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Auteur Edmond-Henri Crisinel
Œuvre Alectone
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  1. ,
  2. ,
  3. ?¶—
  4. ...
  5. penses, dans tes nuits sans sommeil, quand, trop lucide, tu te frappes la tête et la refrappes contre les murs de ta chambre? Que disait-il, l'Esprit qui t'a parlé, jadis, sur la colline alémanique? Un matin de novembre, sec et froid, un jeune homme de vingt ans, l'air sage et raisonnable, mais à y voir de près dangereusement exalté, s'en allait seul sur les routes, porté par une étrange allégresse. «Ne me résiste pas», lui dit la Voix. Le jeune homme s'arrête
  6. pétrifié. Dix doigts le serrent à la gorge, l'étouffent. Mais déjà consentant: «Si tu étais le Démon?...»¶— Dis la suite, je l'exige!¶— Quelques secondes... Et soudain, la réponse le frappe comme un éclair.¶— «Si le grain de froment ne passe par la mort, il demeure seul, mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruits.»¶— Le Démon pour séduire ne craint pas d'emprunter l'apparence d'un enfant de Lumière. Pour prix de ta servitude, car il sait ton désespoir, il t'accorde Sa joie, qui précède le délire; à tes yeux ingénûment éblouis, il découvre les mystères du Futur...¶— La vision du Terrible, cela n'est
  7. Satan! Il est vrai que j'ai tout accepté, dans une tempête de joie, solitude, persécution, prison.¶— Diras-tu que la Voix ne t'a pas trompé? À quelque temps de là, tu donnais des signes de folie. Parmi les déments, tu t'es lamenté sur ton sort. Dix ans, Samuel, et tu n'es plus qu'une ombre...¶—
  8. interdit.
  9. ,
  10. Ce
  11. Il n'y a pas de chat, me dit-on.¶
  12. ,
  13. ¶¶Horreur de ces chipies hostiles qui, nuit et jour, rabâchent leurs péchés et, soudain, poussent des cris de terreur à l'approche d'un ange, chiennes d'Alectone, monstres à faces d'humbles femmes repentantes, promises au Seigneur!
  14. ..¶¶«
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  16. ...
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  20. ...
  21. ,
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  23. »
  24. ..
Table des matières
I

13À ma
fenêtre, je sais qu'il y a des roses, des roses rouges d'arrière-automne, les plus hautes du rosier grimpant. Je n'ose les regarder, elles sont d'un autre monde, celui qui s'arrête au bord de ma fenêtre. Je me souviens d'avoir aimé les roses; ce souvenir m'est odieux. Ne plus pouvoir oublier, voilà ce qui me dévore, et ces roses ne sont là, fleurs avancées du monde aux portes de 14l'enfer, que pour aviver le feu du souvenir. Au-dessus des roses, je vois des arbres et des maisons, des arbres et des maisons quelconques; là-bas, la vie continue, des femmes se penchent à la fenêtre, des enfants crient dans une cour, un tram démarre, une cloche sonne les heures; ici le temps s'est arrêté. Le tintement de l'horloge, au-dessous de ma chambre, n'est plus qu'un son bizarre, hallucinant, dont j'écoute les vibrations, dans mes nuits d'insomnie; le sommeil, lui aussi, s'est arrêté. Il n'y a plus de temps ni de sommeil: rien qu'une effrayante mémoire. Petites dents d'une scie aiguë, les vibrations de l'horloge me font mal au cerveau. Je voudrais pouvoir les saisir au vol, comme on fait des mouches irritantes, et les réduire au silence. Par-dessus les arbres, il y a le ciel, visible par petits carrés, entre les barreaux de ma fenêtre, toujours hermétiquement close.

15La maison dort, mais non ceux qui l'habitent. Un long cri, soudain, rompt le silence, secouant les chiens de garde, sévères molosses. D'autres chiens, au loin, leur répondent. Un pas sourd fait craquer le bois de l'escalier, une porte s'ouvre, se referme. À côté de ma chambre, une femme se traîne, en poussant des soupirs qui montent d'un abîme. Elle s'assied. Avec effroi, j'épie un 16bruit sec et saccadé, frottement d'un faible doigt sur la table. On dirait que cette femme s'épuise à effacer une tache, une petite tache imaginaire, qui lui ôte le repos. Je crois voir cette femme dormant, les yeux ouverts. Chaque nuit, la scène se répète, invariablement la même. «Arrête!» lui criai-je enfin. «Par pitié
! ne me tourmente pas ainsi, ou demain le jour se lèvera sur un homme mort, mystérieusement frappé, sans blessure apparente.» Il n'y a pas eu de réponse. La maison dort, mais ceux qui l'habitent continuent le jeu, mus par la force qui gît dans les ténèbres, devant d'impassibles témoins.

17Une visite pour vous, me dit-on. Pourquoi ne pas m'épargner cela? Chaque fois, je me sens plus hagard. C'est affreux de penser: on regarde mes yeux, on voit qu'ils sont hagards. Aujourd'hui, c'est ma mère. Une bonne mère, qui souffre de voir son enfant s'évader dans l'extraordinaire, mais Dieu la soutient. Malgré ma défense, elle m'apporte des fleurs: «Je sais que tu l18es aimes tant!» Cette fois, c'est un bouquet de violettes, un peu fanées, de celles qu'on achète au coin d'une rue. Elle me cache ses soucis, je fais taire mon angoisse. Elle dit: «C'est bientôt Noël!» Elle rafraîchit mon oreiller. Elle passe sa main sur mon front, comme si j'étais malade. Elle ne sait pas que j'ai été
appelé, que je ne verrai pas le sapin de Noël. Elle ne m'entend pas murmurer:

«Corps et âme, je t'appartiens désormais, Alectone! À demi-mot, tu me le fais comprendre, selon tes voies détournées, familières à ceux qui ont commerce avec les douces créatures de l'Enfer. Plutôt se crever les tympans que d'entendre tes insinuations, plus insupportables que les piqûres du taon attaché aux flancs de la génisse errante! Mais que t'importent les oreilles grossières, Alectone, ta voix est plus puissante que celle de l'homme qui crie vengeance, elle 19traverse les déserts de la surdité même, quand tu veux frapper ta victime, lui faire payer le prix de sa témérité.»
20Minuit. Je frappe à la mince cloison.
— Alectone, écoute
-moi, Alectone!
— Ne m'interromps pas dans ma tâche, il y va de ton salut...
— Que veux-tu dire
, Alectone?
— J'efface une tache qui n'est pas la mienne.
Ne me réveille pas avant l'heure, il faut qu'à la pointe de l'aube cette tache ait disparu...
— Oh! serait-ce qu'elle est ineffaçable?
Dis, quel redoutable secret...
— Tais-toi!
Que chacun plonge son regard en soi-même...
— Alectone, j'ai peur,
ma raison s'égare.
— Alors, ce n'est pas moi qui enténèbre ton esprit!
Toi qui vois tout, que lis-tu dans mon âme, parle, je n'ai pas commis de crime?...
— Tu veux le savoir! Je vois un livre fermé, je l'ouvre à la dernière page, j'y lis ces mots griffonnés au crayon: «Pour me sauver, il faudrait un cataclysme
, ou la mort d'un être cher.»
— Sorcière!
horrible sorcière, tu m'as volé ce livre!
— Ce livre est sur la table, Samuel
. C'est ta mère qui te l'a apporté cette après-midi, croyant te faire plaisir.
— Il y a dix ans que j'ai écrit cela
! Une autre main guidait la mienne...
22
Expie!
— Alectone, tes paroles n'ont
pas de sens!... Si je suis coupable, serait-ce d'avoir tenté de franchir le cercle magique?...
— C'est
de cela même que tu t'accuses, car tu recommences toujours.
— Tu es ici pour me châtier?
— Je suis ici pour effacer une tache
.
— Perdu?
ainsi, je suis perdu?
En vérité, je vois du sang.

23Ma lampe éteinte, de l'extérieur, comme en régime pénitentiaire, je m'allonge sur le divan, le long de la paroi, et j'attends, j'attends, j'attends! Femme, n'entendrai-je plus ta voix, ta voix terrible, qui plonge au fond de mon être
une pierre tombe dans l'abîme, y soulève des échos, remue la vase immobile, puis disparaît sans retour? Alectone, il n'y a plus ici que toi et moi. 24Quisois, fille des profondeurs souterraines, je n'attends plus rien que de toi. Ne m'abandonne pas au seuil de ces terres inconnues! Si je dois y subir le châtiment de mes transgressions terrestres, parle! Arrache de mon sein le cri qui délivre! Ordonne-moi de passer par le feu! Mais ne me laisse pas seul à veiller, en ces heures d'attente où je sens des marteaux battre mes tempes, allongé là pour y mourir, sous la colère de Dieu!

25Les anneaux du cercle fatal se resserrant autour de moi, et condamné à ne vivre plus qu'au sein de ténèbres glaciales, je résolus de me rendre, après avoir tiré un augure défavorable du vol d'un oiseau noir. Un morceau de cristal, ramassé parmi les détritus du parc où son éclat avait attiré mon regard, servit à mes desseins. Tandis que vers ma chambre montaient de suaves cantiques, on me trouva inerte, la tête inclinée sur l'oreiller en sang. C'était le matin de Noël.

II

29Que me voulez-vous, formes sans visage? Pourquoi ces gestes irrités? Ai-je mal interprété vos signes? M'interdirez-vous de mourir, vous qui m'empêchez de vivre? Aie pitié de moi, Alectone, toi dont la voix inhumaine, seule, a bercé mon retour à ce monde irréel! Ne me ferme pas toute issue! Laisse-moi mourir! Laisse-moi mourir! Entraîne-moi à ta suite, loin de ce lieu sans nom où je n'étreins que des ombres!
30Après le dur combat nocturne, il était vain de chercher un appui, même passager, dans les apparences sensibles, chacune d'elles me révélant un secret assez terrible pour me faire blêmir.

31Tarentule en colère, dans son coin d'ombre, Alectone élucubre. Je suis sa proie lucide, mais paralysée, à coups de langue térébrants.
Femme aux dents de cristal, si je succombe à ton venin, ce ne sera pas sans lutte!
Déjà, tu n'as pu me noyer dans les eaux de l'Érèbe, main criminelle! À frôler les ombres des morts, j'ai retrouvé le goût de 32vivre. Et j'ai appris ce que nulle science ne m'avait enseigné: on s'accoutume à l'enfer.

Nuit d'épouvante: ce chat qui miaule, au-dessus de ma chambre. Enfermé, affamé peut-être, il marche à pas de velours, s'arrête pour appeler, puis reprend sa ronde. Chacun de ses pas s'imprime dans mon cerveau: sensation de la patte, tiède et molle. Il me semblait le voir: un chat très grand, plus grand que nature, et qui me veut du mal. Ce matin, dans le miroir, mon visage avait les traits du félin démoniaque.

Il neige. Apaisement. Rien au
-delà de ces flocons silencieux! J'ose m'approcher de la fenêtre.
Dieu! ne plus revoir, au pied de la tour, le hideux trio d'automates, ces funèbres laquais côte à côte marchant
, d'un pas égal, 33et s'arrêtant soudain de concert quand, cessant de guetter, j'apparais à ma vitre.
Faire le mort, comme un cloporte. Ne plus parler, ne plus bouger. Apprendre à ne plus rouvrir les yeux.

«Ton enfer était voulu, prémédité, dit-elle. Ne te plains donc pas, pusillanime!»

Un passant m'a découvert, engourdi,
près de l'étang. Une volonté puissante m'a poussé du côté des rochers de la Craux, cette épaule de molasse, nue et solitaire, qui domine la proche campagne. J'ai dû trébucher en chemin. Portes entr'ouvertes, escaliers déserts, chiens absents, comme par hasard...

Grave maladie. C'est passé; mais faiblesse extrême. Visites de maman, quotidiennes. Sa présence m'agite.


34À côté, l'ennemie fait trêve.

Le lit moins âpre à ma chair brûlée de sel.

Fin de la trêve. Au jour, n'y tenant plus, bondi contre la paroi et frappé à grands coups, en forcené. Pris au piège! Un cri de joie m'a répondu, sauvage.

Abruti de drogues opiacées, je m'abandonne au gouffre.

Où suis-je? À travers une porte vitrée, mon regard plonge dans la pénombre d'une salle, repaire de vieilles femmes édentées qui, à l'aube, se racontent leurs songes. Parfois l'une d'elles se montre à la porte, me dévisage d'un œil morne et glacé, puis se détourne en crachant.


35Toujours le même épouvantable Cerbère!

Signes de perdition, par milliers: dans le ciel, sur la neige, au fond des yeux.


36Samuel, c'est moi, l'Étrangère, celle qui apparaît dans ton délire, imprégnée, dis-tu, des vapeurs de l'Etna. M'en aller? Tu m'en veux, comme à ces démons qui vous surprennent en faute et se moquent. Je ne suis pas un démon, mais Alectone, que tu appelles quand ton esprit va sombrer. Souviens-toi, il y a dix ans, au bord du Rhin... Sans le savoir, tu me disais tout. «Pour me sauver, il faudrait un 37cataclysme, ou la mort d'un être cher N'était-ce pas là le désir formulé de ton âme, Samuel, quand du haut des terrasses ombreuses ton regard plongeait au loin vers la ville, dans la vaine attente d'une aile d'ange en uniforme, messager de deuil? «C'est l'enfer», soupirais-tu déjà. Un enfer, soit! avec des glaces de Venise pour composer, vérifier, refaire ton masque, des serres profondes pour assoupir ta hantise parmi des fleurs rares et vénéneuses. Ne t'ai-je assez mis en garde? Il était temps encore. Mais toi: «J'obéis à cette force qui me mène!» Je te revois le soir, enivré du parfum des roses, titubant dans l'allée aux ifs, la bouche amère, gonflée d'un orgueilleux défi. Et c'est toi qu'aux premières lueurs de l'aube je ramenais docile à ta couche, somnambule agité expulsant du fond de ton cœur le secret trop lourd à porter! En vain multipliai-je les avertissements solennels, par la 38vertu des songes et des signes prémonitoires... Les dés sont jetés, Samuel, tu as brisé le sceau de la porte obscure, tu as franchi les premières dalles du royaume de l'informe. Il n'est plus permis de te retourner vers le peu de soleil qui passe sous le linteau. Une cloche invisible a prévenu au loin ce peuple de lémures. — Le destin parfois accorde délais et suspens. L'été se passe, saison divine. Un jour, accroupi au verger sous les branches ployées, tu laisses choir ton livre, anxieux, et la phrase d'elle-même s'achève: «Me sauver de quoi?» De ce qui vient à ta rencontre... Quoi? tu ne le sais pas, tu ne peux le savoir. Mais un autre en toi sait déjà tout, voit tout, c'est lui qui tiendra le flambeau sur ta route. En premier, il y a ces croix, beaucoup de croix. Tu ne sais pas que c'est ta propre main qui les forme. Puis ces barreaux, beaucoup de barreaux. Peu à peu, tes yeux s'ouvrent à la lumière de la nuit, tu 39deviens voyant, l'autre t'a submergé, tu vis dans l'illumination, c'est l'heure de l'épouvante. Dix mois d'aliénation mentale, dix ans de prostration au fond de l'abîme, et te voici, Samuel, plus égaré que jadis!
Tu ne dis mot?

Que dirais-tu, en effet, qui ne retombe, sans écho au-delà de ces murs, dans l'infini silence? Traqué de toutes parts, reculant devant l'épieu et le feu, tu souffres persécution, en ta nature exténuée par les armes du Mal. Terrifiantes sont les créatures nées de ton imagination coupable! Ce sont elles qui
se retournent contre toi, dans un, épuisant leurs poisons, multipliant, par artifice satanique, les illusions de tes sens déréglés, s'acharnant à extirper de ton cœur le prodigieux espoir qui te tient haletant à l'ouïe de ma voix exécrée. Cela est juste et nécessaire. Qu'espérerais-tu, Samuel? Il ne te sera pas laissé de répit dans 40l'humiliation, la détresse et l'outrage que tu ne sois mort, parfaitement mort, et que les anges dans le ciel ne se réjouissent de ta délivrance!
41Pas étouffés. Chuchotements. Présences invisibles.
— Il dort.
— Non pas! interminablement, il remâche ses erreurs et ses fautes.
— Méconnaissable!
— C'est vrai qu'il a maigri
depuis que le Diable lui tient conseil... encore qu'il ait assez grand air, dans sa robe de chambre 42violette!
— Épargne-le.
— Chut! il fait effort pour se lever, retombe épuisé. Que dit-il?
— Il dit:
Allez-vous-en!
— Terriblement puni. Il n'est bon désormais, comme une vieille ombre de femme, qu'à rôder autour des tombes, dans les cimetières abandonnés.
— Est-il vrai qu'il ne reconnaît personne?
— Écoute! Oh! ce soupir. Quand je l'entends, le sol s'ouvre sous mes pieds. Où es-tu? Suis-moi.

III

45L'hiver n'était pas terminé qu'il me fut permis, de nouveau, de descendre dans le parc, suivi de mon garde: ronde du pénitent, claustrale, dans les allées durcies par le gel. Soudain, je tressaille. De mon côté s'avancent deux femmes dont l'une soutient l'autre, plus jeune, forme hésitante et terrassée. «C'est elle», me dit l'homme. Elle, Alectone enfin, l'Ophelia vue, battant l'air 46de sa main gantée, pour écarter quelles triomphantes cohortes? L'inconnue passa sans me voir, taciturne, appuyée à sa compagne, non moins silencieuse. Je me heurtai à ce regard brûlé, absent, d'une intensité d'absence à faire peur. Puis elle disparut, nébuleuse errante dont la trajectoire, une
fois, croisa la mienne.

47Après un règne de plus de douze ans, l'esprit des ténèbres m'a quitté. Me voici rendu au monde, mais si réduit, si délesté, si diaphane, si peu protégé contre la violence des sensations qui m'assaillent
, que je n'ose sortir de chez moi, me hasarder en ville, ou le long même des vieux murs à corbeilles d'or menant aux vignes. En péril d'anéantissement, je me défends contre tout: 48l'air du printemps, le silence des nuits et la clarté du jour, le chant du merle, le parfum des jacinthes. On me dit lointain et détaché. Or, je livre un combat sévère, aussi sévère que l'autre. Il m'arrive de désespérer, pareil à l'émigrant qui, rentré au pays natal, doute qu'il y puisse vivre. La tentation me prend alors, comme un grand vent d'automne, de retourner là-bas, où m'a souffleté l'ange.
Ma mère est près de moi, qui m'aide à reprendre pied.
Que
dirais-je encore? — Je n'ai plus de visions.

PREMIÈRE PARTIE

15À la
fenêtre, je sais qu'il y a des roses, des roses rouges d'arrière-automne, les plus hautes du rosier grimpant. Je n'ose les regarder, elles sont d'un autre monde, celui qui s'arrête au bord de ma fenêtre. Je me souviens d'avoir aimé les roses; ce souvenir m'est odieux. Ne pas pouvoir oublier, voilà ce qui me dévore, et ces roses ne sont là, fleurs avancées du monde aux portes de l'enfer, que pour aviver le feu du souvenir! Au-dessus des roses, je vois des arbres et des maisons, des arbres et des maisons quelconques; là-bas, la vie continue; des femmes se penchent à la fenêtre, des enfants crient dans une cour, un tram démarre, une 16cloche sonne les heures; ici, le temps s'est arrêté. Le tintement de l'horloge, au-dessous de ma chambre, n'est plus qu'un son bizarre, hallucinant, dont j'écoute les vibrations, dans mes nuits d'insomnie; le sommeil, lui aussi, s'est arrêté. Il n'y a plus de temps ni de sommeil: rien qu'une effrayante mémoire. Petites dents d'une scie aiguë, les vibrations de l'horloge me font mal au cerveau. Je voudrais pouvoir les saisir au vol, comme on fait des mouches irritantes, et les réduire au silence. Par-dessus les arbres, il y a le ciel, visible par petits carrés, entre les barreaux de ma fenêtre, toujours hermétiquement close.

17La maison dort, mais non ceux qui l'habitent. Un long cri, soudain, rompt le silence, secouant les chiens de garde, sévères molosses. D'autres chiens, au loin, leur répondent. Un pas sourd fait craquer le bois de l'escalier, une porte s'ouvre, se referme. À côté de ma chambre, une femme se traîne, en poussant des soupirs qui montent d'un abîme. Elle s'assied. Avec effroi, j'épie un bruit sec et saccadé, frottement d'un faible doigt sur la table. On dirait que cette femme s'épuise à effacer une tache, une petite tache imaginaire, qui lui ôte le repos. Je crois voir cette femme dormant, les yeux ouverts. Chaque nuit, la scène se 18répète, invariablement la même. «Arrête!» lui criai-je enfin. «Par pitié
, ne me tourmente pas ainsi, ou demain, le jour se lèvera sur un homme mort, mystérieusement frappé, sans blessure apparente!» Il n'y a pas eu de réponse. La maison dort, mais ceux qui l'habitent continuent le jeu, mus par la force qui gît dans les ténèbres, devant d'impassibles témoins.

19Une visite pour vous, me dit-on. Pourquoi ne pas m'épargner cela? Chaque fois, je me sens plus hagard. C'est affreux de penser: on regarde mes yeux, on voit qu'ils sont hagards. Aujourd'hui, c'est ma mère. Une bonne mère, qui souffre de voir son enfant s'évader dans l'extraordinaire, mais Dieu la soutient. Malgré ma défense, elle m'apporte des fleurs: «Je sais que tu les aimes tant!» Cette fois, c'est un bouquet de violettes, un peu fanées, de celles qu'on achète au coin d'une rue. Elle me cache ses soucis, je fais taire mon angoisse. Elle dit: «C'est bientôt Noël!» Elle rafraîchit mon oreiller. Elle passe sa main sur mon front, 20comme si j'étais malade. Elle ne sait pas que j'ai été
appelé, que je ne verrai pas le sapin de Noël. Elle ne m'entend pas murmurer:

«Corps et âme, je t'appartiens désormais, Alectone! À demi-mot, tu me le fais comprendre, selon tes voies détournées, familières à ceux qui ont commerce avec les douces créatures de l'enfer. Plutôt se crever les tympans que d'entendre tes insinuations, plus insupportables que les piqûres du taon attaché aux flancs de la génisse errante! Mais que t'importent les oreilles grossières, Alectone, ta voix est plus puissante que celle de l'homme qui crie vengeance, elle traverse les déserts de la surdité même, quand tu veux frapper ta victime, lui faire payer le prix de sa témérité.»

21Minuit. Je frappe à la mince cloison.
— Alectone, écoute
, Alectone!
— Ne m'interromps pas dans ma tâche, il y va de ton salut...
— Que veux-tu dire
?
Ne me réveille pas avant l'heure, il faut qu'à la pointe de l'aube cette tache ait disparu.
— Oh! serait-ce qu'elle est ineffaçable?
... Dis, quel redoutable secret...
— Tais-toi!
que chacun plonge son regard en soi-même.
— Alectone, j'ai peur,
mon esprit s'égare...
— Serait-ce pas le souvenir d'une faute qui t'obsède? Laisse-moi.
22— Non! Pas avant que tu ne m'aies dit pourquoi tu me harcèles sans pitié!
Toi qui vois tout, que lis-tu dans mon âme, parle, je n'ai pas commis de crime?...
— Tu veux le savoir! Je vois un livre fermé, je l'ouvre à la dernière page, j'y lis ces mots griffonnés au crayon: «Pour me sauver, il faudrait un cataclysme
ou la mort d'un être cher.»
— Sorcière!
tu m'as volé ce livre!
— Ce livre est sur la table, Samuel
, c'est ta mère qui te l'a apporté cette après-midi, croyant te faire plaisir.
— Il y a dix ans que j'ai écrit cela
... Une autre main guidait la mienne...
Possédé, tu l'as dit!
— Serpent! Le démon n'est pour rien dans cette aventure...
— Et pourtant! n'est-ce pas à Lui
que tu penses, dans tes nuits sans sommeil, quand, trop lucide, tu te frappes la tête 23et la refrappes contre les murs de ta chambre? Que disait-il, l'Esprit qui t'a parlé, jadis, sur la colline alémanique? Un matin de novembre, sec et froid, un jeune homme de vingt ans, l'air sage et raisonnable, mais à y voir de près dangereusement exalté, s'en allait seul sur les routes, porté par une étrange allégresse. «Ne me résiste pas», lui dit la Voix. Le jeune homme s'arrête, comme pétrifié. Dix doigts le serrent à la gorge, l'étouffent. Mais déjà consentant: «Si tu étais le Démon?...»
— Dis la suite, je l'exige!
— Quelques secondes... Et soudain, la réponse le frappe comme un éclair.
— «Si le grain de froment ne passe par la mort, il demeure seul, mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruits.»
— Le Démon pour séduire ne craint pas d'emprunter l'apparence d'un enfant 24de Lumière. Pour prix de ta servitude, car il sait ton désespoir, il t'accorde Sa joie, qui précède le délire; à tes yeux ingénûment éblouis, il découvre les mystères du Futur...
— La vision du Terrible, cela n'est
pas de Satan! Il est vrai que j'ai tout accepté, dans une tempête de joie, solitude, persécution, prison.
— Diras-tu que la Voix ne t'a pas trompé? À quelque temps de là, tu donnais des signes de folie. Parmi les déments, tu t'es lamenté sur ton sort. Dix ans, Samuel, et tu n'es plus qu'une ombre...
... Si je suis coupable, serait-ce d'avoir tenté de franchir le cercle magique?
— C'est
cela même.
— Perdu?
je suis perdu?
Songe, imprudent, qu'elles avaient proféré la menace, celles qui barrent le seuil interdit.

25Les anneaux du cercle fatal se resserrant autour de moi, et condamné à ne vivre plus qu'au sein de ténèbres glaciales, je résolus de me rendre, après avoir tiré un augure défavorable du vol d'un oiseau noir. Un morceau de cristal, ramassé parmi les détritus du parc où son éclat avait attiré mon regard, servit à mes desseins. Tandis que vers ma chambre montaient de suaves cantiques, on me trouva inerte, la tête inclinée sur l'oreiller en sang. C'était le matin de Noël.

DEUXIÈME PARTIE

29«
Que me voulez-vous, formes sans visage? Pourquoi ces gestes irrités? Ai-je mal interprété vos signes? M'interdirez-vous de mourir, vous qui m'empêchez de vivre? Aie pitié de moi, Alectone, toi dont la voix inhumaine, seule, a bercé mon retour à ce monde irréel! Ne me ferme pas toute issue! Laisse-moi mourir! laisse-moi mourir! Entraîne-moi à ta suite, loin de ce lieu sans nom, où je n'étreins que des ombres...»

Après le dur combat nocturne, il était vain de chercher un appui, même passager, dans les apparences sensibles, cha30cune d'elles me révélant un secret assez terrible pour me faire blêmir.

31Tarentule en colère, dans son coin d'ombre, Alectone élucubre. Je suis sa proie lucide, mais paralysée, à coups de langue térébrants.
Femme aux dents de cristal, si je succombe à ton venin, ce ne sera pas sans lutte!
À frôler les ombres des morts, j'ai retrouvé le goût de vivre. Et j'ai appris ce que nulle science ne m'avait enseigné: on s'accoutume à l'enfer.

Ce chat qui miaule, au-dessus de ma chambre. Enfermé, affamé peut-être, il marche à pas de velours, s'arrête pour 32appeler, puis reprend sa ronde. Chacun de ses pas s'imprime dans mon cerveau: sensation de la patte, tiède et molle. Il me semblait le voir: un chat très grand, plus grand que nature, un chat qui n'existe pas. Ce matin, dans le miroir, mon visage avait les traits du félin démoniaque.
Il n'y a pas de chat, me dit-on.

Il neige. Apaisement. Rien au
delà de ces flocons silencieux! J'ose m'approcher de la fenêtre.
Dieu! ne plus revoir, au pied de la tour, le hideux trio d'automates, ces funèbres laquais côte à côte marchant
d'un pas égal, et s'arrêtant soudain, de concert, quand cessant de guetter j'apparais à ma vitre.

33Faire le mort
, comme un cloporte. Ne plus parler, ne plus bouger. Apprendre à ne pas rouvrir les yeux.

«Ton enfer était voulu, prémédité, dit-elle. Ne te plains donc pas, pusillanime!»

Un passant m'a découvert, engourdi,
au bord de l'étang. Une volonté puissante m'a poussé du côté des rochers de la Crau, cette épaule de molasse, nue et solitaire, qui domine la proche campagne. J'ai dû trébucher en chemin. Portes entr'ouvertes, escaliers déserts, chiens absents, comme par hasard...

34Grave maladie. C'est passé; mais faiblesse extrême. Visites de maman, quotidiennes. Sa présence m'agite.

À côté, l'ennemie fait trêve.

Le lit moins âpre à ma chair brûlée de sel.

Fin de la trêve. Au jour, n'y tenant plus, bondi contre la paroi et frappé à grands coups, en forcené. Pris au piège! Un cri de joie m'a répondu, sauvage.

Abruti de drogues opiacées, je m'abandonne au gouffre.

35Où suis-je? À travers une porte vitrée, mon regard plonge dans la pénombre d'une salle, repaire de vieilles femmes édentées qui, à l'aube, se racontent leurs songes. Parfois l'une d'elles se montre à la porte, me dévisage d'un œil morne et glacé, puis se détourne en crachant.


Horreur de ces chipies hostiles qui, nuit et jour, rabâchent leurs péchés et, soudain, poussent des cris de terreur à l'approche d'un ange, chiennes d'Alectone, monstres à faces d'humbles femmes repentantes, promises au Seigneur!


Toujours le même épouvantable Cerbère!

36Signes de perdition, par milliers: dans le ciel, sur la neige, au fond des yeux.
..

37«
Samuel! c'est moi, l'Étrangère, celle qui apparaît dans ton délire, imprégnée, dis-tu, des vapeurs de l'Etna... M'en aller?... Tu m'en veux, comme à ces démons qui vous surprennent en faute et se moquent. Je ne suis pas un démon, mais Alectone, que tu appelles quand ton esprit va sombrer. Souviens-toi, il y a dix ans, au bord du Rhin... Sans le savoir, tu me disais tout. «Pour me sauver, il faudrait un cataclysme, ou la mort d'un être cher»... N'était-ce pas là le désir formulé de ton âme, Samuel, quand du haut des terrasses ombreuses, ton regard plongeait au loin vers la ville, dans l'attente d'une aile d'ange en uniforme, messager de deuil? «C'est l'enfer», soupirais-tu déjà. 38Un enfer, soit! avec des glaces de Venise pour composer, vérifier, refaire ton masque, des serres profondes pour assoupir ta hantise parmi des fleurs rares et vénéneuses. Ne t'avais-je pas mis en garde? Il était temps encore. Mais toi: «J'obéis à cette force qui me mène!» Je te revois le soir, enivré du parfum des roses, titubant dans l'allée aux ifs, la bouche amère, gonflée d'un orgueilleux défi. Et c'est toi qu'aux premières lueurs de l'aube je ramenais docile à ta couche, somnambule agité expulsant en murmures le secret trop lourd à porter! En vain multipliai-je les avertissements solennels par la vertu des songes et des signes prémonitoires. Les dés sont jetés, Samuel, tu as brisé le sceau de la porte obscure, tu as franchi les premières dalles du royaume de l'informe. Il n'est plus permis de te retourner vers le peu de soleil qui passe sous le linteau. Une cloche invisible a prévenu au loin ce peuple de lémures. — 39Le destin parfois accorde délais et suspens. L'été se passe, saison divine. Un jour, accroupi au verger sous les branches ployées, tu laisses choir ton livre, anxieux, et la phrase d'elle-même s'achève: «Me sauver de quoi?» De ce qui vient à ta rencontre. Quoi? tu ne sais pas, tu ne peux le savoir. Mais un autre en toi sait déjà tout, voit tout, c'est lui qui tiendra le flambeau sur ta route. En premier, il y a ces croix, beaucoup de croix. Tu ne sais pas que c'est ta propre main qui les forme. Puis ces barreaux, beaucoup de barreaux. Peu à peu, tes yeux s'ouvrent à la lumière de la nuit, tu deviens voyant, l'Autre t'a submergé, tu vis dans l'illumination, c'est l'heure de l'épouvante. Dix mois d'aliénation mentale, dix ans de prostration au fond de l'abîme, et te voici, Samuel, plus égaré que jadis!
Tu ne dis mot?


40Que dirais-tu, en effet, qui ne retombe, sans écho au-delà de ces murs, dans l'infini silence? Traqué de toutes parts, reculant devant l'épieu et le feu, tu souffres persécution, en ta nature exténuée par les armes du Mal. Terrifiantes sont les créatures nées de ton imagination coupable! Ce sont elles qui
, en un dernier effort, se retournent contre toi, épuisant leurs poisons, multipliant, par artifice satanique, les illusions de tes sens déréglés, s'acharnant à extirper de toi ce prodigieux espoir qui se tient haletant à l'ouïe de ma voix exécrée. Qu'espérerais-tu, Samuel? Il ne te sera pas laissé de répit dans l'humiliation, la détresse et l'outrage que tu ne sois mort, parfaitement mort...
41Pas étouffés. Chuchotements. Présences invisibles.
— Il dort.
— Non pas! interminablement, il remâche ses erreurs et ses fautes.
— Méconnaissable!
— C'est vrai qu'il a maigri
, depuis que le Diable lui tient conseil... encore qu'il ait assez grand air, dans sa robe de chambre violette!
— Épargne-le.
— Chut! il fait effort pour se lever, retombe épuisé. Que dit-il?
— Il dit:
«Allez-vous-en!»
— Terriblement puni. Il n'est bon désormais, comme une vieille ombre de 42femme, qu'à rôder autour des tombes, dans les cimetières abandonnés.
— Est-il vrai qu'il ne reconnaît personne?
— Écoute! Oh! ce soupir. Quand je l'entends, le sol s'ouvre sous mes pieds. Où es-tu? Suis-moi.

TROISIÈME PARTIE

45L'hiver n'était pas terminé qu'il me fut permis, de nouveau, de descendre dans le parc, suivi de mon garde: ronde du pénitent, claustrale, dans les allées durcies par le gel. Soudain, je tressaille. De mon côté s'avancent deux femmes dont l'une soutient l'autre, plus jeune, forme hésitante et terrassée. «C'est elle», me dit l'homme. Elle, Alectone enfin, l'Ophelia vue, battant l'air de sa main gantée, pour écarter quelles triomphantes cohortes? L'inconnue passa sans me voir, taciturne, appuyée à sa compagne, non moins silencieuse. Je me heurtai à ce regard brûlé, absent, d'une intensité d'absence à faire peur. Puis elle disparut, né46buleuse errante dont la trajectoire, une
fois, croisa la mienne...

47Après un règne de plus de douze ans, l'esprit des ténèbres m'a quitté. Me voici rendu au monde, mais si réduit, si délesté, si diaphane, si peu protégé contre la violence des sensations qui m'assaillent
que je n'ose sortir de chez moi, me hasarder en ville, ou le long même des vieux murs à corbeilles d'or menant aux vignes. En péril d'anéantissement, je me défends contre tout: l'air du printemps, le silence des nuits et la clarté du jour, le chant du merle, le parfum des jacinthes. On me dit lointain et détaché. Or je livre un combat sévère, aussi sévère que l'autre. Il m'arrive de désespérer, pareil à l'émigrant qui, rentré au pays natal, doute qu'il y puisse 48vivre. La tentation me prend alors, comme un grand vent d'automne, de retourner là-bas, où m'a souffleté l'ange.
Ma mère est près de moi, qui m'aide à reprendre pied.
Que
dirai-je encore? — Je n'ai plus de visions.

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Aux Portes de France (1944)
Aux Portes de France (1947)