez bien. Continuez comme cela et nous nous entendrons sans peine. Obéir et travailler, c’est votre rôle; je ne vous demande pas autre chose. Par exemple, ne m’embêtez jamais pour les réparations: j’ai pour principe de n’en pas faire. Et maintenant, bonsoir; allez dormir, mes braves.
Il parlait d’une voix lente en grasseyant un peu
; ses petits yeux gris clignotaient constamment; il avait le teint coloré d’un gros rouge presque violet; il portait toute sa barbe qui était courte et rare, mais qui restait très noire comme la chevelure, bien qu’il eût dépassé la soixantaine; (j’ai su depuis que ce beau noir était factice: il se teignait). Sa physionomie, malgré les apparences de bonne santé qu’elle décelait, restait maussade et ennuyée. Ceux qui ont 152joui de tous les plaisirs ont rarement l’air heureux.
M. Gorlier revint souvent nous voir, soit à la maison, soit
dans les champs. Il venait, jouant avec sa canne, causait un instant du temps et des travaux, puis disparaissait. Jamais plus, d’ailleurs, il ne fut poli comme le premier soir. Ainsi que Fauconnet, il tutoyait tout le monde et, comme il n’avait pas la mémoire des noms, ou à dessein peut-être, il appliquait invariablement à son interlocuteur le qualificatif de «Chose».
Eh bien, Chose, es-tu satisfait de ce temps-là? Mère Chose, nous vous prendrons prochainement deux des poulets de la redevance…
Mlle
Julie, la cuisinière maîtresse, une dondon déjà mûre à la peau blanche et aux formes appétissantes, vint chercher un soir ces deux poulets-là, que Victoire engraissait à dessein depuis plusieurs semaines. Elle les soupesa, les palpa et daigna se déclarer satisfaite.
Il faudra toujours nous les donner comme ça, Victoire; ils semblent parfaits; voilà un coq magnifique.
– Oh! oui,
mademoiselle, fis-je, je voudrais bien que ce soit mon ventre qui lui serve de cimetière.
La grosse remarqua le mot.
Comment avez-vous dit? reprit-elle.
Je
blémis, craignant que cela ne lui ait déplu.
Allons, répétez, voyons!
– Mademoiselle, j’ai dit qu’à ce
jo-là mon ventre servirait bien de cimetière. C’est une blague du pays que j’ai citée en manière de plaisanterie; il ne faut pas vous en fâcher: je sais bien que les poulets ne sont pas faits pour moi…
Mlle
Julie partit d’un franc éclat de rire.
Je le retiendrai, ce mot-là, Tiennon, et je le servirai à d’autres qu’il amusera, soyez-en sûr. Jamais encore je ne l’avais entendu dire.
153Elle le rapporta sans tarder à M. Frédéric
, car il me dit, dès qu’il eut l’occasion de me voir:
Chose, tu as des expressions délicieuses. Je vais recevoir prochainement mes amis Granval et Decaumont; je te les amènerai et tu tâcheras de trouver des choses drôles comme celles que tu as dites à Mlle Julie, l’autre jour, à propos des coqs.
Il tint parole. Plusieurs fois, dans le courant du mois d’août, il vint le soir avec ces deux messieurs
; ils arrivaient en fumant leurs pipes à l’heure où nous soupions; ils s’asseyaient et nous regardaient.
– Causez
, mes braves, ne faites pas attention à nous, nous disaient-ils chaque fois.
Mais
nous n’en faisions rien, bien entendu; nous ne parlions que pour leur répondre quand ils nous interrogeaient directement. Les domestiques, qui couchaient dans la chambre, avaient la ressource de s’esquiver dès qu’ils avaient mangé; mais moi, il me fallait leur servir de jouet jusqu’à dix et quelquefois onze heures. Peu leur importait, à eux, de se coucher tard: ils avaient la faculté de se lever de même. Peu leur importait de me faire perdre mon sommeil, car il me fallait être debout le lendemain à quatre heures, comme de coutume. Et c’était bien, comme je le dis, pour que je leur serve de jouet qu’ils venaient s’installer dans ma maison. Ils ne me faisaient parler que pour rire de mon langage incorrect, de mes réponses naïves et maladroites. Quand je disais quelque chose qui lui semblait particulièrement drôle, M. Decaumont tirait son carnet:
Je note, je note, faisait-il. J’utiliserai ça pour des scènes champêtres dans mon prochain roman.
Mlle Julie étant venue un jour, je
me hasardai à lui demander pourquoi M. Decaumont écrivait ainsi les choses baroques que je débitais bien malgré moi. Elle 154me dit que c’était un grand homme qui s’occupait à faire des livres, et qu’il était célèbre. Un grand homme! un homme célèbre! ce petit gros à figure de curé, avec des cheveux ridiculement longs qui lui tombaient sur les épaules.
Ah! c’est fait comme ça, un homme célèbre? dis-je.
Mlle
Julie se mit à rire.
– Mon Dieu oui, Tiennon; il est bien comme les autres, allez, malgré ses capacités. Avec ses grands cheveux
, on le prendrait plutôt pour un fou que pour un savant; et il s’amuse de tout comme un enfant.
Eh bien, je ne trouvais pas très loyale la façon d’agir de ce faiseur de livres. Je lui en voulais
d’inscrire mes réponses pour les publier, pour que d’autres bourgeois comme lui en puissent rire à leur tour. Etait-ce donc ma faute si je parlais de façon peu correcte? Je parlais comme on m’avait appris, voilà tout. Lui, qui était resté sans doute jusqu’à vingt ans dans les écoles, avait pu apprendre à tourner les belles phrases. Mais moi j’avais fait autre chose pendant ce temps-là. Et, à l’heure actuelle, j’employais ailleurs et bien aussi utilement que lui mes facultés: car, de faire venir le pain, c’est bien aussi nécessaire que d’écrire des livres, je suppose. Ah! si je l’avais vu à l’œuvre avec moi, l’homme célèbre, à labourer, à faucher ou à battre, je crois bien qu’à mon tour j’aurais eu la place de rire. J’ai fait souvent ce souhait d’avoir sous ma direction, pendant quelques jours, au travail des champs, tous les malins qui se fichent des paysans.

XXVII
155Je n’étais pas le seul, d’ailleurs, à servir de cible aux risées du maître et de ses amis: mon voisin Primaud, de Baluftière, y contribuait pour une bonne part. Il faut dire que la physionomie de ce brave Primaud incitait de prime
-abord à la moquerie; il avait le nez camus, une grande bouche édentée qui s’ouvrait à tout propos pour un gros rire bêtement bruyant; et il avait une drôle de façon de regarder le ciel d’un œil quand on lui parlait. Avec cela, naïf comme pas un, coupant dans tous les ponts qu’on se donnait la peine de lui tendre. Enfin, il avait encore cette particularité d’aimer le lard à la folie. Or, cette particularité, M. Frédéric la connaissait. Chaque dimanche presque, sous un prétexte ou sous un autre, il mandait au château son métayer et lui faisait servir une énorme tranche de lard. On le laissait seul à la cuisine et il se régalait, comme bien on pense. Après un bon quart d’heure, le bourgeois venait le rejoindre.
As-tu bien mangé, Primaud?
– Oh! oui, monsieur Frédéric!
– Mais un gros morceau de lard reste encore sur le plat
; il ne faut pas le laisser, voyons… Tiens, je sais que tu es de force à l’engloutir.
Et il le lui mettait sur son assiette.
C’est trop, monsieur Frédéric, j’ai le ventre plein, je ne peux plus…
– Allons, allons, Chose, tu plaisantes; c’est sans doute que tu as soif; Julie, donne-lui donc un verre de vin.

156Pour s’en retourner, Primaud passait dans notre cour. Souvent il entrait à la maison ou venait me voir aux étables.
Tiennon, me disait-il, je viens encore de faire un bon repas.
– Ah! tant mieux, répondais-je, c’est toujours ça d’attrapé
; je parie que vous avez mangé du lard à volonté?
– Plus que j’ai voulu, mon vieux! Figurez-vous que M. Frédéric est venu et qu’il m’en a servi lui-même un gros morceau; de sa main, vous comprenez, je ne pouvais pas refuser, surtout qu’il m’a fait donner du vin.

Il s’honorait beaucoup de ce témoignage flatteur
. Jamais il ne lui venait à l’idée qu’il pût y avoir là quelque chose de blessant pour sa dignité d’homme. Peut-être même considérait-il comme preuves d’évidence et marques de gloire les traces cireuses que laissait, de chaque côté de sa bouche, le ruissellement graisseux du lard. Il rentrait chez lui enchanté.
Seulement, cette débauche hebdomadaire de mon collègue favorisé cachait un but malpropre. A son insu, sans doute, Primaud jouait le triste rôle de mouchard. M. Gorlier obtenait par lui tous les renseignements qu’il désirait avoir sur les gens de ses domaines et sur les habitants de la commune. Trois ans auparavant, quand Napoléon, – qu’on appelait à présent Badinguet, – avait fait une espèce de contre-révolution afin de se faire nommer empereur, deux hommes de Franchesse avaient été expédiés à Cayenne de par la faute, disait-on, des bavardages inconscients du mangeur de lard. Le bourgeois lui avait fait entendre que ce serait un grand bien que de débarrasser le pays de ceux qui affichaient leurs préférences pour la République, et le malheureux s’était empressé de lui signaler tout 157ceux qu’il connaissait pour être des ch’tits républicains. On pouvait excuser Primaud parce que c’était de sa part bêtise et non méchanceté: mais je ne trouvais pas Frédéric fût excusable d’employer de tels moyens pour se renseigner, non plus que d’user de son influence ensuite pour faire du mal aux gens de son pays.
Dès que je fus averti, je me défiai du voisin et ne lui dis plus que ce qu’il n’y avait nulle raison de tenir caché.
A cette époque déjà, on appelait Primaud «le
mangueux de lard». Il est mort depuis longtemps; mais le sobriquet lui a survécu et une sorte de légende s’est attachée à son nom. A Franchesse, on dit encore à présent de quelqu’un qui aime bien le lard: «C’est un vrai Primaud!»

XXVIII
Ma vie était fatigante et laborieuse, mais j’y trouvais du charme.
Etant chef de ferme, je me sentais un peu roi. Mes responsabilités m’inquiétaient, mais j’étais fier de m’asseoir au haut bout de la table, à côté de la miche dans laquelle je coupais de larges tranches au commencement de chaque repas; j’étais fier surtout d’avoir, au cercle de la veillée, la place du coin, la place d’honneur.
J’étais bouvier en chef et je participais au pansage de tous les animaux, En été, je d’être dès le petit jour au binage ou à la fauchaison: et cependant j’avais toujours, auparavant, donné un peu de 158son aux moutons, préparé le déjeuner des cochons et passé voir les bœufs au pâturage. J’étais souvent debout une heure avant les domestiques et ça ne m’enpêchait pas, au chantier, de payer de ma personne, d’aller aussi vite que possible. J’avais, bien entendu, la direction du travail; les autres, échelonnés derrière moi, étaient forcés de régler leur allure sur la mienne, et je puis dire sans me vanter qu’ils n’avaient pas à s’amuser pour me suivre.
J’avais eu la chance pourtant de tomber sur un bon valet, un garçon de vingt ans passés,
nommé Auguste: nous disions Guste; il était robuste, courageux et besognait aussi dur que moi. Le second était un gamin d’une quinzaine d’années, mi-pâtre, mi-travailleur. J’engageais en plus un journalier pour l’été: ce fut, les premières années, un certain père Faure, un bonhomme déjà vieux qui avait de l’expérience et dont l’ouvrage était bon, mais qui était très bavard et un peu tason[1]. Il avait toujours des histoires à raconter et je crus m’apercevoir qu’en cherchant à nous intéresser ainsi, il poursuivait ce but de faire ralentir l’allure de la besogne, pour prendre un peu de bon temps. Un jour, d’accord avec le Guste, je résolus d’aller plus vite encore que de coutume, de façon à ce qu’il n’ait pas le loisir de parler. Quand nous eûmes ainsi fauché trois andains, le père Faure dut se dire qu’il était temps d’obtenir une trève.
Si nous allions de ce train-là jusqu’à midi, fit-il, nous en abatterions un sacré morceau.
– Si le maître veut, nous allons essayer
, dit le Guste.
Le père Faure reprit:
– Une
fois, à Buchepot, chez les Nicolas, nous avons 159fauché comme ça trois jours de suite. C’était le grand Pierre qui allait en tête; il aiguise bien, l’animal, et dame, il filait…; son beau-frère n’arrivait plus à le suivre. Le grand s’étant permis de le plaisanter, ils se fâchèrent; je crus même qu’ils allaient se battre. Il faut dire qu’ils s’en voulaient déjà d’avance; moi j’étais bien au courant de la chose: voilà ce qui s’était passé…
Il croyait que
j’allais m’appuyer un peu sur le manche de ma faux, comme j’avais coutume de le faire, entre le grand Pierre et son beau-frère; mais, au lieu de cela, je continuai de faucher du même train anormal; et quand nous fûmes au bout, le Guste et moi, il se trouva un peu en retard.
Sacrée misère! fit-il, j’ai attrapé une fourmilière qui a abîmé mon taillant. J’ai fauché une fois dans un pré où il y en avait tellement qu’on était obligé de battre les faux au premier déjeuner…
Il se retourna, parut étonné de voir que nous ne l’écoutions plus, que nous étions déjà loin.
Après, d’andain en andain, son retard s’accentua. Il y avait une zone où, l’herbe étant très dure, il fallait aiguiser souvent, ce qui forçait à ralentir. A ces moments-là, Faure croyait rejoindre; mais il arrivait juste à la portion défavorable quand nous retrouvions, nous, l’herbe tendre; nous filions vite pendant qu’il s’escrimait, impuissant à conserver son gain de distance.
La servante ayant apporté la soupe, il ne voulut pas venir manger sans avoir rattrapé son retard. Lorsqu’il arriva haletant, le visage ruisselant, la chemise détrempée,
notre repas était terminé: nous nous levions pour repartir. Alors, furieux, il fit mine de ne pas vouloir manger, de revenir prendre son andain en même temps que nous. Pour le faire consentir à déjeuner, je fus 160obligé de lui dire que nous allions l’attendre, ce que nous fîmes en effet, bien que le Guste eût ardemment souhaité le contraire. Le pauvre père Faure bouda pendant huit jours au moins, mais il ne fut pas guéri de sa manie de rappeler des souvenirs: vingt fois même il répéta, faisant allusion à l’incident dont il avait été victime:
– Ma faux
n’est pas de ces meilleures: si j’avais eu celle que j’ai cassée il y a deux ans, vous ne m’auriez pas laissé, bien sûr.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ce n’était
pas toujours que j’avais pour moi le domestique. Il y avait des moments pénibles où je les sentais tous alliés: le Guste, le père Faure, le gamin, la servante; leurs visages durs exprimaient le mécontentement, l’hostilité; leurs regards se faisaient haineux: je me sentais l’ennemi. Cela se produisait surtout les jours de grande chaleur. Après le repas de midi, la fatigue, la fainéantise les gagnaient; il auraient voulu faire la sieste. Moi aussi,: j’étais exténué, accablé autant qu’eux. Mais je réagissais violemment et cherchais des mots pour les entraîner:
Hardi! les gas! dépêchons-nous d’aller charger; le temps est à l’orage: notre foin pourrait bien mouiller.
Des fois,
je les prenais par l’amour-propre.
Nous allons pourtant finir les derniers: ceux de Baluftière et ceux de Praulière sont plus avancés que nous; et si nous voulons arriver en même temps que ceux du Plat-Mizot, il faut nous remuer.
Ils se levaient
, proféraient pour se soulager de gros blasphèmes:
Bon Dieu de bon Dieu, ce n’est quand même pas faisable de travailler par des chaleurs pareilles: il n’y a pas d’animaux qui résisteraient.
161Faure disait:
Je veux faire un mauvais coup pour aller voir au bagne si c’est pire que là.
Au chantier, je m’efforçais de les remonter en leur racontant quelques bêtises, des histoires salées dont rougissait la servante.
Ils riaient, ils en disaient de plus fortes; le temps passait et le travail se faisait. Etre gai, ne pas se ménager soi-même, c’est encore le meilleur moyen d’obtenir beaucoup des autres.
Il nous arrivait, au cours de ces rudes séances de
fenaison ou de moisson, par les soirées brûlantes, d’apercevoir M. Frédéric et ses amis installés à boire la bière autour d’une petite table placée exprès dans le parc, au milieu d’un bosquet de grands arbres.
Ce qu’ils sont heureux, tout de même, ces cochons-là! faisait le Guste qui, en dehors de leur présence immédiate, n’avait nul respect.
Les autres formulaient aussi des phrases irrévérencieuses
; mais moi je gardais le silence, ou bien je m’efforçais de les calmer quand ils allaient trop loin. Il vaut toujours mieux ne rien dire de ceux sous la domination desquels on est placé. Le pauvre doit savoir s’en tenir à la seule pensée.
Finir
un travail pour en recommencer bien vite un autre qui est en retard,de dix-huit heures, dormir cinq ou six heures seulement d’un sommeil léger coupé d’inquiétudes, c’est un régime qui n’engraisse pas, mais d’où l’ennui est banni. Ce régime-là, six mois chaque année je le suivais à la lettre. Car, après la rentrée de récoltes, c’étaient les fumures, les labours, les semailles et, jusqu’aux environs de la Saint-Martin, je continuais de me lever dès quatre heures du matin.
Les labours étaient particulièrement durs en raison de la situation du domaine sur la partie
montante du 162vallon; presque tous les champs étaient en côte; l’argile y dominait mêlé de pierres. Tout cela rendait le travail pénible et pour le laboureur et pour les bœufs. Les pauvres bœufs se levaient bien à regret quand nous allions les chercher avant le jour dans le grand pré qui était leur pâture habituelle en septembre. Ils étaient presque toujours couchés sous le même chêne, masses blanches dans la brume de l’aurore commençante, et il fallait leur donner de grands coups d’aiguillon pour les faire se mettre en mouvement.
– Allez, les rosses! Allez, mes gros!
Ça les peinait beaucoup
de partir et, vrai, ça me faisait aussi quelque chose pour eux: le pâturage était bon; il possédait une grande mare qu’alimentait une source d’eau très claire; l’ombre des haies était épaisse et fraîche. Il m’en coûtait de les priver de cet Eden pour leur faire passer de longues heures pénibles à tirer la charrue dans les guérets montueux. J’éprouvais parfois le besoin de m’en excuser auprès d’eux:
C’est embêtant bien sûr, mais puisqu’il le faut… Moi aussi, mes vieux; je préfèrerais me reposer et pourtant je travaille. Allez-y donc de bon cœur.
Ils avaient du bon temps pendant les mois d’hiver, et ma tâche était moins rude aussi
: je ne me levais qu’à cinq heures; je me couchais à huit. Mais les inquiétudes, pour un chef de ferme, sont de toutes les saisons. A cette époque, c’était la question du fourrage qui m’occupait surtout. Il n’en fallait pas trop faire manger, et, pourtant, il était indispensable de ne pas le ménager aux bêtes à l’engrais, d’en donner une ration suffisante aux vaches fraîches vélières, aux génisses à vendre au printemps et aussi aux bœufs de travail que je n’aimais pas voir maigrir. Je toisais souvent mon fenil, prenant des points de repère, sacrifiant telle partie pour jusqu’à telle époque, et j’arrivais ainsi 163à n’être jamais pris au dépourvu. Mais, les mauvaises années, il me fallait mêler à la ration quotidienne une bonne dose de paille et encore j’avais grand’peine à m’en tirer; je tremblais tout l’hiver, voyant comme ça diminuait vite, de la crainte d’être à la misère en fin de saison. C’est que, quand il faut acheter, pendant un mois seulement, du fourrage pour nourrir un cheptel de vingt-cinq bêtes, le bénéfice de l’année est bien compromis! Je me chargeais seul de la distribution à tout le cheptel et, les jours de sortie, je manquais rarement l’heure du pansage. Je m’abstenais le plus possible d’aller à l’auberge, sachant bien que le temps passe sans qu’on s’en aperçoive, et qu’on court grand risque de se mettre en retard lorsqu’on est pris à causer avec les autres. Et puis, le souvenir des faiblesses de mon père et le souvenir de la bataille de Saint-Menoux, qui m’avait valu un procès, me hantaient souvent, et me donnaient de la débauche une crainte salutaire.
Ma seule passion était la prise. J’avais augmenté la dose primitive. Il me fallait déjà, lors de
mon installation à la Creuserie, pour cinq sous de tabac par semaine et j’en vins progressivement à monter jusqu’à dix sous: j’en suis encore là. En labourant, quand j’arrivais au bout d’un sillon, je m’arrêtais un instant pour examiner le sillon nouveau où j’allais m’engager, afin d’en voir les courbes, pour les atténuer ou les supprimer si possible, et, alors, machinalement, je tirais ma tabatière; en fauchant, après chaque andain, crac, une prise; en sarclant, quand je m’arrêtais un instant pour me redresser, souffler, ma main glissait dans ma poche à la recherche de la queue-de-rat, sans même que ma volonté y soit pour quelque chose. Les plus mauvais jours étaient ceux où ma provision s’épuisait. Cela arrivait souvent le samedi. Je n’osais pas, à cause de Victoire surtout, envoyer qnelqu’un exprès au bourg 164de Franchesse pour m’acheter du tabac; mais le temps me semblait long; j’étais mal à l’aise; il me prenait des envies de chercher chicane à tout le monde, je ne trouvais pas de bonne place.
C’était, en somme, une faiblesse excusable, mais la satisfaction intime que j’éprouvais de mon œuvre était à coup sûr le meilleur de mes plaisirs, et le plus sain. Contempler mes prés reverdissants; suivre passionnément dans toutes ses phases la croissance de mes céréales et de mes pommes de terre; voir que mes cochons profitaient, que mes moutons prenaient de l’embonpoint, que mes vaches avaient de bons veaux; voir mes génisses se développer normalement, devenir belles; conserver mes bœufs en bon état en dépit de leurs fatigues, les tenir bien propres, bien tondus, la queue peignée, de façon à être fier d’eux quand j’allais, en compagnie des autres métayers, faire des charrois pour le château; engraisser convenablement ceux que je voulais vendre: ma part de bonheur était là. Il ne faut pas croire que je visais uniquement le résultat pécuniaire, le bénéfice légitime qui devait me revenir de ma part de récolte ou de la vente des animaux: non! Une portion de mes efforts tendait à cette ambition désintéressée de me pouvoir dire:
Mes blés, mes avoines vont être remarqués. Quand je sortirai mes bêtes à la foire, on va les admirer parce qu’elles sont belles. Ceux de Baluftière, ceux de Praulière, ceux du Plat-Mizot vont être jaloux de constater que mes bœuf sont plus gras que les leurs, et mes génisses meilleures.
Quand nous nous rencontrions avec les voisins à l’aller ou au retour des champs, ou bien quand nous réparions, l’hiver, les haies mitoyennes, nous parlions toujours de nos bêtes, et j’avais coutume de faire le modeste.
165Oh! pas fameux, mes veaux, cette année… Mes moutons n’engraissent pas comme j’aurais cru… Mes bœufs ont travaillé trop tard: je n’en ferai rien…
Quelquefois, les mêmes voisins
venaient veiller peu de temps après et je les invitais, comme il est d’usage, à faire un tour aux étables. Alors je jouissais de leur surprise, et les compliments qu’ils m’adressaient m’étaient sensibles. Quand nous menions peser ensemble, quelques jours avant la foire, les bœufs des six domaines, si des étrangers admiraient les miens parmi les autres, ma joie augmentait encore. Elle devenait intense s’il en était de même au champ de foire. Et, pour me faire valoir davantage,complimenteurs:
Ce n’est pas qu’ils ont eu trop de repos, les pauvres bougres: jusqu’à la fin des semailles ils ont travaillé. Tant qu’aux dépenses, il est difficile d’en faire moins: ils n’ont mangé que deux sacs de farine d’orge et trois cents livres de tourteaux.
– Allons, allons, vous ne les avez pas amenés ainsi avec rien
, faisaient les autres, incrédules.
De fait, souvent, je mentais un peu…
Je me fis ainsi dans la contrée une réputation de bon bouvier. On m’avait rapporté ce propos tenu par M. Parent dans une auberge de Franchesse, en présence de deux ou trois gros bonnets:
Le meilleur de mes laboureux, c’est Tiennon de la Creuserie; il fait bien valoir et, pour les bêtes, c’est un soigneur comme il y en a peu…
Cette phrase, qui me revenait souvent en mémoire, me grisait. Au
cours des pansages, surtout, sentir sous ma blouse graisseuse le tic-tac ému de mon cœur. C’est une impression de ce genre que doivent ressentir les généraux lorsqu’ils ont gagné des batailles. Et, ma foi, il me semble que 166ma satisfaction était aussi légitime que la leur, et moins propre à inspirer des remords ensuite: car mon succès, à moi, n’exigeait nul sacrifice de vies humaines.
D’autres fois, c’était dans les champs, au cours
des séances de travail, que je ressentais cette passagère plénitude de bonheur. C’était surtout aux saisons intermédiaires, quand il faisait bon dehors, quand la brise, caressante comme une femme amoureuse, apportait avec elle des senteurs de lointain, des aromes d’infini, des souffles sains dispensateurs de robustesse. D’être cultivateur, de vivre en contact avec le sol, avec l’air et le vent, un orgueilleux contentement me venait; et je plaignais les boutiquiers, les artisans qui passent leur vie entre les quatre murs d’une même pièce, et les ouvriers d’industrie emprisonnés dans des ateliers où il fait chaud, où l’air est vicié, et les mineurs qui travaillent sous terre. J’oubliais M. Gorlier, M. Parent; je me sentais le vrai roi de mon royaume et je trouvais la vie belle.

[1]
Un

XXIX
La mise au monde de notre quatrième enfant, – ce petit né avant terme et mort aussitôt, – avait beaucoup fatigué Victoire. Et puis, elle souffrait souvent; aussi était-elle changée, vieillie. Sa figure avait minci; ses joues s’étaient creusées; sa pâleur bistrée s’était accentuée et ses grands yeux noirs s’étaient nimbés d’une large cernure bleue. Elle était prise fréquemment, et parfois simultanément, de coliques d’estomac et de né167vralgies douloureuses qui l’obligeaient à garder plusieurs jours de suite un mouchoir autour de la figure. Cela n’était pas pour améliorer son caractère froid et plutôt difficile. Elle vivait dans un état d’agacement perpétuel, broyait du noir de plus en plus, s’exagérait le mauvais côté des choses. Et toujours elle développait avec un rire amer et un grand luxe de détails tous les ennuis qu’elle prévoyait…
Il va falloir du pain samedi; le même jour, nous aurons à battre le beurre et à plumer les oies; jamais nous n’en pourrons voir le bout.
Ou bien:
– Il devient indispensable de faire la lessive; nous n’avons plus de linge
. Et le mauvais temps continue toujours. Mon Dieu, que c’est ennuyeux!
Elle se lamentait de même si l’un des
enfant souffrait, si les récoltes s’annonçaient mal, si les couvées ne réussissaient pas, si le jardin manquait de légumes et si les vaches diminuaient de lait. Tout lui était sujet de plaintes. Aux repas, elle ne se mettait jamais à table; Elle s’occupait de préparer les victuailles et de les servir, ou bien de surveiller les petits.
Mais prends donc le temps de manger, voyons, bourgeoise, disais-je parfois.
– Oh! pour ce qu’il me faut!
répondait-elle.
En
effet, elle ne prenait qu’un peu de soupe claire qu’elle avalait en circulant. J’avais honte, moi qui jouissais d’un appétit robuste, de mes deux assiettées de soupe épaisse. Les jours où elle souffrait de l’estomac, elle levait les gognes[1] tout à fait, disant que rien ne lui faisait envie. Je l’engageais à se préparer un peu de soupe meilleure, ou bien à se faire cuire 168un œuf. Mais elle ne voulait rien savoir et prenait seulement pour se soutenir une tasse de bouillon dans la soupière commune.
Bien que la servante fût chargée de toutes les grosses besognes, Victoire n’en avait pas moins beaucoup à
faire; les enfants, la basse-cour, les repas, une bonne part du ménage, sans compter, quand le lait donnait, la préparation du beurre et du fromage, il y avait là de quoi occuper une plus robuste qu’elle. Elle savait très bien tirer parti de toutes ses denrées qu’elle portait en deuxau marché de Bourbon chaque samedi. Elle était aussi très économe et s’entendait à rabrouer la servante quand celle-ci était trop prodigue en savon, en lumière, en bois pour le feu. Certes, la pauvre fille n’avait pas toutes ses aises.
Il arriva même que notre maison fut un peu décriée
: on disait que j’étais trop rapide au travail et que la bourgeoise était méchante et intéressée. Pour ces motifs, les domestiques et les servantes y regardaient à deux fois pour se louer chez nous. Nous étions obligés de les payer au dessus du cours normal.
Heureusement, Victoire restait une excellente mère; les petits avaient rarement à souffrir de sa mauvaise humeur. Elle se plaignait d’eux, les déclarait insupportables, disait, en ses jours de souffrance, qu’ils achevaient de lui casser la tête, mais elle ne les battait jamais. Pour mon compte, je n’avais que bien rarement le loisir de m’occuper des enfants: c’est à peine si je trouvais quelques instants le dimanche pour les faire sauter sur mes genoux; mais je puis dire en toute sincérité que je ne fus pas non plus un père brutal. S’ils ne furent pas, en raison de notre vie laborieuse, mangés de caresses, cajolés, mignotés, au moins ne furent-ils jamais talochés. Et nous eûmes, ma femme et moi, la satisfaction de nous sentir aimés d’eux.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
169Quand quelques-uns de nos parents venaient nous
voir, Victoire s’efforçait de faire l’aimable. En dehors de la fête patronale. le fait se produisait assez rarement, car on ne considérait pas comme étranger le père Giraud qui, ayant pris sa retraite, était revenu habiter Franchesse et nous faisait de fréquentes visites. Le pauvre vieux eut la douleur de nous apprendre un jour la mort de son fils, le soldat d’Afrique, qu’une mauvaise fièvre avait tué quelques mois avant l’expiration de son deuxième congé, époque à laquelle il comptait rentrer en France avec une place.
Les enfants de mon parrain et ceux de mon frère vinrent à tour de rôle nous inviter à leurs noces. On
était généralement prévenu de leur arrivée et on faisait quelques préparatifs pour les recevoir: l’usage veut que l’on fasse faire bombance aux inviteurs. Quand je n’étais pas trop pressé, je me rendais à Saint-Menoux pour le mariage. Une fois entraîné, je buvais ferme; et le bon picolo se déteignant sur mon cerveau où il mettait un nuage rose, j’oubliais momentanément mes soucis coutumiers; j’étais gai, je chantais, je dansais comme les jeunes; aimant peu sortir, ne m’accompagnait jamais.
Une visite inattendue fut celle de
Grassin et de sa femme, revenus faire un tour au pays après dix ans d’absence. Ils se présentèrent chez nous, avec leur petit garçon, un soir, à la nuit tombante, et rirent beaucoup de notre extrême surprise. J’eus de la peine à reconnaître la Catherine dans cette dame à chapeau qui parlait si bien; et son mari, avec sa figure rasée de larbin et ses beaux habits de drap, ne rappelait guère le Grassin d’autrefois. Leur petit Georges était poli, vif, enjoué et gentil comme tout: il n’eût demandé qu’à s’amuser avec le Jean, le Charles et la Clémentine; mais 170eux, trop peu habitués à voir des étrangers, restèrent taciturnes et l’évitèrent, en dépit de nos efforts. Je passai une bonne soirée à deviser avec ma sœur et mon beau-frère. Ils repartirent dans la journée du lendemain, car ils n’avaient qu’un congé de quinze jours et, comme ils tenaient à voir tous les membres de leurs deux familles, ils ne pouvaient rester longtemps dans chaque maison.
Deux ou trois fois vint aussi
, avec sa famille, le verrier de Souvigny qui avait épousé la sœur aînée de Victoire. C’était un homme entre deux âges, gros et grand, au visage joufflu quoique blême, avec une abondante moustache rousse. Il toussait: sa poitrine était usée doublement par son travail de souffleur et par l’alcool. Il n’avait guère que des pensées de révolte et de mort. L’idée de la mort le hantait souvent.
Dans notre métier, disait-il de sadésagréable, on est usé à quarante ans; rares sont ceux qui vivent jusqu’à cinquante. Pour mon compte, je ne tarderai pas d’aller tirer le pissenlit par la racine.
Cette perspective était cause qu’il voulait
jouir de son reste. Il exigeait une bonne cuisine, de la viande et du vin tous les jours. Ce qui ne l’empêchait pas de dépenser beaucoup hors de chez lui; deux ou trois gouttes lui étaient nécessaires le matin, l’apéritif le soir, de grandes débauches les jours de paie, les jours de fête. Aussi, bien qu’il se fît des mois de quatre-vingt-dix francs, les ressources n’abondaient-elles jamais. Il y avait des fois où le boulanger, le boucher, l’épicier, ne voulaient plus rien donner à crédit; ces jours-là, il entrait dans des colères épouvantables et cognait furieusement la femme et les gosses. La femme, bien plus vieillie encore que Victoire, les cheveux blanchis avant l’âge, avait une pitoyable expression de terreur rési171gnée. Les enfants étaient de petits maigriots, rusés et sournois, précocement vicieux.
Ma bourgeoise, à qui sa sœur avait fait souvent des confidences, n’ignorait rien des dessous du ménage
; elle craignait son beau-frère et, lorsqu’il venait, elle mettait les petits plats dans les grands, se donnait tout plein de mal pour le satisfaire. Les visites du verrier m’ennuyaient aussi. Je ne comprenais rien aux questions politiques dont il m’entretenait, non plus qu’aux choses de son métier, et ses blagues sarcastiques ne m’amusaient pas. Lui ne s’intéressait aucunement à la culture, qu’il affectait de mépriser. Cela mettait de la gêne entre nous; j’éprouvais un vrai soulagement de le voir s’en aller.
Les jours qui suivaient ces réceptions, Victoire se montrait plus grincheuse encore que de coutume
, comme pour racheter ses efforts antérieurs d’amabilité. A ce point de vue, il était heureux que les visites soient rares.

[1] Expression bourbonnaise s’appliquant aux personnes tristes, dégoûtées, malades.

XXX
La troisième annéeje trouvai moyen– Oh! par exemple, va-t-on s’écrier, avec, comment pouviez-vous trouver le temps de songer aux intrigues amoureuses? C’est bon pour les riches qui, ne sachant comment tuer leurs loisirs, courent de ci de là, au gré de leurs caprices, avec l’espoir de trouver de l’imprévu.
Eh bien, la chose arriva tout de même, tout à fait 172par hasard, il est vrai… Et je crois que, sous tous les rapports, je méritais de sérieuses circonstances atténuantes.
Victoire. en raison de son état maladif, était détachée des plaisirs sexuels autant qu’une créature peut l’être. Moi, robuste, plein de vigueur et de santé, j’éprouvais parfois, en dépit de mes fatigues, le besoin de faire acte de mâle. Mais je n’osais m’approcher d’elle, sachant que je serais mal reçu, que ma tentative la rendrait plus encore plaintive et grincheuse, accentuerait son état d’agacement. Or donc je me tenais coi, refoulant mon désir; mais cela n’en contribuait pas moins à refroidir nos relations. Néanmoins, je ne me donnais pas la peine de chercher ailleurs.
A la maison même, j’aurais
bien pu trouver l’occasion avec nos servantes, dont quelques-unes n’eussent pas été, je pense, aussi farouches que la petite Suzanne, de Fontbonnet. Mais j’avais trop le respect de mon intérieur pour en arriver là: je savais que, dans ces conditions, la chose finit toujours par être découverte, qu’il en résulte des brouilles difficiles à raccommoder et que c’est d’un exemple déplorable pour les enfants.
Ainsi qu’il arrive souvent, ma première faute se produisit un jour où je n’y pensais pas du tout. C’était un peu après la mi-juillet; on venait de terminer la rentrée des foins et celle des seigles, et les blés n’étaient pas encore mûrs. Un orage ayant donné de l’eau la veille, je profitai de cette période d’accalmie pour aller herser un de mes champs de guéret. Ce champ se trouvait assez loin de chez nous, à droite de la rue qui reliait Bourbon et Franchesse et à proximité de la petite locaterie des Fouinats.
J’étais venu au hersage de grand matin,
et, comme j’avais dit vouloir faire une longue attelée, Victoire 173m’envoya à déjeuner par la servante. Je mangeai la soupe à l’ombre d’un vieux poirier, non loin de la chaumière dont j’apercevais les murs en pisé et le toit de paille, au sommet duquel croissaient des plantes vertes. Le journalier qui habitait là, un petit rougeaud qui bégayait, travaillait constamment dans les fermes; la femme, une blonde assez appétissante qui se nommait Marianne, allait aussi en journée à l’occasion: ils n’avaient pas d’enfants. Or, ce matin de juillet était chaud et la soupe se trouva trop salée; quand j’eus mangé, la soif me prit, et je n’avais pas d’eau. Tout naturellement, l’idée me vint d’aller demander à boire à la Marianne, que je savais chez elle pour l’avoir entendu appeler ses poules. Mes bœufs au repos soufflaient et ruminaient tout à leur aise; je décrochai, par mesure de prudence, la chaîne qui les attelait à la herse, et je me hâtai vers la chaumière.
La Marianne, vêtue seulement d’un jupon court et d’une chemise, procédait à sa toilette. Elle avait ramené en avant pour les peigner ses cheveux défaits, dans lesquels se jouait malignement un rayon
du soleil matinal; ils me semblèrent soyeux et attirants; ils la nimbaient d’une auréole d’or. Sa figure, quoique brunie par le hâle, avait des tons roses; ses épaules nues étaient rondes et pleines; sa nuque saillait, blanche et veloutée, et ses seins libres apparaissaient, rotondités tentatrices, au dessus de l’échancrure de la chemise.
Bref, elle me sembla belle, et je sentis dès l’abord courir une petite fièvre dans mon organisme.
Bonjour, Marianne; je vous dérange? fis-je en entrant.
Elle tourna à demi la tête:
Ah, c’est vous, Tiennon Vous me trouvez dans une drôle de tenue.
– Vous êtes chez vous: c’est bien le moins que vous 174ayez la liberté de vous mettre à l’aise… Je venais vous demander à boire.
– C’est bien facile.

Sans même prendre le temps de renouer ses cheveux, elle alla prendre sur le dressoir un grand pichet de terre jaune qu’elle remplit au seau, derrière la porte, et me le tendit.
Elle voulut aller chercher un verre, mais je refusai et bus à la coquelette[1] presque toute l’eau du pichet.
Vous aviez donc bien soif, dit la Marianne en souriant dans sa toison défaite, à moins que vous ne la trouviez meilleure que celle de chez vous.
– C’est peut-être les deux, répondis-je. Vous savez
bien que le changement augmente le désir.
(La phrase que j’employai n’était pas aussi correcte que celle-ci, mais le sens était celui-là.)

Elle
comprit bien mon allusion: ses joues se colorèrent, ses yeux s’animèrent et son sourire se fit moqueur.
Ça dépend… Il y a des choses qui ont toujours le même goût, fit-elle.
– Vous le savez par expérience?
demandai-je malicieusement.
Et comme elle ne s’éloignait pas, je plongeai l’une de mes mains dans le flot d’or de ses cheveux dénoués, alors que l’autre allait se perdre dans la bâillure de la chemise, entre les mamelons tentateurs!
La Marianne n’eut aucune révolte; il me sembla même qu’elle provoquait mes caresses. Et
, avant de sortir de la chaumière, je goûtai dans ses bras cet oubli éphémère de tout, cet instant de bonheur surhumain que l’on trouve dans l’accomplissement de l’amour.
175J’étais troublé beaucoup quand je sortis: il me semblait que tout, au dehors, allait clamer ma
faute. Je fus quasi étonné de retrouver mes bœufs bien tranquilles à la même place, de constater que le soleil brillait comme auparavant, que les lignes vertes des haies et les carrés de culture conservaient le même aspect, que mon champ de guéret avait la même teinte rougeâtre d’argile lavé, que les cailles chantaient de même dans les blés jaunissants, que les hirondelles et les bergeronnettes voletaient autour de moi comme si rien d’anormal n’avait eu lieu. Et, en rentrant à la maison, mon attelée faite, j’éprouvai une grande satisfaction de ne constater nul changement dans les façons d’être à mon égard de ma femme, des enfants, des domestiques, non plus que de M. Parent, le régisseur, qui vint dans l’après-midi. Cela me tranquillisa et me fit ramener l’acte à de plus justes proportions.
Mes relations avec
la Marianne se continuèrent pendant dix-huit mois, plus ou moins suivies, selon les circonstances. Nous avions tous deux le souci de ne pas nous faire remarquer, de sauver les apparences. Il fallait donc que j’aie des motifs plausibles d’aller seul du côté des Fouinats, soit pour un travail quelconque, soit pour aller voir mes bêtes au pâturage. Il y avait des moments où les bons prétextes étaient difficiles à trouver et je restais plusieurs semaines sans la voir. Hélas! : à la campagne tout est remarqué, tout se découvre. Ma maîtresse ne me demandait jamais d’argent et je ne lui en offrais pas, bien entendu. Mais je lui permettais de conduire ses chèvres dans mes champs d’alentour, d’y prendre de l’herbe pour ses lapins, et je fermais les yeux volontairement quand ses volailles causaient quelques dégâts aux emblavures. Les domestiques, les 176voisins s’intriguèrent de cette tolérance; on me guetta; on vit que je faisais des haltes à la maison et cela fit jaser. La chose ayant été rapportée à M. Parent, il donna congé à la Marianne qui s’en fut habiter au delà du bourg de Franchesse, sur la route de Limoise: nos amours frauduleuses en restèrent là.
Le père Giraud
, à qui ces bruits étaient parvenus me prit à part un jour et me tança d’importance. Mais Victoire, fort heureusement, de l’affaire.

[1] En faisant couler de haut, dans la bouche, l’eau du vase.


XXXI
De diverses façons, les progrès du siècle arrivaient jusqu’à nous
. Ils avaient pourtant des ennemis outranciers: chacun dans leur sphère d’action, M. Gorlier, le propriétaire, M. Parent, le régisseur, et ma femme, faisaient leur possible pour retarder l’essor général.
Les écoles commençaient à se peupler. Les commerçants du bourg
et les plus huppés des campagnards y envoyaient leurs enfants; il y avait aussi quelques places gratuites pour les pauvres, dont bénéficiaient surtout les petits des métayers du maire.
J’aurais bien voulu que mon Jean sût lire et écrire pour
qu’il soit capable de tenir nos comptes. M. Frédéric était conseiller municipal et ami du maire; je me dis qu’il serait peut-être sage de lui en parler. Donc, un jour qu’étant venu chez nous, il félicitait le petit Jean sur sa bonne mine, je risquai timidement:
Monsieur Frédéric, il lui faudrait à présent quelques années d’école.
177Il tira coup sur coup trois bouffées de sa grande pipe en écume de mer
qu’il retira ensuite de sa bouche:
L’école, l’école… Et pourquoi faire, sacrebleu? Tu n’y es pas allé, toi, à l’école: ça ne t’empêche pas de travailler et de manger du pain. Mets donc ton gamin de bonne heure au travail; il s’en portera mieux et toi aussi.
– Pourtant, monsieur Frédéric, il y a des fois que ça rendrait bien service de savoir un peu lire, écrire et compter. Pour
qu’il apprenne cela, pour qu’il soit moins bête que moi, je tâcherais de me priver de lui encore quelques années, au moins pendant l’hiver.
– Dis-moi un peu ce que tu aurais de plus si tu savais lire, écrire et compter? L’instruction, c’est bon pour ceux qui ont du temps à perdre. Mais toi
tu passes bien tes journées sans lire, n’est-ce pas? Eh bien, tes enfants feront de même, voilà tout… D’ailleurs, tu dois savoir qu’une année d’école coûte au moins vingt-cinq francs. Si tu envoies ton aîné en classe, tu ne pourras guère te dispenser de faire la même chose pour les autres: il t’en faudra de l’argent!
– Monsieur Frédéric, j’avais pensé que vous pourriez peut-être m’obtenir pour lui une place gratuite.
– Une place gratuite! Le nombre en est très limité
des places gratuites: il y a toujours dix demandes pour chacune. N’y compte pas, Chose, n’y compte pas… Et je te dis encore de mettre ton gas à garder les cochons, ça vaudra mieux que de l’envoyer à l’école.
M. Frédéric bourrait sa pipe avec rage; sa voix, ses gestes accusaient de l’impatience.
Je compris qu’il tenait à laisser se perpétuer l’ignorance chez les descendants de ses métayers. Je m’en tins là, craignant de le mécontenter en insistant. Et mes enfants n’allèrent pas en classe.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
178Pour les choses de la culture, je n’étais
certes pas de ceux qui aiment se lancer dans les nouveautés, dans les frais, sans savoir ce que seront les résultats. Mais quand j’avais été à même de me pouvoir convaincre de la supériorité d’un outil, je l’adoptais sans retard. (Dès mon entrée à la Creuserie, je m’étais muni de deux bonnes charrues qui faisaient plus vite que l’araire du bien meilleur travail.) J’aurais voulu que le régisseur fît, à l’égard des engrais, ce que je faisais pour l’outillage; je tenais surtout à lui faire adopter la chaux, sachant que tous ceux qui en avaient fait l’expérience s’en déclaraient enchantés. Mais M. Parent devenait de plus en plus craintif et il faisait la grimace, disant que ça entraînerait des frais trop considérables. Il n’avait qu’un but: arriver à donner au propriétaire une somme au moins équivalente à celle qu’il lui avait donnée l’année d’avant. C’est que, si, pour une raison ou pour une autre, ses revenus venaient à baisser, M. Frédéric faisait la moue avec des plaintes.
Bientôt les revenus de mes propriétés ne suffiront plus à payer l’impôt!…
Cependant nous nous entendions, les métayers des six domaines, pour revenir fréquemment sur cette question de la chaux; nous insistâmes si fort que M. Parent finit par en parler au maître qui
lui répondit de son air le plus bourru:
Si j’avais voulu m’occuper moi-même de la gérance de mes biens, il est clair que je ne vous aurais pas pris comme régisseur. Arrangez-vous à tirer des domaines tout ce qu’ils peuvent donner, de façon à ce que les bénéfices aillent en augmentant. Ce n’est pas à moi de vous indiquer les moyens d’arriver à ce résultat.
M. Parent restait donc perplexe, hésitant entre la 179crainte des débours à faire
de suite et le désir d’augmenter les bénéfices futurs. Mais la crainte l’emportait et il ne faisait rien. Or, le propriétaire vint un jour nous voir à la moisson et, comme il était bien luné, il me demanda si la récolte s’annonçait bonne.
Ni bonne, ni mauvaise, monsieur Frédéric, répondis-je; elle serait certainement bien meilleure si nous avions mis de la chaux.
– Ça donne de bons résultats, cette chaux?
me demanda-t-il d’un air indifférent, tout en faisant des moulinets avec sa canne autour de la tête d’un gros chardon.
– Oh! oui, monsieur Frédéric. On rentre souvent dans ses frais dès la première
récolte; il y a ensuite plus-value considérable sur les récoltes d’avoine et de trèfle qui suivent le blé, et cela est bénéfice clair; de plus, on dit que les terres s’en ressentent pendant quinze ou vingt ans.
Le propriétaire partit sans
ajouter un mot; il s’en alla chez Primaud, de Baluftière, chez Moulin, du Plat-Mizot et, successivement, dans tous les domaines; il posa partout la même question et, s’étant convaincu de l’unanimité des avis, il donna immédiatement au régisseur l’ordre de nous satisfaire.
Trois jours après, M. Parent
vint nous annoncer qu’il allait s’occuper de trouver des charretiers pour faire amener de la chaux dans nos guérets.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
C’était aussi par raison d’
économie que Victoire était opposée à toute réforme dans les choses de son ressort. En raison du perfectionnement des petits moulins du pays, il était devenu possible de faire séparer le son d’avec la farine. Beaucoup commençaient d’user de cette amélioration, et il y en avait même qui 180remplaçaient le seigle par le froment, qui mangeaient du vrai pain de bourgeois. De ces derniers, par exemple, on parlait avec un peu d’ironie; on disait qu’ils en faisaient trop, que ça ne tiendrait pas, qu’ils couraient aux abîmes.
Sans aller aussi loin d’un seul coup, tout en continuant
de mettre dans chaque sac deux mesures de froment et trois de seigle, j’étais bien décidé à faire sortir le son. Chaque fois que j’envoyais du grain moudre, je faisais la même proposition que Victoire désapprouvait.
Il faut déjà payer les domestiques assez cher, disait-elle, ce n’est pas la peine de les nourrir au pain blanc.
Désespérant de
vaincre la résistance de la bourgeoise, je m’avisai d’un stratagème qui réussit très bien: j’ordonnai au meunier de retirer le son tout en le prévenant d’avoir à dire, en nous ramenant la provision, que la chose avait été faite par mégarde. Victoire elle-même n’osa pas proposer de revenir en arrière. Et, à partir de ce moment, nous eûmes toujours du bon pain, d’autant plus que je baissai progressivement la proportion de seigle, jusqu’à arriver à la supprimer tout à fait quand la moyenne de nos récoltes de blé eût augmenté, du fait de l’adoption de la chaux.
Ce fut un beau jour
pour moi que le jour où je vis trôner sur la table la miche réservée de mon enfance et que je taillai dans cette miche appétissante le pain de tout le monde. Les jeunes d’aujourd’hui trouvent médiocre notre pain de bon froment pour peu qu’il soit un peu dur. Ah! s’ils en étaient privés, remis pour quelque temps au pain noir et graveleux d’autrefois, ils apprendraient alors à l’apprécier comme il le mérite!
. . . . . . . . . . . . . . . . . .

181Je cite comme caractéristiques ces trois faits d’entrave aux idées nouvelles, mais il s’en produisit bien d’autres, de la part de M. Gorlier au point de vue de l’amélioration
intellectuelle, de la part de M. Parent pour les choses de la culture, et de la part de ma femme pour celles de la cuisine.

XXXII
Il est des années de grand désastre
que les cultivateurs ne sauraient oublier, qui sont comme de tristes jalons au long de leur monotone existence. Dans la contrée, pour ceux de ma génération, 1861 est de celles-là. Et, pour moi, cette année fut deux fois maudite, car j’eus à subir, en plus de ma part de la calamité collective, une catastrophe particulière.
Au printemps, dans les derniers jours d’avril, en dressant des jeunes taureaux, je fus, dans une minute de malheur, renversé par eux et piétiné. Résultat: une jambe cassée, deux côtes défoncées, sans compter des lésions et des meurtrissures.
Le docteur Fauconnet
vint me raccommoder: il me martyrisa pendant deux heures, me banda la jambe avec des copes de bois et des bandes de toile et m’ordonna de ne pas bouger du lit pendant quarante jours.
Je souffris de façon
atroce; des fourmillements douloureux passaient dans ma jambe malade; j’avais le corps moulu, brisé; la fièvre s’en mêla les deux premières semaines au point qu’on pût craindre que des 182complications graves, provenant des lésions internes, ne soient survenues.
Les voisines qui
venaient me voir me questionnaient et jacassaient à l’envi autour de mon lit; elles m’énervaient, et m’énervaient aussi tous les bruits du ménage: le balayage et le frottage, le tintamarre des marmites et, à l’heure des repas, le remuement des assiettes et des cuillers, même l’action des bouches happant la soupe. Je voyais souvent Victoire pleurer; le médecin, qu’elle envoyait chercher, promettait de venir de suite et ne venait souvent que le lendemain: pendant cesd’attente, augmentait son chagrin.
C’est
un des mauvais côtés de la vie des terriens que d’être ainsi éloignés de tout secours. La souffrance étreint, terrasse un être cher, et le médecin n’arrive pas, et l’on se désole dans l’impuissance où l’on est de le soulager: une terrible angoisse règne sur la maisonnée.
Le docteur Fauconnet était d’autant moins exact
qu’il s’occupait de politique et passait journellement plusieurs heures au café. Il était républicain et faisait une opposition acharnée aux gros bourgeois du pays et au gouvernement de Badinguet. C’est par lui que juraient tous les avancés de Bourbon; les soirs de beuverie, il s’en trouvait toujours quelques-uns pour aller crier devant sa porte: «Vive le docteur! Vive la République!» Cela l’enchantait, et cela consternait son vieux père retiré dans son château d’Agonges. Dès que je fus en état de le comprendre, après la grande crise du début, M. Fauconnet m’entretint des sujets qui lui étaient chers. Il voulait l’impôt sur le capital, la suppression des armées permanentes et des prestations, l’instruction gratuite. Il me parlait aussi de Victor Hugo, le grand exilé, et plaignait les victimes du 183coup d’Etat. Puis il en arrivait à prendre à partie la municipalité de Bourbon, à larder d’épigrammes le maire et les adjoints. Toutes les municipalités, assurément, font des bêtises; tous les maires usent plus ou moins de favoritisme et il n’est pas difficile à quelqu’un d’un peu calé de leur faire de l’opposition. Mais au fond, et bien que le docteur eut l’air de parler raisonnablement, je ne savais trop s’il devait être pris au sèrieux. Car ce grand tombeur de bourgeois vivait lui-même en bourgeois: certes, il aurait plus fait pour le peuple en allant voir ses malades régulièrement et en leur comptant ses visites moins cher qu’en pérorant chaque jour au café, tout en buvant force bocks.
En tout cas, j’avais pour mon compte
, outre mes souffrances, d’autres sujets d’intérêt que les discours du docteur. Me voit-on cloué au lit juste au moment où commençaient les grands travaux, obligé de laisser tout diriger par les domestiques! (Mon Jean, qui n’avait que quatorze ans, ne pouvait encore faire acte de maître.) J’étais toujours à me demander comment les bêtes étaient soignées, si l’on faisait du bon travail et si on ne lambinait pas trop. A mesure que s’atténuait le mal, croissait mon inquiétude. Mais j’eus beau rager, m’énerver, il me fallut bien attendre.
J’éprouvai une véritable joie d’enfant le jour où, mon pansement défait, je pus me lever, circuler. Ma jambe restait faible, mais je n’étais pas du tout boiteux. De jour en jour, m’aidant d’une béquille, je pus m’éloigner davantage de la maison. J’allai voir tous mes champs et fus heureux de constater que les récoltes semblaient belles.
– L’année sera bonne,
pensais-je; ça nous permettra de nous rattraper sans trop de peine des grandes dépenses causées par mon accident.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .

184Hélas! je comptais sans la grêle
! Le 21 juin, elle vint nous ravager de façon atroce. On eut, au beau milieu du plein jour d’été, une soudaine impression de nuit, tellement le ciel devint noir. A chaque instant, l’illumination sinistre des éclairs trouait ces ténèbres; et, après chaque zig-zag de feu, tonnait la foudre en crescendo. Et ils se mirent à tomber, les grêlons, gros comme des œufs de perdrix, puis comme des œufs de poule, défonçant les toitures et cassant les vitres. La mitraille ensuite dégénéra en averse et notre maison fut inondée. Par ce que le sol était plus bas que celui de la cour, par toutes les grandes pluies il entrait de l’eau par dessous la porte. Mais cette fois il en pleuvait aussi du grenier par tous les interstices des planches; il en tombait sur les ciels de lit, sur la table et sur l’armoire; il en ruisselait entre les cailloux pointus de la cuisine, et, dans la chambre, tous les trous du sol en étaient emplis. Les femmes, qui se lamentaient, mirent des draps sur les meubles, – trop tard.
Quand la pluie eut cessé, il y eut à faire dehors une bien triste constatation. Autour des bâtiments, les débris des vieilles tuiles moussues s’amoncelaient au long des murs. Du côté de l’Ouest surtout, il y avait de grands trous dans la toiture qui laissaient voir les lattes grises du faîtage dont beaucoup même étaient brisées. La campagne apparaissait meurtrie sous l’effeuillement prématuré des haies et des arbres. Toutes les brindilles sèches s’étaient détachées et aussi de vertes, des pétales d’églantine, des grappes d’acacia. Et parmi tous ces débris pitoyables, on trouvait en grand nombre des petits cadavres d’oiseaux aux plumes hérissées. Les céréales n’avaient plus d’épis; leurs tiges étaient couchées au 185ras du soldemi penchées, en des attitudes de souffrance. Les foins, aplatis comme avec des maillets, formaient au long des prés une seule nappe salie. Les trèfles montraient à l’envers leurs feuilles criblées. Les pommes de terre avaient leurs fanes brisées. Les légumes du jardin n’existaient plus qu’à l’état de souvenir.
Le vallon entier avait souffert autant: à Bourbon, à Saint-Aubin, à Ygrande, la ruine était partout complète.
Il n’y eut guère que les
couvreurs et les tuiliers pour se réjouir de cette catastrophe. Demandés partout en même temps, maçons et couvreurs, pendant de longs mois, ne surent où donner de la tête. Aux tuileries, ce fut dès le lendemain une continuité de chars venant à la provision, épuisant d’un coup les réserves. Et la fabrication courante n’étant pas en mesure de répondre à ces besoins anormaux, plus d’un propriétaire fut obligé d’avoir recours à l’ardoise pour faire recouvrir ses bâtiments éventrés: c’est ainsi que l’on voit encore par ci par là des toitures dont un côté est de tuiles et l’autre côté d’ardoises; les vieux comme moi savent tous que ce sont là des souvenirs de la grande grêle de 61.
Pour
ramasser les débris informes qui tenaient lieu de récoltes, il fallut bien plus de temps qu’à l’ordinaire. Et pourtant, c’était. Le foin, souillé et poussiéreux, rendit les bêtes malades. Le peu de grain qu’on put tirer des céréales fut inutilisable autrement que pour faire de la mauvaise farine à cochons. La paille même, trop hachée, ne se put ramasser convenablement. On fut obligé de réduire les litières. Il fallut acheter du grain pour semer et du grain pour vivre. Mes quatre sous d’économie sautèrent cette année-là; je fus même obligé de me faire avancer de 186l’argent par le régisseur pour pouvoir payer mes domestiques.

XXXIII
En raison
de la grande diminution de ressources et des frais d’indispensables réparations que lui causa la grêle, M. Gorlier passa tout l’automne et une partie de l’hiver à la Buffère. Il était d’une humeur impossible, sacrait et jurait sans relâche, et ne prenait même plus la peine de teindre sa barbe, dont les poils clairsemés étalaient leur blanc sale sur le cramoisi du visage.
Il partit néanmoins
vers la fin de janvier, en compagnie de Mlle Julie; ils allèrent à Nice, un pays où il fait du soleil tout l’hiver et où de grandes fêtes ont lieu au temps du Carnaval. Ni l’un ni l’autre ne devaient revoir la Buffère: M. Gorlier mourut subitement, d’une attaque d’apoplexie, une dizaine de jours après son arrivée là-bas, et sa maîtresse, –– ne revint jamais. A tort ou à raison, on prétendit qu’elle s’était appropriée la bourse de voyage du défunt.
La propriété
passa à un certain M. Lavallée, officier d’infanterie en garnison dans une ville du Nord, dont la femme était la nièce du maître défunt. A la suite de cette aubaine, M. Lavallée donna sa démission et vint, dans le courant de l’été, s’installer à la Buffère avec sa famille.
Le dimanche qui suivit son arrivée, il nous convoqua au château, le régisseur et tous les métayers. Du château, je ne connaissais encore que la cuisine. Mais on nous fit entrer, ce jour-là, dans une belle pièce 187si bien cirée qu’on avait peine à se tenir debout. Le père Moulin, du Plat-Mizot, fut près de s’étaler par terre
et cela nous fit bien rire. Seulement nous n’osions éclater, de peur d’être inconvenants. Nous nous tenions au contraire non loin de la porte, debout et silencieux, et nous avions de longs regards étonnés pour toutes les jolies choses que nous étions à même de contempler. Il y avait des fauteuils et des canapés garnis d’une étoffe à fleurs bleues, avec des franges, et qui semblaient étonnamment moelleux. Une petite table devant la cheminée était recouverte d’un tapis qui s’appareillait aux fauteuils et je vis, au bout d’un moment, que le papier des murs portait aussi des fleurs bleues semblables. Sur la cheminée, en marbre rose veiné de rouge, trônaient une belle pendule jaune sous globe et des flambeaux à six branches dont chacune était garnie d’une bougie rose. Ces objets se répétaient dans une grande glace à l’encadrement voilé de gaze qui appuyait sur la cheminée. De chaque côté, dans des jardinières à fleurs peintes supportées par de délicats guéridons, se trouvaient des plantes aux larges feuilles vertes, semblables à celles qui croissaient dans la fosse de mon grand pré. L’un des angles était occupé par une étagère en joli bois découpé sur laquelle se voyaient des bibelots de toutes sortes: statuettes, petits vases et photographies. L’unique meuble, en plus de la table, était un gros objet en bois d’un rouge tirant sur le noir dont je ne devinais pas l’usage: je questionnai tout bas M. Parent qui me dit que c’était un piano. Cette belle pièce ne contenait, en somme, que de belles choses inutiles; je ne vis pas le moindre objet qui réponde à un besoin réel. Je songeai à notre cuisine noire au béton dégradé, à notre chambre avec ses trous, et me demandai s’il était juste que les uns soient si bien et les autres si mal.
188Il y avait
dix minutes à peu près que nous étions là quand M. Lavallée parut. C’était un homme d’une quarantaine d’années, plutôt petit, blond, mince et très remuant. En dépit de nos protestations, il nous fit asseoir sur les beaux fauteuils à fleurs bleues qu’il prit la peine de mettre en rang lui-même, face à la porte-fenêtre qui ouvrait sur le parc. M. Parent, et Primaud, le mangeux de lard, se partagèrent un canapé. Le propriétaire s’assit en face de nous, observa beaucoup nos physionomies, puis nous interrogea successivement en commençant par M. Parent. Il dit ensuite qu’il entendait faire de la bonne culture et qu’il comptait sur nous tous pour entrer dans ses vues.
Il faut que, d’ici quelques années, nous puissions briller dans les concours, conclut-il.
M. Parent, très ému, approuvait en bredouillant, agitant sa grosse tête et roulant ses gros yeux
; sa lèvre inférieure pendait plus qu’à l’ordinaire et laissait passer un jet exagéré de salive. Le maître dut juger, dès cette première entrevue, qu’il n’était pas homme à révolutionner la culture et à perfectionner les cheptels: aussi lui donna-t-il congé peu de temps après.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il le remplaça par un grand
jeune homme à figure sombre qui s’appelait M. Sébert et qui avait fait ses études dans une école d’agriculture, à Rennes, en Bretagne. M. Sébert entra en fonctions à la Saint-Martin, à l’époque même où le propriétaire quittait la Buffère pour aller passer l’hiver à Paris. Etant venu examiner mon cheptel, il déclara du premier coup qu’il faudrait tout changer.
Soignez vos bœufs, nous les vendrons; nous vendrons aussi les vaches dès qu’elles auront leurs veaux; nous vendrons de même toutes les génisses, et les mou189tons et les cochons; et nous achèterons d’autres bœufs, d’autres vaches, d’autres moutons, d’autres cochons.
Dans les six domaines il dit la même chose
; nous trouvâmes cela d’autant plus bizarre qu’il ne sacrifiait pas seulement les bêtes inférieures: il les voulait toutes faire vendre, bonnes et mauvaises.
Il ne se passa pas de
semaine, cet hiver-là, qu’il ne nous faille circuler la moitié d’une nuit sur les routes et nous geler pendant des heures sur un foirail. On allait régulièrement aux foires de Bourbon, d’Ygrande, de Cérilly, de Lurcy, et bien souvent à celles de Souvigny, de Cosnes, de Cressanges et du Montet. C’était très fatigant, très ennuyeux et, à force de se répéter, cela occasionnait des dépenses considérables: car on ne pouvait revenir sans manger, et les aubergistes font payer cher leurs mauvaises ratatouilles. Et le travail des champs ne se faisait pas, pendant qu’on voyageait ainsi!
Quand le, tous les cheptels étaient changés et n’en valaient pas mieux. Seulement, nous étions endettés de plusieurs milliers de francs, car M. Sébert, quand il s’agissait d’acheter, ne taquinait guère:
– Voilà une bête convenable, disait-il, je veux l’avoir; les bonnes bêtes ne sont jamais trop chères.
Il est commode de se passer des fantaisies quand on roule sur l’argent des autres, disions-nous entre métayers.
Nous étions tous furieux après

A sa première visite, M. Lavallée me demanda:
Eh bien, êtes-vous content de votre nouveau régisseur, Bertin?
– Monsieur, il aime trop
faire des affaires; il ne fait que vendre et acheter: ça ne peut pas gagner.
190Si, vous verrez. Il renouvelle vos cheptels en bêtes
de choix. D’ici deux ou trois ans, vous irez aux concours et vous obtiendrez des prix.
Tout
le temps que le propriétaire resta à la Buffère, M. Sébert nous laissa à peu près tranquilles; il se borna à nous faire vendre celles des bêtes nouvelles qui présentaient quelques défectuosités. Mais après fut reparti, l’histoire de l’année précédente recommença. Sans même donner de motifs, par caprice pur, nous semblait-il, il fit de nouveau tout rechanger.
Au printemps suivant, devant l’unanimité de nos plaintes, le bourgeois comprit enfin que son régisseur l’avait roulé
. Dans le sous-seing qu’ils avaient passé, il était stipulé que ce dernier toucherait, en plus de son traitement fixe, cinq pour cent sur les ventes et autant sur les achats. Cette clause expliquait tout: l’amélioration des cheptels avait été le dernier des soucis de Sébert; c’était uniquement pour faire sa poche qu’il avait vendu et acheté sans relâche. M. Lavallée voulut lui donner congé tout aussitôt; mais le sous-seing portant engagement pour six années, il demanda pour consentir à s’en aller une indemnité de trente mille francs, puis transigea et daigna accepter les vingt mille francs que lui offrit le propriétaire. Le malin avait certainement économisé, au cours de ses deux années de gérance, une somme au moins égale, sinon supérieuré. Il s’en alla se fixer en Algérie, où il devint gros propriétaire vigneron et où il fut très respecté sans nul doute: ne convient-il pas qu’on respecte le possesseur d’une fortune honnêtement acquise?
. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Cette expérience coûteuse eut l’avantage de dégoûter le maître de ses projets de culture savante. Ça ne lui disait plus rien de devenir le Monsieur qui a des prix 191dans les concours
. D’ailleurs, nous lui certifiâmes tous que les récompenses étaient données à la faveur plus
qu’au mérite
et que les lauréats même avaient toujours de la perte. D’autre part, il commençait de moins se plaire à la Buffère, et sa femme s’y ennuyait ferme. Pour ces divers motifs, M. Lavallée n’eut plus d’autre ambition que celle de tirer de ses biens le plus d’argent possible. Il nous déclara qu’il en gardait personnellement la direction et il prit tout simplement pour le représenter un jeune homme de Franchesse, nommé Roubaud, le fils d’un petit propriétaire voisin du bourg. Roubaud savait lire et écrire; il cumula les fonctionset de régisseur; il fut, d’ailleurs, moins un gérant qu’un simple teneur de comptes, Nous eûmes, nous, les métayers, une liberté plus grande, et les choses n’en allèrent que mieux.

XXXIV
M. Lavallée avait deux enfants, un garçon et une fille: Ludovic et Mathilde. Ils venaient souvent chez nous avec leur père, ou bien avec quelqu’un des domestiques. Ludovic était de l’âge de mon Charles; la petite avait trois ans de moins. Or, je fus bien étonné d’entendre un jour la cuisinière, et un autre jour le cocher, employer vis-à-vis ces gamins les termes «monsieur» et «mademoiselle»à part le cocher et lui demandai s’il était indispensable de leur appliquer ces qualificatifs qui me semblaient ridicules. Il m’expliqua qu’il était d’usage de les décerner dès le berceau àriches, et qu’il fallait bien se soumettre à la 192règle pour faire plaisir aux parents. Je dis cela chez nous et qu’on s’en souvînt le cas échéant. Tout le monde se mit à rire:
A ces deux crapauds-là «monsieur» et «mademoiselle», c’est trop fort! fit la servante.
Ils étaient en effet rudement insupportables, le «Monsieur» et la «Demoiselle»
. En compagnie de leur père, ils se tenaient à peu près tranquilles; mais avec les domestiques ils faisaient déjà le diable à quatre, et ce fut bien autre chose lorsqu’ils eurent pris l’habitude de venir seuls. A la maison ils furetaient partout, dérangeaient tout, faisaient tomber avec des bâtons les paniers accrochés à la poutre, montaient avec leurs souliers boueux sur les bancs et même sur la table cirée. Dehors, ils effarouchaient les volailles, séparaient les poussins de leur mère, poursuivaient les canards jusqu’à les faire tomber haletants, si bien que deux en crevèrent, certain jour. Ils ouvrirent une fois les cabanes de planches qui servaient de clapier, et les lapins prirent la clef des champs; plusieurs furent perdus. Une autre fois, ils firent s’éparpiller les moutons qu’on eut mille peines à rassembler. Au jardin, ils couraient au travers des carrés, sur les semis frais et les légumes binés; ils secouaient des prunes encore vertes, détachaient des poires inutilisables. Bref, comme personne n’osait rien leur dire, ils devenaient de vrais petits tyrans. La fillette surtout paraissait d’autant plus heureuse qu’elle nous voyait plus consternés de ses frasques. J’osais parfois une timide observation:
Mais voyons, mam’selle Mathilde, vous faites du mal; ce n’est pas gentil…
Elle souriait malicieusement
et continuait de plus belle.

Contre cette raison, toute réplique était vaine.
193Mais ce fut surtout qui eut à se plaindre des enfants du maître. Tout de suite ils voulurent le prendre pour camarade de jeux; et comme lui ne s’en souciait guère, nous le forçâmes d’accepter, sa mère et moi:
Allons, Charles, veux-tu bien aller t’amuser avec monsieur Ludovic et mam’selle Mathilde, puisqu’ils sont assez aimables pour vouloir de toi.
Mais le pauvre gamin faisait peu de cas de cet honneur. Jouer avec des camarades auxquels il fallait dire «
monsieur» et «mademoiselle» lui semblait une corvée bien plus qu’un plaisir.
D’ailleurs, l’expérience prouva bientôt qu’ils avaient souhaité sa compagnie non pour en faire un commensal sans conditions, mais bien pour le traiter en esclave, le martyriser.
Ils l’emmenèrent un jour dans le parc du château où M. Lavallée venait de faire édifier une balançoire à leur intention. Il dut les pousser l’un après l’autre, plus ou moins vite, selon leurs indications, et aussi longtemps qu’ils en
eurent la fantaisie. Puis les deux tyranneaux le firent s’asseoir à son tour sur la planchette et le poussèrent tout de travers et violemment, riant bien fort parce qu’il avait peur. Cela l’effrayait, en effet, de voir qu’il s’en fallait de peu qu’il n’aille heurter les poteaux; et la tête lui tournait; il croyait voir en dessous le sol s’ouvrir. Mais plus il leur criait de cesser, d’une voix suppliante, plus Ludovic et Mathilde poussaient vite et mal. Quand Charles put descendre, il était pâle comme un linge, il chancelait, tremblait, et il fut obligé de s’asseoir sur le gazon pour ne pas tomber.
Ah! ce qu’il est poltron tout de même, firent les petits bourgeois, enchantés.
Ils croquaient des bonbons. Ludovic, qui avait bon cœur
parfois, en offrit à Charles.
194Prends donc, ça te remettra…
Mais sa sœur intervint:
Maman a défendu qu’on lui en donne parce que ça lui fausserait le goût… Tu sais bien qu’il n’est pas un petit garçon comme toi; lui et ses parents sont les instruments dont nous nous servons.
J’éprouvai un grand
malaise, un sentiment de colère et de révolte, quand mon pauvre gas me rapporta ces paroles. Ce ne fut pas assurément à la vicieuse fillette que j’en voulus, mais bien à sa mère, qui lui inculquait ainsi le mépris des travailleurs. Je me pris à haïr cette grande molle aux allures langoureuses et au regard hautain qui passait ses journées, – disaient les domestiques, – à demi couchée sur un canapé, en longues flâneries coupées de petites séances de piano.
– Les instruments te valent bien, poupée, pensais-je; sans eux tu crèverais de misère avec toute ta fortune: car de quelle besogne utile es-tu capable?
Une autre fois, les enfants
jouèrent à l’équipage. Charles, bien entendu, faisait le cheval; il était attaché dans le haut des bras avec de longues ficelles dénommées guides; Ludovic en tenait les bouts par derrière, et Mathilde, avec conviction, un petit fouet qui était mieux qu’un jouet.
Hue! Hue donc!
Le cheval faisait le rond comme dans un manège autour du conducteur qui ne bougeait guère. Vint un moment où, fatigué, il ne voulut
qu’aller au pas. Mais cela ne faisait pas l’affaire de Mathilde.
Hue! Hue donc! Veux-tu courir!
Et comme il
n’avait pas l’air de vouloir obéir, elle le cingla en pleine figure d’un coup de fouet qui fit un sillage rouge. Charles se mit à pleurer: il pleura silencieusement, ne voulant pas faire d’éclat à cause de la 195proximité du château. Ludovic s’approcha, remué de ses larmes.
Elle t’a fait mal?
– Oui, monsieur Ludovic.
– Ce n’est rien: il faut tamponner ça avec de l’eau fraîche.

Il l’entraîna jusqu’à la cuisine du château où la bonne, avec une serviette mouillée, mit de la fraîcheur sur le sillage rouge
qui lui brûlait la face.
Mathilde regardait, sans pitié:
C’est bien fait: il ne voulait pas courir, le cheval.
Par hasard, Mme
Lavallée vint à ce moment donner des ordres pour le dîner; elle se fit mettre au courant, puis déclara:
Mathilde, c’est très mal. Ludovic, il ne faut pas permettre à ta sœur d’agir ainsi.
Elle s’adressa
ensuite à Charles:
Vois-tu, mon garçon, Mathilde est vive; quand tu joues avec elle, il ne faut pas la contrarier.
Elle lui fit donner par la cuisinière un biscuit avec un peu de vin, puis les renvoya tous
trois de compagnie.
Allons, retournez jouer; et tâchez de ne plus vous battre.
A la suite de cette aventure, Charles
fit des difficultés pour retourner avec ses deux tyrans. Il s’en venait avec moi dans les champs; il se cachait pour leur échapper. Un jour, ils allèrent le relancer dans un pré de bas-fond très humide où il gardait les vaches. Avant leur arrivée il s’était amusé à faire une grelottière. (C’est une sorte de petit panier ovale qu’on tresse avec des joncs et dans lequel on met deux ou trois cailloux menus avant de le boucher tout-à-fait: les cailloux font ensuite, lorsqu’on agite l’objet, un vague bruit de 196grelots.) Mathilde voulut absolument posséder ce jouet rustique que mon gamin refusa de lui donner, car il lui en voulait toujours du coup de fouet. Et comme elle insistait, se suspendant à ses vêtements, il la repoussa en disant:
Tu m’embêtes, à la fin, tu ne l’auras pas…; et je ne veux plus te dire «mademoiselle». Tu n’es qu’une ch’tite méchante gatte.
Alors elle se mit à geindre:
Je le dirai à maman, oui, oui, oui… Je lui dirai que tu m’as frappée, que tu m’as insultée, vilain paysan… Et vous partirez de la ferme, tes parents et toi.
Elle
s’en alla en bougonnant, furieuse de l’offense.
Ludovic, au bord
de la mare voisine, s’occupait à lancer des pierres sur les grenouilles qu’il apercevait hors de l’eau. Après que sa sœur se fut éloignée, il se rapprocha de Charles.
Tu sais qu’elle est capable, en effet, de le dire à maman; tu as eu tort.
– Ça m’est égal
qu’elle le dise. Je ne peux plus supporter qu’elle soit toujours à me taquiner. Je ne veux plus que vous veniez me trouver ni l’un ni l’autre: vous me prenez pour votre chien.
Et
il rassembla les vaches et les ramena, le laissant à ses grenouilles.
M. Lavallée vint le soir même nous
rapporter cet incident, car Mathilde avait mis sa menace à exécution.
Décidément, nos enfants ne s’entendent pas, dit-il. J’ai interdit aux miens de venir trouver Charles et je veillerai à ce qu’ils tiennent compte de mes ordres.
Il se passa peut-être
une semaine sans qu’on les vit, puis ils revinrent comme auparavant. Fort heureusement, le départ pour Paris ne tarda pas à survenir.
Je sus plus tard par le jardinier
, qui le tenait de la 197cuisinière, que Mme Lavallée avait été très mécontente de l’affront fait à sa fille par mon gamin. Pour un peu, elle eût exigé notre départ que la bonne petite demandait à hauts cris. Mais le mari avait refusé de prendre au tragique cette querelle d’enfants.
L’année
d’après, Charles, touchant à ses treize ans, commençait à s’occuper régulièrement: ce me fut un prétexte pour dire aux petits bourgeois qu’il n’avait plus le temps de jouer avec eux, et je pus éviter le recommencement de la camaraderie tyrannique dont ils auraient continué à l’honorer sans nul doute.

XXXV
Ma mère se faisait très vieille et n’était pas heureuse. Elle habitait toujours au bourg de Saint-Menoux la même
chaumière et, bien qu’elle fût toute courbée par l’âge, elle continuait d’aller en journée quand son état de santé le lui permettait. Mais, depuis plusieurs années, elle souffrait les hivers d’un rhumatisme qui la tenaillait tantôt à la tête, tantôt à l’estomac, et, dans ces moments-là, elle ne pouvait guère quitter son foyer.
J’allais
tous les ans aux environs de Noël, quand nous avions tué le cochon, et je lui portais pour ses étrennes un panier de lard frais avec un peu de boudin. En 1865, quand je lui fis ma visite habituelle, je la trouvai couchée et cela me fit froid au cœur en arrivant de voir l’expression navrée de sa figure vieillie. Le rhumatisme, devenu aigu, la tenait clouée au lit depuis six semaines, et personne ne s’occupait de la soigner, sinon une autre vieille journalière du voisinage qui lui 198apportait son eau et son pain, et l’aidait à faire son lit.
Je vais pourtant mourir seule là… On me trouvera un beau matin morte de chagrin, de souffrance, de froid et de misère!
Après qu’elle m’eut dit cela en me regardant d’un air sombre, ma mère
se mit à déblatérer contre mes frères et leurs femmes, puis contre moi-même. Toute la rancune amoncelée en ce vieux cœur aigri s’épancha en paroles amères. Il ne lui restait plus rien des petites ressources qu’elle avait apportées en quittant la communauté et elle prétendait que mes frères, à ce moment, ne lui avaient pas donné assez, qu’ils l’avaient grugée. Cette idée, née sans doute d’une suggestion de commère malveillante, avait grandi en elle au cours de ses longues réflexions solitaires; le soupçon s’était changé en certitude: elle considérait mes frères comme des garnements et ma belle-sœur Claudine comme une saleté. Elle répétait à satiété ces mots-là:
Les garnements! la saleté!
De ses
longues mains sèches sorties des couvertures, elle faisait des gestes de menace, et parfois elle se soulevait toute en une furieuse exaltation: sa physionomie parcheminée, aux os saillants, était plus dure que jamais et les mèches grises qui s’échappaient de son serre-tête noir lui donnaient un air de sorcière lançant l’anathème.
Je m’efforçai de la
calmer, de lui prouver qu’elle exagérait, puis je m’occupai d’allumer du feu, car il faisait très froid.
Ne fais pas tant brûler de bois; tu vois qu’il ne m’en reste plus guère, dit ma mère.
Sa provision était maigre, en effet:
il n’y avait que quelques morceaux épars au coin de la cheminée et deux ou trois brouettées de grosses bûches non fendues entre l’armoire et le lit. Elle reprit:
199Je l’ai tellement ménagé que j’ai laissé geler mes pommes de terre. D’ailleurs, la maison est glaciale; il vient du vent par la trappe du grenier.
Les pommes de terre
étaient sous la maie et débordaient au travers de la pièce. Celles de dessus étaient dures comme des cailloux, mais celles de l’intérieur n’étaient pas gelées, et je le dis à ma mère.
Quand il y eut du feu, je
l’aidai à se lever et à mettre la soupe en train, puis je fendis le reste des grosses bûches et m’en allai dans un domaine voisin acheter deux bottes de paille que je montai au grenier pour empêcher le froid de venir par la trappe.
En mangeant,
ma mère se montra d’un peu meilleure humeur; elle me parla de la Catherine, sa préférée. Chaque année, à l’époque de la Saint-Martin, la Catherine lui envoyait l’argent de son loyer; de plus, lorsqu’elle était venue, elle lui avait apporté toute une provision de bonnes choses: du sucre, du café, du chocolat, même une bouteille de liqueur.
Si je pouvais lui faire savoir comme je suis, gémit la pauvre femme, bien sûr elle m’enverrait un colis de friandises.
Prenant note de ce
désir, je me rendis chez l’instituteur et lui fis faire une lettre pour la Catherine. J’allai ensuite chez un marchand de bois auquel je commandai pour ma mère une voiture de bois que je payai d’avance. J’entrai enfin, au retour, chez la vieille journalière qui la secourait, et, sous promesse de dédommagement, je la chargeai de veiller sur elle de façon suivie.
C’était beaucoup: la réflexion me fit comprendre que ce n’était pas encore assez. Avant de m’en retourner, je voulus parler à mes frères. Ils n’habitaient plus ensemble depuis déjà longtemps. Mon parrain était à Autry: il avait eu des malheurs sur ses bêtes et deux de ses enfants avaient été longtemps malades. Le Louis, qui 200était à Montilly, faisait bien ses affaires: la Claudine s’en montrait fière et un peu arrogante.
J’allai donc le lendemain les
voir l’un après l’autre; je leur exposai qu’il était de notre devoir de coopérer de compagnie au soutien de la mère et leur dis ce que j’avais fait pour elle. Le Louis prit l’engagement de payer son pain. Mon parrain promit de l’entretenir de légumes et d’envoyer sa plus jeune fille pour avoir soin d’elle quand son rhumatisme la tiendrait alitée.
Je rentrai à la Creuserie le troisième jour,
bien content de moi. En effet, grâce à mon initiative, ma mère fut assurée du nécessaire jusqu’à sa mort, qui survint trois ans plus tard.

XXXVI
Nos enfants devenaient forts. J’étais très satisfait de
mon aîné qui était courageux et montrait du goût au travail. Il labourait bien et commençait à me suppléer pour les pansages. Par exemple, il avait le défaut de dépenser beaucoup d’argent. Tous les dimanches, il se rendait, soit à Bourbon, soit à Franchesse, et ne rentrait que dans la nuit après avoir fait un bon repas d’auberge. Ah! les rares pièces de quarante sous que me donnait mon père dans ma jeunesse ne l’auraient pas mené loin, lui, et je crois qu’il aurait fait joli s’il lui avait fallu s’en contenter. Il est vrai que les temps n’étaient plus les mêmes; les affaires allaient mieux; les salaires des domestiques avaient doublé et redoublé; l’argent circulait davantage. Cela était cause qu’on s’habillait moins grossièrement et qu’on trouvait ridi201cules les amusements qui ne coûtaient rien: vijons, veillées, jeux avec des gages. L’auberge commençait d’être le cadre obligé de tous les plaisirs.
Le Jean était passionné pour le billard; il dansait peu et restait timide avec les filles. Nous avions à ce moment une servante ; elle avait une figure d’homme, une large bouche et les dents cariées; elle était laide et avait, depuis plusieurs années, coiffé sainte Catherine. C’est même parce qu’elle était laide et vieille que nous la gardions, car elle avait de bien vilaines manières. Mais des servantes jeunes dans une maison où il y a des jeunes gens, c’est trop scabreux: ils ont toujours tendance à avoir des relations trop intimes, à moins qu’ils ne soient brouillés; le premier cas entraîne fatalement des amours aux suites souvent fâcheuses; le second provoque une guerre perpétuelle, un besoin de se faire réciproquement un tas de petites misères, et cela nuit à la bonne exécution des besognes journalières. J’avais cru m’apercevoir à différentes reprises que la Mélie, en dépitdésagréable, faisait au Jean des yeux en coulisse, des yeux d’amoureuse. Lui était grand et brun, avec une figure régulière qu’ornait une moustache déjà forte: beau garçon, en somme, et je ne croyais pas qu’il fût assez bête pour répondre à ces avances.
Un soir d’hiver, au cours de la veillée, ils allèrent ensemble broyer les pommes de terre et préparer la pâtée des cochons
. Les pommes de terre cuisaient dans une méchante cabane faite de branches sèches et couverte de genêts, qui était adossée au mur de la grange; il y avait, à proximité du fourneau, une grande auge de pierre pour les écraser. Après un moment, l’idée me vint de savoir s’ils ne profitaient pas de ce tête à tête pour faire quelque bêtise. Ayant ouvert la porte 202avec précaution, je traversai la cour et m’avançai tout doucement au long de la grange jusqu’auprès du mur de branchage qui clôturait la cabane. La lanterne éclairait faiblement l’intérieur, tout plein de la buée chaude qui se dégageait des pommes de terre. Quand elles furent broyées, je pus voir néanmoins mon imbécile de gas s’approcher de la servante, l’enlacer et frotter son museau contre le sien. Ça ne dura qu’un instant: ils se lâchèrent pour continuer la séance. Il alla avec des seaux quérir de l’eau à la mare pendant qu’elle versait sur l’amas pâteux des pommes de terre une grande paillasse[1] de son et de farine; elle se mit ensuite à démêler le tout avec l’eau qu’il apporta. Quand cette dernière besogne fut terminée, ils s’étreignirent de nouveau, se suçotèrent les lèvres encore un peu. Enfin, ils décrochèrent la lanterne, se disposant à rentrer; alors je m’esquivai en hâte et regagnai la maison avant eux.
Je ne dis rien à Victoire que
cela eut rendue furieuse. Mais le lendemain, au lever, j’attrapai le Jean dans la grange et lui passai une morale en règle.
Une vieille comme ça, et laide comme elle est: tu devrais avoir honte!… Ailleurs, fais ce que tu voudras, mais à la maison, tiens-toi tranquille, tu m’entends bien!
Un peu plus tard, en pansant les cochons, je menaçai la Mélie
de la ficher à la porte sans explication si jamais je m’apercevais d’autre chose. Je crois que la leçon porta ses fruits, car je ne les vis plus recommencer leurs mics-macs.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Charles
était tout l’opposé de son frère; au physique il me ressemblait, mais il tenait plutôt de sa 203mère comme caractère. Il était un peu sournois; il avait toujours l’air d’avoir à se plaindre de quelque injustice, de nous vouloir du mal à tous. A l’aller et au retour du travail, il restait en arrière sous un prétexte quelconque pour ne pas se mêler au groupe commun. Quand il allait le dimanche à la messe, jamais non plus il ne partait avec tout le monde. Et quand il nous arrivait, l’hiver, d’aller veiller à Baluftière, à Praulière ou au plat-Mizot, lui ne nous accompagnait pas: il restait à la maison ce soir-là et partait tout seul le lendemain. Il semblait heureux d’agir en toutes choses au rebours des autres. Et pas obligeant pour deux sous! N’étant pas bouvier, il ne voulait en aucune circonstance s’occuper du pansage. Le dimanche, il lui arrivait de rester à la maison tout le jour et de disparaître juste à l’heure du soin des bêtes. Comme le Jean rentrait toujours tard, c’est sur moi seul que tombait toute la besogne des jours de repos, car le domestique était souvent absent, lui aussi. Chose bizarre et qui me faisait lui en vouloir davantage, Charles, si mal plaisant chez nous, se montrait volontiers causeur aimable avec les voisins.
Il ne me semblait pas pourtant que nous
fassions de différence entre son frère et lui, et qu’il fut autorisé à nous taxer d’injustice. Dès qu’il eut seize ans, je lui donnai autant d’argent qu’à l’aîné pour ses menus plaisirs. Victoire leur achetait toujours en même temps des effets pareils. Je ne pouvais comprendre quels motifs le rendaient si grincheux. Il n’y avait peut-être pas, à vrai dire, de motifs particuliers: c’était sa naturelle tournure d’esprit qui lui faisait voir les choses du mauvais côté, rien de plus. Je crois que les embêtements qu’il avait eus avec les petits bourgeois avaient contribué à lui aigrir le caractère de cette façon. Et, plus tard, j’ai supposé qu’il était un peu jaloux de la petite 204suprématie qu’assurait au Jean son rôle de bouvier.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Clémentine, la cadette,
tenait aussi comme caractère le milieu entre nos trois enfants. Il y avait des jours où elle était affectueuse et courageuse plus encore que le Jean, et d’autres, par contre, où elle était épineuse autant que le Charles, sinon plus. Elle était d’autant meilleure que l’on se montrait plus disposé à satisfaire ses caprices. Comme toutes les jeunes filles, elle avait la manie de vouloir aller belle. Certes, on n’avait pas encore idée à cette époque du luxe d’à présent, mais on s’éloignait déjà beaucoup de la simplicité de ma jeunesse. C’était le règne des bonnets à dentelle qui coûtaient cher d’achat et qu’il fallait à tout moment faire repasser. Et les robes commençaient à se compliquer: voilà-t-il pas que les couturières de Bourbon, qui se tenaient au courant des modes, imaginèrent de faire adopter à leurs clientes les robes à crinoline qui vous les faisaient grosses comme des tonneaux!
Les filles de la ville en furent bientôt toutes munies et celles de la campagne ne tardèrent pas à
en vouloir aussi. Clémentine insista pour en avoir une; mais je soutins sa mère pour opposer un refus énergique.
Ah, non par exemple! Je ne veux pas te voir habillée comme une comédienne![2]. En voilà une idée de se rentrer dans un cercle?
Mais c’est en vain que j’essayais
de ridiculiser cette crinoline qui lui tenait au cœur: cent fois elle revint à la rescousse, et, devant la persistance de notre refus, elle bouda pendant plusieurs semaines.
Nous lui permettions de fréquenter quelque peu les bals de la journée
, mais nous lui refusions généralement l’autorisation d’aller danser la nuit aux fêtes ou 205aux veillées – même en compagnie de ses frères ou de la servante. Néanmoins, Victoire consentait parfois à l’y conduire elle-même, lorsqu’elle n’était pas souffrante. Aussi, lorsqu’il y avait un bal nocturne en perspective, Clémentine, quinze jours d’avance, la taquinait-elle:
Dis, maman, nous irons… – Et câline: – Je t’en prie, ma petite mère!
– Tu m’embêtes, va! Nous verrons quand ce sera le jour.

Quand c’était le jour
, neuf fois sur dix la maman n’était pas disposée; et la petite allait se coucher furieuse, refoulant ses larmes à grand’peine. Les jours suivants, elle était d’une humeur impossible, ne disait pas un mot, faisait sa besogne en rechignant. J’ai souvenance d’une fournée de pain qu’elle gâcha au lendemain d’une veillée dansante au Plat-Mizot, où sa mère n’avait pu la conduire en raison d’une crise de névralgie. Clémentine se défendit d’avoir fait exprès de mal travailler sa pâte, mais j’ai la certitude quey fut pour quelque chose.
Pourtant, quand rien ne la contrariait, elle travaillait fort bien, ettrès aimante et très douce. Sa mère l’avait envoyée quelque temps en apprentissage chez une couturière de Franchesse; aussi était-ce toujours elle qui s’occupait de confectionner nos chemises et nos blouses et de les repasser. De plus, elle s’empressait à boucler nos cravates quand nous allions en route, à nous panser, à nous envelopper les doigts quand nous nous faisions des écorchures ou des coupures, et, quand nous prenions des épines, à nous les enlever, quand quelqu’un toussait, elle était toujours la première à faire de la tisane, une infusion de tilleul, de guimauves, de violettes ou de feuilles de ronce. A cause de tous les petits services qu’elle rendait ainsi, elle était bien aimée. Charles même deve206nait plus expansif en compagnie de sa sœur: je le voyais parfois lui parler en confidence et ils riaient tous les deux.
Par malheur, la pauvre
petite n’était pas d’un bien fort tempérament. Quand il nous fallait l’amener dans les champs, l’été, bien qu’on s’efforcât de lui éviter les postes trop durs, elle devenait maigre que c’en était pitié.

[1]
Vanette faite de paille de seigle tressée avec des ronces.
[2]
Se dit communément dans le sens de bohémienne.

XXXVII
Vint 70, la grande guerre, encore une de ces années qu’on n’oublie pas…
La moisson s’était faite de bonne heure; nous étions en train
d’édifier la deuxième et dernière meule quand, le 20 juillet, vers dix heures du matin, M. Lavallée vint nous annoncer que le gouvernement de Badinguet avait déclaré la guerre à la Prusse. Et il me prit à part pour me dire que le Jean serait appelé sans doute avant peu.
On peut croire que
cette confidence me fit plaisir! Le Jean venait de finir ses vingt-trois ans; je l’avais racheté lors du tirage et il était en promesse avec la fille de Mathonat de Praulière; les demandes étaient fixées au premier dimanche d’août; fin septembre devait se conclure le mariage. Je me demandais si on aurait le toupet de l’emmener malgré l’argent que j’avais déboursé pour le sauver du service. Hélas! je ne fus pas longtemps à être fixé: cinq ou six jours plus tard il reçut sa convocation, et, le 30 juillet, il dut partir.
J’ai toujours présents à la mémoire les épisodes de cette matinée dont le souvenir compte au nombre des 207plus douloureux de ma vie. Je nous revois silencieux autour de la table pour le dernier repas,
alors que le Jean était vêtu de ses habits de départ. De Praulière, où il était allé faire ses adieux à sa promise, il était revenu les yeux rouges; pourtant il s’efforçait de ne pas pleurer: il essayait même de manger; mais les bouchées qu’il avalait paraissaient lui déchirer la gorge. Je ne pouvais quasi rien manger moi non plus; et Charles, et le domestique, étaient dans le même cas. Sur la maie, Victoire et Clémentine préparaient le petit ballot du conscrit, quelques effets, quelques victuailles. On les entendait à chaque instant pousser de grands soupirs qui étaient des sanglots étouffés.
Je te mets trois paires de bas, dit ma femme d’une voix étranglée, si changée que tout le monde tressaillit. Je ne sais pas si tu pourras les entrer dans tes souliers de soldat, continua-t-elle.
– Oh! ils sont grands, les souliers qu’on donne
; répondit-il avec effort.
Je regardais machinalement la salière de bois couleur jus de tabac accrochée au mur à proximité de la cheminée; des mouches circulaient sur le couvercle.
Le Jean tapotait du manche de son couteau le bord d’un plat de grès qui contenait une omelette aux pommes de terre. Des rats s’agitaient sur la poutre; ils firent dégringoler du grain à demi moulu: l’omelette en fut saupoudrée. Un chat miaula, auquel le domestique donna à même le sol une cuillerée de soupe. De la cour, le coq vola sur l’entrousse[1] fermée: c’étaità large crête vermeille; il caqueta, gloussa, fit mine de vouloir descendre à l’intérieur,, pour ramasser les miettes. 208Mais Clémentine le chassa brutalement. Victoire reprit:
Je te mets un morceau de jambon, deux œufs durs, quatre fromages de chèvre…
Les sons sortaient rauques de sa gorge oppressée, à peine distincts; elle continua pourtant:
Pas de pain, tu en achèteras en route.
De la tête, il fit signe que oui, et le grand silence pénible recommença.
Quand le paquet fut noué définitivement, Clémentine et sa mère s’assirent à côté de la maie
sur laquelle elles s’accoudèrent, la tête dans les mains, et se mirent à sangloter très fort. Nous restions, nous, les quatre hommes, autour de la table, tristes et embarrassés, en face des aliments presque intacts que personne ne touchait plus. Cela devint si lugubre que je pris le parti de brusquer les choses. Le Jean devait se trouver à Bourbon avec cinq ou six autres partants qu’il connaissait. Le rendez-vous était pour midi, et neuf heures venaient seulement de sonner. Je dis néanmoins:
Allons, va, mon garçon, il faut t’en aller; tu ferais attendre tes compagnons…
– En effet, l’heure approche
, répondit-il.
Il se leva et tout le monde en fit autant. La servante rentrait de garder les moutons: c’était une petite de quinze ans que nous avions prise
au lieu et place de la Mélie; il l’embrassa.
Au revoir, Francine.
Il embrassa de même en disant au revoir le domestique et son frère Charles
: de grosses larmes roulaient au bord de son nez.
Il passa à la Clémentine:
Au revoir, petite sœur.
Je vais t’accompagner un bout de chemin, fit-elle.
209Elle prit
le paquet sous son bras gauche et enlaça du droit l’un des bras de son frère; Victoire se suspendit à l’autre; je marchai à côté d’elle. Ce fut dans cet ordre que l’on traversa la cour, que l’on gagna le chemin de Bourbon qui était depuis plusieurs années transformé en route. Pas un mot ne fut échangé.
Le soleil brillait, pâlot comme un soleil d’hiver; un vent d’ouest assez fort soufflait, faisant se replier la feuillée des chênes et se tordre dans le haut les grands peupliers: il avait plu les jours précédents et ce n’était pas encore le vrai beau temps. A Baluftière et plus loin, aux abords de deux ou trois autres fermes, des lessives séchaient, tachant de blanc les haies vertes que l’éloignement rendait sombres. On voyait dans nombre de champs des bovins en train de paître; un merle siffla; une caille fit entendre son cri quatre fois de suite.
Après que nous eûmes fait une centaine de mètres sur la route, et comme nous arrivions à un tournant:
Allons, laissons-le! dis-je brusquement, comme pour un ordre appelant l’obéissance immédiate.
On s’arrêta, et les deux femmes
laissèrent éclater tout leur chagrin. L’une après l’autre, comme des amantes passionnées, elles étreignirent le partant.
Oh! mon garçon, mon pauvre garçon, ils vont donc t’amener, les scélérats! Je ne te reverrai plus, plus jamais…
– Jean, mon
Jean, dis, mon frère, tu nous donneras de tes nouvelles. Ah! pourquoi faut-il que nous ne sachions pas écrire! Surtout ne te fais pas tuer, dis, mon Jean!…
Lui, amolli tout à fait, pleurait à chaudes larmes aussi; et je sentais venir la minute où j’allais en faire autant. Je repoussai
ma femme et ma fille; j’embrassai le Jean à mon tour.
210Allons, mon garçon, il te faut nous quitter: espérons que ça ne sera pas pour bien longtemps.
Je pris le
ballot que Clémentine avait déposé sur un tas de pierres et le lui remis. Alors, brusquement, il se dégagea des chères étreintes qui l’accaparaient et partit à grands pas sans retourner la tête. Il me fallut entraîner Victoire et Clémentine qui, sans moi, l’auraient suivi, je crois bien…
Pauvre petit, je ne le verrai plus! je ne le verrai plus! répétait Victoire obstinée.
Elle fut trois jours sans presque rien manger
: je craignis qu’elle ne tombât tout à fait malade. Pourtant, peu à peu, dans le train ordinaire des choses, son grand chagrin s’atténua pour faire place à une tristesse latente. Et Clémentine bientôt se reprit à sourire.
On se remit donc au travail comme si de rien n’était: on
fit la moisson des avoines; les machines à battre sifflèrent et grincèrent; on commença les fumures, les labours.
Il y eut néanmoins une nouvelle crise de chagrin au sujet du Jean, lorsqu’il nous apprit, par une courte lettre, qu’on l’envoyait en Algérie, de l’autre côté du grand ruisseau. Plus que jamais sa mère le crut perdu. Mais une autre lettre nous parvint, dans laquelle il annonçait que la traversée avait été bonne, qu’il se portait bien, n’était pas malheureux, et que ses compagnons étaient tous des gens de par ici: cela nous rassura quelque peu.
M. Lavallée
était reparti pour Paris avec sa famille; il avait, disait-on, repris son costume d’officier pour aller se battre. Des événements de la guerre on ne savait pas grand’chose, sinon que c’était loin d’aller bien pour la France. Roubaud, le garde régisseur, recevait un journal, et nous allions souvent le trouver pour avoir des nouvelles. Sa maison, le soir, était 211pleine: des six domaines de la propriété il lui venait des auditeurs, et il en venait d’ailleurs aussi, tellement l’inquiétude était vive. Dans les premiers jours de septembre, le journal annonça que Napoléon était prisonnier à la suite d’une grande bataille perdue, et que son gouvernement était à bas, qu’on avait proclamé la République à Paris. Le dimanche suivant, j’appris au bourg de Franchesse que le maire avait été remercié et qu’on l’avait remplacé par Clostre, le marchand de nouveautés, un rouge. A Bourbon, le docteur Fauconnet était maire. Ces changements m’eussent laissé assez indifférent si on ne m’eut appris quelques jours plus tard que le gouvernement nouveau voulait tenter l’impossible pour repousser les Prussiens qui s’avançaient sur Paris. Pour commencer, il se proposait de faire une levée parmi les jeunes gens de dix-huit à vingt ans. Cela me touchait beaucoup, puisque Charles et le domestique se trouvaient en passe d’être appelés. Ils furent, en effet, convoqués peu après pour tirer au sort et passer la révision du même coup, et ils partirent dans les premiers jours d’octobre. Cet événement donna lieu à une répétition lamentable de la scène qui avait marqué le départ de l’aîné; une profonde désolation en fut la suite.
Je
n’étais plus que seul d’homme! seul d’homme dans un grand domaine, etdes multiples travaux d’automne, de l’arrachage des pommes de terre, des labours, des semailles! J’eus pourtant la chance de pouvoir raccrocher le père Faure que j’engageai de semaine en semaine jusqu’à la fin. Avec l’aide de Clémentine et de Francine qui vinrent toucher les bœufs constamment, je pus tout de même faire mes emblavures.
Les métayers des autres fermes étaient tous dans le même cas ou à peu près. Partout on voyait les femmes 212dans les champs s’employer
à des travaux d’hommes.
A la guerre, les choses allaient de mal en pis. On disait que les grands chefs étaient
tous vendus aux Prussiens et que l’un d’eux, nommé Bazaine, avait été assez crapule pour leur livrer une armée entière. Et ils s’avançaient toujours, les Prussiens; ils assiégeaient Paris; il se répandaient dans les départements. Le journal de Roubaud les annonça successivement en Bourgogne, en Nivernais, en Berri: partout ils semaient la désolation sur leur passage, pillaient les maisons, violentaient les femmes, mettaient le feu à tout propos. On commençait d’être très effrayé, d’autant plus que des bruits alarmants couraient, faisant croire à leur présence toute proche: ils étaient à Moulins, à Souvigny, au Veurdre. Pour fausses qu’elles fussent, ces nouvelles n’en contribuaient pas moins à redoubler l’anxiété dans laquelle on vivait. Les idées les plus folles germaient dans les cervelles; des gens portaient dans les fossés ravineux, les chênes creux, tout ce qu’ils avaient de précieux; un vieillard maniaque dissimula son argent sous des tas de fumier, dans un de ses champs; un autre proposait de conduire en Auvergne, pour les cacher sous un pont, toutes les jeunes filles du pays.
Dans certaines communes, on organisait des gardes nationales pour tenter d’opposer une résistance aux Prussiens au cas où ils se présenteraient.
A Franchesse, on ne connut pas ça. Mais à Bourbon le docteur Fauconnet forma une garde des plus sérieuses. Il réunit un stok de vieux fusils et convoqua deux fois chaque semaine, pour faire l’exercice, tous les hommes valides de dix-huit à soixante ans. Un vieux rat-de-cave, qui avait été sergent pendant son congé, eut le commandement de la milice avec le titre de capitaine; on lui adjoignit comme lieutenants deux ex-caporaux; les anciens soldats furent chefs de sections ou chefs d’escouades. 213Aux deux premières séances, il y eut bien une centaine de présents auxquels on apprit à marcher au pas et en ligne, à porter le fusil et à s’en servir. A l’issue du deuxième exercice, la petite troupe traversa la ville en bon ordre, entraînée par le garde-champêtre tambourineur et le clairon des pompiers, et encadrée par une bande de gamins enthousiasmés. Le docteur exultait; il offrit du vin, – un litre pour trois, – et du pain blanc. Mais il eut la malencontreuse idée de faire installer à la mairie, pour parer aux éventualités possibles, une garde permanente de dix hommes. Installée le lendemain, la garde permanente ne dura que trois heures. Le sergent Colardon, menuisier, chef de poste, déserta le premier parce qu’on vint le chercher pour faire un cercueil.
Travail urgent! expliqua-t-il avec raison.
Les autres ne tardèrent pas
de s’esquiver à leur tour, sous différents prétextes, et la mairie fut abandonnée. Furieux, le docteur alla trouver le vieux rat-de-cave capitaine et lui demanda de punir sévèrement les coupables; mais le bonhomme lui rit au nez et le poste permanent ne fut pas renouvelé. A l’exercice, les répondants se firent d’ailleurs de plus en plus rares. Dès la troisième séance, il n’y en eut plus que cinquante, à la quatrième, vingt, à la cinquième, huit, et à la sixième, il ne vint que M. Fauconnet et le capitaine. Telle fut l’histoire de la garde nationale de Bourbon.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .

A la terreur que causait la perspective de l’arrivée des Prussiens, vinrent s’ajouter des fléaux malheureusement très réels. Ce fut d’abord
le froid qui commença de bonne heure et devint de plus en plus rude. Puis survint une épidémie de petite vérole qui fit de nombreuses victimes. Chez nos voisins de Praulière, le mal sévit violemment, si violemment qu’il causa, 214aux environs de Noël, la mort de Louise, la fiancée de mon Jean; sa jeune sœur fut défigurée et pleura amèrement sa beauté perdue, regrettant de n’être pas morte aussi.
Dans le moment que les Mathonat étaient tous atteints, au point qu’il n’y en avait quasi aucun
qui soit en état de soulager les autres, Victoire et Clémentine manifestèrent l’intention d’aller les voir et de les soigner si besoin était. Or, cette mauvaise maladie passait pour être contagieuse et je ne tenais pas du tout à les laisser partir, craignant qu’elles ne reviennent prises. Je dis que nous avions bien assez de malheur pour notre compte, qu’après tout les Mathonat ne nous étaient rien, et qu’ils avaient des parents peu éloignés dont c’était l’affaire de leur rendre service. Comme elles voulaient persister malgré mes avis, j’imaginai de dire que j’étais malade et me mis à faire le quetou[2], ne mangeant pas, simulant la fièvre. Je pus ainsi, en les apitoyant sur moi, faire ajourner leur visite. Elles n’allèrent à Praulière qu’après la mort de Louise, quand la maladie fut en décroissance. Et nous eûmes la chance de rester indemnes.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Comme pour donner un sens de punition divine à tous ces maux, le ciel souvent se tavelait de marbrures rouges,
devenait même parfois, sur un côté de l’horizon, d’une uniforme teinte pourpre, au point qu’on l’eut dit voilé d’un suaire de sang. Il ne s’agissait que de phénomènes atmosphériques sans importance auxquels on n’aurait nullement pris garde en temps ordinaire; mais en ces jours de deuil, de désastre et de misère, cela achevait de donner des idées lugubres. Le ciel rouge annonçait de meurtrières batailles; c’était 215le sang des morts et des blessés qui le teignait ainsi. La terreur allait croissant; on parlait de la fin du monde comme d’une chose très probable. D’ailleurs, chaque dimanche, le curé avivait ces idées de vengeance divine et d’horribles calamités; il avait l’air content du malheur universel, cet homme; il écrasait ses auditeurs en leur montrant l’énormité de leurs vices qui causaient d’aussi épouvantables fléaux; il se félicitait de ceavaient le visage angoissé et de ce qu’elles avaient abandonné leurs trop belles toilettes des dernières années.
Votre orgueil a baissé, disait-il, mais il baissera encore plus; votre humiliation deviendra pire!…
Les femmes pleuraient et les hommes baissaient
la tête, tristement.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
De loin en loin nous arrivait quelque lettre de Jean ou de Charles. L’aîné, sous le soleil d’Afrique, continuait
de n’être pas malheureux. Mais Charles, qui était à l’armée de la Loire avec Bourbaki, souffrait beaucoup du froid et souvent de la fain. Il se disait mal vêtu et, pour faire des étapes bien longues dans la neige, chaussé de souliers à semelles de carton. Dans la Côte-d’Or, il assista à un combat, vit de près les Prussiens. Puis il s’en alla dans les montagnes du Jura où l’hiver était encore plus rigoureux que chez nous.
Quand le facteur apportait une lettre, Victoire et Clémentine couraient vite chez Roubaud pour la faire lire. Mais
le régisseur avait souvent bien de la peine à la déchiffrer, car il était peu expert, – surtout pour la lecture des manuscrits, – et c’était la plupart du temps sur une feuille de papier froissée et maculée qu’un camarade obligeant avait griffonné pour le Charles quelques lignes au crayon qui marquaient à peine. Chacune de ces lettres portait la marque des 216circonstances où elle avait été faite, comme celle du degré d’instruction de celui qui l’avait écrite. Il y en eut une longue certain jour qui donnait des détails si navrants que tout le monde pleura. Plusieurs, œuvres de mauvais fumistes, contenaient des plaisanteries grossières, jusqu’à des insultes.
Roubaud ne tenait pas à se charger des réponses, prétextant qu’il avait trop d’occupations, mais plutôt en raison de son manque d’habileté. Clémentine s’en allait trouver, au bourg de Franchesse, la fille de l’épicière qui savait écrire
; elle était obligée d’y aller exprès la semaine, car, le dimanche, les clients de l’épicerie venaient en grand nombre pour le même motif relancer cette jeune fille.
L’ignorance sembla dure pendant ces mois-là, parce qu’on en
eut conscience plus qu’à l’ordinaire.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
A ce triste hiver succéda un printemps troublé. La guerre avec l’Allemagne avait pris fin, mais c’était la guerre encore
: Paris en révolte luttait contre l’armée. Pendant que la nature, magnifiquement, s’épanouissait dans sa jeunesse annuelle, du sang français coulait toujours!
Paris
fut vaincu, les révoltés massacrés par centaines, par milliers, et nos guerriers revinrent. Ils revinrent tous, moins ceux des dernières classes qu’on gardait pour leur temps de service, – et Charles fut du nombre, – moins aussi, hélas! ceux qui étaient morts, et les disparus dont on ne savait rien. Le mari d’une petite jeune femmeétait dans ce cas. Nulle nouvelle de sa mort n’était parvenue, mais, depuis novembre, il avait cessé d’écrire et il ne reparut pas. Trois ou quatre ans plus tard, la petite femme se remaria. Mais voilà qu’après, on lui dit que des soldats de 70 arrivaient toujours; c’étaient de ceux qui, em217menés en captivité, avaient été condamnés à plusieurs années de forteresse pour avoir voulu s’évader; on les renvoyait seulement à l’expiration de leur détention. Alors cette pauvre femme vécut dans la terreur constante de voir revenir son premier époux. Il ne revint jamais. Néanmoins, des bruits coururent à son sujet qui, avec le temps, se transformèrent en légende. Des gens prétendirent l’avoir vu à Bourbon, et assurèrent qu’il s’était déterminé à disparaître sans se montrer pour ne pas créer de difficultés à son ancienne femme, nantie d’un nouveau mari.

[1] Petite barrière à claires-voies qui
bouche jusqu’à mi-hauteur l’embrasure des portes.
[2] Faire le
quetou: être maussade et triste.

XXXVIII
Mon Jean rentra dans les premiers jours de juin, à temps pour les foins. Les épisodes de son séjour en Algérie l’avaient rendu un peu sans-souci. Dans la crainte qu’il en eût trop de peine, on s’était abstenu de lui annoncer la mort de sa fiancée. Il accueillit cette triste nouvelle, en arrivant, aussi doucement que possible.
Pauvre petite Louise, je ne m’attendais pas à ça! dit-il simplement.
Mais il
n’en perdit ni un repas ni une sortie. Et, moins d’un an après son retour, pour le carnaval de 1872, il épousa une fille de Couzon qui s’appelait Rosalie.
Deux mois après, à Pâques, ce fut le tour de Clémentine qui s’unit à François Moulin, du Plat-Mizot, le sixième d’une famille de neuf.
La bru et le gendre vinrent tous deux s’installer à la Creuserie, ce qui nous permit de supprimer la servante et le domestique que nous prenions d’habitude. Seu218lement, cela faisait trois ménages réunis, et quand il y a trois ménages dans la même maison ça ne marche jamais longtemps sans anicroche.
Rosalie
n’était pas belle: ses cheveux, d’un blond vif, confinaient au roux; elle avait le cou dans les épaules et des taches de rousseur tout plein la figure. Mais c’était une intrépide, énergique et courageuse, parlant beaucoup, travaillant de même. Clémentine était bien moins robuste, d’autant plus qu’elle devint tout de suite enceinte et fut priselangueur qui lui rendait toute besogne très pénible; elle se faisait de la tisane, du lait sucré, quelques petites douceurs, et s’abstenait de laver. Aussi, Rosalie ne tarda-t-elle guère de parler ironiquement des dames à qui ça fait mal de se mettre les mains dans l’eau fraîche, et qui sont obligées de soigner avec des chatteries leur petite santé.
Quand c’était jour de fournée, alternativement, l’une
pétrissait et l’autre s’occupait du four. Mais voilà que le pain fut mal réussi un jour que Rosalie avait pétri, et elle dit que c’était la faute de Clémentine qui avait allumé le four trop tard. La fois d’après, ma fille, à son tour, déclara que si le pain avait la croûte brunie, c’était à sa belle-sœur qu’en incombait toute la responsabilité, attendu qu’elle avait chauffé sans mesure. D’un commun accord, elles en arrivèrent à décider que la même ferait tout, de façon à ce qu’elle n’ait plus la faculté de mettre l’autre en cause, au sujet des défectuosités du travail. Avec cette combinaison, Rosalie s’en tirait très bien, mieux assurément que Clémentine qui, pourtantviolence pour pétrir de façon convenable.
Nous venions de nous
monter, avec l’assentiment du maître, d’une bourrique et d’une petite voiture. Au mois d’août, cela fut cause que l’inimitié s’accrut entre 219les deux jeunes ménages. Clémentine avait parlé la première de prendre l’attelage pour aller en compagnie de son mari à la fête patronale d’Ygrande, car Moulin avait un oncle dans cette commune. Mais voilà que le Jean et sa femme manifestèrent l’intention de se rendre à Augy,, et; ils voulurent aussi la bourrique et la voiture. Les deux femmes se disputèrent un peu; ma bru dit à ma fille qu’une malade, une bonne à rien, n’avait pas besoin de se promener; Moulin survenant, accusa Rosalie d’être une sale bête. La discussion s’envenimait et menaçait de durer longtemps. Victoire était désolée. Mais je mis le holà en déclarant que Clémentine aurait l’équipage, puisqu’elle l’avait demandé la première. La femme de Jean fut absolument furieuse de ma décision: elle m’en tourna les yeux pendant plusieurs semaines. Et, à dater de ce jour, les deux belles-sœurs ne se parlèrent plus que pour se moquer l’une de l’autre, se dénigrer malignement.
D’
un autre côté, Moulin n’avait pas le don de se faire aimer. Il avait la manie d’émettre des avis sur toutes choses; il se mêlait même de me donner des conseils pour le pansage des bestiaux, à moi qui passais pour un des bons soigneurs du pays. On peut croire que cela ne m’allait guère, et le Jean ne tarda pas de lui laisser entendre qu’il nous ennuyait. Il en résulta, entre lui et nous, une de ces tensions qui rendent pénible l’intimité quotidienne.

XXXIX
Victoire n’avait jamais pu
s’habituer tout à fait à l’absence de Charles. Il suffisait pour la chagriner d’un 220retard de quelques jours sur la date prévue pour la réception d’une lettre, d’une phrase de cette lettre faisant allusion aux gardes nocturnes par les nuits froides, ou aux marches pénibles sous le soleil d’été, ou bien d’un rien: seulement la lancinante pensée de le savoir si loin, – il était en Bretagne, – l’envahissement d’une vision sombre dans laquelle il lui apparaissait souffreteux et malade, mourant peut-être au fond d’un hôpital, sans tendresse et sans soin. La libération approchait pourtant; mais il y eut une déception dernière: des grandes manœuvres tardives la firent reporter de la fin septembre à la fin octobre. La nervosité de Victoire et ses craintes croissaient à mesure que diminuait le nombre des jours d’attente. Elle avait mis à l’engrais ses meilleurs poulets; elle voulait en sacrifier un pour fêter le retour de l’enfant. Devant la grange, une treille, que j’avais plantée au début de notre installation à la Creuserie, était en plein rapport à cette époque; bien exposée, elle avait, cette année-là, des raisins dorés superbes. Un jour, en les contemplant, la bourgeoise songea:
Tiens, lui qui les aimait tant… Si j’essayais de les conserver jusqu’à son retour!…
Au
repas qui suivit, elle nous dit:
Vous savez, je défends qu’on touche aux raisins de la treille qui est devant la grange; ils sont sacrés, ceux-là: je les conserve pour mon Charles.
Tout le monde promit de les respecter; seulement, Moulin fit observer qu’avant l’arrivée du soldat les insectes les auraient sans doute détruits
tout entiers. Victoire veilla et put constater par elle-même que le gendre avait dit vrai. Parce qu’ils étaient plus sucrés que les autres, tant que le soleil brillait à l’horizon, frelons et guêpes bourdonnaient alentour, pompant à l’envi le jus des plus belles graines. Des tiges restaient 221presque nues, ne portant plus que les enveloppes flasques et desséchées, et les seuls grains durs dédaignés. Il devenait urgent de remédier à cet état de choses, faute de quoi le pauvre militaire risquait fort de ne pas goûter aux beaux raisins de la treille réservée. L’amour maternel rend les femmes ingénieuses: la mienne chercha dans le tiroir aux chiffons, et, avec les morceaux d’une vieille toile assez usée pour ne pas empêcher la pénétration de l’air, assez résistante pour arrêter les insectes rapaces, elle confectionna des sachets garnis d’une coulisse vers le haut. Clémentine et Rosalie, qui n’étaient pas dans la confidence, la regardaient faire, très intriguées. Quand une trentaine furent bâtis, elle adossa elle-même une échelle au mur de la grange, grimpa jusqu’à la hauteur des raisins et enferma les trente plus beaux dans les sachets protecteurs.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Vers le milieu d’octobre, la petite Marthe Sivat, une couturière du bourg, vint chercher des poulets pour la noce de sa sœur.
Tiens, c’est des raisins que vous avez là-dedans? s’exclama-t-elle en levant les yeux vers la treille. Vous avez joliment bien su les conserver… Mais j’y songe: on m’a justement chargé d’en acheter pour les desserts du soir; voulez-vous me les vendre, madame Bertin?
La bourgeoise ne voulut rien savoir.

– Non, ma fille, non!
Si j’ai pris tant de peine pour les garder jusqu’à présent, c’est que j’en ai besoin; et quand même on m’en offrirait bien plus qu’ils ne valent je ne les vendrais pas: je les conserve pour mon Charles.
– Ah! il revient cette année, votre fils? Alors vous avez raison, il faut les lui garder, nous trouverons bien autre chose comme dessert de noce.

222Et, toute rieuse, sautillante et légère, la petite Marthe s’en alla.

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quelques jours après,
vint une pauvre femme dont le mari était malade. Il se plaignait constamment du ventre; il avait la fièvre et point d’appêtit.
– Ces jours-ci,
expliqua-t-elle, je lui faisais cuire des œufs, mais à présent il ne veut plus en entendre parler. Je lui ai apporté hier un petit morceau de viande, il ne l’a pas mangé. Les raisins seuls lui font envie: je viens vous en acheter quelques-uns.
Victoire, attendrie, lui en remit trois, disant qu’elle les lui donnait pour son malade; mais elle ne se fit pas faute de répéter encore:
Ils ne sont pas à vendre, voyez-vous: c’est pour mon Charles qui va rentrer du régiment que je les conserve.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
De toute l’année, les
Lavallée n’avaient pas paru. Ils avaient marié Mathilde au printemps, à Paris,jusqu’en août ils étaient restés dans la capitale parce que M. Ludovic passait des examens. A ce moment, ils s’étaient rendus en Savoie, au pays des ramoneurs, dans une station thermale dont les eaux devaient avoir cette vertu singulière de maigrir la femme et d’engraisser le mari. Ils avaient ensuite séjourné chez des amis, et c’est seulement dans la dernière dizaine d’octobre qu’ils vinrent à la Buffère pour y passer l’arrière-saison.
Ce fut la veille du jour où Charles devait rentrer qu’ils nous firent leur première visite. Contre son habitude, Mme Lavallée accompagnait son mari; elle était tout aussi orgueilleuse qu’autrefois; mais, ayant épaissi en vieillissant, elle était devenue plus nonchalante encore; elle marchait à tout petits pas, avec un continuel balance223ment de sa grosse personne: on eût dit l’une des vieilles tours de Bourbon en balade. Lui était toujours vif et fluet; il avait le ventre collé aux reins et sa redingote dansait sur son dos; son visage aux expressions variées était devenu anguleux d’être trop sec.
Après les salamalecs obséquieux des premières minutes, j’emmenai M. Lavallée visiter les étables où il était indispensable
d’effectuer de menues réparations. Pendant ce temps, la dame, qui n’avait pas voulu s’asseoir à la maison, sillonnait lentement la cour en compagnie de Victoire. Le hasard voulut qu’elle aperçût la treille et les petits sacs blancs, au travers desquels transparaissaient les raisins.
Quoi, Victoire, toujours des raisins! Savez-vous bien qu’ils deviennent rares: au château, nous n’en avons plus un seul, et pourtant ce sont les fruits que je préfère. Mais dites-moi donc pourquoi vous avez pris tant de précautions pour les garder jusqu’à présent?
Victoire
eut un instant d’hésitation, puis elle dit:
Madame, c’était pour avoir le plaisir de vous les offrir.
– Oh! merci bien! Quelle délicate attention! Il faudra me les apporter dès ce soir.
Victoire cria:
– Rosalie, prenez vite
le petit panier, puis vous sortirez l’échelle de la grange, vous cueillerez ces raisins et vous les porterez chez madame.
La bru obéit, mais au souper, elle dit ironiquement:
Ce n’était pas la peine de si bien les conserver, les raisins; mon beau-frère n’en profitera guère…
Pour une fois, Moulin fit chorus:
C’est malheureux, on est encore aussi esclave que dans l’ancien temps.
Je restais silencieux,
comprenant combien ces ob224servations étaient méritées. Il me semblait entendre encore les réponses catégoriques de Victoire à la petite Marthe Sivat et à la pauvre femme dont le mari était malade:
Non, non, je ne veux pas les vendre! Je les conserve pour mon Charles.
Et il avait suffi d’un cri d’admiration de la
dame pour qu’elle les lui offrît, très humblement…
C’est bien vrai, pensais-je, que nous sommes encore esclaves.
Victoire avait sûrement un peu de remords de
cette action qui semblait démentir toutes ses manifestations passées d’amour maternel; mais elle éprouvait, d’autre part, un certain orgueil d’avoir pu faire sa cour à la propriétaire, de l’avoir bien disposée en notre faveur en lui offrant un cadeau qui lui plût; et, sous le coup de ses pensées multiples, elle répondit d’un ton conciliant:
Ne parlez donc plus de ça: ce n’est pas ma faute; il fallait bien que je fasse plaisir à notre dame!

XL
Après vingt ans de séjour à la Creuserie, je n’étais guère plus riche qu’au moment de mon installation; c’est tout juste si j’avais pu
me liquider des mille francs que je redevais sur ma part de cheptel. Ç’avait été pourtant une période pendant laquelle certains, plus chanceux, avaient gagné beaucoup. Mais les hésitations de M. Parent ne m’avaient pas permis de faire de bénéfices pendant les cinq ou six premières années; 225puis j’avais été mis à bas tout à fait par la grêle de 61 et les canailleries de Sébert; et, au moment où, remis à flot, je me croyais en passe de faire quelque chose, – et cela en dépit des conditions draconiennes de M. Lavallée qui avait augmenté de deux cents francs mes redevances annuelles, – était survenu ce nouveau désastre: la guerre.
Depuis, grâce à une suite de
bonnes récoltes, j’avais pu réaliser enfin quelques avances; et, après la mort de mes beaux-parents, – survenue à un mois d’intervalle dans l’hiver de 1874, – je me trouvai en possession de quatre mille francs environ.
Or, ça m’eut vite ennuyé de garder cet argent dans l’armoire: d’abord, il n’y faisait pas
les petits, et puis je craignais les voleurs, car souvent, l’été, la maison restait seule. Le notaire de Bourbon, auquel je m’adressai, ne connaissant pour l’instant nul placement avantageux, j’en vins à songer à M. Cerbony.
M. Cerbony était
un des grands brasseurs d’affaires de la région: fermier de trois domaines, il était avec cela marchand de grains et marchand de vins, et vendait aussi des engrais, des graines; il cumulait tous les commerces ruraux. Jeune encore et de mine souriante, c’était un homme très sympathique. Au contraire de la plupart des fermiers généraux qui sont arrogants et vaniteux, il était simple et jovial, donnait à tout le monde de vigoureuses poignées de mains et parlait patois avec nous autres, les paysans. Aux foires, il payait de nombreuses tournées, et son entrée dans un café était considérée à juste titre par le tenancier comme une véritable aubaine. Il avait fait construire de vastes magasins et une maison à un étage, avec balcons et arabesques, qui faisait de l’effet. Il menait grand train, voyageait beaucoup; il allait chaque semaine à Moulins où, bien qu’il fut marié, il entrete226nait une maîtresse, disait-on; fréquemment aussi, il se rendait à Nevers, à Paris ou dans le Midi. On ne connaissait pas ses origines, mais on le disait très riche, et en prétendait qu’il faisait tout ce commerce par goût plus que par nécessité.
J’avais entendu dire que M. Cerbony prenait de l’argent un peu comme un banquier, en donnant comme garantie un simple billet avec sa signature.
Comme j’avais confiance en lui, je m’en fus le trouver un dimanche matin, après la première messe, sous prétexte de lui vendre mon petit lot d’avoine. L’ayant trouvé seul, je lui déclarai timidement:
Monsieur Cerbony, je dispose d’un peu d’argent que je voudrais placer: voulez-vous le prendre.
– Combien
avez-vous? me demanda-t-il de sa voix bien timbrée.
Je puis vous remettre quatre mille francs, monsieur.
– C’est
trop peu… Je pourrais occuper dix mille francs à la fin du mois. Voyez vos voisins, vos amis; faites-moi dix mille francs entre plusieurs.
– Monsieur Cerbony, je ne connais personne qui… Si, pourtant: j’ai un voisin qui doit avoir dans les deux mille francs.

(
C’était Dumont, de la Jary d’en bas; il m’avait dit ça un jour que nous taillions ensemble une haie mitoyenne.)
– Eh bien
, c’est entendu, vous m’apporterez ces six mille francs à la fin du mois; je serai obligé de demander le reste ailleurs, mais tant pis… Il faut bien vous faire plaisir: vous êtes un client. Ah! j’oubliais de vous dire que je paie cinq comme tout le monde. Au revoir.
J’allai trouver le soir même Dumont, de la
Jary, pour lui faire part de la combinaison; à mon grand étonnement, il ne se montra pas enthousiaste.
227Cerbony, Cerbony, dit-il, oui, c’est un homme qui fait beaucoup d’affaires, mais en fin de compte on ne sait pas s’il est riche: si ça tournait mal?
– Mais, malheureux, il gagne de l’argent gros comme lui… Si j’avais son gain d’une année, je serais sûr de vivre tranquille le reste de mes jours.
– Taratata… S’il gagne beaucoup, il dépense de même, vous le savez comme moi. Tenez, Tiennon, je veux bien vous prêter mes deux mille francs, mais à condition de n’avoir affaire qu’à vous; nous irons chez le notaire qui fera un billet…
; je ne vous demande que quatre francs cinquante d’intérêts; Cerbony vous paiera cinq: vous aurez dix sous pour cent pour vos peines.
J’étais tellement aveuglé que je
fus sur le point de prendre l’argent de Dumont dans ces conditions. Mais Victoire et le Jean m’en dissuadèrent.
A l’époque convenue, je portai donc
, tout penaud, mes quatre mille francs au brasseur d’affaires, en lui expliquant que le voisin venait juste de prêter son argent ailleurs quand j’étais allé le voir; j’ajoutai hypocritement qu’il regrettait beaucoup cette occasion manquée. Cerbony eut un mouvement de mauvaise humeur:
Vous mériteriez que je vous envoie promener… Enfin, donnez tout de même ce que vous avez: mais c’est bien pour vous faire plaisir.
Il appuya sur ces mots, et son visage s’éclaira du cordial sourire habituel pendant qu’il étalait mes pièces d’or et palpait mes billets de banque. J’étais
enchanté qu’il se montrât d’aussi bonne composition. Hélas! mon enchantement dura peu
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
C’est fin novembre que cela se passait: le
1er mars de l’année suivante, c’est-à-dire trois mois après, comme 228nous étions à charger du bois dans un de nos champs en bordure de la route, le facteur de Franchesse, qui arrivait de Bourbon où il allait chaque matin chercher son courrier, s’arrêta pour nous causer.
Vous ne savez pas la nouvelle?
– Et quoi donc?
– Cerbony, le fameux Cerbony
, a pris le pays par pointe il y a trois jours. Sa femme était partie au commencement de février avec beaucoup de colis. Depuis, lui n’avait cessé de faire des expéditions; les domestiques n’y comprenaient rien; la maison restait à peu près vide et le magasin aussi. Mardi, il a prétexté un voyage à Moulins; il devait rentrer le soir; il n’a pas reparu. Mais hier est arrivée de Suisse une lettre de lui pour le maire annonçant qu’il ne reviendrait plus. On dit que ça va être un galimatias impossible; il devait à tout le monde!
Sur le char où j’empilais toutes longues les branches des arbres élagués, j’eus
un éblouissement passager, puis une sorte de vertige qui me fit chanceler. Le Jean s’en aperçut et me lança un regard inquiet, cependant qu’il s’efforçait de dissimuler son trouble pour répondre au facteur.
A Bourbon, où je me rendis le soir même, tout le monde me confirma le désastre. Je ne voulus pas aller chez le notaire qui
, narquois, eut probablement ri de mon malheur, étant donné surtout qu’il s’agissait d’argent placé en dehors de ses offices. Mais je m’en fus trouver le greffier du juge de paix qui était un homme de bon conseil, auquel tous les gens de la campagne avaient recours dans les cas difficiles, et je lui exposai mon affaire en pleurant presque. Il parut remué de me voir si navré; il essaya de me réconforter, mais déclara qu’il ne pouvait nullement m’être utile:
– D’ailleurs, ajouta-t-il, il n’y a rien à faire pour le 229moment; vous serez appelé comme les autres créanciers; vous n’aurez qu’à donner vos pièces au syndic.
Chez nous, ce furent des lamentations sans fin de Victoire:
Tant se donner de peine pour réserver quelques sous et tout perdre à la fois, mon Dieu, que c’est malheureux! Et ce pauvre argent qui venait de mes parents! Mon Dieu! Mon Dieu!
Tout le monde était triste et bien ennuyé. Il n’y eut que Charles pour se montrer philosophe
et nous remonter.
Que voulez-vous, il n’y faut plus penser: c’est perdu, c’est perdu, quoi! D’ailleurs, ça ne changera rien à votre façon de vivre; vous auriez travaillé tout autant si cela n’était pas survenu…
Dans mon malheur, j
’avais pourtant la consolation de me dire que je n’étais pas seul à m’être laissé prendre: les badauds de mon espèce étaient nombreux! Je me félicitais surtout d’avoir suivi les conseils de Victoire quant à l’argent de Dumont. Car l’honnête Cerbony avait cette coutume de tirer de ses victimes le plus qu’il lui était possible. Un pauvre vieux jardinier avait ainsi emprunté à une tierce personne plusieurs milliers de francs pour arriver à fournir au monsieur une somme qu’il exigeait. Dépouillé de ses économies et incapable de rembourser son prêteur, le vieillard monta une nuit sur le rocher où se dressent les tours du vieux château, d’où il se précipita dans l’étang qui le baigne. Les lavandières, au petit matin, aperçurent un paquet suspect flottant à la surface de l’eau: c’était son cadavre.
Il me fallut faire
des démarches embêtantes, aller plusieurs fois à Moulins, m’associer avec d’autres victimes pour consulter un avoué. Après deux ans, quand tout fut réglé, on nous donna cinq pour cent; je tou230chai donc deux cents francs. J’avais bien dépensé en frais divers l’équivalent de cette somme.

XLI
Charles avait perdu au service ses façons
sournoises; il était à présent gentil envers tout le monde et suffisamment expressif, et il s’exprimait bien mieux que nous. Les premiers temps, il riait même de ce que nous causions trop mal.
Je trouve ça bête, disait-il, de parler ainsi. Dès qu’on est en présence de gens au langage correct, on se trouve gêné; on ne peut rien dire, ou bien l’on dit fort mal des bourdes qui les font se ficher de nous. Je ne vois pas que ce soit une raison, parce qu’on est paysan, de s’exprimer en dépit du bon sens.
– Ça serait drôle
, dit si nous nous mettions à causer comme la dame du château…. On se ferait vite remarquer; tout le monde dirait: «Entendez ceux-là, comme ils cherchent à faire des embarras!»
Ce sont des imbéciles qui diraient cela, reprenait Charles, et, quand on se sent un peu intelligent, on doit mépriser les appréciations des imbéciles. Au fait, je ne demande pas qu’on adopte le genre de Mme Lavallée; je voudrais seulement qu’on écorche moins les mots, qu’on ne dise plus, par exemple, ol, pour il, nout’, pour notre, soué, pour lui, voué, pour c’est, bounne, pour bonne, souère, pour soif, adret, pour adroit, ch’it, pour chétif, et ainsi de suite.
Sans doute, les
paroles de Charles étaient fort raisonnables; mais il ne put, bien entendu, nous habituer 231à changer de langage; ce fut lui, au contraire, qui en arriva peu à peu à reprendre quasi entièrement son parler d’autrefois.

XLII
Mon gendre et mes deux garçons étaient dans la force de l’âge; moi,
je tenais encore ma place; à nous quatre, nous pouvions aisément faire valoir le domaine. Mais ça ne dura que deux ans ainsi, car la guerre subsistait entre les jeunes ménages, et Moulin fut obligé de partir. Grâce à l’intermédiaire de ses parents et au mien, il put louer la petite locaterie des Fouinats, et Roubaud, le régisseur, promit de l’employer le plus souvent possible au château, comme aide-jardinier et homme de peine.
Malgré cela, il nous fut bien pénible, à Victoire et à moi, de nous séparer de notre fille. Nous avions la crainte qu’elle ne soit malheureuse. Elle n’était qu’à sa cinquième année de mariage et se trouvait déjà enceinte pour la troisième fois. Et sa santé continuait de nous donner de l’inquiétude; elle devenait de plus en plus maigriote et pâlotte, et conservait toujours un air découragé.
Les premiers temps, Clémentine, qui s’ennuyait beaucoup toute seule avec ses mioches dans sa petite maison, venait régulièrement tous les deux jours nous voir. Chaque fois, sa mère lui donnait un bidon de lait; et, de temps à autre, elle lui garnissait un panier avec des fromages, du beurre, quelques fruits, ou bien de la galette les jours de fournée. Cependant la pauvre enfant ne tarda guère, ayant trop de travail, d’espacer ses vi232sites: et même, en raison de son état, elle finit par les supprimer tout à fait. Alors ce fut ma femme qui alla la voir et qui lui porta à domicile quelques provisions. Mais un beau jour, Rosalie intervint. C’était l’époque où les vaches approchaient d’être à terme, et le lait abondait si peu que nous étions obligés de nous en priver. La bourgeoise voulant quand même en porter un bidon à sa fille, la bru saisit ce prétexte pour dire qu’elle en avait assez de travailler et de se tuer pour les autres, qu’elle allait partir à son tour si ça continuait de marcher de cette façon. Victoire ayant répondu doucement que ça n’allait pas loin, quelques demi-livres de beurre, quelques fromages, un peu de lait, elle répartit d’un ton aigre que c’était suffisant pour entretenir le ménage en épicerie et mercerie, et que c’était bien malheureux de voir la Clémentine jouir à volonté de ces denrées dont se privaient ceux qui avaient la peine de les préparer.
Nous aurons beau travailler, ajouta-t-elle, si tout ce que nous entrons par la porte sort par la fenêtre, nous ne parviendrons pas même à nous suffire.
Cette opposition méchante de Rosalie, qui se reproduisit à toute occasion
, attrista beaucoup ma femme; elle en gémissait quand nous étions seuls; nous nous en entretenions longuement la nuit. Pourtant nous donnions à nos enfants un gage annuel; ils n’étaient pas en communauté et n’avaient nulle part de maîtrise. Mais nous leur reconnaissions néanmoins un certain droit de contrôle et de critique. Ils concouraient à la prospérité de la maisonnée familiale; ils collaboraient à une œuvre qu’ils devaient continuer pour leur compte plus tard; et, en dépit de la rétribution annuelle qu’ils tiraient de leur travail, nous admettions un peu qu’ils se puissent considérer comme grugés en voyant partir sans profit les produits de l’exploitation. 233Il est juste de dire que Charles ne se fâchait pas; il approuvait même les libéralités faites à sa sœur. Mais l’aîné, stimulé par sa femme, appuyait ses observations.
Il fallut donc en arriver à ne plus faire de présents à Clémentine,
ouvertement du moins. Nous rusions. Je me chargeais souvent de lui porter, dissimulés sous ma blouse, de petits paquets de denrées ou de victuailles. Mais les yeux inquisiteurs de Rosalie furetaient partout. Il était bien difficile à Victoire de faire disparaître les moindres choses en dehors d’elle: et c’étaient des scènes de plus en plus violentes quand elle découvrait quelque don fait à son insu.
Mais
un événement plus important vint reléguer au second plan ces misères de notre intérieur.

XLIII
Je puis dire sans orgueil que le domaine avait pris de la valeur, et beaucoup, depuis que je le cultivais.
Je n’y avais pas plus ménagé mes peines que s’il m’eût appartenu, ou que si l’on m’eut donné la certitude d’y passer toute ma vie. J’avais épierré des pièces entières, défriché des coins broussailleux, divisé des haies trop larges et creusé des mares dans les champs qui en étaient dépourvus. Le jardinier du château ayant consenti à me donner quelques leçons de greffage, tous les arbres sauvageons des haies étaient devenus, par mes soins, producteurs de bons fruits. J’étais aussi parvenu à rendre très praticable le chemin qui nous reliait à la route et que M. Lavallée, pas plus que son 234oncle, n’avait voulu faire réparer. Je n’avais jamais reculé devant les frais: tous les champs venaient d’être chaulés pour la seconde fois et donnaient de belles récoltes; les prés produisaient le double grâce aux composts et aux engrais; et mon cheptel était quasi toujours le meilleur des six domaines. Les affaires continuant de n’aller pas trop mal, j’espérais me voir avant qu’il soit longtemps en possession d’une somme équivalente à celle que j’avais perdue.
Mais voilà que Roubaud, certain jour, vint tout penaud me dire:
Le maître veut trois cents francs d’augmentation à dater de la Saint Martin prochaine.
Je fus abasourdi. Dix
ans auparavant, j’avais accepté l’augmentation de deux cents francs qu’il lui avait plu de m’imposer et que justifiait un peu la hausse du bétail. Mais je ne voyais, cette fois-ci, nul motif plausible à cette augmentation nouvelle qui eut porté à neuf cents francs le chiffre de mon impôt colonique annuel, et cela indépendamment des redevances en nature. Les cours des bestiaux n’étaient pas supérieurs à ceux qu’on pratiquait dix ans plus tôt. Si les produits de la ferme augmentaient, c’était uniquement en raison des frais faits en commun et parce que je l’avais, moi cultivant, améliorée de mes sueurs.
Je jurai mes grands dieux que j’aimais mieux que le diable m’emporte que de consentir à un sou d’augmentation. Roubaud me dit:
Réfléchissez; vous n’êtes pas forcé de donner aujourd’hui une réponse définitive.
Je repartis que c’était tout réfléchi, et renouvelai mes serments: cette injustice me faisait trop mal au cœur.
Pourtant, après en avoir délibéré
longuement avec Victoire et les garçons, j’offris cent francs, puis cent 235cinquante francs. Comme s’il eut craint d’affronter de près notre mécontentement, le propriétaire restait à Paris. Au bout d’un mois, il ordonna à Roubaud, qui lui transmettait nos réponses, d’annoncer à ceux des métayers qui n’avaient pas encore adhéré entièrement aux conditions nouvelles qu’ils aient à se pourvoir ailleurs d’un logement. C’était le congé définitif pour ceux du Plat-Mizot, pour ceux de Praulière et pour nous.
Je n’aurais jamais cru que le maigre et remuant Lavallée cachât sous des dehors affables une telle dose de perfidie. Roubaud, plus tard, me rapporta de lui cette phrase:
Les métayers sont comme les domestiques: avec le temps ils prennent trop de hardiesse; il est nécessaire de les changer de loin en loin.

XLIV
Une grande lassitude physique et morale m’envahit alors. A tous les âges, il est, pour chacun, des périodes de dépit où les misères journalières semblent plus cuisantes, où tout concourt à vous attrister, où l’on est las de la vie qu’on mène. Mais ces impressions, vers l’âge du déclin, se font plus amères et plus douloureuses. Je touchais à mes cinquante-cinq ans; mon visage perdait ses derniers tons vermeils; les fils blancs se multipliaient dans ma barbe et il avait neigé fortement sur mes tempes; enfin, les travaux pénibles commençaient à me sembler durs; mes muscles faiblissaient: c’était le prodrome de la déchéance.
236A vrai dire,
le coup était rude! J’avais passé dans cette ferme de la Creuserie vingt-cinq années de ma vie, les meilleures années de ma pleine maturité, et l’opinion m’identifiait à elle. Pour tous les voisins, pour tous ceux qui me connaissaient bien, n’étais-je pas «Tiennon, de la Creuserie» et pour les autres «le père Bertin, de la Creuserie A tous, ma personne semblait inséparable du domaine; il paraissait impossible de disjoindre nos deux noms liés par l’accoutumance. Et n’étais-je pas lié moi-même en effet à chacune des parties de ce domaine?: à cette maison qui avait été si longtemps ma maison; à cette grange où j’avais entassé une telle somme de fourrage; à ces étables où j’avais soigné tant d’animaux; à ces champs dont je connaissais les moindres veines de terrain, les parties d’argile rouge, d’argile noire ou d’argile jaune, les parties caillouteuses et pierreuses, comme celles en terre franche et profonde; à ces prés que j’avais vingt-cinq fois tondus; à ces haies que j’avais taillées, à ces arbres que j’avais élagués et sous lesquels je m’étais mis à l’abri par les temps pluvieux, à l’ombre par les temps de chaleur. Oui, j’étais lié puissamment, lié par toutes les fibres de mon organisme à cette terre d’où un monsieur me chassait sans motif parce qu’il était le maître!
Des choses alors me passèrent par la tête auxquelles
jamais auparavant je n’avais songé. Je me pris à réfléchir sur la vie, que je trouvais cruellement bête et triste pour les pauvres gens comme nous. Jamais de plaisir: le travail! le travail! toujours le travail! L’hiver s’atténue, les beaux jours reviennent: il faut vite en profiter pour semer les avoines, herser les blés, bécher. Avril survient et la douceur; les pêchers sont roses et les cerisiers blancs,chantent; tout cela est bien beau pour ceux qui ont 237la faculté d’en jouir: mais pour nous, ça signifie seulement qu’il faut se hâter de labourer, de planter les pommes de terre. Vient mai, le fameux beau mois de Mai, souvent pluvieux et maussade, mais à qui les jeunes frondaisons vertes font toujours une parure agréable: il faut briser les jachères, curer les fossés, biner. C’est juin, avec ses beaux soleils; les haies sont piquées d’églantines, les acacias sont chargés de grappes blanches qui embaument; il y a des fleurs et des nids partout: mais nous, la belle saison, ça nous dit qu’il faut se lever dès trois heures du matin pour faucher, et qu’il faut travailler sans arrêt jusqu’à neuf ou dix heures chaque soir. C’est juillet, avec ses jours de langueur chaude: qu’il fait bon n’avoir rien à faire, rester nonchalamment étendu sur les canapés moelleux des salons clos, ou bien siroter des sous la tonnelle d’un parc, ou bien s’étendre sur le gazon des prés, dans l’ombre épaisse des arbres touffus. Les riches font bien de venir habiter leurs maisons de campagne à cette époque. Mais pour nous ce n’est pas le moment de faire des siestes. En grande hâte, il faut finir le foin: le seigle mûrit. Le seigle est coupé: il faut se dépêcher de le battre, car sa paille est nécessaire pour lier le blé qui nous appelle. Hardi! au froment! Abattons à grands coups les tiges sèches! Serrons les javelles brûlantes! Edifions en meules les gerbes lourdes! Il fait tellement chaud qu’on n’en peut plus. Mais moi, le maître, je dois quand même entraîner les autres:
Le travail dégourdit. De se remuer, ça donne de l’air. Hardi! les gas! Hardi!…
Ou bien, en guise de variante:
Dépêchons-nous de finir le froment. Par cette chaleur, l’avoine mûrit vite; nous allons être en retard.
Août
bat son plein, et l’on cuit de plus belle. La 238moisson est finie: bouvier, vite à tes bœufs, il faut conduire les fumiers pendant. Au chargement, les autres: taillez par rangées dans le gros tas de la cour de petits cubes égaux que vous alignerez symétriquement sur les voitures. C’est embêtant, les machines travaillent: il faut aller chez les voisins pour aider au battage. Mais quand on en, les membres lassés, vite à l’œuvre interrompue, à l’épandage des fumiers, au labour! Septembre: les jours raccourcissent, allongeons-les; le travail presse, les pommes de terre sont bonnes à extraire; continuons de nous lever à quatre heures. Hardi! les gas!… Octobre et les semailles: l’eau peut survenir; profitons de ce qu’il fait bon; continuons de nous lever matin. Hardi! les gas!… Ouf! voici novembre enfin: c’est la saison d’hiver, la saison du calme. C’est la saison du calme, mais non celle du repos: il y a encore des besognes en masse, des labours de chaumes, des rigoles à creuser dans les prés, des ronces à extirper, des bouchures à tailler, des arbres à ébrancher; il y a surtout les animaux qui ont réintégré l’étable et qu’il faut soigner. Debout à cinq heures quand même: allons dans la nuit au pansage, nous serons prêts plus tôt pour le travail des champs. Et, tout le jour, allons patauger dans la boue, crottés jusqu’aux cuisses et les pieds mouillés. La veillée convient très bien pour couper la ration de racines fourragères des bœufs et des moutons gras, pour faire cuire les pommes de terre des cochons.
Hardi! les gas! ne restons pas inactifs au coin du feu.
Il ne
chauffe guère, le feu; le bois est humide, la cheminée fume. Mais précisément parce qu’il ne chauffe guère, on serait disposé à trembler si on ne travaillait 239pas; l’action est salutaire. Quand la neige tombe,, nous avons des vacances, oh! de demi-vacances seulement, car les deux pansages quotidiens n’en sont pas supprimés; et puis, il faut bien confectionner des barrières pour les champs, des râteaux pour les fenaisons, emmancher les outils qui en ont besoin: on a mieux à faire, l’été, que de s’amuser à ces petites choses.
. . . . . . . . . . . . . . . . .
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Eh! oui,
c, l’année du cultivateur. A-t-il le doit de s’en plaindre? Non, peut-être. Tous les pauvres sont logés à la même enseigne, tous les ouvriers travaillent sans relâche. Mais dans leurs boutiques, dans leurs usines, les villageois, les citadins n’ont pas à compter avec les éléments extérieurs, – pas du tout, ou seulement très peu. Pour nous, c’est le temps qui joue le plus grand rôle et le temps se plaît à nous contrarier. Voilà la pluie, et la pluie ne s’arrête pas; les terrains s’abreuvent; remuer le sol est une folie; l’herbe croît dans les cultures qu’on ne peut biner; les labours, les semailles restent en retard et se font mal. Voilà la sécheresse, et la sécheresse n’en finit plus; la végétation décline; il faut parfois aller bien loin pour abreuver les bêtes, car l’eau manque dans les mares; et, si l’on s’obstine à vouloir labourer, on éreinte les bœufs, on se tue soi-même, on risque à chaque minute de casser la charrue. Une ondée survient, insignifiante, mais qui suffit à empêcher de charger du foin, de lier du blé, qui suffit à jeter la perturbation dans le programme d’une journée. Voici un orage, et l’on tremble de la crainte de la grêle. Voici la neige qui dure plusieurs semaines, empêchant les travaux extérieurs, causant un retard difficile à rattraper. Voici des gelées sans neige, avec du soleil le jour, et cela déracine les céréales d’hiver. Voici qu’il 240fait trop beau à l’automne et que le gel ne vient pas pour tuer les insectes qui font du mal aux blés naissants; mais voilà qu’il survient en mai, pour détériorer nos jeunes plantes et détruire les bourgeons de nos vignes. A toutes les époques de l’année, pour une raison ou pour une autre, on a des motifs de se lamenter au sujet de la température défavorable à nos travaux, à nos récoltes.
Mais les récoltes ne sont pas tout
: nous avons des animaux. Nous faisons de l’élevage; sept vaches chaque année nous donnent des veaux. Dès qu’approche pour chacune l’époque du vêlage, il faut la veiller, se lever plusieurs fois chaque nuit pour l’aller voir, de façon à pouvoir aider la nature le moment venu, et prendre soin ensuite de la mère et du nouveau-né: ce sont nécessités du métier. Voici quesont pris de diarrhée, maigrissent et crèvent. Voici qu’une affection pulmonaire s’abat sur nos moutons, détruisant la moitié du troupeau, obligeant à vendre le reste à bas prix. Voici que les cochons toussent, ont l’arrière-train raidi, ne mangent plus: il faut les traiter, couper à grand’peine les pustules empoisonnées qu’ils ont sur la langue, et malgré tout il en crève. Survient une épidémie de: tous les animaux sont malades ou boîteux pendant des semaines; les bœufs de travail sont impropres à tout service; le lait des vaches est inutilisable.
On a des bêtes à vendre; on tombe sur une mauvaise foire; il faut les céder pour bien moins qu’elles ne valent. D’autres fois
, on se fait rouler par des marchands trop malins. Achète-t-on, au contraire: on paie cher des bêtes qui se trouvent avoir des défauts.
De suite après
le battage, on vend à bas prix le peu de grains que l’on a en trop, parce que le grenier, trop 241mauvais, ne permet pas de le garder, ou bien parce qu’on se trouve. Les riches, propriétaires et gros fermiers, qui ont des avances et des logis convenables, attendent plus tard, et bénéficient souvent d’une hausse importante.
. . . . . . . . . . . . . . . . .
.
Et toujours il nous
faut être là, dans les mêmes mauvais chemins, porter toujours de vieux habits rapiécés, crottés, auxquels adhèrent des poils de bêtes, habiter toujours les mêmes vieilles maisons laides et sombres qu’on ne veut pas faire réparer. Il existe ailleurs des terrains qui ne sont pas comme les nôtres, qui sont ou beaucoup plus plats, ou beaucoup plus accidentés; il y a des rivières bien plus larges que celle de Moulins; il y a des montagnes, il y a des mers; mais de tout cela nous ne voyons rien: nous sommes attachés au coin de terre que nous cultivons. Et nous ne voyons pas davantage les belles villes avec leurs monuments curieux, leurs promenades, leurs jardins publics, et nous ne jouissons d’aucun des plaisirs qu’elles offrent. Il y a dans les villes, même dans les petites, même à Bourbon, de bien jolies boutiques; seulement, ce n’est pas pour nous qu’elles étalent leur magnificence. Oh! la bonne odeur du pain frais, du pain blanc à croûte dorée que font tous les jours les boulangers! Mais il n’est pas pour nous, ce pain-làpour nous non plus que les bouchers accrochent, bien en vue, des animaux entiers; notre viande, à nous, c’est le porc que nous mettons au saloir chaque année et dont un morceau, plus ou moins rance, fait la potée quotidienne. Avec les porcs, les charcutiers préparent de belles choses bien appétissantes qu’achètent les messieurs de la ville: du saucisson, du fromage d’Italie recouvert de gelée, des jambonneaux tentateurs; mais ces produits sont trop 242fins et trop chers pour nous. Cela fleure jolimentquand on passe devant les pâtisseries; mais les friandises qu’elles contiennent, – brioches parfumées, pâtés succulents, tartes qui font venir l’eau à la bouche, – ne font jamais mal aux dents du pauvre monde des campagnes.
Il y a des choses dont nous devrions profiter pourtant:
les produits de la basse-cour et de la laiterie, par exemple. Mais bah! à nous la peine, aux autres la jouissance! On ne consomme de ces denrées qu’une infime partie; on porte quasi tout aux gens des villes et on leur porte de même ce qu’on a de mieux en légumes et en fruits. Il faut bien qu’on leur attrape un peu d’argent, car ils nous vendent cher ce que nous sommes forcés de leur demander: leurs étoffes, leurs sabots, leurs coiffures, leur épicerie, leur mercerie. Le médecin, parce que nous sommes loin des centres, nous compte cher ses visites; le pharmacien nous vend cher ses remèdes; le curé nous vend cher ses prières; et le notaire, quand nous avons besoin de lui, nous rabote une pièce de vingt francs à propos de rien. Tous ces gens-là, mon Dieu, c’est peut-être leur droit; ils ont besoin de gagner de l’argent pour vivre mieux que nous, pour se procurer les douceurs qui nous manquent: car, pour rien au monde, ils ne voudraient consentir à partager notre médiocrité. Et si le percepteur nous demande aussi des impôts toujours plus lourds, c’est que le gouvernement veut donner à ses fonctionnaires les moyens de vivre de façon honorable, et non de la vie mercenaire des producteurs.
Comme complément
, nous avons affaire à des maîtres qui nous exploitent, à des voleurs comme Fauconnet, à des imbéciles comme Parent, à des roublards comme Sébert, à des canailles comme Lavallée. 243Et s’il nous arrive de faire quand même quelques économies, nous les prêtons à des crapules comme Cerbony qui se sauvent avec!
N’empêche que nous sommes très heureux… M. Lavallée me disait un jour
que cela avait été affirmé par un certain Virgile il y a bien longtemps, et que nous devions partager l’avis de cet homme.
Pendant
plusieurs semaines, pendant plusieurs mois peut-être, ces pensées justes, mais décourageantes, hantèrent mon esprit. Cela rend toujours malheureux de trop réfléchir à son sort: j’en fis, pendant cette période, la triste expérience.

XLV
Je
pris à Saint-Aubin, toujours sur les confins de Bourbon, le grand domaine de Clermorin qui avait soixante-dix hectares. Il était la propriété d’une famille de petits bourgeois campagnards composée d’un monsieur âgé, long, sec et blanc, aux gestes onctueux et à la voix nasillarde, et de ses deux demoiselles, vieilles filles de plus de quarante ans, à physionomie revêche, très bigotes.
Il nous fallut consentir à un tas de choses qui ne les regardaient guère, comme par exemple de ne pas blasphémer, d’assister à la messe chaque dimanche et d’aller à confesse, les hommes une fois l’an au moins, et les femmes deux fois.
M. Noris était
agriculteur, c’est-à-dire qu’il avait passé sa vie à ne rien faire, car on ne saurait appeler «travail» la gérance de deux domaines. Il habitait, à 244proximité du bourg de Saint-Aubin, une grande vieille maison dont un rideau de lierre masquait mal les lézardes des murs gris. Ce nouveau maître était le type du petit bourgeois local: il avait toujours habité la campagne, et Moulins était sa seule capitale. A Moulins, il faisait partie d’une société dite des lntérêts culturaux, entièrement composée de bourgeois comme lui qui, tous, s’intitulaient agriculteurs. La dite société s’efforçait de jouer un rôle considérable en organisant des concours pour lesquels elle sollicitait des subventions du gouvernement, – dont elle était pourtant l’acharnée ennemie, – et en adressant des pétitions aux Chambres pour leur demander d’imposer les produits agricoles étrangers.
M. Noris était pingre; je ne fus pas long à m’en apercevoir
. Il lésinait sur les dépenses, préférait nous laisser vendre des bêtes en mauvais état plutôt que d’acheter des tourteaux ou des farineux pour les faire progresser. Et il ne fallait jamais lui parler d’acheter des engrais.
Non, non, pas de phosphate! le fumier de ferme doit suffire, disait-il.
Et il secouait sa
vieille tête d’oiseau avec des gestes de terreur. Pour un membre de la société des Intérêts culturaux, ce n’était pasbien fort…
Le
avarice têtue était cause qu’il vendait rarement la marchandise à la première foire. Il faisait une estimation préalable toujours trop élevée et ce prix qu’il s’était fixé à lui-même. Nous ramenions nos bêtes pour les conduire quelques jours après à une seconde foire d’où, parfois, nous les ramenions encore. A la troisième, le maître vendait, de guerre lasse, et souvent avec de la perte sur les prix qu’on nous avait offerts primitivement.
245M. Noris
avait bien d’autres. C’est ainsi qu’il n’était jamais disposé à régler les comptes, en fin d’année. Le compte des métayers de l’autre domaine n’avait pas été mis à jour depuis quinze ans. Quand les pauvres gens avaient trop besoin d’argent, il leur donnait d’un ton rogue une somme toujours plus basse que celle qu’ils demandaient. Une fois, mon prédécesseur à Clermorin lui ayant demandé avec insistance, sur le champ de foire de Bourbon, une somme dont il avait besoin, le digne propriétaire n’avait rien trouvé de mieux que de jeter, d’éparpiller à plaisir autour de lui une dizaine de pièces de cent sous, tout en disant de sa voix nasillarde:
Tiens, en voilà de l’argent! Tiens, en voilà! Ramasse…
Et l’autre avait été obligé de les recueillir dans la boue, à la grande indignation des braves gens et à la grande joie des imbéciles.
Je
ne tenais pas du tout à ce que nos comptes restent en retard indéfiniment: Charles eut une idée.
– Il te faut voir
le maître et lui demander plus qu’il ne nous doit, me dit-il.
Effectivement, j’allai le trouver
chez lui une huitaine après.
– Monsieur Noris, je
voudrais qu’on règle, j’ai absolument besoin d’argent.
– Vous n’en avez guère à
prendre, Bertin; les bénéfices n’ont pas été forts, cette année.
– Vous me devez, je crois, dans les douze cents francs,
monsieur; (je savais que c’était le double au moins du chiffre réel).
– Jamais de la vie, jamais de la vie…

Et, tout sursautant, il se précipita sur son livre
de comptes.
246Je vous dois cinq cent trente-six francs, ni plus ni moins.
Je feignis d’être très surpris, puis
je prétendis avoir oublié un achat de moutons et, finalement, j’insistai pour avoir mon argent. Tout en maugréant, il me remit quatre cents francs et déclara ne pouvoir, faute de monnaie, me donner le reste. Je fus obligé de me payer moi-même dans le courant de l’année: ayant touché la solde d’une vente de taureaux, je retins les cent trente-six francs qui m’étaient dus; il fit la grimace, mais n’osa s’en fâcher.
Tous les ans, pour le décider à régler, des ruses nouvelles étaient indispensables. Et comme il inscrivait assez irrégulièrement ses comptes, il y avait quasi toujours des anicroches.
M. Noris avait le culte des chevaux et
chasse. Nous avions une grosse poulinière baie qui donnait un petit chaque année. Ordinairement, les cultivateurs qui ont une poulinière s’en servent pour aller aux foires et faire leurs courses, et l’emploient aussi parfois aux travaux des champs. Mais, de par les ordres du maître, la nôtre était exempte de toute corvée: il disait:
Le travail déforme les juments, et leurs produits s’en ressentent.
Mais la vraie raison était
qu’il ne voulait pas que ses métayers aient la faculté d’aller en voiture; cela lui semblait pour eux un luxe déplacé et tout à fait superflu. Il prenait chez lui les jeunes poulains dès qu’ils avaient un an et les faisait préparer pour les concours hippiques, les remontes; il ne nous les payait pas cher, bien qu’il en tirât toujours beaucoup d’argent.
En dépit de son
grand âge, le propriétaire faisait quotidiennement, à l’automne, sa tournée de chasse. Le gibier abondait, les lapins surtout: autour d’un mi247nusculecultures, ils pullulaient au point de détruire à moitié nos céréales les plus prochesinutile de se plaindre des méfaits des rongeurs: M. Noris ne leur donnait jamais tort. Il aimait, au cours de ses pérégrinations, les voir détaler dans les sillons à l’approche de ses deux grands lévriers, et il n’en tuait pas beaucoup. D’autre part, son garde était un être hirsute et brutal qu’il avait choisi à dessein et qui veillait avec une vigilance outrancière. Il suffisait qu’un individu traversât, les mains dans les poches, un coin de la propriété pour qu’il soit appréhendé par lui. A vrai dire, dans ce cas-là, il ne dressait pas procès-verbal; il se bornait à enjoindre au prétendu délinquant d’avoir à se présenter sans délai devant le maître. Le maître lui passait une semonce, lui faisait donner cent sous ou dix francs, et les choses en restaient là: ce n’en était pas moins un véritable chantage. Quand il y avait la moindre présomption, le procès suivait son cours. Un métayer de nos voisins en eut un qui lui coûta quatre-vingts francs parce que le garde, certain jour, découvrit un lacet dans la bouchure qui séparait d’un de nos champs le champ où il labourait. Le pauvre homme m’a bien juré cent fois par la suite qu’il ignorait jusqu’à la présence de ce piège dans la haie mitoyenne et que, pour son compte, il n’en tendait jamais.
Les braconniers n’étaient pas les seuls à encourir la haine implacable de M. Noris: les républicains étaient dans le même cas. Il souhaitait pour les uns et pour les autres des peines exemplaires, des supplices raffinés. Il eut voulu les voir tous en prison, aux travaux forcés, relégués dans des colonies lointaines. La destruction d’une nichée de lapereaux, d’un nid de perdrix, ou bien un coup de fusil tiré dans ses terres, le mettaient dans une exaspération furieuse; le mot seul de Répu248blique l’agitait de grands frissons nerveux, lui faisait serrer les poings de rage impuissante. A Bourbon, les gamins le suivaient en bande, criant: «Vive la République!» chantant des couplets de la Marseillaise, ou bien cornant à ses oreilles, comme une mélopée sans fin:
Blique, blique, blique! Blique, blique, blique!
Chaque
fois, il manquait en devenir fou; il n’osait plus traverser la ville. On racontait qu’en 1877, alors qu’il souffrait d’une bronchite qui avait failli l’emporter, on était venu lui annoncer les résultats d’une élection favorable aux républicains; il s’était soulevé sur sa couche d’un brusque ressaut, et, dans un murmure haletant, il avait exhalé la haine profonde de son cœur:
Les brigands!… Il n’y a donc plus de place… à… Cayenne!…
Et il était retombé
sur l’oreiller, inerte, évanoui.
Une fois, quatre ans plus tard, il vint chez nous en temps de période électorale. Il vit des programmes et des journaux envoyés par le docteur Fauconnet, candidat républicain.
Ne gardez pas ici ces papiers diaboliques. Au feu, les mauvais écrits! Au feu, les mauvaises feuilles! Vous attireriez le malheur sur vous en les conservant.
J’objectai que personne ne savait lire.
Leur présence seule est dangereuse, reprit-il.
Et il les jeta lui-même dans
le foyer; puis il conclut:
Le garde vous remettra le jour du vote, à la porte de la mairie, les bulletins à mettre dans l’urne, vous m’entendez?…
Les ouvriers, les commerçants, les fournisseurs
de toute sorte étaient choisis soigneusement en dehors des rouges. Et il nous obligeait à faire comme lui, à 249tenir au rancart ceux qui affichaient des opinions républicaines, à ne rien dépenser chez eux.
C’était sa façon de se venger de la République…

XLVI
Les deux demoiselles veillaient spécialement à
l’exécution des clauses concernant la religion. Il nous fut assez pénible à tous de nous y conformer.
En ce qui me concerne
, j’allais à la messe auparavant un dimanche sur deux à peu près,j’avais conservé. Quand je me rendais le dimanche à Bourbon ou à Franchesse je ne manquais guère d’aller à la messe, et je n’approuvrais pas ceux qui allaient passer à l’auberge le temps de la cérémonie. J’étais loin de croire néanmoins à toutes les histoires des curés: leurs théories sur le Paradis et l’Enfer, sur la confession et les jours maigres, je prenais tout ça pour des contes. Il me semblait, – et mon opinion n’a pas varié, – que le vrai devoir de chacun était contenu dans cette ligne de conduite toute simple: travailler honnêtement, ne causer de chagrin à personne, rendre service quand on en a la possibilité, à ceux qui sont plus malheureux qu’on ne l’est soi-même. Ce programme, que les meilleurs n’appliquent pas toujours, vaut tous leurs sermons. En s’y conformant à peu près, je ne crois pas qu’on puisse avoir quelque chose à craindre, ni là, ni ailleurs. Pour ce qui est de la fameuse vie éternelle qui doit suivre celle-ci, ils ensavoir, les curés. J’avais remarqué comme tout le monde qu’en l’attente des joies célestes ils ne 250font aucunement fi des plaisirs de la terre; ils boivent de bon vin, ne dédaignent pas la cuisine de choix et s’entendent à soutirer l’argent des fidèles. Quant à leurs discours, ils y croient ou ils n’y croient pas: c’est leur affaire. Je me reconnaissais un complet ignorant; mais je me disais pourtant que sur cette question du devenir de l’âme, les plus malins de la terre et le pape lui-même n’en devaient pas savoir plus que moi, attendu que personne encore n’est revenu de là-bas pour dire comment les choses s’y passent. Je pensais donc rarement à la mort et jamais au salut éternel, et j’avais délaissé complètement la confession depuis mon mariage. J’en connaissais qui étaient fidèles à cet usage et que ça ne rendait pas meilleurs. Victoire se confessait et Rosalie aussi: ni l’une, ni l’autre n’en étaient plus douces. Ma femme restait toujours froide et grincheuse, ma bru hargneuse et turbulente; elles agissaient absolument le lendemain comme la veille.
Alors, à quoi bon? me disais-je.
Je croyais fermement par exemple, à l’existence d’un
Etre suprême qui dirigeait tout, réglait le cours des saisons, nous envoyait le soleil et la pluie, le gel et la grêle. Et comme notre travail, à nous cultivateurs, n’est propice que si la température veut bien le favoriser, je m’efforçais de plaire à ce maître des éléments qui tient entre ses mains une bonne part de nos intérêts. Pour cette raison, je ne manquais guère les cérémonies où le succès des cultures est en jeu, et j’étais le continuateur fidèle de toutes les petites traditions pieuses qui se pratiquent à la campagne en de nombreuses circonstances. J’allais toujours à la messe des Rameaux avec une grosse touffe de buis et j’en mettais ensuite des fragments derrière toutes les portes. Derrière les portes, je mettais aussi les petites croix d’osier qu’on 251fait bénir en mai, les aubépines des Rogations et les bouquets où sont assemblées les trois variétés d’herbe de Saint-Roch qui empêchent aux animaux la maladie. J’assistais à la procession de saint-Marc qui se fait pour les biens de la terre et, quelques jours aprês, à la messe de Saint-Athanase, le préservateur de la grêle. J’aspergeais toujours d’eau bénite les fenils vides avant d’engranger les fourrages. En ouvrant l’entaille dans les champs de blé, je faisais la croix avec la première javelle, et je la faisais aussi sur le grain de semence au moment du vitriolage, et encore sur chaque miche de pain avant de l’entamer, et enfin sur le dos des vaches avec leur premier lait, après le vêlage. Je ne trouvais pas drôle de voir allumer le cierge quand il tonnait fort. Je soulevais toujours mon chapeau devant les calvaires des routes. Et je faisais matin et soir un bout de prière. Il faut dire que j’agissais ainsi autant par habitude que pour contenter Dieu: ces pratiques que j’avais toujours vu suivre me semblaient naturelles. Mais je ne pouvais admettre que manquer la messe un dimanche ou faire gras un vendredi soient des motifs à punition sans fin, pas plus qu’il ne me semblait juste d’attribuer au curé dans la confession le pouvoir d’absoudre tous les crimes.
Sur ces choses, mes garçons partageaient, en apparence du moins, ma façon de voir. Le Jean allait à la messe comme moi, à peu près régulièrement tous les quinze jours. Le Charles, depuis son retour du régiment, n’y allait guère qu’une fois par mois, et encore! Ce fut lui surtout qui trouva dure l’obligation d’y assister toujours.
Joli métier, faisait-il, s’il faut être continuellement fourré avec le curé.
Un dimanche,
il se rendit à Bourbon dès le matin et ne mit pas les pieds à l’église. Mais le lendemain 252pendant que nous étions aux champs, les femmes eurent la visite de Melles Yvonne et Valentine Noris.
Victoire, dirent-elles, votre jeune fils a manqué la messe hier.
Il est allé à Bourbon, mesdemoiselles, il a dû y assister là-bas.
– Nous n’en croyons rien… Charles doit venir chaque dimanche à la messe à Saint-Aubin comme vous tous; il ira se promener ensuite à Bourbon ou ailleurs, s’il le juge à propos
; mais la messe d’abord. Dites-lui bien qu’il ne saurait se soustraire à ce devoir dont nous faisons un ordre sans que la chose nous soit connue, car notre contrôle est établi de façon sérieuse. Et s’il persistait à désobéir, vous en souffririez tous…
Il fut forcé de s’exécuter, parbleu! Il dut même, comme moi, aller à confesse au temps de Pâques. C’était l’unique moyen d’être tranquille;
car ces demoiselles avaient dit vrai: rien ne leur échappait; je crois qu’elles nous faisaient épier par leur garde et leurs domestiques.
Mais cela n’était pas tout: les blasphèmes nous étaient sévèrement interdits. Or, Charles, au régiment, avait pris l’habitude de blasphémer. Dès que quelque chose ne lui allait pas, il lâchait un «Bon Dieu» ou un «Tonnerre de Dieu» agrémenté de préambules divers. Je l’avais bien engagé à perdre cette habitude ou, tout au moins, à se retenir en présence des mouchards. Mais cela lui était difficile et, un jour, il s’échappa à lâcher un gros juron que le garde entendit. Les deux vieilles filles rappliquèrent sans tarder.
Victoire, votre fils continue de mal parler, de blasphémer; nous ne voulons pas de ça chez nous.
Elles allèrent jusqu’à me reprocher à moi-même de dire
aussi de vilains mots pour m’avoir entendu employer dans une affirmation l’expression «Tonnerre 253m’enlève!» Ma foi, je leur répondis carrément que ce terme m’était aussi nécessaire que mes prises de tabac et que je ne pouvais m’engager à ne plus m’en servir. En effet, ces deux mots me venaient aux lèvres inconsciemment, tout comme Charles ses blasphèmes, d’ailleurs.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Eh bien, quoique toujours fourrées à l’église, au confessionnal, à la table sainte, quoique ayant une horreur exagérée des vilains mots, elles ne valaient tout de même pas cher, les deux vieilles toupies!
Elles étaient dures comme des roches et malicieuses autant que leur père.
L’hiver de 79-80 fut
un grand hiver. Un froid intense régna pendant deux mois. On entendait la nuit craquer les arbres torturés par le gel. Les moineaux, les roitelets, les rouges-gorges se réfugiaient dans les étables où il était facile de les prendre, tellement ils étaient épuisés; tous les matins, on découvrait quelques-uns de ces pauvres petits oiseaux gelés . Les sinistres corbeaux croassaient par bandes aux abords des fermes, se hasardaient, talonnés par la faim, à venir picorer sur le tas de fumier, furtivement. Chez les pauvres gens la misère était grande. Les journaliers qui chômaient, s’avisèrent de parcourir la campagne pour chercher du bois mort. Certains eurent le tort de s’attaquer, la nuit, à des arbres entiers. Dans un de nos champs, un gros érable disparut. M. Noris et ses filles vinrent constater le larcin, et il me fut donné d’entendre Mlle Yvonne dire au garde:
Il faudra faire de fréquentes tournées nocturnes et, s’il vous arrive d’apercevoir quelqu’un de ces misérables, n’hésitez pas: tirez-lui dessus!… vous en avez le droit.
Voilà comment ces bigotes pratiquaient
la charité, vertu essentielle du Christ humanitaire, du Christ de 254douceur et de pardon. Leur charité, à elles, s’exerçait surtout en basses vengeances, en coups perfides contre ceux qui n’avaient pas la chance de leur plaire. C’est juste si elles donnaient aux pauvres de la commune un sou par quinzaine et, aux passants du vendredi, quelques croûtes sèches: les autres jours, rien du tout
Si le Paradis existait vraiment, elles auraient de la peine à s’y faire admettre, en dépit de
leurs simagrées, Mlles Yvonne et Valentine…

XLVII
La femme de mon parrain étant morte, je dus
prendre ma sœur Marinette que la bru de la défunte ne se souciait pas du tout de garder.
Tu ne l’as jamais eue, toi, me dit mon parrain; c’est bien ton tour assurément: d’ailleurs, tu es le seul à pouvoir t’en charger.
J’aurais bien pu lui objecter qu’il ne m’avait jamais offert de la prendre alors que, plus jeune et plus raisonnable, elle était à même de rendre des services. Mais je
préférai ne rien dire et consentir de bonne grâce à amener chez nous ma pauvre sœur.
Quand j’annonçai cette nouvelle à la maison, Victoire, d’un ton plaintif, et Rosalie, d’un ton colère, formulèrent alternativement une kyrielle
pour déclarer que nous n’avions pourtant pas besoin d’elle, ayant assez de tracas et de besognes déjà. Je laissai passer l’orage en répondant le moins possible. (Le silence est toujours le meilleur moyen d’abréger la durée et d’atténuer l’importance des scènes de ce 255genre). Mais au jour dit, je m’en fus chercher la Marinette, que ma femme et ma bru subirent d’assez bonne grâce, je dois le reconnaître: je n’eus pas enduré d’ailleurs qu’elles lui fissent des misères.
Par exemple, la pauvre fille ne pouvait être sympathique à personne.
Son cerveau s’était tellement affaibli qu’il n’y restait nulle trace de raison. Elle continuait à ne guère parler, et ne le faisait que pour dire des choses dépourvues de sens; mais elle se lamentait souvent en une sorte de mélopée plaintive et prolongée qui et effrayait beaucoup les enfants; puis, soudain, sans motif, elle se mettait à rire d’un rire strident et pénible. Elle ne se rendait utile d’aucune façon; depuis longtemps il était devenu impossible de lui confier les moutons.
Sa présence chez nous fit
du bruit les premiers temps dans le voisinage; on parla beaucoup de cette vieille fille innocente qui ne sortait jamais, qui criait souvent: elle était le mystère, l’ulcère de notre maisonnée.
Je ne regrettai
pas pourtant de l’avoir prise. En disant que j’étais le seul à pouvoir me charger d’elle, mon parrain était dans le vrai, car, bien que ma situation ne fùt guère brillante.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mon parrain, lui, n’avait jamais pu mettre quatre sous l’un devant l’autre. Il était
maintenant à Autry, dans un mauvais domaine dont les maîtres, riches autrefois, auraient voulu le paraître encore. La vie de ces gens-là était comique à voir de près, et, dans toute la commune, on riait d’eux. Le mari, un gros bonasse, ayant fait la noce jadis et s’étant laissé entraîner à des spéculations malheureuses, était un peu cause de leur précaire situation du moment. Sa femme, en tout cas, l’en rendait absolument responsable; elle avait pris 256en main le gouvernement du ménage; elle détenait l’argent et ne lui donnait pas même de quoi aller au café une fois la semaine. Conséquence: rôdait constamment dans le bourg d’Autry ce bourgeois veule et ennuyé qui ne savait comment tuer les heures de la journée. Il allait de la boutique du menuisier à celle du maréchal, accostait les passants et aidait le garde-champêtre à coller les affiches le long du mur de l’église. Parfois, quelqu’un lui disait d’un ton d’ironie, sachant qu’en sa poche il logeait le diable:
Payez-vous une chopine, monsieur Gouin?
– Impossible, il faut que je rentre
: on m’attend…
Ah! venez tout de même: c’est moi qui la paie.
Alors on ne l’attendait plus…
Il acceptait sans honte, ce bourgeois, tellement, les libéralités méprisantes des tâcherons aux mains calleuses… Chez lui, toute satisfaction gourmande lui était refusée. – Mme Gouin, – Agathe ainsi que tout le monde la nommait communément, – avait toujours dans sa poche la clef de la cave et celle du buffet aux liqueurs, et elle n’ouvrait ces sanctuaires qu’aux grandes occasions. Aux repas, une bouteille de vin figurait bien sur la table, mais à titre honorifique seulement; toute la semaine elle restait intacte, à moins qu’il ne se présentât quelque importun à l’heure psychologique; autrement, on ne la vidait que le dimanche.
Agathe lésinait de même sur les plus petites choses, comme les plus pauvres femmes de journaliers
: sur l’éclairage et le chauffage, sur le savon, sur le beurre, même sur le poivre et le sel. La servante n’avait pas droit au pain blanc; elle partageait avec le chien la miche de troisième. D’ailleurs, la pauvre fille ne mangeait même pas à sa faim. Trois bonnes d’affilée sortirent anémiques de la boîte.
Le comble était que les Goin
voulaient continuer 257de faire bonne figure dans le monde des hobereaux calés du pays. Ils allaient en visite dans plusieurs châteaux, y dînaient même quelquefois. Quand il fallait rendre ces dîners, la maison était sens dessus dessous pendant quinze jours.
Faire bien, ne guère dépenser, voilà le but à atteindre, disait Agathe.
L’on faisait bien pour ne pas avoir l’air de déchoir; mais les
frais étaient lourds et il y avait ensuite une période navrante: pendant plusieurs semaines, les maîtres eux-mêmes se condamnaient à la soupe à l’oignon et au pain de troisième et ils ne vidaient plus la bouteille que quand le vin était en état d’accommoder la salade. Au cours d’une de ces mauvaises journées, M. Gouin étant allé chez mon parrain à l’heure du repas, on lui offrit de goûter aux poires sèches cuites sur lesquelles il jetait des regards de convoitise: il en mangea une demi assiette.
De leur ancienne splendeur, une voiture d’aspect passable encore leur restait, une grande voiture à capote qu’
Agathe appelait la victoria. De temps en temps, l’idée lui venait de se rendre à Moulins pour des emplettes, ou bien de faire des visites, ou simplement, à la belle saison, de se promener. Alors elle envoyait la bonne prévenir mon parrain qu’il eut à amener la vieille poulinière de la ferme. A l’heure dite, il l’attelait à la victoria et grimpait sur le siège, car il était tenu de faire le cocher. L’équipage était vraiment comique et donnait lieu à des plaisanteries sans fin. Qu’on se figure cette vieille poulinière au poil rude, d’un blanc sale, souvent crottée de la boue des pacages, traînant lentement, lourdement, l’ancienne belle voiture; ce vieux campagnard en blouse et sabots improvisé cocher, qui se tenait écrasé sur son siège et maniait gauchement le fouet; et, dans le fond, étalé 258fièrement sur les coussins fanés, ce couple de bourgeois crève-la-faim.
On peut croire que les Gouin, bouffis de vanité, préférant se rendre malheureux que de changer extérieurement leur genre de vie, pressuraient de la belle façon les
métayers de leur unique domaine. Rares étaient ceux qui restaient plus de deux ou trois ans sous leur coupe. C’étaient généralement des gens très pauvres qui consentaient à venir, et ils repartaient toujours plus gueux qu’ils n’étaient entrés. Un des clichés du pays était de dire que ces propriétaires-là collectionnaient dans leur grenier les peaux des nombreux métayers qu’ils avaient écorchés.
Mon parrain
était donc bien loin d’être en passe de faire fortune.
. . . . . . . . . . . . . . . . .
.
Faire fortune, c’est le rêve de tous les travailleurs. Mon frère Louis,
pendant un moment, crut l’avoir réalisé. En douze ans, de 1860 à 1872, il avait trouvé le moyen de réserver une huitaine de mille francs. Alors le diable l’avait tenté de vouloir être propriétaire. Une jolie petite locaterie de cinq hectares s’étant trouvée à vendre à Montilly, il l’avait achetée pour quinze mille francs. Là-dessus, il s’était monté d’un cheval, d’une voiture à ressorts et d’une peau de chèvre, et il allait aux foires avec des allures de gros fermier. Il faisait la mouche au sou tous les dimanches et, souvent, invitait des amis à festoyer chez lui. On le nomma conseiller municipal: il en fut très fier. Quand nous nous rencontrions à Bourbon, il me regardait de haut et semblait faire un effort pénible pour condescendre à s’entretenir avec moi.
Claudine, sa femme,
était encore plus orgueilleuse que lui; elle avait grossi; elle portait des caracos à la mode, des bonnets à double rang de dentelle et une 259chaîne d’or au cou. On avait remarqué qu’elle achetait beaucoup de café et du sucre par demi-pains. Victoire, qui ne pouvait pas la sentir, me dit un jour:
La Claudine fait la grosse Madame, savoir si ça tiendra longtemps?
Ça ne tint que cinq ou six ans. L’ancien propriétaire
de la locaterie qui n’avait été soldé qu’à moitié, avait pris hypothèque pour le reste. Le Louis lui payait les intérêts à cinq pour cent et lui donnait ainsi annuellement une somme presque égale à la valeur locative du bien. De plus, ayant voulu faire des réparations, il s’était endetté par ailleurs; il ne pouvait donc que se couler vite. Quand il eut conscience d’être sur une pente dangereuse, il essaya pourtant de lutter: il revendit son équipage, alla moins au café, se remit à travailler; mais le mal était fait, le mal était irréparable. L’ancien propriétaire, à qui il devait trois années d’intérêts, reprit possession de sa locaterie en lui donnant juste de quoi désintéresser les autres créanciers. Resté sans ressources aucune, mon pauvre frère en fut réduit à se loger dans une chaumière misérable et à aller travailler de côté et d’autre comme journalier. Il mourut deux ans plus tard, d’un congestion, un jour de grand froid qu’il cassait de la pierre sur la route de Moulins.
Claudine, qui savait si bien faire la dame, fut obligée de se mettre à laver les lessives
et à aller aux aumônes. Sa carrière s’acheva bien tristement.

XLVIII
A
Clermorin, à l’automne de 1880, nous eûmes la visite de Georges Grassin et de sa femme. Georges 260Grassin, c’était le fils de ma sœur Catherine. Il venait de se marier et il profitait de cette circonstance pour refaire connaissance avec sa famille bourbonnaise; car il n’était jamais revenu depuis l’époque où ses parents l’avaient amené tout gamin. Ma sœur et son mari, n’ayant que cet enfant, l’avaient tenu dans les pensions jusqu’à dix-huit ans. Bachelier, il était alors parti au régiment pour un an, et il occupait depuis un emploi de comptable dans une grande maison de commerce.
Georges et sa femme
venaient directement chez nous avec l’intention d’y faire leur principal séjour, une de mes nièces d’Autry leur ayant écrit que c’était moi qui pouvais le mieux les recevoir. Quand nous parvint la lettre annonçant leur arrivée, Rosalie s’exclama:
Des Parisiens! Ce qu’ils vont en faire des embarras! Ça va parler gras, mes amis…
Victoire, très ennuyée, se demandait où elle allait les faire coucher et
quels aliments elle pourrait bien leur préparer. On discuta et, finalement, il fut décidé que nous donnerions à nos hôtes le lit de la chambre où couchaient Charles et mon filleul, le petit Tiennon, le fils de Jean et de Rosalie: eux prendraient à la cuisine le lit du pâtre qui consentit à s’accommoder d’un gîte au fenil avec des couvertures.
Le jour venu, Charles
emprunta la Bourrique d’un cantonnier du voisinage, l’attela à notre charrette que nous conservions toujours, bien qu’elle nous fût inutile ici, et il se rendit à la rencontre des Grassin qui devaient débarquer à Bourbon par la diligence de Moulins, vers cinq heures du soir.
Ils arrivèrent chez nous un peu avant la nuit. J’étais en train de conduire les fumiers
: d’une rue transversale je débouchai avec un char vide presque en face d’eux dans la grande rue, à deux cents mètres de la cour. 261Georges et sa femme, bras dessus, bras dessous, marchaient en avant; Charles tenait la bourrique par la bride; sur la voiture étaient les bagages: une grosse malle, deux valises, un carton à chapeaux.
Je criai
«Cho-là!» à mes bœufs qui s’arrêtèrent. Charles dit:
C’est mon père.
Les deux
jeunes époux eurent une même exclamation:
Ah! c’est l’oncle! Bonsoir, mon oncle…
Ils
se précipitèrent pour m’embrasser.
Pauvre oncle, nous sommes bien contents de vous voir.
– Moi aussi, mon neveu, moi aussi, ma nièce
, balbutiais-je.
J’avais
laissé tomber l’aiguillon que je tenais à la main et je me laissais embrasser.
Je ne suis pas dans une jolie tenue pour vous recevoir, dis-je avec un peu de confusion, la première expansion passée.
En effet, mes sabots presque usés, émoussés du bout,
étaient enduits de fumier et les diverses pièces de mon accoutrement, – ma culotte de toile grise déchirée aux genoux, ma chemise à carreaux bleus, même mon vieux chapeau de paille aux bords effrangés, – en avaient aussi leur part; mes pieds, qui étaient nus dans mes sabots, mes mains aux gros doigts calleux, portaient également de larges plaques séchées. Enfin, on était au vendredi, et j’avais ma barbe du dimanche, hirsute et piquante. Je me demandais quelle impression je devais faire sur cette élégante petite parisienne, toute frêle et mignonne, dont les cheveux noirs fleuraient bon. De la toucher, cela me faisait l’effet d’une profanation. Elle avait une robe bleue à volants avec des revers en dentelle, un grand chapeau de paille garni seulement 262d’une touffe de pâquerettes et de fines bottines vernies qui gémissaient à chaque pas.
Elles sont trop délicates pour nos chemins, vos bottines, nièce.
– En effet, mon oncle. C’est qu’ils sont un peu cahoteux, vos chemins…
; ils auraient grand besoin d’être aplanis.
Elle souriait doucement, et ce sourire
corrigeait ce qu’avait d’un peu trop sérieux l’expression ordinaire de son visage, un visage allongé, au nez mince, aux joues pâles, aux grands yeux noirs trop profonds…
Georges, en dépit de ses trente ans, conservait une figure
d’adolescent que ne parvenait pas à vieillir le soupçon de moustache couleur blond roux et les rares poils de même nuance taillés en pointe au menton. Il était en pantalon fantaisie noir et blanc, en jaquette noire et chapeau melon; un col immaculé cerclait son cou mince, aux tons laiteux, et une large lavallière bleue à dessins blancs s’étalait sur son gilet.
Je hélai les bœufs pour les faire repartir et me
mis à marcher à côté de Georges qui reprit le bras de sa femme. Il me donna des nouvelles de ses parents qui étaient toujours dans la même maison, au service d’une seule vieille dame de soixante-quinze ans. Ils ne voulaient pas la quitter, comptant qu’elle les coucherait pour une petite part sur son testament.
Alors, mon oncle, vous revenez des champs avec votre charrette, me dit Georges ensuite, après un silence.
Un peu distrait, je commençai:
– Oui, mons…
(Je faillis bien dire
monsieur: dame, il était mis comme un bourgeois, le neveu.)
Oui, mon neveu, je suis en train de rouler le fumier.
263Ah! oui, le fumier…
(Il parut réfléchir). C’est le fumier de vos bêtes, le produit de la fiente et de la litière?
Oui, répondis-je avec un sourire un peu moqueur: cette question me semblait bête.
Sa femme me demanda d’autres explications qui m’amenèrent à lui dire que c’était là où nous allions semer le blé que je conduisais ce fumier.
Ah! l’horreur! fit-elle avec un petit cri, le blé avec quoi l’on fait le pain, il vient comme ça, dans le fumier?
– Mêlé au sol, dit Charles, le fumier ne se voit plus.
Georges reprit:
– Cela t’étonne, Berthe? La terre s’épuiserait
,vois-tu, si l’on cessait de lui fournir des matières fertilisantes.
– Votre charrette est-elle douce, mon oncle
, me demanda Berthe; celle de mon cousin ne l’est guère; je suis montée un peu sur la route: j’ai eu mal au cœur d’avoir été trop secouée.
Nous arrivions dans la cour. Victoire,
le Jean, sa femme et le petit s’avancèrent à la rencontre des Parisiens: il y eut embrassade générale. Georges et sa femme embrassèrent même la Marinette à qui on avait fait mettre à dessein des effets propres; elle se laissa faire de mauvais cœur, puis se mit à pousser sa plaintive mélopée coutumière qui parut impressionner Berthe péniblement.
Victoire s’était
demandée avec inquiétude si le neveu et la nièce avaient coutume de faire maigre le vendredi.
Peuh! si vous croyez que ces gens des villes font attention à ça! avait déclaré Rosalie. Ils se fichent pas mal des jours défendus; ils n’ont pas de religion.
264La bourgeoise avait préparé à leur intention une soupe au lait, des haricots verts au beurre, un poulet rôti et une salade à l’huile de noix. Ce repas était seulement pour eux
. (Faire de l’extra pour tout le monde serait devenu trop coûteux.) Elle les servit sur une petite table, dans la chambre. Mais Berthe se fâcha:
– Comment, et vous? Ah! non, nous ne voulons pas dîner seuls; nous sommes venus pour être en famille.
Je lui dis que nous ne mangions, nous, qu’à huit heures passé,
quand la nuit était tout à fait venue et qu’on ne pouvait plus besogner dehors.
Par exemple, mon oncle, vous allez au moins rester nous tenir compagnie, vous et le petit cousin.
Et elle fit
asseoir auprès d’elle le petit de Jean.
Victoire me dit, voyant qu’ils y tenaient:
Eh bien oui, Tiennon, il te faut dîner avec le neveu et la nièce.
Je m’en fus
changer de pantalon et de sabots, je mis une blouse et pris place à côté d’eux. Ils mangèrent de bon appétit, mais plutôt peu. Pourtant, ils déclarèrent excellente la soupe au lait et ils se régalèrent des haricots qui étaient tendres et auxquels Victoire n’avait pas ménagé le beurre. Par contre, ils ne firent que peu de mal au poulet: cela était plus commun pour eux que le lait et les légumes frais. Je remarquai qu’ils semblaient aux petits soins l’un pour l’autre.
Vois-tu, Georges… N’est-ce pas, Georges? Faisait-elle à tout propos.
Et lui:
– Voyons, Berthe, tu vas te faire mal, ma chérie; tu abuses de ces haricots…

Il y avait, comme dessert, de grosses prunes noires.
265C’est mauvais, ces fruits-là! N’en mange pas trop, petite…
Je trouvais un peu niaises ces façons de faire. A la campagne, si l’on se parlait comme ça entre époux, tout le monde en rirait. Au fond,
on s’aime bien autant qu’eux, mais on ne se prodigue jamais de mots tendres.
De temps en temps, quand Victoire venait pour le service, Georges et Berthe se fâchaient encore doucement de ce qu’elle avait préparé deux dîners et lui défendaient de recommencer à l’avenir, attendu que ça leur était bien égal de manger un peu plus tard. Charles avait apporté de Bourbon, sur l’ordre de sa mère, une couronne de pain blanc, car notre pain de ménage qui datait de huit jours était déjà dur: ils eurent néanmoins la fantaisie d’en user.
Nous voulons devenir tout à fait campagnards, mon oncle, disaient-ils.
Et, sans relâche, ils me questionnaient sur
tout, me demandaient combien nous avions de moutons, combien de vaches et comment on faisait pour traire.
J’irai voir toutes les bêtes demain, fit Berthe. Voyons, vous vous levez de bon matin, à six heures?
– Oh! ma nièce, à six heures il y a déjà deux heures que nous
travaillons.
– Vous vous levez à quatre heures!… Ah! par exemple!… Eh bien, nous, mon oncle, nous sommes des paresseux; Georges entre à neuf heures à son bureau; nous nous levons à huit, jamais avant. Mais ici nous
allons nous lever de grand matin.
Quand le repas fut terminé, il nous fallut
retourner à la cuisine, car il n’y avait pas de porte communiquant directement avec l’extérieur. Les autres mangeaient. Après qu’ils eurent avalé la soupe, ils émiettèrent selon la coutume du pain dans les grandes as266siettes de terre rouge et le trempèrent avec du lait froid. La Parisienne fut très étonnée de cela.
Mais alors c’est une autre soupe… Vous mangez deux soupes à votre dîner?
Elle
comprit à ce moment sans doute que ce second dîner n’avait guère retardé la cuisinière. Je leur proposai de faire un tour dehors à la fraîcheur, voyant que leur présence gênait les femmes pour la vaisselle. Jean et Charles s’étant joints à nous, nous fîmes ensemble le tour du pré de la maison. La promenade fut monotone; la lune éclairait un peu, mais le ciel était sombre et la brise plutôt fraîche. Georges, ayant senti frissonner sa femme, répétait à tout propos, bien qu’elle se défendit d’avoir froid:
– Tu vas t’enrhumer, ma chérie, j’en suis sûr: il ne faut pas nous attarder.
Grâce à Charles, qui leur tenait tête assez bien, la conversation ne languit pas trop
; mais, pour mon compte, je dis fort peu de chose, d’abord parce que je me sentais ridicule de parler si mal à côté d’eux qui parlaient si bien, et aussi parce que je n’osais leur poser de questions sur la ville, prévoyant qu’elles seraient pour le moins aussi naïves que les leurs sur la campagne.
Quand nous fûmes de retour à la maison, avant de leur souhaiter le bonsoir, Victoire demanda aux jeunes gens ce qu’ils prenaient le matin.
Ne faites rien de spécial pour nous, ma tante, dirent-ils à la fois, nous mangerons la soupe de tout le monde.
Ils ne se doutaient pas que le
repas du matin était le plus important de nos repas, celui auquel nous mangions d’habitude la potée au lard. Bien entendu, la bourgeoise ne tint pas compte de leur réponse: elle leur prépara du café au lait.
Mais ils redirent tellement le matin qu’ils ne vou267laient plus faire table à part, qu’ils entendaient manger avec nous et comme nous au repas du milieu du jour,
que l’on se vit dans l’obligation Pour la circonstance on se mit à table à midi, c’est-à-dire une grande heure plus tôt qu’à l’ordinaire. Et il y avait un tas de choses exceptionnelles: du vin d’abord, puis une juteuse omelette aux œufs purs, des biftecks, du fromage à la crème saupoudré de sucre et des poires d’un espalier du jardin qu’on aurait vendues au moins vingt sous le quarteron au marché de Bourbon. Seulement, Victoire avait imaginé de mettre un plat à chaque bout de la table: celui de l’extrémité opposée aux étrangers contenait des aliments qui n’étaient conformes aux autres qu’en apparence, et encore!; l’omelette était aux pommes de terre, les biftecks étaient des morceaux de lard grillé; le fromage n’avait guère de crème et pas du tout de sucre; les poires seules étaient identiques, mais la bourgeoise fit de vilains yeux au pâtre qui s’avisa d’en prendre une.
Tu dois pourtant en trouver assez dans les champs, glissa-t-elle à mi-voix; les bâtardes ne manquent pas, à cette saison…
Alors, ceux de la maison comprirent que les belles poires étaient là seulement pour figurer, et personne
ne s’avisa plus d’y toucher.
Au repas du soir, Victoire n’essaya même plus de sauver les apparences.
Il y eut pour tout le monde soupe et lait comme de coutume, et les Parisiens eurent un potage au vermicelle avec une purée de pommes de terre et un morceau de veau rôti. Berthe, qui paraissait s’entendre à merveille à la préparation de ces petits plats fins, aidait Victoire de ses conseils.
Les jours suivants, nos hôtes acceptèrent sans
récrimination d’être mieux traités que nous. Ils eurent, je crois, un étonnement considérable de voir que nous 268vivions aussi mal; et pourtant, notre ordinaire était meilleur que de coutume.
Il ne faut pas cependant que nous leur fassions trop pitié, avais-je dit à ma femme.
Comme à Paris, Georges et Berthe faisaient la grasse matinée. On fermait à leur intention les
vieux volets délabrés de la fenêtre qui restaient d’habitude constamment ouverts; le Jean et sa femme qui couchaient dans la même pièce, faisaient le moins de bruit possible en se levant; et les jeunes époux restaient au lit jusqu’à sept heures et plus. Rosalie disait que de toute la journée c’était le seul moment de tranquillité, attendu qu’on ne les avait pas sur le dos.
Dès qu’elle était levée, Berthe, en peignoir et pantoufles, courait de ci de là, avec des exclamations et des étonnements de gamine. Elle faisait le tour du jardin, entrait au poulailler pour dénicher les œufs frais pondus, prenait plaisir à voir manger les petits canards et les petits poussins. Elle allait même dans l’étable à vaches au moment de la traite; mais il y avait entre les pavés mal joints des trous pleins de purin qu’elle ne parvenait qu’à grand’peine à éviter; une fois, elle enfonça dans un de ces trous l’une de ses pantoufles; des gouttes odorantes tavelèrent de taches brunes le bas de son peignoir clair; et, dans la préoccupation que lui causait cet accident, elle faillit être atteinte par le jet d’une vache qui fientait. Elle avait aussi peur des veaux; elle poussait des cris perçants lorsqu’on les détachait et qu’ils traversaient l’étable très vite, allant têter. Pour ces différentes raisons, elle ne tarda pas de ne plus vouloir franchir le seuil de cet endroit dangereux. Quand elle était fatiguée de courir au dehors, elle s’occupait à faire de la tapisserie, de la dentelle, petits travaux d’agrément qu’elle avait l’air de bien connaître.
269Georges
venait nous rejoindre dans les champs; il y nous accompagnait un moment à la charrue, mais il en avait vite assez; alors il s’en allait au bord des mares pour pêcher des grenouilles. Le jeune homme ne partait pas de la maison sans mettreen lui disant au revoir. Au retour, il l’embrassait encore; elle, câline, lui demandait:
T’es-tu promené beaucoup? Et ta pêche? Voyons si tu as eu de la réussite, mon Geogeo.
Elle
lui ôtait des mains le petit sac en filet dans lequel il apportait toujours quelques grenouilles. Personne ne sachant les préparer, le neveu était obligé de s’en occuper lui-même.
Rosalie disait:
Je ne sais pas comment on peut manger de la saleté pareille; c’est race de crapauds!
Les appréciations de Rosalie, ses mots dépourvus d’hypocrisie, amusaient beaucoup Georges et Berthe. Mais ils s’attristaient
soudain quand la Marinette, les regardant fixement de ses grands yeux de bête, tendait dans leur direction son poing maigre et riait de son rire stupide, ou bien quand elle faisait entendre sa mélopée sans fin, lancinante et plaintive.
Le dimanche, Charles
loua le cheval et la voiture à ressorts de l’épicier du bourg et conduisit à Bourbon les Parisiens. Ils voulurent visiter les tours du vieux château, mais, s’étant fatigués énormément à grimper jusqu’au sommet de chacune, ils regrettèrent leur fantaisie et déclarèrent n’avoir vu, en fait de choses intéressantes, que des pierres entassées. La fontaine d’eau chaude les amusa davantage, et aussi les travaux duétablissement thermal. Ils firent ensuite une halte à la terrasse d’un café donnant sur la grande rue d’où ils virent le défilé des malades: soldats de toutes armes, hommes et femmes de toutes conditions, 270quasi tous claudicants, à qui une saison devait rendre leurs bonnes jambes d’autrefois, exemptes de douleurs. Ils revinrent par la forêt et rentrèrent à la tombée du jour, enchantés de leur promenade.
Mais il plut le
mardi, et la journée se passa tristement. Georges, ne pouvant sortir, s’ennuya ferme; il fuma cigarettes sur cigarettes et écrivit des lettres, – après que le pâtre fut allé au bourg acheter de l’encre, car nous n’en avions pas. La pluie ayant cessé dans l’après-midi, il manifesta l’intention de se risquer dehors, et Berthe voulut le suivre. Mais il y avait trop d’eau et de boue pour qu’elle pût sortir avec ses bottines; elle mit donc les sabots des dimanches de Rosalie; seulement les pieds lui tournèrent bientôt, car elle ne savait pas du tout les porter; elle fit cent mètres et puis revint, craignant de se faire une entorse. De tout le soir elle n’eut plus un sourire, et ses grands yeux brillèrent dans son visage sévère avec une intensité où perçait son dépit: elle fut nerveuse et chagrine.
Georges et Berthe restèrent
jusqu’au samedi, huit jours pleins. Je ne sais trop, en somme, s’ils emportèrent un bon souvenir de leur séjour parmi nous, bien qu’ils aient eu la satisfaction de boire de grands bols de lait frais dont ils faisaient beaucoup de cas. Je crois que cela les ennuyait un peu de voir que l’on faisait des frais pour leur cuisine. Ils nous plaignaient aussi, je pense, de travailler tant, d’avoir si peu d’agréments, d’être si bêtes. Ils durent perdre beaucoup de leurs illusions sur la campagne.
Nièce, dis-je à Berthe le matin du départ, dites que vous trouveriez le temps long s’il vous fallait rester ici toujours?
– C’est vrai, mon oncle; j’aurais de la peine à devenir fermière. Pour que
la vie rurale me plaise, il faudrait que je sois dans les mêmes conditions que vos 271propriétaires: il me faudrait une maison confortable, un jardin sablé avec des fleurs et des ombrages, et puis un cheval et une voiture pour me promener.
– Moi, dit Georges,
j’aimerais bien la campagne pendant six mois, l’été, pour pouvoir chasser, pêcher, courir dans les prés, cultiver un jardin.
Je fis cette réflexion que je n’osai formuler:
Tous les gens des villes sont ainsi: ils ne voient de la campagne que les agréments qu’elle peut donner; ils s’en font une idée riante à cause de l’air pur, des prairies, des arbres, des oiseaux, des fleurs, du bon lait, du bon beurre, des légumes et des fruits frais. Mais ils ne se font pas la moindre idée des misères de l’ouvrier campagnard, du paysan. Et nous sommes dans le même cas. Quand nous parlons des avantages de la ville et des plaisirs qu’elle offre, nous ne nous doutons pas de ce que peut être en ville la vie de l’ouvrier dont le travail est l’unique ressource.
Quand les
jeunes gens furent partis, j’éprouvai, – et nous éprouvâmes tous, je crois bien, – une sensation de soulagement identique un peu à celle que doivent éprouver les prisonniers qui se retrouvent à l’air libre. Leur présence d’abord nous causait du dérangement, car il y avait toujours des moments où l’on était forcé de s’attarder à table, de délaisser le travail pour leur tenir compagnie; elle nous causait surtout une sorte de contrainte et de gêne. La cohabitation avec des gens qu’on sent différents de caractère et de mœurs est toujours pénible, même quand ils nous touchent de près. Où il n’y a pas communion d’idées règne le malaise.
Le pâtre fut seul à s’affliger du départ de nos hôtes. Je l’entendis qui disait
le soir à la servante:
J’aurais bien voulu qu’ils restent plus longtemps, les Parisiens: on mangeait mieux

XLIX
272Quand Victoire allait voir Clémentine à Franchesse, elle revenait toujours bien désolée, car notre pauvre fille était malheureuse. Elle venait d’avoir un quatrième enfant et Moulin, qui s’était brouillé avec le jardinier du château, manquait de travail. Les ressources diminuées n’assuraient plus le nécessaire au ménage augmenté. Le loyer était en retard; deux sacs de grain étaient dus à nos successeurs de la Creuserie, et des habits au marchand du bourg.
La pauvre Clémentine pleurait en racontant à sa mère toutes ses misères. Elle ne sortait jamais,
n’allait même plus à la messe à cause des enfants que leur père ne voulait pas garder. Mais le pis était l’état de sa santé: toujours souffrante, elle s’affaiblissait progressivement; l’une des religieuses de Franchesse, qui vendait de la pharmacie et s’entendait un peu à connaître les maladies, lui avait dit qu’elle était prise d’anémie chronique.
Il vous faudrait du repos, de la nourriture substantielle, du bon vin, lui avait-elle dit.
Cela lui avait fait l’effet d’une
cruelle ironie, à elle qui avait quatre enfants sur les bras, quatre enfants qui manquaient d’habits et qu’elle avait la crainte de voir manquer de pain.
Elle est maigre à faire pitié et faible à ne pouvoir se tenir debout, me dit Victoire en pleurant, un jour qu’elle rentrait de la voir, au mois d’octobre 1880.
Pour la Toussaint, quelques jours après, je me rendis à mon tour aux Fouinats. J’eus le cœur serré dès 273l’entrée par l’impression de misère qui régnait dans la chaumière et qui me rappelait l’aspect du logis de ma mère, aux derniers moments de sa vie. Clémentine vieillie, l’air épuisé, d’une pâleur de mort, donnait à téter à son petit dernier qui s’acharnait goulument à tirer ses seins flasques. Elle sourit pourtant en me voyant entrer. En même temps que je lui demandais des nouvelles de sa santé, me revint le souvenir d’une autre scène dont cette chaumière avait été témoin certain matin d’été que j’étais venu demander à boire à sa locataire d’alors…
– Ça ne va pas trop bien, papa, me dit-elle. Il me faudrait des bons soins que je ne peux pas me donner.
Son souffle était court; ses phrases se terminaient en une modulation affaiblie, imperceptible presque. Je
passai avec elle le reste de la journée; en partant, je lui remis vingt francs et proposai de lui envoyer le médecin, mais elle refusa.
Je ne suis pas assez malade pour avoir le médecin; et puis c’est trop coûteux pour nous!
On a cette coutume à la campagne de n’avoir recours au médecin que quand on se sent très malade. Si le cas ne paraît pas trop grave, on
se fait de la tisane, on se traite soi-même. La voiture du docteur dans les rues de fermes boueuses et cahoteuses a un luxe qui trouble et un sens macabre. Ceux qui la voient passer en sont émus; ils disent:
– Le médecin est allé à tel endroit, voir telle personne.
Et ils ne sont pas loin de croire que la dite personne est perdue
.
Ce fut, hélas! bien le cas pour Clémentine.
Quelques jours après ma visite elle en vint à ne plus pouvoir se lever. Alors son mari envoya chercher à Bourbon le docteur Picaud: (Fauconnet, conseiller général et dé274puté, avait cessé d’exercer). M. Picaud la trouva très malade, déclara qu’une jaunisse s’était greffée sur l’anémie et donna l’ordre de lui enlever tout de suite son bébé. Il fut pris par une sœur de Moulin qui l’éleva au biberon; un de ses frères prit l’aîné, déjà fort. Nous nous chargeâmes, nous, de la cadette, une petite fille de six ans, et du troisième, un gamin de quatre ans. Rosalie fit un peu la grimace à l’arrivée de ces enfants, mais elle les eut vite pris en amitié et leur fut ensuite toute dévouée.
Victoire
s’installa aux Fouinats, au chevet de Clémentine, mais tous ses soins furent inutiles. L’état de la pauvre enfant empira de jour en jour et, le 25 novembre, par un temps de grand brouillard, elle mourut: elle avait trente et un ans.
Cet événement
eut pour conséquence de faire ajourner jusqu’au printemps le mariage projeté entre Charles et Madeleine, la bonne des Noris.

L
Depuis que j’avais travaillé chez son père, depuis surtout qu’il
m’avait remis la jambe et soigné, le docteur Fauconnet m’avait toujours reconnu. Quand il me rencontrait à Bourbon, à l’époque des vacances, il ne manquait pas de me parler de ce «vieux chouan de Noris» qui était bon, disait-il, à envoyer au dépôt.
Conseiller général et député
depuis plusieurs années, M. Fauconnet était à présent l’homme influent de la région. Pendant les vacances, les quémandeurs 275assiégeaient le château d’Agonges qu’il habitait depuis la mort de son père, car on le savait capable de rendre toute sorte de services: il arrêtait les procès, faisait avoir des places et réformer les jeunes gens.
Mais
il n’était plus le républicain intransigeant qui faisait jadis à l’empire une opposition farouche: il était le bon bourgeois de gouvernement ayant la crainte et le mépris des extrêmes, du côté rouge comme du côté blanc. Il s’occupait beaucoup de la création d’un chemin de fer à voie étroite qui, de Moulins, devait gagner Cosnes-sur-l’Œil par Bourbon, Saint-Aubin et la région minière de Saint-Hilaire et de Buxières.
Or, M. Noris étant mort, ses filles s’empressèrent d’affermer les deux domaines à un fermier général en vogue
, lequel amena des métayers d’ailleurs et nous donna congé. Cela me fut personnellement assez indifférent, car j’avais depuis longtemps déjà l’intention de laisser à Jean et à Charles la maîtrise en commun de l’exploitation et d’affermer une petite locaterie pour m’y retirer avec la mère. Cette circonstance me fut un motif de mettre à exécution mon projet.
Je
ne voulus pas néanmoins que mon appui fît défaut aux garçons pour les aider à se replacer. Je profitai de ceFauconnet était en vacances du 1er janvier pour l’aller trouver et lui demander de les agréer comme métayers, – car j’avais appris qu’allait être disponible l’un des deux domaines qu’il avait hérités de son père. Il y consentit et, avant son départ pour Paris, l’affaire se conclut. Les conditions, par exemple, n’étaient pas meilleures que celles des autres gros propriétaires, ses ennemis politiques; il était pingre autant qu’eux. Lui, qui prétendait vouloir le bonheur du peuple, écorchait, comme un vulgaire Gouin, les pauvres gens qui évo276luaient dans sa sphère. Ce n’était pas pour donner du poids à ses affirmations.
Pour moi, je
louai, toujours dans Saint-Aubin, au Chat-Huant, une locaterie de la même grandeur à peu près que celle que j’avais occupée jadis sur les Craux de Bourbon. Je payais bien cher, mais avec les revenus de mes petites économies, – pour lesquelles le notaire m’avait trouvé une hypothèque sérieuse, – je comptais pouvoir tranquillement.
Marguerite, la petite de la pauvre Clémentine, resta avec ses oncles: nous prîmes avec nous son frère Francis qui commençait d’aller en classe; et nous primes aussi la Marinette que je craignais de voir malheureuse ailleurs.
Je fus bien étrange – et Victoire également – dans ces bâtiments étroits; et j’eus de la peine à me réhabituer dans ces champs et dans ces prés minuscules. J’avais plus de loisirs et moins d’inquiétudes que dans le domaine; mais, , j’étais fort ennuyé d’être seul pour tout faire. Il me fallut me remettre à faucher, à remuer les gerbes, toutes grosses besognes que mes garçons ne me laissaient plus effectuer quand nous étions ensemble. Je ne tardai guère d’être obligé de prendre quelquefois, l’été, un ouvrier pour m’aider.

LI
En dehors
des heures de classe, le petit Francis nous tenait bien compagnie. Au cours des veillées d’hiver, 277l’animation de sa jeunesse mettait un rayon de joie dans notre triste intérieur de vieux; grâce à lui, un peu du bruit et du mouvement des maisonnées nombreuses subsistait encore; la transition nous en fut moins pénible.
C’était d’ailleurs une bonne nature:
bien que vif et très éveillé, il était obéissant, point désagréable. On le gâtait: Victoire faisait à Monsieur de la soupe au lait parce qu’il n’aimait pas la soupe au lard; elle lui donnait de grandes tartines de beurre; et les rares fruits du jardin lui étaient réservés.
Bien souvent, Francis me
talonnait pour me faire dire des histoires; il se rappelait m’en avoir entendu raconter à sa sœur et à son cousin, et il voulait les apprendre.
Je savais quelques-uns
de ces vieux contes qu’on se transmet dans les fermes de génération en génération. Je connaissais la Montagne verte, le Chien blanc, le Petit Poucet, le Sac d’or du Diable, et aussi la Bête à sept têtes. Après m’être un peu fait prier, je commençais:
Il était une fois une grosse Bête à sept têtes qui voulait manger la fille du Roi. Le Roi fit dire par tout son royaume qu’il donnerait sa fille à qui tuerait la bête: mais personne n’osait tenter l’aventure. Or, vint de loin un jeune campagnard téméraire et courageux qui se porta résolument dans la forêt, au devant de la Bête à sept têtes, et eut la chance de la tuer. Il mit dans sa poche les sept langues de sa victime et retourna à son village où il avait laissé sa mère malade: il ne voulait pas se présenter au palais pour épouser la fille du roi sans être rassuré quant à la santé de sa mère. Cependant, un méchant bûcheron avait assisté de loin au meurtre de la Bête: voyant que le bon jeune homme ne se rendait pas de suite au palais, il 278s’en vint couper les sept têtes du monstre qu’il porta au Roi, se donnant comme l’exterminateur. Le Roi lui fit rendre de grands honneurs et enjoignit à sa fille de fixer la date du mariage. Mais celle-ci, qui n’avait pas confiance au méchant bûcheron, trouva moyen, sous des prétextes divers, d’ajourner la cérémonie. Elle dut pourtant finir par choisir un jour, car son père se fâchait. Ce jour-là même, au moment où se formait le cortège, le bon jeune homme revint de son village. En pénétrant dans la capitale, il fut étonné de voir qu’il y avait dans toutes les rues des arcs de verdure et des guirlandes de papier, et qu’à toutes les fenêtres claquaient au vent drapeaux et banderolles. Il demandaquel heureux événement la ville était en fête, et on lui répondit que c’était en l’honneur du mariage de la fille du roi avec le meurtrier de la Bête à sept têtes. Alors il courut jusqu’au palais, put s’approcher du Roi et de sa fille, auprès desquels était le bûcheron:
«– Cet homme est un menteur,
fit-il en le désignant, c’est moi qui ai tué la Bête à sept têtes.
«
Le bûcheron le prit de haut, rappelant qu’il avait apporté les sept têtes, et le Roi menaça de faire pendre le bon jeune homme. Mais lui, sans s’émouvoir:
«–
Il a pu, sire, vous apporter les têtes, mais non les langues, car les langues, les voici…
«Et
il tira de sa poche, où elles étaient pliées dans un mouchoir, les sept langues de la Bête. Le Roi envoya chercher les têtes et put s’assurer qu’elles n’avaient plus de langues, et que celles qu’il avait devant lui étaient bien les vraies langues. Alors il fit pendre le méchant bûcheron et donna sa fille au bon jeune homme.»
Francis était tout oreilles; après celui-là
il en vou279lait un autre, et il me fallait chaque fois épuiser mon répertoire. Les monstres, les diables, les fées, défilaient à la douzaine, et défilaient aussi des rois et des princesses de rêve, des princesses qui avaient de belles robes couleur d’argent, couleur d’or et couleur d’azur, et qui n’en devenaient pas moins gardeuses de dindons; comme contraste, il y avait des bergers doués de dons surnaturels qui abattaient en une nuit des prêts entières et construisaient le lendemain des palais magnifiques, ce qui leur valait de devenir princes.
Quand
j’avais fini, le petit me demandait des explications que je trouvais plutôt embarrassantes; il avait l’air de croire que tout cela était arrivé, et il voulait savoir le «pourquoi» et le «comment» de chaque épisode. J’en vins à penser qu’il était peut-être mauvais de lui raconter ces blagues auxquelles il semblait attacher plus d’importance qu’il n’eût fallu. J’aimais autant qu’il prit goût aux devinettes.
Voyons, petit, qu’est-ce qu’on jette blanc et qui retombe jaune?
Il réfléchissait:
– Peux pas trouver, grand-père…
– C’est un œuf, gros bête!
– Ah! oui… Demande-moi autre chose, dis.
– Je veux bien… Lattotétrouya, qu’est-ce que ça veut dire?

Il ne trouvait pas encore, et
j’étais obligé de lui expliquer en décomposant:
Latte ôtée, trou il y a… Ote une des lattes de l’entrousse, ça fera bien un trou… Autre chose: Qu’est-ce qui marche sans faire ombre?
Il se rappelait, ayant déjà entendu dire
.
Le son des cloches, grand-père.
– Qu’est-ce qui fait chaque matin le tour de la 280maison et va ensuite se cacher dans un petit coin?
– C’est le balai.
– Qu’est-ce qui a un œil au bout de la queue?
– La poêle à frire.
– Qu’est-ce qui ne veut ni boire, ni laisser boire?
– La ronce.
– Dans un grand champ noir sont de petites vaches rouges…

Il ne me laissait pas achever:
Le four quand on le chauffe; les braises sont les petites vaches rouges.
– Il y en a quatre qui regardent le ciel, quatre qui abattent la rosée, quatre qui portent à déjeuner; et tout ça ne fait qu’une.
Qui c’est?
Cette fois, silence embarrassé.
Je ne sais pas, grand-père.
– C’est une vache, non pas une de celles du four, une vraie vache: ses cornes et ses oreilles regardent le ciel; ses quatre pieds abattent la rosée; ses quatre mamelles, qui sont pleines de lait, portent à déjeuner… Voilà…
– Autre chose, grand-père.
Grain s’moud-il? Habit s’coud-il ? Grain s’moudra!… Habit s’coudra!…
– Comprends pas…
– C’est pourtant facile: il s’agit d’un tailleur et d’un meunier qui se sont donné mutuellement de la besogne. Le tailleur demande au meunier si son grain se moud: «Grain se moud-il?» Le meunier riposte en lui demandant si son habit se coud: «Habit se coud-il?» Et ils s’empressent de répondre, l’un que le grain se moudra, l’autre que l’habit se coudra.

Quand Francis
commença de faire des problèmes, 281je l’embarrassai beaucoup en lui demandant le nombre des moutons de la bergère.
– Voyons, petit, si tu vas pouvoir trouver la solution de ce problème-là. Ecoute bien: Un monsieur passant à côté d’une bergère lui demande combien elle a de moutons. Elle répond: «Si j’en avais autant, plus la moitié d’autant, plus le quart d’autant, plus un, cela m’en ferait cent.» Combien en avait-elle?
Après avoir cherché
longtemps, il avoua et je fus obligé de lui dire que le nombre des moutons était de trente-six.
Les jours où je voulais le faire bien rire, je lui racontais les tours du père Gorgeon. Le père Gorgeon, mort depuis longtemps, avait laissé une réputation de farceur et de menteur émérite. Plusieurs de ses récits, passés en légende, couraient le pays.
Allons, Francis, ouvre les oreilles…
«Une
fois, le père Gorgeon avait perdu sa truie. Trois jours entiers il la chercha; il battit tout le canton sans parvenir à la trouver et rentra chez lui bien désolé. Mais voilà qu’étant allé cueillir de l’oseille dans son jardin, il perçut un grognement qui semblait provenir d’une énorme citrouille située à l’extrémité d’un carré de haricots. Bien vite, il s’approcha: la truie était là dissimulée à l’intérieur du gros giraumon; elle y avait fait les petits, – huit porcelets roses et blancs très vivaces, – et il y avait encore de la place de reste!
«
Etant allé certain matin d’août dans son champ de pommes de terre, il avait été très intrigué de voir le sol se soulever par endroits. Il avait cru d’abord à des pérégrinations souterraines de taupes, mais pas du tout: ayant creusé avec sa marre pour se rendre compte, il vit que c’étaient les tubercules seuls qui, grossissant avec une rapidité inouïe, provoquaient ces soulèvements anormaux.»
282Le père Gorgeon
avait été braconnier, et ses récits de chasse étaient plus extraordinaires encore.
«Un jour d’hiver, ayant tiré
en enhurnant des étourneaux sur un alisier, il en avait tellement tué qu’il avait été obligé de les venir chercher à pleins sacs. Pendant toute une semaine, des oiseaux morts étaient tombés de l’arbre.
«Une autre fois, passant sur le bord d’un étang, il aperçut des canards sauvages qui s’ébattaient tranquillement à la surface de l’eau calme. Il eut l’idée
, – n’ayant pas de fusil, – de leur lancer un bouchon attaché à une longue ficelle, dont il retint l’autre extrémité. Les canards sont voraces et digèrent vite: l’un se précipita sur le bouchon qu’il avala et relâcha par derrière cinq minutes après; un autre aussitôt l’engloutit à son tour et ainsi, de bec en bec, le bouchon passa par le corps de vingt-quatre canards qui, à cause de la ficelle, se trouvèrent empalés. Le père Gorgeon n’eut qu’à les tirer hors de l’eau et à les emporter.»
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Cependant Francis ne
tarda guère de connaître aussi bien que moi ma cellection de contes, de devinettes et d’histoires drôles et je ne fus plus à même de l’intéresser. Lui, alors, se mit à me raconter les choses qu’on lui enseignait à l’école. Il me parlait des rois et des reines, de Jeanne D’Arc, de Bayard et de Richelieu, de croisades, de guerres et de massacres. Il avait l’air de savoir tout ce qui s’était passé au long des siècles morts. Je ne prêtais, bien entendu, qu’une attention distraite à toutes ces choses; et quand, après, il me demandait en quelle année avait eu lieu telle bataille, à quelle époque avait régné tel roi, et quels avaient été les exploits de tel grand homme, je disais de grosses bêtises, confondant des choses qui s’étaient passées à mille ans d’intervalle, Pour la géographie, 283c’était la même chose. Il me parlait des montagnes, des fleuves, des mers, des départements et des villes; et ensuite, quand des noms me revenaient en tête, je les attribuais au hasard, toujours de travers, faisant d’une montagne un fleuve et d’une mer un pays. Ce n’est pas à soixante-cinq ans que l’on peut se mettre en tête des choses nouvelles.
Il y avait des instants où j’étais
un peu dépité de me voir faire la leçon par ce mioche; et pourtant j’étais fier de lui et bien heureux qu’il eût du goût pour son travail de classe. Quand j’allais aux foires de Bourbon, je lui apportais toujours un journal; il le lisait tout haut le soir et je prenais plaisir à l’entendre, malgré qu’il y eut bien des choses que nous ne comprenions ni l’un ni l’autre. Malheureusement, la Marinette interrompait souvent la lecture par une scène de rire ou de lamentation, et cela ennuyait beaucoup le petit.
Quand il fut plus grand, il se mit à acheter chaque semaine chez le père Armand, le tailleur buraliste de Saint-Aubin, un journal qui racontait des histoires et qui contenait des gravures coloriées; on y voyait des têtes d’hommes célèbres, des généraux empanachés, des soldats avec le sac et le fusil, des accidents et des crimes. Francis colla au-dessus de la cheminée toute une série de ces illustrations.
C’était l’époque où il s’essayait au travail manuel. Là, je retrouvais ma supériorité
; j’étais à même de le remontrer et cela me faisait plaisir

LII
Un dimanche,
j’eus l’idée de me rendre â Meillers, de revoir cette ferme du Garibier où je m’étais élevé, 284et que j’avais quittée depuis près de cinquante ans.
Le chemin d’arrivée longeant le coin de bois où
croissaiant les sapins à senteur résineuse n’avait pas changé d’aspect. Quand je débouchai dans la cour, deux chiens se précipitèrent au devant de moi en aboyant, tout comme Castor autrefois quand venaient des étrangers. J’étais bien l’étranger en effet: et pourtant, le lieu m’avait été si familier jadis!… L’ancienne grange basse et écrasée n’existait plus; il y avait à présent une belle grange avec de hauts murs bien crépis, et les tuiles de la couverture conservaient encore un peu de leur teinte neuve. La maison, par contre, quoique très vieille déjà de mon temps, était encore debout, telle quelle, non restaurée. Les fermiers généraux tâchent naturellement d’obtenir des propriétaires un beau logement pour les bêtes dont ils ont la moitié, alors que le logement des métayers leur importe peu. A l’usage des gens, on avait fait pourtant quelque chose de très utile: un puits tout près de la porte d’entrée. Il y avait toujours les mêmes plantes de jonc dans la cour et la mare entourée de saules était restée pareille, sauf qu’on avait fait un glacis de pierres d’un côté pour que les bêtes puissent aller boire plus aisément. Les saules avaient vieilli beaucoup: l’un manquait; les autres laissaient échapper de leurs troncs branlants des débris pourris.
Je ne connaissais pas les habitants actuels de la ferme et n’avais nul motif d’aller jusqu’à la maison. Je
traversai donc la cour lentement, en jetant de longs regards sur tout, puis je m’éloignai par le chemin de la Breure. Bien le même aussi, ce chemin; toujours resserré par endroits, toujours encaissé entre ses hautes bouchures dont septembre jaunissait les feuilles; les mêmes chênes régnaient sur les levées avec leurs racines débordantes et leurs ramures touffues, moins quelques-285uns, coupés, dont les souches se voyaient encore. Des ornières trop profondes avaient été nivelées; l’eau, par ailleurs, en avait créé de nouvelles; c’étaient les seuls changements qu’accusait la rue Creuse. Mais au bout je ne retrouvai plus ma Breure familière; on l’avait défrichée; les fougères, les bruyères, les genêts, les ronces avaient été extirpées; elle était transformée en un honnête champ de culture où seules quelques pierres grises, qui continuaient à montrer leur nez, rappelaient l’ancien état de choses. Je parcourus sans émotion ce terrain qui n’était plus lui, me bornant à égratigner de loin en loin sa surface, du bout de mon bâton ou de la pointe de mon sabot, pour voir quelle était sa nature et s’il semblait être de bon rapport. Par exemple, je revis l’horizon si souvent contemplé, la vallée fertile et, au-delà, le coteau dénudé qui précédait la forêt de Messarges. Les souvenirs de l’époque où j’étais pâtre m’assaillirent en foule; un instant j’oubliai le reste de mon existence; je crus être encore le gamin d’autrefois, vierge d’impressions, qu’un rien amusait, qu’un rien chagrinait. Ce ne fut d’ailleurs qu’une illusion fugitive comme un éclair.
Je parcourus une partie des
cultures du domaine que je retrouvai pareilles, moins quelques arbres abattus et quelques coins broussailleux défrichés. Je passai dans le pré de Suippières, à côté de la fontaine où nous prenions l’eau jadis: elle était abandonnée; les bœufs au pâturage y venaient boire et faisaient avec leurs pieds déraper dans son lit la terre des bords. Je longeai un grand fossé marécageux, patrie des grenouilles vertes, où je venais autrefois cueillir des janettes au printemps; le même filet d’eau clair coulait au fond sur la même vase grise. Je suivis le chemin de Fontivier par où j’avais apporté sur mon dos Barret frappé à mort: un instant, ce souvenir m’angoissa. Enfin, 286après une tournée de trois heures, je rejoignis par Suippières la petite route de Meillers.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Comme
j’allais reprendre à côté du moulin le chemin de Saint-Aubin, je me trouvai nez à nez avec mon camarade Boulois, du Parizet, qui s’en revenait de la messe. Depuis mon mariage nous étions grands ennemis, Boulois m’en ayant voulu ferme d’avoir abusé de sa confiance en épousant Victoire qu’il convoitait. Les jours de foire, quand le hasard nous mettait face à face, il me lançait des regards furibonds et, moi, je ne faisais pas semblant de le voir. Aussi cette rencontre inopinée nous stupéfia-t-elle l’un et l’autre. Boulois leva sur moi, comme de coutume, des yeux encolérés; mais cette flamme mauvaise ne subsista pas.
Tiens, te voilà par là, dit-il en s’arrêtant.
Je m’arrêtai aussi:

– Oui, j’ai voulu revoir mon ancien pays.
– Ah!

Un instant, il resta silencieux, visiblement embarrassé sur l’attitude à
prendre. Enfin, il me tendit la main et dit, la voix émue:
Et comment ça va-t-il, mon vieux?
– Ça va tout doucement, merci… Et toi-même?
– Moi, ça va comme les vieux, une fois bien, une fois mal, plus souvent mal que bien… Tiennon, reprit-il après un court silence, je te pardonne la crasse que tu m’as faite. Il y a assez longtemps que je te boude; nous pouvons bien
revenir amis.
– C’était
très mal de ma part, je l’ai bien compris, va… Seulement, tu sais que je n’avais aucune situation…
– Oui
, en te permettant de prendre un domaine, ce mariage t’a rendu un fier service; tu aurais peut-être été obligé sans cela de rester toute ta vie journa287lier, ce qui n’est pas gai, ma foi non! De mon côté, je me suis marié avec une autre dont je n’ai pas eu à me plaindre. En conséquence, n’en parlons plus…
Nous restâmes un moment
à causer, passant en revue les principaux événements de notre vie. Lui n’avait jamais quitté le Parizet: à la mort de son père, la direction du domaine lui était advenue. Il avait bien travaillé, élevé cinq enfants, fait de bonnes parties de cartes et bu quelques forts coups. Le propriétaire, un de ces riches comme on en voit peu, le tenait en grande estime et venait de faire construire à son intention une chambre neuve où il comptait vieillir et mourir: son aîné, bien entendu, lui succéderait dans la ferme.
Nous avions, certes, une foule de choses à nous dire, et pourtant, au bout d’un petit quart d’heure de conversation, nous nous trouvâmes
embarrassés. Le passé est un gouffre où s’accumulent sans relâche nos sensations de l’heure présente: les dernières ensevelies recouvrent d’une couche sans cesse plus épaisse les autres, qui finissent par ne plus former qu’un amas informe où il est dangereux de remuer et difficile de retrouver quelque chose de net.
Le moulin était au repos. Je me pris à regarder la haute cheminée de briques qui profilait dans le ciel clair son embouchure noircie. Boulois contemplait l’étang vaste que la brise légère agitait de remous paisibles
et où le soleil mettait des reflets de métal en fusion. Il rompit soudain la rêverie dans laquelle nous étions plongés l’un et l’autre.
Tiennon, me dit-il, viens donc manger la soupe avec moi…
Je refusai d’abord, mais devant son
insistance je finis par accepter. Quand nous arrivâmes au Parizet, vers trois heures, il n’y avait que les femmes en train de râper des coings pour faire de la liqueur.
288Bourgeoise, dit Boulois, j’amène mon camarade de communion; c’est un peu grâce à lui que je me suis marié avec toi, tu le sais: il faut lui en savoir gré… Nous avons faim; donne-nous à manger et à boire.
C’était une grosse femme courte qu’un asthme gênait; elle eut un sourire bonasse:

– C’est que je n’ai pas grand’chose; vous venez trop tard; il y a deux heures que nous avons mangé.

Elle apporta un reste de soupe grasse qu’on avait tenue chaude
; elle fit des œufs sur le plat et tira du buffet un fromage de chèvre intact. Boulois me versait à boire à toute minute et sa main tremblait d’émotion heureuse.
Mais bois donc… Prends donc à manger… T’en souviens-tu du temps où nous allions au catéchisme?
Nous restâmes à table longtemps: il fallut goûter des liqueurs de trois sortes. Les évocations du passé nous revenaient mieux et nous
en arrivâmes à causer ferme. Pour lui faire plaisir, je dus ensuite aller voir le jardin, puis les bêtes, si bien que je ne partis qu’à la nuit. Il était plus de huit heures quand je rentrai chez nous et Victoire s’inquiétait de ma longue absence; elle me fit une scène, mais il ne lui fut pas possible de me faire fâcher. J’étais satisfait de ma journée, content de cette réconciliation: et puis, d’avoir bu un petit coup, cela contribuait anssi à me donner des idées roses, si bien que je me sentais léger comme un jeune homme et tout porté à la joie.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les malheurs, hélas! suivent de près les bons jours. Dans le courant de la semaine nous arriva une lettre de Paris, annonçant la mort de ma sœur Catherine. Elle était restée en fonctions jusqu’à la fin
: avant la vieille maîtresse dont elle escomptait une part de succession, la mort l’avait frappée…

LIII
289Le chemin de fer à voie étroite dont Fauconnet nous avait dotés passait juste au bout d’un de nos champs et traversait au ras du sol, à cent mètres de chez nous, notre chemin d’arrivée. Son établissement avait donné lieu à des récriminations sans nombre.
Certains petits propriétaires expropriés, bien qu’ayant touché dix fois la valeur de leur terrain, gémissaient sans relâche du grand dommage à eux causé. D’autres criaient seulement après le tracé qu’ils trouvaient idiot. La voie faisait, en vérité, des courbes en masse et dont personne ne pouvait démontrer la nécessité. On disait que l’entrepreneur, certain d’un joli bénéfice, avait fait augmenter à dessein le nombre des kilomètres. On prétendait que le docteur Fauconnet et les autres Messieurs du Conseil Général s’étaient laissé rouler, qu’ils avaient gaspillé comme à plaisir l’argent des contribuables. Quand il y eut des élections pour le Conseil Général, les adversaires des conseillers ne manquèrent pas de les attraper à ce propos. (A leur place, auraient-ils évité toute bêtise? Seraient-ils parvenus à contenter tout le monde? Assurément non! Mais en période électorale tous les moyens sont bons.)
Malgré
toutes ses courbes, et en dépit des criailleries auxquelles il avait donné lieu, le chemin de fer marchait: huit ou dix fois par jour j’entendais ses sifflements et ses trépidations, et je le voyais passer. Les premiers temps, nous avions bien peur pour nos bêtes, les autres riverains et moi-même; nous craignions qu’étant au pâturage elles ne franchissent la palissade 290qui clôturait la voie, et aussi que, dans la rue, ne soit très dangereux. Et nous pestions de compagnie contre ces inventions enragées destinées à enlever toute tranquillité au pauvre monde des campagnes. Néanmoins, mon rôle ayant toujours été de paraître optimiste, je m’efforçais de faire entendre à Victoire qu’elle exagérait lorsqu’elle disait qu’on ne pourrait plus avoir de chèvres, de cochons, ni de volailles, parce que tout cela ne manquerait pas d’aller se faire tuer. De fait, nous n’eûmes jamais à déplorer que la mort de deux oies.
Mais c’est surtout à la Marinette que le train
faisait peur. De l’entendre, cela lui donnait un tressaillement convulsif, et quand il était à portée, elle le fixait obstinément de ses yeux vides, lui montrait le poing jusqu’à ce qu’il eût disparu; elle disait que c’était le diable, et ce lui était un motif continuel à discours abracadabrants.
Quand je travaillais à proximité, je
levais toujours la tête, moi aussi, pour voir défiler le convoi. Il y avait chaque jour deux trains de marchandise assez longs, formés en majeure partie de voitures découvertes garnies de chaux à l’aller et de charbon au retour. Mais bien plus encore s’allongeaient ces trains les jours de foire de Cosnes: c’était alors une succession à n’en plus finir de wagons fermés contenant des cochons grognants ou des bestiaux trop serrés, dont on apercevait les têtes inquiètes par les vasistas des portières. Les trains réguliers de voyageurs ne comprenaient d’habitude que deux ou trois voitures, souvent même une seule. Et cela avait presque l’air d’un joujou: cette petite machine au fourneau bas remorquant sa longue voiture brune, la promenant avec une sage lenteur au travers des champs, des prés et des bois. J’en vins à connaître tous les hommes à blouse bleue tachée de 291graisse et de charbon – chauffeurs et mécaniciens – qui conduisaient les convois; et aussi les autres, ceux à casquette dorée et tunique noire à boutons jaunes qui se tenaient d’habitude sur l’une des plates-formes. J’en vins à connaître même une bonne partie des voyageurs. C’étaient des habitués de Moulins, toujours les mêmes ou à peu près: quelques bourgeois, quelques gros fermiers, des commerçants, des curés. En dehors des jours de foire, on n’y voyait jamais de paysans, ni d’ouvriers; ceux-là n’ont ni les loisirs ni les moyens de se promener dans le train.
Ce sont des malins, pensais-je, des gens qui s’arrangent à bien passer leur temps aux dépens du producteur et qui, par dessus le marché, se fichent de lui…
En
effet, il y avait des fois où quelques-uns, mettant à la portière leurs têtes colorées d’oisifs trop bien nourris, semblaient avoir au passage des sourires d’ironie à l’adresse du vieux paysan laborieux que j’étais…

LIV
J’avais un bail de six années; quand il, j’hésitai beaucoup à le renouveler. J’avais soixante-sept ans et j’étais très affaibli. Victoire, bien qu’ayant trois ans de moins, était plus caduque encore que moi. Francis, qui touchait à ses treize ans, pouvait se louer et faire pour lui. (Je le plaçai, en effet, à la Saint-Jean suivante.) Néanmoins, je finis par consentir, à cause de la Marinette, à refaire un nouveau bail. Pouvais-je la ramener chez mes enfants, maintenant 292qu’ils étaient déshabitués de sa présence et qu’elle devenait de moins en moins supportable? Sa mort était à souhaiter, mais on ne pouvait cependant pas la tuer, la malheureuse! Je formais des vœux pour que nous lui survivions, Victoire et moi; car j’avais la volonté bien arrêtée de lui assurer toujours le nécessaire, et Victoire lui était bonne, bien que se plaignant constamment d’avoir à la subir.
Mais cela ne devait pas se réaliser, hélas! Ma pauvre femme fut emportée brusquement l’été d’après, et j’eus le grand chagrin de me dire que j’étais un peu cause de sa mort.
Quand je n’avais pas d’ouvrier, un
voisin m’aidait d’habitude à rentrer mes gerbes de blé. Un jour que il se trouva être absent; je fus obligé de faire venir Victoire, qui ne s’en souciait guère, pour entasser sur la voiture quelques gerbes que nous avions liées la veille; elle eut très chaud, puis fut trempée d’eau, la pluie étant survenue avant que nous n’ayons pu rentrer. La nuit, elle se mit à vomir du sang; deux jours après, elle était morte.
Je louai une femme veuve, déjà vieille et fort sourde, qui prit la direction de mon intérieur. Elle n’était guère entendue à la laiterie et il me fallut, les premiers temps, m’occuper presque autant qu’elle de la fabrication du beurre et du fromage. Mais le pis fut que la Marinette prit plaisir à lui être désagréable; elle retirait du feu la marmite et la renversait, ou bien cachait en son absence les objets usuels du ménage, puis riait ensuite beaucoup de la voir embarrassée. La bonne femme me prévint qu’elle allait s’en retourner si ça continuait. Je fus obligé de ne plus quitter la maison de plusieurs jours pour surveiller la pauvre idiote. Quand elle se disposait à faire quelque sottise je lui serrais les poignets, je la fixais avec des yeux de me293nace et j’arrivai, en la terrorisant de cette façon, à obtenir qu’elle se tint tranquille. D’autre part, sachant qu’elle aimait beaucoup la salade de haricots et les beignets, je dis à la servante de préparer souvent l’un ou l’autre de ces mets: vaincue et satisfaite, la Marinette cessa de la poursuivre de sa haine.
Je ne tardai pas d’avoir par ailleurs de
nouvelles inquiétudes. Il me fallut donner à mes enfants les droits de leur mère, et, pour cela, je fus obligé de faire rentrer mon hypothèque. Je dus aller plusieurs fois à Bourbon; je me revis gauche et gêné dans le bureau du notaire; j’affrontai les haussements d’épaules dédaigneux du premier clerc, un grand bellâtre toujours pommadé, qui, lorsque je ne saisissais pas du premier coup ses explications, avait toujours l’air de vouloir lâcher ce qu’il pensait si fort:
Quel imbécile tout de même!
Je gardai longtemps à la maison les deux mille francs qui me restèrent, après
que tout fut réglé. Ils étaient dans le tiroir de l’armoire, et je cachais la clef du meuble dans un trou du mur de l’étable. Quand la servante voulait ranger du linge, elle me la demandait d’un air maussade, en m’accusant d’être méfiant. De guerre lasse, je portai mes deux mille francs chez le banquier de Bourbon.
Et ma vie se poursuivit,
monotone, entre ces deux vieilles femmes dont l’une était sourde et l’autre idiote. Francis venait quelquefois le dimanche et ses visites me donnaient toujours un peu de contentement. Mais elles devinrent de moins en moins fréquentes à mesure qu’il grandit, car il se mit à sortir davantage: la compagnie des jeunes garçons de son âge lui semblait plus attrayante que celle de son vieux grand-père et de son triste entourage.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
294Je pris le train un jour et me rendis à Saint-Menoux où était revenu mon parrain qui avait quatre-vingt-un ans. Un chancre lui rongeait la figure. Cela avait commencé par une démangeaison
à laquelle il n’avait guère pris garde; ensuite un cercle s’était formé à la naissance du cartilage gauche du nez; puis un trou s’était creusé peu à peu qui allait toujours s’élargissant, lui faisant un masque de hideur. Le jour où je lui fis cette visite, il retira le linge et l’étoupe qui cachaient la plaie, et elle m’apparut, cette plaie, toute sanguinolente et repoussante, horrible; son nez n’était plus qu’un étal de chair vive d’où dégoulinait de l’eau rousse, et l’œil allait être pris…
Le pauvre vieux
souffrait, souffrait sans répit; il n’avait plus une heure de calme; il passait de longues nuits sans sommeil. Et il souffrait au moral aussi, car il se sentait pour tous un objet de dégoût. On lui avait fait comprendre qu’il ne devait plus se mettre à table; on lui trempait sa soupe dans une écuelle spéciale qui restait des semaines entières sans être lavée; on ne permettait plus à ses petits-enfants de l’approcher; la servante avait refusé de savonner les linges ayant servi à lui envelopper la figure; et il avait entendu sa bru dire, un jour qu’elle se mettait à ce travail rebuté:
Mais il ne crèvera donc jamais, ce vieux dégoûtant!
– Oh! me dit-il après m’avoir raconté tout cela, que j
’ai souvent le désir de me tuer! Je songe à me pendre à un arbre, à une poutre de la grange, ou bien à me jeter à l’eau. Jusqu’ici, j’ai eu le courage de repousser cette idée, mais je ne dis pas qu’il en sera toujours ainsi: la résignation a ses limites, misère de Dieu!… Et ça peut durer encore longtemps comme ça:solide, je mange bien…
J’aurais voulu m’efforcer de
le remonter, mais je ne 295trouvais rien à lui dire, tellement je comprenais que le désespoir ancré dans son cœur était aussi incurable que le chancre qui lui rongeait la figure.

LV
Après dix ans, mes enfants quittèrent le domaine de M. Fauconnet, ne pouvant plus s’entendre avec lui. En vieillissant, le docteur devenait maniaque, grincheux, tyrannique. Il n’était plus député
: on l’avait trouvé trop âgé et son républicanisme avait paru trop déteint. Car l’ancien rouge sang-de-bœuf n’était plus qu’un pâle rose. Il était pour l’ordre et la propriété, et vouait aux socialistes une haine implacable. Il imitait quasi M. Noris dont il s’était tant moqué jadis: le cri de «Vive la sociale» le rendait pourpre et le faisait se fâcher.
La dernière année que mes garçons furent chez lui
, ils eurent la machine un jour de grande chaleur et, sur les batteurs exténués, soufflait un vent de révolte. Le docteur étant venu les voir vers trois heures de l’après-midi, au moment le plus pénible, un jeune domestique juché sur une meule lança pour le narguer un: «Vive la sociale» bien formulé; et d’autres y répondirent. M. Fauconnet regarda les criards à tour de rôle, avec l’intention de se fâcher. Mais voyant qu’ils étaient trop, que sa puissance était impuissante à réprimer cette irrévérence à son adresse, il refréna sa colère, s’en fut seulement trouver le Jean auquel il enjoignit de pas tolérer ce cri. C’est ainsi qu’agissent généralement tous les détenteurs d’autorité quand ils ne sont plus 296les maîtres de la situation: ils chargent leurs inférieurs de faire exécuter les volontés qu’eux, les puissants, les respectés, ne peuvent faire prévaloir. Le docteur, qui continuait d’être nargué, partit, laissant les travailleurs à leur misère et à leur malice, celle-ci ayant atténué l’autre momentanément.
M. Fauconnet dut se dire néanmoins qu’il aurait bien son tour.
Quand, le soir, on conduisit chez lui sa part de grain, il n’offrit pas un malheureux verre de vin à ceux des batteurs qui étaient venus avec le bouvier pour monter les sacs au grenier. Eux, bien entendu, s’en allèrent fort mécontents en poussant des cris répétés de: «Vive la sociale». Et ils revinrent après souper dans la nuit chaude: ils firent le tour du château pendant une heure presque en proférant à bouche-que veux-tu le cri prohibé qu’ils faisaient alterner avec celui, plus délictueux encore, de: «A bas les bourgeois!»
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mes garçons reprirent un domaine à Bourbon,
à Puy-Brot, entre la route d’Ygrande et celle de Saint-Plaisir. Le maître, un certain M. Duranthon, était un fermier général jeune encore, à longues moustaches châtain-clair, l’air arrogant. Il passait pour très fort en affaires et il était renommé pour les expertises de Saint-Martin. Dans les conditions, draconniennes au possible, il fit mettre une clause stipulant que les vaches nourricières ne devaient être traites sous aucun prétexte: conséquemment, les femmes ne devaient vendre ni lait, ni beurre sous peine d’encourir une amende de cinquante francs. Le reste était à l’avenant. Duranthon, roublard nouveau jeu, enlevait aux métayers leurs dernières libertés, les réduisait au rôle de machines à travail.
Et vous avez accepté tout cela sans regimber? 297dis-je à Charles le jour qu’il m’annonça que le bail était signé.
– Que veux-tu, si nous n’avions pas accepté, nous,
dix autres étaient prêts à le faire, et, dans la région, il nous eût été difficile de trouver un autre domaine vacant…

LVI
En 1893, le jour de Pâques, étant arrivé
d’avance au bourg pour la grand’messe, je me pris à causer sur la place, devant l’église, avec le père Daumier, un vieux de mon âge. Des jeunes filles nous frôlèrent, fraîches et jolies, en leurs élégantes toilettes neuves.
Je dis à Daumier:
– Si elle revenaient, les femmes d’autrefois, celles qui sont mortes il y a cinquante ans, croyez-vous qu’elles ne seraient pas étonnées de voir ces toilettes-là?
– Elles se croiraient dans un autre monde, mon vieux. Dame, Saint-Aubin suit à présent la mode de Paris. Mais qui sait si on ne reculera pas après avoir tant avancé…
– Oh! non
allez! L’élan est donné, il se maintiendra quoi qu’il arrive; les chapeaux à la bourbonnaise, comme les bonnets à dentelle, ne se reverront plus.
– Savoir si c’est un bien?
– Conséquence des temps, que voulez-vous! Ça fait aller le commerce.

Les cloches carillonnaient joyeusement l’appel à la
messe. Le temps était clair et le ciel serein; un soleil 298printanier brillait, tempéré par une brise fraîche. Des merles sifflaient gaiment tout près, dans une grande prairie d’un vert tendre que les primevères nuançaient de jaune par endroits. Devant nous, les vieux ormeaux de la place laissaient éclater leurs bourgeons grossis. Les lointains carillons des cloches de Bourbon et des cloches d’Ygrande se mêlaient aux vibrations grêles des nôtres.
Aux murs de l’église, aux troncs des ormeaux
s’étalaient de grandes affiches vertes, jaunes et rouges, que séparaient des banderolles longues, collées de biais:
Voyez, fit Daumier, voyez s’il y en a! Ceux qui savent lire ont de quoi se distraire. C’est qu’on va voter pour les députés bientôt: il parait même qu’un des candidats va parler ici après la messe.
– Ah!
et lequel donc?
– C’est Renaud, le socialiste.

Un de mes voisins vint nous rejoindre qui nous dit que ce n’était pas Renaud, mais un de ses amis
qui faisait en son nom les petites communes.
N’importe; irons-nous l’entendre, Bertin? fit Daumier.
– Ma foi, si vous voulez
, répondis-je.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .

A la sortie de la messe, nous
allâmes nous attabler à l’auberge où l’orateur devait faire sa réunion. La salle s’emplit en dix minutes et le bistro fut obligé d’installer dehors des tables improvisées. Mais celui qu’on attendait n’était pas là. Il arriva seulement vers deux heures, à bicyclette. Lorsqu’il entra, tous les regards se portèrent sur lui comme sur une bête curieuse. C’était un petit brun au teint maladif qui marchait les yeux baissés, l’air timide. Au fond de la salle, on lui réserva une petite table étroite derrière laquelle il se mit à parler dans le brouhaha des conversations persistantes. 299Il parla d’abord lentement, comme avec peine, cherchant ses mots; puis, ayant conquis l’attention, il prit de l’assurance, se redressa; ses yeux brillèrent et sa voix s’affermit. Il peignit la misère des travailleurs à qui on promet toujours et pour lesquels on ne fait jamais rien; il attaqua les bourgeois, les curés, qu’il accusait d’être complices pour berner le peuple.
A sa gauche un
bonhomme soûl se levait fréquemment et criait, la face congestionnée:
C’est pas vrai; t’es un franc-maçon: à bas les francs-maçons.
A chaque interruption de l’ivrogne, des rires éclataient au long des tablées
: des clameurs se croisaient, auxquelles succédait un bourdonnement long à s’éteindre. L’orateur s’arrêtait un peu, puis s’efforçait de reconquérir l’attention quand le tumulte était en décroissance. Sa conclusion, débitée d’une voix forte, mais émue, ramena le silence complet. Il dit:
Malheureux ouvriers que le labeur étreint, que la misère guette, travailleurs de la campagne que tout le monde gruge, pouvez-vous dire que vous êtes des hommes? Non, vous n’en avez pas le droit: vous êtes des esclaves. Nous avons eu quatre révolutions en moins d’un siècle: aucune n’a vraiment affranchi le peuple; il reste malheureux, il reste ignorant; on le raille en vivant de lui. La vraie révolution sera celle qui fera le peuple souverain. Travaillez sans relâche à la mériter, mes amis. Votre bulletin de vote dira que vous voulez l’obtenir. Cessez de vous faire représenter par des bourgeois qui font leurs affaires, non les vôtres. Ils font semblant de s’entre-déchirer, mais ce n’est pas sérieux: monarchistes, bonapartistes, républicains, s’entendent tous pour vous mieux duper. Prolétaires, montrez que vous avez assez d’eux; faites voir que c’est à vous d’imposer vos volontés; 300faites-vous représenter par l’un des vôtres: votez tous pour le candidat socialiste, le citoyen Renaud! Puis, après le vote, continuez d’agir. Pour faire valoir vos droits, groupez-vous, associez-vous: c’est le moyen, étant faibles, de devenir forts. Et l’aube nouvelle finira par luire; un jour viendra où vous cesserez de travailler pour les capitalistes exploiteurs qui font à vos dépens des orgies infâmes: cultivateurs, vous aurez vos champs, comme les mineurs auront leurs mines et les industriels leurs usines. Alors il n’y aura plus de propriétaires oisifs, ni d’intermédiaires parasites, plus de maîtres ni de serfs; il n’y aura que la grande collectivité humaine mettant en rapport les richesses de la nature. A vous, camarades, de hâter la venue des temps nouveaux…
– C’est un partageux! dit à mi-voix
un homme à côté de moi.
Un autre
reprit:
– C’est un nommé Laronde; je connais son père qui est le cousin de mon beau-frère; il est laboureux à Couleuvre, son père; mais lui l’a laissé, étant trop feignant sans doute pour travailler la terre.
– En tout cas, il a une bonne lame
, dit un troisième.
Laronde avait cessé de parler; il épongeait son visage couvert de sueur. Des jeunes gens l’applaudissaient
en criant: «Vive la sociale! A bas les bourgeois!» Au milieu de la salle, debout et gesticulant, l’ivrogne déblatérait toujours contre les francs-maçons. Quelques métayers peureux filèrent, craignant de se compromettre dans cette assemblée révolutionnaire. Daumier me dit:
On ne devrait pas tolérer de laisser parler des hommes comme ça. Ça ne fait que mettre la zizanie dans le monde en faisant croire des choses qui ne peuvent pas arriver.
301Qu’en savez-vous
, si ça n’arrivera pas, répondis-je. Pensez donc à tous les changements que nous avons vus dans le cours de notre vie, à tout le bien-être qu’il y a en plus maintenant.
– On n’en est ni plus heureux, ni plus riche; on a cela, on voudrait autre chose; et le bien-être ne fait pas devenir vieux.
– Devenir vieux
, ce n’est pas tout; il faut bien songer un peu aux satisfactions dont on peut jouir pendant que la vie dure: et elles sont plus nombreuses qu’autrefois, ces satisfactions, vous en direz ce que vous voudrez.
Laronde traversa la salle, saluant à droite et à gauche en souriant.
Il sortit et réenfourcha sa bécane, dévisagé par de nombreuses femmes, qui étaient venues aux abords de l’auberge pour le voir. Il s’en allait à Ygrande où il devait parler dans la soirée.
Après qu’il fut parti, tout le monde se reprit à discuter sur ce qu’il avait dit, les uns l’approuvant, les autres le blâmant.
Un maître carrier, beau parleur, ayant entendu mes réponses à Daumier, s’approcha:
Bien sûr, dit-il, on continuera d’aller de l’avant parce qu’on fera des découvertes nouvelles qui changeront indéfiniment et simplifieront le mode de travail. Mais la science seule est capable de nous maintenir dans cette voie de l’amélioration que tout le monde souhaite. La politique est impuissante et nulle. Jamais les députés ne feront vraiment des lois pour le peuple. Les gros bourgeois qu’on dédaigne un peu dans les élections n’en conservent pas moins toute leur influence, croyez-le bien. Et tant qu’à Renaud, à Laronde et à leurs pareils, ce sont des ambitieux qui voudraient prendre la place des autres pour faire les bourgeois à leur tour. «Ote-toi de là que je m’y mette»: c’est toujours la 302même histoire. Les opposants, ceux qui n’ont pas la responsabilité du pouvoir, se disent capables de faire monts et merveilles, et, lorsqu’ils sont les maîtres, ils s’empressent d’imiter leurs devanciers. Que les socialistes arrivent à avoir la majorité à la Chambre, vous verrez s’ils n’abandonnent pas aussitôt les trois quarts de leur programme. Alors surgiront de plus socialistes qu’eux qui chercheront à les dégommer: c’est dans l’ordre. Oh! la politique!
Plusieurs
sourirent et approuvèrent d’un signe de tête la diatribe de ce désabusé. Mais un commerçant, ami du député sortant, M. Gouget, répondit:
– Il faut que la politique vienne en aide à la science par des réformes sages. Croyez-vous que ce n’est pas à la République que nous devons les écoles et la diminution du temps de service. S’il y avait une majorité de bons républicains comme M. Gouget, nous aurions bientôt l’impôt progressif qui diminuerait les charges des contribuables pauvres; nous aurions une caisse de Retraites pour assurer le nécessaire aux vieux travailleurs; les hommes noirs, les femmes en cornettes n’auraient plus le droit d’abêtir l’enfance dans leurs écoles que les gros propriétaires pourvoient d’élèves. (Demandez aux métayers s’ils ont le droit d’envoyer leurs enfants aux écoles laïques.) Enfin, l’Etat romprait toute relation avec l’Eglise; les curés cesseraient d’être des fonctionnaires: ceux qui se servent d’eux les paieraient. Ce programme a été de tout temps celui de tous les vrais républicains: il est celui de M. Gouget qui l’a toujours soutenu de ses votes; malheureusement, la majorité est restée jusqu’ici hostile à ces principes. Et beaucoup d’électeurs, qui ne comprennent rien, retirent leur confiance à M. Gouget sous prétexte qu’il est incapable de faire aboutir les réformes qu’il prône. Comme s’il était seul!
303Je m’étais mis
à parler aussi, simultanément avec l’ami du député sortant. J’avais coutume de voter pour M. Gouget et mon intention était de lui être fidèle. Néanmoins, m’adressant au maître carrier, je m’affichai socialiste:
– Vous avez peut-être raison: il est certain que nous avons le droit d’être sceptiques, le droit de dire aux politiciens qui quémandent nos suffrages: «Ça ne prend plus, allez! Nous en avons trop vu. La politique, c’est de la blague. Les politiciens sont tous des farceurs, des fumistes ou des ambitieux. Il y aura toujours des jouisseurs et des martyrs du travail, toujours des grugés, toujours des mécontents.» Oui, nous pouvons nous montrer très incrédules, mais au jour de l’élection il est peut-être de notre devoir quand même de voter pour les socialistes, ne serait-cefont tant. Les bourgeois ont horreur du socialisme parce qu’ils craignent pour leur tranquillité, pour leurs biens, pour leurs rentes; mais nous n’avons rien à craindre, nous, toutes nos rentes étant au bout de nos bras: nous pouvons toujours voir.
Vous avez foi au partage, père Bertin; vous voudriez avoir votre locaterie sans payer de fermage… Oui, mais si l’on vous envoyait à tel ou tel endroit, – il me citait de mauvaises locateries très mal situées, – qu’est-ce que vous diriez? Ça ne serait pas commode à faire, allez, et les partageurs auraient du mal à sauver leurs yeux. Mais la propriété individuelle n’est pas près d’être morte.
– On ne peut pas changer des choses qui ont toujours existé, dit le père Daumier.
Je ne suis pas aussi partageux que vous avez l’air de le croire, dis-je, répondant au carrier. Le partage est impossible et, d’ailleurs, je crois qu’on n’en parle guère. 304On parle de la mise en commun de tout qui ne serait sans doute pas bien plus commode, car pour que la société basée sur ce principe soit vraiment belle et bonne, il faudrait que les hommes soient individuellement meilleurs qu’ils ne sont, presque parfaits, ce qui n’est pas près d’arriver. Mais on parle aussi de la commune propriétaire de ses terrains et cela me semble être d’une réalisation plus aisée, et cela me semble souhaitable. En tout cas, ce qui se passe à présent est bien révoltant, il faut en convenir. Vous trouvez ça juste de voir le même individu posséder une commune entière alors que tant d’autres ont peine à tirer d’un travail mercenaire leur pain de chaque jour? Vous trouvez qu’il est naturel de voir des vieillards mourir de faim et de misère, pendant que les oisifs fêtards gaspillent l’argent de façon inouïe, dépensent, dit-on, en une soirée de quoi nourrir plusieurs familles pauvres pendant toute une année?…
Tant qu’
à votre objection, continuai-je en me tournant vers le père Daumier, permettez-moi de vous dire qu’elle est joliment bête. Défunt ma grand’mère se rappelait du temps où les curés passaient dans les champs pour prendre la dîme, où les seigneurs avaient toute sorte de privilèges et de droits exhorbitants. A ce moment, il se trouvait sans doute des gens pour prétendre que ces choses-là, ayant toujours existé, ne se pouvaient supprimer. On les a supprimées pourtant; et maintenant, il ne nous semble pas qu’elles aient pu exister. Il se peut qu’un bon nombre de coutumes et de lois du jour soient appelées à disparaître avant qu’il soit longtemps. Et nos descendants s’étonneront peut-être qu’on les ait conservées jusqu’ici. Pour parler de ce qui nous touche de près, pensez-vous que les choses en iraient plus mal s’il n’y avait plus de fermiers généraux, si chaque exploitant était fermier 305de son domaine? Cela serait très possible maintenant que les jeunes savent lire et écrire. Et nous aurions des ventrus de moins à nourrir sans rien faire
– Bien dit
, fit le carrier en se levant pour aller rejoindre deux de ses ouvriers qu’il voulait solder.
– Bravo! père Tiennon. Vive la sociale!
s’exclamèrent trois jeunes gens qui m’avaient entendu.
Et ils offrirent le café. Mais je me sentais un peu étourdi par le bruit de la salle, par la chaleur et la fumée. Je regardai la pendule.
Non, mes amis, non: il est temps que j’aille panser mes vaches.
Daumier intervint
.
– Allons, buvons le café avec ces jeunes
gas, vieux socio.
Non, sérieusement, j’ai un peu le mal de tête, ça ne me ferait pas de bien. D’ailleurs, j’ai bien assez causé. Jusqu’à présent, j’ai dit franchement ma façon de penser; maintenant je ne saurais que me répéter ou dire des bêtises; c’est toujours ce qui arrive quand on reste au café longtemps. Au revoir.
Et
je partis, laissant le père Daumier qui se grisa abominablement. C’est la seule fois de ma vie qu’il m’arriva de tant causer politique.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les élections furent vite oubliées, et les discussions et les rêves d’amélioration sociale
auxquelles elles avaient donné lieu, en présence du grand désastre qu’on eut à subir cette année-là: tout le printemps, tout l’été sans pluie; un soleil constant qui brûlait les plantes jusqu’en leurs racines; une récolte de foin dérisoire; une récolte de céréales très médiocre; les pâtures grillées, desséchées; toutes les mares vidées; les animaux tombés à rien: tel en fut le bilan. Je fus obligé d’aller au bois râteler des feuilles sèches dont 306je fis une provision pour la litière, et d’acheter des fourrages du Midi qu’un négociant faisait venir à Saint-Aubin par wagons; je compris, cette année-là, que le chemin de fer pouvait rendre des services, même aux paysans.

LVII
Au cours de ces grandes chaleurs de 1893
mourut mon pauvre martyr de frère. A la suite de l’attouchement de quelque mouche sale, la plaie de sa face s’était tuméfiée, était devenue bleuâtre, et ce furent les convulsions horribles du tétanos qui le conduisirent enfin à cet anéantissement de la mort qu’il avait tant souhaité.
A la fin de cette même année, ma vieille servante
me quitta pour aller au service d’un curé. La Marinette, disait-elle, lui en faisait trop voir. J’en louai une autre, une grande à la voix masculine, méchante et sans raison, qui m’assommait de la répétition constante des mêmes clichés, se fâchait à tout propos et bousculait ma sœur quand elle faisait des frasques. Plus tard, je découvris qu’elle prélevait la dîme sur la vente de mes denrées au marché de Saint-Hilaire, et qu’elle buvait à mes dépens des tasses de café et de vin sucré. Je la gardai quand même, préférant tout supporter que de changer encore et sachant que je n’arriverais jamais à trouver la ménagère idéale.
Nous fûmes
pris d’influenza, la Marinette et moi, au cours de l’hiver tardif et rude de 1895, et Madeleine, la femme de Charles, fut obligée de venir de Puy-Brot 307pour nous soigner. Cette attaque d’influenza emporta la Marinette qui s’était affaiblie beaucoup depuis un certain temps. Je fus bien heureux de lui survivre. Mais, pour moi aussi, je crus que ç’allait être la fin, tellement je me sentais sans force, miné par la fièvre, épuisé par une toux horrible qui m’arrachait l’estomac. Je guéris pourtant, bien péniblement à vrai dire, après être resté traînard et courbaturé pendant plusieurs mois; je ne retrouvai plus, d’ailleurs, qu’une petite moitié de la vigueur que j’avais conservée jusque-là.
Alors j’aspirai au jour où, mon bail fini, je pourrais retourner avec mes enfants.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Pendant
cette période, mes idées furent souvent lugubres. Je pensais que je restais là tout seul, comme un vieil arbre oublié dans un taillis au milieu de la poussée des jeunes, vieil arbre échappé à la cognée du bûcheron funèbre sous les coups de laquelle étaient tombés un à un ceux que j’avais connus. Morte, ma grand’mère en châle brun et chapeau bourbonnais. Mort, l’oncle Toinot qui avait servi sous le grand empereur et qui avait tué un Russe. Morts, mon père et ma mère, lui bon et faible, elle souvent mauvaise et brutale, d’avoir été trop malheureuse. Morts, le père et la mère Giraud, et leur fils le soldat d’Afrique, et leur gendre le verrier qui parlait toujours de tirer le pissenlit par la racine. Morts, mes deux frères et mes deux sœurs. Morte, Victoire, la bonne compagne de ma vie, dont les défauts ne m’apparaissaient que très peu sensibles, comme devaient lui apparaître les miens, sous l’effet de l’accoutumance. Morte, ma petite Clémentine, douce et mutine. Morte, Berthe, la délicate fleur de Paris, des suites d’une couche pénible. Morts, Fauconnet père et fils, Boutry, Gorlier, Parent, Lavallée, Noris. Morts, tous ceux qui avaient joué un 308rôle dans ma vie, y compris Thérèse, ma première amoureuse. Je les revoyais souvent: ils défilaient de compagnie dans mes rêves de la nuit, dans mes souvenirs de la journée. La nuit ils revivaient pour moi; mais le jour, il me semblait parfois marcher entre une rangée de spectres.
Et pourtant, pas plus qu’autrefois, l’idée de la mort ne m’effrayait pour moi-même. Ah! mes premières émotions funèbres à la Billette, lors du décès de ma grand’mère!
mon serrement de cœur à l’entrée de la grande boîte longue où on devait la mettre, et ma tristesse poignante, sincère, en entendant tomber les pelletées de terre sur le cercueil descendu dans la fosse! J’avais trop vu de scènes semblables depuis; et mon cœur à présent restait dur et fermé. A chaque nouveau convoi augmentait mon indifférence, au point que j’en étais effrayé moi-même. Et pourtant mon tour approchait; je songeais vaguement que bientôt ce serait moi qu’on clouerait dans une caisse semblable, dans une caisse qu’on descendrait aussi, avec des câbles, au fond d’un trou béant et sur laquelle on jetterait par pelletées le gros tas de terre resté au bord, comme la barrière infinie qui sépare la mort de la vie! Mais cette pensée même ne m’émeuvait pas.
D
’ailleurs, en dehors de ces minutes d’évocations débilitantes et mauvaises, je m’intéressais à toutes les floraisons d’énergie qui s’épanouissaient derrière moi. Mes fils étaient les hommes sérieux, les hommes vieillissants de l’heure actuelle. Mes petits-fils représentaient l’avenir; ils avaient l’air de croire que ça ne finirait jamais… Pourtant, l’enfance, derrière eux, gazouillait, croissait…

LVIII
309Il y a déjà cinq ans passés que je suis revenu avec mes enfants. Ils ne me sont pas mauvais. Rosalie même a pour moi des tendresses qui m’étonnent. Madeleine est toute dévouée, toute aimante et laisse gouverner sa belle-sœur. L’harmonie règne dans la maisonnée et j’en suis bien aise. Malgré cela, une séparation prochaine est imminente; ils vont être trop nombreux pour rester ensemble.
C’est qu’il y a un troisième ménage. Mon filleul, le fils de Jean et de Rosalie, rentré du régiment depuis trois ans, s’est marié à la Saint-Martin dernière. J’ai une petite bru: j’aurai bientôt
, je pense, un arrière-petit-fils. Et Charles a deux filles qui sont bonnes à marier aussi. Il devient urgent que mes deux garçons aient chacun leur ferme. Duranthon, qui tient à eux, a promis d’ailleurs de placer le sortant dans un autre de ses domaines.
Moi, je suis le vieux!
Je rends des petits services aux uns et aux autres. Les brus me disent:
– Mon père, si ça ne vous ennuyait pas, vous devriez bien…
Et, pour les contenter,
j’alimente de bois la cuisine, je donne à manger aux lapins, je surveille les oies.
En été, mes garçons aussi
me prient souvent de faire une chose ou l’autre, surtout les jours où le temps presse. Et je conduis aux champs les vaches ou les moutons, je garde même les cochons tout comme il y 310y a soixante-dix ans. Je finis comme j’ai commencé: la vieillesse et l’enfance ont des analogies; les extrêmes souvent se ressemblent. Quand on fait les foins, je fane encore et je ratèle. Et lorsqu’on charge, je prêche la prudence; j’engage à faire les charrois moins gros; je donne des conseils qu’on ne suit pas toujours. Les jeunes veulent oser, risquer le tout pour le tout, faire les malins. Mais funeste à la témérité est l’expérience que l’âge donne. Et je suis le vieux!
Mes forces, de plus en plus, vont déclinant; j’ai les membres raidis; on dirait que le sang n’y circule pas. L’hiver,
j’ai toujours les pieds froids: Rosalie met chaque soir dans mon lit une brique chaude enveloppée d’un chiffon, faute de quoi ils resteraient glacés toute la nuit. Je me courbe; c’est en vain que j’essaie de hausser ma taille, de porter mon regard en avant comme autrefois: non, c’est la pointe de mes sabots que j’en viens à regarder malgré tout; le sol, que j’ai tant remué, paraît m’avoir fasciné; il me semble qu’il se hausse vers moi pour me narguer, avec un air de me dire qu’il aura bientôt son tour. Je vois gros et je tremble un peu; je me fais des entailles au visage en me rasant; il m’arrive, quand je vais à la messe, de ne plus reconnaître des personnes que je connais très bien: jusqu’à mon petit Francis que je ne remettais pas lorsqu’il est venu me voir au retour du service! Je suis un peu dur d’oreilles en tout temps et très sourd par périodes, l’hiver surtout. Dans ces moments, je ne peux pas me mettre au courant de la conversation; il faut toujours que je fasse répéter plusieurs fois lorsqu’on s’adresse à moi; et, malgré cela, il m’arrive de mal comprendre, de répondre de travers, ce qui fait rire tout le monde à mes dépens. Quand j’ai mangé, si je reste assis, je m’endors, et la nuit, au contraire, je ne puis souvent 311pas dormir. J’ai des absences de mémoire impossibles: je conserve très bien le souvenir des épisodes saillants de ma jeunesse, et les choses de la veille m’échappent. Il semble que ma pensée soit tellement fatiguée des événements qui l’ont occupée au long de ma carrière qu’elle se trouve impuissante à s’intéresser à ceux qui se produisent maintenant. Le résultat est que j’aime trop parler de ces choses d’autrefois qui me reviennent et qui n’intéressent plus personne, et que j’ai sur les choses nouvelles des naïvetés qui font rire. Cela me rend un peu ridicule. Sur la physionomie de mes petits-enfants, je lis souvent cette phrase du langage d’aujourd’hui:
Ce qu’il est rasant, tout de même, le vieux…
Oh! oui
, je suis le vieux! Il faut bien que je le reconnaisse de bonne grâce. Mes organes ont fait leur temps; ils aspirent au grand repos.
Et puis, vraiment, on voit des choses trop étonnantes.
Dans ma jeunesse, tout le monde allait à cheval parce que les voitures ne pouvaient circuler dans les mauvais chemins. A présent, il circule des voitures qui n’ont pas besoin de chevaux… Dans un de nos champs qui borde la grand’route, j’ai gardé les cochons cet été. Là, il m’arrivait quasi chaque jour d’entendre soudain un bruit criard et disgracieux qni s’accentuait, s’accentuait…, et l’automobile passait rapide, conduisant des hommes bizarrement vêtus de casquettes et de vestes en toile cirée, et portant des lunettes de casseur de pierres: l’automobile passait, soulevant un nuage de poussière et une mauvaise odeur de pétrole.
Un jour,
une petite d’un domaine voisin conduisait un troupeau de vaches dans un pré dont les barrières donnaient sur la route. Et voilà que, venant du côté de Bourbon, survint une de ces voitures, laquelle allait à 312fond de train, bien plus vite que notre économiquecorna: le beuglement de la sirène domina par trois fois le halètement du mécanisme. Cela acheva d’effrayer les vaches qui se prirent à courir comme des folles. Il y en eut deux qui, bientôt, prirent une rue latérale à gauche; deux autres, franchissant la bouchure, pénétrèrent dans un champ d’avoine; les trois dernières continuèrent de courir. Je rejoignis sur la route la pauvre gamine éplorée qui me dit les apercevoir encore à l’extrémité d’une longue côte, à deux kilomètres au moins, fuyant toujours devant l’automobile qui filait du même train rapide. Après que je l’eus aidée à rassembler les quatre autres et à les mettre au pâturage, j’envoyai la petite prévenir ses maîtres. Un homme partit à la recherche des trois vaches coureuses; il revint longtemps après, n’en ramenant que deux: l’autre était crevée de fatigue au bord d’un fossé; il était allé quérir un boucher d’Ygrande pour la faire enlever.
Il me souvient d’avoir dit, en racontant la chose chez nous:
– Ah! on avait bien tort de se plaindre du chemin de fer; le chemin de fer a sa route à lui et il ne passe qu’à certaines heures: avec de la prudence, on peut l’éviter. Mais ces automobiles sont vraiment les instruments du diable, envahissant nos routes, passant n’importe quand et nous faisant du mal.
J’ai dit cela sur le coup; mais
après j’ai pensé que je n’avais pas à me mettre en peine de ces choses. Homme d’une autre époque, aïeul à tête branlante, ce n’est pas à moi d’émettre une opinion là-dessus. Les jeunes s’habitueront au passage de ces véhicules du progrès; ils en voudront plus encore aux riches de causer ainsi du désagrément tous les jours, des accidents quelquefois.
313Moi, que m’importe?
Je suis de plus en plus difficile à émouvoir. Je ne demande qu’une chose, c’est de rester jusqu’au bout à peu près valide. Tant que je rendrai des services à mes enfants, ils me supporteront aisément. Ils me seront encore humains, je n’en doute pas, si j’en arrive à n’être bon à rien. Mais j’appréhende de leur être à charge, de devenir paralytique ou aveugle, ou de tomber dans l’enfance, ou encore de souffrir longtemps de quelque maladie de langueur. Cette idée me causerait trop de peine de savoir que je suis un vieil objet encombrant qu’on voudrait bien voir disparaître. Je me rappelle ceux que j’ai vus ainsi, ma grand’mère il y a longtemps, et récemment mon pauvre parrain: c’est trop triste. Que la mort survienne: elle ne m’effraie pas; c’est sans amertume et sans crainte que je lui fais parfois l’honneur de songer à elle. La mort! la mort! mais non l’horrible déchéance venant troubler pour une carcasse finie le labeur des jeunes, des bien portants, la vie ordinaire d’une maisonnée. Qu’elle me frappe à l’œuvre encore, afin qu’on puisse dire:
Le père Tiennon a cassé sa pipe; il était bien vieux, bien usé; mais il s’occupait cependant: jusqu’au bout il a travaillé.
Mais
que mon oraison funèbre ne soit pas celle-ci:
Le père Bertin est mort: pauvre vieux! dans l’état où il était, c’est un grand débarras pour lui et un grand bonheur pour sa famille.
De la vie, je n’ai plus rien à espérer, mais j’ai encore à craindre. Que cette calamité dernière me soit évitée: c’est là mon unique souhait.
Ygrande (Allier) 1901-1902.
FIN
9A la mémoire des paysans d’hier et, en particulier, à la mémoire des vieillards familiers de mon enfance dont les souvenirs touchants, caustiques ou douloureux se lient à mes premières impressions et observations ce livre est dédié

15INTRODUCTION A L’ÉDITION DE 1932

L’AUTODIDACTE DEVANT L’EXPÉRIENCE
Il y a toujours large part d’inconscience dans le cas du travailleur manuel, sans culture première, qui veut écrire pour le public. Je puis l’affirmer par expérience personnelle, aussi bien que par l’exemple d’un certain nombre de camarades qui m’ont fait l’honneur de me soumettre leurs essais.
Bravement, on se risque à décrire l’éveil du printemps, le ruisseau jaseur, les houles d’or de la moisson, la chute des feuilles, la neige sur les champs, les jeunes amours de Pierre et de Fanchon, avec l’impression de faire du neuf. Ce qu’on ignore n’existe pas. En marche donc contre les vents et marées! On accroche au passage poncifs et banalités. L’honnête désir de vouloir tout mettre pousse à diluer sans mesure. Le 16souvenir d’une lecture de hasard qui vous a charmé incite à la pâle imitation. Parfois la recherche de l’effet entraîne à la redondance, à une rhétorique du plus mauvais goût. Et telle trouvaille dont on est fier s’avère, au regard de l’esprit critique, d’une naïveté désarmante.
Au total, ignorance et témérité conduisent à se satisfaire à bon compte, insoucieux du ridicule.
Aussi bien est-ce très rude épreuve pour l’autodidacte que de se relire après un long temps, alors que l’expérience acquise fait apparaître trop crûment insuffisance et faiblesses.
Lors de la publication de ce livre-ci, aux éditions Nelson – printemps 1922 – il m’avait paru nécessaire de soumettre chacune des pages à une retouche sévère, de dire les mêmes choses avec plus de concision, de pourchasser les négligences de style, de rechercher l’expression juste.
D’aucuns m’ont assuré que le résultat répondait à la peine. Leur opinion m’a été précieuse.
Plus encore de par opposition au son de cloche différent donné par d’autres amis non moins sûrs: «Ce travail, certes méritoire, ne s’imposait point. Le livre, très bon dans sa forme première, perd ainsi quelque peu de son caractère. Vous écriviez alors selon vos moyens du moment qui cadraient bien avec le sujet.»
L’argument, somme toute défendable, m’entraîne à accepter l’offre de la Librairie Stock de rééditer la Vie d’un Simple dans le texte primitif.
Il y a là un résumé de ce qui peut s’accumuler au cours d’une jeunesse dans un cerveau réceptif, sur le milieu familier: impressions directes, choses vues, récits entendus. Que la pleine sincérité de ces pages sauve un peu leur maladresse…

17ET A CELLE DE 1943
Une décade nouvelle a passé: une seconde est en cours. La faveur du public conserve à ce livre, quarante ans après sa publication, un succès croissant. J’ai ruminé beaucoup depuis sur le problème exposé plus haut et me suis convaincu que l’auteur a le devoir de poursuivre le mieux dans une œuvre aussi longtemps qu’il en garde la possibilité. Le texte primitif intégral, en maints détails ne me satisfaisant plus, j’ai donc cru devoir reprendre ici grosse part des retouches apportées à l’édition Nelson – en excluant pourtant celles qui ne me semblaient pas absolument justifiées. Car, en toutes circonstances et sur tous sujets, la sagesse élémentaire consiste à retenir des opinions divergentes ce que l’expérience montre en chacune de plus raisonnable.
Puisse donc ce témoignage sur la vie paysanne d’une province française dans la seconde moitié du XIXe siècle conserver longtemps encore, sous cette forme maintenant définitive, la faveur de haut prix que tant de milliers de lecteurs lui ont conservée jusqu’ici…
E. G.

19AVANT-PROPOS DE L’ÉDITION PRIMITIVE

AUX LECTEURS
Le père Tiennon est mon voisin: c’est un bon vieux tout courbé par l’âge qui ne saurait marcher sans son gros bâton de noisetier. Il a un collier de barbe claire, très blanche, les yeux un peu rouges, une verrue au bord du nez; la peau de son visage est blanche aussi comme sa barbe, d’un blanc graveleux, dartreux. Il porte toujours
– sauf pendant les mois d’été – une grosse blouse de cotonnade serrée à la taille par une ceinture de cuir, un gros pantalon d’étoffe bleue, une casquette de laine dont il rabat les bords sur ses oreilles, un foulard de coton mal noué, et des sabots de hêtre cerclés d’un lien de tôle.
Je rencontre souvent le père Tiennon dans
le chemin de terre qui relie à la route nationale la ferme où il vit et celle où j’habite, et, à chaque fois, nous causons. Les vieillards aiment 20bien qu’on leur prête attention; – ils ont de ce côté maints déboires… Or, pour peu que j’aie des loisirs, je suis pour le père Tiennon un auditeur complaisant. Ayant vécu longtemps, il se souvient de beaucoup de choses qu’il évoque de façon pittoresque, risquant des opinions personnelles, parfois fort justes et souvent peu banales. Ainsi m’a-t-il conté toute sa vie par tranches; elle n’offre rien de bien saillant: c’est une pauvre vie monotone de paysan, semblable à beaucoup d’autres. Le père Tiennon a eu ses heures de joies; il a eu ses jours de peine; il a travaillé beaucoup; il a souffert des éléments et des hommes, et aussi de l’intraitable fatalité; il lui est arrivé d’être égoïste et de ne valoir pas cher; il lui est arrivé d’être humain et bon – ainsi qu’à vous, lecteurs, et qu’à moi-même
Je me suis dit: «On connaît si peu les paysans; si je réunissais pour en faire un livre les récits du père Tiennon…»
Un beau jour, je lui ai fait part de mon idée. Il m’a répondu avec un sourire étonné:
«
A quoi ça t’avancera-t-il, mon pauvre garçon?
Mais à montrer aux messieurs de Moulins, de Paris et d’ailleurs ce qu’est au juste une vie de métayer – ils ne le savent pas, allez! – puis à leur prouver que les paysans sont moins bêtes qu’ils le croient: car il y a dans votre façon de raconter une dose de cette «philosophie» dont ils font grand cas.
Fais-le donc si ça t’amuse Mais tu ne vas pas rapporter les choses comme je les dis; je parle trop mal… Les messieurs de Paris ne comprendraient pas
– C’est juste; je vais
tâcher d’écrire de façon qu’ils comprennent sans effort; mais en respectant votre pensée de telle sorte que le récit soit bien de vous quand même.
– Allons, c’est entendu: commence quand tu voudras.
«
Le
pauvre vieux est venu me trouver souvent, par acquit de 21conscience, pour me rapporter des choses qu’il avait oubliées, ou bien d’autres qu’il s’était juré de ne jamais dévoiler.
«Puisque je raconte ma vie par ton intermédiaire, je dois tout dire, vois-tu, le bon et le mauvais. C’est une confession générale.»
Il a donc
eu à cœur de me satisfaire. Et j’ai tenté d’en faire autant pour lui; peut-être ai-je mis quand même de-ci, de-là plus de moi qu’il n’eût fallu… Cependant j’ai lu au père Tiennon les chapitres un à un, procédant à mesure aux retouches qu’il m’indiquait, réparant les petits accrocs à la vérité, changeant le sens des pensées que je n’avais pas bien saisies de prime abord.
Quand tout a été terminé, je lui ai fait de l’ensemble une nouvelle lecture; il a trouvé bien conforme à la vérité cette histoire de sa vie;
il a paru content: lecteurs, puissiez-vous l’être aussi!
Émile GUILLAUMIN.

I
23Je m’appelle
Étienne Bertin, mais on m’a toujours nommé «Tiennon». C’est dans une ferme de la commune d’Agonges, tout près de Bourbon-l’Archambault, que j’ai vu le jour au mois d’octobre 1823. Mon père était métayer dans cette ferme en communauté avec son frère aîné, mon oncle Antoine, dit «Toinot». Mon père se nommait Gilbert, dont on faisait «Bérot», car c’était la coutume, en ce temps-là, de déformer tous les noms.
Mon père et son frère ne s’entendaient pas très bien. Mon oncle Toinot avait été soldat sous Napoléon
; il avait fait la campagne de Russie, en était revenu avec les pieds gelés et des douleurs par tout le corps. Depuis, il avait pu se guérir à peu près; néanmoins, aux brusques changements de température, les douleurs revenaient, assez vives pour l’empêcher de travailler. D’ailleurs, même quand il ne souffrait pas, il préférait aller aux foires, porter les socs au maréchal, ou bien se promener dans les champs, son «gouyard» sur l’épaule, sous couleur de réparer les brèches des haies, que de s’atteler aux besognes suivies. Son séjour à l’armée, le déportant du travail 24lui avait donné du goût pour la flânerie et pour la dépense. Avec sa rasade d’eau-de-vie au réveil, sa pipe de terre toujours allumée, ses frais d’auberge, il était de force à utiliser pour son seul agrément tous les bénéfices de l’exploitation
Si je raconte ces choses, ce n’est pas que j’aie eu la connaissance de les pouvoir apprécier par moi-même, mais je les ai entendu rapporter bien souvent chez nous.
Décidé à la rupture, mon père prit en métayage, à Meillers, sur la lisière de la forêt de Gros-Bois, un domaine appelé le Garibier, géré par un fermier de Bourbon, M. Fauconnet.
A l’époque du déménagement, il y eut des discussions pénibles au sujet du partage des outils, du mobilier, du linge et des ustensiles de ménage. Ma grand’mère venait avec nous, et cela compliquait encore les choses. Ma tante, qui était au plus mal avec elle, chicanait sur ce qu’elle devait emporter, lui arrachait des mains draps et serviettes. D’un caractère très calme, mon père cherchait à éviter les disputes
. Maman au contraire, impétueuse et vive, soutenait ma grand’mère sans cesse aux prises avec les autres. Cela m’effrayait de les voir crier si fort et lever les poings d’un geste de menace comme prêts à se frapper
Le jour de Saint-Martin, on me hissa pour le trajet au faîte d’un char
attelé de deux gros bœufs rouge foncé, de la race de Salers ou de Mauriac[1], entre une cage à faire sécher les fromages, pour l’instant garnie de poules, et une corbeille d’osier où était empilée de la vaisselle. Les chemins étaient partout défoncés et boueux, très mauvais. Des lambeaux de terre gluante se collaient aux roues, qui, s’élevant un peu dans le mouvement de rotation, retombaient sur le sol avec un bruit mat. En traversant Bourbon, j’ouvris les yeux autant qu’il me fut possible pour voir les belles maisons de la ville, les hautes 25tours grises du vieux château. Et je m’intéressai à la besogne d’une équipe d’ouvriers travaillant à l’empierrage de la grande route de Moulins qu’on était en train de construire. Cela n’allait pas sans fatigue. Toujours est-il qu’après un moment, quand notre cortège eut regagné la pleine campagne, je m’endormis sans qu’on y prît garde, adossé à la cage à poules et bercé par le roulis continuel de la voiture. Seulement un cahot trop brusque fit se renverser la cage qui dégringola jusqu’à terre où, bien entendu, je la suivis en vitesse. Les volailles se mirent à piailler et moi à crier. Je n’avais aucun mal, la patouille, tapis doux et mol, ayant amorti ma chute. Mais je fus long à consoler, paraît-il, à cause de la surprise de ce réveil désagréable. Et cela me valut de faire à pied le reste du trajet, moins une petite séance à califourchon sur le dos de mon frère Baptiste qui était mon parrain.
A l’arrivée,
maman me fit étendre dans un coin de la chambre à four, sur un amas de hardes, et je trouvai dans un nouveau sommeil, très paisible cette fois, le vrai remède à mes émotions de la route.
Longtemps après, ma sœur Catherine me vint quérir pour m’amener dans la grande pièce. Les meubles étaient tous en place au long des murs et l’horloge sonna les douze coups de minuit. Les bouviers du voisinage qui nous avaient déménagés, ayant fini de dîner, causaient bruyamment, riaient et chantaient. Mon père leur offrit à boire avec insistance. Les verres choqués tintaient; il y eut du vin répandu qui souilla de rouge la blancheur de la nappe. On me servit à manger un reste de viande, de la galette et de la brioche; puis un vieillard inconnu me fit faire des galopades sur ses genoux: j’eus ma part de la joie générale.
Mais le lendemain, j’entendis
maman dire à mon père d’un ton navré que ça revenait joliment coûteux de faire la Saint-Martin. Et lui appuya:
«26Je crois bien… Heureusement que ce n’est pas une chose qu’on recommence souvent.»
Ma mère conclut:
«On serait vite épuisé, s’il fallait recommencer souvent…»
J’approchais d’avoir cinq ans:
ces quelques épisodes du déménagement sont liés à mes plus vieux souvenirs.

[1]
On disait communément «des bœufs mauriats».

II
Notre ferme possédait en bordure du bois toute une zone vierge encore des fouilles de l’araire où croissaient
à profusion bruyères, genêts, ronces et fougères, et où de grosses pierres grises saillaient du sol par endroits. Cette partie du domaine, dénommée «la Breure[1] », servait de pâture aux brebis quasi toute l’année. Ma sœur Catherine, alors sur ses dix ans, était la bergère et je l’accompagnais très souvent. Aussi, la Breure me fut-elle bientôt familière. On y rencontrait toute sorte de bêtes; les oiseaux y pullulaient comme les reptiles, et les animaux de la forêt y faisaient parfois des apparitions. Je vis un jour toute une famille de gros cochons noirs traverser au galop le bas de la pâture: – des sangliers, au dire de ma sœur. Une autre fois, ce fut un couple de chevreuils occupés à brouter les petites branches vertes de la bouchure[2], comme faisaient nos chèvres; je courus dans leur direction et ils détalèrent prestement.
29La forêt recélait aussi des loups. Un de nos agneaux, vers la fin de l’hiver, disparut au cours d’une séance de garde sans qu’il fût possible d’en découvrir la moindre trace. A tort ou à raison, on accusa de ce rapt mystérieux un loup. Ma sœur ne voulut plus aller seule à la Breure parce qu’elle s’effrayait à l’idée de voir réapparaître le méchant fauve. Je fus dès lors constamment avec elle et je dois dire que nous n’étions pas plus rassurés l’un que l’autre; nous ne parlions que du loup et nous en faisions un monstre effrayant capable de tous les crimes. Cependant nous n’eûmes pas l’occasion de faire la différence entre un loup en chair et en os et le monstre que nous imaginions.
Bien moins rares étaient les lapins: nous en voyions
détaler tous les jours. Souvent notre chien Médor se mettait à leur poursuite et il lui arrivait parfois d’en saisir un. Mais il ne s’avisait pas de nous le montrer; il se dissimulait derrière la bouchure d’un champ voisin, ou pénétrait dans le bois pour s’en repaître sans risquer d’être dérangé; il revenait ensuite, tout penaud, nous trouver, avec du poil et du sang dans sa barbiche grise; il baissait la tête et remuait la queue, ayant l’air de demander pardon.
A vrai dire, le pauvre chien
était bien excusable de se montrer vorace quand le hasard lui fournissait un supplément de nourriture. Maintenant on traite les chiens comme des personnes; on leur donne de la bonne soupe et du bon pain. Mais à cette époque on leur permettait seulement de barboter dans l’auge qui contenait la pâtée des cochons, pâtée toujours fort peu riche en farine. Comme complément, on faisait sécher au four à leur intention une provision de ces âcres petites pommes que produisent les sauvageons des haies et qu’on appelle ici des croyes.
On les jugeait d’ailleurs capables de vivre de leur chasse. Quand Médor, au retour des champs, paraissait affamé, 30quand, à l’heure des repas, il rôdait autour de la table quémandant des croûtes, mon père
questionnait la Catherine:
«
Ol a donc pas rata?»
Ce qui voulait dire:
«Il n’a donc pas fait la chasse aux rats?»
Et sur la réponse négative de ma sœur:
«
Voué un feignant: si ol avait évu faim, ol aurait ben rata… (C’est un fainéant: s’il avait eu faim il aurait bien raté.)»
Et il reprenait:
«Enfin dounnes-y une croye.»
La Catherine s’en allait dans la chambre à four attenante à la maison et qui servait de réduit aux débarras; elle prenait dans une vieille
boutasse poussiéreuse une ou deux de ces petites pommes recroquevillées et les offrait au pauvre Médor qui s’en allait les déchiqueter dans la cour, sur les plantes de jonc où il avait coutume de dormir. A ce régime, il était efflanqué et de poil rude, on peut le croire; il eût été facile de lui compter toutes les côtes.
Notre nourriture, à nous, n’était guère plus fameuse, à la vérité. Nous mangions du pain
de seigle moulu brut, du pain couleur de suie et graveleux comme s’il eût contenu une bonne dose de gros sable de rivière. C’était plus nourrissant, disait-on, de laisser l’écorce mêlée à la farine.
La farine des
quelques mesures de froment qu’on faisait moudre aussi était réservée pour les beignets et pour les pâtisseries – tourtons et galettes – qu’on cuisait avec le pain. Cependant l’habitude était de pétrir avec cette farine-là une petite miche ou ribate d’odeur agréable – mie blanche et croûte dorée réservée pour la soupe de ma petite sœur Marinette, la dernière venue, et pour ma grand’mère, les jours où sa maladie d’estomac la faisait trop souffrir. Maman, à de certains jours, m’en taillait un petit morceau que je dévorais 31avec autant de plaisir que j’eusse pu faire du meilleur des gâteaux. Régal d’ailleurs bien rare, car la pauvre femme en était avare de sa bonne miche de froment!
La soupe était notre pitance principale: soupe à l’oignon le matin et le soir, et, dans le jour, soupe aux pommes de terre, aux haricots ou à la citrouille, avec gros comme rien de beurre. Le lard était réservé pour l’été et pour les jours de fête. Avec cela,
des beignets indigestes et pâteux d’où les dents s’arrachaient difficilement, des pommes de terre sous la cendre et des haricots cuits à l’eau, à peine blanchis d’un peu de lait. On se régalait les jours de cuisson à cause du tourton et de la galette; mais ces hors-d’œuvre étaient vite épuisés. Ah! les bonnes choses n’abondaient guère!

[1]
Déformation locale du mot «bruyère» s’appliquant à la plupart des terrains incultes.
[2] Synonyme de haie, ce terme est toujours employé dans le langage commun
. On dit aussi «une trasse».

III
Ce fut comme pâtre dans la Breure que je commençai à me rendre utile. Le troisième été
après notre installation au Garibier, la Catherine, ayant dépassé ses douze ans, dut remplacer la servante que ma mère avait occupée jusqu’alors; elle lâcha donc les brebis pour les besognes d’intérieur et les travaux des champs. J’allais avoir sept ans, on me confia la garde du troupeau.
Avant cinq heures,
maman me tirait du lit et je partais, les yeux gros de sommeil. Un petit chemin tortueux et encaissé conduisait à la pâture. Il y avait de chaque côté des bouchures énormes sur de hautes levées, avec une ligne de chênes têtards et d’ormeaux aux racines noires débordantes, à la ramure très feuillue. Cela faisait cette «rue creuse» toujours assombrie et 32un peu mystérieuse – si bien qu’une crainte mal définie m’étreignait en la parcourant. Il m’arrivait d’appeler Médor, qui jappait en conscience derrière les brebis fraîchement tondues, pour l’obliger à marcher tout près de moi; et je mettais ma main sur son dos pour lui demander protection.
A la Breure, en présence du large horizon je respirais plus à l’aise. Vers le levant, vers le midi la vue s’étendait, par delà une vallée fertile de grande importance, jusqu’au coteau dénudé, au gazon roussi, qui précédait le bois de Messarges. Quelques champs de culture se voyaient au nord. Au couchant, régnait la forêt peuplée là de grands sapins aux troncs suintants de résine qui m’envoyaient leur senteur âcre.
Mais la Breure elle-même était suffisamment vaste
– et magnifique par beau temps à l’heure matinale où j’y arrivais. La rosée, sous la caresse du soleil, diamantait les grands genêts dont la floraison vigoureuse nimbait d’or la verdure sombre; elle se suspendait aux fougères dentelées, aux touffes de pâquerettes blanches dédaignées des brebis, aux bruyères grises, et masquait d’une buée uniforme l’herbe fine des clairières. Cependant que des bouchures, des buissons et de la forêt s’élevaient sans fin des trilles, vocalises, pépiements et roucoulements, tout le concert enchanteur des aurores d’été.
Pieds nus dans des sabots
plus ou moins fendillés et informes, jambes nues jusqu’aux genoux, je sillonnais mon domaine en sifflotant, à l’unisson des oiseaux. La rosée des arbustes mouillait ma blouse et ma culotte dégoulinait sur mes jambes grêles. Mais ce bain journalier ne m’était pas défavorable, et le soleil avait vite fait d’en effacer les traces. Je craignais davantage les ronces rampant traîtreusement au ras du sol, sous le couvert des bruyères; souvent j’étais arrêté, griffé cruellement par quelqu’une de ces méchantes; j’avais toujours le bas des jambes ceinturé de piqûres, soit vives, soit à demi guéries.
33J’
emportais dans ma poche un morceau de pain dur avec un peu de fromage et je cassais la croûte sur une de ces pierres grises qui montraient leur nez entre les plantes fleuries. A ce moment, un petit agneau à tête noire, très familier, ne manquait jamais de s’approcher pour attraper quelques bouchées de mon pain. Mais un second prit l’habitude de venir aussi, puis un troisième, puis d’autres encore – ils auraient mangé sans peine toutes mes provisions, si j’avais voulu les croire. Sans compter que Médor, s’il n’était pas à la poursuite de quelque gibier, venait aussi demander sa part; même il bousculait les pauvres agnelets – sans leur faire de mal, d’ailleurs – afin d’être seul à me regarder de ses bons grands yeux suppliants. Je lui jetais au loin, pour le faire s’écarter, de tout petits morceaux, et les bêleurs profitaient vite de cet instant pour venir happer dans ma main ce que je voulais bien leur distribuer.
Cela m’amusait, et
aussi beaucoup d’autres épisodes de moindre importance. Je regardais voler les tourterelles, détaler les lapins; je faisais le tour du terrain, suivant les bouchures, pour trouver des nids; je saisissais dans l’herbe un grillon noir ou une sauterelle verte que je martyrisais sans pitié; ou bien, plaçant sur ma main l’une de ces petites bestioles au dos rouge tacheté de noir que les messieurs nomment «les bêtes à bon Dieu» et qu’on appelle ici des «marivoles» je lui chantais le refrain appris de la Catherine:
Marivole
, vole vole;
Ton mari est à l’école,
Qui t’achète une belle
robe
S
’envoler au plus vite était bien pour la pauvrette le meilleur parti: elle risquait fort à demeurer d’être mise en piteux état
Tout de même
je trouvais parfois le temps bien long. J’avais 34ordre de ne rentrer qu’entre huit et neuf heures, quand les moutons, à cause de la chaleur, se mettent à groumer, c’est-à-dire se tassent, tête baissée, dans quelque coin ombreux. Rentrant trop tôt, j’étais grondé et même battu par ma mère qui ne riait jamais et donnait plus volontiers une taloche qu’une caresse. Je restais donc jusqu’au moment où l’ombre du frêne, à droite de l’entrée, s’allongeant perpendiculairement sur la claie, annonçait huit heures.
Mais
attendre jusque-là et, le soir, attendre dans cette même solitude la nuit tombante, quel dur calvaire! Parfois, pris de peur et de chagrin, je me mettais à pleurer, à pleurer sans motif, longtemps Un froufroutement subit dans le bois, la fuite d’une souris dans l’herbe, un cri d’oiseau non entendu encore, il n’en fallait pas davantage aux heures d’ennui pour faire jaillir mes larmes.
Ma première grande terreur ne survint pourtant qu’après plusieurs semaines. C’était au cours d’une chaude après-midi où des bourdonnements endormeurs d’insectes bruissaient dans l’atmosphère lourde. Déambulant les yeux ensommeillés au bord du fossé qui longeait le bois, j’aperçus soudain un grand reptile noir gros comme un manche de fourche et presque aussi long, – sans doute une couleuvre. Mais, n’ayant jamais vu que quelques lézards et quelques orvets, ayant entendu parler des vipères comme de «mauvaises bêtes» particulièrement dangereuses, je me crus en présence d’une énorme vipère noire. Je battis en retraite d’abord, puis revins à petits pas prudents avec le désir de la voir encore: elle avait disparu.
Un quart d’heure après, ayant oublié déjà cet incident, j’étais assis à
quelque distance, en train de taillader avec mon couteau une branche de genêt quand je revis la vipère noire qui rampait dans les bruyères, venant de mon côté très vite. Instinctivement, je me pris à courir dans la direction des moutons. Hélas, j’avais compté sans les ronces traînantes. Avant 35que j’aie parcouru vingt mètres, il s’en était trouvé une pour m’entraver et me faire tomber. Affolé, sanglotant et tremblant, je n’eus pas tout d’abord la force de bouger. Et voilà que je sens un attouchement singulier sur mes jambes nues, et qu’au derrière de la tête quelque chose de frais m’effleure… Je crus que la vipère noire m’ayant rejoint s’étirait sur mon corps. Sous le coup de l’angoisse immense, je me levai d’un bond. Il n’y avait autour de moi nul agresseur reptilien ou autre, mais seulement deux êtres amis venus pour m’affirmer leur sympathie, me prodiguer leurs caresses: le bon Médor m’avait léché les jambes et le petit agneau à tête noire avait posé son nez sur ma nuque. Je me remis un peu de ma grosse émotion, mais rentrai tout de même, à la nuit tombante, avec des traces de larmes, un visage encore convulsé par les sanglots. Pour le coup, maman m’octroya une tranche de la miche de froment et quelques poires Saint-Jean qu’elle avait trouvées sous le poirier de la chènevière. Je n’en eus pas moins une nuit agitée avec délire et cauchemars: – mes parents durent se lever à plusieurs reprises pour me calmer.
Le lendemain,
j’eus licence de longuement dormir; et, comme les foins étaient en passe d’être finis, ma grand’mère me remplaça auprès des moutons pour quelques jours.
Après quoi, le seigle mûr, il me fallut repartir – au-devant d’une nouvelle frayeur, peut-être plus vive encore.
J’assemblais en bouquet avec du chèvre-feuille odorant, des branches fleuries de genêt, des pâquerettes blanches et des bruyères roses, quand un jappement avertisseur de Médor me fit soudain lever la tête. Sortait du bois et s’avançait de mon côté un grand gaillard à barbe noire qui portait sur son épaule un tonnelet au bout d’un bâton.
De par l’isolement de
notre ferme, il était rare que j’aie l’occasion de voir des étrangers, sauf pourtant ceux des fermes voisines: les Simon, de Suippière, les Parnière, de la Bourdrie, 36et, quelquefois, les Lafont, de l’Errain. En voyant venir ce grand noir qui n’était ni de Suippière, ni de la Bourdrie, ni de l’Errain, je fus d’abord frappé de stupeur. Il m’appela:
«Petit! (il prononçait pequi). Eh, pequi, viens voir là!…»
Je songe aux
histoires de malfaiteurs et de brigands entendues aux veillées d’hiver. Sans répondre ni attendre plus, je me prends à courir du côté de la barrière. Et me voici dans la rue creuse trottant toujours vers la maison. Cependant l’homme à barbe noire de crier derrière moi:
«Pourquoi te sauves-tu, pequi, je ne veux pas te faire de mal.»
Il me suit
toujours, et, rien qu’en marchant de son pas normal, il me gagne de vitesse. Quand je me hasarde à jeter derrière moi un coup d’œil craintif, je le vois qui approche… Et lorsque enfin je débouche dans la cour il est vraiment sur mes talons. N’importe, je me crois sauvé, de par mon refuge à la maison. Surprise! la porte est fermée à clef! Trop las pour courir encore, je me blottis dans l’embrasure, poussant des cris comme si l’on m’égorgeait. L’homme des bois arrivait: il se fit très doux:
«Pourquoi pleures-tu, mon pequi ami? Je ne suis pas méchant, va; au contraire, j’aime bien les pequis enfants.»
Il se
prend à me tapoter les joues, et, en dépit de mes larmes, je remarque qu’il a les mains racornies, la figure maigre, et de bons yeux doux sous d’épais sourcils noirs. Il répète sa phrase du début:
«Je ne veux pas te faire de mal…»
Et me demande:
«
Où sont donc tes parents?»
Il n’avait pas l’accent du pays; il prononçait textuellement:
«Où chont donc tes parents?» alors qu’un de par chez nous aurait dit: «Là voù donc qu’ô sont?…» Cette constatation m’intriguait beaucoup.
39Je ne
réponds pas, bien entendu, mais continue à pleurer et crier de plus belle. Tout de même j’étais étonné qu’il ne cherchât pas à me saisir, à m’emporter, et qu’il me parlât doucement avec des caresses. Nous restâmes un moment ainsi, lui très embarrassé, n’osant plus rien dire, moi suffoquant de peur.
Enfin,
arrive ma grand’mère qui était allée conduire les vaches dans une pâture lointaine; elle se hâte, mes cris d’effroi lui étant parvenus; pour la suivre, ma petite sœur Marinette, qu’elle tenait par la main, remue plus que de raison ses jambes trop courtes. L’homme s’avance à sa rencontre, s’excuse de m’avoir fait peur involontairement, donne des explications. Il était un scieur de long auvergnat travaillant dans la forêt avec ceux de son équipe. Leur chantier installé de la veille dans une vente très proche de notre Breure, on l’avait délégué pour aller quérir de l’eau. Ma grand’mère lui indiqua la fontaine qui était commune aux deux domaines du Garibier et de Suippière et qui se trouvait dans le pré des Simon, au delà de notre Chaumat. Il alla sans plus tarder y remplir son tonnelet, et, au retour, entra à la maison pour remercier. J’allai me blottir entre l’armoire et le lit de mes parents, refusant obstinément de le regarder et plus encore de reprendre avec lui le chemin de la pâture ainsi qu’il me le proposait. Ma grand’mère eut de la peine ensuite à me décider à rejoindre le troupeau; elle n’y réussit qu’en me reconduisant jusqu’à moitié de la rue Creuse, en me faisant constater que l’Auvergnat n’était caché nulle part, qu’il avait réellement disparu.
Pourtant, cet homme-là finit par gagner ma confiance. Je le revis dès le lendemain, et, bien que sa présence me causât un mouvement instinctif de
frayeur, je ne me sauvai pas. Même, voyant qu’il s’approchait de moi, je levai mon vieux chapeau pour le saluer. Alors il se mit encore à me parler doucement et me donna quelques jolies branches de fraisier avec leurs fruits vermeils coupés dans le bois à mon intention. Le jour d’après, 40quand je le vis apparaître avec son tonnelet, je courus à sa rencontre et l’accompagnai au travers de la Breure, puis dans la rue Creuse jusqu’à mi-chemin de chez nous. Et pendant toute une semaine il en fut ainsi.
Un matin, il me proposa de
le suivre jusqu’à son chantier. Ma mère m’avait bien défendu de pénétrer dans la forêt à cause des mauvaises bêtes et je lui obéissais à peu près, surtout depuis l’histoire de la couleuvre[1]. Néanmoins, je consentis tout de suite, l’Auvergnat m’ayant promis d’autres fraises et aussi des copeaux dans lesquels je pourrais découper à l’aise des semblants de petits bonshommes et des outils variés: c’était à cela que je passais maintenant le meilleur de mon temps.
Il nous fallut traverser d’abord la zone des sapins; le sol était jonché de leurs fines aiguilles sèches auxquelles se mêlaient quelques pommes de l’année précédente dont les écailles s’ouvraient
grimaçantes. Après, ce furent des chênes et des bouleaux de forte taille dont beaucoup étaient marqués d’un cercle rouge, annonçant leur exécution prochaine. Puis vint un sous-bois épais où la marche était difficile; pourtant, petit comme je l’étais, je me faufilais sans trop de peine dans les traces de mon compagnon qui, d’ailleurs, n’allait pas vite. Mais il laissa revenir trop tôt une branche flexible qu’il avait écartée pour le passage: elle me fouetta le visage et me fit grand mal. J’eus le courage de n’en rien laisser paraître. On a son amour-propre en présence des étrangers!
Pour arriver jusqu’au
chantier, il nous fallut bien vingt minutes. Trois hommes travaillaient là, au milieu d’un abattis de chênes géants. Ils avaient de longues barbes et de longs cheveux, et ils manœuvraient de leurs longs bras de longues cognées. Des planches étaient débitées déjà, et des poutres et 41des solives. Sur un chevalet, une bille énorme était maintenue avec de grosses chaînes. Quatre bidons noirs trônaient côte à côte sur un reste de cendre grise. Une marmite, veuve de son couvercle, gisait à proximité de la cabane de refuge, la «loge», faite de branches et de mottes, dont le toit touchait le sol. Et le ciel projetait sa grande lumière, et le soleil dardait ses rayons vifs sur cet espace découvert, soustrait momentanément au grand mystère environnant. Des bergeronnettes, des hirondelles faisaient la chasse aux moucherons qui s’y ébattaient par essaims nombreux.
Les travailleurs interrompirent l’équarrissage, et, après avoir questionné
sur mon compte leur camarade, ils déclarèrent en riant qu’ils feraient de moi un chieur de long; puis ils prirent chacun leur bidon et s’installèrent sur une bille pour manger.
«Soupe de chieur, tu vois, pequi, me dit mon ami; il faut que la cuiller reste piquée dedans.»
En effet, il planta au milieu la cuiller qui n’oscilla pas: c’était une pâtée épaisse sans aucune trace de bouillon. Il eut encore une phrase qui me fit rire et que je n’ai point oubliée:
«Cha tient au corps au moins, chette choupe-là; elle est plus bonne que chelle de chez vous»
Quand ils eurent tous les quatre vidé leur bidon de soupe, le plus vieux, qui avait la barbe grise, souleva des copeaux et
enleva le couvercle de la marmite; un gros morceau de lard rance s’y trouvait, dont il fit le partage. Chacun prit sa portion sur une tranche de pain noir qui ne me parut pas valoir beaucoup mieux que le nôtre, bien qu’il vînt d’un boulanger de Bourbon. Quand ils eurent mangé, ils se rafraîchirent à tour de rôle au tonnelet, qu’ils tenaient suspendu à la force des bras au-dessus de leur bouche renversée et l’on entendait l’eau glouglouter dans leur gorge.
Après qu’il eut fini, le plus jeune déclara, en s’essuyant du revers de sa manche:
«42Le roi Louis-Philippe n’a peut-être pas déjeuné aussi bien que moi.»
La veille au soir, à Bourbon, où il était allé chercher des outils en réparation, il avait entendu dire que Paris en révolte avait chassé l’ancien roi, que le drapeau blanc à fleur de lis était remplacé par le drapeau aux trois couleurs, et enfin que le nouveau souverain s’appelait Louis-Philippe.
Le chef de chantier, le scieur à barbe grise,
avait son opinion.
«Puisqu’on a tant fait que de changer, c’est le pequi Napoléon qu’on aurait dû faire venir.
– Oui, pour qu’il fasse tuer du monde et dévaster des pays comme faisait son père, dit un autre d’
un ton ironique.
– C’est une bonne République, que j’aurais voulu, moi, reprit le jeune, une bonne République pour embêter les curés et les bourgeois
!
– Allons voir aux fraises, me dit mon ami.
»
Nous nous écartâmes un peu dans la clairière entre les géants étendus. Il me découvrit une fraisière encore inexplorée et je pus me régaler tout à l’aise. J’aimais mieux ça que d’entendre les autres parler du drapeau et du roi.
Ils reprirent le travail et je restai encore un moment pour les voir faire, m’intéressant surtout au mouvement continuel de la grande scie que manœuvraient, au sommet de la bille, le vieillard napoléonien et, au pied, le jeune homme républicain. Je me roulai dans
l’amas de sciure et m’amusai à en remplir mes poches; je fis une provision de copeaux de choix; enfin, timidement, je manifestai l’intention de m’en retourner.
Mon ami
prit la peine de me reconduire jusqu’à la zone des sapins et, avant de me quitter, il posa sur chacune de mes joues son museau barbu.
J’arrivai sans encombre à la lisière du bois et fus heureux de revoir ma pâture avec ses bruyères roses et ses genêts d’or 43dont le grand soleil amortissait l’éclat. Instinctivement, je cherchais des yeux le troupeau
, sans rien voir, hélas! Cela fut cause que je ne pris pas garde au fossé qui limitait notre terrain et que je roulai au fond sur un lit de broussailles d’où je me relevai tout meurtri, tout saignant, la blouse déchirée. Pour la deuxième fois de la matinée, je me montrai stoïque en ne pleurant pas. J’étais d’ailleurs bien trop préoccupé de mes moutons pour m’attendrir sur moi-même. Je me pris à courir au travers de la Breure, comptant les découvrir en train de «groumer» dans quelque coin: mais rien nulle part. Alors je fis le tour des bouchures et j’avisai vers le bas, du côté de la vallée, entre un chêne têtard et une vigoureuse touffe de noisetiers, une brèche accédant à un champ de trèfle dont on avait fauché la première coupe et qu’on laissait repousser pour la graine. Je m’y précipitai et pus voir aussitôt brebis et agneaux en train de se bourrer de trèfle vert, malgré la chaleur.
Mon premier acte fut de crier Médor qui m’avait abandonné dans la forêt pour suivre je ne sais quelle piste:
pas de Médor. J’essayai tout seul de les rassembler et de les pousser vers la haie, y parvins après mille peines; mais au lieu de s’engager dans la brèche, ils se glissèrent de chaque côté et s’éparpillèrent de nouveau dans le trèfle. Une deuxième, une troisième tentative pour les ramener échouèrent de même.
Désespéré, je m’en fus tout pleurant vers la maison pour chercher du secours.
Ma grand’mère était seule, en train de dorloter ma petite sœur Marinette qui, chétive et souffrante, geignait sans discontinuer. Le premier mot de la bonne femme en m’apercevant fut pour me dire que je ramenais les moutons trop tard. Quand je lui eus avoué, en sanglotant, qu’ils étaient dans le trèfle, elle leva les bras au ciel, avec une lamentation pitoyable:
«Ah
là, là, là! Voué-tu possib’ mon Dieu! Sainte Mère de Dieu!… O vont tous gonfler!… O vont tous êt perdus!… 44Qui que j’vons faire, mon Dieu? Qui que j’vons dev’nir?…»
Elle
traversa la cour, monta sur le tertre qui dominait la grande mare entourée de saules et se mit à brailler d’une voix déchirante:
«Ah! Bérot… Aah! Bérot!»
Au quatrième appel, mon père répondit de même par un «
Aah!» prolongé. Ma grand’mère lui cria alors de venir bien vite; puis, m’ayant ordonné de rester là pour prévenir mon père, elle se sauva par la rue Creuse dans la direction de la Breure, portant toujours la Marinette dans ses bras.
Mon père ne tarda pas d’arriver; il s’arrêta un instant tout essoufflé, m’interrogeant du regard; et quand je l’eus renseigné, il
repartit en courant avec un juron de dépit.
Je le suivis de loin, très tourmenté et toujours pleurnichant. Quand j’arrivai à la pâture, les moutons
sortis du trèfle s’en venaient d’un air las, le ventre ballonné, la tête basse, les oreilles pendantes. Derrière, ma grand’mère et mon père se lamentaient de compagnie, disant qu’ils étaient tous gonflés, que pas un n’en réchapperait. Ma grand’mère proposait d’aller chercher, à Saint-Aubin, Fanchi Dumoussier qui savait la prière. Mon père s’inquiétait surtout de faire prévenir, à Bourbon, M. Fauconnet, le maître, et voulait demander à Parnière, de la Bourdrie, qui s’y entendait un peu, de bien vouloir venir percer les plus malades.
Depuis un moment déjà je marchais en silence à côté d’eux quand ils s’avisèrent de me regarder. Le sang des égratignures du fossé, délayé par les larmes, me faisait le visage souillé et ma blouse et ma culotte présentaient de trop visibles accrocs. Ma grand’mère et mon père se méprenant sur les causes de ces avaries, crurent que j’avais, le premier, franchi la haie par fantaisie et qu’ainsi j’étais le seul coupable de la frasque du troupeau. Pour me justifier, je leur contai sans mentir l’emploi de ma matinée. Alors ils jurèrent beaucoup après ce «45cochon d’Auvergnat» qui m’avait entraîné. La grand’mère ne m’en jugeant pas moins très coupable engageait mon père à me corriger ferme. Lui, toujours pacifique, répondit que ça ne ramènerait rien et me laissa tranquille. Pourtant je n’en fus pas quitte à si bon compte. A la maison, ma mère, rentrée des champs, m’administra plusieurs claques et une bonne fessée qui me firent sauver au fond de la chènevière, dans un grand fossé bordé d’ormeaux, où je boudai et pleurai tout mon soûl. Quand ce fut l’heure du repas, mon parrain vint me chercher pour manger; il ne parvint à me décider à le suivre qu’en me jurant que je ne serais plus ni battu, ni attrapé. Il me dit que Parnière, de la Bourdrie, avait percé les dix bêtes les plus malades et que deux brebis seulement étaient crevées. On comptait pouvoir sauver le reste. Une troisième mourut cependant et un petit par surcroît.
De cette affaire, mon ami l’
Auvergnat paya les pots cassés. Quand il revint avec son tonnelet dans le cours de la soirée, ma grand’mère et maman se prirent à l’invectiver, l’accusant d’être cause de ce grand malheur qui allait nous mettre tous sur la paille et lui défendant de reprendre de l’eau à notre fontaine. Le pauvre homme, assez déconcerté, s’excusa très humblement, tendit les bras avec de grands gestes comme pour prendre le ciel à témoin de sa complète innocence – et s’éloigna, jugeant toute explication inutile devant la fureur exaspérée de ces femmes. Il alla quérir l’eau dorénavant à la source de Fontibier, au delà de Suippière, à trois bons quarts d’heure de son chantier. Je ne le revis plus jamais.
Les
orages me causèrent aussi, cet été-là, des ennuis sérieux. J’avais l’ordre de rentrer dès qu’il viendrait à tonner fort, parce qu’il est mauvais de laisser mouiller les moutons. Or, un matin, le temps s’assombrit sérieusement du côté de Souvigny. Bientôt des éclairs en zigzag coururent dans ce noir et des grondements en partirent. Je décidai de rallier la maison, après 46une petite heure de garde. Dans la rue Creuse, entendant moins le tonnerre, j’eus le pressentiment d’une bêtise, mais non point le courage de retourner. A l’arrivée, maman me demande d’une voix dure qu’est-ce qui m’a pris de revenir si tôt; et comme je lui parle de l’orage, elle se met à hausser les épaules, me disant que je n’étais qu’un «bourri» de ne pas savoir encore que les orages ne sont jamais pour nous lorsqu’ils prennent naissance du côté du soleil levant. Pour me faire entrer dans la tête cette vérité élémentaire, elle me gratifia de deux claques et m’obligea à repartir sans plus.
«Qui a été pris, se méfie…» Quand survint un autre orage, je jugeai prudent de ne pas m’emballer, bien qu’il se soit formé sur Bourbon. Sans broncher, je laissai donc passer tous les grondements précurseurs. Mais
le fracas allait crescendo; des éclairs impressionnants rayaient le ciel de leurs tortils lumineux: l’orage gagnait sur Saint-Aubin. Bien que j’eusse très peur, je ne me décidai à partir qu’au moment où se mirent à tomber de grosses gouttes espacées. J’étais à peine dans le chemin creux que la pluie augmenta soudain, tomba en averse de déluge, parsemée de grêlons. Les moutons refusaient d’avancer; j’étais ruisselant, transpercé, meurtri et commençais à me faire bien du mauvais sang quand j’aperçus venir mon père, les épaules couvertes d’un sac vide en guise de pèlerine. Il me demanda si j’étais devenu fou pour ne pas rentrer par un temps pareil. A la maison, après qu’elle m’eut fait revêtir des habits secs, ma mère me tarabusta de nouveau.
Ayant été battu pour venir quand il ne fallait pas et battu pour ne pas venir quand il fallait, on comprendra combien
par la suite les ciels d’orage me semblaient doublement gros de menaces.

[1] Dans les campagnes bourbonnaises
, la dénomination «mauvaises bêtes» s’appliquent surtout aux reptiles.

IV
47Songeant qu’à moins de sept ans m’advenaient ces aventures, comparant mon enfance à celle des petits d’aujourd’hui qu’on dorlote et qu’on choie, et qu’on n’oblige à aucun travail sérieux avant douze ou treize ans, je ne puis m’empêcher de dire qu’ils ont joliment de la chance. En ai-je fait, moi, des séances de plein air pendant qu’eux font leurs séances d’école! Du temps que j’étais berger, j’esquivais les très mauvais jours: car on n’envoie pas les brebis dehors quand il pleut ou neige. Mais quand j’atteignis neuf ans on me confia les cochons et c’en fut fini de cet avantage. Qu’il pleuve ou vente, que le soleil darde ou que la bise cingle, par la neige ou par le gel, il me fallait aller aux champs. Oh! ces terribles factions d’hiver, alors que l’on est enduit de boue tout au long des jambes, que l’on a les pieds mouillés et que le froid étreint, quoi qu’on fasse, en une progression méchante! On ne peut pas s’asseoir; les bouchures dépouillées ne donnent plus d’abri; les doigts gourds et crevassés font mal; un tremblement inconscient vous agite: oh! qu’on est malheureux!
Il y avait toujours deux truies mères qu’on appelait les «
vieilles gamelles» et des laitons ou nourrains, plus ou moins, selon les circonstances ou la réussite des portées – une quinzaine en moyenne. Tout cela s’agitait, grognait, fouillait le sol. Quand les truies avaient des petits tout jeunes demeurés à l’étable, elles devenaient particulièrement difficiles à garder, l’instinct de la maternité les poussant à les rejoindre au plus vite. Elles perçaient au travers des bouchures avec une facilité étonnante et il fallait veiller ferme, ruser avec elles pour les 48empêcher de partir; il était d’ailleurs impossible de les faire rester bien longtemps. Au moins dans ces moments-là s’en allaient-elles tout droit vers la maison. Mais non plus quand les petits, devenus plus forts, les suivaient. Maraudeuses à l’excès, elles arrivaient parfois à pénétrer dans un champ de céréales il n’était pas commode de les découvrir. Je reçus encore de bonnes taloches quand je ne sus pas préserver de leurs ravages les blés ou les orges.
Après les céréales, les fruits. Mes bêtes connaissaient, dans un rayon de plusieurs kilomètres, tous les poiriers sauvageons grands producteurs. Il ne m’était guère possible d’empêcher leur promenade quotidienne circulaire pour manger les fruits tombés. Les choses continuaient de même à l’époque des châtaignes, des faînes et des glands. En cette période d’arrière-saison il fallait cependant protéger les semailles nouvelles et les pommes de terre non encore arrachées. Les familles parfois se divisaient, chaque bande de petits suivant la mère en des endroits différents. Ou bien les jeunes, trop inexpérimentés, restaient en panne, les uns ici, les autres ailleurs. A certains jours de guigne je ne pouvais arriver à les rassembler tous. Souvent il me fallait, à la tombée de la nuit, repartir au diable à la recherche des manquants.
A tous les embêtements que les cochons me causaient aux champs, venait s’ajouter l’ennui d’entretenir en parfait état de propreté le domicile particulier de ces messieurs. Ils
logeaient toujours à l’étroit en des réduits adossés au pignon de la maison, d’un nettoyage difficile à cause des pavés disjoints. Je faisais de mon mieux pourtant; mais la grand’mère, qui avait la manie d’inspecter partout, ne trouvait jamais que ce fût assez propre et poussait les autres à me faire des observations. Je fus giflé certain jour par maman pour avoir mis à des gorets nouveau-nés de la paille trop raide, ce qui risquait, paraît-il, de leur faire tomber la queue
49Ces petites misères ont suffi à me faire garder de ce temps-là d’assez mauvais souvenirs. Mais ce fut à une foire d’hiver à Bourbon,
j’étais allé avec mon père conduire une bande de nourrains, que m’advint le plus triste épisode de ma carrière de porcher.

V
Mon parrain s’étant fait une entorse, mon frère Louis devait le suppléer pour le soin des bêtes; ma sœur Catherine d’autre part était très enrhumée. Ainsi en arriva-t-on à me désigner pour cette foire, ce qui ne me fit pas déplaisir, bien au contraire. Depuis que nous étions au Garibier, je n’avais jamais quitté le territoire du domaine, si ce n’est pour aller à la messe, à Meillers, les jours de fête, quatre ou cinq fois par an tout au plus. Or, d’avoir traversé Bourbon le jour du déménagement, il m’était resté le souvenir vague et confus d’une ville immense avec de hautes maisons, de beaux magasins et des rues si nombreuses qu’il ne devait pas être facile de s’y reconnaître. J’étais fort content d’aller revoir toutes ces choses étonnantes!
Pourtant, le matin, je trouvai fort désagréable de me lever
vers trois heures. Maman, non sans me secouer ferme, m’attifa de mes habits des grands jours – lesquels n’étaient guère luxueux, puisqu’ils avaient servi à mes deux frères avant de m’échoir – et voulut me faire manger la soupe. Mais non! du sable toujours me brouillait les yeux; ma tête trop lourde s’inclinait sur mon épaule ou s’appuyait sur la table. Prévoyant qu’avant peu je regretterais ma somnolence du matin, la bonne femme bourra mes poches d’un morceau de pain et de quelques pommes:
«50Pour quand tu auras faim, petit!»
Elle m’enveloppa le cou dans un gros cache-nez de laine et me couvrit les épaules d’un vieux châle gris effrangé.
«Tu vas avoir bien froid, mon pauvre Tiennon, ça me fait de la peine de te voir partir par un temps pareil.»
Elle me montrait, ce matin-là, une tendresse inaccoutumée
; une douceur attristée passait dans son regard et dans sa voix; j’eus conscience de son amour de mère que sa dureté coutumière dissimulait trop.
A quatre heures,
elle nous aida à démarrer hors de la cour les nourrains étonnés – puis s’en retourna nous ayant souhaité bonne vente…
Et ce fut pour le père et pour moi, dans le grand gel de cette fin de nuit, le long trajet par les chemins pétrifiés, biscornus – qui se passa, somme toute, sans trop d’ennui ni de souffrance. Sur les sept heures et demie, nous voici installés au champ de foire, en bonne place, le long d’un mur. Mon père tire d’un petit sac de toile bise, apporté exprès, des poignées de seigle qu’il jette aux cochons pour leur faire prendre patience. Bientôt néanmoins, ils se mettent à grogner à cause du froid; leurs poils se hérissent; il devient difficile de les faire tenir en place.
J’ai
bien froid, moi aussi. Succédant à l’activité de la marche le calme de ce foirail est vraiment cruel. Les frissons me gagnent; mes dents claquent; mes pieds s’engourdissent, si douloureux! Puis j’ai l’estomac qui crie famine; mais mes pauvres mains sont tellement raides qu’il me faut les réchauffer à la chaleur de mon corps avant que de pouvoir sortir de ma poche les provisions. Et le cinglement de l’air glacé m’oblige à m’interrompre de manger pour les réchauffer encore.
Mon père a de la peine à s’en tirer, lui aussi. Il bat la semelle constamment, se frotte les mains avec rage, ou bien, avec 51de grands mouvements de bras, fait le geste de s’étreindre.
Cependant la foire allait son train
, assez peu importante d’ailleurs. «Une foire morte disaient les habitués. Autour de nous, d’autres cochons – nourrains et petits laitons blancs grognaient d’avoir trop froid, comme les nôtres. Plus loin, les «cent kilos» protégés par leur graisse, digéraient affalés sur le sol durci, ou se levaient avec une plainte encolérée quand un marchand les frappait de son fouet pour les examiner. A l’autre extrémité de l’enclos, les moutons paraissaient malheureux et malades sous le givre qui mouillait leur toison. On ne voyait pas les bovins assemblés dans l’autre partie du champ de foire qu’un mur séparait de celle où nous étions, mais on entendait leurs beuglements ennuyés, plaintifs. Les gardiens, paysans en sabots de bois, pantalons d’étoffe bleue, grosses blouses et casquettes – avec des cols de chemises très hauts dans lesquels s’engonçaient leurs figures maigres – grelottaient de compagnie et se livraient, comme mon père, à des mimiques diverses pour vaincre le froid. Peu de monde en dehors de ceux-là: seulement quelques gros fermiers en peaux de chèvre, quelques marchands en longs cabans gris ou bleus qui circulaient sans relâche, ayant hâte de terminer leurs affaires pour aller déjeuner dans quelque salle d’auberge bien chauffée. Les oisifs, ceux qui vont aux foires pour tuer le temps, étaient prudemment restés chez eux.
Voici de loin en loin passer M. Fauconnet, notre maître. C’est un homme d’une quarantaine d’années, aux larges épaules, à la figure rasée, un peu grimaçante; de bonne humeur, il sourit volontiers d’un sourire bénin sans franchise; mais quand quelque chose lui déplaît son visage se plisse et devient dur. Il est furieux aujourd’hui, à cause de la nécessité de vendre à bas prix si l’on veut vendre. Il bougonne parce que trois des cochons sont trop inférieurs, disant qu’on aurait 52mieux fait de les laisser à la maison, que la bande se trouve dépareillée de leur présence.
J’ai
toujours froid et commence à trouver le temps long. Mon père me propose bien d’aller faire une tournée en ville, mais je crains de m’égarer, et tous ces gens inconnus qui circulent m’effraient un peu.
Plusieurs tentatives de vente ayant échoué, nous nous
disposons à repartir lorsque, sur les dix heures, M. Fauconnet revient en compagnie d’un marchand très loquace. Long débat, entente finale sauf pour les trois petits que le marchand dédaigne. Et le maître n’insiste pas trop pour les lui faire accepter. Il se soucie peu des peines qui résultent pour nous d’avoir à les ramener. Deux grandes heures d’attente sur la route de Moulins où nous devons opérer la livraison des cochons vendus. Station longue et sans charme malgré le froid moins rude en ce milieu de jour.
Le moment venu
, des gens de bonne volonté, qui attendaient comme nous pour livrer leurs bêtes, nous aident à effectuer le triage de nos «rebuts». Après le règlement – en pièces d’or que mon père a la précaution de faire sonner une à une sur la chaussée humide – nous retraversons la ville, prenant à côté de la rivière de Burge, une rue montueuse et grossièrement pavée qui débouchait dans le haut quartier sur la place de l’église: c’est de là que partait le chemin de Meillers.
Sur cette place de l’église, au carrefour de la route d’Autry, mon père me
laisse seul pour aller remettre aussitôt, selon l’usage, à M. Fauconnet l’argent de la livraison. J’étais bien un peu inquiet de le voir partir; mais il m’avait promis de n’être pas longtemps et de rapporter du pain blanc et du chocolat pour mon goûter; de plus, il voulait demander à M. Vernier, un fermier de Meillers qu’il comptait rencontrer chez notre maître, de me ramener en croupe sur son cheval. Ces promesses m’incitaient à la patience résignée.
53Je
jette aux trois gorets le peu de grain qui reste au fond du sachet de toile. Ils s’y intéressent peu et ne tardent pas à me causer du désagrément. L’un se sauve dans le chemin de Meillers qu’il reconnaît sans nul doute, tandis qu’un autre redescend en courant vers la ville. Fort à propos, un homme qui s’en retournait de la foire me vient en aide pour les rassembler. Ils sont tranquilles un moment, pas longtemps. Les voici bientôt pris à courir de côté et d’autre en grognant, et j’ai mille peines à ne pas les échapper. Aux rares instants où ils sont sages, je porte obstinément mes regards sur l’entrée de la ruelle par où mon père s’en est allé, avec l’espoir toujours déçu de le voir réapparaître. Et, de plus en plus, je suis torturé par l’ennui, par le froid, par la faim.
Il y avait longtemps, longtemps que j’étais là, quand j’entendis sonner trois heures à l’horloge
municipale – de la tour de la Sainte-Chapelle. Cette tour et les trois autres, plus éloignées, qui sont les derniers vestiges de l’ancien château, assombries naturellement par la patine des siècles, apparaissaient plus sombres encore sous le ciel gris, noyées et presque indistinctes dans la grande brume du soir givreux. Au-dessous, la ville silencieuse, invisible presque, semblait anéantie par l’effet d’une mystérieuse catastrophe. Et cette place, avec ses arbres squelettiques, ses arbustes buissonneux chargés de paillettes blanches, son carré de gazon nu qui craquait sous les pas, son bassin rectangulaire dont les glissades des gamins avaient meurtri la glace terne, cadrait bien avec la tristesse générale. Au fond, l’église, aux massives portes fermées, paraissait hostile à la prière et à l’espoir. A droite, dans un jardin aux murs élevés, un petit château tout neuf, flanqué de deux tours carrées, prenait dans la grisaille un air rébarbatif et hargneux de prison. En bordure du chemin de Meillers, face à l’église, une belle maison à un étage montrait une façade inquiétante de par l’assaut de vilains reptiles noirs – rosiers et glycines bien jolis 54sans doute à la belle saison. Des chaumières basses accolées, précédées d’une ligne uniforme d’étroits jardinets, contrastaient avec ces immeubles cossus. Maisons de pauvres, – journaliers, vieillards ou veuves – moins une, vers le milieu, dont le locataire était savetier, ainsi que l’attestait la grosse botte suspendue au-dessus de la porte. Côté de la ville, la maison d’angle de la rue pavée servait à la fois d’épicerie et d’auberge: des pains de savon s’apercevaient derrière les vitres de l’imposte; une branche de genévrier se balançait au mur.
Comme l’église, toutes ces habitations restaient closes; elles contenaient sans doute des foyers flambants, des poêles chauds auprès desquels les gens pouvaient se rire de l’hostilité du dehors. L’hostilité du dehors, j’étais tout seul à en souffrir avec mes trois cochons.
Voici s’ouvrir la grille qui accède au jardin du château; deux prêtres en sortent, qui s’inclinent profondément devant la dame encapuchonnée qui les a accompagnés jusque-là. Ils me jettent en passant un regard indifférent, et pénètrent dans la maison aux reptiles noirs – le presbytère sans doute. La porte d’une des chaumières crie sur ses gonds. Une grande femme ébouriffée paraît dans l’embrasure, jette dans son jardinet l’eau d’une casserole. Son gamin, de mon âge à peu près, profite de cet instant pour s’esquiver et se mettre à patiner sur le bassin. Après cinq ou six glissades, il va cogner à la porte du cordonnier en criant par trois fois le nom d’André. Cet André, plus petit, finit par apparaître, et tous deux glissent un long moment de compagnie, tantôt debout et se suivant, tantôt accroupis et se tenant par la main. Mais la grande femme ébouriffée, ayant ouvert sa porte à nouveau, leur enjoint de rentrer, d’un ton qui les détermine à ne pas se le faire répéter. Et me voici seul encore sur la place.
De loin en loin,
des cultivateurs passaient; ils s’en allaient marchant vite, ayant hâte de regagner leur logis. Et s’en 55allaient aussi quelques fermiers à cheval, emmitouflés dans leurs manteaux et leurs cache-nez. L’un d’eux, juché sur un gros cheval blanc, s’arrête en m’apercevant:
«
D’où donc es-tu, mon p’tit gas?
– De Meillers,
M’sieu, fis-je en balbutiant, les dents claquantes.
– Tu n’es pas le petit Bertin, du Garibier?
– Si,
M’sieu.
– Et ton père n’est pas
venu te rejoindre?
– Non,
M’sieu.
– Voilà qui est fort, par exemple!… Il se sera mis en noce, pardi!… Eh bien, mon garçon, je devais t’
emmener; mais dans ces conditions, rien à faire… tu ne peux pas laisser tes cochons. Donne-toi du mouvement, surtout, ne te laisse pas engourdir
Après ces
judicieux conseils, M. Vernier éperonne son cheval, disparaît bientôt dans le brouillard. Et je reste navré de ce qu’il m’a dit au sujet de mon père:
«Voilà qui est fort, par exemple!… Il se sera mis en noce…»
Cette chose, à laquelle je n’avais pas encore pensé, me
semble à présent très vraisemblable. Mon père, lorsqu’il allait à la messe à Meillers, rentrait d’habitude tout de suite après. Mais les jours de foire, il lui arrivait d’être moins sage et souvent j’étais couché avant son retour. Le lendemain, il paraissait mal en train, ennuyé, maussade, et maman le disputait tout en le plaignant d’avoir la tête trop faible, pas assez d’énergie pour résister aux entraînements du hasard.
Dès quatre heures, la nuit vint: elle tombait du grand ciel bas et noir; elle montait de la brume
flottant au-dessus du sol, soudain épaissie. Je tremble de froid, de faim et de peur. N’ayant rien mangé de la journée que mon croûton dur et mes pommes, je me sens défaillir. Des grondements remuent 56mes entrailles, des voiles sombres me brouillent les yeux; le faible poids de mon corps pèse lourdement sur mes jambes molles. Un regret me vient de ne pas m’être plus tôt hasardé à partir seul, bien que le chemin ne me fût guère familier. Mais à présent que s’enténébrait la campagne, j’aurais préféré geler sur place que de me mettre en route. Les cochons, comme moi fatigués, dorment au fond du fossé; j’en profite pour m’asseoir auprès d’eux, refoulant mon chagrin.
Un domestique à face rasée
sort du château avec un panier vide, suit à grands pas la ligne des arbres de la place et, par la rue pavée, disparaît vers la ville – d’où il revient un moment après, le panier lourd de provisions, et portant sous le bras un pain long à croûte dorée pour lequel j’eus un regard d’envie.
Cinq heures: c’
est la nuit tout à fait. A peine puis-je distinguer une voiture de bohémiens s’éloignant de la ville par le chemin de chez nous. Deux hommes encadrent le malheureux cheval qu’ils frappent à grands coups de bâton. Derrière, trois adolescents loqueteux à souhait baragouinent en une langue inconnue, cependant que de l’intérieur du véhicule s’élèvent des lamentations, des cris d’enfants battus, des voix de mégères exaspérées. J’avais entendu dire que ces gens à réputation équivoque volaient des enfants pour les torturer, en faire des mendigots exciteurs de pitié. Et mon sang de se glacer davantage et mon cœur de se mettre à battre plus que de raison. Mais le groupe défila sans paraître me voir.
Ils ne me virent pas non plus, les deux couples d’amoureux qui suivirent peu après. Ils s’en venaient sans doute de danser dans quelque auberge. Les filles avaient mis leurs capes de travers en leur grande hâte de partir, vu l’heure tardive; les garçons les serraient par la taille en une étreinte que le froid rendait bien excusable.
Le sacristain
sonna l’angélus du soir. Le presbytère, les 59chaumines ayant clos leurs volets, ne laissaient entrevoir que de minces filets de lumière. Il gelait ferme; la brume se dissipait en partie, et c’était maintenant comme un vague crépuscule qui faisait mystérieux et bizarres les objets environnants. Je souffrais moins; mais des voiles sombres brouillaient mes yeux plus fréquemment, et dans mes oreilles tintaient des sons de cloches, comme si l’angélus eût sonné sans fin
Les cochons, éveillés à nouveau, me donnaient bien du mal à garder. Mais, en dépit de la dépense d’énergie nécessitée par leurs allées et venues, le froid me gagnait les os.
Des jeunes gens, en un groupe bruyant, montaient de la ville. L’un, très grand, marchait en tête, faisant des moulinets avec son bâton. Bras dessus, bras dessous, trois autres suivaient, titubant et se bousculant; les deux derniers, qui s’étaient attardés pour allumer leurs pipes, gambadaient à dix mètres. Celui d’en avant chantait d’une voix forte, brusque et saccadée, un refrain d’ivrogne:

A boire, à boire, à boire,
Nous
quitt’rons-nous sans boire!

Interrogation à laquelle les trois du milieu répondirent par un «Non!» formidable. Et tous reprirent, chacun sur un ton différent, avec des gestes drôles:

Les gas d’Bourbon sont pas si fous
De
se quitter sans boire un coup!

Ce
dernier mot se prolongeait au bis en un «ouou» long à s’éteindre qui battait son plein quand ils me dépassèrent sans soupçonner ma présence dans l’ombre noire du grand mur, au plus creux du fossé.
Quel bon parfum
de cuisine m’arrive du château, une délicieuse odeur de viande en train de cuire dans le beurre grésil60lant. Cela réveille les facultés de mon estomac vide. Il me prend envie de franchir le mur, de crier, de hurler ma misère et ma faim, de demander une petite part de ces bonnes choses. Pour échapper à la tentation, je me rapproche du presbytère.
Mais là aussi, je perçois un bruit de cuillers, un parfum de soupe qui, pour être moins pénétrant que celui de l’orgueilleuse bâtisse neuve, n’en était pas moins suave. Eh oui! partout dans les maisons chaudes sonnait l’heure du repas du soir. Ils dînaient, les bourgeois et les prêtres et aussi les petites gens des chaumières dont la soupe, pour être sans odeur, devait quand même être si douce à l’estomac! Seul, restait sur le chemin, sous le givre et le gel, un petit paysan attifé d’un châle gris qui gardait trois cochons rebutés – un petit paysan morfondu par une faction solitaire de cinq heures et qui n’avait mangé dans toute la journée qu’un morceau de pain et trois pommes; et ce petit paysan, c’était moi! Ils m’avaient tous vu, ceux du château et ceux du presbytère, et les ménagères des chaumines et leurs petits qui étaient de mon âge; ils m’avaient tous vu, mais sans daigner me faire l’aumône d’une parole de sympathie, sans supposer que je pouvais souffrir. Et pas un n’avait la pensée de venir voir si j’étais encore là dans la nuit
Sept heures sonnèrent à la Sainte-Chapelle; je
compte tristement les coups de timbre frappant l’airain qui, dans le silence de ce nocturne cadre d’hiver, me semblent lugubres comme un glas… Accroupi dans le fossé, je sens mes yeux se fermer, une invincible somnolence m’envahir. Les sensations s’atténuent et la pensée. Quelques souvenirs pourtant hantent mon cerveau quasi mort. Ils se rapportent à ceux de chez nous, y compris le chien Médor – à la forêt, à la Breure, aux êtres, aux lieux qui ont tenu une place dans ma vie d’enfant, et qu’il me semble avoir quittés depuis si longtemps. Cela ne me donne ni regret, ni attendrissement; cela tient plutôt du rêve. 61Je ne suis plus bien certain d’avoir vécu cette vie passée; j’ai la conviction que je ne la vivrai plus. Je glisse vers la mort et suis sans force et sans volonté pour résister à l’engourdissement final
Et voilà que
je fus tiré de ma torpeur par un bruit de pas connus. Mon père arrivait, toussant, crachant, marchant un peu de travers; mais réellement c’était lui! J’oubliai d’un coup le chagrin, les terreurs, les souffrances, tout le long martyre de cette journée, dans le grand bonheur de le retrouver. Exultant de joie, j’allai me jeter dans ses bras. Lui, dans l’habituel état d’hébétement qui suit l’orgie, parut tout d’abord étonné de ma présence ici. Puis le souvenir lui revint et il m’étreignit à son tour, en un débordant enthousiasme d’amour paternel selon l’habitude chère aux ivrognes d’exagérer toujours leurs impressions. Il pleura, mon pauvre père, de m’avoir laissé toute la journée seul! Il avait dans sa poche un croûton de pain, reste de son déjeuner d’auberge, un morceau de sucre, dernier vestige du café qui avait suivi le déjeuner: je croquai ces débris qui me donnèrent quelques forces. Il voulait aller m’acheter d’autres provisions à l’épicerie-auberge du bas de la place; je m’y opposai. Puisqu’il était là, lui, mon protecteur et mon guide, je ne craignais plus rien et me sentais le courage de marcher jusque chez nous l’estomac vide.
Les cochons circulaient dans le chemin
, paraissant, eux aussi, à demi anesthésiés. C’était, à coup sûr, la seule explication de leur sagesse, car je n’avais pas dû faire jusqu’au bout, même inconsciemment, mon office de gardien.
Le retour fut long, silencieux
, pénible. Mes yeux se fermaient et mon père, dont je ne lâchais pas la main, me traînait presque. Puis il avait à fouailler toujours les cochons qui lambinaient. Enfin, un moment vint où il dut s’arrêter, s’accoter, le front dans la main, à une clôture de pierres sèches; des hoquets de plus en plus rapprochés le secouèrent; il devait 62souffrir atrocement; il finit par vomir et put repartir un peu soulagé.

Onze
heures passé quand nous fûmes rendus. J’entrai tout de suite à la maison, laissant mon père s’occuper des cochons. Au coin de l’âtre où s’éteignaient les dernières braises, maman veillait toujours en tricotant. Toute la soirée elle avait prêté l’oreille aux bruits du dehors, comptant nous voir arriver, sentant grandir son inquiétude à mesure qu’avançait l’heure. Elle me demanda pourquoi nous nous étions tant attardés. Quand je lui eus fait le récit de la journée, elle se prit à me plaindre, à me dorloter, en même temps qu’elle foudroyait de son plus mauvais regard mon père qui venait d’entrer. Puis elle parut ignorer sa présence, ne lui prêta aucune attention. D’ailleurs, il se coucha sans un mot. Je mangeai un reste de soupe, un œuf cuit sous la cendre. Ce régal me réconforta; mais tout de même je ne pus guère dormir
Il me fallut plus d’une semaine pour me remettre de cette journée et du gros rhume gagné pendant ma trop longue faction. Mais il fallut à mon père et à maman bien plus de temps encore pour en revenir à leurs relations normales.

VI
Vint le moment où je dus aller au catéchisme: ce fut mon premier contact avec la société. La société, pour la circonstance, était représentée par un vieux curé à la mine rose et aux cheveux blancs, et par cinq gamins, dont quatre étaient, pour le moins, aussi sauvages que moi. Seul, Jules Vassenat, le fils du buraliste-aubergiste,
semblait moins 63emprunté – qui allait en classe quelquefois à Noyant, le gros bourg le plus proche. Les écoles étaient loin les unes des autres à ce moment, et seuls les quasi-bourgeois pouvaient y envoyer leurs enfants; car les annuités étaient chères.
Le catéchisme des garçons se faisait à huit heures du matin. Comme il y avait une bonne lieue du Garibier
à l’église, il me fallait partir de chez nous l’hiver avant qu’il fasse jour. Par les temps de gel je m’en tirais bien, sauf qu’il m’arrivait souvent de buter dans les chemins cahoteux et même de m’étaler… Mais par les temps humides, la boue pénétrant dans mes sabots crottait mes «chausses» de laine, ce qui me rendait très mal à l’aise durant la séance. Sans compter que de me voir si «patouillé» le curé se fâchait. A vrai dire, il ne ménageait pas davantage mes camarades, guère plus favorisés que moi sous le rapport des chemins. D’un caractère très emportant, il s’emballait à fond quand nous n’étions pas sages ou quand nous répondions de travers à ses questions:
«
Sac à papier! jurait-il. Voleur de grain!»
Et il nous donnait sur la tête de grands coups du plat de son livre. Mais ses colères
passées, il en arrivait à nous dire des «goguenettes[1] » et à rire avec nous. Telles attentions délicates rachetaient largement ses sévérités passagères. C’est ainsi qu’à l’occasion d’un mariage il nous partagea la brioche bénite à lui offerte par les jeunes époux; qu’il nous distribua des dragées au lendemain d’un baptême; et nous gratifia, le 31 décembre, d’une orange chacun, en nous priant de ne pas aller l’embêter le lendemain pour la bonne année. Brave homme au demeurant, familier avec tout le monde, jovial et sans malice, ayant son franc-parler, même avec les riches. Nullement un léche-pieds comme j’en ai tant vu depuis.
Je ne pouvais guère rentrer du catéchisme avant dix heures, 64mais
il était souvent plus tard – en raison de mes parties avec un camarade, Jean Boulois, du Parizet, qui s’en venait un bout de chemin avec moi.
Nous passions
non loin du village sur la chaussée d’un grand étang, juste à côté du moulin, et nous arrêtions chaque fois pour voir tourner la roue motrice, entendre le grincement des meules, le tic tac du mécanisme. Nous trouvions amusant aussi de voir partir les garçons avec leurs gros chevaux portant à dos la farine des clients; ils rapportaient de même le grain à moudre. Nulle carriole encore en raison de l’absence de routes.
L’ingénieux Boulois avait toujours à me proposer des distractions nouvelles. Il m’entraîna le long d’un ruisseau où croissaient des arbustes dont les fruits, semblables à des grains de corail, nous servirent à faire des colliers. Il m’apprit à faire des pétards de sureau et des «merlassières» pour prendre les oiseaux en temps de neige. Nous cherchâmes des prunelles qui, une fois gelées, sont mangeables. Ainsi, nos trajets de retour duraient longtemps: je finis par ne plus arriver qu’à onze heures au lieu de dix et contais à maman que le curé nous gardait de plus en plus tard.
«
Allons, mange vite la soupe, faisait-elle; tes cochons s’impatientent à l’étable; il y a deux heures qu’ils devraient être aux champs
Je repartais alors dans la Breure ou dans quelque jachère pour une bien longue séance de garde: la solitude me pesait plus qu’avant

Mais n’eus-je pas
l’imprudence de ne rentrer qu’à midi certain jour? Cela mit tout le monde en éveil. Le dimanche suivant, maman s’en fut trouver le curé qui lui dit que nous étions toujours libres à neuf heures. Elle me tança d’importance et il me devint impossible de continuer à lambiner. Passé dix heures et quart, dernière limite, j’étais sûr d’être attrapé…
En mai 1835, après ma deuxième année de catéchisme, le 65bon curé blanc me fit faire
la communion. Étant camarade avec mon ami Boulois, je fus après la messe, en compagnie de mon père, de ma mère et de mon parrain, déjeuner au Parizet. Maison aisée, repas copieux: il y avait une soupe au jambon, du lapin, du poulet, de la miche de froment toute fraîche, de la galette et de la brioche; il y avait du vin – j’en bus bien un verre entier – et du café, que je ne connaissais pas encore. Je dus abuser un peu de toutes ces bonnes choses; toujours est-il que je fus indisposé à la cérémonie du soir et mal à l’aise encore durant la nuit.
J’ai pu me convaincre
souvent, depuis, que tout plaisir se paie – d’une rançon parfois très amère.

[1] Anecdotes. Bons mots.

VII
Nouveau festin au mois de novembre de cette même année à l’occasion de la noce de mes deux frères.
Baptiste, l’aîné, qui était mon parrain, touchait à ses vingt-cinq ans. Louis en avait vingt-deux. Pour les sauver du service, mon père les avait assurés à un marchand d’hommes avant le tirage au sort.
Le service militaire,
alors d’une durée de huit ans, semblait une calamité sans nom. Maman disait souvent, en parlant de mes frères, qu’elle préférerait les voir mourir que partir soldats. C’est que les partants, assez rares, victimes du sort et de la misère, gagnaient à pied leur garnison lointaine et ne reparaissaient généralement qu’à l’expiration de leur congé, après un nombre infini de déplacements et d’aventures. Or dans nos campagnes, on n’avait pas la moindre notion de l’extérieur. Au delà des limites du canton, au delà des distances connues, c’étaient des pays mystérieux qu’on s’imaginait dangereux et 66peuplés de barbares. Sans compter que le souvenir persistait des grandes guerres de l’Empire tant d’hommes étaient restés! Pour toutes ces raisons l’idée de la conscription tarabustait les parents de longues années à l’avance.
En s’assurant avant le tirage, ça coûtait cinq cents francs à peu près, alors que si l’on s’exposait à être pris on ne s’en tirait pas
à moins de mille ou onze cents francs. Maman, à force d’économie, rognant sur le sel, sur le beurre et sur tout, accumulant patiemment gros sous et petites pièces, était arrivée à rassembler les mille francs nécessaires à l’assurance préalable de ses deux aînés. Résultat dont elle se montrait heureuse et fière.

Mes frères épousaient les deux sœurs, les filles de Cognet, du Rondet.
Louis ne s’était décidé qu’au dernier moment à demander la Claudine Cognet, car il avait plus près de chez nous une petite bonne amie avec laquelle il voulait bien se marier. Mais notre mère lui avait fait entendre qu’étant sans doute appelé à vivre toujours avec son frère, mieux valait qu’ils eussent les deux sœurs pour femmes: ce serait dans la communauté une garantie de concorde. Et comme elle avait sur lui beaucoup d’ascendant, elle finit par le ranger à son avis.
Comme j’étais trop jeune pour
faire partie du cortège, on me fit rester à la maison le jour de la noce avec ma grand’mère et la Marinette. J’allai même garder les cochons comme de coutume, mais les ramenai de bonne heure sachant bien que, dans le remue-ménage général, on ne s’en apercevrait pas.
Le dîner se préparait sous la direction d’une cuisinière de Bourbon qu’aidaient maman, rentrée sitôt la fin de la cérémonie, la mère Simon, de Suippière, et la servante de la Bourdrie. Tout était sens dessus dessous. On avait monté les lits au grenier. Une grande table faite de planches posées sur des tré67teaux coupait en deux, diagonalement, la pièce. Les volailles sacrifiées la veille, les viandes apportées par le boucher de Bourbon cuisaient dans les marmites ou rôtissaient au four, exhalant des parfums tentants. Je me régalai avec des abattis et de la brioche appétissante fleurant le beurre frais.
Ceux de la noce arrivèrent comme il faisait nuit. Ils avaient
dansé tout l’après-midi, chez Vassenat l’aubergiste, entraînés par les deux musiciens: un vieux maigre qui manœuvrait avec conviction le tourniquet d’une vielle, et un joufflu au nez cassé qui jouait de la musette. Le déjeuner du matin pris hâtivement au Rondet, avant le départ pour Meillers, paraissait à tous vraiment lointain. Si bien que le dîner commença presque aussitôt.
La grande table se trouvant être insuffisante, on
en dressa une petite pour les enfants, au coin de la cheminée. Il y avait les deux plus jeunes enfants de l’oncle Toinot, trois ou quatre de la parenté de mes belles-sœurs, puis des voisins: les deux gas de Suippière, le Bastien et la Thérèse, de la Bourdrie. Placé à côté de la Thérèse j’admirais ses joues fraîches et les quelques mèches de ses cheveux blonds que n’emprisonnait pas son bonnet d’indienne. Mais cet envahissement d’étrangers m’intimidant plus encore qu’à l’ordinaire je ne lui faisais guère d’avances. Mes compagnons de table n’étaient d’ailleurs pas plus loquaces que moi. Si nous restions quasi silencieux, nous n’en faisions pas moins honneur aux plats. Maman vint s’installer avec nous, s’occupa de nous surveiller, de nous servir, ce en quoi elle eut bien raison, car, sans elle, nous nous serions certainement trop bourrés.
A la grande table, par contre, les conversations allaient s’animant. Tout le monde parlait fort.
Et plus fort que tous s’exprimait l’oncle Toinot qui plaçait son drame de guerre réservé aux grandes occasions: il s’agissait d’un Russe par lui «occis».
«
68C’était l’avant-veille de la Bérésina, un jour qu’il faisait rudement froid, sacré bon sang! Voilà qu’on nous envoie une vingtaine en reconnaissance pour fouiller un petit bois de sapins sur la gauche de la colonne. On ne voyait rien, on ne s’attendait à rien – quand tout à coup, d’une espèce de ravin, des Cosaques surgissent, en veux-tu, en voilà, qui nous canardent en criant comme des sauvages et tâchent à nous cerner Alors, nous faisons jouer la baïonnette – et pas pour de rire, je vous en réponds! Le chef de ces salauds avait une sale tête, j’aurais aimé lui mettre les tripes au vent Mais comme je le z’yeutais, je m’avise qu’un grand gargan avec une barbe à poux me guettait aussi, crosse levée… J’évite le choc par un saut de côté; je lui fiche un coup de tête dans le ventre si violent qu’il brancholle et s’abat dans la neige. Alors, voyant ma baïonnette viser sa poitrine, il me regarde de ses deux grands yeux blancs épouvantés que je n’oublierai jamais:
«Francis
bono!… Francis bono!…» suppliait-il.
«Ça voulait dire «Bon français» et le regard ajoutait: «Ne me tue pas!…»
«Mais avec la misère qu’on
avait par ce froid du diable et rien à bouffer que des morceaux de cheval mort tout crus quand on en pouvait attraper, on se foutait bien de la pitié! Je n’eus qu’une pensée féroce: «Oh ça, mon vieux cochon, tu peux «chialler». Tu ne m’aurais pas ménagé, toi, si je ne t’avais pas vu à temps.» Et v’lan! ma baïonnette le traverse comme un pain de beurre!»
Un
frisson d’horreur courut autour de la tablée, un instant silencieuse. Tous les regards se portèrent sur cet homme qui avait tué un homme! Lui jouissait de son triomphe. Il but deux verres de vin et, pour retenir l’attention, se mit à chanter des chansons de l’armée, très malhonnêtes, qui faisaient rougir les filles, déchaînaient de gros rires et nous intriguaient, nous, les enfants, si bien que la grand’mère lui reprocha de n’être 69pas convenable. Mais il était trop heureux d’accaparer l’attention pour tenir compte de ses avis.
La porte extérieure s’ouvrit sous une poussée brusque. Une dizaine d’individus
drôlement attifés entrèrent à la file et se mirent à crier, à gesticuler, multipliant contorsions et grimaces. Ils avaient d’énormes nez postiches dans des figures enfarinées, des costumes hétéroclites, partie hommes et partie femmes. Quelques-uns, avec du noir de charbon, s’étaient fait des moustaches et des rayures par tout le visage. La même exclamation sortit de cinquante bouches:
«
Les masques!… Voilà les masques!…»
C’était la coutume de cette époque: à tous les dîners de noce, les jeunes gens du voisinage se présentaient ainsi déguisés, sous le prétexte d’amuser les invités.
Ils continuaient à faire les fous, embrassant les filles qu’ils blanchissaient de farine et noircissaient de charbon. On leur offrit du vin et de la brioche.
Après qu’ils eurent bu et mangé, ils se mirent à danser dans l’étroit espace libre avec des entrechats formidables qui soulevaient leurs jupes, des hurlements de sauvages.
Mais les convives commençaient
à s’ennuyer à table. Mon père alluma la lanterne; au travers de la cour boueuse, tout le monde le suivit jusqu’à la grange où vite un bal s’improvisa. Dans un coin, sur un entassement de bottes de paille, s’installèrent le vieux maigre avec sa vielle et le joufflu au nez cassé avec sa musette. La lanterne accrochée au milieu, très haut, donnait une clarté bien pauvre et, dans la demi-obscurité, les danseurs avaient un air inquiétant de spectres. Peu leur importait d’ailleurs: masques et convives tournaient à qui mieux mieux ou s’agitaient en cadence dans les multiples figures de la bourrée. Adossés au tas de gerbes, les vieux regardaient en causant et parfois même faisaient la leur. Nous, les gamins, courions au travers des danseurs, nous poursuivant, 70nous chamaillant. A un moment où nous étions sages, mon parrain et sa femme nous taquinèrent.
«Il faut danser, les petits: c’est une bonne occasion pour apprendre.»
Et comme nous baissions
la tête sans répondre, mon parrain reprit:
«
Allons, Tiennon, attrape la Thérèse et fais-la tourner…»
Il y mit de l’insistance, et
malgré notre confusion il nous fallut partir. La tête nous vira bien un peu; nous donnions dans les grands qui nous rejetaient à droite et à gauche; mais nous allâmes jusqu’au bout quand même, et quand ce fut fini, voyant les autres embrasser leurs danseuses, je mis deux gros baisers sur les joues roses de la Thérèse, ce dont mon parrain me taquina fort. Mais ce premier essai m’avait donné de l’audace et je me mêlai ensuite à presque toutes les danses.
La lanterne ayant usé son combustible s’éteignit soudain, et
dans la grange enténébrée ce furent des cris d’effroi et de gaîté, des bousculades, des rires – coupés d’exclamations ironiques.
«
Baptiste, gare ta femme!
– Louis, je te vole la Claudine!
– Pauvres jeunes mariés, où en sont-ils?
»
La première surprise passée, les
chuchotements, les bruits d’embrassade se multiplièrent; des baisers anonymes autant qu’audacieux provoquaient des cris effarouchés, des fuites éperdues, des supplications, des soupirs.
Sur l’ordre des mariés, je fus
à la maison quérir de la lumière. Les vieux qui, depuis un moment, avaient quitté le bal y étaient attablés de nouveau, buvant, chantant, s’empiffrant de volaille rôtie. L’oncle Toinot, tout à fait ivre, dormait comme un sonneur, le front sur la table.
La grange éclairée à nouveau, les danses reprirent, se continuèrent jusqu’à deux heures du matin. Seulement les jeunes mariés avaient filé plus tôt, en douceur, pour gagner Suippière 71où ils devaient coucher. Quelques-uns des invités reçurent aussi l’hospitalité chez les voisins. Les autres restèrent chez nous: les femmes et les enfants au grenier – où maman avait établi des lits de fortune –, les hommes au fenil, où on avait disposé à leur intention de vieilles couvertures, des sacs usagés.
Les jeunes garçons
voulurent rester debout par bravade. Ayant bu et mangé à satiété, ils se répandirent dans la cour et firent mille sottises – comme de cacher les outils, de démonter l’araire, de bousculer le char à bœufs dans l’abreuvoir, d’enlever des jougs les liens de cuir et de s’en servir pour lier Médor sur la brouette qu’ils suspendirent aux branches hautes d’un poirier. Si lamentablement gémit le pauvre chien que mon père dut se lever pour le libérer, non sans peine. Cependant que les héros clôturaient leurs exploits en plaçant sur le chemin des mariés de grands bâtons fourchus, dont je ne compris pas à ce moment le sens. Au jour, rentrés à la maison, ils harcelèrent ma mère déjà levée pour obtenir de la «soupe frite». Tout cela entrait dans les traditions du moment, un peu modifiées depuis quant aux détails – le fond restant le même.
Le cortège se reforma vers neuf heures pour aller chercher les mariés, et il y eut de beaux rires à leurs dépens quand on passa à proximité des
emblèmes. Mais je ne fus pas témoin de la scène, ayant dû aller garder les cochons comme si de rien n’était. Quand je revins, le déjeuner s’achevait dans une gaîté un peu factice. La fatigue se lisait sur les figures tirées aux gros yeux somnolents. Il y eut encore une petite sauterie dans la grange – courte et sans entrain d’ailleurs, mise à part la ronde finale du «torchon».
Et les
invités se retirèrent avant la nuit emportant des restes de galette et de brioche offerts par maman.
Il y eut bien du mal ensuite,
plusieurs jours durant, pour remettre toutes choses en place.

VIII
72Après ce double mariage, il se trouva que notre ménage fut très fort, surtout en femmes. Ma grand’mère, ma mère, la Catherine, mes deux belles-sœurs, cela les faisait cinq, toutes capables de travailler. Il y avait en plus ma petite sœur Marinette qui touchait à ses dix ans: mais la pauvre gamine était innocente.
On mettait cela sur le compte d’une mauvaise fièvre qu’elle avait eue toute jeunette, – à la suite de quoi elle s’était élevée chétive et malingre, gênée dans son développement au physique aussi bien qu’au moral. Elle zézéyait, difficile à comprendre. Et nulle idée ne se faisait jour en son cerveau – même elle avait de la peine à saisir les moindres choses. Elle ne répondait que par monosyllabes, ne tenant guère de conversation qu’avec Médor et les chats avec lesquels elle se plaisait à jouer. Les reproches la laissaient indifférente; les événements les plus graves ne l’émouvaient point; mais elle riait parfois sans motif, longuement. Sa compréhension devait rester toujours celle d’un enfant en bas âge.
Je commençai alors à me familiariser avec toutes les besognes. En fin d’hiver et au commencement du printemps, voire jusqu’en mai alors qu’on labourait les jachères à ensemencer en octobre, je devins toucheur de bœufs ou «boiron». J’amenais d’ailleurs les cochons qui, s’occupant à chercher des vers dans le sillon en cours, demeuraient à peu près sages.
Nous venions à neuf heures, après le pansage du matin – mon parrain et moi – et
restions jusqu’à trois ou quatre heures de l’après-midi. Une longue gaule aiguillonnée me servait à diriger les bœufs qui s’appelaient Noiraud, Rougeaud, Blanchon et Mouton. Les deux premiers appartenaient à cette 73race d’Auvergne dont j’ai parlé déjà: – il y en avait un couple au moins dans chaque ferme, les bœufs blancs du pays n’étant pas assez robustes, disait-on, pour faire tout le travail. Ils se comportaient bien, les Mauriats, ayant la force et l’expérience de l’âge. Mais les deux blancs, jeunes encore, avaient besoin d’être tenus de près. La marche était fatigante sur cette terre remuée, à cause surtout des petits cailloux dont mes sabots s’emplissaient vite. Quand je m’ennuyais trop à toucher, je demandais à mon parrain de me laisser tenir un peu le manche de l’araire. Hélas! malgré toute ma bonne volonté, le manque d’habitude et le manque de force, ou bien un faux mouvement des bœufs, étaient cause que je laissais quelquefois dévier l’outil. Alors mon parrain, assez emportant et très pointilleux sous le rapport du travail, me le reprenait vite, non sans me qualifier de «bon à rien». Pourtant, la chose lui arrivait bien, à lui aussi, quand il tenait le manche; mais il prétextait alors que je conduisais mal les bœufs, et parfois il me giflait… Ainsi compris-je qu’avec les meilleures raisons du monde, les faibles ont toujours tort, et qu’il est triste de travailler sous la direction des autres.
Je comptais souvent le nombre des sillons labourés au cours de l’attelée,
supputant, par comparaison au travail des jours précédents, quand viendrait l’heure de partir. En arrivant à la bouchure dans laquelle s’ouvrait la barrière ou «claie» du champ, j’épiais à la dérobée la physionomie de l’aîné – presque toujours impénétrable, et je devais retourner les bœufs, faire un long tour encore, au bout duquel m’attendait une nouvelle déception plus profonde de toute la croissance de mon espoir. D’ailleurs, le plus souvent, mon parrain attendait pour partir qu’on appelât de la maison: car il n’avait pas de montre et, par les temps sans soleil, rien ne pouvait le régler que la besogne accomplie ou le degré de faim qu’accusait son estomac. A cause de l’éloignement des villages, nous enten74dions même rarement la sonnerie de l’angélus de midi qui, arrivant juste au milieu de la tâche quotidienne, aurait pu nous donner une indication.
Par beau temps
, les séances se passaient avec un minimum d’ennui; mais aux mauvais jours, vraiment ça n’en finissait plus. Il me souvient d’un mois de mars où nous labourions dans le champ des châtaigniers, le plus éloigné de nos champs. Le vent assez fort tirait de Souvigny, c’est-à-dire du nord-est. Et il passait des bourrasques avec des averses froides, des giboulées de grésil et de la neige quelquefois. Ces fouaillées-là traversaient mes vêtements, m’enveloppaient d’un suaire glacé; mes mains se teintaient de violet. Un jour que nous étions douchés plus que de raison, des frissons me secouèrent qui n’étaient pas seulement dus au froid. J’avais le front brûlant, l’estomac lourd et de continuelles envies de bâiller. Je me plaignis à mon parrain, parlant de m’en aller. Mais il n’y voulut pas consentir. Cependant une averse plus violente nous ayant immobilisés un instant dans le creux d’un vieux chêne, il prit la peine de m’examiner. Me voyant soudain très pâle et soudain d’un rouge anormal: «Va-t’en bien vite, me dit-il, tu as la fièvre
Mes jambes flageolaient, molles et fatiguées; j’eus de la peine à gagner la maison. On me fit tout de suite coucher.
Le
lendemain, à la suite d’une bonne suée, j’avais par tout le corps une éruption de petits boutons rouges. Il me souvient que maman me recommandait sans cesse de rester bien couvert sous peine des pires catastrophes…
Après
une quinzaine, quand je pus repartir dans les champs, la rougeole passée, avril rayonnait. Il y avait du soleil, de la verdure, des oiseaux chanteurs. Les bouchures se paraient de jeunes feuilles et les cerisiers s’épanouissaient en une délicieuse floraison blanche. La nature en joie semblait fêter ma guérison. Je trouvai du bonheur à circuler, à vivre.
L’hiver d’après mes quinze ans, ayant cessé tout à fait de 75garder les cochons, je dus agir en homme. On me mit à battre au fléau
, à participer au nettoyage des étables.
Les années
précédentes, quand j’allais au champ dans la neige, j’enviais les batteurs en grange. Mais quand je dus faire le métier à mon tour, je m’aperçus que ce n’était pas tout rose non plus, que, si l’on conservait les pieds secs, on se fatiguait joliment les bras et qu’on avalait par trop de poussière.
Le
battage à cette époque où tout s’écossait au fléau, durait depuis la Toussaint jusqu’au carnaval, voire même jusqu’à la mi-carême, sans interruption presque, sauf quelques journées chaque mois, quand la lune était bonne, pour couper les bouchures, ébrancher les arbres. Dans la journée, l’on battait seulement entre les deux pansages; mais on se reprenait à la veillée. Mon début coïncidant avec une année d’abondante récolte, nous battions chaque soir jusqu’à dix heures à la lueur d’une lanterne. Je ne connais pas de begogne plus énervante que celle-ci. Manœuvrer le fléau, du même train régulier, pour conserver l’harmonie obligée de la cadence; ne pouvoir disposer d’une seconde pour se moucher, pour enlever le grain de poussière qui vous fait démanger le cou quand on est encore malhabile et non habitué à l’effort soutenu, c’est à devenir enragé! Je n’avais de plaisir que les jours de vannage, quand le gros tas de mélange gris diminuant peu à peu s’engouffrait en entier de la trémie dans le tarare, et que je plongeais mes mains avec délices dans l’amas de grain propre d’une belle couleur d’or
Les séances de nettoyage des étables,
le samedi matin, étaient bien dures aussi. C’est avec Louis que j’effectuais ce travail. Nous avions une grosse civière ou «bayard» de chêne que je trouvais déjà lourde sans qu’elle fût chargée. Munis chacun d’un «bigot[1] », nous piquions avec force dans la 76couche épaisse de fumier chaud et nous entassions sur la civière des «bigochées» monstres. Louis excitait mon amour-propre:
«
Nous en mettons encore un peu, hein? Tu porteras bien; c’est là que nous allons voir si tu es un homme.»
Tenant
à me montrer homme, je consentais à laisser grossir le chargement tant et si bien qu’il m’en craquait dans les reins lorsqu’on soulevait… Au début, je m’en tirais pourtant vaille que vaille. Mais après un moment, j’étais en nage et suffoquant. Mes nerfs fatigués, détendus ne pouvaient plus serrer assez les poignées du «bayard» qui m’échappait dans le parcours de l’étable à la pelote de fumier de la cour. On avait beau ensuite modérer le chargement: à tout propos une nouvelle échappade survenait. Alors mon père ou mon parrain – venait me remplacer, non sans une pointe ironique. Et je m’éclipsais, mécontent, froissé, rageur.
J’ai remarqué depuis que tous les débutants connaissent ces ennuis-là. Quand on commence à travailler, on a tout de suite le désir de faire aussi bien que les grands; mais on
manque de force, d’adresse et d’expérience. Les autres font sonner bien haut leur supériorité, conséquence de leur âge; et l’on souffre de leurs railleries sans indulgence.

[1] Fourche recourbée en forme de crochet.

IX
M. Fauconnet venait chez nous tous les quinze jours à peu près, à cheval ou en voiture, selon l’état des chemins.
Les femmes se précipitaient pour tenir sa monture, appelaient bien vite mon père qui s’empressait d’ac79courir – tant loin fût-il – pour lui montrer les récoltes et les bêtes, lui donner toutes explications désirables.
M. Fauconnet tutoyait tout le monde, jeunes et vieux, hommes et femmes. Dans ses moments de grosse jovialité, il allait jusqu’à décoiffer ma grand’mère qui portait ces chapeaux en trois parties – un cône et deux volutes
renversées – dits «chapeaux à la bourbonnaise» que commençaient à dédaigner les jeunes.
«Eh bien, tu te maintiens, petite mère? Mais oui, tu as encore bonne mine; tu vivras au moins jusqu’à quatre-vingt-dix ans. Avec ces chapeaux-là, toutes les femmes devenaient vieilles; elles font mal de les changer; les nouveaux sont trop plats; ils ne gardent pas du soleil.»
A ma mère il disait:
«Ta volaille marche, cette année, Jeannette? Je constate que les poulets ne manquent pas; j’en vois plein la cour. Surtout ne leur fais pas manger la farine des cochons et ne leur laisse pas gaspiller le grain dans les champs
Il tapotait le ventre de mes belles-sœurs, leur demandant si ça n’allait pas venir: et, à l’époque où elles étaient enceintes, il constatait complaisamment que ça viendrait bientôt. Il prenait par le menton ma sœur Catherine
lui disant qu’elle était gentille et qu’il la voulait engager comme bonne.
«Et toi, brigand d’Auvergne, tu deviens aussi long qu’une grande perche», me disait-il.
Il m’appelait «brigand d’Auvergne» en souvenir du jour où j’avais laissé
pénétré les moutons dans le trèfle pour m’être allé promener dans la forêt avec le scieur de long auvergnat.
Les mauvaises années, mon père lui adressait force plaintes et lui demandait une diminution de charges. A quoi il répondait:
«Tu te fais toujours du mauvais sang, Bérot: tu ne feras 80pas de vieux os, mon ami! Une réduction… Mais tu n’y penses pas! Quand tu ne gagnes rien, moi je ne gagne rien non plus, vieux farceur. Et quand ça va bien, est-ce que je t’augmente?»
Lorsqu’il s’agissait, à
la Saint-Martin, de régler les comptes de l’année, on s’efforçait de se rappeler à quelle foire on avait vendu des bêtes et à quel prix. Mais personne ne sachant faire un chiffre, il était difficile de se remémorer tout cela de tête, et plus encore de faire les totaux, de déterminer quelle somme exacte restait comme bénéfice. Attentifs, graves, les yeux brillants, mon père, ma mère et mes frères comptaient de compagnie:
«A une foire de Bourbon, en hiver, sept cochons à vingt-trois francs…
– Ça fait cent soixante et un francs
», disait Louis, très habile.
Ma mère ne s’en rapportait pas à lui du premier coup:
«Tu dis cent soixante et un… Est-ce bien ça?… Voyons: sept fois vingt-trois… prenons d’abord sept pièces de vingt francs qui font… qui font… les cinq font cent, les deux quarante: cent quarante francs; il reste sept pièces de trois francs qui font vingt et un; cent quarante et vingt et un font bien cent soixante et un. C’est juste. Après?»
Mon père
ayant eu le temps de songer reprenait:
«Nous en avons vendu d’autres le mercredi des Cendres, au Montet. Il y en avait cinq. C’étaient des gros… à trente-huit francs dix sous, je crois bien.»
Alors on se remettait à décomposer:
«Cinq pièces de trente francs, cinq pièces de huit francs, cinq pièces de dix sous…»
Cela durait
des soirs et des soirs. Lorsqu’on touchait au but il fallait souvent, par oubli des premiers chiffres, tout recommencer. De quoi désespérer d’aboutir jamais… On finissait 81pourtant par se mettre d’accord sans être bien certain, d’ailleurs, du résultat admis.
M. Fauconnet, au jour du règlement, avait vite tranché les questions, lui. Il disait, son papier à la main:
«Les achats se montent à tant, les ventes à tant; il te revient tant, Bérot…»
Les mauvaises années, cette somme était
insignifiante; il y eut même déficit à deux ou trois reprises. On ne touchait jamais plus de deux ou trois cents francs. Souvent mon père, ayant espéré mieux, risquait une observation:
«Monsieur, je croyais pourtant avoir
à toucher davantage…»
Le
visage du maître prenait tout de suite un mauvais plissement:
«
Comment davantage? Est-ce que tu me prends pour un voleur, Bérot? S’il en est ainsi je vais te prier de chercher un autre maître qui ne te vole pas.»
Et le pauvre homme, alors
, très humblement:
«Je ne veux pas dire cela, monsieur Fauconnet, bien sûr que non!
– A la bonne heure, parce que, tu sais, les laboureux ne manquent pas: après toi, un autre.
»
Si
la différence s’accusait trop considérable, Fauconnet daignait expliquer un report au compte prochain des ventes du mois d’octobre «pour le cas où la campagne future serait moins satisfaisante», expliquait-il. Cela lui laissait pour l’année entière la jouissance de cet argent qu’il aurait dû nous partager aussitôt. Mais bien entendu il fallait accepter de bonne grâce cette combinaison fantaisiste autant qu’illégale, sous peine d’être mis à la porte…

X
82L’argent, comme bien on pense, était rare à la maison
et, jusqu’à dix-sept ans, je n’eus jamais même une pauvre pièce de vingt sous dans ma poche. Pourtant, les jours de sortie, le désir me prenait d’entrer à l’auberge, de voir du nouveau. Nous allions à la messe à tour de rôle, car il n’y avait que deux garnitures d’habits propres pour nous quatre. Mes frères réservaient pour les jours de fête, pour les cérémonies possibles, leurs habits de noces. Cette garniture-là, utilisée toute la vie aux grandes occasions, servait encore de toilette funèbre. Mon père et mon frère Louis allaient au bourg de compagnie; le dimanche suivant, c’était notre tour à mon parrain et à moi.
Or, je voyais que mes camarades de catéchisme commençaient
à aller boire bouteille chez Vassenat, et ça m’ennuyait de n’avoir pas d’argent pour les accompagner. Le second dimanche avant le carnaval – dimanche des garçons[1] – il était de tradition pour les jeunes de bien s’amuser. Étant dans ma dix-huitième année, j’osai ce jour-là demander un peu d’argent. Mon père eut un soubresaut et gémit:
«Qu’en veux-tu faire? Si jeune que ça, mon Dieu!»
Ma mère, intervenant, déclara qu’il n’y aurait plus moyen de suffire si je voulais me mettre déjà à manger de l’argent. Je finis pourtant par obtenir quarante sous.
Là-dessus, je
pars content comme un roi, la tête haute et faisant bouffer ma blouse avec orgueil. Après la messe, au lieu de m’esquiver, j’aborde franchement Boulois, du Parizet, 83offrant de payer un litre. Il allait depuis longtemps chez Vassenat, lui, et connaissait tous les habitués. Nous nous trouvons bientôt cinq ou six attablés ensemble. N’ayant pas l’habitude du lieu, je reste d’abord un peu penaud, – entendant avec étonnement les camarades rappeler d’anciennes débauches et passer en revue les filles du pays en faisant sur chacune des commentaires désobligeants ou ironiques.
A la suite de la salle d’auberge, il y avait une salle de danse où préludèrent bientôt le vieux maigre avec sa vielle, et le joufflu au nez cassé avec sa musette. Je
m’y rends avec les autres. Les filles entraient par une porte latérale donnant sur une ruelle. Par-dessus leurs grosses robes de bure, elles portaient de petits châles gris ou bruns croisés sur la poitrine et tombant en pointe derrière le dos. Leurs bonnets de lingerie blanche disparaissaient sous des chapeaux de paille ronds, sans bords, garnis de velours noir, avec des brides flottantes. Thérèse Parnière était là, belle fille de seize ans, toujours blonde et fraîche, très développée. Familier avec elle plus qu’avec aucune autre, je la demande pour danser – elle ne dit pas non –. Je tiens ma place, me lance comme un ancien. Et Thérèse reste ma cavalière pendant toute la durée du bal. Entre les danses je rejoins Boulois et les autres; nous regagnons dans la salle d’auberge la petite table où s’alignent nos litres vides; nous buvons une rasade en devisant gaîment, et repartons aux premiers accords de la vielle.
Vers cinq heures, quand s’esquivèrent les dernières filles, nous nous trouvons avoir très faim et demandons du pain et du fromage. Le temps de vider deux nouveaux litres et tout fut englouti. On s’offre le café, puis la goutte. Jamais je n’avais bu autant. Je vois comme en un rêve l’agitation de la salle, les groupes qui, autour des tables, lèvent leurs verres et «font du potin». Lorsqu’on se lève enfin pour partir, je ne me sens pas bien stable. Mais Boulois a la bonne idée de me saisir par le 84bras; – et quand nous nous quittons, à proximité du Parizet, je puis me tirer d’affaire seul, l’air m’ayant remis d’aplomb.
Chez nous, je pénètre avec fracas dans la cuisine enténébrée tout le monde couché dès huit heures –. Je bute dans un banc qui s’affale à grand bruit et me prends à monologuer:
«Eh ben
, quoi, on dort déjà? C’est pas une vie… Pas sommeil, moi!»
Les deux petits de mon parrain et les trois de mon frère Louis s’éveillent en criant. Maman se lève ainsi que ma belle-sœur Claudine: je cherche à les embrasser.
«Il est soûl!» déclarent-elles de compagnie.
La mère me prépare à manger en gémissant, parce que j’ai dépensé si bêtement ce pauvre argent qui donne tant de peine à gagner. La Claudine donne le sein à son petit dernier, puis le remet dans son berceau et, tout en le berçant, chante pour l’apaiser:
«Dodo
, le petit, dodo…
Le petit mignon voudrait bien dormir
,
Son petit sommeil ne peut pas venir.
Dodo, le petit,
dodo…»
Mais ni les reproches de ma mère, ni ses regrets, ni la mélopée de ma belle-sœur, ni les cris de
l’enfant ne peuvent m’émouvoir. Je fais le pantin plus que de raison et tiens tout le monde éveillé pendant une grande heure. Après quoi, m’étant couché, je dors profondément jusqu’au matin.
Au travail, le lendemain, mes frères se gaussèrent à cause de ma triste mine et parce qu’il me fallut aller boire au fossé, tellement j’avais la bouche chaude.
Je n’eus pas l’occasion de recommencer de
si tôt. A Pâques, on m’octroya vingt sous seulement. Il me fallut attendre la fête patronale, en juin, pour rattraper une autre pièce de quarante sous.
85Heureusement, on savait à cette époque s’amuser sans argent; on organisait à la belle saison des bals champêtres qu’on appelait les «vijons» et, en hiver, des veillées.
Pour les vijons, on choisissait autant que possible un carrefour ombreux et gazonné à souhait
où se réunissaient dans l’après-midi du dimanche jeunes filles et jeunes garçons. Il venait même des gens mariés, des vieillards, des enfants tous ceux, en un mot, qui se trouvaient de loisir. Quand on pouvait avoir un «berlironneur» quelconque, on dansait agréablement autant qu’on en avait envie: les vieux même faisaient leur bourrée. S’il n’y avait pas de musiciens, les plus dévoués chantaient ou sifflotaient des airs; et ça marchait tout de même. En plus des danses on avait la ressource des petits jeux. On formait un grand cercle au milieu duquel s’agitait une victime aux yeux bandés qui n’était délivrée qu’après avoir deviné qui lui faisait face, qui lui frappait dans la main, ou autre chose dans le même genre. On faisait donner des gages, ce qui permettait d’embrasser les filles. Enfin, pour les hommes sérieux à qui ces plaisirs-là semblaient trop enfantins, il y avait un jeu de quilles où s’organisaient de longues parties. Les amoureux, par exemple, ne pouvaient guère s’isoler: trop de monde, la chose eût été aussitôt remarquée et commentée sans bienveillance. Tout se passait sagement à ces réunions de grand jour.
Les veillées d’hiver donnaient souvent plus de liberté.
On prenait rendez-vous un dimanche dans tel domaine et le dimanche suivant dans tel autre. On y dansait, on y jouait, on y riait. Quelquefois, quand ceux de la maison voulaient bien faire les choses, ils offraient une poêlée de châtaignes en fin de soirée. Au départ, sur les minuit, on avait parfois la chance de servir de guide, dans l’obscurité, à l’élue de son cœur, ce qui était tout à fait charmant.
86Ainsi m’arriva-t-il de faire avec Thérèse Parnière, ma voisine de la Bourdrie. Depuis ma première sortie chez Vassenat, pour ne pas dire depuis la noce de mes frères, je me sentais attiré vers elle. Aux vijons et aux veillées, j’étais son danseur attitré; – par des pressions de mains et des regards tendres, je lui montrais assez mes sentiments. Mais quand il m’arrivait de la rencontrer en dehors de ces réunions, je ne trouvais rien à lui dire que des banalités sur la température et le mauvais état des chemins; et pourtant Dieu sait si le cœur me battait fort!
Ce dimanche-là, il y avait veillée à Suippière et je m’y étais rendu seul de chez nous:
Catherine, souffrante, n’avait pas voulu m’accompagner et mes frères depuis leur mariage ne sortaient plus que très rarement. De la Bourdrie, il n’y avait que Thérèse et son frère Bastien. Je prévoyais bien qu’à l’heure du départ Bastien voudrait accompagner la plus jeune des Lafont, de l’Errain, sa bonne amie de longue date. Je me permis de lui dire en confidence qu’il serait embarrassé à cause de sa sœur.
«Eh bien, reconduis-la donc!», s’empressa-t-il.
Je lui avouai que ce serait mon plus cher désir. Il se mit à rire et reprit:
«Tu n’as qu’à lui demander, badaud, elle sera bien contente.»
Ainsi encouragé, comme nous dansions
une polka, je glissai en douce à Thérèse:
«Veux-tu de moi pour conducteur, ce soir?
– Mais oui, si tu veux, fit-elle sans hésiter. Autant toi qu’un autre.
»
Selon l’usage, la veillée se termina vers minuit. Tous les
invités sortirent ensemble, et dans la cour on se divisa par maisonnées ou par groupements sympathiques. Je rejoignis Thérèse qui, à dessein, s’éloignait de son frère, et nous pénétrâmes 87dans un grand champ qu’il fallait traverser pour gagner la Bourdrie. Nuit profonde. Le vent d’ouest soufflait violemment par rafales intermittentes. La bruine, qui n’avait cessé de tomber dans la journée, avait rendu le sol glissant. Nous allions avec précaution, bras enlacés, nous retenant mutuellement quand nos sabots dérapaient.
Je gardais le silence, très ému par la nouveauté de la scène. Thérèse dit:
«Il ne fait pas bon s’en aller; il fait aussi noir que dans le cul d’un four. Vrai, on aurait quasi peur…
– Oh bien, quand on est deux…
», fis-je timidement.
Et, sur sa joue fraîche, je posai mes lèvres d’un geste brusque.
Il me sembla que mon audace ne l’avait point trop surprise. Pourtant, comme je faisais mine de vouloir l’arrêter:
«Finis donc, va, grand bête!» dit-elle d’un ton plus condescendant que fâché.
Du bras gauche je lui enlaçai la taille, ma main libre emprisonnant les siennes.
«
Il y a bien longtemps, Thérèse, que je souhaitais une occasion comme ça pour te proposer de devenir ton bon ami…
– Tu en seras bien avancé… Tu ne veux pas te marier encore, je pense?
– Peut-être sans bien tarder, va…
»
Enserrant
plus fort et sa taille et ses mains, d’un mouvement brusque je l’obligeai quand même à faire halte:
«
Tu voudras, dis?
– Quoi?
– Te marier avec moi?
»
Et, fou de désir
, sans lui donner le temps de répondre, je l’embrassai de nouveau, longuement. Mes lèvres cherchèrent ses lèvres…
88Elle avait renversé la tête d’un geste instinctif: je la sentis tressaillir.
«Finis, je t’en prie», reprit-elle d’une voix plus faible, quasi suppliante.
Mais elle ne put éviter ma caresse; nos lèvres se
scellèrent en un baiser délicieux. Tout près, avec un air de nous narguer, une chouette poussa des hululements lugubres. Nous repartîmes à pas plus vifs, troublés beaucoup tous les deux de cette première manifestation d’amour et péniblement impressionnés par les cris de mauvais augure de l’oiseau nocturne.
La bruine s’était remise à tomber, dense et froide. Elle humectait la cape de bure de ma compagne; elle dégoulinait sur ma grosse blouse de cotonnade
, et sur nos mains unies, chaudes de fièvre, elle mettait son contact glacé.
Le champ traversé, il nous fallut, par un échalier, franchir la bouchure qui le séparait du pré de la Bourdrie. Il faisait tellement noir que nous eûmes de la peine à trouver
cet échalier. Je le passai d’abord et, comme le pré était en contre-bas, je reçus Thérèse dans mes bras au pied du pieu crochu qui servait d’accès pour monter et d’échelon pour descendre. Je pensais m’autoriser de ce service pour une nouvelle étreinte, mais elle se dégagea si vite que je n’eus même pas le temps de l’embrasser. Tout au long du pré humide nous allâmes très sagement, presque silencieusement. Un bout de très mauvais chemin ensuite où il nous fallut passer à la file sur une rangée de grosses pierres assez éloignées l’une de l’autre. Pour faire le brave, et malgré que le sentier ne me fût guère familier, je voulus aller le premier. Las! bien qu’avançant avec précaution, je manquai l’une des pierres et m’enfonçai dans une flaque jusqu’à mi-jambe. Je me tirai de là tout penaud, le pantalon ruisselant, la jambe transie, cependant que ma compagne, sans souci des flaques qui l’avaient éclaboussée, riait de l’aventure. Dans la cour nous nous rapprochâmes, bien 89entendu. Avant de la quitter, je la pressai tout contre moi en une étreinte passionnée, et lui redonnai, sans qu’elle s’en fâchât, un long baiser d’amant…
Je regagnai, fiévreux, le Garibier. Une exubérance de vie me soulevait. Par cette nuit d’hiver sombre, venteuse et pluvieuse, j’avais du ciel bleu plein le cœur…
Thérèse devint ainsi ma bonne amie attitrée. Je n’eus pas crainte d’afficher mes préférences pour elle aux autres veillées de cet hiver-là, aux vijons de l’été suivant, non plus qu’au bal de l’auberge Vassenat, les jours de fête. J’allais même la trouver dans les pâtures, les dimanches où il n’y avait pas prétexte à assemblement, et nous passions de longues heures seul à seule au long des grosses bouchures parfumées et discrètes, complice des amoureux. Nos relations se bornèrent pourtant à des mignardises innocentes, aux baisers, aux effusions de lèvres du premier soir. Jeunes et naïfs tous deux, la timidité, la pudeur, la crainte des suites nous empêchèrent d’aller jusqu’à la consommation de l’amour. J’avais d’ailleurs l’intention bien arrêtée d’en faire ma femme.

[1 ]Il y avait auparavant «le dimanche des vieux», «le jeudi des vieilles» et à la suit «le jeudi des filles».

XI
A
dix-neuf ans il me fallut quitter cette ferme du Garibier où s’était écoulée ma jeunesse.
M. Fauconnet, à la suite d’une scène violente avec mes parents, leur donna congé. Mon père proposait de vendre une des truies avec ses petits, parce qu’il n’y avait guère de nourriture cette année-là. Mais le maître était d’avis de la garder et de laisser grossir les petits.
«Nous achèterons du son», fit-il.
90Mot fatal! On avait cru s’apercevoir que le règlement de la dernière Saint-Martin comportait beaucoup plus de son qu’il n’y en avait eu d’acheté en réalité. Puis, deux bœufs gras vendus en dehors de la présence de mon père semblaient d’un bon marché dérisoire. Ma mère avait juré souvent que Fauconnet n’emporterait pas cela en terre. Elle profita donc de ce qu’il parlait de son pour dire qu’il n’aurait pas à porter aux dépenses celui qu’il se proposait d’acheter, attendu qu’il était payé depuis l’année dernière. Là-dessus, le maître lui demandant de s’expliquer, elle l’accusa carrément d’en avoir compté au moins mille livres de trop.
«Ainsi vous me prenez pour un voleur!» fit-il, selon sa coutume.
Mon père sortit de sa passivité ordinaire:
«Eh bien! oui, là, vous êtes un voleur!»
Et de parler
des bœufs gras et de citer d’autres choses anciennes en s’efforçant à des preuves. Il répéta, appuyé par maman:
«
Oui, oui, vous êtes un voleur! Si vous aviez agi honnêtement j’aurais peut-être trois ou quatre mille francs devant moi alors que je n’ai pas le sou. Oui, vous êtes un voleur!’’
Fauconnet, malgré son toupet,
blêmit. Son visage glabre eut des plissements très accentués. Furieux, il se prit à menacer:
«
Vous viendrez raconter cela devant les juges, mes agneaux! Je vais vous poursuivre pour injures et atteintes à l’honneur; vous ne savez pas ce qui vous pend au nez, soyez sûrs… En attendant, Bérot, cherche un autre domaine, vieux malin!»
Il sortit
en vitesse, attela seul son cheval et, en partant, cria de nouveau:
«Vous saurez comment je m’appelle, attendez un peu.»
91En osant cela, mes parents savaient qu’ils allaient au
-devant d’un congé certain: cette conséquence prévue les laissa donc indifférents. Mais la menace d’un procès les effraya beaucoup, et leur appréhension était partagée par tous. Devant les juges, avec les meilleures raisons, les malheureux se trouvent avoir tort; c’était une vérité déjà connue. Qu’arriverait-il! On ne pourrait qu’affirmer la vérité, alors que le maître montrerait des papiers, présenterait des comptes bien en règle – qu’importerait la seule bonne foi maladroitement exprimée? – Il aurait gain de cause. Ma grand’mère gémissait sans cesse:
«
Les hommes de loi vont tout nous prendre; ils feront vendre aux enchères le mobilier et les instruments. Ah! mon Dieu!…»
Terreurs
vaines cependant: Fauconnet se garda de porter plainte: au fond, malgré la supériorité de sa situation, lui aussi avait peut-être peur des juges. Il s’en tint à nous faire, jusqu’à la Saint-Martin, toutes les misères possibles, exigeant que les conditions du bail fussent suivies à la lettre, nous empêchant de faire pâturer les trèfles, de façon à nous forcer à un achat de foin et à laisser un cheptel en mauvais état. Il agit de telle sorte que mon père fut redevable à la sortie d’une somme qu’il ne put fournir. Le maître alors s’empressa de faire mettre une saisie sur la récolte en terre qu’il garda toute. C’est à lui seul que profita notre travail de la dernière année.
Quand je le vis par la suite mettre ses fils dans les
grandes écoles, faire de l’aîné un médecin, du second un avocat, et du troisième un officier; quand je le vis plus tard acheter à Agonges un château et quatre fermes, vieillir et mourir dans la peau d’un gros propriétaire terrien – possesseur d’un demi-million tout au moins, et considéré en conséquence – je compris mieux combien l’épithète de «voleur» lui avait été justement appliquée. C’est bien en spéculant sur l’ignorance de ses sous-ordres qu’il avait pu édifier cette fortune. Car il était 92d’origine pauvre, fils d’un garde particulier, petit-fils d’un métayer comme nous.

XII
Après bien des démarches, mon père finit par trouver
un autre «endroit» comme on dit. C’était à Saint-Menoux, en direction de Bourbon. Cette ferme, dénommée «la Billette», venait d’être achetée par un pharmacien de Moulins, un certain M. Boutry. Et celui-ci, ayant cédé son fonds, vint s’installer presque en même temps que nous dans la maison de maître une grande bâtisse carrée à un étage dans un jardin spacieux, qu’un mur séparait de notre cour.
Sous bien des rapports nous étions mieux qu’au Garibier. Les bâtiments n’étaient qu’à deux cents mètres de la grande route que bordaient plusieurs de nos champs. Nous voyions passer des cavaliers, des piétons, des voitures; cela nous changeait de notre vallon sauvage de là-bas. Rien à dire du logement ni des terres. Mais ce qui nous sembla bientôt gênant, presque insupportable, ce fut la présence constante du maître.
M. Boutry n’était pas un mauvais homme et je mettrais ma main au feu
qu’avec lui les comptes furent toujours sincères. Seulement, méticuleux et tatillon par nature, il avait le tort de prendre au sérieux son rôle de propriétaire gérant. Il aurait voulu nous faire accepter en bloc les théories qu’il puisait dans les livres d’agriculture. Or ces théories, peut-être sages par certains côtés, étaient si contraires aux habituelles façons de faire que bien souvent, lorsqu’il les développait, nous lui éclations 93de rire au nez. D’ailleurs, son physique même et ses gestes prêtaient à rire. Petit, vif et remuant, crâne chauve et barbe courte, il venait en sautillant nous relancer dans les étables ou dans les champs. Et timidement, poliment, il faisait ses observations:
«Voyez, il serait préférable de labourer à telle époque et de telle façon. Ou bien: – Vous mettez trop peu de semence. Ou bien encore: – Il faut donner telle ration à vos bœufs.»
Je me rappelle d’un jour où il vint nous trouver, mon parrain et moi, alors que nous
labourions une jachère. Il pouvait être dix heures du matin au mois de mai: le soleil tapait fort. M. Boutry dit, très affairé:
«Baptiste, Baptiste, quand il fait chaud comme cela il ne faut pas garder les bœufs trop longtemps, trois heures au maximum. Si l’on prolonge au delà de cette limite, il peut en résulter des accidents fort graves. J’ai lu cela hier dans un traité d’agriculture très bien fait.»
Il passa sur le dos des
bêtes sa petite main d’apothicaire fine et blanche.
«Voyez, ils sont déjà en sueur; leurs flancs battent; de la mousse écumeuse sort de leur bouche; ils en viendraient à tirer la langue… Il va falloir les dételer, Baptiste.»
Mon parrain haussa les épaules.
«Nous ne verrions pas le bout de notre ouvrage, Monsieur, si nous ne les gardions que trois heures à chaque attelée. Par les temps de chaleur, bien sûr que leurs flancs battent et qu’ils tirent la langue, ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Nous aussi, nous avons chaud.»
Il s’exprimait d’un ton rude, en notre langage incorrect de la campagne, et cela contrastait avec l’affabilité du maître et son pur français.
«C’est une erreur: il peut en résulter des accidents fort graves, vous dis-je… Ne les gardez pas trop longtemps.
94Oh! pas plus tard que midi
! vous pouvez être tranquille! fit mon parrain narquois.
– Comme les autres jours
ajoutai-je malicieusement.
M. Boutry
comprenant qu’on se moquait partit très mécontent.
«Vieux serin, va! t’as pas fini de nous embêter, monologua mon parrain en le voyant s’éloigner. Que c’est rasant d’avoir toujours ce vieux birbe sur le dos!»
La politesse, la déférence nous faisaient bien défaut, comme on voit. Pourtant, au Garibier, avant la rupture, nous savions nous montrer empressés à l’égard de Fauconnet. Mais Fauconnet ne venait que deux fois par mois;
puis, connaissant la vie rurale, il témoignait comme gérant de capacités incontestables. Enfin il savait parler en maître. Tandis que Boutry, exprimant d’un air de prière les idées de ses livres, nous semblait ridicule; et puis, dame, il était toujours là…
De par les conditions du bail, nous étions astreints
pour le service particulier du bourgeois à pas mal de petites besognes: car il n’avait pas de domestique mâle. Nous devions soigner son cheval, nettoyer sa voiture, atteler et dételer quand il allait en route, faire son jardin et casser son bois. Il eût aimé, je pense, que nous prévenions ses désirs, que nous nous prêtions au moins de bonne grâce à l’accomplissement de ces corvées. Et, certes, avec son caractère, nous eussions gagné à faire ainsi, à demander chaque matin, par exemple, si Monsieur allait en route dans la journée et à quelle heure, s’il y avait quelque chose à faire au jardin et ainsi de suite. Mais, au lieu de cela, mon père lui répétait sans cesse qu’il était très ennuyeux de passer de longues heures chez lui alors qu’on avait tant à faire ailleurs. Il ignorait absolument, le père, l’art de la dissimulation, si nécessaire dans la vie. Au printemps surtout, le bêchage du jardin «le mettait en rogne» parce qu’à cette époque l’ouvrage abondait chez nous. Au moment de la 95rentrée des récoltes aussi il avait des réponses affairées quand M. Boutry lui demandait quelque chose:
«Oh M’sieu, ça va t’y nous r’tarder! J’voulions faire ça ou ça – finir de rentrer le foin d’un pré, terminer le liage d’un champ de blé, édifier une meule. – J’aurions déjà peiné d’en voir le bout.»
Presque toujours ma mère renchérissait, ou bien mes frères. Alors le maître:
«Mais il n’y en a pas pour longtemps, mes amis. C’est l’affaire d’un tout petit moment… Vous m’aurez vite fait ça, mon brave Bérot.
Plus longtemps qu’ou pensez, allez, M’sieu… Ça va bien nous embrouiller, j’vous en réponds», reprenait mon père.
Ces doléances ennuyaient
l’ex-pharmacien. Il n’osait plus venir nous déranger, fors les cas d’absolue nécessité; et alors il se faisait très humble, comme s’il eût demandé service à des indifférents – un air de chien battu…
Du côté des femmes, les choses allèrent bientôt plus mal encore.
Madame Boutry, maigre pimbêche sur le retour, était loin d’être aussi accommodante que son mari. D’un ton sec et dédaigneux elle disait à maman:
«
Jeannette, vous m’enverrez quelqu’un demain pour la lessive. Ou bien: – Je compte sur Catherine dimanche pour aider la bonne; j’aurai du monde.»
Cela n’admettait pas de réplique.
Et méfiante à l’excès. Les volailles, les fruits étant à moitié au même titre que le reste, elle comptait fréquemment les poussins et venait souvent chez nous à l’heure des repas pour inspecter la table d’un regard soupçonneux. Les jours de marché, elle se trouvait là comme par hasard au départ de ma mère, craignant sans doute que les paniers ne contiennent des denrées soustraites à la communauté. Bref, elle passait grosse 96part de son temps à fureter, à épier, toujours empressée de connaître le pourquoi et le comment des moindres choses. Ma mère et mes belles-sœurs ne tardèrent pas à ronchonner beaucoup à cause de cela.
Un jour,
madame Bourtry ayant fait observer à la Claudine que des prunes avaient dû être soustraites au gros prunier du bas de la cour, celle-ci, qui n’était pas toujours commode, lui fit une réponse un peu vive:
«Ma foi, que voulez-vous que je vous dise… J’ai autre chose à faire que de rester là pour les garder.»
Un autre jour
, nouvelle algarade à propos de deux poulets disparus, probablement enlevés par la buse:
«
Je trouve que cela arrive souvent: vous devriez les veiller mieux.
– Nous louerons une servante pour
ça!» répondit ma belle-sœur ironiquement.
Réponse dont la dame fut très vexée.
Elle et son mari
avaient encore la commune manie que personne chez nous ne pouvait souffrir de nous donner à tout propos des conseils d’hygiène. S’ils nous voyaient en sueur à la suite d’une séance de travail pénible:
«Ne restez pas ainsi, intervenaient-ils. Allez tout de suite vous changer. Massez-vous les uns les autres pour que la circulation du sang ne se ralentisse pas. Surtout, évitez les courants d’air
Excellents avis
sans doute, mais en été on a autre chose à faire que de se changer et de se masser réciproquement chaque fois qu’on est en sueur. Et puis, ces opérations seraient à recommencer trop souvent!
Quand les gamins couraient dehors tête nue, comme il arrivait fréquemment, les maîtres s’empressaient encore
:
«
Mais faites donc attention: ces enfants vont prendre mal! Ne les laissez jamais au soleil la tête découverte.»
99Ils n’
eussent pas voulu non plus les voir dehors au crépuscule, ni par temps humides, en raison de la faiblesse de leurs poumons. Bref des prescriptions bonnes pour les enfants des riches – qui ne s’en portent pas mieux d’ailleurs – mais auxquelles les petits des travailleurs n’ont point coutume d’être soumis.
Et quand quelqu’un, petit ou grand, souffrait d’une indisposition quelconque, le
monsieur et la dame insistaient de compagnie pour lui faire avaler quelque drogue et pour qu’on aille quérir le médecin.
«Ils se figurent pourtant que leurs remèdes empêchent de mourir, disait mon père. C’est des bêtises: plus on s’en fourre dans le corps, plus mal on se porte. Quant aux médecins, s’il fallait recourir à eux chaque fois qu’on ressent quelque chose, comment pourrait-on suffire? Car s’ils ne connaissent rien aux maladies souvent, ils s’entendent toujours à raboter l’argent… On voit bien que le «bourgeois» était pharmacien: ça s’accorde ensemble, les marchands de purges et les médecins, pour rouler le pauvre monde.»
Et maman
, quand elle venait de subir un cours d’hygiène:
«En voilà des embarras! Si l’on voulait les croire, faudrait se fourrer dans une boîte à coton. Mais faut avoir des moyens pour ça: ils n’ont pas l’air de s’en douter.»
Plus
fort encore ronchonnaient mes belles-sœurs quand elles recevaient des observations au sujet de leurs petits.
Nos
relations avec les maîtres n’allaient donc pas sans tiraillements. Une véritable brouille survint même entre la dame et la femme de mon frère Louis. Pourtant, au point de vue des intérêts généraux, ça marchait bien. M. Boutry, qui n’allait guère aux foires, laissait à mon père une grande liberté pour les ventes et les achats. Dès le premier compte il y eut à toucher un joli bénéfice, ce qui nous permit de joindre les deux bouts en dépit de la saisie de notre part de récolte au Garibier.

XIII
100Les premiers mois de notre installation à la Billette
, j’étais resté fidèle à Thérèse Parnière et, malgré la distance, j’allais la voir presque tous les dimanches. Je prenais les coursières, cheminant par monts et par vaux, au travers des cultures et des prés, suivant quelquefois un bout d’impossible rue creuse, empruntant même un coin de la forêt.
A vingt minutes à peu près de la Bourdrie j’avais à traverser un
grand terrain vague, sourceux et spongieux, traversé d’un seul sentier potable qui contournait vers le milieu une mare à l’eau verdâtre entourée d’ormeaux têtards. Deux rangées de vieux chênes jamais élagués se prolongeaient à la suite en direction de la forêt toute proche.
Certes
, il n’était guère agréable de passer seul, la nuit, en cet endroit – d’ailleurs appelé le «rendez-vous des sorciers». Le bruit du vent dans les feuilles y semblait plus mystérieux et les cris des hiboux plus lugubres. Sans avoir peur je ne m’engageais pas là sans une certaine appréhension.
Lors, m’en revenant de veiller chez ma belle par une nuit de fin d’hiver
sans lune, je vis soudain surgir d’entre les arbres une forme blanche qui se mit à faire des cabrioles… Une autre suivit, puis une troisième… La terreur me faisait claquer des dents. Cependant j’assurai dans ma main mon bon gourdin d’épine noire, bien résolu à en user contre les fantômes s’ils voulaient m’embêter.
Ayant sautillé
quelques instants en silence ils se plantèrent de front dans le sentier, se prirent à crier, à hurler sans fin. Les linceuls blancs qui les drapaient masquaient leurs formes; on ne leur voyait ni tête ni jambes; seulement ils agitaient, tout 101blancs aussi, des bras d’une longueur démesurée. Quand je fus à cinq pas d’eux:
«Attendez-moi, les gas!» menaçai-je avec une énergie un peu forcée.
Loin
de se détourner, ils m’entourèrent, criant de plus belle, tendant vers moi leurs grands bras menaçants. D’un geste furieux mon gourdin fendit l’air, s’abattit sur le travers d’un des trois êtres qui s’affaissa avec un long cri plaintif – très humain cette fois. Et les autres détalèrent prestement sans demander leur reste
«
Tu m’as tué, cochon, tu m’as tué!…» proféra le fantôme entre deux gémissements.
Je déroulai les
défroques dont s’était affublé le malheureux et reconnus le petit Barret, de Fontivier, un garçon de deux ans plus jeune que moi avec qui j’avais toujours eu de bons rapports.
«
C’est dans les reins, gémit-il. Tu m’as cassé les reins, je ne peux pas remuer!»
Ses compagnons étaient les deux Simon, de Suippière, des amis d’enfance avec lesquels j’étais
en froid depuis un certain temps. Je les appelai l’un après l’autre – en vain… Barret eut un spasme et vomit du sang: je crus qu’il allait passer. J’avais bien envie de le laisser crever tout seul là, dans la nuit, non par vengeance, mais par égoïsme et faute de savoir comment le secourir. Mais à la lueur d’une allumette, je distinguai ses traits décomposés, ses yeux suppliants, le sang rouge qui sortait encore de sa bouche. Une pitié infinie en même temps qu’un chagrin profond m’envahirent. Je descendis jusqu’à l’extrême bord de la mare dans laquelle je mouillai l’une des serviettes qui avaient servi à sa toilette de fantôme. J’humectai son front, ses tempes, le creux de ses mains; je nettoyai sa bouche. Il parut se remettre un peu.
«Reconduis-moi, je t’en prie, supplia-t-il. Ne m’abandonne pas
102Tu n’aurais pourtant que ce que tu mérites
! repartis-je d’un ton de justicier.
– Oh! Tiennon, tu t’es bien assez vengé… Je te jure que je n’avais pas
l’intention de te faire du mal. Je voulais seulement te faire peur pour que tu ne reviennes plus voir la Thérèse que j’aimais à en perdre la raison. Mais tu peux être tranquille à présent, va: c’est toi qui l’auras; je suis foutu!»
L’ayant rassuré de mon mieux
, avec de grandes précautions, je le mis sur ses jambes. Appuyé sur moi, il put se tenir et faire quelques pas; mais un faux mouvement provenant du heurt de son pied contre un caillou le fit crier de douleur.
«Asseyons-nous; je ne peux pas aller plus loin», dit-il en sanglotant.
Nous
avions bien fait dix mètres!
Je l’établis à califourchon
sur mon dos et marchai doucement, tout courbé, avec bien des précautions pour savoir où appuyaient mes pieds. Mais les secousses inévitables lui causaient des souffrances accrues et il gémissait à fendre l’âme. Je continuais quand même, m’efforçant à l’indifférence.
Vint un moment où l’étreinte de son bras parut mollir, où son corps pesa davantage d’être inerte. Exténué pour mon compte, je l’étendis sur le sol: il semblait ne plus remuer. Je fus retremper le chiffon dans le creux d’un fossé et le bassinai de nouveau: il geignit sans plus rien dire.
Je
le repris comme la première fois et continuai d’avancer.
Il
eut des hoquets qui semblèrent marquer son agonie. Le sang venait de nouveau. Je me félicitai de ce que le linceul du fantôme-martyr préservât mes effets. Anxieux, les nerfs tendus à l’extrême, je marchais vite à présent malgré ma charge lourde, et le noir et les obstacles du mauvais chemin – sans plus m’affecter des gémissements du malheureux.
Après une grande
heure je parvins à la cour de Fontivier et, tâchant d’apaiser les chiens qui aboyaient bruyamment, je 103déposai le moribond à quelques pas du seuil de la maison, étendu sur les défroques de sa mascarade.
Deux
grands coups de pied dans la porte et je me sauvai par un étroit sentier qui, en arrière des bâtiments, dévalait au travers des cultures. Les chiens me poursuivirent un peu avec des jappements toujours fâchés, mais je fus bientôt hors de leur atteinte. Et quand me parvinrent, dans le silence de la nuit, les exclamations provoquées par la lugubre découverte, je n’avais plus à craindre d’être rejoint.

Le pauvre Barret ne s’était
pas trompé. Mon bâton d’épine avait dû lui casser quelque chose dans la colonne vertébrale. Il traînailla plusieurs mois, souffrit affreusement, puis mourut. Jamais, au cours de sa lente agonie, il ne consentit à s’expliquer sur le drame. Quand on lui demandait qui l’avait frappé:
«
C’est quelqu’un qui en avait le droit; c’est bien fait pour moi…» Et il supplia ses parents de renoncer à porter plainte.
Les deux
comparses s’abstinrent de confidences qui eussent provoqué la confession de leur triste rôle. J’avais moi-même tout intérêt à ne rien dire. Les parents de Barret, s’ils eurent des doutes, hésitèrent à les divulguer. La justice ne fut pas informée, et après les mille suppositions du début on ne parla plus de cet événement qui resta pour tout le monde mystérieux et inexplicable.
Ayant agi en état de légitime défense, ou presque, je n’avais rien à regretter. Mais c’est tout de même ennuyeux de se dire qu’on a causé la mort d’un homme
– fors le cas où c’est, paraît-il, une action très méritoire: mon oncle Toinot était si fier d’avoir tué un Russe! Souvent me sont revenus à la pensée les détails de cette triste nuit. Je ne dirai pas que ce souvenir a empoisonné ma vie, mais il m’a longtemps harcelé, troublé.
Après l’événement, je ne tardai pas à rompre avec la Thé104rèse. Ses parents
m’ayant mis en demeure de l’épouser tout de suite ou de ne plus la fréquenter, je cessai mes visites. Ils avaient entendu dire que mon père n’ayant pas les moyens de m’assurer, je serais soldat en cas de sort défavorable. Leur ultimatum était une manière de congé.
Six mois après,
Thérèse devint la femme de l’aîné des Simon, l’un des lâches qui accompagnaient le petit Barret au rendez-vous des sorciers. La noce eut lieu la semaine même où on l’enterra. La vie a de bien cruelles ironies…

XIV
Il se passa chez nous, pendant
notre première année de séjour à la Billette, deux événements familiaux très graves: la mort de ma grand’mère et le départ de ma sœur Catherine.
Ma grand’mère avait plus de quatre-vingts ans. Un jour de mai, en gardant les oisons, elle fut prise
de congestion – «d’une attaque» disions-nous. Inquiet de ne pas la voir rentrer à l’heure du repas, mon père allant à sa recherche la trouva affalée sur le bord d’un fossé, le côté gauche inerte, la langue pâteuse. On la transporta sur son lit d’où elle ne bougea plus.
Six mois elle fut
ainsi, souffrant beaucoup et donnant pas mal de peine. Elle articulait obstinément des sons incompréhensibles qui devaient être des phrases et se mettait en colère parce que nous ne pouvions la comprendre. Il fallait presque toujours quelqu’un à côté d’elle pour la contenter à demi, la faire manger ou boire lorsqu’elle en avait envie, et ainsi de suite.
Bien souvent j’entendais prononcer à ma mère ou à l’une de mes belles-sœurs des phrases comme celle-ci:
«105Savoir si ça va durer longtemps?»
A quoi une autre répondait:
«Ce n’est pas à souhaiter.»
Encore
que je n’eusse pas pour la vieille femme, plutôt dure à mon enfance, une affection bien profonde, j’étais quand même peiné de ces dialogues où perçait le désir de sa mort. Quand nous étions à table, je portais machinalement mon regard sur son lit: une angoisse m’étreignait de la contempler immobile et le teint cireux sous sa coiffe antique, ou bien remuant les lèvres pour des articulations informes et pénibles. Souvent j’abrégeais le repas, emportant un morceau de pain pour manger dehors, parce qu’en sa présence ça me devenait impossible.
Je trouve qu’un des bons avantages des fortunés
est d’avoir des appartements de plusieurs pièces, celle où l’on mange étant distincte de celles où l’on couche, chaque ménage ayant sa chambre propre et, conséquemment, son intimité particulière. Au moins, ils peuvent être malades tranquillement. Tandis que dans l’unique pièce des maisonnées pauvres, c’est tous les spectacles mêlés, la misère de chacun s’étalant aux yeux de tous sans possibilité contraire.
C’est ainsi qu’à côté de ma grand’mère se mourant, mes petits neveux clamaient leur joie d’être au monde, l’assommaient de leurs jeux bruyants, de leurs cris. La vie allait son train coutumier, indifférente à l’agonie de la vieille femme paralysée!
Elle mourut à l’entrée de l’hiver, à la suite d’une seconde attaque, après une journée seulement de souffrances plus vives. Aussitôt qu’elle
eut passé, on arrêta l’horloge, on jeta dehors l’eau du seau de la «bassie» parce que l’âme de la défunte avait dû s’y baigner avant de s’élever vers les régions célestes. N’ayant encore jamais vu de deuil chez nous, cet événement m’impressionna très fort. Terreur de la mort vue de près, sentiment complexe où se mêlaient la curiosité, la pitié, le dégoût. 106Je contemplai longuement, à diverses reprises, dans sa rigidité dernière, cette créature que j’avais toujours vue évoluer dans le rayon familier de mon existence.
Au reste, cette
mort ne changea rien aux coutumes journalières de la maisonnée; les repas eurent lieu aux mêmes heures, en face de ce lit dont les rideaux tirés masquaient un cadavre. Seule, mettait une note de mystère la bougie qui brûlait à proximité, sur une petite table, à côté du bol d’eau bénite où trempait une branche de buis. On s’abstint pourtant de faire l’attelée quotidienne de labour. Mon frère Louis s’en fut prévenir, à Agonges, l’oncle Toinot et sa famille. Mon parrain alla déclarer le décès à la mairie et s’entendre avec le curé pour l’heure de l’enterrement. Je fus chargé, moi, d’aller dans le voisinage recruter des porteurs.
Quand il fut rentré du bourg, mon parrain travailla à la mise au point d’un araire neuf, et il me fallut l’aider. La besogne terminée, il dit, l’air satisfait:
«Il y a assez longtemps qu’il était en chantier! J’avais bien besoin d’une journée comme ça…»
Ce
sentiment de tranquille égoïsme me peina un peu. On s’attendrit aisément quand on est jeune; plus tard, même à l’âge qu’avait alors mon parrain, je devins bien aussi pratique que lui.
Le lendemain,
nous étions une trentaine à suivre dans l’épais brouillard froid le char à bœufs qui portait la bière. A l’entrée du bourg on la déposa sur deux chaises empruntées dans une maison voisine. Il fallut attendre là un grand quart d’heure. Le curé enfin venu – avec un enfant de chœur portant la croix, récita quelques prières. Et l’on se mit en route vers l’église, le cercueil porté maintenant par quatre hommes, avec des bâtons qu’ils passaient dans une serviette suspendue à leur cou. De la même façon, après la cérémonie, l’on parvint au cimetière. Là, au moment de l’aspersion finale, ma mère et mes belles-sœurs 107de pleurer et sangloter bien fort, – ce qui ne fut pas sans me causer une surprise profonde, étant donné leur crainte si souvent manifestée de voir la disparue durer trop longtemps. Je compris que ces sanglots ne survenaient que pour la forme, parce qu’il était d’usage d’en faire entendre à ce moment. Pour moi, les quelques larmes qui brouillèrent mes yeux au moment de la descente du cercueil dans la fosse eurent au moins le mérite d’être sincères.
Quand tout fut terminé, les parents d’Agonges vinrent
déjeuner chez nous. On avait fait quelques préparatifs, acheté du vin et un morceau de viande pour la soupe; ma mère ajouta une omelette. Le repas dura longtemps et, vers la fin, la conversation s’anima; je crois même que l’oncle Toinot redit une fois de plus dans quelles conditions il avait tué son Russe. Cette réflexion me vint que tous les rassemblements se terminaient à peu près de la même manière, qu’ils aient lieu à l’occasion d’un mariage, d’un baptême, d’un enterrement ou de tel autre événement de moindre importance. Pourvu qu’il y ait un repas avec de l’extra, un repas donnant l’occasion de rester des heures à table, on en arrivait fatalement à émettre des souvenirs où chacun se donnait le beau rôle et en tournait d’autres en ridicule, à raconter des histoires comiques ou osées: hâbleries, grivoiseries, médisances, mensonges et sottises
De ce repas funèbre, seules, les chansons furent bannies.

Peu
de temps après la mort de ma grand’mère, ma sœur Catherine nous quitta donc pour aller servir, à Moulins, chez une parente de madame Boutry.
La Catherine avait alors vingt-quatre ans. De physionomie sympathique, elle avait plu tout de suite à la
dame qui la demandait fréquemment pour aider la bonne. Ma sœur prit goût à ce qu’elle faisait et voyait faire dans cette maison; elle adopta bientôt les manières polies et soumises qu’il faut pour 108servir les riches; elle en vint même à prendre une certaine familiarité respectueuse avec les Boutry qui lui témoignaient de la bonté. Elle aimait un garçon de Meillers, André Gaussin, qui était au service, à qui elle avait juré d’être fidèle.
Depuis cinq ans elle tenait sa promesse, sortait peu, ne se laissait courtiser par personne. Gaussin lui écrivait trois fois l’an: au premier janvier, dans le cours du printemps, à la fin de l’été. Catherine attendait avec impatience ces lettres qui, cependant, lui valaient beaucoup d’ennuis: car elle ne savait à qui s’adresser pour les faire lire, ni pour faire écrire les réponses. Or, après quelques mois, les propriétaires mis au fait de son roman s’étaient chargés de tout. Et jugeant qu’elle avait des dispositions pour le service, ils eurent cette pensée de la caser en ville. Gaussin, servant comme ordonnance, se trouvait dressé déjà. Ils pourraient une fois mariés se placer ensemble et gagner beaucoup.
Catherine s’habitua progressivement à cette idée qui, de prime abord, l’avait effrayée par crainte de l’inconnu. Elle s’y habitua d’autant mieux que les belles-sœurs lui reprochaient de délaisser le travail de la ferme pour celui des maîtres. C’est ainsi qu’elle partit pour Moulins courant novembre – passant outre à l’opposition de mes parents, mais approuvée par son fiancé enthousiaste.

XV
Le bourg de Saint-Menoux, assez important, s’étendait en longueur et possédait une demi-douzaine d’auberges, dont l’une avec billard, une autre avec jeu de quilles – sans compter que l’on dansait à deux endroits aux grands jours.
109Or, depuis ma rupture avec Thérèse, je sortais assez régulièrement un dimanche sur deux, non sans demander à mes parents une pièce de quarante sous: – ils ne me l’accordaient jamais sans me faire une morale que j’écoutais tête basse, nerveux et agacé. Parfois, ils ne me donnaient que vingt sous ou même rien du tout; alors, furieux, je parlais de les laisser en plan, de me placer ailleurs.
Nous étions cinq ou six garçons de la classe prochaine à nous fréquenter et nous avions
pris goût au jeu. Nous faisions de longues parties de quilles ou de «neuf trous». Il nous arrivait, les jours de gain, de boire force litres, de rentrer tard et fort éméchés. Dans ces moments, nous n’étions pas d’humeur accommodante, surtout à l’égard de ceux du bourg. Ceux du bourg, c’étaient les jeunes ouvriers des différents corps d’état: forgerons, tailleurs, menuisiers, maçons, etc. Il y avait entre eux et nous un vieux levain de haine chronique. Ils nous appelaient dédaigneusement les laboureux ou les bounhoummes. Nous les dénommions, nous, les faiseux d’embarras, à cause de leur air de se ficher du monde, parce qu’ils s’exprimaient en meilleur français, et sortaient en veste de drap, sans blouse. Ils avaient leur auberge attitrée comme nous avions la nôtre. On ne s’aventurait guère les uns chez les autres sans qu’une dispute s’en suivît. Ce dimanche-là, trois des gas du bourg, ayant bu du vin blanc le matin, se trouvaient déjà en train tout de suite après la messe. Ils vinrent pour jouer aux neufs trous. L’un de notre groupe dit:
«Pas de bourgeois avec nous!
– Eh bien,
fit l’un d’eux, ça nous plaît à nous de jouer avec les bounhoummes; nous avons de l’argent pour les mises.»
Étant
à jeun, je me sentais un peu timide avec ces gaillards qui, même sans avoir bu, avaient plus de blague que nous. Je dis néanmoins:
«110Il ne faut pas que ça vous embête: les bounhoummes, les laboureux ont autant d’argent que vous pouvez en avoir.»
J’avais bien trente sous!
L’un de mes intimes, le grand Gustave Aubert, qui n’avait pas froid aux yeux, leur lança je ne sais plus quelle injure cinglante. Ils ripostèrent. Finalement, on en arriva à s’engueuler ferme de part et d’autre; et, comme nous étions de beaucoup les plus nombreux, nous les chassâmes de la cour où était le jeu. La partie recommença après leur départ et notre groupe fut favorisé: Aubert gagna, moi aussi, un autre encore. Ce fut une occasion de noce. Vers huit heures du soir, ayant bien dîné, le diable nous tenta d’aller dans l’auberge où ceux du bourg étaient réunis autour du billard. Notre entrée fit sensation. Il y eut un moment de silence pendant lequel nous nous observâmes mutuellement. Enfin, l’un de ceux que nous avions expulsés le matin, un petit cordonnier brun, lança d’une voix forte:
«Les porchers ne sont pas admis ici!
– Répète voir,
feignant! répète voir que j’sons des porchers! riposta Aubert en roulant des yeux furieux.
– Oui, oui, reprit l’autre,
des porchers, des pantes, des tas de sacrés bounhoummes!»
Un de ses camarades, mettant la main devant son nez,
beugla:
«
Misère! ça sent la bouse de vache!»
Et un troisième:
«Ce n’est pas étonnant; ils se lavent les jambes une fois par an; ils gardent une couche de bouse l’hiver pour se tenir chaud!»
La partie de billard
interrompue, ils étaient dix à présent à nous entourer, à nous huer. Nous nous efforcions de faire bonne figure en leur renvoyant leurs insultes grossies le plus possible. Aubert, qui était fier de sa force, ragait:
«
111Venez donc le dire dehors, sacrés feignants que vous êtes, bourgeois manqués, arsouilles!»
L’aubergiste intervint,
prêcha le calme, nous supplia de sortir, nous campagnards, derniers arrivants. Mais cela ne faisait pas notre affaire.
«Nous avons le droit d’être là aussi bien qu’eux. Pourquoi sortir?»
Avec
des ménagements, le bistro cependant nous poussait dehors peu à peu. Les autres s’avancèrent:
«
A la porte les bounhoummes! A la porte!»
Et, sans nous frapper,
ils nous bousculèrent…
«Ah, c’est comme ça! fit Aubert. Eh bien, vous allez voir!»
Tout aussitôt il asséna
un grand coup de poing sur la tête du petit cordonnier brun qui, dans le clan opposé, se démenait le plus.
Et la mêlée devint générale. Les coups de poing, les coups de pied pleuvaient, en même temps que fusaient les injures. Et l’aubergiste nous poussait tous dehors, amis et ennemis, avec une douceur obstinée. Quand les derniers furent à proximité du seuil, il donna une poussée brusque – si bien que deux ou trois dégringolèrent, et ferma la porte en vitesse. Dans la rue, que balayait un vent glacial précurseur de neige, la lutte continuait acharnée, furieuse. On entendait:
«Tiens, attrape ça, bounhoumme!
– V’là pour toi, bouif!
– Cochon! il m’a cassé deux dents!
– Le nez me saigne, laisse-moi!
» me dit un maçon à qui je venais d’appliquer un formidable gnon.
Aubert serrait à l’étouffer un ouvrier maréchal qui, impuissant, le mordait au bras et à la figure; un charron vint délivrer le maréchal et, combinant leurs efforts, ils renversèrent mon grand copain. Lui,
fou de rage et de colère, sortit son 112couteau, en porta un coup sur la main de l’un, laboura la joue de l’autre. Il y eut des cris de fureur:
«Un bounhoumme qui se sert de son couteau!
– Oui, fit Aubert relevé, nu-tête
, les yeux hors de l’orbite, les dents grinçantes, la main levée brandissant le couteau saignant: si d’autres ont envie d’en avoir autant, qu’ils s’approchent!»
Le garde-champêtre arrivait, et des curieux avec des lanternes.
«Voyez, il y en a un qui saigne comme un bœuf!
– Tas de sauvages!
Ils ont l’air fin de s’abîmer comme ça.»
Des hommes
séparant ceux de nous qui luttaient encore nous retinrent éloignés – car tellement nous étions furieux tous que nous continuions à nous invectiver et tentions encore de nous précipiter les uns sur les autres. Le garde-champêtre inscrivit nos noms sur son carnet. On soigna les blessés. Nos antagonistes furent emmenés par leurs parents ou leurs patrons. Le père du maréchal qui avait reçu le coup de couteau à la joue jeta, en s’éloignant:
«On va laisser les laboureux tranquilles; ils se battront ensemble s’ils veulent.
– Les laboureux vous valent bien!
» hurla Aubert.
Et il voulut courir sus à leur groupe. Notre aubergiste
et quelques voisins qui l’accompagnaient nous incitèrent à la modération. Je n’étais moi-même ni ivre, ni encoléré au point de ne plus rien comprendre. Je dis:
«C’est assez, Gustave, il vaut mieux s’en aller…»
Et nous partîmes, en effet, pas très loin
d’ailleurs: car l’idée nous vint de boire un café froid, histoire de se calmer les sangs comme on dit. Quelques consommateurs qui se trouvaient là s’entretenaient de la rixe:
«Ils en sauront long: il y a des coups de couteau!
113Ça sera peut-être de la prison!
– Rien d’impossible.
»
Aubert, toujours très énervé, donnait de grands coups de poing sur la table, disant qu’il se foutait de la justice:
«S’il faut aller en prison, on ira, voilà tout. Et ça ne m’empêchera pas de me battre encore quand on m’insultera. Ce que je ne veux pas, c’est passer pour feignant, non, jamais! les gas du bourg voulaient nous flanquer une trifouillée: eh bien, c’est eux qui la tiennent… Ils ne pourront pas dire que les laboureux sont des lâches!»
Nous nous entendions tous pour déclarer que nous ne regrettions rien, que, d’ailleurs, toutes les bonnes raisons étaient de notre côté. Au fond, nous n’en étions pas moins très inquiets.

Le lendemain, les gendarmes de Souvigny
faisant leur enquête, vinrent à la Billette pour m’interroger. Mes petits neveux, qui jouaient dans la cour, furent les premiers à les voir.
«Les gendarmes!» annoncèrent-ils d’un ton très effrayé.
Ils se réfugièrent
dans la grange où nous battions au fléau, mes frères et moi, se blottirent derrière un tas de paille et n’en bougèrent plus.
Mes parents ne furent qu’à demi
surpris: en raison de mes vêtements souillés, de ma figure meurtrie, j’avais dû avouer ma participation à une dispute.
Les gendarmes
me posèrent seulement quelques questions sommaires et me convoquèrent à la mairie pour le lendemain à midi.
A l’heure dite, nous nous trouvâmes réunis tous, artisans et campagnards, sur le lieu de la lutte. Le maréchal frappé par Aubert
portait un bandeau sur la joue; un autre avait le bras en écharpe; plusieurs boitaient; des gnons, des bleus, des 114meurtrissures se voyaient encore sur tous les visages, comme de convaincantes, sinon glorieuses cicatrices. Le maréchal des logis, chef de la brigade de Souvigny, avait pris l’affaire en mains. Ses traits accentués, son air froid, sa longue moustache noire lui donnaient un air rude en rapport avec ses fonctions. Il nous interrogea séparément, en commençant par les blessés. Un gendarme crayonnait à mesure les réponses sur un grand carnet. Ah! notre morgue du dimanche était loin! Nous nous regardions, amis et ennemis, sans haine, avec seulement le regret de cette bêtise aux si vilaines suites. Gustave Aubert, questionné plus longuement parce que seul à s’être servi d’un couteau, ne répondait que par monosyllabes – affolé, tremblant, pitoyable. Les plus malins lorsqu’ils ont un verre dans le nez sont souvent les plus lâches, les plus couards aux heures difficiles.
Je dois dire que ceux du bourg
s’en tirèrent mieux que nous à l’interrogatoire parce que moins impressionnés, s’exprimant avec plus d’aisance. Il en fut de même à l’audience, la semaine suivante. Les campagnards, habitués au travail solitaire en pleine nature, font toujours piètre figure en présence des gens de loi et de tous les «Messieurs» en général.
On peut croire qu’après cela j’eus de tristes jours à
la maison, avec des reproches à n’en plus finir sur les ennuis, les frais, le déshonneur que j’allais causer.
«Ce n’est pas une petite affaire, seigneur de Dieu, disait ma mère, tu vas peut-être aller en prison! Tu seras marqué sur le papier rouge! Qu’on est donc malheureux d’élever des enfants qui vous causent tant de mauvais sang.»
Mon père se lamentait presque autant; les autres
manifestaient aussi de l’inquiétude et, certes, je n’étais guère tranquille moi-même.
Quand M. Boutry eut connaissance de l’
aventure, il me fit souventes fois la morale, disant que c’était indigne d’un 115siècle de civilisation que de voir se battre ainsi, sans motif, des jeunes gens d’une même commune.
«Vous avez agi en vandales, en sauvages, en barbares!»
Il intervint néanmoins auprès du maréchal des logis
, auprès du maire. Voyant qu’il était impossible de nous éviter la correctionnelle, il s’occupa de nous chercher un avocat, le même pour tous les belligérants.
«Ce procès doit non seulement vous servir de leçon, mais être encore le prétexte d’une réconciliation générale et durable.»
Il n’était guère prophète, ce bon M. Boutry: soixante années ont passé depuis, et l’antagonisme
, pour être moins violent, subsiste toujours, à Saint-Menoux et ailleurs, entre les garçons du village et ceux des fermes.

Le jour
de l’audience, nous nous rendîmes à Moulins à pied, en deux groupes: ceux du bourg les premiers, nous ensuite, à une demi-heure d’intervalle. Il me souvient que je fus bien étonné en passant sur le pont de l’Allier. Je n’avais jamais vu que l’étroite Burge, de Bourbon, et les tout petits ruisseaux de nos prés, je n’imaginais pas qu’il pût y avoir des rivières aussi larges. Et ceux de mes compagnons qui venaient au chef-lieu pour la première fois partagèrent mon étonnement.
En ville, nous nous trouvâmes vite embarrassés. Nous allions lentement, regardant les
magasins, en badauds qui n’ont jamais rien vu. Il avait plu le jour précédent et le temps menaçait encore; nos sabots glissaient sur les trottoirs humides. J’avais conscience que, pour les gens de la ville, nous devions former un groupe ridicule. En effet, les employés de bureau, les demoiselles de magasin qui s’en allaient déjeuner nous jetaient des regards curieux, nuancés d’ironie.
Un homme chargeait sur un tombereau des tas de boue; 116je me hasardai à lui demander s’il connaissait l’endroit où l’on juge.
«Le Palais de justice? fit-il, un peu étonné, c’est rue de Paris, un grand bâtiment en briques rouges avec une cour au milieu. Vous en êtes encore loin; il vous faut aller d’abord jusqu’à la place d’Allier et là vous demanderez de nouveau.»
Il nous indiqua le chemin pour arriver à cette place d’Allier que nous ne fûmes pas longtemps à trouver. Comme nous cherchions
à qui nous adresser pour renseignements, nous avisâmes un autre groupe en contemplation devant l’entrée d’un grand bazar: c’étaient nos compatriotes ennemis, les gas du bourg. Ma foi, on était hors de son atmosphère habituelle; on n’était plus chez soi, on n’était plus soi: la rancune s’en trouva tout de suite atténuée. Ils se tournèrent de notre côté: nous échangeâmes des sourires.
«Eh bien, on y va?»
Le petit cordonnier brun répondit:
«Nous vous attendions… Seulement, on commençait à craindre que vous n’ayez mangé le mot d’ordre.»
Nous nous dirigeâmes de compagnie vers le grand bâtiment de briques rouges. On nous fit entrer dans une salle carrée, blanchie à la chaux et garnie de bancs, où il nous fallut attendre une
bonne heure et demie en compagnie de six roulants et de trois braconniers. Notre tour vint enfin d’être appelés, après tous les autres, et nous pénétrâmes à la file dans la salle du tribunal. Dans le fond, sur une sorte d’estrade surélevée, les trois juges, en robe noire, étaient assis. Au mur, derrière eux, un grand Christ de plâtre dominait la scène. L’homme du milieu nous interrogea, – un gros rougeaud à figure rasée dont les yeux clignotaient sous le verre des lunettes. Nous avions tous des allures de bêtes prises au piège; nous répondîmes d’un ton si humble, si plaintif qu’il dut se demander si nous étions bien les mêmes fous furieux qui 117s’étaient tant cognés quinze jours auparavant. Après que l’interrogatoire fut terminé, un autre magistrat en robe, un jeune aux épais favoris noirs, qui siégeait sur une petite estrade placée à gauche de celle des juges et un peu en avant, flétrit notre abominable conduite – et conseilla au tribunal de ne pas hésiter à nous appliquer toutes les rigueurs du code: ce serait d’un excellent exemple contre la persistance de ces coutumes déplorables. Mais ce fut après le tour de notre avocat, un petit barbu qui avait l’air de se ficher du monde. Il traita de gaminerie sans conséquence notre lutte épique, assura que nous étions tous de laborieux travailleurs, d’excellents garçons dont le seul tort avait été de boire un verre de trop certain soir et supplia les trois hommes du fond de ne pas nous mettre en prison. Ceux-ci, après échange de quelques mots à voix basse, se rangèrent à son avis. Aubert, en raison des coups de couteau, écopa de vingt-cinq francs d’amende – peine réduite à seize francs pour les autres.
Sortis déjà plus rassurés, nous allâmes tous ensemble casser la croûte dans un caboulot de la place du Marché. Et ce fut l’étape du retour, qui se passa bien, sauf que plusieurs avaient les pieds écorchés et que tout le monde était très fatigué. Le petit cordonnier essaya pourtant, à deux ou trois reprises, de se payer nos têtes; mais ses amis n’eurent pas l’air de le soutenir et les rapports restèrent cordiaux entre les deux groupes réunis.
On fut bien content chez nous de
ce que je m’en tirais sans prison; mais le règlement de l’amende et des frais parut énorme et des échos reprocheurs me blessèrent longtemps.

Le tirage au sort
approchant, mes parents m’annoncèrent un beau jour que je n’avais pas à compter sur un remplaçant. Et de me détailler leurs raisons: le déménagement, la mort de ma grand’mère, causes de dépenses considérables; les sept 118enfants de mes frères constituaient une lourde charge pour la maisonnée; la canaillerie de Fauconnet avait causé bien du tort; je faisais depuis longtemps de grands frais d’auberge; enfin, ce maudit procès qui coûtait si cher! Il ne leur avait pas été possible de réunir les cinq cents francs nécessaires pour m’assurer au marchand d’hommes ou à la cagnotte mutuelle existant à Saint-Menoux[1]. Cette révélation m’abasourdit, car j’avais toujours espéré, malgré tout, jouir du même régime que mes frères. D’un ton coléreux, je dis carrément que si la chance me favorisait au tirage je ne resterais pas longtemps à la maison. Mes parents, un peu confus, admettant mon juste mécontentement, ne poussèrent pas plus avant.
Mon
numéro 68 me sauva; on ne prit que jusqu’à 59. Je passai encore à la Billette le reste de l’hiver et tout le printemps. Mais quand arriva l’époque de la Saint-Jean, j’annonçai de nouveau mon intention de me placer ailleurs.
«
Ce n’est pas vrai que tu veux t’en aller, Tiennon? fit ma mère très inquiète.
– Qu’irais-tu faire
autre part, du moment qu’il y a ici de quoi t’occuper? ajouta mon père.
– C’est bien que vous comptiez pouvoir vous passer de moi, puisque vous vouliez me laisser partir, répondis-je malignement. J’ai
travaillé pour rien durant toute ma jeunesse; il est temps que je songe à gagner de l’argent.»
Ma mère reprit:
«Ayant à t’entretenir sur ton gage, tu n’auras guère de reste, – peut- être moins pour t’amuser que nous te donnions ici.»
Tous me supplièrent de rester: mon parrain,
mon frère 119Louis, mes belles-sœurs, et jusqu’à cette pauvre innocente de Marinette qui m’aimait beaucoup. Les petits mêmes se cramponnaient à moi.
«Tonton, ne t’en va pas! Dis, je t’en prie, ne t’en va pas
Je faillis pleurer en dénouant l’étreinte de leurs petites menottes, mais
demeurai inflexible.
A vrai dire,
en plus de l’injustice obligée de mes parents, la situation imposait mon départ. Nous devenions trop nombreux pour ne former qu’un seul groupe communautaire. Il convenait que je gagne ma vie ailleurs. Un peu plus tôt, un peu plus tard, autant valait commencer de suite.
J’allai donc à la foire de Souvigny
avec un épi de froment sur mon chapeau. Je m’engageai à l’année dans un domaine d’Autry, à Fontbonnet, pour la somme de quatre-vingt-dix francs. C’était, à l’époque, le prix des bons domestiques.
Le matin de Saint-Jean, je fis un ballot de mes effets, je pris ma faucille et ma faux, et quittai pour jamais le toit familial, un peu ému d’avoir entendu sangloter ma mère et d’avoir vu
couler des yeux de mon père de grosses larmes tristes.

[1] Dans les gros villages
, les parents des conscrits versaient préalablement une somme convenue qui servait à l’achat de remplaçants à ceux que le sort désignait pour partir.

XVI
Il est nécessaire de changer
pour apprécier justement les bons côtés de sa vie ancienne; dans la monotonie de l’existence journalière, on jouit inconsciemment des meilleures choses; elles semblent tellement naturelles qu’on ne conçoit pas qu’elles puissent ne plus être; seuls, les ennuis frappent qu’on s’imagine être moindres ailleurs. Le chang120ement de milieu fait ressortir les avantages qu’on n’appréciait pas, et montre que les embêtements, sous une forme ou sous une autre, se retrouvent partout.
Je n’eus pas de
peine à constater cela les premières semaines de mon séjour à Fontbonnet et regrettai parfois d’avoir quitté ma famille. Je finis pourtant par m’habituer et même par me trouver mieux que chez nous, en raison de l’indépendance absolue dont je jouissais aux heures libres. Mais n’ayant pas la ressource de demander de l’argent pour sortir j’abandonnai les camarades. Rien de tel que le vide du gousset pour inciter à la sagesse!
J’employai
mes dimanches d’été à flânocher dans la campagne et dans la forêt: car le domaine côtoyait le point terminus de Gros-Bois. Il y avait par là une maison forestière où résidait un garde déjà vieux, le père Giraud, avec qui je ne tardai pas à me lier. J’eus l’occasion de lui rendre quelques services, comme de couper de l’herbe pour ses vaches dans les clairières de la forêt, de mettre en gerbes le carré de blé du bas de son jardin. Je trouvais toujours à m’occuper chez lui quelques heures chaque dimanche. Souvent, le travail fait, il offrait un verre de vin et je demeurais assez longtemps. Il m’entretenait beaucoup de son fils soldat en Afrique, parlait aussi de sa fille aînée mariée à un verrier de Souvigny. Une seconde fille animait la maison, Victoire, une brune aux yeux noirs, au teint bistré, à l’air froid comme sa mère. J’étais assez peu familier avec les deux femmes: Victoire me semblait être d’ailleurs d’une situation trop supérieure à la mienne pour que je tente de lever les yeux sur elle.

Par exemple, je
portais avec complaisance mes regards sur la servante de Fontbonnet, maigriote à l’air ingénu, aux dents fines et blanches, au sourire enchanteur. Elle s’appelait Suzanne, travaillait consciencieusement, n’avait pas mauvais 121caractère. J’aurais peut-être pu prendre à son endroit des idées pour le bon motif si elle eût été d’une famille honorable. Mais sa mère, bonne à tout faire chez un commerçant veuf, avait eu trois enfants et jamais de mari. La pauvre Suzanne rougissait jusqu’aux oreilles lorsqu’on faisait allusion à ses origines. Pour moi, qui n’étais domestique que par hasard et de ma propre volonté, c’eût été déchoir que d’épouser une servante: seules, les filles de métayers étaient de mon rang. A plus forte raison, ne pouvais-je prendre pour femme une bâtarde: pour le coup, ma mère aurait fait joli! Si donc je ne m’arrêtais pas à l’idée de mariage avec Suzanne, je rêvais fort d’en faire ma maîtresse… J’étais alors, il faut dire, dans un état d’esprit particulier que tous les garçons connaissent un moment, je crois bien.
A Saint-Menoux, Aubert et la plupart de
mes anciens camarades affirmaient mordre à volonté au fruit défendu. Ils citaient même les noms de leurs conquêtes: et, à beaucoup de celles qu’ils nommaient ainsi, on aurait donné le bon Dieu sans confession, tellement elles paraissaient réservées et sages. A chaque fois que la conversation était venue sur le tapis, je m’étais efforcé de prendre un ton enjoué, comme quelqu’un qui connaît ça depuis longtemps. En assaisonnant à point quelques phrases des autres et tout en posant au blasé on peut toujours faire illusion. Au résumé, entièrement naïf, j’avais un grand désir de ne l’être plus.
Je m’efforçai donc d’amadouer Suzanne en lui rendant des petits services d’ami, comme de lui éviter les plus mauvaises besognes aux champs
– et, à la maison, d’aller à sa place quérir l’eau et le bois quand il m’était possible. En raison de ces petites attentions, elle ne tarda guère à me témoigner de l’intérêt. Je ne «marquais» pas trop mal, d’ailleurs. De taille moyenne, le visage ouvert, la parole assez facile, robuste dans l’ensemble, il était tout naturel que je plaise à la petite. Quoi 122qu’il en soit, le hasard nous ayant mis en présence dans l’étable, un soir, à la tombée de la nuit, je lui dis qu’elle me plaisait fort et me pris à l’embrasser avec autant d’effusion que j’avais fait pour la Thérèse deux ans et demie auparavant. Elle en parut si heureuse que je crus bien qu’elle allait défaillir dans mes bras. Mais les pas rapprochés du maître rôdant aux alentours firent se dénouer notre étreinte.
Peu de temps après,
un dimanche que nous étions seuls à la maison, je recommençai de lui conter fleurette et, après des préludes peut-être trop courts, je tentai de glisser ma main sous ses jupes. Surprise! d’un bond rejetée en arrière, une flamme étrange dans les yeux, de toute la force de son bras nerveux, deux fois de suite elle me souffleta… Puis, s’étant mise en défense derrière le dos d’une chaise, elle dit, la voix sifflante:
«Salaud, va! C’est pour ça que vous me flattiez; vous vouliez vous amuser de moi… J’ai autant d’honneur que n’importe laquelle, vous le saurez… Et si jamais vous vous ravisez de me toucher, je le dis tout de suite à la bourgeoise.
– Méchante!… Méchante!… fis-je bêtement,
non sans caresser d’un geste machinal ma joue cuisante.
– C’est bien votre faute si je vous ai fait mal, reprit-elle un peu radoucie. Ça vous apprendra à me respecter

Je sortis
assez penaud et n’essayai plus de revenir à l’assaut de cette vertu trop farouche. Un réveil de conscience me montra d’ailleurs combien ce serait de ma part une action mauvaise que de risquer par sot amour-propre, plus encore que pour quelques instants de satisfaction, de causer le malheur de sa vie. Je me sentis coupable et méprisable, et m’efforçai de regagner la confiance de la pauvrette en continuant mes prévenances anciennes sans jamais plus lui parler d’amour.

Peu de
temps après, une nouvelle aventure galante devait 123tourner pareillement à mon désavantage. Il y avait dans un domaine voisin, à Giverny, une autre servante déjà vieille, aux allures indolentes et aux cheveux blond filasse, qui passait pour avoir eu beaucoup d’aventures. De la Billette même, j’avais entendu parler de cette Hélène aux mœurs faciles. Ici, c’était bien autre chose. Au travail, entre hommes, on s’entretenait tous les jours d’elle. Aux heures de fatigue, on rapportait pour s’égayer maintes histoires scabreuses dont elle avait été l’héroïne.
«Elle n’en refuse que deux, disait le maître, celui qui ne veut pas et celui qui ne peut pas.»
Je souhaitais fort la connaître mieux.
Un jour, comme nous étions en train de déjeuner, elle vint à Fontbonnet pour réclamer trois taureaux échappés du pâturage. Elle s’assit sans façon, causa de tout avec assurance et répondit du tac au tac aux blagues du maître et de ses garçons. Le hasard voulut qu’elle sortît en même temps que moi. Dehors, seul à seule, je lui servis quelques bêtises assez raides qui n’eurent pas l’air de la troubler le moins du monde: – je crois bien qu’au contraire ce fut moi qui rougis de ses reparties.
La connaissance me sembla suffisamment faite et, le diable me poussant, je m’en fus rôder le dimanche suivant autour de
Giverny. Dissimulé dans un carré de maïs voisin de la cour, je vis bientôt Hélène qui s’en revenait de traire. Elle porta à la maison sa cruche de lait et ressortit un moment après, ayant mis un bonnet blanc, un caraco propre, des sabots nouvellement noircis. Elle détacha les vaches, les démarra hors de la cour. Cinq minutes plus tard, les bâtiments n’étant plus en vue, je me trouvai comme par hasard sur son passage.
«
Tiens, vous êtes par là? fit-elle, l’air étonné.
– Oui, je me promène pour ma santé.
124Eh bien, si vous voulez venir m’aider à garder les vaches?
J’allais vous le proposer.»
Nous dévalâmes côte à côte par
un chemin ombreux et solitaire jusqu’à un pré de bas-fond que bordait un petit taillis. Un peu ému de me trouver seul avec cette dispensatrice d’amour, je ruminais péniblement des phrases de circonstance plus ou moins stupides. Elle jouait avec sa trique, gaie, très à l’aise, faisant tous les frais de la conversation. Je fus ennuyé de voir à l’autre extrémité du pré une chaumière de journalier près de laquelle jouaient des enfants. Ma compagne, qui dut en avoir conscience, proposa:
«Voulez-vous que nous allions au
taillis cueillir des noisettes?
– Mais comment donc?»
Quand
nous y eûmes pénétré, bien que le cœur me battît fort, je devins entreprenant: passant mon bras autour de la taille d’Hélène, je lui dis qu’il ferait bon se coucher au-dessous de ces arceaux de verdure, sur le fin gazon. Elle répondit, ironique:
«Vous êtes fatigué? Je vous préviens que, moi, je ne suis pas venue ici pour me coucher.»
Puis ayant, par un demi-tour preste, échappé à mon étreinte, elle se mit à courber les branches de noisetier et à détacher les touffes de noisettes qu’elle glissait à mesure dans la poche de son tablier.

Cela m’étonnait qu’elle eût l’air de mettre des formes à une chose qui devait lui sembler très banale. Perplexe, je repoussai l’instant d’agir. A mon observation que les noisetiers se faisaient rares, elle répondit:
«
Allons dans le fond, nous en trouverons davantage…»
Elle glissait au travers des branches avec une agilité qui avait de quoi surprendre, étant donné ses
formes lourdes; 125j’avais de la peine à la suivre. Nous marchions depuis quelques instants dans la voie frayée qui coupait en deux le taillis quand nous nous trouvâmes en présence d’un homme à forte barbe noire, trapu, vigoureux et jeune encore. Elle ne parut pas surprise: j’eus l’intuition d’être roulé. L’homme dit, mi-sérieux, mi-rieur:
«Tiens, vous avez donc pris un commis pour vous aider aux noisettes, Hélène?»
Je dus rougir autant que
la Suzanne de chez nous, mais essayai de m’en tirer par une bravade.
«A deux, on fait toujours mieux, dis-je.
– Oui, mais à trois on fait moins bien, blanc
-bec!»
Et le voilà qui me tombe dessus à coups de poing en ricanant.
«Tiens, attrape ça… tiens… Et puis ça encore… C’est pour t’apprendre à venir rôder où tu n’as pas affaire, gamin!…»
Certes, en
toute autre circonstance, je ne me serais pas laissé rosser sans rien dire. Mais la surprise fut telle que je n’eus pas l’idée de me défendre. Sans demander mon reste, je détalai comme un lièvre, poursuivi jusqu’au bout du taillis par les quolibets des deux autres.
Et je jurai, mais trop tard, qu’on ne me reprendrait plus auprès des jupes de la grosse Hélène.

Les
équipées amoureuses de ma jeunesse se réduisent à peu de chose, comme on voit, et je n’ai pas lieu d’en être bien fier. Mais ça ne m’a pas empêché de faire le malin plus tard, comme tous les autres, de parler d’un air entendu des bons tours de l’époque où j’étais garçon, d’affirmer même:
«Les femmes ne me manquaient pas, grand Dieu! Je n’avais que l’embarras du choix!»
Au vrai,
mon épouse légitime eut les prémices de ma virilité…

XVII
126Pour la fête de Meillers, au printemps suivant, je fus voir mon camarade de communion, Boulois, du Parizet. En suite de la mort de son jeune frère, il demeurait fils unique, était fier de sa belle situation, ses parents ayant quelques avances. Tout en causant, comme je parlais du père Giraud, le garde, il me demanda en souriant finement s’il n’avait pas une fille. Je répondis qu’il en avait même deux, dont l’une mariée et l’autre encore à prendre. Alors Boulois de m’avouer qu’un parent lui avait montré Victoire pour l’assemblée de Saint-Marc, à Souvigny, en lui disant qu’elle ferait bien son affaire. Il me questionna sur le caractère et les habitudes de la jeune fille. Et, quand je partis, il me chargea de la pressentir à seule fin de savoir si elle consentirait à se marier avec un garçon de la campagne.
«Si elle avait l’air de ne pas dire non, tu lui parlerais de moi conclut-il.
L’idée de cette mission délicate me tracassa tout au long de la semaine. Avec l’intention de la remplir en conscience, je me rendis le dimanche suivant à la maison forestière. Le hasard me favorisa: Victoire et sa mère étant rentrées de la messe du matin, le père Giraud se préparait pour celle de dix heures. Je partis avec lui, faisant le simulacre de m’en retourner à Fontbonnet, et m’efforçant à un air très naturel, pour reparaître une heure plus tard sachant le moment propice. Victoire en effet était seule à la maison, sa mère surveillant les vaches dans une clairière à quelque distance. Et moi 127d’aller tout de suite au but, disant que j’avais désiré la voir en dehors de la présence de ses parents pour lui demander si un paysan lui plairait comme mari. Le regard de ses grands yeux bruns se fit interrogateur et profond, mais elle ne répondait pas.
«C’est un de mes amis qui m’a chargé de vous poser cette question, ajoutai-je.
– Ah! c’est un de vos amis…
»
Je crus discerner dans ces mots
une nuance de désappointement. Un instant pensive encore, elle ajouta:
«
Eh bien, dame, il faudrait que je le voie, cet ami; sans le connaître, je ne peux rien dire.
– Il se fera connaître… Mais le métier ne vous déplairait pas trop?
– Pourquoi me déplairait-il? Ne suis-je pas paysanne aussi…
»
Là-dessus,
silence embarrassé. Victoire, assise au coin de la cheminée, tisonnait le feu et ne détournait plus les yeux de la flamme rose. J’étais, moi, adossé à une vieille commode de chêne, tout près de la porte d’entrée, tête basse, songeur et troublé. Le crépitement des branches qui flambaient, le tic tac de l’horloge, le chant d’un grillon dans le mur, le gloussement d’une poule dans la cour, tous ces bruits familiers prenaient une importance extraordinaire. Soudain, j’eus l’audace inouïe d’exprimer d’un seul jet l’idée qui me tarabustait depuis un instant.
«
Eh bien, non! Je ne veux pas mentir plus longtemps!… Ce n’est pas pour un autre que je suis venu. Vous plairait-il, Victoire, de m’accepter pour mari?»
Ses
yeux se baissèrent vers les larges pierres noires qui dallaient la pièce et je vis une légère coloration animer ses joues au teint bistré.
«Vous ne me déplaisez pas; mais je ne peux vous donner 128de réponse définitive sans parler à mes parents. Allez dimanche à Autry où il y aura bal; je m’arrangerai pour y paraître et vous dirai si vous devez vous présenter ou non.»
Je balbutiai un «merci» et me retirai
tout aussitôt sans même avoir la pensée de me rapprocher d’elle, tellement j’étais troublé et tellement son air froid et sérieux continuait à m’en imposer.
Les jours d’après, je crus avoir rêvé…
Était-il donc possible que j’aie trahi ainsi la confiance de Boulois, et demandé pour mon compte cette Victoire pour qui je ne ressentais nulle attirance particulière, – emballé seulement par sa situation de fille aisée! Que les grands événements de la vie tiennent donc à peu de chose! à une circonstance fortuite, à une disposition d’esprit passagère, à une minute d’audace, à un moment d’inconscience
Victoire, qui avait de l’amour pour moi, dut bien manœuvrer, car elle
m’assura le dimanche au bal que je pouvais espérer malgré que ses parents faisaient beaucoup d’objections.
Quand je leur fis ma demande, le papa et la maman m’avouèrent tout net leur contrariété de ce que je n’aie pas un sou vaillant. Eux
donnaient à leur fille un lit, une armoire, un peu de linge et trois cents francs d’argent – ce qui était beau pour l’époque.
«
Obtenez de votre père une somme au moins égale… Il vous doit bien cela, puisqu’il ne vous a pas racheté. A cette condition, nous consentirons au mariage, car nous vous connaissons comme bon travailleur et brave garçon.»
Cet
accueil favorable des parents m’étonna presque autant que celui de Victoire… J’en sus plus tard le pourquoi. Leur fils, le soldat d’Afrique, leur avait coûté beaucoup d’argent et causé mille désagréments au cours d’une jeunesse orageuse de commis en rouennerie. Leur gendre, le verrier, buveur et brutal, ne leur procurait aucune satisfaction. Je bénéficiais de ces 129exemples amoindrissants pour le prestige des professions citadines.
Mon père
ayant touché de M. Boutry huit cents francs au compte de la troisième année, je n’eus pas trop de peine à obtenir la somme exigée. Je fus donc agréé définitivement… On fit la noce à la Saint-Martin de 1845, deux mois avant mes vingt-trois ans.
Ma femme
demeura chez ses parents et je continuai mon service à Fontbonnet où j’étais engagé pour une seconde année. Chaque soir, après journée faite, je rentrais à la maison forestière; chaque matin, au petit jour, je regagnais mon poste. Le dimanche, je continuais à faire les travaux, les corvées pénibles du beau-père, ce qui m’assurait les bonnes grâces de tous. Victoire se montrait aimable; je n’avais ni responsabilité, ni inquiétude; ce fut un des moments heureux de ma vie.

XVIII
Toutefois, cette situation ne pouvait durer longtemps. Dans le courant de l’année, j’appris qu’une locature était vacante à Bourbon, tout près de la ville, en bordure
d’un vaste communal granitique, pierreux et dénudé qu’on appelait les Craux. Ce terrain au gazon rêche, dans la partie inférieure d’un plateau fertile, aboutissait à des prairies humides au travers desquelles coulait un ruisseau bordé d’aulnes. Je visitai cette locature qui me parut assez nous convenir et la louai pour trois ans. Nous nous y installâmes pour la Saint-Martin suivante, juste un an après notre mariage.
Ah! nos pauvres six cents francs, comme ils furent vite 130employés! L’achat
des deux vaches de travail indispensables en usa la plus grande partie. Et, pour nous munir d’une charrette, d’une herse, des objets usuels de ménage, d’une provision de combustible et de quelques mesures de seigle, il fallut emprunter au père Giraud. Victoire, qui avait été habituée chez elle à un certain confort, souffrit plus que moi de nos débuts pénibles. Au surplus, son caractère froid et concentré était cause qu’elle ne montrait guère sa satisfaction, alors qu’elle savait bien quand même faire valoir ses plaintes; j’eus souvent l’occasion de lui dire qu’elle était portée en ce sens à une exagération fâcheuse. Elle geignait:
«
Il me faudrait une deuxième marmite… J’aurais besoin de vaisselle… Je ne peux pas faire sans baquet mes savonnages…»
On achetait, et il manquait toujours quelque chose. Elle ne tarda pas, d’ailleurs,
se trouvant enceinte, de se préoccuper des langes et du berceau. Je faisais de mon mieux pour l’encourager.
Nos tête-à-
tête des veillées d’hiver surtout furent monotones. J’eus de la peine à m’y faire, moi qui étais habitué à l’animation des maisonnées nombreuses. Une activité utile jamais interrompue m’évita cependant le supplice de l’ennui. Je façonnai un araire, puis une échelle, une brouette, et enfin plusieurs pluches ou râteaux à foin. Cela me conduisit jusqu’en mars.
Au petit jour et le soir vers quatre heures, Victoire s’en allait vendre en ville le lait frais tiré. Je lui portais sa cruche jusqu’à la place de l’
Église, au point même j’avais tant souffert un jour de foire étant gamin. Elle s’en allait seule ensuite de porte en porte, pour servir les clients attitrés ou occasionnels. Au début, les vaches ayant pas mal de lait, elle faisait ses vingt-cinq ou trente sous par jour. Mais les froids entraînèrent une diminution sensible: elle n’arrivait plus à faire vingt sous, bien qu’elle vendît jusqu’à la dernière goutte, sans même 131en conserver un peu pour blanchir notre soupe. Et la tournée, à cause des doigts gourds et bleuis, cessait d’être amusante. Il y eut pis. Un matin de verglas, Victoire revint toute larmoyante et les poches quasi vides: elle avait glissé en descendant la rue pavée à la pente si raide et le lait – pour les deux tiers au moins – avait glissé aussi de la cruche renversée. Cet accident m’inquiéta par ses suites possibles, car elle en était à son septième mois de grossesse, si bien que je pris la résolution de faire moi-même la tournée. J’eus à essuyer les premiers jours force quolibets et railleries, car ce n’était pas la coutume de voir les hommes vendre le lait. Parfois, le soir, les gamins me suivaient en bande:
«V’là le marchand de lait! V’là le marchand de lait! Par ici, Tiennon, par ici!»
Je compris qu’il était préférable de ne pas prendre au sérieux les plaisanteries des mauvais drôles
, non plus que celles des grands, d’ailleurs. Après une semaine, la chose parut naturelle à tous et les clientes me félicitèrent plus d’une fois de ce que j’étais le modèle des maris.
Mon rôle me procurait aussi quelques satisfactions: c’est ainsi que m’intéressait beaucoup, chaque matin, le réveil de la ville. A mon arrivée, il n’y avait d’activité apparente que dans les boutiques des maréchaux. Là, on voyait déjà le rougeoiment de la forge et les scintillements d’étincelles qui s’échappaient des fers blancs de chaleur façonnés sur l’enclume à grands coups de marteau. On travaillait aussi dans les fournils des boulangers, dans les ateliers des sabotiers, aux abattoirs des bouchers. Mais les boutiques restaient fermées. Les commerçants dormaient encore derrière leurs persiennes closes, de même que les fonctionnaires et les rentiers. Moi qui turbinais depuis deux heures et plus, grisé par l’action et l’air vif du matin, je cognais avec un malin plaisir aux portes et devantures. Bientôt apparaissaient les ménagères, boulottes ou trop 132maigres, ridées, ébouriffées, édentées, les seins tombants, les yeux gros avec des cernures bleues et de la cire dans les coins, toutes ridicules. Le négligé de leurs costumes accusait férocement leurs tares, leurs déformations. Beaucoup venaient pieds nus dans des pantoufles éculées, avec des jupes mal agrafées laissant voir la chemise, des camisoles de nuit pelucheuses, déchirées souvent, des serre-tête ignobles ou des bonnets crasseux. Elles proféraient dans un bâillement:
«Il fait bien froid ce matin, dites, Tiennon?
– Ma foi oui,
Madame; il a gelé rudement.
– Brrouou… Ce qu’il faisait bon au lit!
»
Je riais en dedans de
voir ainsi, au naturel, ces belles dames de la ville qu’on voyait dans le jour si bien peignées, si bien corsetées, si bien mistifrisées.
«Vrai, me disais-je, je ne me laisserai plus prendre aux apparences, oh non!»
Je devais pourtant m’y faire prendre terriblement, plus tard!
Sitôt rentré de ma tournée du matin, je quittais ma blouse et mon pantalon propres et réendossais mes effets de travail; je
rafraîchissais la litière des vaches et garnissais leur crèche; puis, ayant avalé une écuelle de soupe à l’oignon et trois pommes de terre sous la cendre, je m’en allais chez le père Viradon, un vieux locataire voisin, où, moyennant huit sous par jour, je battais au fléau de neuf heures à trois heures. Au retour, nouvelle soupe avec un quelconque mijotage de citrouille ou de haricots; puis c’était le pansage, la traite, la tournée en ville et maintes autres petites besognes qui m’occupaient jusqu’à sept heures; alors, je m’installais au coin du feu, à mes travaux d’outillage, et m’efforçais de prouver à ma femme que nos affaires marchaient bien, que nous n’aurions pas de peine à nous en tirer

En avril, quand survinrent les couches de Victoire, ce fut 133bien une autre affaire: il me fallut la soigner et me charger de toutes les besognes du ménage.
J’avais demandé à ma mère de venir pour quelques jours à cette occasion: c’était entendu ainsi. Mais une maladie de deux de mes petits neveux lui fut prétexte à ne pas tenir sa promesse. La mère Giraud, souffrante, ne put venir davantage. Il n’y eut donc, en dehors de la sage-femme, que la vieille voisine Viradon pour nous aider et nous conseiller un peu.
Or,
c’était l’époque le travail de la terre donne à plein. Il fallait bêcher le jardin, faire les semis d’orge, d’avoine et de pommes de terre; on peut croire que je n’avais pas à rester les deux pieds dans le même sabot; j’en vins à perdre presque, si l’on peut dire, l’habitude de dormir et ce n’est pas au cours de l’été que je pus me rattraper.
Car je fus
travailler dans les domaines comme journalier. J’aurais bien eu assez de besogne chez nous, mais craignais, ne gagnant rien au dehors, de me trouver à court. Quand je rentrais vers dix heures du soir il m’arrivait souvent de me remettre à l’œuvre, au clair de lune, dans notre potager. Le voisin Viradon m’avait conseillé de faire du jardinage, parce que les légumes se vendent toujours bien à Bourbon durant la saison, quand la ville se peuple d’étrangers. Je restais donc souvent jusqu’à minuit à sarcler, biner, arroser. A trois heures, je repartais au travail. Victoire avait cessé momentanément les tournées de lait, – les vaches touchant à leur terme n’en donnaient plus, – mais elle put vendre quelques têtes de salade et quelques paniers de haricots dont le produit suffit aux besoins courants du ménage.
A la Saint-Martin
nous eûmes la satisfaction de payer sans délai le propriétaire et de rembourser au père Giraud la moitié de la somme qu’il nous avait avancée.

XIX
134Je manquais beaucoup d’expérience pour de certains travaux: c’est ainsi qu’avant de me mettre à mon compte je n’avais jamais semé. L’emploi de semeur dans les fermes était tenu d’ordinaire par le maître ou par son fils aîné – chez nous mon parrain avait succédé à mon père depuis quelques années. Je crois bien que cette coutume de ne pas varier les rôles existe encore un peu. Il y a toujours le bouvier, le jardinier, le semeur. Le bouvier ne s’occupe jamais du jardin; le jardinier ne sait guère labourer, ni soigner les bœufs. Et quand la séparation survient, l’un et l’autre se trouvent embarrassés.
Je semai donc la première fois inégalement et trop fort, et ma récolte en fut compromise. De plus, les voisins qui eurent l’occasion de voir mon blé
s’en gaussèrent. Il y avait de quoi, mais j’en souffris par amour-propre.
A vrai dire, les
bons semeurs n’obtinrent pas, cette année-là, de brillants résultats. A la suite d’une période hivernale de gels nocturnes et de soleils chauds suivie d’un printemps humide, la récolte de 1847 fut mauvaise entre toutes. Le froment atteignit huit francs le double et le seigle six francs. A la campagne, il y eut misère grande pour les pauvres gens; et c’était bien pis dans les villes, à Paris surtout.
Je savais cela par M. Perrier
, de la place de l’Église, un ancien maître d’école devenu agent d’assurances, qui était notre client pour le lait. M. Perrier lisait le journal et, chaque fois qu’il se passait quelque chose d’important, il en faisait part à ma femme avec mission de me le rapporter.
137C’est ainsi que j’eus connaissance de la révolution de février 1848. Cela me fit souvenir qu’au temps où j’étais pâtre dans la Breure du Garibier, j’avais entendu dire par les scieurs de long quelque chose d’analogue: Paris en révolution, un roi chassé et remplacé par un autre roi qui s’appelait Louis Philippe, le drapeau tricolore à la place du drapeau blanc.
Étant
allé le lendemain faire la tournée du lait, j’en parlai à M. Perrier qui m’expliqua qu’on venait précisément de mettre à la porte ce roi Louis-Philippe, et que nous avions maintenant la République. Il m’indiqua même la différence entre les deux formes de gouvernement.
A la campagne, on ne s’inquiète guère
de ces choses-là. Que ce soit Pierre ou Paul qui soit en tête, on n’en a pas moins à faire face aux mêmes besognes et à lutter contre des misères analogues. Pourtant ce changement de régime eut un certain retentissement.
Tout de suite je
sus gré à la République d’avoir supprimé l’impôt sur le sel. On le payait auparavant cinq et six sous la livre, on le ménageait presque autant que le beurre: après, il ne se vendit plus que deux sous. Je compris quelle canaillerie c’était de la part de l’ancien gouvernement de laisser subsister un impôt énorme sur une matière de première nécessité, dont le pauvre, pas plus que le riche, ne pouvait se passer.
Autre innovation sans doute heureuse: l’établissement du suffrage universel. Je savais que les ouvriers des villes faisaient grand cas de cela et j’ai compris plus tard leurs raisons. Mais à ce moment, je ne trouvais pas que le droit de vote fût une chose d’aussi grande importance que la suppression de l’impôt sur le sel.
Comme bien on pense, ces réformes ne faisaient pas plaisir aux riches. Les céréales
augmentant toujours, on accusait les gros bourgeois d’en accumuler des provisions considérables et de les faire jeter à la mer dans le but de provoquer la famine, 138en haine du gouvernement nouveau. A tort ou à raison, je ne sais…
Il y eut bientôt des élections pour nommer les députés. Je reçus plusieurs papiers à cette occasion, et
m’en fus trouver M. Perrier pour me les faire lire. Les candidats républicains parlaient de liberté, de justice, de bonheur du peuple et promettaient la création d’écoles et de routes, la diminution du temps de service, l’assistance aux infirmes et aux vieillards pauvres. Les conservateurs voulaient la France unie, grande et prospère dans l’ordre et la paix. Ils conseillaient de se méfier des utopistes révolutionnaires enclins à tout bouleverser, à faire table rase de nos traditions séculaires et à nous conduire aux abîmes. J’étais loin de comprendre le sens exact de toutes ces belles phrases. Mais il me parut cependant que les conservateurs usaient de grands mots assez vides de sens, alors que leurs concurrents émettaient quelques bonnées idées pratiques. Je confiai à M. Perrier ma manière de voir: il m’approuva pleinement.
«
Dites-le bien à vos amis, à vos voisins: seuls, les républicains ont le désir d’améliorer votre situation. Les autres sont de gros bourgeois qui trouvent excellent l’ancien ordre de choses; contents de leur sort, le sort des autres leur importe peu.»
J’en fus fortifié dans
ma première impression. Mais l’avant-veille du scrutin, pendant que j’étais au travail, le curé vint à la maison. Citant à la bourgeoise plusieurs individus de mauvaise réputation, fainéants et ivrognes, qui criaient bien fort: «Vive la République» dans les rues de la ville les soirs de beuverie, il montra tous les républicains taillés sur ce modèle et conseilla de s’en défier.
«Si ceux
-là arrivent au pouvoir, il n’y aura de sécurité pour personne; ils prendront le bien des honnêtes gens et vivront en rentiers à la sueur du front des autres. Il faut voter pour les 139les conservateurs, représentants de l’ordre et des bons principes
«
Voilà, me dit Victoire, ce que M. le curé m’a chargée de te rapporter. A présent, fais-en ce que tu voudras.»
Je
savais qu’effectivement les pas grand’chose de la ville affichaient à tout propos leur amour de la République. Mais je réfléchis que les candidats ne devaient pas ressembler aux quelques criards et abrutis que nous voyions ici. D’ailleurs, M. Perrier, brave homme, intelligent et instruit, était républicain – ainsi que plusieurs autres bons vivants que je connaissais. Et l’illustre Fauconnet menait campagne en faveur des conservateurs. Je dis à ma femme:
«Écoute, en fait que de bien, nous n’avons guère que nos deux vaches – crois-tu que quelqu’un songe à nous les enlever? Et il n’y a pas que des braves gens pour soutenir les candidats du curé: Fauconnet, qui est probablement le plus voleur de Bourbon, les soutient aussi…
– Tu ne
saurais comparer M. Fauconnet aux abrutis et aux fainéants qui crient dans les rues?
– Oh non! je leur ferais injure, dis-je en riant; ils ne sont pas de sa taille!
»
Mais ceux-ci, de toute évidence,
faisaient grand tort aux «rouges». J’ai remarqué cent fois depuis que les pires ennemis des idées nouvelles sont les gens à réputation douteuse qui se mettent en vue sous couleur de les soutenir. Les meilleurs programmes se trouvent salis de ces contacts; les meilleurs candidats en sont discrédités dans l’esprit de ceux qui, comme les neuf dixièmes des paysans, et moi-même, n’ont pas d’opinion bien nette et se basent un peu sur leur sympathie instinctive à l’égard des représentants de chaque tendance.
Toute la journée du samedi, je fus tiraillé de sentiments contraires
. Le dimanche je revins cependant à ma résolution 140première et mis dans la boîte le bulletin de la liste républicaine. Ce fut ma façon de remercier le gouvernement nouveau d’avoir mis le sel à deux sous.

Six
mois plus tard il y eut un autre vote pour nommer le président de la République. Et tant de personnages influents, propriétaires, gros fermiers, régisseurs et curés affirmant partout l’unique souci des «rouges» de favoriser les ouvriers des villes qu’on ne savait plus quoi penser. Les conversations entre cultivateurs le dimanche après la messe se portaient là-dessus.
«
Mon maître a dit que si un républicain était nommé président, le blé ne se vendrait que vingt sous la mesure…
– Le mien
de même. C’est la pure vérité, il paraît. Les républicains veulent que ceux des villes aient le pain pour rien.
– Ils feraient baisser la viande aussi, on peut en être sûr…
– On ne pourrait plus vivre en travaillant la terre…
»
Ces bruits nous mettaient en défiance: comme les camarades, je votai pour Napoléon.

XX
Après un séjour de six années, mes parents avaient été obligés de quitter la Billette, les relations étant devenues impossibles avec M. et
Madame Boutry. Ils s’en étaient allés à l’autre extrémité de la commune de Saint-Menoux, du côté de Montilly.
Mon père ne vécut pas longtemps dans cette nouvelle ferme. Au mois de janvier 1849, deux mois après
l’installation, l’un de mes neveux vint me prévenir qu’il était gravement malade. 141J’y fus le lendemain et le trouvai très amaigri, très abattu, avec une forte fièvre qui, sous sa barbe longue, colorait ses joues creuses.
«Mon pauvre garçon, je suis perdu, me dit-il. C’est égal, je suis bien aise de t’avoir revu avant de mourir…»
Il me regarda longuement avec des yeux mouillés; j’eus de la peine à m’empêcher de pleurer.
Il rendit l’âme en effet trois jours après, par une triste aube neigeuse.
Je le regrettai sincèrement, car depuis que j’étais à même de l’apprécier
avec ma pleine raison, je sentais en lui le pauvre brave homme martyr de la vie. Son frère avait vécu à ses dépens, ses maîtres l’avaient grugé, sa femme l’avait malmené. Ses rares moments de satisfaction étaient liés aux séances d’auberge, trop prolongées, où il se mettait dans son tort.
Ma sœur Catherine, mariée à
Gaussin et, depuis un an, placée à Paris avec son époux, ne put asssiter à l’enterrement.

Une
révolution dans la maisonnée fut la conséquence de ce deuil. Ma mère, à couteaux tirés avec Louis et sa femme, chercha à indisposer mon parrain contre eux, dans le but d’arriver à rendre inévitable la séparation des deux ménages. Cependant les deux aînés qui, à part quelques dissentiments passagers, s’entendaient assez bien, jugèrent préférable de rester ensemble tant que leurs enfants ne seraient pas élevés. Alors, la mère, toujours méchante et butée, décida de partir elle-même. Elle loua à l’entrée du bourg de Saint-Menoux, sur la route d’Autry, une pauvre bicoque et fut vivre selon la loi commune des femmes seules et sans ressources, glanant et gagnant quelque argent à laver les lessives, à toutes corvées désagréables et pénibles. Aussi longtemps qu’elle fut en état de travailler, elle laissa dormir dans un coin de son armoire les quelques centaines de francs qui constituaient sa fortune.
142La Marinette
demeura au domaine avec mes frères; ils la gardèrent un peu par charité, mais aussi parce qu’elle leur rendait service. La pauvre innocente, avec son culte des bêtes, s’acquittait très bien du rôle de bergère, moins le dénombrement des moutons, à la rentrée, qui n’était pas dans ses moyens. Elle savait filer et travailler aux champs. En somme, elle gagnait à peu près sa vie; ne quittant jamais la métairie elle coûtait peu comme entretien.

XXI
Victoire, enceinte une seconde fois, me donna une petite fille. Heureusement, les affaires n’allaient pas trop mal. Le père Giraud était
remboursé, je payais régulièrement mon fermage, j’avais quelques pièces de cent sous devant moi. Le succès me donnait du contentement, partant du courage. Je continuais, quand cela m’était possible, d’aller besogner hors de chez moi. J’avais trouvé pour la mauvaise saison un emploi stable et assuré; c’était à la carrière du Pied de Fourche, non loin de l’église, à l’est de la ville. J’y cassais de la pierre pour le compte d’un entrepreneur de routes. Étant à la tâche, je venais à ma convenance après le pansage du matin, et rentrais à temps pour celui du soir. Au printemps, j’apportais de quoi déjeuner et restais plus tard.
Nous étions parfois jusqu’à vingt casseurs à la file, travaillant chacun à l’abri d’une claie de paille,
à genoux sur un tabouret de chiffons. Notre chantier, à hauteur du vieux château dressé sur la colline d’en face, dominait complètement la partie centrale de la ville établie au milieu, dans la vallée étroite. Nos regards plongaient sur les toits de la grand’rue 143où les cheminées de toutes formes se dressaient comme une poussée de champignons, éjectant leurs fumées paisibles ou tourmentées par le vent – plus accentuées vers l’heure de midi. Cette grand’rue, de là-haut, nous semblait un précipice et nous étions tentés de plaindre ses habitants qui devaient manquer d’air. A vrai dire, si nous avions, nous, la faculté de respirer à l’aise, de nous sentir caressés par les souffles sains de la campagne et de la forêt, nous méritions bien d’être plaints aussi, car c’est un travail peu récréatif que de casser la pierre. Nos jambes, toujours inertes et pliées, s’ankylosaient; nos mains s’écorchaient au contact des petits manches de houx de nos masses. Souvent la lassitude nous gagnait et l’ennui…
Mon voisin de droite prisait et
souvent il me lançait sa tabatière où je prélevais de toutes petites pincées, histoire d’imiter les autres, de m’éclaircir le cerveau en éternuant. Mais, peu à peu, prenant goût au tabac, j’en vins à me procurer une «queue de rat» en écorce de cerisier et à la faire garnir. Victoire me disputait, disant que nous n’étions pas riches au point qu’il fût nécessaire que je m’entre de l’argent dans le nez, et puis, d’ailleurs, que c’était dégoûtant Mais ses observations furent impuissantes contre l’habitude déjà prise.
D’ailleurs, ce
travail à proximité de la ville m’entraînait à d’autres dépenses que je cachais soigneusement à ma femme. Pour me rendre au Pied de Fourche, il me fallait passer devant la porte de l’entrepreneur qui tenait un caboulot tout près. Quand, par hasard, il me voyait arriver le matin, il ne manquait pas de m’appeler.
«
Eh! Tiennon, viens donc «tuer le ver!…»
«Tuer le ver», c’était boire une goutte d’eau-de-vie. Il offrait sa tournée, je ne pouvais moins faire que d’offrir la mienne:
au total deux gouttes avalées et quatre sous dépensés.
144Quand nous mangions, nouvelle attaque: il
se trouvait toujours quelqu’un pour proposer:
«
Sacré bon sang, que le pain est sec! Si l’on misait pour avoir un litre?»
En mettant trois sous chacun, ça nous faisait un litre à quatre. Ce verre de vin ne pouvait
sûrement que nous faire du bien; mais trois sous ça se connaît sur une journée de quinze à vingt sous!
Les jours de paie, il fallait encore boire. Je n’avais pas le courage de refuser
, dans la crainte de passer pour «chien» et de me faire remarquer, mais ces dépenses anormales m’inquiétaient d’autant plus que Victoire, malgré mes précautions, s’en apercevait, et souvent m’en faisait reproche.
Je compris alors que c’est une vraie calamité pour les ouvriers des bourgs et des villes que d’avoir trop d’occasions. Quoique gagnant plus que nous, ils ne sont pas plus riches, car
ils en viennent à trouver naturel de dépenser tous les jours une petite somme à l’auberge ce qui va loin en fin de compte. Ils sont plus à plaindre qu’à blâmer. A leur place je n’eusse pas agi différemment. Mais je résolus de fuir la contagion, de chercher du travail ailleurs.

C’est ainsi que, dans l’hiver de 1850, je pris à défricher, du côté de César[1], une portion d’un
terrain broussailleux qu’on mettait en culture. Là, c’était la vraie campagne. Gagnant plutôt moins qu’à la carrière, j’avais finalement de meilleures semaines. Nul autre frais inutile que de puiser quelquefois dans ma «queue de rat…»
A ce chantier,
un jour de mars que le soleil brillait, déjà chaud, je mis au jour dans les racines de genêts une vipère qui s’éveillait de sa léthargie hivernale. Je n’avais plus, comme 145dans mon enfance, une crainte exagérée des reptiles; – l’ayant regardée un instant s’agiter, je hélai M. Raynaud, un boulanger de la ville qui se trouvait là en train de faire mettre en fagots des tas d’épines et de genévriers qu’il avait achetés pour son four.
«Venez voir une belle vipère, monsieur Raynaud, elle est déjà à moitié désengourdie.»
Le boulanger s’approcha
:
«
Diable, pas rien qu’à moitié; elle se tortille joliment…»
Après qu’il l’eut
examinée à loisir, il reprit, d’un ton mi-sérieux, mi-narquois:
«Vous devriez la porter toute vivante au pharmacien: il vous la paierait au moins cent sous!
– Vous vous fichez de moi, monsieur Raynaud?
– Ma foi non! Je vous assure que les pharmaciens s’en servent pour leurs drogues et qu’ils achètent toutes celles qu’on leur porte.
»
Je ne pus me défendre de
regards questionneurs sur le groupe des bûcherons venus voir aussi.
«
Monsieur Raynaud a raison, dit l’un; je crois bien que ça s’achète, en effet.
– Moi, c’est la première fois que je l’entends dire, reprit un autre.
– Moi aussi,
appuyai-je.
– Eh bien, essayez, reprit le boulanger; portez-la lui vivante et vous verrez qu’il vous la paiera cent sous et peut-être plus.
– C’est qu’elle n’est pas commode à porter vivante…
»
Il avisa
le bidon qui contenait la soupe de mon repas de midi.
«
Mettez-la dans votre gamelle.
– C’est une idée: si j’étais certain de la vendre cent sous, je l’emporterais dedans, quitte à en acheter une neuve.
»
146Lors
M. Raynaud d’affirmer une troisième fois:
«
Quand je vous dis que c’est la vérité!»
Il n’était pas encore l’heure du goûter;
en grande hâte pourtant j’avalai ma soupe, sans même prendre le temps de la faire chauffer; puis, à l’aide d’un bâton de noisetier fendu, je me saisis du reptile et le glissai non sans peine dans le bidon vide que je recouvris aussitôt de son couvercle. Le boulanger, les fagoteurs me regardaient faire en ricanant.
«Mon vieux, vous paierez à boire, conclut en s’éloignant M. Raynaud, je vous ai fait gagner votre journée. Surtout, dites bien au pharmacien que vous venez de ma part.»
Tout joyeux de l’aubaine, je quittai le chantier plus tôt qu’à l’ordinaire et passai chez nous pour mettre des effets propres. Ma femme, à qui je contai l’aventure,
s’indigna de belle façon:
«
Sors-moi bien vite ça de la maison! Une «mauvaise bête»… Si elle allait soulever le couvercle, se glisser sous les meubles!…»
Après un court silence
:
– On t’a fait croire des bêtises, imbécile! Tu en seras pour la peine d’acheter un bidon neuf, encore vingt-cinq ou trente sous. Je ne veux plus revoir celui-ci
, tu m’entends bien? Jette-le dans un fossé, fais-en ce que tu voudras, mais ne le rapporte pas.»
Je
commençais à craindre que la bourgeoise n’eût raison. J’affectais pourtant la certitude de revenir avec ma pièce de cent sous. Et, délibérément, je me rendis chez le pharmacien.
«Bonsoir, monsieur Bardet.
– Bonsoir, mon ami, bonsoir. Qu’est-ce qu’il y a pour votre service?
– Monsieur Bardet, on m’a dit que vous achetiez les vipères vivantes; – c’est M. Raynaud, le boulanger, qui m’a dit
ça – j’en ai trouvé une au déchiffre et je vous l’apporte.
149Mais oui, je les achète: M. Raynaud ne vous a pas menti.
»
Il apporta un grand bocal bleu.
«Tenez, il y en a trois ici; la vôtre fera la quatrième. Et si vous en trouvez d’autres, apportez-les moi; je vous les prendrai toutes à cinq sous la pièce.»
Je
me sentis devenir blême.
«Combien, monsieur Bardet?
– Cinq sous.
– M. Raynaud m’avait dit cent sous…
»
Le pharmacien sourit dans sa barbe grise:
«Raynaud est un peu farceur, vous ne le saviez pas? C’est cent sous les vingt qu’il a voulu dire.
– Je me suis laissé jouer… Il va me falloir un autre bidon; j’aurai de la perte. Ah! bien, vous pouvez croire que je regrette de vous l’avoir apportée!
»
M. Bardet
paru ému de me voir si dépité.
«Qu’est-ce que vous voulez, ça vous apprendra qu’il ne faut pas tout croire. Mais vous auriez tort de sacrifier votre bidon. Tenez, je vais vous donner une solution pour le désinfecter: vous ferez dissoudre une cuillerée de cette poudre blanche dans un litre d’eau bouillante. Vous le nettoierez avec ça et pourrez vous en servir en toute sécurité; il sera aussi propre qu’avant.»
La poudre valait trois sous; j’eus dix centimes à empocher. Mais j’avais compté sans Victoire qui jura que le bidon ne servirait plus, menaça de le briser elle-même au lieu de le nettoyer. Il me fallut retourner
le soir chez le quincailler où j’en achetai un du plus bas prix: vingt-cinq sous. Il était loin de valoir l’ancien.
J’ai souvent fait rire
les uns et les autres à mes dépens en racontant cette aventure que je me plus à agrémenter par la suite d’épisodes imaginaires pour la rendre plus comique 150encore. Mais j’en gardai rancune au boulanger Raynaud qui avait jugé bon, au surplus, de se payer à nouveau ma tête quand nous nous rencontrâmes.
«
Eh bien, Bertin, cette vipère?
– Eh bien, monsieur Raynaud, je ne suis pas prêt de vous croire. Vous êtes un rude menteur!
– Quoi, le pharmacien n’en a pas voulu?
– Si, seulement au lieu de cent sous, c’est cinq sous qu’il me l’a payée.
– Cinq sous… Eh bien, oui, c’est le prix que je vous avais indiqué; vous aviez mal compris.
»
Et il s’éloigna en riant.

[1] Hameau de la commune de Bourbon ainsi nommé parce que César,
lors de la conquête des Gaules, avait établi un camp dans ces parages.

XXII
De temps à autre, je revoyais Fauconnet dont les cheveux blanchissaient
alors que la figure glabre, à présent ridée et constamment grimaçante, avait une expression un peu diabolique. Quand il traversait les Craux, allant à Meillers, il s’arrêtait des fois pour me parler et je faisais l’aimable, malgré mon vieux levain de haine à son endroit.
Si
bien que, son domestique étant tombé malade, il me vint quérir un jour pour le remplacer. C’était après la moisson, en août. Assez peu pressé d’ouvrage, je ne crus pas devoir me dérober. Quand on est pauvre, il faut bien aller travailler où l’on trouve, même chez les employeurs que l’on a de bonnes raisons de mépriser.
Je vis de près, dans l’intimité quotidienne, ce fermier enrichi qui était à la veille de devenir gros propriétaire terrien.
Il était chez lui grossier, maussade et grognon. Il promenait son désœuvrement de la cuisine à l’étable et au jardin, l’allure 151débraillée, fumant sa pipe, bâillant, ne se mêlant d’aucune besogne. J’ai pu me rendre compte, pendant mon séjour dans cette maison, que l’oisiveté n’est vraiment pas enviable. Le travail, souvent pénible, douloureux, accablant, mais toujours intéressant, sinon passionnant, est encore contre l’ennui le meilleur des dérivatifs. Fauconnet s’ennuyait d’une façon atroce. Il était sans cesse en bisbille avec sa femme et la bonne, auxquelles il faisait, d’un ton rogue, des observations ou reproches plus ou moins déplacés. Des fois, il se versait de grandes rasades d’eau-de-vie, cherchant dans l’excitation de l’alcool un remède à sa mauvaise humeur, à son désœuvrement. Avec moi, il se montrait d’assez bonne composition; il lui arrivait de m’appeler le matin à la cuisine pour me faire boire la goutte. Par contre, aux repas, il ne me donnait jamais de vin, prétendant que les ouvriers ne doivent pas s’habituer à ça.
Il passait rarement sans sortir
la journée entière. Une fois en selle ou en voiture, fier de son cheval bien pansé et bon trotteur, de ses harnais brillants, il redevenait l’homme public, Fauconnet, le fermier riche, conscient de sa puissance, envié de tous, respecté des marchands, salué bas par les travailleurs. En dehors des foires et des tournées au chef-lieu il allait dans ses domaines pour donner des ordres, combiner les ventes prochaines ou serrer de près quelque jeune métayère point trop farouche qui, au maître, n’osait rien refuser
Je ne
le vis vraiment gai chez lui que le jour de l’ouverture de la chasse. Il offrait à déjeuner aux amis avec qui il avait battu la campagne le matin. Son fils aîné, le docteur, nouvellement établi à Bourbon, était aussi de la fête. Ce fut une ripaille à tout casser, une vraie débauche. J’étais chargé du service de la table que je fis assez maladroitement, en novice que rien n’a préparé à ça; mais ma maladresse même fut appréciée, puisqu’elle prêta aux convives l’occasion de rire. Or toute occasion de rire leur était précieuse. Après qu’ils eurent 152bu et mangé ferme, ils contèrent des histoires scabreuses, des récits d’orgie et d’amour de fraude. Ils parlaient aussi de leurs métayers dont ils raillaient la bêtise et la soumission, et de leurs propriétaires à qui ils se flattaient de faire avaler des bourdes invraisemblables. Je compris qu’ils se considéraient comme des gens très supérieurs, dominant le reste de l’humanité de tout le poids de leurs gros ventres, de toute la largeur de leurs faces rubicondes. Seul, le jeune docteur ne paraissait guère s’amuser. Il avait en ville, à côté de la source chaude, son logement particulier, et il fréquentait peu la maison paternelle. Ses deux frères de même n’y faisaient plus que de rares et courtes apparitions.
«Ils n’ont pas les habitudes du père; ce n’est plus le même genre», m’avait dit la servante.
J’en conclus qu’eux aussi, probablement, se jugeaient des hommes supérieurs, supérieurs à ce fermier campagnard qu’était leur père, et à ses amis
. Ainsi va le monde. Chacun a sa façon de voir et de concevoir. Chacun se croit bien fort sans imaginer qu’à côté on le tient pour un imbécile. Il y a là de quoi consoler ceux qui ne sont pas supérieurs du tout.

Quand le domestique fut en état de reprendre son service, comme il me restait la libre disposition de quelques jours, Fauconnet me
retint pour battre à la machine dans ses domaines de Bourbon. C’était dans la région le début des batteuses que les fermiers, après une assez longue période d’hésitation, venaient de se décider à adopter. Ils continuaient alors à fournir un tiers du personnel, comme au temps du fléau. Ils se sont libérés depuis de cette obligation trop coûteuse, laissant aux métayers toute la charge de la main-d’œuvre.
On commença
au domaine de la Chapelle, sur la route de Saint-Plaisir. Nous étions tous étonnés et un peu effrayés de nous voir au service de ce monstre dont les roues tournaient 153si vite. Mais les rôles étaient moins durs qu’à présent, car on travaillait à une allure très modérée et l’adaptation fut assez rapide.
Les
femmes, par contre, se trouvèrent embarrassées qui jamais ne s’étaient vues tant de monde à nourrir. Maintenant elles en ont pris l’habitude; elles achètent de grands paniers de viande qu’elles mettent en pot-au-feu, en daube, en ratatouilles diverses, sacrifient des lapins et même des poulets. Mais trop pauvres étaient les ménagères d’il y a cinquante ans pour songer à de telles frairies. Et pourtant la cuisine ordinaire leur semblait peu digne d’être servie à des étrangers. Les métayères de Fauconnet durent s’entendre entre elles – et voilà ce qui advint:
A la Chapelle, au repas du matin, on nous servit de la galette et du tourton.
Je me régalai de ces pâtisseries toutes fraîches et plus beurrées qu’il n’est d’usage. Mais au repas du milieu du jour, au «goûter» comme on dit, il n’y eut encore que de la galette et du tourton, et le soir il en fut de même. D’un repas à l’autre je trouvais ça moins bon; et tous nous mangions avec un moindre appétit. Je crus qu’il y aurait du nouveau le lendemain, qu’on nous ferait de la soupe, des haricots, quelque chose, quoi! Mais il fallut déchanter. En arrivant le matin, je remarquai que le feu flambait au four et je vis un nouveau stock de galettes et de tourtons qu’on se préparait à cuire. Aux trois repas de ce jour-là, on ne nous servit encore rien autre chose. La chaleur, la poussière nous assoiffant, il arriva que l’on prit en dégoût ces pâtisseries lourdes qui achevaient d’altérer. Les estomacs lassés se montraient rebelles. Pour mon compte, je partis le soir sans me mettre à table, et plusieurs autres de même. Changeant de ferme le jour d’après, nous espérions tous que l’obsession allait cesser. Mais point! Il y eut pâté le matin et galette à midi avec un simple accompagnement de brioche au lieu de tourton. C’en était 154trop: tout le monde réclama du lait, même de la veille et écrémé, du lait n’importe comment. La bourgeoise consentit à faire le tour de la table avec sa terrine, non sans laisser entendre qu’il ne lui semblait pas honorable de nous servir ce lait, nourriture commune. Il eut un tel succès pourtant qu’il en fallut trois terrines pour contenter tout le monde. Mais la métayère ne voulut pas en tirer de leçon: au repas suivant, la table se trouva garnie comme de coutume des inévitables galettes et des inévitables tourtons. Ne mangeant plus rien, me sentant près de tomber malade, je prévins Fauconnet qu’il ne m’était pas possible de suivre plus longtemps la machine.
Les aliments de chez nous
: la soupe à l’oignon, le pain de seigle et le fromage de vache, me semblèrent meilleurs après cette aventure…

XXIII
Les coqs à l’engrais chantèrent un soir de décembre qu’il y avait de la neige et qu’il gelait ferme. C’était
en fin de veillée, vers neuf heures; nous nous préparions, comme on dit, à user les draps.
«
Qu’est-ce qu’ils veulent nous annoncer, ces sales bêtes, fit Victoire tout de suite troublée.
– Pas quelque chose de bon, sans doute
», appuyai-je, craintif pareillement.
Nous avions l’un et l’autre cette conviction
que c’était signe de malheur d’entendre chanter les coqs à partir du coucher du soleil et jusqu’à minuit période du silence et du repos.
Cette
infraction à la règle aurait dû cependant nous sembler naturelle de la part de ces pauvres poulets à l’engrais qui, ne sortant jamais d’un réduit enténébré, perdaient peu à peu le sentiment des heures. Mais nous n’en pensions pas tant, et 155nous étions troublés parce que nous avions vu, enfants, se troubler nos proches en pareille occurence. D’ailleurs, dans le grand calme de la nuit d’hiver, ces cocoricos éclatants avaient quelque chose de lugubre, d’autant qu’ils se multiplièrent: le coq des Viradon répondit aux nôtres, puis d’autres des chaumières proches, des fermes lointaines. Ce fut pendant une demi-heure un concert de modulations aiguës, comme aux heures qui précèdent l’aube.
Après que les chants eurent pris fin, Victoire donna le sein à notre petit
troisième, Charles, qui avait juste deux mois. Mais elle n’était guère rassurée et tremblait encore une fois couchée. Nous eûmes, cette nuit-là, un sommeil pénible et décidâmes que les malencontreux poulets seraient vendus au plus tôt.

Comme par hasard, les mois qui suivirent, toute sorte de malheurs
nous vinrent frapper. En prenant de l’âge, je me suis libéré d’une bonne partie des croyances superstitieuses de ma jeunesse; mais à cause de cela, j’ai toujours conservé la crainte des coqs qui chantent après le coucher du soleil.
J’avais
dans un coin de mon étable une réserve de pommes de terre. La meilleure de mes deux vaches s’étant détachée une nuit, avala goulûment un gros tubercule et s’étrangla. Je la découvris, le matin, étendue sur le dos, râlante; son ventre était ballonné; sa langue pendait; ses jambes s’agitaient en de brusques soubresauts. C’était la fin. Mes tentatives pour faire descendre la pomme de terre restée dans l’œsophage demeurèrent aussi vains que les mouvements désespérés de la pauvre bête luttant contre la mort. Je n’eus que la ressource d’aller quérir un boucher qui m’en donna trente francs je comptais la vendre trois cents francs à la fin de l’hiver
Il me souvient que ma femme voulait acheter des habits pour notre
petite Jean, et pour moi un pantalon de droguet, une 156casquette, une blouse. Mais on dut repousser à des temps meilleurs ces dépenses anormales. Au surplus, il nous creva peu après un cochon qui pesait cent cinquante livres. Et nous eûmes des ennuis de la vache achetée en remplacement de notre pauvre étranglée.
A cause des enfants, Victoire avait cessé tout à fait de porter le lait en ville
et s’était mise à faire du beurre. Or, il n’y avait pas moyen de transformer en beurre la crème qui provenait de cette nouvelle vache. Nous passions à la remuer dans la baratte – ou «beurrier» – des heures et des heures; nous avions les bras moulus de faire monter et descendre le batillon: rien! Il m’arriva un soir de poursuivre cette manœuvre sans interruption, de six à onze heures; je pris une suée terrible, défonçai à demi la baratte, mais sans arriver à tirer du liquide aqueux les molécules espérées. Je racontai ça le lendemain au père Viradon qui conclut à un mauvais sort. Pareille mésaventure lui étant advenue dans sa jeunesse, un défaiseux de sorts lui avait donné les conseils suivants:
«Se rendre un peu avant minuit au carrefour de la place de l’
Église et poser là un petit pot neuf de six sous plein de cette mauvaise crème; tourner douze fois autour de ce pot quand sonneraient les douze coups de minuit, en traînant au bout d’une corde de six pieds de long les chaînes d’attache des vaches; au douzième tour, s’arrêter net, faire quatre fois le signe de la croix dans quatre directions opposées et partir en vitesse, abandonnant le pot et rapportant les chaînes.
«Couper à chaque bête un bouquet de poils de
l’oreille, un du garrot, un de la queue, les tremper dans l’abreuvoir tous les jours de la semaine sainte avant le lever du soleil, les porter à la messe le jour de Pâques et les faire brûler dans la cheminée sans être vu…»
«J’ai fait cela et la réussite a été complète, conclut Viradon. Mais le défaiseux a dû agir de son côté.»
157Je fus pris d’un fou rire malgré
mes embêtements en écoutant le bonhomme raconter d’un air convaincu les détails bizarres de ces diverses cérémonies: il me semblait le voir tourner autour de son pot, entendre la «fretintaille» des chaînes!…
Le défaiseux était mort; mais il avait laissé à son fils le secret de son talent, et le vieux voisin me conseillait fort d’avoir recours à lui. Je refusai néanmoins, n’ayant pas foi en ces stupidités.
Ce fut au curé que Victoire alla conter nos peines. Il vint le lendemain, aspergea l’étable avec de l’eau bénite et nous dit de n’avoir nulle crainte des sorciers.
«Ça tient tout simplement à ce que votre vache a du lait de mauvaise qualité et peut-être aussi à son état de gestation avancée; améliorez sa nourriture, donnez-lui chaque jour un peu de sel dans une ration de farineux: vous verrez que ça ira mieux.»
Nous suivîmes les avis du curé
; il nous devint possible de faire du mauvais beurre qui s’améliora tout naturellement quand, à la belle saison, nos vaches allèrent pâturer sur les Craux et lorsqu’elles en furent au lait nouveau. Si l’on raisonnait avec sagesse on n’aurait pas souvent, je pense, l’occasion de croire aux sorts.

Vers la fin de l’hiver
nous eûmes une alerte plus grave encore; et il fallut bien cette fois-ci, en désespoir de cause, aller trouver un rebouteux.
Notre petit Charles fut pris soudain d’un
mal de gorge à caractère grave; il refusait de prendre le sein; sa respiration devint rauque, puis râlante. Victoire le porta d’abord à la sage-femme, puis au médecin, et ça n’avait pas l’air d’aller mieux, bien au contraire. Or, il y avait sur le chemin d’Agonges un homme qui «barrait» les maux de gorge d’enfants; on venait 158le trouver de toutes les communes du canton et même d’ailleurs: il sauvait, disait-on, les bébés désespérés par les docteurs. Au cours d’une veillée, l’état du petit parut tellement s’aggraver que nous décidâmes de le lui porter séance tenante.
Victoire l’emmitoufla dans un vieux châle au creux d’un oreiller et je le pris ainsi sur mon bras. Elle suivait en pleurant. Nos pas résonnaient lugubres dans le silence nocturne, sur les chemins durcis par le grand gel. Sur les dix heures, nous eûmes la satisfaction de frapper à la porte du guérisseur qui vint nous ouvrir en caleçon et bonnet de coton: c’était un petit homme déjà âgé, à cheveux grisonnants et figure ingrate. Il marmonna des prières en faisant des signes sur le corps de notre enfant, oignit son cou d’une sorte de pommade grise et lui souffla dans la bouche par trois fois. Un chaleil fumeux éclairait cette scène étrange. J’étais impressionné. Victoire pleurait toujours silencieusement. Après qu’il eut fini, l’homme nous assura:
«
Il ira mieux demain; mais, par exemple, il était temps de l’apporter, vous savez… Dès qu’il sera débarrassé, pour hâter sa guérison vous irez faire brûler un cierge devant l’autel de la Vierge.»
A notre demande de paiement, il dit:
«Je ne prends rien aux pauvres gens. Mais il y a là un tronc où chacun met ce qu’il veut.»
Il prit sur la cheminée une petite boîte carrée, en bois fumé, dont le couvercle était percé d’
une fente; j’y glissai vingt sous et nous repartîmes en hâte, inquiets des deux aînés que nous avions laissés dormant, dans la maison fermée.
Le guérisseur ne nous avait pas trompés. Vers le matin, le bébé vomit des matières aqueuses qui ressemblaient à des crachats durcis et, tout de suite soulagé, il prit le sein. Deux jours plus tard, il était tout à fait remis.
Je me suis souvent demandé, sans pouvoir répondre ni dans 159un sens ni dans l’autre, si cette guérison fut d’effet naturel ou si les simagrées du vieux y furent pour quelque chose. Je sais que nombre de
gens, très sceptiques, très fortes têtes, ne craignent pas, encore aujourd’hui, d’avoir recours à ces guérisseurs campagnards pour se faire barrer les dents, ou se faire dire la prière à l’occasion d’une entorse ou d’une foulure. Et d’aucuns prétendent qu’ils en ont du soulagement.
Ceci étant, un pauvre homme tout simple a bien le droit de rester perplexe, également éloigné de ceux qui affirment et de ceux qui se moquent. J’en suis encore là.

XXIV
Certain jour de foire de Bourbon, pour le carnaval de 1853, mon beau-père
m’ayant tiré à part sur la place de la Mairie, où je causais avec d’autres, me proposa d’entrer comme métayer dans un domaine de Franchesse, sa commune d’origine. Il connaissait particulièrement le régisseur, un ami d’enfance.
J’y songeais un peu, à prendre un domaine, car
demeurant là il me faudrait placer mes enfants dès qu’ils seraient en âge de pouvoir garder les bêtes: – éventualité malgré tout pénible. J’aurais pourtant préféré attendre encore quelques années, mais, après réflexion, il me parut plus sage de ne pas manquer cette occasion.
Le dimanche suivant, nous
fûmes donc, le père Giraud et moi, visiter cette ferme située entre Bourbon et Franchesse, à deux cents mètres du chemin qui reliait les deux communes. «La Creuserie» dépendait de la propriété de M. Gorlier, dit «de la Buffère», 160du nom d’un petit château voisin qu’il habitait pendant l’été. La propriété comprenait cinq autres fermes: Baluftière, Praulière, le Plat-Mizot, la Jarry d’en haut et la Jarry d’en bas, – une locature qui s’appelait les Fouinats, et la maison du régisseur à proximité du château.
M. Parent, le régisseur, était un homme de taille moyenne, avec une grosse tête encadrée d’un collier de barbe grisonnant; ses yeux saillants hors de l’orbite lui donnaient constamment l’air étonné; sa lèvre inférieure, grosse et lippue, tombait, découvrant ses dents avariées et laissant passer un continuel jet de salive. Il nous fit visiter les bâtiments du domaine qui étaient anciens et peu confortables; nous conduisit dans toutes les pièces de terre, dans tous les prés, et, quand nous fûmes rentrés chez lui, il dicta les conditions.
«Il fallait deux mille francs de remboursement sur le cheptel, mais on se contenterait de la moitié:
les intérêts à cinq pour cent du reste s’ajouteraient aux quatre cents francs de l’impôt colonique annuel; pour l’amortissement, on retiendrait une part sur les bénéfices. J’aurais à faire tous charrois commandés pour le château ou la propriété; ma femme donnerait, comme redevances, sur ses produits de basse-cour, six poulets, six chapons, vingt livres de beurre; les dindes et les oies se partageant par moitié selon la règle. Le maître se réservait pour chaque année le droit de modifier les conditions ou de nous donner congé, sous cette réserve que nous devions être prévenus au moins neuf mois à l’avance.»
M. Parent
nous entretint ensuite sur un ton de platitude exagérée du propriétaire qu’il appelait «M. de la Buffère», ou, plus communément, «M. Frédéric».
«
M. Frédéric ne veut pas que les métayers s’adressent directement à lui: c’est toujours à moi que vous devrez dire ou demander ce que vous jugerez nécessaire. M. Frédéric entend qu’on soit très respectueux, non seulement envers lui, mais 161aussi envers son personnel: c’est parce qu’ils ont mal répondu à mademoiselle Julie, la cuisinière, qu’il m’a fait donner congé aux colons actuels de la Creuserie. M. Frédéric ne veut pas qu’on touche au gibier: s’il prenait quelqu’un à tirer au fusil, à tendre des lacets, ce serait le départ certain. Quand il chasse, défense de rester là où on pourrait le gêner – même si cela entraîne une suspension de travail. Il faudra tâcher aussi que le beurre de votre redevance soit de bonne qualité et les poulets bien gras, de façon à contenter mademoiselle Julie.»
Sur une demande malicieuse
de mon beau-père, il avoua tout bas que mademoiselle Julie n’était pas seulement la cuisinière, mais encore la maîtresse de M. Frédéric, demeuré célibataire. C’est pourquoi il y avait grand intérêt à la ménager, son influence étant considérable.
Je ne savais trop que penser de M. Frédéric. Dans la bouche de son régisseur qui, pourtant, le disait très bon, il prenait
figure de potentat dont les moindres désirs devaient être obéis… Cela m’effrayait un peu.
Je demandai à M. Parent huit jours de réflexion
à dessein surtout de m’entretenir de l’affaire avec Victoire. Elle me crispa, s’ingéniant à jouer l’indifférence.
«Fais
comme tu voudras; moi, ça m’est bien égal.»
Sa mauvaise humeur
d’être encore enceinte la rendait inabordable. Un jour, que j’insistais plus que de coutume, elle eut pourtant une manière d’assentiment.
«Dame, si ce domaine te plaît, prends-le, voilà tout…
– Mais toi,
te plaît-il que je le prenne?
– Oh! moi, que ce soit là ou ailleurs…
»
Je l’aurais battue…

Je me décidai néanmoins à donner une réponse favorable, et pour la Saint-Martin de 1853 nous nous installâmes à la Creuserie. Victoire, accouchée avant terme, quinze jours auparavant, d’un petit garçon mort-né, se trouvait bien fatiguée et 162affaiblie, dans les plus mauvaises conditions pour supporter le lourd tracas d’un déménagement. Sa mère, heureusement, put nous seconder à cette occasion.

XXV
Notre maison avait deux pièces d’égales
d’imensions qu’une porte intérieure reliait: la cuisine et la chambre. Leur sol était d’un niveau inférieur à celui de la cour sur laquelle elles s’ouvraient l’une et l’autre par de grosses portes ogivales, noircies par les intempéries et fortement bardées de fer. Dans la cuisine, une sorte de béton avait été fait jadis qui, peu à peu, sous l’effet des balayages, s’était dégradé; il n’en restait qu’une armée de cailloux pointus qui montraient leur nez d’un bout à l’autre de la pièce. Dans la chambre, rien ne masquait le sol primitif, affaissé au milieu, bossué sous les meubles, avec, un peu partout, des mamelons et des trous. Le plafond appareillait l’appartement un plancher bas, délabré que soutenaient de grosses solives très rapprochées, couvertes de moisissures blanches. Dans chaque pièce, une poutre énorme, taillée à la diable, était soutenue elle-même par un poteau vertical. Des grains de blé et d’avoine, s’échappant de la provision du grenier, passaient fréquemment entre les planches disjointes et les rats en faisaient des réserves sur les poutres. Le jour ne pénétrait que par d’étroites fenêtres à quatre petits carreaux; en hiver, lorsqu’il faisait sombre et que la température ne permettait pas de tenir ouvertes les portes extérieures, on avait peine à y voir en plein midi. Dans la cuisine ou salle commune se faisaient toutes les grosses 163besognes. Il y avait, à gauche de l’entrée, la maie à pétrir et, au-dessus, le tourtier avec ses arceaux de bois pour séparer les grosses miches de la fournée qu’on y plaçait côte à côte; à droite, une commode, un bahut à linge; au milieu, la grande et massive table de chêne que nous avions achetée d’occasion, flanquée de ses deux bancs sur lesquels nous prenions place aux heures des repas; au fond, l’horloge entre deux lits: le nôtre dans le coin le plus rapproché du foyer, comme il est d’usage, et, de l’autre côté, celui que partageaient la servante et notre petite Clémentine. A gauche, dans le mur du pignon, la cheminée saillait large et haute avec, au-dessus du foyer, le trou noir du four. La chambre était moins enfumée, plus propre: ma femme y avait fait placer son armoire et les lits neufs qu’il nous avait fallu acheter pour coucher le personnel.
La maison faisait face aux neuf heures, mais le soleil n’en éclairait que bien plus tard le seuil, en raison du voisinage trop proche de la grange et des étables
établies parallèlement sur le devant, à une quinzaine de mètres. Dans l’intervalle, les égouts formaient une sorte de mare stagnante et noirâtre où baignaient les balles de froment depuis les battages jusqu’au milieu de l’hiver. On mettait à proximité le fumier des moutons utilisé pour les fumures de printemps. Il y avait en outre, dans cet espace, une auge de bois longue et peu profonde dans laquelle mangeaient les cochons, et une vieille roue placée horizontalement sur trois poteaux pour le jucher nocturne des dindons. Le tombereau et les charrettes au repos s’y voyaient souvent, et aussi, tout au long des murs, de menus outils, des bâtons et aiguillons – disséminés çà et là, des débris de paille et de bois, de la pierraille, des tuiles cassées.
La ferme
étant située sur la partie montante du vallon, à bonne altitude, nous avions, du haut de l’escalier du grenier, au pignon droit de la maison, une vue magnifique. Il s’étendait, ce vallon, sur une bonne partie des communes de Bour164bon, de Saint-Aubin et d’Ygrande, avec un aspect d’amphithéâtre géant. Aux parties supérieures de ses ondulations apparaissaient, entre les haies vives, des champs verts, roux ou grisâtres; d’autres se montraient à demi, juste de quoi laisser voir s’ils étaient en guéret, en chaume ou en pâture; et, dans les parties basses, il y avait des pièces entièrement dissimulées, des espaces importants dont on apercevait seulement le haut des arbres espacés de loin en loin dans les bouchures. A l’extrémité d’un grand pré tout en longueur s’étendait le losange mystérieux d’un taillis déjà vaste. Des lignes de peupliers géants s’apercevaient en quelques endroits. Et, de loin en loin, dans ces cultures, entre ces haies, entre ces arbres, émergeaient les bâtiments écrasés d’une chaumière ou d’une ferme: c’étaient Baluftière, Praulière et le Plat-Mizot, disposés en triangle tout près, la Jarry d’en haut et la Jarry d’en bas, un peu plus loin, puis d’autres dont je savais les noms, puis d’autres, très éloignées, dont je ne savais rien, et enfin, à l’autre extrémité du vallon, le tassement d’un chétif pâté de maisons qui était le petit bourg de Saint-Aubin. Par delà, on distinguait encore le grand ruban sombre de Gros-Bois; et, par les temps clairs, au delà, bien d’autres vallons, bien d’autres villages, bien au delà des distances connues, on apercevait, profilant leurs masses noires dans le bleu du ciel, une ligne de pics, qu’on disait appartenir aux montagnes d’Auvergne.
En arrière de notre maison,
une vallée étroite aux fertiles prairies précédait un coteau sur lequel se dressait le bourg de Franchesse, au minuscule clocher carré.
Les premiers jours de notre installation, ces paysages m’apparurent
tout ouatés de brouillards. Je les vis ensuite dans leur décor hivernal, alors que les cultures sont nues, lavées par les pluies ou pailletées de gel, et que les bouchures sont comme des bordures de deuil avec les fioritures de leurs arbres 165squelettes – puis tout blancs sous la neige, déguisés comme pour une mascarade. Je les vis s’éveiller frissonnants aux brises attiédies d’avril, étaler peu à peu toutes leurs magnificences, fleurs blanches et verdures fraîches. Je les vis au grand soleil de l’été, alors que les moissons mettent leur note blonde dans les verdures accentuées, paraître anéantis comme quelqu’un qui a bien sommeil. Je les vis à l’époque où les feuilles prennent ces tons roux qui sont pour elles le temps des cheveux blancs – précédant de peu de jours leur contact avec la terre d’où tout vient et où tout retourne. Je les vis s’éclairer, gais et pimpants, aux heures des aubes douces et s’enténébrer lentement dans la pourpre des beaux soirs. Je les vis enfin, comme dans un décor de rêve, baignant dans le vague mystérieux des clartés lunaires. Et combien de fois, les contemplant, ne me suis-je pas dit:
«Il y a des gens qui voyagent, qui s’en vont bien loin par ambition, nécessité ou plaisir, pour satisfaire leurs goûts ou parce qu’on les y force; ils ont, ceux-là, la faculté de s’extasier devant des paysages variés. Mais combien d’autres ne voient jamais que les mêmes! Pour combien la vie ne tient-elle pas toute dans un vallon comme celui-
ci, et même dans une seule des ondulations, dans un seul des replis de ce vallon! Combien de gens, au travers des âges, ont grandi, aimé, souffert, dans chacune des habitations qu’il m’est donné de voir d’ici, ou dans celles qui les ont précédées sur l’étendue de cette campagne fertile, sans être jamais allés jusqu’à l’un des points où le ciel s’abaisse!»
Cette pensée me consolait de ne rien connaître moi-même hors des deux cantons de Souvigny et de Bourbon. J’en vins à trouver du charme aux décors variés de mes paysages familiers
. J’éprouvais même une certaine fierté d’avoir la jouissance de cet horizon vaste et plaignais les habitants des parties basses.

XXVI
166M. Parent, le régisseur, venait nous voir souvent et se montrait prodigue d’avis. Mais ses conseils culturaux,
de médiocre intérêt d’ailleurs, ne tenaient pas la première place: il en revenait toujours aux habitudes de M. Frédéric et à la façon de nous conduire avec lui quand il serait là.
Vers l’époque de la Saint-Jean le propriétaire vint comme chaque année s’installer à son castel de la Buffère. Par un hasard sans doute calculé, il nous fit sa première visite le soir, alors que nous étions réunis à la cuisine pour le souper. M. Parent l’accompagnait. Tout de suite debout, invitant d’un geste les autres à faire de même, je sortis du banc et m’avançai au-devant des visiteurs. M. Gorlier me toisa.
«C’est lui, le métayer? demanda-t-il à son régisseur.
– Oui, monsieur Frédéric, c’est lui.
– Il est bien jeune… La femme?
– C’est moi,
Monsieur, dit Victoire en s’approchant.
– Ah!… Vous n’avez pas l’air très robuste?
– C’est qu’elle a trois enfants
tout jeunes», reprit M. Parent, d’une voix craintive.
M. Frédéric nous demanda notre âge, à ma femme et à moi, et nous questionna sur nos origines. Nous étions
fort troublés l’un et l’autre de nous voir en face de cet homme puissant et redoutable dont on nous avait tant rebattu les oreilles. Il s’en fâcha d’un ton amical.
«N’ayez pas peur, diable, je ne mange personne… Parent m’a dit que vous étiez bons travailleurs et animés d’excellentes intentions. Continuez comme cela et nous nous entendrons sans peine. Obéir et travailler, c’est votre rôle; je ne vous 167demande pas autre chose. Par exemple, ne m’embêtez jamais pour les réparations: j’ai pour principe de n’en pas faire. Et maintenant, bonsoir; allez dormir, mes braves
Il parlait d’une voix lente en grasseyant un peu
avec un clignotement de ses petits yeux gris. Son teint coloré ressortait sous la barbe restée très noire comme la chevelure, bien qu’il eût dépassé la soixantainej’ai su depuis que ce beau noir était factice: il se teignait. La physionomie, malgré les apparences de bonne santé, restait maussade et ennuyée. Ceux qui ont joui de tous les plaisirs ont rarement l’air heureux.
M. Gorlier revint souvent nous voir, soit à la maison, soit
aux champs. Jouant avec sa canne, il causait un instant du temps et des travaux, puis tournait le dos prestement. Jamais plus, d’ailleurs, il ne fut poli comme le premier soir. Ainsi que Fauconnet, il tutoyait tout le monde, et comme il n’avait pas la mémoire des noms, ou à dessein peut-être, il appliquait invariablement à chacun le qualificatif de «Chose».
«
Eh bien, Chose, es-tu satisfait de ce temps-là? Mère Chose, nous vous prendrons prochainement deux poulets de la redevance…»
Mademoiselle
Julie, la cuisinière-maîtresse, une dondon déjà mûre à la peau blanche et aux formes appétissantes, vint chercher un soir ces deux poulets-là, que Victoire engraissait à dessein depuis plusieurs semaines. Elle les soupesa, les palpa et daigna se déclarer satisfaite.
«Il faudra toujours nous les donner comme ça, Victoire; ils semblent parfaits; le coq surtout est vraiment superbe.
– Oh! oui,
Mademoiselle, fis-je, je voudrais bien que ce soit mon ventre qui lui serve de cimetière.»
La grosse remarqua le mot.
«Comment avez-vous dit?» reprit-elle.
Je
craignis que cela ne lui ait déplu.
«Allons, répétez, voyons!
168Mademoiselle, j’ai dit qu’à ce
coq-là mon ventre servirait bien de cimetière. C’est une blague du pays que j’ai citée en manière de plaisanterie; il ne faut pas vous fâcher: je sais bien que les poulets ne sont pas faits pour moi…»
Mademoiselle
Julie partit d’un franc éclat de rire.
«Je le retiendrai, ce mot-là, Tiennon, et je le servirai à d’autres qu’il amusera, soyez sûr. Jamais encore je ne l’avais entendu
Elle le rapporta sans tarder à M. Frédéric
qui ne fut pas long à m’en parler:
«
Chose, tu as des expressions délicieuses. Je vais avoir prochainement mes amis Granval et Decaumont; nous viendrons ensemble et tu tâcheras de trouver des choses drôles comme celles que tu as dites à mademoiselle Julie, l’autre jour, à propos des coqs.»
Il tint parole. Plusieurs fois, dans le courant du mois d’août, il vint le soir avec ces deux messieurs
. Ils arrivaient fumant leurs pipes à l’heure où nous mangions la soupe, s’asseyaient à proximité de la table, nous disant à chaque fois:
«Causez selon votre habitude
, mes braves, ne faites pas attention à nous
Mais
, bien entendu, nous ne parlions que pour leur répondre quand ils nous interrogeaient directement. Les domestiques, qui couchaient dans la chambre, avaient la ressource de s’esquiver sitôt leur repas pris; pour moi, il me fallait leur servir de jouet jusqu’à dix et parfois onze heures. – Et ma femme et la servante aussi par ricochet. – Peu leur importait, à eux, de se coucher tard: ils avaient la faculté de se lever de même! Peu leur importait de me faire perdre mon sommeil, car il me fallait être debout le lendemain à quatre heures, comme de coutume. Oui, c’était bien pour que je leur serve de jouet qu’ils venaient flânocher dans notre maison. Ils ne me faisaient parler que pour rire de mon langage incorrect, de mes réponses 169naïves et maladroites. S’il m’arrivait de sortir une repartie particulièrement drôle, M. Decaumont tirait son carnet:
«Je note! je note! faisait-il. J’utiliserai ça pour des scènes champêtres dans mon prochain roman.»
Je
me hasardai à demander un jour à mademoiselle Julie pourquoi M. Decaumont écrivait ainsi les choses baroques que je débitais bien malgré moi. Elle me dit que c’était un grand homme, un homme célèbre qui s’occupait à faire des livres. Un grand homme! un homme célèbre! ce petit gros à figure de curé, avec des cheveux ridiculement longs qui lui tombaient sur les épaules!
«
Ah! c’est fait comme ça, un homme célèbre?» énonçai-je en toute simplicité. Et mademoiselle Julie riant de bon cœur:
– Mon Dieu oui, Tiennon; il est bien comme les autres, allez, malgré ses capacités. Avec ses grands cheveux
et son air drôle, on le prendrait quasi pour un fou plutôt que pour un savant; et il s’amuse de tout comme un enfant.«
Eh bien, je ne trouvais pas très loyale la façon d’agir de ce faiseur de livres. Je lui en voulais
un peu d’inscrire mes réponses pour les publier, pour que d’autres bourgeois comme lui en puissent rire à leur tour. Était-ce donc de ma faute si je parlais de façon peu correcte? Je parlais comme on m’avait appris, voilà tout. Lui, qui était resté sans doute jusqu’à vingt ans dans les écoles, avait pu acquérir la science des belles phrases. Moi j’avais fait autre chose pendant ce temps-là. Et, à l’heure actuelle, j’employais ailleurs sans doute aussi utilement que lui mes facultés: car, de faire venir le pain, c’est bien aussi nécessaire que d’écrire des livres, je suppose! Ah! si je l’avais vu à l’œuvre avec moi, l’homme célèbre, à labourer, à faucher ou à battre, je crois bien qu’à mon tour j’aurais eu la place de rire! J’ai fait souvent ce souhait d’avoir sous ma direction, pendant quelques jours, au travail des champs, tous les malins qui se fichent des paysans.

XXVII
170Je n’étais pas le seul, d’ailleurs, à servir de cible aux risées du maître et de ses amis: mon voisin Primaud, de Baluftière, y contribuait pour une bonne part. Il faut dire que la physionomie de ce brave Primaud incitait de prime
abord à la moquerie; il avait le nez camus, une grande bouche édentée qui s’ouvrait à tout propos pour un rire bête et bruyant; avec ça une drôle de façon de regarder le ciel d’un œil quand on lui parlait. De plus, naïf comme pas un, coupant dans tous les ponts qu’on se donnait la peine de lui tendre. Enfin, il avait encore cette particularité d’aimer le lard à la folie. Or, M. Frédéric, sous un prétexte ou sous un autre, mandait souvent au château son métayer et lui faisait servir une énorme tranche de lard. Laissé seul à la cuisine, il se régalait, comme bien on pense. Après un bon quart d’heure, le bourgeois venait l’y rejoindre.
«As-tu bien mangé, Primaud?
– Oh! oui, monsieur Frédéric!
– Mais un gros morceau de lard reste encore sur le plat
, il ne faut pas le laisser, voyons… Tiens, je sais que tu es de force à l’engloutir.»
Et il le lui mettait sur son assiette.
«C’est trop, monsieur Frédéric, j’ai le ventre plein, je ne peux plus…
– Allons, allons, Chose, tu plaisantes; c’est sans doute que tu as soif; Julie, donne-lui donc un verre de vin.
»
Pour s’en retourner, Primaud passait dans notre cour. Souvent il entrait à la maison ou venait me voir aux étables.
«Mon vieux Tiennon, je viens encore de faire un bon repas!
171Ah! tant mieux, répondais-je, c’est toujours ça d’attrapé
… Je parie que vous avez mangé du lard à volonté?
– Plus que j’ai voulu, mon vieux! Figurez-vous que M. Frédéric est venu et qu’il m’en a servi lui-même un gros morceau; de sa main, vous comprenez, je ne pouvais pas refuser, surtout qu’il m’a fait donner du vin.
»
Il faisait grand cas de cette attention délicate
. Jamais ne lui venait à l’idée qu’il pût y avoir là quelque chose de blessant pour sa dignité d’homme. Peut-être même considérait-il comme marques de gloire les traces cireuses que laissait de chaque côté de sa bouche le ruissellement graisseux du lard. Il rentrait chez lui enchanté.

Nous l’étions moins, les autres métayers et moi
. A son insu sans doute Primaud jouait le triste rôle de mouchard. M. Gorlier obtenait par lui tous les renseignements qu’il désirait sur les gens de ses domaines et sur les habitants de la commune. Trois ans auparavant, quand Badinguet avait fait une espèce de contre-révolution pour se faire nommer empereur, deux hommes de Franchesse avaient été expédiés à Cayenne de par la faute, disait-on, des bavardages inconscients du «mangeux de lard». Le bourgeois lui ayant fait entendre que ce serait un grand bien que de débarrasser le pays de ceux qui affichaient leurs préférences pour la République, le malheureux s’était empressé de lui signaler tous les «rouges» de sa connaissance. De la part de Primaud c’était bêtise et non méchanceté mais je ne trouvais pas M. Frédéric excusable d’employer de tels moyens pour se renseigner, d’user de son influence ensuite pour faire du mal aux gens de son pays.
Sitôt averti, je me défiai du voisin et ne lui dis plus que ce qu’il n’y avait nulle raison de tenir caché.
A cette époque déjà, on appelait Primaud «le
mangeux de lard». Il est mort depuis longtemps; mais le mot lui a sur172vécu, a tourné un peu à la légende, si bien qu’à Franchesse on dit toujours de quelqu’un qui aime bien le lard: «C’est un vrai Primaud!»

XXVIII
Ma vie était fatigante et laborieuse, mais j’y trouvais du charme.
Étant chef de ferme, je me sentais un peu roi. Les responsabilités me pesaient souvent, mais j’étais fier de m’asseoir au haut bout de la table, à côté de la miche dans laquelle je coupais de larges tranches au commencement de chaque repas; j’étais fier surtout d’avoir, au cercle de la veillée, la place du coin, la place d’honneur.
Bouvier chef, je participais au pansage de tous les animaux. A la belle saison, j’étais dès le petit jour au travail du moment: binage ou fauchaison – dans notre parler: marage ou fauchage. Cependant j’avais auparavant distribué un peu de son aux moutons, préparé le repas des cochons et j’étais passé voir mes bœufs au pâturage.
Je prenais la tête de l’équipe,
les autres, échelonnés derrière moi, réglant leur allure sur la mienne, et je puis dire sans vantardise qu’ils n’avaient pas à s’amuser pour me suivre.
J’avais eu la chance pourtant de tomber sur un bon valet, un garçon de vingt ans passés,
prénommé Auguste nous disions Guste robuste et courageux qui besognait aussi dur que moi. Le second était un gamin d’une quinzaine d’années, mi-pâtre, mi-travailleur. J’engageais en plus un journalier pour l’été: ce fut, les premières années, un certain père Forichon, déjà âgé, ayant l’expérience de tous travaux, mais très bavard et un peu tason, c’est-à-dire un peu mou, un peu lent. Il avait toujours des histoires à raconter et je crus m’apercevoir qu’en 173cherchant à nous intéresser ainsi, il espérait faire ralentir l’allure de la besogne, pour prendre un peu de bon temps. Un jour, d’accord avec le Guste, je résolus d’aller plus vite encore que de coutume, de façon qu’il n’ait pas le loisir de parler. Quand nous eûmes ainsi fauché trois andains, le père Forichon crut le moment venu d’obtenir une trève.
«Si nous allions de ce train-là jusqu’à midi, fit-il, nous en abatterions un sacré morceau!
– Si le maître veut, nous allons essayer
», dit le Guste. Mais lui de reprendre:
«Une
fois, à Buchepot, chez les Nicolas, nous avons fauché comme ça trois jours de suite. C’était le grand Pierre qui allait en tête; il aiguise bien, l’animal, et dame, il filait… Tant et si bien que son beau-frère n’arrivait plus à le suivre. Le grand s’étant permis de le plaisanter, les voilà pris à se fâcher; je crus même qu’ils allaient se battre. D’ailleurs ils s’en voulaient déjà depuis longtemps. J’étais bien au courant: voilà ce qui s’était passé…»
Il croyait que
pour apprendre ce qui s’était passé j’allais m’appuyer un peu sur le manche de mon «dard». Mais sans prêter la moindre attention, je continuai de faucher du même train anormal. Et quand nous fûmes au bout, le Guste et moi, il se trouva un peu en retard.
«Sacrée misère! fit-il, j’ai attrapé un «masier[1] » qui a abîmé mon taillant. J’ai fauché une fois dans un pré où il y en avait tellement qu’on était obligé de battre les «dailles» au premier déjeuner…»
Il se retourna, parut étonné de voir que nous ne l’écoutions plus, que nous étions déjà loin.
D’un andain à l’autre son retard s’accentua. Il y avait un passage où, l’herbe étant très dure, il fallait aiguiser souvent, ce qui forçait à ralentir. A ce 174moment, Forichon croyait rejoindre; mais il arrivait juste à la portion défavorable quand nous retrouvions, nous, l’herbe tendre; nous filions vite pendant qu’il s’escrimait, impuissant à conserver son gain de distance.
La servante ayant apporté la soupe, il ne voulut pas venir manger sans avoir rattrapé son retard. Lorsqu’il arriva haletant, le visage ruisselant, la chemise détrempée,
nous nous levions pour repartir. Alors, dépité, furieux, il fit mine de renoncer à déjeuner pour venir prendre son andain en même temps que nous. Pour qu’il consentît à déjeuner, je fus obligé de lui dire que nous allions l’attendre, ce que nous fîmes en effet, bien que le Guste eût ardemment souhaité le contraire. Le pauvre Forichon bouda pendant huit jours au moins, sans être guéri de sa manie de rappeler des souvenirs. Vingt fois même il répéta, faisant allusion à l’incident:
«Ma «daille»
n’est pas de ces meilleures. Si j’avais encore eu celle que j’ai cassée il y a deux ans, vous ne m’auriez pas laissé, bien sûr.»

Mais les choses n’allaient
pas toujours de cette façon. Souventes fois je les sentais tous alliés: le Guste, Forichon, le gamin, la servante; leurs visages durs exprimaient le mécontentement, l’hostilité: j’étais le maître ennemi… Les jours de grande chaleur surtout, après le repas de midi, la fatigue, la fainéantise les gagnaient; ils auraient voulu faire la sieste. J’étais exténué, accablé autant qu’eux: moi aussi j’aurais aimé me reposer un peu. Mais je réagissais violemment, cherchant des mots pour les entraîner:
«Hardi! les gas! dépêchons-nous d’aller charger; le temps est à l’orage; notre foin pourrait bien mouiller.»
Ou bien
je les prenais par l’amour-propre.
«Nous allons pourtant finir les derniers: ceux de Baluftière et ceux de Praulière sont plus avancés que nous; et si 177nous voulons arriver en même temps que ceux du Plat-Mizot, nous n’avons pas à rester les deux pieds dans le même sabot.»
Ils se levaient
à regret, proféraient pour se soulager de gros blasphèmes.
«
Bon Dieu de bon Dieu! ce n’est quand même pas faisable de travailler par des chaleurs pareilles; pas d’animaux qui résisteraient…»
Et Forichon:
«
Je veux faire un mauvais coup pour aller voir au bagne si c’est pire que là
Au chantier, je m’efforçais de les remonter en leur racontant quelques bêtises, des histoires salées dont rougissait la servante.
Eux de rire et d’en conter de plus fortes. Ainsi le temps passait et le travail se faisait. Être gai, familier, ne pas se ménager soi-même, c’est encore le meilleur moyen d’obtenir beaucoup des autres.
Il nous arrivait, au cours de ces rudes séances de
foin ou de moisson, par les après-midi torrides, d’apercevoir M. Frédéric et ses amis installés dans un bosquet du parc autour d’une petite table garnie de boissons fraîches.
«
Ce qu’ils sont heureux, tout de même, ces cochons-là!» faisait le Guste qui, à distance, n’avait nul respect des hiérarchies.
Les autres formulaient aussi des phrases irrévérencieuses
que méprisait mon silence. Je tâchais même de les calmer quand ils allaient trop loin. Le pauvre «laboureux» placé entre l’enclume et le marteau doit savoir être diplomate à l’occasion.
Se démener sans trève de l’aube au soir, se hâter d’achever
un travail pour en recommencer bien vite un autre qui se trouve en retard, dormir cinq ou six heures seulement d’un sommeil léger coupé d’inquiétudes, c’est un régime qui n’engraisse pas, mais d’où l’ennui est banni. Ce régime, six mois chaque année, était le mien. Car, après la rentrée de récoltes 178venaient les fumures, les labours, les semailles qui sont temps de grande presse aussi et jusqu’aux environs de la Saint-Martin je continuais de me lever dès quatre heures du matin.
Les labours étaient particulièrement durs en raison de la situation du domaine sur la partie
remontante du vallon; dans nos champs en côte l’argile rouge dominait, mêlée de pierres. Cela rendait le travail pénible et pour le laboureur et pour les bœufs. Les pauvres bœufs se levaient bien à regret quand nous les allions quérir avant le jour dans le Grand Pré, leur pâture habituelle en septembre. Ils étaient presque toujours couchés sous le même chêne, masses blanches dans la brume de l’aurore commençante, et il fallait leur donner de grands coups d’aiguillon pour les mettre en mouvement.
«Allez! allez rossards!»
Ça les peinait beaucoup
et, vrai, ça me faisait aussi de la peine pour eux: le pâturage possédait une bonne source; l’ombre des bouchures était épaisse et fraîche – et l’herbe si tendre! Il m’en coûtait de les priver de ce paradis pour les coupler sous le joug, les obliger à tirer la charrue de longues heures durant dans les guérets montueux. J’éprouvais parfois le besoin de m’en excuser auprès d’eux:
«C’est embêtant bien sûr, mais puisqu’il le faut… Moi aussi, mes vieux, je préférerais me reposer et pourtant j’en mets un coup. Allez-y donc de bon cœur
Ils avaient du bon temps pendant les mois d’hiver, et ma tâche était moins rude aussi
. Je ne me levais qu’à cinq heures; je me couchais à huit. Mais les inquiétudes, pour un chef de ferme, sont de toutes les saisons. A cette époque, la question du fourrage me préoccupait surtout. Il convenait de le ménager, le fourrage, – sans réduire trop la ration des bêtes à l’engrais, des vaches fraîches vélières, des génisses à vendre au printemps, non plus qu’aux bœufs de travail que j’aimais conserver en bon état. Je toisais souvent mon fenil, prenant 179des points de repère, sacrifiant telle partie pour jusqu’à telle époque, m’arrangeant à n’être jamais pris au dépourvu. Les mauvaises années, il me fallait mêler à la ration quotidienne une bonne dose de paille et encore avais-je grand’peine à m’en tirer… Je tremblais tout l’hiver, voyant comme ça diminuait vite, de la crainte d’être à la misère en fin de saison. Quand il faut acheter, pendant un mois seulement, du fourrage pour nourrir le cheptel, le bénéfice de l’année est bien compromis! Je me chargeais seul de la distribution à toutes les bêtes et, les jours de sortie, manquais rarement l’heure du pansage. Pour ce faire, je m’abstenais le plus possible d’aller à l’auberge, sachant qu’on court grand risque de se mettre en retard lorsqu’on est pris à causer avec les autres. Et puis, les souvenirs souvent évoqués des faiblesses de mon père, cette rixe de Saint-Menoux qui m’avait valu un procès, me donnaient de la débauche une crainte salutaire.
Ma seule passion était la prise. J’avais augmenté la dose primitive. Il me fallait déjà, lors de
notre installation à la Creuserie, mes cinq sous de tabac par semaine et j’en vins progressivement à monter jusqu’à dix sous. En labourant, quand j’arrivais au bout d’une raie, le temps d’examiner le sillon nouveau où j’allais m’engager afin d’en voir les courbes et malfaçons, machinalement, je tirais ma tabatière; en fauchant, après chaque andain, crac, une prise; en sarclant, quand je m’arrêtais un instant pour me redresser, souffler, ma main glissait à la recherche de la «queue-de-rat», sans même que ma volonté y fût pour quelque chose. Tristes jours que ceux où ma provision s’épuisait! Je n’osais pas, à cause de Victoire surtout, envoyer quelqu’un exprès au bourg de Franchesse pour quérir du tabac; mais le temps semblait long; il me prenait des envies de chercher chicane à tout le monde; je ne trouvais pas une bonne place.
Faiblesse excusable, en somme, mais la satisfaction intime 180que j’éprouvais de mon œuvre était à coup sûr le meilleur de mes plaisirs, et le plus sain. Contempler mes prés reverdissants; suivre passionnément dans toutes ses phases la croissance de mes céréales, de mes pommes de terre; juger que mes cochons profitaient, que mes moutons prenaient de l’embonpoint, que mes vaches avaient de bons veaux; voir mes génisses se développer normalement, devenir belles; conserver mes bœufs en bon état en dépit de leurs fatigues, les tenir bien propres, bien tondus, la queue peignée, de façon à en être fier, quand j’allais, en compagnie des autres métayers, faire des charrois pour le château; engraisser convenablement ceux que je voulais vendre: mon bonheur était là. Il ne faut pas croire que je visais uniquement le résultat pratique, le bénéfice légitime qui m’en devait revenir: non! Une part de mes efforts tendait à cet orgueil de me pouvoir dire:
«Mes blés, mes avoines vont être remarqués. Quand je sortirai mes bêtes à la foire, elles auront des admirateurs. Ceux de Baluftière, ceux de Praulière, ceux du Plat-Mizot vont être jaloux de constater que mes bœufs sont plus gras que les leurs, et mes génisses meilleures.» Quand nous nous rencontrions avec les voisins, à l’aller ou au retour des champs, ou bien en taillant, l’hiver, les bouchures mitoyennes, nous parlions toujours de nos bêtes, et j’avais coutume de faire le modeste.
«Oh! pas fameux, mes veaux, cette année… Mes moutons n’engraissent pas comme j’aurais cru… mes bœufs ont travaillé trop tard: je n’en ferai rien…»
Quelquefois, les mêmes voisins
s’en venaient passer la veillée avec nous et je les invitais, comme il est d’usage, à faire un tour aux étables. Alors je jouissais de leur surprise et j’étais sensible à leurs compliments. Quand nous menions peser ensemble, quelques jours avant la foire, les bœufs des six domaines, si des étrangers admiraient les miens parmi les 181autres, ma joie se faisait plus vive, pour atteindre au maximum si la chose se renouvelait au champ de foire. Et toujours je répondais aux éloges de façon à me faire valoir davantage:
«
Ce n’est pas qu’ils ont eu trop de repos, les pauvres bougres: jusqu’à la fin des semailles ils ont travaillé! Quant aux dépenses, il est difficile d’en faire moins: ils n’ont mangé que deux sacs de farine d’orge et trois cents livres de tourteaux.
– Allons, allons, vous ne les avez pas amenés ainsi avec rien
faisaient les autres, incrédules.
De fait, souvent, je mentais un peu…
Ainsi s’affirma dans la contrée ma réputation de bon bouvier. On m’avait rapporté ce propos de M. Parent, dans une auberge de Franchesse, en présence de deux ou trois gros bonnets:
«Le meilleur de mes laboureux, c’est Tiennon, de la Creuserie; il fait bien valoir et, pour les bêtes, c’est un soigneur comme il y en a peu…»
Hommage dont je n’étais pas médiocrement fier, dont le souvenir, au
cours des pansages surtout faisait se précipiter sous ma blouse graisseuse le tic tac ému de mon cœur. L’impression des généraux qu’on encense après une guerre heureuse n’est sans doute pas très différente. Et ma satisfaction, après tout, n’était-elle pas aussi légitime que la leur? Moins propre aussi à inspirer des remords ensuite – étant déterminée par mon seul effort et non par un sacrifice de vies humaines
Parfois, durant
des séances de travail aux champs, aux saisons intermédiaires surtout, quand il faisait bon dehors, quand la brise, caressante comme une femme amoureuse, apporte avec elle des senteurs de lointain, des aromes d’infini, des souffles sains dispensateurs de robustesse, je ressentais ce même sentiment d’orgueil satisfait confinant au plein bonheur. Ce m’était une jouissance de vivre en contact avec le sol, avec 182l’air et le vent… Je plaignais les boutiquiers, les artisans qui passent leur vie entre les quatre murs d’une même pièce, et les ouvriers d’industrie emprisonnés dans des ateliers malsains, et les mineurs qui travaillent si profond sous la terre. J’oubliais M. Gorlier, M. Parent; je me sentais le vrai roi de mon royaume et je trouvais la vie belle.

[1]
Fourmilière.

XXIX
Victoire, souffrante, était changée, vieillie. L’estomac fonctionnait mal. Des migraines l’obligeaient à garder plusieurs jours de suite un mouchoir en bandeau autour de la tête – sous lequel s’amenuisait encore son visage tiré, miné, aux yeux toujours cernés. Cela n’était pas pour améliorer son caractère taciturne et plutôt difficile. Elle vivait dans un état d’agacement perpétuel, broyant du noir, s’exagérant le mauvais côté des choses. Et de se lamenter sans cesse sur les ennuis en perspective:
«
Il va falloir du pain vendredi; le même jour, nous aurons à battre le beurre et à plumer les oies; jamais nous n’en pourrons voir le bout!
Ou bien:
– Il devient indispensable de faire la lessive; nous n’avons plus de linge
propre. Et le mauvais temps continue toujours. Mon Dieu, que c’est ennuyeux!»
Elle se lamentait de même si l’un des
enfants souffrait, si les récoltes s’annonçaient mal, si les couvées ne réussissaient pas, si le jardin manquait de légumes, si les vaches diminuaient de lait. Tout lui était sujet de plaintes. Aux repas, elle ne se mettait jamais à table; elle s’occupait à cuisiner, à surveiller, à servir les petits.
«183Mais prends donc le temps de manger, voyons, bourgeoise! disais-je parfois.
– Oh! pour ce qu’il me faut!
»
Elle se contentait, en
effet, d’un peu de soupe claire qu’elle avalait en circulant. Par comparaison, j’avais quelque honte de mon appétit robuste. Les jours où «ça la tenait dans l’estomac» elle levait les gognes[1] tout à fait, disant que rien ne lui faisait envie. Je l’engageais à se préparer un peu de soupe meilleure, ou bien un œuf à la coque. Mais elle ne voulait rien savoir et s’en tenait au bouillon puisé dans la soupière commune.
Bien que la servante fût chargée de toutes les grosses besognes, Victoire n’en avait pas moins beaucoup à
faire. Les enfants, la basse-cour, les repas, une bonne part du ménage, sans compter, quand le lait donnait, la préparation du beurre et du fromage, il y avait là de quoi occuper une plus robuste qu’elle. Très économe, elle savait tirer le meilleur parti de toutes ses denrées qu’elle portait au marché de Bourbon chaque samedi. Elle rabrouait souvent la servante qui ne ménageait pas assez le savon, la lumière, le bois pour le feu. Certes, la pauvre fille n’avait pas toutes ses aises.
Il arriva même que notre maison fut un peu décriée
; on se plaignait de mon activité au travail; on disait la bourgeoise méchante et intéressée. Les domestiques, garçons et filles, y regardaient à deux fois pour se louer chez nous. Nous étions obligés de les payer au-dessus du cours normal.
Mais Victoire se montrait une excellente mère; les petits avaient rarement à souffrir de sa mauvaise humeur. Elle se plaignait d’eux, les déclarant insupportables, assurant qu’ils achevaient de lui casser la tête, mais elle ne les battait jamais. Pour mon compte, je n’avais guère le loisir de m’occuper des enfants; 184c’est à peine si je trouvais quelques instants le dimanche pour les faire sauter sur mes genoux; mais je m’abstins toujours de les rudoyer. S’ils ne furent pas, en raison de notre vie laborieuse, cajolés, mignotés, au moins ne furent-ils jamais talochés comme d’aucuns… Et nous eûmes, ma femme et moi, la satisfaction de nous sentir aimés d’eux.

Quand quelques-uns de nos parents venaient nous
faire visite, Victoire s’efforçait à l’amabilité. En dehors de la fête patronale le fait se produisait assez rarement, car on ne considérait pas comme étranger le père Giraud qui, retraité à Franchesse, faisait chez nous de fréquentes apparitions. Le pauvre vieux nous arriva un jour bien attristé, venant d’être avisé par dépêche de la mort de son fils, le soldat d’Afrique, qu’une mauvaise fièvre avait tué quelques mois avant l’expiration de son deuxième congé, c’est-à-dire de sa rentrée en France avec une place.
Les enfants de mon parrain et ceux de mon frère vinrent à tour de rôle nous inviter à leurs noces. On
faisait à chaque fois, selon l’usage, quelques préparatifs pour les recevoir.
Au jour du mariage
, je me rendais presque toujours seul à Saint-Menoux. Je buvais sec dans ces occasions-là et tenais bien ma place à table. Il m’arrivait, dans l’entraînement collectif, oubliant pour quelques heures mes soucis coutumiers, de me lancer tout à fait, de danser, de chanter comme les jeunes!
Une visite inattendue fut celle de
Gaussin et de sa femme, revenus faire un tour au pays après dix ans d’absence. Ils se présentèrent chez nous, avec leur petit garçon, un soir, à l’improviste, et rirent beaucoup de notre extrême surprise. J’eus de la peine à reconnaître la Catherine dans cette dame à chapeau qui parlait si bien; et son mari, avec sa figure rasée de larbin, ses beaux habits de drap, ne rappelait guère le Gaussin d’autrefois. Leur petit Georges était poli, vif, sociable, gentil comme tout; 185il n’eût demandé qu’à jouer aussitôt avec notre Jean, notre Charles et notre Clémentine; mais eux, trop peu habitués à voir des étrangers, demeurèrent à l’écart, un peu sournois et taciturnes malgré toutes nos exhortations. Je passai une bonne soirée à deviser avec ma sœur et mon beau-frère qui repartirent dans la journée du lendemain – n’ayant qu’un congé de quinze jours et tenant à voir tous les membres des deux familles, ils ne pouvaient rester longtemps dans chaque maison.
Deux ou trois fois vint aussi
le verrier de Souvigny qui avait épousé la sœur aînée de Victoire. C’était un homme entre deux âges, assez corpulent, visage joufflu, teint blême et moustache rousse. Il toussait, la poitrine usée doublement par son travail de souffleur et par l’alcool. Sa voix était rauque, caverneuse, désagréable et l’idée de la mort le hantait souvent.
«Dans notre métier, on est usé à quarante ans; bien rares ceux qui tiennent jusqu’à cinquante. Pour mon compte, j’irai bientôt tirer le pissenlit par la racine.»
Mais il tenait à
jouir de son reste. Il exigeait une bonne cuisine, de la viande et du vin tous les jours. Ce qui ne l’empêchait pas de dépenser beaucoup hors de chez lui: plusieurs gouttes le matin, l’apéritif le soir, de grosses bombes les jours de paie, les jours de fête. Aussi, bien qu’il se fît des mois de quatre-vingt-dix francs, les ressources n’abondaient-elles jamais. Il y avait des périodes où le boulanger, le boucher, l’épicier, ne voulaient plus rien donner à crédit: alors il entrait dans des colères épouvantables, cognait plus ou moins la femme et les gosses. La femme, bien plus vieillie encore que Victoire, les cheveux blanchis avant l’âge, avait une expression craintive et résignée. Les enfants: de petits maigriots, rusés et sournois, précocement vicieux.
Ma bourgeoise, à qui sa sœur avait fait souvent des confidences, n’ignorait rien des dessous du ménage
. Pour satisfaire 186l’irascible beau-frère, elle mettait, comme on dit, les petits plats dans les grands, – non point, certes, de bon cœur! Les visites du verrier m’ennuyaient aussi. Je ne comprenais rien aux questions politiques dont il m’entretenait, non plus qu’aux choses de son métier, et ses blagues à l’emporte-pièce ne m’amusaient pas. Lui affectait de mépriser la culture. Cela mettait de la gêne entre nous. J’éprouvais à son départ un vrai soulagement.
Les jours qui suivaient ces réceptions, Victoire se montrait plus grincheuse encore que de coutume
: c’était la rançon de ses efforts antérieurs d’amabilité. Nous gagnions tous à ce que les visites soient rares.

[1] Expression bourbonnaise s’appliquant aux personnes tristes, dégoûtées, malades.

XXX
Les tentations du diable, c’est bon pour les riches qui, ne sachant comment tuer leurs loisirs, courent de-ci de-là, au gré de leurs caprices, avec l’espoir de trouver de l’imprévu.
Mais une vie si bien remplie aurait dû m’en préserver. Cependant, la cinquième année de mon séjour à la Creuserie, il m’advint pourtant d’être infidèle à ma femme.
La chose arriva d’ailleurs tout à fait par hasard et, sous tous les rapports, je méritais de sérieuses circonstances atténuantes. Victoire, en raison de son état maladif, était bien détachée des plaisirs d’amour. Pour moi, robuste et de bonne santé, en dépit de la fatigue, des désirs naturels de rapprochement me venaient parfois. Mais je n’osais les manifester, sachant que je serais mal reçu. Cela n’en contribuait pas moins à refroidir nos relations. Pourtant, je ne me donnais pas la peine de chercher ailleurs.
A 189la maison même, j’aurais
pu sans doute trouver l’occasion avec nos servantes, dont quelques-unes n’eussent pas été, je pense, aussi farouches que la petite Suzanne, de Fontbonnet. Mais je savais que, dans ces conditions, la chose finit toujours par être découverte, qu’il en résulte des brouilles difficiles à raccommoder et que c’est d’un exemple déplorable pour les enfants.
Donc, vers la mi-juillet, un orage ayant rafraîchi les terres, je profitai de la période d’accalmie entre foins et moissons pour aller herser l’un de mes guérets. Ce champ, assez éloigné de chez nous, se trouvait à droite du chemin allant de Bourbon à Franchesse, à proximité de la petite locaterie des Fouinats.
J’étais venu au hersage de grand matin,
avec l’intention de faire une longue attelée, si bien que Victoire m’envoya à déjeuner par la servante qui repartit tout aussitôt. J’arrêtai mes bœufs à l’ombre d’un vieux poirier, non loin de la chaumière dont j’apercevais les murs en pisé et le toit de paille, au sommet duquel croissaient des plantes vertes. Le journalier qui habitait là, un petit rougeaud bégayant, travaillait toujours au loin dans les fermes; la femme, une blonde assez appétissante, allait aussi en journée à l’occasion: ils n’avaient pas d’enfants. Or, ce matin de juillet, le soleil était chaud et la soupe un peu salée… Après avoir mangé, la soif me prit et l’idée me vint tout naturellement d’aller demander à boire à la Marianne, que je savais chez elle pour l’avoir entendu appeler ses poules. Mes bœufs au repos soufflaient et ruminaient tout à leur aise; je décrochai, par prudence, la chaîne qui les attelait à la herse et me hâtai vers la chaumière.
La Marianne, vêtue seulement d’un jupon court et d’une chemise, procédait à sa toilette. Elle avait ramené en avant pour les peigner ses cheveux défaits, dans lesquels se jouait malignement un rayon
de soleil; ils me semblèrent soyeux et attirants; ils la nimbaient d’une auréole comme on en voit 190aux saintes des images et des vitraux. Sa figure, quoique brunie par le hâle, avait des tons roses; ses épaules nues étaient rondes et pleines; sa nuque saillait, blanche et veloutée; et ses seins libres apparaissaient, rotondités tentatrices, au-dessus de l’échancrure de la chemise.
Je sentis dès l’abord courir une petite fièvre dans mon organisme.
«Bonjour, Marianne; je vous dérange?» fis-je en entrant.
Elle tourna à demi la tête:
«Ah, c’est vous, Tiennon! Vous me trouvez dans une drôle de tenue.
– Vous êtes chez vous: c’est bien le moins que vous ayez la liberté de vous mettre à l’aise… Je venais vous demander à boire.
– C’est bien facile.
»
Sans même prendre le temps de renouer ses cheveux, elle alla prendre sur le dressoir un grand pichet de terre jaune qu’elle remplit au seau, derrière la porte, et me le tendit.
Je la dissuadai de sortir un verre et bus à la régalade presque toute l’eau du pichet.
«Vous aviez donc bien soif, dit la Marianne en souriant dans sa toison défaite, à moins que vous ne la trouviez meilleure que celle de chez vous.
– C’est peut-être les deux, répondis-je. Vous savez
que le changement…»
J’ajoutai même quelques mots de sens plus accusé, si l’on peut dire.

Elle
n’eut pas de mal à comprendre: ses joues se colorèrent, ses yeux s’animèrent, son sourire devint moqueur.
«Ça dépend… Il y a des choses qui ont toujours le même goût, fit-elle.
– Vous le savez par expérience?
» demandai-je malicieusement.
Et 191comme elle ne s’éloignait pas, je plongeai l’une de mes mains dans le flot d’or de ses cheveux dénoués, alors que l’autre allait se perdre dans la bâillure de la chemise, entre les mamelons tentateurs!
La Marianne n’eut aucune révolte; il me sembla même qu’elle provoquait mes caresses. Et
nous allâmes jusqu’au bout de la faute.
Je sortis passablement
troublé, m’attendant presque au regard ironique de la nature entière. Cependant mes bœufs, tranquilles à la même place, continuaient de ruminer sagement. Le soleil brillait comme avant. Les lignes vertes des bouchures, les champs de céréales, les pièces de pommes de terre n’avaient point changé d’aspect. Mon guéret conservait la même teinte rougeâtre d’argile lavée. Les cailles chantaient de même dans les blés jaunissants. Hirondelles, fauvettes et bergeronnettes voletaient autour de moi comme si rien d’anormal ne s’était passé. Et, rentrant à la maison, mon attelée faite, je ne constatai nul changement dans les façons d’être à mon égard de la bourgeoise, des enfants, des domestiques, non plus que de M. Parent, le régisseur, qui vint dans l’après-midi. Cela me fit concevoir une moindre gravité de l’acte irrémédiable.
Mes relations avec
cette femme se continuèrent pendant dix-huit mois, plus ou moins suivies, selon les circonstances. Nous avions tous deux le souci de ne pas nous faire remarquer, de sauver les apparences. Il fallait donc que j’aie des raisons d’aller seul du côté des Fouinats, soit pour un travail urgent, soit pour aller voir mes bêtes au pâturage. A de certaines périodes les prétextes étaient difficiles à trouver et je restais plusieurs semaines sans la voir. Mais, hélas! à la campagne tout est remarqué, et l’on a beau être prudent, le moindre indice provoque des clabauderies. Cette femme ne me demandait jamais d’argent et je ne lui en offrais pas, bien entendu. Seulement 192je lui permettais de conduire ses chèvres dans mes champs d’alentour, d’y prendre de l’herbe pour ses lapins, et je fermais les yeux volontairement quand ses volailles causaient quelques dégâts aux emblavures. Les domestiques, les voisins s’intriguèrent de cette tolérance; je dus être guetté; on vit que je faisais des haltes à la maison: cela fit jaser. La chose ayant été rapportée à M. Parent, il donna congé au ménage qui s’en fut habiter au delà du bourg de Franchesse, du côté de Limoise. Et ce fut la fin de nos amours, dont Victoire ne sut jamais rien, j’imagine… Son père, par contre, à qui ces bruits étaient parvenus, me tança d’importance à un moment où nous étions seul à seul – et j’accueillis ses reproches en toute humilité…

XXXI
De diverses façons, les progrès du siècle arrivaient jusqu’à nous
malgré que, chacun dans leur sphère d’action, M. Gorlier, M. Parent, ma femme, fissent tout leur possible pour se mettre en travers.
Les écoles commençaient à se peupler. Les commerçants du bourg
, les plus huppés des campagnards y envoyaient leurs enfants; il y avait aussi quelques places gratuites pour les pauvres, dont bénéficiaient surtout les petits des métayers du maire.
J’aurais bien voulu que mon Jean sût lire et écrire pour
être à même ensuite de tenir nos comptes. M. Frédéric étant conseiller municipal et ami du maire, je me crus autorisé à lui dire, un jour qu’il félicitait le petit sur sa bonne mine:
«
Monsieur Frédéric, il lui faudrait à présent quelques années d’école.»
Il 193tira coup sur coup trois bouffées de sa grande pipe en écume de mer
et répondit enfin:
«
L’école, l’école… Et pourquoi faire, sacrebleu? Tu n’y es pas allé, toi, à l’école: ça ne t’empêche pas de manger du pain. Mets donc ton gamin de bonne heure au travail; il s’en portera mieux et toi aussi!
– Pourtant, monsieur Frédéric, il y a des fois que ça rendrait bien service de savoir un peu lire, écrire et compter. Pour
qu’il soit moins bête que moi, je tâcherais de me priver de lui encore quelques années, au moins pendant l’hiver.
– Dis-moi un peu ce que tu aurais de plus si tu savais lire, écrire et compter? L’instruction, c’est bon pour ceux qui ont du temps à perdre. Mais toi
, tu passes bien tes journées sans lire, n’est-ce pas? Tes enfants feront de même, voilà tout… D’ailleurs, tu dois savoir qu’une année d’école coûte au moins vingt-cinq francs. Si tu envoies ton aîné en classe, tu ne pourras guère te dispenser de faire la même chose pour les autres: il t’en faudra de l’argent!
– Monsieur Frédéric, j’avais pensé que vous pourriez peut-être m’obtenir pour lui une place gratuite.
– Une place gratuite! Le nombre en est très limité
, des places gratuites: il y a toujours dix demandes pour chacune. N’y compte pas, Chose, n’y compte pas… Et je te répète, qu’il vaut mieux mettre ton gars à garder les cochons que de l’envoyer à l’école.»
M. Frédéric bourrait sa pipe avec rage; sa voix, ses gestes accusaient de l’impatience.
Comprenant qu’il avait des griefs contre l’instruction, craignant de le mécontenter en insistant, je m’en tins à cette unique tentative. Et mes enfants n’allèrent pas en classe.

Pour les choses de la culture, je n’étais
pas de ceux qui aiment à se lancer dans les nouveautés, dans les frais, sans 194savoir ce que seront les résultats. Mais quand j’étais à même de me pouvoir convaincre de la supériorité d’un outil, je l’adoptais sans retard. C’est ainsi que, dès mon entrée à la Creuserie, je m’étais muni de deux bonnes charrues qui faisaient plus vite que l’araire du bien meilleur travail. J’aurais voulu décider le régisseur à faire chauler nos terres, sachant que tous ceux qui avaient expérimenté la chaux s’en déclaraient enchantés. Mais M. Parent, toujours craintif, faisait la grimace, objectant que ça entraînerait des frais trop considérables. Il s’en tenait au but essentiel de pouvoir verser au propriétaire une somme au moins équivalente à celle qu’il lui avait remise l’année d’avant. C’est qu’en effet, s’il y avait régression, M. Frédéric, sans admettre de raisons, témoignait de sa mauvaise humeur et de son dépit:
«
Bientôt les revenus de mes propriétés ne suffiront plus à payer l’impôt!…’’
Cependant nous nous entendions, les métayers des six domaines, pour revenir fréquemment sur cette question de la chaux; nous insistâmes si fort que M. Parent finit par en parler au maître qui
répondit de son air le plus bourru:
«Si j’avais voulu m’occuper moi-même de mes biens, il est clair que je ne vous aurais pas pris comme régisseur! Arrangez-vous à tirer des domaines tout ce qu’ils peuvent donner, de façon que les bénéfices aillent en augmentant. Il ne m’appartient pas de vous indiquer les meilleurs moyens d’y parvenir. Ceci est votre affaire et non la mienne.»
M. Parent restait donc perplexe, hésitant entre la crainte des débours à faire
tout de suite et le désir d’augmenter les rendements futurs. Mais la crainte l’emportait et nous en restions là.
Or, le propriétaire étant venu nous voir à la maisson, il me demanda si la récolte s’annonçait bonne.
«Ni bonne, ni mauvaise, monsieur Frédéric; elle serait 195certainement bien meilleure si nous avions de la chaux.
– Ça donne de bons résultats, cette chaux?
questionna-t-il d’un air indifférent, tout en faisant des moulinets avec sa canne autour de la tête d’un gros chardon.
– Oh! oui, monsieur Frédéric. On rentre souvent dans ses frais dès la première
année; les récoltes d’avoine et de trèfle qui viennent après sont bien meilleures, laissent un bénéfice clair. Et les avantages ensuite semblent se continuer assez longtemps.»
Le propriétaire partit sans
un mot; il s’en alla chez Primaud, de Baluftière, chez Moulin, du Plat-Mizot, et, successivement, dans tous les domaines. S’étant ainsi convaincu de l’unanimité des avis, il donna immédiatement au régisseur l’ordre de nous satisfaire.
Trois jours après, M. Parent
nous annonça qu’il s’était entendu avec les charretiers de Bourbon pour faire mener de la chaux dans nos guérets.

Par
économie aussi, Victoire était opposée à toute réforme dans les choses la concernant. En raison du perfectionnement des petits moulins du pays, il était devenu possible de faire séparer le son d’avec la farine. Beaucoup commençaient à user de cette amélioration il y en avait même qui, remplaçant le seigle par le froment, mangeaient du vrai pain de bourgeois. De ces derniers, par exemple, on parlait avec un peu d’ironie, disant qu’ils en faisaient trop et couraient aux abîmes.
Sans aller aussi loin d’un seul coup, tout en continuant
à mettre dans chaque sac deux mesures de froment et trois de seigle, j’aurais désiré faire sortir le son. A chaque envoi de grain au moulin, je faisais la même proposition que désapprouvait Victoire.
«
Il faut déjà payer les domestiques assez cher, ce n’est pas la peine de les nourrir au pain blanc.»
196Pour
vaincre cette résistance obstinée, je m’avisai, d’accord avec le meunier, d’un stratagème qui réussit très bien. Donc en nous rapportant la provision, il s’excusa d’avoir retiré le son ainsi qu’il faisait à présent pour presque tout le monde. Je le tançai d’un ton de mauvaise humeur. Mais nous avions de la farine pour un trimestre. A la suite, Victoire elle-même n’osa pas proposer de revenir en arrière. A partir de ce moment, nous eûmes toujours du bon pain, d’autant meilleur que je baissai progressivement la proportion de seigle, jusqu’à arriver à la supprimer tout à fait quand la moyenne de nos récoltes de blé eut augmenté, du fait de l’adoption de la chaux.
Ce fut un beau jour
vraiment que celui où je vis trôner sur la table la miche réservée de mon enfance et que je taillai dans cette miche appétissante le pain de tout le monde. Les jeunes d’aujourd’hui trouvent médiocre notre pain de bon froment pour peu qu’il soit un peu dur. Ah! s’ils étaient remis pour quelque temps au pain noir et graveleux d’autrefois, ils apprendraient vite à l’apprécier mieux!

Je cite comme caractéristiques ces trois faits d’entrave aux idées nouvelles, mais il s’en produisit bien d’autres, de la part de M. Gorlier au point de vue de l’amélioration
générale, de la part de M. Parent pour les choses de la culture, de la part de ma femme pour celles de la cuisine

XXXII
Il est des années de grand désastre
qui jalonnent tristement la monotone existence de l’homme des champs. Ainsi en fut-il de 1861 pour ceux de ma génération. Et, pour ce qui me concerne, cette année fut deux fois maudite puisqu’il 197m’advint, en plus de ma part de la calamité collective, une catastrophe particulière.
Vers la fin du mois d’avril, mettant au joug pour la première fois deux jeunes taureaux, je fus, dans une minute de malheur, renversé par eux et piétiné. Résultat: une jambe cassée, deux côtes défoncées, sans compter les lésions et meurtrissures.
Le docteur Fauconnet
qui vint me raccommoder, après un martyre de presque deux heures, me banda la jambe avec des copes de bois, des bandes de toile et me condamna à quarante jours de lit.
Ce fut
atroce; des fourmillements passaient dans ma jambe malade; j’avais le corps moulu, brisé; la fièvre s’en mêla les deux premières semaines au point qu’on put craindre des complications graves provenant de quelque lésion interne…
Les voisines qui
, sous prétexte de me faire visite, jacassaient sans fin autour de mon lit, m’énervaient fort, – et pareillement m’agaçaient tous les bruits du ménage: le pilonnement des sabots ferrés sur le cailloutis, le tintamarre des marmites, le heurt des assiettes et des cuillers, les conversations même. Aux mauvais jours, Victoire aussi s’énervait, pleurait.
Le
médecin, qu’elle envoya quérir à plusieurs reprises, ne venait qu’à son heure – tard dans l’après-midi ou le lendemain.
A la campagne on a bien le temps de mourir dix fois, comme on dit, avant que
d’être secouru. Et ce n’est pas l’un des moindres inconvénients de la vie paysanne, en notre pays de fermes isolées surtout.
Le docteur Fauconnet était d’autant moins exact
que, féru de politique, il passait journellement plusieurs heures au café. Républicain, il faisait une opposition acharnée aux gros bourgeois du pays comme au gouvernement de Badinguet. C’est par lui que juraient tous les «avancés» de Bourbon. Les 198soirs de beuverie, il s’en trouvait toujours quelques-uns pour aller crier devant sa porte: «Vive le docteur! Vive la République!» Cela l’enchantait, mais consternait son vieux père retiré dans son château d’Agonges. Quand je fus plus tranquille et en état de causer, M. Fauconnet m’entretint des sujets qui lui étaient chers. Il voulait l’impôt sur le capital, la suppression des armées permanentes et des prestations, l’instruction gratuite. Il me parlait de Victor Hugo, le grand exilé, et plaignait les victimes du coup d’État de 52. Puis il en arrivait à larder d’épigrammes le maire et les adjoints de Bourbon. Toutes les municipalités, assurément, font des bêtises; tous les maires pratiquent plus ou moins le favoritisme et il n’est pas difficile à quelqu’un d’un peu calé de leur faire de l’opposition. Mais bien que le docteur eût l’air de parler raison, je ne savais trop s’il convenait de le prendre au sérieux. Car ce grand tombeur de bourgeois vivait lui-même en bourgeois… Certes, il eût plus fait pour le peuple en allant voir ses malades régulièrement, en leur comptant ses visites moins cher qu’en pérorant chaque jour au café devant bocks frais ou liqueurs fines!
En tout cas, j’avais pour mon compte
d’autres sujets d’intérêt que les discours du docteur. Me voit-on cloué au lit juste au moment où commençaient les grands travaux, obligé de laisser toute initiative aux domestiques! Notre petit Jean, avec ses quatorze ans, ne pouvait encore prétendre à diriger. J’étais toujours à me demander comment les bêtes étaient soignées, si l’on faisait du bon travail, si on ne lambinait pas trop. A mesure que s’atténuait le mal, croissait mon inquiétude. Mais j’eus beau rager, m’énerver, il me fallut bien attendre.
Quelle joie presque enfantine à l’heure où, mon pansement défait, je pus me lever, circuler. Ma jambe demeurait encore faible, mais je n’étais pas du tout boiteux. De jour en jour, m’aidant d’une grosse canne de chêne, je m’éloignai 199davantage de la maison et fus heureux, visitant mes champs, de constater que les récoltes semblaient belles. Je pensais:
«Mon
accident nous a coûté cher, mais grâce à Dieu l’année s’annonce bonne, nous pourrons tout de même sortir avec honneur de cette mauvaise passe.»

Hélas! je comptais sans la grêle
qui, le 21 juin, nous vint ravager de façon atroce. On eut, au plein de ce jour d’été, une soudaine impression de nuit, tellement le ciel devint noir et livide. Les éclairs sans fin zébraient tous les points de l’horizon; et, après chaque zigzag de feu, tonnait la foudre en crescendo. Et les grêlons de s’abattre, gros comme des œufs de perdrix, puis comme des œufs de poule, défonçant les toitures et cassant les vitres. Puis la mitraille dégénéra en averse et notre maison fut inondée. Le sol étant plus bas que celui de la cour, par toutes les grandes pluies il entrait de l’eau par-dessous la porte. Mais cette fois il en pleuvait aussi du grenier par tous les interstices des planchers; il en tombait sur les ciels de lit, sur la table et sur l’armoire; elle ruisselait entre les cailloux pointus de la cuisine, et, dans la chambre, tous les trous du sol étaient autant de petites mares. Les femmes interrompirent leurs plaintes et gémissements pour mettre des draps sur les meubles – bien tard.
Quelle triste promenade quand on put s’aventurer dehors! Autour des bâtiments, les débris de vieilles tuiles moussues s’amoncelaient au long des murs. Du côté de l’ouest surtout, il y avait de grands trous dans la toiture qui laissaient voir les lattes grises du faîtage dont beaucoup même étaient brisées. La campagne apparaissait meurtrie, sous l’effeuillement prématuré des haies et des arbres. Les pétales d’églantine, les grappes d’acacia s’amalgamaient sur le sol parmi les brindilles, feuilles et menues branches. Parmi ces débris pitoyables, l’on trouvait en grand nombre des petits cadavres d’oisaux aux plumes 200hérissées. Les céréales n’avaient plus d’épis; leurs tiges plus ou moins brisées s’inclinaient, s’emmêlaient en un fouillis lamentable. Les foins, englués de boue, aplatis comme avec des maillets, étendaient sur les prés, comme un emplâtre sale, leur masse vaseuse. Les trèfles montraient l’envers de leurs feuilles criblées. Les pommes de terre avaient leurs fanes brisées. Les légumes du jardin n’existaient plus
Le vallon entier avait souffert autant: à Bourbon, à Saint-Aubin, à Ygrande, la ruine était partout complète.
Il n’y eut guère que les
ouvriers du bâtiment pour bénéficier de cette catastrophe. Demandés partout en même temps, maçons et couvreurs, pendant de longs mois, ne surent où donner de la tête. Les tuileries, dès le lendemain prises d’assaut, épuisèrent d’un coup leurs réserves. Et la fabrication courante n’étant pas en mesure de répondre à ces besoins anormaux, plus d’un propriétaire fut obligé d’avoir recours à l’ardoise pour faire recouvrir ses bâtiments éventrés. C’est ainsi que l’on voit encore, par-ci par-là, des toitures dont un côté est de tuiles et l’autre côté d’ardoises; les vieux comme moi savent tous que ce sont là des souvenirs de la grande grêle de 61.
Pour
recueillir les débris informes et sans valeur presque qui tenaient lieu de récoltes, il fallut bien plus de temps qu’à l’ordinaire. Le foin, souillé et poussiéreux, rendit les bêtes malades. Le peu de grain qu’on put tirer des céréales fut inutilisable autrement que pour faire de la mauvaise farine à cochons. La paille même, trop déchiquetée, fit piètre usage. On fut obligé de réduire à rien les litières. Il fallut acheter du grain pour semer et du grain pour vivre
Mes quatre sous d’économie sautèrent cette année-là; je fus même obligé de quémander une avance d’argent au régisseur pour pouvoir payer mes domestiques.

XXXIII
201En raison
du préjudice que lui causait la catastrophe, M. Gorlier passa tout l’automne et une partie de l’hiver à Franchesse. Il était d’une humeur impossible, sacrait à tout propos, et ne prenait même plus la peine de teindre sa barbe, dont les poils clairsemés étalaient leur blanc sale sur le cramoisi du visage.
Il partit néanmoins
courant janvier vers les pays du soleil où il mourut subitement, d’une attaque d’apoplexie, moins de quinze jours après. On prétendit que mademoiselle Julie s’était appropriée le magot du défunt. En tout cas, craignant sans doute de se rencontrer avec les héritiers, elle ne revint jamais plus.

La propriété
échut à un neveu, un certain M. Lavallée, officier d’infanterie dans une ville du Nord, qui, en suite de cette aubaine, donna sa démission et vint au cours de l’été s’installer à la Buffère avec sa famille.
Le dimanche qui suivit son arrivée, il nous convoqua au château, le régisseur et tous les métayers. Du château, je ne connaissais encore que la cuisine. Mais on nous fit entrer, ce jour-là, dans une belle pièce si bien cirée qu’on avait peine à se tenir debout. Le père Moulin, du Plat-Mizot, fut près de s’étaler par terre
, et cela nous mit en joie. Seulement nous n’osions éclater, de peur d’être inconvenants. Nous nous tenions non loin de la porte, debout et silencieux, lorgnant toutes les choses étonnantes qui s’offraient à notre regard. Il y avait des fauteuils et des canapés garnis d’une étoffe à fleurs bleues, 202avec des franges, qui semblaient étonnamment moelleux. Une petite table devant la cheminée était recouverte d’un tapis s’appareillant aux fauteuils et je vis, après un moment, que le papier des murs portait aussi des fleurs bleues semblables. Sur la cheminée, en marbre rose veiné de rouge, trônaient une belle pendule jaune sous globe et des flambeaux à six branches garnies de bougies roses. Ces objets se répétaient dans une grande glace à l’encadrement voilé de gaze prenant appui sur la cheminée. De chaque côté, dans des jardinières à fleurs peintes s’adaptant à de délicats guéridons, des plantes aux larges feuilles vertes, presque semblables à celles qui poussaient aux abords de la source de mon Grand Pré. L’un des angles était occupé par une étagère en joli bois découpé sur laquelle s’accumulaient des bibelots de toutes sortes: statuettes, petits vases et photographies. L’unique meuble, en plus de la table, était une sorte de gros coffre en bois d’un rouge tirant sur le noir dont je ne devinais pas l’usage: je questionnai tout bas M. Parent qui m’apprit que c’était un piano. Cette belle pièce ne contenait, en somme, que de belles choses inutiles. Je songeai à notre cuisine noire au béton dégradé, à notre chambre avec ses monticules et ses trous, me demandant s’il était juste que les uns soient si bien et les autres si mal!
Nous étions là depuis
dix minutes à peu près quand parut M. Lavallée. C’était un homme d’une quarantaine d’années, plutôt petit, blond, mince et très remuant. Il nous fit asseoir sur les beaux fauteuils à fleurs bleues, prenant la peine de les aligner lui-même, face à la porte-fenêtre qui ouvrait sur le parc. M. Parent, et Primaud, le mangeux de lard, se partagèrent un canapé. Le propriétaire s’assit en face de nous et après un temps d’observation nous posa différentes questions sur nos familles, nos terres, notre manière d’exploiter. Il se dit déterminé à faire de la bonne culture, ajoutant qu’il comptait sur nous tous pour entrer dans ses vues.
«203Il faut que, d’ici quelques années, nous puissions briller dans les concours
M. Parent, très ému, approuvait en bredouillant, agitant sa grosse tête et roulant ses gros yeux
, la lèvre inférieure pendante plus encore qu’à l’ordinaire. Le maître dut juger, dès cette première entrevue, qu’il n’était pas homme à révolutionner la culture: peu de temps après il lui signifiait son congé.
Le successeur, M. Sébert,
jeune homme à figure fermée, plutôt rude, avait fait ses études dans une grande école d’agriculture. Il prit ses fonctions à la Saint-Martin, à l’époque même où le propriétaire quittait la Buffère pour aller passer l’hiver à Paris. Après examen de mon cheptel, il déclara du premier coup qu’il faudrait tout changer.
«Soignez vos bœufs, nous les vendrons; nous vendrons aussi les vaches dès qu’elles auront leurs veaux, nous vendrons de même les génisses, les moutons, les cochons; et nous achèterons d’autres bœufs, d’autres vaches, d’autres moutons, d’autres cochons, – des bêtes sélectionnées, de bonne race.»
Dans les six domaines il dit la même chose
. Nous eussions compris qu’il sacrifiât les animaux inférieurs; mais nous trouvâmes étrange qu’il voulût tout faire vendre, les bons et les mauvais.
Chaque
semaine, cet hiver-là, il nous fallut circuler nuitamment sur les routes et nous geler pendant des heures sur quelque foirail. Nous allions jusqu’à Cérilly, Cosnes, et le Montet – à des vingt ou trente kilomètres. Randonnées fatigantes, ennuyeuses et coûteuses – car on ne pouvait revenir sans manger, et les aubergistes font payer cher leurs mauvaises ratatouilles. D’autre part le travail des champs ne se faisait pas, pendant qu’on voyageait ainsi!
Cependant M. Sébert, quand il s’agissait d’acheter, ne taquinait guère:
«204Voici une bête convenable, disait-il, je veux l’avoir; les bonnes bêtes ne sont jamais trop chères.»
Furieux contre
cet original qui nous ruinait, nous disions entre métayers:
«
Il est commode de se passer des fantaisies quand on roule sur l’argent des autres
Le
propriétaire revint en avril. A sa première visite il me demanda:
«Eh bien, êtes-vous content de votre nouveau régisseur, Bertin?
– Monsieur, il aime trop
les affaires; il ne fait que vendre et acheter: ça ne peut pas gagner.
– Si, vous verrez. Il renouvelle vos cheptels en bêtes
choisies. D’ici deux ou trois ans, vous tiendrez les concours et vous aurez des prix.»
Dans
le temps que M. Lavallée resta à la Buffère, M. Sébert s’en tint à nous faire vendre celles des bêtes nouvelles qui présentaient quelques défectuosités. Mais après son départ, l’histoire de l’année précédente recommença. Sans même donner de motifs, par caprice pur, nous semblait-il, il fit de nouveau tout changer.
Au printemps suivant, devant l’unanimité de nos plaintes, le bourgeois comprit enfin que son régisseur l’avait roulé
– qui, de par les stipulations de leur contrat, devait toucher, en plus de son traitement fixe, cinq pour cent sur les ventes et autant sur les achats. Cette clause expliquait assez pourquoi il avait vendu et acheté sans relâche. M. Lavallée voulut lui donner congé tout aussitôt; mais le sous-seing portant engagement pour six années, il demanda pour consentir à s’en aller une indemnité de trente mille francs, puis accepta de transiger à vingt mille. Le malin avait certainement économisé, au cours de ses deux années de gérance, une somme au moins égale, sinon supérieure. Il s’en fut en Algérie, devint là-bas 205un gros propriétaire vigneron sans doute très respecté – comme doit l’être en tous pays le possesseur d’une fortune honnêtement acquise.

Cette expérience coûteuse eut l’avantage de dégoûter le maître de ses projets de culture savante. Ça ne lui disait plus rien de devenir le Monsieur qui a des prix dans les concours
! Nous lui certifiâmes d’ailleurs que les récompenses n’allaient pas toujours aux plus méritants et que pour les lauréats même le résultat se soldait en tracas et en perte D’autre part, il commençait de moins se plaire à la Buffère, et sa femme s’y ennuyait ferme. Dès lors M. Lavallée n’eut plus d’autre ambition que de tirer de ses biens le plus d’argent possible. Il en garda personnellement la direction et s’adjoignit simplement, au titre de garde particulier chargé des comptes, un jeune homme de Franchesse, nommé Roubaud, qui savait lire et écrire. Nous eûmes, nous, les métayers, une liberté plus grande, et les choses n’en allèrent que mieux.

XXXIV
Les deux enfants du maître, Ludovic et Mathilde, venaient souvent chez nous avec leur père, ou bien avec quelqu’un des domestiques. Ludovic était de l’âge de notre Charles; la petite avait trois ans de moins. Or, je fus bien étonné d’entendre un jour la cuisinière, et un autre jour le cocher, employer vis-à-vis de ces enfants les termes «Monsieur» et «Mademoiselle». Je m’informai auprès du cocher pour savoir s’il était obligé de leur parler ainsi. Il m’assura ne pouvoir s’en dispenser, ajoutant au surplus qu’il en allait de même à l’égard de tous les petits bourgeois, fussent-ils encore 206au berceau. Je transmis cela chez nous, disant qu’on devrait s’en souvenir le cas échéant. Tout le monde se mit à rire:
«A ces deux crapauds-là «Monsieur» et «Mademoiselle», c’est trop fort!» fit la servante.
Ils étaient en effet rudement insupportables, le «Monsieur» et la «Demoiselle»
. En compagnie de leur père, ils se tenaient à peu près tranquilles; mais avec les domestiques, ils faisaient déjà le diable à quatre, et ce fut bien autre chose lorsqu’ils eurent pris l’habitude de venir seuls. A la maison ils furetaient partout, dérangeaient tout, faisaient choir avec des bâtons les paniers accrochés aux solives, montaient avec leurs souliers boueux sur les bancs et même sur la table cirée. Dehors ils effarouchaient la volaille, séparaient les poussins de leur mère, poursuivaient les canards jusqu’à les exténuer, si bien que deux en crevèrent un beau soir. Ils ouvrirent une fois les cabanes à lapins – une douzaine prirent la clef des champs et plusieurs furent perdus. Une autre fois, ils firent s’éparpiller les moutons qu’on eut mille peines à rassembler. Au jardin, ils couraient au travers des carrés, sur les semis frais et les légumes binés; ils secouaient des prunes encore vertes, détachaient des poires inutilisables. Bref, comme personne n’osait leur faire de remontrances, ils devenaient de vrais petits tyrans. La fillette surtout paraissait d’autant plus heureuse qu’elle nous voyait plus consternés de ses frasques. Je risquais parfois une timide observation:
«Mais voyons, mam’selle Mathilde, vous faites du mal; ce n’est pas gentil… »
Elle souriait malicieusement
:
«
Ça m’amuse, moi, là…» Et continuait de plus belle.
Contre cette raison, toute réplique était vaine.
Sans tarder ils voulurent prendre pour camarade de jeux notre petit Charles; et comme lui ne s’en souciait guère, nous le poussions à accepter, sa mère et moi:
«207Allons, va t’amuser avec monsieur Ludovic et mam’selle Mathilde, puisqu’ils sont assez aimables pour vouloir de toi.»
Mais le pauvre gamin faisait peu de cas de cet honneur. Jouer avec des camarades auxquels il fallait dire «
Monsieur» et «Mademoiselle» lui semblait une corvée bien plus qu’un plaisir.
L’expérience prouva bientôt qu’ils souhaitaient l’avoir surtout pour le traiter en esclave, le harceler au gré de leur fantaisie.
Ils l’emmenèrent un jour dans le parc du château où M. Lavallée venait de faire édifier une balançoire à leur intention. Il dut les pousser l’un après l’autre, plus ou moins vite, selon leurs indications, et aussi longtemps qu’ils en
eurent le désir. Puis ils le firent asseoir à son tour sur la planchette et le poussèrent tout de travers et violemment, riant bien fort parce qu’il avait peur. Cela l’effrayait, en effet: il craignait d’en arriver à heurter les poteaux; et, la tête chavirée, croyait voir en dessous le sol s’ouvrir. Il leur criait de cesser, d’une voix suppliante, mais eux, par taquinerie, de pousser plus vite et plus mal. Quand il put descendre, pâle et tremblant, – tout «virou» comme on dit, il fut obligé de s’asseoir sur le gazon pour ne pas tomber.
«Ah! ce qu’il est poltron tout de même firent les petits bourgeois, enchantés.
Ils croquaient des bonbons. Ludovic, qui avait bon cœur
au fond, en offrit à Charles.
«Prends donc, ça te remettra…»
Mais sa sœur intervint:
«Maman a défendu qu’on lui en donne… Tu sais bien qu’il n’est pas un petit garçon comme toi; lui et ses parents sont les «instruments» dont nous nous servons.»
Je ne pus me défendre d’un
malaise, d’un sentiment de 208colère et de révolte, quand mon pauvre gas me rapporta ces paroles. Non pas à l’égard de la méchante fillette, mais bien contre sa mère, qui lui inculquait ainsi le mépris des travailleurs. Je me pris à détester cette grande molle aux allures langoureuses et au regard hautain qui passait ses journées – au dire des domestiques – à demi couchée sur un canapé, en longues flâneries coupées de petites séances de piano.
«Les instruments te valent bien, poupée! pensais-je; sans eux tu crèverais de misère avec toute ta fortune: car de quelle besogne utile es-tu capable?»
Une autre fois, les enfants
s’amusaient à l’équipage. Charles, faisant naturellement le cheval, était attaché par le haut des bras avec de longues ficelles dénommées guides dont Ludovic tenait les bouts par derrière – cependant que Mathilde, avec conviction, claquait un petit fouet qui était mieux qu’un jouet.
«Hue! Hue donc!»
Le cheval faisait le rond comme dans un manège autour du conducteur qui ne bougeait guère. Vint un moment où, fatigué, il ne voulut
plus trotter. Mais cela ne faisait pas l’affaire de Mathilde.
«Hue! Hue donc! Veux-tu courir!…»
Et comme il
ne mettait nulle hâte à obéir, elle le cingla d’un coup de fouet qui lui zébra la figure. Charles se mit à pleurer, silencieusement, pour ne pas faire d’éclat en raison de la proximité du château. Ludovic s’approcha, remué de ses larmes.
«Elle t’a fait mal?
– Oui, monsieur Ludovic.
– Ce n’est rien: il faut tamponner ça avec de l’eau fraîche.
»
Il l’entraîna jusqu’à la cuisine du château où la bonne, avec une serviette mouillée, mit de la fraîcheur sur le sillage rouge
et brûlant de sa joue.
Mathilde regardait, sans pitié:
«209C’est bien fait: il ne voulait pas courir, le cheval.»
Il se trouva que madame
Lavallée vint à un moment donner des ordres pour le dîner; elle se fit mettre au courant, puis trancha:
«
Mathilde, c’est très mal! Ludovic, il ne faut pas permettre à ta sœur d’agir ainsi.»
Et s’adressant
ensuite à Charles:
«Vois-tu, mon garçon, Mathilde est vive; quand tu joues avec elle, il ne faut pas la contrarier.»
Elle lui fit donner par la cuisinière un biscuit avec un peu de vin, puis les renvoya tous
les trois:
«
Allons, retournez jouer; et tâchez de ne plus vous battre.»
A la suite de cette aventure, Charles
évita le plus possible ses deux tyranneaux. Il s’en venait avec moi dans les champs; il se cachait pour leur échapper. Un jour, gardant les vaches dans un pré de bas-fond très humide, il s’était amusé à faire une «grelottière». (C’est une sorte de petit panier ovale qu’on tresse avec des joncs et dans lequel on met, avant de le boucher tout à fait, de menus cailloux qui font ensuite, lorsqu’on agite l’objet, un vague bruit de grelots.) Le frère et la sœur étant allés relancer mon gamin jusque là-bas, Mathilde eut envie de ce jouet rustique que Charles refusa de lui donner, car il lui en voulait toujours du coup de fouet. Et comme elle insistait, cherchait à le lui enlever, il la repoussa très en colère:
«
Tu m’embêtes, à la fin, tu l’auras pas… Et je veux plus te dire «Mademoiselle». Tu n’es qu’une ch’tite méchante gatte.»
Alors elle se mit à geindre:
«Je le dirai à maman, oui! oui! oui!… Je lui dirai que tu m’as frappée, que tu m’as injuriée, vilain paysan… Et vous quitterez la ferme, tes parents et toi.»
210Elle
partit en bougonnant, furieuse de l’offense.
Ludovic, au bord
d’un mare voisine, s’occupait à lancer des pierres sur les grenouilles qu’il apercevait hors de l’eau. Après que sa sœur se fut éloignée, il revint auprès de Charles.
«Tu sais qu’elle est capable, en effet, de le dire à maman; tu as eu tort.
– Ça m’est égal
! Je peux plus supporter ses taquineries. Je veux plus que vous veniez me trouver ni l’un ni l’autre: vous me prenez pour votre chien
Là-dessus
il rassembla les vaches et les ramena, le laissant à ses grenouilles.
M. Lavallée vint le soir même nous
entretenir de cet incident car Mathilde n’avait pas manqué de tout rapporter selon sa promesse. Le maître, d’ailleurs, parla sans acrimonie:
«
Décidément, nos enfants ne s’entendent pas. J’ai interdit aux miens de venir trouver Charles et je veillerai à ce qu’ils tiennent compte de mes ordres.»
Après
une semaine ils revinrent comme auparavant bien entendu, et les mêmes ennuis s’en suivirent. Leur départ pour Paris ne tarda plus guère, heureusement.
Je sus plus tard par le jardinier
qui le tenait de la cuisinière, que madame Lavallée avait été très mécontente de l’affront fait à sa fille. Pour un peu, elle eût exigé notre départ que la bonne petite demandait à hauts cris. Mais le mari avait refusé de prendre au tragique cette querelle d’enfants.

L’année
suivante, Charles, touchant à ses treize ans, commençait à s’occuper régulièrement ce me fut un prétexte pour dire aux petits bourgeois qu’il n’avait plus le temps de jouer avec eux, et je pus éviter le recommencement de la camaraderie tyrannique dont ils auraient continué à l’honorer sans aucun doute.

XXXV
211Ma mère se faisait très vieille et n’était pas heureuse. Elle habitait toujours au bourg de Saint-Menoux la même
bicoque et, bien que toute courbée par l’âge, elle continuait à faire des journées autant que le lui permettaient ses rhumatismes. Mais, depuis plusieurs années, il lui devenait difficile à la mauvaise saison de quitter le coin du feu.
Aux
environs de Noël, quand nous avions tué le cochon, je lui portais toujours un panier de lard frais avec un peu de boudin. Lors de ma visite habituelle, à la fin de l’année 65, je la trouvai alitée, souffrante et changée. Son rhumatisme l’immobilisait depuis des semaines, et personne ne s’occupait d’elle en dehors d’une autre vieille journalière, sa voisine, qui lui apportait ses provisions, lui aidait à faire son lit.
«Je vais pourtant finir là toute seule… On me trouvera morte un beau matin
Alors elle
se mit à déblatérer contre mes frères et leurs femmes, puis contre moi-même. Toute la rancune amoncelée en ce vieux cœur aigri s’épancha en paroles amères. Il ne lui restait plus rien des petites ressources qu’elle avait apportées en quittant la communauté: – elle prétendait que mes frères, à ce moment, l’avaient grugée. Soupçon né sans doute d’une suggestion de commère malveillante, grandi au cours de ses longues réflexions solitaires, mué en certitude. Elle tenait mes frères pour des garnements, ma belle-sœur Claudine pour une saleté. Elle répétait à satiété ces mots vengeurs:
«
Les garnements! la saleté!»
Ses
longues mains sèches sorties des couvertures faisaient des gestes de menace, et parfois elle se soulevait toute en une 212furieuse exaltation. Cette attitude, sa physionomie plus sombre et plus dure que jamais, l’envol des mèches grises échappées du serre-tête noir lui donnaient un air de sorcière lançant l’anathème.
Je m’efforçai de la
ramener à un plus juste sentiment des choses et j’entrepris d’allumer du feu, car il faisait froid.
«
Ne fais pas tant brûler de bois; tu vois qu’il ne m’en reste plus guère!» me dit-elle alors.
Sa provision était maigre, en effet:
quelques morceaux épars au coin de la cheminée et deux ou trois brouettées de grosses bûches non fendues entre l’armoire et le lit. Elle reprit:
«Je l’ai tellement ménagé que j’ai laissé geler mes pommes de terre. D’ailleurs, la maison est glaciale; il vient du vent par la trappe du grenier.»
Les pommes de terre
en tas sous la maie débordaient au travers de la pièce. Celles de dessus étaient dures comme des cailloux, mais les autres n’avaient pas de mal: je le dis à ma mère pour la consoler.
Quand il y eut du feu, je
lui vins en aide pour se lever, mettre la soupe en train; je fendis le reste des grosses bûches et pus me procurer dans un domaine voisin deux bottes de paille tout de suite mises en place au grenier pour empêcher le froid de venir par la trappe.
En mangeant,
la pauvre femme se montra d’un peu meilleure humeur; elle me parla de Catherine, sa préférée, qui lui envoyait chaque année, à l’époque de la Saint-Martin, l’argent de son loyer. De plus elle lui avait apporté lors de son voyage au pays une grosse provision de bonnes choses: sucre, café, chocolat, même une bouteille de liqueur.
«Si je pouvais lui faire savoir comme je suis, gémit-elle, bien sûr elle m’enverrait un colis de friandises.»
Me rendant à son
désir, je fis écrire par le maître d’école une lettre pour la Catherine. Je commandai ensuite à un mar213chand une voiture de bois que je payai d’avance. Enfin, donnant une pièce à la vieille voisine, et sous promesse de dédommagement régulier, je la chargeai de veiller sur ma mère de façon suivie.
A la réflexion cela m’apparut encore insuffisant et je voulus voir mes frères. Ils s’étaient quittés depuis déjà longtemps. Mon parrain, métayer à Autry, avait eu des malheurs sur ses bêtes, et deux de ses enfants avaient été longtemps malades. Louis, à Montilly, faisait bien ses affaires – ce dont la Claudine se montrait fière et un peu arrogante.
J’allai donc le lendemain les
relancer l’un après l’autre et leur exposer ce que je croyais être notre commun devoir au sujet de notre mère, mettant en avant ce que je venais de faire pour elle. Louis prit l’engagement de payer son pain. Mon parrain promit de l’entretenir de légumes et d’envoyer sa plus jeune fille pour avoir soin d’elle quand son rhumatisme la tiendrait alitée.
Je rentrai à la Creuserie le troisième jour,
assez content de moi. Grâce à mon initiative, la brave femme ne manqua pas du nécessaire au cours des trois années qui lui restaient à vivre. Et j’eus de ce fait la conscience plus tranquille.

XXXVI
Nos enfants devenaient forts. J’étais très satisfait de
notre aîné qui avait du goût et du courage au travail. Il labourait bien et commençait à me suppléer pour les pansages. Assez dépensier par exemple – tous les dimanches il se rendait, soit à Bourbon, soit à Franchesse, et ne rentrait 214que tard dans la nuit après un bon repas d’auberge. Ah! les rares pièces de quarante sous que me donnait mon père dans ma jeunesse ne l’auraient pas mené loin, lui, et je crois qu’il aurait fait joli s’il lui avait fallu s’en contenter! Différence des temps: les affaires allaient mieux; les gages des domestiques avaient doublé, triplé; l’argent circulait davantage. Aussi s’habillait-on moins grossièrement, ce qui était raisonnable. Mais peut-être avait-on moins raison de délaisser les simples amusements d’autrefois: vijons, veillées, petits jeux avec des gages. L’auberge en venait à être le cadre obligé de tous les plaisirs.
Jean, notre second, passionné pour le billard, dansait peu et restait timide avec les filles. Nous avions à ce moment une servante déjà vieillotte et peu jolie – figure hommasse, large bouche et dents cariéesqui s’appelait Amélie, nous disions «la Mélie». C’est même un peu en raison de son âge et de son physique que nous la conservions malgré ses bien vilaines manières. Mais des servantes accortes dans une maison où il y a des jeunes gens, c’est trop scabreux ils ont toujours tendance à des rapprochements aux conséquences fâcheuses, ou bien à des brouilles, gênantes aussi.
J’avais cru m’apercevoir que cette Mélie peu attirante faisait au Jean des yeux en coulisse, des yeux d’amoureuse. Lui, grand et brun, figure régulière, moustache déjà fournie, était beau garçon, et je ne le croyais pas assez bête pour répondre à ces avances.
Un soir d’hiver, au cours de la veillée, ils allèrent ensemble broyer les pommes de terre et préparer la pâtée des cochons
dans le hangar-buanderie adossé au pignon de la grange. L’idée me vint de savoir s’ils ne profitaient pas de ce tête-à-tête pour faire quelque bêtise. Étant sorti sans faire crier la porte, je traversai la cour et m’avançai tout doucement au long de la grange jusqu’auprès du mur de branchage qui clô217turait la cabane. La lanterne éclairait faiblement l’intérieur, tout plein de la buée chaude qui se dégageait des pommes de terre. Quand elles furent écrasées, je pus voir cependant mon imbécile de gas s’approcher de la servante, l’enlacer, frotter son museau contre le sien. Ça ne dura qu’un instant: ils se séparèrent pour continuer la séance. Lui s’en fut quérir de l’eau à la mare pendant qu’elle versait sur l’amas pâteux des pommes de terre une grande vanette ou «paillasse» de son et de farine; elle se mit ensuit à démêler le tout avec l’eau qu’il apporta. Ceci terminé, ils s’étreignirent à nouveau, se suçotèrent les lèvres encore un peu. Ça n’alla pas plus loin. Quand je les vis décrocher la lanterne, je m’esquivai rapidement de façon à regagner la maison avant eux.
Je ne dis rien à Victoire que
l’incident eût navrée. Mais le lendemain, au lever, je ne pus me tenir d’attraper le Jean dans la grange et de lui passer une morale en règle.
«Une vieille comme ça, et laide comme elle est, tu devrais avoir honte!… Ailleurs, fais ce que tu voudras, mais à la maison, tiens-toi tranquille, tu m’entends bien!»
Un peu plus tard, en pansant les cochons, je menaçai la Mélie
, toute confuse, de la ficher à la porte sans explication si jamais je m’apercevais d’autre chose. La leçon dut être profitable, car je ne les vis plus recommencer leurs micmacs.

Charles
, au physique, me ressemblait, mais tenait plutôt de sa mère comme caractère. Un peu froid, un peu «en dessous» comme on dit, il avait toujours l’air d’avoir à se plaindre de quelque injustice, de nous vouloir du mal à tous. A l’aller et au retour du travail, il demeurait en arrière sous un prétexte quelconque pour ne pas se mêler au groupe commun. Quand il s’agissait le dimanche de partir à la messe, jamais non plus il n’était prêt comme tout le monde. Et quand il nous arrivait, l’hiver, d’aller passer la veillée à Baluftière, à Praulière ou au 218Plat-Mizot, lui restait le plus souvent à la maison, quitte à s’absenter seul le lendemain. Il semblait heureux d’agir en toutes choses au rebours des autres. Et pas obligeant pour deux sous! N’étant pas bouvier, il ne voulait en aucune circonstance s’occuper du pansage. Le dimanche, il lui arrivait de rester à la maison tout le jour et de disparaître juste l’heure de donner aux bêtes, malgré qu’il sût bien son frère parti et que je restais seul pour tout faire, car le petit domestique était souvent absent, lui aussi. Ce qui me mettait en rage plus que tout c’est que le «mâtin», si mal plaisant chez nous, se montrait volontiers causeur aimable avec les voisins.
Il ne me semblait pas pourtant que nous
fissions de différence entre son frère et lui, et qu’il fût autorisé à nous taxer d’injustice. Dès qu’il eut seize ans, je lui remis autant d’argent qu’à l’aîné pour ses menus plaisirs. Victoire leur achetait toujours en même temps des effets pareils. Je ne pouvais comprendre quels motifs le rendaient si grincheux. Il n’y avait sans doute pas de motifs, à vrai dire: c’était sa tournure d’esprit naturelle de voir les choses du mauvais côté, rien de plus. Peut-être ses embêtements d’enfance avec les petits bourgeois avaient-ils contribué à lui aigrir le caractère? Peut-être aussi éprouvait-il un semblant de jalousie de la petite suprématie qu’assurait au Jean son rôle de bouvier

Clémentine, la cadette,
souvent affectueuse et courageuse, parfois épineuse aussi, se montrait d’autant plus aimable que l’on était plus disposé à satisfaire ses caprices. Comme toutes les jeunes filles, elle avait la manie de se vouloir belle. Certes, on n’avait pas encore idée à cette époque du luxe d’à présent, mais on s’éloignait déjà beaucoup de la simplicité de ma jeunesse. Les bonnets à dentelle du moment coûtaient cher d’achat, et chers aussi de repassages fréquemment renouvelés. Et les robes commençaient à se compliquer. Voilà-t-il pas que 219les couturières de Bourbon qui se tenaient au courant des modes imaginèrent de faire adopter à leurs clientes les robes à crinoline qui vous les faisaient grosses comme des tonneaux!
Les filles de la ville en furent bientôt toutes munies et celles de la campagne ne tardèrent pas à
suivre le mouvement. Clémentine insista pour en avoir une; mais j’opposai comme sa mère un veto énergique.
«Ah, non par exemple! Je ne veux pas te voir habillée comme une comédienne[1]! En voilà une idée de se rentrer dans un cercle
En vain tentais-je
de ridiculiser cette crinoline qui lui tenait au cœur. Cent fois elle en reparla et, devant la persistance de notre refus, elle fut malgracieuse pendant plusieurs semaines.
Nous lui permettions de fréquenter quelque peu les bals de la journée
; mais non de traîner la nuit aux fêtes ou assemblées – même en compagnie de ses frères ou de la servante. Victoire ayant eu cependant la faiblesse de l’accompagner deux ou trois fois le soir, la petite s’autorisait de ces précédents. Lorsqu’il y avait quelque bal en perspective, c’était quinze jours à l’avance le même refrain:
«
Dis, maman, nous irons… – Et câline: – Je t’en prie, ma petite mère!
– Tu m’embêtes, va! Nous verrons quand ce sera le jour.
»
Le jour venu
, neuf fois sur dix la maman n’était pas disposée; – et l’enfant, frémissante et colère, refoulait ses larmes à grand’peine. Les jours suivants, d’une humeur impossible, elle faisait sa besogne en rechignant sans souffler mot. J’ai souvenance d’une fournée de pain gâchée au lendemain d’une veillée dansante au Plat-Mizot, où sa mère n’avait pu la conduire en raison d’une crise de névralgie. Elle se défendit 220de l’avoir fait exprès, mais sa nervosité bougonne y fut certainement pour quelque chose.
Assez souvent d’ailleurs nous avions le contraste d’une Clémentine laborieuse, aimante et douce. Ayant fait un temps d’apprentissage chez une couturière de Franchesse, elle était habile de ses mains, confectionnait et repassait nos chemises et nos blouses. Elle s’empressait à boucler nos cravates quand nous allions en route, à nous panser, à nous envelopper les doigts quand nous nous faisions des écorchures ou des coupures, – et quand, à la taille des bouchures, nous prenions des épines, à nous les enlever avec une épingle. Quelqu’un venait-il à tousser, elle était toujours la première à faire de la tisane, une infusion de tilleul, de guimauves ou de feuilles de ronce. A cause de tous les petits services qu’elle rendait ainsi, nous l’aimions bien. Charles même devenait plus expansif en compagnie de sa sœur – je les voyais parfois se parler en confidence et rire comme des enfants.
Par malheur, la pauvre
n’était pas d’un bien fort tempérament. Quand il nous fallait l’emmener dans les champs, l’été, bien qu’on s’efforçât de lui éviter les postes trop durs, elle devenait maigre que c’en était pitié.

[1]
Se dit communément dans le sens de bohémienne.

XXXVII
Vint 70, la grande guerre, encore une de ces années qu’on n’oublie pas…
La moisson s’était faite de bonne heure; nous étions en train
de mettre en meule ou «plonjon» nos dernières gerbes quand vers dix heures du matin, le 20 juillet, M. Lavallée vint nous annoncer que le gouvernement de Badinguet 221avait déclaré la guerre à la Prusse. Et il me prit à part pour me dire que notre aîné serait appelé sans doute avant peu.
Vrai,
cette confidence me glaça! Jean venait de finir ses vingt-trois ans; je l’avais racheté lors du tirage et il était en promesse avec la fille de Mathonat, de Praulière; on devait faire les demandes au premier dimanche d’août et la noce en septembre. Quoi, on aurait le toupet de l’emmener malgré l’argent que j’avais déboursé pour le sauver du service! Hélas! je ne fus pas longtemps perplexe: cinq ou six jours plus tard il recevait sa convocation, et, le 30 juillet, il dut se mettre en route!
J’ai toujours présents à la mémoire les épisodes de cette matinée dont le souvenir compte au nombre des plus douloureux de ma vie. Je nous revois silencieux autour de la table pour le dernier repas,
Jean tout prêt pour le départ. De sa visite à Praulière pour les adieux à sa promise, il était revenu tout pâle et les yeux rouges. Il s’efforçait cependant de ne pas pleurer, essayait même de manger; mais chaque bouchée paraissait lui déchirer la gorge. Je ne pouvais rien manger moi non plus; et Charles, et le domestique, étaient dans le même cas. Sur la maie, Victoire et Clémentine préparaient le petit ballot du conscrit quelques effets, quelques victuailles. On les entendait à chaque instant soupirer, sangloter.
«
Je te mets trois paires de bas, dit ma femme d’une voix étranglée. Je ne sais pas si tu pourras les entrer dans tes souliers de soldat!
– Oh! ils sont grands, les souliers qu’on donne
», répondit-il avec effort.
Je regardais machinalement la salière de bois couleur jus de tabac accrochée au mur à proximité de la cheminée; des mouches circulaient sur le couvercle.
Jean tapotait du manche de son couteau le bord d’un plat de grès qui contenait une omelette aux pommes de terre. Des souris s’agitant sur la 222poutre firent dégringoler du grain à demi moulu: l’omelette en fut saupoudrée. Un chat miaula, quémandeur, auquel le domestique jeta à même le sol une cuillerée de soupe. De la cour, le coq un beau sultan couleur feu vola sur l’entrousse[1] fermée et, caquetant et gloussant, fit mine de vouloir descendre à l’intérieur pour ramasser les miettes comme il faisait souvent. Mais Clémentine le chassa plutôt brutalement.
Victoire reprit de la même voix rauque et saccadée:
«
Je te mets un morceau de jambon, des œufs durs, quatre fromages de chèvre… Pas de pain, tu en achèteras en route.»
De la tête, il fit signe que oui, et le grand silence pénible recommença.
Quand le paquet fut noué définitivement, Clémentine et sa mère s’assirent à côté de la maie
, s’y accoudèrent, la tête dans les mains, sans plus se retenir de sangloter très fort. Nous restions à table, nous, les quatre hommes, tristes et embarrassés, en face des aliments presque intacts que personne ne touchait plus. Cela devint si pesant que je pris le parti de brusquer les choses. Jean devait se trouver à Bourbon avec cinq ou six autres partants qu’il connaissait. Et malgré que rien ne pressât, le rendez-vous étant pour midi, je crus bon de lui dire:
«
Allons, va, mon garçon, il faut t’en aller; tu ferais attendre tes compagnons…
– En effet, l’heure approche
», répondit-il.
Il se leva et tout le monde en fit autant. La servante rentrait de garder les moutons: c’était une petite de quinze ans que nous avions prise
aux lieu et place de la Mélie; il l’embrassa.
«Au revoir, Francine.»
Il embrassa de même en disant au revoir le domestique et son frère Charles
– et ses yeux se gonflaient et ses cils s’humectaient.
«
Au revoir, petite sœur.
223Pas déjà!… Laisse-moi t’accompagner un bout de chemin…»
Clémentine et sa mère s’accrochèrent à son bras. Je pris place derrière avec
le paquet. Dans cet ordre l’on traversa la cour à pas lents pour gagner le chemin de Bourbon depuis plusieurs années transformé en route. Pas un mot ne fut échangé.
Un vent d’ouest assez fort soufflait, faisant se replier la feuillée des chênes et se tordre dans le haut les grands peupliers. Il avait plu les jours précédents et le soleil, trop pâle, n’annonçait pas encore le vrai beau temps. A Baluftière et plus loin, aux abords de deux ou trois autres fermes, des lessives séchaient, tachant de blanc les haies vertes que l’éloignement rendait sombres. On voyait dans les champs des bovins en train de paître; un merle siffla; une caille fit entendre quatre fois de suite son invite à la sagesse créancière: «Paie tes dettes!»
Après que nous eûmes fait une centaine de mètres sur la route, et comme nous arrivions à un tournant:
«Allons, laissons-le aller!» ordonnai-je d’un ton bref.
On s’arrêta, et les deux femmes
à tour de rôle d’étreindre le partant avec des larmes, avec des cris:
«
Oh! mon garçon, mon pauvre garçon, ils vont donc t’emmener, les scélérats! Je ne te reverrai plus, plus jamais…
– Jean, mon
bon frère, tu nous donneras de tes nouvelles. Ah! pourquoi faut-il que nous ne sachions pas écrire! Surtout ne te fais pas tuer, dis, mon Jean!…»
Lui, amolli tout à fait, pleurait à chaudes larmes aussi; et je sentais venir la minute où j’allais en faire autant. Je repoussai
Victoire et Clémentine; à mon tour j’embrassai le conscrit:
«
Allons, mon garçon, il te faut nous quitter. Espérons que ça ne sera pas pour longtemps.»
Et je lui remis le petit
ballot. Alors, brusquement, il se dégagea 224des chères étreintes et, après un dernier adieu de la main, partit à grands pas sans retourner la tête. Cependant que j’entraînais les femmes qui avaient des velléités de le vouloir suivre…
«
Pauvre petit, je ne le verrai plus! je ne le verrai plus!» répétait Victoire obstinée.
Elle fut trois jours sans presque rien manger
– si bien que je craignis de la voir tomber malade. Pourtant, peu à peu, dans le train ordinaire des choses, son grand chagrin se mua en tristesse latente. Et Clémentine bientôt se reprit à sourire.
On se remit donc au travail comme si de rien n’était: on
leva les avoines, les machines à battre sifflèrent et grincèrent: on commença les fumures, les labours.
Il y eut pourtant un renouveau de chagrin au sujet de Jean, lorsqu’il nous apprit, par une courte lettre, qu’on l’envoyait en Algérie, de l’autre côté du grand ruisseau. Plus que jamais sa mère le crut perdu. Mais une autre lettre nous rassura un peu dans laquelle il disait avoir fait une bonne traversée, n’être pas malheureux, et que ses camarades étaient tous des gens de par ici.
M. Lavallée
, parti pour Paris avec sa famille, avait, disait-on, repris son costume d’officier pour aller se battre.
Des événements de la guerre on ne savait pas grand’chose, sinon que c’était loin d’aller bien pour la France. Roubaud, le garde régisseur, recevait un journal, et nous allions souvent le trouver pour avoir des nouvelles. Sa maison, le soir, était toujours pleine: – il venait du monde des six domaines de la propriété et même de tout un lointain voisinage. Dans les premiers jours de septembre, le journal annonça que Napoléon était prisonnier à la suite d’une grande bataille perdue. On avait à Paris jeté bas son gouvernement et proclamé la République.
Les jours suivants, l’affaire eut son contre-coup dans nos petits pays. A
Franchesse, le maire était remplacé par Henri Clostre, 225le marchand de nouveautés, un rouge. A Bourbon, le docteur Fauconnet ceignait une écharpe convoitée depuis si longtemps. Cependant les Prussiens s’avançaient sur Paris. Et l’on parlait d’une levée parmi les jeunes gens de dix-huit à vingt ans, – ce qui me touchait beaucoup, Charles et le domestique se trouvant en passe d’être appelés. De fait cela prit corps rapidement. Nos deux jeunes, convoqués peu après, partirent dans les premiers jours d’octobre. Ce fut une répétition lamentable de la scène qui avait marqué le départ de l’aîné – et nous restâmes désolés profondément.
Je
demeurai seul avec les femmes dans ce grand domaine de soixante hectares – jusqu’au jour où je pus raccrocher le vieux Forichon que j’engageai ensuite de semaine en semaine jusqu’à la fin. Si bien qu’avec l’aide de Clémentine et de Francine, souvent avec nous dans les champs, je pus tout de même faire mes emblavures, arracher les pommes de terre avant les premiers grands gels.
Les métayers des autres fermes étaient tous dans le même cas ou à peu près. Partout on voyait les femmes dans les champs s’employer
, s’exténuer à des travaux d’hommes.
A la guerre, les choses allaient de mal en pis. On disait que les grands chefs étaient
vendus aux Prussiens et que l’un d’eux, appelé Bazaine, leur avait livré une armée entière. Ils avançaient toujours, les Prussiens; ils assiégeaient Paris; ils se répandaient dans les départements. Le journal de Roubaud les annonça successivement en Bourgogne, en Nivernais, en Berri: partout ils semaient la désolation. Des bruits alarmants se répandaient, faisant croire à leur présence toute proche: – on les annonça successivement à Moulins, à Souvigny, au Veurdre. Fausses nouvelles qui contribuaient à grossir l’inquiétude anxieuse de tous. Des idées folles germaient dans les cervelles; les gens portaient dans les fossés ravineux, les chênes creux, tout ce qu’ils avaient de précieux; un vieil avare dissimula 226son argent sous des tas de fumier, dans un de ses champs; un autre proposait de conduire en Auvergne, pour les cacher sous un pont, toutes les jeunes filles du pays.

Dans certaines communes, on organisait des gardes nationales pour tenter d’opposer une résistance aux Prussiens au cas où ils se présenteraient.
C’est ainsi qu’à Bourbon le docteur Fauconnet réunit un stock de vieux fusils et convoqua deux fois la semaine, pour faire l’exercice, tous les hommes valides de dix-huit à soixante ans. Un vieux rat-de-cave, ancien sergent d’active, eut le commandement de la milice avec le titre de capitaine; deux ex-caporaux devinrent lieutenants; les anciens soldats furent chefs de sections ou d’escouades. Aux premières séances, il y eut bien une centaine de présents auxquels on apprit à marcher au pas et en ligne, à porter le fusil et à s’en servir. A l’issue de l’exercice, la petite troupe traversait la ville en bon ordre, entraînée par le garde champêtre tambourineur et le clairon des pompiers, et encadrée par une bande de gamins enthousiastes. Le docteur exultait; il offrit plusieurs fois du vin – un litre pour trois – et du pain blanc. Mais n’eut-il pas l’idée saugrenue de faire installer à la mairie, pour parer aux éventualités possibles, une garde permanente de dix hommes. Le sergent Colardon, menuisier, chef de poste, s’esquiva le premier parce qu’on vint le chercher pour faire un cercueil.
«Travail urgent!» expliqua-t-il avec raison.
Les autres ne tardèrent pas
à faire de même, sous différents prétextes, et la mairie après quelques heures fut abandonnée. Furieux, le docteur demanda au vieux capitaine de punir les coupables avec sévérité; mais le bonhomme lui rit au nez avouant son impuissance, et le poste permanent ne fut pas renouvelé. A l’exercice, les répondants se faisaient d’ailleurs de plus en plus rares. De cinquante encore au quatrième appel 227ils dégringolèrent au cinquième jusqu’à dix-sept. A la huitième séance M. Fauconnet trouva le capitaine tout seul. Telle fut l’histoire de la garde nationale de Bourbon dont on s’amusa longtemps par la suite.

A la terreur que causait la perspective de l’arrivée des Prussiens, vinrent s’ajouter des fléaux malheureusement très réels. Ce fut d’abord
un froid précoce qui s’affirma de plus en plus rude. Puis une épidémie de petite vérole survint qui fit bien des victimes. Chez nos voisins de Praulière, le mal sévit si violemment qu’il causa, aux environs de Noël, la mort de Louise, la fiancée de notre Jean; sa jeune sœur, défigurée, pleura amèrement sa beauté perdue, regrettant de n’être pas morte aussi.
Dans le moment que les Mathonat étaient tous atteints, au point qu’il n’y en avait quasi aucun
en état de soigner les autres, Victoire et Clémentine parlèrent d’aller leur faire visite et d’offrir leur concours si besoin était. Or, cette mauvaise maladie passant pour très contagieuse, je ne tenais pas du tout à les laisser partir Je dis que nous avions bien assez de malheurs pour notre compte, qu’après tout les Mathonat ne nous étaient rien, et qu’ils avaient des parents peu éloignés dont c’était le devoir de les assister. Comme elles n’en voulaient point démordre, je me prétendis malade pour mon compte faisant le quetou[2], ne mangeant pas, simulant la fièvre. Je n’étais qu’un peu enrhumé, mal en train, et forçais la note, hypocritement. Elles s’apitoyèrent sur moi et ne furent à Praulière qu’après la mort de Louise, la maladie déjà en décroissance. Nous eûmes la chance de rester indemnes.

Comme pour donner un sens de punition divine à tous ces maux, le ciel souvent se tavelait de marbrures rouges,
ou bien, 228sur un côté de l’horizon, s’empourprait en entier, au point qu’on l’eût dit voilé d’un suaire de sang. Il ne s’agissait que de phénomènes atmosphériques sans importance auxquels on n’aurait nullement pris garde en temps ordinaire; mais en ces jours de deuil, de désastre et de misère, cela achevait de donner des idées lugubres. Le ciel rouge annonçait de meurtrières batailles; c’était le sang des morts et des blessés qui le teignait ainsi. La terreur allait croissant; on parlait de la fin du monde comme d’une chose très probable. D’ailleurs, chaque dimanche, au prône, le curé avivait ces idées de vengeance divine et d’horribles calamités; il avait l’air content du malheur universel, cet homme, se félicitant presque du visage angoissé de ses paroissiennes et de ce qu’elles avaient abandonné leur trop belles toilettes des dernières années.
«Votre orgueil a baissé, disait-il d’un air d’illuminé farouche, mais il baissera encore plus; votre humiliation deviendra pire!…»
Et devant l’imminence de fléaux accrus, tout le monde courbait
la tête, tristement.

De loin en loin nous arrivait quelque lettre de Jean ou de Charles. L’aîné, sous le soleil d’Afrique, continuait
à s’en tirer sans trop de misères. Mais Charles, qui était à l’armée de la Loire avec Bourbaki, souffrait beaucoup du froid et souvent de la faim. Il se disait mal vêtu et, pour faire des étapes bien longues dans la neige, chaussé de souliers à semelles de carton. Dans la Côte-d’Or, il prit part à un combat, faillit être prisonnier. Puis il échoua dans les montagnes du Jura où l’hiver était encore plus rigoureux que chez nous.
Quand le facteur apportait une lettre, Victoire et Clémentine couraient vite chez Roubaud pour la faire lire. Mais
lui avait souvent bien de la peine à la déchiffrer, car il était peu habitué à la lecture des manuscrits, – et c’était généralement sur une feuille de papier 229froissée et maculée qu’un camarade obligeant avait griffonné pour le Charles quelques lignes au crayon qui marquaient à peine. Chacune de ces lettres portait la marque des circonstances où elle avait été faite, comme celle du degré d’instruction de celui qui l’avait écrite. Il y en eut une longue certain jour qui donnait des détails si navrants que tout le monde pleura. Plusieurs, œuvres de mauvais fumistes, contenaient des plaisanteries grossières, jusqu’à des insultes.
Roubaud ne tenait pas à se charger des réponses, prétextant qu’il avait trop d’occupations, mais plutôt en raison de son manque d’habileté. Clémentine s’en allait trouver, au bourg de Franchesse, la fille de l’épicière qui savait écrire
. Un jour de la semaine, car le dimanche les clientes de l’épicerie venaient en grand nombre pour le même motif harceler cette jeune fille.
L’ignorance sembla dure pendant ces mois-là, parce qu’on en
fut gêné plus qu’à l’ordinaire.

A ce triste hiver succéda un printemps troublé. La guerre avec l’Allemagne avait pris fin, mais c’était la guerre encore
, – Paris en révolte luttant contre l’armée. Pendant que la nature, magnifiquement, s’épanouissait dans sa jeunesse annuelle, le sang coulait toujours!
Paris
vaincu, les révoltés massacrés ou emprisonnés par centaines, par milliers, on nous rendit nos enfants. Tous revinrent, moins ceux des dernières classes qu’on gardait pour leur temps de service – et Charles fut du nombre, – moins aussi, hélas! ceux qui étaient morts là-bas, et les disparus dont on ne savait rien. Aucune nouvelle n’était parvenue depuis novembre d’un homme de Saint-Plaisir que nous connaissions un peu. Et le printemps ne le ramena pas. Trois ou quatre ans plus tard, sa jeune veuve convolait à nouveau. Mais voilà qu’on lui dit après que des soldats de 70 arrivaient toujours – des prisonniers condamnés pour tentative d’évasion que l’on 230renvoyait seulement à l’expiration de leur peine –. Alors cette pauvre femme vécut dans la terreur de voir revenir son premier époux. Il ne parut jamais. Mais une légende se forma tout de même à son sujet. Des gens prétendirent l’avoir rencontré à Bourbon, – et qu’il s’était déterminé à disparaître sans aller chez lui pour ne pas créer de difficultés à celle qui, l’ayant cru mort, se trouvait nantie d’un nouveau mari.

[1] Petite barrière à claires-voies qui
ferme jusqu’à mi-hauteur l’embrasure des portes.
[2] Faire le
quelou: être maussade et triste

XXXVIII
Notre Jean rentra dans les premiers jours de juin, à temps pour les foins. Il me parut que son séjour en Algérie l’avait rendu un peu sans-souci. Dans la crainte qu’il en eût trop de peine, on s’était abstenu de lui annoncer la mort de sa promise. Il accueillit cette nouvelle avec une manière d’indifférence.
«
Pauvre petite Louise, je ne m’attendais pas à ça!»
Il
n’en perdit ni un repas ni une sortie. Et moins d’un an après son retour, pour le carnaval de 1872, il épousa une fille de Couzon qui s’appelait Rosalie.
Deux mois après, à Pâques, ce fut le tour de Clémentine qui s’unit à François Moulin, du Plat-Mizot, le sixième d’une famille de neuf.
Belle-fille et gendre vinrent tous deux s’installer à la Creuserie, ce qui nous permit de supprimer la servante et le domestique que nous prenions d’habitude. Seulement, cela faisait trois ménages réunis, et quand il y a trois ménages dans la même maison ça ne marche jamais longtemps sans anicroche.
Rosalie
, petite blonde sans beauté, le cou dans les épaules, la figure pointillée de taches de rousseur, était une intrépide, 231énergique et courageuse, parlant beaucoup, travaillant de même. Clémentine, moins robuste de son naturel, eut tout de suite une grossesse pénible qui la faisait langoureuse et sans appétit; elle se préparait quelques petites douceurs et s’abstenait de laver. Aussi, Rosalie ne tarda-t-elle guère de parler ironiquement des dames à qui ça fait mal de se mettre les mains dans l’eau fraîche, et qui sont obligées de soigner avec des chatteries leur petite santé.
Quand c’était jour de fournée, alternativement, l’une
s’occupait de la pâte et l’autre du four. Mais voilà que le pain ayant été mal réussi un jour que Rosalie avait pétri, elle dit que c’était par la faute de Clémentine qui avait allumé le four trop tard. A la suivante fournée, notre fille, à son tour, se plaignit de ce que sa belle-sœur avait chauffé sans mesure, ce qui faisait le pain trop «surpris», trop brun. D’un commun accord, elles décidèrent que la même ferait tout, de façon à éviter de mettre l’autre en cause. Cette combinaison favorisait Rosalie plus forte, malgré que Clémentine s’évertuât à un travail consciencieux.
Nous venions de nous
procurer, avec l’assentiment du maître, une bourrique et une petite voiture. Au mois d’août, l’inimitié s’accrut entre les deux jeunes ménages. Clémentine avait parlé la première de prendre l’attelage pour aller avec son mari à la fête patronale d’Ygrande, car Moulin avait un oncle dans cette commune. Mais voilà que Jean et sa femme voulurent aussi la bourrique et la voiture pour se rendre à Augy, où habitait un frère de Rosalie et où c’était le même jour la fête. Là-dessus discussion entre les deux femmes, Rosalie disant à ma fille qu’une malade, une bonne à rien, n’avait pas besoin de se promener. Moulin, survenant sur ces entrefaites, accusa sa belle-sœur d’être une sale bête. Ça tournait à la vraie dispute et Victoire s’en désolait. Mais je mis le holà en déclarant que Clémentine aurait l’équipage, puisqu’elle l’avait demandé la première. Furieuse de cette décision, 232la femme de Jean me tourna les yeux pendant plusieurs semaines. Et les deux belles-sœurs ne se parlèrent plus guère que pour se moquer l’une de l’autre, se dénigrer malignement.
D’
autre part, Moulin se rendait peu sympathique. Il avait la manie d’émettre des avis sur toutes choses même de me donner des conseils pour le pansage des bestiaux, à moi qui passais pour l’un des bons soigneurs du pays. Ça ne m’allait pas du tout, et Jean ne tarda guère à lui laisser entendre qu’il nous ennuyait. Il en résulta une de ces tensions si fréquentes dans les communautés qui rendent pénible l’intimité quotidienne.

XXXIX
Victoire n’avait jamais pu
prendre son parti de l’absence de Charles. Il suffisait pour la chagriner d’un retard de nouvelles de quelques jours ou d’une allusion aux gardes nocturnes par les nuits froides, ou bien aux marches pénibles sous le soleil d’été – même d’un rêve où il lui était apparu souffreteux et malade, sur lequel brodait son imagination jusqu’à le supposer mourant au fond d’un hôpital, sans tendresse et sans soin. La libération approchait pourtant; mais des manœuvres d’armée tardives la firent reporter de la fin septembre au 20 octobre. La nervosité de Victoire allait croissant à mesure que diminuait le nombre des jours d’attente. Elle avait mis à l’engrais une dizaine de poulets dont elle voulait sacrifier le meilleur pour fêter le retour de l’enfant. Devant la grange, une treille, que j’avais plantée au début de notre installation à la Creuserie, était en plein rapport à cette époque et portait, cette année-là, des raisins dorés superbes. Un jour, en les regardant, la bourgeoise songea:
«233Tiens, lui qui les aimait tant… Si j’essayais de les conserver jusqu’à son retour!…»
Et de nous dire au
repas qui suivit:
«
Vous savez, je défends qu’on touche aux raisins de devant la grange; ils sont sacrés, ceux-là: je les conserve pour mon Charles.»
Tout le monde promit de les respecter; seulement, Moulin fit observer qu’avant l’arrivée du soldat les insectes les auraient sans doute détruits
en entier. Victoire put constater par elle-même que le gendre parlait d’or. Parce qu’ils étaient mieux exposés, plus sucrés que les autres, frelons et guêpes bourdonnaient alentour pendant toute la journée, pompant à l’envi le jus des plus belles graines. Des tiges restaient presque nues, ne portant plus que les enveloppes flasques et desséchées, et les seuls grains durs dédaignés. A ce jeu, le pauvre militaire risquait fort de ne pas goûter aux beaux raisins de la treille réservée. L’amour maternel rend les femmes ingénieuses. La bourgeoise chercha dans le tiroir aux chiffons: avec les morceaux d’une vieille toile assez usée pour ne pas empêcher la pénétration de l’air, assez résistante pour arrêter les insectes dévorateurs, elle confectionna des sachets garnis d’une coulisse vers le haut. Clémentine et Rosalie, qui n’étaient pas dans la confidence, la regardaient faire, très intriguées. Quand une trentaine furent bâtis, elle adossa une échelle au mur de la grange, grimpa jusqu’à hauteur des raisins, enferma les trente plus beaux dans les sachets protecteurs.

Vers le milieu d’octobre, la petite Marthe Sivat, une couturière du bourg, vint chercher des poulets pour la noce de sa sœur.
«Tiens, c’est des raisins que vous avez là-dedans? s’exclama-t-elle en levant les yeux vers la treille. Vous avez joliment bien su les conserver… Mais j’y songe: on m’a juste234ment chargé d’en acheter pour les desserts du soir; voulez-vous me les vendre, madame Bertin?
– Non, ma fille, non!
Quand même on m’en offrirait bien plus qu’ils ne valent je ne les vendrais pas; je les conserve pour mon Charles.
– Ah! il revient cette année, votre fils? Alors vous avez raison, il faut les lui garder, nous trouverons bien autre chose comme dessert de noce.
»
Et, toute rieuse, sautillante et légère, la petite Marthe s’en alla.


Quelques jours après,
nous eûmes la visite d’une pauvre femme dont le mari était souffrant.
«Il se plaint
du ventre; il est fiévreux et sans appétit», nous expliqua-t-elle. «Je lui faisais cuire des œufs, mais il ne veut plus en entendre parler. Je lui ai apporté hier un petit morceau de viande qu’il n’a pas mangé. Les raisins seuls lui font envie: je vous en achèterais bien quelques-uns.»
Victoire, attendrie, lui en remit trois, disant qu’elle les lui donnait pour son malade; mais elle ne se fit pas faute de répéter encore:
«Ils ne sont pas à vendre, voyez-vous… Mon Charles va rentrer du régiment, je les lui conserve.»

Les
Lavallée qui, au printemps, avaient marié mademoiselle Mathilde étaient demeurés à Paris jusqu’en août parce que M. Ludovic passait des examens. Puis ils s’étaient rendus en Savoie, le pays des ramoneurs, dans une station thermale dont les eaux devaient avoir cette vertu singulière de maigrir la femme et d’engraisser le mari. Ils avaient ensuite séjourné chez des amis – si bien qu’ils vinrent seulement courant octobre à la Buffère pour y passer l’arrière-saison.
237La veille du jour où Charles devait rentrer, nous eûmes leur première visite. Contre son habitude, madame Lavallée accompagnait son mari. Ayant épaissi en vieillissant, elle était devenue plus nonchalante encore et marchait à tout petits pas, avec un continuel balancement de sa grosse personne: on eût dit l’une des vieilles tours de Bourbon en balade. Lui restait toujours vif et fluet, le visage anguleux accusant une grande mobilité d’expression – et sa redingote dansait sur son dos.
Après les salamalecs obséquieux des premières minutes, j’emmenai M. Lavallée visiter les étables où il était indispensable
de faire de menues réparations. Cependant que la dame, qui n’avait pas voulu s’asseoir à la maison, se promenait lentement dans la cour en compagnie de Victoire. Le hasard voulut qu’elle aperçût la treille et les petits sacs blancs, au travers desquels transparaissaient les belles grappes.
«
Quoi, Victoire, toujours des raisins! Savez-vous bien qu’ils deviennent rares: au château, nous n’en avons plus un seul… Ce sont pourtant les fruits que je préfère. Mais pourquoi avez-vous pris tant de précautions pour les garder jusqu’à présent?»
Victoire
hésita un instant – puis, avec un sourire contraint:
«
Madame, c’était pour avoir le plaisir de vous les offrir!
– Oh! merci bien! Quelle délicate attention! Il faudra me les apporter dès ce soir.
Et Victoire de crier:
– Rosalie, prenez vite
l’échelle de la grange, le petit panier; vous cueillerez ces raisins que vous porterez chez Madame.»
Cependant, à la soupe du soir notre bru revint sur l’incident:
«
Ce n’était pas la peine de si bien les conserver, les raisins; mon beau-frère n’en profitera guère…»
Pour une fois, Moulin fit chorus:
«238C’est malheureux, on est encore aussi esclave que dans l’ancien temps
Je restais silencieux,
trop pénétré moi-même de la justesse de ces observations. Il me semblait entendre encore les réponses catégoriques de Victoire à la petite Marthe Sivat comme à la pauvre femme dont le mari était malade:
«Non, non, je ne veux pas les vendre! Je les conserve pour mon Charles.»
Et il avait suffi d’un cri d’admiration de la
Dame pour qu’elle les lui offrît, très humblement…
«C’est bien vrai, pensai-je, que nous sommes encore esclaves.»
Victoire avait sûrement un peu de remords de
son acte; mais elle éprouvait, d’autre part, une certaine satisfaction d’avoir pu faire sa cour à la propriétaire, de l’avoir bien disposée en lui offrant un cadeau qui lui plût. Sous le coup de ces pensées multiples, elle répondit d’un ton conciliant:
«Ne parlez donc plus de ça: c’est pas ma faute, il fallait bien que je fasse plaisir à la patronne!».

XL
Après vingt ans de séjour à la Creuserie, je n’étais guère plus riche qu’au moment de mon installation; c’est tout juste si j’avais pu
rembourser les mille francs qu’il me restait devoir sur ma part de cheptel. Période prospère pourtant, durant laquelle certains, plus chanceux, avaient gagné beaucoup. Mais les hésitations de M. Parent, la grêle de 61 et les canailleries de Sébert m’avaient fait des débuts trop difficiles. Enfin, 239au moment où, remis à flot, je me croyais en passe de faire quelque chose – malgré que M. Lavallée eût augmenté de deux cents francs mes redevances annuelles ce nouveau désastre était survenu: la guerre!
Ayant bénéficié depuis d’une série de
bonnes récoltes, j’avais pu réaliser enfin quelques avances. Après la mort de mes beaux-parents, – à quelques mois d’intervalle durant l’hiver de 1874 – je me trouvai en possession de quatre mille francs environ.
Or, ça m’eut vite ennuyé de garder cet argent dans l’armoire: d’abord, il n’y faisait pas
des petits, et puis je craignais les voleurs, car souvent, l’été, nous laissions la maison seule. Le notaire de Bourbon ne connaissant pour l’instant nul placement avantageux, j’en vins à songer à M. Cerbony.
M. Cerbony était
l’un des grands brasseurs d’affaires de la région fermier de trois domaines, marchand de grains, de vins, de graines et engrais, il cumulait tous les commerces ruraux. Jeune encore, de mine souriante, d’abord facile, c’était un homme très sympathique. Au contraire de la plupart des fermiers généraux qui sont arrogants et vaniteux, il donnait à tout le monde de vigoureuses poignées de main, parlait patois avec nous autres, les paysans, offrait souvent des tournées aux uns et aux autres. Il avait fait construire des magasins très bien conditionnés, sans parler d’une maison d’habitation à un étage, avec balcons et arabesques, qui attirait l’attention. Bref, il menait grand train, voyageait beaucoup, entretenait une maîtresse à Moulins disait-on, bien qu’il fût marié et père de famille. Fréquemment aussi, il se rendait à Paris ou dans le Midi. On ne savait rien de ses origines, mais il passait pour très riche, et pour faire tout ce commerce par goût plus que par nécessité.
J’avais entendu dire que M. Cerbony prenait de l’argent un peu comme un banquier, en donnant comme garantie un simple billet avec sa signature.
240Ayant confiance en lui, je m’en fus le trouver un dimanche matin, après la première messe, sous prétexte de lui vendre mon petit lot d’avoine. Le marché conclu, j’abordai l’autre affaire:
«
Monsieur Cerbony, je dispose d’un peu d’argent que je voudrais placer, voulez-vous le prendre?
– Mais sans doute… Quelle somme
avez-vous? s’informa-t-il la bouche en cœur.
Dans les quatre mille francs, Monsieur.
– C’est
peu… Je pourrais occuper dix mille à la fin du mois. Voyez vos voisins, vos amis; faites-moi dix mille francs entre plusieurs.
– Monsieur Cerbony, je ne connais personne qui… Si, pourtant: j’ai un voisin qui doit avoir dans les deux mille francs.
»
C’était Dumont, de la Jarry d’en bas; il m’avait dit ça un jour que nous coupions ensemble une bouchure mitoyenne.
«Alors
, c’est entendu, vous m’apporterez ces six mille francs à la fin du mois; je m’arrangerai pour le reste. Je tiens à vous faire plaisir: vous êtes un bon client. Vous savez que je paie cinq comme tout le monde. Au revoir
J’allai trouver le soir même Dumont, de la
Jarry, pour lui faire part de la combinaison: à mon grand étonnement, il ne se montra pas enthousiaste.
«Cerbony, Cerbony, dit-il, oui, c’est un homme qui fait beaucoup d’affaires, mais il est étranger au pays et, en fin de compte, on ne sait pas s’il est vraiment riche… Si ça tournait mal?
– Mais, malheureux, il gagne de l’argent gros comme lui… Si j’avais son gain d’une année, je serais sûr de vivre tranquille le reste de mes jours.
– Taratata… S’il gagne beaucoup, il dépense de même, vous le savez comme moi. Tenez, Tiennon, je veux bien vous 241prêter mes deux mille francs, mais à condition de n’avoir affaire qu’à vous; nous irons chez le notaire qui fera un billet…
Je ne vous demande que quatre francs cinquante d’intérêts; Cerbony vous paiera cinq: vous aurez dix sous du cent pour vos peines.»
Je
fus sur le point, ma foi, de prendre l’argent de Dumont dans ces conditions. Mais Victoire et les garçons, moins aveuglés, m’en dissuadèrent.
A l’époque convenue, je portai donc
mes quatre mille francs au brasseur d’affaires, en expliquant tout confus que le voisin venait juste de prêter son argent ailleurs. Il regrettait beaucoup cette occasion manquée, ajoutai-je hypocritement.
Cerbony eut un mouvement de mauvaise humeur:
«Vous mériteriez que je vous envoie promener… Enfin, donnez tout de même ce que vous avez; mais c’est bien pour vous faire plaisir.»
Il appuya sur ces mots, et son visage s’éclaira du cordial sourire habituel pendant qu’il étalait mes pièces d’or et palpait mes billets de banque. J’étais
content qu’il se montrât d’aussi bonne composition. Hélas! mon enchantement dura peu.

Au
1er mars de l’année suivante, c’est-à-dire trois mois après, comme nous étions à charger du bois dans un de nos champs en bordure de la route, le facteur de Franchesse, arrivant de prendre son courrier à Bourbon, s’arrêta pour nous causer.
«Vous ne savez pas la nouvelle?
– Et quoi donc?
– Cerbony, le fameux Cerbony
a pris le pays par pointe il y a trois jours. Sa femme était partie au commencement de février avec beaucoup de colis. Depuis, lui n’avait cessé de faire des expéditions; les domestiques n’y comprenaient rien; la maison restait à peu près vide et le magasin aussi. Mardi, il s’est défilé de bonne heure allant sur Moulins et depuis n’a pas reparu. 242Mais hier est arrivée de Suisse une lettre de lui pour le maire annonçant qu’il ne reviendrait plus. On dit que ça va être un galimatias impossible; il devait à tout le monde!»
Sur le char où j’empilais toutes longues les branches des arbres élagués, j’eus
comme un éblouissement et faillit tomber, pris de vertige. Jean, qui s’en aperçut, me lança un regard inquiet, cependant qu’il s’efforçait de dissimuler son trouble pour répondre au facteur.
A Bourbon, où je me rendis le soir même, tout le monde me confirma le désastre. Je ne voulus pas aller chez le notaire qui
eût probablement ri de mon malheur, étant donné qu’il s’agissait d’argent placé en dehors de ses offices. Mais je m’en fus trouver le greffier du juge de paix qui était un homme de bon conseil, auquel tous les gens de la campagne avaient recours dans les cas difficiles, et lui exposai mon affaire en larmoyant presque. Tout en essayant de me réconforter, il déclara ne pouvoir m’être utile:
«Il n’y a rien à faire pour le moment; vous serez appelé comme les autres créanciers; vous n’aurez qu’à donner vos pièces au syndic.»

Chez nous, ce furent des lamentations sans fin de Victoire:
«Tant se donner de peine pour réserver quelques sous et tout perdre à la fois, mon Dieu, que c’est malheureux! Et partie de ce pauvre argent qui venait de mes parents! C’est une douleur de plus…»
Tout le monde était triste et bien ennuyé. Il n’y eut que Charles pour se montrer philosophe
, s’essayer à nous remonter.
«Que voulez-vous, il n’y faut plus penser: c’est perdu et puis voilà! Ça ne changera rien à votre façon de vivre; vous travaillerez ni plus ni moins qu’avant…»
J
’avais d’autre part la consolation de savoir que les badauds 243de mon espèce étaient nombreux! Je me félicitais surtout d’avoir suivi les conseils de Victoire quant à l’argent de Dumont. Car c’était un principe chez l’honnête Cerbony de tirer le plus possible de ses victimes. Un pauvre vieux jardinier avait ainsi emprunté à une tierce personne plusieurs milliers de francs pour arriver à fournir au Monsieur la somme exigée. Dépouillé de ses économies, incapable de rembourser son prêteur, le vieillard, une nuit, du rocher où se dressent les tours du vieux château, se précipita dans l’étang qui fait suite. Les laveuses, au petit matin, découvrirent son cadavre que les remous avaient échoué sur la rive.
Je fus contraint à
des démarches embêtantes, à plusieurs voyages à Moulins – nous nous étions associés, une demi-douzaine de créanciers, pour confier nos intérêts à un avoué. Après deux ans, quand tout fut réglé, on nous attribua cinq pour cent. J’avais bien dépensé en déplacements et frais divers l’équivalent des deux cents francs qui me revinrent…

XLI
Charles avait perdu au service ses façons
bizarres, il était à présent gentil et serviable envers tout le monde et s’exprimait bien mieux que nous. Les premiers temps, il riait même de ce que nous parlions mal.
«Je trouve ça bête. Dès qu’on est en présence d’étrangers ou de gens au langage correct, on se trouve gêné, obligé à se taire ou à risquer de dire des bourdes qui les font se ficher de nous Je ne vois pas que ce soit une raison, parce qu’on est paysan, de parler en dépit du bon sens.»
Alors, la Rosalie:

– Ça 244serait drôle
si nous nous mettions à causer comme la dame du château… On se ferait vite remarquer; tout le monde dirait: «Entendez ceux-là, comme ils cherchent à faire des embarras!»
Oui, des imbéciles diraient cela. Eh bien, quoi, le mieux serait de mépriser leurs appréciations. Au fait, je ne demande pas qu’on adopte le genre de madame Lavallée, mais seulement qu’on écorche moins les mots, qu’on ne dise plus, par exemple, ol, pour il, nout’, pour notre, soué, pour lui, bounne, pour bonne, souère, pour soif, ch’tit, pour chétif, et ainsi de suite.«
Les
paroles de Charles étaient sans doute fort raisonnables; mais il ne put, bien entendu, nous habituer à changer de langage; lui, au contraire, en arriva peu à peu à reprendre quasi entièrement son parler d’autrefois. Il est difficile d’aller à l’encontre des habitudes de son milieu – l’essayer est même s’exposer à de gros ennuis.

XLII
Mon gendre et mes deux garçons étaient dans la force de l’âge; moi,
tenant encore ma place, nous pouvions aisément faire valoir le domaine. Mais la guerre subsistait entre les jeunes ménages, et Moulin fut obligé de partir. L’intervention de ses parents et la mienne auprès de M. Lavallée lui firent obtenir la petite locature des Fouinats qui se trouvait vacante, et Roubaud promit de l’employer au château, comme aide-jardinier et homme de peine.
Il nous fut bien pénible, à Victoire et à moi, de nous séparer de notre fille. Après cinq ans de mariage, elle se trouvait 245déjà enceinte pour la troisième fois, devenait de plus en plus maigriote, pâlotte, avec toujours un air découragé.
Le premier hiver, Clémentine, qui s’ennuyait dans sa petite maison, venait souvent passer l’après-midi chez nous avec ses bébés et rapportait une bouteille de lait, parfois même un panier que lui garnissait sa mère avec des fromages, du beurre, quelques fruits, de la galette les jours de fournée. Cependant, en raison de son état, elle dut espacer puis interrompre ses visites. Ma femme cependant continuait de lui porter à domicile quelques provisions. Mais un beau jour, Rosalie intervint. C’était l’époque où les vaches approchant d’être à terme, le lait abondait si peu que nous étions obligés de nous en priver. Elle saisit ce prétexte pour dire qu’elle en avait assez de travailler et de se tuer pour les autres, qu’elle allait partir à son tour si ça continuait ainsi. Victoire ayant répondu doucement que ça n’allait pas loin, quelques demi-livres de beurre, quelques fromages, un peu de lait, elle repartit d’un ton aigre que la vente de ces denrées suffirait à entretenir le ménage en épicerie et mercerie, et que c’était bien malheureux de voir la Clémentine en jouir à volonté à l’encontre de ceux qui avaient la peine de les préparer.
«Nous aurons beau travailler, si tout ce que nous entrons par la porte sort par la fenêtre, nous ne parviendrons pas même à joindre les deux bouts!»
Cette opposition méchante de Rosalie, qui se reproduisit à toute occasion
par la suite; attrista beaucoup ma femme; elle en gémissait quand nous étions seuls; nous nous en entretenions longuement la nuit. Pourtant nous donnions à nos enfants un salaire annuel: – donc pas de réelle communauté d’intérêts entraînant part maîtrise. Mais nous leur reconnaissions volontiers un certain droit de contrôle et de critique. Ils concouraient à la prospérité de la maisonnée familiale, ils collaboraient à une œuvre qu’ils devaient continuer pour leur compte plus tard. 246A ce titre ils avaient le droit, peut-être, de se considérer comme grugés en voyant partir sans profit les produits de l’exploitation. Au reste, notre Charles ne se fâchait point, lui; il approuvait même les libéralités faites à sa sœur. Mais l’aîné, stimulé par sa femme, appuyait ses observations.
Il fallut donc en arriver à ne plus faire de présents à Clémentine,
ouvertement du moins. Nous rusions. Je me chargeais souvent de lui porter, dissimulé sous ma blouse, quelque denrée, quelque victuaille. Mais les yeux inquisiteurs de Rosalie furetaient partout. Il était difficile à Victoire de disposer des moindres choses sans qu’elle s’en aperçût. Et les scènes aigres ou violentes se renouvelaient trop souvent.
Cependant
un événement de plus grande importance vint reléguer au second plan ces misères de notre intérieur.

XLIII
Je puis dire sans orgueil que le domaine avait pris de la valeur, et beaucoup, depuis que je le cultivais.
Sans plus ménager mes peines que s’il m’eût appartenu, ou que si j’eusse été assuré d’y passer toute ma vie, j’avais épierré des pièces entières, défriché des coins broussailleux, divisé des bouchures trop larges et creusé des mares dans les champs jusqu’alors dépourvus d’eau. Le jardinier du château ayant consenti à me donner quelques leçons de greffage, tous les arbres sauvageons des haies étaient devenus, par mes soins, producteurs de bons fruits. J’avais eu à cœur aussi de rendre très praticable le chemin qui nous reliait à la route et que M. Lavallée, pas plus que son oncle, n’avait consenti à faire réparer. Tous les champs venaient d’être chaulés pour la seconde 249fois et donnaient de belles récoltes; les prés produisaient le double grâce aux composts et aux engrais; et mon cheptel était quasi toujours le meilleur des six domaines. Les affaires continuant de n’aller pas trop mal, j’espérais me voir bientôt en possession d’une somme équivalente à celle que j’avais perdue.
Mais voilà que Roubaud, certain jour, vint tout penaud me dire:
«Le maître veut trois cents francs d’augmentation à dater de la Saint-Martin prochaine.»
Cette nouvelle m’abasourdit. J’avais accepté sans trop récriminer dix
ans auparavant une première augmentation de deux cents francs que justifiait un peu la hausse du bétail. Mais je ne voyais nul motif à cette surcharge nouvelle qui eût porté à neuf cents francs le chiffre de mon impôt colonique annuel c’est-à-dire que le maître, outre la moitié des produits et indépendamment des redevances en nature, voulait encore neuf cents francs sur ma part. Les cours n’étaient pas supérieurs à ceux de l’autre décade. Les bénéfices n’augmentaient qu’en raison des frais faits en commun, en proportion aussi de nos peines et de nos sueurs.
Je fis serment, par Dieu et par le diable, de n’accepter aucune augmentation.
«
Réfléchissez, dit Roubaud; vous n’êtes pas forcé de donner aujourd’hui une réponse définitive.
– C’est tout réfléchi!» repartis-je.
Et je
renouvelai le serment: cette injustice me faisait trop mal au cœur!
Pourtant, après en avoir délibéré
avec Victoire et les garçons, j’offris un appoint de cent francs. Roubaud transmit ma réponse au bourgeois qui se trouvait à Paris. Mais lui, bien loin de vouloir transiger, signifia peu après que ceux des métayers non encore adhérents aux conditions nouvelles aient à se placer ailleurs. 250C’était le congé définitif pour ceux du Plat-Mizot, pour ceux de Praulière et pour nous.
Je n’aurais jamais cru que le maigre et remuant Lavallée cachât sous des dehors affables une telle dose de perfidie. Roubaud, plus tard, me rapporta de lui cette phrase:
«Les métayers sont comme les domestiques: avec le temps ils prennent trop de hardiesse; il est nécessaire de les changer de loin en loin.»

XLIV
Je fus alors comme brisé par une grande lassitude physique et morale. A tout âge, il est des périodes de dépit où les misères journalières semblent plus cuisantes, où tout concourt à attrister, où l’on est las de la vie qu’on mène. Mais ces impressions, au temps du déclin, se font plus amères et plus douloureuses. Je touchais à cinquante-cinq ans; mon visage perdait ses derniers tons vermeils; les fils blancs se multipliaient dans ma barbe; il avait neigé fortement sur mes tempes; je n’avais plus aux travaux pénibles la même résistance.
Ah!
le coup était rude! J’avais passé dans cette ferme de la Creuserie vingt-cinq années de ma vie, les meilleures années de ma pleine maturité, et l’opinion m’identifiait à elle. Pour tous les voisins, pour tous ceux qui me connaissaient bien, n’étais-je pas «Tiennon, de la Creuserie» et pour les autres «le père Bertin, de la Creuserie». A tous, par effet de l’accoutumance, mon nom semblait inséparable de celui du domaine. Et n’étais-je pas lié moi-même à cette maison qui avait été si longtemps ma maison? – à cette grange où j’avais entassé une telle somme de fourrage? – à ces étables où j’avais soigné tant d’animaux? – à ces champs dont je connaissais les 251moindres veines de terrain, les parties d’argile rouge, d’argile noire ou d’argile jaune, les parties caillouteuses et pierreuses, comme celles en terre franche et profonde; à ces prés que j’avais vingt-cinq fois tondus? – à ces bouchures si souvent coupées, remises en état? – à ces arbres péniblement élagués sous lesquels j’avais trouvé un abri par les temps pluvieux, un coin d’ombre par les temps de chaleur? Oui, toutes les fibres de mon organisme tenaient à cette terre et à ce vieux logis d’où un Monsieur me chassait sans autre motif que la cupidité, parce qu’il était le maître!
Des choses alors me passèrent par la tête auxquelles
je n’avais point songé jusqu’alors. Je me pris à réfléchir sur la vie que je trouvais cruellement bête et triste pour les pauvres gens comme nous, voués aux travaux forcés perpétuels.
Voici venir les premiers
beaux jours: – vite semons les avoines, hersons les blés, labourons et bêchons.
Avril survient et la douceur; les bourgeons s’ouvrent, les oiseaux piaillent, les pêchers sont roses et les cerisiers blancs: – vite aux emblavures d’orge, de pommes de terre, vite au jardin!
Le «beau
mois de mai» est souvent pluvieux et maussade, mais les jeunes frondaisons vertes lui font toujours une parure agréable: – mettons la charrue dans les jachères, nettoyons les fossés, sarclons et binons!
Juin,
les haies piquées d’églantines, les acacias chargés de grappes blanches, des fleurs et des nids partout: – le réveil à trois heures du matin pour faucher, la besogne si dure sous le soleil qui monte, si terrible à midi, le plein effort jusqu’à neuf ou dix heures chaque soir.
Juillet
avec ses jours de langueur chaude. Douceur des bonnes siestes sur les canapés moelleux des salons clos… Joie de l’ombre fraîche dans les parcs touffus, dans les prés où pointent les regains: – mais le moment n’est pas aux siestes 252En grande hâte, achevons les foins; les céréales blondissent… Vite, coupons le seigle et le dépiquons, sa paille est nécessaire pour lier le blé qui nous appelle. Hardi! au froment! Abattons à grands coups les tiges sèches! Serrons les javelles brûlantes, piquantes de chardons ou d’arête-bœufs. Dressons en moyettes, puis en meules les gerbes lourdes! Accablé pour mon compte, je dois quand même entraîner les autres:
«Le travail dégourdit. De se remuer, ça donne de l’air. Hardi! les gas! Hardi!…»
Ou bien, en guise de variante:
«Dépêchons-nous de finir le froment. Par cette chaleur, l’avoine mûrit vite; nous allons être en retard.»
Août
non moins brûlant. Saison des vacances, saison du repos. – Les avoines sont terminées ou vont l’être. Voici les batteuses en action. On s’entr’aide entre voisins: c’est huit domaines que nous avons à battre. Lorsqu’on revient tout crasseux de poussière, la tête bourdonnante et le corps brisé, vite à l’œuvre interrompue! Attaquons la grosse pelote de fumier; découpons-la en petits cubes égaux que nous alignerons symétriquement sur les voitures pour le transport aux champs durant que les chemins sont secs!
Septembre, les vacances encore, les promenades, les bonnes parties de chasse. – Tous nos guérets à mettre «à planches», nos pommes de terre à arracher, la grande tourmente, toujours.
Octobre et ses brumes: – Les
jours raccourcissent, allongeons-les… Une heure le matin, une heure le soir, c’est autant de gagné. Activons les semailles. Profitons du temps favorable; les pluies peuvent survenir. Hardi les gas!
Ouf! Voici
novembre enfin: c’est l’hiver et le calme. – Le calme mais non le repos. Il reste encore les chaumes à retourner, les prés à mettre en ordre, à râper, ébrancher, couper les bouchures. Voici d’ailleurs les animaux tous à l’étable. Debout à cinq heures quand même: allons dans la nuit au pansage, 253nous serons prêts plus tôt pour le travail des champs, – d’où nous rentrons faits comme la terre, crottés, carapacés jusqu’aux cuisses. La veillée convient très bien pour couper les racines fourragères des bœufs et des moutons gras, pour cuire les pommes de terre des cochons.
«Hardi! les gas! ne restons pas inactifs au coin du feu.»
Il ne
réchauffe guère, le feu; le bois est humide, la cheminée fume, nous serions capables de nous engourdir; l’action est salutaire!
La
neige seule nous vaut parfois des jours de demi-repos. C’est le moment de préparer des claies neuves pour les champs, des échelles, des râteaux à foin, de réparer l’outillage: on a mieux à faire l’été que de perdre du temps à ces babioles.
Eh! oui,
voilà bien l’année du cultivateur. A-t-il le droit de s’en plaindre? Non, peut-être. Les pauvres sont tous logés à la même enseigne et travaillent tous les jours que Dieu fait. Mais dans leurs boutiques, dans leurs usines ou ateliers, les villageois, les citadins n’ont pas à compter avec les éléments extérieurs ou seulement très peu. Pour nous, c’est le temps qui joue le plus grand rôle et le temps se plaît à nous contrarier. Voici venir la pluie et la pluie ne s’arrête pas: les terrains se détrempent; remuer le sol est une folie; l’herbe croît dans les cultures qu’on ne peut nettoyer; les labours, les semailles restent en retard et se font mal… Voici la sécheresse qui tient bon des semaines et des mois; toute végétation décline; il faut aller loin pour abreuver les bêtes et, si l’on s’obstine à vouloir labourer, on éreinte les bœufs, on se tue soi-même, on risque à chaque minute de casser la charrue Une ondée survient, insignifiante, mais qui gâche au temps des foins le programme de la journée Voici un orage et l’on tremble de crainte Voici la neige qui dure plusieurs semaines, empêchant les travaux extérieurs, causant un retard difficile à rattraper Voici une période de gelées sans neige, 254avec du soleil le jour qui déracine les céréales d’hiver Voici qu’il fait trop beau à l’automne et que le gel ne vient pas anéantir les insectes qui font du mal aux blés naissants; mais il survient en mai, pour détériorer nos jeunes plantes, détruire les bourgeons de nos vignes… Pour une raison ou pour une autre, on a toujours des motifs de se lamenter.
Mais les récoltes ne sont pas tout
. Nous faisons de l’élevage; sept vaches chaque année nous donnent des veaux. Dès qu’approche pour chacune l’époque du vélage, il faut la veiller de jour et de nuit et, le moment venu, prendre soin de la mère et du nouveau-né – nous sommes les esclaves de nos bêtes. Et sur ces bêtes s’abattent toutes sortes de maladies: la diarrhée sur les veaux, la douve ou la phtisie sur les moutons, la paralysie sur les cochons, – la fièvre aphteuse parfois sur le cheptel entier. On va quérir vétérinaire ou guérisseur bâtard; on fait de son mieux d’après sa propre expérience: on soigne ces animaux comme on ferait pour des chrétiens. Et malgré tout il en crève
A la foire où l’on vend, les prix sont en baisse comme par hasard, ou, simplement
, on se fait rouler par les marchands qui sont si malins! Achète-t-on au contraire: le manque d’habitude fait qu’on paie trop cher et qu’on réussit mal.
Fini
le battage, parce qu’on est à court d’argent ou que le mauvais état du grenier ne permet pas de le conserver, on sacrifie au cours du moment le petit lot de blé disponible. Les propriétaires et gros fermiers, qui ont des avances et des logis convenables, attendent davantage et bénéficient souvent d’une plus-value importante.
Et toujours il nous
faut demeurer là, vêtus d’habits rapetassés, crottés, semés de poils de bêtes – dans les mêmes vieilles maisons laides et sombres avec leurs entours d’ornières, de patouille et de fumier – prisonniers dans le même cadre. Il existe ailleurs des terrains différents des nôtres, plus accidentés ou plus plats; 255il y a des rivières bien plus larges que celle de Moulins; il y a des montagnes, il y a des mers… De tout cela nous ne verrons jamais rien!
Et
pas davantage les cités importantes, leurs monuments curieux, leurs promenades, leurs jardins publics; nous ne jouirons d’aucun des attraits ni des plaisirs qu’elles offrent. Ce n’est pas pour nous que leurs magasins se mettent en frais d’étalage; le pain blanc à croûte dorée n’est pas pour nous, non plus que les beaux quartiers de viande; – notre viande, à nous, c’est le cochon que nous mettons au saloir chaque année et dont un morceau, plus ou moins rance, s’utilise pour la potée quotidienne. Les charcutiers préparent bien, avec la viande de porc, de belles choses appétissantes: saucisson, fromage d’Italie recouvert de gelée, jambonneaux tentateurs; mais ces produits sont trop fins et trop chers pour nous. – De même les brioches parfumées, pâtés succulents, tartes et gâteaux tentateurs qui fleurent bon le dimanche aux devantures des pâtissiers. Ces gâteries ne risquent point, comme on dit, de faire jamais mal aux dents du pauvre monde des campagnes.

Il y a des choses dont nous devrions profiter pourtant:
nos produits de la basse-cour et de la laiterie, par exemple. Mais à nous la peine, aux autres la jouissance! On porte à peu près tout aux gens de la ville, comme aussi ce qu’on a de mieux en légumes et en fruits. Il faut bien qu’on leur attrape un peu d’argent – assez cher ils nous comptent ce que nous sommes forcés de leur demander: qu’il s’agisse de vêtements, chaussures et coiffures, – ou d’épicerie, ou de mercerie.
Et le
médecin, parce que nous sommes loin des centres, nous compte cher ses visites – comme le pharmacien ses remèdes et le curé ses prières. Quant au notaire, si nous avons besoin de ses services, il nous rabote une pièce de vingt francs à propos de rien. Tous ces gens-là, mon Dieu, c’est peut-être leur droit; 256ils ont besoin de gagner de l’argent pour vivre décemment, pour user des douceurs dont nous sommes sevrés, pour faire instruire leurs enfants. Le percepteur nous demande aussi des impôts toujours plus lourds, car le gouvernement veut permettre à ses fonctionnaires une existence honorable, une existence d’hommes – les producteurs restant seuls des mercenaires, des plébéiens, des croquants!
Par là-dessus
, nous avons affaire trop souvent à des imbéciles comme Parent, à des roublards comme Sébert, à des grippe-sous comme Lavallée. Et si nous parvenons quand même à quelques économies, nous les prêtons à des crapules comme Cerbony qui se sauvent avec!
N’empêche que nous sommes très heureux… M. Lavallée me disait un jour
qu’un certain Virgile avait affirmé cela dans les temps anciens et que nous devions nous en rapporter à lui.
Pendant
des semaines, pendant des mois je fus hanté par ces pensées justes peut-être, mais décourageantes. Il n’est pas bon de trop réfléchir à son sort: – ça ne change rien et ça rend malheureux davantage.

XLV
Je
traitai avec un propriétaire de Saint-Aubin, M. Noris, pour son domaine de Clermoux qui avait soixante-dix hectares.
M. Noris, grand vieillard à barbe et cheveux blancs,
gestes onctueux et voix nasillarde, s’intitulait «agriculteur», c’est-à-dire qu’il gérait lui-même ses deux fermes. Il habitait avec ses deux filles, à proximité du bourg de Saint-Aubin, une vieille maison à un étage dont un rideau de lierre masquait insuffisamment les lézardes des murs gris.
Type de
petit bourgeois local 257encroûté dans ses habitudes, féru de manies ennuyeuses – et avaricieux en diable. Il lésinait sur tout, préférait nous laisser vendre des bêtes en mauvais état plutôt que de dépenser pour les mettre en meilleur point. Il ne fallait pas non plus lui parler d’engrais:
«
Non, non, vous m’embêtez avec vos phosphates et vos nitrates! Le fumier de ferme doit suffire…»
Et il secouait sa
tête blanche de vieil oiseau avec des gestes de terreur.
Rarement il se décidait à vendre
la marchandise à la première foire. Il ne voulait pas démordre de son estimation préalable toujours trop élevée. Nous ramenions nos bêtes pour les conduire quelques jours après à une seconde foire où c’était de même. A la troisième on vendait, de guerre lasse, et souvent avec de la perte sur les prix de la première.
M. Noris
, d’autre part, se faisait tirer l’oreille pour les règlements de fin d’année. Les comptes de sa deuxième ferme n’avaient pas été mis à jour depuis quinze ans. Quand les métayers réclamaient de l’argent, il leur remettait d’un ton rogue une somme toujours inférieure à celle qu’ils demandaient. Une fois, mon prédécesseur à Clermoux ayant insisté sur le champ de foire de Bourbon pour obtenir cent écus, ce seigneur de village n’avait rien trouvé de mieux que de jeter, d’éparpiller à plaisir autour de lui une dizaine de pièces de cent sous tout en marmottant de sa voix nasillarde: «Tiens, en voilà de l’argent! Tiens, en voilà! Ramasse…» Et l’autre de les recueillir dans la boue, à la grande indignation des braves gens, à la grande joie des imbéciles.
Je
tenais à éviter de telles scènes et à régler à la Saint-Martin comme il se doit. Une idée de Charles me parut digne d’être essayée.
Je m’en fus relancer
le maître chez lui en temps utile.
– Monsieur Noris, je
viens pour les comptes, j’ai absolument besoin d’argent.
258Vous n’en avez guère à
toucher, Bertin; les bénéfices n’ont pas été forts, cette année.
– Vous me devez, je crois, dans les douze cents francs,
Monsieur. (Je savais qu’en réalité ça n’allait pas à la moitié.)
– Jamais de la vie, jamais de la vie…
»
Et, tout sursautant, il se précipita sur son livre
:
«
Je vous dois cinq cent trente-six francs, ni plus ni moins.»
Feignant la surprise, puis la réflexion profonde,
je prétendis avoir oublié l’achat de moutons et tins bon pour avoir mon argent. Il me remit, tout maugréant, quatre billets de cent francs déclarant ne pouvoir davantage, faute de monnaie. Je fus obligé de retenir le reste au cours de l’hiver sur une vente de taureaux à moi soldée par le marchand – il fit la grimace, mais n’osa s’en fâcher.
Chaque année, par la suite, il fallut employer des ruses nouvelles pour arriver à se faire payer. Et le règlement n’allait pas toujours sans anicroche.
Nous avions une grosse poulinière baie pour le rapport. Ordinairement, les cultivateurs qui ont une poulinière s’en servent pour aller aux foires et faire leurs courses, et l’emploient aussi parfois aux travaux des champs. Mais la nôtre était exempte de toute corvée:
«
Le travail déforme les juments et leurs produits s’en ressentent», disait M. Noris.
Le vrai, c’est
qu’il ne voulait pas que ses métayers aient la faculté d’aller en voiture; cela lui semblait un luxe déplacé et tout à fait superflu. Il prenait chez lui les jeunes poulains sitôt sevrés et les faisait préparer pour les concours, les remontes; il nous les payait mal, bien qu’il en tirât toujours beaucoup d’argent.
En dépit de son
âge avancé, M. Noris gardait la passion de la chasse. Le gibier abondait sur le domaine, les lapins surtout. Il aimait, au cours de ses pérégrinations, les voir détaler 259dans les sillons à l’approche de son grand lévrier, mais n’en tuait pas beaucoup. Autour d’un bout de taillis enclavé dans nos terres, ces rongeurs pullulaient mettant à mal nos emblavures – mais il était vain de s’en plaindre.
Les braconniers n’osaient guère s’aventurer par là, à cause du garde, un sournois
hirsute, qui veillait avec une vigilance outrancière. Il suffisait qu’un étranger flâneur traversât les mains dans les poches un coin de la propriété pour qu’il soit appréhendé par lui. Pas de procès dans ce cas-là, mais le prétendu délinquant devait se présenter au maître pour recevoir une semonce et verser cent sous. S’il y avait présomption de chasse, le procès suivait son cours. La découverte d’un lacet dans une bouchure mitoyenne coûta quatre-vingts francs à notre voisin Pinel qui labourait de l’autre côté. Le brave Pinel m’a toujours juré qu’il ignorait la présence de ce collet et que, pour son compte, il n’en tendait jamais.

Les républicains partageaient avec les
braconniers la haine implacable de M. Noris. Il souhaitait pour les uns et pour les autres des sanctions exemplaires, des supplices raffinés. Il eût voulu les voir tous en prison, aux travaux forcés, ou relégués dans les colonies lointaines. Comme la destruction d’une nichée de lapereaux, d’un nid de perdrix, ou bien un coup de fusil tiré dans ses terres le mettaient dans une exaspération furieuse, le mot seul de République l’agitait de grands frissons nerveux, lui faisait serrer les poings de rage impuissante. Souvent, à Bourbon, des gamins soudoyés par un farceur le suivaient en bande, criant: «Vive la République!» chantant des couplets de la Marseillaise, ou bien cornant à ses oreilles, en manière de mélopée:
«
Blique, blique, blique! Blique, blique, blique!»
A chaque
fois, il manquait en devenir fou.
En
1877, souffrant d’une bronchite qui avait failli l’emporter, 260on était venu lui annoncer les résultats d’une élection favorable aux républicains. Alors il s’était soulevé sur sa couche d’un brusque ressaut et, dans un murmure haletant, avait exhalé la haine profonde de son cœur:
«Les brigands!… Il n’y a donc plus de place… à… à Cayenne!…»
Pour retomber
sur l’oreiller, inerte, presque évanoui.
Quatre ans plus tard, venant chez nous en temps de période électorale, il avisa des programmes et des journaux envoyés par le docteur Fauconnet, candidat républicain.
«Ne gardez pas ici ces papiers diaboliques. Au feu, les mauvais écrits! Au feu, les mauvaises feuilles! Vous attireriez le malheur sur votre famille en les conservant.»
J’objectai que personne ne savait lire.
«Leur présence seule est dangereuse reprit-il.
Et il les jeta lui-même dans
la flamme du foyer; puis annonça:
«
Le garde vous remettra le jour du vote, à la porte de la mairie, le bulletin à utiliser. Ne vous en préoccupez pas!…»
Les ouvriers, les commerçants, les fournisseurs
étaient choisis soigneusement en dehors des rouges. Et il nous obligeait à tenir au rancart aussi ceux qui affichaient des opinions jugées par lui subversives.
C’était sa façon de se venger de la République…

XLVI
Les deux demoiselles veillaient spécialement à
notre conduite religieuse. Il nous fut assez pénible de les satisfaire.
Selon
la coutume de ma jeunesse, j’allais à la messe aupa261ravant un dimanche sur deux à peu près. A chaque sortie dominicale, soit à Bourbon, soit à Franchesse, j’assistais à l’office, désapprouvant les fortes têtes qui passaient ce moment à l’auberge.
Mais j’étais loin de
prendre au pied de la lettre toutes les histoires des curés leurs théories sur le paradis et l’enfer, comme sur la confession et les jours maigres, je prenais ça pour des contes. Le vrai devoir de chacun me semble tenir dans cette ligne de conduite toute simple: bien travailler, se comporter honnêtement, ne chagriner personne, s’efforcer de rendre service quand on le peut, en particulier à ceux qui sont dans la misère et dans la peine… En s’y conformant à peu près je ne puis croire qu’on ait quelque chose à craindre ni là, ni ailleurs. J’avais remarqué comme tout le monde qu’en l’attente de la «vie éternelle» dont les curés parlent beaucoup sans en rien connaître, ils ne font point fi des plaisirs de la terre – spécialement de la bonne cuisine et du bon vin. Sans compter qu’ils passent pour bien aimer l’argent. Je me disais souventes fois que sur cette question du devenir de l’âme, les plus malins de la terre et le pape lui-même n’en doivent pas savoir beaucoup plus qu’un ignorant comme moi, attendu que personne n’est revenu de là-bas pour dire comment les choses s’y passent. Je pensais donc rarement à la mort, moins encore au «salut éternel», et j’avais délaissé complètement la confession depuis mon mariage. J’en connaissais plus d’un et plus d’une que ça ne rendait pas meilleurs d’être fidèles à cette loi de l’Église. Victoire se confessait, Rosalie aussi: elles agissaient exactement le lendemain comme la veille – restant l’une grincheuse et désabusée, l’autre pétulante, hargneuse, autoritaire…
«
Alors, à quoi bon?» me disais-je.

Je croyais fermement par exemple, à l’existence d’un
être suprême qui dirigeait tout, réglait le cours des saisons, nous 262envoyait le soleil et la pluie, le gel et la grêle. Et comme notre travail, à nous cultivateurs, n’est propice que si la température veut bien le favoriser, je m’efforçais de complaire à ce maître des éléments qui tient entre ses mains une bonne part de nos intérêts. Pour cette raison, je ne manquais guère les cérémonies où le succès des cultures est en jeu, et continuais fidèlement les petites traditions pieuses qui se pratiquent à la campagne en diverses circonstances. J’allais toujours à la messe des Rameaux avec une grosse touffe de buis et mettais ensuite des branchettes derrière toutes les portes, à côté des petites croix d’osier qu’on fait bénir en mai, des aubépines des Rogations, des bouquets où sont assemblées les trois variétés d’herbe de saint Roch qui préservent les animaux des maladies. J’assistais à la procession de saint Marc qui se fait pour les biens de la terre et, quelques jours après, à la messe de saint Athanase, le préservateur de la grêle. J’aspergeais toujours d’eau bénite les fenils vides avant d’engranger les fourrages. En ouvrant l’entaille dans les champs de blé, je formais une croix avec la première javelle. J’en traçais d’autres sur le grain de semence au moment du vitriolage, sur chaque miche de pain avant de l’entamer, et enfin sur le dos des vaches avec leur premier lait, après le vêlage. Je ne trouvais pas drôle de voir allumer le cierge quand il tonnait fort. Je soulevais toujours mon chapeau devant les calvaires des routes, et faisais matin et soir un bout de prière. Il y avait sans doute dans tout cela bonne part d’habitude ces pratiques que j’avais toujours vu suivre me semblaient naturelles. Mais je ne pouvais admettre que manquer la messe un dimanche ou faire gras un vendredi soient des motifs à punition sans fin, pas plus qu’il ne me semblait juste d’attribuer au curé dans la confession le pouvoir d’absoudre tous les crimes.
Les garçons partageaient ces idées ou à peu près. Jean allait à la messe comme moi, assez régulièrement, tous les quinze jours. Charles, 263depuis son retour du régiment, n’y allait guère qu’une fois par mois, et encore! Ce fut lui surtout qui trouva dure l’obligation hebdomadaire.
«
Joli métier, faisait-il que d’être toujours fourré avec le curé
Un dimanche,
s’étant rendu à Bourbon dès le matin, il ne mit pas les pieds à l’église. Mais le lendemain, pendant que nous étions aux champs, les femmes eurent la visite de mesdemoiselles Yvonne et Valentine Noris.
«Victoire, dirent-elles, votre jeune fils a manqué la messe hier.
Il est allé à Bourbon, Mesdemoiselles, il a dû y assister là-bas.
– Nous n’en croyons rien… Charles doit venir chaque dimanche à la messe à Saint-Aubin comme vous tous; il ira se promener ensuite à Bourbon ou ailleurs, s’il le juge à propos
. Dites-lui bien qu’il ne saurait se soustraire à ce devoir dont nous faisons un ordre sans que la chose nous soit connue. Et s’il persistait à désobéir, vous en souffririez tous…»
Il fut forcé de s’exécuter, parbleu! Il dut même, comme moi, aller à confesse au temps de Pâques. C’était l’unique moyen d’être tranquille;
car les demoiselles nous faisaient épier, je crois, par leur garde et leurs domestiques.
Et les blasphèmes nous étaient sévèrement interdits. Or, Charles, dès que quelque chose ne lui allait pas, lâchait un «Bon Dieu» ou un «Tonnerre de Dieu» agrémenté de préambules divers. Je l’avais bien engagé à perdre cette habitude, tout au moins à s’en abstenir en présence des mouchards. Mais c’était difficile. Il s’échappa certain jour à lâcher un gros juron que le garde entendit. Les deux vieilles filles rappliquèrent sans tarder.
«Victoire, votre fils continue de proférer des blasphèmes épouvantables, nous ne voulons pas de ça chez nous.»
264Elles allèrent jusqu’à me reprocher à moi-même de dire
de vilains mots pour m’avoir ouï employer dans une affirmation l’expression «Tonnerre m’enlève!» Ma foi, je leur répondis carrément que ce terme m’était aussi nécessaire que mes prises de tabac et que je ne pouvais promettre de l’éviter toujours. En effet, cela me venait aux lèvres inconsciemment, – comme à Charles ses blasphèmes, d’ailleurs.

Eh bien, quoique toujours fourrées à l’église, au confessionnal, à la table sainte, quoique ayant une horreur exagérée des vilains mots, elles ne valaient tout de même pas cher, les deux vieilles toupies!
Dures comme des roches et malicieuses autant que leur père.
L’hiver de 79-80 fut
très rude. On entendait la nuit craquer les arbres torturés par le gel. Moineaux, verdiers, roitelets et rouges-gorges se réfugiaient dans les étables et, sans chercher à réagir, se laissaient capturer. Tous les matins, on découvrait à proximité des bâtiments quelques-uns de ces pauvres oiseaux inertes et roides, morts de froid. Les corbeaux croassant par bandes aux abords des fermes, se hasardaient, talonnés par la faim, à venir picorer sur le tas de fumier. C’était partout grande misère dans la nature.
Comme aussi hélas, chez tous les pauvres gens. Des
journaliers en chômage parcouraient la campagne pour chercher du bois mort. Certains eurent le tort de s’attaquer, la nuit, à des arbres entiers. Dans notre champ des Perches, un gros érable disparut ainsi. M. Noris et ses filles étant venus constater le larcin, il me fut donné d’entendre les objurgations furieuses de mademoiselle Yvonne adressées au garde:
«Il faudra faire de fréquentes tournées nocturnes et, s’il vous arrive d’apercevoir quelqu’un de ces misérables, n’hésitez pas: tirez-lui dessus!… Vous en avez le droit.»
Voilà comment ces bigotes pratiquaient
le pardon des offenses. 267Quant à leur charité, elle s’exerçait surtout en vengeances mesquines, en basses perfidies à l’égard de ceux qui n’avaient pas la chance de leur plaire. Elles donnaient aux pauvres de la commune un sou par quinzaine, aux passants du vendredi quelques croûtes sèches; – les autres jours, rien du tout. C’est nous, les pauvres «laboureux», qui nourrissions les traîneurs de bissacs!
Ah! malgré toutes
leurs simagrées, je ne donnerais pas cher de leur place en paradis, à ces deux numéros-là!

XLVII
La femme de mon parrain étant morte, je dus
recueillir ma sœur Marinette que la bru de la défunte ne se souciait pas du tout de garder.
«Tu ne l’as jamais eue, toi, me dit mon parrain; c’est bien ton tour; d’ailleurs, tu es le seul à pouvoir t’en charger.»
J’aurais bien pu lui objecter qu’il ne m’avait jamais offert de la prendre alors que, plus jeune et plus raisonnable, elle était à même de rendre des services. Mais je
gardai ces réflexions pour moi et consentis à l’arrangement sans protester.
A la maison, Victoire et
Rosalie, sur des tons différents, s’accordèrent à dire et redire que nous avions bien assez de tracas et de besogne déjà sans avoir à nous charger encore de cette malheureuse innocente. Le silence est remède souverain contre les scènes de ce genre. Mais au jour dit, je m’en fus chercher Marinette que les femmes subirent par la suite d’assez bonne grâce je n’eus pas admis d’ailleurs qu’elles lui fissent des misères.
Par exemple, la pauvre fille ne pouvait être sympathique à personne.
Dénuée à présent de toute lueur de raison, elle prononçait 268des mots dépourvus de sens, se lamentait souvent en une sorte de mélopée plaintive et prolongée qui effrayait beaucoup les enfants, contrariait tout le monde; puis, soudain, sans motif, elle éclatait d’un rire strident et pénible. Elle ne se rendait utile d’aucune façon; depuis longtemps il était devenu impossible de lui confier les bêtes à garder.
Sa présence chez nous fit
sensation les premiers temps dans le voisinage; on parla dans tout Saint-Aubin de cette vieille fille innocente qui ne sortait jamais, qui criait souvent: elle était le mystère, l’ulcère de notre maisonnée.
Je ne regrettai
jamais ma décision cependant. Il faut accepter de bonne grâce les devoirs élémentaires, tant pénibles soient-ils. Or, mon parrain avait raison de dire que j’étais le seul à pouvoir me charger d’elle. Bien que ma situation ne fût guère brillante, j’avais encore plus de ressources que mes deux aînés

Mon parrain, lui, n’avait jamais pu mettre quatre sous l’un devant l’autre. Il était
tombé à Autry, sur un mauvais domaine, dont les maîtres, riches autrefois, auraient voulu le paraître encore. Le «faire» de ces gens-là amusait toute la commune. Le mari, faible et quelconque, entraîné jadis à des spéculations malheureuses, était un peu cause de leur déchéance actuelle. Sa femme avait pris en main le gouvernement du ménage et lui faisait expier durement les fautes passées. L’on voyait rôdailler sans cesse dans le bourg d’Autry ce bourgeois veule et ennuyé, bâillant ses heures. Il allait de la boutique du menuisier à celle du maréchal, accostait les passants, s’accrochait au garde-champêtre en train de balayer la placette ou de coller des affiches le long du mur de l’église. Parfois, quelqu’un lui disait d’un ton ironique, sachant bien qu’il n’avait pas le sou:
«
Payez-vous une chopine, monsieur Gouin?
269Impossible, il faut que je rentre
, on m’attend…
Allons! venez tout de même, c’est moi qui la paie.»
Alors on ne l’attendait plus…
Tellement il aimait licher qu’il acceptait sans honte les libéralités méprisantes des tâcherons aux mains calleuses…
Chez lui, toute satisfaction gourmande lui était refusée. Madame Gouin – Agathe, disait-on communément – avait toujours dans sa poche la clef de la cave comme celle du buffet aux liqueurs, et n’ouvrait ces sanctuaires qu’aux grandes occasions. Aux repas, une bouteille de vin figurait bien sur la table, mais toute la semaine elle restait intacte, à moins qu’il ne se présentât quelque importun… Sinon on ne la vidait que le dimanche.
Agathe lésinait de même sur les plus petites choses, comme les plus pauvres femmes de journaliers
– sur l’éclairage et le chauffage, sur le savon, le beurre, même sur le poivre et le sel. La servante n’avait point droit au pain blanc; elle partageait avec le chien la miche de troisième. D’ailleurs, la pauvre fille ne mangeait même pas à sa faim. Trois bonnes d’affilée sortirent de la maison rongées d’anémie.
Cependant les Gouin
voulaient continuer de faire bonne figure dans le monde des hobereaux calés du pays. Ils allaient en visite dans plusieurs châteaux, y dînaient même quelquefois. Quand il fallait rendre ces dîners, la maison était sens dessus dessous pendant quinze jours.
«Faire bien en dépensant peu, tel est le but à atteindre», disait Agathe ingénument.
Les
frais étaient lourds malgré tout et il y avait ensuite une période navrante. Pendant plusieurs semaines, les maîtres eux-mêmes se condamnaient à la soupe à l’oignon, au pain de troisième et ne vidaient la bouteille que quand le vin était en état d’accommoder la salade. Au cours d’une de ces mauvaises journées, M. Gouin étant allé chez mon parrain à l’heure du repas, 270on lui offrit de goûter aux poires sèches cuites dont il y avait un grand plat sur lequel il jetait des regards de convoitise il en mangea une demi-assiette.
De leur ancienne splendeur, une voiture d’aspect passable encore leur restait, une grande voiture à capote qu’
ils appelaient la victoria. Parfois l’idée venait à la dame de se rendre à Moulins pour des emplettes, ou encore de faire des visites, ou simplement, à la belle saison, de se promener. Alors elle envoyait la bonne prévenir mon parrain qu’il eût à amener la vieille poulinière de la ferme. A l’heure dite, il l’attelait à la victoria et grimpait sur le siège, car il était tenu de faire le cocher. La cocasserie de l’équipage donnait lieu à des plaisanteries sans fin. Qu’on s’imagine cette vieille poulinière au poil rude, d’un blanc sale, souvent crottée de la boue des pacages, traînant lentement, lourdement, l’ancienne belle voiture; ce vieux campagnard en blouse et sabots maniant le fouet comme un bâton, qui se tenait écrasé sur son siège; et, dans le fond, étalés fièrement sur les coussins fanés, ce couple de bourgeois crève-la-faim!
L’on disait des Gouin qu’ils collectionnaient dans leur grenier les peaux des
métayers par eux écorchés. Bien rares, en effet, ceux qui restaient plus de deux ou trois ans sous leur coupe. Et, venus à l’ordinaire très pauvres, ils repartaient toujours plus gueux encore qu’ils n’étaient entrés.
Mon parrain
, certes, n’avait pas trouvé là le chemin de la fortune.
Faire fortune, c’est le rêve de tous les travailleurs. Mon frère Louis,
un moment, crut l’avoir réalisé. En douze ans, de 1860 à 1872, il avait trouvé le moyen de réserver une huitaine de mille francs. Alors le diable le tenta d’acheter à Montilly un petit bien de quinze mille. Et de s’installer chez lui, et de se monter d’un cheval, d’une voiture à ressorts, d’une peau de chèvre, et d’aller aux foires avec des allures de gros fermier! 271Sans compter sa partie de mouche à gros jeu tous les dimanches, et les bons repas avec des amis. On le nomma conseiller municipal et il en fut très fier. Quand nous nous rencontrions à Bourbon, il me regardait de haut comme gêné de s’entretenir avec moi.
Claudine, sa femme,
plus orgueilleuse encore, portait des caracos à la mode, des bonnets à double rang de dentelle et une chaîne d’or au cou. Elle s’offrait des douceurs, achetait beaucoup de café et le sucre par demi-pains. Victoire, qui ne pouvait la souffrir, me dit un jour:
«La Claudine fait la grosse madame, savoir si ça tiendra longtemps?»
Ça ne tint que cinq ou six ans. L’ancien propriétaire
avait pris hypothèque sur le bien pour la somme qui lui restait due. Louis payait en intérêts à cinq pour cent une somme quasi égale à la valeur d’affermage. Au surplus, ayant voulu faire des réparations, il s’était endetté par ailleurs et ne pouvait donc que se couler vite. Quand il eut conscience d’être sur une pente dangereuse, il essaya de lutter, revendit son équipage, se remit à travailler. Trop tard! le mal était irréparable. Son vendeur à qui étaient dues trois années d’intérêts, reprit possession de la locature en lui donnant juste de quoi se liquider auprès des autres créanciers.
Demeuré
sans ressources à l’issue de cette aventure, mon pauvre frère en fut réduit à se loger dans une chaumine assez misérable, à aller travailler de côté et d’autre comme journalier. Il mourut deux ans plus tard, d’une congestion, un jour de grand froid qu’il cassait de la pierre sur la route de Moulins.
Claudine, qui savait si bien faire la dame, fut obligée de se mettre à laver les lessives
, même à tendre la main aux aumônes des enterrements et services. Sa carrière s’acheva bien tristement.

XLVIII
272A
Clermoux, à l’automne de 1880, nous eûmes la visite de Georges Gaussin et de sa femme. Georges Gaussin était le fils de ma sœur Catherine. Il venait de se marier, profitait de cette circonstance pour refaire connaissance avec sa famille bourbonnaise; car il n’était jamais revenu depuis l’époque où ses parents l’avaient amené tout gamin. Ma sœur et son mari, n’ayant que cet enfant, l’avaient tenu dans les pensions jusqu’à dix-huit ans. Parti au régiment avant l’heure comme volontaire d’un an, il occupait depuis sa libération un emploi de comptable dans une grande maison de commerce.
Georges et sa femme
avaient décidé de s’installer chez nous durant leur séjour, une de mes nièces d’Autry leur ayant écrit que c’était moi qui pouvais le mieux les recevoir. Quand nous parvint la lettre annonçant leur arrivée, Rosalie s’exclama:
«Des Parisiens! Ce qu’ils vont en faire des embarras! Ça va parler gras, mes amis…»
Victoire, très ennuyée, se demandait où elle allait les faire coucher et
quelle cuisine elle pourrait bien leur préparer. Après en avoir causé tous ensemble, nous décidâmes de donner à nos hôtes le lit de la chambre où couchaient Charles et mon filleul, le petit Tiennon, le fils de Jean et de Rosalie: eux prendraient à la cuisine le lit du pâtre qui consentit à s’accommoder d’un gîte au fenil avec des couvertures.
Le jour venu, Charles
attela à notre charrette que nous conservions toujours bien qu’elle nous fût inutile ici – la bourrique du cantonnier voisin et se rendit à la rencontre des 273Gaussin qui devaient débarquer à Bourbon par la diligence de Moulins, vers cinq heures du soir.
Ils arrivèrent chez nous un peu avant la nuit. J’étais en train de conduire les fumiers
; d’un chemin perpendiculaire je débouchai avec un char vide presque en face d’eux dans la grande rue, à deux cents mètres de la cour. Georges et sa femme, bras dessus, bras dessous, marchaient en avant; Charles tenait la bourrique par la bride; une grosse malle, deux valises, un carton à chapeaux encombraient la voiture.
Je criai
: Oh là! oh!» à mes bœufs qui s’arrêtèrent. Charles me présenta:
«
C’est mon père.»
Les
jeunes époux eurent une même exclamation:
«Ah! c’est l’oncle! Bonsoir, mon oncle…»
Et
se précipitèrent pour m’embrasser.
«Pauvre oncle, nous sommes bien contents de vous voir!
– Moi aussi, mon neveu, moi aussi, ma nièce
…», répondis-je un peu gêné.
Ayant
laissé glisser ma gaule à toucher les bœufs, je me laissai embrasser.
«Je ne suis pas dans une jolie tenue pour vous recevoir!» m’excusai-je non sans confusion.
En effet, mes sabots presque usés, émoussés du bout,
où dansaient mes pieds nus, mon pantalon de toile grise déchiré aux genoux, ma chemise à carreaux bleus, même mon vieux chapeau de paille aux bords effrangés, ne constituaient pas un accoutrement bien convenable, – d’autant que tout cela se ressentait du contact du fumier. Enfin j’avais encore ce vendredi ma barbe du dimanche, hirsute et piquante. Quelle devait être sur mon compte l’impression de cette petite Parisienne mignonne et bien pomponnée dont les cheveux noirs fleuraient bon? De la toucher, cela me faisait l’effet d’une profanation. Elle portait une robe bleue très simple, un grand chapeau 274de paille garni seulement d’une touffe de pâquerettes et de fines bottines vernies qui gémissaient à chaque pas.
«Elles sont trop délicates pour nos chemins, vos bottines, nièce.
– En effet, mon oncle. C’est qu’ils sont un peu cahoteux, vos chemins…
Ils auraient grand besoin d’être aplanis.»
Elle souriait doucement, et ce sourire
atténuait l’expression un peu sévère de son visage mince, aux joues pâles, aux grands yeux noirs trop profonds…
Georges, en dépit de ses trente ans, conservait une figure
un peu poupine d’adolescent que ne parvenait pas à viriliser le soupçon de moustache blonde et la barbiche clairsemée. Il était en pantalon fantaisie noir et blanc, jaquette noire et chapeau melon; une lavallière noire s’étalait dans l’échancrure du gilet, faisant valoir la blancheur du faux col rigide.
Je hélai les bœufs pour les faire repartir et me
tins à côté de Georges qui reprit le bras de sa femme. Il me donna des nouvelles de ses parents qui étaient toujours dans la même maison, au service d’une seule vieille dame de soixant-quinze ans. Ils ne voulaient pas la quitter, espérant qu’elle leur en tiendrait compte sur son testament.
«Alors, mon oncle, vous revenez des champs avec votre charrette, me dit Georges après un silence.
– Oui, Mons…»
(Je faillis bien dire
Monsieur: – dame, il était mis comme un bourgeois, le neveu!)
«
Oui, mon neveu, nous en sommes à fumer nos guérets pour labourer bientôt.
– Ah! oui, le fumier…
le fumier sorti des étables, produit de la fiente et de la litière?
C’est cela même», répondis-je avec un sourire un peu moqueur. – Cette question me semblait bête.
Alors la jeune femme de me questionner à son tour, si bien 275que je fus amené à lui dire que c’était là où nous allions semer le blé que je conduisais ce fumier.
«Ah! l’horreur! fit-elle avec un petit cri, le blé avec quoi l’on fait le pain, il vient comme ça, dans le fumier?
– Mêlé au sol, dit Charles, le fumier ne se voit plus.
Georges reprit:
– Cela t’étonne, Berthe? La terre s’épuiserait
, vois-tu, si l’on cessait de lui fournir des matières fertilisantes.
– Votre charrette est-elle douce, mon oncle
? interrogea Berthe à nouveau; celle du cousin ne l’est guère; je suis montée un peu sur la route; j’ai eu mal au cœur d’avoir été trop secouée.»
Nous arrivions dans la cour. Victoire,
Jean, sa femme et le petit s’avancèrent à la rencontre des Parisiens: embrassade générale. Georges et Berthe embrassèrent même la Marinette à qui l’on avait fait mettre à dessein des effets propres; elle se laissa faire de mauvais cœur et, sans tarder, reprit sa plaintive mélopée coutumière qui parut impressionner péniblement notre jolie nièce.
Victoire s’était
demandé avec inquiétude si nos hôtes avaient coutume de faire maigre le vendredi. Et Rosalie, tranchante à son habitude:
«
Peuh! si vous croyez que ces gens des villes font attention à ça! Ils se fichent pas mal des jours défendus; ils n’ont pas de religion.»
La bourgeoise avait préparé à leur intention une soupe au lait, des haricots verts au beurre, un poulet rôti et une salade à l’huile de noix. Ce repas était seulement pour eux
– faire de l’extra pour tout le monde eût été trop coûteux. Elle les servit sur une petite table, dans la chambre. Mais Berthe s’en fâcha:
«Ah! non par exemple, nous ne voulons pas dîner seuls; nous sommes venus pour être en famille.»
276Je lui dis que nous ne mangions, nous, qu’à huit heures passé,
lorsque, la nuit tout à fait venue, on ne pouvait plus besogner dehors.
«Par exemple, mon oncle, vous allez au moins rester nous tenir compagnie, vous et le petit cousin.»
Ce disant elle faisait
asseoir auprès d’elle le petit de Jean.
Victoire me dit, voyant qu’ils y tenaient:
«Eh bien oui, Tiennon, il te faut dîner avec le neveu et la nièce.»
Je m’en fus
donc changer de pantalon et de sabots, mettre une blouse propre et pris place à côté d’eux. Ils déclarèrent excellente la soupe au lait, se régalèrent des haricots choisis parmi les plus tendres auxquels Victoire n’avait pas ménagé le beurre. Par contre, ils ne firent pas grand mal au poulet plus commun pour eux, peut-être, que le lait et les légumes frais. Je remarquai qu’ils semblaient aux petits soins l’un pour l’autre.
«Vois-tu, Georges… N’est-ce pas, Georges? faisait-elle à tout propos.
Et lui:
– Voyons, Berthe, tu vas te faire mal, ma chérie; tu abuses de ces haricots…
»
Il y avait, comme dessert, de grosses prunes noires.
«C’est mauvais, ces fruits-là! N’en mange pas trop, petite…»
Je trouvais un peu niaises ces façons de faire. A la campagne, si l’on se parlait comme ça entre époux, tout le monde en rirait. Au fond,
peut-être bien qu’on s’aime autant qu’eux, mais on ne se prodigue point les mots tendres.
Quand Victoire venait pour le service, Georges et Berthe se fâchaient encore doucement de ce qu’elle avait préparé deux dîners et lui défendaient de recommencer à l’avenir, disant que ça leur était bien égal de manger un peu plus tard. Charles 279avait apporté de Bourbon, sur l’ordre de sa mère, une couronne de pain blanc, car notre pain de ménage qui datait de huit jours était déjà dur ils eurent néanmoins la fantaisie d’en user.
«Nous voulons devenir tout à fait campagnards, mon oncle
Et, sans relâche, ils me questionnaient sur
ceci et cela, demandant combien nous avions de moutons, combien de vaches et comment on faisait pour traire.
«J’irai voir toutes les bêtes demain, fit Berthe. Voyons, vous vous levez de grand matin, à six heures?
– Oh! ma nièce, à six heures il y a déjà deux heures que nous
sommes en pleine activité.
– Vous vous levez à quatre heures!… Ah! par exemple!… Eh bien, nous, mon oncle, nous sommes des paresseux; Georges entre à neuf heures à son bureau; nous nous levons à huit, jamais avant. Mais ici nous
serons debout à l’aube, vous verrez…»
Quand le repas fut terminé, il nous fallut
revenir à la salle commune où les autres commençaient à manger. Après qu’ils eurent avalé la soupe, chacun émietta selon la coutume une tranche de pain dans son assiette de terre rouge et le trempa d’une grande louchée de lait écrémé. La Parisienne en fut très étonnée.
«
Mais alors c’est une autre soupe… Vous mangez deux soupes à votre dîner?»
Sans doute
comprit-elle alors que ce second dîner n’avait guère retardé la cuisinière.
Je leur proposai de faire un tour dehors à la fraîcheur, voyant que leur présence gênait les femmes pour la vaisselle. Jean et Charles s’étant joints à nous, nous fîmes ensemble le tour du pré de la maison. La lune éclairait un peu, mais le ciel était sombre et la brise plutôt fraîche. Georges ayant senti fris280sonner sa femme, répétait à tout propos, bien qu’elle se défendît d’avoir froid:
«Tu risques de t’enrhumer, ma chérie, il ne faut pas nous attarder.»
Grâce à Charles, qui leur tenait tête assez bien, la conversation ne languit pas trop
. Mais, pour mon compte, je dis fort peu de chose, me sentant ridicule de parler si mal à côté d’eux qui parlaient si bien, et aussi parce que je n’osais leur poser de questions sur la ville, prévoyant qu’elles seraient pour le moins aussi naïves que les leurs sur la campagne.
Quand nous fûmes de retour à la maison, avant de leur souhaiter le bonsoir, Victoire demanda aux jeunes gens ce qu’ils prenaient le matin.
«Ne faites rien de spécial pour nous, ma tante, s’empressèrent-ils, nous mangerons la soupe de tout le monde.»
Ils ne se doutaient pas que le
déjeuner de huit heures était le plus important de nos repas, celui de la potée au lard. Bien entendu, la bourgeoise ne tint pas compte de leur réponse et leur prépara du café au lait.
Mais ils redirent tellement le matin qu’ils ne voulaient plus faire table à part, qu’ils entendaient manger avec nous et comme nous au repas du milieu du jour,
qu’il fallut bien leur donner satisfaction. Pour la circonstance on se mit à table à midi c’est-à-dire une grande heure plus tôt qu’à l’ordinaire – la jeune femme placée entre Charles et moi, son mari en face. Et il y avait un menu exceptionnel: du vin d’abord, puis une juteuse omelette aux œufs purs, des biftecks, du fromage à la crème saupoudré de sucre et les poires d’un espalier du jardin qu’on aurait vendues au moins vingt sous le quarteron au marché de Bourbon. Seulement, Victoire avait imaginé de mettre un plat à chaque bout de la table. Celui de l’extrémité opposée n’était qu’en apparence conforme au nôtre: omelette aux pommes de terre, morceaux de lard grillé, fromage 281peu crémeux et pas du tout sucré; les poires seules étaient identiques, mais la bourgoise fit de vilains yeux au petit domestique qui s’avisa d’en prendre une.
«Tu dois pourtant en trouver assez dans les champs, lui glissa-t-elle à mi-voix; les bâtardes ne manquent pas, à cette saison…»
Alors, ceux de la maison comprirent que les belles poires étaient là seulement pour figurer, et personne
dorénavant ne s’avisa d’y toucher.
Au repas du soir, Victoire n’essaya même plus de sauver les apparences.
Il y avait pour tout le monde soupe et lait froid comme de coutume, et pour les Parisiens potage au vermicelle avec une purée de pommes de terre et un morceau de veau rôti. Berthe, qui paraissait s’entendre à la préparation de ces petits plats fins, aidait Victoire de ses conseils.
Les jours suivants, nos hôtes acceptèrent sans
protestation d’être mieux traités que nous. Ils eurent, je crois, un étonnement considérable de ce que nous vivions mal; et pourtant, notre ordinaire était meilleur que de coutume.
«Il ne faut pas cependant que nous leur fassions trop pitié avais-je dit à ma femme.
Comme à Paris, Georges et Berthe faisaient la grasse matinée. On fermait à leur intention les
volets délabrés de la fenêtre; Jean et sa femme, qui couchaient dans la même pièce, faisaient le moins de bruit possible en se levant; et les jeunes époux restaient au lit jusqu’à sept heures et plus. Rosalie disait que de toute la journée c’était le seul moment tranquille attendu qu’on ne les avait pas sur le dos.
Aussitôt levée, Berthe, en peignoir et pantoufles, courait de-ci de-là, avec des exclamations, des étonnements de gamine. Elle faisait le tour du jardin, entrait au poulailler pour dénicher les œufs frais pondus, prenait plaisir à voir manger les petits canards et les petits poussins. Elle allait même dans 282l’étable à vaches au moment de la traite; mais il y avait entre les pavés mal joints des trous pleins de purin qu’elle ne parvenait qu’à grand’peine à éviter; une fois, elle y engagea l’une de ses pantoufles; des gouttes odorantes tavelèrent de taches brunes le bas de son peignoir clair; et, dans la préoccupation que lui causait cet accident, elle faillit être atteinte par le jet d’une vache qui fientait. Et puis elle avait peur des veaux, poussait des cris perçants lorsque, détachés, ils se précipitaient pour aller téter. Pour toutes ces raisons, elle hésita bientôt à franchir le seuil de cet endroit dangereux. Quand elle était fatiguée de courir au dehors, elle s’occupait à faire de la tapisserie, de la dentelle, petits travaux d’agrément qu’elle avait l’air de bien connaître.
Georges
, après un baiser au front de sa femme et un «au revoir»! comme pour une longue absence, venait nous rejoindre aux champs, faisait quelques tours à la charrue, puis s’en allait flânocher au bord des mares pour capturer des grenouilles. En rentrant, il ne manquait pas d’embrasser de nouveau sa Berthe qui lui demandait câline:
«
T’es-tu promené beaucoup? Et ta pêche? Voyons si tu as eu de la réussite, mon Geogeo.»
Elle
vérifiait alors le petit sac en filet dans lequel il apportait toujours quelques grenouilles. Personne ne sachant les préparer, le neveu était obligé de s’en occuper lui-même.
Rosalie disait:
«Je ne sais pas comment on peut manger de la saleté pareille; c’est race de crapauds!»
Les appréciations de Rosalie, ses mots dépourvus d’hypocrisie, amusaient beaucoup Georges et Berthe. Mais ils s’attristaient
quand la Marinette, les regardant fixement de ses grands yeux de bête, tendait dans leur direction son poing maigre, éclatait de son rire stupide, ou faisait entendre sa mélopée sans fin, lancinante et plaintive.
283Le dimanche, Charles
prit en location, à dessein de promener nos Parisiens, le cheval et la voiture à ressorts de l’épicier du bourg. Après une grande tournée en forêt, ils eurent la fantaisie de revoir Bourbon où ils s’attardèrent un peu. L’escalade des tours du vieux château les fatigua sans les amuser. Mais ils s’intéressèrent à la fontaine d’eau chaude et à son grand bassin – où les pauvres infirmes venaient jadis d’un lointain rayon se baigner sans honte, sous les regards de tous, la veille de la Sainte-Croix.
Ils
rentrèrent à la tombée du jour, enchantés de leur après-midi. Par contre, la journée du mardi, pluvieuse, se traîna monotone et triste. Georges, ne pouvant sortir, fuma cigarettes sur cigarettes, écrivit des lettres, – après que le pâtre fut allé au bourg acheter de l’encre, car nous n’en avions pas. Sur le tard, la pluie ayant cessé, il manifesta l’intention de se risquer dehors, et Berthe voulut le suivre. Mais il y avait trop d’eau et de boue pour qu’elle pût sortir avec ses bottines; elle chaussa donc les sabots de dimanche de Rosalie; seulement les pieds lui tournèrent bientôt, car elle ne savait pas du tout les porter; elle fit cent mètres et puis revint, craignant de se faire une entorse. Et le soir, nerveuse, elle ne chercha pas à masquer son dépit.
Nos hôtes demeurèrent
jusqu’au samedi, huit jours pleins. Je ne sais trop, en somme, s’ils emportèrent un bon souvenir de leur séjour parmi nous, bien qu’ils aient eu la satisfaction de boire de grands bols de lait frais dont ils faisaient beaucoup de cas. Je pense que cela les ennuyait un peu de voir que l’on se mettait en frais pour leur cuisine. Et sans doute nous plaignaient-ils de travailler tant, d’avoir si peu d’agréments, d’être si en retard pour bien des choses. Ils durent perdre beaucoup de leurs illusions sur la campagne.
«Nièce, dis-je à Berthe le matin du départ, avouez que vous trouveriez le temps long s’il vous fallait rester ici toujours?
– C’est vrai, mon oncle; 284j’aurais de la peine à devenir fermière. Pour que
je me trouve bien il me faudrait une maison confortable, un jardin sablé avec des fleurs et des ombrages, et puis un cheval et une voiture pour me promener.
– Moi, dit Georges,
je passerais volontiers ici quelques mois d’été, à condition de disposer de mon temps pour pouvoir chasser, pêcher, courir les prés à ma guise, cultiver un jardin.»
Je songeai par devers moi:
«
Tous les gens des villes doivent être ainsi: ils ne voient de la campagne que les agréments qu’elle peut donner; ils rêvent des prairies et des arbres, des oiseaux et des fleurs, du laitage, des légumes et des fruits – mais ils ne se font pas la moindre idée des misères du paysan. Et nous sommes sans doute dans le même cas. Quand nous parlons des avantages de la ville et des plaisirs qu’elle offre, nous ne pensons pas à l’existence de l’ouvrier qui vit au jour le jour d’un travail souvent dur et ingrat.
Nos
jeunes gens s’étaient montrés fort gentils, somme toute, mais nous éprouvâmes une impression de soulagement identique un peu à celle que doivent éprouver les prisonniers qui se retrouvent à l’air libre. Leur présence, outre le dérangement inévitable, nous causait surtout une sorte de contrainte et de gêne. La cohabitation avec des gens qu’on sent différents de caractère et de mœurs est toujours pénible, même quand ils nous touchent de près. Où il n’y a pas communion d’idées règne le malaise.
Le pâtre fut seul à s’affliger du départ de nos hôtes. Je l’entendis qui disait
à la servante:
«J’aurais bien voulu qu’ils restent plus longtemps, les Parisiens: on mangeait mieux!…»

XLIX
285Nous avions grand souci de notre pauvre Clémentine souffrante et miséreuse. Elle venait d’avoir un quatrième enfant, et Moulin s’étant brouillé avec le jardinier du château manquait de travail. Les ressources diminuées n’assuraient plus le nécessaire au ménage augmenté. Ils devaient deux sacs de blé à nos successeurs de la Creuserie, et des tissus au marchand du bourg, sans parler de leur loyer…
Notre fille
n’allait même plus à la messe à cause des enfants que leur père ne voulait pas garder, et parce qu’elle manquait d’effets convenables. Mais le pis était son état de santé toujours plus inquiétant. Elle s’affaiblissait. L’une des religieuses de Franchesse, qui vendait de la pharmacie et s’entendait un peu à connaître les maladies, la disait atteinte d’anémie chronique.
«Il vous faudrait du repos, de la nourriture substantielle, du bon vin
Conseil d’une assez
cruelle ironie: peut-on se soigner avec quatre enfants sur les bras qui manquent d’habits et qu’on a la crainte de voir manquer de pain?
«
Elle est maigre à faire pitié et faible à ne pouvoir se tenir debout», me dit Victoire en pleurant, un jour qu’elle rentrait de la voir, au mois d’octobre 1880.
A la Toussaint, je me rendis à mon tour aux Fouinats. Tout de suite j’eus le cœur serré par l’impression de misère du pauvre intérieur et par le déclin trop visible de Clémentine, qui, affaissée, vieillie, chétive et sans vigueur, donnait à téter à son petit dernier – lequel s’acharnait goulûment à tirer ses seins flasques. 286Elle sourit pourtant en me voyant entrer. Et dans le temps que je lui demandais des nouvelles de sa santé, le souvenir me revint d’une autre scène dont cette chaumière avait été le cadre certain matin d’été que j’étais venu demander à boire à sa locataire d’alors…
«Ça ne va pas trop bien, papa, me dit-elle. Il me faudrait des soins que je ne peux pas me donner.»
Son souffle était court; ses phrases se terminaient en une modulation affaiblie, imperceptible presque. Je
la réconfortai de mon mieux, lui remis quelque argent et proposai de lui envoyer le médecin, mais elle s’en défendit:
«Mais non, mais non, papa. La sœur m’a déjà donné du fortifiant: c’est tout ce qu’il faut…
Je ne suis pas assez malade pour avoir recours au médecin; puis c’est trop coûteux pour nous!»
C’est
un raisonnement qu’on tient bien souvent dans nos pays. On se fait de la tisane, on se traite soi-même. Le docteur n’est demandé que quand ça paraît tout à fait grave. Et de voir passer son équipage dans nos vieux chemins de campagne semble à beaucoup un indice de mort.
Ce fut, hélas! bien le cas pour Clémentine.
Peu de jours après ma visite elle en vint à ne plus pouvoir se lever. Alors son mari s’en fut quérir à Bourbon le docteur Picaud: Fauconnet, conseiller général et député, avait cessé d’exercer. M. Picaud la jugea très malade, déclara qu’une jaunisse s’était greffée sur l’anémie et donna l’ordre de lui enlever tout de suite son bébé que recueillit une sœur de Moulin. L’un de ses frères prit l’aîné, déjà fort. Nous nous chargeâmes, nous, de la cadette, une petite fille de six ans, et du troisième, un gamin de quatre ans. Rosalie comme toujours fit un peu la grimace à l’arrivée de ces enfants, mais elle les eut vite pris en amitié et leur fut ensuite toute dévouée.
Victoire
demeura aux Fouinats pour soigner sa fille. Sans résultat, hélas! 287En quelques semaines la maladie empira de telle sorte que Clémentine mourut à la fin novembre, par un triste temps de givre et de brouillard. Elle avait trente et un ans.
Ce deuil
eut pour conséquence de faire ajourner jusqu’au printemps le mariage projeté entre Charles et Madeleine, la bonne des Noris.

L
Depuis que j’avais travaillé chez son père, depuis surtout qu’il
était venu à la Creuserie pour ma jambe fracturée, le docteur Fauconnet m’avait toujours fait bon visage. Quand il me rencontrait à Bourbon, à l’époque des vacances, il ne manquait pas de me parler de ce «vieux chouan de Noris» bon, disait-il, à envoyer au dépôt.
Conseiller général et député
, M. Fauconnet avait «le bras long» – qu’il s’agisse d’obtenir une faveur, de faire réformer un conscrit à la révision ou d’intervenir dans les affaires de justice. Aussi, durant les périodes des vacances, les quémandeurs affluaient-ils au château d’Agonges qu’il habitait depuis la mort de son père.
Mais
l’ancien républicain intransigeant qui faisait jadis à l’empire une opposition farouche était devenu le bon bourgeois de gouvernement ayant la crainte et le mépris des extrêmes, du côté rouge comme du côté blanc
Or, M. Noris étant mort, ses filles s’empressèrent d’affermer les deux domaines à un fermier général en vogue
qui nous donna congé. Cela me fut assez indifférent, car j’avais depuis longtemps déjà l’intention de laisser à notre Jean et à notre Charles la maîtrise en commun de l’exploitation et de me 288retirer, avec Victoire, dans une quelconque locature. Ce fut l’occasion de réaliser ce projet.
Je
tins cependant à venir en aide aux garçons pour trouver une nouvelle ferme. Sachant que le docteur en avait une disponible, je profitai de ses vacances du 1er janvier pour l’aller voir.
Accueil cordial
comme je l’espérais: avant son départ pour Paris l’affaire se conclut. – A des conditions d’ailleurs très peu différentes de celles qu’imposaient les autres gros propriétaires, ses ennemis politiques. Lui, à qui importait tant le bonheur du peuple, écorchait comme un vulgaire Gouin les pauvres gens qui cultivaient ses terres. Quelle grande marge il y a toujours entre les mots et les actes!
Pour moi, je
pus louer au Chat-Huant – ou «Chavant» de Saint-Aubin, un petit bien à trois vaches, de même importance à peu près que celui où j’avais débuté sur les Craux de Bourbon. Le fermage était élevé mais avec les revenus de mes petites économies – pour lesquelles le notaire m’avait trouvé une hypothèque sérieuse – je comptais pouvoir m’en tirer assez tranquillement.

LI
Cela nous parut drôle, à Victoire et à moi, de nous retrouver dans une maison si étroite – et si peu de monde!
Marguerite, la petite de la pauvre Clémentine, était restée avec ses oncles. Mais nous avions gardé son frère Francis qui débutait en classe – et aussi la Marinette que je craignais de voir malheureuse ailleurs.
J’avais plus de loisirs et moins d’inquiétude qu’à Clermoux, mais il est souvent bien ennuyeux de se trouver seul pour tout faire. 289Je dus me remettre ainsi à toutes les grosses besognes dont les garçons me déchargeaient quand nous étions ensemble. Je ne tardai guère d’être obligé de prendre quelquefois, l’été, un ouvrier pour m’aider.
Et j’eus souvent des heures lourdes de découragement et d’ennui. La bourgeoise aussi, d’ailleurs, toujours pareillement faiblarde et geignante.
Cependant notre
petit Francis en dehors des heures de classe nous tenait bien compagnie. Au cours des veillées d’hiver, son animation d’enfant mettait un rayon de joie dans notre triste intérieur de vieux; grâce à lui, la transition nous fut moins pénible.
C’était d’ailleurs une bonne nature:
vif, remuant, éveillé, mais point coléreux, ni têtu, ni désagréable. On le gâtait Victoire faisait à Monsieur de la soupe au lait parce qu’il n’aimait pas la soupe au lard; elle lui donnait de grandes tartines de beurre; et les rares fruits du jardin lui étaient réservés.
Bien souvent, Francis me
demandait des histoires; il se rappelait m’en avoir entendu raconter à sa sœur et à son cousin, et il voulait les connaître aussi.
Il s’agissait
de ces vieux contes qu’on se transmet dans les fermes de génération en génération. Je connaissais la Montagne verte, le Chien blanc, le Petit Poucet, le Sac d’or du Diable, et aussi la Bête à sept têtes. Après quelque résistance de forme j’acquiesçais d’assez bonne grâce.
«–
Il était une fois une grosse Bête à sept têtes qui voulait manger la fille du Roi. Le Roi fit dire par tout son royaume qu’il donnerait sa fille à qui tuerait la Bête – mais personne n’osait tenter l’aventure. Or, survint un jeune campagnard téméraire et courageux qui, se portant résolument dans la forêt, au-devant de la Bête à sept têtes, réussit à la tuer. Il mit dans sa poche les sept langues du monstre et s’en retourna 290chez lui pour prendre des nouvelles de sa mère qu’il avait laissée très malade. Cependant, un méchant bûcheron avait assisté de loin au meurtre de la Bête. Voyant que le bon jeune homme ne se rendait pas aussitôt au palais, il s’en vint couper les sept têtes qu’il porta au Roi, se donnant comme le triomphateur. Le Roi lui fit rendre de grands honneurs et dit à sa fille de fixer la date du mariage. Mais celle-ci, qui n’avait pas confiance au méchant bûcheron, trouva moyen, sous divers prétextes, d’ajourner la cérémonie. Une dernière mise en demeure de son père la fit pourtant se résigner, bien à contrecœur. Au jour choisi, comme se formait le cortège, le bon jeune homme revint de son village. En pénétrant dans la capitale, il fut étonné de voir qu’il y avait dans toutes les rues des arcs de verdure, des guirlandes de papier, et qu’à toutes les fenêtres claquaient au vent drapeaux et banderoles. Un enfant qu’il questionna lui apprit que la ville était pavoisée en l’honneur du mariage de la fille du roi avec le meurtrier de la Bête à sept têtes. Alors il courut jusqu’au palais, put joindre le souverain près de qui se tenaient les fiancés:
«– Cet homme est un menteur,
cria-t-il en désignant le bûcheron, c’est moi qui ai tué la Bête à sept têtes.
«
L’homme des bois le prit de haut, rappelant qu’il avait apporté les sept têtes, et le Roi menaça de faire pendre le bon jeune homme. Mais lui, sans s’émouvoir:
Il a pu, sire, vous apporter les têtes, mais non les langues que voici…
«Et
déficelant un paquet qu’il portait à la main, il en tira un bocal où, dans l’alcool, baignaient les sept langues. Le Roi envoyant quérir les têtes se convainquit que les langues manquaient en effet et que celles du bocal s’y adaptaient bien. Alors il fit pendre le méchant bûcheron et donna sa fille au bon jeune homme.»
Francis était tout oreilles; après celui-là
, il en voulait un 291autre, et il me fallait à chaque fois épuiser mon répertoire. Les monstres, les diables, les fées, défilaient à la douzaine, et aussi les princes et les princesses de rêve, – les princesses aux robes couleur d’argent, couleur d’or et couleur d’azur, qui avaient été d’abord gardeuses de dindons. Il y avait des bergers à qui la fée, leur marraine, donnait le pouvoir d’abattre en une nuit des forêts entières et, le lendemain, d’édifier un palais magnifique, grâce à quoi ils devenaient des seigneurs de haute puissance.
Quand
c’était fini, le petit ne manquait pas de me demander plein d’explications que je trouvais plutôt embarrassantes. Il avait l’air de croire à ces bêtises; il voulait savoir le «pourquoi» et le «comment» de chaque épisode. J’aimais autant qu’il prît goût aux devinettes.
«Voyons, petit, qu’est-ce qu’on jette blanc et qui retombe jaune?
Il réfléchissait:
– Peux pas trouver, grand-père…
– C’est un œuf, gros bête!
– Ah! oui… Demande-moi autre chose, dis.
– Je veux bien… Lattotétrouya, qu’est-ce que ça veut dire?
»
Il restait abasourdi:
j’étais obligé de lui expliquer en décomposant:
«Latte ôtée, trou il y a… Enlève une des lattes de l’entrousse, ça fera bien un trou… Autre chose: Qu’est-ce qui marche sans faire ombre?»
Il se rappelait, ayant déjà entendu dire
:
«
Le son des cloches, grand-père.
– Qu’est-ce qui fait chaque matin le tour de la maison et va ensuite se cacher dans un petit coin?
– C’est le balai.
– Qu’est-ce qui a un œil au bout de la queue?
– La poêle à frire.
292Qu’est-ce qui ne veut ni boire, ni laisser boire?
– La ronce.
– Dans un grand champ noir sont de petites vaches rouges…
»
Il ne me laissait pas achever:
«Le four quand on le chauffe; les braises sont les petites vaches rouges.
– Il y en a quatre qui regardent le ciel, quatre qui abattent la rosée, quatre qui portent à déjeuner; et tout ça ne fait qu’une.
C’est quoi?»
Cette fois, silence embarrassé.
«Je ne sais pas, grand-père.
– C’est une vache, non pas une de celles du four, une vraie vache: ses cornes et ses oreilles regardent le ciel; ses quatre pieds abattent la rosée; ses quatre mamelles, qui sont pleines de lait, portent à déjeuner… Voilà…
– Autre chose, grand-père.
Grain s’mouti? Habit s’couti? Grain s’moudra!… Habit s’coudra!…
– Comprends pas…
– C’est pourtant facile: il s’agit d’un tailleur et d’un meunier qui se sont donné mutuellement de la besogne. Le tailleur demande au meunier si son grain se moud: «Grain se moud-il?» Le meunier riposte en lui demandant si son habit se coud: «Habit se coud-il?» Et ils s’empressent de répondre, l’un que le grain se moudra, l’autre que l’habit se coudra.
»
Quand Francis
en vint à s’escrimer sur des problèmes, je l’embarrassai beaucoup en lui demandant le nombre des moutons de la bergère.
«Trouve-moi, petit, la solution de celui-ci: Un Monsieur passant à côté d’une bergère lui demande combien elle a de moutons. Elle répond: «Si j’en avais autant, plus la moitié 293d’autant, plus le quart d’autant, plus un, cela m’en ferait cent.» Combien en avait-elle?»
Il chercha
longtemps, mais en vain. Je fus obligé de lui dire le nombre des moutons: trente-six.
Quand je voulais le faire bien rire, je lui racontais les tours du père Bergeon. Ce père Bergeon, défunt depuis pas mal de lustres, avait laissé une solide réputation de farceur et de menteur. Et l’on citait encore ses hâbleries les plus énormes.
«
Allons, Francis, ouvre les oreilles…»
«Une
fois, Bergeon avait perdu sa truie. Trois jours entiers il la chercha; il battit tout le canton sans parvenir à la trouver et rentra chez lui bien désolé. Mais voilà qu’étant allé cueillir de l’oseille dans son jardin, il perçut un grognement qui semblait provenir d’une énorme citrouille située à l’extrémité d’un carré de haricots. Bien vite, il s’approcha: la truie était là dissimulée à l’intérieur du gros giraumon; elle y avait fait les petits – huit porcelets roses et blancs très vivaces – et il y avait encore de la place de reste!
«
Étant allé certain matin d’août dans son champ de pommes de terre, il avait été très intrigué de voir le sol se soulever par endroits. Il avait cru d’abord à des pérégrinations souterraines de taupes, mais pas du tout: ayant creusé avec sa marre pour se rendre compte, il vit que c’étaient les tubercules seuls qui, grossissant avec une rapidité inouïe, provoquaient ces soulèvements anormaux.’’
Notre père Bergeon
avait braconné comme chacun, et ses récits de chasse étaient plus extraordinaires encore.
«Un jour d’hiver, ayant tiré
des étourneaux sur un alisier, il en avait tué tant et tant qu’il avait dû les rapporter à pleins sacs, et qu’il en tombait encore de l’arbre après une semaine!
«Une autre fois, passant sur le bord d’un étang, il aperçut des canards sauvages qui s’ébattaient tranquillement à la surface de l’eau calme. Il eut l’idée
– n’ayant pas son fusil294de leur lancer un bouchon attaché à une longue ficelle, dont il retint l’autre extrémité. Les canards sont voraces et digèrent vite: l’un se précipite sur le bouchon qu’il avale et relâche par derrière cinq minutes après; un autre aussitôt l’engloutit à son tour et ainsi, de bec en bec, le bouchon passa par le corps de vingt-quatre canards qui, à cause de la ficelle, se trouvèrent empalés. Le père Bergeon n’eut qu’à les tirer hors de l’eau et à les emporter.»

Cependant Francis ne
fut pas long à connaître aussi bien que moi mon répertoire de contes, devinettes et histoires drôles et je ne fus plus à même de l’intéresser. Lui, alors, se mit à me parler de ses choses d’école, des rois et des reines, de Jeanne d’Arc, de Bayard, de Richelieu, de Robespierre, de croisades, de guerres et de massacres. Il avait l’air de savoir tout ce qui s’était passé au long des siècles… Je ne lui prêtais, bien entendu, qu’une attention distraite et n’étais plus d’âge à retenir tout ça… Lorsqu’il me demandait, ensuite, l’année d’une bataille, l’époque d’un règne ou les exploits d’un grand homme, je disais de grosses bêtises, confondant des faits qui s’étaient passés à mille ans d’intervalle. De même pour la géographie, je brouillais au hasard les noms des pays, des fleuves, des mers, des départements et des villes, – ce qui le faisait beaucoup rire.
J’étais parfois
un peu dépité de me voir faire la leçon par ce mioche, – mais bien heureux pourtant qu’il eût du goût pour son travail de classe. Quand j’allais aux foires de Bourbon, je ne manquais pas de lui apporter un journal qu’il lisait tout haut le soir – j’avais plaisir à l’entendre, malgré qu’il y eût pas mal de choses que nous ne comprenions ni l’un ni l’autre. Seulement, la Marinette interrompait souvent la lecture par une scène de rire ou de lamentations, et cela ennuyait beaucoup le petit.
295Plus tard, devenu grand, il acheta lui-même chaque dimanche chez le père Armand, le tailleur-buraliste de Saint-Aubin, une manière de journal avec des histoires et des gravures coloriées. On y voyait des têtes d’hommes célèbres, des généraux empanachés, des soldats avec le sac et le fusil, des accidents et des crimes. Et Francis de coller à tous les espaces libres des murailles celles de ces illustrations qu’il préférait.
C’était l’époque où il s’essayait au travail manuel. Là, je retrouvais ma supériorité
et faisais de mon mieux pour le conseiller, le guider

LII
Un dimanche,
l’idée me vint de pousser jusqu’à Meillers, de revoir cette ferme du Garibier où je m’étais élevé, et que j’avais quittée depuis près de cinquante ans.
Le chemin d’arrivée longeant le coin de bois où
croissaient les sapins à senteur résineuse n’avait pas changé d’aspect. Dans la cour, deux chiens se précipitèrent en aboyant tout comme notre Médor autrefois quand venaient des étrangers. J’étais bien l’étranger en effet et pourtant, le lieu m’avait été si familier jadis!… L’ancienne grange basse et comme écrasée n’existait plus; il y avait à présent une grande bâtisse avec de hauts murs bien crépis, des portes peintes en brun et les tuiles de la couverture conservaient encore le rouge de leur teinte neuve. La maison, par contre, quoique très vieille déjà de mon temps, était encore debout, telle quelle, non restaurée. Les fermiers généraux tâchent naturellement d’obtenir des propriétaires un bon logement pour les bêtes dont ils ont la moitié, alors que le logement des métayers leur importe peu.
A l’usage des gens, on avait fait pourtant quelque chose de 296très utile: un puits tout près de la porte d’entrée. Dans la cour se maintenaient les mêmes plantes de jonc et la mare entourée de saules était restée pareille, sauf qu’on avait fait un glacis de pierres d’un côté pour que les bêtes puissent aller boire plus aisément. Les saules avaient beaucoup vieilli et laissaient échapper de leurs troncs branlants des débris pourris.
Je ne connaissais pas les habitants actuels de la ferme et n’avais nul motif d’aller jusqu’à la maison. Je
ne fis donc que passer en observant à droite et à gauche, et m’éloignai par le chemin de la Breure. C’était bien la même «rue creuse», resserrée par endroits, encaissée entre ses hautes bouchures dont septembre jaunissait les feuilles; les mêmes chênes trônaient sur les levées avec leurs racines débordantes et leurs ramures touffues, moins quelques-uns, coupés, dont les souches se voyaient encore. Des ornières trop profondes avaient été nivelées; l’eau, par ailleurs, en avait créé de nouvelles. Pas d’autre changement. Mais au bout ce n’était plus ma Breure familière défrichée, transformée en culture honnête, où, seules, quelques pierres grises continuant à montrer leur nez, rappelaient l’ancien état de choses. Je parcourus sans émotion ce terrain trop civilisé, me bornant à l’égratigner de loin en loin du bout de mon bâton ou de la pointe de mon sabot, pour juger de sa nature, voir s’il semblait être de bon rapport. Par exemple, je retrouvai l’horizon si souvent contemplé, la vallée fertile et, au delà, le coteau dénudé qui précédait la forêt de Messarges. Et tant me revenaient mes souvenirs de pâtre qu’un instant j’oubliai le reste de mon existence pour me retrouver le gamin d’autrefois, vierge d’impressions, qu’un rien amusait ou chagrinait. Illusion d’ailleurs fugitive comme un éclair
Je parcourus une partie des
champs du domaine demeurés pareils, moins beaucoup d’arbres abattus, quelques coins broussailleux défrichés. Je passai dans le pré de Suippière, à 297côté de la fontaine où nous prenions l’eau jadis: cette source était abandonnée; les bœufs au pâturage y venaient boire et faisaient avec leurs pieds déraper dans son lit la terre des bords. Encore un peu de temps et il n’y aurait plus là qu’un bourbier quelconque qu’on finirait par assainir avec un draînage. Je longeai un grand fossé marécageux, patrie des grenouilles vertes, où je venais autrefois cueillir des janettes au printemps; le même filet d’eau clair coulait au fond sur la même vase grise. Je suivis le chemin de Fontivier par où j’avais apporté sur mon dos Barret frappé à mort: cette évocation un instant m’attrista jusqu’à l’angoisse…
En fin de compte
, après une tournée de trois heures, je rejoignis par Suippière la petite route de Meillers.

Passé le bourg, comme
j’allais reprendre à la chaussée de l’étang, près du moulin, le chemin de Saint-Aubin, je me trouvai nez à nez avec mon camarade Boulois, du Parizet, qui s’en revenait de la messe. Ce pauvre Boulois m’en avait voulu ferme d’avoir abusé de sa confiance en épousant Victoire qu’il convoitait. Les jours de foire, quand le hasard nous mettait en présence, il me lançait des regards furibonds; pour moi, gêné un peu, je ne faisais pas semblant de le voir. Aussi cette rencontre inopinée nous stupéfia-t-elle l’un et l’autre. Boulois me regardait sans colère:
«
Tiens, te voilà par là! dit-il en s’arrêtant.
– Oui, j’ai voulu revoir mon ancien pays.
– Ah!
«
Un instant, il resta silencieux, visiblement embarrassé sur l’attitude à
prendre. Puis il me tendit la main:
«
Et comment ça va-t-il, mon vieux?
– Ça va tout doucement, merci… Et toi-même?
– Moi, ça va comme les vieux, une fois bien, une fois mal, plus souvent mal que bien… Tiennon, reprit-il après un court 298silence, je te pardonne la crasse que tu m’as faite. Il y a assez longtemps que je te boude; nous pouvons bien
redevenir amis.
– C’était
mal de ma part, je l’ai bien compris, va… Mais tu sais que je n’avais aucune situation…
– Oui
, ce mariage t’a rendu un fier service; tu aurais peut-être été obligé sans cela de rester toute ta vie journalier, ce qui n’est pas gai, ma foi non! De mon côté, je me suis marié avec une autre dont je n’ai pas eu à me plaindre. N’en parlons donc plus…»
Et nous voilà pris
à causer, passant en revue les événements principaux de notre existence. Lui n’avait jamais quitté le Parizet. A la mort de son père, la direction du domaine lui échut naturellement. Il avait bien travaillé, élevé cinq enfants, fait de bonnes parties de cartes et bu quelques forts coups. Le propriétaire, un de ces riches vraiment méritant comme il s’en voit trop peu, le tenait en grande estime et venait de faire construire à son intention une chambre neuve où il comptait vieillir et mourir: son aîné, bien entendu, lui succéderait dans la ferme.
Nous avions, certes, une foule de choses à nous dire, et pourtant, au bout d’un petit quart d’heure de conversation, nous nous trouvâmes
pris de court. Dans le gouffre du passé où s’accumulent sans relâche nos sensations de l’heure présente, les plus récentes recouvrent indéfiniment les autres, qui avec le temps ne forment plus qu’un fatras informe où il est difficile de retrouver quelque chose de net.
Le moulin était au repos. Je me pris à regarder la haute cheminée de briques qui profilait dans le ciel clair son embouchure noircie. Boulois contemplait l’étang vaste que la brise légère agitait de remous paisibles
– et cependant cruels puisqu’ils semblaient disséquer, martyriser le soleil en train de s’y baigner. Tout à coup, interrompant notre commune rêverie:
«
299Tiennon, me dit-il, viens donc manger la soupe avec moi…»
Il y mit tant d’
insistance que je finis par accepter. Quand nous arrivâmes au Parizet, vers trois heures, il n’y avait que les femmes en train de râper des coings pour faire de la liqueur.
«Bourgeoise, j’amène mon camarade de communion; c’est un peu grâce à lui que je me suis marié avec toi: il faut lui en savoir gré… Nous avons faim; donne-nous à manger et à boire.
– C’est que je n’ai pas grand’chose; vous venez trop tard; il y a deux heures que nous avons mangé.
»
Elle apporta un reste de soupe grasse qu’on avait tenue chaude
, cuisina vite des œufs sur le plat et tira du buffet un fromage de chèvre intact. Boulois me versait à boire à toute minute et sa main tremblait d’émotion heureuse.
«Mais bois donc… Prends donc à manger… T’en souviens-tu du temps où nous allions au catéchisme?»
Nous restâmes à table longtemps: il fallut goûter des liqueurs de trois sortes. Les évocations du passé nous revenaient mieux et nous
trouvions toujours quoi dire. Pour lui faire plaisir, je dus aller voir le jardin, puis les bêtes, si bien que je ne partis qu’à la nuit.
Chez nous,
Victoire, inquiète de ma longue absence, me fit une scène à l’arrivée, mais elle en fut pour ses frais. J’étais content de ma journée, heureux de cette réconciliation. Puis, d’avoir bu un petit coup, cela contribuait aussi à me donner des idées roses, si bien que je me sentais léger comme un jeune homme et disposé à la joie.

Les malheurs, hélas! suivent de près les bons jours. Dans le courant de la semaine nous arriva une lettre de Paris, annonçant la mort de ma sœur Catherine. Elle était restée en fonc300tions jusqu’à la fin
– disparaissant avant la vieille maîtresse dont elle escomptait une part de la succession

LIII
Le chemin de fer à voie étroite dont Fauconnet nous avait dotés passait juste au bout d’un de nos champs et traversait au ras du sol, à cent mètres de chez nous, notre chemin d’arrivée. Son établissement avait donné lieu à des récriminations sans nombre.
Des petits propriétaires expropriés, bien qu’ayant touché dix fois la valeur de leur terrain, gémissaient sur le grand dommage à eux causé. D’autres se plaignaient du tracé qui multipliait en vérité les courbes fantasques dont personne ne pouvait démontrer la nécessité. On disait que l’entrepreneur, certain d’un joli bénéfice, avait fait augmenter à dessein le nombre de kilomètres, que le docteur Fauconnet et les autres Messieurs du Conseil général, sciemment ou non, avaient comme à plaisir gaspillé l’argent des contribuables. Quand il y eut des élections, les adversaires des conseillers ne manquèrent pas de les attraper à ce propos. A leur place, ils n’auraient pas résolu davantage le difficile problème de contenter tout le monde. Mais il est de règle de critiquer ceux qui mènent la barque.
Malgré
ses courbes, et en dépit des criailleries diverses, le petit chemin de fer fonctionnait. Nous entendions chaque jour ses sifflements et trépidations et nous distrayions à le voir passer. Les premiers temps, nous craignions pour nos bêtes – le passage à niveau du chemin ne laissant pas que d’être dangereux. Sans compter qu’au pâturage elles pouvaient s’aviser de franchir la palissade, de descendre sur la voie. Nous pestions 301de compagnie contre ces inventions enragées destinées à enlever toute tranquillité au pauvre monde des campagnes. La bourgeoise, selon l’habitude, exagérait dans le mauvais sens, disant qu’on ne pourrait plus avoir de chèvres, de cochons ni de volailles. Par contraste je m’efforçais à l’optimisme. De fait, nous n’eûmes jamais d’écrasés qu’un trio d’oisons nigauds.
Mais c’est surtout à la Marinette que le train
portait ombrage. Elle tressaillait nerveusement au bruit, et quand il était à portée, le fixait obstinément de ses yeux vides, lui montrait le poing jusqu’à ce qu’il eût disparu – tout en précipitant son monologue inepte.
Je
levais toujours la tête, moi aussi, pour voir défiler le convoi. Il y avait chaque jour deux trains de marchandise assez longs, formés en majeure partie de voitures découvertes garnies de chaux à l’aller et de charbon au retour. Mais bien plus encore s’allongeaient ces trains les jours de foire à Cosnes – en une succession de wagons fermés où s’entassaient cochons grognants ou bovins apeurés dont on apercevait les têtes inquiètes par les vasistas des portières. Les trains réguliers de voyageurs ne comprenaient d’habitude que deux ou trois voitures, souvent même une seule. Elle avait alors presque l’air d’un joujou, la petite machine au fourneau bas remorquant sa longue voiture brune, la promenant avec une sage lenteur au travers des champs, des prés et des bois. J’en vins à connaître tous les hommes à blouse bleue tachée de graisse et de charbon qui conduisaient les convois; et aussi les autres, ceux à casquette dorée et tunique noire à boutons jaunes qui se tenaient d’habitude sur l’une des plates-formes. J’en vins à connaître même une bonne partie des voyageurs – au moins les habitués: petits bourgeois, gros fermiers, commerçants et curés. En dehors des jours de foire, on n’y voyait guère de paysans, ni d’ouvriers. Il faut avoir, pour se promener, des loisirs et des moyens.
«
302Ce sont des malins, pensais-je, des gens qui s’arrangent à bien passer leur temps aux dépens du producteur et qui, pardessus le marché, se fichent de lui…»
Souventes fois, en
effet, quelques-uns, la tête à la portière, semblaient avoir au passage des sourires d’ironie à l’adresse du vieux paysan laborieux que j’étais…

LIV
Quand expira, en 1890, mon bail de six années, j’hésitai beaucoup à le renouveler, en raison de mes soixante-sept ans dont je sentais le poids. Victoire, bien qu’un peu plus jeune, était plus caduque encore. Et notre Francis, qui touchait à ses treize ans, pouvait dorénavant se tirer d’affaire seul. Je me décidai néanmoins à un nouvel engagement d’égale durée – à cause surtout de la Marinette. Pouvais-je la ramener chez mes enfants, maintenant qu’ils étaient déshabitués de sa présence et qu’elle devenait de moins en moins supportable? Je formais des vœux pour que nous lui survivions, Victoire et moi; car j’avais la volonté de lui assurer toujours le nécessaire, et Victoire la traitait bien malgré qu’elle se plaignît constamment d’avoir à la subir.
Il n’en devait pas aller ainsi, hélas! Ma pauvre femme fut emportée brusquement l’été d’après, et j’eus le grand chagrin de me dire que c’était un peu par ma faute!
Le
voisin qui m’aidait d’habitude à rentrer mes gerbes se trouva être absent un jour où la pluie menaçait. Je fis venir Victoire, qui ne s’en souciait guère, pour entasser sur la voiture le peu de blé que nous avions lié la veille; elle eut très chaud, puis grelotta sous l’averse survenue avant que nous ne soyons à l’abri. 303La nuit, elle se mit à vomir du sang; deux jours après, elle était morte.

Je dus prendre à gages une veuve âgée et très
sourde qui n’était guère entendue à la laiterie, si bien qu’il me fallut les premiers temps m’occuper toujours avec elle de la fabrication du beurre et du fromage. Et la Marinette, qui ne pouvait la souffrir, lui joua cent tours désagréables: elle éteignait le feu, renversait la marmite, cachait les objets usuels du ménage – riant beaucoup ensuite de la voir embarrassée. A tel point que la bonne femme fut en passe de nous quitter, ne pouvant supporter ces ennuis. Il me fallut demeurer à la maison plusieurs jours d’affilée pour surveiller la pauvre innocente. Quand elle se disposait à faire quelque sottise, je lui serrais les poignets avec force, la menaçant un peu, la subjuguant surtout d’un regard dur. D’autre part, sachant qu’elle aimait beaucoup la salade de haricots, les beignets, je dis à la servante de préparer souvent l’un ou l’autre de ces mets vaincue et satisfaite, la Marinette cessa de la poursuivre de ses tracasseries.

De
nouvelles inquiétudes survinrent par ailleurs. Pour donner à mes enfants les droits de leur mère, je fus obligé de faire rentrer mon hypothèque. Je me revis gauche et gêné dans le bureau du notaire; j’affrontai les haussements d’épaules dédaigneux du premier clerc, grand bellâtre très pommadé, qui, lorsque je ne saisissais pas du premier coup ses explications, avait toujours l’air de vouloir lâcher ce qu’il pensait si fort:
«Quel imbécile tout de même!»
Après
que tout fut réglé, il me resta deux mille francs à peu près. Longtemps je conservai cet argent au fond du tiroir de l’armoire la clef du meuble restant cachée dans un trou du mur de l’étable. Quand la servante voulait ranger du linge, elle me la demandait d’un air maussade, en m’accusant d’être méfiant. 304De guerre lasse, je portai mes deux mille francs chez le banquier de Bourbon.
Et ma vie se poursuivit,
bien monotone, entre ces deux vieilles femmes dont l’une était sourde et l’autre idiote. Francis, placé dans une ferme du voisinage, venait quelquefois le dimanche et ses visites me donnaient toujours un peu de contentement. Mais elles devinrent de moins en moins fréquentes à mesure qu’il grandit, car il se mit à sortir davantage: la compagnie des jeunes garçons de son âge lui semblait plus attrayante que celle de son vieux grand-père et de son triste entourage.

Je pris le train un jour et me rendis à Saint-Menoux où était revenu mon parrain qui avait quatre-vingt-un ans. Un chancre lui rongeait la figure. Cela avait commencé par une démangeaison
au côté gauche du nez, passé du naturel au pourpre, puis une plaie s’était formée qui allait toujours s’élargissant. On n’entrevoyait plus, sous le linge et l’étoupe, qu’un étal de chair vive d’où suintait une eau rousse et l’œil allait être pris…
Le pauvre vieux
, torturé sans répit, avait de longues nuits sans sommeil. Et il souffrait au moral aussi, se sentant pour tous un objet de dégoût. Il ne devait plus se mettre à table; on lui trempait sa soupe dans une écuelle spéciale qui restait des semaines entières sans être lavée; on ne permettait plus à ses petits enfants de l’approcher… La servante ayant refusé un jour de savonner les linges de son pansement, sa belle-fille, en se mettant à ce travail rebuté, marmonnait assez haut pour qu’il entendît:
«
Mais il ne crèvera donc jamais, ce vieux dégoûtant!»
La gorge serrée, la voix sourde à la fois rageuse et pleurarde, il me rapportait cela:
«J
’ai souvent le désir de me tuer! Je songe à me pendre à un arbre, 305à une poutre de la grange, ou bien à me jeter à l’eau. Jusqu’ici j’ai eu le courage ou peut-être la lâcheté de ne pas le faire. Mais je ne réponds pas de l’avenir: la résignation a ses limites, misère de Dieu!…»
Et je ne trouvais rien pour
le remonter, comprenant trop que le désespoir ancré dans son cœur était aussi incurable que le chancre qui lui rongeait la figure.

LV
Après dix ans, mes enfants quittèrent le domaine de M. Fauconnet, ne pouvant plus s’entendre avec lui. En vieillissant, le docteur devenait maniaque, grincheux, tyrannique. Il n’était plus député
trop âgé d’abord, puis son républicanisme avait paru trop déteint. Car l’ancien rouge sang de bœuf n’était plus qu’un pâle rose, outrant le goût de l’ordre établi, la haine des «avancés». Il imitait quasi M. Noris dont il s’était tant moqué jadis: le cri de «Vive la sociale» le mettait dans une colère folle.
La dernière année que mes garçons furent chez lui
ils eurent la machine un jour de grande chaleur, si bien qu’un souffle de révolte passait sur les batteurs exténués. Le docteur étant venu vers trois heures de l’après-midi, au moment le plus pénible, un jeune domestique juché sur une meule lança pour le narguer un: «Vive la sociale!» farouche; et d’autres y répondirent. M. Fauconnet regarda les criards à tour de rôle avec l’intention de se fâcher. Voyant qu’ils étaient trop, que sa puissance était impuissante à réprimer cette irrévérence, il refréna sa colère, mais prenant à part Jean, il lui enjoignit de ne pas tolérer ce cri. C’est assez l’habitude des détenteurs d’autorité 306quand ils ne sont plus maîtres de la situation ils se déchargent sur leurs inférieurs qui n’en peuvent mais. Le docteur partit, laissant les travailleurs à leur misère et à leur malice.
Quand, le soir, on conduisit chez lui sa part de grain, il crut pouvoir se permettre une facile revanche en n’offrant pas un malheureux verre de vin à ceux des batteurs qui étaient venus avec le bouvier pour monter les sacs au grenier. Eux, bien entendu, s’en allèrent fort mécontents, non sans formuler des «Vive la sociale!» bien sentis. Et ils revinrent après souper dans la nuit chaude avec des camarades. Une heure durant, à bouche-que-veux-tu, ils proférèrent autour du château le cri prohibé qu’ils faisaient alterner avec celui, plus délictueux encore, de: «A bas les bourgeois!»

Mes garçons reprirent un domaine à Bourbon,
Puy-Brot en direction de Saint-Plaisir. Le maître, un certain Duverdon, fermier général jeune encore, longues moustaches châtain foncé, barrant un visage rude, l’air arrogant, narquois, passait pour très fort en affaires. A l’époque de la Saint-Martin, il faisait des expertises de cheptels dans un rayon d’au moins six lieues. Il innovait en matière de bail, une clause portant interdiction de vendre lait ou beurre sous peine d’une amende de cinquante francs les jeunes veaux devant bénéficier de tout le lait des mères. Le reste à l’avenant. Duverdon, roublard nouveau jeu, enlevait aux métayers les quelques avantages qu’ils avaient conservés jusqu’alors.
«
Et vous avez accepté tout ça sans regimber? dis-je à Charles le jour qu’il m’annonça que le bail était signé.
– Que veux-tu, si nous n’avions pas accepté, nous,
plusieurs autres étaient prêts à le faire, et, dans la région, il nous eût été difficile de trouver un autre domaine vacant…»

LVI
307En 1893, le jour de Pâques, étant arrivé
au bourg un peu tôt pour la grand’messe, je me pris à causer sur la place, devant l’église, avec le père Daumier, un vieux de mon âge. Des jeunes filles nous frôlèrent, fraîches et jolies, en leurs élégantes toilettes neuves.
Je dis à Daumier:
«Si elles revenaient, les femmes d’autrefois, celles qui sont mortes il y a cinquante ans, j’imagine qu’elles seraient bien étonnées de voir ces toilettes-là?
– Elles se croiraient dans un autre monde, mon vieux. Dame, Saint-Aubin suit à présent la mode de Paris. Mais qui sait si on ne reculera pas après avoir tant avancé…
– Oh! non
, allez! L’élan est donné, il se maintiendra quoi qu’il arrive; les chapeaux à la bourbonnaise, comme les bonnets à dentelle, ne se reverront plus.
– Savoir si c’est un bien?
– Conséquence des temps, que voulez-vous! Ça fait aller le commerce.
»
Les cloches carillonnaient joyeusement l’appel à la
messe. C’était un beau jour de fête printanière: ciel clair, soleil rayonnant tempéré par des souffles de brise fraîche. Des merles sifflaient gaîment tout près, dans une grande prairie d’un vert tendre que les primevères nuançaient de jaune par endroits. Devant nous, les vieux ormeaux de la place laissaient éclater les bourgeons grossis. Les lointains carillons des cloches de Bourbon et des cloches d’Ygrande se mêlaient aux vibrations grêles des nôtres.
308Aux murs de l’église, aux troncs des ormeaux
, de grandes affiches vertes, jaunes et rouges tiraient l’œil – que séparaient des banderoles longues, collées de biais:
«Voyez, fit Daumier, voyez s’il y en a! Ceux qui savent lire ont de quoi se distraire C’est qu’on va voter pour les députés bientôt: il paraît même qu’un des candidats va parler ici après la messe.
– Ah!
lequel donc?
– C’est Renaud, le socialiste.
»
Un de mes voisins vint nous rejoindre qui nous dit que ce n’était pas Renaud, mais un de ses amis
, son mandataire pour les petites communes.
«N’importe! Irons-nous l’entendre, Bertin? fit Daumier.
– Ma foi, si vous voulez

A la sortie de la messe, nous
fûmes donc nous attabler à l’auberge où l’orateur devait faire sa réunion. La salle s’emplit en dix minutes et le bistrot dut installer dehors des tables improvisées. Mais celui qu’on attendait n’arriva guère avant deux heures, sur une méchante bicyclette. Tous les regards se portèrent sur lui comme sur une bête curieuse. C’était un petit brun au teint maladif qui marchait les yeux baissés, l’air timide. Au fond de la salle, on lui réserva une table étroite derrière laquelle il se mit à parler dans le brouhaha des conversations persistantes. Ce fut d’abord pénible: il cherchait ses mots, embarrassé parfois. Mais après quelques minutes il prit de l’assurance; ses yeux brillèrent et sa voix s’affermit. Il peignit la misère des travailleurs à qui l’on ne sait que faire des promesses; il attaqua les bourgeois, les curé, qu’il accusait d’être complices pour berner le peuple.
A sa gauche un
quinquagénaire excité, plus qu’à demi soûl, se levait fréquemment, beuglant, la face congestionnée:
«C’est pas vrai; t’es un franc-maçon! A bas les francs-maçons
309A chaque interruption de l’ivrogne, des rires éclataient au long des tablées
; des clameurs se croisaient, auxquelles succédait un bourdonnement long à s’éteindre. L’orateur s’arrêtait un peu, s’efforçant à reconquérir l’attention quand le tumulte était en décroissance. Sa tirade finale, débitée avec force, d’une voix émue malgré tout, ramena le silence complet. Il dit ou à peu près:
«
Malheureux ouvriers des champs courbés sous le joug d’un travail sans fin et que tout le monde gruge, vous n’avez pas le droit de vous dire des hommes. Vous n’êtes que des esclaves! C’est en vain que nous avons eu quatre révolutions en moins d’un siècle: vous restez ignorants, raillés, misérables l La vraie révolution sera celle qui fera le peuple souverain. Travaillez à la mériter, mes amis. Votre bulletin de vote dira que vous voulez l’obtenir. Cessez de vous faire représenter par des bourgeois qui font leurs affaires avant tout. Monarchistes, bonapartistes, républicains, ils se chicanent pour la galerie, mais s’entendent tous pour vous mieux duper. Signifiez-leur que vous en avez assez d’eux. Faites-vous représenter par l’un des vôtres: votez tous pour le candidat socialiste, le citoyen Renaud! Puis, voyez à vous entendre, à vous grouper, à faire valoir vos droits. Ainsi vous serez forts. Et l’aube nouvelle finira par luire… Le jour viendra où, cultivateurs, vous aurez vos champs, comme les mineurs auront leurs mines et les ouvriers d’industrie leurs usines. Alors il n’y aura plus d’intermédiaires parasites, plus de maîtres ni de serfs, mais seulement la grande collectivité humaine mettant en rapport les richesses de la nature. A vous, camarades, de hâter la venue des temps nouveaux…
– C’est un partageux! dit à mi-voix
, à la tablée voisine, un assistant à barbe blanche.
Un autre
précisa:
– C’est un nommé Laronde; je connais son père qui est 310le cousin de mon beau-frère; il est laboureux à Couleuvre, son père; mais lui l’a laissé, étant trop feignant sans doute pour travailler la terre.
– En tout cas, il a une bonne lame
!» fit un troisième.
Laronde avait cessé de parler; il épongeait son visage couvert de sueur. Des jeunes gens l’applaudissaient
criant «Vive la sociale! A bas les bourgeois!» Au milieu de la salle, debout et gesticulant, l’ivrogne déblatérait toujours contre les francs-maçons. Quelques métayers peureux filèrent, craignant de se compromettre dans cette assemblée révolutionnaire. Daumier semblait gêné:
«
On ne devrait pas tolérer de laisser parler des hommes comme ça. Ça ne peut que mettre la zizanie dans le monde en faisant croire des choses qui ne peuvent pas arriver.
– Qu’en savez-vous
si ça n’arrivera pas? repartis-je. Pensez donc à tous les changements qu nous avons vus dans le cours de notre vie, à tout le bien-être qu’il y a en plus maintenant.
– On n’en est ni plus heureux, ni plus riche; on a cela, on voudrait autre chose; et le bien-être ne fait pas devenir vieux.
– Devenir vieux
n’est pas tout; il faut bien accorder une part aux satisfactions de l’existence, que diable!»
Laronde traversa la salle, saluant à droite et à gauche en souriant.
Et, dévisagé par des groupes de femmes qui attendaient dehors pour le voir, il réenfourcha sa bécane, fila sur Ygrande où il devait parler dans la soirée.
Après qu’il fut parti, tout le monde se reprit à discuter sur ce qu’il avait dit, les uns l’approuvant, les autres le blâmant.
Un maître carrier, beau parleur, ayant entendu mes réponses à Daumier, s’approcha:
«Bien sûr, dit-il, on continuera d’aller de l’avant parce qu’on 311fera des découvertes nouvelles qui faciliteront le travail. Mais de la science seule il nous faut attendre le mieux. La politique est impuissante et nulle. Jamais les députés ne feront vraiment des lois pour le peuple. Les gros bourgeois qu’on dédaigne un peu dans les élections n’en conservent pas moins toute leur influence, croyez-le bien. Quant à Renaud, à Laronde et à leurs pareils, ce sont des ambitieux qui voudraient prendre la place des autres pour faire les bourgeois à leur tour. «Ote-toi de là que je m’y mette»: c’est toujours la même histoire. Les opposants, aussi longtemps qu’ils n’ont pas la responsabilité du pouvoir, se disent capables de faire monts et merveilles, – après quoi ils s’empressent d’imiter les autres. Que les socialistes arrivent en majorité, vous verrez le peu qu’ils réaliseront de leur programme. Alors surviendront de plus avancés qu’eux qui chercheront à les dégommer: c’est dans l’ordre. La politique, pure foutaise au fond!»
Plusieurs
approuvèrent bruyamment la diatribe de ce désabusé. Mais un commerçant, ami du député sortant, M. Gouget, répondit:
«Il ne faut rien exagérer: la politique a son importance. Ne devons-nous pas à la République l’école gratuite et la diminution du temps de service! S’il y avait une majorité de bons républicains comme M. Gouget, nous aurions bientôt l’impôt sur le revenu qui frapperait les riches, et des retraites pour les vieux travailleurs, sans compter que l’État romprait d’avec l’Église; les curés cesseraient d’être fonctionnaires: ceux qui se servent d’eux les paieraient voilà tout. Ce programme est celui de M. Gouget qui l’a toujours soutenu de ses votes. Mais beaucoup lui retirent leur confiance sous prétexte qu’on ne voit jamais aboutir les réformes qu’il prône. Comme s’il était seul!»
Et voilà-t-il pas que je me risquai
à parler aussi! J’avais coutume de voter pour M. Gouget et gardais l’intention de lui être fidèle. 312Néanmoins, m’adressant au maître carrier, je m’affichai quasi socialiste:
«Écoutez, c’est bien difficile à arranger tout ça… Il y aura toujours des forts et des faibles, des malins et des grugés… Il s’en trouvera toujours pour vivre du travail des autres. Ceux qui font métier de politicailler sont souvent des ambitieux ou des farceurs. Mais n’ayant rien à craindre puisque nos rentes sont au bout de nos bras, nous pouvons nous risquer à voter pour des avancés quand ça ne serait que pour embêter les bourgeois qui nous en ont tant fait!»
Alors le carrier:
«
Vous avez foi au partage, père Bertin; vous voudriez avoir votre locature sans payer fermage… Oui, mais si l’on vous envoyait à tel ou tel endroit – il me citait de mauvais petits biens fâcheusement situés – qu’est-ce que vous diriez? Le partage n’est pas commode à faire, allez!
– On ne peut pas changer des choses qui ont toujours existé, dit le père Daumier.
Non je ne suis pas partageux! C’est des bêtises de parler de ça. Mais je vois bien la commune propriétaire de ses terrains aux lieu et place de quelques Messieurs de Paris ou d’ailleurs. La commune louerait à de bonnes conditions aux paysans et utiliserait les revenus en améliorations et embellissements dont tout le monde profiterait, en secours aux vieillards et miséreux aussi. Est-ce que ça ne serait pas aussi bien et un peu mieux que ce qu’on voit à présent?
«Quant
à votre objection, père Daumier, elle ne tient pas debout, vous savez… Défunt ma grand’mère se rappelait du temps où les curés passaient dans les champs pour prendre la dîme, où les seigneurs avaient tous les droits. Il devait se trouver alors pas mal de gens pour croire et dire que ces choses-là ne pouvaient être supprimées. On y est arrivé cependant – s’étonnant ensuite qu’elles aient pu ternir si longtemps. 313Il en ira de même sans doute pour bon nombre de coutumes de notre époque. Pour parler de ce qui nous touche de près, croyez-vous que nous ne pourrions plus vivre si les fermiers généraux venaient à disparaître? Les jeunes qui, maintenant, savent lire et écrire sauraient bien conduire leur barque… Nous aurions des ventrus de moins à nourrir sans rien faire, et voilà tout!
– Bien dit
! fit le carrier en se levant pour aller rejoindre un client qui lui faisait signe.
– Bravo! père Tiennon. Vive la sociale!
» s’exclamèrent trois jeunes gens qui m’avaient entendu.
Et ils offrirent le café. Mais je me sentais un peu étourdi par le bruit de la salle, par la chaleur et la fumée. Je regardai la pendule.
«Non, mes amis, non: il est temps que j’aille panser mes vaches.
Daumier intervint
:
– Allons, buvons le café avec ces jeunes
gens, vieux socio.
Merci! j’ai un peu le mal de tête et dirais sans doute des âneries… C’est toujours ce qui arrive quand on reste au café longtemps. Au revoir
Et leur ayant serré la main à tous
je partis, laissant le père Daumier qui prit une bonne «cuite». C’est la seule fois de ma vie qu’il m’arriva de tant causer politique.

Les élections furent vite oubliées, et les discussions et les rêves d’amélioration sociale
auxquels elles avaient donné lieu, en présence du grand désastre qu’on eut à subir cette année-là… Tout le printemps, tout l’été sans pluie; un soleil constant qui brûlait les plantes jusqu’aux racines; une récolte de foin dérisoire; une récolte de céréales médiocre; les pâtures desséchées; les mares vidées; la valeur des animaux réduite de moitié: quelle misère! Je fus obligé d’aller au bois râteler des 314feuilles sèches dont je fis une provision pour la litière, et d’acheter des fourrages du Midi qu’un négociant faisait venir à Saint-Aubin par wagons. Je compris cette année-là que le chemin de fer pouvait tout de même rendre des services aux paysans.

LVII
Au cours de ces grandes chaleurs de 1893
mon pauvre martyr de frère fut pris enfin par cette mort qu’il avait tant souhaitée…
A la fin de cette même année, ma vieille servante
entra au service d’un curé, espérant y être plus tranquille que chez nous. J’en engagai une autre, une grande bringue, bébête et méchante qui ronchonnait à tout propos, bousculait ma sœur à la moinde frasque. Plus tard, je découvris qu’elle prélevait la dîme sur la vente de mes denrées au marché de Saint-Hilaire, et qu’elle buvait à mes dépens des tasses de café et de vin sucré. Je la conservai quand même, préférant tout supporter que de changer encore et sachant que je n’arriverais jamais à trouver la ménagère idéale.
Nous fûmes
atteints par la grippe – on disait alors l’influenza la Marinette et moi, au cours de l’hiver tardif et rude de 1895. Madeleine, la femme de Charles, dut venir de Puy-Brot pour nous soigner. Cette maladie emporta la malheureuse innocente qui s’était affaiblie beaucoup depuis un certain temps. Et pour moi aussi, je crus que ç’allait être la fin, tellement je me sentais sans force, miné par la fièvre, épuisé par une toux caverneuse qui m’arrachait l’estomac. Je guéris pourtant, péniblement à vrai dire, après être resté traînard et courbaturé 317pendant plusieurs mois et ne retrouvant plus qu’une petite part de la vigueur que j’avais conservée jusque-là.
Alors j’aspirai au jour où, mon bail fini, je pourrais retourner avec mes enfants.

Durant
cette période, mes idées furent souvent lugubres. Je me voyais là tout seul, comme un vieil arbre oublié dans un taillis au milieu de la poussée des jeunes. Un à un ceux que j’avais connus s’en étaient tous allés… Morte, ma grand’mère en châle brun et chapeau bourbonnais. Mort, l’oncle Toinot soldat sous le grand empereur et qui avait tué son Russe. Morts, mon père et ma mère, lui bon et faible, elle souvent dure et mauvaise pour avoir été trop malheureuse. Morts, le père et la mère Giraud, et leur fils le soldat d’Afrique, et leur gendre le verrier qui parlait toujours de tirer le pissenlit par la racine. Morts, mes deux frères et mes deux sœurs. Morte, Victoire, la bonne compagne de ma vie, dont les défauts ne m’apparaissaient à la fin que très peu sensibles, comme devaient lui apparaître les miens, sous l’effet de l’accoutumance. Morte, ma petite Clémentine, douce et mutine. Morte, ma nièce Berthe, délicate fleur de Paris, des suites d’une couche pénible. Morts, Fauconnet père et fils, Boutry, Gorlier, Parent, Lavallée, Noris. Morts, tous ceux qui avaient joué un rôle dans ma vie, y compris Thérèse, ma première amoureuse. Je les revoyais souvent ils défilaient de compagnie dans mes rêves de la nuit, dans mes souvenirs de la journée. La nuit ils revivaient pour moi; mais le jour, il me semblait à de certains moments marcher entre une rangée de spectres
Et pourtant, pas plus qu’autrefois, l’idée de la mort ne m’effrayait pour moi-même. Ah! mes premières émotions funèbres à la Billette, lors du décès de ma grand’mère!
Mon serrement de cœur à l’entrée de la grande boîte longue où on devait la mettre, et ma tristesse poignante, sincère, en entendant 318tomber les pelletées de terre sur le cercueil descendu dans la fosse! J’avais trop vu de scènes semblables depuis; et mon cœur à présent restait dur et fermé. A chaque nouveau convoi s’accroissait mon indifférence, au point que j’en étais effrayé moi-même. Et pourtant mon tour approchait d’être couché dans une caisse semblable, qu’on descendrait aussi, avec des câbles, au fond d’un trou béant, et sur laquelle on jetterait par pelletées le gros tas de terre resté au bord, comme la barrière infinie qui sépare la mort de la vie! Mais cette pensée même ne m’émouvait guère…
Je m’intéressais d
’ailleurs à toutes les floraisons d’énergie qui s’épanouissaient derrière moi. Mes fils étaient les hommes sérieux, les hommes vieillissants de l’heure actuelle. Mes petits-fils représentant l’avenir avaient l’air de croire que ça ne finirait jamais… Pourtant, l’enfance, derrière eux, gazouillait, croissait…

LVIII
Il y a cinq ans déjà que je suis revenu avec mes enfants. Ils ne me sont pas mauvais. Rosalie même a pour moi des tendresses qui m’étonnent. Madeleine est toute dévouée, toute aimante et laisse gouverner sa belle-sœur. L’harmonie règne dans la maisonnée et j’en suis bien aise. Mais une séparation prochaine n’en est pas moins imminente: ils vont être trop nombreux pour demeurer ensemble.
C’est qu’il y a un troisième ménage. Mon filleul, le fils de Jean et de Rosalie, rentré du régiment depuis trois ans, s’est marié à la Saint-Martin dernière. J’ai une petite bru: j’aurai bientôt
sans doute un arrière-petit-fils. Et Charles a deux filles que voici d’âge à se marier aussi. Il devient urgent que mes 319deux garçons aient chacun leur ferme. Duverdon, qui tient à eux, a promis d’ailleurs de placer le sortant dans un autre de ses domaines.
Moi, je suis le vieux!
Je rends des petits services aux uns et aux autres. Les brus me disent:
«Père, si ça ne vous ennuyait pas, vous devriez bien…»
Et, pour les contenter,
je casse du bois pour la cuisine, je donne à manger aux lapins, je surveille les oies.
En été, mes garçons aussi
, les jours de presse, me demandent souvent de faire une chose ou l’autre. Et je conduis aux champs les vaches ou les moutons, je garde même les cochons tout comme il y a soixante-dix ans. Je finis comme j’ai commencé: la vieillesse et l’enfance ont des analogies Quand on fait les foins, je fane encore et je râtelle. Et lorsqu’on charge, je prêche la prudence, les charrois moins gros conseils fort sages qu’on ne suit pas toujours. Les jeunes veulent oser, risquer le tout pour le tout, faire les malins. Mais funeste à la témérité est l’expérience que l’âge donne. Et je suis le vieux!
Mes forces, de plus en plus, vont déclinant; j’ai les membres raidis; on dirait que le sang n’y circule pas. L’hiver,
Rosalie met chaque soir dans mon lit une brique chaude enveloppée d’un chiffon, faute de quoi je ne pourrais ni me réchauffer ni dormir. Je me courbe en arc de cercle. En vain voudrais-je essayer de porter mon regard en avant comme autrefois non, c’est la pointe de mes sabots que j’en viens à regarder malgré tout! Le sol que j’ai tant remué me fascine à présent, semble se hausser vers moi avec un air de me dire qu’il aura bientôt son tour. Je vois gros et je tremble un peu; j’ai du mal à me raser sans entailles. Il m’arrive, quand je vais à la messe, de ne plus reconnaître des personnes que je connais très bien: jusqu’à mon petit Francis que je ne remettais pas lorsqu’il est venu me voir au retour du service! Je suis dur d’oreilles en 320tout temps et très sourd par périodes, l’hiver surtout. Dans ces moments, il faut toujours que je fasse répéter plusieurs fois lorsqu’on s’adresse à moi; et, malgré cela, il m’arrive de mal comprendre, de répondre de travers, ce qui fait rire tout le monde à mes dépens. Quand j’ai mangé, si je reste assis, je m’endors, et la nuit, au contraire, les longues insomnies sont fréquentes. J’ai des absences de mémoire impossibles – conservant très bien le souvenir des épisodes saillants de ma jeunesse cependant que les choses de la veille m’échappent. Ma pensée, j’imagine, est à ce point fatiguée des événements qui l’ont préoccupée pendant trois quarts de siècle qu’elle n’a plus la force de se porter sur des sujets neufs. Le résultat est que j’aime trop parler de ces choses d’autrefois qui me reviennent et qui n’intéressent plus personnes, alors que j’ai sur les choses nouvelles des naïvetés qui font rire. Cela me rend un peu ridicule. Sur la physionomie de mes petits-enfants, je lis souvent cette phrase du langage d’aujourd’hui:
«Ce qu’il est rasant, tout de même, le vieux…»
Oui
, je suis le vieux! Il me faut bien de bonne grâce le reconnaître. Mes organes ont fait leur temps; ils aspirent au grand repos.

Et puis, vraiment, on voit des choses trop étonnantes.
A l’époque de ma jeunesse, tout le beau monde allait à cheval parce que les voitures ne pouvaient circuler dans les mauvais chemins. A présent, il circule des voitures qui n’ont pas besoin de chevaux… Dans un de nos champs qui borde la grand’route, j’ai gardé les cochons cet été. Et souvent il m’arrivait d’entendre soudain un bruit sourd, criard, qui très vite se rapprochait, s’accentuait et l’automobile passait avec ses voyageurs accoutrés en sauvages, enlunettés comme des casseurs de pierres, laissant derrière elle un nuage de poussière et de fumée, une mauvaise odeur de pétrole.
321Un jour,
la petite servante d’un domaine voisin conduisait son troupeau de vaches dans une pâture dont les claies donnaient sur la route. Et voilà que survint à grand train, du côté de Bourbon, l’une de ces voitures devant laquelle se prirent à courir les bêtes. Le conducteur ayant corné, elles s’effrayèrent davantage. Deux s’engagèrent dans une rue transversale à gauche; deux autres, franchissant la bouchure, pénétrèrent dans un champ d’avoine – cependant que les trois dernières continuaient leur course folle. Je rejoignis sur la route la pauvre gamine éplorée qui me dit les apercevoir au loin, fuyant toujours dans les mêmes conditions. J’envoyai vite prévenir ses maîtres. Un homme partit à la recherche des trois vaches coureuses il revint longtemps après, n’en ramenant que deux. L’autre étant crevée de fatigue au bord d’un fossé il l’avait fait enlever par un boucher d’Ygrande
Il me souvient d’avoir dit, en racontant la chose chez nous:
«On avait bien tort de se plaindre du chemin de fer; le chemin de fer a sa route à lui et ne passe qu’à de certaines heures: avec de la prudence, on peut l’éviter. Mais ces automobiles sont de vrais instruments du diable qui envahissent nos routes, nous inquiètent et nous font du mal.»
Je dis cela, mais non sans penser
après coup que je n’avais pas à me mettre en peine de ces choses. Homme d’une autre époque, aïeul à tête branlante, ce n’était pas à moi de formuler une opinion. Les jeunes s’habitueront au passage de ces véhicules nouveaux. Peut-être en voudront-ils plus encore aux riches de causer ainsi, par inconscience ou plaisir, du désagrément tous les jours, des accidents quelquefois. Au reste les animaux eux-mêmes s’habitueront…
Moi, que m’importe?
Je ne demande qu’une chose, c’est de rester jusqu’au bout à peu près valide. Aussi longtemps que je rendrai des services à mes enfants, ils me supporteront aisément. Ils me seront encore humains, sans doute, si j’en arrive à n’être bon à rien. 322Mais j’appréhende de leur être à charge, de devenir paralytique ou aveugle, ou de tomber dans l’enfance, ou encore de souffrir longtemps de quelque maladie de langueur. Cette idée me causerait trop de peine de savoir que je suis un vieil objet encombrant qu’on voudrait bien voir disparaître. Que la mort survienne: elle ne m’effraie pas! Je songe à elle sans amertume et sans crainte. La mort! la mort! mais non l’horrible déchéance venant troubler le labeur des jeunes, des bien portants, la vie ordinaire d’une maisonnée. Qu’elle me frappe à l’œuvre encore, afin qu’on puisse dire:
«Le père Tiennon a cassé sa pipe; il était bien vieux, bien usé; mais point à charge. Jusqu’au bout il a travaillé.»
Mais
je redoute ceci comme oraison funèbre:
«
Le père Bertin est mort. Pauvre vieux! dans l’état où il était, c’est un grand débarras pour lui et un grand bonheur pour sa famille.»
De la vie, je n’ai plus rien à espérer, mais j’ai encore à craindre. Que cette calamité dernière me soit évitée: c’est là mon unique souhait.

Ygrande,
1901-1902.

FIN
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